Le spin

Didier Lauwaert. Copyright © 2013.
I. Introduction II. Moment angulaire II.1. Moment angulaire
Moment angulaire orbital ; Moment angulaire intrinsèque ; Relations entre moments angulaires

II.2. Charge électrique
Charges électriques ; Champs électriques et magnétiques ; Charges électriques en mouvement

II.3. Moment magnétique
Boucle de courant ; Moment magnétique ; Particule en rotation ; Moment angulaire et magnétique

III. La mécanique quantique
Mécanique quantique ondulatoire ; Principe d’indétermination ; Description par les états ; Evolution et mesure

IV. Expériences IV.1. Appareil de Stern-Gerlach
Description ; Fonctionnement

IV.2. Expériences avec des particules
Essai avec des pions ; Essai avec des électrons ; Essai avec des mésons rho ; Différences avec le cas classique

IV.3. Appareils en série
Modification de l’appareil ; Deux appareils successifs ; Filtres ; Base d’états ; Etats superposés

IV.4. Appareils et rotations
Rotations de l’appareil T ; Rotation horizontale ; Rotation sur soi de 180° ; Rotation verticale de 180° ; Rotation sur soi de 90° ; Appareil S supplémentaire

V. Le groupe des rotations V.1. Les rotations
Rotations à deux dimensions ; Combinaison de deux rotations ; Groupe des rotations à deux dimensions ; Rotations à trois ; dimensions ; Représentations du groupe ; Sphère des rotations ; Représentation matricielle

V.2. Effet sur une particule
Action de groupe ; Particule scalaire ; Moment angulaire orbital ; Particule vectorielle ; Un groupe, plusieurs actions

V.3. Algèbre des rotations
Rotations infinitésimales ; Cas vectoriel ; Algèbre des générateurs ; Deux solutions

V.4. Représentations
Calcul des représentations ; Valeurs propres ; Moment angulaire intrinsèque ; Lien avec Stern-Gerlach

VI. Le spin 1/2
Représentations ; Existence ; Spineurs ; Rotations ; Effet du signe

VII. Statistiques VII.1. Etats symétriques et antisymétriques
Etats à deux particules ; Particules identiques ; Etats symétriques ; Etats antisymétriques

VII.2. Statistique de Fermi-Dirac
Principe d’exclusion de Pauli ; Comportement statistique ; Statistique classique ; Statistique de Fermi-Dirac ; Conséquences

VII.3. Structure de l’atome
Structure de l’atome ; Changements d’états ; Répartition des électrons ; Propriétés ; Effet Zeeman

VII.4. Statistique de Bose-Einstein
Etats symétriques ; Comportement grégaire ; Emission stimulée

VIII. Théorème spin – statistique IX. Etats intriqués
Combinaisons d’états de deux particules ; Etats intriqués ; Spin ; Décohérence

X. Références

I. Introduction
Le spin est une propriété assez particulière des particules élémentaires. Elle est liée aux rotations, comme la rotation d’une toupie. Cette propriété très importante se retrouve partout en physique des particules. Malheureusement, c’est aussi une propriété très difficile à expliquer aux profanes. Bien que les notions classiques de rotation soient aisément abordables, leurs contreparties en mécanique quantique, la science du monde de l’infiniment petit, sont subtiles et contre-intuitives. Certains aspects comme ceux du spin ½ n’ont même aucune contrepartie dans la vie de tous les jours et sont donc particulièrement difficile à conceptualiser.

C’est à ce défi que nous avons décidé de nous attaquer. Nous aborderons le problème en deux phases. Tout d’abord une approche expérimentale : comment se comportent les particules du point de vue du spin. Ensuite une approche plus abstraite. Malgré cette approche abstraite, nous essayerons de ne pas employer de développements mathématiques si ce n’est quelles relations élémentaires (additions, soustractions,…) et des notations, que nous expliquerons, qui ont surtout pour but de rendre les choses plus claires.

II. Moment angulaire II.1. Moment angulaire
Moment angulaire orbital
Considérons une petite masse tournant sur une orbite.

Soit m la valeur de la masse et V sa vitesse. R le rayon de l’orbite. On définit le moment angulaire, caractérisant cette rotation par le simple produit : L = mVR La masse fois la vitesse fois le rayon. Le moment angulaire a une direction, ce qu’on traduit en notant sa variable en gras, indiqué par la flèche verticale sur le dessin. Comme la masse tourne sur une petite orbite, on parle de moment angulaire orbital.

Moment angulaire intrinsèque
Au lieu d’une petite masse sur une orbite, considérons maintenant une grosse boule tournant sur elle-même comme une toupie.

On peut définir la aussi un moment angulaire, comme ci-dessus. On considère chaque petit morceau de la boule comme s’il tournant sur une orbite et on fait la somme sur tous les morceaux de la boule. Le calcul est évidemment plus compliqué et nous ne le ferons pas ici. Cela donne un moment angulaire S comme indiqué sur le dessin. C’est encore une grandeur comme mVR, mais affectée d’un facteur qui dépend de la forme de l’objet. Puisque la boule tourne sur elle-même, on parle de rotation propre et le moment angulaire est appelé moment angulaire intrinsèque. Les noms des variables utilisées viennent de l’anglais (L pour « loop », qui signifie « boucle » et S pour « spin » qui signifie « tourner sur soi-même »).

Relations entre moments angulaires
Lorsque l’on a un système compliqué, avec plein de parties tournant sur elles-mêmes ou sur des boucles, on peut faire le calcul pour chaque partie et ajouter les moments angulaires. Ceux-ci s’ajoutent comme des vecteurs c’est-à-dire comme des grandeurs identifiées par des flèches, la relation est plutôt élémentaire :

Notons que le moment angulaire est une grandeur conservée. C’est-à-dire qu’elle reste identique à elle-même dans l’évolution du système, du moins si le système est isolé (il est clair que si on lance une toupie, avant elle ne tourne pas, après elle tourne). Mais attention, c’est le moment angulaire total qui est conservé, c’est-à-dire L + S (éventuellement une forme plus compliquée si on a pleins d’objets en rotation). Cette loi physique très simple est utilisée intuitivement par les patineurs artistiques.

Ils se lancent sur la glace de manière à entrer en rotation avec les bras écartés. Puis ils rapprochent les bras de leur corps, ce qui accélère fortement leur rotation. En effet, le moment angulaire du patineur est de la forme mVR et cette grandeur est conservée tant que le frottement du patin sur la glace de freine pas le patineur. En rapprochant les bras, le patineur diminue la grandeur R du cercle balayée par ses bras. Si R diminue et comme mVR est constant (ainsi que m, son poids ne change pas), alors V augmente. Tant que l’on reste en physique classique, tout cela est fort simple (seuls les calculs peuvent être un peu compliqués comme pour le calcul du moment angulaire d’une boule).

II.2. Charge électrique
Nous allons avoir besoin de quelques explications sur les charges électriques et les champs associés, mais pas beaucoup, juste parce que le magnétisme sera utile pour étudier le spin. Nous ferons donc cours en présentant seulement ce qui est nécessaire.

Charges électriques
On trouve dans la nature des objets chargés électriquement ainsi que des aimants. Les charges électriques peuvent se classer en charges négatives et en charges positives. Les aimants possèdent un pôle nord et un pôle sud. L’existence des charges électriques se constate facilement à travers l’électricité statique, les décharges électriques ou le courant électrique. Certaines charges sont négatives, comme les électrons qui sont de petites particules très légères que l’on trouve dans les atomes et qui constituent le courant électrique. D’autres charges sont positives, comme le noyau des atomes ou les protons qui constituent ces noyaux (particules mille fois plus lourdes que l’électron). Les atomes sont neutres, c’est-à-dire que les charges électriques et négatives se composent. Lorsque l’on arrache des électrons par un procédé mécanique (frottement, triboélectricité) ou chimique (piles électriques), on obtient un flux de charges négatives. Ce qui reste

est donc de charge positive puisque l’on a enlevé les électrons et qu’il ne reste que les noyaux chargés positivement (un atome avec trop ou trop peu d’électrons est appelé un ion). On constate facilement que les charges électriques de même signe ainsi que les pôles de même nature se repoussent, tandis que ceux de signes opposés s’attirent. Un flux de charges électriques, habituellement des électrons, constitue un courant électrique.

Champs électriques et magnétiques
Ce phénomène d’attraction et répulsion se transmet par l’intermédiaire d’un champ, c’est-à-dire une grandeur prenant des valeurs en tout point de l’espace et pouvant varier autant dans l’espace que le temps. Les charges électriques sont la source du champ électrique et les aimants sont la source d’un champ magnétique. On peut aisément visualiser ces champs avec, par exemple, de la limaille de fer. Ces champs sont caractérisés par une intensité, en chaque point, mais aussi par une direction. Ce qu’on peut représenter par une flèche (un vecteur). A titre d’exemple, voici les champs électriques émis par des charges électriques :

Les charges électriques sont également sensibles aux champs électriques, ce qui explique les propriétés d’attraction et de répulsion. Voici par exemple les champs électriques lorsque l’on a deux charges :

Et voici le champ magnétique émit par un aimant :

Charges électriques en mouvement
Considérons des charges électriques en mouvement, c’est-à-dire un courant électrique. On constate que ces charges en mouvement créent aussi un champ magnétique (comme un aimant). Les deux phénomènes sont donc intimement liés.

Le champ magnétique forme des lignes circulaires entourant le courant (par exemple un fil électrique).

II.3. Moment magnétique Boucle de courant
Considérons un courant de forme circulaire. Celui-ci peut être par exemple une simple charge électrique en orbite.

Ce dessin se déduit facilement du précédent. Cette boucle de courant se comporte donc comme un petit aimant.

Moment magnétique
On peut caractériser cet aimant par l’intensité du champ magnétique passant à travers la boucle. Il a une intensité et une direction, on l’appelle moment magnétique M (voir la flèche ci-dessus).

Particule en rotation
Considérons maintenant une particule chargée en rotation sur elle-même.

Là aussi elle est comme un courant tournant en rond. Chaque petite portion de la boule étant comme une petite charge tournant sur une orbite. Et on obtient le champ magnétique ou le moment magnétique en faisant la somme pour toutes les petites portions de la boule. On a donc aussi un moment magnétique associé à cette particule en rotation.

Moment angulaire et magnétique
La ressemblance entre le moment angulaire et le moment magnétique est frappante et n’est par fortuite. Les deux se construisent exactement de la même manière. On peut de plus calculer (ou mesurer) le champ magnétique produit par une charge en mouvement. On obtient ainsi une relation très simplement entre le moment angulaire d’une particule et son moment magnétique. M=gμS μ est une constante liée au propriétés des champs magnétiques et g est appelé rapport gyromagnétique. Ce dernier dépend de la répartition de la charge dans la boule. Pour une particule élémentaire, petite et sans structure, comme l’électron, on calcule et on mesure que g = 2. Pour une particule possédant une structure interne comme le proton, g a une valeur fort différente de 2. Nous sommes maintenant armés pour la suite, mais nous allons aussi devoir quitter les eaux tranquilles de la physique classique pour celles étranges de la mécanique quantique.

III. La mécanique quantique
La mécanique quantique est la théorie qui s’applique aux atomes et aux particules élémentaires. En toute rigueur, elle s’applique à toutes les situations, y compris par exemple le lancer d’une balle de golf. Mais les corrections infimes apportées par la mécanique quantique à ce genre de cas et la difficulté des équations rendent inutile son usage et l’on préfère alors utiliser les théories

« classiques » (mécanique classique, hydrodynamique, etc.) Elle est malgré tout utilisée dans certains cas complexes tel que la chimie ou des objets macroscopiques (superfluides, supraconducteurs, ferromagnétisme, …) à l’aide de la physique statistique ou d’outils mathématiques particuliers. La mécanique quantique est une théorie très puissante. C’est la théorie la mieux vérifiée de toutes les théories, dans tous les domaines (sauf la gravité) et toutes les expériences, avec une précision exceptionnelle. Elle explique nombre de phénomènes : les atomes, le magnétisme, la chimie, le laser, etc. La liste est longue. On ne va pas tout présenter en détail, loin de là. On va expliquer un minimum pour comprendre l’essentiel des bases (ce sera déjà assez costaud comme ça). De même, on ne verra pas toutes les subtilités, propriétés, mystères et aspects parfois intriguant. C’est intéressant mais trop vaste pour cette petite étude sur le spin.
Rappelons brièvement les bases mathématiques de la mécanique quantique. Un système a un état décrit par un vecteur dans un espace de Hilbert H complexe, il sera noté typiquement comme .

Les variables physiques sont des opérateurs agissant sur les vecteurs d’état. Les variables mesurables (les observables) sont des opérateurs hermitiques, c’est-à-dire tel que . Les valeurs prises par les variables sont le spectre des valeurs propres de l’opérateur (ces valeurs sont réelles pour les observables). Les seules valeurs mesurables sont ces valeurs. L’espace de Hilbert étant un espace vectoriel, on peut définir différentes bases, totalement équivalentes. Par exemple les bases (ou bases d’un sous-espace) positions, impulsions, spins, énergie, etc. Le passage d’une base à l’autre s’effectue par une transformation unitaire U (avec ). ] Le commutateur de deux opérateurs est : [ . Pour la quantification, on part de l’hamiltonien classique (au moins quand il existe) et on obtient l’hamiltonien quantique a près symétrisation (du type ab+ba) et remplacement des variables par des opérateurs. On impose entre valeurs conjuguées la relation [ ] où est la constante de Planck divisée par .C’est suffisant pour résoudre tout problème typique. L’évolution dans le temps peut adopter plusieurs point de vue : ce sont les états qui varient (Schrödinger), ou les observables (Heisenberg) ou des cas mixtes (représentation interaction). On passe de l’un à l’autre par une transformation unitaire (qui ne correspond pas à un changement de base). Par exemple, dans le point de vue de Heisenberg, l’équation d’évolution d’un opérateur O est donné par : [ ]

Qui a l’avantage de mettre clairement en évidence les grandeurs constantes et le rapport à la physique classique (équation d’évolution dans l’espace des phases utilisant les crochets de Poisson). Dans le point de vue de Schrödinger, on a :

⟩ où On travaille souvent dans la base position, dans ce cas les composantes d’un état s’obtiennent par le produit scalaire (complexe) ⟨ est la base position. On peut écrire ce produit scalaire comme une fonction de la position : ( ) appelé fonction d’onde. Pour une particule de masse m soumise à un potentiel V, l’équation de Schrödinger prend la forme :

Elle peut être utilisée, par exemple, pour calculer les fonctions d’ondes et les niveaux d’énergie (valeurs propres de l’hamiltonien) d’un électron dans le potentiel coulombien d’un noyau (cas typique de l’hydrogène).

Mécanique quantique ondulatoire
Une représentation typique des particules quantiques (électrons, photons,…) est sous forme d’ondes (phénomène étendu et variant dans l’espace et le temps, comme une vague ou une corde qui ondule). Cela peut sembler étrange aux néophytes, qui auraient tendance à voir un électron comme une petite bille, mais la représentation sous forme d’ondes est bien plus proche de la réalité.

Comme exemple, citons juste l’expérience de Young :

Dans cette expérience, on envoie des vagues à travers deux ouvertures. Lorsque le creux d’une vague passant par une ouverture rencontre la basse d’une vague passant par l’autre ouverture, on obtient ce qu’on appelle une interférence : le niveau de l’eau s’égalise. On observe ainsi une figure d’interférences typique qui peut servir, par exemple, à calculer la longueur d’onde (la distance entre deux bosses de l’onde). Cette expérience peut être réalisée avec de la lumière (ayant une longueur d’onde bien précise, avec un laser), le résultat est semblable. Cela montre le caractère ondulatoire indubitable des ondes électromagnétiques. Mais l’expérience peut aussi être réalisée avec des électrons.

Une figure d’interférences est aussi observée. Cela montre que les électrons ont un caractère ondulatoire. Il y a tout de même une différence typique par rapport aux vagues. Les impacts sur la cible sont ponctuels. Les électrons se comportent aussi, tout au moins lors de l’interaction avec la cible, comme de petits corpuscules. Mais cela ne concerne que l’interaction, pour l’essentiel l’électron se comportant bien comme une onde. Notons que ces impacts ponctuels s’observent aussi avec la lumière si on utilise une lumière suffisamment faible pour avoir un photon à la fois. L’expérience montre aussi qu’il y a une correspondance univoque entre l’énergie de la particule et sa fréquence : où est la fréquence et h la constante de Planck. C’est Planck avec l’émission du corps noir puis Einstein avec l’effet photoélectrique (électrons arrachés d’un métal par de la lumière ultraviolette) qui ont découvert cette relation avec la lumière, montrant son caractère corpusculaire (petits paquets d’ondes d’énergie bien définie). Il existe aussi une relation univoque entre la longueur d’onde et l’impulsion de la particule (pour une particule massive comme l’électron, c’est la masse fois la vitesse). C’est Louis de Broglie qui a découvert cette relation.

Notons que ces relations ainsi que le caractère ondulatoire des électrons sont utilisés couramment dans divers dispositifs comme, par exemple, les microscopes électroniques.

Principe d’indétermination
L’onde correspondant à l’électron est généralement appelée fonction d’onde. Une représentation d’un électron localisé dans une petite région de l’espace peut être le paquet d’ondes :

La particule (le paquet d’ondes) a une certaine largeur que l’on peut noter qui représente aussi une certaine incertitude sur la position de la particule puisque cette position n’est pas tout à fait précise. De plus, il ne s’agit pas d’une onde sinusoïdale (une onde de forme précise dans la grandeur des bosses reste constante dans l’espace et le temps, avec une longueur d’onde précise et une fréquence de vibration précise). Les lois mathématiques sur les ondes montrent que la longueur d’onde a aussi une certaine incertitude . Les deux étant lié par : Et ce quel que soit la forme du paquet d’ondes. Puisque l’on peut relier la longueur d’onde à l’impulsion, la masse fois la vitesse, on trouve :

Où h est la constante de Planck. On voit que la position et la vitesse ne peuvent pas être infiniment précis simultanément. Il y a forcément une certaine incertitude. Notons aussi que cette incertitude minimale est fort petite car la

constante de Planck est minuscule. Ce n’est que pour des objets ayant une masse m très petite que cette incertitude devient appréciable (des électrons, par exemple). Cette relation est appelée relation d’indétermination de Heisenberg. On peut la vérifier expérimentalement de toutes sortes de manière. Elle est parfois vue comme un effet de la mesure, les particules quantiques étant tellement légère que la moindre perturbation modifie leur position et leur vitesse. Il est vrai que des expériences de pensée impliquant toutes sortes de dispositifs ingénieux et tenant compte de ces perturbations conduisent à ces relations. Mais en réalité cette indétermination est plus fondamentale qu’une simple incertitude de mesure et est liée à la nature ondulatoire des particules. Ce phénomène a fait couler beaucoup d’encre et il a même semblé insupportable à certains (dont Einstein) au début de la mécanique quantique, et même encore maintenant pour quelques irréductibles. Les débats sur ce « principe d’incertitude » sont souvent interminables. Pourtant, vu sous l’angle ondulatoire, il n’est pas si mystérieux. On peut montrer qu’il existe d’autres principes d’indétermination. L’un fort important est le suivant. Considérons un processus changeant d’énergie, E, en un temps t. Il y a là aussi une certaine incertitude sur les valeurs que l’on notre et . Alors on doit avoir : Cette relation peut aussi se démontrer avec les propriétés ondulatoires du paquet d’ondes, avec le rapport entre fréquence de l’onde et durée du paquet. Attention, cela ne signifie pas que l’énergie devient imprécise. Elle est simplement comme les autres grandeurs en mécanique quantique.

Description par les états
L’explication ondulatoire a toutefois ses limites car les particules quantiques ne sont pas des ondes classiques. Plusieurs aspects les en distinguent. Citons les deux principaux :  On l’a vu plus haut, les interactions entre particules (électrons et cibles ci-dessus) sont ponctuelles. Ce n’est pas du tout comme ça que réagissent des ondes classiques comme les vagues ou le son où l’effet de l’onde est répartit tout le long du front d’onde (par exemple la trace mouillée très étendue d’une vague sur le sable).  Lorsque l’on a deux particules, la théorie nécessite de les décrire comme un tout. Il faut donc une onde décrite par sept paramètres : six variables positions (trois par particules) plus le temps. Alors qu’une onde classique a une valeur qui ne dépend que de quatre paramètres (trois de position et une de temps). En règle générale, il n’est pas possible de décomposer l’onde quantique totale en une somme ou un produit ou une quelconque relation mathématique générale de deux ondes classiques. Il est donc utile d’introduire un autre formalisme. Nous allons le présenter ici mais sans entrer dans les aspects mathématiques qui ne seront pas nécessaires. Ce formalisme a l’avantage aussi d’être fort parlant et intuitif. Il nous sera fort utile pour parler du spin.

Considérons un système physique quelconque : une particule, un atome, un caillou, … Celui-ci peut être dans différents états que l’on peut caractériser par un certain nombre de variables tel que position, vitesse, etc. Nous représenterons l’ensemble de ces variables par α. L’état physique du système s’écrit symboliquement : appelé un ket. Peu importe sa signification mathématique, c’est avant tout une représentation simple et commode. Parfois, seules certaines variables nous intéressent. Par exemple, si la particule est à la position x, on écrira son état , en ignorant volontairement le détail des autres variables comme la vitesse, par exemple. Une particularité de ces états est qu’ils sont soumis au principe de superposition. Par exemple, si l’état est une solution possible pour l’état d’un système dans une situation donnée, et si est une autre possibilité, alors la somme est aussi une solution possible. Comment interpréter cette solution ? Prenons un exemple. Soit une particule qui peut se trouver en ou bien en , alors elle peut être dans les états ou indiquant que la particule est à la position précise concernée. Mais l’état est aussi une possibilité. Cet état signifie que la particule peut être aussi bien en qu’en . Cela ne signifie pas que sa position est précise mais inconnue. C’est plutôt comme si la particule était aux deux endroits en même temps ! Ce caractère ubiquitaire des particules peut sembler extrêmement étrange. Il l’est beaucoup moins après ce que nous avons vu ci-dessus. Nous savons que la position peut être imprécise et qu’il s’agit d’une caractéristique fondamentale de la particule. Si on la représente comme une onde, on aurait une représentation pour cet état comme suit :

Notons que les ondes aussi sont soumises au principe de superposition. Quand deux ondes sont deux solutions possibles d’une équation des ondes, leur somme est aussi une solution possible. Supposons que l’on ait une particule dans l’état , on aimerait savoir si dans cet état on peut la trouver à la position x ou bien si on peut la trouver avec une vitesse v. On écrira ça comme, par exemple : ⟨ ⟩ Peu importe sa signification mathématique. On peut le traduire par « c’est la possibilité que la particule dans l’état soit aussi dans l’état », c’est-à-dire que la particule avec les propriétés α soit à la position x. On traduit cela par le terme amplitude, c’est l’amplitude que la particule soit dans l’état demandé.

L’ensemble de tous les états possibles forme un espace mathématique aux propriétés assez simples. Il permet en particulier de choisir des bases d’états qui d’une certaine manière couvrent toutes les possibilités. Un exemple est la base position : c’est l’ensemble des états possibles. pour toutes les positions x

Notons que, puisque ces états décrivent des situations de « position x précise », alors : ⟨ ⟩ La particule ayant une position x précise est évidemment trouvée en x. Et : ⟨ ⟩ (pour des positions différentes) La particule ayant une position x précise ne sera évidemment pas à un autre endroit. Revenons à notre particule décrite par . On aura, pour toute position x, une valeur ⟨ ⟩ sauf dans deux cas : ⟨ ⟩ ⟨ ⟩ ⟨ ⟩ Et ⟨ ⟩ C’est-à-dire que la particule a autant de chance d’être dans une des deux positions. En fait, pour être exact on devrait écrire 1/2 (une chance sur deux) mais nous ferons le lien avec les probabilités plus bas. D’ailleurs mathématiquement on n’a ni 1 ni 1/2, mais peu importe. Ce qui compte ici c’est que les deux positions donnent des résultats identiques. Tout état peut se décrire comme une superposition des états de base : En disant qu’elle peut être en x, en y, en z, etc… C’est dans ce sens que la base couvre toute les possibilités. Notons que cette gymnastique n’est pas inutile. Il est plus facile de travailler uniquement avec les états de base, bien définis et peu nombreux, que sur l’infinie possibilité de tous les états possibles. Il est également possible de choisir d’autres bases, par exemple la base des vitesses précises . Toutes les bases sont équivalentes d’un point de vue mathématique. On passe aisément de l’une à l’autre par des opérations mathématiques élémentaires. On peut choisir toute base qui s’avère pratique pour les raisonnements. Notons juste que ⟨ ⟩ ne peut pas être non nul pour une seule position précise, à cause du principe d’indétermination. Pour terminer cette petite excursion élémentaire dans les notations et leur usage, notons que l’on notre traditionnellement : ( ) ⟨ ⟩ Qui est juste une autre notation. On l’appelle fonction d’onde, un terme que vous avez sûrement déjà entendu.

On peut aussi montrer qu’il y a une équivalence mathématique totale entre la représentation sous forme de ket (aussi appelés vecteurs d’état) et la représentation ondulatoire (non classique) avec la fonction d’onde. Pour les explications, les deux sont parfois utiles. On peut aisément passer de l’une à l’autre. Mais attention en raisonnant, car sans connaitre le formalisme mathématique rigoureux caché derrière il peut être impossible de voir pourquoi tel ou tel raisonnement est correct et tel autre complètement erroné. Une connaissance vulgarisée permet de comprendre certain aspects mais n’offre pas la moindre aide pour bâtir ses propres raisonnements, ce n’est qu’une traduction grossière d’un raisonnement mathématique rigoureux. C’est une faute très fréquente chez le néophyte qui, en plus, n’est même pas armé pour découvrir par lui-même qu’il commet une telle faute. Vous voilà prévenu, aussi décevant que cela puisse être. Aller au-delà d’une simple compréhension « superficielle » nécessite un travail certain impliquant d’absorber des connaissances mathématiques. Revenons au cas de l’énergie. Pour un système S quelconque, il y a une série d’états correspondant à des énergies précises : , , etc. Formant là aussi une base (la base énergie). Et un état quelconque peut être dans une superposition quantique d’états d’énergie différente. Selon les systèmes, on peut avoir une série d’énergies bien séparées (spectre discret), toutes les valeurs possibles (spectre continu) ou une partie des valeurs discrètes et une partie continue. Ces états d’énergie bien définie ont une particularité : ils sont « stables » c’est-à-dire qu’ils ne varient pas au cours du temps (en dehors de l’oscillation de l’onde). Ils sont donc aussi « éternels » (ce qui en pratique n’arrive jamais vraiment, mais un état peut être de durée très longue). Pour un état de courte durée, on a forcément une superposition d’états d’énergie différente. C’est de là que vient le principe d’indétermination de l’énergie.

Evolution et mesure
On peut écrire une équation d’évolution pour la particule qui n’est autre qu’une équation d’ondes (comme l’équation décrivant l’évolution d’une vague, l’équation décrivant une onde sonore, etc.). Quoi d’étonnant ? Ecrivons là sous une forme simplifiée : Ici représente la variation de l’état au cours du temps. H est appelé hamiltonien du système. Il contient sa description physique permettant de calculer son évolution et il a même un lien important avec l’énergie. La seule chose qui nous importe ici est que cette équation est linéaire (on dit même unitaire qui a une signification plus forte mais dont nous n’avons pas vraiment besoin ici). Cela signifie qu’elle respecte le principe de superposition. Si on a une autre solution de la même équation : Alors on a aussi : ) (

(

)

Cette propriété que l’on prouve mathématiquement (ce qui est élémentaire) est à mettre en parallèle avec ce que nous avons dit sur le principe de superposition. Supposons que notre particule soit dans l’état avec diverses possibilités pour sa position : x, y, z,… Que se passe-t-il si on mesure sa position ? Dans ce cas, le postulat de probabilité de Born dit que l’on aura une certaine probabilité de la trouver en x, en y ou en z. Cette probabilité est reliée à l’amplitude (peu importe comment, le lien n’est pas trivial, ce qui compte c’est que si l’amplitude est grande, la probabilité aussi). De plus, la somme des probabilités pour toutes les possibilités doit être égale à un (cent pour cent de chance de la trouver quelque part). Par exemple, avec notre particule à deux endroits, on aura une chance sur deux (1/2) de la trouver en l’une ou l’autre position. D’autres valeurs sont évidemment possibles, par exemple 1/4 et 3/4. Supposons maintenant que je mesure la position de la particule dans l’état et que je la trouve à la position x. Dans ce cas, nous savons maintenant avec certitude qu’elle est en x : c’est là que nous l’avons trouvé. Son état peut donc être décrit par . On dit que l’état de la particule s’est réduit à un état plus précis (pour la variable concernée). On parle de réduction du vecteur d’état ou de réduction de la fonction d’onde. C’est le postulat de réduction. Bien qu’il semble que nous ayons déduit clairement ce résultat, il s’agit en fait bien d’une hypothèse supplémentaire. Après tout, le fait de savoir que la position est x n’exclut nullement d’autres possibilités. Il est temps de revenir au moment angulaire, au plutôt au spin, qui est aussi une grandeur associée à l’état d’une particule comme la position ou son énergie. Nous allons d’abord aborder ce problème à travers des expériences utilisant le moment magnétique.

IV. Expériences IV.1. Appareil de Stern-Gerlach
Description
L’appareil de Stern-Gerlach se présente comme suit :

On a deux grosses pièces métalliques, en fait des aimants, entre lesquelles on fait passer un flux de particules. Regardons le champ magnétique en présentant l’appareil de profil.

A cause de la forme pointue d’une des pièces, les lignes du champ magnétique dans l’entrefer sont incurvées. Le champ magnétique est ainsi plus intense en haut qu’en bas. On a ce qu’on appelle un gradient du champ magnétique.

Fonctionnement
Envoyons dans l’appareil des objets dotés d’un moment magnétique. Par exemple de petits fragments d’un aimant. A cause du gradient de champ magnétique, on montre que le petit aimant va être attiré vers le haut ou vers le bas, selon son orientation. En fait, le moment magnétique de l’aimant peut être orienté n’importe comment et il va subir une force qui tend à le faire basculer. On montre que dans ce cas le moment magnétique va être animé

d’un mouvement de rotation autour de l’axe vertical, tout comme une toupie oscille lorsqu’elle n’est pas parfaitement verticale (la force tendant à faire basculer la toupie étant cette fois la gravité). Mais ce n’est pas très important. Ce qui compte pour nous est que la force qui agit sur l’aimant varie en fonction de l’orientation de l’aimant. Cette force dévie l’aimant et provoque une trajectoire incurvée. Dessinons quelques trajectoires en nous mettant face à l’appareil.

On constate que les impacts des petits fragments d’aimants forment une ligne verticale continue sur la cible à droite. Toutes les orientations possibles des aimants conduisent à toutes sortes de trajectoires. Sssayons maintenant avec des particules tel que des électrons ou autres.

IV.2. Expériences avec des particules
Essai avec des pions
Les pions ou mésons pi sont des particules exotiques observées dans les accélérateurs de particules. Utilisons des mésons pi avec une charge électrique positive. Adoptons une forme simplifiée pour notre appareil et les trajectoires, par facilité. Le résultat est simple :

On voit que la trajectoire des pions n’est pas déviée. Cela signifie qu’ils n’ont pas de moment magnétique et puisqu’ils ont une charge électrique cela signifie qu’ils n’ont pas de moment angulaire intrinsèque. On parle de particules scalaires (nous verrons plus tard l’origine de ce terme) et qu’elles ont un spin de valeur 0.

Essai avec des électrons
Utilisons maintenant des électrons.

On obtient deux trajectoires et seulement deux. Une se dirige vers le haut et l’autre vers le bas. Suite à ce comportement différent, on dira que les électrons ont un spin 1/2. Notons que cette valeur 1/2 est quelque peu arbitraire. Elle est aussi liée à l’histoire et à la théorie mathématique du spin. L’électron a donc un moment angulaire que l’on peut d’ailleurs mesurer et il faut :
Avec où h est la constante de Planck que nous avons déjà rencontré.

Essai avec des mésons rho
Ce sont aussi des particules exotiques et nous prendrons des mésons rho avec une charge électrique positive. En réalité, ces particules ont une durée de vie extrêmement courte, beaucoup trop courte pour ce type d’expérience. Mais on a fait des tas d’expériences de tas de manières sur les particules et le spin. Il faut donc voir cette expérience comme une expérience de pensée illustrant ce qui se passerait si on l’effectuait de cette manière. On peut aussi faire l’expérience avec certains atomes donnant le même résultat. Le résultat est le suivant :

Cette fois on a trois impacts, un en haut, un en bas et une trajectoire non déviée. On dit que la particule a un spin 1 et son moment angulaire vaut ment angulaire vaut . On pourrait continuer et trouver des particules ou des assemblages de particules (atomes) avec des spins s quelconques donnant (2s+1) trajectoires et un moment angulaire . Notons que les photons ont un spin un, mais ils n’ont pas de charge ni de moment magnétique, on ne sait pas le mesurer comme ça, mais on peut utiliser les propriétés des ondes électromagnétiques pour illustrer le fait que ces particules ont un spin 1.

Différences avec le cas classique
La grosse différence est que l’on a des impacts bien localisés et non pas une dispersion sur toute la hauteur. Ceci est vrai indépendamment de l’inclinaison de l’appareil (et donc de l’orientation des moments magnétiques qui devraient conduire à des trajectoires un peu plus ou un peu moins déviées, ce qui n’est pas observé avec des particules). Manifestement les particules à l’échelle de l’atome ne se comportement pas vraiment comme des objets classiques.

Essayons de décrire cela un peu plus précisément.

IV.3. Appareils en série
Modification de l’appareil
On aimerait mettre plusieurs appareils successifs en série. Mais les trajectoires incurvées compliquent les choses. Pour éviter cette difficulté, on va modifier un peu l’appareil de SternGerlach.

On a indiqué les polarités des aimants. Ainsi, les particules ont des trajectoires incurvées par les premiers aimants. Puis, la deuxième paire d’aimants redresse les trajectoires et les incurvent dans l’autre sens. Enfin, la dernière paire redresse à nouveau les trajectoires. Ainsi les trajectoires des particules ont l’allure suivante.

Deux appareils successifs
Grâce à cette modification, on peut sans difficulté mettre plusieurs appareils en série.

Filtres
Cela permet aussi de placer facilement des filtres, c’est-à-dire des barrières bloquant les particules suivant telles ou telles trajectoires. Par exemple, on peut placer des filtres bloquant les trajectoires inférieures.

Sur ce dessin, nous avons supposé implicitement qu’une particule suivant la trajectoire supérieure dans le premier appareil suit aussi la trajectoire supérieure dans le second. On le vérifie facilement en plaçant un filtre au-dessus.

Les particules ont donc bien trois états différents (pour le spin 1 qui nous sert ici d’exemple), bien distincts et qui restent dans un état donné lorsqu’elles s’y trouvent au début.

Base d’états
On peut donc décrire les différents états liés au spin, selon les trajectoires suivies que l’on sélectionne avec des filtres. Pour le spin 1, on aura les états (trajectoire supérieure), (trajectoire droite) et (trajectoire inférieure). L’ensemble des états forme une base permettant de décrire les différents états du spin. Bien sûr chaque particule a aussi bien d’autres propriétés : énergie, vitesse, position. Mais nous ignorons volontairement ces variables pour nous concentrer uniquement sur le spin. Nous regroupons donc l’ensemble de tous les états d’une particule en trois groupes désignés par ces trois états. Comme, de plus, nous avons utilisé un appareil bien précis, que l’on désignera par S, pour sélectionner les états, on dira que c’est la « base S » des états et que ces états sont , avec un changement de notation évident.

et

Etats superposés
Quel est l’état des particules arrivant à gauche ? Il peut être quelconque. L’état le plus général étant une combinaison des états de base : . Pointons en particulier deux possibilités, que nous ne pouvons pas distinguer a priori.  Chaque particule est dans un des trois états, précis, mais on ne sait pas lequel. Un tiers des particules sont dans l’état , un tiers dans l’état et un tiers dans l’état . Nous ne faisons que trier les particules dans ces trois états avec nos appareils et nos filtres.  Toutes les particules sont dans le même état qui est un état superposé des trois états de base : . Lorsque la particule entre dans l’appareil, une des trois valeurs possibles est sélectionnée avec une probabilité 1/3. Une fois dans cet état sélectionné, la particule reste dans cet état (réduction). On ne peut pas savoir quelle possibilité est la bonne car on ignore comment ont préparées les particules. Mais, maintenant, on peut utiliser nos filtres pour préparer les particules dans un état précis et les réinjecter dans un autre appareil placé juste après.

Cet autre appareil, que l’on nommera T, peut être quelconque, par exemple on peut le faire tourner par rapport à S. Par rapport à cet appareil T, on peut aussi définir une base d’état , , , a priori différente de la base S. Nous aimerions savoir comment ces deux bases sont reliées, ce qui nous apprendra pas mal de chose sur les états quantiques tout autant que sur le spin.

IV.4. Appareils et rotations
Rotations de l’appareil T
On peut faire tourner l’appareil T, situé après S, de trois manières différentes. On peut le faire tourner verticalement.

On peut le faire tourner horizontalement.

Ou peut le faire tourner sur lui-même.

Voyons ce que cela donne dans différents cas.

Rotation horizontale
Effectuons d’abord une rotation horizontale de l’appareil T. L’expérience montre que dans ce cas, l’état des particules n’est pas modifié.

C’est assez logique car notre champ magnétique est vertical et sélectionne les moments magnétiques en fonction de leur direction par rapport à la verticale. La rotation ne modifie pas cette direction verticale et donc ne modifie pas la sélection réalisée.

Rotation sur soi de 180°
Effectuons maintenant une rotation sur soi de l’appareil T de 180°. C’est-à-dire, retournons complètement l’appareil. Ce qui est en haut deviens en bas et vice versa.

Ici non plus la trajectoire n’est pas modifiée. Mais on voit que dans l’appareil T, la trajectoire qui passait en haut passe maintenant en bas par rapport à T. Donc on a la correspondance pour les états :

Ce résultat est assez logique.

Rotation verticale de 180°
Si l’on effectue une rotation verticale de 180°, cela revient aussi à renverser complètement l’appareil T. Le résultat est donc identique à ci-dessus.

Rotation sur soi de 90°
Effectuons maintenant une rotation de 90° de l’appareil T. Il est donc couché sur le flan.

Par rapport à T, la verticale de S devient l’horizontale. S ayant sélectionné le spin verticalement, par rapport à T il est sélectionné horizontalement. Mais dans T, cela n’a pas d’effet. Un spin sélectionné horizontalement puis trié verticalement pour T donne des résultats quelconques. Les particules filtrées sont à nouveau sélectionnées selon les trois trajectoires. L’état à l’entrée de T dans la base de T est donc une superposition des trois états , , .

Appareil S supplémentaire
Rajoutons, à la sortie du dispositif précédent, un appareil S identique au premier et orienté comme lui.

On voit que dans S la trajectoire est toujours supérieure. C’est assez logique car les particules sont passées librement dans T, sans être modifiée ni filtrée. Elles ressortent comme elles étaient entrées et l’état de la particule est toujours le même. Mais filtrons maintenant les particules dans T.

Cette fois le résultat est différent : on a trois trajectoires dans le deuxième appareil S. Le résultat peut même paraitre surprenant car en empêchant certaines particules de passer dans T, on se retrouve dans S avec plus de particules dans la trajectoire du bas, par exemple. C’est un comportement typiquement quantique sans équivalent classique… sauf avec des ondes. Dans l’expérience de Young aussi en bouchant un trou, on peut obtenir plus de particules à un endroit où il y en avait moins à cause des interférences (ou des vagues plus haute). Et effectivement, dans l’expérience précédente, ce sont les interférences entre les trois trajectoires de T (comme les deux fentes de Young) qui induisent une seule trajectoire dans S. En plaçant le filtre dans T, on sélectionne l’état et l’état filtré par S a été « oublié ». Il est donc séparé en trois trajectoires dans S tout comme l’état est séparé en trois trajectoires dans T. Cela s’ajoute à, l’autre caractère typiquement quantique : l’état de la particule est toujours trouvé, par exemple pour un spin 1/2, dans les états haut ou bas, quelle que soit la direction utilisée pour le déterminer. Nous n’irons pas plus loin dans cette analyse car cela nous obligerait à faire quelques calculs un peu trop élaborés pour cette étude (bien que ces calculs ne soient pas si compliqués). De plus il nous manque les détails techniques sur les amplitudes et leur rapport aux probabilités, ce qui implique l’usage des nombres complexes. Tout cela nous conduirait seulement à obtenir les transformations exactes entre la base S et la base T en fonction des angles de rotation, ce qui ne nous intéresse pas vraiment ici. Sachons seulement qu’en utilisant les règles de la mécanique quantique, quelques raisonnements de bons sens, et diverses combinaisons d’angles et d’appareils comme ci-dessus, on arrive à trouver les transformations quelconques. Ce que nous avons obtenu est déjà très intéressant et enrichissant mais si on a appris des choses intéressantes sur le spin, on aimerait aussi savoir pourquoi il y a différents spins comme ça. Pour cela nous allons devoir passer maintenant à une description plus abstraite (mais présentée simplement) de l’analyse des rotations.

V. Le groupe des rotations V.1. Les rotations
Rotations à deux dimensions
Considérons les rotations d’un angle quelconque dans un plan (autour d’un point central) :

On peut considérer ces transformations comme les points d’un cercle donnant l’angle de rotation :

Combinaison de deux rotations
On peut effectuer deux rotations successives d’angle et :

Cela donne une rotation d’angle

.

On a utilisé le symbole pour indiquer la combinaison de deux rotations. L’expression se lit de la droite vers la gauche (rotation d’angle puis d’angle ). On peut aussi effectuer la combinaison dans l’autre sens : une rotation d’angle d’angle . On obtient bien entendu aussi une rotation d’angle . Donc : puis une rotation

Groupe des rotations à deux dimensions
Les transformations par rotation forment ce qu’on appelle un groupe (mathématique). La théorie des groupes est vaste, riche et complexe (et omniprésente en physique) mais la définition d’un groupe est assez simple pour être donnée ici. On appelle G un groupe un ensemble d’éléments g appartenant à G (par exemple l’ensemble des rotations) et une opération entre éléments (par exemple la combinaison de deux rotations) tel que :  Pour tous les éléments du groupe, appartient à G (loi interne). La combinaison de deux rotations est encore une rotation. ) ( ) (associativité).  Pour tous les éléments du groupe, (  Il existe un élément appelé élément neutre e tel que pour tout élément : . Pour les rotations, c’est la rotation d’angle 0 (qui ne change évidemment rien).  Pour tout élément g il existe un élément appelé inverse et noté tel que . Pour une rotation d’angle , c’est la rotation inverse d’angle – (ou, ce qui revient au même, ou si on mesure les angles en radians, ce qui est habituel en physique ou en mathématique). Si pour tout élément on a , alors on dit que le groupe est commutatif ou abélien (du nom du mathématicien Abel). Sinon le groupe est dit non abélien (ce sont généralement des groupes beaucoup plus compliqués). Si les éléments du groupe sont en nombre fini (ou infini dénombrable), on parle de groupe discret, par exemple la réflexion par un miroir est un groupe à deux éléments (pas de réflexion et réflexion, vérifiez que cela correspond à la définition d’un groupe). Si les éléments dépendent d’un ou plusieurs paramètres variant de manière continue on dit que l’on a un groupe continu. Ici l’angle varie de 0 à , par exemple, et le groupe des rotations à deux dimensions est donc un groupe commutatif continu. Il fait partie d’une classe de groupes continus appelés groupes de Lie, extrêmement importants en physique. Le groupe des rotations à deux dimensions est appelé groupe U(1).

Rotations à trois dimensions
Ce qui nous intéresse ce sont les rotations quelconques à trois dimensions, pas seulement celles limitées à un plan (mais les rotations dans le plan avaient l’avantage de la simplicité pour introduire le sujet). On peut considérer une rotation quelconque comme la combinaison de trois rotations autour d’axes perpendiculaires x, y et z :

Considérons deux rotations. Une rotation de 90° autour de l’axe x et une rotation de 90° autour de l’axe z. Effectuons la première rotation suivie de la deuxième :

Effectuons maintenant les deux rotations dans l’ordre inverse, la deuxième suivie de la première :

Comme on le voit, le résultat est différent. La combinaison de deux rotations à trois dimensions est en général non commutative. Le groupe de rotation à trois dimensions est donc un groupe de Lie continu, à trois paramètres, non abélien. On le note O(3).

Représentations du groupe
Il existe plusieurs manières de représenter un même groupe. On choisit des objets mathématiques ou des opérations physiques r qui sont isomorphes aux éléments g du groupe. C’est-à-dire que pour chaque g il existe un et un seul r qui correspond ( ) et pour deux éléments quelconques on a pour les opérations correspondantes . Le groupe des rotations peut se représenter par de véritables rotations physiques tel que nous l’avons fait ci-dessus. Mais il existe d’autres représentations du groupe.

Sphère des rotations On peut représenter une rotation quelconque par un vecteur.

La direction du vecteur donne l’axe autour duquel on effectue la rotation et la grandeur vecteur représente l’angle de rotation autour de celui-ci.

du

L’angle de rotation peut aller de 0 à . Mais pour une rotation supérieure à , on a la rotation éqivalente de avec le vecteur dirigé dans l’autre sens. Donc, si on veut éviter d’avoir deux vecteurs différents représentant la même rotation, on limite la taille du vecteur (l’amplitude de rotation) à . L’extrémité du vecteur (la pointe de la flèche) est donc située à une distance maximale de rotation. L’ensemble de ces points remplit donc une sphère de rayon . du centre

Cette sphère représente l’ensemble des rotations possibles. Notons qu’il reste une redondance : les points opposés situés aux extrémités de la sphère représentent la même rotation (tourner de 180° dans un sens ou l’autre revient au même). Cette représentation n’est pas la plus pratique au niveau des calculs. Mais elle peut être utile pour certains raisonnements. En particulier, pour étudier les trajectoires obtenues en faisant varier lentement les angles de rotation dans la sphère de rotation. Cela permet d’étudier la structure globale du groupe des rotations appelée aussi topologie du groupe. Représentation matricielle On choisit un système de coordonnées. C’est-à-dire trois directions x, y et z avec un système de mesure (un mètre ruban par exemple). Cela permet d’affecter à chaque point un jeu de coordonnées (x, y, z) donnant sa position exacte.

Sous une rotation de l’ensemble, le point va se retrouvé déplacé en un autre point de coordonnées (x’,y’,z’). On peut montrer que le changement de n’importe quel point, pour une rotation donnée, peut être exprimé comme des combinaisons des coordonnées :

L’ensemble des coefficients forme un tableau : [ ]

Appelée matrice de rotation. Les valeurs dans ce tableau obéissent à quelques règles simples et elles dépendent de la rotation considérée. Cette forme est extrêmement pratique pour les calculs. De plus, même sans faire de calculs, cette simple forme permettra d’illustrer les différentes sortes de spin.

V.2. Effet sur une particule
Action de groupe
On aimerait savoir comment agissent les rotations sur nos particules. Pour cela, Pour ça, on a besoin de représenter nos particules d’une manière quelconque. Par exemple, nous avons vu qu’une particule peut être décrite par une fonction d’onde ( ) (où x = résume les coordonnées x, y, z). L’action d’une rotation sur un objet s’appelle en général l’action de groupe. La fonction d’onde, après transformation, aura une autre forme ( ). On recherche la transformation qui transforme une fonction d’onde en l’autre. On peut l’écrire (transformation qui dépend de la matrice de rotation R).

On aura donc

( )

( ). ? Pour le savoir, étudions deux cas simples.

Comment agit cet opérateur

Particule scalaire
Pour le savoir, on a besoin de savoir ce qu’est exactement la fonction ( ), quelle est sa forme mathématique ? Considérons d’abord le cas où ( ) est un simple nombre, l’amplitude de trouver la particule en x. En chaque point cette fonction prend une valeur différente. Si l’on effectue une rotation R, chaque point x va être envoyé en x’. Mais l’amplitude en un point n’est pas modifiée, juste déplacée. Donc, la valeur de la fonction en x est la valeur de la fonction en y, tel que (où R est la matrice de rotation, agissant sur les coordonnées comme nous l’avons vu). Soit , où est la rotation inverse. En rassemblant le tout, on a : ( ) ( ) ( )

Moment angulaire orbital
Supposons que ( ) décrive une particule décrivant une orbite. La valeur de l’amplitude est concentrée autour d’un anneau constituant l’orbite. Après une rotation, l’orbite va être orientée différemment. Ce qui est donc affecté est le moment angulaire orbital. Mais les valeurs de ne sont pas modifiées, juste déplacée. On dit alors que la particule est scalaire (car un scalaire en mathématique est un simple nombre non affecté par des transformations tel que les rotations) et la particule n’a pas de moment angulaire intrinsèque. Elle est de spin 0.

Particule vectorielle
Supposons maintenant que la particule a un moment angulaire intrinsèque représenté par un vecteur, c’est-à-dire une flèche indiquant l’axe de rotation. Sa fonction d’onde chaque point. ( ) est alors un champ vectoriel : elle a une valeur égale à un vecteur en

Un exemple est le photon dont le champ électromagnétique est typiquement l’équivalent de la fonction d’onde. Et les champs électriques et magnétiques sont des champs vectoriels (la « bonne » représentation est en fait le potentiel vecteur mais nous ne sommes pas allé aussi loin dans les détails techniques). Sous une rotation, ce vecteur va tourner. Donc, on en déduit immédiatement : ( ) ( ) Cette expression a donc deux parties : une partie agissant sur les coordonnées et affectant le moment angulaire orbital et une partie agissant sur le moment angulaire intrinsèque et qui est celle qui nous intéresse. La particule est évidemment appelée particule vectorielle.

Un groupe, plusieurs actions
On voit que selon la nature de la particule, l’action sur la particule peut être différente. L’action sur les coordonnées est toujours de type vectoriel. Mais l’action sur la particule elle-même peut être scalaire ou vectorielle. Y en a-t-il d’autres ? Y a-t-il d’autres types d’actions sur les particules, c’est-à-dire d’autres types de particules ? Comment les trouver ? Ce qu’il faut rechercher ce sont les différentes actions possibles du groupe de rotation. C’est ce que nous allons voir maintenant sans, bien sûr, entrer dans le détail des calculs. Nous présenterons le principe de l’approche est les résultats.

V.3. Algèbre des rotations
Rotations infinitésimales
Travailler sur le groupe complet des rotations est assez difficile. Il faut simplifier l’approche. Et il est beaucoup plus simple de travailler sur les rotations infinitésimales. On procède comme suit : soit une rotation (autour d’un axe quelconque n) d’angle . On peut découper cette rotation en une infinité de minuscules rotations (infinitésimales, infiniment petites) autour du même axe n. La rotation alpha est alors la combinaison de toutes ces rotations infinitésimales. Le fait qu’on ait un axe constant revient à traiter avec des rotations à deux dimensions et on sait que l’ordre de ces rotations est alors sans importance. Tous les calculs peuvent être adaptés pour traiter avec relations. plutôt qu’avec , ce qui simplifie les

Cas vectoriel
Dans le cas vectoriel, on peut montrer qu’une rotation infinitésimale peut se décrire par un vecteur avec trois composantes notées , , , chacune de ces composantes agit sur les coordonnées, d’une manière assez simple, ou sur les composantes d’un autre vecteur. On les appelle les générateurs des rotations ou générateurs du groupe. Ils agissent avec un angle de rotation et le calcul permet ensuite de repasser aisément à des rotations finies . Pour la partie moment angulaire intrinsèque, on calcule facilement la forme de ces opérateurs. Chacun agit sur les trois composantes d’un vecteur, un peu comme la matrice de rotation, et admet donc une forme matricielle qu’on peut calculer. Pour l’exemple, nous donnons ces matrices (à un facteur près contenant que nous n’écrivons pas, il interviendra dans le moment angulaire) calculées pour le moment angulaire intrinsèque. [ ] [ ] [ ]

Algèbre des générateurs
Considérons le commutateur de deux variables a et b, [ [ ] ]. Sa forme est simple :

] Si a et b étaient des simples nombres, le commutateur vaudrait zéro : [ . Mais le produit de a et de b n’est pas nécessairement commutatif. Nous savons, par exemple, que la combinaison de deux rotations quelconque n’est pas commutative. Avec les opérateurs de rotations infinitésimales dans le cas vectoriel, on trouve (toujours à un facteur près, le même que ci-dessus) : [ ] [ ] [ ] C’est l’algèbre des générateurs du groupe. On montre qu’elle permet de décrire toutes les propriétés de l’action du groupe des rotations (infinitésimales) sur un objet quelconque et de là toutes les rotations. On parle aussi d’algèbre de Lie.

Deux solutions
On veut trouver toutes les formes des opérateurs obéissant à ces relations. C’est-à-dire toutes les représentations possibles de l’algèbre du groupe, ce qui revient à décrire tous les types d’actions ou toutes les formes que peuvent prendre les objets sur lesquels agissent les rotations. On a déjà deux solutions.  Trois matrices (une seule ligne, une seule colonne) s’écrivant toutes [ ]. Elles satisfont trivialement l’algèbre ci-dessus. C’est le cas scalaire. En utilisant les calculs concernant les transformations infinitésimales, on trouve que l’opérateur de transformation pour un angle fini est 1 (pour les curieux, le passage de la forme infinitésimale à la forme finie revient à prendre une exponentielle, et ( ) ).  L’autre solution est donnée par les trois matrices ci-dessus, c’est le cas vectoriel, dont on vérifie qu’elles satisfont l’algèbre (on a besoin du facteur commun où i est le nombre imaginaire tel que pour le curieux connaissant le calcul matriciel et qui voudrait vérifier). Quelles sont les autres solutions possibles ?

V.4. Représentations
Calcul des représentations
Le calcul, particulièrement ardu, donne toutes les solutions sous forme matricielle. On a ainsi :  Une solution avec des matrices 1 ligne, 1 colonne, que nous avons vu.  Une solution avec des matrices 2 lignes, 2 colonnes. Toujours à un facteur près : [     ] [ ] [ ] avec . Elles sont appelées matrices de Pauli qui les a utilisé pour décrire l’électron. Une solution avec trois lignes, trois colonnes, que nous connaissons. Une solution avec quatre ligne, quatre colonnes. Etc. Et plus généralement une solution avec n lignes et n colonnes.

Valeurs propres
On appelle valeurs propres d’un opérateur S ou d’une matrice S les valeurs v telles que pour les vecteurs propres ou états propres on a :

La mécanique quantique montre que les valeurs v sont les seules mesurables pour la grandeur représentée par l’opérateur correspondant. Une matrice avec n lignes et n colonnes possède n valeurs propres.

Moment angulaire intrinsèque
On peut calculer les valeurs propres de l’opérateur S pour une direction quelconque à l’aide des matrices ci-dessus. Les valeurs propres trouvées pour les différentes valeurs de n sont :  Pour n = 1, on trouve la valeur propre 0.  Pour n = 2, on trouve deux valeurs propres : +1/2 et -1/2.  Pour n = 3, on trouve trois valeurs propres : -1, 0, +1.  Pour n = 4, on trouve -3/2, -1/2, +1/2, +3/2.  Etc. On trouve donc 2s+1 valeurs propres, allant de –s à +s par pas entiers, avec s valant 0, 1/2, 1, 3/2, etc. appelé valeur du spin. On a trouvé les représentations pour le cas scalaire (s = 0), le cas avec s = ½, le cas vectoriel (s = 1), etc.

Lien avec Stern-Gerlach
Puisque qu’une particule de spin s a 2s+1 valeurs propres, la mesure peut donner 2s+1 moments angulaires différents (au près, cela donne les moments angulaires qu’on a vu) et donc 2s+1 moments magnétiques. Cela explique les trajectoires en nombre fini observé dans l’expérience de Stern-Gerlach. Ainsi, la boucle est bouclée après cette longue excursion dans l’abstrait, on l’espère pas trop rebutante et obscure sans les détails techniques. On va maintenant regarder le spin 1/2 d’un peu plus près et d’autres propriétés étranges du spin.

VI. Le spin 1/2
Représentations
On a vu que la représentation des particules scalaire (spin 0) était donnée par un simple nombre en chaque point. Et on a vu que la représentation d’une particule vectorielle (spin 1) était donnée par un vecteur en chaque point. Mais qu’en est-il du cas du spin 1/2 ? Quelque chose « entre un point et une flèche » ??? Il n’y a pas d’équivalent classique au spin 1/2 où on ne rencontre que les cas de spin entier comme les cas 0 ou 1. On trouve aussi le cas de spin égal à 2. Par exemple, les propriétés du champ gravitationnel montrent qu’il a des propriétés sous les rotations équivalentes au spin 2, il se représente comme une grandeur dépendant de deux directions en chaque point.

De même pour un champ de contraintes mécaniques dans un matériau ou sur chaque surface on a une pression (perpendiculaire à la face) et une contrainte de cisaillement (parallèle à la surface). Un peu comme une paire de vecteurs. Mais les spins demi-entiers ne se rencontrent pas en physique classique.

Existence
Mais les solutions mathématiques sont claires : il existe des solutions de spin 1/2, 3/2, etc. On pourrait penser à un artefact mathématique. Ce n’est pas parce que la solution est mathématiquement possible qu’elle se manifeste physiquement ! Mais l’expérience contredit cette idée. L’expérience de Stern-Gerlach prouve l’existence de particules de spin 1/2 et en particulier le cas des électrons, mais aussi des protons, des neutrons et de beaucoup d’autres particules ou atomes (c’est le cas des atomes d’hélium 3, un isotope léger de l’hélium, c’est-à-dire avec un neutron en moins dans son noyau par rapport à l’hélium 4, le plus abondant).

Spineurs
Quelle est la représentation mathématique d’un objet de spin 1/2 ? Ce sont ce que les mathématiciens appellent des spineurs. Ce sont des objets à deux composantes (pour le spin 0, on avait une seule composante, pour les vecteurs on a trois composantes : les trois coordonnées de l’extrémité de la flèche, et au vu du nombre de lignes et colonnes des matrices décrivant les transformations du moment angulaire intrinsèque, deux pour le spin 1/2, ce résultat ne devrait pas surprendre). Les propriétés mathématiques des spineurs sont claires et précises, mais nous n’en aurons pas besoin ici et nous cirons leur existence pour mémoire.

Rotations
Effectuons une rotation d’un objet scalaire : comme on l’a vu, aucun changement n’est perceptible. Effectuons une rotation d’un vecteur. Evidemment, dans ce cas il y a un changement de direction du vecteur. Si l'on effectue un tour complet de 360°, il revient à sa position initiale et il n’y a pas de changement. Effectuons un tout complet de 360° avec un spineur. Le calcul montre qu’il change de signe. Sa ( ). Il faut faire deux tours complet pour retrouver le même fonction d’onde passe de ( ) à objet ! En changeant de point de vue, le caractère étrange de ce résultat apparait plus clairement. Nous avons adopté jusqu’ici le point de vue actif : on fait tourner directement l’objet. Mais on peut aussi adopter un point de vue passif : on laisse l’objet tel qu’il est mais c’est nous qui tournons autour. Cela revient à faire tourner les axes servant à mesurer les coordonnées. Mathématiquement, ces deux façons de faire sont identiques. En tournant autour d’un objet de spin 1/2, on trouve un objet différent après avoir fait un tour complet. Cela semble totalement absurde. En tout cas pour un objet classique et on comprend que l’on ne trouve pas ce genre de chose en physique classique (bien qu’il soit possible de construire des objets alambiqués attachés avec des élastiques et qui doivent faire deux tours sur eux-mêmes pour que les élastiques reprennent une position non nouée. Mais ce sont des curiosités plus que des objets intéressant physiquement car on ne peut avoir ce comportement avec un objet isolé).

Effet du signe
En réalité, le signe de la fonction d’onde n’est pas observable. Pour passer des amplitudes aux probabilités, on doit élever un nombre au carré, ce qui fait disparaitre le signe. Comme on n’observe jamais que des probabilités (par exemple l’occurrence ou non d’une valeur mesurée), ce signe disparait de l’observation. Donc, ce signe n’est pas physiquement gênant et il peut réellement être vu comme un artefact mathématique. On ne peut toutefois pas l’ignorer car si l’objet n’est pas isolé cela pourrait avoir une influence. On retrouve ce phénomène avec les curiosité construites avec des élastiques et, après tout, ce caractère étrange du spin 1/2 n’est peut-être pas si hérétique que cela. Avec plusieurs particules, un changement de signe peut jouer des tours. Rappelons que les particules sont en réalité des ondes (non classiques). Des interférences peuvent se produire entre plusieurs particules et un changement de signe est équivalent à décaler une onde (on parle de sa phase ou de déphasage). Cela a une incidence sur les interférences :

Il faut donc se tourner vers des systèmes à deux particules pour voir les effets du signe.

VII. Statistiques VII.1. Etats symétriques et antisymétriques
Etats à deux particules
Considérons deux particules A et B pouvant se trouver dans deux états que nous nommerons 1 et 2. Par exemple, si la particule A est dans l’état 1, nous noterons cela A1, si la particule B est dans l’état 2, nous noterons cela B2, etc. Plusieurs possibilités existent pour décrire cet état. Par exemples : etc. ou toute combinaison de ces états. , ou ,

Particules identiques
Supposons que l’on ait deux particules identiques. Cette situation assez particulière ne peut se produire que dans le domaine des particules élémentaires. Si vous prenez deux objets macroscopiques, disons deux dés, il y a aura toujours de petites différences permettant de les distinguer : de petites griffes, de petits défauts dans leur structure, la présence d’une impureté,… Même si vous ne pouvez distinguer la différence à l’œil nu, ces deux dés peuvent être distingués au moins en principe. Au pire, vous pouvez les suivre des yeux et ainsi vous avez toujours la possibilité de dire quel dé est devant vous. Avec les particules c’est nettement plus difficile. D’une part leur simplicité et le faible nombre de propriétés permettant de les décrire rend possible une parfaite identité de deux particules. D’autre part, lorsqu’elles sont trop proches, leurs fonctions d’onde se superposent et il devient impossible de dire quelle particule est à un endroit donné, ce n’est jamais qu’une manifestation du caractère indéterminé de la position d’une particule. Si un génie malicieux venait échanger les deux particules, vous n’en sauriez rien. Si les particules avaient de nombreux paramètres internes et inconnus, alors on pourrait les distinguer au moins en principe et les conclusions qui suivent seraient fausses. Le simple fait que les déductions qui vont suivre sont observées expérimentalement justifie ce caractère élémentaire des particules. Supposons maintenant que l’on ait les deux états présents 1 et 2. On peut donc avoir les états ou , ou toute combinaison. Par exemple, ces deux états peuvent être les états de spin -1 et +1 de deux photons ou les états -1/2 et +1/2 de deux électrons. Quelle combinaison doit-on utiliser ? Si les deux particules sont identiques, impossible de dire si c’est A ou si c’est B qui est dans l’état 1. Choisir arbitrairement une des deux particules serait lui attribuer un caractère, une propriété, permettant de les distinguer. On doit donc choisir une combinaison qui donne un rôle identique aux deux particules. Quand on passe des équations classiques aux équations quantiques à l’aide de la machinerie mathématique de la mécanique quantique, on doit attribuer un rôle identique aux deux particules. Si on a un produit de type AB, on doit lui substituer une combinaison où A et B jouent un rôle identique. N’oublions pas que l’ordre dans un produit peut avoir son importance. On dit qu’on symétrise le produit.

Etats symétriques
La solution la plus évidente qui saute aux yeux est la somme : (éventuellement divisé par deux, pour prendre une moyenne). Cette relation reste inchangée si on échange les particules A et B. On dit que l’on a un état symétrique.

Etats antisymétriques
Mais le signe n’est pas observable pour une particule seule, on ne peut pas négliger le fait que le signe puisse être négatif, on l’a vu, cela existe. Si l’on admet que le signe global n’a pas d’importance a priori, il existe une autre combinaison des états qui fait jouer un rôle identique aux deux particules :

On dit qu’un tel état est antisymétrique. Si l’on échange les particules A et B, cette expression change de signe. Nous ne ferons pas de lien tout de suite avec le spin bien que cela se devine. Il se pourrait que l’on ait des cas intermédiaires (une combinaison d’états symétriques et antisymétriques) mais l’expérience montre qu’on ne rencontre que ces deux cas. Nous verrons plus tard pourquoi.

VII.2. Statistique de Fermi-Dirac
Principe d’exclusion de Pauli
Considérons d’abord le cas antisymétrique. Supposons que l’on ait qu’un seul état 1 pour les deux particules A et B. Dans ce cas, l’état devient : C’est-à-dire zéro. Cela revient à dire que cet état n’existe pas. C’est le principe d’exclusion de Pauli. Deux particules identiques obéissant à cette règle ne peuvent pas être dans le même état. Pauli l’avait d’abord postulé pour l’électron pour expliquer ses propriétés.

Comportement statistique
Comment se comporte une collection de particules de ce type ? Le comportement statistique d’un grand nombre de particules de ce type a été étudié par Fermi et Dirac et les particules de ce type sont appelées des fermions. Considérons N particules pouvant prendre les états 1, 2, 3, … Pour illustrer le phénomène nous supposerons que les états ont une énergie différente, croissante. Les particules ont tendance à se mettre dans l’état d’énergie la plus basse, si elles ont une énergie plus élevée, les particules retombent dans les états d’énergie plus faible, par exemple en émettant un rayonnement. Mais à température non nulle, avec l’agitation thermique, sous les chocs entre particules, certaines vont monter dans des états d’énergie plus haute. Les particules occupent donc une certaine répartition d’états que permet de calculer la physique statistique. Statistique classique Supposons d’abord que l’on ait des particules classiques (des billes par exemple). Dans ce cas, pour N = 1 on aura une particule dans l’état 1 ou une particule dans l’état 2, ou une dans l’état 3, etc. Pour deux particules. Elles peuvent être toutes les deux dans l’état 2 ou une dans l’état 1 et l’autre dans l’état 2 (deux possibilités car on peut les échanger, elles sont discernables), ou toutes les deux dans l’état 2. Notons l’énergie de l’état en faisant la somme des énergies de chaque particule. E = 2 : une possibilité, E = 3 : deux possibilités, E = 4, 3 possibilités (1 et 3 deux possibilités, 2 et 2), …

Remplissons un tableau en indiquant l’énergie en colonnes, le nombre de particules en lignes et le nombre de possibilités pour chaque cas. 1 2 3 4 5 1 1 1 1 1 1 2 1 2 3 4 3 1 3 6 4 1 4 5 1 6 1 5 10 10 5 7 1 6 15 20 15 8 1 7 21 35 35

Cela suffira pour voir les tendances. Statistique de Fermi-Dirac Nous savons que deux fermions ne peuvent pas être dans le même état. Cela diminue dratiquement le nombre de possibilités. Par exemple, deux particules ne peuvent pas avoir l’énergie E = 2 car il faudrait qu’elles soient dans le même état. Et pour E = 3, on n’a qu’une possibilité : la combinaison 13, car les deux particules sont indiscernables, il n’y a pas de différence avec l’état 3-1. Cela suffit pour remplir le tableau. 1 2 3 4 5 6 7 1 1 1 1 1 1 1 1 2 1 1 2 2 3 3 1 1 4 5 8 1 3 1

Pour 4 particules, E vaut au moins 10 (état 1-2-3-4) et pour 5 particules au moins 15. L’énergie est automatiquement plus élevée, et les répartitions ont tendance à se répartir sur des énergies beaucoup plus grandes. La physique statistique permet de calculer ces répartitions en fonction de la température.

Conséquences
Si on a une grande quantité de fermions, ils auront une énergie plus grande que l’on s’y attendrait à température donnée. Ils ne peuvent se mettre tous dans le même état et en particulier au même endroit. Les fermions ont donc tendance à s’étaler, non seulement pour ne pas occuper le même espace dans le même état mais aussi parce que leur énergie est plus grande (donc une énergie cinétique, une vitesse, plus grande). En physique statistique, on compare la différence en disant que pour les fermions il y a une force de résistance appelée pression de Fermi qui a tendance à repousser les fermions. En fait, cette force n’existe pas (c’est une force fictive), elle ne fait que mettre en évidence la différence entre comportement classique et comportement quantique/fermions. Aucune force n’empêche les particules de se mettre dans le même état, c’est juste que cet état à deux particules (ou plus) dans le même état n’existe pas.

Comme exemple, citons le cas des naines blanches. Ce sont des étoiles mourantes, petites, en voie d’extinction, et très dense (des millions de tonnes par centimètre cube). Leur structure est formée d’une matière très compactée et d’un « gaz d’électrons », on parle de matière dégénérée. Ce qui empêche ces étoiles de se contracter encore plus sous leur propre poids (au moins jusqu’à une certaine limite calculée par Chandrasekhar) est justement cette pression de Fermi. On va voir les conséquences sur la structure de l’atome.

VII.3. Structure de l’atome
La physique atomique est extrêmement vaste. Voyons juste quelques aspects en rapport avec ce que nous venons de voir.

Structure de l’atome
L’expérience a montré que les électrons, petits, légers et chargés d’électricité négative, sont situés autour d’un noyau, petit, très lourd (mille fois plus lourd que l’électron) et chargé d’électricité positive. La mécanique quantique montre que les électrons ne peuvent se placer que sur des orbites d’énergie précise.

On numérote ces orbites avec le nombre n appelé nombre quantique principal. L’énergie de chaque orbite a une valeur précise que l’on sait calculer et mesurer (par exemple en mesurant l’énergie nécessaire pour arracher un électron à l’atome). On peut ainsi classer les orbites en fonction de leur énergie ainsi que de deux autres nombres appelés nombre quantique orbital l et nombre quantique magnétique m. Chaque orbite porte un nombre (la valeur de n) et une lettre (correspondant à la valeur de l). Voici le spectre en énergie des orbites pour l’atome d’hydrogène :

Changements d’états
Lorsqu’un électron occupe une orbite de grande énergie E2, il a tendance à retomber sur une orbite d’énergie plus faible E1 en émettant un photon d’énergie E = E2 – E1. Comme nous l’avons vu, un photon a une énergie reliée à sa fréquence. L’électron émet donc un photon de fréquence précise. En fonction des différents changements possibles d’orbites, l’atome peut ainsi émettre (ou absorber) un spectre précis de rayonnements lumineux. Chaque fréquence précise est appelée une raie. Voici par exemple le spectre de l’hydrogène.

Comme la répartition en énergie des électrons dépend de la charge du noyau et qu’à chaque atome correspond un noyau avec un certain nombre de charges, chaque atome a un spectre précis et différent des autres sortes d’atomes. En observant le spectre émis par un atome, on sait dire s’il s’agit d’hydrogène, de fer, d’oxygène, etc.

Répartition des électrons
Considérons l’hydrogène. Il n’y a qu’un seul proton dans le noyau et un seul électron en orbite. Il se place donc de préférence sur l’orbite de plus basse énergie (n = 0).

Ensuite, l’hélium a deux protons dans son noyau (et un ou deux neutrons) et deux électrons autour. Combien peut-on mettre d’électrons sur la première orbite ?

Comme deux électrons ne peuvent être dans le même état, on ne peut en mettre que deux de spins opposés (-1/2 et +1/2).

L’atome suivant est le lithium, avec trois protons et trois électrons. La première orbite étant entièrement occupée, le troisième électron ne peut se mettre que sur l’orbite suivante d’énergie plus élevée.

Cette orbite admet en fait quatre états de moment angulaire orbital et peut accueillir ainsi six électrons en tout. En procédant de la sorte on obtient la répartition des électrons des atomes (avec des complications diverses dues par exemple aux interactions entre électrons qui ont une charge et se repoussent).

Propriétés
Comme les électrons sont de plus en plus éloignés, cela explique la taille des atomes. Plus d’électrons implique un atome plus gros. De plus, les places libres sur une orbite permettent d’y loger des électrons à énergie plus faible que s’ils devaient se mettre sur une orbite plus élevée. Les atomes ont donc tendance à mettre en commun des électrons afin de remplir les orbites et former des molécules. Cette répartition explique les propriétés chimiques (l’oxygène a par exemple deux place libre pour placer deux électrons et le sodium Na a un électron solitaire qui se placerait volontiers sur une orbite plus basse. Le chlore Cl a une telle place libre et forme ainsi la molécule de NaCl, le sel de cuisine).

Effet Zeeman
Si on applique un champ magnétique, les électrons ayant un moment magnétique vont gagner ou perdre de l’énergie dans ce champ magnétique, selon leur orientation. Comme les électrons sur une même orbite doivent avoir des spins différents, ils réagissent différemment. Il en est de même des différents états de moment angulaire orbital. Les raies spectroscopies se démultiplient alors. C’est l’effet Zeeman qui peut être utilisé, par exemple, pour détecter la présence d’un champ magnétique plus ou moins intense sur une étoile en observant le spectre lumineux émis par cette étoile.

VII.4. Statistique de Bose-Einstein
Etats symétriques
Considérons maintenant le cas symétrique et le comportement d’un grand nombre de particules. Ce comportement statistique fut étudié par Bose et Einstein. Les particules se comportant suivant cette statistique s’appellent des bosons. Reprenons notre tableau pour dénombrer les états en fonction de l’énergie en reprenant notre tableau. Cette fois, il n’y a aucun problème pour avoir deux particules dans le même état. Mais les particules restent indiscernables, l’état 1-3 est identique à l’état 3-1. 1 2 3 4 5 1 1 1 1 1 1 2 1 1 2 2 3 1 1 2 4 1 1 5 1 6 1 3 3 2 1 7 1 3 4 3 2 8 1 4 6 4 3

Comportement grégaire
Supposons que j’aie déjà trois particules dans l’état 3. Et une autre particule, d’énergie quelconque (qu’on va limiter à l’état 5) vient s’ajouter. Les états finaux possibles sont 3331, 3332, 3333, 3334 et 3335. Si ce sont des particules classiques, le nombre d’états possibles avec ces configurations sont 4, 4, 1, 4, 4. Si tous ces états sont équiprobables (ce qui est une idéalisation abusive mais elle suffira pour notre propos), alors l’état final 3333 n’a qu’une chance sur dix-sept de se produire. Si ce sont des bosons, le nombre d’états possibles pour ces configurations sont 1, 1, 1, 1, 1, à cause du caractère indiscernable. Si à nouveau tous les états sont indiscernables, l’état final 3333 a une chance sur cinq de se produire. Soit à peu près trois fois plus qu’à avec des particules classiques. Et cette amplification des probabilités augmente avec le nombre de particules. Un calcul plus rigoureux utilisant l’arsenal mathématique de la mécanique ou de la physique statistique confirme ce phénomène. Il est même encore plus important que cette analyse simpliste. Si l’on a un grand nombre de bosons dans le même état, la probabilité qu’un autre boson bascule dans le même état est amplifiée fortement et tend rapidement vers un avec le nombre de particules. C’est le comportement grégaire des bosons qui « aiment » à se retrouver tous dans le même état. Ce comportement est à la base de phénomènes important tels que la supraconductivité. Les électrons sont des fermions. Mais à très basse température, les électrons interagissant par l’intermédiaire des vibrations du réseau cristallin s’apparient pour former des paires de Cooper. Une telle paire de Cooper est un boson. Toutes les paires d’électrons ont donc tendance à se mettre dans le même état. Lorsque l’on applique un champ électrique, ces électrons se déplacent pour former un courant électrique. Mais comme ils ont tendance à tous être dans le même état, il devient très difficile de gêner un électron au détriment du mouvement d’ensemble. Les électrons ne sont plus gêné par les imperfections du réseau cristallin et se propagent sans résistance électrique. C’est le phénomène de supraconductivité constaté avec certains métaux et alliages.

Emission stimulée
Revenons à l’atome. Lorsqu’un électron se trouve dans un état excité, sur une orbite plus élevée, il a tendance à retomber sur son orbite d’origine avec émission d’un photon d’énergie E bien précise (et une direction donnée). C’est l’émission spontanée. Si d’aventure il y a déjà beaucoup de photons avec cette énergie et cette direction, alors l’électron retombe encore plus facilement en émettant le même photon dans la même direction. C’est le phénomène d’émission stimulée mise en évidence théoriquement par Einstein. Supposons que l’on arrive à placer de nombreux atomes dans un état excité identique. Cela peut être obtenu de diverses manières, par exemple en excitant les atomes avec de la lumière. C’est le pompage optique. Une fois qu’un grand nombre d’atomes sont dans l’état excité, ce qui s’appelle une inversion de population, dès qu’un atome va se désexciter il va entraîner une véritable avalanche d’émissions de photons par émission stimulée. Tous ces photons seront identiques : même énergie, donc même fréquence, et même direction. C’est l’effet laser. Le fait que les photons soient des bosons expliquent les propriétés remarquables du rayonnement laser. Le rayonnement est intense (émission simultanée), monochromatique (une seule couleur, une seule fréquence) et directionnel (tous les photons vont dans la même direction). En exploitant ces propriétés, le laser a reçu d’innombrables applications, depuis le découpage de métaux au recollement de rétines en ophtalmologie, en passant par les lecteurs CD et DVD ou la communication par fibre optique et bien d’autres encore.

VIII. Théorème spin – statistique
Peut-on relier le spin au comportement statistique ? On a vu que les électrons, de spin 1/2, sont des fermions. Et les photons, de spin 1, sont des bosons. Y a-t-il un lien ? La réponse est oui. En utilisant la mécanique quantique et, curieusement, la relativité, on peut démontrer que les particules de spin demi-entier doivent être des fermions et les particules de spin entier doivent être des bosons. C’est le théorème spin-statistique. Les fermions ont des états antisymétriques, ce qui signifie un changement de signe lorsque l’on permute les deux particules. Cela ressemble fort aux comportements des particules de spin 1/2 dont l’état change de signe lorsqu’on leur fait subir une rotation de 360°. Le lien semble évident, mais ce raisonnement est superficiel et même faux. En effet, une permutation de deux particules correspond à une rotation de 180°, pas une rotation de 360° ! De plus, une paire de particules de spin 1/2 donne un ensemble de spin 0 ou 1, un boson, comme les paires de Cooper. Ce lien spin 1/2 ↔ combinaisons antisymétriques n’est pas trivial et la démonstration est difficile et fort abstraite. Elle traduit un lien entre mécanique quantique, relativité, spin et symétries qui reste assez difficile à décrypter. En tout état de cause, ce théorème explique aussi pourquoi les particules se combinent par des relations symétriques ou antisymétriques mais pas un mélange des deux.

IX. Etats intriqués
Combinaisons d’états de deux particules
Revenons aux combinaisons d’états de deux particules. Supposons à nouveau que deux particules A et B puissent être dans des états 1 ou 2. Même si les deux particules sont dans l’état 1, on supposera que d’autres variables sont différentes, par exemple elles sont à des endroits différents. Leur état complet est donc différent et il n’y a donc pas de problème pour que les deux particules soient dans le même état 1 (ou 2), même pour des fermions. Ça peut même être 2 particules différentes. La particule A peut être dans l’état ou dans l’état . ou dans l’état . La particule B peut être dans l’état

Mais elles peuvent être aussi dans des états superposés, par exemple .

ou

Considérons les deux particules ensembles. Elles peuvent être toutes les deux dans l’état 1, la paire est donc dans l’état . A pourrait aussi être dans un état superposé et B dans l’état 1 : ) ( Enfin, les deux particules peuvent être dans des états superposés : )( ) ( Dans le cas où les particules sont identiques, on peut symétriser ou antisymétriser ces états sans états sans difficulté.

Etats intriqués
Mais les cas que nous avons répertoriés ne sont pas exhaustifs. Il y a encore d’autres états, fort étranges, comme :

Les états des deux particules sont liés. On dit que les états sont intriqués. Supposons que l’on fasse une mesure sur la particule A pour connaitre son état. Le résultat sera 1 ou 2, avec une chance sur deux. Mais ce résultat n’est pas prédéterminé. L’état de A est initialement réellement indéterminé, comme nous l’avons vu sous sa forme ondulatoire. La preuve étant que le comportement d’une particule dans l’état est différent d’une particule dans l’état ou , parfaitement déterminé mais inconnu a priori. Par exemple, les états superposés peuvent donner lieu à des phénomènes d’interférence (par exemple, le fait qu’une particule ou une onde passent par les deux fentes d’une expérience de Young). Mais si on mesure A dans, disons, l’état 1, alors l’état global se réduit à , et on est certain de trouver B dans l’état 1. Ce que confirme l’expérience. C’est comme si les deux particules échangeaient une information, comme si A disait à B « on m’a trouvé dans l’état 1, fait de même ». En réalité, ce phénomène est plus subtil et il ne peut être utilisé pour transférer de l’information. Ce qui conduit à douter de cette interprétation d’un échange d’information entre les deux particules.

Cet état est d’ailleurs compatible avec la relativité. Il est toutefois difficile à interpréter et totalement sans équivalent classique (comme le montre un théorème dû à Bell). C’est sans doute un des aspects quantiques les plus frappants et les plus profonds de la mécanique quantique.

Spin
Pourquoi parler de ça ici alors qu’on parle du spin ? Il y a deux raisons.  D’une part parce ce phénomène important est au cœur de nombreux travaux de recherche sur les fondements de la mécanique quantique. Mais il est aussi à la base de plusieurs applications (cryptographie quantique, téléportation quantique, calcul quantique) appelées à prendre de l’importance dans un proche avenir.  D’autre part, les propriétés 1 et 2 sont généralement les états de spin. On crée facilement un état intriqué. Par exemple, un atome de spin 0 qui émet simultanément deux photons (cela existe) et reste dans l’état de spin 0. Par conservation du moment angulaire les deux photons ont des états de spin +1 et -1. Mais impossible de dire lequel ! L’état est :

C’est aussi un état intriqué. Nous terminerons par un phénomène important dont l’étude récente est encore en plein développement et où l’intrication se situe au cœur.

Décohérence
Chaque fois que des particules interagissent, il se forme une certaine intrication entre-elles. Prenons un exemple simple. On a une particule A dans un état superposé. Une particule B initialement dans l’état 0 interagit avec A et se met dans le même état qu’elle : ) ( Comme les particules interagissent avec leur environnement (molécules d’air, atomes des appareils de mesure et même de l’expérimentateur et au final de toute la planète, photons de la lumière ambiante, …) cette intrication finit par lier plus ou moins fort toutes les particules entre-elles. Deux particules initialement intriquées finissent par être intriquées aussi avec tout le reste. Maos comme on n’observe pas individuellement chaque particule de l’environnement (il y en a des milliards de milliards), cette intrication globale échappe à l’attention. On montre que dans cette situation, si l’on n’observe que les deux premières particules, elles finissent par se comporter comme des particules non intriquées. Comme si elles étaient dans l’état ou dans l’état mais pas les deux (mélange statistique). On peut dire que l’intrication se « dilue » ou que la paire intriquée a été mesurée par l’environnement. C’est la décohérence quantique qui est une plaie pour les applications exploitant l’intrication. De plus, les propriétés pour lesquelles cette « coupure » de l’intrication se produit sont bien précis. C’est lié à la nature des interactions et la base d’états pour laquelle on observe ce mélange statistique est généralement la base position.

Sous ce phénomène des objets quantiques prennent un comportement classique. C’est une partie très importante du lien permettant de passer du quantique au classique. La décohérence est d’autant plus rapide que l’objet est gros et interagit donc fortement avec ce qui l’entoure (une table est plus souvent heurtée par des molécules d’air qu’un électron seul). Et cela explique qu’on n’observe jamais une intrication entre une table et une chaise ou une table à deux endroits différents. Avec les effets de grand nombre (effets statistiques) et le fait que la constante de Planck soit de valeur extrêmement petite, tous les ingrédients sont là pour faire le lien (très complexe) entre le monde quantique et le monde classique où les toupies tournent dans un sens ou l’autre mais pas les deux en même temps.

X. Références
Louis Michel, Spin, Encyclopedia Universalis. Feynman, Leigthon, Sands, Le cours de physique de Feynman, Mécanique quantique, InterEditions, Paris. Claude Itzykson, Jean-Bernard Zuber, Quantum Field Theory, McGraw-Hill International Editions, Physics Series.

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful