Cité des Sciences et de l’Industrie 5 juin 2013

Synthèse

OUVERTURE

Claudie Haigneré, Présidente d’Universcience Mesdames et Messieurs, Bonjour à tous et bienvenue ! C’est un immense plaisir de vous recevoir ici, à la Cité des sciences et de l’industrie, pour ce premier forum Changer d’Ere. En tant que présidente de ce très bel établissement, à l’œuvre pour transmettre et faire comprendre autrement les savoirs scientifiques et techniques, c’est pour moi une grande fierté de réunir dans cet espace des personnes animées par cette même volonté de partage autour des nouveaux enjeux qui entourent notre société. Partage pour faire bouger les lignes et inspirer. Partage pour donner cette envie aux jeunes générations de vivre et de désirer demain. A l’heure où l’on dénonce les dérives d’une société individualiste, repliée sur elle-même, votre investissement montre que le lien humain est toujours aussi présent et vivace, qui s’exprime ici, autour de ce forum qui nous réunit aujourd’hui. La Cité des sciences est donc très fière d’accueillir ces instants d’échanges et de propositions auxquels des intervenants de différents horizons et de très grande qualité ont été associés. Je profite donc de l’occasion qui m’est donnée pour souligner la remarquable initiative que constitue ce forum et sa belle ambition d’aborder autrement les nouveaux défis qui s’imposent à nous et d’inspirer un nouveau modèle de société. Il y a quelques décennies déjà le Groupe des Dix nous a ouvert la voie. Certains d’entre eux sont aujourd’hui présents, physiquement ou par écran. Pionniers dans cette nouvelle approche de la société, aux contours transverses, leur audace et ouverture d’esprit sont toujours pour nous sources d’inspiration. Elles sont une invitation à changer de regard sur le monde qui nous entoure et à changer de paradigme avec la révolution numérique. Un monde marqué par cette accélération des mutations technologiques et l’arrivée d’un nouvel individu, ce citoyen connecté en permanence, particulièrement actif, et qui bouleverse les paradigmes d’antan. Ce bouleversement, il s’opère à plusieurs niveaux : l’économie, la vie sociale et politique, la culture, sont immensément affectées par la numérisation des activités et par la vie sociale qui en découle. Un changement profond s’est produit. Pour la première fois de notre histoire s’exprime de façon généralisée et permanente, ce que l’on nomme cette « intelligence des foules », instaurant un nouvel équilibre, passant du pouvoir 2   Forum Changer d’Ère
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pyramidal, s’exerçant dans des structures rigides, à un pouvoir transversal, s’exprimant par des systèmes fluides. Pour la première fois, les éducateurs, professeurs, transmetteurs de savoirs, sont confrontés à ces hommes et femmes « augmentés », ou, chez les plus jeunes, à ces « Petits Poucets » ou « Petites Poucettes », chers à Michel Serres, qui font perdre à l’éducateur le monopole du savoir. Aujourd’hui, une prise de conscience a émergé et tandis que certains, imperturbables, « freinent des quatre fers » en martelant que « tout était mieux avant », la marche de la révolution numérique s’accélère, imperturbable, inévitable. Je pense pour ma part que les évolutions numériques constituent un formidable progrès au service notamment de l’éducation et de la démocratie et que les acteurs de tous bords doivent à présent considérer ces nouvelles approches et accompagner les nouvelles générations, aussi bien que les enseignants, parents... Bien sûr, Universcience n’échappe pas à cette nouvelle donnée, c’est pourquoi nous avons fait le choix de faire évoluer nos méthodes pour continuer à sensibiliser les jeunes à la culture scientifique et technique, avec d’autres approches, le développement de dispositifs innovants, autour du numérique, de projets de Fab Lab, Living Lab… Notre équipe du multimédia vous en parlera plus longuement cet après-midi. L’importance de catalyseurs, de lieux de partage pour la transmission des savoirs. J’ajouterai cependant que si ces dispositifs innovants sont des atouts, notamment pour l’éducation, ils ne doivent en aucun cas être appréhendés comme des substituts aux modes d’apprentissage existants. Les centres de science offrent un climat d’apprentissage privilégié. Ils sont des lieux d’émotion, d’immersion et de partage toujours autant plébiscités. C’est une véritable interactivité avec le public qui est proposée, une concrétisation et appréhension des phénomènes et des problématiques les plus abstraites. Ces moments de dialogues, concrets et réels, démultiplient les occasions de « déclic » auprès du public et ne sauraient être remplacés. Et je voudrais insister plus généralement sur cette notion de transmission, transmission des savoirs, notamment auprès des plus jeunes. Nous avons là une responsabilité importante, celle de susciter leur curiosité, provoquer leur émerveillement, solliciter chez eux des intelligences multiples. De grandes manifestations comme celle-ci participent de cet enjeu de société fondamental : développer, à coté de « l’éducation qui prépare » une « éducation et réflexion qui inspire », qui soit un phare, tout au long de la vie, qui accompagne la construction de chacun, son développement, son autonomie. Le changement de paradigme doit être regardé à travers un prisme global, associant toutes les composantes de la société. Je terminerai enfin sur la condition indispensable à la réussite de ce nouveau regard que vous nous faites partager aujourd’hui : l’interdisciplinarité. 3   Forum Changer d’Ère
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Pour innover, s’inscrire pleinement dans les nouveaux défis de la société entière, les jeunes générations doivent pourtant pouvoir cultiver cette curiosité transversale à l’ensemble des réalisations et réflexions humaines, qu’elles relèvent des domaines scientifique, technologique, philosophique, économique ou bien numérique. Cette transversalité, que les penseurs visionnaires du Groupe des Dix appelaient de leurs voeux, est aujourd’hui en « souffrance ». La distinction entre les disciplines perdure, notamment dans l’environnement culturel et éducatif. Pour avancer ensemble, nous devons écarter le langage unique pour se diriger dans un sens que l’on puisse partager et comprendre. Ma conviction aujourd’hui est que nous devons dépasser les cloisonnements et relier les savoirs pour mieux en révéler les symbioses et complémentarités. L’Homme de demain doit être nourri par le croisement, l’enchevêtrement de disciplines diverses qui s’interpénètrent et s’enrichissent. C’est en ayant à l’esprit cette nécessité que les centres de science opèrent leur mutation : ils sont désormais passés d’une logique de diffusion, à une logique d’échanges, de cocréation. A l’individualisme et au cloisonnement, est en train de se substituer une culture de l’échange et du partage, développée par ces jeunes générations que l’on accuse pourtant de tous les maux. Ce forum est un beau symbole, un bel exemple de rencontre qui s’ancre dans son temps et se projette vers l’avenir. Ce n’est pas seulement la photographie ou la mise en lumière des problématiques que traverse notre société actuelle. Il est aussi une porte ouverte vers d’autres manières de penser, d’autres envies de comprendre et d’apprendre. Il nous invite à rechercher un nouveau souffle, à penser la métamorphose qui nous entoure, comme dirait Jacques Robin. J’espère que l’on parviendra tous à en être moteurs. Je vous souhaite à tous un excellent forum !

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INTRODUCTION Véronique Anger-de Friberg, Présidente fondatrice du Forum Changer d’Ère Madame la Présidente, merci pour votre message positif, encourageant, et qui nous touche profondément. Ce que vous accomplissez à Universcience nous donne à tous l’espoir de changer d’ère. Merci au Pr. Atlan, à Jacques Attali, Jean-Pierre Dupuy, Edgar Morin, René Passet, Michel Rocard, Joël de Rosnay, Roger Sue et à Patrick Viveret qui ont accepté d’être les parrains du Forum Changer d’Ere, ainsi qu’aux intervenants, aux partenaires (BVA, Orange, Universcience, Total, BNP, NextModernity…), aux équipes techniques qui soutiennent ou participent avec un bel enthousiasme, à la réalisation de cette journée. Merci au public de s’être déplacé et aux internautes qui nous suivent en direct sur le site du FCE ou sur les sites partenaires. Vos contributions via Twitter #FCE sont les bienvenues. Ce à quoi nous allons tous participer aujourd’hui, ce n’est pas à un colloque ordinaire, mais à un forum interactif, à un atelier d’exploration et de coconstruction avec des personnalités issues de toutes les disciplines, des artistes aussi : autant de seniors que de jeunes gens, autant de femmes que d’hommes. Nous nous inscrivons dans une logique d’écoute, de dialogue, d’exploration, de partage d’expériences et de transmission de savoirs et, à la fin de cette journée, nous aurons, je l’espère, mieux compris les bouleversements engendrés par la révolution numérique. Nous aurons aussi dégagé quelques axes d’actions concrètes qui permettront de « changer d’ère ». Certains se demandent sans doute pourquoi avoir baptisé ce forum « changer d’ère » : « è-r-e » ? C’est une référence au livre de Jacques Robin (décédé en 2007), qui a fondé le Groupe des Dix à la fin des années 1960, et dont j’ai d’ailleurs publié le dernier livre en 2007 L’Urgence de la métamorphose, préfacé et postfacé par ses amis René Passet et Edgar Morin, parrains du FCE. Mais encore me direz-vous : pourquoi le Groupe des 10 ? C’est quoi ? Qui d’entre vous connaît le G10 ? (…) Normal : vous n’étiez pas nés ou beaucoup trop jeunes. Moi aussi, je vous signale… Mais le hasard des choses fait que je me suis intéressée très tôt à l’histoire de ce petit groupe de pensée pas ordinaire, et à ses penseurs visionnaires. Depuis 25 ans (ça y’est, je me suis trahie…) leurs livres, leurs travaux, n’ont cessé d’influencer ma vision du monde. Vous ne connaissez peut-être pas le G10, mais vous connaissez forcément la plupart de ceux qui en ont fait partie. J’ai cité tout à l’heure les noms des parrains du FCE et il y avait aussi des gens comme Michel Serres, Jacques Delors ou

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encore le Pr Laborit, disparu en 1995. Et bien d’autres. Vous découvrirez en lisant ce petit ouvrage, que les hôtesses vous ont remis au moment de votre arrivée, qu’ils étaient bien 10 au départ, mais beaucoup plus au fil du temps, un peu comme les trois Mousquetaires… N’ayez crainte, je ne compte pas vous raconter l’histoire du G10. L’essentiel est dans ce petit bouquin. Et j’espère que ce résumé vous donnera envie d’en savoir plus, et de lire l’excellent ouvrage que Brigitte Chamak a consacré au G10. Alors, pourquoi ce forum ? Il m’a semblé qu’il était temps de reconnaître publiquement, devant une audience qui ne soit pas limitée au cénacle des initiés, l’influence du G10 et de ses membres sur la vie intellectuelle et politique de notre pays. Il m’a semblé qu’il était temps également de profiter de cette journée particulière pour passer le relais aux jeunes générations, qui n’ont pas tellement « voix au chapitre », ni dans les grands colloques, ni dans les grands médias. Si tous, nous sommes acteurs du changement, ce sont eux qui sont en train d’inventer le monde de demain. On doit les aider et avancer main dans la main. Les jeunes générations, présentes aujourd’hui, veulent continuer à tracer le chemin ouvert par le G10 : être les architectes d’une société plus équilibrée, d’un avenir meilleur, inventer des lendemains qui « donnent envie » et redonnent confiance. Le G10 voulait changer le monde, le FCE veut mobiliser la société civile, l’impliquer dans la construction d’un nouveau modèle de société. Voilà pourquoi ce forum fait à la fois référence aux penseurs du G10 et se veut en même temps un passage de relais aux jeunes générations. J’ai un dernier message, important. Pour des raisons de santé, Edgar Morin ne peut pas être physiquement avec nous aujourd’hui, mais il a tenu à nous transmettre ses messages. Avec Jacques Robin, Edgar Morin était l’un des piliers du G10. Nous le retrouverons cet après-midi avec un second message. Edgar Morin (vidéo) : le problème fondamental et global est celui d’un progrès qui menace la biosphère, mais aussi le manque de régulation économique, l’essor des fondamentalismes… Bref, ce monde doit changer de chemin pour trouver une autre voie comme je le présentais dans mon dernier livre La voie : pour l’avenir de l’humanité.

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TABLE RONDE 1 Manager la complexité pour « sur-vivre » Comment métamorphoser un monde de compétition et de rapports de force et donner plus de sens à sa vie personnelle et professionnelle ? Comment restaurer la confiance dans un monde de défiance ? Présidée par Joël de Rosnay Modération : Veronique Anger-de Friberg Avec Joël de Rosnay, Geneviève Ferone, Célya Gruson-Daniel et Blanche Segrestin. Joël de Rosnay : ce groupe des 10 a été le catalyseur de mon action dans les années 70 pour faire le lien entre différentes disciplines. La systémique, la complexité étaient essentielles et le sont toujours pour comprendre le monde. Aujourd’hui les sociétés sont bloquées dans des modèles pyramidaux. Le cartésianisme invite trop au cloisonnement pour appuyer le pouvoir de certains. Et la vision des politiques pour créer des effets d’opinion est à trop court terme. Bref, il faut être capable d’analyser les choses de manière interdépendante. Les maths et le droit ne suffisent pas pour comprendre la complexité. Il faut être à l’écoute des jeunes générations, des Netkids mais aussi des femmes pour changer d’ère. Aujourd’hui, des experts, aux cotés des citoyens, vont faire des propositions pour « féconder l’action » comme le dit Edgar Morin. Sur-vivre, c‘est vivre plus, avec des valeurs, pour les autres. Je vous propose quelques mots pour lancer la réflexion : - culture : changer de culture. On n’est plus dans la société de l’information mais dans celle de la recommandation qui conduit à la société de la co-révolution comme le dit Anne Sophie Novel ; - valeurs : d’autres valeurs, d’empathie, d’altruisme, dans les rapports de flux et non plus de force ; - croissance : une croissance des connaissance et non plus seulement matérielle ; - relation : relation à l’autre, le lien terrien, tous habitants de la même cellule spatiale… Et en s’appuyant sur la désintermédiation pour créer les conditions d’une résolution des problèmes là où les gens se trouvent, sans repasser par les systèmes pyramidaux ; - comprendre : la complexité du monde, valoriser la coéducation ; - vouloir : vouloir ce futur. Nous les enseignants, les communicants, les auteurs nous essayons de donner espoir à travers des enseignements positifs. Ca ne peut passer en fin de compte que par l’amour des uns et des autres. Il faut surfer la vie ! Le surf c’est lié au déterminisme et à la liberté. La nature est connue par le surfeur qui devient libre : il peut sortir ou jouir de la vague. Mais le surfeur est en déséquilibre contrôlé constamment. La vie est aussi cette vague, ce

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rapport à l’écart dynamique. Le flow, le flux de la vie, le live streaming permettent de se tenir informé et d’échanger constamment. Mais le danger est d’être pris dans le courant… Il faut aussi parfois s’accrocher à la berge et s’appuyer sur des valeurs. Gaël Sliman / résultats du sondage BVA/Le Monde : « Les Français et l’avenir » réalisé pour le Forum Changer d’Ère : nous allons introduire ce sondage en levant un malentendu. Nous, les sondeurs, sommes des annonciateurs de mauvaises nouvelles, notamment sur le pessimisme des Français. Pourtant, ici, avec ce sondage, ce n’est pas le cas. Car les Français pensent qu’ils bénéficient d’un véritable trésor en vivant dans leur pays… Mais ils ont le sentiment d’un déclin. Le pessimisme sur un avenir collectif ne veut pas dire qu’on est malheureux. Les Français se jugent bien intégrés dans la société. Ils sont convaincus que l’on vit mieux en France que n’importe où dans le monde. Ils sont pessimistes sur les politiques et leur capacité à leur montrer la bonne direction. Geneviève Ferone : pourquoi est-ce difficile de changer de monde dans l’industrie ? Deux cents ans d’enracinement industriel ne sont pas simples à défaire. C’est un monde très intégré où il est difficile de faire bouger l’uns par rapport aux autres. Exemple sur le climat : est-ce que l’Europe peut agir seule ? On a l’impression que celui qui bouge en 1er est dans une situation sacrificielle. Il faut aussi changer très vite. On n’est pas encore dans l’instinct de survie. On pense que l’on peut encore pousser l’industrie fossile car les investissements sont amortis maintenant… Pour autant, la société des mastodontes qui se dessine est une société d’information. Donc on a une société industrielle énergétique archaïque face à une la modernité économique placée sous le modèle de l’information. Le citoyen a l’impression de ne pas pouvoir faire grand chose face aux pays émergents. Par contre, au niveau des territoires, les forces locales se réveillent, s’émancipent et peuvent constituer une révolution silencieuse mais bien réelle. On parle de protection du modèle collaboratif, d’économie circulaire : ton déchet est ma ressource, par exemple. Mais dans l’ancien monde, on préfère raisonner en saucissonnant les projets et les savoirs, c’est plus simple. Célya Gruson-Daniel : la connaissance est encore très cloisonnée. Il faut payer pour accéder à des recherches scientifiques. Heureusement les wikis se sont démocratisés. Mais les chercheurs sont encore déconnectés de la société. L’open science, l’open access ou le groupe que j’ai constitué HackYourPhd sont des ouvertures pour décloisonner les connaissances. Weshare et l’économie collaborative, le livre de Joël de Rosnay sont des exemples de cette réalité, de ces pratiques concrètes qui

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s’appuient sur une motivation commune pour avancer. Les échanges électroniques permettent également des liens réels avec des personnes très éloignées car ce sont les valeurs qui nous réunissent. Ces échanges sont des flux qui mélangent l’avant, l’après, etc. J’ai monté un projet de crowdfounding pour un documentaire et cela m’a permis d’avancer très concrètement. Blanche Segrestin : on rêve d’une entreprise de demain qui puisse créer une croissance de qualité pour changer nos modes de vie. La crise des entreprises, vécue aujourd’hui, est celle des inégalités salariales et d’un discrédit de l’entreprise qui est perçue comme en opposition avec les nouvelles générations. Il faut insister sur une dimension : la représentation de l’entreprise nous a fourvoyé par rapport à la perception du seul profit. L’entreprise est en fait née tardivement, comme le contrat de travail. Elle est née d’une association avec le monde salarié. C’est une sortie du commerce tel que vécu depuis le moyen âge. Dès lors, on a besoin de penser la solidarité qui va avec. Droits du travail et du commerce sont établis mais on est resté dans un cadre qui n’a pas été pensé pour la production collective et coopérative. Le transversal n’est pas incompatible avec une forme d’organisation collective. La dimension managériale est essentielle pour ne pas faire peser ces stratégies et ces résultats sur l’individu. Les individus doivent être responsabilisés mais ils doivent être coordonnés dans leurs efforts. C’est retrouver les fondements de l’entreprise. On critique beaucoup la forme hiérarchique mais il s’agit d’adhérer à un projet sur lequel on place un responsable légitime, ce qui n’empêche pas de fixer des règles de solidarités qui en découlent. Joël de Rosnay : les politiques sont enfermés dans leurs cultures. Préférer les échanges solidaires au solitaire. L’innovation ne peut être conçue de manière séquentielle. Plutôt que d’innovation, on devrait parler de système innovant ! Internet n’est pas une innovation de même que le GPS : ce sont des ensembles d’outils qui convergent. Il faut penser la multi-dimension de secteurs transdisciplinaires, hors filières, un terme d’ailleurs intraduisible en anglais. Geneviève Ferone : les connaissances accumulées depuis les origines de l’homme sont immenses mais que reste-t-il à connaître ? Si c’est à des fins individuelles, cela n’a pas d’intérêt. J’espère que les jeunes vont réussir à transmettre et à installer les valeurs de transparence et de partage. Blanche Segrestin : dans mon laboratoire, on parle « d’inconnue désirable » pour aller dans le sens de Joël de Rosnay sur le système innovant. On pourrait même inscrire dans les statuts des entreprises, comme les Américains un « purpose », une « mission »

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qui va au delà du profit. Célya Gruson-Daniel : on parle d’interdisciplinarité, mais il ne suffit pas de mettre des scientifiques différents ensemble. On a besoin de ces personnes qui sont des articulateurs et qui peuvent penser cette complexité.

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TABLE RONDE 2 L’Homme transformé ? Vers une nouvelle ère... Le changement d’ère est déjà là : l’être humain a déjà changé. En modifiant ses rapports avec les autres, l'écologie, la science, la culture, la religion, la spiritualité, mais aussi notre façon de penser, la civilisation du numérique entraîne, en plus d'importantes transformations technologiques, de profondes mutations anthropologiques. Oublier ses peurs, accepter/aimer l’incertitude, créer, innover, transformer. Comment, dans un monde complexe et incertain s’accommoder de ce « flou », de ce « désordre » ? Présidée par Henri Atlan Dirigée par Brigitte Chamak Avec Henri Atlan, Jean-Claude Ameisen, Ali Saïb et Brigitte Chamak. Celine Bracq / résultats du sondage BVA/Le Monde : attention, nos concitoyens appellent de leurs vœux bien des réformes et ceci contrebalance leur vision pessimiste. Ils sont prêts à accepter des sacrifices partagés équitables et pour des résultats durables. Brigitte Chamak : dans la conclusion de son livre, Changer d'ère, publié en 1989, Jacques Robin proposait une économie au service des hommes, au lieu de les asservir à sa propre croissance, ainsi qu’un infléchissement de nos comportements agressifs et la pratique, pour chacun, d'une éthique qui l'ouvrirait aux intérêts d'autrui et de la nature. La question n'est pas de savoir si nous sommes pour ou contre les changements mais quels types de changements nous voulons. Henri Atlan : faire la distinction entre bons et mauvais changements. Tout ce qui est nouveau n’est pas forcement bon. Avant les années 70, la recherche s’effectuait en cercles fermés. La tour d’ivoire était vraiment une tour d’ivoire et le chercheur qui s’adressait à la presse pouvait voir sa carrière compromise. Avec les nombreuses découvertes scientifiques des années 70, on comprit que cette recherche reposait sur la société, qu’elle en faisait bénéficier la société en retour. Cette prise en compte a été positive. Mais assez vite les relations se sont dégradées. Les temporalités sont différentes avec les médias et les services de relations publiques des instituts de recherche ont transformé cette relation en promotion du travail des chercheurs. La communication remplace désormais l’information avec des techniques inspirées de la publicité qui visent à séduire. Puis les sciences de la complexité ont fait leur

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irruption : des systèmes dépendants d’un grand nombre de variables et de façon non linéaire. La réponse est aujourd’hui la modélisation qui amène aussi des incertitudes car le nombre des études n’est pas suffisant pour valider tous les phénomènes selon le modèle adopté. On peut donc espérer un nouvel équilibre qui permettrait une séparation des pouvoirs ; ces pouvoirs à distinguer sont les trois pouvoirs de la parole : scientifique, politique, médiatique. Ces pouvoirs devant se répondre et non s’amplifier les uns les autres. Jean-Claude Ameisen : un mot d’abord sur vaincre les peurs. C’est se confronter à la réalité pour faire de l’avenir quelque chose de différent, pour changer ce que nous pouvons. Le changement est permanent. Les Français sont prêts à bien des choses mais leur représentation de la réalité, de la politique, est aussi une affaire complexe comme le débat actuel sur les allocations le montre… Il s’agit pour moi de faire des choix libres et informés et de le permettre pour les citoyens ; leur consentement n’est pas acquis. La connaissance est une mise à la disposition de la pensée. Dans le monde, réfléchir à des questions liées aux droits humains et fondamentaux repose sur des savoirs insuffisants. Il faut impliquer d’autres domaines de la connaissance pour la dépasser : la connaissance est essentielle mais doit être dépassée. Connaissance vs. expertise : si la démarche éthique a de la valeur, la connaissance doit être mise à disposition d’un choix libre et informé et non pas à la parole d’un expert qui décide pour les autres. Les instances de réflexion éthique sont intéressantes car elles permettent d’aller au-delà de ce qui a été déjà pensé. Les choix démocratiques sont trop souvent liés à la confrontation d’opinions opposées. L’idée de réfléchir ensemble et de se dire qu’aucun de nous n’a la réponse est sans doute la piste importante pour le collectif. Ali Saib : je souhaite parler de l’école et du numérique car c’est un sujet complexe. On a parlé ici de crise sociale et politique et de l’émergence des outils numériques. Qu’en faire et que faire de données comme le Big data ? Google a quinze jours d’avance sur les agences nationales sur l’apparition d’épidémies ! Dans la Silicon valley, certains paient des fortunes pour mettre leurs enfants dans des écoles sans ordinateurs pour les déconnecter et permettre une autre temporalité. Idem à New York avec ces directives demandant aux écoles de ne pas se servir des réseaux sociaux. Mais en France le retard repose sur les usages du numérique autant que sur les équipements. Il faut avoir une démarche holistique, globale, pour avoir des équipements mais aussi des savoirs, des contenus et des outils de partage entre parents, professeurs et étudiants. La formation par et pour le numérique. La recherche est aussi très en retard sur le Big data et sur la révolution que nous vivons. De même dans la pédagogie, l’expérimentation et le droit à l’erreur doivent être dans

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les enseignements. Questionner les pratiques pédagogiques et l’évaluation, ce sont les questions importantes pour les années à venir. J’ai accepté d’être Recteur pour servir mais aussi pour observer de l’intérieur et j’ai vu qu’il n’y avait pas autant de rigidité et que des marges d’évolution sont possibles. Innovation n’est pas synonyme de TIC (technologies de l’information et de la communication. NDLR). Ces dernières doivent être au service d’un projet et non pas une finalité. Les objets évoluent, mais pas les objectifs. Il faut apprendre à apprendre. Avec des citoyens responsables et éclairés car l’environnement est complexe et rempli d’incertitudes. Emmanuelle Duez : la génération Y est un symptôme de ces mutations importantes. L’homme n’est pas transformé mais nouveau, comme le dit Michel Serres. On a créé Women Up pour comprendre et agir sur la mixité en entreprise, sur ces aspirations nouvelles, sur l’équilibre vie personnelle et professionnelle… La mixité en entreprise est une question de génération. Notre conviction est que la mixité est porteuse de mutations. Le numérique est un langage, mais pas une fin en soit. Nous sommes une génération mondiale donc transversale : la 1re génération postmoderne dont le futur est plus incertain que le présent. On a intégré la précarité. La génération d’avant avoue avoir globalement failli, comme nous le disait Kofi Annan. Donc notre génération n’est pas désillusionnée, ni suicidaire mais très concrète et réaliste : elle veut le tout, tout de suite ! Elle reconsidère aussi son rapport à l’entreprise pour lui demander du sens, des valeurs, un épanouissement. Quelques verbatim recueillis : « je préfère la précarité à l’absurdité », « je pars pour ne pas vous ressembler ». Il y a des entreprises comme Havas qui surfent sur cette idée d’épanouissement, donc de performance. Henri Atlan : la machine à laver et la pilule contraceptive ont changé la condition des femmes donc du monde. Comme le disait Jean-Claude Ameisen , les experts et leur civilisation sont dangereux, car les experts ne savent pas dire « je ne sais pas ».

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TABLE RONDE 3 Le numérique, catalyseur du changement ? Quels sont les effets sociétaux dus aux grandes mutations actuelles et quelle vision pour répondre à ces transformations (sociales, politiques, économiques, psychologiques) ? Aspects révolutionnaires, créatifs du numérique versus aliénations et pollutions potentielles. Dirigée par Brice Couturier Avec Reda Benkirane, Thierry Taboy, Valérie Belhassen et Adrien Aumont Gaël Sliman / résultats du sondage BVA/Le Monde : la priorité pour les Français n’est pas le numérique mais la défense des services publics, des PME, la qualité du Made in France, la santé et l’agroalimentaire. Même si les Français ont conscience de l’intérêt du numérique en termes de création d’emploi. Brice Couturier : pour tout changement de civilisation, il y a une technique ou une énergie nouvelles (la révolution du porte-containers, par exemple). Cette table ronde est placée sous le terme de la catalyse, c’est-à-dire de l’accélération d’un phénomène en cours. Valérie Belhassen : l’expérience du numérique vécue depuis la banque est forte dans notre relation client et dans notre management. Chacun a un accès au numérique, donc il y a des changements de comportement dans la consommation et le rapport à autrui. Comment la proximité garde-t-elle du sens pour maintenir la confiance ? Finalement, la vraie rupture est maintenant, après de nombreux essais infructueux depuis les années 2000. Notre défi est de créer un continuum entre banques numérique et physique. On bascule d’une économie de produit vers une économie de services. Il faut aussi créer de la cohérence avec le cross canal, entre les actions individuelles et organisées par nos guichets. Les traces numériques créent aussi un Big data important à analyser pour nous. Le jeu est aussi un outil de transmission d’information et de recrutement. Aujourd’hui, le leader doit être suivi, coopté et reconnu là où il était imposé avant. Le leader est dans un écosystème où il doit montrer le chemin, les valeurs et le sens. L’évolution est aussi importante du coté des apprentissages qui ne sont plus vécus comme indispensables : on recherche de l’information et on distingue mal connaissances et opinions, savoirs et avis.

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Reda Benkirane : en tant qu’anthropologue, je veux comprendre la place de l’homme face au numérique. Le monde post-occidental passe par une standardisation aidée par la communication. Le numérique m’intéresse du coté politique et social. Les révolutions arabes ont donné un bel exemple de contestation par des jeunes « digital native » bien formés. C’est une jeunesse qui n’a pas de perspectives comme on l’expliquait avec cette génération Y globale. Printemps arabe, mouvement érable, mouvements en Turquie, Indignés… Pas de chef, pas de parti, mais toujours des jeunes et des femmes, réunis autour des valeurs de dignité et d’égalité, et sous le terme « dégage ! ». Ces nouvelles technologies jouent un rôle de catalyseur, synchronisent les consciences et mettent en phase différentes cultures. Il y a un rôle émancipateur des TIC mais ne nous leurrons pas : la technologie nous donnera ce que nous en ferons. C’est le remède qui soigne et qui tue. D’ailleurs, les pouvoirs en place répriment aussi grâce et via le numérique. Donc mon conseil : être prudent (cyber sécurité, guerre sans combattants déshumanisante) et constructiviste dans la démarche. Thierry Taboy : le numérique permet d’innombrables occasions de conversation, de catalyse. Notre rapport aux autres a été modifié en profondeur, déjà. Chez Orange à travers le Digital Society Forum, on essaie de retrouver des visions croisées pour donner à voir ce qui est en œuvre. J’aime le terme de conversation car cela met sur un pied d’égalité, et non plus de sachant face à des profanes. Ces technologies sont un apport pour aider à faire. Il s’agit d’un Lego pour aider les autres à créer des services. On essaie chez Orange de développer des plates-formes pour faciliter la création d’entreprise et les échanges entre elles. Adrien Aumont : le cross founding permet un financement participatif de projets créatifs et innovants. En échange de votre financement, vous avez un retour émotionnel au projet et un lien social avec les créateurs. Avoir des dividendes mais pas financiers, c’est le « Reward based ». Si cet argent a été mis sur des projets créatifs et innovants, c’est qu’on peut faire dire autre chose à l’argent… Je « sauve » de l’argent et cela, en regard des faibles taux d’intérêt que j’aurais pu escompter en tant que petit épargnant. Idem que pour le covoiturage ou le coachsurfing : je crée une relation souvent durable. Je passe par La ruche qui dit oui pour acheter mes fruits et légumes à des producteurs de proximité mais aussi et surtout, je les connais ! Je consomme juste puisqu’ils sont « price makers » et je consomme sympa puisque nous devenons amis. Bref, cette économie collaborative est finalement un « retour à l’avant » grâce au numérique. D’autres acteurs de ce système D vont émerger. Une société interpersonnelle est née et permettra une nouvelle autonomie des individus, des

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acteurs. C’est un modèle qui cherche à se penser d’un point de vue administratif, voire politique, et qui peut impacter tous les secteurs, finance mondiale comprise pourquoi pas ! Il s’agit de nouveaux objectifs de société.

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TABLE RONDE 4 Pour une Utopie revisitée Inventer les bases d’une nouvelle société et d’un nouveau modèle pérenne (économique, politique, sociétal). Présidée par Michel Rocard Modération : Didier Pourquery Avec Michel Rocard, Philippe Dessertine, Bettina Laville et Thanh Nghiem Celine Bracq / résultats du sondage BVA/Le Monde : Les Français sont pessimistes par rapport aux autres citoyens du monde mais ils ne sont pas fatalistes. Ils pensent que la France a des atouts et sont prêts à s’engager pour des causes sociales. Bref, c’est toute la différence dans les sondages entre des questions macro et micro… Changer d’esprit permet de changer un peu la réalité. Didier Pourquery : Claudio Magris évoquait notre besoin de résister au désespoir en ayant des utopies qui ne sont pas faites pour être réalisées. L’utopie des jeunes est sans doute différente car c’est une utopie pour tout de suite. L’utopie de notre génération était concrète puisqu’il s’agissait de l’Europe qui s’est noyée dans l’économie. Michel Rocard : je suis un bricoleur de décisions politiques finalement. Je prends cette réunion comme une réunion des enfants du groupe des 10 : c’est donc avec émotion que je vous trouve si nombreux. Je vous avoue mon agacement sur le regard porté ici sur les politiques. On laisse supposer que les politiques ont encore le pouvoir ! Je n’ai que 50 ans de métier mais ça m’autorise à dire que le politique demeure le greffier d’un choix public. Les décideurs d’aujourd’hui sont la science, la technologie, la banque et les médias. L’évacuation du politique vient du fait que finalement c’est dur de l’accepter. Là où ça a marché, c’est aux niveaux de la commune et du continent (Europe et Monde). Il y des recherches de consensus à ces niveaux, mais c’est difficile. Le pouvoir de décider est aussi celui d’expliquer. Depuis la société de l’image, l’effet d’annonce est rarement suivi d’un effet de demande de résultat… A ce titre, l’échelle est celle de la semaine ; ce qui rend les débats publics et politiques sérieux impossibles, sur l’écologie par exemple. Il n’y a donc plus la possibilité d’une compréhension entre les électeurs et leurs représentants. Neil Postman dans Amusing yourself to death (se distraire à en mourir) évoquait cette rapidité des médias qui empêche les nuances et la

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compréhension sur le fond. Ce qui empêche les visions d’avenir de se concrétiser : - l’argent : canaliser la puissance de l’argent pour plus d’enracinement réel des investissements. Cette économie financiarisée est le résultat d’une génération cupide et qui n’investit plus dans les emplois ; - le temps : on réduit notre conquête de savoir à la quotidienneté ; l’événement est l’émotionnel. Comment retrouver du travail pour tous si ce n’est en passant aux 29 heures… Mais sommes-nous prêts à cela ?! Et du temps gagné pour quoi, si ce n’est pour regarder la télé ? - La compétition (non développé, NDLR) ; - La nation (non développé, NDLR). Thanh Nghiem : mon utopie à moi a atterri il y a quelques années, déjà. Mon objectif d’alors : faire du durable de manière concrète via l’intelligence collective et le partage des savoirs, des Wiki avec des communautés de chercheurs. La clé c’est la viralité, la « pollinisation », cette action naturelle et désintéressée des abeilles. Mon utopie a aboutit concrètement à la construction de deux millions de logements, réduisant de 50% l’impact écologique de l’homme. François Taddéi a démontré dans son travail sur les bactéries que les plus résistantes étaient celles disposant d’un gène permettant d’apprendre à apprendre. Ainsi, la connaissance peut être un souvenir, un sensoriel mémoriel. La clé de la résilience d’une espèce est le partage. Ce qui révolutionne les modèles dominants. Exemple avec des voitures qui se construisent à plusieurs, en wiki, et qui consomment 2,3l au 100. La culture mondiale du partage est une révolution qui procède d’une éthique. Philippe Dessertine : le débarquement du 6 juin 44 a montré des utopies désintéressées des Nord-américains pour abattre des régimes totalitaires. L’utopie veut dire que l’humanité peut fonctionner ensemble. L’utopie du vivre ensemble qui a prévalu après la guerre, était tournée sur l’Europe et autour de l’économie car il fallait avancer concrètement et se souvenir de l’horreur traversée… Attention, les cendres sont encore chaudes. A ce jour, l’Europe a encore une voie différente à proposer à l’échelle du monde. Elle traverse une crise angoissante mais elle est une réalité pour les jeunes qui se sentent appartenir à une communauté. La mondialisation est toujours présentée comme un contre-modèle. Pourtant, dans les décennies 1990-2000, 1,4 milliards d’individus sont sortis du seuil de pauvreté. Le problème de cette crise, c’est d’abord celle de l’occident et celle d’une dette occidentale. Le modèle économique nouveau est à nos portes et il a déjà commencé à fonctionner. Ces révolutions numériques sont à l’échelle de la révolution de l’imprimerie.

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Bettina Laville : jamais il n’y a eu autant de mobilisation pour la défense de la planète et jamais il n’y a eu autant de dangers. Malheureusement, l’accélération de la pollution de la planète m’est donnée à voir de mon vivant, ce que je n’aurais jamais cru ! Nous sommes sur une ligne de crête et l’on ne sait pas où ça va tomber. Comme au XV et XVI° siècles, on découvre des choses extraordinaires mais on abandonne des valeurs que l’on retrouvera après, comme au XVIIème. Utopie oui mais aussi Uchronie car nous faisons des crises tous les jours et nous devons les traiter au quotidien. Des entreprises créent de la valeur, c’est-à-dire de l’argent. Mais ici, dans ce changement d’ère, cela veut dire créer de l’échange et du cœur. Les Français sont prêts à consentir un sacrifice juste et partagé ; ils sont scandalisés par ceux qui reçoivent trop et, d’ailleurs, cela s’aggrave. Quant aux citoyens des pays émergents, ils ne s’en étonnent pas ! Cette utopie, c’est cet humanisme nouveau autour des valeurs et qui s’opposera à la cupidité du monde actuel.

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PASSAGE DE RELAIS Quel héritage pour la Netgen ? Réflexion sur le futur : des idées pour changer d’ère et désirer demain. Avec Patrick Viveret et Anne-Sophie Novel Patrick Viveret : J’étais de la génération du groupe des 10 puis j’ai vécu des expériences tout aussi passionnantes et interdisciplinaires avec la revue Transversales Sciences & Culture et la Maison Grenelle. « La crise se produit lorsque le monde ancien tarde à disparaître, le monde nouveau à apparaître, et dans ce clair obscur des monstres peuvent apparaître » disait Gramsci repris par Robin. Il vaut mieux construire un désaccord plutôt que de laisser pourrir des situations. On échappe au pire quand on sait dire les choses et construire un désaccord constructif. Ainsi des sponsors comme la BNP, Total ou des personnes comme Maurice Lévy qui représentent des systèmes qui posent des problèmes d’ordre éthique, social, écologique et économique. Donc d’accord pour passer le relais ici mais à condition d’être capables de faire un « tri sélectif » pour promouvoir un modèle vertueux. Anne-Sophie Novel : La fin d’un monde n’est pas la fin du monde dit mon ami Mathieu Baudin. Nous avons trop peur du meilleur alors qu’il est à venir. Pour construire demain, il faut se laisser aller dans le monde qui vient, en désirant l’avenir. Les communautés dans lesquelles je navigue sur le web ou IRL (In Real Life, dans la vraie vie) montrent à quel point les « transitioners » convergent aujourd’hui. Changer d’ère et désirer l’avenir, c’est ce que je m’efforce de montrer dans mes projets sur le web, via ecoloinfo.com, né il y a 6 ans, mais aussi via le blog de journaliste invitée que je tiens sur Le Monde, « Même pas mal ». « Même pas mal », c’est parce que trop souvent les gens ont peur d’agir, changer est synonyme de perte, on a l’impression que l’on va perdre quelque chose… « Même pas mal », c’est aussi parce que l’on se rend compte que c’est plutôt « pas mal », de changer. Les générations actuelles ne désirent plus l’avenir, elles le font : - le Disco Soupe luttent à leur manière contre le gaspillage alimentaire ; - les « Gars Pilleurs » à Lyon font les poubelles et redistribuent la récolte ; - les « Ville en transition » et les Locavores, les AMAP (Association pour le Maintien de l'Agriculture Paysanne. NDLR) ou « La ruche qui dit oui » optent pour des liens plus authentiques et plus locaux ; - le covoiturage agrège plusieurs millions d’usagers en Europe ; 83% des Français misent plus aujourd’hui sur l’usage que sur la propriété, poussés par

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les plus jeunes qui n’ont souvent pas le choix que de pratiquer l’achat groupé, et la consommation collaborative ; les entreprises pratiquent l’innovation ouverte, s’imprègnent doucement de l’ère du temps qui vient, « maintenant, tenant en mains le monde… »

Avec la CoRévolution et l’économie du partage, collaborative, nous sommes en train de réinventer, grâce aux outils d’aujourd’hui, la solidarité de demain.

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TABLE RONDE 5 La société du « Co » : créer de la valeur et vivre ses valeurs ensemble Mutualisation des moyens : coopération, « coopétition », révolution du crowfunding, l’émergence de la finance participative et des banques citoyennes universelles, la solidarité par le microcrédit en 3 clics. Présidée par Patrick Viveret Modération : Richard Collin Avec Patrick Viveret, Roger Sue, Arnaud Poissonnier et Anne-Sophie Novel Gaël Sliman / résultats du sondage BVA/Le Monde : les Français pensent être dans une société d’individualités mais ils croient en la solidarité. L’évolution forte de ces pratiques le prouve : covoiturage, achats groupés, AMAPs, repas de quartier, échange de services… Richard Collin : quelle société du Co voulons-nous, au niveau des valeurs et de la valeur ? Attention à ne pas tomber dans le COwashing, à l’image du Green washing ! On instancie des idées mais il faut aussi les traduire. Semons des graines, non pour faire pousser mille fleurs, mais pour poursuivre cet effort commun. Roger Sue : le lien social est vraiment la matrice révolutionnaire. L’individualisme ce n’est pas Narcisse, c’est l’individualisme relationnel ouvert au collectif. Les sociologues parlent de « lien d’association ». C’est la révolution qui fait le numérique et pas l’inverse. Internet n’aurait pas pu se développer si la société ne s’était « horizontalisée ». Arpanet dormait dans les cartons des universités jusqu’à cette « associativité ». Aujourd’hui elle se heurte à la verticalité et cela fait de la violence, du refus. Après la famille, vient l’imaginaire associatif dans les représentations préférées des Français. Mais comment le faire fructifier ? Arnaud Poissonnier : « l’associativité » crée en effet le lien et l’engagement. Dans la finance, seuls 6% sont affectés à l’économie réelle. De l’autre côté, 80% des projets ne sont pas financés. Un grand écart qui crée un vide. La collecte du crowdfunding, c’est 5 milliards de dollars en 2013. 800 plateformes. 1 nouvelle ouverte par jour. Et 50% de ces financements sont d’ailleurs affectés à des projets solidaires. Le web crée l’empathie. Les individus se fédèrent en une communauté du monde pour combler ce vide, exemple avec le financement participatif. Les individus sont fondamentalement bons. Patrick Viveret : d’abord reconnaître qu’on est en présence de création de valeur (« force de vie », en latin). Donc c’est un coup de force sémantique quand on limite la

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valeur à la production d’argent et pour les seuls actionnaires ! Au contraire, on est ici sur la destruction de valeur quand les individus sont malheureux. Idem du bénévolat et son contraire, là où il y a de la « volonté mauvaise » avec l’économie de l’armement ou la mafia. Entre cela, il y a le « lucravolat ». La vision anticipatrice des nouvelles formes d’économie vaut aussi pour la politique, avec des politiques circulaires, par exemple. Si je repars de la logique de la valeur, on va avoir le refus de systèmes destructeurs en termes humain ou politique. Roger Sue : l’entreprise ne produit pas la connaissance mais elle a besoin de cette part de créativité qui se fait ailleurs. « Le travail est une externalité », comme le soulignait Jacques Robin. Notre économie est inefficiente car nous ne travaillons pas assez sur le capital humain. Dans le middle management, on le comprend : cette reconnaissance est une autre économie qui doit être prise en compte. J’aime l’expression « faire connaissance » comme le dit Pierre Lévy. « Donner, recevoir, prendre » (Marcel Mauss). Le cerveau planétaire comme en parle Joël de Rosnay permet de trouver de nouvelles solutions et des idées. Nous sommes arrivés dans l’ère du « quaternaire », celle de la production du capital humain (compétences transversales, interfaces associations/entreprises, notamment). Anne-Sophie Novel : La vie Share, mon nouveau livre est le petit frère de la Corévolution, écrit avec Stéphane Riot. Il traite toujours de transformer le partage du monde en monde de partage. J’étudie notamment la convergence entre ONG et entreprises, l’open innovation et mille initiatives porteuses de développement durable. Les jeunes ont grandi avec des discours sur l’écologie, maintenant ils ne veulent plus en entendre parler mais veulent agir. Comme pour la génération ayant grandi avec le sida. On parle de la « mentalité 2.0 », qui permet de concevoir la coopération, le système D et l’Open Bidouille… Ce qui est bon pour la planète est passé dans la mentalité des jeunes. Arnaud Poissonnier : les outils web sont aussi des outils de CON… testation. Dans son coin, on peu construire ses outils et ses valeurs pour s’opposer. L’ancienne économie résiste quand les innovations sont visibles. Idem avec le politique qui résiste. Il s’agit désormais de réguler autrement et de réorganiser la société. On a appris à voter avec ses pieds, on va voter avec ses doigts désormais… en 3 clics ! Patrick Viveret : vive les TNTS (Toujours Neuves Technologies de Sagesse) ! On ne peut faire des bons usages des TIC que si on est structuré collectivement et individuellement pour exploiter les innovations.

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Roger Sue : le Contrat social avait initialement pour titre De la société civile et d’association… Pas de démocratie sans association pensait déjà Rousseau. L’Histoire le montrera, comme en 1948 par exemple. Aujourd’hui nous avons beaucoup plus de moyens et d’outils pour développer l’association. Comment faire lien entre entreprises et associations ? Comment apprendre l’association dès l’école ? Comment mettre l’association au cœur des systèmes représentatifs démocratiques ?

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TABLE RONDE 6 Le chemin se fait en marchant… Que faire, ensemble, pour changer d’ère ? Présidée par Edgar Morin Modération : Gilles Berhault Avec Cynthia Fleury, Mathieu Baudin et Carine Dartiguepeyrou Gaël Sliman / résultats du sondage BVA/Le Monde : pour sortir de la crise, les Français sont près à une grande réforme de l’Etat basée sur la réduction des dépenses, mais aussi à favoriser l’innovation et l’esprit d’entreprise. Cynthia Fleury : concernant le courage, qu’est-ce qui est décisionnel ? La démocratie défend la séparation des pouvoirs. La technique rend poreuse ces frontières. La liquidation de la souveraineté est aussi liée aux TIC, avec le trading à haute fréquence par exemple. Le terme « anthropocène » pose que la question d’une civilisation sur une planète terre périssable. Un individu bien organisé en réseau peut avoir un « efficace politique » sur un espace. Carine Dartiguepeyrou : changer pour changer n’est pas une fin en soi. La question est comment et pourquoi ? On parle de transformation : l’action découle de la vision. C’est la pensée complexe héritée d’Edgar Morin. Comment on pose, on expérimente et on change le monde ? Cette nouvelle avant-garde partage les mêmes systèmes de valeurs : ce sont des gens qui se retrouvent dans des valeurs d’émancipation (individuation, courage, engagement) et d’interdépendance (collectif, « reliance », attaches différentes). Décloisonner avec des « plateformes de reliance » entre politiques, entreprises, acteurs sociaux… Mathieu Baudin : on est dans l’ère du temps avec ce Forum Changer d’Ere car il y a déjà des gens qui transforment le monde aujourd’hui, en ayant déjà exploré les continents et depuis partout. On est condamné à l’optimisme : réinventer le monde et comprendre, littéralement « prendre avec ». Et à « Entendre le bruit de la forêt qui pousse plutôt que de l’arbre qui tombe. » Edgar Morin [vidéo] : il est toujours difficile de changer de structure de pensée surtout quand ca procède de l’éducation reçue. C’est le problème des politiques qui segmentent des problèmes globaux. Ils font appel aux experts et manquent de culture. L’immédiateté et le « new liberalism » ont fini ce travail de sape qui fait qu’on vit une 25   Forum Changer d’Ère
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période de somnambulisme des politiques… Comme dans mon enfance dans les années 30. On a besoin d’un choc pour ce réveil : « la où croit le péril, croit aussi ce qui sauve » (Hölderlin). Carine Dartiguepeyrou : Edgar Morin parle de croire dans l’improbable. C’est-à-dire « conscientiser » qu’on est des êtres fragiles, prendre soin du vivant, de ce qu’on sait et de ce qu’on ne sait pas dans le cosmos. L’écologie de l’action consiste à sortir de soi, de ses préjugés, pour transcender la voie, la joie, sa singularité. Cet enjeu de responsabilité collective est important comme le disait Patrick Viveret. Cynthia Fleury : il y a avec le politique, et le Sommet de Rio a bien montré un hiatus entre le Sommet des États, réfractaires au changement, et le Sommet des peuples, déjà dans la solution. Ne pas attendre le choc ; car il n’y a pas de fond. La seule chose pour vaincre la bêtise c’est le rapport de force. Il faut « faire sujet ». Le prix du « manque du sujet » est lourd. Le courage comme vertu. Il n’est pas antinomique de la peur. Il faut mettre la barre haute mais sur soi. « Cette chose qu’il faut faire, c’est à moi de la faire » (Jankélévitch). Carine Dartiguepeyrou : l’enjeu de la mondialisation est de révéler nos richesses. Le passage à l’action est moins un rapport de force que dans un équilibre entre efficacité et diversité pour reprendre Bernard Lietaer qui milite pour des monnaies complémentaires. « Décloisonner entre les paradigmes » et gagner en urgence car on n’a plus le temps. Mathieu Baudin : aller vers plus de diversité. Les médias focalisent sur le moins, nous pouvons focaliser sur le mieux. Les vrais utopistes aujourd’hui sont les seuls qui pensent que nous pouvons continuer comme ça !

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TABLE RONDE 7 L’humain au centre du monde de demain Comment encourager l’économie plurielle et l’économie au service de l’humain ? Dans quelles organisations et entreprises plus ouvertes, plus coopératives (diversité des âges, des sexes, des générations) ? Présidée par René Passet Modération : Adeline Braescu-Kerlan Avec René Passet, Michel Authier, Dominique Dupagne et Muriel de SaintSauveur Celine Bracq / résultats du sondage BVA/Le Monde : Les Français attendent que les entreprises se préoccupent de leurs conditions de travail mais aussi et surtout de leur équilibre entre vie professionnelle et personnelle. Ce sont les jeunes les plus sensibles sur cette question. Donc entre dirigeants, cela vaut le coup de s’interroger sur cette nouvelle organisation du travail. Adeline Braescu-Kerlan : The Boson project répond à ce besoin de concilier vie professionnelle et personnelle puisque j’ai créé cette entreprise après un passage dans un groupe. The Boson project valorise les bosons que nous sommes. René Passet : sur la place de l’humain dans le monde, je commence par mettre un point d’interrogation. Y aura-t-il une place pour l’Homme dans l’avenir ? Michel Rocard a posé la nécessité de penser le long terme pour le politique. Le temps et l’espace ont disparu avec l’économie financière. Bettina Laville soulignait l’importance du court terme pour élaborer le long terme. Crise et mutation ne sont pas les mêmes choses. La crise se réfère à quelque chose de précis. Tout écart est analysé comme un dysfonctionnement. La mutation est le passage d’un état à un autre. On pense la crise dans la crise… Artificiellement. Mais la solution est dans le mouvement. Hegel nous parle de la vérité de la plante : elle évolue et le bourgeon va mourir pour donner naissance à la fleur qui va mourir pour le fruit. Ca c’est l’évolution ! Il faut penser le mouvement : le salaire n’est pas antagoniste au profit, bien au contraire comme le disait Ford : « c’est en distribuant les salaires que je crée des profits ». Muriel de Saint-Sauveur : deux révolutions arrivent en même temps, le numérique qui envisage la vie privée du professionnel différemment, et l’arrivée massive des femmes dans le monde du travail. Partout la vie privée investit le monde du travail. On est dans un mélange des deux.

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La crise durcit une partie de la population mais l’autre est prête au changement. Michel Authier : ce qui caractérise un humain, c’est sa volonté de liberté. Le capital humain ne peut pas enfermer l’humain. C’est plutôt l’humain qui est capital ! Pendant les 30 glorieuses, les techniques et les savoirs évoluent rapidement et les machines deviennent périssables, l’on en change. Aujourd’hui, le monde va encore plus vite, tellement vite que l’on ne peut même pas attendre que les objectifs soient atteints. La connaissance est ce rapport au monde, aux autres, au collectif… La place de l’Homme dans l’entreprise doit être pensée à cette aune. L’état du monde, nous en sommes responsables, morts ou vivants. C’est « nous » qui doit être le sujet pensant. Se pose-t-on la question de savoir si on peut le voir, ce « nous » ? Où sont les balances du monde ? On dit que Pic de la Mirandole était le dernier à avoir eu connaissance de tous les savoirs du monde. Aujourd’hui, nous sommes dominés par le chiffre et nous retiendrons certainement des chiffres de cette journée, des éléments de sondage certainement. Aucun langage ne nous parle de notre relation au monde et aux autres. Je plaide pour que nous construisions collectivement une économie des qualités, des formes. L’ancêtre de ces TIC, Alan Turing, a passé les dernières années de sa vie à essayer de comprendre ce qu’étaient les formes… Dominique Dupagne : on est confronté à des phénomènes de domination, même ici avec le passage du micro… Appliquer la démarche qualité aux humains, c’est pareil. Avec l’essor d’une entreprise et sa complexité, l’employé acquiert des compétences et devient indépendant vis à vis des dirigeants. La démarche qualité permet à ces derniers de le soumettre à l’application des process décidés. La hiérarchie (pouvoir sur d’autres , chez les primates et humains) est différente de l’hétérarchie (tout le monde a un peu de pouvoir sur tout le monde chez les poissons, insectes, nos neurones…) et de l’anarchie (personne n’a de pouvoir sur personne… C’est le cancer puisque les cellules font ce qu’elles veulent). L’hétérarchie fonctionne : avec Wikipédia, avec les « hôpitaux magnétiques » américains. Ces hôpitaux attirent des infirmières qui ne démissionnent jamais grâce à des relations d’écoute et de famille, presque. « L’entreprise hôpital » est alors juste un support. La domination masculine est souvent grégaire, la domination féminine est plutôt celle du pouvoir d’agir au sein du groupe dans l’intérêt de celui-ci. Muriel de Saint-Sauveur : je ne milite pas pour la mixité mais j’ai constaté le manque de femmes dans le groupe Mazars où je suis dircom. Dans certains pays, les rôles sont répartis en fonction des sexes. Les valeurs féminines (empathie…) sont différentes de celles des hommes et commencent à être reconnues, et il faudrait que les hommes les utilisent et vice versa. Les Chinoises sont en train de conduire une

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vraie révolution silencieuse. Les hommes qui ont peur de nous ont tort car le monde meilleur se fait à deux.           Luc Ferry (vidéo) : changer d’ère est ce changement vis à vis de l’Europe qui était avant perçue comme le continent du fascisme et de la colonisation. L’Europe aujourd’hui est la seule civilisation de l’autonomie, de la liberté et du bien être. Elle doit être connue et portée au monde comme un modèle. Les jeunes générations dans la vieille Europe, sur le temps court, sont dans une situation difficile. Inversement sur le temps long puisque les conditions ont bien évolué depuis cinquante ans. Il faut permettre aux jeunes de s’engager dans la Cité, c’est pourquoi j’ai créé le Service civique volontaire. La question de l’engagement des jeunes est prioritaire pour qu’ils s’engagent et se reconnaissent.

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COMMENTAIRE Séniors et génération numérique : ayons le même âge numérique ! Maurice Lévy et Emmanuelle Duez Emmanuelle Duez : un parcours comme le vôtre est-il possible aujourd’hui ? Comment une petite Poucette comme moi peut devenir une grande Mauricette ? Maurice Lévy : Un parcours, c’est souvent une chance, une opportunité que l’on saisit ou pas. Il y a à la fois plus d’opportunités et moins qu’hier. L’âge moyen à Publicis dans le monde est de 35 ans. Dans la transmission de savoirs et de compétences, il faut que les deux pôles aient envie de se rejoindre. Il y a un devoir de formation et de confiance à accorder aux jeunes. Emmanuelle Duez : le « Roi lion » que vous êtes a-t-il des conseils à donner aux nombreux « Simba » qui vous écoutent aujourd’hui ? Maurice Lévy : d’abord, rester authentique. Ensuite être un buvard et apprendre de tous, supérieurs, fournisseurs, clients, etc. N’ayez pas froid aux yeux. L’échec n’est pas douloureux et tellement instructif. On n’explique jamais très bien un succès. Dans l’échec, on décortique. Souvent, l’échec vient d’un manque d’écoute du client. Quand on s’écoute trop, on rompt le lien d’écoute. Emmanuelle Duez : qu’est-ce qui fait la qualité d’un patron selon vous ? Et comment se fait-il que vous n’ayez pas encore transmis vos responsabilités à un successeur ? Maurice Lévy : on mesure la qualité d’un patron à sa capacité à transmettre. Sur ce sujet, Marcel Bleustein-Blanchet, le fondateur de Publicis, était très concerné, voire obsessionnel. Depuis son époque, le groupe Publicis a été complètement transformé car il est mondial et même n°1 sur le numérique ! Cette transformation vers le web a été réalisée en 16 ans et c’est pour cela que le Conseil de surveillance veut me garder… Même si je suis vieux et que j’ai envie de partir. Il faut donc que je convainque mon conseil ! Emmanuelle Duez : Patrick Viveret soulignait l’importance d’un changement lucide. Il dénonçait la tentation de s’associer avec des partenaires qui font partie du problème et avec des personnes qui, comme vous, gagnent trop d’argent… Maurice Lévy : oui je gagne beaucoup d’argent grâce à mes résultats : je gagne de 0 à 5 millions par an mais, pour cela, je dois faire plus de 20% que mes concurrents ! Je partage mon argent gagné comme je l’ai appris depuis l’enfance mais ce n’est pas ici que je vais préciser et me justifier. Je paie mes impôts en France et j’ai appelé à payer

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plus d’impôts… Et je ne pensais pas que je serai entendu à ce point !  

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  PERSPECTIVES Construire ensemble Véronique Anger-de Friberg

Nous voulions comprendre. Nous avons mieux compris… Nous voulions dégager des axes d’actions concrètes : je crois que nous avons tracé quelques pistes. Il reste encore à construire ensemble. Cette étape de réalisation concrète, de « co-construction », vous en êtes les moteurs. Vous incarnez la transition, le changement. Vous êtes les acteurs de la construction de l’innovation sociétale, de ce « dispositif innovant » dirait Joël de Rosnay. Avec la complicité des membres de l’ex-G10, nous souhaitions aussi passer le relais aux nouvelles générations. À l’issue de cette journée, nous pouvons être confiants : la relève est assurée. L’énergie, l’envie de « faire ensemble », de sortir des rapports conflictuels et du chacun pour soi, d’inventer ensemble, sont bien là. Je l’ai découvert en préparant ce forum : quelle agilité d’esprit ! Quelle lucidité sur ce monde… Les jeunes générations sont en train de construire tout en apprenant, tout en intégrant sans cesse de nouvelles connaissances. Cette capacité d’adaptation est une des marques de fabrique de la jeunesse de la civilisation numérique. Avec Internet et les réseaux sociaux : la façon de se projeter, de penser le monde, nos relations aux autres (personnelles ou professionnelles), jusqu’à notre cerveau… ont changé comme il a été dit au cours de nos discussions. Je vous invite à continuer à alimenter ce système que nous avons initié aujourd’hui, à profiter de cette dynamique pour poursuivre ce travail de coconstruction dans lequel nous sommes tous impliqués. Merci de continuer à proposer vos pistes d’actions pour « changer d’ère » sur le site du Forum Changer d’Ere, sur nos pages Twitter et Google+ et sur les réseaux de nos partenaires. Merci au public dans la salle, et merci aux internautes qui ont contribué sur Twitter. Merci à tous les sites partenaires, qui ont diffusé cette journée en direct sur leur site. Merci à nos partenaires : - Universcience, à sa Présidente Claudie Haigneré et à Joël de Rosnay, qui nous ont ouvert les portes de la CSI, et mis à disposition des moyens exceptionnels pour cette première édition ; - BVA et Orange pour avoir cru et porté ce projet avec conviction depuis l’origine ;

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toutes les autres entreprises partenaires, qui les ont suivis et nous ont soutenus avec le même enthousiasme : Total, BNP-Paribas, NextModernity… ; Tous les partenaires réseaux et académiques qui ont fait raisonner le Forum sur les médias sociaux ; Éloi Choplin et toute l’équipe de Triple C et JD2 pour les dispositifs interactifs et les moyens vidéo ; aux techniciens de l’auditorium et aux logisticiens, à Richard Collin, à Gilles Berhault et Instants Bordelais, qui ont assuré le bon déroulement et la chorégraphie de cette journée ; OneBlood pour ce visuel magnifique, à Jeroboam pour la synthèse en temps réel et à Eric Grelet pour ses dessins humoristiques ; tous ceux qui ont œuvré pour que cette journée soit une parenthèse ludique et créative et une vraie réussite ; et, bien sûr, merci à tous nos intervenants et animateurs qui ont jeté des ponts entre les disciplines et les générations.

Je vous donne rendez-vous en 2014 pour un nouveau Forum Changer d’Ère, qui sera européen, pensé avec et pour les jeunes générations. Merci à tous ! Et pour retrouver les moments forts et les synthèses du Forum Changer d’Ere : rendez-vous sur notre site : www.forumchangerdere.com

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LE MOT DE LA FIN Joël de Rosnay, Président exécutif de Biotics International, Conseiller de la Présidente d’Universcience Mes amis, mes frères, mes sœurs, Je vous appelle comme ça car au cours de cette incroyable journée, nous avons tissé des liens d’amitié et de fraternité. Il s’est passé quelque chose ! Je ne vais pas faire une synthèse ni un conclusion, je vais faire une ouverture vers l’avenir. Si j’avais à symboliser ce forum extraordinaire, je parlerais de « racines du futur ». Des racines venant du « mix » que vous représentez, jeunes et moins jeunes, patrons et membres d’associations, les femmes si nombreuses et si importantes dans la société qui vient, dans la compréhension des interdépendances, de la fluidité des rapports de flux que j’ai évoqués… Merci donc à tous, vous avez été extraordinaires. Si je voulais garder trois mots pour résumer l’émotion que je ressens après ce Forum : - espoir : on a entendu des jeunes de la netgen ou génération Y comme vous voudrez, Célia gruson, Anne-Sophie Novel, Than Nhhiem, Mathieu Baudin, Adrien Aumont… J’en passe et des meilleurs qui sont venus parler, et je suis ému en les oubliant. Ils ont dit « on nous lègue un futur sombre mais nous, nous allons Cocréer le futur du monde ». Ca c’est l’espoir ! On ne se soumet pas ! C’est extrêmement potentiel, positif et encourageant pour l’avenir ; - sens : Ça a commencé avec l’introduction de Claudie Haigneré et le curieux titre de son intervention « d’Universcience à Universens ». Il faut créer du sens pour donner du sens à la vie. Créer du sens, c’est l‘éducation, le partage, la collaboration. Et là, ce sens a été repris par ces mots extrêmement importants : le cofinancement, le partage, la société collaborative, la société collaborative et la coéconomie. Je vous recommande de réfléchir au pouvoir de cette coéconomie naissante et à l’impact que cela va avoir sur les politiques économiques traditionnelles de la démocratie des pays dans lesquels nous vivons. Et puis aussi dans ce sens, la connaissance et l’accroissement des connaissances : rappelez-vous cette phrase de Pierre Lévy reprise par Roger Sue, « faire sens, faire co-naissances, faire connaissances ». Et donc comment l’éducation est à la base du sens que l’on peut donner à nos vies ; Ali Saib l’a bien montré aussi. Et l’entreprise aussi, rappelez-vous Genevieve Ferone et Blanche Segrestin avec l’entreprise 2.0 : comment l’entreprise peut créer non seulement de la valeur mais aussi des valeurs essentielles pour l’humanité et pour ceux qui travaillent chez elles ; - sagesse : j’étais très frappé aujourd’hui que nous ayons eu les « sages » du Groupe des 10, Michel Rocard, Henri Atlan, Edgar Morin, Patrick Viveret. Mais on a eu aussi des sages jeunes de 25 ou de 30 ans. La double sagesse : du lègue

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incroyable du groupe des 10 et, en même temps, la sagesse des ces jeunes, que l’on croit toujours désorganisés, butinant et n’approfondissant pas. Mais les exemples de sagesse qu’ils nous ont donnés pour concevoir et construire ensemble le monde, le partage, l’altruisme, la générosité, l’empathie... Des valeurs qui peuvent sembler « bisounours » mais des valeurs qui sont en action dans le monde d’aujourd’hui qui se construit ! Et cette phrase qui évoque la société du numérique, le Big data : il faut « préférer à la pléthore informationnelle, un surcroit de sagesse ». En terminant, merci à Richard Collin et Gilles Berhault pour avoir orchestré tout ça, pour nous avoir promenés à la fois dans des ateliers mais aussi dans la poésie, les conteurs et ces gens incroyables en collants blancs et drôles de panneaux… Mais aussi, je voudrais que vous remerciiez tous par un tonnerre d’applaudissements Véronique Anger qui était à la racine de tout ça. En travaillant avec elle, on a découvert son incroyable opiniâtreté, sa volonté de bousculer les montagnes, sa capacité à faire le tour, par la désintermédiation, de tout ce qui la gênait, et donc on lui doit énormément ; et au nom de Claudie Haigneré, de la Cité des Sciences et d’Universcience, nous la remercions. Merci et bravo !          

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Retrouvez les interviews en vidéo, les dessins et les tweets partagés pendant le Forum Changer d’Ère, et prolongez le débat d’idées sur www.forumchangerdere.fr Diffusez ces liens pour que les idées essaiment, résonnent et fassent… raisonner !

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