J.

KRISHNAMURTI

QUESTIONS ET RÉPONSES
Traduit de l’anglais par Mary VRIACOS

ÉDITION DU ROCHER Jean-Paul B e r t r a n d Éditeur

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LA VISION PENETRANTE

Question : La vision pénétrante n’est-elle pas l’intui­ tion ? Pourriez-vous parler de cette lucidité soudaine dont jouissent certaines personnes ? Qu’entendezvous par vision pénétrante ? Est-elle un phénomène momentané ou bien peut-elle être continue ? Au cours de ses divers entretiens, l'orateur a uti­ lisé l’expression « vision pénétrante », c'est-à-dire la vision qui pénètre à l’intérieur des choses, à l'intérieur de tout le mouvement de la pensée, par exemple, de tout le mouvement de la jalousie. Avoir une vision pénétrante, c’est percevoir la nature de l’avidité, voir le contenu entier de l’affliction. Ce n’est pas une analyse, ni l’exercice d’une faculté intellectuelle, ni le résultat du savoir. Ce dernier est le produit de ce que l’expérience a accumulé par le passé et qui s’est emmagasiné dans le cerveau. Il n’y a pas de savoir complet, par conséquent l'ignorance accom­ pagne toujours la connaissance, comme deux che­ vaux en tandem. Si l ’observation n’est pas basée sur le savoir, ou bien sur la capacité intellectuelle ou le raisonnement, l’exploration et l’analyse, alors qu'estelle ? Toute la question est là. On demande : est-ce l’intuition ? « Intuition » est un mot plutôt délicat qu’on utilise beaucoup. La réalité de l ’intuition peut

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être le résultat du désir. On peut désirer une chose puis, quelques jours plus tard, avoir une intuition à ce sujet. On lui accorde alors une importance extra­ ordinaire. Mais, en l’approfondissant, on peut s’aper­ cevoir qu'elle se fonde sur le désir, la crainte ou diverses formes de plaisir. On doit donc avoir des doutes au sujet de ce mot « intuition », surtout lors­ qu’il est employé par des personnes plutôt romanes­ ques, plutôt imaginatives, sentimentales et à la recher­ che de quelque chose. Elles auraient certainement des intuitions, mais celles-ci se fonderaient sur quelque désir évident et trompeur. Donc, pour le moment, mettez ce mot de côté. Qu’est-ce, alors, que la vision pénétrante ? C’est la perception instantanée de quelque chose qui doit être vrai, logique, sensé, rationnel. La vision pénétrante doit agir immédiatement. Il n’est pas question de voir en profondeur pour ne rien faire de cette vision. Si on pénètre l’entière nature de la pensée, l ’action est instantanée. La pensée est une réaction de la mémoire. Celle-ci est l’expérience, la connaissance entreposées dans le cerveau. La mémoire réagit : — où habitez-vous ? Vous répondez. Comment vous appelez-vous ? La réponse est immédiate. La pensée est le résultat ou la réaction de l’accumulation d’expé­ rience et de connaissances emmagasinées sous forme de mémoire. La pensée se fonde sur le savoir ou bien elle en est l’aboutissement ; elle est limitée, car le savoir est limité. Elle ne peut jamais tout englober ; par conséquent, elle est éternelle confinée, bornée, étroite. Voir cela d’une manière pénétrante implique une action qui n’est pas simplement la répétition de la pensée. Voir en pénétrant, par exemple, dans la nature des organisations, signifie qu'on observe sans souvenirs, sans argumentation pour ou contre ; c’est simplement voir tout le mouvement et la nature du besoin d’organisation. On en a une vision pénétrante à partir de laquelle on agit et cette action est logique,

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sensée, saine. Une vision pénétrante ne vous fait pas agir en sens opposé, car alors elle n’en serait pas une. Regardez, par exemple, de façon pénétrante, les blessures et les coups subis depuis l’enfance. Pour des raisons diverses, tout le monde est blessé, de l’enfance à la mort. Du point de vue psychologique, ces blessures demeurent en chacun de nous. Pénétrez, à présent, dans toute la nature et la structure de ce mal. Vous êtes blessé, peiné psychologiquement ? Vous pouvez vous adresser à un psychologue, un analyste, un psychothérapeute qui sachent en dépister la cause : depuis l’enfance, votre mère était ceci et votre père était cela et ainsi de suite, mais la blessure ne se refermera pas simplement parce qu'on a cherché la cause. Elle est là. Elle a pour conséquences l'isolement, la crainte, la résistance dont le but est d’éviter de nouvelles blessures ; par conséquent, on se renferme en soi. Vous savez tout cela. C’est là tout le mouvement des blessures subies. La blessure est l’image de vousmême que vous vous êtes forgée. Aussi longtemps que cette image demeure, vous serez évidemment blessé. A présent, si vous voyez tout cela de façon pénétrante — sans analyse — si vous percevez cela instantané­ ment, cette perception même est une vision péné­ trante ; elle exige toute votre attention et toute votre énergie ; dans cette vision, la blessure disparaît. Cette pénétration va complètement dissoudre votre blessure, ne laissant aucune trace, si bien que personne ne pourra plus vous faire de mal. L’image de vous-même que vous aviez créée n’existe plus.

Titre original . QUESTIONS AND ANSWERS
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