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Dossier : 201434 Fichier : Comm79 Date : 4/5/2006 Heure : 14 : 53 Page : 319

Jean Bessière

Littérature : l’œuvre document
et la communication de l’ignorance
d’une archéologie (Daniel Defoe)
et d’une illustration (Norman Mailer)

Considérer Norman Mailer en allant de Defoe à Norman Mailer n’est
que dire l’actualité constante de l’œuvre littéraire document, qui est
autant l’œuvre qui expose les conditions du nommable que le fait d’être
selon un document et de se donner comme un document.

I. RÉALISME, ŒUVRE DOCUMENT,
MIMESIS DE L’INFORMATION

L’œuvre littéraire qui se donne comme un document est usuellement
définie selon un jeu génétique – elle porte l’explicite du passage du document à la réalisation littéraire – et selon un jeu poïétique – elle se construit
comme l’exposition d’un document. Se tenir à cette double caractérisation, la plus fréquente donc lorsqu’on dit l’œuvre littéraire document,
revient à rester dans le cadre d’une identification qui double, de fait, ce
qui se dit tout aussi fréquemment du réalisme en littérature. Cela se
reformule en un jeu de parallélisme : l’œuvre fait la correspondance de
sa lettre et de celle du document, comme le réalisme, ainsi qu’il a été dit,
fait lire la correspondance du mot et de la chose 1. Ces deux correspondances supposent à la fois le jeu génétique – sans celui-ci, l’hypothèse de
la correspondance ne pourrait pas être faite – et le jeu poïétique, qui se
définit de manière spécifique : l’œuvre se construit de telle manière que
cette correspondance apparaisse comme ce qui permet l’identification de
cette même œuvre selon un effet de document – il faut dire cet effet
puisque l’œuvre n’est pas le document –, ou selon un effet de réel – il
faut dire cet effet de réel puisque, si identifié et si attesté que soit l’objet
que se donne l’œuvre, celle-ci ne peut se confondre avec la seule désignation explicite de cet objet. Ces remarques se disent autrement, en deux
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exclut que le rappel d’un lien de l’œuvre à une perspective littéraire réaliste soit tenu pour nécessaire. qui sont leurs conditions. Il est tout aussi inévitable de répéter que l’œuvre réaliste ne se donne que rarement pour un explicite document. Ces caractérisations parallèles de l’œuvre littéraire document et de l’œuvre littéraire réaliste valent cependant moins par elles-mêmes que par ce qu’elles impliquent. Ces remarques ont pour confirmation et pour illustration l’identification littéraire d’écrits journalistiques. telles qu’elles sont usuellement 320 . D’autre part. suivant un double mouvement. de manière plus contemporaine. Il est inévitable de citer Defoe. cette différenciation et cette comparaison sont ceux dont témoigne l’histoire littéraire. par le calcul. Ce trait commun. Norman Mailer. et l’apparentement explicite de l’œuvre à des sources documentaires ou journalistiques.Dossier : 201434 Fichier : Comm79 Date : 4/5/2006 Heure : 14 : 53 Page : 320 Jean Bessière temps. Ces caractérisations parallèles impliquent à la fois un trait commun des deux types d’œuvre et une différenciation de chacun des types. Vaudraient-elles par elles-mêmes qu’il faudrait conclure à l’implication ou à l’indissociable constants du document et du réalisme. Cette comparaison permet de définir spécifiquement l’œuvre littéraire document. D’une part. Il se note à ce moment de l’argumentation : l’œuvre littéraire document. de témoignages ou de rapports sociologiques – ainsi d’Albert Londres et d’Oscar Lewis –. l’affirmation que l’œuvre peut être document selon une proximité avec le journalisme ou avec le rapport sociologique. que serait l’œuvre. telle réalité – sans entendre rien ajouter à la présentation même de cette référence. les hypothèses de l’exposition du document ou du réel. est une œuvre réaliste . Or il suffit de noter ce qui est évident : l’œuvre réaliste ne se donne que rarement pour un explicite document – pas même les œuvres du grand réalisme du XIXe siècle. qui ne peut être dissociée d’une comparaison de l’œuvre document avec l’œuvre qui se donne pour seulement réaliste. le réalisme littéraire moderne se constitue en une manière indissociable du document. de la différenciation et de la comparaison. elle ne l’est pas cependant selon les implications complètes de la poétique et de l’esthétique réalistes. Gabriel García Márquez. bien que l’œuvre document soit inévitablement réaliste. autrement dit selon une proximité avec la présentation de l’information. particulièrement dans les années 1960 et 1970 – il suffit de rappeler Truman Capote. Il y a là la certitude du trait commun. par l’artifice. Il y a là la certitude de la différenciation. sauf à ce que le document auquel elle s’identifie soit contesté. Premier temps : cet effet de document et cet effet de réel ne se lisent pas nécessairement comme ce qui met en cause. Deuxième temps : l’œuvre se donne comme ce qui répète ce qu’elle tient pour sa propre référence – le document.

l’objet de la référence. Dans cette distinction d’une mimesis de l’information et d’une mimesis de la référenciation jouent deux autodéfinitions de l’œuvre. sa propre maîtrise et sa propre illimitation. à tel objet. selon le droit qu’elle s’accorde de dire ou de ne pas dire tel objet. cette citation fait événement au sein du connu et dispose nouvellement ce connu. l’œuvre littéraire document se donne selon un témoin et pour un témoignage. par son jeu cognitif. Elle est individuée par ce principe et elle figure cet objet. D’une part. il est une différence essentielle. Ainsi l’autodéfinition de l’œuvre selon la mimesis de l’information se lit-elle comme celle de l’œuvre qui. elles sont entièrement dépendantes des perspectives cognitives qui fondent l’exercice de la référenciation. Cette différence se traduit banalement. tel langage. une mimesis de la référenciation. par cette mimesis. et comme la postface à The Executioner’s Song 3 de Norman Mailer le note finale321 . Comme l’atteste la remarquable préface de Daniel Defoe à The Storm 2. Cela fait les deux autodéfinitions de l’œuvre et leur trait commun. Ainsi l’autodéfinition de l’œuvre selon la mimesis de la référenciation se lit-elle comme celle de l’œuvre qui figure explicitement la limite de la référence.Dossier : 201434 Fichier : Comm79 Date : 4/5/2006 Heure : 14 : 53 Page : 321 L’œuvre document et la communication de l’ignorance comprises depuis le XVIIIe siècle. L’œuvre littéraire document dispose une mimesis de l’information . Mimesis de l’information : l’œuvre littéraire document n’utilise des documents et ne se donne pour un document que dans la mesure où elle assimile ce document et s’assimile elle-même à de l’information. l’œuvre réaliste. puisqu’elle expose. et cependant s’identifie entièrement à l’information qu’elle retient. Mimesis de la référenciation : la poétique et l’esthétique réalistes sont celles de l’imitation du jeu linguistique qui désigne. de le dire ou de ne pas le dire suivant tels mots. à la fois se donne pleinement pour elle-même. Dans le cas de la mimesis de la référenciation. l’œuvre illimite son pouvoir d’aller selon la limite et selon la figuration de son objet – ce que Flaubert a formulé en notant qu’« il y a trop de mots pour dire les choses de ce monde ». Dans le cas de chaque mimesis. Cela est confirmé par le jeu cognitif du réalisme : il assigne des identités et des savoirs au réel et à ses représentations. Cependant. L’œuvre réaliste à la fois reconnaît l’objet de sa référence et décide de sa référence suivant cette possibilité qu’elle a de toujours assigner du langage. établit une référence . selon elle-même. à la citation d’un fait – à la manière du fait de l’information. l’œuvre n’illimite pas son pouvoir d’aller selon la limite et selon la figuration de son objet : l’œuvre littéraire document ne se donne que pour la répétition de l’information – c’est pourquoi l’on peut dire que l’œuvre reprend le document et qu’elle est elle-même un document. l’œuvre se reconnaît un principe limitant – l’objet de l’information. Dans le cas de la mimesis de l’information.

322 . Au sein du champ littéraire moderne. par elle-même. l’œuvre littéraire document apparaît comme un redoublement de l’effet de référence : elle désigne un document . ŒUVRE LITTÉRAIRE DOCUMENT ET DÉFAUT D’AUTOTRANSCENDANCE Contrairement aux thèses qui sont formulées le plus fréquemment à propos des œuvres littéraires documents. Il faut répéter Defoe. l’exacte et unique illustration de l’alliance de l’autonomie de l’œuvre et de sa pertinence selon le monde – cette alliance que Daniel Defoe dit par l’indication de l’universel que porte l’œuvre parce qu’elle est document. leur réalisme sont gagés sur le document. Ce réalisme moderne ne peut s’établir et ouvrir à des perspectives cognitives que si l’objet qu’il se donne apparaît d’abord débarrassé de ce qui empêche qu’il soit reconnu pour lui-même. elle est cela qui peut être désigné comme un document. qui peut être menée de bien des manières. dans l’histoire littéraire moderne. un document. il convient de marquer : parce qu’elle se donne un objet. et ne les distingue pas de tous les autres moyens dont dispose l’œuvre pour établir le vraisemblable et se donner comme vraie.Dossier : 201434 Fichier : Comm79 Date : 4/5/2006 Heure : 14 : 53 Page : 322 Jean Bessière ment dans les mêmes termes. On a ainsi deux ponctuations exemplaires de l’histoire littéraire par l’œuvre document. Ces remarques reviennent à souligner que l’œuvre littéraire document est. il ne suffit pas pour les définir de souligner que leur vérité et. elle expose son entière dépendance à l’information que constitue le document qu’elle cite et son autonomie – elle constitue. La mimesis de l’information apparaît exactement fonctionnelle. le reconnaît comme un document. Il faut répéter les œuvres documents des années 1960-1970. cette œuvre dit qu’elle ne contient que la vérité des faits et qu’elle est par là universelle. aussi bien au moment de l’établissement du réalisme moderne qu’au moment de sa critique. et se présente elle-même comme un document. La critique de ce réalisme. c’est-à-dire comme un objet qui est une information. Une telle définition assimile le document ou la forme du document qu’expose l’œuvre à un simple moyen de la vraisemblance ou de l’assertion d’une vérité. À l’inverse. qu’illustre particulièrement l’époque contemporaine. le construit comme son objet. II. l’œuvre document apparaît de manière spécifique comme l’œuvre de la vérité : parce qu’elle est la mimesis de l’information. en conséquence. l’est nécessairement selon la récusation de ce qui fait du réalisme sa propre convention – cette convention qui est impliquée dans le jeu cognitif et qui amoindrit ou efface le jeu informatif constitutif du réalisme.

celles relatives aux règles et aux pratiques du système judiciaire américain. elles sont explicitement celles du document. La même remarque vaut pour la description de la grande peste de Londres. dans The Executioner’s Song. une série d’événements. Ainsi Daniel Defoe distingue-t-il la caractérisation essentielle ou générale de la tempête – le savoir d’une tempête et de toute tempête – de ses effets. La tempête et la peste font événement et constituent. La forme du rapport permet de donner l’œuvre comme un document. The Storm et A Journal of the Plague Year 4. entreprend-il l’évocation d’un cas qui engage des perspectives géné323 . par le long fait divers et ses suites judiciaires qu’il rapporte. se donnent comme des rapports. leur moment de découverte. mais une partie du jeu de l’information dans l’information. elle-même singularité. Mais le savoir essentiel de la tempête. ne dissocie pas la citation explicite de documents et la présentation de son vaste récit de la condamnation et de l’exécution d’un meurtrier comme un document. journalistique. celles relatives au climat d’une région (The Storm). Rapporter ces enquêtes suppose de rapporter leur mouvement. Dire un événement et la singularité qu’il constitue – un meurtre et un meurtrier qui exige d’être exécuté –. n’est que celui de cette tempête. en elles-mêmes. de toute tempête. Cette découverte n’est pas une découverte pour elle-même. en conséquence. quelles que soient les perspectives cognitives que présente l’œuvre. politique. Ainsi Norman Mailer. équivaut au même jeu. qui témoigne de documents parce qu’elle est présentée comme identique à ces documents. et les enquêtes judiciaire. n’entend pas donner les faits et les documents qu’elle cite comme ce qu’elle révèle. elles sont explicitement rapportées au document. à la poïétique et au jeu du réalisme que ceux-ci portent dès lors qu’ils se construisent selon la mise en évidence de la possibilité de la référence. mais leur exposition. Dans le cas de l’œuvre littéraire document. Ils font singularité et ils sont citables dans une œuvre qui fait.Dossier : 201434 Fichier : Comm79 Date : 4/5/2006 Heure : 14 : 53 Page : 323 L’œuvre document et la communication de l’ignorance Ce redoublement explique que les romans de Daniel Defoe. information au sein d’un certain nombre de données. parce qu’elle n’est pas dissociable d’un récit. Ce redoublement fait comprendre que l’œuvre littéraire document n’entend rien révéler. les événements qui le forment. Ce même redoublement explique que Norman Mailer. Ces faits sont manifestement disponibles. Ils font événement. Elles se disent suivant les informations que constituent cet événement et leurs événements. qui vont eux-mêmes selon la présentation de documents et selon des récits. ne serait-ce que par leur magnitude. en même temps qu’elle fait droit. Elle n’est pas un exercice de connaissance de ses propres objets. Quelles que soient les techniques propres de cette même œuvre. de récits. celles relatives aux épidémies et à la vie d’une cité (A Journal of the Plague Year). autrement dit. qui sont spécifiques. Cela fait la possibilité des récits.

des données journalistiques et judiciaires – autant de données attestées –. il n’est pas l’occasion d’une inscription dans un autre jeu – explicitement argumentatif. aucune reprise interprétative. De la même manière. l’œuvre ne dessine aucune autotranscendance. explicitement fictionnel. faut-il comprendre –. de lui-même. et est sa propre totalité dans la fidélité aux documents. bien qu’il soit citation de documents. dans les documents qui leur sont attachés. argumentative. L’alliance spécifique du document et du réalisme. d’empêcher que l’œuvre devienne plus qu’un jeu de présentation. et morales puisque le roman est selon le cas que constitue un condamné à mort qui exige d’être exécuté. De plus. en ne dissociant pas développement de son propre récit. documents et assertion de la vérité des faits. The Executioner’s Song se présente comme l’évidence de ce document qui n’implique. en conséquence. De la même manière. mais de limiter l’inférence et la généralisation cognitives que celui-ci porte. Par le redoublement du jeu de la référence au document. il vaut. comme ce qui ne forme pas un passage du document par l’œuvre – cela exclut que celle-ci s’identifie à une fiction ou qu’elle induise des perspectives cognitives qui pourraient rendre compte d’elle. incluses dans ces faits mêmes. Chaque fois. le fait que celles-ci portent leur propre argument et leurs propres questions empêchent que l’œuvre en fasse les moyens de généralisations et de jeux d’inférences qui la passent. dans The Executioner’s Song. attachée à ce récit.Dossier : 201434 Fichier : Comm79 Date : 4/5/2006 Heure : 14 : 53 Page : 324 Jean Bessière rales – culturelles puisque le roman est un roman suivant les traits culturels convenus de la géographie des États-Unis. L’œuvre n’est document qu’à donner le document qu’elle exemplifie et. Ces perspectives ne sont cependant que selon la lettre des faits. Norman Mailer. à cause du redoublement caractéristique de l’œuvre documentaire. que Daniel Defoe donne à lire et qui définit un des moyens d’établir le réalisme moderne. identifie l’œuvre littéraire document à un ensemble clos et autonome. dans The Executioner’s Song. C’est bien ainsi que se donnent ces romans de Daniel Defoe : le document est la référence . 324 . elle-même comme ce qui se suffit et comme ce qui ne porte pas d’appel d’argumentation ou d’interprétation – au sein de l’œuvre. est celle de toute œuvre documentaire. l’alliance stricte du développement du récit et des témoignages. Elle permet non pas de confirmer essentiellement le réalisme. pour lui-même – c’est cela son autonomie.

elle implique une ignorance – celle de ces données que porte le document et qu’elle porte elle-même – . elle ne pourrait se donner comme un document. et d’ajouter que la distance temporelle de l’œuvre à l’événement et aux documents ne change rien à ces faits du connu et du documenté – The Storm est publié une année après cette tempête et A Journal of the Plague Year presque soixante ans après la grande peste. comme informative : comme le fait le document. Le paradoxe se formule : « l’œuvre est une communication de l’ignorance 5 ». Cela fait un paradoxe essentiel. Il suffit. ce savoir est cependant entièrement identifiable à la présentation que constitue l’œuvre – il est le savoir de l’œuvre qui suppose l’ignorance de tout savoir antécédent. l’œuvre. SINGULARITÉ ET COMMUNICATION DE L’IGNORANCE Parce que l’œuvre littéraire document se donne à la fois pour ce qui reprend le document et pour ce qui constitue un document. encore indisso325 . en se donnant comme la présentation de documents disponibles qui sont autant d’attestations d’événements et autant d’informations.Dossier : 201434 Fichier : Comm79 Date : 4/5/2006 Heure : 14 : 53 Page : 325 L’œuvre document et la communication de l’ignorance III. de noter. de The Storm et de A Journal of the Plague Year à The Executioner’s Song. D’autre part. se tient au caractère informatif du document et se définit essentiellement par le même caractère informatif. D’une part. Ce paradoxe est la condition pour qu’elle se donne comme un document en même temps qu’elle présente un document. l’œuvre se caractérise. elle n’outrepasse pas la singularité du document : la présentation du document se veut elle-même document. à la manière du document. indissociable de la communication de l’ignorance. bien que cette connaissance soit sa condition. ŒUVRE LITTÉRAIRE DOCUMENT. pour qu’elle se donne adéquate à ces documents. que la tempête des 26 et 27 novembre 1703 est connue et documentée. ainsi que l’est la grande peste de 1665. en se donnant comme document. Cela fait une seconde dualité. l’œuvre document présente ce qui est su – elle vient après des rapports documentaires qui n’avaient pas d’intention littéraire. cette œuvre est entièrement identifiable au savoir qu’elle expose et qui est un savoir public . sans la supposition de cette ignorance. suivant ce paradoxe. D’une part. l’œuvre répète le connu. C’est là reformuler la mimesis de l’information : en n’outrepassant pas la singularité du document. des documents. selon des documents. D’autre part. à propos de Defoe. Elle se donne cependant pour singulière au sens où elle ne fait pas nécessairement reconnaître comme sa condition d’écriture ou de lecture la connaissance de ces rapports antécédents. quelle que soit sa poïesis spécifique. sur ce point. On va. lors même qu’elle traite du connu et du documenté. Cela fait une première dualité.

est congruente avec le fait que celle-ci donne le document qu’elle exemplifie et elle-même comme ce qui se suffit et comme ce qui n’appelle pas. non pas suivant le simple jeu de la répétition. qui ne dispose pas le dehors de ce su. mais suivant tel savoir qui institue telle ignorance ou qui fait la question de la possibilité de telle ignorance. Cette communication de l’ignorance. Cela veut encore dire qu’il est vain de répéter les conditions d’un savoir. Par ces dualités. Par quoi la communication de l’ignorance est aussi l’interrogation de ce savoir. à laquelle elle rapporte les représentations et les discours sociaux qui ont cours. Par quoi l’on dit la mimesis de l’information. Tout énoncé que propose une œuvre littéraire document est un énoncé de statut double. par soi. Elle retient paradoxalement le document connu comme de l’information. L’énoncé. ce qui présente un objet. sans que ces dualités soient défaites. c’est soumettre ce connu à la question de son impensé – la mimesis de l’information est indissociable d’un questionnement qui ne porte pas sur le document mais sur la culture qui a fait de ce document son savoir. des paradigmes qui le définissent. du déjà-dit. un sujet. figure la totalité possible de ses implications communicationnelles. des rapports antécédents. par cette communication de l’ignorance. qui est indissociable de l’identification à l’information que se reconnaît l’œuvre littéraire document. l’œuvre littéraire document se donne à la fois pour un document et pour de l’information .Dossier : 201434 Fichier : Comm79 Date : 4/5/2006 Heure : 14 : 53 Page : 326 Jean Bessière ciable de la communication de l’ignorance. une action. IV. Il figure aussi la possibilité de dire dans la masse du déjà-su. Présenter sous le sceau de l’ignorance ce qui est connu. 326 . AUTOPOÏESIS DE L’INFORMATION ET COMMUNICATION DE L’IGNORANCE L’œuvre littéraire document fait de l’ignorance une donnée constitutive de sa présentation. ŒUVRE LITTÉRAIRE DOCUMENT. donner du nouveau. non pas suivant le simple partage d’un savoir et d’une ignorance. elle est la répétition et la figuration de ce qui fait l’information : donner des nouvelles. Il faut comprendre : cette œuvre considère des documents et le contexte qu’ils font pour aller de ce contexte à l’information. POÏESIS. des perspectives cognitives. La communication de l’ignorance est un jeu à l’intérieur du su. des représentations et des discours sociaux qui ont cours. d’argumentation ou d’interprétation. Ainsi s’explique que l’œuvre puisse livrer ses sources. mais travaille le non-réfléchi de ce su. Il n’est pas seulement ce qui répète telles données de l’environnement informationnel.

Lawrence Schiller. postface de The Executioner’s Song) à la fois selon ce jeu de citations et selon des perspectives rhétoriques (The Storm). de tout identifier. Perspectives rhétoriques et enquête : que le roman se dise explicitement rhétorique ou explicitement enquête donne droit de cité à la construction qu’est le roman. à neuf. de faits suivant un jeu de citations. selon l’information. Cela explique que les romans de Defoe et celui de Norman Mailer se caractérisent. ni de ce droit le meilleur moyen d’établir un jeu de désignation. à la fois. sans aucune discussion. comme il est remarquable que la postface identifie tous les informateurs. comme des rapports de documents. ils font de cette pluralité le moyen de contextualiser. sa propre interrogation. identifié par ailleurs comme un personnage de ce roman dont il n’est certainement pas un scripteur. Les perspectives rhétoriques qui sont indissociables de l’auditoire universel caractéristique de tout projet rhétorique disposent simplement : l’information que présente l’œuvre et que celle-ci constitue est recevable par quiconque comme telle – elle est. Il est remarquable que le copyright de The Executioner’s Song cite à la fois Norman Mailer et un journaliste. L’enquête que raconte The Executioner’s Song. elle n’est une telle reprise qu’à la condition de paraître constamment de l’information. de faire de l’information le contexte de l’information. à la fois parce que les faits rapportés sont l’objet de citations de documents et parce qu’ils sont publics – la véracité de l’œuvre est aisément vérifiable. fait de celui-ci ce qui traite l’information selon l’information – où il y a un jeu réflexif. pour quiconque.Dossier : 201434 Fichier : Comm79 Date : 4/5/2006 Heure : 14 : 53 Page : 327 L’œuvre document et la communication de l’ignorance paradoxalement traitée comme nouvelle – elle est déjà connue. C’est cela la mimesis de l’information : reprise. parce qu’elle est. L’aveu de ce droit de cité ne doit pas tromper : il ne fait pas le droit du roman sur son propre objet. la répétition de l’enquête policière et judiciaire et l’exposé de l’enquête menée pour la rédaction du roman. et qu’ils se justifient (préface de The Storm. Daniel Defoe et Norman Mailer construisent leurs œuvres selon plusieurs documents. Documents : il faut entendre que leur caractère documentaire est incontestable. l’information est à elle-même sa propre reprise . qui se confondent le plus souvent avec des personnages de ce roman. les documents dans l’œuvre. antécédente à son traitement réflexif. C’est pourquoi l’information communiquée devient objet d’interrogation selon la seule présentation que constitue l’œuvre littéraire document. en conséquence. Tout cela est sans doute une manière d’attester 327 . eux-mêmes originairement contextualisés . Perspectives rhétoriques et enquête sont congruentes avec le fait de l’information : elles permettent de donner expressément ces romans pour le redoublement de l’information. selon ces documents et selon l’enquête projetée et réalisée (The Executioner’s Song). c’est-à-dire du nouveau.

C’est cela qu’il faut comprendre lorsqu’on note que les données qui sont celles des faits et des documents sont placées dans de constantes recompositions informationnelles mutuelles. qui caractérisent toute œuvre. C’est cela qui explique que le « journal » (A Journal of the Plague Year). parce que celle-ci se donne pour leur exemplification et. en conséquence. Ces remarques se reformulent à propos de la poïesis de l’œuvre littéraire document et à propos de la présentation de l’autopoïesis de l’information. tous les faits de réflexivité propres à telle œuvre littéraire document.Dossier : 201434 Fichier : Comm79 Date : 4/5/2006 Heure : 14 : 53 Page : 328 Jean Bessière la véracité de The Executioner’s Song. « Autopoïesis » de l’information et réflexivité de la présentation de l’information : ces romans n’identifient donc aucune contradiction entre les citations de documents et ces perspectives rhétoriques ou d’enquête. la clôture et l’autonomie de l’œuvre. soient les moyens de cette autopoïesis de l’information et de sa figuration. sont rapportés aux documents que l’œuvre cite. les faits de réflexivité premiers. D’autre part. publics soient présentés non pas de manière rétrospective mais selon leur propre développement. Dans The Storm. c’est-à-dire selon ses diverses caractéristiques et selon ses conséquences attestées. toutes les ré-identifications textuelles des personnages sont liées à des données documentaires de l’enquête que constitue le roman. pour un document. qu’elle ne décide et ne cache rien de sa référence lors même qu’elle en fait son objet. par ces perspectives. le document n’est rien que l’œuvre. Tout cela est cependant plus : le moyen de faire le roman et sa clôture selon l’information. quelle que soit 328 . selon la segmentation de l’information au rythme des séries de caractérisations de l’événement et des faits – où il y a la confirmation de la communication de l’ignorance. dans l’œuvre document. selon une fin qui est initialement caractérisée comme ouverte. Dans The Executioner’s Song. selon une autopoïesis. thématiques. les faits connus. ne serait-ce que ceux qui sont attachés aux inévitables faits de répétition textuelle. Cela se formule autrement : quels que soient les jeux de composition formels. est présenté suivant ses propres identifications répétées. L’œuvre n’est rien que le document . le journalisme (The Executioner’s Song). Ils organisent. pour revenir à une formulation qui engage explicitement la comparaison avec l’œuvre réaliste. actantiels de ces romans. un même événement. quel que soit le caractère manifeste de ces jeux. C’est cela qu’illustre le fait que l’événement. équivalent. à l’indexation littéraire de ces citations de documents. l’information qu’ils présentent et qu’ils sont. qui doit être dite celle de l’information. cette tempête. « Poïesis » de l’œuvre : d’une part. Cette double implication confirme le défaut d’autotranscendance. Celle-ci est d’autant plus explicitement identifiable comme œuvre qu’elle ne cache rien du fait du document ou. qui sont des présentations continues d’événements et de faits.

selon cet agent que celui-ci est. événements et faits cités sont présentés suivant une autopoïesis de l’information. les faits – et comme cela qui se reproduit de soi-même et qui constitue ainsi toujours une nouvelle information. ou que de telles questions soient 329 . Ni les romans de Daniel Defoe ni celui de Norman Mailer ne présentent un tel jeu – s’ils présentaient un tel jeu. comme cela qui est disponible – les documents. qui est un fait d’information. en s’attachant à dire une tempête et une épidémie. Il est patent que Daniel Defoe. comme ce qui est de l’information à traiter. de toutes les décisions et de toutes les actions individuelles et collectives face à la peste . les agents collectifs – la municipalité de Londres. dans les romans. il est exclu que l’œuvre pose les questions de sa propre invention. Il suppose un jeu réflexif qui le reconnaisse comme fait d’information : c’est le jeu de celui qui constate et traite l’information et qui. dans The Executioner’s Song. innombrables de ce fait. dans A Journal of the Plague Year. Cette réflexivité est paradoxale. Il est encore patent dans The Executioner’s Song que Norman Mailer traite un fait judiciaire comme ce qui entraîne des actions et des réactions. selon ces faits. une autopoïesis. devraient induire une réflexivité romanesque large. comme tous les autres personnages agissent et réagissent par rapport à ce qu’il fait et à ses propres décisions. ainsi. l’appareil judiciaire. suivant leurs responsabilités. retient des événements qui ont leur propre dynamique et qui sont les équivalents d’agents. qui sont des faits d’information. comme des documents. eux-mêmes. les diverses organisations de lutte contre la peste dans A Journal of the Plague Year. des appareils interprétatifs. ils ne pourraient pas se donner. C’est pourquoi les événements et les faits sont traités comme des manières d’agents : un agent est. du réalisme. sont-ils selon cet événement. pour de l’information. Il y a là la meilleure justification de la communication de l’ignorance et du fait que l’œuvre littéraire se donne elle-même pour un document. de lui-même. Ainsi. suivant leurs décisions. de la fiction. comme ce qui est une manière d’agent impersonnel.Dossier : 201434 Fichier : Comm79 Date : 4/5/2006 Heure : 14 : 53 Page : 329 L’œuvre document et la communication de l’ignorance l’autopoïesis même de l’œuvre. alors qu’ils sont. comme l’est la communication de l’ignorance. par là. en principe. l’appareil des médias dans The Executioner’s Song – sont les mêmes composantes de ce fait de l’information. Remarquablement. Présenter l’information selon une autopoïesis revient à la présenter comme une donnée réflexive. du personnage même de Gary Gilmore : il agit et réagit par rapport à sa propre condamnation. selon le fait de l’information et des composantes diverses. Un fait d’information n’est pas en lui-même réflexif. produit encore de l’information. présentés suivant leur pouvoir d’agir. Aussi les acteurs humains. Dès lors que l’on dit la mimesis de l’information selon une autopoïesis de l’information. l’appareil policier. des moyens qui.

la réflexivité et ses diverses expositions selon la forme de l’œuvre. formelles et poïétiques de l’œuvre – à quoi correspondent respectivement le réalisme. si irréels qu’ils soient donnés. C’est cela qui explique enfin que. Identité de ces romans : la mimesis de l’information exclut tout jeu réflexif explicite de l’œuvre même. restent. C’est cela qui. Cette information. explique que le réalisme se lise inévitablement suivant les perspectives cognitives que porte l’œuvre. mimétiques et fictionnelles du récit littéraire. au monde. à ce qui les contredit – la fiction – ou à l’œuvre même. produit une information. l’instrument de ce qui est sa finalité ultime : présenter le connu comme de l’ignoré. formelles. sémantiques et pragmatiques. reviendrait à définir ces romans de Daniel Defoe et de Norman Mailer comme ce qui fait de faits d’information les occasions de leur propre autopoïesis. dans le double jeu de l’œuvre littéraire document – user des moyens littéraires. sur le statut fictionnel du roman. Celle-ci devrait être caractérisée suivant des finalités explicites qui correspondraient à des accentuations thématiques. qu’elles soient formulées par l’œuvre ou par le lecteur. Aussi. les arracher à leurs finalités usuelles. décide du traitement des données informationnelles. selon elle-même. Aucune de ces finalités n’appartient à l’œuvre littéraire document. qui est selon l’œuvre. le statut formel – autopoïesis et réflexivité plus ou moins évidentes – de l’œuvre. Seule l’information revient sur elle-même 330 .Dossier : 201434 Fichier : Comm79 Date : 4/5/2006 Heure : 14 : 53 Page : 330 Jean Bessière posées à son propos. Poser ces questions. si réels. C’est pourquoi celui-ci est présenté comme de l’information. Chacune de ces finalités revient à explicitement donner l’autopoïesis pour le moyen de faire de l’œuvre ce qui. au total. et bien que les romans de Daniel Defoe et de Norman Mailer puissent être caractérisés suivant les traits formels de leur genre et les implications que ces traits portent. sur l’identité même de ce roman. et empêche que celle-ci soit explicitement sa propre présentation. particulièrement dans le cas du récit –. dans leurs caractérisations. ces romans défont-ils tout ce qui conduit aux débats sur le statut de vérité. comme du non-réfléchi. dans le cas de l’œuvre réaliste considérée en parallèle avec l’œuvre littéraire document. ses variantes et ses contraires. C’est cela qui explique aussi que les agents et les objets de l’œuvre. Il y a. quels que soient le statut thématique – réalisme. la fiction et ses procédés plus ou moins manifestes. celle-ci se lise selon sa propre maîtrise. en faire de l’information et ainsi permettre à celui qui lit d’engager une réflexion sur ce connu. en tant que récits littéraires. il convient de marquer en quoi les traits les plus définitoires et les plus conventionnels du récit sont ici fonctionnellement amoindris ou explicitement pris dans le jeu de la mimesis de l’information – ce jeu contredit les implications usuelles. entièrement dépendants de l’œuvre. peut être rapportée au réel. Ainsi. contre-réalisme plus ou moins manifestes –.

le meurtre. Elles ne sont cependant jamais développées pour ellesmêmes. Les amorces de réflexivité propres à l’œuvre. tout ce qui concerne l’amour. qu’il faut donc lire comme celle de l’absence de jeu de référen331 . aux recouvrements de segments d’information – recouvrement inévitable dans le jeu du nouveau –. par quoi l’événement et les faits sont leurs propres développements et les récits que constituent ces œuvres documents sont selon ces développements. à ce qui serait ses exercices explicites de reprise. face à l’événement et au fait qu’il est. Ces développements. en conséquence. la mort. il est un personnage qui se définit comme face à ce mal et face à sa propre condamnation. ces thèmes restent cependant entièrement dépendants du fait de l’information – ils sont équivalents à des faits d’information. toute reprise de l’information se comprend selon ce développement. Ces moments ne sont que des amorces contredites d’un jeu de réflexivité : ils ne sont pas dissociables d’une approche béhavioriste des acteurs humains – ceux-ci sont simplement leurs propres témoins. du nouveau. et. ne manquent pas. Moments de réflexion des personnages : ceux des personnages frappés par la peste – ils sont d’autant moins passibles de développements propres que ces personnages ne sont définis que selon l’inévitable de leur mort . Defoe : une tempête sévit et disparaît. ni la question de la fiction. qu’il s’agisse des romans de Defoe ou de celui de Norman Mailer. dans The Executioner’s Song. Recouvrement des segments d’information : les données qui sont celles des faits et des documents sont placées dans de constantes recompositions informationnelles mutuelles. aux moments de réflexion des personnages. ceux de Gary Gilmore. présentés de manière d’autant plus paradoxale que le personnage est d’abord caractérisé suivant une impuissance à la réflexion et qu’il est ensuite isolé dans sa cellule – il ne peut pas communiquer et il n’est décrit que selon ce que l’on sait objectivement de lui. Thématisme : dans The Storm et dans A Journal of the Year Plague. excluent que les recouvrements des faits d’information soient rapportés au jeu même du récit. Il est un personnage dont les conduites et le meurtre sont inexplicables. et qui sont leurs propres développements. au sens où celui-ci relève de la question de la référenciation selon l’œuvre. Norman Mailer : bien que Gary Gilmore soit un personnage individué constamment au centre de The Executioner’s Song. liées à son thématisme. s’étend et s’éteint. une épidémie apparaît. Ces recompositions équivalent à un rééquilibrage tout aussi constant de l’information – par quoi il y a toujours du nouveau . constitue de telles amorces .Dossier : 201434 Fichier : Comm79 Date : 4/5/2006 Heure : 14 : 53 Page : 331 L’œuvre document et la communication de l’ignorance par son propre jeu de segmentation et. de refléter. il est seulement celui qui va selon l’événement qu’il est et qu’il ne cesse. en conséquence. Ces développements sont explicites. Vérité et fiction : ni la question du réalisme. tout ce qui concerne la destinée humaine. si ce n’est selon l’action du mal .

Statut du narrateur. ne se posent. de The Executioner’s Song soient considérés seulement selon leur condition de témoins. par son roman. Cela fait la finalité de l’œuvre littéraire document et explique que cette finalité ne puisse se confondre avec aucune des autres finalités qui ont été notées. Que les récits de ces romans soient ceux du narrateur omniscient. ni celle de la fiction. 332 . le récit et son organisation ne peuvent jamais être tenus pour arbitraires – il faut répéter l’importance de l’enquête dans The Executioner’s Song. Cette stricte identification est possible parce qu’ils sont exactement assimilés à de l’information – ainsi. C’est pourquoi Defoe place ses romans sous le signe de l’universalité. de A Journal of the Plague Year. Cette stricte identification explique que l’œuvre se donne elle-même comme ce qui peut attester de quelque chose au regard d’autrui – il n’y a plus là ni la question du réalisme. ne doit pas être interprété suivant les débats usuels sur ces types de narrateurs et sur les manières dont ceux-ci sont les moyens de construire une objectivité. C’est pourquoi Norman Mailer fait.Dossier : 201434 Fichier : Comm79 Date : 4/5/2006 Heure : 14 : 53 Page : 332 Jean Bessière ciation donné pour certain. ce qui ne vaut que par l’événement qu’il fait au sein du su et par le constat et le traitement qu’il appelle. l’évocation des motivations des divers personnages ne vaut que comme de l’information et non pas comme quelque portrait psychologique. tantôt hétérodiégétique (Defoe). Le fait que tout récit littéraire soit récit du passé suivant une actualisation paradoxale n’importe pas ici. ou plutôt ne contredit pas le jeu de la mimesis de l’information indissociable de la communication de l’ignorance : cette communication de l’ignorance suppose une actualisation du passé et est le moyen d’une telle actualisation. Ne peut pas être tenu pour arbitraire le jeu de l’actualisation du passé – les documents sont des documents cités au présent. les témoins que présente l’œuvre et le témoignage qu’elle constitue sont témoins et témoignages pour quiconque. Chaque fois. statut de l’intrigue et actualité de l’information rapportée confirment ces spécificités de l’œuvre littéraire document. tantôt homodiégétique (Norman Mailer). La stricte identification à de l’information fait de ce que l’œuvre présente. il est bien vrai que la mimesis de l’information suppose d’abord sa répétition – sa répétition dynamique. De fait. dans The Executioner’s Song. faudrait-il dire. mais celle du quasi-statut juridique qu’acquiert l’œuvre littéraire document par ce jeu sur l’information. des enquêtes policière et judiciaire et de sa propre enquête des enquêtes explicitement publiques. puisque cette répétition n’est pas dissociable de l’autopoïesis de l’information. Le narrateur omniscient se définit ici simplement comme celui qui constate toujours l’information et narre selon ce constat. Suivant la fidélité à cette autopoïesis de l’information. Cela explique que les documents et les agents de The Storm.

A Journal of the Plague Year. comme ce qui permet la mise en évidence de ces singularités. en circonscrivant l’aire du nommable. et. la société. la société – selon un minimum – les descriptions du primordial. une épidémie. L’ŒUVRE LITTÉRAIRE DOCUMENT ET LE RASOIR D’OCCAM Ces œuvres documents. de l’homme et de la maladie. de l’homme du mal et de la mort. La communication de l’ignorance. Là se noue l’ultime paradoxe de ces œuvres littéraires documents – par quoi l’on retourne à la communication de l’ignorance. d’une part. et. un fait divers. comme ce qui permet de désigner ce qui est l’ignorance même ou ce qui fait l’ignorance même : cette proximité du primordial. du mal. The Storm. de l’homme et de la société sont tautologiques – et selon une littéralité – ces descriptions sont des identifications sans interprétation. ces œuvres présentent comme l’effacement de la puissance même 333 . D’une part. Ce jeu équivaut à circonscrire l’ère du nommable suivant des singularités. d’autre part. sur un monde qui doit les reconnaître. par leur objet. des hommes et de la société. La singularité du document et de l’information se réinterprète : pour figurer la dissociation du primordial et du reste. les ramener à de l’information. celles des informations. Elles sont des manières de témoignage sur l’alliance de l’homme et du primordial. il faut les traiter sous le signe de l’unique. Nommer le minimum selon le minimum – cela revient au jeu du document – et selon sa littéralité – cela revient à la mimesis de l’information. l’homme. ainsi qu’il a été noté. pour les soumettre au minimum et à la littéralité. et distinguer le primordial du reste – précisément. du nouveau. qui ne touchent que des singularités – des êtres humains. d’autre part. The Executioner’s Song. C’est pourquoi les enquêtes policière et judiciaire rapportées consistent à isoler l’individu qui porte le mal. dans ces conditions. des appareils publics explicitement singularisés. ce primordial. l’homme. C’est pourquoi les objets de ces romans sont seulement une tempête.Dossier : 201434 Fichier : Comm79 Date : 4/5/2006 Heure : 14 : 53 Page : 333 L’œuvre document et la communication de l’ignorance V. Le jeu du document et la mimesis de l’information trouvent ici leur fonction : nommer le minimum – le primordial. choisie par la société. la circonscription de l’aire du nommable – est nommable cela qui fait information –. sont en elles-mêmes. d’une part. et à faire lire son choix de la mort comme une identification au mal et sa mort comme la réalisation. celles des documents. C’est pourquoi les hommes se distinguent face à la tempête et face à l’épidémie. apparaît. qui est un des moyens de la mimesis de l’information. des sortes de fables anthropologiques : celles de l’homme et des éléments naturels. Ces fables ne correspondent pas à des leçons qu’entendraient donner ces romans.

Puissance inouïe de ce que l’on nomme : répéter le connu sous le signe de l’ignorance est explicitement retrouver cette puissance. ceux de l’information. elles ne sont pas fiction – et qui n’explique pas qu’elles puissent être de la forme de n’importe quel roman qui peut être une fiction.. auquel correspond la communication de l’ignorance et par lequel ces œuvres littéraires documents disposent un questionnement spécifique : celui que porte la circonscription de l’aire du nommable. elles définissent les conditions premières du réalisme littéraire – leur défaut d’autotranscendance est un avec cet exercice du rasoir 334 . Dès lors. Par quoi elles sont cet exercice qui consiste à faire passer le rasoir d’Occam dans la matière des discours. du déjà-dit. Il faut répéter ici l’argument narratif de chacun des romans. une nomination selon l’œuvre – c’est pourquoi il y a alors le problème de la référence ou de la non-référence et la question de la fiction. de la proximité et du partage du primordial et du reste . Effacement de la puissance même des faits et du monde : la tempête. face à la puissance des faits et des discours qui sont leurs objets. Il y a là le travail sur le non-réfléchi du su. Elles ont pour principale finalité non de faire la preuve d’elles-mêmes et de leurs objets. du déjà-dit – elles entreprennent de nommer le minimum dans sa pure littéralité. mais de caractériser les conditions de l’instauration du nommable au sein du déjà-documenté. Elles figurent un degré zéro de l’écriture. Parce que ces œuvres sont selon ce jeu du rasoir d’Occam. dans le cas de la fiction et de la question que celle-ci fait. qu’on identifie l’œuvre à un factuel ou à un contre-factuel. elles sont des œuvres exactement critiques du déjà-su. on suppose une autonomie de la nomination. les meurtres. d’autre part. selon leur propre pouvoir. Dès lors. particulièrement romanesque. Elles le sont pour une première raison qui est un truisme – puisqu’elles sont documents. la peste. le meurtrier. si on s’en tient au cas du roman.. l’épidémie. faut-il répéter. elles se maintiennent ainsi à l’état de document. elles indiquent que ce que l’on nomme peut s’épaissir d’une puissance inouïe. par ce même jeu de circonscription selon l’ignorance. celui que porte toute information sur la puissance du fait qu’elle cite – il faut redire la tempête. Ces œuvres sont étrangères à la question de la fiction pour une seconde raison exactement fonctionnelle : leur question est celle de la possibilité de la nomination – dans le jeu de la mimesis de l’information et dans la communication de l’ignorance – face à leurs objets. on comprend encore que ces œuvres soient étrangères à la question de la fiction. on comprend que ces œuvres littéraires documents n’exposent ni leur autopoïesis ni leur possible réflexivité : elles excluent de se reconnaître comme la figuration.Dossier : 201434 Fichier : Comm79 Date : 4/5/2006 Heure : 14 : 53 Page : 334 Jean Bessière des faits et du monde . ceux de la littérature. du déjà-su. de la littérature faite. Faisant cela. du journalisme fait. À l’inverse.

ainsi que l’illustre le « New Journalism ». Penguin Classics. Daniel Defoe. L’œuvre littéraire document. autrement dit qui le caractérise comme un discours capable de faire la preuve de son objet en faisant la preuve de lui-même. reprise par Tzvetan Todorov. 4. contre le pouvoir de nommer que se reconnaissent la littérature et les discours sociaux. 2. Norman Mailer. Cela est une notation constante des poétiques réalistes. Vintage International. Pour des développements sur ce point. que la littérature – Daniel Defoe – puisse se reconnaître le droit de nommer selon elle-même – par quoi se fonde la récusation de l’autorité de l’œuvre réaliste qui s’élabore sur les conditions premières du réalisme et finalement les ignore –. L’expression est de Niklas Luhmann. Paris. The Storm (1704). faut-il alors conclure. et que les médias puissent se reconnaître ce même droit – par quoi l’on récuse une autorité du discours de l’information qui sait les conditions de l’information et qui les ignore en identifiant le discours de l’information à un discours littéraire. Londres. Daniel Defoe. 2005. PUF. Londres. Principes de la théorie littéraire. Penguin Classics. A Journal of the Plague Year (1722). 2003. Jean BESSIÈRE Université Paris III-Sorbonne nouvelle NOTES 1. en même temps. Elles récusent. The Executioner’s Song (1979). . 5. est le moyen de faire recommencer la littérature selon les conditions premières du nommable. voir Jean Bessière.Dossier : 201434 Fichier : Comm79 Date : 4/5/2006 Heure : 14 : 53 Page : 335 L’œuvre document et la communication de l’ignorance d’Occam et avec l’indication de la puissance du réel. contemporain de Norman Mailer. 1998. 3. 2005. New York.