Morale, éthique et puissance aérospatiale

Capitaine (air) Emmanuel GOFFI

Les questionnements moraux sont aujourd’hui au cœur des préoccupations internationales. Qu’il s’agisse de médecine, d’environnement, de finance internationale, de rapports entre les nations de l’hémisphère Nord et celles du Sud, de politique ou de technologies, tous les domaines semblent aujourd’hui mériter d’être passés au crible de l’analyse morale. En relations internationales, les questions morales sont d’autant plus présentes que les rapports de forces sont souvent focalisés sur la puissance militaire et les conséquences souvent funestes de son utilisation. La spécificité du métier des armes résidant entre autres dans l’éventualité de donner la mort, la morale et la réflexion autour de la moralité du recours à la force sont d’autant plus vives et pertinentes. Pourtant, force est de constater qu’à quelques exceptions près le sujet est fort peu traité en France1. Chose surprenante si l’on prend en compte l’opposition, au moins en apparence, entre une culture judéo-chrétienne empreinte d’un idéal de paix irriguant le monde occidental et la violence inhérente à toute forme de conflictualité. Si le domaine échappe à l’analyse en Europe, il n’en va pas de même outre-Atlantique où les débats, publications et colloques sont déjà pléthoriques. Le contexte international en constante évolution, les luttes d’intérêts et de pouvoir, les inégalités de tous ordres2, le poids des acteurs non-étatiques3, le rôle des médias de masse ou encore l’occidentalo-centrisme des normes de droit4, ne sont que quelques unes des caractéristiques du milieu dans lequel les armées françaises doivent dorénavant évoluer. Maîtriser la complexité de l’environnement est aujourd’hui un défi majeur pour les militaires. C’est au milieu de cette complexité qu’est venue s’inviter la morale. Contrainte supplémentaire pesant sur l’action militaire, elle fait désormais partie du

Professeur de relations internationales et de droit des conflits armés au sein des Écoles d’officiers de l’armée de l’air (EOAA). Les propos et réflexions ici exprimés n’engagent que leur auteur. 1 Citons pour exemple les travaux d’Ariel Colonomos , de Monique Canto-Sperber, du Général Bachelet ou du Général Royal. 2 Accès aux ressources essentielles, répartition des richesses, poids de l’histoire… 3 Insurgés, enfants soldats, terroristes, mafias, organisations non gouvernementales, société civile, firmes transnationales, sociétés militaires privées… 4 Malgré la diversité des systèmes juridiques dans le monde, il est clair que le droit qui s’impose aujourd’hui sur la scène internationale est fortement empreint de culture judéo chrétienne occidentale.

Le recours au bombardement stratégique. Spécificités morales de la puissance aérospatiale La puissance aérospatiale et la morale : un débat déjà ancien L’aviateur n’échappe pas au questionnement moral. et s’apparente à un impératif catégorique kantien ne souffrant donc aucune exception. Bien au contraire.quotidien des soldats. a notamment été largement critiqué pour ses effets. Le choix pourra alors s’avérer rationnel sans pour autant être considéré comme moral. Depuis les bombardements au-dessus de la Serbie en 1999. la religion ou encore la sociologie. la morale regroupe un ensemble de règles d’origines diverses puisant leurs sources tant dans l’histoire que dans la géographie. La morale a ceci de caractéristique qu’elle pose des impératifs souvent inapplicables dans le cadre de conflits profondément marqués par leur complexité. par calcul ou par erreur. La première sera entendue comme le corpus normatif se rapportant au Bien et au Mal imposé à l’individu par son environnement. Arme spécifique. Arme technologique. C’est le rejet de cette norme. la philosophie. conceptualisé par le général italien Giulio Douhet. Dès lors. Ces choix. la puissance aérospatiale se doit de lancer un débat profond sur la moralité des actions futures pour lesquelles elle sera employée. 5 . des règles caractérisées par leur hétérogénéité. l’Air Marshal britannique Sir Hugh Trenchard et le général américain William « Billy » Mitchell. elle doit nous amener à être en mesure d’identifier les facteurs qui font sa spécificité et de déterminer quels seront les débats moraux qu’ils susciteront. rien n’est moins évident que d’appliquer à des situations spécifiques. techniques ou contextuels. Le militaire français. sont cependant éthiques7. La seconde renverra alors aux choix rationnels opérés par l’individu en connaissance des règles morales. en tant qu’outil au service du politique et donc de la nation. Comprise comme un corpus normatif s’imposant du collectif vers l’individu. L’amoralité quant à elle renvoie à l’absence de morale. les interrogations sur la moralité de certaines pratiques ont été nombreuses. Le rejet culturel de la mort (« Tu ne tueras point »5) ne s’accommode que très mal de la nécessité de tuer. sur les populations civiles. inhérents à une situation spécifique donnée. qui parfois peuvent s’avérer immoraux6. et Deutéronome 5: 17. Faire les meilleurs choix relève de l’utopie ou au mieux de la chance. inséparable de l’exercice du métier des armes. Le principe selon lequel la population pouvait être un objectif a par ailleurs été intégré dans certaines « Tu ne tueras point » est un des commandements du Décalogue. ne peut y échapper. 6 L’immoralité est la qualité de ce qui n’est pas moral. elle doit également nous inciter à nous interroger sur la portée morale de l’emploi de certaines technologies sur les théâtres d’opérations du futur. 7 Nous différencierons dans cet article la morale de l’éthique. Il y a donc dans l’immoralité une connaissance de la norme morale. Les valeurs de la France s’imposent à lui de facto. mais également de l’ensemble des facteurs juridiques. Cependant. qui rend l’acte immoral. Il apparaît à deux reprise dans la Bible : Exode 20: 13. le militaire se trouve confronté à des dilemmes qui voient s’affronter le respect de la norme morale théorique et les choix éthiques adaptés à la réalité du terrain. Opérer des choix dans de telles situations relève de la gageure. Au sein des forces armées françaises. voulus ou non.

Ainsi. durant la Grande guerre cette idée pouvait déjà se résumer par cette citation du Maréchal Foch : « [l]es attaques aériennes sur une grande échelle pourraient. la moindre décision de bombardement est soumise à la question des dommages incidents. volontairement. dans ce système. cité in Général Michel Forget. que des civils innocents meurent. sont loin d’être acceptés par les opinions publiques occidentales.mil/airchronicles/battle/chp4. le colonel américain John Warden mettra au point la désormais célèbre théorie des cinq cercles qui sera utilisée lors de la campagne aérienne au-dessus de l’Irak et du bombardement au-dessus de la Serbie. elles répondent d’abord à un calcul utilitariste postulant l’idée que pour mettre fin au conflit. ne pas s’être encombrés de considérations morales9. in Air & Space Power Journal. Il est intéressant de constater que. Les conflits modernes ont ceci de particulier qu’ils sont majoritairement infra étatiques et menés dans des environnements urbains dans lesquels évoluent les populations civiles. ADDIM. ces frappes sont loin d’être immorales.html>. p. Les difficultés que rencontre la coalition en Afghanistan sont là pour nous rappeler que ces dommages.af. coll. Ce postulat est d’autant plus pertinent qu’aujourd’hui les insurgés afghans se fondent dans la population. par leurs effets démoralisants. en tout cas. Le calcul utilitariste selon lequel le bombardement de civils pourrait mettre un terme à un conflit peut tout à fait se justifier sur le plan moral. Puissance aérienne et stratégies. « Chapter 4: Air theory for the 21 st century ». le bombardement stratégique n’a donc pas été un simple effet de mode et il n’est pas exclu qu’il revienne à l’ordre du jour à l’avenir. créer dans le public un état d’esprit qui obligerait le gouvernement à capituler »8. de prime abord.stratégies. Au début des années 90. <http://www. John Warden représentera alors l’ennemi en tant que système comprenant cinq cercles concentriques qu’il est potentiellement nécessaire de frapper pour le paralyser. Warden III. la vie des populations auxquelles ils se sont intégrés en les exposant aux assauts des forces de la « La Guerre de l’air ». mais non désiré. de réduire au minimum les pertes en vies humaines dans la population civile et les dommages aux biens de caractère civil qui pourraient être causés incidemment ». la population fait partie des objectifs envisageables10.maxwell. bien qu’inhérents à tout conflit11. 1996. Partant du principe qu’on « ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs ». Bien que délaissé. Battlefield of the Future: 21st Century Warfare Issues . Il est dès lors facile de considérer que ce faisant ils mettent eux-mêmes en danger. émanation de la revue Les Ailes. Pour autant. 8 . Cette supériorité n’a évidemment pas échappé aux théoriciens du bombardement stratégique qui semblent. il est inévitable. De fait.airpower. Paris. 10 John A. 11 Cet état de fait est consacré à l’article 57 du Protocole I de 1977 additionnel aux Conventions de Genève qui dispose que « ceux qui préparent ou décident une attaque doivent (…) prendre toutes les précautions pratiquement possibles quant au choix des moyens et méthodes d’attaques en vue d’éviter et. L’arme aérienne a ceci de spécifique qu’elle évolue dans une dimension lui conférant une supériorité non négligeable que ce soit en termes d’observation ou d’attaque. 34. édition mars 1932 du Livre des Ailes. 9 La morale dont il est question ici relève de l’opinion en ce qu’elle est l’émanation d’un ressenti de la part des opinions publiques et non pa s d’une analyse approfondie menant à une véritable connaissance des termes du débat. Esprit de Défense. 1995 . United States Air Force.

il peut mener à des glissements dangereux. pour un aéronef que pour des troupes au sol. Cette considération fait de l’avion un outil idéal dans le cadre de missions qualifiées d’humanitaires tendant à s’affranchir du droit des États au respect de leur égale souveraineté. Cette homogénéisation efface de fait toute notion de souveraineté visible habituellement matérialisée par des frontières. Clinton. Late Edition. we ought to stop genocide and ethnic cleansing ». À qui le bénéfice de la moralité ? Aux insurgés victimes des erreurs de frappes de l’OTAN ou aux forces de la coalition victimes de l’instrumentalisation des populations par les insurgés ? Difficile question qui se posera de plus en plus souvent à l’avenir. Ce principe de violation de la souveraineté au nom de motifs présentés comme humanitaires.com/ALLPOLITICS/stories/1999/06/20/clinton. Clinton pour devenir la « doctrine Clinton »12 postulant la possibilité d’intervenir sans accord préalable du Conseil de sécurité des Nations Unies. Cependant elle prend une dimension nouvelle lorsqu’elle est analysée au travers du prisme de la puissance aérospatiale. les conflits insurrectionnels posent le problème de la discrimination entre biens civils et objectifs militaires ainsi qu’entre combattants et non combattants. entretien accordé à Wolf Blitzer. Cette difficulté n’est bien évidemment ni nouvelle ni spécifique aux conflits dits de quatrième génération. Si le principe est fort louable. .transcript>. de tout cloisonnement politique. absence de souveraineté L’emploi de la puissance aérospatiale ne peut bien évidemment pas être décorrélé de son milieu et des spécificités qui la caractérisent. if the world community has the power to stop it. Sa vitesse et son allonge lui permettent en effet de s’affranchir. ce qui ne veut pas dire facile. au moins en apparence. Passer du territoire souverain d’un État à un autre est par conséquent beaucoup plus aisé. CNN. De cette responsabilité de protéger à la violation de souveraineté il n’est qu’un pas aisément franchissable. L’espace aérien a ceci de particulier qu’il ne présente aucune barrière physique à l’évolution des aéronefs. S’il faut se garder de généraliser ce genre de prise de position. La question morale serait alors de savoir si une telle violation répond toujours à un véritable désir de protéger des populations en danger ou si elle est parfois utilisée comme simple prétexte à une action fondée sur des considérations 12 Le Président américain déclara en effet au journaliste de CNN. William J. 20 juin 1999. Wolf Blitzer : « I think that there is an important principle here that I hope be now upheld in the future … And that is that while there may well be a great deal of ethnic and religious conflict in the world. Cette absence de limite matérielle a pour conséquence une homogénéisation de l’espace.coalition. La puissance aérospatiale peut être l’un de ces outils. that whether within or beyond the borders of a country. il faut néanmoins conserver à l’esprit que l’idée n’est pas l’apanage des seuls États-Unis et qu’elle peut s’avérer séduisante pour nombre de nations détenant les outils pour la mettre en application. D’autre part. au nom de la responsabilité de protéger. Absence d’obstacles.cnn. fut élevé au rang de principe par le président américain William J. Transcription disponible sur Internet à : <http://www.

2nd edition. De fait si un État ne parvient pas à assumer ses responsabilités sur le plan national. 35-38. ou permettre aux réfugiés de rentrer chez eux ? Telle est la question à laquelle la communauté internationale se trouvera confrontée. doit à ce titre inciter à une réflexion sur les réelles motivations des engagements futurs. Là encore l’homogénéité de l’espace aérien peut avoir pour conséquence une facilité d’intervention réduisant le seuil de recours à la force. pour arrêter des massacres. il revient à la communauté internationale de porter assistance aux populations concernées. rétablir l’ordre dans un pays déchiré par la guerre civile. et ce. Les nouveaux moyens de communications permettent aujourd’hui un accès à l’information en temps réel. Wiley-Blackwell Publishing Ltd. Cependant. La guerre pour rétablir le droit. L’expérience de l’intervention au Kosovo en 1999. Malden. 13 . 97-122. « Le droit international humanitaire à l’épre uve des conflits de notre temps ». pp. il n’a pas une responsabilité exclusive à leur égard. et comme le souligne François Bugnion. touchant d’ailleurs l’ensemble des armées. 2008.beaucoup plus terre à terre. 487-498. L’État est le garant du bien être et de la sécurité de ses ressortissants.. qu’est la réduction de la boucle de temps décisionnel. quels que soient les motifs avancés15. n° 835. cit. présentée comme humanitaire. exige du pilote une capacité d’analyse des données toujours plus grande et de fait Gordon Graham. En effet. Cette vitesse pose un autre problème. la guerre pour protéger les victimes de la guerre. Le droit semble s’opposer à tout type d’intervention violant le principe de souveraineté. 15 Gordon Graham. La vélocité de ce flux. accrue compte tenu de la mise en réseau des capteurs et récepteurs. 14 François Bugnion. faute de légalité a priori. L’autre élément mis en avant est la responsabilité des États vis-à-vis des ressortissants d’États tiers. pp. il peut s’avérer problématique en termes de gestion du flux d’informations. tel était bien l’un des enjeux de la récente intervention des forces de l’OTAN au Kosovo »14. Mais juger objectivement de cette intention relèverait de l’exploit. Vitesse et précipitation Cette capacité à traverser les frontières est par ailleurs renforcée par une autre caractéristique de la puissance aérospatiale : la vitesse. 1999. L’intention est ici importante. couplée à la vitesse de déplacement. Si ce fact eur est déterminant pour l’efficacité de l’arme aérienne. L’information doit transiter de manière instantanée pour coller au plus près à la réalité du terrain. la rapidité de déplacement des aéronefs modernes permet une quasi-ubiquité sur des distances très importantes. quelle que soit l’armée la mettant en œuvre. pp. Ethics and International Relations. Les responsables politiques auraient également un devoir envers les citoyens des autres pays13. « faut-il recourir à la force pour prévenir les violations graves du droit international humanitaire ou pour y mettre un terme. Cependant selon certains moralistes. op. Revue internationale de la Croix-Rouge. Cette idée est rejetée par les tenants du réalisme pour qui la seule responsabilité de l’État est sa survie propre.

à un certain degré. Ce type de conflits étant amené à se développer. 12. de poser problème. considérée comme un facteur moralement déresponsabilisant. « Des hoplites aux drones… en passant par la ceinture. ce dernier pouvant être questionné sur le plan de la moralité18. On retrouve ce type de considérations sur des théâtres d’opérations comme l’Afghanistan où les tribus Pashtounes considèrent la confrontation physique comme une marque de bravoure. il n’en demeure pas moins qu’il lui revient d’apprécier la situation en temps réel en intégrant l’ensemble des informations qui lui ont été transmises. Le risque personnel et direct du combat. Situation difficile dans le cas de conflits menés contre des mouvements insurrectionnels dans lesquels les insurgés sont extrêmement mobiles et difficilement identifiables. Essai d’application de la sociologie des sciences aux systèmes non habités évoluant dans la troisième dimension ». notamment en raison de la distance séparant le pilote de ses adversaires. au sein de la phalange. était un impératif moral ». un critère de reconnaissance de la valeur guerrière et le refus du corps à corps un signe de manque de courage. 18 C’est ce que rappellent Grégory Boutherin et Christophe Pajon lorsqu’ils écrivent que « dans la représentation mentale que se faisait un hoplite de la bataille. en effet. l’usage des armes de jet était dégradant pour celui qui les employait mais aussi pour celui qui en succombait. Loin des yeux loin du cœur La distanciation qui caractérise l’emploi de l’arme aérienne est. notamment au 12ème siècle lorsque l’Église catholique condamna l’usage de l’arbalète17. ainsi que les éventuelles évolutions tactiques qu’il pourrait être amené à observer.plus rapide s’il veut être en mesure d’éviter de commettre des erreurs. rendant notamment délicat le respect du principe de discrimination cher au droit des conflits armés. couplée à la rapidité de la transmission des informations ne cessera d’accroître le tempo de l’action et. Grégory Boutherin et Christophe Pajon. ses modalités ont évoluées. Si cette responsabilité n’est pas nouvelle. D’autant que la vitesse de déplacement des aéronefs. p. 16 . juillet/août 2009. Le temps nécessaire à la réflexion risque donc d’être de plus en plus réduit augmentant le degré d’exigence pesant sur les personnels navigants. Cet argument est d’ailleurs souvent avancé par les militaires appartenant aux armes de mêlée16. comme le souligne David Kilcullen. De fait. de fait. ancien Les armes de mêlée regroupent l’ensemble des spécialités liées au combat direct telles que l’infanterie ou l’arme blindée cavalerie. Cette idée n’est par ailleurs pas récente et a déjà fait l’objet d’âpres débats. qui considèrent que la responsabilité naît de la confrontation directe avec l’adversaire. d’augmenter le rythme décisionnel. S’il peut se reposer sur l’idée que les ordres reçus ont été mûrement réfléchis en prenant en compte l’éventail des conséquences potentielles de l’action à mener. il y a fort à parier que cette question du temps nécessaire à l’analyse de la situation est susceptible. Leur responsabilité sera alors engagée pour les éventuelles erreurs commises durant les opérations. n° 18. 17 L’interdiction d’emploi de l’arbalète fut prononcée lors du deuxième Concile du Latran en 1139 puis confirmée par le Pape Innocent II en 1143. Défense et sécurité internationale – Technologies. Le contact a par ailleurs toujours été dans l’histoire du phénomène guerrier.

hiver 2010/2011. Royal Institute for Defence and Security Studies. Congress told ». Le recours aux simulateurs pour la formation n’est pas pour aider. Los Angeles Times. La guerre risque alors de devenir un jeu sordide dans lequel faire la part des choses serait malaisé. Si le pilote délivre de l’armement sans être au contact direct de sa cible. parmi lesquels de futurs militaires.rusi. La prise de hauteur et la distance séparant les protagonistes d’un conflit entraînent une déresponsabilisation morale pour ces derniers. Il est dès lors beaucoup plus confortable d’« abattre un avion » que de tuer un homme. Autre spécificité de la puissance aérospatiale. « Un nouveau combat pour les UAV ? Quand les drones armés affrontent les perceptions ». Ces derniers s’inspirant des jeux vidéo auxquels les jeunes.pdf>. Le recours à la robotique et aux environnements déportés tend à se généraliser. Occasional Paper. rendront délicate la séparation entre réalité et virtualité. Lire à ce titre Elizabeth Quintana. la hauteur favorise cette distanciation des équipages de leurs adversaires et de la réalité du terrain. drone attacks in Pakistan “backfiring”. D’autre part. Les équipages d’aéronefs agissent aujourd’hui au travers de systèmes restituant la réalité du terrain sous une forme dématérialisée ne facilitant pas la prise de conscience de l’action. Voir également Doyle McManus. si ce n’est impossible. Il est aujourd’hui assez facile d’imaginer que les champs de bataille de demain verront s’affronter robots et autres systèmes technologiques de pointe. Une des conséquences pourrait en être une forte propension à la déshumanisation des conflits. l’aviateur enfermé dans sa machine métallique sera d’autant plus facile à prendre pour cible par nos adversaires que la visibilité de la machine masque l’homme qui la pilote et crée une forme d’anonymat. donnant un nouveau sens au concept de « réalité virtuelle ». le recours à des systèmes évoluant dans la troisième dimension peut être perçu comme un manque de courage et une preuve de faiblesse19. 20 Ce point est très largement souligné par les commentateurs américains. Sécurité globale.com/2009/may/03/opinion/oemcmanus3>. 19 . 03 mai 2009. vient évidemment amplifier cette problématique. « U.latimes. se reporter avec profit à Grégory Boutherin. Mais l’avenir de la puissance aérospatiale n’est pas faite que de pilotes et d’avions. disponible sur Internet à : <http://www.S. s’adonnent aujourd’hui avec passion. n° 14. L’emploi des drones et autres armes robotisées. Disponible sur Internet à: <http://articles. Morale et nouvelles technologies aérospatiales Le paradoxe de la réalité virtuelle La distanciation pose donc problème en termes de moralité.org/downloads/assets/RUSI_ethics.conseiller du Général Petraeus en Irak et théoricien de la contre insurrection. The Ethics and Legal Implications of Military Unmanned Vehicles . que dire du drone piloté à longue distance au travers d’une console qui n’est pas sans rappeler les jeux vidéo avec lesquels les enfants sont désormais familiarisés dès leur plus jeune âge20. Sur cette question des perceptions.

mai 2009. posera forcément la question du rôle et de la responsabilité morale de l’opérateur déporté. que « quelle que soit la performance des moyens techniques de renseignement dont nous disposerons. n° 625. à dissoudre la frontière entre réel et virtuel. La distance couplée à l’accoutumance à la violence due à la généralisation de jeux de guerre extrêmement réalistes et à la similitude entre les différents systèmes de commande. Cette proximité à l’Autre s’efface avec la distance qui s’immisce entre les adversaires. pp. Army Expands Use of Video Game for Training ». 30-41. Bien que le Général d’armée Jean-Louis Georgelin. navires) ou pour la formation et l’entraînement à l’utilisation d’armes de poings tel que le SITTAL (Système d’Instruction aux Techniques de Tir à l’Arme Légère)25. 24 « If soldiers treat a game like war. octobre 2009. p. les opérations de guerre ne s’apparenteront jamais à un jeu vidéo » et que ces opérations « resteront marquées par un affrontement des volontés où Les jeux Call of Duty: Modern Warfare 2 et Operation Flashpoint: Dragon Rising. que se construit la relation interpersonnelle qui crée la responsabilité morale envers autrui et rend le meurtre difficile22. Paris. que ce soit pour l’emploi des systèmes d’armes eux-mêmes (aéronefs. World Politics Review. En France. 25 Voir à ce sujet le dossier paru dans Air actualité. Ce contact direct avec l’humanité de l’Autre est un thème par ailleurs largement traité par Emmanuel Lévinas qui considère que c’est dans le visage d’autrui vu comme une globalité et non comme un objet. le recours aux simulateurs de combat est désormais commun. 1982. what happens if they start treating war like a game ».S. Le recours aux jeux vidéo par l’armée américaine est à ce titre problématique notamment dans son emploi comme outil de recrutement23. sont deux exemples frappant de réalisme montrant à quel point il peut devenir difficile de séparer réel et virtuel. chars. Le développement de jeux de plus en plus réalistes au profit du grand public tend à faire de la violence un phénomène banal que la jeune recrue aura intégré dans son comportement et qui l’empêchera de distinguer la mort virtuelle de la mort réelle. « L’emploi du virtuel – entrainement sur mesure ». Biblio essais. a rappelé alors qu’il était Chef d’état-major des armées. à rendre fictif le combat. Le livre de poche. Comment sera-t-il possible d’inculquer efficacement des valeurs morales propres au métier des armes à des militaires en civil hors de la zone de risques et nourris au lait de jeux vidéo d’un réalisme toujours plus stupéfiant21 ? Ces valeurs morales sont aujourd’hui empreintes en France d’un fort attachement à l’humain. ibidem. 79. 22 Emmanuel Lévinas. Air actualité. La question se pose alors de savoir ce qu’il se passera si des soldats en viennent à considérer la guerre comme un jeu24.On relèvera ici la difficulté représentée par la dématérialisation de l’adversaire susceptible d’entraîner une absence de conscience de la gravité des actes commis. 23 Seth Mc Laughlin. Éthique et infini. C’est là que les systèmes d’armes déportés posent un problème moral : ils ont une forte propension à déshumaniser l’adversaire en l’éloignant. « U. 21 .

Paris. 27 Michel Asencio. et comme le souligne le Général de corps aérien Michel Asencio. D’autre part. est au service d’un art proche de la fuite. 28 « The requirement of reciprocity.defense. il n’en demeure pas moins que si la question se pose aujourd’hui outreAtlantique. même “offensif”. complexité. n° 3. Des Hoplites à l’Église catholique. p. se pose la question morale de « la place de l’homme » dans ces systèmes : « La place de l’homme dans la boucle est également un problème ardu. Au milieu de ces technologies. 29 Alain Joxe. par l’usage de la force. la volonté clairement affichée de certaines nations d’extraire le combattant du champ de bataille pour assurer sa sécurité et le Allocution du Général d’armée Jean-Louis Georgelin. d’un manque de courage moralement inacceptable de la part d’un combattant. par exemple. l’élément central de ces systèmes d’armes et sera seul en mesure de prendre la décision la moins mauvaise. Janvier 2008. destructeur. n° 4. l’art de détruire et/ou d’éviter le contact et la mort »29. en ouverture du colloque organisé par le Centre d’études stratégiques aérospatiales sur le thème « Connaissance et anticipation : le rôle de la puissance aérospatiale ». « The paradox of Riskless Warfare ». 2. place de l’homme »¸ Note de la FRS. 22. 263-264. Chef d’état-major des armées. les armes de jets permettant d’éviter le corps à corps ont toujours été perçues comme l’expression d’une forme de couardise. l’homme est et demeurera à n’en pas douter. 2 mars 2009 . 1991. En découle le paradoxe souligné par Alain Joxe : « la portée d’une arme est le contraire et la même chose que la fuite (…) tout armement. <http://www. École Militaire. … combatants are allowed to injure each other just as long as they stand in a relationship of mutual risk » : Paul W. Selon lui. pp.vol. Paris. sans combat pas de droit à la violence à l’égard de l’adversaire. Les enseignements des conflits récents montrent. l’absence de confrontation directe « sur le terrain » est moralement discutable. tentera de dicter sa loi à l’adversaire »26. L’opérateur déporté est maintenant hors du champ d’affrontement et il est susceptible de délivrer des armes avec toutes les conséquences qui en découlent. Voyage aux sources de la guerre .chacun. le droit de blesser son adversaire est soumis au partage du risque sur le champ de bataille. elle se posera également en France dans les prochaines années. Joanne Myers souligne d’ailleurs que pour la première fois de l’histoire le mot « guerrier » est séparé du mot « personne ». « Les drones et les conflits nouveaux – survivabilité. Fondation pour la Recherche Stratégique. Khan. 26 . Il est intéressant ici de se demander ce qui distingue sur le plan moral. p. Sans confrontation pas de combat. 4. Philosophy and Public Policy Quarterly. que l’éloignement émotionnel du champ de bataille implique certes moins de stress pour le pilote mais aussi peut-être moins de retenue dans l’utilisation de la violence »27.fr/ema/commandement/le_chef_d_etat_major/interventions/ discours/02_03_09_allocution_du_cema_en_ouverture_du_colloque_organise_par_le_cesa>.gouv. Presses Universitaires de France. C’est ce que Paul Kahn appelle le « paradoxe des conflits à risques limités »28. On ne saurait pour autant nier qu’il existe une forte propension tout au long de l’histoire du phénomène guerrier à développer des systèmes d’armes permettant de mettre les combattants à l’abri. “Man in the loop” Au travers du drone. Summer 2002.

Une des critiques classiques à l’égard de nos adversaires dans les conflits insurrectionnels est qu’ils font montre d’un remarquable manque de courage en refusant d’affronter ouvertement les forces régulières. C’est ce rejet de la mort par les populations occidentales qui permet en partie d’atténuer l’esprit va -t-enguerre de certains dirigeants. 5 février 2009.cceia. le poids des opinions publiques permet de limiter ce tropisme guerrier d’autant que les médias se font le relais des atrocités inhérentes aux nouvelles formes de conflictualités. 25 septembre 2009. Wired for War : The Robotics Revolution and Conflict in the 21 st Century. un autre problème à gérer sera la propension à entrer en conflit compte tenu de cet « éloignement émotionnel » mais également du fait que les environnements déportés permettant la sécurisation de nos militaires voient leur coût diminuer à mesure que la technologie avance30. disponible sur Internet à: <http://www. Si le coût humain décroît en même temps que le coût financier. en facilitant l’entrée en conflit. Ces systèmes « incapables de distinguer combattants et innocents » selon les mots de Noel Sharkey de Selon Peter Singer il est désormais possible de construire un drone pour 1 000 dollars. n’inciteront pas certains pays à la pointe de la technologie et déjà exportateurs. Robot Wars: The Hal Factor. à développer des marchés nouveaux et rémunérateurs. est une source inépuisable d’interrogations morales.html>. nos adversaires y auront de plus en plus recours.ch/isn/Current-Affairs/SecurityWatch/Detail/?lng=en&id=106325>. Bien évidemment le prix de ces appareils diminuant drastiquement. plus de guerres ? Ajouté à la limitation des pertes humaines. Carnegie Council. N’y aurait-il pas une certaine légitimité à ce que nos adversaires nous renvoient l’argument ? Par conséquent.ethz. Par ailleurs il souligne qu’il y aurait à l’heure actuelle 5 300 drones en Iraq. une cinquantaine de pays possèdent ou sont en train d’acquérir ou de développer des vecteurs non habités31. Disponible sur Internet à <http://www.isn. La machine semble déjà lancée puisque selon Simon Roughneen. Singer and Joanne Myers. 31 Simon Roughneen. Aujourd’hui encore. la perception des conflits se verra très largement modifiée. Par ailleurs il sera important de se demander en quoi les environnements déportés. Peter W. International Relations and Security Network. C’est là le pouvoir égalisateur de la technologie qui permettra à des groupes non-étatiques de se battre à armes égales avec les armées régulières.org/resources/transcripts/0114. l’emploi de vecteurs non habités opérés à distance accentuera la propension au recours à la force. 30 . Le problème sera de trouver un juste milieu entre l’argument moral de l’économie de vies et les dérives guerrières. Vers des systèmes moraux La robotisation de la guerre.recours aux explosifs commandés à distance par les insurgés sur des théâtres comme l’Afghanistan. Moins de morts. loin d’être une fiction.

Les militaires eux-mêmes semblent s’être accoutumés à la récolte des dividendes de la paix et à une rhétorique minutieusement réfléchie et pesée pour ne pas heurter trop lourdement les sensibilités populaires. « Quel sens moral pour les robots militaires ». Le Monde. devenue centrale avec la montée en puissance des acteurs non étatiques. La capacité de ces systèmes à distinguer entre Bien et Mal suscite déjà le débat34. ne fera que s’accentuer à l’avenir avec l’arrivée de nouveaux systèmes de combat n’entrant pas dans le périmètre des textes juridiques existants. Les dérives du discours rassurant Cependant. Selon Elizabeth Quintana. 14 mars 2009. Le Monde. Ce fut plus récemment l’objet de vives critique s à l’encontre des frappes de la coalition menée en Afghanistan. op. mais à terme il est à craindre que la voie vers l’autonomisation des robots ne pose problème. « Incapables de distinguer combattants et innocents ». 35 La question est posée par Elizabeth Quintana comme par Joanne Myers et d’autres commentateurs. 36 La pertinence de cette précision a été remise en question à de nombreuses reprises.. Les robots et autres environnements déportés permettent également de mettre à l’abri les combattants. Comment un système robotisé ayant atteint un fort degré d’autonomie pourra distinguer le Bien du Mal ou un combattant d’un non-combattant ? Autre débat à anticiper : celui autour de la responsabilité en cas de commission d’acte contraires au droit des conflits armés. d’ici 10 à 15 ans les drones seront équipés d’intelligence artificielle leur permettant d’opérer des choix en toute autonomie33. Certes. déjà problématique. Si le but est louable. la démarche est discutable. 13 mars 2009. cit. Ce fut notamment le cas au cours du conflit qui a opposé l’armée israélienne au Hezbollah en 2006 au Sud Liban et durant lequel le recours au « tout technologique » s’est avéré inopérant contre un mouvement terroriste. de les extraire de la zone de risques. Elle répond en effet à un calcul essentiellement politique. propos recueillis par Hervé Morin. Pourra-t-on juger un robot pour crime de guerre ? Si non. dont on peut mesurer l’efficacité toute relative sur les théâtres d’opérations modernes.l’Université de Sheffield en Grande-Bretagne32. consistant à satisfaire les attentes d’opinions publiques bercées du doux rêve des guerres « zéro mort » menées par des armées dotées d’armes « de précision »36 délivrées lors de « frappes chirurgicales » supposées éviter les « dommages collatéraux ». La question reste de savoir si ces concepts. La problématique de la distinction entre combattants et non-combattants. ne s’encombreront pas de considérations philosophiques avant de délivrer de l’armement. il n’est en aucun cas question de diaboliser des systèmes présentant des avantages. sera encore plus prégnante avec le recours aux systèmes robotisés. à l’heure actuelle ces systèmes restent sous le contrôle d’êtres humains à même d’opérer des choix moraux. ont effectivement pour but de limiter les maux de Noel Sharkey. 34 Lire à ce sujet l’article d’Hervé Morin. qui sera comptable des crimes commis ? Le programmateur ? L’opérateur ? Le constructeur ? L’autorité d’emploi ?35 L’inadaptation du droit des conflits armés. 33 Elizabeth Quintana. parmi lesquels la permanence qu’ils offrent sur le théâtre. 32 .

concomitamment à l’émergence de la morale. Mais comment décider « selon son âme et conscience » dans le feu de l’action ? Une des grandes caractéristiques de la puissance aérospatiale est. selon Aristote. se caractériseront de plus en plus par le célèbre brouillard de la guerre cher à Clausewitz. Postuler l’inadaptation à venir du droit des conflits armés aux futures formes de conflictualité est d’autant moins risqué que ce dernier est déjà largement dépassé. Malheureusement il apparaît que la réalité des conflits est peu propice à ce cas de figure. Vrin. plus attentives aux moyens mis en œuvre. Dans le premier cas. dans le second. Concilier les deux serait la solution idéale : agir bien dans un but louable. 38 Aristote. Paris.icrac. comme ceux du futur. Épargner des vies restera encore longtemps une préoccupation des dirigeants de ce monde. Mais à quel prix ? Celui de la vie de nos adversaires ? Faudra-t-il sacrifier la morale sur l’autel du mensonge en continuant d’instiller dans les esprits l’espoir de guerres sans mort ? Les conflits modernes. sur la façon dont elles vont changer le visage de la guerre »37.cc/icrac news. Dans les deux cas l’action est moralement justifiable. nous l’avons vu. cette vertu qui. qu’il est nécessaire d’« entamer des discussions internationales sur les implications de ces nouvelles armes. débouchant sur une déclaration appelant à l’interdiction d’emploi de systè mes autonomes armés. op. cit. la morale est idéaliste et bénéficie de l’onction du peuple. la perte de vitesse du droit se fera cruellement sentir. la première portant sur le contingent alors que la seconde s’intéresse au nécessaire38. mais perdurent dans l’instabilité des cessezle-feu. À l’initiative de l’ICRAC l’International. Quelle voie choisir ? La morale téléologique de l’État focalisée sur les fins de l’action. La gestion du tempo est centrale dans l’emploi de l’arme aérienne. se décompose en prudence et sagesse.co. Allemagne.html. à l’image de Noel Sharkey. Interdisciplinary Expert Workshop on Arms Control for Robots s’est d’ailleurs tenu du 20 au 22 septembre 2010. Disponible sur le site de l’ICRAC : http://www. À ce titre certains commentateurs estiment. le militaire aura pour seul guide sa conscience.nos adversaires ou s’ils ne sont que les éléments d’un discours séducteur délivré par des responsables politiques bien conscients du niveau incompressible de souffrance inhérent à tout conflit. son inscription dans le temps court. Sans cadre juridique clair. elle est teintée d’un réalisme difficile à faire passer dans les foyers. ou la morale déontologique des opinions publiques. 2025 : le règne de la morale ou l’échec du monde kantien D’autant que. C’est l’incertitude due à ce brouillard qui sera génératrice de questionnements moraux dont la prégnance deviendra problématique. 1994. à l’ Umboldt Universität de Berlin. auquel appartient Noel Sharkey. Que Noel Sharkey. Éthique à Nicomaque. Cette question fait par ailleurs l’objet de réflexions menées par l’International Committee on Robots Arms Control . À tel point que de nouvelles réflexions se font jour autour d’un jus post bellum permettant d’encadrer des situations instables caractéristiques de ces conflits qui ne se terminent plus par un armistice. 37 .

d’objectifs souvent duals et parfois positionnés dans des zones urbaines. au même titre que leurs homologues des autres armées. en fonction des informations mises à sa disposition en temps réel. Il n’en demeure pas moins que si la responsabilité juridique demeure. mais laisser une marge de manœuvre au pilote qui doit bombarder un objectif dans le cadre d’une mission planifiée. spécifiquement au politique. L’instantanéité n’est pas l’amie de la rationalité. le militaire appelé à prendre des décisions. aura un temps d’appréciation. C’est pourquoi il est indispensable de former efficacement les aviateurs. de vitesse d’action et de communication difficile à maîtriser. Dans de telles situations la formation à la morale peut être un élément supplémentaire d’appréciation quand bien même il ne sera pas positionné en tête de l’ensemble des facteurs à prendre en considération. C’est aussi pourquoi il faudra à l’avenir que le niveau politique accepte d’assumer pleinement le lourd fardeau de la responsabilité morale de l’action aérienne. *** . comme n’importe quel militaire appelé à utiliser une arme. ne s’inscrivant pas dans un cadre juridique adapté et fortement médiatisé. la responsabilité morale incombe. à envoyer d’autres militaires délivrer de l’armement.ce soit en termes de transmission de l’information. de fait. être comptable sur le plan moral. devra plus que jamais être capable de décider vite. sans être relégué à un simple rôle d’exécutant. Engager des aéronefs sur un théâtre dont on sait pertinemment qu’il s’inscrit dans un cadre complexe fait d’acteurs non-étatiques impossibles à distinguer des civils. à la morale et les faire réfléchir à ce qu’est un choix éthique et ce en amont de l’engagement. L’opérateur de drone ou le pilote. ne devraient alors plus répondre de leurs actes que du point de vue du droit. C’est notamment le cas des missions dites d’opportunités durant lesquelles le pilote doit décider. et demain l’opérateur de drone. L’idée peut déplaire. à planifier une opération. Sans cette formation à l’éthique. de ceux qui lui ont confié sa mission. Bien évidemment. Elle est l’épouse du réflexe. le pilote. s’il doit et s’il peut ouvrir le feu. devra être délesté d’une partie de la responsabilité des actions décidées au travers d’une politique dont les modalités lui échappent la plupart du temps et dont il ne saurait. beaucoup trop vite pour se permettre de se lancer dans une réflexion approfondie sur les implications morales de ses actes. D’autre part laisser au pilote un volant d’appréciation morale de la situation sur une opération planifiée revient à introduire un facteur d’incertitude quant à l’accomplissement de la mission. dans une logique clausewitzienne tendant à considérer la guerre comme « la continuation de la politique par d’autres moyens ». ne pourra pas intégrer les facteurs moraux dans le processus décisionnel. Le militaire. mais également les autres militaires. implique une prise de responsabilité totale de l’autorité décisionnaire. à diluer la responsabilité. par conséquent. de déplacement ou de décision. revient à le laisser assumer le poids de sa décision et. il est des situations où le pilote.

Une telle dichotomie nous ferait sombrer dans un sectarisme qui n’aurait rien à envier à celui affiché par ceux-là même que nous prétendons combattre en raison de leur positionnement. elle rapproche de la machine. ses adversaires non étatiques s’engouffreront dans les brèches de nos états d’âmes. D’autant que les médias étant de plus en plus présents sur les théâtres d’opérations. la mise en place d’un droit de l’espace. son utilisation à des fins militaires soulève des questions morales. La spécificité de son environnement se prête particulièrement aux risques de dérives morales. Un terrain sur lequel nos adversaires bénéficieront d’une asymétrie morale non négligeable. Là où le militaire français sera contraint par un système normatif juridique inadapté et par le poids de la norme morale. sera largement traité dans les prochaines années. La puissance aérospatiale ne sera pas épargnée par ce phénomène. L’aviateur doit s’y préparer. historien des sciences et théologien. L’éthique de la conquête spatiale et de sa militarisation est un sujet qui. Du rejet de l’immoralité au glissement vers des méthodes discutables le seuil sera facilement franchi. Comme le soulignait Jacques Arnould. Nous devons tous nous y préparer. Mais gardons nous de sombrer dans un simplisme manichéen qui consisterait à considérer que le Bien est l’apanage de l’Occident et le Mal celui du reste du monde. Il est actuellement chargé de mission « sur la dimension éthique. Si la technique éloigne de l’humain. chaque militaire sera comptable devant les opinions publiques. l’utilisation de la 39 Propos recueillis par l’auteur à l’occasion d’une visite de M. Les débats autour de la moralité du recours à la force sont déjà pléthoriques et leur importance ira en s’amplifiant. à n’en pas douter. Arnould aux Écoles d’officiers de l’armée de l’air. sociale et culturelle des activités spatiales » au Centre national d’études spatiales et est l’auteur de nombreux ouvrages sur la question. Le débat moral est loin d’être un phénomène de mode. que ce soit pour la maîtrise de l’espace luimême ou pour des raisons de puissance. Il est évident que la course à la Lune et plus largement à l’espace est un enjeu d’avenir. Nombres d’autres problèmes sont à venir à l’heure où certains regards se tournent vers l’espace. En marge des problèmes purement juridiques. la tendance est à s’intéresser plus à la machine qu’à l’homme qui est derrière ou dedans39. Les nouveaux systèmes d’armes de précision et le recours aux systèmes déportés créateurs d’espoirs de guerres sans morts seront jugés à l’aune de la réalité du terrain. Il s’accentuera au fur et à mesure que le droit deviendra d’application impossible. Les interrogations autour de la moralité des actions des armées françaises dans les conflits du futur ne doivent pas être considérées comme marginales ou insignifiantes. .Le sujet ne saurait être traité de manière exhaustive sur quelques pages. Jacques Arnould est philosophe. Le jugement porté sur le recours à la force par les militaires français aura toujours une teinte morale. Mais cette quête entraînera de nombreux dilemmes dont la question de l’égalité des États devant le droit d’accès à l’espace.

40 Cette question fait déjà l’objet d’un « Traité sur les principes régissant les activités des États en matière d’exploration et d’utilisation de l’espace extra -atmosphérique. . Que cela n’empêche pas de s’y intéresser. Le sujet est bien trop complexe pour être développé ici. y compris la Lune et les autres corps célestes ». parmi lesquelles le fait qu’il ne concerne que les États et pas les acteurs non-étatiques. Mais ce texte qui date de 1967 présente de nombreuses zones d’ombres qu’il serait aisé d’exploiter.Lune ou des autres corps célestes à des fins militaires40.

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