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Franck LOZAC'H

http://flozach.free.fr/lozach/

LA MORT DU PRINCE

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PERSONNAGES

Le Roi

Le Messager, confident et ami du Roi

Le Confident

Le Second

Première Nourrice

Deuxième Nourrice

Troisième Nourrice

La scène est dans une contrée imaginaire, proche de la Grèce. L'action se déroule dans une salle du palais royal.

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PREMIÈRE PARTIE

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SCENE PREMIÈRE

Première, deuxième et troisième nourrice

PREMIÈRE NOURRICE

Il semble si pur qu'il pourrait obtenir le royaume des rêves, il paraît d'or. On le dirait venir d'un autre monde.

DEUXIÈME NOURRICE Observez la douceur tiède de son visage ! Mais regardez cette beauté vierge !

TROISIÈME NOURRICE Il y a peut-être un monstre de haine qui cache derrière son ombre d'amour des pensées perverses, des idées acerbes. Il y a peutêtre une force inconnue. Nul ne sait, nul ne pourrait savoir. Il faudrait le secouer, le réveiller dans sa parfaite quiétude. Ainsi nous serions certaines de connaître la vérité.

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PREMIÈRE NOURRICE Surtout, de grâce, ne vous y essayez jamais ! La punition se transformerait en supplice, et nous en pâtirions dans les plus grandes souffrances.

DEUXIÈME NOURRICE Nous aurions dû nous taire, et non pas exprimer ces propos. Il va bailler, déjà il s'étire. Il se tourne, se retourne. Il plonge à nouveau dans son sommeil.

TROISIÈME NOURRICE Il dort peut-être et rêve de ces exploits de tortures, de ces expériences d'horreur. Il rêve qu'il jouit à accomplir le Mal, à posséder la chair vicieuse. Que pense son esprit derrière sa face juvénile ? Que lit-il dans ses yeux bleus, des images de mort, des figures de crime ignoble ?

PREMIÈRE NOURRICE Cesserez-vous enfin avec vos suppositions, avec vos supposées capacités à penser bêtement ? Prétendez-vous toujours extraire le savoir sans jugement certain, sans connaissance réelle de la "chose" ?
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DEUXIÈME NOURRICE C'est que justement de la "chose", on en dit beaucoup de Mal. On n'en dit que du Mal. Ce ne sont pas de simples nourrices justes bonnes à presser leurs tétines qui auraient pu inventer de telles absurdités.

PREMIÈRE NOURRICE Et qui donc, autres que vous, auraient pu les amplifier ? Vous vivez le dos courbé sur une couche, toujours prêtes à interpréter de façon mauvaise les moindres signes d'un enfant qui s'agite.

TROISIÈME NOURRICE Nous observons avec une attention soutenue les

comportements révélateurs d'un prince futur qui s'apprête à accomplir ses prochaines atrocités.

PREMIÈRE NOURRICE

Vipères qui crachez votre venin, vous tairez vous enfin ! Donnez-lui votre sein, à ce petit qui ne demande qu'à vous téter !

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DEUXIÈME NOURRICE Je sens ses dents comme pousser. Je crois que sa bouche peut m'arracher la poitrine.

TROISIÈME NOURRICE Et moi, c'est sa petite patte qui semble me griffer la rondeur. J'ai l'impression que sa menotte va se transformer en ongles fourchus.

PREMIÈRE NOURRICE Vous avez été désignées pour obéir au Maître. Malheur à vous si vous ne respectez pas l'ordre. Vous ne devez que vous soumettre à sa volonté. Il vous en coûterait de ne pas l'exécuter.

DEUXIÈME NOURRICE Nous agissons toujours avec l'obéissance de l'esclave. Nous nous obligeons encore à satisfaire ses moindres désirs, et toi tu nous accuserais de ne pas remplir tous nos devoirs ?

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TROISIÈME NOURRICE En vérité, tu tentes de nous empêcher de parler. Tu veux nous coudre la bouche.

DEUXIÈME NOURRICE

S'il nous est interdit d'exprimer nos plus simples propos, et d'appliquer ce que nous ressentons à son égard, mais que nous reste-til donc ?

PREMIÈRE NOURRICE Il vous reste toujours à donner vos pointes de seins, et à gaver sa bouche qui ne demande que du lait !

DEUXIÈME NOURRICE Je crois que derrière tes mauvaises paroles débitées comme une mécanique, il y a la crainte, la crainte du monstre, la crainte du père.

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PREMIÈRE NOURRICE Je crois plutôt qu'il y a la bêtise qui anime vos esprits. Tout cela n'est que sorcellerie ! Vous n'êtes que des femmes, et vous vous comportez en femmes. Ceci est une basse accusation !

TROISIÈME NOURRICE Observe-toi toi-même ! Tu n'as pas la virilité. Tes tremblements de mains prouvent le contraire. Regarde-toi, carcasse ! Tout ton corps vibre et voudrait se calmer !

PREMIÈRE NOURRICE Si je m'anime, c'est que je ne ressens que nuisance et que mauvaise palabre. Et si je m'indigne, c'est que votre comportement me paraît haineux et crétin !

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SCENE DEUXIÈME

Le Roi, première, deuxième et troisième nourrices

LE ROI De quoi discutiez-vous toutes les trois ? Quelles paroles de nourrices pouvaient prétendre réveiller un enfant dans son profond sommeil ?

PREMIERE NOURRICE De quoi discutions-nous, Seigneur ? Quelles querelles idiotes ? Pourquoi nous chamailler dans un lieu de repos ? Je n'ose le dire, Seigneur. Cela paraît trop stupide. Chacune d'entre nous jurait de posséder la plus belle poitrine qui gaverait le Fils et le Prince. Chacune voulait au premier réveil offrir son sein gonflé, et nourrir de sa richesse la lèvre tiède de l'enfant aimé.

LE ROI Vous n'êtes que misères ! Si vos poitrines n'étaient pas si opulentes ou si grasses de lait, je vous répudierais. Il me serait fort aisé d'en choisir d'autres. Dans ce royaume, ce ne sont point les mamelles qui manquent !
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DEUXIÈME NOURRICE Jamais vous ne pourrez comprendre, Seigneur, le privilège qui nous est ainsi destiné. Et moins encore, vous ne saurez la rare satisfaction que nous éprouvons à accomplir cette tâche...

LE ROI

Alors, de grâce, taisez-vous. Clouez vos lèvres. Vous, toutes les trois, reculez-vous. Et laissez-moi observer mon fils dans sa douceur d'ange. N'est-il pas beau ? C'est un ange. Un ange qui dort. Ne semble-t-il pas heureux ? Il respire l'haleine céleste des Dieux. Il se nourrit des extases spirituelles. Qu’elle est belle son ignorance ! Qu’elle est douce sa franchise ! Il exprime la vérité de l'enfance, la réalité de l'innocence toute pure et pleine de rêves ! Quand je songe que l'homme le salira, lui enseignera le Bien, le Mal, la Vie quoi ! Je ne puis que ressentir un dégoût profond du genre humain, qu'une haine irréversible de l'existence terrestre.

Pourtant la souvenance ranime ma mémoire, et je ne pense à vous, Madame. Je pense à tous vos tourments, à votre infâme épreuve afin de donner la lumière à ce prochain souverain. J'entends encore hurler dans mes oreilles vos cris de femme possédée. J'entends toujours dans vos entrailles ce monstre de vie qui appelait à la naissance. Je revois ce corps déchiré important la délivrance, ce visage
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tuméfié crispé par la douleur, suant ses gouttes, pleurant la mort de sa torture. Que la Reine pleine de grâce, est plus belle encore les cuisses béantes, les mains cherchant à extraire l'objet de ses plaintes ! Jamais je ne vous ai aimée plus fortement qu'en cette période d'épreuve et d'horreur. Et jamais je n'ai si intensément compris la grandeur de l'enfantement ! Je me souviens, moi Roi et Homme de puissance, je me suis agenouillé et j'ai baisé votre main. J'ai prié comme un mendiant demandant l'aumône de la délivrance.

DEUXIÈME NOURRICE Le voilà qui délire à nouveau ! L'entendez-vous parler à cette ombre ? Ecoutez-le discourir avec son invisible. Il ne la cherche plus, elle est présente à ses côtés. Une voilure que le vent anime c'est son épouse qui acquiesce, et qui fortifie la raison de sa folie. Une bougie qu'un souffle éteint, et c'est la Reine morte qui condamne les paroles qu'il prononce !

PREMIÈRE NOURRICE

Il voit peut-être ce que nous toutes nous ignorons. Les Dieux, les Immortels et les Rois possèdent des privilèges qui sont interdits aux âmes des servantes vulgaires. Il sait, il écoute certainement quelque chose d'impalpable, quelque chose d'étrange et

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de bizarre. Pourquoi aurait-il ce comportement stupide ? Il possède la santé et l'intelligence. Et nous, nous prétendrions qu'il est fou ?

TROISIÈME NOURRICE Jamais les ombres ne sont présentes dans les palais des Mortels. Ceci leur semblerait trop bas, trop vulgaire. Elles ont autre chose à faire que de s'en revenir dans des lieux terrestres. La terre appartient aux hommes, et le ciel aux esprits. Quel drôle de mélange que de vouloir accommoder de tels incompatibles ! Ceci est insensé et impossible.

LE ROI Et je t'ai vue pleurer tes larmes de sang. Et j'ai vu ta vulve déchirée afin de laisser passer sa tête énorme, puis son bras, son autre bras. C'était un garçon ! C'était mon fils ! Un dernier hurlement, puis ton silence. Ton silence terrible. Tu avais accompli ta tâche. Je pensais que tu étais endormie. Reposée, sereine et satisfaite du devoir. Devoir de femme. Je t'ai embrassée doucement sur les yeux et je t'ai remerciée. Que ton sommeil était doux ! Doux comme le repos d'une Sainte comblée de paix et d'amour infinis. Je t'ai donné quelques heures de quiétude, laissant l'enfant sur ton sein qui voulait déjà tirer à ta tétine. Je m'en flattais, le prétendant plein de vigueur et de vie. Et toi, tu dormais, tu dormais toujours. Je t'ai baisé les lèvres, et t'ai

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appelée tendrement, avec la délicatesse d'un père nouveau, d'un amant précieux. Silence. Ton silence. Et jamais plus un regard, jamais plus tes yeux regardant mes yeux !

[Ô Reine, pourquoi ta mort pour une vie ? Pourquoi t'es-tu décidée à disparaître ? Il faut que la nuit quitte la sombre torpeur où elle s'était cachée. Il faut que la première aurore annonce la levée du soleil. Je parviendrais à trouver la raison de cette ignoble fatalité. Demain, je pourrais comprendre pourquoi le destin en a décidé ainsi. De la pensée, de la recherche, et ô combien de patience et d'insistance ! Je soulèverai le voile, j'en tirerai la vérité. Je plonge dans l'ombre la plus noire. Mais, j'émergerai mon esprit pour en extraire l'élixir du savoir.]

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SCENE TROISIÈME

Le Confident, le Messager

LE CONFIDENT Messager, quelles nouvelles viens-tu nous apporter ? Et quelles sombres annonces vas-tu nous débiter ?

LE MESSAGER Ne m'accuse pas, Confident, de dire toute la vérité au Roi. Qu’elle soit mauvaise ou bonne, je me dois de raconter ce que voient mes yeux. Mais crois-moi, j'apprécierais de lui vanter la gloire de son royaume...

LE CONFIDENT Je préférerais, moi aussi, t'entendre dire de belles paroles. Son esprit me semble dérangé. Sa bouche a encore déliré. Il vaudrait mieux ménager sa pauvre carcasse et sa piètre cervelle.

LE MESSAGER Toujours, la Reine ?

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LE CONFIDENT Toujours, et encore la Reine ! Mon devoir est de purger tes propos, de minimiser les drames et d'encenser l'insignifiant ! Ce travail si ingrat et si laid est pourtant une nécessité. Il est, hélas, une indispensable nécessité !

LE MESSAGER Mon respect est profond pour ta personne, Confident. Il n’est pas de ma fonction de critiquer tes actions. Mais il est de ma raison de douter. J'ai la conviction mauvaise que tu tentes de t'interposer entre le Roi et son Messager, que tu t'essayes de cacher ce que le souverain est en droit de savoir.

LE CONFIDENT Tu me déçois médiocrement, Messager. Tu me déçois, et ta naïveté semble ignorer qu'un esprit tourmenté n'est pas apte à recevoir toute information, et moins encore n'est capable de réagir avec toute sa lucidité. Ta mission est de parcourir la contrée, et non pas de discourir stupidement. Tes yeux, éloignés de ce palais sont dans l'ombre de la vérité royale. Prétends-tu que je veuille décider de la puissance de l'Etat ? Crois-tu que ma volonté soit de m'initier à la place de notre Maître ? Pauvre de toi, il n'en est rien. Bienfait pour moi, mon ambition n'est que de le servir !
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LE MESSAGER Il me faut toutefois passer par ta personne pour obtenir le droit de le rencontrer. Je dois toujours te demander une autorisation afin de l'entretenir.

LE CONFIDENT Certes, mais de l'entretenir de paroles mauvaises et perverses ! Ta bouche ne profane que misère et pauvreté. Elle n'expulse que disette et famine. Tu bénéficies du privilège de ta jeunesse, de ton insouciance et de ta légèreté. Ton cœur est pur, Messager. Mais ta langue est mauvaise. Les années m'ont enseigné la sagesse. Ma vieillesse m'a appris que de se taire était souvent de bonne augure, et que de parler était toujours bêtise et folie.

LE MESSAGER Tu veux que mes lèvres se taisent, que mes dents serrées n'expriment à jamais la réalité que mes yeux ont vu. Il est pourtant de mon devoir, moi le Messager, d'honorer la mission pour laquelle j'ai été désignée.

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LE CONFIDENT Apprendras-tu enfin, Jeune Homme que toute chose ne doit pas être dite ? Comprendras-tu un jour, que le silence est le frère du savoir ? Tu n'es pas prudent : tu voles, tu cours. Tu es fait de chair et de sang, de force et de passion. Demain, tu seras pensée et doute, tu calmeras l'insouciance. Tu deviendras raison.

LE MESSAGER Ma mission est de prévenir mon Maître. Je me dois de lui dire la vérité. Ôte-moi de mon passage. Laisse-moi entrer dans ses appartements.

LE CONFIDENT Je te permets de le rencontrer. Jamais, je ne t'interdirai de le visiter. Je ne possède pas le pouvoir de décider qui peut le satisfaire de sa présence, ou de l'agacer de ses tourments.

LE MESSAGER Tu prétends encore que ma présence est malsaine, que je devrais fuir ce palais, plutôt que d'être reçu par sa personne. En somme, tu me chasses et tu jures le contraire ?

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LE CONFIDENT Je condamne tes propos, Jeune Homme. Et je suppose que ta langue est sortie bêtement hors de ta bouche.

LE MESSAGER Je veux voir le roi.

LE CONFIDENT Le Roi ne te recevra pas. Il dort, il se repose, il médite. Enfin, il est affairé. Laissons son âme en toute quiétude. Donne-lui le droit de décider. Il refuse ta venue.

LE MESSAGER Je suis son Messager. Je n'ai pas parcouru toute la contrée afin de m'entendre dire que le Roi réfutait ma présence !

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LE CONFIDENT J'insiste, et je veux te dire que son esprit est animé par d'autres difficultés. Mais toutes les affaires de l'État ne sont pas à ta portée. D'ailleurs il te serait interdit d'y mêler ton esprit...

LE MESSAGER Foutaise que tout cela ! Eloigne-toi de ma vue ! Veux-tu que je te bouscule, que je passe sur ton corps. Vieillard, rien ne m'arrêtera. Personne ne m'empêchera...

LE CONFIDENT A ta guise, Enfant. Je suis trop las pour utiliser mon bras, et trop raisonné pour m'en servir. Tes cris sont des échos, tes paroles sont perçues dans les couloirs du palais. Le Roi arrive. Le Roi s'en vient.

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