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Yvonne Bellenger

L'allégorie dans les poèmes de style élevé de Ronsard
In: Cahiers de l'Association internationale des études francaises, 1976, N°28. pp. 65-80.

Citer ce document / Cite this document : Bellenger Yvonne. L'allégorie dans les poèmes de style élevé de Ronsard. In: Cahiers de l'Association internationale des études francaises, 1976, N°28. pp. 65-80. doi : 10.3406/caief.1976.1107 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/caief_0571-5865_1976_num_28_1_1107

. le 28 juillet 1975. faute de temps. les Hymnes. D'autre part. les Discours. supplantée au xvie siècle par la vogue de la mythol ogie. du moins en France. de quelques vers des Discours de 1562 et 1563. et non pas dans tous. Je ne parlerai de l'allégorie que dans quelques-uns des poèmes de style élevé de Ronsard. Je sais bien qu'il serait intéressant d'essayer de différencier mythologie et allégorie dans certaines des odes. Autrement. Il ne sera question ici que de quelques sonnets des Amours de 1552 (les Amours de Cassandre). et il est certain que le caractère énigmatique de plusieurs poèmes de Ronsard est imputable à la complication des 5 . il est courant. Mais. de la Justice ou de la Mort. un grand nombre de poèmes de circons tances . de considérer l'allégorie littéraire comme une habitude méd iévale. La Franciade. . les Amours. la plupart des poèmes d'éloge.Tout n'est pas faux dans cette façon de voir. je suis obligée de me limiter. par exemple. et d'autre part entre abstraction personnifiée et abstraction sans personnification à propos de textes comme les Hymnes de l'Éternité ou de la Philosophie. et des hymnes contemp orains des Discours et parés du titre ravissant Les Quatre Saisons de l'an. il me faudrait considérer les Odes.L'ALLÉGORIE DANS LES POÈMES DE STYLE ÉLEVÉ DE RONSARD Communication de Mme Yvonne BELLENGER {Paris) au XXVIIe Congrès de l'Association. de chercher à définir la limite entre allégorie et abstraction personnifiée d'une part. pour ne citer que ceux-là.

Le souvenir du Roman de la Rose y est si évident qu'on est d'abord tenté de n'y voir qu'un pastiche. à l'exclusion du sens large (3). le syncrétisme rel igieux que l'herméneutique allégorique (2). du mode de présentation et de l'interpré tation choisis par Ronsard pour conter la fable d'Hercule dans l'hymne intitulé Hercule chrestien ? Nous sommes là en pleine « allégorie ». c'est-à-dire que je ne m'occuperai d'allégorie qu'au sens stylistique ou rhétorique du mot. en effet. Pourtant.66 YVONNE BELLENGER allusions mythologiques plutôt qu'à la recherche allégo rique. Je m'en tiendrai donc à l'examen de quelques traits formels. qui pra tique plus volontiers. v.M. 105 et suiv. dans La Deffence et illustration de la langue françoyse de du Bellay (I. dans l'œuvre du Vendômois : celle du sonnet 136 des Amours de 1552 (dans la numérotation de Laumonier). . dans la phrase : « Car la Po sie n'estoit au premier aage qu'une Theologie allegoricque » (XIV. c'est que ces « moralisations » de la fable antique me paraissent rares chez Ronsard.F. employé pour dési gner une figure de style. la plus frappante peut-être. (2) Cf.T. pp. En revanche. 69. 47З-476) (Toutes les citations sont faites dans l'édition Laumonier. 4). la seconde. par Marc-René Jung dans son livre sur Hercule dans la littérature française du XVIe siècle (i) . Apollon. sont les noms Que le seul Dieu reçoit en memtes nations Pour ses divers effectz que l'on ne peut comprendre. Car Jupiter. me semble-t-il. on trouve le mot allégorie. Chamard de 194S. les choses ne sont pas si simples. v . S. je laisserai aussi ce poème de côté malgré son intérêt. (3) Le mot allégorie ne figure nulle part chez Ronsard qui n'emploie Zu'une seule fois allégorique. p. Si par mille surnoms on ne les fait entendre. En particulier. 35). ces vers de l'Hymne de la Justice : . et fort bien. p. au sens herméneutique du terme. Pallas. Droz. c'est qu'Hercule chrestien a déjà été étudié. et dans la plus pure tradition médiévale. (VIII. Que dire. . 1966. p.). ou à tout le moins une citation. 'est au début de l'Abbregê de l'Art poétique françois. Je commencerai par l'allégorie qui me paraît la plus inattendue. et cela pour deux raisons : la première. Cependant. mais au sens que nous venons d'écarter. . A moins qu'on ne préfère parler d'hommage ? Rappelons ces vers : (1) Genève. éd.

à la manière du Roman de la Rose ». d'ailleurs.L'ALLÉGORIE CHEZ RONSARD Hà. Amour adonq me mit à son escolle. Plus courante. tout compte fait. l'imitation de Pétrarque. l'amoureuse carolle. émule du mod èle médiéval. 67 On le sait. le temps d'un poème. en revanche. restitue le charme et la délicatesse d'un monde où les apparences décrivent l'univers intérieur : le monde de la poésie allégorique. pp. Je voys balant avecque faulx danger. Il n'en est pas moins intéressant de voir ici Ronsard reprendre la vieille imagerie allégorique. appar aîtcomme un trait assez fréquent dans ces Amours de 1552 qu'on nous dépeint plus souvent comme encombrées. Belacueil. et Danger ne participe pas aux danses. . Ayant pour maistre un peu sage penser Qui des le jour me mena commencer Le chapelet de la danse plus folle. mais elle est aussi rare que l'imitation directe du Moyen Age français dans l'œuvre de Ronsard. voire gâtées. Pauphilet. . On surprend ici le poète de la Renaissance. Mais le sonnet n'est pas terminé et le dernier tercet allegorise le détail de ce bal allégorique : Le tabourin se nommoit fol plaisir. en guise de variation parmi d'autres procédés lyriques. (4) Voir A. le rebec vain désir. La fluste erreur. qui. et les réussites dans la manière pétrarquiste — Pétrarque : autre modèle médiéval. Et les cinq pas la perte de mon ame. mais Déduit . pour suggérer les affres de l'amour insatisfait. Depuis cinq ans dedans ce beau verger. n'existe pas — qui mène le bal. que ta doulce parolle Vint traistrement ma jeunesse offenser Quand au premier tu l'amenas dancer Dans le verger. mais par Courtoisie. in Mélanges Huguet. ce n'est pas Faux Danger — lequel. l'Amant n'est pas invité par Bel Accueil. La réussite est remarquable. par les excès de la mythologie à la mode. . « Ronsard. soit dit en passant. 194 et suiv. Si bien que le procédé de l'allégorie. les inexactitudes abondent et ont dûment été relevées par les spécialistes (4) : dans le Roman de la Rose.

que ces sonnets allégoriques ne sont pas dépourvus de monotonie. doué d'une vie propre. dit le poète. il faut formuler deux observations : la première. et luy doys contredire. Raison. la richesse des implications allégoriques dans ce poème est encore élargie par une rapide allusion au vieux thème de la psychomachie. Lesquels chiens. au demeurant confondu avec un « penser » encore. Ou bien. et ne t'en chault. et le soing. dispost de sault en sault. J'ay pour limier un trop ardent courage. dévore le cœur de l'amant. cette allé gorie de la chasse. un cruel « penser ». vont dévorer leur maître ! De même. sur ce point. contaminée par le souvenir de la légende mythologique d'Actéon — à moins que ce ne soit le contraire : J'ay pour ma lesse un cordeau de malheur. amoureux et malheureux. c'est que . S'est emplumé d'aillés joinctes de cire. comparé à un « Lion affamé ». en l'occurrence au combat impuissant de la Raison contre le Penser amoureux : Ce fol penser pour s'en voler plus hault. en 1584 un « vau tour affamé ». qui peux. Tu le vois bien. Apres le bien que haultain je desire. on Га compris. La cruaulté. c'est à un tigre qu'est com paré le « soing meurtrier ». et la rage. Propres à fondre aux raiz du premier chault. La valeur de l'image reste la même. Ailleurs. la peine.68 YVONNE BELLENGER Ainsi. et assimilé à l'image du vol téméraire d'Icare en même temps que métamorphosé — et métaphorisé par la même occasion — en un oiseau. « comme un mastin. c'est le même « fol penser ». et la douleur. Il est certain. qui. me mord tousjours au flanc ». Et toy. dans le sonnet 35. dans le sonnet 81. du reste. Luy fait oyseau. Peu nous importe ici que le « mastin » devienne en 1578 un « limier ». dans le sonnet 140. En outre. Mais. dans le second quatrain du sonnet 89. qui se voit personnifié. J'ay pour mes chiens. et pro longer les citations deviendrait monotone. Poursuit en vain l'object de son martire.

l'allégorie est en quelque sorte « pure » : l'image évolue. une apposition ou une métaphore. On peut donc se demander si ces emplois de l'allégorie pétrarquiste par Ronsard ne correspondent pas. c'est que cette monotonie elle-même a une valeur significative. pour son public sinon pour lui. soit que. Étant bien entendu que les sonnets allégoriques du recueil ne sont pas les seuls à contribuer à cette exalta tion de l'amour. Il n'en est pas de même pour les allégories pétrarquistes du Penser ou du Soin meurtrier.L'ALLÉGORIE CHEZ RONSARD ÔÇ les sonnets dont il vient d'être question ne sont pas ras semblés mais dispersés dans le recueil. du moins dans les quatrains. qu'ils ne forment donc pas une série. Soit que dès ce moment. et qu'ils le jouent bien. en quelque sorte comme un leitmotiv. . en un mot de l'immutab ilité du sentiment. à un procédé plus ou moins déroutant. acclimatée en France au point de pouvoir être comprise sans explication. l'allégorie dans le goût pétrarquiste ne fût pas encore. mais qu'ils apparaissent de place en place. en tout cas sans précaution. l'allégorie littéraire fût en train de passer de mode. Dans la mesure où le sujet des Amours de 1552 est la fidélité. les abstractions personnifiées apparaissent douées d'une vie propre. La seconde remarque. Dans le sonnethommage au Roman de la Rose. à la date de 1552. au contraire. je voudrais noter encore une différence entre les allégo ries à la manière de Pétrarque et l'unique exemple d'allé gorie à la manière de Guillaume de Lorris. de la permanence de la douleur et de l'insatisfaction. et même les allégories musicales dont la clé est livrée au dernier tercet complètent le jeu de l'imagina tion sans qu'il soit besoin d'expliquer la signification de Bel Accueil ou de Faux Danger dans les strophes précé dentes. puisqu'elle exprime à sa manière le thème de la constance amoureuse. il me semble qu'ils y jouent un rôle non négligeable. le ton est donné pour une large part par la répétition et la redite. A propos de ces sonnets allégoriques des Amours de 1552. L'image y est expliquée. par une comparaison. voire traduite en langage courant. c'est-à-dire le refus du changement.

Mais. . mais l'amant embrasé (7). l'être de la dame : « Questa umil fera ». ai speranze. ne caractérise nullement le recueil italien. Genot). mais sur l'amant ou sur la dame. écrit Pétrarque dans le sonnet 165. l'amour est quelquefois le Cupidon des Anciens. Et le sonnet 189. telle que Ronsard la pratique. trad. e 'I viso un sole. . . 211. e di desw. (« Moi fait oiseau nocturne au plein soleil ». . 9-10 : / pensier son saette. l'animalisation allégorique ne porte pas en général sur des sentiments personnifiés. etc. comme chez Ronsard où le « soing » amoureux est comparé à un lion ou à un tigre. che son fatto un augel notturno al sole. eterno. dans les poèmes italiens. Je n'ai pas étudié sy stématiquement l'allégorie chez Pétrarque. du point de vue qui nous intéresse. . 274. trad. qu'est-ce donc que l'amour dans la poésie de Ronsard. . du moins en 1552 ? Dans le recueil inspiré par Cassandre. e'i désir foco . il ne s'agit pas là des conséquences de l'imi tation de Pétrarque par opposition aux conséquences de l'imitation du Roman de la Rose. U Les pensées sont des traits. Ce n'est pas le « fol penser » qui. (« Un vent découd la voile. écrit Pétrarque (8). ne s'accompagne pas nécessa irement d'explications analogues à celles qu'on relève chez Ronsard (6). du moins souvent quand il « pétrarquise » en 1552. v. encore que jamais (5) Voir par exemple le sonnet 133. . di sospir'. par exemple. d'espérances. Non qu'elle y soit ignorée (5). Genot). G. et la personnification du Penser amoureux. (8) Sonnet 152. elle ne figure pas les souffrances ni l'état de l'amant. mais elle n'y appar aît qu'incidemment. chez Pétrarque. id ) (6) Voir sonnets 153. . De même. de désir ». la vela rompe un vento umido. le désir feu ». humide et éternel. le visage un soleil. de soupirs.JO YVONNE BELLENGER En effet. . Quant à l'allusion aux animaux sauvages. est « fait oyseau ». où la personne de l'amant est figurée par une nef prise dans la tempête : . sinon toujours. (7) Devant les beautés de la dame. mais la lecture de plusieurs poèmes du Canzoniere m'a convaincue que cette forme d'allégorie expliquée. G. mais la personne. .

W. . quelle est leur relation avec la « Nature » du vers 1 ? Poursuivons notre lecture pour nous arrêter au sonnet 11 : Amour. . dès le second sonnet de ce recueil. donne moy paix ou trefve. mais les ailes de l'Amour. l'hésitation est exclue. autrement dit de la désignation métonymique du fils de Vénus. Emmiella les graces immortelles De son bel œil qui les dieux emouvoyt. Et la rigueur de l'Archer qui me donte. dit le poète. 1972. 2 vol. Voilà pour le premier quatrain. A. Ainsi.. Ou bien retire . . elles. etc. c'est-à-dire pour nos Amours de 1552.. amour. Rien que pour le tome IV de l'édition Laumonier. les choses deviennent plus subtiles. . il voirra ma douleur.L'ALLÉGORIE CHEZ RONSARD 71 il ne porte ce nom : c'est le petit dieu aveugle. Dans de tels exemples. Et voici le second : Tout ce qu'Amour avarement couvoyt. On a incontestablement affaire à une allusion mythologique. ne viennent-elles pas en droite ligne de l'iconographie mythologique ? Et les « dieux » émus du vers 8. à commencer par les premiers vers du recueil : Qui voudra voyr comme un Dieu me surmonte . « Nature ». S. De beau. et d'honneur soubz ses ailles. et plus loin dans le même sonnet n° 1 : . E. . Mais de telles évidences sont moins fréquentes qu'on ne serait d'abord tenté de le croire. . Leeds. Maney. fit à la dame « present [de ses] beautez les plus belles ». armé d'un arc. (9) A Word-Index to the Poetic Works of Ronsard. de chaste. Cette « Nature »-là est plutôt dans le goût médiéval. Creore dénombre dans son Index (9) douze mentions du mot archer. .

car celui dont on parle ici n'est pas Cupidon. Si haultement que je n'ose espérer De mon salut que la désespérance. alors il faut bien convenir qu'avec la personnification de l'Amour. Si par ce mot. . ou pour le moins l'animation. . Mythologie ? Incontestablement. il est difficile de trancher. Ainsi que moy. le poète. tu lamentoys . plus rien de mythologique. Parlera-t-on d'allégorie ? Continuons plutôt jusqu'au sonnet 36. on n'est qu'à michemin de l'allégorie. Plus de cécité. Phebus. Mais pour Amour. En effet. Mais c'est cette perpétuelle indécision. d'un per sonnage doué d'une vie propre. plus d'arc. . dans un grand nombre de sonnets du recueil de 1552. A la limite. N'allons pas plus loin. même hors de la mythologie. cette personnification du sentiment apparaît comme un procédé commode de généralisation. Il y est ques tion en effet de fraternité entre un homme. justement. rien n'est moins sûr. quand il s'agit de Phe bus. Phébus. il n'est pas sûr que. hérité de Pétrarque. Nous ne ferions qu'accumuler les incertitudes. plutôt que comme une tenta tive consciente et délibérée d'allégorisation. on ait affaire à l'allégorie. afin de représenter sur le mode poétique des vérités psychologiques. Ici. Est-il pour autant allégo rique ? Une fois encore. tous deux épris — comme chacun sait — d'une belle Cassandre : Pour la douleur. . mais la création. on entend autre chose qu'une simple abstraction. Tout cela.72 et aux tercets : YVONNE BELLENGER Que doibs je faire ? Amour me faict errer. et un dieu. au demeurant. plus de dieux témoins ni complices. qui m'apparaît comme le trait intéressant. . si l'on considère la personnification de l'Amour dans l'ensemble du recueil de 1552. curieux dans la mesure où il allie la mythologie et la personnification sans les confondre. qu'amour veult que je sente. plus de flèches.

les Discours. . 26.L'ALLÉGORIE CHEZ RONSARD 73 Avec une exception. L'Opinion. imposture : telles sont quelques-unes des connotations auxquelles renvoie ce mot opinion dans la pensée et dans la langue du xvie siècle. Dans deux de ces poèmes. adressé à la Reine en 1562 . Au contraire des brèves allusions allégoriques conte nues dans les sonnets des Amours de 1552. les allégories des Discours s'étendent assez longuement. Par leur rythme comme par leur contenu. Dans les deux cas. celle du « monstre Opinion » : la première fois. c'est-à-dire la convic tion non fondée en raison. la seconde. étrangère à la vérité. essentiellement poétiques malgré l'intention polémique et le sujet de circonstance. 125. Puis l'allégorie prend corps. Après l'amour. p. il utilise au service de son dessein une image allégorique. que nous lisions tout à l'heure. et la seconde plus de cent. On conçoit qu'il s'agisse d'un monstre. présomption. dans le Discours des misères de ce temps. Au début des guerres de religion. il s'agit d'une sorte de digression. puisque je fais ici allusion à la personnification d'Amour dans le sonnet du Roman de la Rose. dans la Remonstrance au peuple de France. puisque la pre mière se prolonge pendant plus de soixante vers. mais non point d'un hors-d'œuvre ou d'un ornement gratuit dans le poème. Presque incidemment. Ronsard compose plusieurs poèmes polémiques. c'est « une Opinion nourr icedes combats » (10). vers le milieu du texte. voyons la guerre. Voyons la première apparition de cette allégorie dans le Discours à la Reine. les allégories de l'Opinion s'accordent parfaitement au mode de composition et à l'esprit des Discours. v. le poète suggère que le responsable de tous les malheurs qui désolent le France. né des amours de (10) XI. Fragilité. Et me voici revenue à mon commenc ement. l'année suivante. Premier temps : Ronsard révèle l'origine mythique du monstre.

qui réhabilite le pouvoir du temps ». mais Discours des misères de CE TEMPS ? A cet égard. Après la nais sance. ce n'est pas la pensée symbolique. légère. silencieuse — et d'autant plus redoutable ! S'il existe un purisme de l'allégorie. ne voyons-nous pas. col. p. l'e nsemble se suffit à lui-même. 677. symbolique. incohérent et parfaitement irréaliste. Mais tout n'est pas terminé. (v. mais la pensée historique. sur chargé de lieux communs. On a dit très ju stement que l'antithèse de la pensée allégorique. Allégoriques aussi. et de jeunesse folle. « Allégorie ». art. et sédui sante. Or. 135-136) Après la naissance et la première éducation. et fut mise à l'escole D'orgueil. vient le récit : l'intervention de l'Opinion dans le monde contemporain. et le monstre Opinion continue ses ravages. Daniel Poinon. . la diversité des éléments qui le composent a par elle-même une signification aisément perceptible. après le portrait. l'allégorie se placer au service de l'histoire. On voit l'image. il devrait être ici satisfait : la signification du portrait n'est pas trop énigmatique. horrible. par exemple. le portrait. a. tome I.74 YVONNE BELLENGER Jupiter et de dame Présomption. Encyclopaedia Universahs. dans ce premier des grands Dis cours politiques et polémiques de Ronsard. vaine. les éducateurs — si l'on peut dire — de la sinistre petite fille : Cuider en fut nourrice. douce. on voit même pourquoi le poète la propose au lecteur. C'est un blason à la fois hyperbolique. dans un poème d'ailleurs intitulé non pas « combat du bien et du mal ». on voit ce que symbolise cette image. c'est non pas la pensée symb olique. invisible. de fantasie. bref conforme en tous points à ce qu'on peut attendre du portrait d'un monstre : l'Opinion est en même temps inquiétante. mais la pensée historique (11). dont elle est une émanation et une systématisation. ambitieuse. les vers qui suivent le portrait du monstre sont particulièrement remarquables : (11) « L'antithèse de la pensée allégorique. ou « de la vérité et de l'erreur ».

On nous dit encore. Mais le discours continue et retourne à l'histoire : Ce monstre que j 'ay dit met la France en campaigne . c'est donc commettre le même forfait que les Géants assaillant l'Olympe. ce qui. sans rupture nette. De ces nouveaux Rabins. . En somme. dans cette querelle très précisément datée. ne saurait passer pour un éloge. dans la France catholique et antisémite de Cather ine de Médicis. Alors. puis des Païens — et pire encore : des hérétiques du paganisme. (v. 149-154) 75 Les « Théologiens ». Parole de poète. dans cette poésie décidé ment« engagée ». c'est « estre trop curieux ». l'allé gorie va se dissiper. C'est même une façon de réduire ce qui fut l'espoir et la raison d'être de la Réforme — le retour à la pureté des Évang iles — à une monumentale erreur. 155) écrit Ronsard. . qu'il déconsi dère au moyen d'un lieu commun mythologique : lire les Écritures. c'est-à-dire les pasteurs et les penseurs protestants — les grands coupables aux yeux du Ronsard des Discours — se trouvent ainsi assimilés aux « Rabins ». que . qui pour se faire entendre sort de l'histoire et choisit le langage de l'allégorie. c'est-à-dire du christianisme ! Puis Ron sard s'en prend à l'esprit de libre examen. Afin de les punir d'estre trop curieux Et d'avoir eschellé comme Géants les cieux.L'ALLÉGORIE CHEZ RONSARD Elle [Opinion ] se vint loger par estranges moyens Dedans le cabinet des Théologiens. (v. Ronsard procède en abolissant moment anément la perspective temporelle. des Géants ! Autrement dit. voire à la négation de la Rédemption. parole de prophète. les procédés polémiques du poète dans ces quelques vers consistent toujours à identifier l'adversaire avec ce qu'objectivement il n'est pas : et les théologiens réformés se voient ainsi accusés successivement d'être des Juifs. et brouilla leurs courages Par la diversité de cent nouveaux passages. peu à peu. comme pour mieux dégager de la singularité des événements leur vérité. certes.

. Mais tout à coup. 167). 239 et suiv. v. a malencontreusement placé l'Opinion dans la tête. (v. On imagine sans peine les conséquences. 321-322) (12) XI. 245-248). Enfin. mais considérés ici sous le regard de l'éternité plutôt que dans leur existence his torique (v. Ici. le temps est restitué. « comme un méchant voisin » (v. . tout près de la Raison. mais l'évocation rapide d'un schéma à valeur psychologique qui implique la fragilité fatale du jugement humain : Dieu. 76. en effet. différent de celui du Discours à la Reine mais tout aussi irréaliste. 243). et une pillerie . (v. . Le retour du monstre Opinion dans la Remonstrance au peuple de France (12) obéit à des principes semblables malgré un certain nombre de différences de détail. elle conseille Luther — les grands hérétiques du xive. . dans un grand fracas. 159) On nous dit que le désordre civil et social — mal majeur aux yeux d'un Ronsard ! — est causé « par ce monstre » (v. puis faisant un grand bruit D'escailles et de dens. p. Un assassinement. point de généalogie. comme un songe s'enfuit. Nous voici rendus à la cruauté et à la crudité de l'histoire de ces années noires.). du xve et du xvie siècle. on passe brusquement à l'his toire. l'Opinion disparaît enfin. Ou. mais Ronsard se contente d'en suggérer la possibilité (v. 265 et suiv. (v. pour le dire comme Ronsard : .76 YVONNE BELLENGER Ce monstre arme le fils contre son propre pere . et le poète accuse : On a fait des lieux saincts une horrible voerie. lesquelles pourraient servir de prétexte à une psychomachie. après un bref portrait. elle enfante Jean Huss. Après son discours. Puis on nous dit l'universalité et la puissance du monstre. . . sans pourtant abandonner immédiatement la figu ration allégorique : l'Opinion allaite Wycliff. 179-180) L'allégorie est passée. .

Et qu'ils prennent exemple aux péchés de leurs pères. XI.L'ALLÉGORIE CHEZ RONSARD 77 Suit l'histoire des misères de ce temps. là encore. p. 6. D'autant plus qu'il reste bien des choses à dire. traitée sur le mode épique et oratoire assurément. En part iculier. 48 et suiv. 25. S. on voit comment l'allégorie peut se substituer momentanément à l'histoire pour mieux l'illustrer. 35. il faut évoquer rapidement le rapport. Tant il est vrai qu'au xvre siècle. comme pour mieux dévoil er la vérité cachée dans les plis du temps et de l'événe ment. dans son livre The Allegory of Love. On pourrait formuler des remarques semblables sur l'autre grande allégorie des Discours. conformément en somme à la manière dont Ronsard. Raconte à nos enfans tout ce malheur fatal. . qui. Mais poursuivre trop longtemps. 14) Continuation du discours des misères. De peur de ne tomber en pareilles misères (13). l'histoire s'écrit « d'une plume de fer sur un papier d'acier » (14) pour mieux revêt ir une valeur exemplaire et didactique. v. 15) Pp. A propos du mot 13) XI. et. Afin qu'en te lisant ils pleurent nostre mal. celle qui dans la Conti nuation du Discours des misères de ce temps représente la France comme une princesse déchue. mais dans une perspective radicalement différente de celle de l'allégorie. décrivait la mission de l'historien : О toy historien.. . qui d'ancre non menteuse Ecrits de nostre temps l'histoire monstrueuse. existe entre l'allégorie et la mythologie. comme « une pauvre femme» (v. . p. La proximité entre mythologie et allégorie n'est pas une innovation de la Renaissance. risquerait de devenir fastidieux. dans la poésie de Ronsard. С. Dans ces deux apparitions du monstre Opinion. v. Lewis montre comment elle appar aît déjà dans la Thébaïde de Stace (15). 326). dans le premier de ses Discours polémiques. après l'association de l'allégorie à l'histoire. parfois subtil. 115-120.

388. s'unit à Cérès. Tome II : Le se izième siècle. il n'est plus question de consi dérer cette Nature-là comme une simple survivance gram maticale. déesse des moissons (désignation mythologique). Nature. mais que cela « peut devenir l'un ou l'autre.78 YVONNE BELLENGER Nature dans ce poème. et la naissance des quatre enfants issus d'une si belle faute — et qui sont les quatre saisons de l'an — . ses amours avec le Soleil. . F. Par exemple. Il est vrai qu'on peut être tenté de considérer qu'à partir du moment où ils sont en contact avec le nom de Cérès. faut-il prendre ce mot Nature comme une personnification ? comme une allégorie ? comme une divinisation ? ou tout simplement comme un trait d'archaïsme syntaxique : l'omission de l'article (17) ? Mais quand. Histoire de la langue française. Où en sommes-nous donc ? A l'allégorie ou à la mythologie ? On ne peut s'en remettre ici à des indices superficiels. et cela après que la nature a donné à son ami le Soleil le char qui le mène autour du monde (image mythologique). (17) Cf. S. ou même les deux à la fois. p. tous ces mots français. and ready to be either or both as the stress of argument demands ». etc. dans l'Hymne de l'Esté. l'Été. Mais à cela. exemplaires à cet égard (ne pensons (16) « It is something more than a personification and less than a myth. lorsque Montaigne par exemple écrit à la fin du xvie siècle la phrase bien connue : « Nature est un doux guide ». 49. parier pour la mythologie sous prétexte que dans l'hymne qui porte son nom. son adultère avec son vieux mari le Temps. Ronsard ne cherche null ement à franciser le panthéon ancien. Soleil. Ronsard prend soin de représenter la Nature. Été. Lewis déclare qu'il y a là « un peu plus qu'une personnification et moins qu'un mythe ». C'est que dans un grand nombre d'autres poèmes. apparaissent comme la traduction en lan gage courant du nom des divinités mythologiques plus ou moins correspondantes : Soleil pour Phébus. s'oppose une objection majeure. p. Et de fait. Brunot. personnification de la saison chaude. Sans même citer les odes de 1550 ou 1552. pour peu que l'argumentation l'exige » (16). C.

le Printemps aime Flore. L'Hymne de l'Automne et l'Hymne de Г Ну ver — les deux hymnes pessimistes du vent. du moins chercher quelle en est la valeur expres sive et peut-être la signification. fille rejetée par son père le Soleil (v. parfois les mêmes abstractions personnifiées. mais il n'empêche : quant à l'essentiel. champion des dieux et du bien. Bacchus.). Par conséquent. Selon Ronsard. Junon. et pour le second Hercule. 252). figurent deux poèmes. et l'Hiver encore plus. Hercule : la mythologie proprement dite se fait donc plus présente dans les deux derniers Hymnes des Saisons. il faut. ni dans l'un ni dans l'autre. De même. intitulé Orphée. L'Automne. et l'intervention de Jupiter n'hellénise guère cette ample fresque à la fois savante et familière. est vaincu et humilié avant la réconciliation finale. sur l'une des nombreuses aventures des Argonautes. Hercule lui-même. le second.L'ALLÉGORIE CHEZ RONSARD 79 L' qu'à la grande ode à Michel de Hospital). sinon se poser la question de savoir pourquoi cette désignation française domine dans les hymnes des Quatre Saisons. 358 et suiv. maudite par sa mère la Nature (v. l'Automne est une saison malfaisante. l'autre. son adversaire dans les combats étant ici le héros des héros. l'Hymne du Printemps. comme le Soleil aime « s'amie » la Terre. j'ai dit un mot tout à l'heure. nouvel Atlas révolté contre Jupiter. Il y a du Caliban dans ces deux personnifications-là. l'Hiver. Or. On connaît ces poèmes. que dans les deux premiers poèmes. et . Jupiter. on y retrouve le même type de personnification. il faut indiquer ici une différence. due à l'intervention de Junon. ainsi que Jupiter et Junon. notons que dans le même Recueil des nouvelles poésies où paraissent Les Quatre Saisons de l'An. sera fina lement réconciliée avec le monde grâce à l'amour du dieu Bacchus. et en particulier dans la dernière. Pourt ant. de la froidure et de la pluie — évoquent certes pour le premier Bacchus. l'un sur les amours tragiques d'Adonis et de Vénus (sous le titre Adonis). le poète ne s'efforce de traduire en langage courant ce que lui fournit la tradition mythologique. Dans le premier. De Y Hymne de l'Esté.

Cette intervention des personnages mythologiques vient en effet figurer une lutte entre le bien (représenté par les dieux : la mythologie) et le mal (repré senté par le déclin du beau temps : l'Automne et l'Hiver personnifiés. . et non des moindres. ni mythologiques. entre autres modes d'expression. par bonheur. Reprenons les termes de C. les personni fications des quatre Hymnes des Saisons sont prêtes à devenir ou l'un ou l'autre selon les nécessités de l'argument ation. et il est sûr qu'on trouverait bien d'autres allégories — même à s'en tenir au sens dans lequel j'ai pris ce mot — dans les Odes. Yvonne Bellenger. Mais il ne s'agissait pas d'épui ser la question. le projet nourri par la Pléiade de rompre avec la tradition poétique française. pas toujours été suivi d'effet. et mon intention se bornait à souligner combien. comme dans ses autres emprunts à des traditions diverses. Il n'a été question ici que d'une très petite partie des œuvres de Ronsard. je me limiterai à deux remarques. n'a. d'Hymnes. Cela me conduit à ma deuxième remarque. Malgré la brièveté et l'insuffisance de cet exposé. risquerait d'offus quer ou de déformer certains aspects. j'aimerais avoir montré que toute étude de la poésie de Ronsard qui ne prendrait pas en considération. en un mot par l'allégorie). sous prétexte que dès 1550 il ne s'agit plus que d'un procédé périmé. le plus souvent.80 YVONNE BELLENGER c'est là que les choses deviennent pour nous particuli èrement intéressantes. etc. l'allégorie. Pour terminer. même si dans son utilisation de l'allégorie. à propos d'allégorie comme à propos de beau coup d'autres choses. S. innover d'une façon ou d'une autre sur ses prédécesseurs. c'est-à-dire une variation sur le vieux thème allégorique de la psychomachie. on voit Ronsard se montrer original dans ses imitations et. Lewis cités tout à l'heure : ni allégoriques. dans les autres recueils d'Amours. de l'art du Vendômois.