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RÉGION

LE COURRIER
SAMEDI 20 JUILLET 2013

Dans l’antichambre des réparateurs
APPAREILS ÉLECTRONIQUES • Passionnés, anticonsuméristes, certains spécialistes réparent tout ce qui
peut l’être. Plongée dans l’univers de ceux qui luttent contre l’obsolescence programmée.

en e Rie s n erd p
PAULINE CANCELA

LES DÉPUTÉS PEU SENSIBLES
La désuétude programmée n’est pas facile à combattre. Mais les solutions pour la brider existent, ainsi que le groupe Europe écologie-les Verts l’a soutenu à l’Assemblée nationale française. Mais, début juillet, le train de mesures que les écologistes ont proposé d’inclure dans la loi Consommation n’a pas passé la rampe. Elles visaient à allonger la durée de vie des produits et à permettre leur réparation. Elles se développent sur trois axes: la création d’un «délit d’obsolescence programmée» –€ qui permettrait de saisir la justice€ –, l’allongement des délais de garantie et finalement l’accès aux pièces détachées pendant dix ans. Mais le parlement s’est contenté de mettre en place un groupe de travail sur la question. «Exit l’obsolescence programmée: le terme n’est pas mentionné une seule fois dans le projet de loi [...] La fabrication de biens de consommation volontairement promis à une usure rapide a pourtant des impacts majeurs en termes de production de déchets, et d’emplois dans le secteur de la réparation. Mais les parlementaires n’ont semble-t-il pas eu à cœur de froisser les industriels», écrit bastamag.net. En Suisse, les Verts font des propositions similaires dans le débat public, sans grand succès jusqu’à maintenant. PCA

Du kit de réparation aux tutoriels vidéo en passant par les innombrables forums de discussion, l’amateur de bidouille a l’embarras du choix. Internet a décuplé le pouvoir des geeks en tout genre, passionnés par l’électronique ou résolument anticonsuméristes. Parmi eux, quelques perles rares n’ont pas attendu l’essor du net pour mettre leurs mains dans le cambouis. Contre le gaspillage ou par souci d’économie, ces spécialistes de la récup’ réparent tout, lorsqu’ils le peuvent (lire ci-dessous). Leurs ateliers font office de véritables institutions qui marchent grâce au bouche à oreille. Visite. Informatika, à Genève, est une curiosité touristique en soi. On s’y invite comme au café, où se mélangent inconnus, amis et habitués. Les clients ont l’habitude de s’entasser dans cette immense forêt d’ordinateurs portables savamment empilés. Le «génie» des lieux, PierreAlain Dallinge, y règne en maître depuis dix-sept ans. On l’appelle ainsi car il a des doigts de fée, maniant aussi bien la tour d’un vieux PC qu’une mini vis de téléphone portable. «Quand j’ai commencé, il n’y avait pas tous ces smartphones. Aujourd’hui, je change une vitre de iPhone les yeux fermés», s’exclame l’homme en blouse blanche. Et à raison: le temps de la discussion et l’affaire est pliée. Satisfait, le client est un coutumier: «Je suis contre la consommation, lancet-il. Tant qu’un objet est réparable et qu’il correspond à mes besoins, il n’y a aucune raison de le jeter.» D’autant qu’ici les prix sont sans commune mesure avec ceux proposés par les grandes surfaces, «pour autant que celles-ci veuillent bien faire une réparation et pas simplement vous vendre un appareil neuf», précise M. Dallinge.

Les services après-vente seraient plus proches de la filouterie qu’autre chose, estime Pierre-Alain Dallinge, qui dispose de ces doigts de fée qui parviennent à repousser la «mort programmée» de nos appareils. JEAN-PATRICK DI SILVESTRO
quartiers dans un magasin de disques, draine dix à vingt-cinq clients par jour. Compter entre 90 et 240 francs pour réparer un téléphone intelligent. «On fait jusqu’à dix iPhones par jour, essentiellement des vitres cassées», raconte son fondateur, Didier Séverin. Il s’agit d’un vrai travail d’orfèvre car, de plus en plus petites, les machines ne comptent même plus de vis. Tout est soudé. Accueillant, Ghaffar Qureshi, est arrivé du Pakistan il y a trente ans. Plus motivé que jamais, il est intarissable question récup. Chez lui, les reliques de machines à café trônent en bonne place au milieu des lecteurs de cassettes VHS et haut-parleurs rutilants. Qu’importe le désordre ambiant, lui s’y retrouve. Dans l’arrière-boutique d’Ecotechnic, une impressionnante collection de bric et de broc a élu domicile: bouchons, voyants, tuyau, manivelle, vis, câbles... tout est bon à prendre. «Cela peut resservir, on ne sait jamais. Prenons les vieux chargeurs: j’en vends plusieurs par jour», indique Ghaffar Qureshi. La conservation des pièces de rechange, issues d’appareil définitivement morts, est essentielle. Sans cela, la philosophie serait compliquée à mettre en pratique, car il est difficile de trouver certains modèles. «Il y a des fournisseurs qui n’entrent pas en matière, même pour un bouchon de fer à repasser. Tout doit passer par eux. Or lorsqu’ils font un devis, on reçoit chaque fois le même texte pour des marques différentes!», explique celui qui dit réparer tout de même mille appareils par mois.

Qualité dégradée
Les services après-vente seraient plus proches de la filouterie qu’autre chose, abonde Pierre-Alain Dallinge, qui se frotte aux lave-linges de temps à autre. «Pour changer deux condensateurs à 1,5 franc pièce sur une machine à laver, on a demandé 300 francs à un client. Je le lui ai fait pour vingt-cinq francs...» Sur son site internet, La Bonne Combine de Prilly (VD) détaille un autre exemple tout aussi éloquent. Grâce à un kit de réparation trouvé sur le net , une imprimante a été arrangée pour 40 francs. Ceci alors que deux ateliers de réparation de la

Collection de bric et de broc
«L’idée est de rendre service tout en contribuant le moins possible à la surconsommation ambiante et de soulager, peutêtre, les ouvriers exploités de Foxconn*.» C’est cette lutte contre le gaspillage qui motive Ecotechnic, également dans le quartier. Toasters, radios, frigidaires, il n’y a pas mieux que ce petit magasin expert de l’électroménager, dixit son propriétaire.

marque ont estimé le prix de l’opération entre 300 et 900 francs et suggéré de racheter un nouveau modèle pour un simple défaut d’impression! Tout concourt donc à s’adresser à ces réparateurs externes. «Faire durer un appareil deux fois plus longtemps, c’est générer deux fois moins de déchets», rappelle Christophe Inaebnit, codirecteur de la boîte vaudoise. Quant à ceux-ci, chacun a sa technique. Via des associations, certains envoient les reliquats à l’étranger pour être réutilisés aux mêmes fins sur place. D’autres préfèrent s’en tenir aux filières de revalorisa-

tion de déchets suisses SENS (électroménager) et SWICO (électronique de loisir). En vingt ans, la qualité des engins électroniques s’est beaucoup dégradée, constatent les experts que nous avons rencontrés. La plupart sont bons à jeter après quelques mois d’utilisation. S’il faut parfois y mettre le prix, disent-ils, c’est une raison de plus pour garder son vieux Moulinex, «démodé mais costaud». I
*Foxconn (Taïwan) est le plus gros fabricant de matériel informatique au monde. Il fournit notamment Apple, Dell, Samsung ou encore Microsoft.

Dix iPhones par jour
A un jet de pierre, Informatika a un concurrent spécialiste de la célèbre marque à la pomme. Podspital, littéralement hôpital pour iPods, a d’ailleurs dû baisser ses prix pour rester compétitif. L’enseigne, qui a ses

Rien ne se perd! (3/8)
Cet été, Le Courrier scrutera les poubelles. Ce qui y finit mais aussi ce qu’on leur épargne, à force d’ingéniosité et souvent de persévérance. Symbole d’un monde consumériste, l’objet, le produit peuvent aussi être renaissance, contestation, réparation. CO

Le fléau de l’obsolescence programmée
Techniquement, tout, ou presque, se répare. Et c’est le meilleur moyen, sinon le seul, de lutter contre l’obsolescence dont sont affectés la majorité des produits mis sur le marché, insistent les spécialistes de la réparation. Car c’est elle qui pousse le consommateur à racheter un bien au bout de quelques années seulement, alors qu’il est encore utilisable. Cette logique est à son comble aujourd’hui, avec l’avalanche des smartphones et autres tablettes tactiles à la durée de vie très limitée. L’usure commerciale comporte un volet éminemment psychologique, sous la forme du matraquage publicitaire par exemple, et bien sûr technique, dû aux évolutions technologiques – en termes d’économies d’énergie par exemple. Lorsqu’elle est «programmée», l’obsolescence est le fait des fabricants eux-mêmes qui souhaitent vendre toujours plus selon des cycles de plus en plus courts. Cette stratégie n’est pas neuve puisqu’elle est née dans les années 1930, à l’époque où les éco-

nomistes recherchaient un remède à la crise. «Dans les années 1960, les premiers appareils électroménagers étaient indestructibles et valaient leur pesant d’or, raconte Christophe Inaebnit codirecteur de La Bonne Combine à Prilly (VD). Une fois toute la planète équipée, il a bien fallu trouver comment continuer à vendre.»
Un exemple phare a traversé les âges, celui du bas nylon, si solide en 1950 que les ventes se sont effondrées. On en a vite recréés d’autres qui n’ont dès lors plus cessé de filer. Aujourd’hui, les développeurs ont différents stratagèmes pour réduire techniquement la durée de vie ou d’utilisation d’un produit électronique. Le plus répandu consiste à intégrer les batteries. Collées ou soudées, elles deviennent irremplaçables au moment de rendre l’âme, forçant l’utilisateur à changer d’appareil. La faible disponibilité des pièces détachées constitue un autre frein technique contre lequel les réparateurs de tous poils luttent tant bien que

mal. Ces dernières sont souvent vendues à un prix élevé, sans rapport avec le coût effectif de leur fabrication. Cela entraîne des devis de réparation dissuasifs et force indirectement à l’achat d’articles neufs. Pire, certaines pièces n’existent simplement pas, comme le relève M. Inaebnit. «Certains fournisseurs ne s’embarrassent pas d’un stock de pièces. S’il s’agit le plus souvent de ‘colleurs d’étiquettes’, ces importateurs qui changent tout le temps de nom, de plus en plus de marques célèbres ont cédé à cette technique, en tout cas sur l’entrée de gamme.» Avec le développement des connaissances en termes de matériaux, les fabricants peuvent déterminer de manière assez précise la durée de vie d’une pièce donnée, à l’aide de tout petits logiciels notamment. «On ne peut pas exclure que des appareils électroniques, qui ont tous une puce, soient dotés de programmes visant à les arrêter au bout d’un temps donné», poursuit l’électronicien. C’est le cas de certaines imprimantes, dont les cartouches sont dotées d’une

puce qui décompte les copies, peu importe l’état de l’encre.
Avec les smartphones et tablettes, qui fonctionnent à l’aide de systèmes d’exploitation (iOS, Android, Windows, Linux, etc.), l’obsolescence logicielle a pris l’ascenseur. Les mises à jour de ces systèmes sont régulièrement bridées et uniquement compatibles avec les toutes dernières générations d’appareils. «Un MacBook est increvable, mais on ne peut pas y installer les derniers systèmes d’exploitation. D’autres machines ne sont juste pas outillées pour regarder des vidéos en streaming sur le net», note Didier Séverin de Podspital à Genève. Mais le frein le plus important reste l’être humain, selon lui, aidé par la course effrénée que se livrent les opérateurs de la téléphonie mobile. «On a un peu perdu de vue la valeur d’un engin électronique. Il est temps de se poser des questions.» PCA
Source: www.amisdelaterre.org