Flux n° 62 Octobre - Décembre 2005 pp.

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Les réseaux de télécommunications instruments et outils de mesure de la sociabilité
Patrice Flichy

L

es concepts de réseaux sociaux ou de liens sociaux sont utilisés dans de nombreux domaines de la sociologie. Ils ont notamment été employés pour étudier l’inégalité des accès au marché du travail ou les situations de précarité sociale et de pauvreté. Cette approche a également été utilisée pour analyser la sociabilité, pour décrire les interactions entre les individus et notamment celles qui se déroulent à distance. Mais comment peut-on caractériser un lien social ? Mark Granovetter distingue quatre caractéristiques (Granovetter, 1973) : - la quantité de temps passé ensemble - l’intensité émotionnelle - l’intimité de la relation - les services réciproques qui caractérisent le lien. À ces caractéristiques, Alain Degenne et Michel Forsé en ajoutent une cinquième : la multiplicité du contenu des échanges. Ces différents éléments devraient ainsi permettre de décrire la complexité des liens sociaux. Mais dès qu’on abandonne le domaine des définitions abstraites pour entrer dans celui de l’enquête quantitative, il convient de définir des indicateurs précis, des méthodes de mesure. Aussi, beaucoup de travaux sur les réseaux sociaux se contentent de retenir la fréquence des interactions. Un tel choix revient à appauvrir la notion de lien social. De son côté, la sociologie des usages des télécommunications s’est intéressée à cette approche. Il s’agissait de mettre en lumière les structures des réseaux sociaux et de les expliquer par les caractéristiques socio-démographiques des individus. Par rapport à la première étude lancée par l’INSEE (1983) sur les contacts avec autrui, l’étude quantitative des usages du téléphone pouvait disposer d’un certain nombre de possibilités nouvelles. En effet, la pratique des télécommunications laisse

des traces techniques. Le réseau enregistre l’adresse (le numéro) de l’émetteur et du récepteur, l’heure du début et de la fin de la communication. On peut également obtenir, avec bien sûr l’accord des enquêtés, des enregistrements des contenus. Le sociologue peut ainsi disposer des indicateurs suivants : la fréquence des relations, la durée des relations, la localisations des contacts, la taille et la structure du réseau social, enfin l’identification des contenus au sein d’une unité de communication, soit par autoévaluation de l’usager, soit par une analyse de type linguistique. Je présenterai donc dans une première partie les méthodes utilisées pour étudier la sociabilité à distance, puis dans une seconde, les grandes caractéristiques de l’usage de la téléphonie fixe ; c’est en effet pour ce média que nous disposons du plus de données. Enfin, je m’intéresserai dans une troisième partie aux récents outils de télécommunications (téléphone mobile et Internet), aux nouveaux modes de sociabilité qui sont ainsi apparus, aux problèmes méthodologiques spécifiques qu’ils posent.

COMMENT

ÉTUDIER LA SOCIABILITÉ À DISTANCE

On peut distinguer trois méthodes principales pour étudier la sociabilité téléphonique.

Le questionnaire
La méthode la plus classique consiste à distribuer un questionnaire à un échantillon représentatif de la population qu’on veut étudier. On dispose ainsi de données qui décrivent de façon synthétique les différents modes de communication d’un individu, ses principaux interlocuteurs. Néanmoins, on ne recueille pas vraiment les pratiques, mais l’opinion des individus sur leurs activités de communication. Ces activités étant très abondantes, l’enquêté peut avoir du mal à les mémoriser, mais sur-

Dossier

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thèmes de la conversation. On obtient ainsi un effet de réflexivité de l’enquête sur la pratique des individus. Il convient donc de constituer des corpus de conversations et de les analyser pour connaître le contenu des échanges ou pour observer l’agencement des interactions (analyse de conversation). on sent bien que reste à l’extérieur de l’analyse ce qui fait le cœur de l’activité téléphonique : transmettre des informations. LE L’enregistrement automatique du réseau de communication C’est dans le domaine de la télévision qu’on a commencé à utiliser.5 fois plus importante en nombre de communications. Aussi on ne lui demande de ne remplir son carnet que pendant une à deux semaines. nom de l’interlocuteur.5 à 3 fois plus étendu que le réseau téléphonique. Cette structure des correspondants semble relativement stable puisqu’aux États-Unis où la pratique du téléphone est 1. On demande donc à l’abonné de qualifier les correspondants qui apparaissent sur la facturation détaillée. les numéros appelés et dans certain cas les appels reçus. Des comparaisons faites avec la méthode précédente montrent qu’un nombre non négligeable de communications ne sont pas notées sur les carnets. mais aussi de leur durée. On peut ainsi établir le réseau de sociabilité d’un individu. Les études actuelles sur le téléphone utilisent le même principe avec un dispositif différent. On perd ainsi de l’information sur les interlocuteurs avec qui les contacts sont peu fréquents. avec l’audimat. la voix. 2002). il s’agit de membres très proches (parents. On perd ainsi la richesse et la diversité des usages du téléphone. Il décrit des pratiques standard. Avec cette méthode. Granjon. enfants. l’enregistrement automatique des pratiques. Les amis sont aussi des intimes.Flux n° 62 Octobre . 32 Dossier . On peut estimer que ce dernier est 1. UN RÉSEAU SOCIAL DE LA PROXIMITÉ La littérature sociologique sur le téléphone a longtemps été réduite. Pour la famille. Elle est néanmoins beaucoup plus exigeante pour l’enquêté. organiser un échange en utilisant comme seul dispositif d’interaction. on peut donner aux interviewés une carte de leur réseau social. 2001). ce dispositif d’enquête peut durer un laps de temps plus long (entre un et deux mois). elle peut même être étendue à d’autres pratiques médiatiques (radio. de données plus précises et plus fiables. ainsi que la durée de la communication. En effet. Cette méthode qui permet de recueillir une information beaucoup plus riche peut également être utilisée pour étudier les contacts par courrier ou en face à face . (Cardon. on dispose. en hiérarchisant non seulement en fonction du nombre de contacts.Décembre 2005 tout il livre la façon dont il se représente ses interactions à distance. de l’éloignement des interlocuteurs. il convient de demander aux individus de l’échantillon d’indiquer les caractéristiques des correspondants relevées par l’enregistrement automatique. on retrouve des pourcentages voisins (1). constituer des panels. des contenus de l’échange. Enregistrement des conversations En étudiant le réseau des correspondants téléphoniques. À l’aide des méthodes qui viennent d’être présentées un certain nombre d’enquêtes ont pu être réalisées qui permettent de caractériser la pratique du téléphone fixe. L’enregistrement automatique permet donc d’avoir des résultats plus complets et précis. au contraire. les amis (35%) et les autres (Rivière. frères et sœurs). À la suite de l’enquête. disque…). l’usager moyen participe à environ 30 conversations téléphoniques et entre en contact avec un peu moins de 10 interlocuteurs différents. Par ailleurs. puis B le rappelle quelques temps après pour lui donner l’information). De même les intimes (famille et amis) représentent 70% des interlocuteurs téléphoniques et seulement 50% de ceux des contacts face à face. Les carnets En demandant à l’enquêté de remplir un carnet où il note chacune de ses communications avec leurs différentes caractéristiques : durée. télévision. L’enquête peut donc être plus longue et plus approfondie. l’enquêté a tendance à simplifier cet enchaînement. Ce dispositif de qualification est beaucoup moins astreignant que la méthode du carnet. les logiciels de facturation détaillée des opérateurs de télécommunications permettent de connaître pour chaque abonné. on peut également TÉLÉPHONE FIXE. Les correspondants peuvent être regroupés en trois groupes : la famille (35%). Quand il est face à une série d’appels successifs (A appelle B pour lui demander un renseignement. Au cours de deux semaines. Ce réseau téléphonique est plus resserré et plus intime que le réseau des rencontres en face à face. Pour faire une analyse plus précise des réseaux sociaux. ce qui permet de suivre l’évolution des usages dans le temps.

Un interlocuteur sur deux vit à moins de 10 km. Il existe enfin un denier cas de figure où le lien téléphonique et le lien spatial sont faibles. On mène de longues conversations avec des intimes éloignés et dans ce cas la visite téléphonique se substitue à la visite réelle. On sait que selon la théorie de Granovetter. Il y a déconnexion de l’espace physique et de l’espace téléphonique.Flichy . Face à face Téléphone Fort Faible Fort Lien fort. il y a un lien affectif fort. à un lien spatial fort correspond un lien téléphonique faible. tout d’abord. 1999). que les échanges entre les générations sont globalement équilibrés (les appels reçus sont à peu près équivalents aux appels donnés). Il manque à ces relations de proximité spatiale une proximité affective. Cette capacité à mobiliser les liens faibles n’est toutefois pas distribuée uniformément dans la société. Il existe d’autres situations où cette déconnexion se manifeste. C’est bien souvent une ressource des couches sociales supérieures. ou sur les grands-parents âgés. Certains liens téléphoniques et spatiaux faibles avec des relations familiales ou amicales plus éloignées correspondent probablement à ce cas de figure. La règle de base de la sociabilité est donc bien : « plus on se voit. dans les cas d’éloignement de la famille. le lien affectif est faible (collègues. Faible Famille éloignée Famille et amis moin intimes Situation la plus courante Famille et amis proches Collègues de travail Voisins Dossier 33 . 1999). Pour les caractériser. les télécommunications renforcent le face à face (Smoreda. différente avec le facteur durée. Si on analyse maintenant plus finement le réseau familial (Segalen. on trouve des croisements plus complexes entre ces deux modes de sociabilité. on peut s’appuyer sur la distinction de Granovetter entre lien fort et lien faible (Granovetter. Par contre. plus il est fort ou avantageux en terme d’accès à des ressources sociales. Quand. par contre. Ainsi 60% des interlocuteurs téléphoniques sont rencontrés quotidiennement en face à face. Notons que dans ces deux premiers cas. plus un lien est faible. Si cette interprétation était juste. voisins). et où l’on observerait malgré tout une force de ces liens faibles. La plupart des conversations téléphoniques correspondent à de situations où il y a un lien fort aussi bien avec le face à face qu’avec le téléphone (cf. les appels téléphoniques lointains sont plus rares parce que plus chers. Licoppe. lien faible Ainsi. on constate. Cet usage n’est fréquent qu’avec des proches. C’est le cas pour les communications entre parents et enfants adultes. Cette thèse de la force des liens faibles s’explique par le fait que ces derniers jouent un rôle de pont entre différents segments de réseaux sociaux dotés de ressources différentes. La fréquence des appels est incontestablement liée à la proximité spatiale. On peut toutefois pousser l’analyse plus loin en distinguant deux indicateurs d’intensité d’activité téléphonique : la fréquence et la durée. à un lien spatial faible correspond un lien téléphonique fort. tableau). L’analyse globale des liens téléphoniques infirme incontestablement cette thèse. les relations téléphoniques sont rares alors qu’on voit les premiers tout au long de la journée et qu’on croise régulièrement les seconds. Ce constat remet en cause l’idée reçue selon laquelle le téléphone se substituerait au déplacement.Les réseaux de télécommunication instruments et outils de mesure de la sociabilité À cette proximité affective correspond également une proximité géographique. Le téléphone est à la fois un instrument de contrôle des parents sur leurs enfants éloignés. celle des collègues de travail et des voisins. et aussi un instrument qui permet de régler la bonne distance affective. Dans l’un et l’autre cas. derrière la corrélation manifeste entre pratique téléphonique et rencontre en face à face. à l’inverse. mais également entre grands-parents et petits-enfants. mais ceci ne semble pas être le cas. L’usage du téléphone s’intègre dans des relations sociales qui prennent d’abord la forme de rencontres en face à face. 80% des communications sont effectuées avec des correspondants qui résident à moins de 50 km. Pour l’essentiel. 1973). La situation est. Comment expliquer cette proximité spatiale des correspondants téléphoniques ? On pourrait penser à une interprétation économique. plus on se téléphone ». on devrait voir les appels lointains augmenter au fur et à mesure que le facteur distance joue de moins en moins dans le prix du téléphone. Les liens faibles permettent à l’individu de s’articuler avec des réseaux différents mais riches en potentialités. L’explication est plutôt à chercher dans le fonctionnement de la sociabilité : on téléphone avant tout aux gens qu’on fréquente régulièrement.

néanmoins le cœur de la sociabilité précédente se maintient grâce aux télécommunications. comme le note Martine Segalen. la famille pèse donc plus lourd que les amis. La reconfiguration des réseaux sociaux à l’issue d’un déménagement (évolution dans le temps et l’espace) Le déménagement constitue une situation de réorganisation des réseaux de sociabilité qui permet de mieux comprendre l’agencement des liens par téléphone et par face à face. Avec la famille ou avec les amis distants. Ann Moyal oppose les appels instrumentaux à la « visite téléphonique » (Moyal. Si on peut donc découper dans la sociabilité téléphonique des réseaux homogènes tels celui de la famille ou celui des amis. Les nouvelles qu’on donne de son nouveau lieu de vie peuvent être médiatisées par certains interlocuteurs qui jouent un rôle de relais. p. La naissance d’une relation sociale nécessite de partager des espaces communs. Il convient toutefois de distinguer deux situations. Quand on est à l’extérieur du cercle familial. de rancœurs ou de bonheurs (Segalen. ce qui est essentiel c’est la connexion. par exemple la mère dans les familles. les adultes ont déjà constitué le noyau dur de leur sociabilité. leurs liens sociaux sont très liés à leur environnement scolaire ou professionnel.A. car. elles peuvent devenir plus épisodiques à cause notamment de l’éloignement géographique. À la suite des travaux de Z. le réseau de sociabilité est plus large. Lors de la mise en couple. la sociabilité entre les pairs est plus forte que la sociabilité familiale. Mercier et de C. ce qui fait que le réseau amical d’un couple fait la taille du réseau précédent de chacun des membres du couple. Les premiers n’ont pas encore constitué de réseau de sociabilité permanent. et des conversations longues passées à des moments propices qui sont le signe d’engagement fort dans le lien (Licoppe. de Gournay et Zmoreda.43). mais les contacts sont plus intensifs. 34 Dossier . dans la dernière phase du cycle.Flux n° 62 Octobre . Dans le nouveau réseau de sociabilité d’un couple. 2002). celle des jeunes et celle des adultes. au fur et à mesure que leur vie professionnelle et leur vie en couple se sont stabilisées. Enfin. divisés par deux. en moyenne. Lors d’un déménagement. Ces enquêtes sur le déménagement permettent d’introduire le temps dans l’étude de la sociabilité. Au contraire. Christian Licoppe distingue des appels courts et fréquents où le contenu peut jouer un rôle secondaire. le maintien de la relation nécessite d’échanger ses adresses. la vie active et la retraite. il faudrait analyser non seulement les appels donnés mais aussi les appels attendus. Elles ont principalement pour objectif de maintenir le lien. le téléphone joue un rôle de substitution des liens en face à face qui ont été rompus par le déménagement. le nombre d’interlocuteurs est plus restreint. Ils sont. P. de nouveaux réseaux amicaux se constituent qui sont d’autant plus importants qu’à cet âge.Décembre 2005 Pour étudier ces relations affectives à distance. mais les communications plus rapides. les rencontres réelles ou à distance deviennent de plus en plus rares. de Gournay. dans l’autre c’est l’approfondissement de l’échange. La principale transformation des réseaux de sociabilité se produit lors de l’entrée dans l’âge adulte et de la stabilisation de la vie professionnelle et de la vie de couple. On est dans une situation où. on peut également distinguer deux grandes modalités du lien téléphonique. Cette situation est statistiquement la plus courante. les appels seront beaucoup plus longs. c’est ce qui explique les interrelations entre la sociabilité en face à face et la sociabilité téléphonique (Mercier. mais moins fréquents. Quand cet environnement change et qu’a fortiori ces jeunes s’installent dans une nouvelle résidence. on peut repérer un cycle de vie de la sociabilité. Celui-ci est plus vécu dans la mémoire que dans la présence. le téléphone est l’appareil domestique qui est le plus porteur d’émotions. au contraire durant la vie active. De son côté. L’évolution de la sociabilité dans le temps Ces réseaux de sociabilité dont nous avons tracé les grandes caractéristiques évoluent dans le temps en fonction du cycle de vie de l’individu. une nouvelle sociabilité locale se crée dans le nouveau lieu de résidence. Au cours de la première et de la troisième phase. on peut distinguer trois grandes périodes dans l’évolution de la sociabilité : la jeunesse. pendant un certain temps. 1992). 2002). qui servent avant tout à entretenir le lien interpersonnel. les réseaux familiaux s’additionnent (on maintient le lien avec les familles des deux conjoints). La visite téléphonique se substitue souvent à la visite en face à face. Quand les relations sociales entrent dans une phase de maturité. Le développement de ce lien amical est associé à une très forte interaction entre les rencontres en face à face et les échanges téléphoniques. Dans un cas. c’est-à-dire d’inscrire la relation amicale dans l’espace. Schématiquement. Smoreda. alors que les réseaux amicaux sont profondément restructurés.

multiples. Le téléphone fixe n’est pas seulement celui d’un lieu. Car du point de vue de la sociabilité. en effet. Elle peut être aussi un choix (Mercier. La spécialisation des outils de communication à distance Les individus utilisent donc une palette étendue d’outils de communication. On peut ainsi suivre ses différentes activités. d’autres feront le choix inverse. Une communication asynchrone Au delà d’Internet. le Dossier 35 . Mais cette définition du mobile reste avant tout technique. du nombre de sites ou de pages visités au cours d’une session. Cette différence de sujet téléphonique apparaît clairement dans les statistiques qui montrent que le numéro du fixe familial est une des premières destinations (Heurtin. s’entrelacent. tantôt de celle de la télévision. d’images regardées. Au contraire. la nouveauté ne vient pas tant du décrochage du lieu. il se prête très peu. on peut installer des sondes sur les ordinateurs des enquêtés et rapatrier ensuite les informations collectées par le réseau. Ce n’est plus le collectif familial qui répond. Ils vont de la communication interpersonnelle à la recherche d’informations en passant par la communication de groupe en temps réel ou différé. de pages lues. L’arbitrage entre ces différents objets ne semble pas le fruit du hasard. parce qu’elle s’insère dans un flux de communications et que cette occurrence ne nécessite pas de réponse immédiate. en 2003 ce pourcentage rapporté à l’ensemble de la communication à distance était de 20%. Si l’écrit est au cœur d’Internet. mais l’individu. L’analyse des usages du web est particulièrement complexe.Les réseaux de télécommunication instruments et outils de mesure de la sociabilité LES NOUVEAUX MODES DE COMMUNICATION À DISTANCE Avec le développement des nouvelles technologies de communication. le mobile est un dispositif individuel. étudier comment elles se combinent. Cette communication différée qui ressemble à celle du courrier s’est d’abord développée avec le répondeur téléphonique. 1998) des appels téléphoniques mobiles. se mènent successivement ou simultanément. De nouvelles méthodes S’il n’y a pas de différences fondamentales entre l’étude du téléphone mobile et celle du fixe. c’était donc un objet nomade. mais de la rupture avec le collectif. Pour faire ces études statistiques fines. mais dans certains cas les co-locataires) qui dispose d’un outil collectif de communication avec l’extérieur. le fait que chaque action d’un internaute laisse une trace. Cet entrelacement de différents usages et de plusieurs médias rend évidemment l’analyse complexe. Communication nomade ou communication personnelle La première caractéristique du téléphone mobile que les observateurs ont mis en lumière fut l’absence d’ancrage spatial. et celui du portable à tous leurs correspondants. Ce nouvel outil ne renvoyait pas à un lieu. Le portable assure donc le lien entre l’individu et la cellule familiale. en revanche celle d’Internet pose des problèmes nouveaux. Cette communication asynchrone n’est pas seulement un substitut d’une communication impossible à la suite de l’absence de l’interlocuteur.Flichy . mail et enfin le SMS. Toutefois Internet offre une possibilité intéressante pour l’étude des usages. si on examine l’évolution de la communication interpersonnelle depuis une quinzaine d’années. Avant de présenter cette diversification des modes de sociabilité. le son et l’image y occupent une place de plus en plus importante. les individus ont accès à des possibilités de communication à distance beaucoup plus diversifiées. le premier phénomène qu’il convient de noter est la place de la communication asynchrone. Les usages d’Internet sont. Les uns ne donneront leur numéro de fixe qu’à un tout petit cercle d’intimes. La multiplication des outils de communication permet une gestion plus fine des différents cercles de contact. de nombreux internautes disposent de plusieurs adresses email qui correspondent à des réseaux de sociabilité différents. Il peut s’agir de confirmer un rendez-vous ou de réaffirmer un lien amoureux ou amical. il convient de donner quelques indications sur les méthodes mises en place pour étudier ces nouvelles technologies. on estimait que seules 5% des communications téléphoniques étaient asynchrones. Quels indicateurs faut-il retenir ? Le nombre de sites visités. mais relève de choix bien pesés qui peuvent être différents selon les individus. puis les boîtes vocales du portable. 1997). le nombre de liens activés à l’intérieur ou à l’extérieur du site ? L’étude des usages doit-elle être menée en tenant compte du temps passé sur le web. De même. de l’enchaînement de ces sites ou de ces pages ? La recherche sur Internet fait donc appel à des méthodes qui viennent tantôt de l’étude du téléphone. En 1990. mais aussi celui d’une communauté d’habitat (la famille le plus souvent.

Le mobile utilisé en vocal est associé au réseau des amis. le SMS est réservé aux communications avec sa petite amie et son meilleur ami. Cardon. il y a des articulations complexes entre réseaux techniques et réseaux sociaux.fr NOTES (1) D’après Dordick et Larose. On peut ainsi décrire finement les pratiques. Patrice Flichy Professeur de sociologie à l’Université de Marne-la-Vallée Chercheur au Latts courriel : patrice. Le téléphone fixe est plutôt celui des communications de la cellule familiale ou de celles qui peuvent concerner les autres membres de la famille et prennent donc un caractère public. Les acteurs en sont conscients et cherchent à utiliser dans chaque cas les ressources que leur offre le média. Car les différents supports de communication formatent également le contenu de l’échange. Vanessa Manceron avait déjà observé ce phénomène chez les jeunes. la localisation. 58). comme un vêtement. en choisissant un terminal bien particulier. La messagerie électronique prolonge donc les recherches d’informations sur le web. le réseau est à la fois un objet technique. de façon à pouvoir donner un environnement médiatique approprié à l’échange. Pasquier décrit très précisément ces stratégies d’optimisation budgétaire dans des familles immigrées. un concept sociologique et un outil de mesure. Le portable renvoie à un individu et à un seul. En définitive. comprendre les articulations entre la sociabilité et les différents dispositifs de communication disponibles. la forme des réseaux de sociabilité. les communications mobiles sont plutôt assurées dans des espaces ou des moments d’isolement. Ce qui explique que les échanges avec certains correspondants privilégiés soient assurés sur plusieurs médias à la fois. La multiplication des supports permet de rester connecté en permanence. une segmentation des outils apparaît également. Les premiers offrent des ressources et des contraintes aux acteurs pour mettre en place les seconds. 1997). est associée au corps. « Il s’agit d’être à la fois en situation de ne rien rater. (2) D. analyser précisément l’étendue.Flux n° 62 Octobre . p. les mails permettent des échanges orientés autour de ses centres d’intérêt (informatique. 2003. Si cette tribu restait en ligne. c’est une technologie qui. en exploitant au mieux ses forfaits et en choisissant le média le moins cher quand on sort du cadre du forfait (2). Cette intersection entre ces cercles qui sont à la fois des espaces médiatiques et des espaces de sociabilité peut également avoir une explication économique. On voit ainsi que les réseaux contemporains de télécommunications sont non seulement au cœur des pratiques de sociabilité. L’appareil est ordinairement porté sur soi . la famille représente 36% des correspondants et les amis 30%. Le téléphone fixe est utilisé principalement pour les contacts avec les parents et plus largement la famille. c’était pour reporter le choix et en même temps l’optimiser (Manceron. Granjon. Ils passaient donc leur après-midi à rester en contact à l’aide d’une série de coups de téléphone rapides et choisissaient le plus tard possible leur destination pour la soirée. Celui-ci cherche à personnaliser son mobile. Mais le choix de tel ou tel media n’est pas seulement celui de tel ou tel réseau de sociabilité. sous réserve de l’accord des individus concernés. Ces jeunes voulaient être sûrs de trouver la meilleure opportunité pour occuper leurs soirées. de constituer des bases de données complètes des activités communicationnelles. voyage…). c’est-à-dire à l’écou- te (branché) et en disposition de commuter immédiatement (zapper) sur ce qui apparaît subitement mieux ou plus intense » (Jauréguiberry. Il convient en effet d’optimiser son budget communication. une sonnerie ou un fond d’écran spécifiques. Il s’agit en quelque sorte d’une extension de soi.flichy@univ-mlv. CONCLUSION Les réseaux numériques d’aujourd’hui possèdent des dispositifs de traçabilité des différentes actions de communication qui permettent. Par contre. Au sein de la famille. dans les années 1990 avant le boom du téléphone mobile. mais aussi celui d’un format d’échange. 2003) donne un exemple d’une spécialisation précise des outils de communication. Pour le chercheur qui veut étudier la sociabilité. mais également de recherche d’informations ou même d’acquisition de connaissances. Francis Jauréguiberry constate avec le mobile cette même « logique de l’alternative permanente ». 36 Dossier . mais ils proposent également des outils aux sciences sociales pour en rendre compte. Enfin.Décembre 2005 Une enquête réalisée auprès d’un étudiant rennais (Bergé.

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