1 " La question d’un lien éthique entre sagesse et science" Monique Castillo Rencontres Internationales de Carthage, 2002

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Un bref rappel de trois grands repères philosophiques permettra de situer la question des rapports entre connaissance, éthique et sagesse. - En premier lieu : l’identité entre la science et la sagesse au sens antique et prémoderne. Le savoir étant conçu comme accès à la vérité, la vie de la raison est raison de la vie. Le sage, homme véritablement libre, conforme son existence aux normes que lui dicte la vie la plus haute, modèle d’un accord quasi-divin avec l’être du monde. Dans ce contexte, la sagesse est un projet de vie éminemment personnel, nul autre que soi-même ne pouvant en assumer l’effort. - En deuxième lieu : l’instauration cartésienne d’un lien volontariste entre l’éthique et la science. La science, avec Descartes, n'est plus seulement objet de disputes entre doctes, elle devient un moyen d'action : il doit devenir possible de traiter la maladie et la souffrance, non plus comme ce qu'il est fatal de subir, mais comme ce qu'il est possible de maîtriser, pour favoriser et étendre des manières actives d'être et d'exister. Descartes jette ainsi les bases d’une sorte d’éthique scientifique en quelque sorte « démocratique » laquelle il donne pour principe : "c'est proprement ne valoir rien que de n'être utile à personne" (sixième partie du Discours de la méthode). - En dernier lieu enfin : la reconnaissance, au XXème siècle, d’une fracture entre la science et l’éthique qui devient constitutive de la rationalité scientifique elle-même. Ainsi, par exemple, c’est en généticien que Jacques Monod constate ce phénomène, dans les années 1960, quand il précise que la science a désormais sa propre éthique, l’éthique de sa propre performance, qui consiste à se prendre elle-même, et non plus l’homme, pour fin ultime : « le

qui ne laisse pas de susciter nombre d’interrogations. tend à se construire en chacun de nous une conscience technocratique qui prend la place de la conscience éthique. sur la technoscience. la valeur suprême. qui consiste dans le pouvoir de légitimation qu’elle a conquis. La science et la technique comme idéologie . non plus vecteur de sagesse. économiquement productrices de richesses.… c’est la connaissance objective elle-même »1 C’est cette troisième situation qui commencera par retenir l’attention en raison de ses conséquences culturelles notoires. exclusivement productiviste et pragmatique. C’est ainsi qu’au niveau des mœurs. le bonheur de l’humanité. par exemple. . en servant à légitimer une certaine idéologie du progrès. I. ce n’est pas. Trois types de considérations seront successivement prises en compte : . in Pour une éthique de la connaissance. d’émancipation vis-à-vis des idéologies.la crise de civilisation qui en résulte et qui prend la forme d’une fracture entre le savoir et la culture. quasi « spiritualiste ». un intérêt social en particulier. Elle a cessé d’être source de désaliénation. le souverain bien dans l’éthique de la connaissance. Habermas2 montrait que la science remplit une fonction idéologique.2 seul but. avouons-le.la substitution d’une conscience technocratique à la conscience éthique dans le rapport à l’existence. Dans un ouvrage de 1968. 29. . La science suscite donc d’autres intérêts que l’intérêt pour le savoir. Est caractéristique d’une conscience technocratique la conviction que tout problème est susceptible d’une solution technique. mais source d’innovations technologiques. La Découverte.La cohabitation actuelle de cette crise avec l’apparition d’un nouveau type de perspective. CONSCIENCE TECHNOCRATIQUE ET CONSCIENCE ETHIQUE 1) Science et idéologie Nul ne conteste le fait que la science est devenue une force productive de première grandeur. une relation technique à la vie tend à remplacer la relation 1 2 Jacques Monod. Ethique et connaissance. car elle s’est elle-même émancipée du contrôle des hommes. et notamment de ses conséquences potentiellement perverses pour l’éthique. p. Corrélativement.

à de simples convictions individuelles qui échappent à toute légitimation rationnelle de type scientifique. susceptibles d’une objectivité techniquement prévisible et reproductible. dans les formes sommaires de spontanéisme. mais que l’on apprend à regarder et traiter comme des questions techniques. mais d’ordre culturel. Mais il faut aussi souligner combien le subjectivisme lui-même.3 éthique à la vie : la maladie. en ce sens technicisée. la responsabilité de cette relégation des valeurs dans l’irrationnel et l’arbitraire. Parce qu’elles ne sont pas. quant à elles. La conséquence de cet état de choses n’est pas simplement d’ordre épistémologique. entre le domaine des faits et celui des valeurs. dès lors que les valeurs ne peuvent plus être pensées que comme des choix irrémédiablement subjectifs. La “ sagesse ”. Dans ce contexte. les valeurs se réduisent à des croyances. Lorsque nous identifions la liberté à l’inculture et le choix à l’irresponsabilité. ce n’est pas seulement la science qui tend à s’écarter de la de “ désenchantement du . la stérilité. mais cela revient à désenchanter le monde ” écrit Weber. radicalement dépourvus d’objectivité. de sorte que l’objectivisme scientifique s’identifie à la rationalité technique ou rationalité instrumentale. La tentation de relativisme. de libertarisme et de décisionnisme moral qu’il peut emprunter. coïncide avec le triomphe de la prévisibilité. le handicap et la mort elle-même sont toujours des drames existentiels. voire de nihilisme. tend à s’identifier à la prudence. Et il résulte de cette identification entre objectivité et prévisibilité une conception radicalement subjectiviste et irrationaliste des valeurs. contribue aussi à accentuer cette fracture. devient caractéristique de l’affirmation de la pluralité des valeurs. Cette fracture entre la science et l’éthique a été jadis analysée par Max Weber et popularisée depuis sous la dénomination monde ”. 2) La fracture entre les faits et les valeurs Or. 3) Il est tentant de n’attribuer qu’à la science. entre la science et l’éthique. “ Nous pouvons maîtriser toute chose par la prévision. axiologiquement neutre. qui est celui de l’objectivité. et à son orientation positiviste. Le sens de la formule est clair : le règne de la science. nous contribuons aussi à perpétuer la séparation entre la science et la vie. elle-même réduite à un principe de précaution nourri par le soupçon et la méfiance. cette situation a une signification et un ressort philosophiques : il s’agit de la coupure qui s’est instaurée entre le monde de l’objectivité et celui de la subjectivité.

selon le mot de Kant. volontariste et publique. et elle ne peut pas prendre la place de la raison. Ce que l’humanisme demandait à la science était une nouvelle sagesse : il fallait.4 culture. c’est-à-dire les prétentions hyperboliques de l’entendement à un objectivisme naturaliste. indifférent aux efforts et des soucis de la compétence scientifique. à l’époque des Lumières. II. phénomène qui peut passer pour une nouvelle forme de barbarie. provient de cet humanisme culturel dont la science s’est précisément détachée pour vivre de son propre succès et faire de ce succès son unique raison d’être. limite son rapport à la science à un simple rapport de consommation. 2) De l’ignorance à la vulgarité Mais le fossé qui s’est creusé entre l’extrême spécialisation des recherches scientifiques et l’ignorance commune a fini par populariser une représentation simplement vulgaire de l’activité scientifique. mais c’est aussi la culture qui tend à s’éloigner et à se passer de la science. en effet. érudite et privée. la science n’est pas le domaine entier de la raison. Pour le dire autrement. Est vulgaire. En effet. le point de vue de celui qui. à associer à la science les meilleures attentes du progrès des mœurs. Nous associons encore aux vertus de l’esprit scientifique des espérances humanistes en fait de tolérance et de liberté. Telle est la différence entre l’humanisme et le scientisme : pour l’humanisme. Et c’est pourquoi aussi notre déception a la profondeur de cette espérance déçue. CRISE DE LA CULTURE : LA SCISSION ENTRE SAVOIR ET CULTURE Et c’est bien cela qui nous donne le sentiment que la culture de tradition humaniste traverse une profonde crise. Les raisons de vivre et les raisons d’apprendre (de savoir) finissent pas s’exclure réciproquement. nous sommes encore porteurs de l’esprit des Lumières lorsque nous escomptons du Savoir qu’il contribue à servir des fins morales de l’humanité. non plus simplement spéculative. 1) Science et humanisme : l’ancienne alliance Car c’était bien. idéalement. la légitimité culturelle conquise par la science. la finalité humaniste de la culture qui conférait à la science une nouvelle légitimité et une nouvelle objectivité. limiter le savoir. Autrement dit. celle qui a fait de la science le bien commun de l’humanité tout entière. autrement dit. . à une objectivité de nature éthique. nous continuons. mais éthique. pour faire place à la foi. Une crise qui atteint ses fondations.

paradoxalement. c’est la réconciliation entre la technique. LA VOIE D’UN NOUVEL HUMANISME SCIENTIFIQUE ? Ces considérations reconduisent à poser la question d’un lien éthique possible.5 C’est alors l’ignorance qui fixe. reconstructible. déplorent cette crise qui résulte de la scission entre le Savoir et la Culture. Ce qu’elle prophétise. sans l’espérance (ou la volonté) de déboucher sur une activité pleinement affirmative d’un contenu de liberté. un nouveau type d’utopie culturelle fait son entrée dans le domaine des sciences et techniques de l’information et de la communication (STIC). qui donne le pouvoir suprême au Savoir. entre la science et la sagesse. III. Et c’est encore la thèse qui fonde. et qui la limite à ses bienfaits techniquement et immédiatement consommables. Un hédonisme vulgaire érigé en phénomène de masse. selon Jacques Monod. à se complaire dans un processus répétitivement négateur. pour justifier l’absolue liberté de choix sur le plan existentiel. le savoir et la sagesse. la . hédonisme vulgaire qui perçoit de façon exclusivement marchande. nous serions entrés dans une nouvelle phase de l’évolution humaine. Pour en résumer le principal argument : avec l’électronique et l’informatique. les familles d’une façon générale. 1) Les nouveaux « prophètes » Or il est étrange d’observer qu’au moment où les éducateurs et les politiques. Cette conviction du non-sens de l’existence caractérise en grande partie la priorité conquise par la « conscience technocratique » sur la conscience éthique. la valeur de la connaissance. et peut-être est-ce la raison pour laquelle la revendication hédoniste d’émancipation tend à devenir sa propre fin. finit par s’imposer comme la modalité culturelle la plus « commune » du rapport à la science. vénale et réductrice de l’innovation et de la création scientifiques. la liberté de recherche du généticien. 3) La thèse du non-sens de l’existence Une hypothèse peut être formulée quant à l’interprétation du phénomène : la revendication hédoniste d’émancipation personnelle ne s’enracine-t-elle pas dans la certitude du non sens de l’existence ? C’était déjà une affirmation avancée par Max Weber pour expliquer la neutralité axiologique de la science. C’est aussi une position philosophique revendiquée par Jean-Paul Sartre. Dès lors que le savoir peut être traité et échangé comme un ensemble d’informations disponibles via Internet.

Or. dans la première moitié du XXème siècle. Seuil. ou l’espoir. pour devenir interaction. En quel sens faut-il comprendre alors que (je cite) : « la noosphère est le royaume de la connaissance et de la sagesse »7 ? . « une immense machine à penser »3. aujourd’hui. de contribuer à l’émergence d’une telle conscience universelle qui mobilise l’esprit mondialiste.1 5 Derrick de Kerchove. contemporaine de l’unification planétaire de l’Humanité dotée d’une même conscience collective de sa solidarité organique. nommé « noosphère ». p. parce qu’au stade où nous sommes. Mais cynisme aussi. sachant que la formule intervient dans un ouvrage consacré à la « Noopolitique ». publié dans L’avenirde l’homme. 1947. La formation de la noosphère. comme moyen de rationaliser la production 3 P. comme au XIXème siècle.6 technique cesse d’être domination. 221. 4 Pierre lévy. parce que l’aspiration à une solidarité planétaire alimente assurément le désir de bâtir sur l’information une civilisation mondiale qui deviendrait capable d’instituer une véritable égalité des chances entre tous les membres de la Terre-Patrie6. p. c’est-à-dire à l’anticipation d’une politique caractéristique des Sociétés de la Connaissance ou Société de l’Information. tant en matière économique4. avec une grandiloquence quelque peu vulgaire que « le Net est grand et que Teilhard de Chardin est son prophète »5. Teilhard de Chardin. 6 Edgard Morin bon interprète 7 Noopolitik . Teilhard de Chardin. De candeur. 1959. selon les appellations à la mode. communication veut dire « pouvoir » et échange veut dire « commerce ». quant à elles. Un observateur n’hésite pas à affirmer. sphère de l’idée. Une nouvelle carrière est ainsi donnée aux thèses à la fois scientifiques et mystiques que développait jadis. Bonne feuille. les sciences et techniques de l’information se fondent. « la conscience de l’économie convergeant vers une économie de la conscience ». c’est bien la volonté. qu’en matière culturelle et en matière politique . lequel définissait la noosphère comme « le cerveau commun de l’humanité ». sur la réalisation d’un « cerveau » commun de l’humanité qui en serait l’infrastructure. royaume de l’esprit. C’est ainsi que technique et culture sont appelées à se réconcilier dans la gestation d’un nouveau monde. 2) Candeur et cynisme Il se dégage des quelques textes à vocation prophétique dont il est possible de prendre connaissance sur Internet un curieux mélange de candeur et de cynisme. La mutation qui s’est incontestablement produite concerne la perception de la technique : elle n’apparaît plus.

me semble-t-il. Mais cette nouvelle fonction idéologique ne risque-t-elle pas d’annexer l’éthique. une métaphysique capable de totaliser l’expérience humaine. l’intérêt suprême de la connaissance. . Tel devrait donc être le nouveau lien entre le savoir et la sagesse : la conviction qu’il deviendra possible de régler les conflits par l’information et le renseignement plutôt que par la violence et la guerre. Ce que les réalistes nomment le softpower médiatique par opposition au hardpower de la realpolitik traditionnelle des Etats8. a cette propriété d’agir par influence avec le consentement des « clients » à leur propre conditionnement (phénomène que certaines émissions de télévision. par exemple.7 industrielle et le pouvoir industriel. une véritable caution idéologique (philosophique) qui va bien au-delà d’une caution simplement technologique . consiste dans la promotion d’un consensus général sur la finalité pacifique du progrès. (Il n’y a plus d’ « étrangers » sur Internet) ? 3) Il est encore trop tôt pour prévoir quelles utilisations l’avenir fera de cette prédiction d’une réalisation technologique de la « sagesse ». qui est aujourd’hui chargé de révéler la vocation ultimement culturelle des technologies de l’information. un moyen d’interaction entre utilisateurs d’information. Un cerveau philosophique. ne peut manquer de s’interroger sur la nature de cette nouvelle demande ou de cette nouvelle espérance : il observe qu’il est demandé à la science. permettent d’observer). quant à lui. ne risque-t-il pas d’aggraver le danger ? En ce sens que les sciences de l’information se chargeraient de produire la seule vision du réel qui puise faire consensus ? 4) Un humanisme à échelle humaine Ne faut-il pas rester vigilant quant à la possibilité de nourrir un humanisme qui demeure à échelle humaine ? Trois perspectives méritent d’être évoquées : 8 Le softpower. L’idée de science se trouve ainsi commise à assumer la place d’une métaphysique . La nouvelle « sagesse ». mais le lien avec autrui. dans ce contexte. ce ne serait donc plus la connaissance elle-même. Elle est désormais perçue comme un outil de la démocratisation du savoir. il est demandé à la science de légitimer l’assurance que la production technologique d’une sagesse pacifiste est possible. aux sciences de l’information. le concept de « noosphère ». d’instrumentaliser l’éthique pour donner libre cours à l’ambition universaliste des technologies de l’information ? Pour dire les choses autrement : alors que nous désespérons du fossé qui s’est creusé entre la science et la culture. Idéalement.

8 .(242) « On ne respecte pas la science si on en fait une métaphysique » (244).net castillo@univ-paris12.monique-castillo. . Monique Castillo. http://www. Le remède préconisé : notre propre vision de la science doit se délivrer de la toute puissance métaphysique qu’on lui prête et qui est de l’idéologie scientiste et non de la science.Ne faut-il pas replacer la technologie « dans le cadre moral d’une éthique de la bienveillance » ? Question posée par Charles Taylor.fr . « Seule une option méta-scientifique imposerait le réductionnisme comme seule vision du réel ». .Ne faut-il pas retrouver la voie d’une nouvelle éthique de la responsabilité dans une raison communicationnelle jouant le rôle de raison pratique normative à l’échelle planétaire ? C’est la voie choisie par l’éthique de la discussion. Dr. Prof.Ne faut-il pas qu’un nouvel humanisme scientifique soit possible ? Question posée par Francis Jacques dans un article intitulé : « inscrire la science au cœur de la sagesse ».