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LA MÉDECINE AUX TEMPS PRÉHISTORIQUES

par M . J a c q u e s C A Y O T T E , m e m b r e correspondant

Sans a u c u n doute, le titre de l'étude q u e je vais m e p e r m e t t r e de vous proposer est-il des plus insolites à première vue : « La médecine aux t e m p s préhistoriques ». C o m m e si l'on pouvait a d m e t t r e aisément qu'il ait existé, il y a des centaines de millénaires, les m o i n d r e s r u d i m e n t s d ' u n e science médicale, ou m ê m e plus s i m p l e m e n t d ' u n art de guérir, p a r m i les p o p u l a t i o n s qui n o u s ont précédés de si loin ! P o u r t a n t , je tenterai de d é m o n t r e r le bien-fondé d u choix q u e j ' a i fait, en vous r a p p o r t a n t quelques témoignages précis et indéniables, et en essayant de dégager les réflexions et les conclusions qui s'imposent à l'esprit. Cette idée de recherche de nos lointains précurseurs médicaux ou para-médicaux, o u m ê m e p r o t o - m é d i c a u x (si j ' o s e e m p l o y e r ce néologisme) n'est pas très ancienne puisque, de t o u t e évidence, elle ne saurait r e m o n t e r au-delà du X I X siècle, é p o q u e à laquelle P a u l Broca jeta les fondements de l'anthropologie.
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Si cette science encore j e u n e a p u intéresser bien des savants, venus d'horizons divers, il faut bien reconnaître q u e ce sont surtout les médecins qui l'ont servie. C'est p o u r q u o i RuefTert a p u créer en 1914 le t e r m e de « p a l é o - p a t h o l o g i e » qui illustre bien l'orientation qu'ils o n t voulu d o n n e r à leurs études en ce d o m a i n e . N a t u r e l l e m e n t , en raison d u très petit n o m b r e de « cas cliniques », observables de nos j o u r s , et en raison aussi de certaines difficultés d ' e x a m e n et d'interprétation, les travaux sont assez rares et fragmentaires. Il y a lieu de citer cependant ceux de Léon Pales en 1919, ceux, b e a u c o u p plus récents, d u Russe R o h k l i n en 1965, de l'Américain S. J a r c h o la m ê m e année, et surtout de Jean Dastugue, Professeur d ' A n a t o m i e à Caen, qui a publié en 1967 u n e très i m p o r t a n t e revue que j e citerai souvent en référence, et à laquelle je ferai de larges e m p r u n t s .

LE M A T É R I E L Le premier point à mettre en lumière est celui du « m a t é r i e l » utilisable. Bien entendu, il s'agit tout d'abord, et essentiellement, de squelettes, et « l'exemple le plus ancien de pathologie h u m a i n e » ( c o m m e l'a baptisé un historien) est u n ossement du P i t h e c a n t h r o p u s erectus découvert à Java en 1891 p a r le médecin hollandais Eugène D u b o i s . Ce « s i n g e h o m m e » fossile vivait il y a u n demi-million d'années. Son fémur gauche présente u n e exostose très nette, dont la n a t u r e exacte n ' a pas pu être précisée. Mais les squelettes, s'ils sont les sujets d'étude les plus n o m b r e u x (en E u r o p e , en Afrique et en Asie n o t a m m e n t ) , ne sont pas les seuls, car les époques reculées qui n o u s intéressent n o u s ont également livré quelques rares m o m i e s d o n t les parties molles sont encore utilisables p o u r u n examen rétrospectif, et quelques cadavres en parfait état de conservation, grâce aux conditions particulières rencontrées dans certaines tourbières de Scandinavie. A l'aide de ces quelques d o c u m e n t s , nous allons tenter de faire ensemble u n t o u r d'horizon aussi large q u e possible des maladies dont nous p o u v o n s aujourd'hui retrouver les stigmates, puis n o u s chercherons à n o u s faire u n e idée sur les moyens thérapeutiques mis en oeuvre par les H o m m e s du Néolithique. Les squelettes qui sont parvenus j u s q u ' à nous seront les premiers témoins auxquels n o u s ferons appel. T é m o i n s très précieux car ils vont nous éclairer sur les plus anciens d o c u m e n t s c o n n u s de pathologie osseuse ou ostéo-articulaire. LES T R A U M A T I S M E S D a n s cette pathologie, les lésions t r a u m a t i q u e s tiennent traditionnellement la première place. Or, à l'époque qui nous occupe, elles sont, à la vérité, b e a u c o u p m o i n s fréquentes q u ' o n pourrait d ' a b o r d se l'imaginer. E n effet, si o n considère que nos ancêtres m e n a i e n t essentiellement une vie pleine de dangers, a u sein d ' u n e nature toujours sauvage et souvent hostile, qu'ils étaient très fréquemment a m e n é s à se défendre contre les a n i m a u x , ou au contraire à les a t t a q u e r p o u r se procurer leur nourriture, qu'ils devaient en outre soutenir des luttes perpétuelles avec leurs congénères p o u r la conquête des proies ou la possession de compagnes, si o n considère d o n c , en u n m o t , que l'activité de ces h o m m e s était avant tout chasseresse ou guerrière, o n pense tout naturellement que

les blessures devaient être le risque majeur auquel ils étaient exposés quotidiennement. Or, p o u r paradoxal que cela paraisse, les cas de m e m b r e s porteurs de séquelles de fractures sont relativement rares en de n o m b r e u x gisements, c o m m e sont rares également les ossements dans lesquels sont fichées des pointes de silex, ou les crânes éclatés sous l'effet des coups de hache de pierre. C e p e n d a n t , le paléontologiste Nils-Gustav Gejval, qui a étudié en 1900 la nécropole de Westerhus, en Suède, a pu constater que les squelettes masculins portaient d'assez nombreuses lésions ayant entraîné la mort, n o t a m m e n t par fractures du crâne, alors que les squelettes de femmes ne présentaient j a m a i s de blessures mortelles, et très r a r e m e n t de lésions cicatrisées. Par conséquent, deux notions semblent d o m i n e r la traumatologie de l'époque préhistorique : les lésions sont b e a u c o u p plus rares q u e le genre d'existence pourrait le laisser croire, et elles sont exclusivement réservées aux sujets masculins, ce qui p e r m e t d'entrevoir u n e différence de m o d e de vie, ou du m o i n s d'activités, entre les h o m m e s et les femmes du Néolithique déjà. Q u a n t aux causes possibles de ces t r a u m a t i s m e s , elles sont évidemm e n t assez nombreuses, et peuvent ressortir soit aux accidents survenant dans la vie de tous les jours, soit à la n a t u r e guerrière des populations préhistoriques. En fait, on peut dire que cette étiologie a varié au cours des temps. P a r m i les squelettes les plus anciens de l'âge de la pierre, les blessures, fractures, luxations et entorses, sont très peu nombreuses, ce qui laisse à penser q u ' o n doive les attribuer à des t r a u m a t i s m e s de la vie c o u r a n t e : en effet, les quelques cas observés p a r r a p p o r t aux milliers de squelettes e x h u m é s ne sauraient orienter vers u n e preuve de l'existence guerrière de ces individus. Mais, au cours de la chronologie, les c o m b a t s singuliers ou collectifs se sont multipliés, en m ê m e t e m p s q u e les a r m e s se perfectionnaient, et c'est ainsi que la traumatologie agressive est a p p a r u e . Le simple casse-tête primitif a fait place aux flèches et aux sagaies en silex, et on a pu retrouver, sur certains ossements, des « blessures de guerre » indiscutables, c o m m e ces os dans lesquels est fichée la pointe d ' u n e flèche, tout a u t o u r de laquelle s'est développé u n large cal osseux. H e n r i Vallois a observé, sur u n des 23 squelettes de la nécropole de Teviec (un ilôt situé près de la côte occidentale de la presqu'île de Quiberon), u n e vertèbre thoracique dans le corps de laquelle était plantée u n e flèche de silex et a pu, d'après le point d'impact, reconstituer la trajectoire du projectile, et

affirmer que celui-ci avait obligatoirement traversé la cavité a b d o m i n a l e en lésant des organes internes, et très vraisemblablement l'aorte. D e telles constatations sont des témoignages irréfutables de la n a t u r e guerrière, et non pas accidentelle, de cette pathologie t r a u m a t i q u e . Ceci posé, attachons-nous à décrire les lésions rencontrées, et essayons de n o u s livrer à u n diagnostic rétrospectif. Fractures Les exemples les plus simples sont, bien entendu, les cas de fractures, dont certaines se présentent avec u n aspect très caractéristique et très démonstratif du point de vue du diagnostic. C'est ainsi q u e l ' H o m m e de La Chapelle-aux-Saints, en Corrèze, est porteur d ' u n e fracture de côte d'un type u n peu particulier ; en effet, son siège est inhabituel, le trait est situé à u n centimètre environ de l'extrémité antérieure de la côte, ce qui p e r m e t de penser que cette fracture a, très vraisemblablement, été occasionnée p a r u n choc direct sur la cage thoracique ; d'autre part, u n e radiographie pratiquée sur cet os a m o n t r é la persistance du trait de fracture, en dépit de la production d'un cal osseux. Ce signe indique, presque à c o u p sûr, que cet h o m m e est m o r t quelques semaines seulement après l'accident, sans doute des conséquences d ' u n e blessure des organes intra-thoraciques, essentiellement de l'appareil pleuro-pulmonaire. O n peut citer également le cas de l ' H o m m e de Neandertal, le premier mis à j o u r dans la grotte de Feldhofer, en R h é n a n i e , et qui d o n n a son n o m à toute la grande n a p p e des Néandertaliens. O n a relevé chez lui l'existence d ' u n e lésion t r a u m a t i q u e complexe du coude gauche, c o n n u e en pathologie sous le n o m de fracture de Monteggia, et associant u n e luxation de la tête du radius à u n e fracture de l'extrémité supérieure du cubitus. L ' e x a m e n des surfaces articulaires remaniées m o n t r e que ce coude était, malgré tout, d o u é d'une mobilité quasi-normale, allant de l'extension complète à u n e flexion de 90°. D o n c ce sujet s'est certainem e n t soumis à u n e rééducation m é t h o d i q u e et prolongée qui lui a permis u n e récupération fonctionnelle e x t r ê m e m e n t i m p o r t a n t e . N o u s aurons, d'ailleurs, l'occasion de revenir sur ces p h é n o m è n e s de réadaptation. O n connaît également des cas de fractures de D u p u y t r e n typiques, avec des traits situés à peu près dans le prolongement l'un de l'autre sur les deux os de la j a m b e , des cas de fractures de la clavicule avec déplacement dit « e n b a u d r i e r » , et bien d'autres cassures t r a u m a t i q u e s , siégeant p r a t i q u e m e n t à tous les niveaux du squelette. Leur énumération, serait fastidieuse et n ' a p p o r t e r a i t pas grand'chose de plus.

Il est plus i m p o r t a n t de chercher à savoir si ces lésions ont été subies du vivant de leur porteur, ou plus ou m o i n s longtemps après sa mort. Certains signes peuvent, à cet égard, être d'un grand secours dans l'établissement, parfois hypothétique, parfois indiscutable, d'un diagnostic causal. P a r exemple ; l'existence d'un cal osseux, m ê m e de très faible i m p o r t a n c e , p e r m e t d'affirmer q u ' o n est en présence d ' u n sujet qui a été blessé vivant et qu'il a survécu assez longtemps à sa blessure. D e m ê m e , u n enfoncement des os de la voûte du crâne chez u n individu se traduit p a r u n aspect particulier : les lésions p r é d o m i n e n t sur la table interne des os, puisque leur face superficielle est relativement protégée p a r la couverture des parties molles. A l'opposé, u n e brisure à Pemporte-pièce, à bords nets, a été le plus souvent produite sur u n crâne sec, d o n c sur un squelette i n h u m é . Les causes de ces blessures p o s t - m o r t e m sont très variables, allant du simple tassement n o r m a l du terrain au cours des âges à u n e chute de pierres ou à la maladresse du c o u p de pioche d ' u n fouilleur a m a t e u r o u d ' u n ouvrier effectuant u n travail de terrassement. Il ne faudrait cependant pas oublier q u ' u n enfoncement crânien dont les bords sont parfaitement francs et réguliers, dont le diploë central est mis à nu, sans q u ' o n y décèle la m o i n d r e oblitération des alvéoles, peut aussi être le fait d ' u n e blessure grave et i m m é d i a t e m e n t mortelle. Les cas cités p r é c é d e m m e n t (traits alignés des fractures de D u p u y t r e n , déplacement caractéristique dans les fractures de la clavicule) indiquent presque à c o u p sûr que ces t r a u m a t i s m e s ont été subis p a r des sujets vivants car, dans le cas contraire, il faudrait a d m e t t r e l'éventualité de circonstances vraiment extraordinaires p o u r que soient reproduits sur u n squelette sec ces signes p a t h o g n o m o n i q u e s et relevant d ' u n m é c a n i s m e t r o p précis p o u r pouvoir être fortuit. O n pourrait aussi discuter les arguments fournis, dans u n sens ou dans l'autre, p a r les pertes de substance osseuse, les orifices a n o r m a u x , les déformations ou les déviations de l'axe d ' u n os, et de tous les stigmates post-traumatiques présentés p a r les squelettes préhistoriques. L'idée générale à retenir est qu'il convient toujours de procéder à u n e expertise minutieuse et détaillée des caractères morphologiques des pièces osseuses, à u n e évaluation des capacités qualitatives et quantitatives des articulations, et que cette enquête gagnera b e a u c o u p à être complétée p a r u n e exploration radiographique et, a u ~soin, p a r u n examen microscopique des fragments osseux étudiés.
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T o u t cet ensemble de d o c u m e n t s q u e n o u s p o u v o n s recueillir et rassembler n o u s fournit d o n c de précieuses indications u r l'aspect

morphologique, la fréquence et Pédologie de ces fractures, et n o u s permettent ainsi de porter u n diagnostic avec une grande sûreté dans son établissement. Mais, en ce qui concerne la thérapeutique, possédons-nous également des faits exploitables ? N o u s a b o r d o n s é v i d e m m e n t u n d o m a i n e déjà m o i n s bien étayé, et qui c o m p o r t e nécessairement u n aspect plus conjectural. A la vérité, rien ne semble prouver q u ' à ces âges lointains les sujets blessés aient été soumis à quelque m a n œ u v r e de réduction de leurs foyers de fracture. En effet, les squelettes porteurs de cassures cicatrisées se présentent en général avec des cals hypertrophiques et irréguliers ; on peut d o n c en déduire q u ' a u c u n e tentative de replacement des fragments osseux n'était pratiquée et que, m ê m e en supposant q u ' u n e contention et une immobilisation ait été mise en œuvre (ce qui est très vraisemblable), celle-ci était effectuée sans le m o i n d r e souci de rétablissement des axes osseux. C'est, en tous cas, ce q u ' o n a pu observer à p r o p o s de certaines fractures sous-trochantériennes du corps du fémur sur des squelettes exhumés à Soleb, dans la haute-vallée du Nil, fractures certes consolidées, mais au prix de grosses déformations et déviations. D e m ê m e , dans le gisement épipaléolithique de Taforalt, au M a r o c Oriental, on a constaté des synostoses post-traumatiques des deux os de l'avant-bras chez plusieurs sujets. P a r conséquent, nos lointains ancêtres avaient certainement compris l'intérêt d ' u n e immobilisation des m e m b r e s brisés, mais leurs connaissances ne leur permettaient é v i d e m m e n t pas d'envisager u n e réduction a n a t o m i q u e correcte, seul facteur de « restitutio ad integrum ». Et malgré tout, on est fondé à constater q u ' e n dépit d ' u n e thérapeutique rationnelle, des lésions quelquefois i m p o r t a n t e s et graves pouvaient se solder ultérieurement par u n état fonctionnel satisfaisant, c o m m e en témoigne, p a r exemple, le désordre articulaire du coude observé chez l ' H o m m e de N e a n d e r t a l qui avait certainement bénéficié d ' u n e récupération très appréciable de sa fonction locomotrice. Encore faut-il admettre q u e ces blessés devaient se soumettre à u n « e n t r a î n e m e n t » rigoureux, malgré la d o u l e u r occasionnée p a r u n e mobilisation active o u passive qui leur permettait de se réinsérer plus tard au sein de la c o m m u n a u t é . C o m m e le souligne Dastugue, « le mépris de la d o u l e u r n'était q u e le corollaire obligé de la lutte p o u r la vie ». N o u s

a u r o n s , d'ailleurs, l'occasion de revenir tout-à-l'heure sur cet aspect indéniable, q u o i q u e d'abord inattendu, du traitement des fractures à l'époque néolithique. Luxations Les fractures ne constituent pas la totalité de la pathologie osseuse t r a u m a t i q u e préhistorique décelable actuellement. En effet, des déformations caractéristiques au niveau d ' u n e articulation du coude sur u n sujet-du gisement de Taforalt ont permis à Dastugue de diagnostiquer u n e luxation t r a u m a t i q u e de cette j o i n t u r e . L'aspect des surfaces articulaires osseuses en présence était tellement démonstratif q u ' o n pouvait affirmer q u ' e n l'absence d ' u n e réduction o r t h o p é d i q u e véritable, le jeu de l'articulation avait cependant, autorisé u n « r o d a g e » fonctionnel se traduisant p a r u n e récupération relativement étendue des mouvements. Entorses D e simples entorses ont p u quelquefois être évoquées sur des squelettes de cette époque. Mais il faut é v i d e m m e n t , p o u r q u ' o n puisse poser ce diagnostic, que ces lésions aient revêtu u n e certaine i m p o r t a n c e et qu'elles aient laissé des séquelles, représentées p a r u n e ossification des ligaments péri-articulaires, d'où u n e p r o d u c t i o n exagérée, a n o r m a l e , et parfois anarchiques de substance osseuse. C'est ainsi que l'un des individus découverts dans l'abri de C r o M a g n o n m o n t r e u n très beau cas de lésion de ce type : u n de ses tibias porte u n e exostose marginale de la gouttière fibulaire, p o u r laquelle la seule explication valable est u n e disjonction sévère de la mortaise malléolaire produite p a r u n e entorse grave du cou-de-pied. Traumatologie crânienne

La traumatologie crânienne mérite u n e r e m a r q u e en passant. Elle est assez rare dans la plupart des gisements c o n n u s ; p a r exemple, dans la p o p u l a t i o n de Taforalt, on a relevé seulement, sur 86 individus, trois cas de fractures du crâne p a r enfoncement ; l'une de ces fractures m o n t r e des signes de cicatrisation et de consolidation, témoignages n o n seulement du fait que la blessure est survenue chez u n sujet vivant, mais aussi de la survie du blessé. MALADIE OSTEO-ARTICULAIRES A côté de toutes les lésions t r a u m a t i q u e s que n o u s venons d'évoquer rapidement, on retrouve çà et là, sur des squelettes préhistoriques, des stigmates d'affections ostéo-articulaires diverses.

Cela pourrait paraître paradoxal, de p r i m e abord, car nous avons tendance (sans d o u t e à tort) à considérer les peuplades de la Préhistoire, et aussi celles de l'Antiquité, c o m m e formées d'individus rudes et primitifs mais, en revanche, et peut-être m ê m e à cause de cela, exempts de b o n n o m b r e de maladies ou d'infirmités fréquentes de nos j o u r s , et que l'on décrit c o m m e des conséquences de notre m o d e de vie et de notre civilisation. Dastugue exprime parfaitement cette attitude q u a n d il écrit : « P o u r tout dire, on consent volontiers à ce q u ' u n H o m m e de C r o - M a g n o n soit m o r t le crâne fracassé d'un c o u p de hache de pierre, mais n o n pas qu'il se soit éteint dans sa grotte perclus de r h u m a t i s m e ». U n e notion c o u r a m m e n t exprimée, et qui semble avoir acquis droit de cité dans l'opinion générale, est que les conditions premières propres à l'apparition et au développement des maladies ostéo-articulaires chroniques sont la sédentarité et la sénilité. Par conséquent, on est tout naturellement enclin à penser que les individus qui vivaient à l'ère préhistorique ne pouvaient pas en être atteints, puisqu'ils menaient u n e existence particulièrement active de guerriers, de chasseurs ou de n o m a d e s , et que la durée m o y e n n e de leur vie était e x t r ê m e m e n t courte. Et p o u r t a n t , on a pu retrouver des ossements incontestablement déformés ou lésés par des ostéo-arthropaties diverses, soit inflammatoires, soit dégénératives. Lésions inflammatoires

P a r m i les premières, il en est certainement de nombreuses qui restent m é c o n n u e s car elles ne laissent pas de traces au niveau de l'os, et que le diagnostic a n a t o m i q u e est donc très difficile à établir. C e p e n d a n t , o n a pu observer, chez les H o m m e s préhistoriques, des cas de maladies de Paget, et reconnaître ses lésions caractéristiques (augmentation du périmètre crânien, épaississement des corps vertébraux avec déformation de la colonne vertébrale, hypertrophie et incurvation « en l a m e de sabre » des fémurs et des tibias). U n squelette découvert à Fleury-sur-Orne, tout près de Caen présentait u n e destruction partielle et u n e soudure de deux vertèbres, signatures évidentes d'une tuberculose rachidienne, d ' u n m a l de Pott. D a n s le gisement d'Aksha, u n sujet était porteur d ' u n bloc d'ankylose du poignet. Le diagnostic d'ostéo-arthrite tuberculeuse, p o u r plausible qu'il soit, est cependant éliminé p a r Dastugue qui d o n n e la préférence à celui d'infection articulaire banale, en raison d ' u n e constata-

tion d'ordre tout-à-fait e x t r a - a n a t o m i q u e ; il estime en effet q u ' e n cas de lésion tuberculeuse, on en trouverait sans d o u t e certaines atteintes chez d'autres individus, alors que l'affection découverte était isolée, d a n s u n e p o p u l a t i o n h o m o g è n e . C'est u n a r g u m e n t valable, mais ce n'est pas, malgré tout, u n e preuve formelle. Q u a n t à la syphilis osseuse, nous ne possédons pas de d o c u m e n t s tangibles a u sujet de son ancienneté dans l'espèce h u m a i n e . Certains auteurs ont pensé pouvoir porter ce diagnostic à p r o p o s de squelettes précolombiens, tandis que H e n r y L. Jaffe estime qu'il est impossible de trancher à c o u p sûr entre syphilis et lèpre. Lésions dégénératives

D e leur côté, les affections dégénératives de l'appareil l o c o m o t e u r sont relativement rares ; cela tient au fait, divilisation » et que leur causes prédisposantes, la sénilité et la sédentarité, ne se trouvaient réalisées que de très loin et très occasionnellement chez nos ancêtres qui vivaient, a u contraire, u n e existence courte et errante. C e p e n d a n t o n a noté chez eux u n certain n o m b r e de cas d'arthrose de la colonne vertébrale, c o m m e p a r exemple chez l ' H o m m e de la Chapelle-aux-Saints, u n Néandertalien ayant vécu il y a 50 0 0 0 ans, et qui présentait u n e spondylose dégénérative typique de la colonne cervicale. O n retrouve les m ê m e s lésions de cervicarthrose sur les ossements du site de C r o - M a g n o n , datant de 25 0 0 0 ans. D a n s le gisement de Taforalt, qui r e m o n t e à 12 0 0 0 ans, on a découvert des lésions arthrosiques généralisées à l'ensemble du rachis d ' u n sujet. D'ailleurs, des signes analogues se retrouvent à l'époque néolitique, puis chez les peuplades proto-historiques, et j u s q u ' a u Moyen-Age, de telle sorte q u ' o n peut dire que le r h u m a t i s m e vertébral est présent dans la race h u m a i n e depuis ses origines j u s q u ' à nos j o u r s , sans discontinuité. La colonne vertébrale n'est pas le seul élément du squelette à être t o u c h é p a r le processus dégénératif ; on constate également des lésions d'arthrose des m e m b r e s . Il est intéressant de noter qu'elles p r é d o m i n e n t a u niveau des articulations des m e m b r e s inférieurs, soumis à l'action p e r m a n e n t e de la surcharge pondérale, avec la m ê m e régularité que ce q u ' o n peut observer aujourd'hui. L ' H o m m e de La Chapelle-aux-Saints présente u n e coxarthrose gauche avec, c o m m e l'a noté Pales qui l'a étudié, u n e ovalisation de la cavité cotyloïde en rapport avec u n processus subluxant de la h a n c h e . D e m ê m e , dans le gisement de la nécropole de Soleb, u n squelette est

p o r t e u r d'une arthrose du genou accompagnée de très fortes proliférations osseuses, et a p p a r u e après u n e fracture du plateau tibial. D o n c ces lésions de spondylose ou d'arthrose dégénérative ont existé depuis l'aube de l'humanité, chez nos précurseurs néandertaliens et cromagnoïdes, et u n e conclusion s'impose, sans contestation possible : ces ostéo-arthropathies ne constituent pas u n e maladie « m o d e r n e » ni u n e rançon de la « civilisation », elles sont en relation étroite avec une cause a n a t o m i q u e toute simple, la station debout, et l'action du poids du corps qui en est le corollaire évident. S'il fallait a p p o r t e r d'autres preuves à cette étiologie, il suffirait de constater que ces lésions, et tout spécialement la coxarthrose, n'existent j a m a i s chez les quadrupèdes. AFFECTIONS DIVERSES En dehors de tous ces exemples de traumatismes et d'affections ostéoarticulaire, peut-on aller plus loin dans le diagnostic rétrospectif? Dastugue s'est livré à u n examen systématique des ossements du vieillard de C r o - M a g n o n , et ses conclusions sont fort intéressantes, car elles permettent de redresser certaines erreurs commises p r é c é d e m m e n t . En effet, ce sujet présentait des lésions multiples qui avaient été décrites séparément et diagnostiquées p o u r leur p r o p r e c o m p t e , ce qui donnait lieu à u n e sorte de mosaïque pathologique, d'interprétation peu vraisemblable. A u contraire, l'analyse et le r a p p r o c h e m e n t de caractères a n a t o m i q u e s c o m m u n s ont permis à Dastugue de les rattacher à une seule et m ê m e entité nosologique, l'actinomycose. Par ailleurs, les squelettes néolithiques offrent assez souvent des signes manifestes de rachitisme, en relation certainement avec l'alimentation pauvre et peu variée. O n peut encore citer les nombreuses lésions dentaires observées sur les restes d ' H o m m e s préhistoriques. En effet, on trouve chez eux un n o m b r e considérable de dents cariées, mais surtout brisées et usées. D e u x explications ont été avancées : il peut s'agir de la présence dans les aliments de grains de sable qui usaient l'émail et entraînaient des érosions dentaires ; on peut aussi penser q u e ces lésions sont en r a p p o r t direct avec la manière énergique de m â c h e r de nos précurseurs, p o u r qui les dents n'étaient pas seulement les agents de la mastication mais constituaient aussi u n instrument de travail p o u r leurs activités j o u r n a lières. LE D I A G N O S T I C A la suite de cette revue s o m m a i r e de paléo-pathologie, que peut-on

dire sur le plan pratique du diagnostic médical, et sur le plan plus spéculatif du m o d e de vie de nos ancêtres préhistoriques ? N o u s avons vu, c h e m i n faisant, q u e les ossements e x h u m é s de n o m b r e u x gisements, tant en France q u ' à l'étranger, présentent toute u n e g a m m e d'affections, les unes t r a u m a t i q u e s (fractures de m e m b r e s o u du crâne, luxations, entorses), d'autres inflammatoires (tuberculose, syphilis, lèpre, actinomycose) ou dégénératives (arthrose de la colonne vertébrale, de la h a n c h e ou du genou). O n peut retenir, en particulier, que les lésions constatées chez des individus ressemblent trait p o u r trait à celles que n o u s observons aujourd'hui. Et ceci n o u s a m è n e sans doute à réviser des idées préconçues concernant l'existence quotidienne aux t e m p s préhistoriques. O n se rend c o m p t e m a i n t e n a n t que, p e n d a n t longtemps, les archéologues se sont attachés à d é m o n t r e r que toutes les altérations osseuses découvertes étaient des témoignages certains de t r a u m a t i s m e s divers, reflets irréfutables de la n a t u r e « sauvage » des H o m m e s de cette époque. Mais lorsque les anthropologistes et les médecins ont repris cette étude à leur c o m p t e , u n e autre réalité s'est dégagée : le plus souvent, ces prétendues blessures guerrières relèvent de causes très différentes, d'accidents de la vie courante, au m ê m e titre que n o m b r e de ceux q u ' o n rencontre de nos jours. A* l'appui de cette interprétation, o n doit noter q u ' à l'époque néolithique, les fractures de l'avant-bras étaient particulièrement fréquentes chez les femmes. Certes, on peut penser que, dans u n e tribu, tous ses m e m b r e s , h o m m e s et femmes, participaient aux travaux journaliers, préparation de la nourriture ou fabrication d'outils p a r exemple, mais que seuls les h o m m e s se livraient à la chasse ou à la guerre, d'où u n e fréquence plus grande des « a c c i d e n t s de t r a v a i l » que des blessures véritables. D o n c les diagnostics a n c i e n n e m e n t portés n o u s ont certainement d o n n é u n e image fausse de la vie des peuplades disparues, alors q u e les notions m o d e r n e s de paléo-pathologie peuvent n o u s renseigner sur le m o d e de vie de nos ancêtres a u travers de leurs maladies, elles n o u s font entrevoir, en tous cas, que ces « primitifs » ne l'étaient peut-être pas a u t a n t q u ' o n se l'imagine. N o u s a u r o n s l'occasion d'y revenir, toutà-l'heure.

L'ART DE SOIGNER ET DE GUÉRIR Si l'on possède de n o m b r e u x témoignages sur les maladies ayant sévi à l'époque préhistorique, il est plus difficile d'entrevoir les traces d ' u n e q u e l c o n q u e activité médicale, car le fait qu'il existait des maladies et des malades n ' i m p l i q u e nullement qu'il y ait eu des « médecins ». Il est cependant quelques arguments qui nous d o n n e n t à penser qu'il y avait des h o m m e s , médecins ou plutôt sorciers, qui soignaient leurs semblables : les crânes trépanés q u ' o n a trouvés u n peu partout, en France et en E u r o p e , sont là p o u r n o u s le prouver, de m ê m e que certaines a m p u t a t i o n s de doigts. D a n s la grotte des « T r o i s Frères », dans la vallée de l'Ariège, existe la représentation d'un h o m m e q u ' o n doit tenir p o u r l'ancêtre d'une longue lignée de médecins : il trépanait les crânes p o u r en faire sortir la maladie. Il est incontestable que b o n n o m b r e de fractures observées sur des squelettes néolithiques portent des signes évidents de guérison : 43 % environ de consolidations, ce n'est pas u n si mauvais pourcentage !... M a i s ces guérisons étaient-elles spontanées, ou bien dues à l'intervention d ' u n thérapeute ? O n se perd là en conjectures, car nous n ' a v o n s é v i d e m m e n t pas de d o c u m e n t s . P o u r t a n t certains archéologues affirment qu'ils o n t découvert u n squelette d o n t u n h u m é r u s fracturé portait des traces de fibres de lin et de farine de froment ayant p r o b a b l e m e n t servi à constituer u n e sorte d'emplâtre, précurseur des futurs moyens de contention. Cette interprétation d e m a n d e r a i t , naturellement, à être vérifiée et discutée, car elle nécessiterait tout u n faisceau d'autres témoignages avant q u ' o n puisse a d m e t t r e qu'il s'agit bien de l'indice d ' u n traitement, ou m ê m e d'une tentative de traitement. Si c e p e n d a n t n o u s considérons c o m m e u n fait acquis l'existence de sorciers chargés de soigner leurs congénères, il n o u s faut essayer de dégager les grandes lignes de leurs réalisations sur le plan pratique. N o u s devons à la vérité de constater que, dans ce d o m a i n e , les d o c u m e n t s sont a b o n d a n t s . E n p r e m i e r lieu, ce sont les n o m b r e u x cas de t r é p a n a t i o n du crâne, q u ' o n a trouvés u n p e u partout. Trépanations Il semble bien que les premières découvertes de crânes trépanés soient à porter à l'actif du D o c t e u r Prunières qui, en 1873, avait mis à j o u r de n o m b r e u x cas d'une telle intervention dans les cavernes des « B a u m e s - C h a u d e s » et de 1'« H o m m e - M o r t » en Lozère.

Bien entendu, cette nouvelle assez invraisemblable fut accueillie avec le plus grand scepticisme. P o u r t a n t , elle devait trouver, p a r la suite, u n e confirmation et u n e preuve éclatantes grâce à d'autres découvertes semblables faites en France et en de n o m b r e u s e s régions d ' E u r o p e (Espagne, Portugal, Allemagne, Suisse, Grande-Bretagne, A u t r i c h e , D a n e m a r k , Suède, Pologne, Italie). Il ne fallut pas m o i n s q u e l'autorité de Broca, le fameux anatomiste et anthropologiste, p o u r q u e cette réalité soit enfin reconnue. O n a longtemps pensé q u e la pratique de la t r é p a n a t i o n était née avec la civilisation néolithique (il y a 8 0 0 0 à 9 0 0 0 ans au plus). C e p e n d a n t , la p o p u l a t i o n d u gisement de Taforalt, étudiée p a r Dastugue, a m o n t r é u n exemple a b s o l u m e n t typique et incontestable de trépanation. O n peut d o n c en conclure que l'ouverture volontaire d u crâne, suivie de cicatrisation de la brèche et de survie de l'opéré r e m o n t e à 12 0 0 0 ou m ê m e 15 000 ans. Ces crânes de l'époque néolithique portaient u n e ou plusieurs trépanations, représentées p a r u n orifice circulaire ou ovalaire, avec des bords en entonnoir, de 4 à 5 c m de d i a m è t r e en général, mais p o u v a n t atteindre j u s q u ' à 13 cm. Des brèches particulièrement étendues ont été observées sur des crânes à Nogent-les-Vierges et à Saint-Urnel. D ' a u t r e s orifices de t r é p a n a t i o n ont u n e forme quadrangulaire et sont bordées p a r q u a t r e traces de sciage. Les orifices siègent en diverses régions de la voûte crânienne, mais il est e x t r ê m e m e n t troublant de constater q u e leur lieu de plus grande fréquence est la région t e m p o r a l e , dans la zone bien c o n n u e des anatomistes e t des chirurgiens, décrite sous le n o m d ' « espace décollable » de G é r a r d - M a r c h a n t , et qui présente c o m m e caractéristique essentielle que l'ouverture de la dure-mère crânienne peut être facilement évitée ; c'est dans cette zone q u e se produisent volontiers les é p a n c h e m e n t s sanguins extra-dure-mériens (ou Hémorragies méningées). Est-on en droit de conclure que les opérateurs ( p o u r q u o i n e pas dire « les chirurgiens » ?) de cette é p o q u e avaient observé cette particularité a n a t o m i q u e et constaté la bénignité relative de l'intervention et son corollaire, les chances de survie de l'opéré ? Ce serait peut-être aller u n p e u loin, m a i s o n peut tout de m ê m e voir là u n indice d ' u n e « m a t u r i t é précoce de l'intelligence h u m a i n e » (Dastugue). E n fonction de ce que n o u s connaissons des outils et instruments utilisés il y a 5 0 0 0 à 10 0 0 0 ans, a u néolithique, c'est-à-dire à l'âge de la pierre polie, on peut penser q u e ces perforations étaient pratiquées soit

p a r incision de l'os, soit p a r grattage au m o y e n d'un couteau ou d'une scie primitive en pierre aiguë. Les opérateurs étaient certainement parvenus à u n e grande habileté, car les cas de trépanations sont assez fréquemment observés ; ne cite-t-on pas u n d o l m e n en F r a n c e sous lequel on a trouvé 120 crânes, d o n t 4 0 étaient perforés ? Par ailleurs, le fait que ces orifices de trépanations présentent des bords nets et cicatrisés prouvent que les opérations ont été pratiquées sur le vivant et que les patients ont survécu à l'intervention ce qui, en soi, est assez extraordinaire. Sur certains crânes, on trouve des stigmates d'opérations u n peu I analogues, mais mineures, incomplètes ; il s'agit de petites dépressions en forme de cupules, qui n'intéressent que la table externe de l'os, ou encore de petites gouttières linéaires et peu profondes, en général médianes. Ces cas sont assez fréquents dans une même population, notamment à Aksha ; c'était d o n c certainement u n e pratique courante, mais bien mystérieuse p o u r nous. Q u e peut-on penser de ces trépanations, et surtout de leur b u t et de leur raison d'être ? Le premier point à considérer est que l'existence de processus d'ossification, et quelquefois aussi de p h é n o m è n e s d'ostéite au niveau des bords de la brèche, prouve de façon formelle que les trépanations étaient effectuées sur u n sujet vivant et n o n pas après la m o r t . Q u a n t à F «indication opératoire », p o u r e m p l o y e r le langage médical courant, elle reste le plus souvent du d o m a i n e des conjectures. Il faut bien a d m e t t r e que certaines trépanations o n t été pratiquées dans u n b u t thérapeutique. E n effet, o n a trouvé (d'ailleurs assez rarement) des crânes portant des traces de fractures, et l'on peut supposer que l'opération avait p o u r b u t d'enlever des fragments osseux qui c o m p r i m a i e n t le cerveau. Peut-être faut-il penser également que l'ouverture de la voûte d u crâne devait permettre la décompression du cerveau et le soulagement de douleurs, de convulsions ou d e paralysies posttraumatiques. Précisément, des pièces plus récentes viendraient u n p e u à l'appui de cette opinion. M a l b o t et V e r n e a u ont m o n t r é que les Kabyles se faisaient volontiers t r é p a n e r p o u r être débarrassés de céphalées persistantes. D ' a u t r e part, le Laboratoire d'Anthropologie de Caen possède u n crâne daté d u X I I siècle, qui porte u n e t u m e u r maligne, et certainement mortelle, ainsi q u ' u n orifice de trépanation du malaire d u m ê m e côté ; cette t r é p a n a t i o n a, sans a u c u n doute, été effectuée dans le b u t d'apaiser les violentes douleurs causées p a r cette t u m e u r , d o n t la localisation exacte
e

n'avait pas p u être faite. Il n'est d o n c pas interdit de penser que de telles opérations ont p u être déjà pratiquées à des époques plus reculées, et dans la m ê m e o p t i q u e sur le plan thérapeutique. Mais il est bien difficile de considérer q u ' u n e simple perforation de la boîte crânienne, siégeant quelquefois en u n point m a l localisé, et limité à la paroi osseuse, puisqu'il n'était pas question de t o u c h e r a u cerveau luim ê m e , ait p u avoir des résultats tels que la pratique des trépanations se r é p a n d e et se généralise c o m m e o n peut le constater dans certaines nécropoles néolithiques. Aussi u n e deuxième hypothèse se fait-elle j o u r , celle d ' u n b u t mystique, qui aurait eu p o u r effet de faire sortir du crâne les éléments m a u v a i s et surnaturels auxquels les sorciers attribuaient la responsabilité des m a u x de leurs semblables. Les patients réclamaient peut-être euxm ê m e s l'intervention p o u r se libérer des esprits malins, car certains crânes portent plusieurs orifices faits, de toute évidence, à des dates différentes. Cette signification p u r e m e n t magique est, elle aussi, u n e opinion certainement t r o p absolue, et la vérité est sans d o u t e a u milieu, malgré la croyance aux maléfices c o m m e causes des maladies et l'intrication du merveilleux à la vie courante, qui font q u e le geste d u guérisseur se confond avec le rite du magicien. Enfin, il n'est pas exclu q u e certaines trépanations aient été pratiquées, au cours de sacrifices h u m a i n s et d o n c dans u n b u t rituel, p o u r extraire du crâne le cerveau d ' u n e n n e m i p a r exemple (et peut-être p o u r le manger... !). D u reste, de la m ê m e façon, certains os longs des m e m b r e s (tibias ou fémurs) ont été ouverts dans u n objectif à p e u près analogue, celui de prélever la moelle osseuse qui devait constituer u n aliment à la fois substantiel et sans doute magique. Q u o i qu'il en soit, et p o u r en revenir à l'aspect p u r e m e n t technique, la trépanation suppose, de la part de son auteur, intelligence et adresse. M a i s o n n e sait ce q u ' o n doit le plus admirer, de l'habileté de l'opérateur o u de la confiance de son patient. E n tous cas, à cette période lointaine, était déjà instauré le « colloque singulier » qui p e r m e t à l'un d ' i m p o s e r son savoir t h é r a p e u t i q u e , et à l'autre de l'accepter car, c o m m e le souligne Dastugue, « ce n'est pas rien q u e de confier à u n semblable l'ouverture de sa p r o p r e boîte crânienne ».

Amputations
Les trépanations crâniennes ne sont pas les seules interventions pratiquées à l'époque préhistorique d o n t n o u s ayions connaissance.

U n e pratique assez r é p a n d u e , p u i s q u ' o n la retrouve n o n seulement en E u r o p e mais également en Afrique, en A m é r i q u e et en Australie, est l'amputation de doigts. U n très bel exemple nous en est fourni par u n e peinture rupestre découverte dans la grotte de Gargas, près du village d'Aventignan, à 65 k m de T o u l o u s e , et qui date du Paléolithique tardif, environ 7 0 0 0 ans avant notre ère. O n peut, presque à c o u p sûr, affirmer que ces a m p u t a t i o n s n'étaient pas pratiquées dans u n b u t thérapeutique, par exemple à la suite d'une blessure p r o v o q u é e par u n a n i m a l ou p e n d a n t la chasse. En effet, elles sont presque c o n s t a m m e n t limitées aux deux premières phalanges, et souvent au niveau de tous les doigts de la main. Cette régularité de l'aspect a n a t o m i q u e est curieusement impressionnante si l'on songe à la distance gigantesque qui sépare les divers points où on a découvert ces témoignages. En revanche, on peut penser qu'il s'agit soit d'un geste rituel, q u o i q u e bien mystérieux p o u r nous, soit peut-être d ' u n châtiment appliqué en punition d ' u n crime. En tous cas, ces a m p u t a t i o n s de phalanges ou de doigts étaient bien des opérations chirurgicales exécutées selon les règles, en dépit des m o y e n s disponibles. Très r é c e m m e n t , à la fin de 1970, des savants soviétiques ont trouvé une preuve de l'art de l'orthopédie pratiquée il y a plusieurs millénaires. D a n s la province du Kazakhstan, des fouilles ont mis à j o u r u n squelette de femme qui présente u n e a m p u t a t i o n du pied gauche, ce qui est déjà en soi u n e intervention majeure ; mais, fait plus troublant encore, ce pied avait été remplacé p a r u n e prothèse façonné dans u n e patte de bélier. L ' e x a m e n radiographique de la pièce a révélé des signes de consolidation, d o n c l'opération avait été c o u r o n n é e de succès, et la patiente avait vécu plusieurs années avec son m e m b r e artificiel. O r ceci se passait il y a environ 2 300 ans. Dentisterie Certains gestes de dentisterie semblent avoir été également connus de nos lointains précurseurs : la célèbre mâchoire découverte à Ehringsdorf, près de W e i m a r , porte la trace de l'avulsion de deux incisives, certainem e n t à la suite d ' u n choc. O n a aussi trouvé au J a p o n quelques crânes p o r t a n t des mutilations dentaires artificielles, et des dents limées de la m a i n de l ' h o m m e . Dès l'ère néolithique, o n extrayait des dents malades, si on ne pouvait encore les soigner. Rééducation Lés interventions chirurgicales semblent bien avoir fait, c o m m e de nos j o u r s , l'objet de certaines pratiques de rééducation post-opératoire.

En effet, o n constate souvent, sur les surfaces articulaires abrasées, l'existence de véritables néo-facettes formées graduellement aux dépens de l'os privé de son cartilage. Ces petites facettes sont polies, voire éburnées, semblables à du m a r b r e , résultat qui n ' a p u être o b t e n u que grâce à la mobilisation volontaire de l'articulation m a l a d e , en dépit de la douleur p r o v o q u é e p a r cette m a n œ u v r e . Si l'on considère que, chez nos c o n t e m p o r a i n s , cette douleur entraîne plutôt, c o m m e conséquence, l'immobilité plus ou m o i n s voulue qui finit p a r se solder p a r u n e ankylose partielle ou totale, on ne peut q u ' a d m i r e r le courage des H o m m e s préhistoriques qui s'imposaient une discipline rigoureuse aboutissant, à force de volonté et de persévérance, à sauvegarder la mobilité de leurs articulations menacées p a r la raideur et l'ankylose à la suite de lésions dégénératives ou post-traumatiques. Le véritable « rodage » des surfaces osseuses abrasées finissait par réaliser une véritable arthroplastie spontanée. Les exemples ne m a n q u e n t pas, et ils sont très démonstratifs : dans le gisement de Taforalt, les genoux d ' u n h o m m e portent les stigmates d ' u n e arthrose fémoro-rotulienne bilatérale (vraisemblablement à la suite d ' u n e subluxation congénitale de la rotule) m a r q u é e p a r la présence de stries verticales de frottement sur la rotule et la trochlée du fémur ayant entraîné la formation d ' u n e nouvelle surface de glissement, les zones osseuses privées de cartilage ayant été polies par la mobilisation active. Par ailleurs, nous avons déjà signalé p r é c é d e m m e n t le coude gauche de l ' H o m m e de Neandertal, qui présente des signes analogues. Il faut retenir de tout ceci que les habitants des cavernes faisaient preuve d'un courage extraordinaire p o u r se fabriquer tout seuls la « plastie » articulaire d o n t ils avaient besoin, tout seuls car les « rebouteux » ne sont nés que plus tardivement, et que leur mépris de la douleur était la conséquence obligatoire de la lutte p o u r la vie, objectif n u m é r o u n de ces individus. Cette nécessité a d o n c entraîné u n e récupération fonctionnelle souvent très i m p o r t a n t e et, c o m m e n o u s dirions aujourd'hui, permis la « réinsertion sociale » de ces blessés ou handicapés. Assistance para-médicale

Mais cet aspect de la rééducation et de la réhabilitation nous a m è n e à évoquer u n p r o b l è m e connexe, matérialisé p a r la découverte, dans le gisement de Taforalt, du squelette d ' u n e femme polytraumatisée, atteinte n o t a m m e n t d ' u n e fracture de la clavicule et de fractures des deux avantbras. T o u t e s ces lésions étaient cicatrisées e t consolidées, d o n c la blessée

avait survécu. Mais il est de toute évidence qu'elle ne pouvait procéder elle-même à la récolte de ses aliments, ni subvenir seule à ses besoins quotidiens. Il faut d o n c bien a d m e t t r e qu'elle fut aidée en cela par toute la c o m m u n a u t é , et cette simple constatation n o u s ouvre certaines perspectives : n o n seulement la tribu avait permis la survie d ' u n e b o u c h e inutile p o u r l'ensemble d u groupe, mais encore elle avait contribué activement à la sauver. Ainsi donc, c o m m e le reconnaît Dastugue, ces « sauvages », avaient « des rapports sociaux frappés a u coin d ' u n e affectivité que pourraient envier certains civilisés ». Quelques autres pratiques

J'ai déjà signalé que quelques m o m i e s faisaient partie d u « matériel » utilisable. Elles aussi, c o m m e les ossements, sont susceptibles de n o u s apporter quelques lumières sur certaines pratiques chirurgicales ou médicales de l'époque. Plusieurs cadavres portent des traces de perforations des lobes d'oreilles, dues sans a u c u n d o u t e à u n e visée esthétique, recherche qui s'est perpétuée j u s q u ' à notre époque. D ' a u t r e s corps, découverts en N u b i e et momifiés grâce à u n p h é n o m è n e naturel lié a u terrain, m o n t r e n t des signes évidents de circoncision rituelle. Enfin, je terminerai cette longue é n u m é r a t i o n p a r u n e petite énigme que je livre à votre méditation. U n e statuette d'argile de l'âge de la pierre porte devant les yeux « quelque chose » qui ressemble étrangement aux lunettes des Eskimos, faites de plaquettes de bois percées d'une étroite fente horizontale.

CONCLUSIONS Q u e peut-on, logiquement et h o n n ê t e m e n t , conclure a u terme de ce survol des « c o n n a i s s a n c e s médicales et p a r a - m é d i c a l e s » aux t e m p s préhistoriques ? Il n o u s faut, tout d'abord, partir des données classiques, qui n o u s enseignent que les peuplades qui vivaient à cette époque étaient pauvres et misérables, et sans a u c u n d o u t e peu actives, en dehors des obligations de la vie quotidienne (quête de la nourriture, recherche de compagnes,

défense et protection de l'espace vital et de la propriété), s o m m e toute d ' u n e vie végétative. O n imagine volontiers avoir affaire à de petits groupes h u m a i n s , à des tribus formées d'être arriérés, dégénérés, et p o u r ainsi dire de brutes encore partiellement animales, dénuées de la m o i n d r e intelligence, du m o i n d r e r u d i m e n t de pensée o u de sentiments tant soit peu « h u m a i n s ». Mais, s'il n o u s est aujourd'hui permis de nous éloigner de ces bases classiques, qui sont souvent des idées reçues, et de n o u s t o u r n e r vers la discipline médicale, nous t r o u v o n s des informations nouvelles que ni l'archéologie, ni la paléontologie, ni la géologie n ' a u r a i e n t p u n o u s offrir. L o r s q u ' o n se penche sur le p r o b l è m e de l'évolution de l ' H o m m e , on ne peut q u e se réjouir ou s'enthousiasmer q u a n d on découvre des témoignages indiscutables de la conservation de l'intelligence h u m a i n e , m ê m e lors des périodes les plus cruelles de misère matérielle ou physiologique. La Préhistoire est incontestablement u n e de ces périodes, mais il semble légitime d'imaginer, à la lumière des faits relatés, q u e , « les conditions é c o n o m i q u e s étant devenues meilleures, les descendants de ces pauvres peuplades mésolithiques aient p u très r a p i d e m e n t réaliser l'épanouissement de cette civilisation nouvelle à laquelle on a souvent d o n n é , et à juste titre, le n o m de révolution néolithique » (Dastugue). Précisément, les arguments pathologiques, et singulièrement paléopathologiques, n o u s a p p r e n n e n t que ces êtres primitifs, incultes, dénués de la m o i n d r e lueur d'intelligence, étaient capables de trépaner u n crâne, et que le patient survivait quelquefois, peut-être m ê m e souvent ! Essayons d o n c m a i n t e n a n t de faire le point. Les quelques faits rassemblés dans cette étude sont bien loin, certainement, de prétendre couvrir t o u t e la paléo-pathologie. U n t e m p s viendra peut-être o ù d'autres d o c u m e n t s seront mis à jour, mais ceux q u e n o u s possédons déjà se parent d ' u n e richesse b e a u c o u p plus considérable qu'il n'y paraît a u premier abord. U n de leurs mérites est de fournir u n e précieuse collaboration aux autres disciplines traitant de la Préhistoire et de n o u s permettre d'acquérir u n e vue plus complète et plus précise sur les précurseurs de l ' H o m o sapiens. Si c'était là le §eul service q u e puisse rendre la paléo-pathologie, ce ne serait pas u n mince service, et il vaudrait à lui seul q u ' o n le cultivât.

Elle nous a p p o r t e des lumières sur le m o d e de vie de nos ancêtres au travers de leurs maladies. Les perfectionnements et les ressources de la médecine c o n t e m p o r a i n e induiront encore de nouveaux progrès de cette médecine rétrospective et n o u s a m è n e r o n t peut-être à dégager la filiation de ces maladies avec les nôtres. Or, dès m a i n t e n a n t , si l'on porte quelque intérêt à cette pathologie du passé, on est obligatoirement frappé p a r sa ressemblance, presque son identité, avec celle du présent. Il ne faudrait pas, cependant, échafauder u n e théorie sur le caractère i m m u a b l e des maladies ; de multiples facteurs extérieurs ou organiques entrent en jeu p o u r modeler leur aspect et leur évolution. Mais t r o p de points c o m m u n s se font j o u r p o u r n o u s interdire de dresser u n e barrière entre la médecine d'aujourd'hui et celle de ces lointains millénaires. Si bien qu'il paraîtrait infiniment hasardeux de vouloir chercher à fixer une date d'apparition sur terre de telle maladie ou de telle autre. N o u s n'avons certainement pas en m a i n s toutes les cartes qui nous permettraient de poser le principe que les maladies sont aussi vieilles (sinon plus vieilles) q u e l'humanité ; nous les posséderons peutêtre u n jour... R e p r e n o n s quelques exemples. Il fut u n t e m p s où la syphilis héréditaire passait p o u r expliquer tous les désordres observés sur le squelette ; on la considérait c o m m e une découverte nouvelle, et p o u r t a n t certains ossements préhistoriques en portent les stigmates. Les lésions dues au r h u m a t i s m e chronique, généralement classées p a r m i les rançons de la civilisation, existaient sur des squelettes vieux de dizaines de millénaires. P o u r t a n t , ne d e m a n d o n s pas à la paléo-pathologie plus qu'elle ne peut n o u s donner. Il faut se défier des conceptions t r o p hâtivement et aveuglément acceptées, retenir ce qui mérite de l'être en a t t e n d a n t de nouveaux d o c u m e n t s ou de nouvelles preuves et, malgré l'enthousiasme que pourrait entraîner l'étude de faits souvent peu ou m a l connus, « i l importe de raison garder ».