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L'Énigme de Jésus-Christ
Daniel Massé Tome deuxième JEAN-BAPTISTE ET JEAN

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AVANT-PROPOS Dans l’Enigme de Jésus-Christ (Tome 1) j’ai établi que le Messie Juif ou Christ, crucifié par Ponce-Pilate, et divinisé comme fils de Dieu, était l’aîné des sept fils de Juda le Gaulonite, fomenteur de la Révolte juive connue en histoire sous la désignation de Révolte du Recensement ou de Quirinius, en 760, de Rome; — que Juda le Gaulonite, est devenu en Évangile Joseph et Zacharie et Zébédée; — que le Christ, son fils, est né en 738-739 de Rome, et non en l’an 754, choisi comme l’an 1 de l’ère de Jésus-Christ, et non point à Nazareth, ville dont le nom est symbolique et qui n’a jamais existé avant le VIIIe siècle ou le IXe, à l’emplacement où on l’a construite vers cette époque, sinon au temps des Croisades, mais qu’il est né à Gamala, dans les montagnes qui cernent la rive orientale du lac de Génézareth ou lac de Kinnéreth, puis de Tibériade; presse, ont trouvé étranges et audacieuses mes affirmations, et difficiles à admettre, contre tou— que sa Nativité à Bethléem n’a été imaginée que, comme Thargoum, pour se conformer au droit mosaïque et aux prophéties judaïques, ainsi que pour substituer son culte au culte du Soleil, alors universel ou catholique ; — qu’il fut, sous l’empereur Tibère, contre les Hérodes usurpateurs, à son point de vue, du trône de David, son ancêtre, un prétendant royal, en perpétuelle rébellion et révolte contre l’autorité romaine et hérodienne; — et qu’il a été légalement jugé et condamné au supplice de la Croix, comme accusé et convaincu du crime de lèse-majesté, — crimen majestatis, — au nom de la loi Julia, s’étant proclamé Roi des Juifs, se disant Fils de Dieu, le Père, soit BarAbbas, et qu’il se confond, en histoire, avec l’évangélique brigand du même nom. Toutes ces affirmations, que je résume, j’en ai donné des preuves irréfutables. Si irréfutables que personne n’a tenté d’en entreprendre la réfutation.

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J’entends bien que les critiques qui m’ont fait l’honneur, dont je leur suis infiniment reconnaissant, de parler de mon Énigme de Jésus-Christ dans la presse, ont trouvé étranges et audacieuses mes affirmations, et difficiles a admettre, contre tous les résultats contraires de l’exégèse traditionnelle. Mais de réfutation directe, pas l’ombre. Il en est, de ces grands hommes, qui, pour quelques boutades, — de nombre et d’importance assez insignifiants dans un volume de deux cent soixante quinze pages de texte plutôt serré, ont affecté de prendre mon ouvrage et mon effort comme l’amusette d’un esprit paradoxal et qui badine, tout en rendant hommage à mon énorme érudition. Merci pour elle! Mais là n’est pas la question. Les pichenettes qu’il m’est arrivé d’administrer au nez des savants qui les méritent n’effacent pas la discussion sévère qui est le fond et le principal de l’Enigme de Jésus-Christ. Profiter de quelques ironies pour faire semblant de ne pas voir les démonstrations que j’apporte et pour se dérober à la discussion, prouve à la fois la légèreté de certains critiques et l’infirmité de leur esprit sur les sujets sérieux. Je leur retourne donc leur compliment, moins l’érudition. Je ne m’étonne aucunement, d’ailleurs, ni ne m’afflige, d’avoir été méconnu ou mal compris. Il faudrait être bien naïf, — et je ne le suis plus depuis, hélas! longtemps, — pour s’imaginer que les conclusions de mes études et de mes recherches, qui dérangent tant d’habitudes, heurtent tant de traditions et peuvent affliger tant d’intérêts, plus matériels que moraux souvent, sont susceptibles, même convaincantes, d’obtenir le suffrage de l’universel public. Je l’ai prévu dès le premier chapitre de l’Énigme: en la dédiant à l’opinion du monde, comme j’en ai pris la précaution, j’ai dit que je n’attends que de celle de demain, le verdict qui me rendra justice. Je ne me fais aucune illusion sur la génération présente, sauf intelligentes exceptions, et ne lui en veux pas pour si peu. Ce n’est pas sa faute! Je ne la traiterai pas de méchante et d’adultère, comme Jésus la sienne, quand il lui

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refuse tout miracle, sauf le miracle du Iôannès-Jean ressuscité, qu’il est. On le verra dans ce livre. Le préjugé Jésus-chrétien est trop enraciné, même chez des gens, et c’est le plus grand nombre, qui se disent adeptes du christianisme, et vivent comme s’ils ne croyaient à rien, pas même à la vertu sans épithète, laquelle n’a pas attendu, pour être pratiquée, que Dieu ait envoyé, suivant les fables judaïques, son fils comme rédempteur du monde, — ils le crucifient tous les jours par leurs mauvaises œuvres; la foi, même celle qui n’agit point, la foi aveugle, donc absurde, dans les légendes et la morale rénovatrice du christianisme restent trop dans les mœurs, sans les rendre ni les avoir rendues meilleures, pour espérer être cru et suivi, quand on apporte la vérité historique, si désintéressée. Mais pour qui la cherche d’un cœur passionné, cette vérité historique, il n’est pas nécessaire de réussir pour entreprendre ni de triompher pour persévérer. Je n’écris pas pour une clientèle: quarante-huitards socialisants ou dames du monde pour qui le Christ doit être le portrait du Prince charmant, comme a fait Renan; — laïques ou librespenseurs qui en sont encore au sans-culotte Jésus; — communistes et bolchevisants que cherche à amadouer un Henry Barbusse; — Sorbonnards et universitaires pour qui les leçons de porteurs de diplômes, trônant dans les chaires officielles, sont paroles d’évangile. J’écris pour ceux qui, délicats et mettant de côté toute idée préconçue, capables d’une discussion objective, aiment juger un procès sur pièces, avec leur seule raison et leur pure intelligence. A côté des grandes démonstrations que j’ai faites dans l’Enigme de Jésus-Christ, et que je rappelais tout à l’heure, j’ai, par mille traits épars à travers l’ouvrage, amorcé la preuve de quantité d’autres conclusions que j’ai énumérées en détail dans le premier chapitre avec celles dont j’ai déjà fourni la preuve. On trouvera dans le présent volume la démonstration massive que le Christ crucifié par Ponce-Pilate fut le Iôanès, c’est-à-dire

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Jean, qualifié tantôt de Baptiste, tantôt de disciple bien-aimé, que les scribes ecclésiastiques durant les IIe, IIIe et IVe siècles ont dépouillé de son rôle historique, pour l’attribuer au héros de leur invention, Jésus-Christ, fabriqué avec le Christ Juif sous Tibère (et Ponce-Pilate) et le dieu qu’avaient imaginé les Cérinthiens et les Gnostiques: le Jésus, fils, puissance émanée, Verbe de Dieu, Aeôn. Puis suivront des ouvrages donnant: 1° L’explication de l’Apocalypse et la preuve qu’elle a été le manifeste du Messie, prétendant au trône de Judée et à la domination universelle pour un règne de mille ans, avant le renouvellement du Monde; 2° L’histoire du Messie-Christ, crucifié par Ponce-Pilate, le récit de sa carrière véritable, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, et qui n’eut rien de pacifique, comme les Évangiles, qui y réussissent mal, et le préjugé, qui se contente de l’absurde, veulent le faire croire et le croire; 3° L’évolution de l’idée messianique, depuis l’Apocalypse et à travers les affabulations judaïques sur le Verbe ou Logos, jusqu’à la création de Jésus-Christ, pour finir par la confection des Évangiles, vers le déclin du IVe siècle, au plus tôt, qui achèvent la fabrication du christianisme. Les démonstrations sur ces gros problèmes, après celles que j’ai faites sur Nazareth-Gamala, Bethléem, Juda le Gaulonite, BarAbbas, entraîneront, comme conséquences, et s’y encadrant, les démonstrations accessoires, — je ne dis pas secondaires, car elles sont tout de même d’importance capitale, — sur les autres conclusions d’ensemble que j’ai résumées dans le premier chapitre de l’Énigme de Jésus-Christ: notamment sur les deux hypostases et l’incarnation, sur l’inexistence de l’apôtre Paul, tiré du prince hérodien Saül, sur le millénarisme, sur la sépulture du Christ en Samarie, sur Simon-Pierre, les Jacques Jacob et autres disciples, frères du Christ, sur les Actes des Apôtres et sur l’âge apostolique, etc.

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J’entends bien ne rien laisser, après l’avoir affirmé, sans en administrer la preuve formelle[1]. Un dernier mot, pour les critiques que mon humeur paraît choquer. Il se peut que je cède encore, chemin faisant, à mon démon familier, qui ironise parfois et manque de flagornerie à l’égard des pontifes. J’ai dit, dans l’Enigme, que je tenais au ton qu’il me plaît de prendre. J’avais prévenu que je faisais une étude à la française. Je ne m’en dédis pas. Le fond n’en est pas pour cela moins sérieux. Voyez-vous ce savant austère, ce conférencier pour dames du monde, agrégé et docteur ès lettres, qui se voile la face parce qu’on lui prouve qu’Eusèbe est un faussaire, et tel Père de l’Église un aigrefin? Va-t-il pas reprocher aux MarieLouise du début de la grande guerre, qu’il n’a pas faite, d’avoir manqué de courage, parce qu’ils marchaient à la mort, — chose grave, — en gants blancs, comme s’ils se rendaient à une réception mondaine, — futilité? Et tous ces poilus qui se sont fait tuer, — trop grands pour nous! — avec des blagues sur les lèvres, ils ne l’étaient pas, non plus, eux, sérieux ? Mouraient-ils pour rire ou riaient-ils pour mourir? On éprouve quelque sentiment de honte pour certains de nos contemporains, — mais oui, de honte et de mépris, — d’être obligé de leur rappeler que, même dans une discussion grave, un Français peut, sans que la discussion en vaille moins, lancer un trait, même d’irrévérence, qui amuse et déride. Il est possible que j’y perde commercialement. Mais, en recherchant la vérité de l’histoire, j’ai oublié de penser au commerce. DANIEL MASSÉ

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[1] Je suis obligé de répéter ici ce que je disais déjà dans l’Énigme de Jésus-Christ. Comme les faux dans les œuvres ecclésiastiques, comme la grâce dans les Évangiles, mes preuves vont surabonder, et j’appréhende plus de n’être pas bref et concis que d’en manquer.

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CHAPITRE PREMIER
JEAN A-T-IL ÉTÉ LE CHRIST?

— Jean-Baptiste dans les Écritures canoniques Les deux (ou trois) Jean Les quatre Évangiles sont d’accord pour nous présenter, à côté de leur héros principal Jésus-Christ, un autre personnage éminent, au même destin tragique, ayant, lui aussi, encouru la haine d’Hérode, et qui, un moment, avant de disparaître décapité, fait haute figure, et autant, sinon plus, que le futur Crucifié de Ponce-Pilate, au point que, on le verra, tous se demandent s’il n’est pas le Christ, et que Jésus-Christ lui-même n’est pas très sûr qu’il n’est pas le revenant de Jean. Ce personnage étrange, les quatre Évangiles le désignent en effet sous le nom de Jean, traduction en français du grec Iôannès, reproduisant lui-même un vocable hébraïque: On l’appelle communément Jean-Baptiste. L’expression Jean-le-Baptiste est particulière à l’Évangile SelonMatthieu, qui ne dit Jean-Iôannès tout simplement, que dans la scène du baptême de Jésus par Jean, qu’il démarque du IVe Évangile, que l’on avait au préalable interpolé (Mt: III, 13-17; — Jn: I, 29-38). Le Selon-Marc ne dit Jean-le-Baptiste ou le Baptisant, que lorsqu’il refait le récit du Selon-Matthieu, sur la scène de la décapitation (Me: VI, 24-25; Mt: XIV, 8). Quant au Selon-Luc, il n’ajoute à Jean l’épithète le Baptiste, qu’une seule fois, dans le récit du message de Jean à Jésus, que l’on a synoptisé avec le récit pareil du Selon-Matthieu de VII, 33 (Mt: XI, 2-19). Reste le quatrième Évangile, dit Selon-Jean. Il est postérieur, si l’on en croit l’Église et les exégètes et les critiques laïques, aux trois autres Évangiles, les synoptisés, qu’il a, par conséquent, dû connaître. Et cependant, ce Jean-Baptiste, il ne le désigne que I.

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sous le nom de Jean, tout court. Jamais il n’ajoute au nom du Iôannès-Jean, quand il en parle, l’épithète de Baptiste ou de Baptiseur, même quand il le montre en train de baptiser. Il n’est pas plus le Baptiste, dans cet Évangile, que ne l’est Jésus-Christ ou Jésus ou le Christ, quand il baptise aussi. La fonction de baptiseur chez Jean n’a pas plus frappé l’auteur du IVe Évangile, qu’à l’égard de Jésus-Christ ou du disciple bien-aimé, qui s’appelle Jean aussi. Cette constatation est remarquable. Pour l’expliquer, il faut supposer et admettre que les Évangiles synoptisés, contrairement aux affirmations ecclésiastiques des érudits, sont venus bien après le IVe Évangile, et que le qualificatif de Baptiseur ou de Baptiste n’a pas désigné le Iôannès Jean aux origines, que par suite, il ne lui a été adjoint qu’après l’apparition du IVe Évangile, à une époque tardive, comprise entre la fin du IIe et le IVe siècle, comme nous le prouverons, et pour des raisons que la suite fera comprendre. Les Écritures canoniques montrent un deuxième Jean, distinct de Jean-Baptiste. C’est le disciple que Jésus aimait, devenu plus tard l’évangéliste et l’apôtre, et que l’Église affirme être l’auteur du IVe Évangile, de deux courtes Epîtres et de l’Apocalypse. Je me réserve d’en parler à part, dans le dernier chapitre de cet ouvrage. Je ne le signale ici que pour mémoire, car, en passant, à propos de Jean-Baptiste, je montrerai que les scribes évangéliques confondent souvent ces deux Jean, à donner le soupçon qu’ils sont un Jean unique, traitent Jean-Baptiste, qu’ils l’appellent Jean tout court ou ajoutent à son nom le qualificatif de Baptiseur, comme s’il s’agissait de l’apôtre, et notamment comme Prophète, et Prophète de quoi, sinon de l’Apocalypse? On a l’impression que, par des procédés artificiels de littérature, ils ont fait deux Jean, d’un Jean historique unique, et qu’ils n’arrivent pas à se dépêtrer de l’immense réseau de fraudes tissées par des générations successives d’imposteurs, qui se heurtent, se contredisent, pataugent dans le mensonge, autour

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de la personnalité du Iôannès, sur lequel ils s’efforcent lamentablement de donner le change, suivant l’habitude, afin de cacher que l’unique Iôannès = Jean fut le Christ aux goïm, aux non circoncis, aux Occidentaux, ces poissons qu’il s’agit de prendre aux filets de la Barque de pêche du Fils du Charpentier, et qui ont des statères d’or dans la bouche. La Bethsaïda n’a été qu’une officine de scribes faussaires, à partir de la fin du IIe siècle, et à Rome principalement[1]. La carrière évangélique de Jean-Baptiste Elle est aussi brillante que rapide, brève comme l’éclair qui troue et illumine la nuée. Elle peut être résumée en quelques lignes qui contiennent d’ailleurs plus que n’en savent la plupart des gens sur le personnage, même des chrétiens de baptême. Fils de Zacharie et d’Élisabeth, il grandit et se fortifia en esprit, demeurant dans les déserts, vêtu de poils de chameau, — tissu de Gamala, — mangeur de miel sauvage et de sauterelles, jusqu’au jour de sa manifestation à Israël, prêchant la repentance et la venue du Messie = Christ, pratiquant le baptême comme symbole de la conversion à laquelle il exhortait les Juifs. Aussitôt Jésus vint, de Nazareth ou d’ailleurs, pour être baptisé par lui au Jourdain, et au moment de ce baptême à deux, — Jean sans doute qui, d’ordinaire, avait une foule d’aspirants au baptême, lui avait réservé une séance spéciale, — une voix du ciel descendit avec une colombe, et la voix disait: Voici mon Fils bien-aimé!... Évidemment, Jean et Jésus entendirent cette voix, acteurs et témoins de la scène, et si on l’a su, ce ne peut être, semble-t-il, que par eux ou l’un d’eux[2] ! Après quelques épisodes et aventures sans consistance, qui se mêlent plus on moins à la carrière de Jésus-Christ, Jean finit en prison, où Hérode Antipas le fit décapiter, pour plaire à la danseuse Salomé (son nom n’est pas dans les Évangiles, et nous dirons pourquoi) fille d’Hérodiade, — Hérodiade étant à dessein faussement donnée comme ayant été la femme de l’Hérode Philippe. Après quoi, les disciples de Jean prirent son corps, sans

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la tête, qui avait été remise à Salomé et par celle-ci à sa mère, et l’ensevelirent dans un tombeau. Les Évangiles ne disent pas où. Nous verrons que c’est à Machéron de Samarie, où nous le retrouverons, sous les espèces du mort, que les Juifs-christiens adorent comme un dieu, soit du Crucifié de Ponce-Pilate, tête comprise. Telle est cette histoire dans son ensemble. Elle est unanimement connue. La tragédie de la décapitation, la danse de Salomé ont inspiré le sadisme de tant d’artistes, peintres, sculpteurs, poètes, musiciens qu’il est grand temps que la critique historique ait son tour pour faire œuvre de vérité, froidement et proprement. En définitive, Jean-Baptiste, décapité tôt, n’intervient vraiment dans les Évangiles, que pour servir à Jésus-Christ de précurseur, de héraut annonciateur, de témoin, et que pour le baptiser au Jourdain, comme il le faisait d’ailleurs entre temps pour d’autres Juifs, avides de repentance, — repentance de quoi? Et bien que Jésus-Christ ait aussi baptisé d’eau au Jourdain, ce n’est qu’à Jean = Manès qu’est donné le qualificatif de Baptiste on de Baptiseur, — et seulement par les trois Synoptisés. Le Christ, Jean, Apollos, Saint-Paul En plus des Évangiles, il y a la première Épître aux Corinthiens, les Actes des Apôtres, documents de la fin du IIe siècle, qui n’ont été fabriqués que pour sophistiquer l’histoire du Christ et de ses disciples, aux origines, qui se souviennent, avec un salut en passant à Jean l’apôtre, de la grande figure du Baptiseur Jean. Ils nous content, en effet, l’histoire étrange d’un Juif d’Alexandrie qui exploite le baptême; il s’appelle Apollos. Bien que n’ignorant rien du Christ, disent les Actes, cet Apollos baptise-t-il au nom de Jésus? Jésus? Aucunement! Il baptise au nom de Jean. Et encore n’est-on pas très sûr qu’il s’agisse expressément du Baptiste dont le qualificatif n’est pas donné. N’insistons pas. Pourquoi Apollos baptise-t-il au nom de Jean, si Jean n’a pas été le Christ? Ainsi, on aperçoit, dès les Actes des Apôtres et l’Épître aux Corinthiens, bien avant que les Évangiles actuels soient faits, que

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la vérité historique sur le Christ est contenue dans le personnage de Jean. Et si Paul intervient — je le montrerai en détail cidessous, et comment? par un astucieux tour d’Escobar, — c’est pour essayer d’effacer cette vérité historique. Les Évangiles ensuite ont romancé pour Jean, escroqué de son rôle de Christ, une personnalité et une carrière à part, transportant le christat de Jean, crucifié par Ponce-Pilate, à un être de fantaisie, Jésus-Christ, fabriqué aux confins des IIe et IIIe siècles, avec la peau de Jean où l’on fait entrer le dieu Jésus. Quant a Jean, — car enfin faut-il bien que je sois quelque chose? dit Sosie, quand Mercure lui vole son nom avec sa ressemblance, — il rétrograde au rôle de Précurseur. Change et mystification! Cette question: Jean fut-il le Christ? que j’ai résolue par l’affirmative dans l’Enigme de Jésus-Christ, dont j’ai fait état, ne donnant que des preuves fragmentaires, en passant, de mon affirmation, et que j’entreprends de démontrer à fond, maintenant, cette question, les Évangiles la posent eux-mêmes et vous forcent invinciblement à la poser. Jean ne fût-il pas, n’a-t-il pas été, n’est-il pas le Christ, crucifié par Ponce-Pilate, n’est-il pas le personnage historique à qui, dans les Évangiles, on a substitué Jésus-Christ[3] ? Cette question, les Évangiles, ai-je dit, la posent. Mais la posentils de bonne foi, indolemment, comme d’un fait négligeable, sur lequel il ne faut pas insister, tant il est invraisemblable? Ah! Que nenni! On sent qu’ils ne peuvent pas ne pas la poser. Elle revient en leitmotiv, obsédante, harcelante comme un remords, et s’ils y répondent par la négative, c’est comme pour chasser le remords. La question même constitue un aveu. Voici le Selon-Luc (III, 15) — Tous se demandaient en leurs cœurs si Jean ne serait point le Christ. Oui, Jean est à peine apparu qu’on le prend pour le Christ. Pas pour Jésus-Christ. Voici le Selon-Marc (VI, 14-16), le Selon-Matthieu (XIV, 1-2), le Selon-Luc encore (IX, 7), où Hérode, à propos de Jésus-Christ,

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déclare: C’est Jean qui s’est relevé d’entre les morts! Mais oui, aux confins des IIe et IIIe siècles, camouflé en Jésus-Christ, en effet, par la plume des scribes. La formule employée par les Écritures est même typique: Jean est-il le Christ? Es-tu le Christ? Toujours le Christ. Jamais Jésus-Christ. Dans l’épître I aux Corinthiens (I, 12 et 15), attribuée à l’apôtre Paul, c’est une hallucination: Parmi vous, il y en a qui disent: — Moi, je suis de Paulos, moi d’Apollos, moi de Képhas, et moi du Christ. En passant, j’indique, — mais j’y reviendrai plus longuement, c’est nécessaire, — qu’Apollos n’a jamais baptisé qu’au nom de Jean. Paul continue — Christ est-il divisé? Paul a-t-il été crucifié? Ou avez-vous été baptisé au nom de Paul? Non. Mais par Apollos, au nom de Jean, jamais au nom de Jésus. Christ m’a envoyé... afin que la croix de Christ... Christ puissance et sagesse de Dieu... mettre sa gloire en Christ... serviteurs du Christ. Quelle insistance obstinée sur Christ! Il n’y a plus de Jean; il n’y a plus de Jésus. Il n’y a plus que le Christ. Jésus-Christ? On est en train de le fabriquer. N’attirons pas trop l’attention sur ce double nom, pense le faussaire qui joue le rôle de Paul. Ne parlons que de Christ. Le Christ! Le Christ! Le Christ! Jean le fut, certes, sans doute, peut-être, sûrement. Mais Jésus? Non pas, jamais. Mais puisqu’on prétend que Jean fut le Christ et qu’on en discute, alors que nous avons inventé Jésus-Christ, quand nous parlerons de Jésus-Christ, et pendant le temps nécessaire à asseoir la fraude, nous l’appellerons Christ, comme Jean, en prenant garde de ne jamais plus associer au nom de Jean l’épithète de Christ, et en ne nommant que Christ, à qui nous joindrons de temps à autre, devant ou après, le nom de Jésus, du moins quand il ne sera pas question de baptême, sauf de feu et d’esprit saint. Christ sera donc, non plus Jean-Christ, mais Christ d’abord, tout court, puis Christ Jésus, et, enfin, ouf! Jésus-Christ, suivant les circonstances, et jusqu’à ce qu’on ait pris l’habitude de ce vocable définitif, Jésus-Christ, pour désigner le Crucifié de

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Ponce-Pilate. C’est à quoi d’ailleurs nous nous emploierons fidèlement, en même temps que nous relèguerons le Iôannès = Jean, simple homme, dans son rôle, d’ailleurs inutile, de baptiseur. Nous créons un homme-dieu, Jésus-Christ, dans la peau de Jean, c’est vrai. Mais cette mystification, C’est justement ce que nous voulons qu’on ignore. Au surplus, Jean-le-Christ, ne protestera pas. Il est mort. Et gare à ceux qui protesteront pour lui, quand nous serons les plus forts. Comme tour de bonneteau, à en juger par les événements, et à lire les œuvres des exégètes, qui s’y sont laissé prendre, ce n’est pas mal réussi. Mais attendons la fin…

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[1] Eusèbe, ou plutôt le volume de faux qu’est l’Histoire ecclésiastique mise sous son nom, et à qui Il faut toujours avoir recours pour montrer par quels procédés frauduleux les scribes ont noyé la vérité historique, Eusèbe, en plus des deux Jean, le Baptiseur et le disciple bien-aimé, en invente un troisième, — lui aussi disciple du Seigneur. Il donne une prétendue citation de Papias, — soyez sûrs que c’est lui qui la fabrique, — où il est question d’un Jean, mêlé aux noms des apôtres, et d’un autre Jean, presbytre, accolé à un certain Aristion. Le premier, d’après lui, serait l’Évangéliste (l’auteur du IVe Évangile), le second serait l’auteur de l’Apocalypse. Du moins, faut-il le penser d’après l’assertion de ceux qui affirment qu’il y aurait eu deux hommes du nom de Jean en Asie. Lui, Eusèbe, n’en est pas très sûr. Il en est si peu sûr que, dans d’autres passages de l’Histoire ecclésiastique, mise sous son nom, — c’est un autre faussaire qui tient alors la plume, — il n’est plus question que d’un Jean unique, comme apôtre et évangéliste tout ensemble. Je reviendrai sur ce point, en donnant le texte d’Eusèbe, au chapitre V. Jean disciple bien-aimé et apôtre, au § Eusèbe, Irénée et le Selon-Jean. Il faut tout élucider, documents à l’appui. L’imposture successive par laquelle on a fabriqué les Jean divers, distincts du Christ, est telle que les scribes eux-mêmes ne s’y reconnaissent plus, — l’Église et les exégètes encore moins. Il y a enfin Marc, à qui l’on attribue un Évangile, que l’on appelle aussi, timidement, Jean. Fils de Simon, dit la Pierre, il est le propre neveu du Christ, qui dut être son oncle et parrain, dans ce cas. [2] Le Selon-Luc cependant (III, 21) place le baptême de Jésus par Jean à un moment où tout le peuple se faisait baptiser. Nous discuterons plus loin la scène du baptême. Le Selon-Luc pare ainsi le coup que porte au baptême de Jésus par Jean, ce qu’on lit dans l’Anticelse que le Christ était seul au Jourdain lors du baptême. [3] Je crois utile de rappeler que l’expression Jésus-Christ n’est pas un nom de personne, comme Juda bar-Juda, Matthias bar-Lévi, Salomon bar-David, etc. C’est une désignation — comme Bon Juge, Général vainqueur, Financier éminent, — donc anonyme, qualificative, quasi-professionnelle, Sous deux épithètes qui ne sont même pas de la même langue. Jésus, c’est la déformation, à travers le grec et le latin, de l’hébreu Ieoshouah, qui signifie secours de Ieo (de Iao, Iehovah, Dieu), et, plus simplement: Sauveur. Christ est un terme grec traduisant l’hébreu Messhiah, par francisation Messie, qui veut dire Oint. En français, Jésus-Christ, c’est le Sauveur-Oint. Pas de nom patronymique, ou, parlant juif, puisque nous sommes en Judée, pas de nom de circoncision, que les scribes ecclésiastiques ont à dessein fait disparaître. Jésus-Christ, c’est donc du sabir judéo-héllène, comme on en trouve d’autres exemples: Pan-Thora, notamment, Toute-la-Loi (Pan, grec, thora, hébreu) pour désigner Joseph, dans le Talmud. Notre jargon de décadence forme des mots barbares de la même façon: auto (grec) mobile (latin), pour ipsomobile, etc. Ce sabir judéo-hellène, convient d’ailleurs admirablement à Jésus-Christ, création artificielle, hybride et irréductible en ses deux natures: Jésus esprit, pneumatique, verbe, Souffle, que l’on a incarné, fait descendre du cerveau humain, — ce ciel! — dans la chair ou le corps de Jean, son support hylique, matériel. Comme Jésus, il est fils unique de Dieu, et Marie, sa mère, peut l’avoir engendré, pneumatiquement, tout en restant vierge. Fils de Dieu, Fils du Père, il est BarAbbas. Comme Christ, crucifié par

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Ponce-Pilate, il est fils du charpentier, un rude homme, qui fit à sa femme neuf enfants, dont deux filles: Martha ou Thamar et Marie. Que sa mère conçut Jésus en esprit et l’engendra, vierge encore et après, c’est certain. Pour le Christ, il naquit comme tous les hommes.

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II. — Le Change sur le Précurseur. L’inutilité de Jean-Baptiste. Puisque, du Iôannès-Christ, Messie juif crucifié par Ponce-Pilate, mort sans se douter qu’il serait divinisé comme Rédempteur du monde, mais en qui, au IIe siècle, Cérinthe, Valentin et autres ont fait descendre le dieu Jésus lors de ses séjours temporaires sur notre globe terraqué, — et, en ceci, on peut, en effet, dire qu’il est le précurseur de Jésus, à plus de cent ans en ça, — puisque, dis-je, de ce Iôannès, les scribes, incarnant en lui le Verbe Jésus, à qui ils donnent ainsi un corps, une chair, veulent tirer JésusChrist, distinct de Iôannès, il est conforme à la règle du jeu que, ne pouvant supprimer le Iôannès, sur lequel les polémiques s’étaient engagées, ils commencent par lui prêter une prédication. Coup double: il parle, donc il existe, et il parle pour annoncer la venue de Jésus-Christ, après lui; il authentifie JésusChrist, dont il devient le témoin, le précurseur, comme un être biologique distinct de lui. Simple travail de littérature, qui ne dépasse pas les ressources de l’esprit humain, et auquel n’a pas besoin de participer le Saint-Esprit. Mais travail forcé, que l’on a dû faire, dans l’impossibilité où l’on s’est trouvé de se débarrasser de Jean, ce gêneur, alors que l’on inventait Jésus-Christ. Travail forcé, dis-je, que l’on n’aurait pas fait, si Jean n’avait pas été le Christ, à qui il fallait enlever sa personnalité historique. Car ce rôle de Jean, qu’on veuille bien y réfléchir, ce rôle de Jean, comme Précurseur, il est inutile, il est superfétatoire, invraisemblable et inexplicable. Comme baptiseur, il en est de même, et j’y reviendrai. Jean-Baptiste, dans le drame des Évangiles, est comme un fonctionnaire en trop dans une administration, et dont on ne peut se défaire, pour qui il faut trouver un emploi, où il ne rend d’ailleurs aucun service. Il tourne à vide, comme un écureuil dans sa roue. Qu’est-il besoin de Jean-Baptiste pour annoncer le Messie et courir au-devant de lui et aplanir ses sentiers? En quoi les a-t-il

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aplanis? Qu’a-t-il préparé? Son témoignage? Nous en reparlerons. Que vaut-il, après toutes les prophéties, toutes les prédictions des anciens livres hébraïques, ces livres que les Chrétiens ont gardés comme étant les leurs, où tous les Nabis vocifèrent, depuis Jacob, l’espérance d’Israël en un Vengeur, descendant de David, qui devait établir, à son profit et au profit de ses compatriotes, le règne de leur Dieu Iahweh sur les nations subjuguées, foulées aux pieds pour lui servir de marchepied, passées à ce que les scribes appelleront le baptême de feu et de sang, devenu, par un change pour piper les goïms, le baptême du Saint-Esprit ? Jésus lui-même, — le Scribe ne lui ajoute même pas l’épithète de Christ, car il reproduit Cérinthe et sait qu’il s’agit du dieu Jésus, qu’il ne confond pas avec le Crucifié de Ponce-Pilate, — Jésus luimême, donc Jésus-Christ, se refuse à prendre au sérieux ce témoignage de Jean sur lui; il en fait fi: Pour moi, ce n’est pas le témoignage d’un homme que j’invoque, — et j’en reparlerai; il veut bien, sous la plume des scribes, se prêter à la mystification pour goïm, car il est essentiellement juif, laquelle l’a incarné dans le Iôannès = Jean; mais il ne veut pas en être la dupe[1]. D’autre part, est-ce qu’il n’est pas acquis que les Juifs, à l’époque de Tibère, avaient la certitude que l’heure du Messie était imminente. Ils attendaient sa venue avec une foi ardente, visionnaire. D’après les prédictions de Jean? Quelle plaisanterie! D’après des données factices fondées sur une vague tradition, sur des commérages? Allons donc! Ils l’attendaient conformément à des calculs astronomiquement et mathématiquement établis. L’attente était à son comble, a dit très justement Renan. Et la Judée était en pleine fermentation[2]. Si un Jean, un Iôannès y fut pour quelque chose, c’est le IôannèsChrist, fils du Jona ou Iôannès ler, père aussi de Simon-Pierre: Jona-Iôannès = Joseph = Zacharie = Zébédée, — en histoire: Juda de Gamala.

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Le silence impressionnant de Justin sur Jean-Baptiste Voici encore une étrange histoire! Justin fut probablement un philosophe platonicien, un Chrêstos, un vertueux, peut-être un gnostique. Nous ne savons de lui que ce qu’il a plu à l’Église de nous en apprendre. En ce temps, — vers 159, dit Eusèbe (Hist., IV, 11), florissait Saint-Justin qui, sous l’habit du philosophe, prêchait le Verbe de Dieu ou Logos (et c’est peut-être la vérité; Justin était cérinthien ou gnostique; il connaît les fables sur le Verbe, sur le dieu Jésus; il ne sait rien de Jésus-Christ). Il défendait la vérité de notre foi, tant par ses écrits que par ses paroles. Oui, la foi du IIe siècle, c’est possible; mais pas celle des Évangiles, avec Jésus-Christ, qu’il ignore, parce qu’ils n’existent pas encore. Il ne parle que des Mémoires des Apôtres, et l’on ne sait ce qu’il faut entendre par là. Eusèbe dit de ces Mémoires qu’ils sont des mensonges impudents, fabriqués par des faussaires (Hist., I, 11), ce qui permet de supposer, sans grand risque de se tromper, que ces Mémoires visent les Commentaires de Papias sur l’Apocalypse, ou l’Évangile de Cérinthe, ou Pistis-Sophia de Valentin. Mais la phrase d’Eusèbe sur Justin est vague, et elle ne l’est que pour permettre l’équivoque. Notre foi? Celle des Évangiles, la foi jésuschristienne, voilà ce que veut faire entendre Eusèbe, alors qu’il s’agit de la foi cérinthienne et gnostique. Mais peu importe ici, où nous n’avons à parler que de Jean-Baptiste. Justin est du IIe siècle, vers 160. Il a écrit, nous dit-on, deux Apologies, qui ont été sophistiquées avec une intempérance rare par des scribes ecclésiastiques, notamment par l’introduction de passages évangéliques nombreux. Dans ces Apologies, destinées à prouver Jésus-Christ, en 160 —on ne l’inventera que plus tard, vers 180-200 —Justin rappelle tous les prophètes qui ont annoncé le Christ (Messie). Il ne cite même pas Jean-Baptiste. Et s’il ne le cite pas, ne venez pas me dire que c’est par oubli. Défaite trop commode! Il est impossible que Justin, si les Évangiles sont faits de son temps, comme on veut le faire croire,

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par les citations qu’on a frauduleusement interpolées dans ses Apologies, ignore Jean-Baptiste, dont Jésus-Christ a dit qu’il est le plus grand de tous les prophètes. Conclusion: au temps de Justin, IIe siècle, Jean en tant que Baptiste n’est pas inventé, précurseur et baptiseur du Christ. Si le Jean-Baptiste des Évangiles était un personnage réel, si ce que disent de lui les Évangiles était vrai et se trouvait dans les Évangiles, du temps de Justin, il y a, dans les Apologies, un passage où il est impossible que Justin n’en parle pas, outre celui qui est relatif aux prophètes qui ont annoncé Jésus, notre Christ, et qui se succédèrent de génération en génération (Apol., XXXI, 7 et 8). C’est celui où, à propos du baptême, disant que lorsque Jésus sortit de l’eau, un feu s’alluma dans le Jourdain, et citant la voix du ciel, reproduction des Psaumes (XVIII-XIX, 3-6): Le Seigneur m’a dit: — Tu es mon Fils, je t’ai engendré aujourd’hui. Or, Justin ne met pas en scène Jean-Baptiste. Jésus est seul. Il a seul entendu la voix. Le Seigneur m’a dit. Le Seigneur ne s’adresse qu’à Jésus, et non au public: Celui-ci est mon Fils bien-aimé, comme dans le Selon-Matthieu. Le Selon-Marc et le Selon-Luc portent: Tu es mon Fils, mais ils omettent, comme le SelonMatthieu aussi: Je t’ai engendré aujourd’hui. Et c’est une preuve de plus que l’on a refait et retouché les Évangiles après le Ve siècle, car dans ceux dont s’est servi saint Augustin, l’omission n’existait pas. Dans ses Confessions (liv. XI, chap. XIII) il dit, parlant à Dieu: Tu as engendré dans une éternité égale à la tienne celui (Jésus) auquel tu as dit (hors du baptême): — Je t’ai engendré aujourd’hui. Bref, au temps des Apologies, en 160, Jean-Baptiste n’est pas inventé, et malgré toutes les sophistications qu’elles ont subies et qui les ont bouleversées de fond en comble, où l’on a introduit des multitudes de passages des futurs Évangiles, que Justin n’a pas connus, on a oublié de leur faire parler de Jean-Baptiste[3].

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La chronologie Inutile donc le rôle de Précurseur; pas inventé au milieu du IIe siècle, Jean-Baptiste. Mais il y a plus. Jean et Jésus-Christ sont du même âge, ce qui s’oppose à ce que Jean ait pu jouer, bien qu’on le lui fasse jouer, le rôle de Précurseur de Jésus-Christ. Les Évangiles veulent donner l’impression que Jean a commencé à prêcher avant Jésus-Christ. Mais combien de temps avant? Pour sacrer quelqu’un précurseur, faut-il encore, sans rien exagérer, qu’il s’écoule tout de même un certain laps de temps entre le précurseur apparu pour préparer, aplanir les sentiers, œuvre d’assez longue haleine, et celui qui vient après lui. Or, Jean et Jésus font des débuts quasiment simultanés. Le SelonLuc, qui nous donne deux récits des nativités, — disons des naissances, — de Jean = Iôannès et de Jésus, prouve qu’ils sont absolument du même âge. Dans l’enchevêtrement des faits relatifs à ces deux naissances auxquelles je réserve un chapitre, le cinquième — annonciation à Zacharie par un ange, (anonyme d’abord, puis qui se présente ensuite sous le nom de Gabriel) qu’Elisabeth enfanterait le Iôannès ; annonciation par le même ange à Marie qu’elle aussi serait mère d’un fils, Jésus; visite de Marie à Elisabeth, naissance de Jean, délivrance de Marie à Bethlehem —, on sent bien que le scribe essaie de mettre de l’espace et du temps entre les deux naissance. Jean doit être le précurseur, n’est-ce pas? Mais ses malices ne peuvent prévaloir contre ce fait que Iôannès et Jésus, conçus en même temps sont nés au même terme, à quelques six mois près si l’on y tient. Six mois, — et je prouverai que ce n’est qu’une apparence, en étudiant plus loin les Nativités, — c’est peu, pour faire d’un simple homme, même envoyé de Dieu, un être plus précoce que le propre fils de Dieu, Dieu lui-même, dans le seul but d’annoncer le fils de Dieu, de prêcher la repentance, de baptiser et de pardonner les péchés, — toutes choses que fait Jean, comme s’il était le Christ. Les Pharisiens le lui disent

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nettement (Jn., I, 25): Pourquoi baptises-tu, si tu n’es pas le Christ? Oui, de quel droit? J’y reviendrai. Il est évident que, dès leur début, la vie et la carrière de Iôannès = Jean et du Christ Jésus, dans les Évangiles, chevauchent l’une sur l’autre. Peut-être même coïncident-elles par de nombreux points. Jean est à peine entré en scène, comme prédicateur, ou prophète, que Jésus apparaît aussitôt. Plutôt qu’un précurseur, Jean, — et je n’attache à la comparaison aucune irrévérence, — a l’air d’un personnage de prologue, annonçant au public, le rideau levé, l’acteur qui attend tout prêt et tout près, dans la coulisse, qui va paraître, et dont on veut faire connaître le rôle qu’il va tenir dans le drame. Comme si, s’agissant du Messie, il en était besoin! Justin vous a prouvé que non. Serrons la discussion de plus près. D’après le Selon-Luc, la carrière de Jean, qui demeura dans les déserts jusqu’au jour de sa manifestation à Israël (Lc., I, 80), — on dirait qu’il s’agit du Messie, puisqu’on emploie ce mot énorme : sa manifestation, le lancement de son manifeste, la quinzième année du règle de Tibère, — sa carrière, dis-je, commence à une date bien déterminée, la seule, en millésime, que l’on trouve dans les Évangiles, — on lui fait cet honneur à Jean ! — et c’est, je le répète, car c’est un trait important et remarquable, la quinzième année du règne de Tibère César, soit l’an 782 de Rome, ou l’an 28 de l’ère chrétienne[4]. Jésus a été baptisé en ce temps-là[5]. Et il a commencé immédiatement son ministère, âgé d’environ trente ans, d’après le Selon-Luc (III, 23). Environ, en effet. Or, à 754, si on ajoute 30, on obtient 784, qui est la date de la dix-septième année du règne de Tibère. Jean débuterait ainsi, en 782, deux ans avant Jésus-Christ. C’est bien humiliant pour le fils de Dieu. Mais de ceci, les scribes n’ont cure. Il s’agit de bien marquer le rôle de Précurseur voulu pour Jean. Plus il apparaîtra comme Précurseur, moins il sera facile de prétendre que Jean et Jésus sont le même personnage historique[6].

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Eh bien! soit! Amen! J’accepte ce monceau de faux et d’erreurs volontaires. Jean-Baptiste débute en 782, quinzième année du règne de Tibère, précédant Jésus-Christ, né en 754, et débutant, âgé d’environ trente ans, en 784, soit deux ans après Jean. Mais alors, je demande respectueusement à l’Église qui, d’après saint Augustin et Lactance, fait mourir Jésus-Christ sous le consulat des deux Geminus, c’est-à-dire encore 782 de Rome, comment elle concilie cette date de la mort de Jésus-Christ avec l’année 784 où elle le fait débuter, âgé d’environ trente ans? Je lui demanderai aussi comment Jésus-Christ, que l’Évangile Selon-Luc fait naître en 760, à l’époque du recensement de Quirinius, et qui aurait eu trente ans en 790, peut avoir été crucifié en 782, huit ans avant ses débuts. Allons! répondez! Expliquez ces mensonges, ô exégètes[7]! Ainsi Jean-Baptiste est en 782 le précurseur, le témoin, le héraut de Jésus-Christ, il le baptise au Jourdain, il lui envoie des ambassadeurs, il dit de Jésus-Christ qu’il vient après lui, dans l’année même où Jésus-Christ meurt, — et doit lui aussi mourir, dans le système de Lactance et de saint Augustin. Toute la carrière de Jean-Baptiste se resserre donc dans quelques mois de l’an 782. Je vous disais bien que l’Eglise, malgré ses efforts pour mettre de l’espace, du temps et de l’air entre Jean et JésusChrist, ne peut y réussir. Jean et Jésus se superposent l’un sur l’autre en une seule année, d’après l’Eglise elle-même. Ils meurent la même année; ils sont nés au même terme de Marie et d’Elisabeth[8]. Eh bien! quand on a examiné toutes ces impossibilités de chronologie qui prouvent que le rôle de Jean-Baptiste comme Précurseur est inventé, quand on a essayé de raisonner sur les contradictions, de les ramener à une certitude, on se trouve en présence d’une succession de faux qui cascadent les uns sur les autres: fausse la date 754 comme date de la naissance de JésusChrist, donnée par Denys-le-Petit; fausse celle de 760 (recensement de Quirinius), pour cette même naissance;

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fausse la date de 782 (consulat des deux Geminus), comme date de la crucifixion. Et quand on a découvert tous ces faux, qui vous submergent, et que l’on est prêt à passer condamnation, pardonnant à l’Église de ne pouvoir se dépêtrer de ses impostures, voici qu’elle vous jette au visage un Jésus-Christ qui débute, âgé d’environ trente ans, en 784, c’est-à-dire deux ans après qu’elle nous a dit, par la voix de saint Augustin et Lactance, et six ans par les déductions à tirer du Selon-Luc, qu’il est mort. Jésus-Christ débute, quand il est mort, depuis six ou deux ans! La farce passe les bornes! Création suspecte par travail de littérature On commence à apercevoir combien le rôle de Précurseur de Jésus-Christ, attribué à Jean-Baptiste, dans le sens des Évangiles, est une création suspecte. Et si elle est suspecte, elle a un but. Que veut-on cacher? On n’entasse pas les mensonges sur les mensonges et qui se contredisent, surtout quand on se dit la première puissance morale, pour le plaisir de mentir. Ce qu’on veut cacher? C’est cette vérité, qu’il ne faut pas se lasser de répéter: que Jean, nom d’apocalypse du Messie sous Tibère, qu’on le qualifie ou non de Baptiseur, a été l’homme en qui, cent ans plus tard, les Cérinthe, Valentin et autres, ont fait descendre le dieu Jésus, dans des affabulations théologiques d’abstraite mythologie, en attendant que des scribes, au IIIe siècle, poussent le mythe jusqu’à l’incarnation. C’est en ceci que Jean, Christ crucifié par Ponce-Pilate, a été vraiment le Précurseur de Jésus-Christ, à près de deux cents ans de distance. Les scribes, dans l’impossibilité où ils étaient de supprimer le corps qui fut le support charnel du Verbe Jésus, et transformant la fable en une histoire arrivée, créant JésusChrist, se sont débarrassés de l’homme historique, dont on leur demandait compte dans les polémiques, en en faisant JeanBaptiste, le Précurseur. L’idée était en germe, en puissance dans Cérinthe et Valentin. Du moment qu’on humanisait, qu’on matérialisait le dieu Jésus, en

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l’incarnant dans le corps du Christ, que l’on dépouillait lui-même de sa personnalité, sans pouvoir escamoter la dépouille, il était immanquable qu’on en fît le Précurseur. C’était fatal, forcé. Bien plus. Il est certain que, pendant une étape de l’imposture, Jean a dû rester encore un moment le Christ, concurremment avec Jésus. Partant de la vérité à éliminer sous les espèces du Iôannès = Christ, pour aboutir à la fraude Jésus-Christ, les scribes ont joué quelque temps à la confusion entre Jean et Jésus, comme Christ unique, — le temps de substituer le mot Jésus à celui de Jean dans les manuscrits et d’y habituer l’esprit et l’oreille des goïms ignares. C’est à quoi s’est occupé saint Paul (I aux Corinthiens), sur quoi ont insisté lourdement les Actes des Apôtres. Et les Évangiles confirmeront plus tard. Il faut qu’il croisse et que je diminue, dira de Jésus, Jean-Baptiste, pour nous persuader mieux. Bonne âme, qui se dévoue! L’homme qui a perdu son moi! Mais ce travail littéraire, — pas autre chose, — ce travail forcé, si simple comme invention, ne s’est pas achevé en une fois. Il a suivi le sort des polémiques qui le discutaient. Il a nécessité des retouches, visibles comme des traces d’effraction, malgré les efforts des scribes pour les atténuer. Ils y ont laissé leurs empreintes digitales! Dans les Synoptisés, Matthieu, Marc, Luc, composés par des scribes dévoués à la propagande jésus-christienne, on avait les mains assez libres. On a pu donner à Jean-Baptiste et à JésusChrist, distincts, des carrières assez différentes, où, en apparence, les deux personnages ne se pénètrent pas trop. Avec le quatrième Évangile, dont le fond provient de l’œuvre millénariste de Cérinthe et des écrits gnostiques de Valentin, inventeurs de l’Aeôn ou dieu Jésus, Verbe = Logos, on n’a pas réussi. Le Christ-homme ne cesse guère d’y être distinct et indépendant du Dieu Jésus, même quand on les appelle, l’un et l’autre, Jésus- Christ[9]. Nous allons en discuter de près.

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L’Évangile dit Selon-Jean Il s’ouvre par quelques considérations sur le Verbe ou Logos, conformément aux théories de Cérinthe et de Valentin[10]. Puis Jean est introduit. Pas de naissance. Aucun renseignement sur ses parents. Il a l’air de tomber du ciel. En quoi il ne diffère pas de Jésus-Christ dans ce même Évangile. Voici comment on le présente: Il y eut un homme, envoyé de Dieu, dont le nom était Iôannès (Jean). Celui-ci vint pour être témoin, afin qu’il rende témoignage au sujet de la lumière, afin que tous aient la foi à travers lui. Sur ce début, une observation. Jean étant présenté dans la première phrase, et seul, pourquoi le scribe emploie-t-il, pour le rappeler, au premier mot de la seconde phrase, le pronom démonstratif celui-ci, au lieu de dire tout simplement il vint ? C’est que Jean, — celui-ci —, doit s’opposer à un autre celui-là. On ne peut conclure autrement. Eh bien! pas du tout. Le texte qui suit porte bien le pronom démonstratif celui-là, alors qu’il s’agit toujours de Jean seul en scène. Ecoutez, et sans tenir compte, pour le moment, des mots que je signale entre parenthèses, car je traduis le texte tel qu’il se présente actuellement. J’y reviendrai ensuite, pour montrer qu’il a été falsifié et en quoi. Voici: Celui-là (n’)était (pas) la lumière, (mais afin qu’il rende témoignage au sujet de la lumière). Il était la lumière, la vraie, qui éclaire tout homme venant au monde[11]. Ainsi, Jean, celui-ci dans la première citation, et seul, devient, toujours seul, celui-là dans la seconde. Il s’oppose à lui-même par ces deux pronoms différents. C’est inexplicable. Mais relisez les deux citations à la suite, en supprimant de la seconde les mots que j’ai mis entre parenthèses. Tout s’explique. Celui-ci, c’est toujours Jean, qui vient en témoin de celui-là, c’est-à-dire de celui qui est la lumière. C’est si vrai, que la dernière phrase de la deuxième citation, où il s’agit de quelqu’un qui n’est pas Jean,

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introduit ce quelqu’un, qui est la lumière, la vraie, et qui est en violente opposition avec Jean, sans même marquer celle opposition par un pronom, alors que s’agissant du même Jean, le texte le désigne par celui-ci et par celui-là, ce qui est absurde. Et ce quelqu’un, qu’on oppose à Jean, sa personnalité, sur laquelle, par opposition, le texte devrait attirer l’attention, n’est marquée que par l’emploi, en grec, du verbe être, à la troisième personne, qui se passe du pronom personnel: Ên’ = (il) était. Ceux qui ont étudié le grec ou le latin le savent. Est-ce que très correctement cette dernière phrase n’est pas la suite naturelle de la précédente d’où il faut supprimer les mots entre parenthèses? C’est certain. Le texte grec a donc été gravement sophistiqué. Il faut lire celuilà — s’opposant à celui-ci, — était la lumière, en supprimant les négations; (il) était la lumière, la vraie, addition explicative, très naturelle, car le scribe veut insister, et qui prouve qu’il faut sauter par-dessus l’incidente: afin qu’il rendit témoignage à la lumière, qui n’est qu’une répétition maladroite et inutile (mais dont on comprend l’intention) de la même incidente, dans les mêmes termes, contenue dans la première citation. Cette répétition est si bien interpolée, qu’elle suit ce qui précède dans une phrase incohérente. Qu’on la relise: Celui-là n’était pas la lumière, mais afin qu’il rende témoignage à la lumière. Qu’est-ce que c’est que cette façon de s’exprimer? La preuve évidente que le texte a été maladroitement tripatouillé, dans un but suspect que l’on connaît, depuis que je le répète[12]. Cérinthe était clair. Les scribes qui l’ont refait en le falsifiant brouillent tout: Jean, le Verbe, Jésus-Christ. Mais on peut restituer facilement à chacun ce qui est à chacun. Continuons à lire le Selon-Jean. Il (le Verbe) était dans le monde et le monde a été fait par lui; et le monde ne l’a pas connu. Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas reçu. Mais à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom, qui ne

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sont pas nés du sang, ni de la volonté de la chair, mais de Dieu[13]. La main du scribe se manifeste. Il répète ce qui a été dit plus haut, et se prépare, avec des phrases qui peuvent s’entendre du Verbe, comme du Christ Ioannès, à glisser vers Jésus-Christ. Voici, catégoriquement: Et le Verbe a été fait chair (dans Jean). Il a habité parmi nous, plein de grâce et de vérité, et nous avons contemplé sa gloire, une gloire telle qu’est celle du Fils unique venu d’auprès du Père[14]. Telle qu’est celle de... Est-ce la même ou pas la même? Se confond-elle, cette gloire, dans le Verbe et le Fils unique? On peut répondre oui; on peut répondre non. Puis, la confusion s’aggrave, s’affirme: c’est le change éternel Jean lui rend témoignage quand il crie, disant: — Celuici (le Fils unique) était celui dont j’ai dit: Celui qui vient après moi m’a devancé, parce qu’il était avant moi. En effet, nous avons tous reçu de sa plénitude, et grâce sur grâce. Car la Loi (thora) a été donnée par Moïse; la grâce et la vérité sont venues par JésusChrist[15]. Le morceau s’achève sur une phrase d’un gnosticisme suraigu: Personne n’a jamais vu Dieu; le Fils unique (quelques manuscrits très anciens portent: le dieu fils unique), qui est dans le sein du Père, est celui qui nous l’a fait connaître. Oui! grâce à Pistis-Sophia, de Valentin, où le dieu-Jésus, venu du sein du Père, instruit pendant onze ans les Sept, Jean compris, sur le Mont des Oliviers. Le scribe oublie de nous le dire. Mais, pour le fond, il ne ment pas. Tout du Verbe Jésus, ce Fils Unique qui est dans ce sein du Père, et de toute éternité, évidemment. Car, dans la mystique de Cérinthe et des Gnostiques, il est incréé, il est le — étant dans le sein de l’Abba. Bien que le scribe veuille que nous le confondions avec Jésus-Christ, il n’a rien de Jésus-Christ, — qu’un nom, une moitié de nom, plus vraiment. J’ai cru bon de reproduire tout ce développement, traduit mot à mot, sans fantaisie ni élégance, pour faire ressortir comment, en

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suivant le texte au plus près, de l’Évangile de Cérinthe, qui n’a jamais confondu le Christ-homme, le Messie juif crucifié par Ponce-Pilate, avec le pur Esprit qu’est le dieu Jésus, l’Eôn céleste, émanation de Dieu, on a mis au point, et bien mal, l’Évangile que l’Eglise attribue à Jean, le disciple bien-aimé, l’apôtre, où JésusChrist veut être donné comme un être de chair, ayant une substance corporelle, comme on s’est efforcé de le présenter, sans aucune espèce de gêne, dans les Synoptisés. Mais ce travail de littérature, ce travail forcé, il était trop audessus des forces humaines pour qu’il aboutisse à une vraisemblance, même approximative, acceptable pour la raison. Cette inconciliable fusion, en Jésus-Christ, du Verbe, du dieuJésus, pur Esprit imaginé par des métaphysiciens sémitiques, avec le Christ de chair ou Messie juif crucifié par Ponce-Pilate, cette synthèse impossible entre deux éléments, l’un historique, l’autre mythologique, réussie théologiquement et ecclésiastiquement pour les croyants que les mystères de l’Eglise ébaudissent, reste une entreprise, à l’état d’entreprise, pour la raison et la critique, qui ne peut que souligner les invraisemblances, les incohérences, les contradictions, qui résultent des mensonges, des fraudes, des impostures accumulées, cascadant les unes sur les autres a en avoir la nausée. Ayons le cœur solide pour vider l’abcès. L’Évangile de Marcion, - détruit, naturellement -, débutait ainsi, d’après Tertullien, qui donne la citation (Adv. Marcion, IV, 7 et ss.): La quinzième année (du règne) de Tibère, au temps de Pilate, Jésus descendit (du ciel). Marcion est un gnostique qui ne confond pas le dieu Jésus, Verbe ou Logos, avec le Christ, dont il prend l’enveloppe charnelle, quand il descend. Jésus débuta donc l’an quinzième du règne de Tibère. Dans le Selon-Luc actuel, avec quelques précisions de plus sur Tibère, Pilate et les Hérodes, phrase identique, mais, au lieu de Jésus qui descend du ciel, c’est le Iôannès-Jean, fils de Zacharie,

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— et, il n’est pas encore dit le Baptiste, — qui apparaît, venu l’on ne sait d’où, et à qui la Parole de Dieu est annoncée. Il se manifeste l’an quinzième du règne de Tibère. Si Jésus-Christ et Jean sont deux personnages distincts, d’après ces deux textes, leurs débuts sont synchroniques, simultanés. Qu’est-ce donc que cette, histoire qui fait de l’un le précurseur de l’autre? Une supercherie. Ecoutez la fin. Si l’on en croit Tertullien, l’Évangile Selon-Luc aurait été composé d’après l’unique évangile dont Marcion serait l’auteur, — Marcion ayant lui-même utilisé comme source un Évangile paulinien; cette seconde proposition constituant à mon avis une imposture introduite dans Tertullien, s’il ne l’a perpétrée lui-même, mais dont la discussion est sans intérêt ici. Reste ceci, qui paraît plus sûr et l’est plus ou moins: que le Selon-Luc procède d’un Évangile de Marcion. Il est impossible alors de n’en pas tirer cette conclusion que le Selon-Luc, dans ce passage: La quinzième année de Tibère, etc., reproduisait Marcion, y parlait donc de Jésus et non du IôannèsJean, ou du moins, sachant que Iôannès = Jean était le Christ crucifié par Ponce-Pilate, il ne contenait pas, à l’origine, les scènes qui veulent faire de Jean le Jean-Baptiste de convention que l’on voit agir, personnage distinct du Christ. Il a été retouché plus tard, quand on n’a plus voulu que le Christ, devenu Jésus-Christ, apparaisse sous ses traits historiques de Iôannès, dans son rôle de prétendant davidique, de Messie en révolte, d’émeutier en insurrection, soulevé contre l’État, et coupable, en jouant ce rôle, de crimes de droit commun. La confrontation raisonnée du texte de Marcion avec le texte du Selon-Luc actuel prouve que Jean et le Christ sont le même personnage historique, que l’on n’a séparé en deux que par fraude. La carrière de Jean dans le Selon-Jean La carrière de Jean-(Baptiste), après sa présentation, comme il vient d’être dit, est courte dans l’Évangile Selon-Jean. A part le baptême de Jésus, à qui je consacre un titre spécial, car il en vaut

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la peine, la carrière de Jean se borne à deux épisodes qui tendent tous les deux à faire témoigner par lui qu’il n’est pas le Christ et que le Christ, c’est Jésus. Des traits et détails que j’examinerai aussi, en passant, ont le même but. Littérature! Premier épisode ou interview: Les Juifs lui dépêchent de Jérusalem des sacrificateurs et des lévites pour lui demander: Qui es-tu? Et ces ambassadeurs sont de tels compères, dont Jean attend la question sans aucune espèce de doute, qu’immédiatement il comprend ce qu’il doit répondre. Il le déclara et ne le nia point ; il déclara qu’il n’était pas le Christ. — Quoi donc? lui demandèrent-ils. Es-tu Elie? Pas même. Il dit: Je ne le suis point[16]. Les ambassadeurs continuent: Es-tu le prophète? Le prophète, et non point un prophète. Le prophète de quoi? sinon Jean, le Prophète de l’Apocalypse, si vous voulez le savoir. Il répondit: non. C’est l’abdication totale devant Jésus. Le Iôannès ne sait plus ce qu’il a été. Les deux questions d’ailleurs sont astucieuses. Elles dédoublent le Christ, auteur de l’Apocalypse. Jean qui fut l’un et l’autre n’est plus ni l’un ni l’autre. Oui, le scribe est un maître Machiavel. Mais les ambassadeurs s’impatientent. Diable, enfin, lui disent-ils, qui es-tu donc? afin que nous rendions réponse à ceux qui nous ont envoyés. Que dis-tu de toi-même? Oh! pas grand’chose! Je suis la voix de celui qui crie dans le désert: aplanissez le chemin du Seigneur, comme l’a dit le prophète Ésaïe. Alors, les ambassadeurs, qu’on nous apprend être des Pharisiens, — malheur à eux! — lui demandent encore: Pourquoi donc baptises-tu, si tu n’es point le Christ, ni Élie, ni le prophète? Oui, pourquoi baptise-t-il, ce Jean, qui n’a, dans trois Évangiles : dans le Selon-Matthieu, dans le Selon-Marc et dans le quatrième Évangile, ni père, ni mère, ni lieu de naissance, qui est sans feu ni lieu, presque sans foi ni loi, car nous verrons tout à l’heure dans l’ambassade, à Jésus, que ses disciples, quand il est en prison, qu’il ne sait même plus si Jésus est le Christ ? Pourquoi baptise-t-il, ce Jean, qui serait, sans mandat, s’il n’était pas le Christ, puisqu’il est l’envoyé de Dieu,

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comme le Verbe, le dieu Jésus, l’Aeôn de Cérinthe? Pourquoi baptises-tu? Question sans réponse, si le scribe qui parle pour Jean pouvait jamais être échec et mat. Il répond: Pour moi, je baptise d’eau; mais il en est un au milieu de vous, que vous ne connaissez pas. C’est celui qui vient après moi, — il ne dit plus: qui était avant moi, ici, car le passage provient des Synoptisés —, et je ne suis pas digne de délier la courroie de sa chaussure. Il ne dit pas non plus de quoi cet un qui vient après lui doit baptiser[17]. Ces choses se passaient à Béthanie, au delà du Jourdain, ajoute le scribe. Quelques manuscrits portent: à Béthabara oui, le lieu du bac, autrement dit. Car de Béthanie, au-delà du Jourdain, oncques n’en vit-on; il n’est même pas de Béthanie près de Jérusalem, au temps de Ponce-Pilate. Il n’y a de Bathanea qu’au delà du Jourdain et c’est la capitale de la Bathanée[18]. Deuxième épisode ou la présentation de Jésus: le lendemain de cette ambassade, Jean vit Jésus qui venait vers lui et il dit: Voici l’Agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde. C’est celui dont je disais — Il vient après moi un homme qui m’a devancé, parce qu’il était avant moi[19]. » Jean continue: Pour moi, je ne le connaissais pas, mais je suis venu baptiser d’eau, afin qu’il fût manifesté à Israël. Au point de vue de la vérité historique, cette phrase est importante. Elle prouve que Iôannès = Jean est bien le Messie juif qui n’a pas connu le dieu Jésus lequel, en effet, n’a été inventé qu’au IIe siècle. Le scribe qui a refait Cérinthe a laissé passer cet aveu. Il a beau ajouter: Je suis venu baptiser d’eau afin qu’il fut manifesté à Israël, essayant ainsi, par une explication d’ailleurs assez incohérente, de donner le change, comme toujours, selon son procédé ordinaire, et de faire de Jean le précurseur immédiat de Jésus-Christ inventé, il est impossible que Jean, d’après la tradition évangélique, ait pu déclarer qu’il ne connaissait pas Jésus-Christ, puisque le scribe veut nous aiguiller vers lui. Quand nous étudierons les Nativités de Jean et de Jésus-

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Christ, dans le Selon-Luc, la dernière des manœuvres frauduleuses, — et désespérée, — de l’Église pour faire de Jean et de Jésus-Christ deux êtres distincts, nous verrons que si quelqu’un doit, d’après les affabulations évangéliques, connaître Jésus-Christ, c’est bien Jean, comme aussi, par le baptême, nul autre que Jean n’a dû mieux savoir que celui qu’il annonce est le Fils de Dieu. Il est vrai que le quatrième Évangile ne fait pas expressément baptiser Jésus par Jean. Nous dirons pourquoi, quand nous discuterons sur ce baptême. Mais il le laisse entendre, il le sous-entend, assez sournoisement: J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe, ajoute en effet Jean, et il s’est arrêté sur lui. Pour moi, je ne le connaissais pas[20], mais celui qui m’a envoyé baptiser d’eau[21] m’a dit: — Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et s’arrêter, c’est celui qui baptise d’Esprit saint. Et je l’ai vu, et j’ai rendu ce témoignage: c’est lui qui est le Fils de Dieu. Tout ce passage peut, à la rigueur, être signé Cérinthe. On en est d’autant plus sûr que Jésus-Christ ne baptise pas autrement que d’eau, tout comme Jean-Baptiste, quand il baptise[22]. Enfin, puisque Iôannès, mort au premier siècle, n’a pas connu, ainsi qu’il l’avoue, Jésus-Christ, fabriqué aux confins du IIe et du IIIe siècle et non plus même le dieu Jésus, Verbe ou Logos, imaginé au IIe, quel Christ a-t-il donc connu et pouvait-il bien annoncer et manifester à Israël, qui ne fût pas lui-même, Jean ? Il faudrait tout de même qu’on nous explique ce phénomène d’un homme, Jean, — qui ne sait jamais s’il connaît un autre homme, qui est son cousin né au même temps, qui l’a fréquenté, baptisé, etc. Le Selon-Jean nous présente une fois encore, le lendemain, JeanBaptiste. Jésus apparaît. Jean dit: Voici l’agneau de Dieu. De quoi, deux de ses disciples profitent pour le quitter et suivre Jésus, naturellement. Pure littérature. Soyez sûrs que les deux ne changent pas de Rabbi. Jean aplanit les chemins de Jésus jusqu’en lui passant ses disciples. Il faut bien: ce sont les mêmes.

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Jean ne reparaît plus personnellement, dans le IVe Évangile, qu’à Aïn-on, près de Saleïm; et l’on prend la précaution de nous annoncer qu’il n’avait pas encore été, mis en prison, ce qui suppose qu’il va l’être, puisqu’il disparaît à jamais de l’Évangile, ou plutôt, il continue sous les espèces de Jésus-Christ. Cette scène d’Aïn-On, près de Saleïm, est, en effet, le trait d’union, comme la soudure, entre les deux parties de la carrière du Messie juif, sous le nom de Jean d’abord, et sous le nom de Jésus-Christ, ensuite. On ne comprend pas, en effet, que Jean puisse continuer à baptiser, alors que Jésus est entré en fonction, comme Christ et comme baptiseur. C’est ce que l’Évangile SelonJean a très bien compris et laisse clairement entendre par qui a des oreilles. Et le Selon-Jean ne décapite pas Jean-Baptiste. Toutefois, pour bien marquer l’abdication de Jean, en le faisant disparaître, le quatrième Évangile — le faussaire qui l’a retouché, plutôt, — invente une dispute des disciples de Jean avec un Juif au sujet de la purification. Et les disciples de Jean, bien mal instruits vraiment par leur maître, leur Rabbi, sur le Christ, disent à Jean: Maître, voici que celui qui était avec toi au delà du Jourdain, auquel tu as rendu témoignage, le voici qui baptise, et tous vont à lui. Et Jean répond: Aucun homme ne peut rien s’attribuer qui ne lui soit donné du ciel. Vous m’êtes vous mêmes témoins que j’ai dit: — Ce n’est pas moi qui suis le Christ, mais j’ai été envoyé devant lui. Oui, c’est entendu. Mais pour que Jean le leur répète aussi souvent, il faut décidément qu’ils n’en croient rien. Suit un long morceau qui semble extrait des œuvres cérinthiennes et gnostiques[23]. On y a glissé une phrase cependant, noyée dans l’ensemble, mais qui sonne comme la dernière expression de la résignation de Jean abdiquant son rôle historique de Christ devant le Jésus-Christ des scribes : Il faut qu’il croisse et que je diminue (Jean, III, 30). Oui, il le faut absolument, sans quoi toute la mystification jésuchrétienne s’écroule, et il faut aussi que les

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disciples christiens de Jean passent en même temps à JésusChrist. Tous vont à lui. On escamote jusqu’à ses disciples, qui deviennent jésus-christiens. Osez soutenir que Jean fut le Christ. Jésus-Christ renie le témoignage de Jean Je ne puis me séparer du quatrième évangile sans y relever deux traits qui montrent combien est inutile, invraisemblable, contraire à toute vérité historique le rôle de Précurseur de Jésus-Christ, donné à Jean pour remployer sa dépouille de christ dépossédé. Dans un discours aux Juifs, sans autre précision, JésusChrist (Jean, V, 33) leur rappelle ce témoignage que Jean aurait fait aux sacrificateurs et lévites, venus de Jérusalem. Vous m’avez envoyé vers Jean, dit-il, — comment le sait-il? On voit que c’est le scribe qui tire toutes les ficelles. — et il a rendu témoignage à la vérité. Pour moi, ce n’est pas le témoignage d’un homme que j’invoque... Alors, pourquoi ce rôle de Jean, si ce n’est que, ne pouvant anéantir sa personne, il fallait lui trouver un emploi, hors de son rôle historique, pour qu’on ne le découvre pas en Jésus-Christ que l’on inventait. Pauvre Jean! Jésus-Christ, l’ingrat, fait fi de son témoignage. Encore, dans le passage qui précède se souvient-il de lui! Il le nomme. Mais, patience! Il ne va pas tarder à l’oublier tout à fait. Voici le chapitre VIII, du Selon-Jean, du verset 12 au verset 20. Lisez et méditez. C’est à Jérusalem, pendant la fête des Tabernacles, où l’on a inséré le hors-d’œuvre, de la Femme adultère qui coupe mal à propos un ensemble bien intéressant, car il n’est que dans le IVe Évangile et cache un coup de force, une émeute dont je parlerai un jour quand je reconstituerai la carrière du Christ, messie juif, dans son vrai rôle historique, de prétendant davidique au trône de Judée[24]. Donc, pendant la fête des Tabernacles, à Jérusalem, Jésus-Christ discourt et dit aux Juifs:

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Je suis la lumière du monde; celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. Il est le soleil, quoi! Et c’est pourquoi il est né à Bethlehem, conçu par la Vierge. Il reprend à la première personne, parlant de lui, ce que le scribe en disait, par la bouche de Jean, à la troisième personne, au début de l’Évangile. Et ce qu’en disait Jean est sans doute une invention du scribe pour différencier celui-ci de celui-là, puisque, ici, l’Évangile s’exprime ainsi, remettant le Christ dans sa vraie peau, celle de Jean: — Alors les Pharisiens lui dirent: Tu te rends témoignage à toi-même ; ton témoignage n’est pas digne de foi. Que va répondre Jésus? Va-t-il leur dire: Eh bien! et Jean? Ne m’a-t-il pas rendu témoignage? Vous l’avez entendu vousmêmes, quand vous avez dépêché des ambassadeurs vers lui (chap. I, 19-28). Et moi, ne vous ai-je pas rappelé (chap. V, 33) ce témoignage de Jean à vos ambassadeurs, sacrificateurs et lévites? Pas du tout. Plus de Jean, plus de héraut, plus d’annonciateur. — Jésus leur répondit: Quoique je me rende témoignage à moi-même, mon témoignage est digne de foi, car je sais d’où je suis venu et où je vais; mais vous, vous ne savez ni d’où je viens, ni où je vais. Vous jugez selon la chair. Ma foi, oui. Les Juifs, interlocuteurs de Jésus, jugent selon la chair. Ils se rappellent le Christ de chair, le Iôannès, dont tous les prophètes avaient annoncé la venue. Il ne se donnait pas comme le Verbe de Dieu, sous Tibère. Ni Cérinthe, ni Valentin n’étaient passés par là en ce temps-là. Les Juifs savaient d’où il venait, ce Christ. De Gamala. Et ils surent, à la Pâque de 788-789 où il alla. Ils ne se doutaient pas que le Verbe, venant en lui, plus de cent ans plus tard, le quitterait sur la croix, remettant à Marie, sa mère, sa loque pantelante: Femme, voilà ton fils! Ils ne comprennent rien à ce jeu de littérature, où le scribe les convie, du Jean-Christ de chair, devenu Jésus-Christ mi-chair, mi-aeôn ou mi-esprit.

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Mais Jésus tient à prouver que le témoignage qu’il se rend à luimême est conforme à la vérité. Il invoque la Thora (Deutér., XIX, 5) où il est écrit que le témoignage de deux personnes est digne de foi. Il compte le sien pour un. Soit! Vous croyez que le second sera celui de Jean? Quelle erreur! Je me rends témoignage à moi-même (un), dit-il ; et le Père qui m’a envoyé, — comme il a envoyé Jean, que Jésus ici met dans sa poche, — me rend aussi témoignage. Ça fait deux. Où est ton père? demandent les Juifs. Et Jésus répond: Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père. Vous ne connaissez ni moi, ni mon Père. Et c’est vrai. Ils continuent à juger selon la chair. A l’époque où est censément tenu ce discours, entre 782 et 789, sous Ponce-Pilate, la fable du Jésus Verbe, Fils unique de Dieu, qui descend dans le corps du Christ, est inconnue, n’existe pas. Elle ne sera imaginée que plus de cent ans plus tard. Ce morceau fait état en faveur de Jésus-Christ, au premier tiers du premier siècle, d’affabulations qui datent du milieu du second. C’est assez dire que c’est du Cérinthe tout pur que l’on veut faire rétroagir. Et pour que nul ne s’y trompe, situant la scène, — ainsi tout le monde sera trompé! — le scribe qui refait Cérinthe ajoute: Jésus prononça ces paroles, dans le lieu appelé le Trésor, — où il y avait treize troncs pour recevoir les aumônes, à l’entrée de la cour des femmes, — enseignant dans le Temple; et personne ne se saisit de lui, car son heure n’était pas encore venue. Comme tout est bizarre, dans les Évangiles! Eh! quoi, voici un homme qui enseigne dans le Temple, et, tel qu’on veut nous le donner et faire prendre, qui enseigne la morale, le bien, la vertu, la paix, — le royaume de Dieu! — et vlan! Il est question de se saisir de lui, de l’arrêter, et si la malencontre ne lui advient pas, c’est parce que son heure n’est pas encore venue. Quelle pantalonnade! Allons! Bas les masques et haut les mains! Le Christ est à Jérusalem, dans le temple, prêchant l’Apocalypse, la révolte

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contre Rome et les Hérodes, — qui sait? Ayant essayé de mettre la main sur le trésor, nerf de la guerre. Il y a eu quelque échauffourée. Il n’a même pas réussi à s’échapper. Le scribe peut prétendre le contraire, à la suite de sa variation cérinthienne sur le Verbe, le Christ fut pris; et je vais vous dire l’année de cette fête des Tabernacles: c’est 787, l’année même où, étant en prison, sous les traits de Iôannès, on profitera de l’occasion pour décapiter Jean, sous les espèces du Baptiste[25]. Jean-Baptiste dans les Synoptisés. — Dans le Selon-Matthieu, où il n’a ni acte ni lieu de naissance, Jean-Baptiste apparaît en ce temps-là, c’est-à-dire, d’après ce qui précède, dans cet Évangile, au retour d’Égypte de Joseph et de Marie, donc de leur fils, après la mort d’Hérode. Le Selon-Matthieu, qui n’a pas l’air de se douter de ce qu’on lit dans le Selon-Luc, où Jean et Jésus naissent ensemble, en 760 environ, fait débuter Jean, à une époque où il devait avoir, — après tout quel âge pouvait-il avoir, au lendemain de la mort d’Hérode, vers 750, en ce temps-là? Ne cherchons pas. Ne supposons même pas qu’entre le retour d’Égypte et le en ce temps-là, le Selon-Matthieu ait franchi des années creuses. Au vrai, il veut nous montrer que Jean paraît alors que Jésus n’est encore qu’un enfant. Le précurseur, n’estce pas? Quelle malice! Et concluons, avec raison et vraisemblance, que Jean est tellement le Messie, le Christ, que le scribe ne peut pas le faire débuter avant que le fils de Joseph et de Marie ne soit présent. Il prêche dans le désert de la Judée, et dans des termes que Jésus-Christ pourrait contresigner, tant comme appel à la repentance que comme invectives aux Pharisiens et aux Saducéens[26]. Car le doux Jésus, dont on ne nous dit pas, comme du rude Jean, mangeur de miel sauvage et de sauterelles, qu’il était vêtu, qu’il avait un vêtement de poils de chameau, tissé à Gamala, autrement dit, ne le cède en rien à son précurseur en fait d’invectives aux Pharisiens et Saducéens, et avec le même àpropos[27].

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Mais reproduisant des invectives communes aux deux personnages, le scribe craint que le lecteur n’y reconnaisse qu’une même bouche, et y voie clair. Vite, changeons ses idées. Et alors, il se souvient du IVe Évangile falsifié, à moins que les falsifications du Selon-Jean procèdent des mêmes scribes que celles du Selon-Matthieu. Et il écrit, faisant parler Jean: Pour moi, je vous baptise d’eau, pour la repentance, mais celui qui vient après moi est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de porter ses chaussures, — et non plus d’en délier la courroie; — c’est lui qui vous baptisera d’Esprit saint et de feu[28]. Des mots! Le Selon-Luc (III, 1-17), sauf qu’il a donné les Nativités de Jean et de Jésus, est, à quelques détails, la reproduction presque textuelle, en ceci, du Selon-Matthieu: exhortations à la repentance, invectives, non pas aux Pharisiens, mais à la foule. L’échec du Messie juif le rend furieux, trois cents ans après. La foule d’ailleurs n’est plus, — car n’est plus la nation juive. Le scribe peut l’insulter. A noter cette précision qui compte, que j’ai déjà signalée, que je signalerai sans doute encore, et qui n’est que dans le Selon-Luc, tout fier de montrer qu’il est bien renseigné, grâce à Marcion: il donne la quinzième année du règne de Tibère, — soit 782 de Rome, — comme date de la manifestation de Jean à Israël[29]. Toutefois, un paragraphe de Luc (III, 14-19) que n’a pas Matthieu est tellement dans la manière de Jésus humanitaire et socialisant, que tous, parmi le peuple, se demandent si Jean ne serait point le Christ. Dans le Selon-Luc, le peuple, à qui l’on a changé son Messie historique, son Christ crucifié, tient le rôle de compère, que les sacrificateurs et lévites, venus de Jérusalem, jouent dans le Selon-Jean. Et Jean répond comme dans le SelonMatthieu: Pour moi, je vous baptise d’eau, etc. (Mt, III, 11-12 ; Lc, III, 16-17). Puis Luc met Jean en prison, avant même qu’il ne lui fasse baptiser Jésus. J’en reparlerai.

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Le Selon-Marc commence, comme un titre, sans l’article: Évangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu. Christ est de trop, et quelques manuscrits, qui l’ont compris, n’ajoutent pas: Fils de Dieu. Puis, rappelant la parole d’Esaïe: Voici, j’envoie mon messager devant la face et il te préparera le chemin, il l’applique à Jean qu’il fait apparaître. Il résume Matthieu et Luc et ne nous apprend rien que nous ne sachions sur la prédication de Jean. Le baptême d’Esprit saint ou de feu Le grand argument des Évangiles, en ce qui concerne la pratique du baptême, pour différencier Jean de Jésus-Christ, — et ou le retrouve à propos d’Apollos, nous le verrons, par opposition aux pratiques baptismales de saint Paul, — c’est que Jean a baptisé d’eau et que Jésus-Christ baptisera, après Jean, d’Esprit saint. Le baptême d’eau, on sait ce que c’est[30]. Mais le baptême d’Esprit saint? Baptiser d’Esprit saint ou du Saint-Esprit, qu’estce? On devrait bien nous le dire. Ce sont des mots, des mots sous lesquels il n’y a rien, sauf ce que j’ai dit du Saint-Esprit, dans l’Enigme de Jésus-Christ. Le Saint-Esprit, (qo hagion pneuma), c’est le change des changes, inspiration sacrée, sans doute, vent qui souffle où il veut, comme un Esprit qu’il est. Tout ce qui est pneumatique est contraire à la vérité historique et à la raison. Le Saint-Esprit n’a été inventé qu’à cause des mensonges ecclésiastiques qu’il faut couvrir et des fraudes dont on fait des mystères, de peur qu’en y réfléchissant on ne les perce à jour comme des mystifications. Jésus-Christ est venu après Jean, parait-il, pour baptiser d’EspritSaint. C’est facile à dire. Mais, voici les Évangiles — ils sont quatre; ils sont le récit authentique, historique, d’après l’Église, de la vie de Jésus-Christ. Voulez-vous m’y montrer un cas, un seul, où Jésus-Christ pratique le baptême d’Esprit saint? Allons! cherchez, trouvez, prouvez! Des mots, oui. Des actes, pas un. Jésus-Christ, comme Jean qu’il est en chair, ne baptise que d’eau. Il baptise d’eau à Aïn-on Saleïm, aux côtés de Jean: ce quatrième Évangile est formel (III, 22). Et ce n’est pas la restriction qu’il

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apporte ensuite (IV, 2), disant que ce n’est pas Jésus qui baptisait, mais ses disciples, qui y peut changer quoi que ce soit. Et puis, n’aurait-il pas baptisé d’eau, affirmation absurde, qu’il n’en resterait pas moins qu’il n’a pas baptisé de feu, ni d’Esprit saint. Sur ce point, aucun doute, aucune contradiction, aucun change : le silence, un procès-verbal de carence. Il n’en peut être autrement. Et l’on va comprendre pourquoi. Le baptême d’Esprit saint ou de feu, dont parlent les Évangiles, — des mots dans leur texte, puisque Jésus-Christ n’y vient jamais aux actes, — c’est dans l’Apocalypse que les scribes des trois Évangiles synoptisés en ont pris l’idée. L’Apocalypse, manifeste du Christ, seul Bonne nouvelle historique, malédiction juive sur les autres « nations », prophétie en vertu de laquelle les Juifs devaient régner sur la terre, conformément à la Promesse d’Iahveh inscrite dans les tables du Témoignage, dans la Thora, but et obligation de la Sainte Alliance avec son peuple, révélation du Iôannès = Jean sur la réalisation de l’Espérance d’Israël, telle qu’il la concevait et la désirait, au jour de la grande Pâque, au mois de nisan (avril)788-789, et qui aboutit pour lui, Christ vaincu, à la crucifixion, l’Apocalypse nous explique, en son chapitre XIX, ce qu’est ce que devait être ce baptême de feu, qui n’est devenu d’Esprit saint en Évangile ou du Saint-Esprit, qu’après la défaite juive sous Hadrien, la ruine de l’espérance messianique et la destruction définitive du royaume de Judée ou de David, la dispersion d’Israël sans patrie à travers le monde. Ce baptême du Saint-Esprit, c’est, à l’origine, le baptême de feu, réservé aux nations, aux goïm, aux ennemis des Juifs. Savourez ce passage. C’est Jean-Iôannès qui parle: Je vis le ciel ouvert, et voici un cheval blanc: celui qui le montait s’appelle le Fidèle et le Véritable; il juge et combat avec justice. Ses yeux sont une flamme de feu... il est revêtu d’un manteau teint de sang. Le nom dont il s’appelle, c’est le Verbe de Dieu... De sa bouche sort une épée tranchante dont il va frapper les nations qu’il gouvernera avec un sceptre de fer (c’est bien le Messie-

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Christ). Sur son manteau et sur sa cuisse, il porte ce nom écrit: Roi des rois et Seigneur des Seigneurs (Seigneur des Saigneurs serait plus exact, on va le voir)... Un ange debout dans le soleil. Il cria à tous les oiseaux qui volaient par le milieu du ciel: Venez! rassemblez-vous pour le grand festin de Dieu ! Venez manger la chair des rois, la chair des chiliarques (capitaines), la chair des puissants, la chair des chevaux et de ceux qui les montent, et la chair de tous les hommes libres et esclaves, des petits et des grands. Et je vis la Bête (juive: Hérode Antipas) et les rois de la terre et leurs armées (la Bête romaine), rassemblés pour faire la guerre à celui qui était monté sur le cheval (blanc) et à son armée. Mais la Bête fut saisie, et avec elle le faux prophète qui avait fait des prodiges devant elle, par lesquels il avait séduit ceux qui avaient pris la marque de la Bête (romaine) et adoraient son image. Les deux furent jetés vivants dans l’étang ardent de feu et de soufre... Voilà le baptême de feu, que le Christ destinait aux nations, aux goïms, et dont il devait les baptiser. Et Jean (Baptiste), se souvenant, par l’esprit des scribes, au IIIe ou IVe siècle, de l’Apocalypse qu’il avait prêchée au premier, lors de sa manifestation à Israël, comme Christ, s’écriera: Tout arbre qui ne porte pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu... Mais il vient celui qui est plus puissant que moi... C’est lui qui vous baptisera d’Esprit saint et de feu- Il consommera le froment... mais il brûlera la balle au feu qui ne s’éteint point (Matt., II, 1, 9, 16, 17). Relisez le morceau. Voilà, dans les Évangiles eux-mêmes, la définition du baptême de feu et de Saint-Esprit. Dans la deuxième Epître aux Thessaloniciens (I, 7-9), fausse mais ancienne, elle date d’un peu après Papias, vers 130 du IIe siècle, on peut lire encore, corroborant et commentant l’Apocalypse: ...Dans la révélation (apocalypsei, texte grec) du Seigneur Jésus, venant du ciel, avec les anges de sa puissance, faisant justice dans des flammes de jeu de ceux qui ne connaissent point

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Dieu (et n’obéissent point à l’Évangile de notre Seigneur Jésus), lesquels seront punis de la perdition éternelle (éonienne). C’est la confirmation de la prophétie apocalyptique. Et il faut que ce baptême de feu ait bien été celui, et tel quel, dont devait baptiser le Christ vainqueur des nations, pour que les scribes, dans l’Évangile Selon-Luc (XII, 49), le rappellent dans la bouche de Jésus, comme un souhait, un regret de ce qui ne s’est pas accompli:Je suis venu jeter le feu sur la terre, et qu’est-ce que je veux sinon qu’il soit déjà allumé ? A la suite, Jésus ajoute, il est vrai, aujourd’hui: J’ai à être baptisé d’un baptême, et combien je souffre qu’il s’accomplisse. Le scribe nous présente ainsi un Christ qui pense au martyre, à la mort sur la croix, à sa Passion, dit l’Eglise, pour la Rédemption des hommes. Entre la première phrase (je suis venu jeter le feu sur la terre) et la deuxième (j’ai à être baptisé, — à supposer qu’il n’y eut pas d’abord: j’ai à baptiser, — d’un baptême, et je souffre qu’il s’accomplisse, — à supposer donc qu’il n’y eut pas le contraire), il s’est écoulé deux ou trois cents ans, sinon davantage, qui vont du temps de Tibère et de Ponce-Pilate, au temps de Constantin, et peut-être de saint Augustin. Le SelonLuc est la maison de correction. Le baptême dont Jésus dit qu’il a à être baptisé et qu’il souffre de voir s’accomplir, auquel, comme Messie, il ne s’attendait pas pour lui-même, est un troisième baptême: celui du sang, que le scribe n’a aucune peine à prédire, puisqu’il écrit bien après la crucifixion. Ce troisième baptême, je l’infère de la Première épître de Jean (V, 6) où il est dit: C’est lui, Jésus-Christ, qui est venu avec l’eau et le sang... car il y en a trois dans le ciel qui rendent témoignage: le Père, le Verbe de dieu Jésus et le SaintEsprit, et ces trois-là sont un. Il y en a aussi trois qui rendent témoignage sur la terre: l’Esprit, l’eau et le sang. On voit que cette Épître s’inspire, est toute imprégnée encore des doctrines cérinthiennes et gnostiques. Aussi, dans certains manuscrits, a-t-

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on fait sauter la phrase sur les trois témoins dans le ciel. C’est dans la règle du jeu d’imposture. Lorsque le Christ-Messie fut transfiguré par les scribes en JésusChrist, sauveur des hommes, le baptême de feu qui punit de la perdition éternelle, devint le baptême de feu et d’Esprit-Saint, qui doit sauver le monde. De ce baptême, nulle trace dans les Évangiles, que dans les mots. Mais dans les Actes des Apôtres, qui ont précédé de quatre-vingts à deux cents ans les Évangiles, le Saint-Esprit apparaît sous la forme de langues de feu (Actes, II, 3), quand les Apôtres, dans la Chambre haute, le reçoivent. Et Jean = Iôannès, Christ ayant abdiqué, est parmi eux, disciple bien-aimé, cette fois. Mais, plus les années s’écoulent, et plus ce feu s’éteint. On en parlera, mais on ne le montrera plus. Et c’est pourquoi dans les Évangiles, on ne le voit pas. On le nomme encore, mais le Saint-Esprit finit par le remplacer, et jamais plus on n’y associera l’idée ni surtout l’image du feu. Même dans les Actes, qui supposent le Christ mort, le baptême de Jésus ne confère pas le Saint-Esprit. Lisez au chapitre VIII, 14-17: Pierre et Jean vont en Samarie; ils prient; pour les nouveaux disciples (que Philippe a convertis), afin qu’ils reçussent le SaintEsprit, car il n’était encore descendu sur aucun d’eux: ils avaient été seulement baptisés au nom du Seigneur Jésus. Alors Jean et Pierre leur imposèrent les mains, et ils reçurent le Saint-Esprit! Qu’est devenu le baptême de sang et de feu? On a renié l’Apocalypse[31]. L’ambassade de Jean à Jésus Décidés à faire du Iôannès contre la vérité historique un être distinct du Christ, les scribes évangéliques n’en sont pas à une invention frauduleuse près, même s’ils font sombrer leur JeanBaptiste, dont Jésus, le dieu Jésus, dira tout à l’heure qu’il fut le plus grand des prophètes, — nous examinerons ce point quand nous étudierons l’Apocalypse, — dans l’incohérence, dans l’oubli de tout, dans le ridicule. Et c’est bien à ce résultat qu’ils aboutissent avec l’ambassade de Jean à Jésus.

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Jean, au dire des scribes, a baptisé Jésus; il a entendu la voix du ciel le consacrant Fils de Dieu, Bar-Abbas; il a témoigné de la venue de Jésus-Christ. Quand nous étudierons les Nativités, nous verrons que les scribes imaginent deux mères qui se trouvent enceintes ensemble, qui sont parentes, qui se font des visites et minaudent assez intimement sur leur maternité. Si elles sont différentes, si deux enfants sont nés d’elles, distincts, il est évident que ces deux enfants, qui sont cousins, qui ont été conçus au même temps, n’ont rien ignoré l’un de l’autre. Déjà Jean, une première fois, proclamera, de Jésus: Pour moi, je ne le connaissais pas! Et ceci, on l’a vu, s’explique, quand on sait comment on a fabriqué Jésus-Christ avec le Christ Jean et le dieu Jésus[32]. Mais où Jean-Baptiste devient incompréhensible, c’est lorsqu’il envoie deux de ses disciples, — pourquoi ne nous les nomme-ton pas? — dire au Seigneur, le scribe se démasque rien que par l’emploi de cette expression qui date du Ier siècle, appliquée au Christ: Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? Et ces hommes (ses disciples) étant arrivés auprès de Jésus, lui dirent: Jean-Baptiste nous a envoyés vers toi pour te dire: Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ?Ainsi s’exprime le Selon-Luc (VII, 18-20); et le SelonMatthieu (XI, 2-3) contient la même scène, sans la répétition du Selon-Luc. Les scribes des deux évangiles sentent si bien qu’ils inventent, qu’ils n’ont même pas la franchise de poser la question directe: Es-tu le Christ, le Messie? Ils emploient une périphrase. Que pensez-vous que devait répondre Jésus? S’il ne jouait pas le compère de la fraude, il répondrait: Non, mais! Il devient fou, ce Jean! Personne mieux que lui ne sait qui je suis. Il est le fils de ma tante; nous avons joué aux billes ensemble; il m’a baptisé; il a entendu la voix du ciel qui m’a sacré fils de Dieu, Bar-Abbas. Celui qui doit venir? Ne sait-il plus que je le suis? C’est pour me demander si je le suis qu’il vous fait faire le voyage? Va-t-il au moins répondre, ce Jésus, qu’il est le Christ? Il

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n’ose. A cette même heure, continue le scribe, qui a besoin de cette coïncidence, Jésus guérit plusieurs personnes de maladie, d’infirmités et de malins esprits; il rendit la vue à plusieurs aveugles. Peu auparavant, il avait ressuscité le jeune homme de Naïn et c’est sur cette résurrection, rapportée à Jean, en prison, que Jean a dépêché, deux des disciples qui la lui ont apprise, à Jésus[33]. Et Jésus se décide enfin à répondre, — ceci: Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu: les aveugles recouvrent la vue, les boiteux marchent, les lépreux sont nettoyés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, — le fils notamment de la veuve (de Zébédée) à Naïn, — et l’Évangile est annoncé aux pauvres. Heureux celui pour qui je ne serai pas une occasion de chute! Le texte grec dit exactement: Heureux celui qui ne se scandalisera pas en moi! C’est bien difficile, vraiment, quand on lit des scènes aussi manifestement frauduleuses, mystifications judaïques pour piper la confiance des Occidentaux. Mais la scène qui suit, où Jésus proclame Jean le plus grand des prophètes nés de la femme, nous consolera, car elle entrouvre un coin du voile sur une vérité essentielle. Nous soulèverons quand nous étudierons l’Apocalypse, le voile tout entier. Dans ce chapitre: Jean a-t-il été le Christ? nous nous bornerons à analyser cette scène, témoignage de Jésus sur Jean, que nous complèterons par l’examen d’un autre témoignage, celui des hommes ou du peuple sur Jésus-Christ.

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[1] Évang. selon Jean V, 33, et plus loin V, 39 : Vous sondez les Écritures, — les anciens livres hébraïques, peut-être l’Évangile de Cérinthe, celui des Valentiniens aussi, et l’Apocalypse, — ce sont elles qui rendent témoignage de moi. Jean-Baptiste? Zéro, comme témoin, comme précurseur. Et nous verrons ce que Jésus, le dieu Jésus, dans la peau du Jésus-Christ évangélique, dira de Jean. Car ce qui importe, dans cette histoire, c’est beaucoup plus le témoignage de Jésus sur Jean que celui de Jean sur Jésus. [2] C’est pour détruire cette certitude, ou l’essayer, et parce que les événements ont trompé l’espoir d’Israël et du Messie-Christ, que les scribes, des Synoptisés surtout, bien longtemps après l’époque de Tibère, ont introduit dans les Évangiles, des développements d’allure apocalyptique, mais qui n’ont plus la précision de l’Apocalypse, et qui enregistrent l’ajournement sine die de l’espérance, d’Israël. Pour ce qui est du jour et de l’heure de la venue du Messie, — c’est Jésus qui parle et qui renie lui-même le Christ, — personne n’en sait rien, pas même les anges du ciel, ni même le Fils, mais le Père seul, car le Fils de l’homme viendra à l’heure que, l’on ne pense pas. (Matt. XXIV, 34, 35, 36 et 14, contradictoires ; Mc., XIII, 1 à 37 ; Lc., XII, 40 ; XIII, 1-37 ; XVII, 23-35). Jésus-Christ oublie même qu’il est dans le sein du Père de toute éternité, qu’il ne fait qu’un avec lui, et que ce que le Père sait, le Fils le sait. Des manuscrits ont senti ce reniement; ils ont fait sauter après : les anges du ciel, ni même le Fils. [3] Mais l’Église s’est rattrapée, a essayé de réparer cet oubli inexpiable, en mettant sous le nom de Justin, un opuscule : Le Dialogue contre Tryphon, écrit au plus tôt au milieu du IVe siècle, et à peine contemporain de l’Anti-Celse, mis lui-même au IVe siècle sous le nom d’Origène. On obtient ainsi deux ouvrages qui passent pour avoir paru au IIe: le Celse et le Tryphon. Je consacre un paragraphe spécial à l’Anti-Celse, au chap. III, Le baptême de Jésus, par Jean. Dans le Dialogue contre Tryphon, l’on a inséré, conforme au récit des Synoptisés, la décapitation de Jean, ce qui date l’œuvre. L’auteur argumente contre Tryphon en trois points: Caducité de l’Ancienne Alliance et de la Loi ; Identité du Verbe avec Iahveh et qui s’est incarné dans le sein de la Vierge Marie ; vocation des Gentils comme vrai peuple de Dieu. A en juger par cet écrit, la scission entre le Judaïsme et le Christianisme est faite ou Imminente, ce qui le classe comme postérieur à l’Anti-Celse. L’auteur du Contre Tryphon paraît répondre au juif de Celse, et à une époque plus avancée du christianisme — fin du IVe siècle, début du Ve. [4] Dont l’an 1er est l’an 754 de Rome, d’après les calculs du moine Denys le Petit, admis pour la chronologie, comme date de la naissance du Christ. Fausse, bien entendu. [5] Et l’on peut affirmer que, en ce temps-là, c’est exactement l’an 15 de Tibère. La seule phrase qui nous reste de l’Évangile de Marcion, la première, dit que l’an 15 de Tibère, Jésus descendit du ciel. Dans la chair du Iôannès, évidemment. Ce simple rapprochement permet de comprendre comment on a pu dédoubler en deux personnages biologiques: Jésus et Jean, mais combien il est difficile ensuite de faire de l’un le précurseur de l’autre. J’y reviens plus expressément ci-dessous, au § L’Évangile dit selon Jean, à fin.

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[6] Seulement, l’an 754, choisi comme date de la naissance du Christ, est faux. Et cette date, le moine Denys-le-Petit ne l’a choisie que pour jeter une confusion de plus dans l’histoire. A l’époque où il a fait son beau travail (VIe siècle), les Évangiles sont, dans l’ensemble, achevés. Si on les retouche, ce sera seulement pour des variantes dont nous n’avons aucun intérêt à nous occuper ici. Mais tout ce qui peut différencier Jean de Jésus-Christ, on a besoin de le tenter encore, car les discussions sur les deux natures ou hypostases qui sont en Jésus-Christ, et qui proviennent de ce qu’on a incarné, dans le Messie-Juif Iôannès, le Logos ou Verbe, le dieu Jésus, durent encore. Il faudra toute la nuit du Moyen-âge pour faire sombrer définitivement cette vérité historique que Iôannès fut le Messie-Juif, mort sur la croix, en qui les scribes ont incarné le dieu Jésus. Le christianisme a pour base la nuit voulue, la confusion préméditée, la volonté de ténèbres, le chaos ou tohu-bohu à dessein introduit dans l’ordre et la clarté de l’Histoire. [7] Eusèbe, au sujet de prétendues lettres du roi d’Edesse Abgar, à Jésus, et des réponses de Jésus à Abgar, fausses de l’avis de tous, et notamment de L.-J. Tixeront, prêtre de Saint-Sulpice (Les Origines de l’Église d’Édesse et la Légende d’Abgar), Eusèbe donne tout de même la date exacte de la crucifixion, 340 des Grecs. Transposée dans l’ère de Rome, 340 fait 789. Lactance et Saint-Augustin veulentsauver les Actes des Apôtres, imposture des impostures ! Au surplus, si Jésus est né au recensement de Quirinius, comme dit le Selon-Luc, soit 760 et débute à 30 ans, soit 790, Il est mort encore avant de débuter, puisque la crucifixion, — 340 des Grecs, — c’est 789 de Rome. [8] Et je cite pour mémoire qu’il ressort des Évangiles, que la décapitation de Jean (imposture en fait) ne peut être datée que de l’année 791 = 34. J’éluciderai ce point à l’évidence, au chapitre IV, au § Le motif de la Décapitation. [9] J’en ai donné des exemples dans l’Énigme de Jésus-Christ, aux §§ Fils unique et fils premier-né et Femme ! femme, vois le fils de toi, — comme j’ai exposé sommairement, sous le § L’homme-dieu, la doctrine de Cérinthe. — Et saint Jérôme, à une époque où l’œuvre de Cérinthe a déjà été passée à Jean disciple, apôtre, évangéliste, écrira, sans que sa main tremble (Hier., II, 244) : L’Évangile de Jean a été écrit contre les dogmes de Cérinthe et des Ebionites, qui prétendent que le Christ n’a pas existé avant Marie. Et c’est exact, quand on dit leChrist. Mais, pour Jérôme, Christ est devenu l’équivalent de Jésus. L’intention de tromper est manifeste. Car, s’agissant de Jésus, dieu, que Jérôme assimile sournoisement au Christ, homme, Cérinthe, comme les Gnostiques, avec leur Aeôn dit, leur Dieu-Jésus, leur Verbe, disent tout le contraire. Le Dieu-Jésus, le Verbe, est le père de Marie, sa mère selon le monde ou la chair. J’ai dit que dans le Dialogue avec Tryphon, faussement attribué à saint Justin, le Verbe ou Logos va jusqu’à se confondre avec Iahveh, dont, tant la chose est forte, au regard de l’invention de Jésus-Christ, il faudra n’en faire qu’une puissance émanée. [10] Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par lui, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes. Et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne t’ont point saisie. Tout ce prologue n’est d’ailleurs que le plagiat des Livres d’Hermès Trismégiste, reproduisant eux-mêmes des inscriptions égyptiennes.C’est lui uni a fait tout ce qui est, et rien jamais n’a été fait sans lui, sur le temple de Philœ. En la vie et la lumière

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consiste le père de toutes choses (Hermès: le Pasteur). Voir l’ouvrage de Louis Ménard: Hermès Trismégiste, Paris, 1867, qui surabonde de pareilles maximes. [11] J’ai montré dans l’ÉNIGME DE JÉSUS-CHRIST, La Crèche de Bethléem, que le Christ naît comme le soleil. Je n’insiste pas. [12] Sous les réserves ci-dessus, et corrections opérées, tout ce début est du plus pur Cérinthe. Le texte grec distingue, en effet, deux personnages, si l’on peut dire, quand l’un des deux est le Logos, le Verbe. Il emploie, pour désigner Jean, le démonstratif grec, celui-ci, et le démonstratif grec, celui-là, pour le Verbe, le dieu Jésus dont il a parlé plus haut. Au commencement était le Verbe. Le scribe (Cérinthe) est bien un juif: Au commencement. Il traduit en grec le premier mot du premier livre hébraïque, la Genèse, qui est aussi un livre chrétien: Bereschit, au commencement. La Nouvelle Alliance calque ses formules sur l’Ancienne. Mais le scribe, par la suite, va créer toute la confusion désirable pour qu’on puisse soutenir que « celui-là », c’est Jésus-Christ, même l’interpolation découverte. [13] Comme on sent que cette lamentation est d’un Juif messianiste! Le Verbe d’Iahveh était dans le monde, juif bien entendu. C’est pourquoi il est venu chez lui, chez les siens, les Juifs, qui ne l’ont pas connu. Rappel désolé, regret, à cent ans de distance de l’échec du Christ, crucifié par Ponce-Pilate, qui n’a pas pu triompher par les armes! Quelle mélancolie! Mais cette victoire christienne qui s’est dérobée aux Juifs christiens vaincus sur les champs de bataille, on la remportera sur le terrain spirituel d’une organisation à allure religieuse, par une propagande obstinée où le Christ crucifié sera érigé en fils de Dieu, donné par l’Abba, pour sauver le monde. Il ne s’agit pas de chair, de sang, de temporel. Tout va devenir pneumatique, chose et affaire du Saint-Esprit. [14] Le scribe revient au dieu Jésus, Fils unique. Voir Enigme de Jésus-Christ, le § Fils unique ou fils premier-né. Le Christ, crucifié par Ponce-Pilate, c’est le premier-né de Marie et même de Joseph, l’aîné des sept, plus deux sœurs, le premier-né des morts. [15] Disons, tout court, par Jésus, le Verbe, le dieu Jésus, et la phrase peut-être signée Valentin: Pistis Sophia. On aperçoit comment le scribe amorce le change sur le Précurseur. Celui qui vient après moi m’a devancé, car il était avant moi. Le Verbe est, en effet, avec Iahveh de toute éternité. Il est avant Jean. Mais, incarné dans JésusChrist, il vient après Jean qui peut devenir le Précurseur. Il le sera tout à fait quand, dans les Synoptisés, le Verbe enlevé, vaguement mué en une espèce d’esprit de Dieu, qui fait de Jésus-Christ le bar de l’Abba, le fils du Père céleste, Jésus-Christ apparaîtra comme un homme, un être biologique né de la femme. Il n’est plus alors question de son éternité en Dieu. Le côté verbe, sa moitié divine, est atténué, voilé. Jésus-Christ est surtout un homme. Jean-Baptiste est vraiment son précurseur. Les Synoptisés ne diront jamais plus que Jésus-Christ était avant Jean. [16] Le scribe du Selon-Jean, falsifiant l’écrit de Cérinthe, n’a pas encore lu l’Évangile Selon-Matthieu où il est dit par la bouche de Jésus (XI, 14 et 15) : Si vous voulez le comprendre, il (Jean) est cet Elie qui devait venir. Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende. Il y a longtemps, pour ma part, que j’ai entendu et compris. [17] Au chapitre III, 22 du Selon-Jean, Jésus baptise, et il baptise d’eau. Jean aussi. Comme on se rencontre! C’est à Aïn-on près de Saleïm. Mais ne croyez pas que la rencontre provient de l’identité de Jean et de Jésus; C’est parce qu’il y avait là beaucoup d’eau. Et on y venait pour être baptisé, les uns par Jean et les autres par

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Jésus. Le choix devait être difficile on ne nous dit pas que Jésus baptise d’esprit saint, ni de feu. [18] Voir Antiq. jud., XII, in, et Polybe, qui la nomme, avec Dadura et Abila. C’est en Bathanée, et non dans une Béthanie quelconque, que le Messie, crucifié par PoncePilate, s’était fait sacrer roi-Messie. Du moment qu’il s’agit de séparer Jean-Iôannès qui fut ce Messie, de Jésus-Christ inventé. Les scribes n’hésitent pas à faire abdiquer Jean, au lieu même où il fut sacré Christ. Ce qui permet de se livrer à d’utiles réflexions. [19] Et, sauf le mot homme, qui détonne et jure, car ce que le scribe dit de lui ne peut être vrai que s’agissant d’un dieu éternel, soit du dieu Jésus, Verbe un Logos, le scribe respecte la conception cérinthienne. Comment, comme homme, Jésus-Christ a-t-il pu devenir son précurseur! [20] Il répète, pour que ceux qui ont des oreilles, et ne comprennent pas une première fois, entendent. Bien que, d’après tous les exégètes et critiques le Selon-Jean soit postérieur de dix, vingt, trente ans, — ils flottent! — aux Synoptisés, le scribe du Selon-Jean ne les connaît pas. Il n’a sous les yeux que l’écrit de Cérinthe, qu’il falsifie tant qu’il peut et comme il le peut. [21] Dieu lui-même, comme Il l’a fait du Christ, que Jean fut. [22] Jésus ne baptise d’ailleurs que dans le Selon-Jean (III, 22-24), et il baptise d’eau; à Aïn-on, près de Saleïm, on l’a vu. L’Église a regretté d’avoir laissé échapper cet aveu. Car, plus loin, au chapitre IV (1-2), elle a fait introduire une parenthèse: toutefois, ce n’était pas Jésus lui-même qui baptisait, mais ses disciples. Rien de plus comique, vraiment, que la maladresse des scribes ecclésiastiques! Dans les Synoptisés, qu’aucun texte antérieur et comparatif ne lie, Jésus ne baptise plus. [23] Je dis que ce morceau semble extrait de Cérinthe ou de Valentin; mieux vaudrait dire, qu’il est un morceau de l’Évangile de Cérinthe, resté tel quel dans le Selon-Jean. Il n’est compréhensible (que si l’on distingue le Dieu-Jésus, l’Aeôn cérinthien, du Christ juif. Voici des exemples: Celui qui vient d’en haut (le Dieu-Jésus) est au-dessus de tous. Celui qui vient de la terre (le Christ, moi, Jean qui vous parle) est de la terre, et il parle comme étant de la terre. Celui qui vient du ciel est au-dessus de tous. Ici, des variantes. Certains manuscrits omettent la répétition: est au-dessus de tous, marquant un travail de retouches, qu’on n’a pas d’ailleurs réussi ou dans lequel on n’a pas persévéré. C’est inutile. L’incohérence apparente du morceau le soustrait à la compréhension des exégètes et des savants. [24] La présence du Christ à Jérusalem pendant la fête des Tabernacles gêne tous les exégètes. Les Synoptisés ne font venir le Christ à Jérusalem qu’une fois, avant la Passion. Le Selon-Jean lui fait faire plusieurs fois le voyage. Il faut lire les explications embarrassées des critiques sur ces divergences, entre autres, du Selon-Jean et des Synoptisés, et de quel air contrit et contraint, Ils sont obligés d’avouer que le selonJean est plus près que les Synoptisés de la vérité historique Les Synoptisés, œuvre de chic, par excellence, sont leur bréviaire, en matière de critique Le Selon-Jean, le seul Évangile authentique, mises à part les sophistications qu’il a injurieusement subies, n’est pas digne de l’historicité. C’est pouffant! La carrière du Christ, dans les Évangiles synoptisés, ne dure qu’un an, un an et demi, d’après eux. Et à la vérité, on a l’impression qu’on l’a voulue très courte. Au surplus, toutes les données qu’on peut tirer des Synoptisés surce point, confrontées avec les traditions de l’Église, n’aboutissent, quand on les analyse, qu’à des contradictions

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inconciliables. Impossible de ruser avec la chronologie. Le Selon-Jean donne trois ans et demi à la carrière du Christ. Et, bien que plus rapprochée de la vérité historique, cette durée est très insuffisante. Elle est au moins, Évangiles en mains, de sept ans, d’un sabbat d’années. [25] La fin du chapitre VIII, 21-59 n’est que divagations, où apparaît çà et là la doctrine cérinthienne sur le Verbe – Je suis d’en haut, vous, d’en bas. Je ne suis pas de ce monde... Qui de vous me convaincra de péché... Avant qu’Abraham fût, j’étais..., etc. Et Jésus-Christ sort du temple, s’esquivant pour ne pas être lapidé. Comme si on lapidait les fous! Et les propos qu’on lui prête, devaient, pour les Juifs de l’époque, apparaître comme des propos de fou. [26] Voir Mt, III, 1-12. Races de vipères! Jésus-Christ, en vérité! [27] Jésus, chez un hôte qui l’avait prié à sa table. Jean quand ils viennent lui fournir l’occasion de les baptiser. Etonnez-vous qu’ils ne se soient pas convertis! J’ai lu cette réflexion dans un auteur chrétien moderne. [28] Où? quand? qui? comment Le Selon-Matthieu ne nous le dit pas. Il ajoute le trait au Selon-Jean qui ne parle pas de baptême d’Esprit-Saint et de feu. [29] C’est un des éléments, — Jean étant le Christ, — qui permettent de dater de 782 l’Apocalypse, manifeste du Prétendant Messie. Je pense que c’est cette date 782, précédant au petit bonheur de deux ans celle où débute Jésus-Christ, soit 784, dont Luc dit qu’il avait alors environ trente ans, que Denys est parti pour fixer à 754 le début de l’ère chrétienne. Si l’on retranche 30 de 784, on obtient bien 754. Seulement, en 754, Hérode le Grand est mort depuis quatre ans. Et le Selon-Matthieu fait naître le Christ aux jours d’Hérode, ce qui détruit tout le calcul de Denys-le-Petit. Au surplus, Luc lui-même faisant naître Jésus-Christ en 760, au recensement de Quirinius, Il n’aurait eu, en 784, que vingt-quatre ans. En 790, date où il aurait eu trente ans, dans ce cas, Il est mort depuis un an. J’ai déjà dit que dans le système de saint Augustin et Lactance, la crucifixion est de 782 : consulat des Deux Geminus. Jésus-Christ est donc mort, au moment où, à trente ans, le scribe Luc le fait entrer dans la carrière. [30] Bien que les Évangiles ne nous le décrivent guère. Jean baptise; Jésus baptise, et c’est tout. Mais la cérémonie? Le Selon-Luc nous dit, de Jésus: Pendant qu’il priait... Ouvrez la Pistis-Sophia de Valentin, trad. Amiélincan, p. 135. Vous y trouverez en détail tout le cérémonial liturgique: invocations kabbalistiques aux douze signes du Zodiaque, où l’on a, comme par hasard, supprimé le Verseau-Zachu et les PoissonsZéb, symboles de Joseph et de son fils le Christ (preuve de plus de cette mythologie cosmogonique à laquelle est associée l’histoire du Christ qui s’y encadre) ; supplications pour le pardon des péchés, afin d’être digne d’entrer dans le Royaume de Lumière, etc. Il ne reste qu’à jouer le baptême, faire apparaître l’action; entrée dans l’eau, sortie de l’eau, car la mise en scène n’est pas indiquée. [31] Il y a toutefois, dans les Évangiles, une allusion à l’étang de feu et de soufre de l’Apocalypse, sans le nommer; c’est à propos du miracle du Démoniaque, Légion, de Gadara (voir Luc, VIII, 31), qui supplie Jésus de ne pas leur (aux démons) commander d’aller dans l’abîme. Mais, l’allusion à l’étang de soufre et de feu, devenu l’abîme, était encore trop transparente. Dans Marc (V, 10) l’abîme est remplacé par cette contrée. Matthieu, plus radical (VIII, 98-34), supprime tout: abîme et contrée. Les démons demandent à Jésus de leur permettre d’entrer dans un troupeau de pourceaux qui

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paissent par là. Ailleurs, ce sont les ténèbres du dehors, la géhenne, le châtiment éternel. [32] Voir aussi ci-dessus § L’Évangile dit Selon-Jean, etc., et les Nativités, chapitre V. [33] J’ai Indiqué que dans ce jeune homme de Naïn, ressuscité en esprit, bien entendu, il fallait voir le Jacob-Stephanos-Étienne, lapidé dans les Actes des Apôtres (L’ÉNIGME DE JÉSUS-CHRIST, chap. Ier, Les Jacob-Jacques). Il est le frère de Jean, du Christ. Vous pensez si cette résurrection intéresse Jean!

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III. — Témoignage de Jésus sur Jean et celui du peuple sur Jésus-Christ. Le témoignage de Jésus-Christ sur Jean Nous avons vu Jésus renier le témoignage de Jean, dans le quatrième Évangile. C’est que, conformément aux doctrines de Cérinthe, dans cet Évangile, Jésus-Christ, quand le scribe qui a refait Cérinthe ne réussit pas ou réussit mal son camouflage, c’est le Verbe, qui n’a pas besoin d’autre témoignage que le sien et celui du Père, de l’Abba, de Dieu (Iahveh). Il est Bar-Abbas. Dans les Synoptisés, que les scribes ont composé à leur gré, les mains libres et le cerveau prêt à toute invention, on a pu corser la distinction entre Jean et Jésus-Christ au moyen de scènes imaginaires, suivant le simple procédé narratif, sans documents à l’appui. Et c’est ainsi que Jésus-Christ peut parler de l’homme du premier siècle, dont il est le demi-revenant, au troisième, le ressuscité, dira Hérode, au troisième aussi, par la plume des scribes, qui font revivre tout le monde. Ce témoignage, Jésus-Christ le produit par deux fois, ou, si l’on veut, en deux occasions. Le témoin est unique, mais l’occasion est double. C’est presque la preuve deutéronomique. La première occasion s’offre à lui, à la suite de l’ambassade à Jésus-Christ des disciples de Jean qui est en prison, et dont j’ai montré l’inanité mensongère. Il n’y a que le Selon-Luc (VII, 24-28) et le Selon-Matthieu (XII, 715) qui donnent le morceau. Le voici: Quand les messagers de Jean furent partis, Jésus se mit à parler à la foule au sujet de Jean, et dit: Qu’êtes-vous allés voir au désert? Un roseau agité par le vent? Mais encore! Qu’êtes-vous allés voir? Un homme vêtu d’habits somptueux? Voici, ceux qui portent des vêtements magnifiques et vivent dans les délices sont dans les Palais des rois[1]. Mais enfin! Qu’êtes-vous allés voir? Un prophète? Oui, vous dis-je, et plus qu’un prophète. C’est celui dont il est écrit: Voici,

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j’envoie mon messager devant ta face qui préparera ton chemin devant toi[2]. Je vous le dis, entre ceux qui sont nés des femmes, il n’y a pas eu de plus grand prophète que Jean. Or, dans l’ambassade des Juifs à Jean[3], il est certain que le Christ est le Prophète, et nul autre. Jean, qui a abdiqué par la plume des scribes, déclare n’être ni le Christ, ni le Prophète, contre la vérité historique. Mais le témoignage de Jésus sur Jean nous y ramène. Jésus-Christ, ici, c’est le Dieu Jésus qui se souvient que Valentin, Cérinthe lui ont donné comme corps terrestre le Iôannès-Jean, le Christ crucifié par Ponce-Pilate. C’est pourquoi il proclame de Jean qu’il est un prophète, plus qu’un prophète, le plus grand prophète, entre ceux qui sont nés des femmes. Si c’était le Jésus-Christ évangélique qui parlait ici, puisqu’il est incontestablement né d’une femme, la Vierge Marie, — et l’apôtre Paul confirme, (Gal., IV, 4 :Lorsque arriva le plérôme ou la fin c’est-à-dire à l’heure du Messie, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme, né sous la Loi...), — il faudrait admettre que Jean est plus grand que lui, de son propre aveu. Plus grand plus qu’Esaïe. Plus grand que Jérémie, plus grand que le Christ! Non. S’il est le plus grand prophète né de la femme, c’est qu’il est le Christ, dont la Prophétie, — l’Apocalypse, — devait être la réalisation de l’Espérance juive prédite par tous les anciens prophètes. Et le Jésus qui parle ici, ce n’est pas JésusChrist, né de la femme, c’est un Jésus qui n’est pas né de la femme, — sans quoi il s’exprimerait autrement, — c’est un Jésus qui veut, au contraire, bien marquer l’opposition qu’il y a entre lui, qui n’est pas né de la femme, et le Prophète qui, lui, est né de la femme. C’est l’Aeôn de Cérinthe, le Verbe ou Logos, le dieuJésus, et qui tient à ce qu’on ne le confonde pas avec son double hylique, le Iôannès, le Christ humain, historique, crucifié par Ponce-Pilate et fils de Marie[4]. Impossible d’échapper à la conclusion: Iôannès fut le Christ, le prophète de l’Apocalypse, d’après Jésus lui-même.

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Cette vérité, elle ressort si claire du Selon-Luc, que l’Église a voulu la voiler, par des tripatouillages dans les manuscrits originaux. Cette phrase: Entre ceux qui sont nés des femmes, il n’y a pas en de plus grand Prophète que Jean, — on n’ajoute même pas Baptiste, — elle ne se trouve telle quelle, avec le mot prophète, que dans certains anciens manuscrits: notamment dans le Codex Borgianus I, texte alexandrin, donné comme du Ve siècle[5]. Les manuscrits Vaticanus et Sinaïticus, qu’on dit du IVe siècle, — une plaisanterie des savants[6], — ont fait sauter le mot Prophète qui attirait trop l’attention. Jean n’y est plus que le plus grand entre ceux qui sont nés de la femme. Le plus grand quoi? Le plus grand des hommes? Bien, Et les Prophètes font partie de l’humanité. Tout de même, l’intention d’escamoter le prophète est certaine, et afin de le mieux escamoter, on va vous le comparer, par une espèce de coq-à-l’âne ou de quiproquo, au plus petit de ceux, — sans qualité ni profession, — qui sont dans le royaume de Dieu. Entre ceux qui sont nés de la femme, aucun n’est plus grand que Jean; mais le plus petit — quelconque individu — dans le royaume de Dieu est plus grand que lui. Plus de Christ, plus de Prophète: un Jean, né de la femme, amorphe, anodin, falot, plus petit que le plus petit n’importe qui dans le royaume de Dieu. Le Selon-Matthieu, que les exégètes et érudits prétendent antérieur au Selon-Luc, sans preuve sérieuse, reproduit (XI, 715), dans un morceau parallèle, synoptique, synoptisé, le récit du Selon-Luc. Il supprime le trait: ceux qui vivent dans les délices. Jean y est dit Jean-Baptiste. Il y est prophète, plus que prophète. Mais aucun manuscrit du Selon-Matthieu ne dit plus qu’il est le plus grand prophète né de la femme. » Il corrige le Selon-Luc, ecclésiastiquement, pour éteindre le lumignon historique qui brillait toujours sous le boisseau où Jésus-Christ ne l’éteignait pas encore dans le Selon-Luc[7].

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Autre témoignage de Jésus: Élie et Jean Il se lit, — et c’est la deuxième occasion qui s’offre pour le redoubler, dans le Selon-Matthieu, (XVII, 10-13)et le SelonMarc (IX, 11-12) seulement, à la suite de la scène de la Transfiguration. Le Selon-Luc qui narre la Transfiguration (XVII, 28-36), et qui serait plus récent que les autres synoptisé, d’après l’Église, n’a pas ce témoignage. Voici le Selon-Matthieu: Ses disciples interrogèrent Jésus, disant: — Pourquoi les scribes disent-ils qu’Élie doit venir premièrement (avant toi)? Et lui, répondant, dit: — Élie viendra et rétablira toutes choses. Mais, je vous le dis, Élie est déjà venu, et, ils ne l’ont pas reconnu; mais ils ont fait contre lui tout ce qu’ils ont voulu. De même aussi le Fils de l’homme doit souffrir par eux. Ils comprirent alors qu’il leur parlait de Jean-Baptiste. Ce texte du Selon-Matthieu nous apprend d’abord que Jésus assimile Élie à Jean, bien que le quatrième Évangile, attribué à Jean cependant par l’Eglise fasse déclarer à Jean lui-même aux Juifs de Jérusalemqu’il n’est point Élie. Voir Selon-Jean (I, 21). Mais le Jésus du Selon-Matthieu a une intention. Il distingue parfaitement, aux II-IIIe siècles, le Iôannès-Christ, crucifié par Ponce-Pilate, Prophète de l’Apocalypse, qui devait rétablir toutes choses (autrement dit, restaurer le royaume d’Israël), du dieuJésus qu’il est lui-même. Ce Iôannès-Christ, il est déjà venu (sous Tibère); les Juifs du Temple ne l’ont pas reconnu. Il a été crucifié. Voilà qui est clair. Le texte du Selon-Matthieu ne devait pas, ne pouvait pas dire autre chose. Mais on l’a touché. On a voulu le rendre incompréhensible. Élie viendra et rétablira toutes choses. Ce futur est en contradiction avec l’affirmation catégorique: Je vous le dis, Elie est déjà venu. Et, — toujours le change sur le Précurseur, — voici que Jésus, comme Fils de l’homme, se met dans la peau du Christ, et déclarequ’il doit souffrir aussi par eux. Qu’on relise ce morceau. Il donne, au futur, au présent et au passé l’unique aventure du Christ, sous les traits d’Élie-Jean, du Christ et de Jésus-Christ. Quoi d’étonnant? Le dieu-Jésus, venu

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du sein du Père, n’est-il pas, comme lui, Celui qui fut, est et sera? Pour lui, comme pour le Père, il n’y a pas de temps. Le symbolisme mythique du Selon-Matthieu est complexe. Il semblerait mieux à sa place dans le Selon-Luc, dont c’est la manière ordinaire. Peut-être le morceau provient-il du SelonLuc qui ne l’a plus. Et je le crois. Mais voici le Selon-Marc. Il va projeter en pleine clarté lumineuse cette vérité que Élie-Jean est le Christ et que Jésus, c’est le dieu qu’on a incarné en lui. On croirait lire un extrait de la Pistis-Sophia de Valentin, où l’on aurait coupé quelques propositions intermédiaires. J’en rétablirai les idées explicatives entre crochets. Jésus, avec Pierre, Jacques et Jean, descend de la montagne de la Transfiguration. Il leur défend de dire ce qu’ils ont vu, jusqu’à ce que le Fils de l’Homme soit ressuscité des morts. Les disciples retiennent cette parole, se demandant ce que c’est que ressusciter des morts. Ils sont Juifs. Ils ne connaissent que le Schéol Bien. Tout ceci crée l’atmosphère indispensable pour comprendre ce qui va suivre, qui serait incohérent et ne prend un sens que si on y insère des idées de liaison, que je place entre crochets. Les disciples l’interrogèrent, disant: — Pourquoi les Scribes, disent-ils, qu’il faut qu’Élie vienne premièrement? Jésus leur répondit: — Il est vrai qu’Élie devait venir premièrement et rétablir toutes choses. En me voyant, moi, Dieu Jésus, qui me présente comme Christ et n’ai rien souffert, qui me glisse en esprit dans la peau d’Élie, et Élie, c’est Jean, n’est-ce pas? Vous vous demandez comment donc est-il écrit au sujet du Fils de l’homme, [que je prétends être sans avoir souffert] qu’il doit souffrir beaucoup et être méprisé? Or, je vous dis qu’Élie est déjà venu, — c’est ce Jean qui devait venir, l’ai-je assez répété, ô race incrédule, et jusqu’à quand te supporterai-je? — et à cet ÉlieJean, ils ont fait tout ce qu’ils ont voulu, selon qu’il a été écrit de lui. Si le Scribe allait jusqu’au bout de sa pensée, il ajouterait: Et ce qui a été écrit de lui par Tacite (coupé), par Flavius

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Josèphe (coupé), par Juste de Tibériade (détruit), par Apulée, Lucien de Samosate (sophistiqués), et par tant d’autres, vous le connaissez: Fils de Juda le Gaulonite, il s’est posé en Messie, Prophète de l’Apocalypse, contre les Hérodes et contre Rome, qui l’ont crucifié comme émeutier rebelle, prétendu Roi des Juifs, soulevant le peuple contre l’État. Moi, Jésus, dans sa peau, au IIIe siècle, je ne suis que son revenant, sa deuxième édition, expurgée, revue, contrefaite. Vox populi, vox dei Et voici la vérité encore proclamée par le peuple. Si, par impossible, il vous reste quelque doute sur l’identité du Christ et du Iôannès, rapprochez de ces témoignages de Jésus sur Jean, l’identifiant à Élie, Jérémie, etc., une scène antérieure, où les disciples de Jésus, à leur tour, identifient leur maître, d’après la commune renommée, à Jean, à Élie, à Jérémie, etc. Les trois Synoptisés, cette fois, font bloc sans défaillance. Par ainsi, Jean et Jésus coïncident, ils se superposent, ils communient, ils ne font qu’un sous les espèces de Jean, de Christ, de Jésus, de JésusChrist et du Fils de l’homme. Il faut savoir lire les Évangiles. D’abord Matthieu (XVI, 13-16): Jésus interrogea ses disciples, disant -Qui disent les hommes qu’est le Fils de l’homme? Ils lui répondirent: Les uns disent Jean-Baptiste; les autres, Élie ; d’autres Jérémie ou l’un des prophètes. Il leur dit: Mais vous, qui dites-vous que je suis? Simon Pierre répondant, lui dit: Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. Mon dieu! oui Jésus, Christ dans la peau du Iôannès, est, le fils, unique même, de Dieu. Tout le monde, les uns et les autres, soutiennent que le Christ, c’est Jean, en chair et en sang. Si Jésus est le Christ, comme dit Pierre, l’évangéliste va vous dire par la bouche même de Jésus que ce n’est ni la chair ni le sang qui lui ont fait cette révélation, mais le Père de Jésus, qui est dans le ciel (Matt., XVI, 17). » Autrement dit: Jean fut le Christ, le Crucifié de Ponce-Pilate. Si Cérinthe et Valentin ont fait descendre dans son corps le Dieu ou Verbe ou Aéôn Jésus, que d’autres ont fini

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par incarner dans Jean, ce mystère ne peut se révéler et se faire comprendre qu’à ceux qui n’ont pas égard à la chair et au sang, — c’est-à-dire à ceux qui sont familiers avec le Pneumatique. Le morceau n’est qu’une application, qu’une explication des fables cérinthiennes et gnostiques. Ensuite Marc (VIII, 27-28): — Il demanda à ses disciples: Qui disent les hommes que je suis? Ils répondirent: les uns disent Jean-Baptiste; d’autres, Élie; d’autres, l’un des prophètes. Et il leur dit: Et vous, qui dites-vous que je suis? Pierre lui répondit: Tu es le Christ. Et il leur défendit sévèrement de dire cela de lui à quiconque[8]. Enfin Luc (XI, 18-19): — Il leur demanda: Qui dit-on, parmi le peuple, que je suis? Ils répondirent: Les uns disent JeanBaptiste; d’autres, Élie; d’autres, l’un des anciens prophètes ressuscité. Et vous, leur dit-il, qui dites-vous que je suis? Pierre répondit — Tu es le Christ de Dieu. Il leur défendit sévèrement de le dire à quiconque[9]. Voyons! Que signifient ces scènes? Quelle est leur portée? Et que faut-il conclure de leur confrontation? Eh! quoi! Il y aurait eu en Judée, à la même époque, deux individus, l’un Jésus-Christ, l’autre Jean, du même âge, tous deux baptisant, prêchant la repentance, la venue imminente du royaume de Dieu, dont l’un, Jean, dit: Je ne suis pas le Christ, mais dont tout le monde proclame qu’il l’est; dont l’autre JésusChrist, défend qu’on dise qu’il est le Christ, dont on proclame qu’il est Jean, Jean ressuscité, quand on a escamoté Jean par la fraude de la décapitation; qui dit de Jean qu’il est Élie, celui qui devait venir ; dont on dit, dont ses disciples disent, que tout le monde proclame qu’on le prend pour Élie, pour Jean; bref, qu’il s’agisse de l’un ou de l’autre, tout le monde affirme qu’ils sont Élie, Jean, le Christ, Jésus-Christ ou Jésus, le Fils de l’Homme, Esaïe, Jérémie ou quelque prophète; on les identifie comme deux quantités qui égales à une troisième sont égales entre elles; tous deux ont souffert pour la même cause, par les mêmes gens, les

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Hérodiens. Et si Jean a été frauduleusement décapité, — je le prouverai dans un prochain chapitre, — quand Jésus, lui, parle de la passion de Jean, il ignore, et pourquoi ignore-t-il ce supplice! Ils lui ont fait, dit-il, tout ce qu’ils ont voulu. Ainsi ne se compromet-il pas. Tout ce qu’ils ont voulu? Prison, fouet, et décapitation, et crucifixion? Il ne précise pas. On peut soutenir tout ce qu’on veut. Quand le Scribe écrit, la décapitation n’est pas encore dans l’Évangile. Je vous dis, en vérité, je vous répète, et à satiété, que ces deux individus proviennent du seul et unique Christ historique, fils de Juda le Gaulonite, né à Gamala, Prophète de l’Apocalypse et mis en croix, par Ponce-Pilate. Si le Christ et Jean étaient deux personnages distincts, si la vérité historique était qu’ils le sont, croit-on vraiment que les scribes évangéliques éprouveraient le besoin, continuellement, de poser sans cesse la question si Jean est le Christ ou non? Et si le Christ, voire Jésus et Jésus-Christ, est Jean-Iôannès ou non? Quand on est sûr d’un fait, on ne s’amuse pas à en parler comme s’il était, douteux, surtout quand on le veut faire prendre comme arrivé et vrai. Il faut, avoir été obligé de jeter le doute pour noyer la vérité qui gênait. Pourquoi, chez les évangélistes, cette obsession sur Jean à qui l’on demande s’il est le Christ, que l’on dit être le Christ, qu’Hérode ressuscite comme Christ? Pourquoi dans les deux scènes du témoignage de Jésus sur Jean et des disciples de Jésus sur le Christ, Jean et Jésus-Christ passent-ils tous deux pour Élie, pour Jean, pour les mêmes prophètes? Ne voit-on pas que les Scribe dans ces deux scènes en réplique, jouent avec le même, personnage sous le nom de Jean et de Jésus, comme ils joueront des deux Nativités, vous le verrez, ayant l’air de se renvoyer une même balle d’une raquette à l’autre? Pour nous, Goïm, occidentaux, nous avons pu être trompés par ce genre d’exercice parabolique, et croire à deux individus distincts: le Christ et Jean. Mais il ne faut jamais oublier que le christianisme est d’origine essentiellement

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judaïque; que les écritures chrétiennes sont des œuvres de Juifs dissidents, que toutes les affabulations sur le Christ sont le résultat des controverses entre Juifs, les uns tenant pour la vérité historique, les autres pour les inventions cérinthiennes et valentiennes, d’autres mêlant l’histoire et la fable; que ces controverses ont duré jusqu’au Ve siècle; que, lorsque les Juifs christianisants ont dû se séparer des Juifs de l’ancienne Alliance, et l’Ekklésia rompre avec la synagogue, les controverses ont nécessairement abouti à des compromis entre les thèses et les doctrines, entre l’histoire et la légende[10]. Pour piper et duper les Goïm, les incirconcis, les nations, il fallait bien, à moins de faire naufrager l’entreprise, du Christ historique, crucifié par Ponce-Pilate, Prophète de l’Apocalypse sous le nom de Jean, inacceptable comme Dieu, ajouter un élément divin, quoique imaginaire, par l’incarnation du Verbe, de Jésus, inventé au IIe siècle par les Juifs cérinthiens et gnostiques, pour aboutir au composé Jésus-Christ. C’est la concession qu’ont faite aux auteurs et aux partisans de la légende ceux qui tenaient pour la vérité historique. Quant à ces derniers, la concession que leur ont faite les partisans de la légende, elle a consisté précisément dans l’admission de toutes ces scènes où, sous l’apparence de deux êtres distincts, et avec des noms divers, le Christ, Jean, Jésus, Jésus-Christ, le Fils de l’Homme, ne sont en réalité qu’un unique personnage. Aucun Juif christianisant, aux origines, n’a pu se tromper sur ce dosage astucieux de la vérité et de la fraude, qui a mis d’accord, vers le cinquième siècle, dans un compromis dont les Évangiles sont le procès-verbal de constat, — rien d’autre, — les clans adverses des Juifs christianisants, après trois siècles d’âpres et sanglantes disputes sur leurs conceptions du Messie. La paix s’est faite entre eux, — une maison divisée contre elle-même, dit Jésus-Christ, ne saurait subsister, — en raison même du but poursuivi: la domination du monde, qu’ils n’auraient pu atteindre en continuant leurs querelles de mots sur des abstractions métaphysiques. Les

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Évangiles, le Nouveau Testament avec l’Apocalypse, offraient aux initiés Juifs christianisants, assez de vérité historique, bien que voilée sous des Thargoums, paraboles, épisodes, miracles, pour donner satisfaction à ceux qu’avaient d’abord épouvantés les mystificateurs sur le dieu Jésus incarné. Dans le Christ, appelé Jésus ou Jésus-Christ, ils reconnaissaient leur Iôannès, leur Jean, Prophète de l’Apocalypse, tout camouflé qu’il soit. Mais le camouflage ne pouvait tromper que les Goïm, les Occidentaux, Hellènes, Latins, tous aryens et non sémites. L’intérêt de la spéculation, d’excellent rapport, sur Jésus-Christ, exigeait ce camouflage, et qu’on le donnât comme, la vivante vérité. Le succès a dépassé les espérances d’Israël. Car les contradictions, les invraisemblances, les incohérences, les inconciliables prétentions qui résultent de ce concert frauduleux, les Goïm qui, après les Juifs des origines, ont hérité de la spéculation, héritiers de la Promesse, comme ils disent, n’ont voulu ni les voir, ou, s’ils les ont vues, n’ont pas voulu en faire état ni les dénoncer, passant à l’article mystère, — nous dirons ait compte profits et pertes, — ce qui est impossible, hors nature, contre raison, et qui n’est que mystification, œuvre littéraire d’imagination, essayant de fondre dans le composé Jésus-Christ, au IIIe siècle, le Messie Juif du Ie Siècle l’homme de chair crucifié de Ponce-Pilate, avec le dieu-Jésus, le Verbe ou Logos inventé par Cérinthe et Valentin au IIe siècle. Mais tous les mystères, incohérences, invraisemblances, contradictions, impossibilités, faits hors nature ou contre raison, s’expliquent le plus simplement du monde, quand on a percé à jour la mystification, quand on a compris et l’on sait comment et de quoi Jésus-Christ a été composé. Aucun mystère, vraiment.

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[1] Tels les Hérodes. Le Messie n’a pas encore détrôné les Hérodes, au temps de Tibère, où Jésus est censé parler; Il ne les détrônera pas. Mais quel regret se lamente dans ces phrases écrites plus de deux siècles après la faillite au Golgotha de l’Espérance d’Israël! [2] Reproduit de Malachie, III, 1: Voici, je vais envoyer mon ange, etc. Toujours le change sur le Précurseur. Il préparera le chemin devant moi. C’est Dieu qui parle. Dieu envoie son ange pour préparer le chemin devant lui, Dieu. Les scribes évangéliques ont fraudé Malachie pour lui faire dire que Dieu envoie son messager, non devant luimême, mais devant Jésus-Christ. Je viderai l’incident à fond, au chapitre V surles Nativités à propos du cantique de Zacharie sur Jean. On y saisira sur le vif les procédés des faussaires, une fois de plus. [3] Évangile Selon-Jean, I, 19-20. Voir ce détail au § La carrière de Jean, ci-dessus. [4] La phrase que j’ai citée de l’Epître aux Galates que les exégètes traduisent par: Lorsque les temps ont été accomplis, je l’ai traduite; Lorsque fut arrivé (ou arriva) le plérôme (la fin) du Temps. C’est, en effet, pour le dernier millénaire de la durée du temps imparti à la terre, ait monde issu de l’œuvre des six jours que le Christ devait apparaître, conformément au thème des Destinées du monde. Les faussaires qui ont fabriqué la Lettre aux Galates, mise sous le nom d’un apôtre Paul imaginaire, pour inventer Jésus-Christ et mettre fin à la gnose, aux affabulations des Cérinthe et Gnostiques, sont obligés, s’adressant aux Juifs de Galatie, de respecter ce thème millénariste de l’Apocalypse. C’est le carcan qui les rive à la vérité historique, et dont mourra la fraude jésu-christienne. [5] Fragment du Nouveau Testament, qui ne contient que 177 versets du Luc et du Jean. Georgi a publié en 1789 le fragment du Jean, Alford en 1859 le fragment du Luc. Tischendorf en 1870, le tout. [6] Voir à ce sujet, au chap. IV, la Décapitation, la note sous le § la Danseuse. [7] On n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais on la met sur un support, et elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. Que votre lumière luise ainsi devant les hommes! a dit Jésus-Christ (Matt., V. 15-16), Et aussi: il n’y a rien de secret qui ne doive être manifesté, ni rien de caché qui ne doive être mis en évidence. (Marc, IV, 21-22 et Luc, VIII, 16-I7). Hélas! Comme il y a loin du précepte à la pratique! Les scribes évangéliques sont comme les Pharisiens et Saducéens que maudit le Christ qui disent et ne font pas. [8] Évidemment. On les traiterait de menteurs, le Christ historique étant Jean, fils de Juda le Gaulonite. Ici, l’on n’appelle plus l’attention surla chair et le sang. Dans Marc, tu es le Christ, est d’ailleurs une réponse à la Saint-Paul, amphibologique. [9] Dans Matthieu et Marc, la scène se passe aux confins de la tétrarchie de l’Hérode Philippe, du côté de Césarée. Le Selon-Luc qui répète le Selon-Marc ne situe pas la scène. Elle se passe un jour que Jésus priait en particulier. Où? On ne sait pas. [10] L’histoire contemporaine, avec ses partis politiques ou sociaux, si turbulents, qui empruntent les éternelles méthodes de toutes les factions cherchant, leurs doctrines et leurs dogmes, pour la conquête des pouvoirs, domination et gouvernement, l’histoire contemporaine nous apprend que ces « ecclésia » nouvelles, à prétentions nationales ou hors frontières (universelles ou catholiques), tiennent des congrès ou

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des conciles, où s’opposent et se heurtent, avec des violences hostiles, haineuses, excommunications, des tendances très différentes, presque ennemies, qui dénoncent combien les apparences d’unification sont trompeuses. Les discussions sur les tendances et les tactiques adverses offrent une telle certitude d’incohérence n’elles menacent à chaque fois de se terminer par des scissions dans le parti ou sa dislocation. Linge sale en famille, seulement. Car la règle du jeu veut que, pour ne pas faire échouer l’entreprise, les associés, dans leur désunion, cherchent un terrain d’entente et finissent par l’embrassade générale constatée dans un procès-verbal de conciliation aux formules pompeuses, aussi vides de précisions que des tambours battus, et amenuisées avec astuce, donnant satisfaction à tout le monde. Les pontifes malins excellent dans l’art de rédiger ces canons de conciles. Et la foule des goïms, et des gogoïms, à qui on les destine, bée et bée de satisfaction, assurée, ayant la foi, qu’on a enfin éclairé, par un évangile, sa religion. — Jusques à quand, mon Dieu? Jusques à quand?

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IV. — Les Alibis. Quels sont-ils? Que valent-ils? Quand un individu est accusé d’un méfait, coupable ou non, son premier moyen de défense est d’invoquer un alibi. A l’appui de cet alibi, il fournit des témoignages ou des preuves matérielles. Mais il ne suffit pas de sa parole pour que l’on fasse confiance à l’alibi et qu’on déclare l’accusé innocent. L’instruction a le droit et le devoir d’examiner les circonstances de l’alibi, les témoignages, les faits matériels, de les discuter, et de conclure. J’ai affirmé, au cours de l’Énigme de Jésus-Christ, et j’ai fait état, quand il m’a été utile, de cette affirmation, comme étant la vérité historique, que Iôannès, Jean-Baptiste, a été le Christ crucifié par Ponce-Pilate, et que Jésus-Christ, c’est son corps, dans lequel, au IIIe siècle, on a incarné, littérairement, l’Aeôn de Cérinthe, le dieu Jésus de Valentin, le Logos ou Verbe de Dieu, imaginé dans les écrits juifs du IIe siècle, en son milieu environ. Je pense que cette vérité, par tout ce qui précède, commence à apparaître comme certaine. Allons plus avant. Qu’est-ce que je trouve, en face de moi, de contraire à mon affirmation? Des alibis. Alibis de temps, de lieu et de fait, sur les personnes, et par témoignages. Alibis de temps et de fait: le Précurseur, la mort de Jean par décapitation; Alibis de lieu: Jean et Jésus, bien que baptisant tous deux au Jourdain et s’y confondant, sont l’un ici, l’autre là, Jésus libre, Jean, tout à coup en prison; Alibis sur les personnes: Jean, fils de Zacharie et d’Elisabeth; Jésus, fils de Dieu ou de Joseph et de Marie; Jean, mort décapité Jésus, mort crucifié; Jean baptisant Jésus; Alibis par témoignages: ceux de Jean sur Jésus, ceux de Jésus sur Jean; ceux de saint Paul, à l’occasion de l’exploitation du baptême de Jean par Apollos; J’ai fait justice, je crois, dans ce chapitre: Jean a-t-il été le Christ? des alibis de temps sur le Précurseur, des alibis résultant

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des témoignages. Comme ils n’ont comme base que les narrations qui en sont faites, ils ne sont contrôlables que par la discussion. Et la discussion prouve qu’ils sont invraisemblables, controuvés, invention pure. Ce sont de faux alibis, des mensonges[1]. Mais les alibis qui restent? Notamment l’histoire d’Apollos, le Baptême de Jésus, la Décapitation, la Nativité de Jean? Ce sont de gros morceaux. Si ces alibis sont vrais, si l’on ne peut pas prouver qu’ils sont des impostures? Que conclure? Eh bien! je l’accorde; s’ils sont vrais, s’il n’y a pas supercherie, je passe condamnation et il en résultera que Jean-Baptiste et JésusChrist sont deux personnages distincts, que les Évangiles ont raison et que l’Eglise est au-dessus de tout soupçon, même sur le reste. Je suis large. Mais si je démontre que tous les récits qui constituent ces alibis sont des fraudes, comme j’ai démontré l’invraisemblance des alibis précédents, au cours de ce chapitre? Qu’est-ce que vous répondrez, à votre tour? Il faut être logique, sincère, loyal, de bonne foi. Vous répondrez ce qu’il vous plaira et comme il vous plaira. Je n’ai pas le désir de vous faire déshériter par une vieille tante dévote qui tient à ce que vous ne doutiez pas des vérités ecclésiastiques. Une succession, ça compte, — autant que le salut éternel! Pour moi, avec la tranquillité sereine d’un chirurgien dont le scalpel ouvre un abcès purulent, avec la conscience d’un historien et d’un critique qui ne pense qu’à trouver la vérité sur un problème qui touche, par plus d’un côté, à la destinée humaine, donc à ma propre destinée, je vais étudier de près les alibis que l’Eglise m’oppose encore. J’entends démontrer qu’ils sont frauduleux et même, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je vous donnerai les dates des fraudes. Le plus ancien morceau fabriqué ou arrangé pour faire de JeanBaptiste un personnage distinct de Jésus-Christ est l’histoire du Juif Apollos d’Alexandrie, qui se trouve dans les Actes des

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Apôtres avec des parallèles dans la Première épître aux Corinthiens. Il est du début du IIIe siècle, du temps où l’on met au point Jésus-Christ et où l’on compose les Lettres de Paul. Jean, dont le baptême est exploité par des malins, — des marchands de Christ, — Christeniporoï, a dit Justin très justement, y fait plus figure de Christ que de Précurseur. Il n’est pas encore JeanBaptiste. Mais on le lie mal à Jésus-Christ. Je commencerai par le Juif Apollos. C’est la fraude initiale, en cette matière. Suivent tous les épisodes relatifs à la Prédication de JeanBaptiste, annonçant Jésus-Christ, les témoignages épars ou insérés dans des récits d’ambassades, les discussions sur le jeûne et la purification. Le tout a été composé au cours du IIIe siècle, au plus tôt. J’en ai fait justice je n’y reviendrai pas. Le baptême de Jésus par Jean au Jourdain n’est venu qu’après, et il est concomitant, à peu d’années près, avec la décapitation de Jean-Baptiste qui marque le début du IVe siècle, aux environs de la mort de Constantin et l’ayant de peu précédée ou suivie. Il ne semble pas qu’Eusèbe l’ait connue, puisqu’il n’en parle pas dans son Histoire ecclésiastique. A la fin du IVe siècle, peut-être au début du Ve, la carrière de Jean, à qui l’on a fait vivre certains événements, que l’on a tué par décapitation, s’achève par la confection de sa Nativité. Tout est construit à rebours dans sa légende. C’est en effet à quoi l’on s’expose dans les entreprises frauduleuses[2]. Donc quatre chapitres encore, relatifs à Jean-Baptiste. Ie) Sur le Juif Apollos; IIe) Sur le baptême de Jésus par Jean; IIIe) Sur la décapitation de Jean; IVe) Sur les Nativités de Jean-Baptiste et Jésus. Un cinquième et dernier chapitre est destiné à démontrer que Jean, disciple bienaimé et apôtre, est aussi le même personnage historique que le Christ, et Jean-Baptiste. Ces études aboutiront à la conclusion que j’ai donnée dans l’Énigme de Jésus-Christ, que je répète qu’il ne faut pas se lasser

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de répéter, car elle est le fondement vrai de toute l’histoire, de toute la mythologie du christianisme, à savoir: Que Jésus-Christ est une fiction, composée: 1°) Du Christ crucifié, au premier siècle, par Ponce-Pilate, dont le nom de circoncision a tôt disparu, que l’on a d’abord présenté comme se survivant au Ie siècle, sous son surnom d’Apocalypse, Iôannès = Jean, avant d’en être réduit au miracle de la résurrection, quand il fallut avouer qu’il était mort, et plus que centenaire ; 2°) Du Verbe ou Logos, dit Dieu Jésus, inventé au le siècle par Cérinthe, Valentin et les Gnostiques, pur Esprit, à qui ils donnent le Christ, le Iôannès comme support matériel, charnel, hylique, et qu’au IIIe siècle, d’autres scribes juifs incarneront définitivement dans le Iôannès-Jean, par un simple jeu de littérature qui ne s’est pas achevé sans laisser des marques, coutures grossières, bâillements, accrocs, reprises, trous, et autres malfaçons. La vieille outre; la pièce neuve C’est ce qu’exprime admirablement Jésus-Christ lui-même quand le scribe lui fait dire: Personne ne met une pièce de drap neuf à un vieux vêtement, car la pièce (neuve) emporte une partie du vêtement, et la déchirure en devient pire. On ne met pas non plus du vin nouveau dans de vieilles outres ; autrement les outres se rompent, le vin se répand, et les outres sont perdues ; mais on met le vin nouveau dans des outres neuves, et les deux se conservent (Matt., IX, 16-17; Marc, II, 21-22; Luc, V, 36-39). De même, coudre le vieux Iôannès = Jean crucifié sous Ponce-Pilate, au Dieu-Jésus, éternellement jeune, c’est là une œuvre impossible où la pièce neuve ne peut s’accorder avec le vêtement vieux. Faut-il que les exégètes soient aveugles, pour n’avoir ni remarqué, ni compris cette suggestive parabole, qui ne peut s’interpréter que par l’identité du Christ et de Jean. Reprenons les textes.

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L’explication de Jésus sur les vêtements vieux et neufs, sur les outres neuves et vieilles, est donnée comme une réponse de lui à des disciples de Jean, qui viennent l’interroger, lui, Jésus, sur le jeûne. Les disciples de Jean jeûnent. Ceux de Jésus ne jeûnent pas. Pourquoi? Dans la réponse de Jésus, il y a une première partie qui s’explique, après la question, et qui est gentiment naturelle, très cohérente. Il se compare à un époux dont les amis doivent se réjouir, ne pas jeûner, tandis qu’ils sont avec lui, et parce qu’un jour il leur sera ôté. Puis, vient la suite, une deuxième partie sur les pièces neuves aux vieux vêtements, sur le vin nouveau et les vieilles outres, qui n’a qu’un rapport bien lointain avec la question du jeûne. C’est si vrai que le Selon-Luc après la première partie de la réponse de Jésus sur l’époux, coupe court, et transforme la deuxième partie en une similitude à part, qu’il termine ainsi: Et il n’y a aucun homme qui, après avoir bu du vin vieux en désire du nouveau; car il dit c’est le vieux qui est le bon. Oui. C’est le vieux Iôannès-Jean qui est le Christ, le vrai. Que, celui qui a des oreilles entende! Et on entend, on comprend encore mieux, quand on rapproche cette discussion sur le jeûne dans les trois Synoptisés de la discussion sur la purification dans le quatrième évangile (III, 25-36). Le thème de Jésus, sur le jeûne, et pour excuser ses disciples de ne pas jeûner, c’est qu’il est l’Époux, qui disparaîtra bientôt et dont les amis ne doivent pas jeûner, mais se réjouir, tant qu’il est avec eux. La réponse de Jean, véritable réplique, dans le sens pictural, et malgré des précautions oratoires pour qu’on ne le confonde pas avec le Christ, emprunte le même thème: Celui qui a l’Épouse est l’époux, et l’ami de l’époux, qui se tient près de lui et qui écoute, est ravi de joie en entendant la voix de l’époux. Les deux scènes proviennent d’un même dispositif original, — celui de Cérinthe, — passé dans le Selon-Jean, à peine modifié pour distinguer deux personnages de chair en Jean et Jésus. Mais la fin du morceau est du Cérinthe tout pur, où Jean lui-même distingue

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très clairement ce qu’il fut, — le Christ terrestre, — et ce qu’on a incarné en lui, — le Jésus Céleste: Celui qui vient d’en haut est au-dessus de tous (de dieu Jésus); celui qui vient de la terre est de la terre et parle de la terre (Christ-Iôannès); celui qui vient du ciel est au-dessus de tous (Jésus, Verbe, Aeôn)[3], etc. Lucien de Samosate Quand on étudie les œuvres des auteurs non chrétiens qui, contemporains des origines du christianisme, en ont parlé, — oh! si peu! — ainsi que du Christ, — oh! si vaguement! — on constate qu’aucun ne connaît ni les Évangiles, j’entends du moins les Synoptisés, ni la prétendue doctrine qu’ils exposent. Inconnus d’eux, les Actes des Apôtres, les Lettres de Paul et autres apôtres. Mais ils connaissent l’Apocalypse, dont l’Âne d’or d’Apulée n’est qu’une parodie. Nous reviendrons, en étudiant l’Apocalypse, sur l’Âne d’or d’Apulée. C’est l’Apocalypse qui a fait dire à Tacite, vers la fin du premier siècle, parlant des Juifs: Genus odiosum humani, race haïsseuse de ce qui est humain. Le Jésus-Christ, dieu d’amour, l’Évangile d’amour, il les ignore. Les commentaires de Papias sur l’Apocalypse — Prophétie du Rabbi, ont suivi l’Apocalypse, au début du IIe siècle, et antérieurement à l’an 135, où Hadrien détruit la nation juive. Après 135, elles sont inexplicables. Aucun intérêt à les composer. C’est l’Évangile de Cérinthe, après 135, c’est Pistis-Sophia de Valentin qui prennent place normalement, chronologiquement dans l’histoire des écritures authentiques, après l’Apocalypse et les Commentaires de Papias. L’Église, dans Eusèbe, par une histoire bouffonne de bains, essaie de représenter Cérinthe comme un contemporain de Jean, qu’elle fait vivre, dans ce dessein, jusque sous Domitien et Trajan. Non. L’Évangile de Cérinthe, devenu le Selon-Jean, est postérieur à la ruine de l’Espérance d’Israël par les armes, donc à 135. Les Pères de l’Église, — voir le Nouveau Larousse illustré, direction Claude

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Augé, —se sont plu à représenter Cérinthe comme le principal antagoniste de saint Paul. Ce sont des farceurs. Le saint Paul ecclésiastique, inventé tout à la fin du IIe siècle, meurt pneumatiquement à Rome vers 66. Cérinthe aurait attendu de quatre-vingts à cent ans pour le contredire! Aucun écrivain juif n’y aurait songé plus tôt! Et, antagoniste de Paul, il ne se serait pas servi des Évangiles, que Paul ignore totalement, dont la doctrine est si loin de la sienne! Cérinthe aurait contredit Paul, sans se servir des Évangiles, et en inventant son Évangile de Vérité, où le Verbe-Logos descend en esprit dans le corps du Crucifié de Ponce-Pilate! Qui peut le croire? La vérité, c’est qu’après l’Apocalypse, après les Commentaires de Papias, Cérinthe ayant écrit son Évangile, qui transforme en métaphysique mythologique l’espérance millénariste d’Israël, que Valentin réduira à une gnose spirituelle, l’apôtre saint Paul a été inventé par les aigrefins de l’Ekklêsia de Rome, pour être l’antagoniste de Cérinthe, et non pas un siècle après Cérinthe, mais dans les trente à cinquante ans qui ont suivi son Évangile et la Pistis-Sophia de Valentin. Quand florissait Lucien de Samosate, mort en 192, ni JésusChrist, ni les Évangiles synoptisés, ne sont fabriqués. On est en train d’inventer saint Paul, ainsi que ses Épîtres ou Lettres, et les Actes des Apôtres. Mais Lucien de Samosate, qui paraît avoir passablement écrit sur le christianisme de son temps, — on l’a sophistiqué, c’est sûr, car il en a écrit sûrement beaucoup plus long et plus clair qu’on n’en lit dans ses œuvres, — connaît, en plus de l’Apocalypse, l’Évangile de Cérinthe; il connaît, — mort en 192, — les théories gnostiques et Valentin avec Pistis-Sophia ; et il ne connaît rien d’autre; surtout, il ne connaît pas les Évangiles, ni Jésus-Christ. Il sait que Cérinthe et Valentin font descendre le Verbe ou Logos, 1’.AEôn Jésus, dans le corps du Crucifié de Ponce-Pilate. Peutêtre, avant de mourir, a-t-il eu vent des impostures mises sous le nom de l’apôtre Paul. L’incarnation est un travail anonyme, et

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qui a pu commencer, s’amorcer tôt. Sa confection définitive ne s’est pas faite ni achevée, après conception, en un jour. Au moment même où la nouvelle commençait à s’en répandre, Lucien l’a peut-être, sûrement, saisie au vol. Car il a écrit, pour la railler, un dialogue qui ne laisse aucun doute sur l’état du christianisme et des doctrines chrétiennes de son temps. Le dialogue est entre Hercule ou Héraklès et Diogène. Il est difficile de dire si Lucien n’avait pas donné d’autres noms aux interlocuteurs. Mais si, dans ce dialogue, on veut bien substituer à Hercule le Iôannès, tantôt Dieu-Jésus, tantôt Christ ou JésusChrist, on y verra que ce sont tout à la fois les fables cérinthiennes et gnostiques, ainsi que le dogme de l’incarnation, dont on jette les premières bases, que Lucien vise, et rien d’autre. Il prend le christianisme, tel qu’il apparaîtra bientôt, dans l’œuf. Pour la suite, l’éclosion, il l’ignore. Voici ce Dialogue[4]. Diogène. — N’est-ce pas Hercule Iôannès que je vois? Par Hercule, c’est lui-même... C’est Hercule tout entier! Eh! quoi! Il est mort, lui, le fils (bar) de Jupiter (d’Abba)? Dis-moi, beau vainqueur (dans l’Apocalypse), tu es mort? Et moi qui, sur la terre, t’offrais des sacrifices comme à un dieu! Hercule. — Tu avais raison: le véritable Hercule (dieu-Jésus, Verbe ou Logos, Aeôn), est dans le ciel, avec les dieux... Moi, je suis son ombre. (Ils se sont, en effet, séparés sur la croix, on le sait.) Diogène. — Que dis-tu? L’ombre d’un dieu! Est-il possible qu’on soit dieu par une moitié et mort par l’autre? — (C’est possible, en effet, quand le Saint-Esprit vous inspire, pour fabriquer un être tel que Jésus-Christ). Hercule. — Oui, l’autre Hercule n’est pas mort, mais seulement moi, qui suis son image (au royaume des Ombres). Diogène. — Cependant, dis-moi, au nom de ton Hercule, quand ce héros vivait, étais-tu placé près de lui comme son image, — voir le disciple bien-aimé, — ou ne faisiez-vous qu’un seul être

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dans la vie? Puis, maintenant que vous êtes morts, vous êtesvous séparés, l’un pour revoler vers les dieux, et toi, l’image, pour descendre naturellement chez les morts? (On dirait une allusion à la scène de la croix: Femme, voilà ton fils, dans le quatrième Évangile, celui de Cérinthe). Hercule. — Je devrais ne pas répondre un mot à un homme qui s’ingénie à se moquer de moi. Toutefois, écoute bien ceci: tout ce qui, dans Hercule (dans le Christ), était l’œuvre d’Amphitryon (de Joseph) est mort, et c’est moi qui suis ce tout (Christ); mais ce qui était de Jupiter (du Saint-Esprit) vit dans le ciel avec les dieux. Diogène. — Je comprends à merveille. Alcmène (MarieElisabeth), d’après ce que tu dis, est accouchée à la fois de deux Hercules, l’un fils d’Amphitryon (Joseph), l’autre de Jupiter (Dieu), et nous ne savions pas que vous étiez deux jumeaux, issus de la même mère[5]. 52 Hercule. — Mais non, imbécile! Nous étions tous les deux (en deux hypostases) le même être. (Nous verrons ceci aux Nativités, chap. V). Diogène. — Il n’est pas facile de comprendre que deux Hercules n’en fissent qu’un, à moins que vous ne fussiez, comme les centaures, deux natures en une seule, homme et dieu des deux hypostases (chez les centaures!) Hercule. — Tous les hommes ne te paraissent-ils pas composés de deux êtres, d’une âme et d’un corps? Qui empêcherait que l’Âme (l’Esprit, l’Aeôn), émanée de Jupiter, ne fut dans le ciel (à la droite du Père) et que la partie mortelle (Bar-Abbas) ne fut chez les morts? — (Eh! eh! Pour un vil païen matérialiste, pourceau du troupeau d’Épicure, ce n’est pas mal du tout, comme spiritualisme!) Diogène. — Oui, très excellent fils d’Amphitryon (de Joseph), tu aurais raison si tu avais un corps; mais tu n’es qu’une ombre (dans le Hadès), en sorte que tu cours le risque d’imaginer encore un triple Hercule (1° Le Verbe; 2° Jésus-

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Christ; et 3° le mort ou Iôannès que les Juifs adorent comme un dieu — le cadavre de Machéron). Hercule. — Pourquoi triple? Diogène. — Voici pourquoi. S’il y a un Hercule (Jésus l’Aeôn, le Verbe ou Logos) dans le ciel, et une ombre d’Hercule (JésusChrist) avec nous, puis sur le mont Œta (Golgotha et Machéron) un corps de mort (Bar-Abbas, le Christ-Iôannès), qui n’est déjà plus que poussière, cela nous étonnerait: vois alors quel troisième père tu trouveras pour ce corps. (Zacharie ou Zébédée, parbleu!). Hercule. — Tu es un insolent et un sophiste[6]... Le miracle de Jean ressuscité Ainsi, tout au long de ce chapitre, on a vu combien, Évangiles en main, l’impression ressort, forte, solide, laissant présumer la vérité impérieuse, que le Christ c’est Jean, que Jésus n’est que le revenant de Jean. De Jean, tout le monde se demande s’il n’est pas le Christ; de Jésus, tout le monde prétend qu’il est Jean. Et quand on ajoute: ou Élie, Jésus prend soin de révéler que Jean, c’est Élie cet Élie qui devait venir. Hérode précisera de Jésus: « C’est Jean ressuscité[7]». Les écrivains latins et grecs, surtout ceux qui ont vécu en Orient, tel Lucien de Samosate, ne se laisseront pas piper par le jeu des mythologues juifs tendant à incarner par fiction le Christ ou Hercule céleste dans le Christ terrestre. Vous venez de lire le dialogue «païen » entre Hercule et Diogène. Et n’oublions pas que Hercule, c’est une représentation solaire, aux douze Travaux, caractérisés par les douze Signes du Zodiaque. Faut-il achever de vous convaincre par une scène des Évangiles eux-mêmes, où Jésus-Christ avoue la supercherie à laquelle les scribes l’ont voué? Voici. Ouvrons d’abord le Selon-Matthieu (XVI, 3-4). Je lis: — Les pharisiens et les saducéens s’étant, approchés (de Jésus), et l’éprouvant (le mot est admirable: ils veulent essayer Jésus,

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comme on fait pour l’or, et lui faire dire ce qui se cache, car ce sont des compères, et Jésus s’y prête, dans sa peau de baudruche), lui demandèrent de leur montrer un signe (ou un miracle) de la part du ciel (ek tou ouranou). Le mot grec est sêmeion; en hébreu, ce serait oth qui veut dire à la fois signe et miracle. — Mais il leur répondit (ici, je passe trois phrases, sur lesquelles je reviendrai), — j’entends ne rien dissimuler, — et qui manquent dans les plus anciens manuscrits; elles apparaissent dans le manuscrit byzantin H, codex Harleien ou Wolffii A du Xe siècle (ce qui prouve qu’au Xe siècle on synoptisait encore) : —Génération méchante et adultère (qui) demande un signe (ou miracle), et il ne lui sera pas donné de signe ou miracle, sinon le signe (ou miracle) de Iônas. Et les quittant il s’en alla. J’ai cru longtemps, sur des apparences trompeuses qui résultent de modifications successives dans le texte de cet épisode, reproduit dans le Selon-Marc et le Selon-Luc, et nous y arriverons, que le Iônas dont il s’agit est le Jonas de la baleine. Un examen plus attentif des textes et des additions qu’ils ont reçues, m’a persuadé que Jésus vise ici le Iôannès. Iônas, Iôannès, c’est le même nom, il est utile de l’affirmer tout d’abord[8]. Qu’est-ce que Jésus-Christ veut dire? Ou plutôt qu’est-ce que le scribe veut lui faire signifier, en lui demandant un signe du ciel ? Il est impossible de comprendre qu’il refuse tout signe ou miracle à la génération, la sienne apparemment, qui le lui demande, alors que les Évangiles en surabondent, qu’on lui prête, avant et après cette scène? Jésus n’a pas cessé d’accorder des miracles à sa génération. Expliquez et là, ô exégètes! — Ils se récusent! Je les reconnais bien là. Eh bien! ce que Jésus veut dire, je vais vous l’apprendre, à leur place, conformément aux principes directeurs qui sont les miens, et qui expliquent tous les mystères.

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Puisqu’il est constant que Jésus-Christ a fait des miracles, et qu’il n’en veut pas, ici, donner sauf un, celui de Jonas-Iôannès, c’est que le miracle de Jonas-Ioannès est un miracle à part, un miracle unique, qui est incomparable, — sauf qu’il est inventé comme les autres par les scribes, — incomparable aux miracles tels que les guérisons, les résurrections, les multiplications de pains, fabrication de vin à Cana, etc. De quoi donc s’agit-il? On va le comprendre de proche en proche. Ce que Jésus veut dire, — ou plutôt, par lui, le scribe qui tient la plume et le fait parler au IIIe siècle, — c’est qu’il est lui-même le miracle, et même le miracle des miracles, c’est-à-dire le seul, l’unique, qu’il offre à la génération du IIIe siècle, et auprès duquel les autres ne sont que des succédanés. Il est, — lui, JésusChrist, avec l’aide du Logos, — le signe des signes; il est le miracle du Iôannès ressuscité, soit revenant au IIIe siècle, par l’incarnation de l’Aeôn (Verbe, Jésus) dans le Christ-Iôannès, crucifié au Ie siècle. Il confirme ainsi que le Jésus-Christ qu’il est devenu est le Jésus de Cérinthe et des gnostiques, uni hypostatiquement et pneumatiquement, au Christ crucifié par Ponce-Pilate. Et si le scribe lui fait traiter la génération de méchante et d’adultère, c’est qu’elle fait des difficultés, — Lucien l’a prédit: il n’est pas facile de comprendre que deux Hercules n’en fissent qu’un, — pour admettre cette combinaison d’un dieu dans un homme, aboutissant à la création d’un être vivant et vrai, biologique. Elle veut bien se délecter aux imaginations de Cérinthe et des gnostiques, faisant aller et venir le Verbe ou Logos, le Jésus céleste entre le ciel et la terre où il entre momentanément dans la peau du crucifié de Ponce-Pilate. On avait déjà vu ce phénomène dans les fables des « païens », dans Homère notamment, où les dieux de l’Olympe se cachent dans le corps des guerriers qu’ils chérissent pour les aider à combattre. Mais pousser jusqu’à l’incarnation totale, définitive, telle que les aigrefins de Rome, créateurs de l’Eglise catholique, l’ont voulue, qui a fait crier au scandale les cérinthiens et

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gnostiques, dont on utilisait les mythes, en les transformant en lois naturelles, en phénomènes physiologiques, — créer le JésusChrist évangélique, en bref, — c’est une opération qu’on n’avait jamais vue, fantastique, à laquelle il n’était pas possible de croire, et à laquelle « la génération d’alors » n’a pas cru. Aussi le scribe l’injurie-t-il à plaisir. Génération méchante! bien entendu, — et adultère! Admirez le choix expressif du terme. Cette génération se commet avec les fables cérinthiennes, quand elle devrait épouser la querelle de fabricants de l’incarnation! Elle est véritablement adultère. Jésus-Christ a raison, comme toujours. Il n’est personne qui ait, plus que moi, le respect de ce qu’il est, fait et dit. Ce que je vous révèle est si vrai, si péremptoire et résulte si clairement du texte du Selon-Matthieu (XVI, 1-4), l’apologue du scribe, car ce n’est pas autre chose qu’un apologue, est si transparent, que l’Église, peu à peu, par les faussaires à ses gages, a éprouvé le besoin de projeter des ténèbres opaques sur le sens des paroles de Jésus, au moyen de confusions qui, dans Marc, aboutiront à un récit où personne ne comprendra plus rien, du moins apparemment, car nous le tirerons au clair. Le travail de fraude, qui a commencé dans le Selon-Luc, que j’examinerai tout à l’heure, on a osé le continuer jusque dans le Selon-Matthieu lui-même, ou, pour détruire l’effet du récit que je viens d’analyser, on en a inséré un second en doublet, en double emploi, à peine modifié, d’abord, mais auquel on a ajouté quelques ligues explicatives sur Iônas = Iôannès, afin de faire dévier la pensée qui va au Iôannès = Jean évangélique sur le Iôannès = Jonas de la baleine. L’aiguillage n’est pas trop mal réussi pour faire dérailler la vérité et les exégètes. Mais nous, qui avons des yeux pour voir, et des oreilles pour entendre, nous verrons et entendrons. Reprenant donc la scène du chapitre XVI, et l’avançant au chapitre XII (38-12), pour faire croire que, dans celui-ci, est le

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dispositif originaire de l’apologue, si l’on s’aperçoit du double emploi, le faussaire écrit: — Quelques-uns des scribes et des pharisiens (plus de saducéens ici, et il n’est plus question d’éprouver JésusChrist) lui dirent: Maître, (non pas Rabbi, ni Kyrié, mais Didascalé: instructeur, comme Jésus dans Valentin), nous voulons voir un signe venant de toi (apo sou). Il leur répondit: Génération méchante et adultère! Elle demande un miracle! Et il ne lui sera pas donné de miracle, sinon le miracle de Iônas ou Iôannès, le prophète. Jusqu’ici ça peut aller, bien que le scribe demande le miracle de la part de Jésus lui-même et non de la part du ciel. Le scribe a bien ajouté aussi: le Prophète. Mais quoi! Le Iôannès = Jean ne fut-il pas le Prophète, et le plus grand de tous, nés de la femme, d’après Jésus lui-même? Mais voici venir le change: — Car, continue le scribe, comme Iônas fut dans les entrailles de la baleine (tou kêtous, signifiant monstre marin, cétacé, thon, phoque, baleine, et désignant la constellation: la baleine) pendant trois jours et trois nuits, ainsi sera le fils de l’homme dans le sein de la terre, trois jours et trois nuits. Le scribe, par cette comparaison-allusion, fait annoncer par Jésus indirectement sa résurrection. Et c’est bien trouvé, pour faire croire que le miracle visé est bien celui du Jonas de la baleine. Suit une dissertation sur les Ninivites dans leurs rapports avec Jonas et une seconde sur la Reine du midi et Salomon, qui n’a rien à voir avec le miracle de Iônas-Iôannès. Après chaque dissertation, Jésus profère: Il y a ici plus que Iônas! — plus que Salomon. J’abrège et renvoie aux textes. Je ne jurerai pas que la suite dans les idées est d’une cohérence qui m’enchante, mais il faut se mettre à la place du faussaire qui rapetasse tant bien que mal. Cette deuxième mouture du même grain, dans le même SelonMatthieu, ne manque donc pas absolument d’adresse. Mais d’abord, il apparaît comme sûrement peu vraisemblable,

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presque en coq-à-l’âne, que Jésus fasse des paralogismes entre lui, d’une part, et le Jonas de la baleine (et encore moins entre lui et Salomon) d’autre part. Comme on trouverait naturel, au contraire, que, conformément à la doctrine des Évangiles qui sans cesse mettent Jean et Jésus à côté l’un de l’autre pour les comparer ou les opposer, Jésus se mit ici en parallèle, non avec Jonas ou Salomon, mais avec le Iôannès = Jean, dont il a dit qu’il fut: le plus grand prophète né de la femme. Et comme serait logique alors sa conclusion: Il y a ici plus que Jean = Iôannès ! Car enfin, Jésus, s’il se compare, pour se dire plus que quelqu’un, ne peut se comparer qu’à celui qu’il pense être immédiatement au-dessous de lui. C’est évident. Etre plus que le Iôannès = Jean, mais c’est être Dieu, comme Jésus lui-même. Voilà ce que Jésus-Christ a pu dire. Mais se proclamer plus que Jonas et que Salomon, qu’est-ce pour un Jésus? Pas grand’chose. Nous ne pouvons pas faire confiance au scribe. Les additions de Matthieu, deuxième manière, portent donc à faux. Si Jésus s’est comparé à un Jonas-Iôannès pour s’affirmer plus que lui, c’est au Iôannès = Jean des Évangiles, et à nul autre, et on a interpolé, dans le texte de Matthieu, un récit sur Jonas de la Baleine, pour nous détourner du Jean = Iôannès qui fut le Christ. On ne peut conclure différemment. Le Selon-Luc, dont il est dit qu’il écrit après s’être renseigné sur tout, et surtout sur les impostures qui l’ont précédé, dont il ne manque jamais de faire état, semble ici marquer une étape intermédiaire entre !es deux dispositifs du Selon-Matthieu. Il a précédé, en cette occurrence, le Selon-Matthieu, deuxième mouture. Jésus, ici, s’adresse à la foule et non aux scribes, sadducéens ou pharisiens. La foule ne lui a rien demandé; c’est lui qui fait la question et la réponse, prétendant que la foule réclame un signe; et il le refuse, sauf celui de Jonas des Ninivites. Mais, observez bien ceci: le Selon-Luc ne dit rien, n’ajoute rien sur la baleine, rien sur les trois jours et trois nuits dans le sein de la terre. Idem Matthieu, première mouture. Et Jonas et

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Salomon ne sont introduits que pour le mot de la fin: Il y a ici plus que..., Salomon passant devant Jonas. Et voici le Selon-Marc (VIII, 11-30). Les pharisiens, pour l’essayer, demandèrent de lui un miracle (ou signe) du ciel. Jésus, soupirant en son esprit, dit: pourquoi cette génération (sans épithète malsonnante) demande-t-elle un miracle? Amen! je vous le dis, et s’il en serait donné à cette génération ![9] Le Selon-Matthieu et le Selon-Luc, malgré leurs malices, permettaient de comprendre. Leurs apologues, qui sont bien dans la manière évangélique, n’exigent que l’application de cette recommandation, si fréquente sous la plume des scribes, et pour cause ! Que celui qui a des oreilles, entende! Les évangiles nous préviennent assez que Jésus, hors les litanies homélistiques et valentiniennes, ne s’exprime que par paraboles ou similitudes. Eux aussi souvent. Il en est de faciles à déchiffrer. D’autres, toutes celles qui touchent à la vérité historique, pour l’allégoriser, ne pouvaient être comprises que des initiés. Avec le Selon-Marc, on ne comprendrait plus rien au récit sur le miracle refusé, si l’on ne comprenait qu’il a voulu formuler un souhait, — car il formule un souhait, — le scribe évitant de nous dire lequel. En s’aidant du Selon-Matthieu, on peut le deviner — c’est le souhait que cette génération, et c’est pourquoi on ne l’insulte plus, veuille bien accepter, ne pas contredire le miracle dut Iôannès ressuscité, c’est-à-dire, l’incarnation du dieu Jésus dans le Iôannès, aboutissant à la création de l’être hybride JésusChrist, comme personnage biologique. Mais il y a plus. Le Jésus du Selon-Marc, en soupirant, — le verbe grec a même le sens plus fort de se lamenter, — exprime aussi un regret qu’on ne nous dit pas, pas plus qu’on ne nous a précisé son souhait.Cette génération demande un miracle? Hélas! que ne lui en est-il donné un! Mais lequel? Nous allons le trouver.

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Il y a dans le Selon-Luc (XII, 54-57) un passage bien curieux, qui est absolument séparé du récit sur le miracle du Iôannès (Luc, XI, 29-32), avec lequel il n’a aucun rapport. Peut-être a-t-on déplacé le morceau. Le voici: — Jésus disait aux multitudes: Lorsque vous voyez au couchant un nuage se former, vous dites aussitôt que la pluie arrive, et il en est ainsi; et lorsque souffle Notus (vent du sud), vous dites qu’il fera chaud, et il fait chaud. Hypocrites! — on comprendra la raison de cette injure tout à l’heure, qui, sans préparation, détonne si fort tout à coup, — vous savez apprécier l’aspect de la terre et du ciel, continent ne savez-vous pas apprécier l’occasion favorable que voici? continent ne jugez-vous pas de vous-mêmes ce qui est juste?[10] Qu’est-ce que cette occasion favorable que Jésus-Christ reproche aux foules de ne pas savoir apprécier, et qui doit être la justice... immanente, ajouterai-je? On comprend immédiatement, quand on observe que le passage est la suite, sans blanc ni rature, d’une tirade enflammée, qui rappelle le rôle historique dit Christ soulevant le peuple contre l’État, du Prétendant davidiste au trône de Judée, en guerre contre les Hérodes et contre Rome. C’est Jésus-Christ qui parle, se souvenant de la moitié humaine, qu’il fut: — Je suis venu jeter le feu sur la terre et qu’est-ce que je veux, sinon qu’il soit déjà allumé! Il est un baptême dont, je dois être baptisé, et combien je suis angoissé jusqu’à ce qu’il soit accompli! Pensez-vous que je sois venu donner la paix sur la terre? Non, vous dis-je, mais la division. Car désormais, cinq personnes étant dans une maison, elles seront partagées: trois contre deux et deux contre trois. Seront divisés père contre fils et fils contre père, mère contre fille et fille contre mère, bellefille contre belle-mère et belle-mère contre belle-fille. Jusque dans sa davidique famille, par suite du remariage de sa grand’mère Cléopâtre, mère de Marie, avec Hérode-le-Grand, qui eut d’elle

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l’Hérode Philippe et l’Hérode Lysanias. Nous le démontrerons un jour. Mais je continue, el j’explique les deux morceaux l’un par l’autre, par la voix même de Jésus-Christ, le Iôannès-ressuscité. — Car je fus le Christ-Messie qui déclara et fit la guerre aux Hérodes et à Rome, comme Prétendant, royal. J’ai été vaincu, pris, jugé, condamné, cloué sur la croix, atroce baptême de sang! car, si quelques-uns m’ont suivi, ont combattu avec moi, d’autres ont été contre moi, en sorte, ô Juifs, que, divisés entre nous, n’ayant pas fait masse contre la Bête romaine, nous n’avons pu rétablir le royaume de David et la souveraineté d’Israël sur le monde, comme je l’avais annoncé dans l’Apocalypse. Vous avez perdu, vous n’avez pas su discerner l’occasion favorable. Hypocrites! Les romains ont détruit et dispersé plus tard la nation juive, sous Hadrien, en 135. C’est bien fait! Or, ce passage du Selon-Luc sur l’occasion favorable, et qui, dans cet Évangile, n’a aucun rapport avec le miracle de Jean ressuscité, c’est justement celui qui constitue l’interpolation tardive que contiennent certains manuscrits du Selon-Matthieu, au chapitre XVI, et que j’ai signalée: les trois phrases que j’ai sautées, en citant le Matthieu, XVI, au début. Les scribes qui l’ont perpétrée, cette interpolation, et qui en connaissaient le sens intime, puisqu’ils l’ont prise dans le SelonLuc où elle est déplacée, savaient ce qu’ils faisaient en l’ajoutant au Selon-Matthieu, et à cette place. Bien qu’elle soit un peu différente dans les termes, elle a la même signification que dans le Selon-Luc. Jésus-Christ parle, — et que ceux qui ont des oreilles entendent! Il dit et sous-entend ce que j’ajoute: — Race méchante et adultère qui demandez un miracle. Oth! Oth! Le miracle? c’eût été la délivrance d’Israël, quand Iahveh vous a visités d’en haut, à ma naissance, et quand j’ai tenté, en Palestine, comme Messie-Christ, de 782 à 788, combien de fois? — de rassembler vos enfants, comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous ne l’avez pas voulu! —

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pour bouter hors Hérodiens et Romains. Vous avez laissé passer cette occasion favorable. Vous n’avez pas su discerner ce qui est juste! Hypocrites! J’ai été crucifié. Tous les miens, descendants de David, comme moi, mes six frères, fils du Tonnerre, Boanerguès, fils dit grand Galiléen de Gamala, le lion rugissant de Juda, Zacharie tué entre le temple et l’autel, mes beaux-frères, Eléazar et Jaïrus, époux de Marthe-Thamar et de Marie-Esther, et mes neveux aussi, ont péri pour la cause. Votre demeure est devenue déserte. Israël n’a plus de patrie. Mais il vous reste une chance de racheter votre âme adultère. Voici que les scribes m’ont ressuscité en incarnant en moi, sous mon nom d’Apocalypse, Jean = Iôannès, le Verbe de Dieu, Jésus. Vous pouvez encore conquérir le monde, sous le couvert d’une religion nouvelle, prêchée aux petits, aux misérables, et que nous piperons, vils goïm, païens-rustres, sans oublier de les rançonner, et nous couvrant du blanc manteau de la morale antique, si spiritualiste, dont nous nous emparerons en disant que ce sont ses sages qui nous l’avaient volée, — fraudes, impostures, supercheries, mensonges à la rescousse, et qu’importe! La fin justifie les moyens! L’espérance politique d’Israël a fait faillite. Me voici, moi, Jésus-Christ, miracle unique, Iôannès ressuscité, oth! oth! drapeau de la croisade jésuschrétienne pour l’universelle ou catholique domination quand même, et au nom du Très-Haut, Iahveh, mué en Dieu et Père de tous les hommes, notre Saint, béni soit-il! à qui il plaise, Amen! Amen ! qu’il vous soit donné de comprendre et d’accepter ce miracle, oth! oth! le Miracle que je suis, que je vous donne, venant du ciel, en Jésus-Christ, dieu et homme, sous le signe du Iôannès ressuscité! Les Juifs restés fidèles à la loi de Moïse, à la Thora, honnêtement, ont repoussé ce miracle, — la plus grande fraude de l’Histoire, la plus impudente des gageures jetées à la conscience et à la raison humaines.

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Il était dans la destinée des plus nobles portions de l’humanité de s’y faire prendre. Mektoub! diraient les Arabes. Dieu a laissé faire! pense en souriant le philosophe sceptique, et sans en vouloir autrement, à Dieu; car il sait que, dans les affaires d’icibas, politique, finances, religions ou commerce, toutes choses qui se ressemblent pour l’exploitation des foules, — c’est rarement, la vertu, l’honneur, la probité qui triomphent. L’étude de l’Histoire l’en a convaincu. Et s’il croit à Dieu, s’il persévère a y croire, indulgent et fort de sa haute conscience sereine, c’est qu’il s’est persuadé d’avance que les voies de Dieu, pour sa plus grande gloire, sont impénétrables. Et c’est pourquoi, humble de cœur, il lui pardonne de si mal protéger la vertu, l’honneur, la probité.

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[1] Je pourrais relever le massacre des Innocents, de tous les enfants de deux ans et au-dessous, qui est dans le Selon-Matthieu (II, 16-19). Faux, bien entendu. Mais je suis bien obligé de suivre les scribes évangéliques sur le terrain où ils me mènent. L’événement n’intéresse qu’indirectement la carrière de Jean-Baptiste; mais cet intérêt, bien qu’indirect, n’est pas sans importance. En effet, que Jésus-Christ ait échappé à ce massacre, on le comprend. Ses parents l’ont emmené en Égypte. Mais Jean, qui, lui aussi, a moins de trois ans, à ce moment, comment a-t-il échappé? Le Selon-Matthieu a oublié de nous le dire. Je le sais, moi. C’est parce qu’il a fait, lui aussi, le voyage d’Égypte dans la même peau que Jésus; ou plutôt, Jésus, par anticipation, est déjà dans la sienne. [2] En fixant au Ve siècle, fin du VIe peut-être, la Nativité de Jean-Baptiste, je veux dire que le récit de cette Nativité, comme étant celle de Jean-Baptiste, distinct de Jésus, est entrée dans l’Évangile, celui de Luc, à cette époque. Je ne veux pas dire que cette Nativité, sous le nom apocalyptique ou de révélation du Christ, n’existait pas avant, dans des Écritures. J’ai lu mes auteurs, et je suis bien sûr que Valentin, l’auteur de la Pistis-Sophia, au IIe siècle, l’a connue et expliquée. Cérinthe, par conséquent, aussi. Mais elle ne s’appliquait qu’au Iôannès, au Christ crucifié par Ponce-Pilate, support du Dieu-Jésus. On n’a pas encore inventé Jésus-Christ. Au Ve siècle, les Scribes, alors que la scission entre le judaïsme et le christianisme s’annonce, n’avaient plus intérêt à conserver ce morceau d’une mythomanie juive si aiguë. C’est un Thargoum. Ils l’ont utilisé, en le sophistiquant, comme de raison, pour donner un acte de naissance et des parents à Jean-Baptiste, qu’on avait inventé distinct du Christ, et pour des motifs que nous verrons. [3] L’Époux, dont il est question dans ces deux morceaux, c’est Jésus-Christ, et son Épouse, dans le Selon-Jean, c’est la Judée, et non point l’Église, comme des interprétations fallacieuses le prétendent. L’ami de l’époux, c’est Jean-Ioânnès encore, qui se tient non seulement près de lui, mais en lui, dans son sein. La fiction du disciple bien aimé n’a pas d’autre origine. Mais nous en reparlerons au dernier chapitre de ce volume. J’ai dit que les Scribes mêlaient et confondaient eux-mêmes les deux Jean. En voici un exemple. Je ne puis m’empêcher, de faire observer que le Selon-Jean, exposant, d’après Cérinthe, le mythe de Jésus descendant dans le corps du ChristIôannès, historique, est correct, décent, naturel. L’association, en nom collectif, du céleste et du terrestre est une idylle. C’est jeu littéraire: Comparez les Synoptisés. Les Scribes, ayant à lutter contre le mythe de Jésus dieu-Aeôn, dans Jean-Christ, furieux de la résistance qu’ils rencontrent, vont, dans les Synoptisés, jusqu’à l’outrage. JésusChrist est le vin nouveau, pétillant, plein d’esprit, du Saint-Esprit. Jean est une vieille outre- Oser soutenir qu’on a incarné le dieu Jésus dans le corps de Jean! Quelle plaisanterie! Met-on du vin nouveau dans une vieille outre? Pour un peu, si les calembours n’étaient pas des particularités des langues, et s’il parlait français, — Il ne déteste pas le calembour, — Il aurait dit: Met-on le dieu nouveau dans un vieux youtre! Les Scribes en seraient capables. – Aéloï! Aéloï! Iamma sabachtani. [4] Dans les Dialogues des Morts, 16. Traduction Talbot. J’y renvoie, car j’ai pratiqué quelques coupures sans intérêt.

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[5] On retrouve le même genre de raillerie dans le Philopatris, 12 (longtemps attribué à Lucien, peut-être à cause de cela) sur l’un en trois et le trois en un, sur le Dieu Père (l’Abba) qui habite le ciel, le Fils (le Bar) né du Père, Bar-Abbas, et l’Esprit (le Verbe, le Logos) qui procède du Père. Le Saint-Esprit est féminin, chez les Juifs-christiens. Rien de commun, pour le fond, avec l’identité du Iôannès et du Christ. LePhilopatris se place au temps de Julien. Haine de l’empereur régnant, alors absent et engagé dans une guerre lointaine; prédiction et espoir empressé de sa défaite prochaine ; indication que cette guerre a lieu en Perse ; et en effet Julien fut tué en 363, pendant cette guerre, assassiné par un javelot chrétien de son armée. Tous ces détails du Philopatris attestent que l’auteur s’est placé, au point de vue de cette époque. Il dit même que les prédictions qu’il annonce, s’accompliront au mois de Mesori, mois égyptien qui correspond au mois d’août. Julien périt en juin. Voir chap. IV. La DÉCAPITATION, le § La Flèche du Parthe. [6] Sophiste! c’est un nom, respectable, a dit Lucien (Le Maître de rhétorique). Ce Diogène, d’ordinaire cynique, se montre ici un fin connaisseur. Il dénonce, au moment même où on l’édifie, toute la mystification jésu-christienne. [7] Apprenant ce qu’on publiait de Jésus, il (Hérode) dit à ses serviteurs: — C’est Jean = Ioannés le Baptiste (Matt., XIV, 1-2), c’est Jean — Iôannès le Baptisant (Marc, IV, 14); Il est ressuscité des morts: c’est pourquoi les puissances agissent en lui (aï dynameïs energousin en autöi). Admirez d’autres traductions — c’est pourquoi il se fait par lui des miracles. Luc (IX, 7-9), qui écrit: après s’être informé de tout, ô Théophile, nous montre Hérode perplexe de ce qu’on disait de Jésus Pour les uns, Jean = Iôannès était ressuscité des morts; pour les autres, Elie était apparu. Mais Jésus vous a dit que Jean, c’est Elie. Et Hérode branle la tête, naturellement, ne sachant que croire: J’ai fait couper la tête à Jean, dit-il. Nous verrons, au chapitre IV, qu’on le fait mentir. [8] Je l’ai indiqué à propos des Scènes où Jésus appelant Simon-Pierre, fils de Jonas ou Jean, les manuscrits les plus autorisés portent: fils de Ioannès et non de Ionas. Voir l’Évangile Selon-Jean, I, 42 et XXI, 15-17. [9] Traduction littérale, qui s’explique ainsi: Plaise à Dieu qu’il lui (en) soit donné (un)! Je me demande pourquoi les traducteurs, sinon pour synoptiser, interprètent: il ne lui en sera donné aucun. La phrase grecque est: eï dothêsetai têi généai tautêi sêméïon. La tournure optative explique l’état d’esprit de Jésus qui soupire, trait que n’ont ni le Matthieu, ni le Luc. Jésus exprime aussi un souhait que nous préciserons, et surtout un regret. [10] J’ai traduit: l’occasion favorable que voici. En grec: ton’ dé Kaïron’ touton. Les traductions d’église interprètent: Ce temps-ci, l’époque où vous êtes. C’est un contresens, à la lettre et une incompréhension totale, quant à l’esprit. Le subsantif grec: o Kaïros, ne signifie temps, et non époque, qu’à la condition d’y ajouter une précision importante: o Kaïros, c’est le temps précis, le moment opportun, l’occasion favorable celle qu’on saisit aux cheveux, à temps, à propos, pas à contre-temps, et en vue d’un avantage, d’une victoire, d’un profit qu’on escompte.

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CHAPITRE II LE JUIF APOLLOS D’ALEXANDRIE. Actes, XVIII, 24-25 Un Juif, du nom d’Apollos, originaire d’Alexandrie, homme éloquent, s’était fixé à Éphèse. Il était très fort dans les Écritures. Il avait été instruit dans la voie du Seigneur (du Rabbi), et tout bouillant du Saint-Esprit[1], il prêchait et enseignait avec une connaissance parfaite (supposant un examen approfondi) — en grec: akribôs, — ce qui concerne Jésus, mais n’ayant connaissance que du baptême de Jean. Voilà ce qu’on lit dans les Actes des apôtres (XVIII, 24-25). Étrange histoire que celle de ce Juif Apollos, très fort, très versé dans les Écritures, instruit dans la voie du Rabbi, qui prêche et enseigne tout ce qui concerne Jésus, mais, — admirez ce mais! — qui n’a connaissance que du baptême de Jean, le baptême par l’eau! Il est très versé, — fort, puissant, dit le texte grec des Actes – dans les écritures. Lesquelles? Pas les Évangiles canoniques qui n’ont pas paru, même selon les hypothèses les plus favorables de l’Eglise et des exégètes. Nous ne sommes qu’au temps où, sous l’empereur Claude, Paul prêche à Éphèse, à Corinthe. Sont-ce les Écritures de l’Ancien Testamen ? Sans doute, et d’abord. Mais il a été instruit dans la voie du Rabbi. Autrement dit, il connaît la Révélation, l’Apocalypse, et, avant les Commentaires de Papias, il propage l’Évangile millénariste. Le fait qu’il ne connaît que le baptême de Jean est une confirmation. Cela signifie-t-il en plus qu’il baptise au nom de Jean? C’est plus que sûr. Il n’ignore rien de l’aventure du crucifié de Ponce-Pilate. Mais devant sa triste fin, cet Apollos a-t-il repris à son compte les prophéties messianistes? Il semble bien qu’il a agi pour son propre profit, puisque, comme baptiseur, il a eu des disciples à lui, à Corinthe,

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notamment. La preuve est dans la Lettre I aux Corinthiens (I, 12), où l’on apprend qu’il y a des gens qui disent Moi, je suis disciple de Paul, moi, d’Apollos, moi de Képhas! Peut-être est-il un de ces méchants, visés plus tard par l’auteur de la Lettre à l’Église d’Éphèse, précédant l’envoi de l’Apocalypse (Apoc., 11, 2), qui se disent apôtres et ne le sont pas, et que l’Eglise d’Éphèse a trouvés menteurs. Soyez sûrs que ce fut un important personnage[2]. Mais s’il ne connaît que le baptême, de Jean, pourquoi les Actes ajoutent-ils qu’il sait tout ce qui concerne Jésus? S’il est aussi exactement renseigné, s’il a, d’un esprit critique, examiné ce qui, suivant les thèses de l’Église tout du moins, devait déjà se raconter et que les Évangiles ont recueilli, à savoir que Jean, distinct de Jésus-Christ dont il a été le précurseur, a baptisé Jésus au Jourdain, tandis que la voix du ciel sacrait Jésus fils de Dieu ; s’il sait que Jésus, a baptisé lui-même et non seulement d’eau, tout comme Jean, mais aussi de feu et d’esprit saint, comme Jean du moins l’a prédit, s’il sait tout de Jésus, et j’en passe, il est faux de dire d’Apollos qu’il ne connaît que le baptême de Jean, et les Actes sont incompréhensibles. En effet, ils sont incompréhensibles, et leurs contradictions sur Apollos sont irréductibles, si les fables évangéliques sur Jean et JésusChrist sont la vérité historique. Mais comme tout, devient clair quand on sait comment Jésus-Christ a été fabriqué, au IIIe siècle, avec le corps du Christ Iôannès-Jean du premier siècle, sous son nom de révélation ou d’Apocalypse, d’abord séjour intermittent du Verbe ou du Logos, dieu Jésus avec les gnostiques du IIe siècle, dans lequel on a incarne définitivement au IIIe siècle, ce Verbe, dieu Jésus, et authentiqué cette incarnation dans les Actes des Apôtres et les Lettres de Paul, écrits qui n’ont été fabriqués que dans ce but, et l’apôtre Paul, inventé, au préalable. Les Évangiles viendront à la rescousse, plus tard. Qu’on veuille bien relire ce morceau de près. On va en découvrir les intentions.

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Cet Apollos nous est donné comme vivant au premier siècle, sous Claude, empereur mort en 54. Il ne connaît que le baptême de Jean. Cet aveu signifie que Jésus-Christ, de son temps n’existe pas, et que Jean, c’est le Christ. Pour que les Actes et l’Épître aux Corinthiens aient cru devoir nous entretenir de cet Apollos, qui est la preuve vivante, puisqu’il ne connaît que le baptême de Jean, que Jean fut le Christ, il faut que cet Apollos ait eu une renommée immense. Impossible de le faire disparaître. Il n’y a qu’une ressource: le travestir d’abord, puis le camoufler en Jésus-christien, Vivant au Ie siècle, il ne connaît que le baptême de Jean. Voilà la vérité, historique. Cérinthe, Valentin ne viendront que cent ans après. Pour le travestir, cet Apollos, on va le baigner dans l’atmosphère du IIe siècle. Il ne, connaît que le baptême de Jean, mais, instruit dans la voie du Rabbi, puissant dans les Écritures, on ne lui ménage pas les éloges, — il n’ignore rien de ce qui concerne Jésus. Contradiction? Sans doute. Il est impossible que cet Apollos soit un disciple de Cérinthe, qu’il précède d’un siècle. Mais ce que l’on veut combattre en lui, ce sont justement les doctrines cérinthiennes et gnostiques, ce qui concerne Jésus. Et on les lui prête, comme une hérésie, vous allez le voir, et dès le temps de Claude. Quand les Pères de l’Église se plaisent à voir en Cérinthe un antagoniste de Saint-Paul, qui n’existe pas du temps de Cérinthe, et aussi bien en histoire que dans l’imposture de la fable, ils méritent qu’on hausse les épaules. C’est le contraire qui est vrai. Actes des Apôtres, Saint-Paul, Évangiles n’ont été fabriqués que par antagonisme aux doctrines cérinthiennes et gnostiques dont on fait Apollos un protagoniste, par un de ces anachronismes rétroactifs dont les scribes ecclésiastiques sont prodigues à l’excès. C’est ce que signifie, cette phrase, qui contredit celle où Apollos ne connaît que le baptême de Jean, — aveu de la vérité historique, — par laquelle on travestit Apollos, tout ensemble,

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en cérinthien et en gnostique, qui connaît tout ce qui concerne Jésus, — soit le dieu-Jésus, Aeôn, Verbe ou Logos. Jamais Apollos n’a su ce qui concerne Jésus-Christ, le JésusChrist, moitié homme, moitié dieu, du IIIe siècle. Apôtre millénariste, avant Papias lui-même, instruit dans la voie du Rabbi, c’est-à-dire prêchant l’Apocalypse, pour son compte personnel ou non, s’il a exploité le baptême d’eau, c’est que, de son temps, il n’y en a pas d’autre, c’est qu’il n’y a pas plus de baptême du Saint-Esprit, qu’il n’existe de Jésus-Christ, d’Actes des Apôtres, d’apôtre Paul et d’Épîtres de Paul. Mais le scribe des Actes déclare qu’il sait tout ce qui concerne Jésus. Apollos ne le montre pas, ce qui est étonnant. Conclusion: c’est le travestissement nécessaire, le premier mouvement de la fraude. On commence par dire, — contre toute vraisemblance, — qu’il sait tout ce qui concerne Jésus. Ainsi, plus facilement, pourra-t-on le convertir, — ou le tenter, — à la pure doctrine jésu-chrétienne, celle qui apparaît aujourd’hui dans les Évangiles canoniques; les Synoptisés tout au moins. C’est le second mouvement de la fraude. Je ne vous ai donné que la moitié de l’histoire, en effet. Voici la suite. Écoutez bien. Actes XVIII, 25-28 Apollos ayant commencé à parier avec hardiesse, dans la synagogue, Priscille et Aquilas, — Juifs du Pont dont Paul a fait ses compagnons, — l’ayant entendu, le prirent avec eux, et lui exposèrent, plus exactement encore, — bons apôtres, avec cet encore, — la voie de Dieu. Comme il voulait passer en Achaïe, les frères l’y encouragèrent et écrivirent aux frères de l’accueillir. Quand il fut arrivé, il se rendit très utile à ceux qui avaient la foi. Car il réfutait fortement les Juifs, démontrant par les Écritures que Jésus de Verbe (ou Logos) est le Christ. Il fait croisade pour l’incarnation. Voilà. C’est touchant! Cet Apollos, si versé dans les Écritures, qui ne connaît que l’Apocalypse millénariste, le baptême de Jean, bien que n’ignorant rien de ce, qui concerne Jésus, le dieu Jésus

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des gnostiques, il suffit que Priscille et Aquilas, la Vieille et l’Aigle, donnés comme tisserand de leur métier, le métier de Paul, faiseurs de tentes, de tentes davidiques sans doute ; il suffit qu’ils le prennent avec eux, — lui, docteur en théologie, — lui fassent, comprendre qu’il gâche le baptême, qu’il parle comme un inconscient ; il suffit qu’ils lui exposent plus exactement encore la voie de Dieu, c’est-à-dire, eu deux mots, l’imposture évangélique du IIIe siècle, pour que tout, de go, au milieu du premier, il s’y convertisse et, passant en Achaïe, à Corinthe, démontre à tous que Jésus est le Christ, que le Verbe s’est incarné dans le Crucifié, de Ponce-Pilate. Cette, fois, il renie le baptême de Jean, la voie du Rabbi. Il connaît les Évangiles tels qu’ils seront au IVe siècle. C’est entendu, seulement, — il faut toujours seulement et faire des réserves avec les scribes d’Église, — écoutez bien ceci, qui dénonce toute l’imposture. Corinthiens I, 12 Ou bien les Actes nous racontent une histoire inventée, — on s’en doutait sans la suite, — ou bien Apollos a été mal instruit et ne prêche aucunement que Jésus est le Christ, — comment le pourrait-il, en vérité? — ou bien est-ce Paul qui, sur les événements, même les plus graves, comme son chemin de Dimas, n’a qu’une mémoire infidèle, — tant de faussaires ont écrit sur lui et pour lui! — voici qu’Apollos, à Corinthe, travaille toujours à sa manière, qui n’est pas du tout celle de Paulos ou Paul, et se fait des disciples qui ne sont pas ceux de Paulos, ni du Christ, encore moins de Jésus-Christ, mais d’Apollos. Or, Paul baptise d’esprit saint, le baptême de Jésus, de Jésus-Christ, si vous voulez, inventé à la fin du IIe siècle. Apollos, qui a une autre manière, quelle sorte de baptême, et le baptême de qui, emploiet-il encore? Pas celui de Jésus, ni de Jésus-Christ, celui de Jean, puisqu’il n’en est que deux en discussion. Mais la Lettre aux Corinthiens se garde de distinguer entre les deux. Parmi vous, dit-elle, chacun parle ainsi: Moi, je suis disciple de Paul, moi, d’Apollos, moi de Céphas, et moi du Christ. Le Christ? Pas,

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question de Jésus. Et elle continue: Christ (toujours pas de Jésus) est-il divisé? Paul a-t-il été crucifié pour vous? Ou avezvous été baptisés au nom de Paul?... Christ m’a envoyé pour annoncer l’Évangile... afin que la croix du Christ ne soit pas rendue vaine... Christ... puissance et sagesse de Dieu, etc. Et Paul exhorte ses correspondants Corinthiens à ne mettre leur gloire qu’en Christ, étant serviteurs du Christ. Il n’y a plus de IôannèsJean, il n’y a plus de Jésus. Passez muscade. Il n’y a plus que Christ. Le tour est joué, Le débat sur Jean et le Christ distincts, ou unique personnage, reste en suspens, étant entendu que Christ, ce sera tout à l’heure Jésus-Christ[3]. Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Paulos et Apollos à Ephèse Pendant qu’Apollos, ayant quitté Éphèse, après que Priscille (la Vieille) et Aquilas (l’Aigle) lui ont exposé plus exactement encore qu’il ne savait, quoique puissant dans les Écritures, la voie de Dieu, se trouve à Corinthe (Achaïe), Paul, éternel vagabond, revient de Phrygie et Galatie et descend à Éphèse (Actes, XIX, 120). Il y trouve quelques disciples. Il leur dit: Avez-vous reçu le Saint-Esprit lorsque vous avez cru? Ils répondent: Nous n’avons même pas entendu dire qu’il y ait un Saint-Esprit. La vérité, en somme! Il leur dit: Quel baptême avezvous donc reçu? Ils répondent: Le baptême de Jean. Comme c’est curieux! C’est Jésus qui est le Christ, d’après la tradition évangélique; Jean l’a proclamé assez véhémentement lui-même, en s’humiliant, s’abaissant à plaisir devant Jésus; et partout, c’est au nom de Jean qu’on baptise, comme s’il était le Christ. Les Éphésiens ignorent tout de Jésus, du Saint-Esprit. Il faut que ce soit Paul qui vienne leur apprendre ce qu’on lit aujourd’hui dans les Évangiles, et que l’on y a mis, commence-t-on à le comprendre? — après l’invention de Paul, qui n’a pas d’autre but que de substituer Jésus-Christ à Jean, comme Christ. Que dit, en effet, ensuite, aux disciples d’Éphèse, l’apôtre Paul? Jean a baptisé du baptême de repentance, en disant au peuple de croire

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en celui qui devait venir après lui, — nous avons vu de quelle manière Jésus vient après Jean, — c’est-à-dire en Jésus. Oui, Jean a fait et dit cela, au IIIe sinon au IVe siècle, par la plume des Scribes, qui ont en même temps fait venir Jésus, après Jean, le séparant de lui, deux ou trois cents ans après. Et naturellement, les Éphésiens, ayant entendu les paroles de Paul, sont baptisés au nom du Seigneur Jésus, — qui est le Christ, ajoutent pour plus de précision quelques manuscrits, pas tous. Paul impose les mains aux Éphésiens et le Saint-Esprit descend sur eux, ce qui se constate par ce fait que ceux qui reçoivent le Saint-Esprit dans le système des Actes et de Paul, et qui leur est particulier, se mettent aussitôt à parler en langues et à prophétiser[4]. Pas de doute. Avant l’arrivée de Paul, les Éphésiens ne connaissaient que le baptême de Jean. Apollos, converti au baptême de Jésus par Priscille et Aquilas, n’a même pas cru devoir leur communiquer sa foi nouvelle, avant de cingler vers l’Achaïe. A quoi sert qu’on l’ait instruit? N’importe encore. Passe pour Apollos. Mais Paul, avant la scène que je viens de rapporter d’après les Actes, où il baptisa au nom de Jésus ces disciples qui disent ne connaître que le baptême de Jean, Paul était venu une première fois à Éphèse, arrivant de Corinthe (Actes, XVIII, 5-6), — car Paulos joue alors au chassé-croisé avec Apollos, accompagné de Priscille et Aquilas, qu’il a laissés tout exprès à Éphèse ensuite pour convertir Apollos. Il s’était fait raser la tête à Cenchrées, car il avait fait un vœu, qu’on ne nous dit pas. Il ne reste pas longtemps à Éphèse, c’est entendu. Mais, tout de même, il va à la synagogue. Il s’entretient avec les Juifs. Au sujet de quoi? Les Actes sont muets. Mais enfin, ce serait faire injure à Paul que d’admettre qu’entré dans la synagogue, et plein de son sujet habituel, celui pour lequel il a été inventé, il n’a pas entretenu les Juifs du baptême de Jésus, du Saint-Esprit, et du témoignage de Jean lui-même sur Jésus-Christ. Comment est-il possible que les Éphésiens, à son second voyage à Éphèse, en soient encore au seul baptême de Jean? Expliquez-le, si toute

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cette histoire d’Apollos n’a pas été combinée pour dépouiller Jean de soit christat. Jean — Iôannès fut le Christ Ainsi, de toute cette histoire, d’Apollos et de Paulos, à Corinthe ou à Éphèse, il ressort à l’évidence qu’elle est une composition suspecte, où l’on touche du doigt le dessein prémédité de brouiller les faits, de cacher et frauder la vérité, sans qu’on ait pu l’effacer complètement. Et cette vérité c’est que le Christ historique fut ce Iôannès baptiseur, qu’il n’y a pas eu d’autre Christ en chair, crucifié par Ponce-Pilate, que le Iôannès, que Jean, donné sous son nom d’Apocalypse ; et que le Dieu-Jésus, pure fiction mythologique, n’a été incarné dans le corps de Jean, Christ historique, pour former Jésus-Christ, que par la littérature des Scribes juifs et Judéo-hellènes, au IIIe siècle, à Rome, dans les Actes des Apôtres et les Lettres de Paul, dont on se servira pour composer les Évangiles synoptisés, que l’on est en train de commencer, mais où l’histoire de Jean-Baptiste, distinct du Christ, crucifié par Ponce-Pilate, ne se trouve pas encore[5]. Les Chrétiens de Saint-Jean Malgré toutes les persécutions que l’Église a exercées contre les chrétiens, qui n’ont pas voulu se soumettre aux dogmes inventés par elle et aux mystifications diaboliques dont elle a fait la religion chrétienne, il y a eu des hommes, des chrétien car ils sont chrétiens, — dont la foi orthodoxe en l’homme-christ réel n’a jamais pu être entamée. Le Christ, pour ces chrétiens, ce n’est pas Jésus, ce fantôme né d’imaginations maladives, incarné dans le Joannès Baptiseur; mais c’est le Ioannès Baptiseur lui-même. Traités d’hérésiarques, bien entendu, parce que la vérité qu’ils détenaient est devenue contraire aux supercheries et changes qui sont le fondement du christianisme actuel, ces hommes n’ont jamais abjuré. Combattus dès le IIe siècle quand les faussaires ont commencé l’œuvre de mystification, ils ont subsisté en Syrie, en Palestine et en Babylonie, et aujourd’hui encore, — Renan

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l’avoue, — il y a toujours, dans ces pays, la secte des chrétiens de Saint-Jean[6].

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[1] Les traductions ecclésiastiques interprètent: bouillant par l’esprit, le sien, pas le Saint-Esprit. Le texte grec ne porte pas le qualificatifhagios, saint, devant esprit. On peut donc traduire: d’esprit bouillant. Mais comme il arrive assez souvent que le SaintEsprit n’est donné en grec dans les Écritures qaue sous le substantif seul, l’Esprit, je puis maintenir ma traduction, à laquelle je tiens autant que les ecclésiastiques à la leur. Apollos y a droit. [2] A-t-on le droit de l’assimiler à ce Juif venu d’Égypte à Jérusalem et qui se vantait d’être prophète, (dont parle Flavius Josèphe, par deux fois, Hist. Juifs, XX, VI, 819; Guerres, II, XXIII, 180). Voici les deux textes: — Il persuada à un grand nombre de peuple de le suivre sur la montagne des Oliviers qui n’est éloignée de la ville que de, cinq stades, et les assura qu’aussitôt qu’il aurait proféré certaines parole (il parle en langues), ils verraient tomber les murs de Jérusalem sans qu’il fût besoin de portes pour y entrer. Aussitôt que Félix en eût avis, il alla les charger... mais ce séducteur égyptien se sauva. Où? A Éphèse, peut-être. Qui sait? — Un autre plus grand mal affligea encore la Judée. Un faux-prophète égyptien (non, c’est un Juif, venu d’Égypte) qui était un très grand imposteur, enchanta tellement le peuple qu’il assembla près de trente mille hommes, les mena sur la montagne des Oliviers, et accompagné de quelques gens qui lui étaient affidés, marcha sur Jérusalem dans le dessein d’en chasser les Romains, de s’en rendre le maître et d’y établir le siège de sa propre domination. Mais Félix alla à sa rencontre avec les troupes romaines, le combat se donna, mais cet Égyptien se sauva. Où? Encore une fois? En définitive, ce Juif d’Égypte a voulu recommencer l’aventure du Christ, et au nom de la même espérance d’Israël, en mettant en avant lui-même la foi apocalyptique. Flavius Josèphe donnait certainement son nom. Pourquoi a-t-il disparu? D’autre part, Apollos, Juif originaire d’Alexandrie, quel nom de circoncision portait-il? Pourquoi les Actes le désignent-ils par un nom grec? Est-ce pour qu’on ne reconnaisse pas en lui malgré son pseudonyme, le Juif dont parle Flavius Josèphe? Mais on l’avait donc reconnu tout de même, qu’on ait éprouvé le besoin de biffer tout nom quelconque dans Flavius-Josèphe. Oui, Il y a là bien des chances que ce Juif soit le même Apollos. [3] Les scribes juifs qui, aux confins des IIe et IIIe siècles, à Rome, ont écrit les Lettres de Paul et les Actes des Apôtres étaient, littérairement, de prestigieux prestidigitateurs; et Il faut, je vous assure avoir étudié, analysé, disséqué, observé, épié leurs œuvres, leurs mains et leurs manches, fouillé leurs poches, pendant de longues années, pour surprendre et comprendre leurs tours de passe-passe. On se méfie d’autant moins qu’ils vous ont, pour placer leurs impostures, un air de candeur et d’innocence, un ton de bonne foi et bénin, bénin... le plus bénin du monde. [4] J’ai traduit l’expression grecque comme on le doit: parler en langues, et non conformément au préjugé vulgaire: parler d’autres langues, que l’on trouve dans toutes les traductions des Écritures. Mais cette traduction est une imposture; c’est le change éternel, élevé à la hauteur d’une institution. L’expression grecque n’a jamais signifié que le Saint-Esprit rend les gens polyglottes. Elle a un tout autre sens. Elle veut donner à comprendre que ceux qui ont reçu le Saint-Esprit empruntent pour parler et prophétiser un certain langage de devins, de vaticinateurs, plein de formules et de maximes, comme les formules de magie. Le verbe grec elaloun ne s’emploie même que

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dans des cas péjoratifs babiller, parler à tort, et à travers. Plutarque dit des singes qu’ils parlent en employant le même verbe grec que les Actes, et qu’ils n’ont pas le langage articulé; et Plutarque emploie alors un autre verbe, qui signifie parler en se faisant comprendre, Théocrite emploie le verbe des Actes pour le cri des sauterelles. Dans les Actes (II, 11-13), quand les Apôtres, réunis à la Pentecôte, reçoivent le don des langues, on veut faire croire qu’il s’agit de langages de nations différentes. On nous dit que la foule bigarrée qui est à Jérusalem entend les apôtres s’exprimer en toutes langues. Des gens s’étonnent. Mais la vérité est dans le trait de la fin: D’autres disaient en se moquant : Ils sont pleins de vin doux. — Parce que les apôtres parlent toutes les langues? L’ivresse n’a pas de tels résultats. Mais de gens qui lancent des phrases abracadabrantes, on comprend que l’on en dise, pour être poli qu’ils sont pleins de vin doux. Parler en langues, c’est faire ce que Flavius Josèphe nous dit du Juif égyptien, qui ressemble, comme un frère à Apollos: proférer certaines paroles. Dans tout ce qui touche à la magie, à cette sorte de science occulte que les christiens semblent avoir mise à contribution avec intempérance, il y a les paroles. Pas de tour, pas d’incantation, pas de miracle, sans les paroles. Il faut savoir parler en langues. Aucun rapport avec l’idée de polyglottisme. [5] La mystification évangélique sur Jean-Baptiste, malgré les Évangiles, n’a pas été ignorée du Moyen-âge. Des gens l’ont dénoncée. Rien ne le prouve mieux que le décret du Concile de Trente (XVIe siècle), dont le Sacré collège a dû, pour imposer le silence aux détenteurs de la vérité historique, proférer l’anathème contre quiconque dit que le baptême de Jean a la même vertu que le baptême de Jésus-Christ. Le Concile de Trente, réuni d’abord à Mantoue, puis à Vicence, a duré de 1545 à 1563, soit 18 ans. Parmi ses résultats, citons : la déclaration solennelle que la tradition est la source de l’enseignement révélé et de la foi, conjointement avec l’Écriture ; la fixation du Canon (au XVIe siècle, elle n’était donc pas encore définitive, ce qui rend rêveur); le choix de la vulgate comme édition officielle et substantiellement authentique en ce qui concerne le dogme, et la morale ; le mystère de la transsubstantiation, par lequel la substance des espèces du pain et du vin est changée en chair ou corps et sang de Jésus-Christ; le salut par les œuvres, concurrent au salut par la foi; des définitions relatives aux sept sacrements, etc., etc. [6] Des chrétiens de Saint-Jean! il ne faut pas demander à Renan de nous expliquer ce phénomène, aussi extraordinaire que celui d’Apollos. Si le Iôannès Baptiseur n’a pas été le Christ, — ainsi qu’on a pris soin dans les Évangiles de le lui faire déclarer à luimême, dans des scènes inventées à plaisir, — et si le Dieu-Jésus, distinct de Joannès a vécu, a eu chair et a rempli la carrière que les Évangiles lui attribuent, comment expliquer ces chrétiens de Saint-Jean? Question sans réponse, une fois de plus. Pardon! J’oubliais Clément de Rome et ses Recognitiones (Reconnaissances). On y lit (I, 54): Parmi les disciples de Jean, ceux qui étaient considérables (lesquels? Jésus les lui a pris) se séparèrent de la foule (quelle foule?) et prêchèrent que leur Maître était le Christ. Comme tout s’explique! Ce Clément le Romain, troisième pape, il a eu l’audace, après s’être d’abord substitué à Pierre comme auteur du triple reniement lors de la capture du Christ, de se donner comme le disciple bien-aimé. On peut se fier à lui, n’est-il pas vrai? J’ai signalé dans L’ÉNIGME DE JÉSUS-CHRIST, chap. I, § La Pierre du tombeau ou le cadavre dérobé, que c’est aux impostures mises sous le de nom Clément

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de Rome que l’on doit la légende de Pierre pape. L’Église n’a pas osé adopter ces impostures: elle a rejeté comme apocryphes les œuvres de Clément de Rome. Mais elle a conservé, comme une tradition, qu’elle a mise dans Saint-Jérôme, l’imposture de Pierre, premier pape. C’est mieux que l’art d’accommoder les restes, dont on ne veut plus pour soi mais dont on empoisonne la bonne foi d’autrui. D’ailleurs nous retrouverons Clément, au dernier chapitre de cet ouvrage. Il en vaut la peine.

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CHAPITRE III LE BAPTÊME DE JÉSUS PAR JEAN Un homme qui baptise un dieu Dans le fatras des fraudes et des impostures grossières perpétrées par les Scribes juifs en mal de christianisme, an IVe siècle, il n’en est pas de plus révoltante, dans le but d’étoffer l’invention de Jésus-Christ distinct de Jean, que le baptême de Jésus par Jean. Que la conscience des chrétiens d’aujourd’hui, que la foi aveugle, à qui la mystification judaïque est agréable, s’accommode de voir son Dieu, fils de Dieu, baptisé par un homme, le Iôannès-Jean, même juste et saint, — des mots! — c’est son affaire. Mais l’historien a le droit de chercher à voir clair dans cette fantasmagorie, sans précédent, dans la mythologie universelle. Jean, d’après les Évangiles, a paru, prêchant la repentance, confessant les péchés, et les remettant par le baptême. Il baptise les pécheurs, et, après les avoir confessés, remet donc leurs péchés. Jésus, Fils de Dieu, Jésus-Christ, que des millions d’hommes adorent, avait-il donc, pour que Jean les lui pardonne après baptême, commis des péchés? Blasphème! L’Eglise nous dit qu’il a été en tout conforme à nous, pauvres hommes, sauf par le péché. Un pécheur, cet Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde? Comment croire qu’ôtant les péchés, il en ait commis? Pourquoi l’Église lui fait-elle subir le baptême de la repentance, pour la rémission des péchés? Voilà la question. Un homme qui baptise Dieu, c’est, pour la raison, la terre et le ciel renversés, c’est la religion, la métaphysique et la physique à l’envers. Je le constate avec tout le déplaisir qui convient, en une matière aussi austère, mais je ne puis autrement. La logique humaine se refuse à admettre pareil contresens; la conscience de l’honnête homme aussi. Donnons-lui des apaisements.

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Le Selon-Jean Le quatrième Évangile que l’Église a dérobé à Cérinthe pour l’attribuer a l’apôtre-disciple Jean, après y avoir introduit ça et là des retouches, pour le rendre canonique, et si maladroitement! Ne fait pas baptiser Jésus par Jean. Ce serait pour lui un scandale, tout autant que l’incarnation. Un homme baptiser Dieu! Un Dieu se faire chair! Aucun Juif du IIe siècle, et jusqu’au début du troisième, ne l’admet, même et surtout parmi ceux qui ont fabriqué les affabulations millénaristes et gnostiques d’où sortirent les Évangiles. Le baptême de Jésus par Jean, comme l’incarnation par la création de Jésus-Christ, est l’œuvre d’aigrefins, qui ont compris quelle spéculation profitable serait l’exploitation du baptême, l’œuvre de marchands de Christ, comme dit Saint-Justin (Christ-emporoï), postérieurs aux gnostiques. L’Église aujourd’hui, et les critiques, même laïques, y compris les derniers venus à l’exégèse, comme Henri Barbusse, soutiennent, et continueront à soutenir, contre toute vraisemblance, sans preuves, parce que c’est leur bon plaisir, que, les trois Évangiles synoptisés ont paru à la fin du premier siècle au plus tard, et cinquante a soixante ans avant l’Évangile Selon-Jean. Les trois synoptisés donnent le récit du baptême de Jésus par Jean, et nous en reparlerons. Le quatrième Évangile, qui leur serait postérieur, n’aurait pas donné le baptême! On répondra, sans doute, — et je ne l’ignore pas; je le sais mieux et le prétends davantage que les critiques traditionnels, — que le Selon-Jean diffère essentiellement des Synoptisés, que, par exemple, il ne parle pas, comme eux, du banquet de la Sainte-Cène. Je montrerai d’ailleurs que les Noces de Cana, du Selon-Jean, que les Synoptisés ignorent, en tiennent lieu. Il ne doit pas paraître si étonnant, dira-t-on, que, le Selon-Jean n’ait pas le récit du baptême. Cette réponse par analogie qui veut expliquer l’absence du récit dit baptême de Jésus dans le Selon-Jean, et qui aurait de la valeur

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dans d’autres cas, peut-être, et c’est à voir, dans le cas présent ne vaut rien. Que le Selon-Jean n’ait pas le récit de la Cène, même si les Noces de Cana n’en tenaient pas lieu, on pourrait souligner le fait sans en être gravement surpris. Son auteur aurait pu oublier, rien ne le sollicitant à se souvenir. Et puis, il est si vieux, cet Évangéliste, Jean, quand l’Église le fait écrire! Passe pour la Sainte-Cène. Mais en ce qui concerne le baptême, il en est tout autrement. Il n’est pas possible de prétendre que le Scribe a pu oublier le baptême, s’il est un fait, historique. Car le Scribe a été sollicité lui-même de s’en souvenir, par ce qu’il déclare sur la colombe et la voix du ciel qui a envoyé Jean baptiser d’eau. Il ne pouvait parler de la colombe sans l’accrocher au baptême. En effet, le lecteur qui sait que les trois Synoptisés, antérieurs au quatrième Évangile, d’après l’Eglise, donnent le récit du baptême, baptême que le quatrième Évangile doit donc connaître, comme un fait qui a eu lieu, s’il a pris la peine de lire les trois Synoptisés, ses prédécesseurs, le lecteur, dis-je, qui ouvre ensuite le Selon-Jean au chapitre premier, à partir du verset 19, y lit d’abord le témoignage de Jean. Jean, aux ambassadeurs des Pharisiens qui viennent le trouver à Béthabara où il baptise, répond qu’il n’est pas le Christ, ni Élie, ni le Prophète, et qu’il en vient un après lui. Nous connaissons la scène. Immédiatement après, que lit le lecteur? Ceci, à partir du verset 29: Le lendemain, — nous sommes toujours à Béthabara (pseudo-Béthanie), au-delà du Jourdain, où Jean baptise, où il baptise Jésus dans les trois synoptisés, —Jean (jamais JeanBaptiste, dans le quatrième Évangile) vit Jésus qui venait vers lui, et il dit: Voici I’Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde. C’est celui dont je disais (hier même): Il vient après moi un homme qui m’a devancé, parce qu’il était avant moi (C’est en effet, le Dieu-Jésus, éternel). Pour moi, je ne le connaissais pas; mais je suis venu baptiser d’eau, afin qu’il fût manifesté à Israël[1].

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Et écoutez bien la suite: Jean rendit encore ce témoignage: J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe, et il s’est arrêté sur lui. Pour moi, je ne le connaissais pas[2]. Mais celui qui m’a envoyé baptiser d’eau (Iahveh lui-même) m’a dit: Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et s’arrêter, c’est celui qui baptise d’Esprit saint. — Et je l’ai vu, et j’ai rendu ce témoignage: C’est lui qui est le Fils de Dieu. Voilà ce morceau. Raisonnons. D’après les Trois Synoptisés, l’Esprit-colombe est descendu sur Jésus pendant que, Jean le baptisait. Dans le quatrième Évangile, en dehors de tout baptême, dont il n’est pas question, Jean déclare qu’il a vu la colombe-Esprit descendre sur Jésus. Où? Quand? Dans quelles conditions? Affirmation pure, soit! Mais qui appelle le baptême. Où est-il? Et l’on oserait soutenir que si le baptême est un fait historique, Jean a pu l’oublier à cette place, oublier d’en faire le récit, alors qu’il met en scène la colombe qui descend du ciel et s’arrête sur Jésus! Est-ce que le lecteur n’attend pas inévitablement que Jean, ou l’Évangile, raconte cette scène du baptême qui est qans les Trois Synoptisés? Si Jean a baptisé Jésus, il est incompréhensible qu’au moment, au lieu, dans les circonstances où l’Évangile place et fait parler Jean, alors que Jésus vient à lui pour la première fois, dans le morceau que j’ai reproduit in extenso, on ne trouve pas un récit du baptême, comme dans les Synoptisés, et d’autant plus incompréhensible que la Colombe, l’Esprit, qui se trouvent dans les quatre Évangiles, en ce même moment et en ce même lieu, prouvent que les récits des quatre Évangiles sont parallèles. J’en conclus que si, en réalité, historiquement, il y avait eu un baptême de Jésus par Jean, le quatrième Évangile n’aurait pas gardé le silence sur un événement dont il donne les phénomènes extérieurs. Ce baptême n’a pas eu lieu. Il a été inventé après l’Évangile de Cérinthe, devenu le Selon-Jean, Et il a été impossible de l’introduire après coup. J’ai affirmé et je ne cesserai d’affirmer

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que le IVe Évangile est antérieur de cent à deux cents ans aux autres Évangiles, et, je pense que déjà, par une infinité de détails, j’en ai apporté des preuves fragmentaires. Le baptême de Jésus par Jean en est une preuve de plus, et qui compte. J’en suis désolé pour l’exégèse et la critique traditionnelles. Mais c’est ainsi. Et je vais m’en expliquer, dans le cadre même de ma démonstration sur l’invention dit baptême de Jésus par Jean, où prendront place les intentions des scribes inventant ce baptême. La Colombe C’est un personnage ancien dans le judaïsme. On l’appelle IemOnA, en hébreu. Son nom contient, en voyelles, les quatre lettres du dieu juif, son tétragramme: IEOA, d’où sont tirées toutes les variantes: Iehovah, Iao, Iaou, Iahveh. La colombe était dans l’Arche de Noé. Parce qu’elle est le Tétragramme de Iehovah, c’est elle que Noé lâche, à l’exclusion de tout autre volatile, pour être messagère du salut contre les eaux du déluge. Blanche, et symbole de tout ce qui est pur, bien avant l’ange Gabriel, elle a volé entre ciel et terre. Dieu le Père lui-même est à sa ressemblance. Valentin nous l’a dit. Et Valentin était juif. Quand les fondateurs de la quatrième secte, comme dit Flavius Josèphe, celle de Juda le Gaulonite, la secte messianiste christienne, qui vint s’adjoindre aux trois autres (Pharisiens, Sadducéens, Esséniens), constituèrent leur symbolisme zodiacal sur le Thème des Destinées du monde, il était naturel qu’ils enrôlassent la Colombe. Juda le Gaulonite, qui est le Joseph, le Zacharie et le Zébédée des Évangiles, suivant ses différents aspects (Zacharie = Verseau, Zébédée = père des Poissons), n’est dit le Charpentier, pneumatiquement, en Esprit, allégoriquement, que comme inventeur de la Barque de Pêche, où ses fils, le Christ en tête, étant l’aîné, seront des pêcheurs d’hommes. La Barque de pêche, la Barque du salut, — admirable bateau monté! — ne pouvait être armée, affrétée sans la Colombe[3]. Sculptée symboliquement à la poupe, IEOA, elle mettait la Barque dit

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baptême sous le parrainage même de Dieu. Et quand, après son père Juda-Joseph-Zacharie-Zébédée, tué dans le Temple, en 760, à la révolte du recensement, qu’il avait fomentée sous Quirinius, proconsul de Syrie, son fils aîné, dont le nom de circoncision a disparu des Évangiles et de toutes les Écritures dites sacrées et profanes, devenu Jésus-Christ, Sauveur-Oint, prit la barre de la Barque, Capitaine et pilote, il se mit sous la protection de la Colombe, et, avant même d’être Oint, se fit consacrer Christ, par elle, messagère divine, porteuse de l’Esprit de Dieu[4]. L’Apocalypse, telle qu’elle nous a été transmise dans l’adaptation grecque, dite de Pathmos, ne contient plus rien des scènes où Iôannès = Jean, en se manifestant à Israël, devait, dans l’Apocalypse araméenne, s’expliquer sur la Colombe, descendue du ciel pour lui répéter au nom de Dieu ce que les Psaumes déclarent (II, 7): Tu es mon Fils; je t’ai engendré aujourd’hui, déclaration que les Évangiles actuels ont modifiée, mais qui se lisait telle quelle dans ceux que possédait Saint-Augustin. L’adaptation grecque de l’Apocalypse a été retouchée à diverses reprises dans des détails; mais surtout on y a opéré des suppressions considérables, que nous ferons toucher du doigt, le moment venu. En ce qui concerne la Colombe et son rôle, on peut affirmer qu’on l’a enlevée de l’Apocalypse, comme on a fait disparaître les Commentaires de Papias sur les Paroles du Rabbi, puisque les écrits millénaristes de Cérinthe et gnostiques de Valentin ont la Colombe, comme ayant consacré le Christ. J’ai reproduit, d’après le quatrième Évangile, le récit où figure la Colombe. On a sophistiqué Cérinthe de telle sorte qu’on a mis deux hommes, Jean et Jésus, où il n’y en a qu’un. Du moins, pas de baptême de Jésus par Jean. Dans la Pistis-Sophia, de Valentin, Jésus, parlant à la première personne, déclare: Mon Père m’a envoyé l’EspritSaint sous la forme d’une colombe. Un seul personnage, conformément à la vérité historique. Peu importe son nom.

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Et ni dans Cérinthe, quatrième Évangile Selon-Jean, bien que sophistiqué, ni dans Valentin, la Colombe ne consacre le Christ Fils de Dieu, avec l’accessoire du baptême, comme il arrive dans les trois Synoptisés. Cette consécration par la Colombe se suffit en effet à elle-même. L’intention qui a fait intervenir le baptême est, née de préoccupations postérieures, et, pour ne pas le celer plus longtemps, l’intention des Scribes, eu inventant le baptême, a été de créer, dans les Évangiles, deux personnages quand, historiquement, il n’y en a qu’un. Au IIe siècle, pas de baptême de Jésus par Jean. C’est qu’en effet, ce baptême n’a été inventé qu’après la mise en circulation de Jésus-Christ, comme être biologique distinct de Jean qui est sa substance charnelle, hylique, et pour fournir une preuve de plus, sur le papier, de cette distinction imaginée. L’examen des trois récits qu baptême dans les Synoptisés, par les nuances dans leur composition, permettent facilement de suivre les étapes de la fraude. Le morceau le plus ancien, — il date de la fin du IIe siècle, — est celui certainement du Selon-Matthieu. Jean-Baptiste, voyant beaucoup de Pharisiens et de Sadducéens venir à son baptême, et les traitant de race de vipères, à la manière du Christ qu’il est, annonce que va venir, après lui, celui qui baptisera d’Esprit-Saint et de feu. Et incontinent, comme à un appel, voici, en effet, Jésus qui arrive (Mat., III, 13-17): Alors Jésus vint de la Galilée, — où s’était retiré son père au retour d’Égypte, à Gamala, — au Jourdain, vers Jean, pour être baptisé. Oui, le Fils de Dieu, sans péché, l’Agneau qui ôte le péché dit monde, vient se faire baptiser d’eau pour la repentance et pour la rémission des péchés. Jean lui-même n’en revient pas. Les Évangiles le prouvent. Mais Jean s’y opposait, disant: C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et tu viens à moi! Oui, c’est trop fort. C’est le monde à l’envers, je l’ai dit. Et le scribe le sent très bien. C’est comme son excuse préalable à la fraude qu’il perpètre. Peut-être aussi que Jean, se reconnaissant dans ce

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Jésus qui, par la plume des Scribes, lui a dérobé sa carrière devant lequel ils l’ont fait abdiquer, ressent quelque humiliation. Il se souvient de ses crimes politiques et de droit commun, et qu’il fut le brigand Bar-Abbas: tous ses titres de gloire comme Messie, Prétendant au trône de David, transformés en péchés, que, sous la figure de Jésus, il vient se faire pardonner par le baptême de repentance et de rémission. Quel soufflet, de Satan, bien sûr, à son orgueil! Ce Jésus jouant le rôle d’un ange de Satan! Mais la révolte de Jean est de courte durée: « Laisse faire pour le moment, lui répond Jésus, car il est convenable que nous accomplissions ainsi toute justice. » Comprenne qui pourra. Le baptême de Jésus par Jean, voici que c’est accomplir toute justice. Au moment où les Scribes transforment le Christ-Jean, ancien Bar-Abbas, en Christ-Jésus, il est juste qu’ils le lavent de ses péchés. Toute l’explication de ce baptême tient dans cette phrase: séparer le Christ de Jean, et laver Jésus-Christ qu’on invente des péchés, des crimes du Christ historique, du IôannèsJean, crucifié par Ponce-Pilate. Le scribe continue: Alors Jean le laissa faire! La phrase en dit long. Que de suggestions! Jean le laissa faire quoi? Dans ce baptême, le rôle de baptiseur est tenu par Jean. C’est le rôle actif. Le baptisé n’a qu’un rôle passif. Si l’un des deux doit laisser faire l’autre, c’est Jésus, qui vient pour être baptisé, et non Jean qui agit, qui baptise. Cette phrase confirme cette vérité qu’à une époque intermédiaire entre le Sacrement par la colombe sans le baptême et le baptême inventé, Jean ne baptisait pas Jésus ; Jean-Jésus se baptisait lui-même. D’ailleurs, le Selon-Matthieu fait-il baptiser Jésus par Jean? Non. Il dit que Jésus vient pour être baptisé par Jean. Bien. Jean s’y oppose, proteste. Il ne veut pas. Jésus répond-il: Baptise moi tout de même? Non. Il répond: Laisse faire... Quand on laisse faire, on ne fait pas. Il ne baptise pas Jésus. S’il y a baptême, Jésus, que Jean laisse faire se baptise lui-même. Pour composer des morceaux de littérature aussi nuancés que celui du Selon-Matthieu, pour faire comprendre le contraire de ce qui y est dit, il faut être

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expert dans les travaux de l’esprit. Et l’on nous conte, sans rire, que les apôtres donnés comme auteurs de cette prose qui en remontrerait à celle de la diplomatie machiavélique la plus rusée, étaient des rustres épais. Qu’ont fait les savants de leur sens critique? Voici la fin du morceau: Dès qu’il eût été baptisé, — par qui? Par Jean? Par lui-même? Qu’importe! Ils ne sont qu’un corps dont les deux aspects marivaudent, — Jésus sortit de l’eau, et, à l’instant, les cieux s’ouvrirent (phénomène que vous demanderez à voir, et que je ne me charge pas de vous expliquer), et il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe (en chair ou fantôme?) et venir sur lui. Aussitôt une voix se fit entendre des cieux (de quelle hauteur?), disant: Celui-ci est, mon Fils, mon Bar bien-aimé, en qui j’ai mis mon affection. Avec le Selon-Marc, quelques années ont coulé. La fraude pieuse a progressé. Le scribe n’hésite plus. Jésus vient de Galilée, oui, de Nazareth (Gamala), ville de Galilée, le scribe le précise, et il fût baptisé par Jean dans le Jourdain. C’est net. Pus de marivaudage entre Jean et Jésus; plus d’opposition de Jean, qui ne laisse plus faire; il agit. Et Jésus ne lui dit plus de laisser faire « pour accomplir toute justice ». Ce n’est plus Jean qui voit la colombe, c’est Jésus. Chacun son tour. La voix du ciel ne parle plus à la troisième personne: Tu es mort Fils bien aimé... Jean est presque escamoté. Abdication presque totale, totale sauf qu’il a baptisé Jésus. Il faut qu’il grandisse (Jésus) et que je diminue (moi, Jean). Oui, les temps ont marché, depuis le Selon-Matthieu, que l’Église et les critiques déclarent avoir été précédé par le Selon-Marc. Quand je vous dis qu’ils voient tout à l’envers et n’hésitent jamais entre la vérité et son contre-pied, pour prendre le contrepied! Jusqu’à quand vous le répèterai-je? Race incrédule! Reste Luc, composant son Évangile pour son très cher Théophile, après s’être exactement informé de tout, depuis l’origine. Dans un long récit sur Jean-Baptiste, sur son ministère, et sa prédication, qu’il interrompt pour nous apprendre qu’Hérode a

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fait mettre Jean en prison, qui devrait disparaître ainsi et à tout jamais de cet Évangile, il achève, par le baptême de Jésus. C’est une façon bien curieuse d’écrire l’histoire. Jean est en prison, et, comme tout le peuple se faisait baptiser, Jésus se fit aussi baptiser. Si vous demandez par qui? — mais, par Jean, répond l’Église. — Comment? par Jean, répliquez-vous. Il est en prison. Et Luc ne spécifie pas que si Jésus se fait baptiser, c’est par Jean. — C’est que le récit est à dessein composé à double entente. Si on y apporte l’esprit traditionnel qui accepte sans discussion toutes les fraudes, évidemment Jésus se fait baptiser ; Luc ne dit pas par qui. Mais la tradition ajoute: par Jean. Luc a sousentendu. Le Juif christianisant qui, vers le IVe siècle, lisait Luc, admirait au contraire avec quel art, en trompant les Goïm par le sous-entendu, l’Évangile mêlait le mensonge à la vérité — Jésus se fait baptiser, mais le, baptême consiste-t-il pour lui à se tremper dans l’eau du Jourdain? Non. La baptême de Jésus, dans le Selon-Luc, ne consiste qu’en ceci: pendant qu’il priait, — et je vous répète que Jean mis en prison par Hérode n’est plus là, — le ciel s’ouvrit, et le Saint-Esprit descendit sur lui, et, — tenez-vous bien ! —sous une forme corporelle, comme une colombe. Et il vint une voix du ciel, etc. En définitive, sauf le mot baptême qu’il ajoute, la chose, la réalité de fait, rejoint le Selon-Jean. C’est la consécration pure et simple du Messie par la Colombe et la voix du ciel, en dehors de l’eau. Toutefois, le Selon-Luc, à propos de la Colombe, ajoute un détail curieux. Chez Matthieu, Marc et Jean, la Colombe est-elle esprit? est-elle chair? on ne sait pas. Avec Luc, plus de doute: elle est de forme corporelle; on l’a vue telle ; elle est donc matière. Oui, vraiment, Luc écrit, mon cher Théophile, après s’être exactement informé de tout. Il sait, et c’est chose remarquable, que l’accusation de magie a pesé sur les chrétiens et particulièrement sur le Christ, dès le début du deuxième siècle. Dans les Évangiles de l’Enfance, Jésus s’amuse à faire de petits oiseaux de terre qui s’envolent après

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avoir été animés de son souffle. On nous dit bien que les Évangiles de l’Enfance n’étaient qu’un ramassis de niaiseries. Tout de même, il faut bien que ces niaiseries ne le soient pas autant qu’on a voulu le faire croire, pour que le Selon-Luc, à propos de la Colombe, n’ait pas craint d’en ramasser une. Cette Colombe corporelle, qui descend dit ciel est plus qu’une allusion à des tours d’adresse que font plus que d’indiquer les Évangiles de l’Enfance avec ces petits oiseaux de terre que Jésus s’amuse à faire et qui s’envoient après avoir été animés de son souffle, qui a déjà une allure de Saint-Esprit. Que Jésus, je veux dire le Christ-homme, ait matérialisé, dans la terre cuite, la Colombe céleste, c’est un moyen qui n’a pas dû répugner à ce Prétendant Messie pour étonner les foules dont il voulait se faire des partisans, dans ces région de montagnes où confinait la Galilée, habitées par des humanités frustes et incultes, facilement crédules, comme tant d’arabes encore aujourd’hui, pour qui la sorcellerie est sacrée. L’Egypte a été le pays originaire de la magie; la magie est, par excellence, une science, égyptienne. Ce n’est pas seulement sous le prétexte possible de lui faire fuir la colère d’Hérode que le Selon-Matthieu envoie, en Égypte la Sainte famille. Le Talmud nous apprend que Ben-Sotada, — c’est un des noms qu’il donne au fils de l’évangélique Joseph, Panthora, et de Marie, — s’était marqué la peau avec une sorte d’écriture et n’avait apporté ses sortilèges que de cette façon[5]. L’Apocalypse a inscrit sur ses cuisses; Roi des rois et Seigneur des seigneurs. Seigneur des Saigneurs serait mieux. Ce n’est pas dans les Évangiles de l’Enfance que Mahomet, pour le Koran (chap. V, La Table, 108-110), a puisé ce trait où, faisant parler Dieu qui s’adresse à Jésus (Isha), il dit ceci: Tu formas de boue la figure d’un oiseau, et ton souffle l’anima par ma permission..., et souligne un tour de prestidigitation véritable. J’y reviendrai au chapitre V sur les Nativités, § Mahomet et le Koran.

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Celse, l’Anti-Celse et Origène Au IIe siècle, et jusqu’au milieu du IVe, il n’y a encore au Jourdain, comme baptiseur-Christ, qu’un seul individu, qu’on l’appelle Jean = Iôannès ou Jésus-Christ. Les manœuvres assez grossières par lesquelles, dans les Évangiles, on essaie de faire croire le contraire, et de quelle façon amphibologique! suffiraient à elles seules à prouver ce qu’on a voulu cacher. Au IIe siècle, les scribes comme Cérinthe, comme Valentin qui ne connaissent pas le Jésus-Christ évangélique, parce que les Évangiles synoptisés n’existent pas, et qui ne font pas baptiser, par suite, Jésus par Jean, — ils diraient plutôt le contraire, — confirment cette vérité. Dans la Pistis-Sophia[6], Jean lui-même déclare que Jésus, notre Sauveur, sorti du Royaume de Lumière (c’est du Dieu-Jésus qu’il s’agit, du Verbe ou Logos), est venu sur lui comme une colombe. Aucun historien, aucun écrivain quelconque des premier, deuxième et troisième siècles: Tacite, Suétone, Lucien de Samosate, Apulée (qui ne connaît que Jean), Minutius Félix, Justin lui-même, le Talmud (au quatrième), n’a entendu parler, n’a fait mention de deux personnages distincts, Jean et JésusChrist, dont l’un aurait été décapité et l’autre crucifié. Tous ont connu l’histoire du Christ juif mis en croix sous Ponce-Pilate. Aucun n’a connu son soi-disant Précurseur, le Baptiseur, décapité sur l’ordre d’Hérode. Flavius Josèphe, dont nous parlerons quand nous étudierons la légende de la décapitation, ne fait pas exception, nonobstant les faux, d’ailleurs peu affirmatifs, dont il a été victime, pour faire entendre le contraire. Il en est de même, à part les Évangiles, où l’imposture est manifeste, à part les Actes des Apôtres et les changes tentés dans l’Épître I aux Corinthiens à propos d’Apollos, de tous les autres écrits dit Nouveau-Testament. Épîtres mises sous le nom de Paul, de Jude, de Jean, de Jacques et de Pierre. Justin, dans les Apologies, mises sous son nom, ne connaît pas Jean.

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Il reste un ouvrage sur lequel il convient maintenant de s’expliquer. C’est le Contra Celsum ou l’Anti-Celse, essai de réfutation d’une œuvre (du IVe siècle) de Celse, le Discours de Vérité, par un scribe chrétien que l’Église dit être Origène, qui vivait au IIIe siècle. Et le Celse que le prétendu Origène essaie de réfuter serait, d’après l’Église, le Celse, épicurien, ami de Lucien de Samosate, au IIe siècle, donc antérieur d’environ cinquante à cent ans à Origène. Dans la réfutation qu’il tente du Discours de Vérité de Celse, le scribe (Origène ou tout autre, nous allons en discuter) reproduit, à sa manière évidemment, un assez grand nombre de passages de l’œuvre de Celse, au point que d’excellents esprits, MM. B. Aubé et Louis Rougier, notamment, ont essayé une reconstitution partielle de, l’œuvre de Celse, dont nous ne possédons plus rien que ce que le Scribe qui prétend la réfuter a bien voulu nous en conserver, et comme il lui a plu. Si le Celse, dont Origène est censé donner la réfutation, est le Celse, ami de Lucien, tous les extraits cités par Origène comme étant de ce Celse, enregistrent donc un état de choses et de faits qui datent du deuxième siècle, du milieu environ. En ce qui concerne le baptême de Jésus par Jean, et l’existence distincte des deux personnages, si Celse témoigne en leur faveur, il renforce, malgré le silence de Justin, de Lucien, dont il est l’ami, de Flavius Josèphe, et autres, le témoignage des évangiles, tout suspect qu’il apparaisse. Il importe donc de savoir qui est Celse et qui a écrit l’Anti-Celse, et à quelle époque. Voici d’abord le passage de l’œuvre de Celse où, à côté de JésusChrist, — je lui donne son nom d’évangiles, — ceux qui ont reconstitué le texte de Celse, d’après les citations littérales du pseudo-Origène, font apparaître Jean-Baptiste. Celse met d’abord en scène un Juif qui, s’adressant directement à Jésus, conteste sa filiation davidique, le donne comme fils du soldat romain Panther, calomnie qu’on retrouve dans le Talmud, et dont j’ai fait justice dans l’Énigme de Jésus-Christ, — et, après

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cet adultère de Marie, fait chasser celle-ci par Joseph, son époux. Jamais Celse qui connaissait son histoire, n’a écrit ce qui précède et que le pseudo-Origène nous transmet. Mais je poursuis, littéralement: Lorsque le charpentier se prit de haine pour elle, Marie, et la chassa, ni la puissance divine, ni le Logos fidèle (ou qui fait croire), — le Logos! au IVe siècle, bien que les Évangiles Synoptisés qui ne disent pas un mot du Logos soient prétendus faits, c’est toujours l’Évangile de Cérinthe qu’on allègue, tant il est la vérité! — ne put la sauver de cet affront. Il n’y a rien là qui sente le royaume de Dieu. Ceci écrit, voici que sans aucune espèce de transition, j’y insiste, le texte continue comme suit: Tu allègues qu’à ce moment une ombre d’oiseau (le Selon-Luc dira: une colombe en forme corporelle) descendit sur toi du haut des airs et qu’une voix céleste te salua du nom de Fils de Dieu. Mais quel témoin digne de foi a vu ce fantôme ailé (il n’y a pas de corps matériel), qui a oui cette voix céleste... qui, si ce n’est toi, et s’il faut t’en croire, l’un de ceux qui ont été châtiés avec toi? Bien sur Jean-Baptiste. Il est absent. Sollicités par les textes évangéliques, B. Aubé et Louis Rougier ajoutent, au début du second morceau, l’un: Cependant Jean baptisait — Tu vins à lui... pour être purifié, passage, dit-il, nécessaire, semble-t-il, pour la transition, — et l’autre: Il est vrai que, lors de ton baptême par Jean dans le Jourdain, sans justification aucune. Puis, tous deux continuent: Tu dis (ou tu allègues) qu’à ce moment, etc. B. Aubé et L Rougier ont cédé à la manie de la synoptisation. Les textes évangéliques les suggestionnent. A supposer qu’il faille une transition, qu’appelle peut-être la suite des idées du discours, et aussi l’expression: à ce moment, qui fait songer à un fait concomitant, rien ne décide, dans le texte, en faveur de l’intervention de Jean. On peut supposer tout autre chose, aussi vraisemblablement. Par exemple: Quand tu arrivas au Jourdain

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tombant du ciel, (comme le dit l’Évangile de Marcion), tu allègues qu’à ce moment, etc. Alors surtout que la suite du morceau, dans son expression essentielle, de premier jet, prouve très clairement que Jésus est seul: qui a vu ce fantôme ailé? qui, oui.... qui, si ce n’est toi. Voilà qui est catégorique et qui permet d’affirmer que le faussaire a ajouté: et, s’il faut t’en croire, l’un de ceux, quelqu’un de ceux qui ont été châtiés avec toi, pour essayer de jeter Jean-Baptiste dans ses phrases. Mais l’addition, tardive, porte sa marque; ce qu’elle exprime ne correspond à rien de connu. Il n’y a que Jean qui a parlé de la scène du baptême, de la colombe, de la Voix. Or Jean, n’a pas été châtié avec Jésus. B. Aubé a raison, quand il dit: Il est étrange que le Juif de Celse mette Jean-Baptiste dans la suite de Jésus et le fasse mourir avec lui! Étrange, en vérité. Mais le Juif de Celse, ni Celse, ne se sont trompés à ce point. C’est le pseudo-Origène qui fait la chanson, et la chante, pour essayer de nous faire croire que Jean n’est pas le Christ historique. Vous allez voir comment il se tire plus maladroitement encore des mensonges où il s’est empêtré. Il continue ainsi: Puisque ce Juif se mêle d’équivoquer sur la personne de Jésus, il est nécessaire de montrer combien ce Juif est peu au courant de ce qui s’est passé, car les Juifs distinguent bien deux personnes et — coq-àl’âne — ne confondent pas le supplice de Jean avec celui de Jésus. Cette argumentation effrontée du pseudo-Origène, qui reproche au Juif d’équivoquer sur la personne de Jésus, alors qu’il n’équivoque aucunement, et se borne à nier très clairement qu’un autre que Jésus ait entendu la Voix du ciel, à un certain moment et sans dire où, et ait vu la colombe, cette argumentation qui, elle, n’est qu’une succession d’équivoques, mérite qu’on la discute du près. 1° Il en résulte d’abord que le Juif de Celse a dit expressément, si expressément qu’il n’a pas pu ajouter la restriction que le texte lui prête, que Jésus était seul quand la Colombe a été vue par lui,

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— et par suite, que la phrase: et, s’il faut t’en croire, l’un de ceux qui ont été châtiés avec toi (meta sou), est une fraude. Preuve que l’on peut tirer aussi de la réponse du pseudo-Origène reprochant au Juif d’être peu au courant de ce qui s’est passé car les Juifs distinguent bien deux personnes. Le Juif n’en distinguait donc qu’une seule. Ainsi est avouée l’addition frauduleuse, devinée sans cet aveu. 2° Il est bien vrai que les Juifs distinguaient deux personnes, le Verbe-Logos ou le dieu Jésus et le Christ crucifié de Ponce Pilate, — et le pseudo-Origène ne fait que confirmer un fait acquis, une vérité qu’il ne peut pas s’empêcher de laisser échapper. Mais, alors qu’il confirme par une proposition générale, qui ne précise rien à propos de la scène de la Colombe, avec laquelle elle n’a aucun rapport, — les Juifs distinguent bien deux personnes, ditil; mais où? quand? à quel propos? le pseudo-Origène n’ose même pas préciser que c’est à la scène de la Colombe, — voici que, par un tournant en coq-à-l’âne, n’ayant rien dit de la scène de la Colombe, n’ayant pas précisé que Jean y était auprès de Jésus, il essaie de nous donner le change en nous aiguillant sur le supplice de Jean et celui de Jésus, pour faire entendre que Jean y était. C’est du beau travail de maître faussaire, mais qui n’aboutit pas à prouver, malgré le change, que Jésus et Jean se trouvaient ensemble, — je discute sur le plan ecclésiastique de deux personnages distincts, — à l’apparition de la Colombe, sans quoi le Juif l’aurait dit expressément, même si Jean a été décapité et Jésus crucifié, thèse de l’Église; et si le Juif confond le supplice de l’un avec celui de l’autre, le pseudo-Origène n’a pas démontré la fausseté de l’allégation formelle du Juif que Jésus seul a assisté à la scène de la Colombe. 3° Le Juif laisse si bien entendre qu’il n’y a qu’un personnage, Christ ou Jésus, — et si Jean s’y trouve, c’est qu’il est le Christ, qu’en prêtant à Jésus des allégations en style indirect, il le fait parler de telle sorte que, traduites en style direct, ses allégations

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prennent le tour verbal de la première personne: Une ombre d’oiseau est descendue sur moi. Une voix céleste m’a salué, et il faut bien qu’il ait été seul, puisque le Juif dit qu’aucun témoin (digne de foi) n’a vu..., ni entendu, si ce n’est toi, Jésus, et sans faire appel au témoignage de Jean. 4° D’ailleurs, en déclarant que les Juifs distinguent entre le supplice de Jean (décapité) et celui de Jésus (crucifié), le pseudoOrigène, pour nous donner le change sur la scène de la Colombe, se transporte sur un terrain où le Juif ne s’est pas placé. Il discute sur un point sur lequel le Juif n’a rien dit, et, j’ajoute, ne pouvait rien dire. Celse, et c’est pourquoi son Juif n’en parle pas, n’a pas connu la fraude, la décapitation qui n’existait pas quand il a écrit soit Discours de Vérité. En la jetant dans sa discussion, le pseudo-Origène prouve qu’il ne réfute pas seulement Celse, mais qu’il essaie de faire authentiquer par lui, — et l’Église place l’Anti-Celse au IIIe siècle, — une fraude qui ne date que du IVe siècle. Puisque je mêle la décapitation de Jean-Baptiste au débat que j’ai avec Celse, c’est que Celse en a parlé comme d’un événement historique. Ainsi raisonne le maître faussaire que l’on a fait signer, — autre faux, — du nom d’Origène. 5° Le Juif, de même, si Jean a été décapité, ne pouvait pas assimiler son supplice, en le plaçant au même temps, à celui du Christ. C’est pourquoi l’addition: un de ceux qui ont été châtiés avec toi crée à dessein une confusion. Le Juif n’ayant pas nommé Jean, s’il avait dû le viser, — comme la réplique du pseupseudoOrigène veut nous le laisser entendre, en mettant Jean en scène, avec son supplice, — pourquoi le Juif ne l’aurait-il pas nommé expressément? Jean est assez illustre; il est le plus grand des prophètes nés de la femme, a dit Jésus. Le Juif ne pouvait l’ignorer. Pourquoi cette périphrase: l’un de ceux qui ont été châtiés avec toi, si Jean-Baptiste a été décapité, et avant JésusChrist, ainsi que le soutient l’Église? Le Juif Ne pouvait ignorer ni Jean, ni sa décapitation, si ce que L’Église en rapporte est vrai. La

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création de Jean distinct du Christ et sa décapitation ne sont donc que des inventions de l’Église[7]. 6° Il n’y a si bien qu’un personnage humain, au Jourdain, Jean ou Christ, ou Jésus-Christ, — qu’importe le nom? — que la Colombe, c’est le Jésus céleste, rien du Jésus-Christ évangélique. Elle est le symbole de l’Esprit, sa représentation pneumatique, fantôme ailé, qui descend sur le Christ historique, Iôannès, mué évangéliquement en Jésus-Christ. La Colombe, C’est Jésus, émanation, puissance émanée de Dieu. Si Jésus est là, il fait double emploi, avec la Colombe. Tel est le dispositif originaire, éclos dans les fables cérinthiennes, montrant comment le DieuJésus est descendu sur le Christ, sur le Iôannès, sans que nous sachions si c’est au moment où il se purifiait symboliquement par un bain. C’est probable. La Colombe, à ce moment, IEmOnA, IEOA, tétragramme du nom ineffable du Dieu Juif, apporte au Iôannès qu’il pénètre, le Verbe, le Dieu Jésus. C’est pour cacher l’origine gnostique de toute la fable évangélique que les Scribes, brodant sur la mythologie cérinthienne, et matérialisant en trois corps Jean, Jésus, la Colombe, ont abouti à cette monstruosité, —un homme baptisant un dieu! — du baptême de Jésus par Jean. Pour conclure, j’affirmerai qu’aucun homme de raison saine, discutant avec logique et en toute bonne foi, ne peut admettre comme sincère, reproduisant la vérité historique, le discours du Juif que le pseudo-Origène met en scène, comme le porte-parole de Celse. Ce qu’il lui fait dire constitue de maladroites, contradictoires et confuses allégations destinées à noyer la vérité, en jetant dans l’esprit tous les doutes, avec une tendance jésuitique à insinuer comme vrais les mensonges et les fraudes ecclésiastiques. En conséquence, je tiens pour une manœuvre d’imposture cette phrase que le pseudo-Origène prête au Juif, à cinq alinéa du passage rapporté ci-dessus: Si quelqu’un a prédit que le Fils de Dieu devait descendre dans le monde, c’est un des nôtres, un

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prophète inspiré par notre Dieu, Jean, qui a baptisé votre Jésus ; et Jésus même, né parmi nous, était aussi un des nôtres, vivait selon notre Loi et observait nos rites. Certes, Jean, l’évangéliste, à la condition de se souvenir qu’on lui a fait voler la peau de Cérinthe et son Évangile, a bien, non pas prédit que le Fils de Dieu devait descendre dans le monde, mais, en l’introduisant par droit d’allégorie anthropomorphique, l’a fait descendre, par la Colombe, messagère divine depuis le Déluge, dans le corps humain du Iôannès = Jean, Christ historique. Quant à l’addition: que Jean a baptisé Jésus, chair luimême et distinct de Jean, créer Jean-Baptiste, c’est transposer le mythe métaphysique de l’Aeôn cérinthien dans le sens catholique, donnant à l’Aeôn-Jésus, émanation immatérielle de Dieu, qui la transmet par la Colombe, IEmOnA, un corps hylique, de chair ; c’est frauduleusement transformer en être biologique, appartenant à l’histoire, un fantôme de la spéculation maladive de mythologues juifs, une création pure de l’esprit. Et ce n’est pas non plus Jésus, dieu imaginaire, qui n’est Juif que parce qu’il est une invention de Juifs, et à ce titre, il est aussi, en effet, né parmi eux, ce n’est point Jésus qui a vécu selon la Loi juive, observant les rites juifs, c’est son appui de chair, le Christ crucifié par Ponce-Pilate, en qui on l’a finalement incarné. S’il faut comprendre ce que dit à ce sujet le pseudo-Origène, dans le sens catholique, si Jean-Baptiste distinct du Christ, a annoncé Jésus, donné comme le crucifié de Ponce-Pilate, et l’a baptisé, si, vers 180, Celse, épicurien, a écrit la phrase ci-dessus, qui témoigne d’un fait important, connu, illustre, que personne ne pouvait ignorer, puisqu’il est dans les Évangiles, donnés alors comme parus, comment expliquer que Justin, Saint-Justin, qui a vécu de l’an 100 à l’an 160, dans ses Apologies, où il devait immanquablement en faire état, ignore Jean, ne le cite pas, ne lui fasse pas baptiser Jésus, et qu’il soit, en un mot, moins bien renseigné qu’un vil païen sur l’histoire de son dieu?

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C’est ce que, à défaut de l’Église, qui lie saurait, et qui se garde d’attirer l’attention sur ce silence, je vais, tout modestement, vous faire comprendre! Le véritable Celse Car, quoi qu’en disent les érudits de toutes robes, il s’agit maintenant de savoir qui était et quel est le Celse, auteur du Discours de Vérité, dont la réfutation porte le nom d’Origène, et de quelle époque exacte est ce Discours et la réfutation qu’on en produit. L’histoire romaine fait mention de trois Celse (Celsus) : 1° Celsus (Cornelius Aulus), médecin et érudit du temps d’Auguste. Ce n’est pas notre Celse. 2° Celsus, philosophe épicurien du temps de Lucien de Samosate, du IIe siècle. C’est celui que l’Église prétend être l’auteur du Discours de Vérité, écrit vers 180, et que, entre 246 et 250, Origène aurait réfuté[8]. 3° Celsus, ami de l’Empereur Julien, l’Apostat, l’un de ses plus chers compagnons d’études aux écoles d’Athènes, élève, ami et admirateur de Libanius, Celsus que Julien fit gouverneur de Cappadoce, Cilicie, et préteur de Bithynie[9]. Celse était platonicien avec une tendance au stoïcisme, ce qui n’a rien de contradictoire, au contraire. C’est lui, c’est ce Celse, ami de Julien, qui est l’auteur du Discours de vérité, au IVe siècle, qu’Origène n’a pas pu, vivant au IIIe, réfuter[10]. Lorsque Julien, revenant de défendre les Gaules contre les germains, arriva en Asie-Mineure pour préparer son expédition contre les Perses, au cours de laquelle il devait être assassiné par un javelot que lança traîtreusement une main chrétienne, il fut salué à son passage à Pylas par Celse. Et Julien, prenant Celse dans sa voiture, le ramena à Tarse. Nous sommes en 362. C’est l’année où Julien va faire déterrer à Machéron, le corps du mort que les Juifs adorent comme un dieu, soit le corps du Christ, sous son pseudonyme apocalyptique de Iôannès-Jean, et, le corps retrouvé, en fera brûler les ossements[11].

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L’Église ayant décidé, pour accomplir toute justice, comme dit Jésus à Jean dans le Selon-Matthieu, lorsqu’il se présente pour être baptisé, que le Discours de vérité serait du Celse, épicurien, du IIe siècle, et qu’Origène le réfuterait au IIIe, ne pouvait faire autrement que d’ignorer le Celse, du IVe. Tout de même, on ne peut lire l’Anti-Celse, sans se persuader, immédiatement, que le scribe qui réfute Celse confond à dessein les deux Celse, et, s’il les confond, c’est qu’il écrit au temps ou après le temps où a vécu le second. Ce scribe ne peut donc pas être Origène, qui est mort vers 254. Censé écrire IIIe siècle, vers 246-249, quatre ou cinq ans avant la mort du véritable Origène le scribe dit que le Celse auquel il a affaire et répond est mort depuis longtemps déjà et il le donne comme philosophe épicurien afin d’aiguiller le lecteur sur le Celse ami de Lucien qui aurait écrit le Discours de vérité, vers 180. Une première objection vient à l’esprit. Comment? Une œuvre aussi terrible que le Discours de vérité contre les chrétiens les apologistes du christianisme auraient attendu soixante-dix ans pour y répondre ?malgré sa très grande opportunité, le livre de Celse passa inaperçu de son vivant? Les écrivains chrétiens de la fin du second siècle et du commencement du troisième n’en parlent jamais?[12] Porphyre ne le connaît pas, ni Méliton évêque de Sardes, ni Apollinaire d’Hiérapolis ni Athénagore, ni Aristide, qui, tous, passent pour avoir adressé des apologies aux empereurs. tels que Marc-Aurèle et Commode, pour répondre aux ouvrages et aux soi-disant calomnies dirigées contre les chrétiens. Pour expliquer ce silence, le scribe de l’Anti-Celse nous raconte une histoire. Un riche alexandrin, Ambroise — voyez percer le bout de l’oreille de l’évêque de Milan, qui convertit Augustin par l’appât de l’évêché d’Hippone, — attrait, par hasard, bibliophile curieux, à l’affût de toutes les nouveautés religieuses (parues depuis soixante-dix ans, pour le Discours de vérité), protecteur et

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fauteur d’Origène, découvert le livre de Celse à qui il l’aurait envoyé, avec prière instante de le réfuter. Après des feintes d’hésitation, Origène, pour réfuter les quatre livres, pas bien gros, dont se compose le Discours de vérité, en aurait écrit huit, que, quel que soit leur autour, nous avons[13]. Partant en guerre contre le Celse de Lucien, le scribe de l’AntiCelse est bien obligé d’abord de le donner comme philosophe épicurien. Toutefois, comme tous les extraits qu’il cite de Celse sont d’un philosophe purement platonicien, — sauf un, imitation d’un passage de Lucien, sur les femmes dont l’esprit ne correspond pas à leur beauté, il fait semblant d’avoir des doutes sur l’épicuréisme de son Celse, et plus il avance dans sa réfutation, plus il en manifeste. Pour se dérober, il en est réduit à prétendre que les autres ouvrages de son adversaire sont d’un épicurien[14]. Et alors il faut lire les explications du scribe, pour voir avec, quel embarras il parle du Celse contre qui il aiguise son calame. Il ne peut dire quel est ce Celse (il le sait mieux que personne), de quel pays il est, ne l’appelant continuellement que Celse l’épicurien ou l’athée (deux mensonges effrontés contre la vérité criée par tous les extraits qu’il cite), à quelle secte philosophique il appartient (troisième, mensonge). Jamais faussaire, pour frauder la vérité qu’il étale lui-même, qu’il lui est impossible de ne pas étaler, n’eut pareille intrépidité dans l’imposture cynique, dans le démenti donné à soi-même et sans vouloir en convenir. On dit — qui, on? et où? et quand? — qu’il y eut deux Celse épicuriens, écrit-il au commencement de son livre, le premier qui a vécu au temps de Néron (oncques n’en entendit-on parler et le dictionnaire Larousse-Augé, à qui ne répugnent pas les bourdes ecclésiastiques, ne le cite pas), l’autre, qui est celui auquel j’ai affaire, qui vécut au temps d’Hadrien et au delà. Oui, plus de deux cents ans au delà. En effet, il y a eu deux Celse, —à part le médecin du temps d’Auguste: le Celse épicurien, ami de Lucien, qui n’a écrit de livre

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que contre la magie, et c’est celui que le vrai Origène aurait pu réfuter, celui auquel le pseudo-Origène dit faussement qu’il a affaire, —le Celse du temps de Néron est un Celse de plus, inventé par le scribe de l’Anti-Celse, —et le Celse ami de Julien, qui est donc du IVe siècle, le Celse platonicien, auquel à affaire le faussaire, en essayant de faire croire que c’est le Celse épicurien du IIe siècle. Le pseudo-Origène ment, et il sait si bien qu’il ment, que, ayant affaire au Celse platonicien, préteur de Bithynie, auteur du Discours de vérité, au IVe siècle, et après lui avoir mis le masque du Celse épicurien. Il l’accuse de prendre un masque, —celui qu’il lui met — de s’exprimer en fidèle disciple de Platon, et de dissimuler ses sentiments épicuriens. Pourquoi le Celse du IIe siècle, qui a écrit sur la magie, à qui Lucien, son ami, dédie, vers 180, son traité sur Alexandre d’Abonotichos, — une autre espèce de marchand de Christ comme Apollos, Pérégrinos, Simon de Gitta, etc., — pour venger Épicure, cet homme vraiment sacré, ce divin génie, vengeance que je sais n’être point pour te déplaire, dit Lucien, pourquoi ce Celse, si fervent épicurien, classé comme tel, dissimulerait-il ses sentiments? Le pseudo-Origène devrait au moins nous le dire. Ou bien, il les a abjurés, opine le pseudoOrigène, qui croit que les reniements de Simon-Pierre sont le fait de tout le monde. Et le faussaire achève, —écoutez bien: ou alors, il (mon Celse) n’a de commun que le nom avec l’épicurien Celse. Enfin! Nous y voilà! Le pseudo-Origène confesse la vérité! Il faut la lui arracher comme une dent. Il est surprenant, après cela, que les exégètes et les érudits, sans parvenir à se mettre d’accord sur le Celse, auteur du Discours véritable, tiennent cependant son ouvrage comme datant du IIe siècle, et sa réfutation l’Anti-Celse, même avancée par rapport à sa vraie date jusqu’au temps d’Origène, du IIIe, alors qu’il laisse assez entrevoir qu’il n’est pas dupe de la farce qu’il joue, —mon Celse n’a de commun que le nom avec l’épicurien Celse, —mêlant le souvenir de Celse, ami

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de Julien, à sa réfutation, rien qu’en le signalant comme platonicien, et aussi, alors qu’il parle du christianisme et en brosse un tableau, qui n’est vrai et ne petit être exact qu’aux IVe et Ve siècles ; vigoureux organisme de l’église chrétienne, fixité des dogmes, évangiles faits, opposition et antagonisme aigu du paganisme et du christianisme, disparition à peu près totale des sectes, scission avec le judaïsme probable, unité déjà presque réalisée de l’institution catholique[15]. Le Discours de vérité se termine par un appel à la concorde, à la paix des âmes, à l’union de tous les bons citoyens dans la défense de la civilisation contre les Barbares qui la menacent, et, comme cette péroraison n’est due qu’à la plume du pseudoOrigène et non à Celse, on peut en conclure que l’ouvrage l’AntiCelse est d’une époque où le christianisme est à égalité avec le paganisme. Sa victoire est prochaine. Il pare, par l’appel à la concorde, aux retours offensifs du paganisme, qu’il essaie d’endormir, d’amadouer, tandis qu’il ne cessera pas lui-même son prosélytisme fanatique. Il offre la paix, à la faveur de laquelle sa propagande persévérante travaillera à son triomphe. Au IIIe, siècle, sa manière était toute différente[16]. Il se défend et il attaque, avec toutes les armes et tous les procédés des minorités, criant à la persécution, prenant des attitudes de martyr. Dans Celse, rien de ce caractère. Il tend à ses ennemis le rameau d’olivier. De révolutionnaire, il devient parti de gouvernement, pour s’emparer du pouvoir. L’Église nous dit que, dans de volumineuses compositions, Apollinaire (saint Apollinaire qui distingue encore le Dieu-Jésus ou Verbe du corps du Christ), Méthodius, Eusèbe, Philostorge, tous personnages du IVe siècle, ont réfuté Celse, sans préciser duquel il s’agit. L’Église a fait disparaître ces compositions, à supposer qu’elles aient existé, car adversaires et apologistes du christianisme les ont ignorées. Peut-être, en dehors de la personnalité d’un Celse quelconque, a-t-on fait passer dans l’Anti-Celse quelques traits de leur argumentation contre les

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dieux du paganisme et en faveur du christianisme. Il y a dans l’Anti-Celse beaucoup de lieux communs métaphysiques et mythologiques, des poncifs. C’est que le pseudo-Origène a beau se targuer de reproduire avec une conscience scrupuleuse, — à la manière d’Eusèbe, — les arguments de Celse, d’éprouver continu à la pierre de touche chacune des paroles de son adversaire, de ne pas éluder volontairement les articles de Celse, faute d’y pouvoir répliquer, et d’y répondre en greffier[17], l’examen de l’ouvrage prouve, qu’il ne prend ces précautions que pour nous persuader de sa bonne foi qui est nulle et ôter au Discours de vérité sa vraie substance historique. Sans parler des abréviations et des suppressions importantes dans le détail, que nul ne conteste, des interversions et des déplacements de textes qui rompent l’enchaînement des idées et les faussent il n’est pas douteux que les parties les plus intéressante de Celse ont été coupées, et d’autres sophistiquées, toutes celles surtout qui touchent à des faits d’histoire. D’autre part, comment ne pas s’apercevoir que le Celse conservé dans la réfutation argumente souvent contre le christianisme si sottement qu’il porte des coups au paganisme qu’il prétend défendre, et qu’il le frappe non seulement dans ses éléments positifs, mais dans son principe même. Celse connaissait Platon, pour l’avoir étudié à Athènes avec Julien, et le christianisme d’alors, dans ses origines, son histoire, sa légende, mieux qu’il n’y paraît dans le pseudo-Origène. Pour se donner la répartie facile, le scribe prête à Celse des raisonnements qui, sans atteindre le ridicule, y confinent souvent. Passons, car il faut se borner[18]. L’Anti-Celse, saint Paul et Julien Que l’auteur de l’Anti-Celse évolue au temps du Celse de Julien ou peu après, une preuve encore. Dans les ouvrages écrits par Julien et son entourage pour dénoncer la fourberie purement humaine des écritures

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chrétiennes, une place spéciale était certainement réservée à la mystification de l’apôtre Paul, dont Julien dit encore: Paulos est le plus fieffé charlatan qui ait jamais paru. Cette phrase est une modification ecclésiastique, pour donner à saint Paul une existence réelle, du texte de Julien qui racontait comment on avait inventé cet apôtre sur le modèle des Apollos, des Pérégrinus, etc. Et ce qui le prouve et qui prouve aussi que le Discours de vérité est du temps de Julien, c’est que l’Anti-Celse se préoccupe de répondre à Julien, ami du Celse qu’il réfute, sur la question de Paul. Oh! pour lui, Paul a bien existé. Il va même le faire authentiquer par Celse. Il s’étonne, en effet, que Celse ait négligé ou oublié de parler de saint Paul qui, après Jésus, est celui qui a fondé les Eglises chrétiennes. Dites, après cette affirmation, qu’il est un personnage inventé! Mais si Celse n’a pas parlé de saint Paul, sachant quelle imposture est à la base de l’invention de cet apôtre, le scribe qui prétend le réfuter va astucieusement vous aiguiller sur saint Paul, dans Celse luimême. Car s’il s’étonne, c’est pour que, contre son étonnement qui vous a poussé à bien lire, il ne vous échappe pas que l’on trouve, dans les extraits de Celse qu’il cite, des phrases propres aux Épîtres de Paul. Celse a beau ne pas parler de Paul, il le cite. Donc Paul a existé. Bien plus! Le pseudo-Origène, avec une mauvaise foi cynique, va accuser Celse d’avoir falsifié une pensée de l’apôtre. Ce n’est pas vrai. Le scribe se fera traiter de menteur. Mais qu’est-ce que ça lui fait? Qui veut la fin veut les moyens. Ce qu’il cherche, son but, c’est de prouver que Celse, vers 150, a connu saint Paul et ses épîtres, qui ne vinrent que vers 170-200. On cite saint Paul, on falsifie ses Épîtres, vous voyez bien que l’un et les autres existaient. Une imposture, — c’est ce qu’on a traduit par fieffé charlatan, — saint Paul! Charlatan? Qu’importe l’injure? On verra qu’en penser. Il fut! c’est l’essentiel. Et c’est vous Celse, c’est vous Julien qui êtes des imposteurs, de le nier, — des imposteurs, des insolents et des sophistes[19].

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Un dernier mot, à propos de la charlatanerie de Paul. Celse, relevant les divisions des sectes chrétiennes, accusant les chrétiens de se charger à l’envie les uns les autres de toutes les injures, animés les uns contre les autres d’une, haine mortelle, échangeant dans leurs querelles les pires outrages, ajoute qu’ils ont tous à la bouche leur mot: Le monde est crucifié pour moi et je le suis pour le monde! On ne voit pas bien le rapport de ce mot avec ce qui précède. Il devait y avoir autre chose. Mais c’est un mot qui rappelle l’épître aux Galates (VI, 14): Dieu me garde de me glorifier, y dit saint Paul, si ce n’est en la croix de NotreSeigneur Jésus-Christ, par laquelle le monde est crucifié à mon égard, et moi, à l’égard du monde! Ce qui, à part la proposition initiale, n’a d’ailleurs aucun sens. Le pseudo-Origène conclut (V, 6, 1): C’est tout ce que Celse a retenu de saint Paul. Sans en parler, n’est-ce pas? En quoi, le scribe exagère. Celse n’a rien ignoré, ni oublié de saint Paul, inventé plus de cent ans environ auparavant. Le peu que le scribe laisse passer dans sa réfutation, prouve que Celse a mieux qu’une connaissance superficielle des écrits apocryphes mis sous le nom de Paul. Mais, encore une fois, peu importe au scribe qu’on le démente sur ces à-côtés. Peutêtre même tient-il à ce qu’on ne discute que ses erreurs, voulues. Cependant, la discussion sur l’existence historique de Paul se trouvera écartée. Ce qu’il veut, c’est faire croire que Celse, vers 150, c’est-à-dire bien avant qu’on ait inventé saint Paul, entre 170 et 200, ainsi que le disait Celse, — que ne reproduit pas en ceci le pseudo-Origène, — a connu les Épîtres de Paul, et Paul lui-même, puisque, plus ou moins, il en a retenu quelque chose. Que de peine pour effacer cette certitude que si Paul est un fieffé charlatan, comme on le fait dire à Julien, c’est que toute l’histoire de Paul est une, charlatanesque imposture! Lactance et le Juge de Bithynie Le Discours de vérité de Celse est si peu passé inaperçu, quoique pense L. Rougier, que, non contente d’y faire répondre, au IVe siècle, par un pseudo-Origène de son invention, qui feint de ne

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pas savoir à quel Celse il a affaire, tout en faisant croire que c’est le Celse du IIe siècle, l’Église produit, sous la signature de Lactance, une réfutation d’un ouvrage dont le titre serait: Philaléthiéis, (livres) Amis de la Vérité, adressés aux chrétiens, dont l’auteur n’est pas nommé, qui n’est, désigné que par sa fonction — le Juge (ou préteur) de Bithynie. L’ouvrage est le Discours de vérité, et l’auteur est Celse[20]. L’examen et l’étude de la réfutation de Lactance montrent à l’évidence qu’il ne fait, comme le pseudo-Origène, que répondre au Discours de vérité de Celse. Elle est une deuxième mouture de l’Anti-Celse, jusque dans sa conclusion pacifique[21]. Le Juge de Bithynie est plus que le sosie de Celse. C’est Celse lui-même. Toutefois, en mettant cette réfutation sous le nom de Lactance, — Lactance est mort en 325, — l’Église fait vivre le Juge, de Bithynie avant le règne de Julien, pour qu’ainsi, on ne reconnaisse pas en lui l’ami de cet empereur, le Celse du Discours de vérité. Mais cette imposture sera jugée par ce seul fait que la réfutation de Lactance, s’adressant à Constantin, prouve que son auteur connaît la chronologie établie par Denys le Petit, puisqu’il l’admet sans discussion. Or, Denys le Petit c’est la fin du Ve siècle. Tout ce qui est écrit et porte la signature de Lactance est apocryphe, c’est-à-dire frauduleux[22].

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[1] Deux observations sur ce début. D’abord, d’où vient Jésus? C’est la première fois qu’il apparaît dans cet Évangile. Les autres, Matthieu el Luc tout au moins, l’ont fait naître, grandir, et le Selon-Marc, qui l’introduit aussi ex-abrupto, comme le Selon-Jean, le fait venir de quelque part, de Nazareth, ville de Galilée. Dans le Selon-Jean, il vient on ne sait d’où. Il tombe du ciel, du sein de Dieu. Et on le comprend très bien quand on lit, dans Pistis-Sophia, où nous allons rencontrer la Colombe, que Jésus vient du premier Mystère, qui est le Père à la ressemblance de la Colombe. Ensuite, comment Jean peut-il dire, de Jésus: Je ne le connaissais pas? Et il le répètera trois lignes plus loin. Élisabeth, sa mère, est la cousine de Marie, mère de Jésus. Elisabeth enceinte de six mois, a reçu la visite de Marie. Leurs deux fils sont cousins. On aime à croire qu’ils ont joué ensemble, enfants, que leurs deux familles les ont réunis dans des fêtes et aux vacances. Du moins, en se plaçant sur le terrain des fraudes évangéliques. Mais si Jésus est le Dieu-Jésus inventé par les gnostiques au IIe siècle, et Jean, le Christ de chair, crucifié au premier par Ponce-Pilate, alors tout s’explique, tout s’éclaire. Je ne le connaissais pas! Comme c’est vrai! Non, il ne le connaissait pas, certes, ce Jésus dont il ne se doutait pas qu’il serait capable, comme Mercure fit à Sosie, de lui voler son corps, sa vie, sa croix, sa gloire de Messie. Je ne dis pas son nom, car enfin, faut-il bien qu’on puisse le désigner de quelque manière. Même, de Christ, Jean, dévalisé, car enfin faut-il bien qu’il soit quelque chose, deviendra le Précurseur, le baptiste. [2] Mais oui, il se répète. Il tient à ce que le trait n’échappe pas au lecteur peu attentif. Ces phrases des Évangiles font un tel ronron On est vite distrait. Je ne le connaissais pas. Il est le Dieu-Jésus du IIe siècle. Moi, je suis du premier. Je m’appelle... je m’appelle... Quel était donc mon nom de circoncision? Je fus le Christ, crucifié par Ponce-Pilate. Les histoires de Zacharie, d’Élisabeth? les visites de ma mère Marie à sa cousine? Qu’est-ce que c’est que ça? Je ne connais pas. Je le lui apprendrai quand je vous expliquerai sa Nativité. [3] J’ai souligné à diverses reprises, dans l’Énigme de Jésus-Christ, pour la Colombe et pour Zacharie = Zébédée, toute les évocations d’idées qui résultent du thème zodiacal et qui foisonnent dans les Évangiles : baptême, lac, sources, poissons, barque, pêche, piscines, Beth-Saïda, maison de pêche, etc. Je n’y reviens pas. [4] Dans la première Épître de Pierre (III, 19-21), le scribe assimile l’arche de Noé au baptême: C’est par ce même Esprit (de Dieu) que Christ (pas Jésus-Christ) est allé prêcher aux esprits retenus en prison, qui furent autrefois rebelles, lorsque, du temps de Noé... se construisait l’arche dans laquelle... huit personnes furent sauvées à travers l’eau. C’était une figure du baptême qui maintenant vous sauve, etc. L’arche baptismale vogue à pleines voiles. Et le baptême qui sauve, c’est toujours le baptême de Jean, le baptême d’eau. Pas de baptême du Saint-Esprit. L’Épître de Pierre, fausse, mais ancienne, est une preuve que Jésus-Christ n’est pas inventé et n’existe pas avant la fin du IIe siècle. [5] Talmud J. Sabbat, XII, 4 et 6. Sabbat, 104 b. Bert-Sotadà veut dire Fils de la déviation. Le Talmud fait allusion à l’adultère, de David avec Bethsabée, femme d’Uri. La postérité qu’il en eut, parmi laquelle Joseph et Marie, et donc leurs fils et filles, sont le fruit d’une déviation dans la lignée pure. Marie est Sotada et son fils, Ben-Sotada. Voir Ben Sota (Talmud de Tibériade) et Théologie catholique de Wagenseil au motSota.

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[6] P. 66 de la traduction Amélineau. [7] Je tiens enfin à faire observer que, dans la réplique du pseudo-Origène (IVe siècle), ces expressions: 1° Ce Juif, qui se mêle d’équivoquer... 2° les Juifs (pourquoi pas les chrétiens ? distinguent bien deux personnes, etc., laissent suffisamment entendre, comme je l’ai toujours déclaré et comme tout le prouve que le christianisme, à l’époque de Julien, de Celse et de l’Anti-Celse n’est encore et surtout qu’affaire entre Juifs, — pour la controverse tout au moins. Et j’ai l’impertinence de penser que le Juif de Celse est une invention du pseudo-Origène, discussion de famille, toujours. Celse a bien pu émettre certaines des vérités, — peu nombreuses, d’ailleurs, sur les faits historiques, que l’Anti-Celse prête au Juif, en noyant ces quelques vérités dans un océan d’impostures, mais jamais je ne croirai que Celse ait eu besoin d’un Juif pour dire ce qu’il savait et avait à dire. [8] Ce qui est sûr, c’est que ce Celsus, et l’Église a fondé sur ce fait la confusion qu’elle a créée entre les Celse, avait écrit un livre contre la magie et les magiciens, où il devait parler du Christ juif, à cause de la Colombe, notamment, et autres tours de prestidigitation. Voir §Mahomet et le Koran, chap. V sur les Nativités. L’Église n’a pas cru devoir nous conserver cet ouvrage. Le Nouveau Dictionnaire Larousse illustré (direction Claude Augé) adopte sur ce Celse, dont il fait un philosophe platonicien, — il va même plus loin que le scribe Origène, vrai ou faux, qui sait que le Celse du IIe siècle est épicurien, et le dit, — les impostures ecclésiastiques. Quant au troisième Celse, — le véritable auteur du Discours de Vérité, qui vécut au IVe siècle, et dont nous allons parler, inutile de dire qu’il n’a pas trouvé place dans le Dictionnaire Larousse. Les forces liguées pour la perpétuité du mensonge, conscientes ou inconscientes, de bonne ou de mauvaise foi, sont incommensurables. [9] Puisque le Dictionnaire Larousse l’ignore, indiquons-lui, pour correction, dans une prochaine édition, nos sources: 1° L’historien Ammien Marcellin; 2° les Lettres de Libanus (n° 648 notamment); 3° l’ouvrage de M. Paul Allard, sur Julien, qui n’est pas suspect d’hétérodoxie (tome 1er, p. 327 notamment). [10] Sur ce point, d’une importance primordiale, pour la reconstitution de l’Histoire du Christianisme, j’ai encore le regret d’être en désaccord avec d’illustres érudits Renan, Pélagaud, Aubé, Harnack, Grats, Hudenbach, Volkmar, etc., et le dernier venu Louis Rougier. J’en suis navré. Keim, Hein, Neumann, Kœtschau sont d’avis que l’auteur du Discours de Vérité n’est pas le Celse, épicurien, ami de Lucien, du IIe siècle. Mais ils ne vont pas jusqu’à retrouver le vrai Celse. [11] Je m’étendrai sur ce point, au titre: La décapitation de Jean-Baptiste, Toute chose en son temps. Toutefois, je ne puis pas ne pas signaler ici, comme une des plus convaincantes preuves de détail que l’Anti-Celse n’est pas une réfutation du Celse épicurien du IIe siècle, mais du Celse, ami de Julien, au IVe, une allusion directe à l’événement, que les auteurs chrétiens appellent: Profanation des reliques (des restes) de Jean. Le réfutateur de Celse, oubliant qu’il écrit censément au IIIe siècle, contre un auteur du IIe, déclare: Croyez que celui qui je vous parle est vraiment le Fils de Dieu, encore qu’il ait été lié honteusement et soumis au supplice le plus infâmant (sous Ponce-Pilate) et encore que TOUT RÉCEMMENT il ait été traité avec la dernière ignominie. Voir Louis Rougier, Celse, p. 393, Restauration du Discours vrai, IV, 67. Rien que ce bout de phrase date l’Anti-Celse, après 362. Si le trait n’est pas le rappel de la profanation des reliques du mort que les Juifs adorent comme un dieu, à quoi

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l’appliquer? Je cherche, en dehors de la Crucifixion, quel fait de l’histoire, même ecclésiastique, autre que la profanation des reste du Christ, motive l’allégation de l’Anti-Celse. Quand, au IIe siècle, le Christ a-t-il été traité, dans sa personne physique, avec la dernière ignominie? Aux IIe et même IIIe siècles? Dans quelles circonstances? J’attends des érudits qui attribuent l’Anti-Celse à Origène et font du Celse qu’il réfute le Celse, épicurien, ami de Lucien, au IIe siècle, qu’ils apportent une réponse autre que puérile, à cette question. Il est un autre cas, une autre allusion directe à Julien, qui prouve, par un trait de détail encore, que l’Anti-Celse n’est pas d’Origène, au IIIe siècle. C’est quand il y est dit que les divinités n’ont besoin ni du sang ni de la graisse brûlée des victimes, genre d’exercice auquel, d’après l’Église, se serait livré Julien avec une intempérance rare. [12] Celse, par Louis Rougier, p. 57. J’ai mis sous forme interrogative les deux phrases, qui sont des affirmations chez Louis rougier. Sauf quelques réserves: si toutefois le Celse d’Origène est bien celui de Lucien, qu’Origène identifie, par simple conjecture, à l’auteur du Discours de Vérité, Louis Rougier semble bien admettre que le Celse d’Origène est celui de Lucien. Il n’hésite même pas, — rien n’est plus aisé, dit-il, — à dater l’ouvrage en l’an 178. Toute son argumentation, pp. 51 et 55, repose sur les allusions de l’ouvrage à la situation de l’empire, à la menace des Barbares, à la prescription des chrétiens. Mais ce sont là des arguments qui sont tout aussi vrais, plus même, du temps de Julien. Et nous montrerons par d’autres arguments plus précis, quant aux faits, qu’Origène n’aurait pas pu, au IIIe siècle, écrire une œuvre que son allure date du IVe et plutôt de la fin, et dont certains détails nous poussent an commencement du Ve. L’Anti-Celse ne saurait avoir été composé pendant l’été de 178, contrairement à l’affirmation de Louis Rougier. Je déplorerais un tel aveuglement, chez un auteur dont j’admire la critique littéraire, — Je ne dis pas historique, — dont le Celse fait par ailleurs mon admiration, si je n’étais habitué à rencontrer chez les universitaires l’impossibilité de se dégager et de s’affranchir des préjugés traditionnels sur les origines du Christianisme. Louis Rougier qui relève deux sommations d’Origène à Celse, pour qu’il s’explique, ne s’aperçoit même pas de la pantalonnade que sont ces deux sommations à un homme qu’Origène a dit être mort depuis longtemps. Et j’en passe. [13] C’est méconnaître étrangement la psychologie chrétienne, — et alors, pourquoi discuter sur le christianisme, que de s’imaginer qu’un livre tel que le Discours de Vérité, s’il n’avait eu aucun retentissement, s’il était passé inaperçu, au point qu’il n’en restât qu’un exemplaire obscur enfoui dans une bibliothèque qu’on avait hâte de brûler, des chrétiens insignes seraient allés le déterrer pour en faire faire une réfutation qui, même faussant les textes, les coupant, les présentant de façon tendancieuse devait pousser les curieux à rechercher l’original, et lui donner une grande vogue, en le produisant au grand jour des polémiques. L’organisation qui a inventé l’index, contre les livres qu’elle n’a plus le pouvoir de détruire, aime mieux faire le silence, la conspiration du silence sur ces livres, à qui la critique et la discussion font une publicité que l’on redoute. Pour que l’Église ait cru devoir réfuter l’ouvrage de Celse, en attendant qu’elle le fasse disparaître quand elle l’a pu, et mettre la réfutation sous le nom d’Origène pour l’antidater de deux siècles, ou d’un siècle et demi, c’est que l’ouvrage a fait du bruit, c’est certain. Tout le prouve, et jusqu’au ton nonchalant, homélistique, patelin, que prend le réfutateur, pour nous

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en conter, avant d’entrer en matière: Jésus calomnié garda le silence. Aujourd’hui où on l’attaque, il se défend simplement par la conduite et la vie de ses vrais disciples, ce qui est la manière de confondre ses accusateurs. Oui, bien sûr. Mais alors pourquoi écrire huit livres pour en réfuter quatre, — et qui sont passés inaperçus, que l’on déterre après soixante-dix ans de silence? Nous sommes en pleine littérature apocryphe. [14] Il jette ainsi dans le débat les livres de Celse, épicurien, du IIe siècle, sur la magie. Tour d’Escolar. Le Celse que le scribe de l’Anti-Celse essaie de réfuter est si peu épicurien, que, parmi les nombreux philosophes qu’il cite dans les extraits du Discours de vérité (sept dixièmes de l’ouvrage mot pour mot et neuf dixième, en substance), il ne nomme pas une seule fois Épicure. [15] Plusieurs sectes, citées par Celse, ne pouvaient lui être connues, comme postérieures au IIe siècle. Telle la secte des Marcelliniens, dont l’auteur fut au milieu du IVe siècle, un adversaire de l’arianisme. S’il a connu les carpocratiens, c’est de justesse; leur secte date de la fin du IIe siècle. D’ailleurs ce qu’il dit de la haine mutuelle de ces sectes n’est pas vrai au IIe siècle, à peine au IIIe, mais surtout au IVe. Il est des cas où ce pseudo-Origène entre tout de même dans la vérité de l’histoire. Il faut bien que de temps à autre il se mette dans la peau d’un homme des IIe et IIe siècles. C’est notamment quand il dit que les affiliés chrétiens tiennent des réunions clandestines et illicites, pour enseigner et pratiquer leurs doctrines (Préf., 1). Ils n’ont pas d’églises encore, et ceci est conforme au témoignage de Minutius Felix et de Tertullien qui déclarent que jusqu’aux premières années du IIIe siècle, les chrétiens n’eurent ni temples ni autels. Ils ont la synagogue. Origène, le vrai, dit (In Matt., 28) que sous Maximin, mort en 235, plusieurs églises furent détruites ou brûlées. Elles venaient donc à peine de sortir de terre. [16] Je m’en voudrais de ne pas citer ici Louis Rougier, parlant de Celse (p. 53). Plus encore qu’un philosophe, Celse est un patriote...qu’inquiète la menace des Barbares suspendue sur l’empire comme une épée de Damoclès (oui, mais cela n’est vraiment vrai qu’aux IVe et Ve siècles). Lucien, dilettante convaincu de l’incurable sottise humaine, s’en divertit à la façon d’un Voltaire, d’un Flaubert ou d’un France (Lucien at-il vu la menace des Barbares? S’en divertit-il? Je n’ai rien trouvé à cet égard dans Lucien. Et son ami Celse, l’épicurien, n’a pu s’émouvoir. Au IIe siècle cette menace n’apparaît pas). Celse (il est bien du IVe siècle) a pour principale préoccupation le salut de l’État. Avec une sagacité sans égale, il pronostique la baisse du sentiment patriotique qu’entraînerait le triomphe du christianisme, et prophétise l’invasion des Barbares comme son issue naturelle: ce serait le naufrage de la civilisation. Comment, ayant écrit ces lignes, entre autres, Louis Rougier peut-il croire qu’un Celse aurait eu de pareilles appréhensions, au IIe siècle? Au IVe, Constantin, chef d’un empire que le christianisme mine déjà, ne les a pas, et donne an christianisme droit de cité. Il introduit l’ennemi dans la place. Celse, outre les raisons de vérité, n’est contre le christianisme que parce qu’il va ruiner la domination romaine. C’est là un point de vue qui n’est possible qu’au IVe siècle. [17] Expression remarquable dont nous reparlerons ci-dessous: sungraphikôs agonisasthaï. [18] Pour me résumer, je citerai la conclusion de Mr. B. Aubé, qui a écrit une étude critique sur Celse, et tenté une reconstitution du texte. Étude d’une critique

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pénétrante, aiguisée, qui, sur le terrain où il se place, — il croit au christianisme tel que les Évangiles le présentent, — n’a pas été dépassée, ni même atteinte. A ce point de vue, le Celse de Louis Rougier est un recul. Voici sa conclusion qui juge la façon dont le pseudo-Origène a traité l’ouvrage de Celse dans son texte (p. 249): Quelque idée qu’on ait de la portée de l’ouvrage de Celse, on ne saurait lui refuser ce qu’on accorde au plus médiocre écrivain, à savoir le mince talent de composer un livre, l’art d’ordonner ses idées, de leur donner de la suite et de la cohésion, sans lesquelles une œuvre d’esprit ressemblerait aux rêves d’un malade ou aux hoquets d’un homme ivre. Or Celse a été l’un des esprits les plus cultivés de son temps auprès duquel le pseudoOrigène aurait pu prendre des leçons utiles. [19] Voici à propos de ces falsifications prétendues. — Celse a dit: les chrétiens disent communément: N’examine pas crois plutôt; — et : ta foi te sauvera, et encore la sagesse de cette vie est un mal et la folie un bien. N’estce pas un raccourci saisissant de la doctrine paulinienne, sur le salut par la foi, sur la folie de la Croix? Qu’on feuillette les Épîtres de saint Paul (Romains, 1, 16-17; III, 21 à IV, 21; X, 8-11; Hébreux, X, 33; XI,1 à 40; I Corinthiens, I, 18, 26, 27 , II, 6, 7, 13, etc., etc.). Impossible de prétendre, comme le pseudo-Origène, que Celse a falsifié saint Paul. Non. Ce que le scribe appelle, chez Celse, une falsification, il ne l’a pas reproduit; car c’était une vérité sur laquelle mieux a valu faire le silence. Celse disait que saint Paul n’avait jamais existé au Ier siècle, qu’on l’a inventé au second. Charlatan! charlatanerie! Celse a falsifié l’imposture ecclésiastique. Il rétablissait la vérité. [20] Le Juge de Bithynie! Comment n’y pas reconnaître Celse, à qui, une première fois, le pseudo-Origène a répondu en greffier, il l’avoue. Comme tout s’explique! Que l’Eglise ne nous a-t-elle conservé les Anti-Celse d’Apollinaire, de Méthodius, d’Eusèbe, de Philostorge! [21] Quelques aperçus montrent que, dans l’Anti-Celse, le pseudo-Origène avait négligé certains points importants, vérités historiques que dévoilait Celse, préteur de Bithynie. Le nom de circoncision du Christ, par exemple, puisque Lactance, sans reproduire le nom, réplique: Si Jésus existait au ciel, avant de naître, — le voilà bien, le Jésus de Cérinthe! — comment s’appelait-il? (Au ciel?) Il s’est appelé, parmi les hommes Jésus. Car Christ n’est pas un nom propre, c’est celui de sa puissance et de sa royauté, et c’est ainsi que les Juifs désignent leurs rois. A ce sujet, relevons l’ignorance de ceux qui en changeant une lettre, ont l’habitude de l’appeler Chrêstos. C’est Christos qu’il faut dire, Oint, traduction du mot hébreu Messiah (De la vraie Sagesse, IV, VII). Oui. Sur Chrêstos = Christos, Voir L’Enigme de Jésus-Christ. Christ est le signe de sa royauté. Oui, encore, mais pas au sens de Lactance. Au sens de Nathanaël (SelonJean, I, 49): Tu es le Fils de Dieu (Bar-Abbas), le roi d’Israël! et de Cléopas: Nous espérions que c’est lui qui délivrerait Israël (Selon-Luc, XXIV, 21). On retrouve ici ce parti pris de tromper sur les deux éléments avec lesquels on a composé Jésus-Christ: attribuer à l’homme le nom de Jésus, pour ne pas avouer qu’il est celui de l’Aeôn cérinthien, sur la terre comme au ciel. Et l’observation sur Chrêstos et Christos, qui rappelle à trois siècles et demi de distance les changes de Justin! Comme tout est artificiel et fabriqué!

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[22] Les œuvres de Lactance sont d’une époque où le quatrième évangile a été attribué à Jean, puisqu’il donne Jean comme l’auteur de cet Évangile. Au temps de Constantin où aurait vécu (?) Lactance, tout le monde chrétien est de la secte d’Arius. Constantin n’a professé et défendu que l’arianisme. Eusèbe, Lactance, de même. Aujourd’hui Constantin, Eusèbe, Lactance font figure de catholiques romains. Ils ont été annexésà l’orthodoxie victorieuse.

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CHAPITRE IV LA DÉCAPITATION DE JEAN-BAPTISTE Les deux récits La décapitation de Jean-Baptiste ne se trouve narrée que dans les évangiles Selon-Matthieu (XIV, 1-12) et Selon-Marc (VI, 1429). Le Selon-Luc, venu un peu plus tard, au dire de l’Église, et dont le préambule, en un grec décent, tandis que l’ouvrage est d’un grec hébraïque, annonce que son auteur écrit après s’être informé exactement de tout depuis l’origine, qui a connu, par conséquent, semble-t-il, la tragédie de la décapitation, rapportée dans Marc et Matthieu, se borne à mentionner l’événement, par la bouche même d’Hérode, disant (Luc, IX, 9): J’ai fait décapiter Jean. Ainsi, le témoin du forfait, c’est son auteur lui-même. Comment douter? Le coupable avoue. Que dis-je? Il se confesse. Habemus confitentem reum (Cicéron). Le quatrième Évangile, de Cérinthe devenu celui de Jean, — que de Jean aux débuts du christianisme, chez les Juifs, où il y en a si peu, et tous de premier plan! — ne fait pas décapiter Jean-Baptiste. Il ne le fait même pas mourir, comme tel. Il sait qu’il n’est qu’un Jean unique, Christ mort sur la croix. Il nous apprend, dans une parenthèse, que, à un certain moment, le Baptiste, — non, il ne dit pas le Baptiste, il sait trop bien qu’il n’y a pas de JeanBaptiste, — il dit: Jean, tout court, — Jean n’avait pas encore, été mis en prison (Jn., III, 24). Il y sera mis plus tard. Mais l’y décapitera-t-on? Le Selon-Jean sait bien que non, puisqu’il refait l’Évangile de Cérinthe où le Iôannès-Jean, c’est le Christ, qui meurt sur la croix, tandis que le Dieu-Jésus, le Verbe ou l’Aeôn délaissant sa demeure charnelle, remonte au ciel, après avoir rendu le crucifié à sa mère: Femme! voilà ton fils![1] Bref, deux récits de la décapitation dans deux Évangiles. Le début est presque identique dans les deux.

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Hérode le Tétrarque (de Galilée), c’est-à-dire Hérode Antipas, a fait arrêter Jean, l’a fait lier et mettre en prison. Pourquoi? A cause de quoi ou de qui? A cause d’Hérodias, femme de Philippe, son frère (parce qu’il l’avait épousée, précise seul le SelonMarc) et que Jean lui disait: — Il ne t’est pas permis de l’avoir pour femme. Les deux Évangiles se gardent de nous dire si Hérode a épousé Hérodiade, du vivant ou non de Philippe, qu’ils lui donnent comme époux. Ils veulent même laisser entendre que Philippe n’est pas mort, et que son frère Antipas lui aurait enlevé Hérodiade. On verra pourquoi[2]. Puis, les deux récits diffèrent, et sur un détail substantiel. Le Selon-Matthieu déclare que c’est Hérode lui-même qui aurait voulu faire mourir Jean. S’il hésite, c’est parce qu’il craignait le peuple, qui regardait Jean comme un prophète. Précisons: le prophète de l’Apocalypse, pour être dans la vérité entière. Le Selon-Marc ne prête pas d’aussi noirs desseins à Hérode. Il prétend que c’est Hérodias qui s’acharnait contre Jean, et désirait de faire mourir. Mais elle ne le pouvait pas, car, loin de vouloir la mort de Jean, Hérode le craignait, sachant que c’était un homme juste et saint, — tout comme le Christ évangélique. On ne comprend guère pourquoi il le craint, dans ce cas. Mais passons. Soit parce qu’il le craignait, soit parce que Jean était juste et, saint, Hérode veillait sur lui, il était souvent troublé (il faisait beaucoup de choses, disent certains manuscrits, en variante) et il l’écoutait avec plaisir. Mais il se présenta un jour favorable. Ici, les deux Évangiles redeviennent d’accord pour le fond. Contrairement à leur manière d’ensemble, c’est cependant le Selon-Matthieu qui est plus ramassé, et le Selon-Marc plus détaillé. Hérode donnait un festin, pour l’anniversaire de sa naissance, aux grands de sa cour, à ses officiers et aux premiers de la Galilée. Nous sommes dans son palais de Tibériade, on peut l’ajouter[3]. La fille même d’Hérodias étant entrée, — elle n’est

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pas nommée par les scribes, mais nous savons par Flavius Josèphe qu’elle s’appelait Salomé, tout comme la mère du Christ, avant que les scribes n’en aient fait Marie la Vierge et la Magdaléenne, — entra, dansa et plut à Hérode et à ses convives. Le roi dit à la jeune fille (plus haut, en grec, au féminin, c’était: Thugatèr; maintenant elle est, au neutre, korasion, fillette, poupée): — Demande-moi ce que tu veux, je te le donnerai. Il jura, disant: — Oui, quand ce serait la moitié de mon royaume! Salomé, pressée par sa mère, qu’elle était allée consulter dehors et qui lui avait dit de demander la tête de Jean le baptisant (baptizontos), rentre chez le roi aussitôt et demande: — Je veux qu’ici, à l’instant même, tu me donnes sur un plat la tête de Jean le Baptiste (Baptistou). Le roi en fut attristé, disent les deux Évangiles, même le Selon-Matthieu; et l’on peut se demander pourquoi, de celui-ci, qui a dit qu’Hérode cherchait à faire mourir Jean, n’attendant que l’occasion favorable. Passons encore. A cause de ses serments et de ses convives, ne croyant pas devoir opposer un refus, il envoya aussitôt un de ses gardes avec l’ordre de rapporter la tête de Jean. Cet homme alla décapiter Jean dans la prison. Et ayant apporté sa tête sur un plat, il la donna à la fillette (korasion, toujours, au genre neutre), et la fillette la donna à sa mère. Puis les disciples de Jean l’ayant appris vinrent et emportèrent son corps, et ils le mirent dans un tombeau[4]. Voilà. C’est très simple. Mais, sans y regarder de trop près, quel tissu d’invraisemblances et d’impossibilités! Invraisemblable d’abord, cette promesse d’Hérode Antipas à une danseuse, une poupée, de la moitié de son royaume. Comment y croire, quand on sait à quel prix un Hérode quelconque mettait sa royauté? Et cette danseuse est la fille de sa femme Hérodiade! Quelle trinité de sadiques dans cette histoire, qui n’a pu naître que dans l’imagination d’ecclésiastiques byzantins, comme la suite va le prouver!

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Impossible aussi, en fait, cette décapitation de Jean-Baptiste pour des multitudes de raisons, dont trois principales: 1° Motif mensonger de cette décapitation donné par les Évangiles, et mensonge à double branche: d’abord parce qu’il est faux qu’un Jean quelconque ait jamais reproché à Hérode Antipas d’avoir épousé la femme de son frère, et encore, moins, ensuite la femme de son frère Philippe, Hérodiade, parce qu’Hérodiade n’a jamais été la femme de Philippe. La femme de Philippe, c’est Salomé, fille d’Hérodiade, Salomé que les Évangiles, sans donner son nom, font danser. Philippe était à la fois le beau-frère et le gendre, et non le mari, d’Hérodiade, laquelle donc était non sa femme, mais sa belle-sœur et sa bellemère. Hérodiade était la femme de l’Hérode Lysanias qu’elle quitta, vivant, pour épouser Antipas. 2° Insuffisance matérielle quant au temps nécessaire pour que, du palais de Tibériade, en une nuit, un garde ait pu aller assassiner Jean, dans la prison où il est enchaîné, et revenir avec la tête sanglante à Tibériade, eût-il fait l’aller retour au galop de plusieurs chevaux. Et la précipitation imprévue de l’événement prouve qu’on n’avait pas assuré de relais[5]. 3° Découverte, en 362, de l’ère vulgaire, du cadavre de Jean, — son squelette, je pense, — dont l’Église dit que c’est celui de Jean-Baptiste, sans préciser s’il avait sa tête ou non, — mais dont on peut être sûr qu’il l’avait, car ce Jean, Baptiste ou non, ce mort retrouvé en Samarie, à Machéron, par l’empereur Julien, c’est le Christ crucifié par Ponce-Pilate: Iôannès, sous son nom d’Apocalypse. En une phrase, les récits de la décapitation de Jean-Baptiste ne reposent que sur des fraudes que nous allons examiner, et dont, pour toutes, nous donnerons les raisons. Le motif de la décapitation A en croire les Évangiles, on l’a vu, Jean-Baptiste aurait été décapité à l’instigation d’Hérodiade, épousée par Hérode

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Antipas, et furieuse des reproches de Jean à Hérode sur ce mariage: Il ne t’est pas permis de l’avoir pour femme. Flavius Josèphe, que l’Église a essayé de synoptiser comme un autre Évangile, et qu’elle a voulu faire témoigner sur la mort de Jean, devenu Jean-Baptiste, distinct du Christ, afin précisément d’en faire un personnage distinct, Flavius Josèphe raconte ceci, — c’est un scribe d’Église qui tient la plume[6] : En ce même temps, — celui de la mort d’Hérode Philippe, tétrarque de Trachonite, Bathanée et Gaulanitide, en 787, donnée immédiatement devant, — il arriva, par l’occasion que je vais dire, une grande guerre entre Hérode le Tétrarque (c’est Antipas) et Arétas, roi de Pétra (en Arabie). Hérode, qui avait épousé la fille d’Arétas et avait vécu longtemps avec elle, passa, en allant à Rome, chez Hérode, son frère de père et fils de la fille de Simon, le grand sacrificateur. Il conçut une telle passion pour Hérodiade, sa femme, fille d’Aristobule, leur frère à tous deux, et sœur d’Agrippa, qui fut depuis roi, qu’il lui proposa de l’épouser aussitôt qu’il serait de retour de Rome et de répudier la fille d’Arétas. Il continua ensuite son voyage et revint, après avoir terminé les affaires, — lesquelles? Flavius Josèphe ne le dit pas, — qui l’avaient obligé de l’entreprendre. Jusqu’ici, rien à dire. Nous sommes dans l’Histoire. Flavius Josèphe oublie simplement de préciser, ou le scribe qui l’a refait, deux points: 1° C’est que l’Hérode, frère d’Antipas, dont il parle, et qui a pour femme Hérodiade, c’est l’Hérode Lysanias, tétrarque de l’Abilène[7]. C’est que les affaires qui ont obligé Antipas à aller à Rome consistent dans la tentative d’obtenir de Tibère que la Tétrarchie de son frère Philippe, qui vient de mourir, lui soit attribuée et vienne, arrondir sa propre tétrarchie de Trachonite, Bathanée, etc. Continuons à lire Flavius Josèphe: Sa femme (la fille d’Arétas) découvrit ce qui s’était passé entre lui (Antipas) et Hérodiade; mais elle n’en témoigna rien. Elle le pria de lui

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permettre d’aller à Machéra (ou Machœrous, Machéro, Machéron), qui était une forteresse assise sur la frontière des deux États (Judée et Arabie), et qui appartenait alors au roi son père (Arétas). Ce détail, qu’il faut retenir, est d’une importance énorme, qu’il faut souligner. Bref, Hérode, pensant que sa femme ne connaissait rien de son dessein de la répudier, l’autorise à aller à Machœrous-Machera, où, étant arrivée et conduite à son père, à qui elle conte sa disgrâce et la résolution d’Antipas d’épouser Hérodiade, Arétas, fort offensé, prétextant de quelque contestation touchant les bornes du territoire de Gamala, — patrie du Christ, la Nazareth symbolique, —déclara la guerre à Hérode. La bataille se donna, et l’armée d’Hérode fut entièrement défaite par la trahison de quelques réfugiés qui, ayant été chassés de la tétrarchie de Philippe, avaient pris parti dans les troupes d’Hérode. Ce prince écrivit à Tibère ce qui était arrivé, et il (Tibère) entra dans une si grande colère contre Arétas, qu’il manda à Vitellius de lui déclarer la guerre, de le lui amener vivant s’il le pouvait prendre, ou de lui envoyer sa tête s’il était tué dans le combat. Le scribe voit rouge. Il pense déjà à Jean-Baptiste, ou mieux il ne pense qu’à lui. Il décapite, en esprit, tous ceux qui passent sous sa plume. Et, en effet, interrompant ici le récit relatif à Arétas, voici le morceau qu’il insère dans la narration, où Jean apparaît enfin[8]. Plusieurs Juifs ont cru que cette défaite de l’armée d’Hérode était une punition de Dieu, à cause de Jean surnommé le Baptiste. Surnommé, depuis qu’il n’est plus Jean le Christ. Suit un couplet dans l’esprit du faux sur Jésus. C’était un homme de grande piété qui exhortait les Juifs à embrasser la vertu, à exercer la justice. Le scribe, n’ose pas aller aussi loin que le SelonMarc (Hérode sachant que c’était un homme juste et saint, — justice, piété, dit Flavius Josèphe, — veillait sur lui, le craignait, l’écoutait avec plaisir). Il exhortait encore les Juifs à recevoir le baptême après s’être, rendus agréables à Dieu en ne se

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contentant pas de ne point commettre quelques péchés, mais en joignant la pureté du corps à celle de l’Ame[9]. Ainsi, comme une grande quantité de peuple le suivait pour écouter sa doctrine, Hérode, craignant que le pouvoir qu’il aurait sur eux n’excitât quelque sédition parce qu’ils seraient toujours prêts à entreprendre tout ce qu’il leur ordonnerait, il crut devoir prévenir ce mal, pour ne pas avoir sujet de se repentir d’avoir attendu trop tard à y remédier. Pour celle raison, il l’envoya prisonnier dans la forteresse de Machera, dont nous venons de parler (appartenant donc à Arétas avec qui il est en guerre), et les Juifs attribuèrent la défaite de son armée à un juste jugement de Dieu d’une action si injuste. Ce morceau de Flavius Josèphe mérite d’être examiné de près[10]. D’abord, il fixe l’époque de la bataille entre les troupes d’Antipas et d’Arétas, en ce même temps que la mort de l’Hérode Philippe, soit 787, qui précède immédiatement le récit de la guerre et de son occasion[11]. Secondement, c’est avant de s’embarquer pour Rome que Hérode Antipas propose à Hérodiade de l’épouser, pour le mariage avoir lieu aussitôt son retour de Rome[12]. Troisièmement, le Machera-Machœrous-Machéron où se réfugie la fille d’Arétas appartient à son père. Dans le morceau interpolé sur Jean-Baptiste, le scribe commet donc un faux grossier : car le Machera,dont nous venons de parler, c’est bien la forteresse assise sur la frontière et qui appartenait alors au roi son père : Ainsi Hérode, qui a répudié la fille d’Arétas, et qui, s’il ne s’attend pas à une déclaration de guerre pour si peu, bien qu’en fait la guerre s’en soit suivie, déclarée sous un autre prétexte, il est vrai, Hérode qui, en tout état de cause, ne doit pas s’imaginer, je pense, que, répudiant la fille d’Arétas, ses rapports avec ce prince vont être améliorés, aurait envoyé Jean prisonnier à Machera! Et Arétas, furieux, aurait gardé Jean prisonnier pour lui faire plaisir. Il aurait supporté, le gardant prisonnier, qu’un

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émissaire d’Hérode, vînt se faire, dans son royaume, l’exécuteur des hautes œuvres de celui qu’il traite déjà en ennemi. Bien plus, non content de mettre en pratique ces admirables préceptes évangéliques, chers à la canaille, qui en profite, en vertu desquels, si le méchant vous soufflette la joue gauche, vous devez lui tendre la droite, s’il vous subtilise votre portemonnaie, il est moral de lui offrir la clef et le secret de votre coffre-fort, Arétas va pousser la condescendance jusqu’à accueillir les disciples de Jean-Baptiste, venus on ne sait d’où pour réclamer le corps, et, l’ayant reçu, vont l’emporter pour l’ensevelir. Où? A Machœrous en Arabie, alors? Nous verrons tout à l’heure. Quatrièmement, si la cause de la défaite des troupes d’Hérode est la défection d’une partie de ses troupes, et en même temps prend le caractère d’un juste jugement de Dieu parce que Jean avait été mis en prison, c’est qu’il y a un lien étroit entre cette défection et Jean[13]. Le motif de la décapitation de Jean, toute inventée qu’elle soit, a pour but, entre autres, de l’absoudre, comme Christ qu’il est, et, pour qu’on ne le reconnaisse pas, de l’accusation vraie portée contre lui, mué en Jésus-Christ, et qui amena la condamnation à mort par crucifixion, historiquement. En prison et décapité pour avoir tonné contre l’immoralité d’un grand de ce monde, il ne saurait avoir, en tant que Christ, été mis en croix, comme prétendant au trône de Judée, au royaume de David, fomenteur de troubles, de révoltes et séditions, les armes à la main, tel Bar-Abbas, Jésus Bar-Abbas. La femme de Philippe Aucun savant, aucun exégète, et Ernest Renan moins que tout autre, ne s’est aperçu de la fraude évangélique qui fait d’Hérodiade la femme de l’Hérode Philippe. Tous ont lu Flavius Josèphe, et ils n’y ont pas remarqué que, par deux fois, dans ce chapitre VII du livre XVIII des Antiquités judaïques, il est déclaré, affirmé qu’Hérodiade est la femme de

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l’Hérode Lysanias. Une première fois, au début, dans l’extrait que j’ai reproduit plus haut, et j’ai souligné le fait. Une deuxième fois au n° 785, alinéa 3, in fine, en ces termes: Hérodiade épousa Hérode le tétrarque, fils d’Hérode le Grand, et de Mariamne, fille de Simon Grand sacrificateur, dont elle eut Salomé, après la naissance de laquelle elle n’eut point de honte de fouler aux pieds le respect dû à nos lois, en abandonnant son mari pour épouser, même de son vivant, Hérode son frère, tétrarque de Galilée. Flavius Josèphe ne précise pas non plus ici que le mari d’Hérodiade est Lysanias. Qu’importe! Immédiatement après, il ajoute ceci, qui nous fixe sur la femme de l’Hérode Philippe: Salomé, sa fille, épousa Philippe, fils d’Hérode le Grand et tétrarque de la Trachonite, lequel étant mort sans qu’elle en eût d’enfants, elle épousa Aristobule, fils de l’Hérode frère d’Agrippa, dont elle eut trois fils. Est-ce assez clair? Salomé a épousé l’Hérode Philippe, tétrarque de la Trachonite. Elle est la fille d’Hérodiade. Elle s’est remariée, et avec Aristobule, mais c’est que son mari Philippe était mort; elle était veuve. Si les savants, les érudits, les critiques et exégètes, — je ne vise que ceux qui s’occupent de l’histoire des origines du christianisme, — étaient aussi éminents qu’on le dit, rien que ce passage de Flavius Josèphe les aurait mis en garde contre les récits évangéliques sur la décapitation de Jean-Baptiste. Comment leur demander, dans ces conditions, —ils ne savent même pas lire, —d’avoir vu que c’est justement à la mort de Philippe, en 787 de Rome ou 33 de notre ère, à cause de sa tétrarchie vacante, et pour tenter de l’obtenir de 1’empereur Tibère, que l’Hérode Antipas part pour Rome et que c’est en allant s’embarquer qu’il rend visite à son frère vivant, Lysanias, tétrarque de l’Abilène, et qu’il persuade Hérodiade, femme de ce prince falot, et dévorée d’ambition, de l’accepter comme mari ? Promettre à Salomé la moitié de son royaume, au moment où il

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ne rêve que de s’emparer des territoires dont son mari fut tétrarque, pour les ajouter à sa tétrarchie par la grâce de Tibère! Quelle ironie! Et des savants austères tiennent pour historiques ces contes à dormir debout[14]. Machœrous-Machéron Où est Hérode Antipas, pendant la nuit d’orgie évangélique? Après avoir habité Sepphoris, ayant fait construire Tibériade, sur les bords du lac de Génézareth, avec un palais magnifique à son usage, c’est, en 787, à Tibériade qu’il réside, qu’il offre aux premiers de la Galilée, le festin qui commémore l’anniversaire de sa naissance. Il ne peut être ailleurs. Et Jean? Il est en prison. A Machœrous (Machéron) en Arabie? Admettons que ce soit possible, que contre toute vérité, Arétas ne soit pas le maître de Machœrous, que sa fille répudiée ne s’y soit pas réfugiée. Je raisonne sur les données des faussaires. Hérode envoie, de Tibériade un garde pour couper la tête à JeanBaptiste. Connaissez-vous la distance qui existait entre Tibérias, sur la rive occidentale du lac de Génézareth, et Machœrous près de la rive orientale de la mer Morte? Cent quarante kilomètres, à vol d’oiseau. Aller et retour par des routes, — on suit la vallée du Jourdain, — c’est donc trois cents kilomètres au minimum de randonnée qu’a dû faire, en quelques heures de nuit, le bourreau hérodien, et, entre temps, exécuter sa mission. Eh bien! malgré l’impossibilité résultant des distances, malgré l’impossibilité du fait que Machocrous est occupé par les garnisons du roi de Pétra, Arétas, — Flavius Josèphe l’a dit, tous les exégètes tiennent que Jean est à Machœrous (Machéro, Machéron ou Machéra, car le mot a diverses orthographes). Pourquoi veulent-ils qu’il en soit ainsi? Sans doute parce que c’est l’avis d’Ernest Renan, leur chef de file. Voici donc l’avis de Renan, dans sa Vie de Jésus (chap. XII). Le triste Jean, dans sa prison de Machéro, s’exténuait d’attente et de désirs... Cette année (probablement l’an 30), —non, nous sommes en 787 de Rome, 33 de l’ère vulgaire, —Antipas se

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trouve, le jour anniversaire de sa naissance, à Machéro. Hérode le Grand, —son père, —avait fait construire à l’intérieur de la forteresse un palais magnifique, où le tétrarque (Antipas) résidait fréquemment. Il y donna un grand festin, durant lequel Salomé, etc. Et Renan renvoie, sur ce palais magnifique, au texte de Flavius Josèphe De Bello judaïco, liv. VII, chap. VI (c’est XXI qu’il faut lire), alinéa 2. On trouve, en effet, dans Flavius Josèphe (Guerres, VII, XXI, 2) qu’Hérode le Grand avait fait construire à l’intérieur de la forteresse un palais magnifique, où, —déclare Renan, qui n’en sait rien, car nulle part ce n’est dit, —le tétrarque (Antipas) résidait fréquemment. D’où, d’après lui, s’y est donné le fameux festin. Ainsi, l’Hérode, tétrarque de la Galilée, invite les grands (chiliarques), les premiers (les prôtes) de la Galilée et ses officiers à venir banqueter en son honneur à cent kilomètres et plus de leur résidence. Admettons. Ce qui est sûr, c’est que ce Machéro n’est pas le Machœrous d’Arétas (même orthographié Machœrous et non Machéro, et j’y consens). Il est vrai que, à l’occasion des événements qui suivent la guerre de Vespasien et Titus (824 = 70) Flavius Josèphe parle de Machœrous comme d’une place forte qui n’a pas encore été réduite (ainsi que Massada, Iotapat et Gamala, naturellement). Et pour le plaisir de bien nous persuader qu’il s’agit de Machéro, Machéron, Machœrous, il consacre, au milieu de cette tragédie sanglante que fut l’admirable résistance juive, trois chapitres à nous ébaudir puérilement sur une plante de rue d’une grandeur prodigieuse qui était dans le château de Machéron, sur les qualités et vertus étranges d’une plante zoophyte qui croit dans l’une des vallées qui environnent Machéron, sur quelques fontaines de Machéron dont les qualités sont très différentes. Machéron! Machéron! Machéron! Fort bien. Mais ce Machéron, ainsi nommé dans Flavius Josèphe, à l’époque de Vespasien et Titus, où Hérode le Grand a fait

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construire un château, soixante-quinze ans en ça, nous le connaissons. Pourquoi Renan ne nous apprend-il pas qu’il en est parlé aussi dans Flavius Josèphe, au moment même où Hérode le Grand le fait construire (Guerres, I, XVI, 87)? Une phrase, une seule: Il fit bâtir, à l’opposite de la montagne qui est du côté de l’Arabie, un château extrêmement fort qu’il nomma Hérodion. C’est tout. En face du Machœrous ou Machéron d’Arabie, il a donc fait construire une forteresse, capable de faire échec à celle de l’ennemi. Elle s’appelle alors Hérodion. L’a-t-on nommée ensuite Machœrous (de Judée) pour l’opposer à Machœrous (d’Arabie), comme à notre frontière de l’Est, après Nancy et Lunéville, il y avait, de 1871 à 1914, Avricourt-français et deutsch-Avricourt? Jamais, nulle part, Flavius Josèphe ne nous en a informés. Ce qui paraît certain, c’est que la description qu’il en donne, à l’époque des guerres de Vespasien et que Renan reprend à son compte, a tout l’air d’une fraude, en harmonie avec l’histoire évangélique de Jean-Baptiste. Ce palais, en effet, construit dans la forteresse d’Hérodion, devenue Machœrous, d’après le Flavius Josèphe relatant la guerre vespasienne, il n’en est nullement question, lorsqu’il parle de cette forteresse à l’époque où Hérode le Grand la fait construire. Mais, —et vous allez toucher du doigt l’origine de la fraude, —ayant fait connaître en une phrase (celle de ci-dessus) la construction de ce château par Hérode le Grand, à la frontière d’Arabie, face au Machœrous des Arabes, Flavius Josèphe, sans même couper sa phrase par un point, ayant dit qu’Hérode nomma ce château Hérodion, continue ainsi : et il donna le même nom à une colline distante de soixante stades de Jérusalem, qui n’était pas naturelle, mais qu’il fit élever en forme de mamelle avec de la terre rapportée, et dont il environna le sommet de tours rondes. Il bâtit au-dessous des palais... intérieur très riche... extérieur superbe... Il y fit venir de très loin quantité de belles eaux, etc. Près de Jérusalem, ou comprend ce palais. Mais dans l’Hérodion, forteresse frontière de l’Arabie, on ne le conçoit pas. La guerre y

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est endémique. Voir Flavius Josèphe. Hérode Antipas n’y va jamais. Il aurait bien trop peur de s’y faire prendre par les Arabes. En résumé, la forteresse qu’Hérode a fait construire face à Machœrous, que Flavius Josèphe nomme Machéron, soixantequinze ans après qu’elle a été construite, elle a été appelée Hérodion, quand Hérode la faisait construire. Le palais merveilleux que Flavius Josèphe décrit, lors du siège qu’en fit Bassus, général de Vespasien, Flavius Josèphe n’en dit pas un mot, quand il parle, en une phrase, de la construction d’Hérodion sous Hérode. Le château que décrit Flavius Josèphe, sous Vespasien, comme ayant été construit dans la forteresse de l’Hérodion devenu Machéron, c’est celui dont il dit qu’il a été construit dans l’Hérodion, à vingt stades de Jérusalem[15]. Après quoi, si vous croyez à un Machéron de Judée où aurait été prisonnier Jean-Baptiste, à la frontière d’Arabie, en deçà ou au delà, avec un palais où le tétrarque (Antipas) résidait fréquemment, où il a donné un festin aux grands de sa cour, aux premiers de la Galilée, à ses officiers, taudis qu’Arétas, en face, dans Machœrous d’Arabie, concentre ses troupes pour venger l’affront fait par Hérode Antipas à sa fille répudiée, c’est que vous avez dans le génie critique et la loyauté de Renan la foi qui transporte les montagnes[16]. Si Flavius Josèphe parle aujourd’hui de Machéron, substitué à l’Hérodion de la frontière arabe, et, en le décrivant comme l’Hérodion-lès-Jérusalem, c’est qu’on le lui fait dire, —une fraude de plus ou de moins! —pour donner le change sur le Machéron véritable où ses disciples ont enseveli Jean, — Baptiste ou non, —et non point après décapitation, mais comme étant le Christ, dont ils ont dérobé le cadavre au Guol-Golta, la fosse commune, pour faire croire à la résurrection, le transportant en Samarie, à Machéron, où ils le mirent dans un tombeau. Dans ce Machéron, il n’y avait ni palais, ni prison. Si Jean est en prison, c’est à Tibériade, et non point encore comme condamné à mort. Avant

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de se résoudre à le punir de la peine capitale, Hérode Antipas et Ponce-Pilate ont commencé par lui appliquer la prison, et quelquefois, deux au moins, le fouet, —c’est un parent par alliance des Hérodes, avec l’espoir de mettre fin à ses exploits de prétendant roi des Juifs. Et ce n’est pas leur faute s’il a diaboliquement persévéré. Le corps retrouvé En 362 de l’ère vulgaire, au mois de Ioûs, c’est-à-dire août, l’empereur Julien, — l’Apostat, parfaitement! — se trouvant à Antioche, retour des Gaules et de Lutèce, qu’il a tant aimées, et prêt à s’engager dans une guerre contre les Perses, résolut de frapper un grand coup pour prouver au monde que le mort que les Juifs adorent comme un dieu n’était et n’est jamais ressuscité. Ayant appris qu’autour du tombeau de ce mort, qu’il désigne sous son pseudonyme apocalyptique de Jôannès-Jean, il se faisait des pèlerinages, — ce qui lui a permis d’identifier sans erreur le tombeau, —où des exploiteurs, des magiciens tiraient profit de la crédulité des foules, —on y vendait déjà des morceaux de la sainte croix, —il résolut de procéder à l’exhumation du cadavre de ce mort, dont le tombeau avait été retrouvé à Machéron de Samarie, près de Sébaste, l’ancienne Sichem (voir saint Jérôme). La découverte de ce corps du mort, sous le nom de Jean, est rapportée par M. Allard, dans son ouvrage sur Julien (Paris, tome III, p. 406), la plus savante étude peut-être, que l’on ait faite sur ce grand empereur. M. Allard est chrétien, de l’orthodoxie la plus rigoureuse. Comme l’Église, il tient que ce Jean, dont Julien profana les restes, c’est le Jean-Baptiste des Évangiles. Rien du Christ, crucifié par Ponce-Pilate, rien de Jésus-Christ. Mais cette affirmation qui ne repose que sur l’autorité de l’Église, se retourne contre elle, car elle aboutit à la preuve logique que ce Jean, dit Baptiste ou non, —et le Jésus-Christ évangélique est, lui aussi, un baptiseur, tout comme Jean, —est bien le Christ crucifié par Ponce-Pilate et non le Jean-Baptiste des Évangiles, décapité par Hérode.

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Ce n’est pas, en effet, le cadavre du Jean-Baptiste ecclésiastique, dont il connaissait l’invention frauduleuse, que Julien recherchait et qu’il a exhumé. C’est le corps du mort, —il ne l’appelle qu’ainsi et Iôannès = Jean, — que les Juifs adorent comme un Dieu, et qu’on disait être ressuscité. Les Juifschrétiens, —à l’époque de Julien, ce sont encore les Juifs qui font le christianisme, —adorent-ils Jean-Baptiste comme un Dieu? Non. Prétendaient-ils que Jean-Baptiste était ressuscité, pour qu’il soit besoin de les démentir en exhibant son cadavre? Non encore. C’est donc que le corps du « mort », sous son pseudonyme d’Apocalypse, est celui du Christ, crucifié par Ponce-Pilate, et qui n’est pas ressuscité. C’est évident. Jean, c’est le Christ. La flèche du Parthe Les conséquences de cette découverte auraient tué le christianisme si Julien, parti peu après pour la guerre contre les Perses, en était revenu vivant. Les chrétiens, tels qu’ils sont au IVe siècle, l’ont si bien compris, qu’ils ont fait assassiner Julien par une flèche soi-disant Parthe. Les injures basses et les menaces prophétiques qui lui ont été adressées après la découverte du cadavre, —elles ne se comprendraient pas si ce cadavre était celui de Jean-Baptiste, — ne laissent aucun doute. C’est le prêtre Théodoret qui dit à un fonctionnaire impérial[17]: Ton tyran (Julien), qui espère que les païens seront vainqueurs, —les Perses étaient-ils donc chrétiens? —ne pourra pas triompher. Il périra et de telle manière que personne ne saura par qui il a été frappé. Il ne reviendra pas au pays des Romains. Dans un dialogue de Théodoret, encore, entre un professeur chrétien et Libanius, celui-ci demande à celui-là: Que fait maintenant le fils du charpentier? Et l’autre répond: Le Maître du monde que tu appelles ironiquement le fils du charpentier, prépare un cercueil[18].

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A Antioche, ce ne sont que railleries sur Julien, sur son physique, ses épaules étroites, sa barbe de boue, son profil hirsute. «Nos traits ont atteint le but. Nous t’avons percé de sarcasmes, comme de flèches. Comment feras-tu, ô brave, pour affronter les projectiles des Perses?» Deux des hommes engagés dans la lutte contre les chrétiens, Félix et le comte Julianus, étant morts presque en même temps, en 363, —le départ de l’empereur Julien pour l’expédition de Perse est de mars de la même année, les chrétiens, lisant sur les monuments, la formule: Julianus, pius, augustus, —c’est l’empereur, —disaient: — Félix et Julianus (le comte) sont déjà morts. C’est maintenant le tour de l’Auguste[19]. Les chrétiens priaient, faisaient des vœux pour la défaite de l’empereur Julien. Les femmes allaient en pèlerinage aux tombeaux (du Christ Iôannès, de ses frères, enterrés près de Machéron). Comment aussi ne pas faire état du récit où Julien trouve la mort? A une attaque des Perses, repoussée, Julien poursuit les fuyards. Les cavaliers de sa garde se rallient autour de lui. Soudain le javelot d’un cavalier effleure en sifflant le bras de Julien, s’engage entre les côtes et s’enfonce dans son foie. Julien essaie d’arracher la lame à double tranchant et se coupe les doigts de la main droite. Évanoui, il tombe de cheval. Il mourut peu après[20]. D’où partait le coup? D’un prisonnier barbare moitié fou, moitié bouffon, dit Grégoire de Nazianze, bon apôtre (Oratio, V, 13). Sozomène dit (VI, 1): D’un soldat exaspéré de l’expédition. Un chrétien, autrement dit. Libanius (Epitaphe de Julien) dit que ce fut un de ceux, ennemis des lois et des dieux, qui avaient déjà essayé d’attenter à la vie de Julien, qui fut frappé par ruse et trahison (Pro templis). Am. Marcellin dit: Les soldats eux-mêmes avaient entendu dire par des transfuges, qui le rapportèrent, que Julien était tombe sous un javelot romain (telo romano), disons, nous: catholique romain. Devant tous ces témoignages et

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d’autres, M. P. Allard conclut: La flèche du Parthe était proverbiale. Il est à peu près certain que c’est celle qui atteignit Julien. Tome III, p. 276. Oui, le jésuitisme aussi est proverbial. La cause est entendue. Le coup de pied de l’âne et la danse du scalp sont de même proverbiaux. Les voici: Dieu et son Christ (plus de Jésus, ni de Jésus-Christ) ont vaincu (Théodoret, III, 22). Et c’est le même mot que les scribes ont mis dans la bouche de Julien mourant: Tu as vaincu, Galiléen! pour ne pas avouer l’accusation certaine d’assassinat, qu’il a proférée contre les chrétiens, avant d’expirer. Écoutez encore un Père de l’Église, Grégoire de Nazianze (Oratio, 34): Considérons avec sérieux cette divine vengeance. Montrons que nous avons mérité, non les souffrances passées, mais les bienfaits présents, etc. Et voici enfin Philopatris ou l’Homme qui s’instruit, dialogue plein d’allusions au christianisme, et notamment à l’assassinat de Julien, prédit sous une forme obscure. Un chrétien, parlant à Critias, lui dit: Si tu veux être discret, je t’initierai à des mystères importants qui doivent bientôt s’accomplir. Ce ne sont point des songes, mais des réalités. Tout s’accomplira au mois de mésori (le mois d’août ou de Ioüs, en égyptien, car la scène se passe à Alexandrie). Il s’agit si bien du meurtre prémédité de Julien, qu’un autre interlocuteur vient s’opposer aux prédictions sinistres du Chrétien; il chante la victoire de l’empereur sur les Perses ; Critias se réjouit que l’empereur vive, et l’on rend à ce si grand prince des actions de grâce[21]. Mais cette danse du scalp sur un homme que l’on a fait assassiner, d’un chef d’empire dont la disparition pouvait avoir pour les peuples les plus graves conséquences, —considération d’ailleurs qui ne faisait qu’exciter les espoirs des chrétiens, comme toute complication ou désordre politique et social sert les intérêts de tout ce qui est révolutionnaire et destructeur, — cette danse du scalp effrontée n’a pas suffi à l’Église. Il est des morts qu’il faut qu’on tue, car leurs œuvres les suivent. Le grand empereur Julien fut de ceux-là.

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Les scribes ont eu beau changer en Jean-Baptiste le cadavre squelette, retrouvé par Julien, du Iôannès, du Christ-Jean pour prouver qu’il n’était pas ressuscité, de ce mort que les Juifs (minim, les Juifs christiens, les chrétiens d’alors), adoraient comme un dieu, cette fraude, à l’époque, ne pouvait tromper personne, parmi les élites tout au moins. Il a fallu l’anarchie, les troubles, le désarroi, les destructions, les ruines des invasions barbares, pendant deux siècles, pour faire disparaître le souvenir de la découverte de Julien et falsifier les textes, les interpoler, en fabriquant parallèlement et en concomitance de la fable du Baptiste décapité, ce que les scribes, avec un cynisme impudent et une impudeur cynique, appellent encore dans les Évangiles le miracle de Jean. —Cette génération méchante et adultère demande un miracle, s’écrie Jésus au IIIe siècle; il ne lui en sera pas donné d’autre que celui de Jonas (Iôannès)[22]. Les scribes, dans la forme mystagogique des Thargoums ou paraboles ou similitudes, avouent. Les Évangiles ne sont, après tout, qu’un genre de littérature, auquel il faut savoir se faire pour comprendre. Et c’est une preuve de plus que le Christ et Jean sont le même personnage historique. Mais les œuvres profanes, l’Église, avant Charlemagne, n’a jamais été sûre de mettre la main dessus. Quelques-unes pouvaient échapper, bien que les événements ultérieurs ne l’aient pas permis. Courant au plus pressé, elle a arrangé les Évangiles, pour achever de démentir quasi-directement l’histoire vraie du cadavre dérobé au Golgotha, de son transport en Samarie et de sa découverte par Julien. Quand je dis: les Évangiles, au pluriel, sur ce point, je me trompe. Elle en a arrangé un, un seul. Le sort est tombé sur le SelonMatthieu, de ce Matthieu ou Lévi, péager, qui est déjà l’un des douze disciples dans les Évangiles, et sur qui tombe aussi le sort, dans les Actes des Apôtres, quand il s’agit de remplacer Juda

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Iscariote, comme douzième, le Christ disparu. Car ces deux Matthieu n’en font qu’un, sous le nom duquel on a mis un Évangile. Voici ce que l’Église a trouvé (Matt., XXVII, 62-66) : Le lendemain (de la crucifixion et de la mise tu tombeau), les chefs des prêtres et des Pharisiens se rendirent ensemble chez Pilate et lui dirent: Seigneur (Kyrie), nous nous sommes souvenus que, de son vivant, cet imposteur (comme dans Flavius Josèphe) disait: après trois jours, je ressusciterai. Ordonne donc que la tombe soit soigneusement surveillée jusqu’au troisième jour, de peur que, les disciples ne viennent voler le corps et ne disent ensuite: Il est ressuscité des morts. Imposture dernière qui serait pire que la première. —Pilate leur répondit: Vous avez des gardes ; allez et surveillez comme vous l’entendez. Alors ils allèrent s’assurer du sépulcre, en scellant la pierre en présence de la garde. Ce morceau, qui n’est que dans le Selon-Matthieu, n’a été fait que pour répondre, après Julien mort, à ceux qui disaient ce qui s’est exactement passé, afin de leur donner un démenti. Et la preuve, c’est que, d’après le Selon-Matthieu lui-même, la garde était inutile puisque, le premier jour de la semaine,... un ange s’approcha de la pierre, l’éloigna en la roulant et s’assit dessus. Cet ange est quelque Simon dit la Pierre, justement à cause de son exploit, d’où est sortie la résurrection, sur laquelle l’Église est bâtie. Cet ange est d’aspect si foudroyant que les gardes, tremblants d’épouvante devant lui, étaient comme morts? Leur compte est bon, comme pour Ananias et Séphira. Au surplus, l’ange lui-même est inutile aussi, car, quand il a ôté la pierre, Jésus ne sort pas du sépulcre. Il en est sorti sans que nul le voie, la pierre encore scellée. Un dieu peut, en effet, passer à travers la pierre. C’est ce qu’a fait Jésus pour se rendre en Galilée. Mais, coup de théâtre! les deux Marie qui se trouvaient là, qui étaient entrées dans le tombeau pour voir s’il était bien

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vide, en sortent, et voici que Jésus s’avance à leur rencontre et leur dit: Salut! Osez maintenant soutenir que Julien a retrouvé son squelette en Samarie. Et pourtant, il l’a retrouvé, il a, et l’Église ne peut pas le nier, sauf à nous aiguiller par fraude sur Jean-Baptiste, retrouvé le corps du Iôannès, du mort que les Juifs adoraient comme un dieu. Ce mort que les Juifs adoraient comme un Dieu, ce n’est pas Jean-Baptiste, comme le prétend par un mensonge diabolique l’Église; ce n’est pas Jean l’apôtre, ni Jean l’Évangéliste. Alors, qui est-ce? Il ne reste que le Iôannès-Christ, devenu, en Jésus-Christ, celui que les chrétiens adorent. C’est donc lui. Le Iôannès, sous son nom d’Apocalypse, c’est le Christ, crucifié par Ponce-Pilate. On ne peut pas échapper à l’étreinte de cette vérité. La danseuse Dans les deux Évangiles qui narrent la décapitation de JeanBaptiste, la danseuse qui plaît à Hérode, c’est la fille, pas nommée, de sa nouvelle femme Hérodiade. C’est Salomé. Les plus anciens manuscrits du Nouveau Testament, le Codex Sinaïticus et le Codex Vaticanus, dont, l’Église et les savants nous disent, sans rire, qu’ils sont du IVe siècle, sont conformes à cette version. Dans leur texte, c’est Salomé qui danse. Le IVe siècle va de l’an 301 à l’an 400. Donc, entre 301 et 400, conformément aux textes évangéliques, toute la chrétienté est prévenue. Plus que tous autres surtout, les Docteurs, polémistes, apologistes et Pères de l’Église sont fixes. Pour eux, c’est Salomé qui danse, n’est-ce pas? ou ils n’ont pas lu les Évangiles. Eh bien! ils les ignorent, car, pour eux, la danseuse, c’est Hérodiade. Voici un témoin, et de marque: Saint Jean-Chrysostôme, c’est-àdire, Bouche-d’Or. Va-t-on le récuser? Dans une de ses Homélies (In decoll. Precursoris), fulminant contre l’impératrice Eudoxie, —et ceci peu avant ou peu après l’an 400, —il la

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compare à Jézabel; il en fait aussi une nouvelle Hérodiade. Et il s’écrie: Hérodiade danse toujours en demandant la tête de Jean; et on lui donnera la tête de Jean, PARCEQU’ELLE DANSE. C’est clair[23]. La phrase, avec ses deux propositions liées, ne laisse aucun doute. Malgré les manuscrits Sinaïticus et Vaticanus, donnés comme du IVe siècle, et faisant danser Salomé, vers l’an 400, les vrais manuscrits de l’époque étaient différents. C’est Hérodiade qui y dansait. D’où il suit que le Sinaïticus et le Vaticanus sont des contrefaçons de manuscrits du IVe siècle[24]. Deuxième témoin: Athanase d’Alexandrie, l’un des plus fougueux défenseurs de toutes les impostures judaïques qui sont devenues l’essentiel du dogme catholique. Les évêques ariens, — ceux qui ont toujours soutenu, jusqu’à ce que la persécution les ait anéantis, comme de vulgaires Albigeois, qu’en Jésus-Christ, il y a deux personnes; ils faisaient de la mythologie à la mode grecque, l’avaient déposé, au concile de Tyr, en 335 de l’ère vulgaire, avec l’approbation de l’empereur Constance. Il s’écrie: L’Empereur Constance leur renouvelle la promesse d’Hérode... A qui? A Salomé? Non. A Hérodiade. Aussi, reprennent-ils la danse de leurs calomnies[25]. Pas de doute. Danse, promesse à la danseuse, qui est Salomé, dans les Évangiles, et chez Athanase, promesse à Hérodiade. C’est Hérodiade la danseuse, au temps d’Athanase. Et si la danse des calomnies aboutit à une autre promesse d’un autre Antipas à une nouvelle Hérodiade, c’est bien, pour Athanase, l’ancienne Hérodiade qui dansait et à qui avait été faite la promesse, et non sa fille. Nous voici arrivés à la fin de notre examen des fraudes internes sur l’imposture de la décapitation de Jean-Baptiste. Il en est d’autres extérieures aux récits évangéliques. Nous en avons rencontré et dans le passage interpolé de Flavius Josèphe et ailleurs. Celles qui restent, nous allons les mettre en lumière et les tirer au clair en répondant à une question qui se pose, qu’il

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est impossible de ne pas se poser: Pourquoi a-t-on substitué, comme danseuse, la fille à la mère, Salomé à Hérodiade, d’abord, et ensuite, l’Hérode Philippe à l’Hérode Lysanias? Car il faut que tout s’explique dans la fraude, puisque tout s’y tient. La réponse à cette question s’encadre dans l’ensemble des fraudes qui constituent l’imposture générale relative à l’invention de Jésus-Christ, par l’incarnation littéraire du DieuJésus, Verbe ou Logos, dans le corps de Jean. Après avoir indiqué les fraudes, il nous reste donc, pour la clarté, à parcourir ce que j’appellerai les étapes de l’imposture, et j’en aurai fini. Les étapes de l’imposture Lorsque, utilisant les éléments historiques de la carrière du Christ, en en faisant disparaître le plus possible son humanité de Prétendant davidique au trône de Judée contre les Hérodes, protégés de Rome, et les combinant avec les fables métaphysiques de Cérinthe sur l’Aeôn céleste, le Verbe ou Logos, et de Valentin et autres gnostiques sur le Dieu-Jésus, les scribes judaïques ou judaïsants eurent, à la fin du IIe siècle, et surtout au commencement du IIIe, inventé Jésus-Christ, la grande figure de Jean-Iôannès Messie juif ou Christ, dominait toujours. On avait eu beau biffer son nom de circoncision, sous son pseudonyme apocalyptique de Jean, sa mémoire restait présente à tous dans les communautés purement juives où s’agitaient les spéculations chrétiennes sur le Christ, Communautés universellement répandues dans l’empire romain[26]. En créant ainsi Jésus-Christ par la transposition sur le plan humain, puis catholique, des conceptions métaphysiques de Cérinthe et des Gnostiques, les scribes fondaient ensemble, — c’est tout le mystère de l’incarnation, — en le donnant comme un être biologique personnel, le Christ juif historique et le DieuJésus des affabulations millénaires de Cérinthe et gnostiques de Valentin. Ce n’était plus tout à fait du Cérinthe et du Valentin, mais on pouvait les y retrouver. Les Juifs n’y regardaient pas de très près[27]. Seulement, en donnant le nom de Jésus-Christ à

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cet être hybride, les scribes effaçaient, cette fois, jusqu’au pseudonyme de Jean, après lui avoir supprimé son nom de circoncision Juda, fils de Juda. Les scribes exagéraient. Ce résidu de la combinaison Jésus-Christ, il était l’Histoire, et même, pour une part, l’Histoire héroïque. Impossible, et impie sans doute, de le détruire. Le nom survit quand l’homme tombe, Jean, le Iôannès! que faisait-on de Jean? Les scribes le repêchèrent, si l’on peut dire d’un homme qui a symbolisé l’eau, et, à son surnom de Jean ajoutant l’épithète le Baptiste, ils en firent le Précurseur de Jésus, de Jésus-Christ. L’idée ne leur avait pas coûté un gros effort d’imagination. Elle est en puissance dans Pistis-Sophia de Valentin, comme l’incarnation y est en germe. Les scribes ont toujours pris ait plus près les matériaux qu’ils ont contre façonnés. Mais l’idée était adroite. Faire de Jean le Précurseur de Jésus-Christ, c’est à peine sortir encore des conceptions valentiniennes et cérinthiennes où Jean est la demeure, l’enveloppe charnelle, le corps qu’emprunte le DieuJésus quand il descend du ciel sur la terre de Judée, comme les déesses de l’Olympe sur les champs troyens prenaient la figure de leur héros préféré. Et ce Précurseur, on commence par en faire une « voix qui crie dans le désert ». C’est lui qui devient métaphysique. Pas pour longtemps. Voici qu’il baptise, qu’il baptise même Jésus-Christ. Voici qu’il injurie les Pharisiens: Race de vipères! Oh! oh! Mais ce Jean, devenu distinct de JésusChrist, chair lui-même, comme il rappelle le Christ! Les communautés juives christianisantes s’agitent. Entre Jean et Jésus-Christ, elles hésitent, elles balancent. Les Évangiles portent l’empreinte profonde des polémiques et discussions qui se sont produites au IIIe siècle, sur cette substitution de Jésus Christ à Jean comme Christ. Elles ont dû être terribles pour que les Évangiles, —procès-verbal de conciliation entre les sectes. — aient été obligés d’en tenir compte. Oh! à leur manière habituelle! En édulcorant, en essayant de donner le change pour faire mentir la vérité! Tout de même, c’est leur leitmotiv[28].

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On étoffe à peine la carrière de Jean: baptême, prédication, prison, avec des éléments pris à sa carrière de Christ, fiche de consolation aux Johannistes. Mais la propagande effrénée se poursuit en faveur de Jésus-Christ: on fabrique les Lettres de Paul, on lui prête une vie de missionnaire, après l’avoir dédoublé du prince hérodien Saül; on compose les Actes des Apôtres. Submergés de documents faux, les Johannistes ne désarment pas. Pour eux, la force de leur conviction résulte de la crucifixion. Le Christ avait été crucifié, et tous savaient et disaient, — même la littérature profane (Apulée, Lucien, Flavius Josèphe, Juste de Tibériade, Tacite, etc., etc.) en témoignait, — que ce crucifié, c’était Jean, l’auteur de l’Apocalypse. Les historiens, les littérateurs, qui les lit? Une élite. Les manuscrits sont chers. Qu’importe l’élite aux scribes? Une poignée! Il reste l’immense foule anonyme qui ne lit rien, qui ne sait rien, qui ne peut aller aux sources se renseigner sur l’histoire. Et puis les Incendies n’ont pas été inventés pour rien. Avec la foule ou a beau jeu pour une propagande de mensonges, de fables que l’on répand comme vérités, surtout en dosant adroitement le peu de vérité historique nécessaire, où raccrocher la légende. Les savants? Ils écrivent et personne ne les lit. Leurs œuvres ne résistent pas aux torches. Ils ne vont pas se mêler à la foule. Mais les chrétiens, avec leurs prêtres, appelant les multitudes dans des réunions secrètes puis publiques, quelle action multipliée ils ont pour répandre les fables judaïques! D’ailleurs, pourquoi ne pas parer aux objections, même de l’élite ou des gens informés? Vous dites que c’est Jean, le Christ Crucifié? Mais vous n’y pensez pas? répond l’Église. Ce crucifié dont vous parlez, Messie peutêtre, —il s’en est tant levé à cette époque, imposteurs, brigands de grands chemins, Bar-Abbas, Apollos, Pérégrinus! —c’est celui de 788-789, ce n’est pas le nôtre, notre Jésus-Christ, qui est mort en 781-782, sous le consulat des deux Geminus. » Mais oui, c’est à ce point. L’Église, au IIIe siècle, a fait rétrograder de sept ans, d’un sabbat d’années, la crucifixion du Christ, pour qu’on n’y

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retrouve pas Jean. C’est l’époque où l’on fabrique les Actes des Apôtres qui débutent ainsi en 782 et qui, sous le nom de Jean, relatent des faits qui appartiennent au Christ et qui ont disparu des Évangiles: deux emprisonnements, deux supplices du fouet. Jean y prêche sa propre résurrection. Toutefois, comme il est mort, Pierre le domine. Il lui reprend des miracles, qui sont à lui dans les Évangiles (le Centenier notamment). Pierre est le plus grand, jusqu’à ce que Saül, mué en Paul, mette tous les apôtres dans sa poche. Le Christ crucifié en 781-782, c’est encore le système de Lactance (De verd sapientid, Liv. IV, ch. X) et de SaintAugustin. Jésus-Christ aurait étécrucifié par les Juifs, par les Romains, en 782, l’an quinzième du règne de Tibère, sous le Consulat des deux Geminus, avant le septième jour des calendes d’avril, soit le 6 (ou avant le dixième jour d’avril, d’après certains manuscrits). Ouvrez Tacite, Annales, livre V. Sous les consuls Rubellius et Fufius, surnommés tous deux Geminus... Au paragraphe V, une lacune qui embrasse la fin de l’année courante, la suivante toute entière, et au moins dix mois de la troisième. Pourquoi? Parce que dans l’Apologie de Tertullien, en latin (IIIe siècle, toujours) et dans l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe, en grec (IVe), on a introduit l’histoire fantastique de Tibère demandant au Sénat romain de reconnaître Jésus-Christ comme Dieu et de lui élever une statue. C’est ce morceau que de vils païens ont voulu dérober à la postérité, en le supprimant dans Tacite. Quand le texte reprend: On entendit à ce sujet quarante-quatre discours... Ce sujet ne serait-ce pas justement la divination du Christ? Les ciseaux de l’Église sont habiles. Si le Jésus-Christ des Évangiles était mort en 781-782 crucifié, comme le Selon-Luc le fait naître en 760, un recensement de Quirinius, il serait mort à 21-22 ans. L’Église ne peut se dépêtrer du filet de faux qu’elle a tissé. Imposture formidable, mais qui ne suffit pas, car si Jean n’est pas le Christ, mort crucifié, il faut bien qu’il soit mort d’autre façon. De quelle? On cherche. Il y a un moment où, en tant que Christ, il

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est en prison. C’est l’occasion favorable, comme disent et l’Évangile Selon-Matthieu et l’Évangile Selon-Marc. Jésus-Christ n’étant plus emprisonné qu’avant le jugement du sanhédrin qui l’a condamné au supplice de la croix, il devient impossible de le confondre avec Jean. On amorce donc le trépas de Jean. Justement le quatrième Évangile pour une fois va être utile. Jean n’avait pas encore été mis en prison, dit-il, indiquant ainsi sans doute qu’il y sera mis tout à l’heure, mais esquivant le motif. Tel est le premier temps du mouvement mortel pour Jean. Il suffit, puisque, ensuite, Jean, dans cet Évangile, disparaît totalement, sans qu’on nous dise ce qu’il devient. C’est inutile. Il y continue comme Christ, accueillant dans son corps le Dieu-Jésus; et cet assemblage fait le Jésus-Christ si contradictoire, si peu cohérent du Selon-Jean et des Synoptisés. L’extrait que j’ai reproduit ci avant de Flavius Josèphe, d’après la traduction Arnaud d’Andilly[29], sur Jean-Baptiste mis en prison, ce qui causa la défaite des troupes d’Hérode par les troupes d’Arétas, du côté de Gérasa et Gamala, cet extrait, traduit sur un manuscrit déjà sophistiqué, comme attribuant à JeanBaptiste des faits qui appartiennent à sa carrière, comme Christ, va plus loin que le quatrième Évangile, le Selon-Jean. Jean est en prison, c’est fait, et il dit pourquoi. Par mesure préventive, de peur qu’il ne fomente quelque trouble. Oui, sa doctrine de petit saint-Jean pieux et saint, sans intention autre qu’avouable, a cette vertu. Mais de méfait à sa charge, point. Incarcéré préventivement, du moins est-il vivant. Il n’est pas condamné à mort. Mais ne donnez tout de même pas une obole de sa peau. Il ne perd rien pour attendre. Voici que, dans un autre manuscrit de Flavius Josèphe, qu’a traduit l’abbé Gillet[30], nous faisons, dans la fraude, un pas en avant. Deuxième temps du mouvement. On y lit: Dieu a permis qu’Hérode (Antipas)perdit cette bataille (contre Arétas) pour le punir d’avoir fait mourir Iôannès, surnommé le Baptiste. L’addition saute aux yeux, elle met la charrue avant les bœufs; la suite immédiate le prouve ; le

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récit revient en arrière. Il le fit mettre aux fers et conduire à Machéron, où il le fit mourir, etc. Autre addition, —mais précieuse, car, à dessein ou non, elle laisse échapper le secret de l’enlèvement du cadavre du Christ au Golgotha (la fosse commune) où ses disciples le prirent, pour l’ensevelir dans un tombeau. Julien l’y a retrouvé en 362, au mois d’août. Aucun Évangile ne parle de Machéron. Ce n’est pas que les Évangiles hésitent devant la fraude. Mais quand ils la perpètrent, autant qu’ils peuvent, ils grattent et couvrent. Voilà donc Jean décédé, et à Machéron-Machéra = Machœrous. On peut choisir. Mais Flavius Josèphe ne précise pas de quelle mort. Alors? Rien ne prouve qu’il n’a pas été crucifié. C’est ce que ne manquaient pas de dire ceux qui savaient qu’il était le Christ, sans accepter d’en faire un dieu. Cette fois, il fallait dire le supplice. L’Église s’en charge par le Selon-Luc, d’abord, qui prête à Hérode Antipas, comme vous le savez, ce propos qui est l’aveu du coupable: J’ai fait décapiter Jean! Oui, à Machéron, c’est entendu. Mais il reste des points obscurs. Décapité? Pour quel motif? Comment? Quand ça? Qui l’a vu? —Le motif? Le Selon-Luc et le Selon-Marc, répond Antipas, vous l’ont dit: Parce que Jean me reprochait, d’avoir pris Hérodiade, femme de mon frère, Philippe ou Lysanias, peu me chaut! — Mais Flavius Josèphe, pour qui sait le lire entre les lignes, déclare que Jean a été mis à mort, sans dire que c’est par décapitation. — Et c’est exact, car il a été crucifié! —Et pour avoir, entre autres méfaits, poussé à la trahison quelque légion de vos troupes dans la guerre contre Arétas. — Oui, c’est vrai encore. Alors, Flavius Josèphe le disait? Il ne le dit plus. Il le dit autrement. Oh! moi, vous savez, j’étais mort depuis si longtemps quand ils ont truqué, sophistiqué l’histoire de mon règne! Je n’ai pas pu protester. Vous essayez de retrouver la vérité qui me réhabilitera? Merci, Monsieur et bon courage[31]. Comment la décapitation a été exécutée? Et qui peut en témoigner? Le Selon-Matthieu et le Selon-Marc sont

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suffisamment explicites. Jean est bien décapité. Le garde n’a pas reçu une mission pour rire. Il a rapporté la tête; il l’a mise sur un plateau, et comme on offre les rafraîchissements dans le monde bien stylé, il l’a présentée à Salomé qui l’a remise à sa mère. Que de témoins ont vu, touché cette tête coupée! Qu’est-ce qu’Hérodiade a bien pu en faire? Pourquoi, l’histoire tournant court, les scribes, si bien informés de tout, ne l’ont-ils pas dit? Reste la date. Quand? C’est l’année 787. Pas de doute. Hérodiade, femme de Lysanias, a épousé Antipas, retour de Rome, où il était allé demander à Tibère la tétrarchie de Philippe, après la mort de ce dernier. Or, la mort de Philippe, c’est bien 787. Attirer l’attention sur Hérodiade, en la faisant danser par surcroît, quelle maladresse! Si l’on reportait l’intérêt de l’action sur quelqu’un d’autre? Sa fille, par exemple. Hérodiade passe au second plan; elle s’efface. Le festin d’ailleurs n’est pas un banquet de mariage. Hérode fête l’anniversaire de sa naissance, Et voici la fille, anonyme, qui remplace sa mère comme danseuse. Une poupée! Korasion! Cette fille et femme de souverains! Une danseuse! Tout de même, la date de 787 résistait. Hérodiade avait beau passer au second plan et mettre sa fille en vedette, elle est la femme d’Hérode Antipas, et son mariage coïncide avec cette guerre d’Arétas qui en fut la conséquence. Les mauvaises langues disaient: Mais puisque Jésus-Christ est mort en 781-782, crucifié, et après son Précurseur Jean-Baptiste, comment se fait-il qu’il vocifère toujours, ce Jean, en 787, soit six ans après, et que vous le décapitiez ensuite? C’est inconciliable. — Mais les Évangiles vous disent-ils que Jean est décapité en 787? — Non, bien sûr, pas plus qu’ils ne disent que Jésus-Christ fut crucifié en 781-782 ou en 788-789. Sauf l’an 15 du règne de Tibère, soit 782 de Rome, où Jean commence sa manifestation à Israël, il n’y a aucune date dans les Évangiles. Tout s’y passe en ce temps-là ! Mais Flavius Josèphe? Il est précis. Hérode Antipas a enlevé, à son frère Lysanias vivant, Hérodiade qu’il convoitait,

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et pour l’épouser après avoir répudié la fille d’Arétas. D’où la guerre, en ce temps-là, au temps de la mort de Philippe qui est de 787. — Oh! oh! Hérode Antipas a épousé la femme de son frère vivant, dites-vous? de son frère Lysanias? et Philippe est mort en 787? Comme il est facile de s’entendre! Tenez! Remplaçons Lysanias par Philippe. Nous ne sortons pas de la famille. Antipas épouse alors Hérodiade, femme de Philippe, et du vivant de Philippe, par conséquent. Philippe est mort en 787. Donc Antipas a épousé Hérodiade antérieurement à cette mort. Qu’est-ce qui vous permet de dire que ce n’est pas vers 779-780, avant la crucifixion que nous avons fixée en 781-782? — Tout de même la guerre d’Arétas... —Est-ce que les Évangiles en parlent? Jean y est-il pour quelque chose? Sa mort peut être cause que Dieu a fait perdre à Hérode cette guerre. Mais Hérode n’a pas fait mourir Jean parce qu’il a perdu cette guerre. Il l’a fait décapiter, parce que Salomé et Hérodiade ont demandé sa tête, et ce, parce qu’il reprochait à Hérode Antipas d’avoir pris la femme de son frère Philippe, vivant toujours. Les Évangiles le disent assez clairement. Voilà comment l’Église écrit l’Histoire. Vous savez maintenant pourquoi Salomé a remplacé Hérodiade comme danseuse, et pourquoi l’Hérode Philippe a été substitué a l’Hérode Lysanias, comme mari d’Hérodiade, dans les Évangiles, et pourquoi les Évangiles ne spécifient pas que Philippe, dont Antipas enlève la prétendue femme, est vivant ou mort, laissant supposer qu’il est vivant[32]. Mais voici Julien. Près d’un siècle a passé. Les fables judaïques se sont répandues. Ne croyez pas que celle des Évangiles a triomphé. Sous Constantin, tout le monde chrétien est arien, à peine dégagé des affabulations mythologiques de Cérinthe et de Valentin. Pendant tout le IVe siècle c’est une discussion enragée sur le Verbe ou Logos. Polémiques de théologiens sur le Christ, sur ses deux natures, sur les deux personnes qui sont en lui. Jean-Baptiste, en tant que Précurseur de Jésus-Christ, et décapité, reste un individu contesté et nié. Le Iôannès, c’est le

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Christ. Julien le déterre. Il y a, parmi les chrétiens, un mouvement de stupeur. Mais Julien mort, assassiné, ils se reprennent. Pour parer le coup, ils inséreront dans le Selon-Luc, qui n’a pas eu sa part avec la décapitation, une Nativité symbolique, qui appartient d’ailleurs à Jean comme Christ, mais qu’ils lui attribueront en tant que Jean-Baptiste, et c’est parce qu’il en est ainsi qu’en la lui attribuant comme Baptiseur, ils fourniront à la Vérité, sans s’en douter, un élément de plus, comme preuve, dont aucun exégète n’a eu l’intuition, qu’en JeanBaptiste et en Jésus Christ, il n’y a qu’un même et unique personnage historique le Crucifié de Ponce-Pilate.

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[1] J’ai montré tout ceci dans l’Énigme de Jésus-Christ, Tome I, au chapitre 1er. [2] En réalité Antipas et Philippe n’étaient que demi-frères, frères consanguins, frères de père. [3] Les Évangiles, bien entendu, ne précisent pas le lieu du festin. Mais il ne peut être que là. Je suis en désaccord sur ce point, comme sur tant d’autres, avec les savants, exégètes et critiques, qui, tous, Renan en tête, situent le festin à Machéro, Machéron, Machœrous, forteresse de guerre à la frontière de l’Arabie. J’en discute plus loin, documents du dossier en mains. Le lecteur nous départagera. [4] Les Évangiles ne disent pas où. Ils sont prudents. Bien qu’ils aient fait ressusciter le Christ, nous verrons plus loin que ce tombeau, qui est celui du crucifié de Ponce-Pilate, sous le pseudonyme apocalyptique de Jean, se trouvait en Samarie. Rufin (II, 29), Théodoret (III, 3), Philostorge (VII, 4), saint Jérôme (tome I, p. 899 de Migne), tous écrivains d’Église, la Chronique d’Alexandrie (Migne, Patr., XCII, p. 295) sont d’accord que Jean fut enterré en territoire samaritain, et, cette étude le prouvera, à Machéron des montagnes d’Éphraïm, dont par le Esaïe, non loin des lieux où Jean-Baptiste et Jésus-Christ baptisent, dans les Évangiles (à Haggan-Aïn, source du Jardin, non loin de l’actuelle Djenin, contraction de Djenane-Aïn, qui a le même sens en arabe). C’est pour donner le change sur ce Machéron, que dans Flavius Josèphe, on invente un Machéron juif à la frontière d’Arabie, qui intervient à l’occasion de la guerre de Vespasien, et que tous les exégètes et critiques déclarent que, dans la nuit tragique de la décapitation de Jean-Baptiste, Hérode-Antipas et Jean, se trouvaient dans ce Machéron, frontière d’Arabie. Je n’esquive pas la discussion sur ce point important; on la lira plus loin. Le Nouveau Larousse Illustré, direction Claude Augé, termine les quelques lignes qu’il consacre à Jean le Baptiste, — distinct du Christ, bien entendu, — par ces précisions: Les disciples de Jean recueillirent bon corps et le déposèrent à Sébaste, l’ancienne Samarie dans le tombeau où reposaient les Prophètes Élisée et Abdias. Tel est le récit de l’Évangile. Duquel, Évangile? J’en connais quatre, qui sont canoniques. Aucun ne donne le nom du lieu où fut transporté le corps. Le Nouveau Larousse illustré, direction Claude Augé, étoffe singulièrement ses sources d’information. L’auteur de l’article, qui doit être d’Église — ce qui juge la valeur de la documentation de ce dictionnaire sur l’histoire du christianisme, — rend tout de même hommage à la vérité. S’il avait parlé de Julien déterrant à Sébaste, dans les tombeaux des prophètes, le cadavre du mort que les Juifs adorent comme un dieu, il aurait identifié loyalement le Iôannès au Christ. Le Larousse confond les Évangiles avec saint Jérôme. [5] Je me place, ici, sur le terrain du faux où l’on me mène, bien entendu, et qui fait de Machéron, frontière d’Arabie, le lieu où Jean est en prison. [6] Antiquités judaïques ou Histoire des juifs, liv. XVIII, ch. VII, 92. [7] Certains manuscrits, dont le T (Codex Borgianus), texte alexandrin, donné comme du VIe siècle, porte: A cause d’Hérodias, femme de...son frère. Il omet Philippe. Il ne dit pas de quel frère. Il sait qu’Hérodiade n’était pas la femme de l’Hérode Philippe, mais de l’Hérode Lysanias. Au VIe siècle, on n’avait pas encore fait jouer la fraude qui résulte de l’attribution d’Hérodiade comme femme à Philippe, et dont nous parlerons. On n’avait pas non plus substitué Philippe à Lysanias, son frère.

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Il est bon de savoir que jamais Flavius Josèphe ne désigne le Tétrarque de l’Abilène, par son prénom Lysanias, que nous ne connaissons que par le Selon-Luc (III, 1). Flavius Josèphe dit du Tétrarque de l’Abilène qu’il était fils d’Hérode par Mariamne, fille du grand sacrificateur Simon. Du moins, il le dit actuellement. Mais ne le lui a-t-on pas fait dire? Le disait-il quand il a écrit? Hérode le Grand eut neuf femmes, dont, entre autres, et à part Mariamne ci-dessus, une Cléopâtre, de Jérusalem, (font il eut deux fils: l’Hérode Philippe, tétrarque de Trachonite, Bathanée, etc., et un autre Hérode, sur lequel règne le silence le plus complet. J’ai le soupçon que cet Hérode est le Lysanias évangélique, tétrarque de l’Abilène, qui eut pour mère Cléopâtre, et à qui Flavius Josèphe donne aujourd’hui pour mère, Mariamne. Il était le frère et non le demi-frère de Philippe. Sur ce point, l’Évangile confirme. Je montrerai, quand je tirerai au clair les questions relatives à la parenté du Christ, que sa grand’mère, la mère de Marie, est justement cette Cléopâtre, qu’Hérode le Grand épousa en secondes noces, après la mort d’Héli, son premier mari, père de Marie. Les Actes des Apôtres (XIII, 1) citent un Ménahem, prophète et docteur, comme Barnabas, Lucius, Saül. C’est le nom du dernier des fils de Joseph et de Marie, le JosèsNathanaël des Évangiles, son neveu. Le Ménahem des Actes avait été élevé avec le tétrarque Hérode; Il était son frère de lait. Ce Ménahem, prophète et docteur, disciple du Christ, pour avoir sucé le même lait qu’un Hérode, a la même mère, femme d’Hérode le Grand et cette mère ne peut être qu’une parente du Christ. C’est Cléopâtre, mère, de Marie. On ne peut pas comprendre qu’un disciple du Christ, Ménahem, en l’espèce, prophète et docteur, un gros personnage par conséquent, ait pu être élevé avec un Hérode, tétrarque, tel qu’Antipas ou Archélaüs, les deux seuls autres fils d’Hérode le Grand, qui furent tétrarques, et ennemis acharnés du Christ. Il n’avait pas la même mère qu’eux. Sa mère ne peut être que celle d’Hérode et Philippe, tous deux fils de Cléopâtre et d’Hérode le Grand. Ménahem est fils de Cléopâtre et d’Héli. Il est le frère cadet de Marie. Rien d’étonnant qu’il soit docteur, prophète, disciple et apôtre du Christ. Si le dernier fils de Joseph et Marie porte son nom, c’est même qu’il en est le parrain. Cléopâtre, veuve d’Héli, l’apporta, encore au berceau, à Hérode le Grand, second mari, à qui elle donna deux autres fils: Hérode, sans autre désignation, et Philippe. Pour avoir été élevé avec l’un des deux, Il faut que ce soit avec le premier, qui doit le suivre, comme âge, à un an près. Si cet Hérode, frère de Philippe, a été tétrarque, c’est l’Hérode Lysanias, qui n’est donc pas fils de Mariamne. On a touché, sur ce point, le texte de Flavius Josèphe. Hérode Lysanias et Hérode Philippe sont les frères utérins de Marie, les oncles maternels du Christ, dont la carrière justement semble s’être déroulée avec une certaine sécurité, tant qu’elle ne sort pas de la Bathanée, la Gaulanitide, l’Iturée, l’Abilène. Bathanée, Iturée, Gaulanitide, Abilène sont des régions qui cernent au nord et à l’est le lac de Genézareth, terres d’élection du Christ pour sa propagande. Tout s’explique. [8] Le récit relatif à Arétas, repris après le morceau sur Jean-Baptiste, finit d’ailleurs en queue de poisson. Il a été violemment sophistiqué. Tel quel, il nous apprend que Vitellius, sur l’ordre de Tibère, part en guerre contre Arétas, avec deux légions et de la cavalerie et d’autres troupes indigènes. Il arrive à Ptolémaïde. Là, les Juifs le supplient de ne point traverser la Judée, parce que les légions romaines portaient dans leurs drapeaux des figures contraires à notre religion. Les légions gauloises: un porc sauvage, un sanglier. Dirait-on pas que les troupes romaines, enseignes déployées,

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n’ont jamais foulé la Judée! Vitellius fait passer son armée par le grand Champ. Il perd trois jours à Jérusalem. Puis, ayant reçu la nouvelle de la mort de Tibère et de l’avènement de Caligula, il ne poursuit pas son expédition, — il rappelle ses troupes et les envoie dans leurs quartiers d’hiver. Ainsi, guerre d’Arétas et d’Hérode et défaite d’Hérode, en 787-788. Ordre de Tibère à Vitellius de venger cet échec. Et Vitellius n’est en marche qu’en 790, au moment de la mort de Tibère. Il lui a fallu deux ans pour se décider à commencer d’exécuter les ordres foudroyants de Tibère, et qu’il néglige absolument ensuite. Et plus jamais ni Vitellius, ni tout autre ne portera la guerre contre Arétas. Si ce récit est vrai dans le fond, il est sûr qu’on l’a sophistiqué en ce qui concerne la chronologie. Arétas d’ailleurs, apprenant que Vitellius marchait contre lui, consulte des devins qui l’assurent que jamais Vitellius n’arriverait à Petra, parce ou l’auteur de Cette guerre, ou l’exécuteur de ses ordres, ou celui que L’on voulait attaquer, mourrait auparavant. Moyen élégant d’avouer que ce récit est une invention. [9] Dirait-on pas que Jean a inventé le baptême, comme si en tous temps et en tous pays les ablutions n’étaient pas les signes extérieurs de la purification de l’Ame! Avant d’être initié aux mystères d’Isis, Apulée passe par ces ablutions ordonnées (Métam., liv. II). Il en était de même dans le culte d’Osiris (Plutarque, De Isis et Osiris.) [10] Rien qu’au point de vue des faits matériels. Au point de vue tendance, il est tout aussi remarquable. Il présente Jean, comme un personnage dont le portrait ressemble comme une réplique, comme un frère, à celui de Jésus dans le célèbre faux, passage unique sur Jésus, dans tout Flavius Josèphe, qui se lit dons les Antiquités judaïques (XVIII, IV, 772). J’en ai fait justice dans l’Énigme de Jésus-Christ. Jésus est un sage, Jean, homme de grande piété; il pousse, les Juifs à embrasser la vertu. Il baptise, — comme Jésus dans les Évangiles. Les foules le suivent, comme Jésus. Ce n’est pas de lui, de son nom, pas plus que de celui de Jésus, que vient le nom de chrétien. Tout de même, il y a des chrétiens de saint Jean, comme de Jésus, qui ont persévéré, malgré les persécutions dont l’Église les a frappés. Jésus meurt sur la croix. Jean, dans le passage que nous examinons, n’est encore qu’en prison. Son tour viendra de mourir. Mais, attention! Jean est en prison. Pourquoi? Par mesure préventive, de peur qu’il ne fomente quelque trouble, quelque sédition. Oui, cet homme pieux, juste, qui ne prêche que la vertu, il est inquiétant. Il exhorte les Juifs à la morale, au bien, tout comme le Christ, mais sa doctrine, comme celle du Christ, produit sur les foules l’effet d’une excitation à l’émeute, à la révolte: elles sont toujours prêtes, après avoir entendu sa parole, à entreprendre tout ce qu’il ordonnerait, trouble, sédition, émeute, révolte. Et vous me direz que le scribe, dans ce tissu de contradictions, ignore que Jean est le Christ lui-même, dont il ne peut s’empêcher d’évoquer la vraie figure! [11] Philippe, frère d’Hérode, mourut en ce même temps, — en la vingtième année du règne de Tibère —, et après avoir joui durant trente-sept ans des tétrarchies de la Trachonite, de la Gaulanitide et de la Bathanée. Auguste est mort en août 767 de Rome, date à laquelle Tibère lui a succédé. La vingtième année d son règne est bien 787. Hérode Philippe est devenu tétrarque à la mort de son frère Hérode le Grand, soit en 750. Trente-sept ans comme tétrarque nous mènent bien à 787.

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[12] Ceci, pour montrer ce que vaut l’exégèse de certains critiques. M. Paul Stapfer, qui fut doyen de la Faculté de théologie protestante de Paris, le meilleur des hommes au demeurant, — je l’ai connu, — qui a écrit des ouvrages remarqués et suivis sur le christianisme, qui a traduit le Nouveau Testament, etc., soutient dans son ouvrage, la Palestine au temps de Jésus-Christ, qu’Antipas a rencontré Hérodiade à Rome même, chez un Hérode Philippe dont elle était la femme ; que, de Rome, il l’a ramenée en Galilée avec sa fille Salomé, et qu’il lui a offert le mariage, à Rome, pour l’épouser au retour en Galilée. Où M. Paul Stapfer a-t-il trouvé ces fantaisies? Question sans réponse. Il a sans doute lu, dans Flavius Josèphe, que l’Hérode Philippe a été élevé à Rome. Oui. Il y a fait son éducation; il n’est pas le seul des fils d’Hérode le Grand à qui cet honneur ait été fait. C’est sur ce trait que, peut-être, M. Paul Stapfer a laissé vagabonder son imagination. Quant à l’Église, — elle n’en est pas à une fraude de plus ou de moins, afin de brouiller les idées sur l’unique Philippe connu, tétrarque de Trachonite, elle invente un quatrième Hérode, frère d’Antipas, de Lysanias et de Philippe susdits, qui serait un Hérode prénommé aussi Philippe, tétrarque de l’Iturée, dont il n’y a aucune trace, nulle part. [13] Je ne puis qu’en prendre acte et l’indiquer ici. Je dirai plus tard ce que fut cette trahison de quelques réfugiés qui, ayant été chassés de la tétrarchie de Philippe, avaient pris parti dans les troupes d’Hérode, ainsi que cette bataille aux environs de Gamala, et je montrerai quel rôle y joua le Christ. Je crois pouvoir dire d’ores et déjà, qu’elle est devenue, dans les Évangiles, le miracle du Possédé de Gérasa, le nommé Légion, — car nous sommes plusieurs, dit-il, — que Jésus-Christ délivre d’un Esprit impur. Le démon ou les démons chassés, — les réfugiés traîtres, — entrèrent dans des pourceaux (qui paissaient sur la montagne), dont le troupeau fut précipité dans la mer de Génézareth. [14] Une deuxième fois. Hérode Antipas, et cette fois-ci directement à l’instigation d’Hérodiade, — la première fois, on n’en sait rien, — fera le voyage de Rome, sous Caligula, pour obtenir le titre de roi, que Caligula avait donné à Hérode Agrippa, propre frère d’Hérodiade, en lui attribuant les tétrarchies de Philippe et de Lysanias. Je signale enfin, sans en tirer de conclusions, qu’il est aussi un autre fils d’Hérode le Grand, qui a épousé sa belle-sœur, la femme de son frère; c’est Archélaüs, qui fut pendant quinze ans ethnarque de Judée, puis déposé; après quoi, la Judée devint province romaine. Archélaüs, qu’Hérode le Grand avait eu de Malthacé, épousa, en effet, la Cappadocienne Glaphyra, veuve d’Alexander, et fille d’Hérode le Grand par une première Marianne (car Hérode le Grand eut deux femmes nommées Marianne). Entre Alexander et Archélaüs cette Glaphyra fut la femme du roi de Mauritanie Juba, qui mourut aussi. Dans Flavius Josèphe, Archélaüs, après sa déposition, est exilé en Gaule, à Vienne. Hérode Antipas, exilé aussi et dépossédé de sa tétrarchie, fut envoyé à Lyon, en Gaule, d’après les Antiquités (liv. XVIII, chap. IX, 788 in fine). Il s’enfuit en Espagne où il mourut, d’après Guerre des Juifs (liv. II, ch. XVII, 163). [15] Antonin le Martyr, vers 570, c’est-à-dire à une époque où il n’y a plus de martyrs, même au sens chrétien, rapporte qu’une basilique avait été édifiée à MachéronSichem-Naplouse, près du puits de la Samaritaine, et qu’elle avait été dédiée à Joannès-Baptiste. Je n’ai qu’une confiance mineure dans ces constructions de basiliques, en général, et tout particulièrement, lorsqu’il s’agit d’une basilique édifiée

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en Samarie, à la fin du VIe siècle. A partir des Croisades, je n’y contredis pas. A cette époque, le Christianisme n’est plus en Judée. Il n’y sera jamais plus que par la violence. Les Juifs qui n’ont pas donné dans la mystification chrétienne et qui habitent alors la Palestine ne se soucient guère d’élever des basiliques. Le christianisme est passé en Occident où il ne pouvait réussir qu’auprès de peuples tombés en décadence ou de barbares, —tous incapables de ne pas se laisser prendre à la mystification ecclésiastique. Ce que rapporte Antonin le Martyr, si ce qu’on lui fait dire est authentique, et j’en doute, n’a pour dessein que de parer le coup de la découverte du mort que les Juifs-christiens adorent comme un dieu, par quoi le Iôannès s’identifie au Christ. Les ragots d’Antonin sont de la même main que les fraudes et faux perpétrés par l’Église dans les œuvres de Julien. Inventions rétroactives. Mais la fraude nous permet de juger Renan et son Machéro; car elle est construite sur un fait certain: c’est que le Machéron de Jean-Baptiste est le Machéron de Samarie. [16] C’est à Renan, au flair si caractéristique, que l’on doit déjà la trouvaille du rocher à pic, qui est au-dessous de l’Église des Maronites, comme mont de la Précipitation à Nazareth, quand ses compatriotes veulent jeter Jésus-Christ dans l’abîme, du haut de la montagne où leur ville était bâtie. Et cette bataille entre les troupes d’Arétas (Renan dit: Hareth) et celles d’Hérode Antipas, — vous vous rappelez, causée justement par la répudiation de la femme d’Hérode fille d’Arétas, et prétextée par des incidents de frontière? Eh bien! Renan nous apprend qu’elle eut lieu six ans après la mort de Jean. Arétas est un monsieur pour qui la vengeance est un plat qui se mange froid, glacé. Ah! on est bien renseigné quand on lit Renan! C’est pour son flair, son sens critique sans doute que les gouvernements de la République laïque, démocratique et obligatoire lui ont confié des missions archéologiques en Phénicie, comme ils donnent à des sousRenan des chaires officielles de professeurs d’histoire du christianisme dans les Universités. [17] Acta de Théodoret, citation de P. Allard, tome III, p. 77. [18] Théodoret, Hist. ecclés., III, 2. [19] Ammien Marcellin, Histoire, XXIII, 1. [20] Ammien Marcellin, XXV, 3 ; Libanius, Zosime, III, Zonare, XIII. [21] Philopatris, a été longtemps attribué à Lucien de Samosate, l’auteur de Pérégrinus. Mais les allusions à la Guerre des Perses et à Julien l’Apostat ont forcé les critiques à le remettre à sa vraie date. Au surplus, le dialogue est si incohérent, si plein de coq-à-l’âne, qu’on peut être certain qu’il a été bouleversé de fond en comble. 0n y sent que l’auteur y donnait des renseignements historiques précieux sur les origines véritables du christianisme. Comme Apulée, dans l’Ane d’or, il fait des allusions transparentes à l’Apocalypse, qu’il semble considérer, au IVe siècle, — et les Évangiles sont faits, — comme le véritable livre des chrétiens. Il raille le un en trois et le trois en un, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, le galiléen ravi jusqu’au troisième ciel, qui nous a renouvelés par l’eau et nous a rachetés du séjour des Impies. On voit que cet auteur, au IVe siècle, considère toujours le Iôannès comme le Christ historique. Il fait des allusions à Moïse (le Bègue) et aux tables du témoignage; il cite le mot des Actes, à propos des Athéniens visités par Saint-Paul : Au dieu Inconnu! On assiste à un début d’initiation dans une pièce à voûte dorée, — quelque ekklesia. Tandis que les gens se réjouissent des succès espérés de l’Empereur, les chrétiens, comme des gens sûrs de leur fait,... disent que ce monde va changer de place (toujours l’Apocalypse)... et que

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nos armées vont être vaincues par les ennemis. On les blâme, gens aux desseins pervers, aux propos injurieux, et aux imprécations contre leur patrie. L’ensemble est d’une forme telle qu’on peut y suivre toutes les traces des sophistications que le texte a subies — suppressions, interpolations qui coupent les idées, plaisanteries de mauvais goût remplaçant des renseignements disparus, succession de scènes sans lien ou mal liées, — bref, toutes les marques qui prouvent que ce Dialogue, dans son texte original, a gêné l’Église, car on y trouvait la preuve que son histoire du christianisme est la falsification de l’Histoire vraie. Une fois de plus on constate que toutes les œuvres qui parlent du christianisme ont été ou supprimées ou fraudées. [22] Ceci dans le Selon-Matthieu, XVI, 4, en réponse aux Pharisiens et aux Saducéens qui lui demandent de leur faire un signe ou miracle, — le mot grec est: sêmeion, que nous connaissons. Il aurait pu ajouter, après Jonas on Iôannès: ressuscité. Revoir chapitre Ier: JEAN-BAPTISTE A-T-IL, ÉTÉ LE CHRIST? le paragraphe final. [23] L’impératrice Eudoxie était la fille d’un général, Bauto, venu des bords de la Seine, du pays Franc. En l’an 400, est-on encore Gaulois? Est-on Franc? Elle fut mariée à l’empereur Arcadius, en 395. Elle avait déjà tout le charme, tout l’esprit, toute l’élégance, toute la grâce du génie français. Elle en avait aussi la claire raison, l’équilibre. C’est dire que, jetée dans ce milieu byzantin surchauffé par les fanatismes religieux, faute au Iôannès, comme disait Julien, — assez sceptique aux fables judaïques, ainsi qu’à leur métaphysique en baudruche et à leur théologie de déments, elle fut immédiatement en horreur à l’Église, déjà puissante, dont les hommes, répandus, pareils, dans leurs robes noires, à des nuées de chauves-souris, à travers l’Empire, payaient d’audace, fomentaient des troubles, parlaient presque en maîtres, — tout comme les socialistes et communistes dans les sociétés démocratiques d’aujourd’hui, — qu’ils tueront. Eudoxie, particulièrement malmenée par le kanaïte Chrysostome, salie et diffamée à l’envi par d’autres le fit exiler par deux fois et chasser du Palais patriarcal, et de Sainte-Sophie, définitivement, en 403. Mais la nuit même où Chrysostome quitta Constantinople, Sainte-Sophie était la proie des flammes; le feu se communiquait à une partie de la ville et au Sénat, qui périt avec toutes ses œuvres d’art et ses manuscrits. Chance heureuse! Tout ce qui démontrait la fourberie purement humaine du christianisme est détruit. La flèche du Parthe qui assassina Julien fut, cette fois, la torche incendiaire. Après les hommes, les œuvres. Quant à Eudoxie, elle mourut un an après, en 404. De quoi? Nul ne le sait. [24] Mais c’est là une question qui déborde le cadre de cette étude. J’en apporterai la discussion, au sujet des Évangiles, (manuscrits et composition) et nous reparlerons de cette plaisanterie du Sinaïticus découvert dans le couvent de Sainte-Catherine, au pied du Sinaï, en 1859, le 4 février, par Tischendorf, et du Vaticanus, entré au Vatican, le diable sait quand, mais ne nous le dit pas, et Dieu l’ignore. Moïse ayant reçu la Thora juive au sommet du Sinaï, c’est bien le moins que les Chrétiens trouvent la nouvelle alliance au pied du même mont. Il n’y a pas de couvent sur sa cime. Quant au Vaticanus, son frère jumeau, — le même scribe l’a écrit qui a écrit le Sinaïticus, — Il met le Palais de Saint-Pierre à la même hauteur que le Sinaï. Le pape égale Moïse. Ces deux manuscrits, du IVe siècle, portent la fraude sur Philippe, époux d’Hérodiade, qui fut, on l’a vu, la femme de Lysanias et la belle-mère de Philippe, — et que le Codex

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Borgianus, au VIe siècle, deux cents ans plus tard, ne connaît pas encore, ou dont il n’a pas voulu faire état, s’il la connaît. [25] Dans son Histoire des Ariens. Cet Athanase ne répugnait pas aux troubles et aux désordres. C’est un de ces vrais christiens qui ne rêvaient que d’abattre l’Empire romain. Les Juifs ne pouvaient plus, du moins par laforce. Mais les Barbares sont aux portes. Sur les ruines politiques, et autres, l’Église, avec le réseau de ses communautés partout, aidera, en les dominant, les barbares à se fixer. [26] Elles s’en vantent dès le temps de Caligula, dans une lettre d’Agrippa à cet empereur, rapportée par l’auteur, que l’on dit être Flavius Josèphe, de « l’ambassade de Philon vers l’empereur Caïus. » — « Jérusalem n’est pas seulement la capitale de la Judée : elle l’est aussi de plusieurs, autres pays à cause de tant de colonies dont elle les a peuplées, dans l’Égypte, la Phénicie, la Syrie, la Pamphylie, la Cilicie, plusieurs autres parties de l’Asie, jusque dans la Bithynie et bien avant dans le Pont. En Europe, la Thessalie, le Béotie, la Macédoine, l’Étolie, Athènes, Argos, Corinthe, avec la plus grande partie du Péloponnèse, et même des îles telles que l’Eubée, Chypre et Candie... Les pays au-delà de l’Euphrate où, exceptée une partie de la province de Babylone, et quelques autres gouvernements, toutes les villes assises en des contrées fertiles sont habitées par des Juifs... répandus dans tous les endroits du monde où votre gloire éclata ». Si Flavius Josèphe a écrit ce morceau, c’est qu’un scribe lui tient la plume, et un scribe christien, élève de Papias, — car il connaît son Apocalypse, l’Évangile premier. Il se souvient du septième ange qui pose son pied droit sur la mer, le gauche sur la terre, et qui, en sonnant de la trompette, provoque de grandes voix dans le ciel, qui disent: L’empire du monde appartient désormais à notre Seigneur (Dieu, Iahveh)et à son Christ, et il règnera au cycle des cycles (pendant tous les Aeôns). L’Espérance d’Israël se réalise (Apoc., X, 5, XI, 157). [27] Toutefois, il devait y en avoir qui voyaient clair, d’abord et ce qui le prouve, parce que tout le judaïsme n’est pas passé au christianisme, et ensuite, parce que dans des ouvrages, comme l’Anti-Celse, d’un faux Origène qui écrit au IVe siècle, après l’invention de Jésus-Christ, on éprouve encore le besoin de rendre hommage à la vérité historique, sous forme d’une hypothèse possible. En accordant que le Fils de Dieu, — le faussaire veut parler de Jésus-Christ, — soit un esprit de Dieu envoyé par Dieu dans un corps humain (Celse: le Discours vrai, Liv. III, 82)... Voilà l’aveu. Suit tout un morceau sur le phénomène: l’envoi de l’esprit dans un corps d’homme, et des allusions à la doctrine sur deux Fils de Dieu l’un le Logos, et l’autre le Christ-chair, c’est moi qui ajoute pour expliquer), qui sont incompréhensibles si l’on ne connaît pas les inventions métaphysiques de Cérinthe et des Gnostiques. Tout le passage, — soyez sûrs que le Scribe ecclésiastique qui a l’air de citer l’ouvrage de Celse, l’a contrefait dans la forme pour lui enlever de sa force, — suffirait à prouver comment on a fabriqué Jésus-Christ, avec le Logos, le Verbe, l’Aeôn, le Dieu Jésus, et le Christ crucifié par Ponce-Pilate. [28] Luc, III, 15, Luc, IX, 7, Matthieu, XIV, 1-2, Marc, VI, 14-15. Voir le chapitre: Jean n’est-il pas le Christ, et les ambassades inventées pour détruire la certitude qu’il l’est, et où Jean qui a baptisé Jésus, qui a entendu la voix du ciel, fait demander par ses disciples à Jésus s’il est le Christ. Il a tout oublié, même qu’il a joué, enfant, avec son cousin.

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Et je rappelle ce que j’ai dit à propos de l’Anti-Celse. [29] Amsterdam, 1700, avec approbation des Docteurs A. Debreda, curé de SaintAndré, P. Merlin, curé de Saint-Eustache, Mazure, ancien curé de Saint-Paul, T. Fortin, proviseur du collège Harcourt d’actuel lycée Saint-Louis, à Paris, boulevard SaintMichel (je pense), Gobillon, curé de Saint-Laurent. [30] Qui nous avoue ceci: Les contradictions et les altérations naissent pour ainsi dire à chaque pas... Je suis obligé de dire si souvent que le texte est altéré et qu’il se contredit soi-même, que j’ai tout sujet de craindre qu’une si fréquente répétition ne soit importune et à charge (Flavius Josèphe, trad. tome III, p. 276). Je n’ai rien dit de plus dur que l’abbé Gillet. [31] Pauvre Antipas! L’Église n’a pas même voulu nous laisser savoir ce qu’il est devenu. Pourquoi? En quoi en aurait-elle été gênée? Les manuscrits de Flavius Josèphe qu’elle a recopiés, sophistiqués, et qu’elle nous a transmis sont contradictoires, même sur la fin d’Antipas. D’après l’Histoire des Juifs (liv. XVIII, chap. IX), Caïus Caligula ôta à Antipas sa tétrarchie, qu’il donna à Agrippa, et le condamna à un exil perpétuel à Lyon, qui est une ville des Gaules. Il envoie Hérodiade en exil avec lui. Dans Guerre des Juifs (liv. II, chap. XVI), Antipas, dépossédé par Caïus de sa tétrarchie au profit d’Agrippa s’enfuit en Espagne, où Hérodiade l’accompagna, et il y mourut. Retenons que si Antipas a été disgracié, exilé, l’infâme Hérodiade ne l’a as abandonné, fidèle dans les mauvais jours. Le Saint Pierre-Simon, dit Képhas, premier pape, qui a renié son maître, par trois fois, la nuit de l’arrestation, ne la vaut pas, non plus que les disciples dont Saint-Justin déclare que lorsqu’il fut crucifié (le Christ), tous l’abandonnèrent et le renièrent (L, 12). [32] C’est en faisant état de toutes ces fraudes, qu’il n’a pas vues, puisqu’il les tient comme documents sincères, que Renan, qui place la guerre d’Arétas à sa vraie date, — impossible de ruser avec la Chronologie de l’Histoire, la fait éclater six ans après la mort de Jean. Il y a d’ailleurs tant de faux, mathématiquement prouvés, dans la table évangélique que l’Église elle-même y trébuche à chaque pas. Que l’Église réponde à cette constatation, qui touche à notre sujet.

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CHAPITRE V LES NATIVITÉS DE JÉSUS ET DE JEAN Le Selon-Luc La nativité du personnage que le christianisme, sous le nom de Jean-Baptiste, présente comme le Précurseur de Jésus-Christ, et, par suite, distinct de lui historiquement, ne se trouve, dans les quatre Évangiles, que dans le troisième, dit Selon-Luc. Elle précède immédiatement celle de Jésus-Christ, qu’elle chevauche un moment, dans le récit d’une visite de la Vierge Marie, mère de Jésus, à la mère de Jean-Baptiste, Élisabeth. Les Évangiles Selon-Marc et Selon-Jean ne font naître ni l’un ni l’autre des deux personnages, qu’ils nous présentent, adultes déjà, au moment où ils débutent tous les deux dans leurs rôles respectifs, et presque simultanément, de même qu’ils sont nés, dans le Selon-Luc. Le Selon-Matthieu a une Nativité de Jésus-Christ. Le récit en est d’ailleurs, à la lettre, en apparence, absolument inconciliable avec celui du Selon-Luc[1]. Quant à Jean-Baptiste, le SelonMatthieu le fait se manifester en ce temps-là, après que Joseph et Marie, de retour d’Égypte, vont se fixer à Nazareth, dont j’ai dit et prouvé que c’était Gamala, dans les montagnes qui dominent la rive orientale du lac de Génézareth. Le Selon-Matthieu, par des raccourcis narratifs, imprécis, essaie de donner l’impression que Jean, le Précurseur, est homme fait quand Jésus est à peine adolescent. Il est certain qu’à lire le Selon-Matthieu et le Selon-Marc, — pour le Selon-Jean, il n’en est pas du tout de même, — les deux personnages, Jean-Baptiste et Jésus-Christ, y apparaissent assez distincts, dans l’ensemble, pour qu’il soit difficile de soupçonner qu’il n’y a, à leur origine historique, qu’un individu: le Messie juif, Crucifié par Ponce-Pilate. Mais cette vérité que les scribes ont voulu effacer, par l’invention de la carrière de Jean-Baptiste,

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le Précurseur, elle rayonnait encore du jour le plus crû, même après le roman de la décapitation, imaginé au IVe siècle, vers son déclin, sinon pendant la première moitié du Ve, pour qu’il ait fallu trouver plus encore, après l’an 362 de l’ère de Denys le Petit, c’est-à-dire à la fin du IVe siècle, peut-être au début du Ve, après que l’Empereur Julien eût déterré le cadavre. Ce qu’on a trouvé, c’est justement cette Nativité, qui n’était pas nouvelle, qui s’appliquait au Christ, sous son pseudonyme apocalyptique de Jean, en grec Iôannès, et que l’on a attribuée tout simplement, non sans y avoir pratiqué quelques modifications nécessaires, et visibles encore, pour le but que l’on voulait atteindre, à Jean-Baptiste, inventé à la fin du second siècle au plutôt vers le temps où l’on a inventé l’apôtre Paul et que l’on compose des Épîtres sous son nom, ainsi que les Actes des Apôtres. Et l’on a introduit cette Nativité, devenue celle de Jean-Baptiste, dans le Selon-Luc, à côté, mais la précédant, — le Précurseur, n’est-ce pas? — de la Nativité de Jésus-Christ. Deux naissances d’enfants, — des fils, des mâles, — deux pères, si l’on peut dire, s’agissant du Zacharie et du Joseph évangéliques, deux femmes qui deviennent enceintes, peu importe par quelle vertu, voire la vertu du Saint-Esprit; l’une, vieille, Élisabeth, comme son auguste époux, l’autre jeune, mariée ou non ou près de l’être, à Joseph sans âge, et qui toutes deux mettent au monde chacune un beau garçon, c’en est assez, semble-t-il, pour faire apparaître comme des imposteurs ceux qui ont prétendu et osent, oseraient encore prétendre que ce Jean Baptiste, qu’on a décapité sur l’ordre d’Hérode, est le même que le Christ, est le Christ même que Ponce-Pilate a fait crucifier. Eh bien! non. La vérité aura le dernier mot, et nous allons montrer que la Nativité de Jean n’est que, le double de la Nativité du Christ, espèce de Thargoum ou de Parabole ou de Similitude, qui rejoint la réalité dans un marivaudage entre les deux mères, où l’on voit que la mère de Jean est le fantôme de Marie, ou si l’on préfère, la matrice de la mère du Christ[2].

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Aucun Juif, familiarisé avec le symbolisme des Thargoums, n’a pu se tromper sur le sens de la Nativité de Jean, double de la Nativité du Christ. Seuls, les Goïm, les incirconcis, les nations, les païens, car le mot est inventé alors, ont pu prendre cette similitude de la naissance de Jean, distinct du Christ, pour une réalité vécue[3]. Mais les Goïm de ces temps lointains, qui ne manquaient pas d’esprit cependant, ne comprenaient pas la plaisanterie, la galéjade, la blague, l’humour, si l’on veut, des Thargoums judaïques. Il ne paraît pas que les savants du nôtre aient plus de compréhension. Ouvrons le Selon-Luc et lisons[4]. Zacharie et Elisabeth Au temps d’Hérode, soit au plus tard l’an 750 de Rome, date de la mort de ce roi de Judée, un prêtre, nommé Zacharie, de la classe d’Abia et d’Aaron, et sa femme Élisabeth, issue des filles d’Aaron, n’ont pas de fils, et ils sont tous les deux avancés en Age, et Élisabeth est Stérile[5]. On nous dissimule, par Abia et Aaron, que Zacharie est de la race de David. Mais le scribe fera chanter par Zacharie un cantique, à la naissance de Jean, qui le dit né dans la maison de David et sauveur. La vérité est rétablie. Ouf! Ils sont tous deux, aussi, justes devant Dieu, marchant irréprochables devant sa face, observant tous les commandements et toutes les ordonnances mosaïques (du Seigneur, dit le Scribe). Oui, on pourrait surnommer Zacharie, comme Joseph: Pan-Thora, Toute-la-Loi, — c’est compris[6]. Un jour que Zacharie est entré dans le temple pour y offrir des parfums et qu’il est en prières, — il est de semaine, comme on dit au régiment, — et tout seul évidemment, l’ange Gabriel lui apparaît et lui annonce qu’Elisabeth lui enfantera un fils, dont on ne nous donne pas le nom de circoncision, mais seulement le surnom: Iôannès, que nous traduisons Jean[7].

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Et l’ange Gabriel lui prédit que ce fils sera grand devant le Seigneur, qu’il ne boira ni vin, ni boisson fermentée, qu’il sera rempli du Saint-Esprit dès le sein de sa mère. En un mot, il sera nazir ou naziréen (nazaréen), comme le Christ[8]. Zacharie, que l’apparition de l’ange a un peu effrayé, tout juste qu’il soit, est bien vite rassuré. L’ange lui dit: Ne crains point, ta prière a été exaucée; ta femme te donnera un fils[9]. Tout de même, l’esprit ressaisi, il s’étonne. A quoi reconnaîtrai-je cela? demande-til. Car je suis vieux, et ma femme est avancée en âge. L’ange répond, et sa réponse est éberluante: Tu vas devenir muet et tu ne pourras parler jusqu’au jour où ces choses arriveront, parce que tu n’as pas cru à mes paroles qui s’accompliront en leur temps. Cependant, continue le Selon-Luc, le peuple attendait Zacharie, et s’étonnait qu’il s’attardât dans le sanctuaire. Quand il sortit, il ne pouvait leur parler, et ils comprirent (ils ? le peuple) qu’il avait eu quelque vision... il leur faisait des signes, et il demeura muet. Il rentra chez lui. Quelque temps après, Élisabeth, sa femme, devint enceinte; elle se tint cachée pendant cinq mois, et elle disait: C’est la grâce que le Seigneur (Yahveh) m’a faite, quand il a jeté les yeux sur moi, pour ôter l’opprobre où j’étais parmi les hommes (Luc, I, 21-25). Faisons halte un moment. Qu’est-ce que cette histoire? Voyons! Voici un bon vieux Juif, prêtre, fanatique de la Loi (Thora). Il a une femme, très vieille comme lui, et qui est restée stérile, parce qu’elle n’a pas de fils. D’où il suit qu’elle aurait été tout aussi stérile, au point de vue des scribes, si elle avait eu des filles. Point à retenir. Ce bon vieux prêtre juif est dans le Temple, en prière; il prie Iahveh, El ou Eloï de lui accorder un fils sur ses vieux jours ; il offre des parfums qui sont agréables aux narines de son dieu. Voici qu’un ange lui annonce que sa prière est exaucée, que sa femme lui enfantera un fils, pas une fille. Il est si heureux que, dans sa joie, il demande à l’ange des précisions: A quoi connaîtrai-je cela? Question bien légitime et curiosité bien

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naturelle, de haute prévoyance même! Peut-être voudrait-il apprendre la date exacte de la naissance du bébé promis, afin de tenir prête la layette, de s’assurer d’une sage-femme, de n’être pas pris au dépourvu? Dame! avec ces anges qui rendent enceintes les vieilles femmes et mères les vierges sans que leur virginité s’en ressente, on ne sait jamais si le terme de la délivrance obéira au rythme de nature. Je plaisante? Mais, ditesmoi, est-ce que, prévu et même conçu aux jours d’Hérode, d’après le Selon-Luc lui-même, tout comme le Christ, dans le Selon-Matthieu[10], soit, au plus tard, en 750 de Rome, ce Jésus qui va naître en même temps que Jean, à quelque six mois près, si l’on y tient, est-ce que le Selon-Luc, tout à l’heure, ne va pas le faire naître, lors du Recensement de Quirinius, — voir la Crèche de Bethléem, — soit en 760, dix ans après la mort d’Hérode, dix ans au moins après la conception de Iôannès et de Jésus? Alors? Cette curiosité bien naturelle, l’ange Gabriel, pour les besoins de la cause, l’interprète comme un manque de foi: Et il inflige à Zacharie une punition étrange, sans aucune espèce de rapport avec la prétendue faute. Il le rend muet, et temporairement, jusqu’au jour où ces choses arriveront. Et, en effet, Zacharie, muet et ne se faisant comprendre que par signes, retourne dans sa maison, Élisabeth devient enceinte, et se tient cachée pendant cinq mois. Bien. Cette histoire n’est pas vraisemblable; elle n’est pas vraie, non plus. J’ai dit que c’était un Thargoum, une similitude sur la naissance du Christ. Déchiffrons-le. Et tout d’abord, ce Zacharie et cette Élisabeth, où les scribes les ont-ils pris? D’où les font-ils venir? Le nom de Zacharie a été porté par un prophète que l’on donne comme ayant vécu sous Darius, et qui serait l’auteur de treize chapitres de visions et de prédictions sur le Messie Juif. L’Apocalypse lui a fait de larges emprunts dans le fond et dans la forme, notamment en ce qui concerne la destruction du monde par tiers, la ruine de Jérusalem et le règne d’Iahveh Ælohim sur

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toute la terre[11]. L’idée du baptême d’eau vient de lui (XIII, 1): Il y aura une source ouverte à la maison de David et aux habitants de Jérusalem pour le péché et pour la souillure. Que ce nom ait été donné par les scribes au père du Baptiseur, et JésusChrist est un baptiseur comme Jean, quoi de plus naturel? Il lui convient à merveille. Mais ce n’est pas tout[12]. Ce nom de Zacharie, d’autre part, est tiré du mot chaldéen Zachu, qui désigne le signe zodiacal que nous appelons, depuis les Grecs, le Verseau. Il précède le signe des Poissons, le Zêb, en chaldéen, symbole du baptême, d’eau, signe de la grâce. Le Zachu est le père des Poissons, c’est-à-dire du Christ, et, s’il l’est de Jean, allégoriquement, c’est que Jean, c’est le Christ. J’ai exposé tous ces faits dans l’Énigme de Jésus-Christ[13]. Voulezvous l’opinion de Tertullien? Nous renaissons dans l’eau à l’état de petits poissons, selon notre Poisson (avec la majuscule: Ichthus, en grec), Jésus-Christ; et ce n’est qu’en restant dans l’eau que nous sommes sauvés (De baptismo, chap. Ier). Si Jean n’est pas le Christ, que fait Jésus-Christ de plus que Jean, en matière de baptême, d’après Tertullien lui-même? Et l’on s’explique admirablement ce que signifie (quel signe est) ce mutisme de Zacharie, dont l’afflige, avec une incohérence qui n’est qu’apparente, mais que tous les initiés ont comprise, l’ange Gabriel. Les Goïm en restent stupides. Mais tous les Juifs saisissaient l’allégorie. Cet homme rendu muet, comme les Poissons, ils comprenaient que l’ange Gabriel lui faisait, à lui, Verseau-Zacharie, céder le pas au Christ, à l’Ichthus, son fils, et tout ensemble le plaçaient sous le signe de la grâce, les Poissons ou Zêb. L’ange Gabriel leur rappelait aussi, en clignant de l’œil, à la pensée des mystifications dont il abreuve ainsi les Gentils, de complicité avec les Juifs d’alors, pourquoi Zacharie-Joseph-Juda le Gaulonite, un même individu sous trois noms, est aussi le même sous un quatrième : celui de Zébédée[14]. Et Élisabeth? Son nom est la transcription de deux mots hébreux, faciles à retrouver – Eloï et Shabed, Eloï nommant le dieu Iahveh, et

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Shabed signifiant promesse et serment. Élisabeth, c’est la promesse, le serment de Dieu, d’Iahveh, à son peuple, par Moïse. C’est en elle, que l’on fait vieille comme la Judée et stérile comme elle, jusqu’au jour de la naissance du Messie vengeur, que le Selon-Luc entend réaliser allégoriquement la Promesse, le serment d’Iahveh, que Marie réalisera selon le monde. Elle est vieille de cinq signes, des cinq signes qui, sur le Zodiaque, précèdent les Poissons, c’est-à-dire l’heure du Messie. Promesse d’Iahveh, faite à Moïse, elle reste cachée pendant cinq mois, pendant ces cinq signes, des millénaires, portant l’espoir du Christ à venir, mais stérile en ce sens que le Messie n’est venu, ne devait venir que sous le signe des Poissons ou Zéb. Car elle serait tout aussi stérile, si elle avait enfanté des filles. Pour la destériliser, il lui faut un fils, que l’ange Gabriel lui annonce, un fils, un mâle, et non point un enfant de sexe féminin. Le Christ ne peut être qu’un mâle. C’est ce qu’a très bien compris l’ange Gabriel, dans l’Apocalypse, où la femme enceinte met au Monde un fils; le texte dit bien un fils, et non un enfant, et croit bon de préciser, de spécifier, en ajoutant: arsen un mâle, qui doit gouverner toutes les nations avec un sceptre de fer. Mais ce n’est pas tout. Ces Thargoums auxquels se complaît l’imagination juive, et dont on trouve d’autres exemples dans les Talmuds, comme dans les Évangiles, sous le nom de similitudes ou de miracles, la plupart des miracles ne sont pas, en effet, autre chose, ces Thargoums contiennent souvent une double et triple allégorie. Après l’allégorie des cinq mois ou signes pendant lesquels Élisabeth, Promesse reste cachée, le scribe en amorce une seconde, qui chevauche sur ces cinq mois et sur la première, pour conjoindre Zacharie à la Vierge, ce qui permet aux initiés de reconnaître que Zacharie est aussi le père du Christ, qui naîtra de la Vierge. Ayant fait son annonciation à Zacharie (Verseau), l’ange Gabriel, d’un coup d’aile, passe aux Poissons, marquant son passage en rendant Zacharie muet; et, au sixième mois de la grossesse d’Élisabeth, il arrive à la Vierge,

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qui est, en effet, le sixième signe, après les Poissons — Agneau, Taureau, Gémeaux, Cancer des Anes, Lion et Vierge, ce qui fait bien six. Et c’est ce nombre six qu’il faut appliquer aussi à Zacharie (Verseau), pour le superposer et l’identifier à JosephJuda, dont le signe, l’attribut, est le Lion, qui domine la Vierge. Après le Verseau, le Lion est, en effet, le sixième signe sur le Zodiaque. En résumé, Zacharie et Élisabeth nous transportent en pleine allégorie apocalyptique et astronomique, — l’allégorie même sur laquelle, en la faisant disparaître autant que possible, ont été construits les Évangiles. Comme les Mages d’Orient, marchant à l’Étoile, au signe de la Vierge pour venir adorer le Roi des Juifs, Zacharie n’est un être vivant que par les signes. Les signes parlent pour lui. En dehors des signes, il n’existe pas. Ils sont la vision que, lorsqu’il sort du sanctuaire, le peuple,- des Juifs qui savent de quoi il retourne, — dit qu’il a eue. Et Élisabeth, Promesse d’Iahveh, n’a de raison d’être que comme Promesse, dont l’existence ne tient qu’à des signes. La Nativité du Iôannès, par Zacharie et Élisabeth, n’est que celle du Christ, sous son nom d’Apocalypse, et conformément aux données du Thème sur les Destinées du monde, dans lequel s’encadre l’Espérance d’Israël et la promesse d’Iahveh de rendre son peuple souverain de toutes les nations et maître de la terre entière. La Nativité du Iôannès est la nativité du Christ, à l’usage des initiés qui connaissaient le sens de l’Apocalypse, le seul Évangile historique, authentique, au Ier siècle. Peut-être même provient-elle de l’Apocalypse, d’où on l’a détachée, après y avoir fait les retouches nécessaires[15]. Et puisque c’est le Christ qui bénéficie de la promesse d’Iahveh, comme souverain au renouvellement du monde, la Nativité du Iôannès tend encore à prouver que le salut vient des Juifs, — Jésus-Christ et l’apôtre Paul le répètent souvent, —par leur

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Christ. Le Christ, c’est donc encore Iôannès. On ne peut faire un pas sans être ramené à cette certitude. Ce n’est pas l’apparition de Marie sur la scène et la naissance de Jean et de Jésus qui vont l’infirmer, au contraire. Poursuivons donc notre chemin. L’Ange Gabriel et Marie Nous avons laissé Élisabeth cachée pendant cinq mois. L’Ange Gabriel a dû retourner au ciel d’où, au sixième mois, Dieu l’envoie à Nazareth, la ville symbolique, auprès d’une vierge qui s’appelle Marie, fiancée à un homme du nom de Joseph, de la maison de David, — c’est le Selon-Luc qui le dit, et il ne l’a pas dit de Zacharie, pour lui dire qu’elle concevra et enfantera un fils dont elle appellera le nom Jésus. Ce fils, dit Gabriel, sera grand, il sera appelé le Fils du Très-Haut, — le scribe indique à peine qu’il sera Nazir, lui aussi, —et le Seigneur Dieu, — Iahveh, Ælohim, — lui donnera le trône de David, son père. Il régnera éternellement sur la maison de Jacob, et son règne n’aura point de fin. En un mot, c’est bien le Messie. Marie s’étonne, comme avait fait Zacharie. Elle dit à l’ange: Comment cela arrivera-t-il, car je ne connais point d’homme. L’ange Gabriel ne la rend pas muette pour avoir trop parlé et douté. Le signe qui la concerne, en effet, ce n’est pas les Poissons, c’est la Vierge. Gabriel se souvient toujours de l’Apocalypse. Il répond en anthropophormisant non sur les Poissons, mais sur la Vierge: L’Esprit Saint viendra sur toi et la puissance du Très-Haut, te couvrira de son ombre; c’est pourquoi aussi le saint enfant qui naîtra sera appelé le Fils de Dieu[16]. Écoutez la suite. L’ange Gabriel ne peut, se tenir de mêler Élisabeth à l’événement. Voici! dit-il ; ta parente, —le mot grec dit plus que parente: suggenis, c’est-à-dire née ensemble, — a aussi conçu un fils en sa vieillesse, et c’est (maintenant) le sixième mois de celle qui était appelée stérile. Car rien n’est impossible à Dieu. Et Marie dit: Voici la servante du Seigneur (Iahveh); qu’il me soit fait selon sa parole.

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Marie acquiesce avec une soumission remarquable. C’est qu’elle a compris. Elle entre dans le jeu des signes. Le sixième mois de celle qui était appelée stérile, c’est un signe qui ne peut aboutir qu’à elle, la Vierge. Si Gabriel lui parle du sixième mois d’Élisabeth, c’est pour qu’elle comprenne bien, — et les initiés aussi, —qu’en elle s’est réalisée charnellement la Promesse d’Iahveh, humanisée dans Élisabeth. En somme, l’ange Gabriel lui apprend qu’elle est enceinte de six mois[17]. Et se rappelant toujours l’Apocalypse et la Vierge céleste, grosse du soleil, qui est délivrée à la Noël, il transpose en elle le phénomène de la course descendante du soleil, couvrant la terre d’une ombre croissante. Ainsi, Marie, vierge, qui n’a point connu d’homme, peut accepter cette maternité, sans que sa pudeur ni sa vertu ne s’en alarment? L’ange Gabriel a régularisé les choses. L’honneur de la Vierge est sauf. Puis l’ange la quitta, achève le Selon-Luc, et on ne le reverra plus. Voulez-vous me dire ce qu’il a de plus à faire? Que l’ange Gabriel sache de quel sexe, — un fils, — sera l’enfant de Marie, et non point parce qu’il est ange, c’est là chose compréhensible, puisque, avant lu l’Apocalypse, il y a appris que la Vierge, céleste enfante celui, un mâle, qui gouvernera les nations avec un sceptre de fer, et puisque ce mâle sera le Messie, qui ne saurait être une femme. Mais, qu’il ait prédit aussi à Zacharie qu’il aurait un fils, avant même, qu’Élisabeth, vieille et stérile, ne soit enceinte, c’est ce qu’on ne peut expliquer si le futur Iôannès, à naître, n’est pas le Messie, le Christ attendu. Car qui attendait Jean-Baptiste? Nous sommes toujours ramenés, par quelque côté qu’on étudie cette histoire, à la réalité, à ce qu’a été la vérité le Iôannès fut le Christ. Mais nous arrivons au centre même de notre démonstration, au nœud gordien du problème. C’est ici que la mystification va se révéler, en un éclair aveuglant, d’autant plus aveuglant au milieu des ombres dont on l’entoure.

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Marie = Élisabeth En ces jours-là, Marie s’étant levée, s’empressa d’aller au pays des montagnes. Cette Marie! Elle ne fait que voyager pendant sa grossesse. Tout à l’heure, nous la verrons partir de Nazareth, pour aller à Bethléem, avec son mari, se présenter au Recensement de Quirinius. Heureusement pour elle que ces voyages ne sont que des déplacements sur le papier, imposés par le calame des scribes. Elle va, maintenant, au pays des montagnes, dans la ville de Juda. Oui, le scribe ne craint pas de nous le dire. Quel aveu! Le nom historique de Joseph sous la plume du scribe! La ville de Juda! Mais c’est Gamala = Nazareth, dans les montagnes, celles qui cernent la rive orientale du lac de Génézareth! Pourquoi irait-elle? Elle y est. Élisabeth aussi. Je vous disais bien qu’elle ne voyage que sur le papier[18]. Au pays des montagnes, dans la ville de Juda, —de Juda de Gamala, son mari, en Évangile Joseph, —elle entre dans la maison de Zacharie, et elle salue Elisabeth, promesse d’Iahveh. Et alors, écoutez bien. Pesez chaque phrase et chaque mot dans chaque phrase. C’est ici qu’il faut avoir des oreilles pour entendre. Car voici le joint, habilement dissimulé, qui fait de Marie et d’Élisabeth la même femme. Or, il arriva, lorsque Élisabeth eut entendu la salutation de Marie, que le petit enfant tressaillit dans son sein; et Élisabeth fut remplie du Saint-Esprit (Luc, I, 41). Ainsi, plus de six mois se sont écoulés depuis qu’Élisabeth est enceinte. Jamais l’espoir qu’elle porte n’a encore donné signe de vie. Et il a suffi que Marie se présente et salue Élisabeth pour que le petit enfant, Marie sait lequel, se mette à tressaillir. De la matrice symbolique où les scribes l’ont enfermé, — Promesse de Dieu, —il a reconnu sa vraie mère; il tressaille, il remue, il s’agite; il essaie de lui tendre les bras. Peut-être trouve-t-il qu’il y a maldonne, et veut-il réintégrer les flancs qui vraiment l’ont porté. S’il se prête au jeu des scribes qui l’ont enveloppé dans leur Thargoum, il voudrait ne pas tromper les Goïm. Il fait ce

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qu’il peut pour leur dévoiler le sens de la similitude et la supercherie dans laquelle ils vont donner pendant vingt siècles. Rendons justice à son élan vers la vérité historique, vers Marie, sa vraie mère. Il ne peut pas parler. Mais s’il le pouvait, à ce moment où il est en veine, il dirait: « C’est parce que je suis le Christ futur qu’É1isabeth, où l’on m’a enfermé, pour que se réalise la Promesse d’Iahveh, est remplie du Saint-Esprit, que je lui communique. » Et il s’associerait et applaudirait, s’il était libre, aux paroles que va prononcer Élisabeth, qu’il inspire, qui élève la voix et qui s’écrie, s’adressant à Marie, en qui elle transpose sa maternité: Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni! Apercevez-vous lejoint, maintenant? Touchons-le du doigt. Ainsi, Élisabeth sait donc que Marie est enceinte? Nullement. Au fait, même, si l’on s’en tient à la lettre du récit du scribe, elle ne l’est que dans le sein d’Élisabeth. Quand l’ange a quitté Marie, il lui a bien annoncé qu’elle concevrait un fils par la vertu de l’Esprit-Saint qui viendrait sur elle et par la puissance du TrèsHaut qui la couvrirait de son ombre (comme la Vierge céleste). Mais l’événement s’est-il produit quand Marie, en ces jours-là, s’étant levée, va au pays des montagnes, dans la ville de Juda ? C’est tangent, mais on ne nous le dit pas, alors qu’on nous a prévenus, en ce qui concerne Élisabeth que Zacharie était rentré dans sa maison le Verseau, et que, quelque temps après, sa femme était devenue enceinte. Mais admettons, si l’on y tient, que nous sommes en plein sous le signe du Capricorne, et que l’événement prédit par l’ange Gabriel à Marie soit arrivé. Élisabeth n’en sait rien. Personne ne le lui a dit. Marie, elle, sait qu’Élisabeth, sa parente, suggenis, est enceinte. L’ange Gabriel l’en a informée. Elle sait qu’Élisabeth est à son sixième mois. Mais Élisabeth? Elle sait de Marie qu’elle est vierge, c’est tout. Comment oserait-elle soupçonner que, ne connaissant point d’homme, Marie attend un bébé? Vous verrez dans le Koran de Mahomet, Marie, vierge, blâmée par ses proches. Une fille-mère!

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Aussi Élisabeth ne soupçonne-t-elle rien. Sans doute qu’elle aurait honte de Marie. Si donc elle croit à la maternité de Marie, et elle y croit, —car elle est dans la règle du jeu, —si Marie doit être, mère, elle sait que c’est elle, Élisabeth, qui porte le bébé et sert d’entrailles à Marie. C’est ce qu’elle veut dire quand elle s’écrie: Tu es bénie, entre toutes les femmes et le fruit de tes entrailles est béni! Élisabeth porte donc, dans ses entrailles, le fils de Marie. Serrons l’allégorie de plus près. L’ange Gabriel nous a fait suffisamment comprendre que Marie concevrait sous le Capricorne, deviendrait enceinte au moment où le jour devient égal à la nuit, vers le 20-25 septembre. Elle se lève aussitôt, « en ces jours-là», et s’empresse d’aller retrouver Élisabeth, dont c’est le sixième mois. Elle va revendiquer sa maternité, autrement dit, auprès d’Élisabeth qu’on lui substitue. Et Élisabeth qui sait que Marie ne vient que pour cet objet, —car elle est complice du jeu, —n’a pas une hésitation: Je suis la Promesse d’Iahveh; elle a été tenue; je viens de la sentir physiquement réalisée par le tressaillement en moi du fruit béni de tes entrailles. Ton fils a six mois, il est vivant. La visite de Marie à Élisabeth, c’est la conjonction des deux femmes, la réalité et la vérité se confondant avec le symbole et l’allégorie, et le Thargoum avec l’histoire. Est-ce assez clair? Il est des mères qui confient à des nourrices le soin et le devoir d’allaiter leur bébé. D’après le Selon-Luc, c’est à Élisabeth qu’ont été confiées les entrailles de Marie pour porter l’enfant. L’étrange aventure! En s’adressant à Marie, pour lui rendre sa salutation, Élisabeth, dont l’enfant, d’après l’Évangile, tressaille dans son sein, Élisabeth qui ne devrait pas savoir que Marie est enceinte, dans la réalité apparente du récit, ce n’est pas du fils qu’elle porte, elle, Élisabeth, qu’elle parle, mais de celui de Marie; et le texte ne dit pas que c’est son petit enfant, à elle, Élisabeth, mais le petit enfant. C’est qu’il n’y en a qu’un: celui de Marie dans les entrailles d’Élisabeth qui avoue que ce sont celles

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de Marie. Elles ont les mêmes. Et afin qu’on ne s’y trompe pas, elle insiste: Et d’où me vient cet honneur que la mère de mon Seigneur vienne me visiter? La mère de mon Seigneur? Vous croyez peut-être, et les exégètes vous le soutiendront, qu’Élisabeth anticipe, veut parler d’un autre enfant, distinct du fils qu’elle porte, et dont peut-être Marie doit être enceinte, ce qu’elle ne sait pas? Le Seigneur dont elle parle, qui est le sien, parce qu’elle en est grosse, c’est le Christ, et Marie est sa mère, elle le dit, et l’on peut en être d’autant plus sûr, qu’elle va expliquer sa phrase: D’où me vient cet honneur que la mère de mon Seigneur vienne me visiter? Elle va reprendre en style direct, à son compte, ce que le scribe avait dit en style indirect: Lorsque Élisabeth eut entendu la salutation de Marie, le petit enfant tressaillit dans son sein. Elle a dit: D’où me vient cet honneur que la mère de mon Seigneur vienne me visiter? et elle explique: En effet, —un raccourci pour exprimer: tu es bien la mère de mon Seigneur, —ta voix, quand tu m’as saluée, n’a pas plus tôt frappé mon oreille, —elle est même plus explicite que le scribe; elle ajoute plus tôt, —que le petit enfant a tressailli de joie dans mon sein. De joie? c’est encore Élisabeth qui ajoute ce trait, que le scribe n’a pas donné. De joie! Pourquoi donc? Sinon parce que Marie est sa mère? Et Élisabeth félicite Marie de n’avoir pas douté que la Promesse d’Iahveh se réaliserait. —Bienheureuse est celle qui a cru (c’est Marie), car ce qui lui a été dit de la part du Seigneur (Iahveh), — par l’ange Gabriel: voici le sixième mois de celle qui était stérile », —aura son accomplissement. Et alors, Marie? Dit-elle que, personnellement, elle porte elle aussi un enfant? Comment le dirait-elle, alors qu’elle vient de constater et qu’Élisabeth vient de lui confirmer qu’elle n’est enceinte que par son intermédiaire; elle est sa parente, sa suggenis, née avec son double. Marie s’extasie, car ce qui lui arrive n’est pas ordinaire. Elle s’exclame:

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Mon âme magnifie le Seigneur... Il a jeté les yeux sur la bassesse de sa servante (elle répète Élisabeth: Iahveh a jeté les yeux sur moi pour ôter l’opprobre où j’étais parmi les hommes), le ToutPuissant m’a fait de grandes choses, —oui, très grandes, d’une fantaisie démesurée; —il a déployé la puissance de son bras... il a pris en main la cause d’Israël, son serviteur, et il s’est souvenu de sa miséricorde, ainsi qu’il en avait parlé à nos pères, envers Abraham et sa postérité à toujours. Bref, elle rend à Élisabeth l’hommage qui est dû à la Promesse d’Iahveh, de susciter à Israël un vengeur, par la naissance du Messie. Elle reconnaît que l’enfant, le seul dont il ait été question et que porte Élisabeth, c’est bien le Messie, le Christ. Que veut-on de plus? Est-ce que, de bonne foi, dans ce marivaudage parabolique entre Élisabeth et Marie, qui est dans la règle des Thargoums ou similitudes, Élisabeth n’apparaît pas comme la remplaçante ou le double de Marie, l’une et l’autre ne s’intéressant qu’à l’enfant, leur enfant, —il n’y en a qu’un, et qui, parce qu’il est unique, prouve qu’il n’a qu’une mère: Marie-Élisabeth, présentée sous l’aspect de Marie « selon le monde » et sous l’aspect d’Élisabeth pour le besoin de lier le Messie au rythme millénariste et zodiacal des Destinées d’Israël, conformément à la révélation juive[19] ? Après cette rencontre de Marie et d’Élisabeth, où elles se confondent, —si l’on y tient, disons qu’il n’y a qu’une femme qui marivaude avec son image reflétée dans une glace, —le scribe, ayant écrit pour les initiés, peut librement raconter la délivrance d’Élisabeth, puis celle de Marie. Les Goïm, les Gentils s’y laisseront duper, c’est possible. Il n’est pas difficile de composer deux récits sur le même sujet. Mais ils ne sauraient maintenant prévaloir contre les conclusions logiques qui précèdent. On va s’apercevoir, au surplus, que si distincts que le scribe essaie de faire croire qu’ils sont, ces deux récits, ils aboutissent tous les

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deux à la naissance du Messie, qui est unique, sous le nom de Iôannès ou de Christ-Jésus. Nativité de Jean Marie reste trois mois environ avec Élisabeth, qui est à terme. Elle aussi. Bien que le Selon-Luc la fasse retourner dans sa maison, avant de donner la délivrance d’Élisabeth, — on comprend l’intention, — on ne peut pas croire que Marie, qui a passé trois mois auprès de sa suggenis, l’abandonne juste au moment de l’épreuve qui l’intéresse aussi intimement. Les scribes ecclésiastiques ont la spécialité de nous présenter des monstres, sans cœur, sans rien d’humain. Jésus traite sa mère avec une rudesse barbare —Femme, qu’y a-t-il de commun entre toi et moi? et sa famille comme un ensemble d’indifférents qu’il bouscule: Qui sont ma mère et mes frères? Écoutez aussi dans la scène du Temple, —Jésus au milieu des Docteurs, sa réponse à ses parents qui l’ont perdu, qui le cherchent pleins d’inquiétude, il est âgé de douze ans, et qui, l’ayant retrouvé, lui manifestent leur peine et leur angoisse: Pourquoi me cherchez-vous? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être occupé des affaires de mon Père? Il est à claquer. Et sa mère, au pied de la croix? La statue de l’insensibilité. Pas une larme, pas un cri, pas un sanglot. A Bethléem, vous rappelez-vous que pas une femme, pas un homme ne s’est trouvé pour offrir à Marie, dans les douleurs de l’enfantement, une chambre dans l’hôtellerie? L’étable! pour cette chair pantelante. Et Marie, donnant l’exemple à tout ce monde, le mauvais exemple, est aussi pressée de s’enfuir d’auprès d’Élisabeth à terme, qu’elle était accourue, sans penser que sa présence lui serait au moins un réconfort moral. Elle n’a même plus la curiosité d’attendre pour savoir si l’enfant sera un garçon ou une fille. Peut-on croire que c’est possible, si Marie, qui a cru à l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur, ne savait pas qu’Élisabeth n’est pas un être de chair, mais une abstraction métaphysique comme le nom qu’elle porte,

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et dont la grossesse n’est que pneumatique, c’est-à-dire n’existe qu’en esprit? N’importe! le terme d’Élisabeth étant venu, elle enfante un fils. Ses voisins et ses parents, plus humains que Marie, s’en réjouissent avec elle[20]. Le huitième jour, on circoncit l’enfant on l’appelait Zacharie, du nom de son père. Mais sa mère dit: Non! il sera nommé Jean. On lui dit: Il n’y a personne dans ta parenté qui porte ce nom[21]. Alors, ils demandèrent par signes au père comment il voulait que l’enfant fut nommé. Le père comprend. Il est intelligent. Car faire comprendre par signes à quelqu’un comment on désire que son fils s’appelle, est une entreprise qui n’est pas facile. Essayez, si vous ne m’en croyez. Passons, puisque Zacharie, lui, a compris. Il ne répond pas par signes sauf alphabétiques. Il demande des tablettes, par signes encore; mais on ne nous dit pas de quelle façon. Il écrit dessus: “Jean est son nom.”. Et ils en furent tous surpris. Pour nous, ce qui nous surprend davantage, c’est qu’Élisabeth ait connu ce nom, qui n’a été révélé par l’ange Gabriel qu’à Zacharie, muet tout aussitôt. On devrait bien nous dire comment il s’y est pris pour le faire connaître à sa femme. Par signes? par tablettes? Nous ne le saurons jamais. Aussitôt le nom de Jean écrit, la bouche de Zacharie s’ouvrit, sa langue se délia, et il parlait, bénissant Dieu, et l’on s’entretenait de toutes ces choses dans tout le pays des montagnes (addition frauduleuse: de la Judée), soit aux alentours de Gamala, où nous sommes. Et alors Zacharie, rempli de l’Esprit Saint, lui aussi, — il est sous le signe des Poissons, de la grâce, —prophétisa et dit: Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, de ce qu’il a visité et racheté son peuple et nous a suscité un puissant sauveur (une puissante corne de salut, textuellement; hébraïsme) dans la maison de son serviteur David, tout comme Joseph, de la maison de David, Luc nous l’a dit, vous vous en souvenez; le scribe oublie qu’il a voulu nous le cacher en disant que Zacharie est de la classe d’Abia. Il

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ne peut pas se dépêtrer des mensonges dans lesquels il s’enlise; Zacharie est donc Joseph, de la maison de David, une fois de plus. Le cantique de grâces continue: Comme il en a parlé par la bouche de ses saints prophètes, dès les anciens temps; il nous délivre de nos ennemis et de la main de tous ceux qui nous haïssent... se souvenant de sa sainte alliance, selon le serment qu’il a fait à Abraham (à Moïse surtout, le scribe a volontairement la mémoire défaillante), de nous accorder qu’après nous avoir délivrés de la main de nos ennemis, nous le servirions sans crainte, dans la sainteté et la justice. C’est, en une phrase, tout le synallagmatisme du Pacte d’Alliance entre Iahveh et son peuple: donnant, donnant. Même, Iahveh doit d’abord donner des gages: après nous avoir délivrés, alors nous le servirons... Ces anciens Juifs ne donnaient rien pour rien, ni sans avoir fait payer d’avance leur Dieu lui-même. Voilà la première partie du cantique de Zacharie à la naissance de Jean. S’agit-il de Jean-Baptiste? Qui, s’il veut être sincère devant sa conscience, peut le soutenir? Ce serait Jean-Baptiste, cet enfant, qui naît pour délivrer Israël de ses ennemis ? que Dieu (Iahveh) a suscité dans la maison de David, conformément à toutes les prophéties et au Pacte d’alliance avec Moïse et Abraham, et se souvenant de ce Pacte de Sainte-Alliance, pour qu’il délivre les Juifs (pour être leur Jésus ou Sauveur) de la main de ses ennemis ? C’est le scribe qui répète! Voulez-vous me dire ce qui, aussi insignifiant que ce soit, peut s’appliquer à la vie de Jean-Baptiste et à sa carrière, dans cette prédiction de Zacharie? alors qu’elle colle au Christ, appelez-le Jésus ou Jésus-Christ, si vous voulez et non Jean, comme la peau sur la chair! Conclusion: le Iôannès-Jean est le Christ, et si Zacharie est le père, c’est qu’il est le double de Joseph, le même en chair, comme Élisabeth est le double de Marie. J’attends que les critiques, les savants, les exégètes, l’Église, —je ne parle pas du troupeau moutonnier des fidèles qui n’a jamais

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lu les Évangiles de sa foi, répondent et expliquent ce que peut signifier d’autre le cantique de Zacharie. Oui, je sais, il y a la Suite du cantique qui permet à la foi, —bonne on mauvaise, —d’ergoter. La voici: Et toi, petit enfant, tu seras appelé le Prophète du Très-Haut: tu marcheras devant la face du Seigneur pour préparer ses voies, pour donner à son peuple la connaissance du salut, par la rémission de ses péchés. On soutiendra, et on l’a soutenu, que la phrase: tu marcheras devant la face du Seigneur pour préparer ses voies, etc., ne peut viser que Jean-Baptiste; elle le désignerait comme le précurseur de Jésus-Christ. Argument désespéré, accroc du noyé à toute planche, j’allais dire à toute corne, —de salut. Jésus-Christ nous a dit lui-même qu’il n’avait pas eu besoin du témoignage de Jean comme précurseur. Mais surtout, marcher devant la face du Seigneur, est-ce que cette expression a jamais signifié: précéder le Seigneur, marcher devant lui? Le Seigneur dont il est question ici, ce n’est pas d’abord Jésus, c’est Iahveh, c’est Dieu. Marcher devant la face de Dieu, est un hébraïsme qui signifie: agir, vivre, se conduire suivant la loi de Dieu, et puisque le dieu juif, c’est Iahveh, suivant la loi d’Iahveh. Le sens de cette expression? mais il est cristallisé dans cet article du Décalogue: Ecoute, Israël, je suis le Seigneur, — vous lisez bien le Seigneur, et ce n’est pas Jésus-Christ, — le Seigneur, ton Dieu,... tu n’auras point d’autres dieux devant ma face (Exode, XX, I-3; Deuter., IV, 7). Toutes les prescriptions mosaïques, toutes celles des prophètes ne sont que le commentaire de ce commandement. Marcher devant la face de Dieu, d’Iahveh, c’est apprendre ses lois et ordonnances, et ses commandements, c’est le craindre, c’est se prosterner devant lui, c’est lui offrir des sacrifices, c’est mettre en pratique ses lois, préceptes, ordonnances, commandements, de telle manière que Iahveh puisse vous regarder sans détourner la tête, pour ne pas vous voir ne plus marcher devant sa face. C’est, en une phrase, l’aimer de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa pensée.

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Les scribes évangéliques, sur cette expression si pleine de sens, dans son raccourci, et d’un sens si clair, ont essayé de donner le change, et les exégètes n’ont demandé qu’à s’y laisser prendre; ils l’ont présentée comme une allusion à Isaïe (XL, 3): Une voix crie Préparez au désert le chemin de l’Éternel, aplanissez dans les lieux arides une route pour notre Dieu, et à Malachie (III, 1): Voici, j’enverrai mon messager, il préparera le chemin devant moi. Le Selon-Matthieu (III,1-3) déclarera: Jean-Baptiste parut, disant: Repentez-vous, car le royaume de Dieu est proche. C’est de lui que parle Esaïe, quand il dit: Une voix crie dans le désert Préparez le chemin du Seigneur... Le Selon-Marc (I, 1-3) combine Malachie et Esaïe. Le Selon-Luc (III, 4-7) cite Isaïe plus longuement. Le Selon-Jean (I, 23) dit: Une voix crie dans le désert; Redressez le chemin du Seigneur. Ce n’est pas trop des quatre Évangiles pour s’efforcer de sophistiquer la vérité historique sur l’inexistence de Jean, distinct du Christ, et présenté comme le baptiseur et précurseur. Même, ils feront venir Jésus à la rescousse, dans le SelonMatthieu (XI, 10) et le Selon-Luc (VII, 27), où Jésus, parlant de Jean, s’exprime dans les mêmes termes Jean..., plus qu’un prophète; c’est celui dont il est écrit (dans Malachie): Voici j’envoie mon messager devant ta face, pour préparer le chemin devant toi. Le Selon-Marc dit aussi devant ta face pour préparer ton chemin[22]. Les scribes évangéliques des trois Synoptisés ont tellement l’intention de tromper, et ils savent si bien qu’ils trompent, qu’ils ont ajouté à la citation de Malachie ce complétif: devant ta face, qu’ils prennent au cantique de Zacharie, et qui n’est pas dans Malachie. Le faux ne leur répugne pas. Ni Esaïe, ni Malachie ne portent devant ta face ou ma face. Dans Malachie, c’est même Iahveh qui parle: J’envoie mon messager, pour préparer le chemin devant moi (et non devant

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toi). Il s’agit du chemin de Dieu (Iahveh), comme aussi dans Esaïe: du chemin de l’Eternel (Eloï), d’une route pour notre Dieu. Où voit-on Jésus-Christ dans tout ceci, et qu’il lui ait fallu un précurseur pour l’annoncer aux Juifs? Il n’y a que change, fraude pour faire témoigner des textes à contresens et leur faire signifier des mensonges. La fin du cantique de Zacharie n’est encore, à propos du Iôannès, que la proclamation qu’il est le Christ.Les entrailles de la miséricorde de notre Dieu —les entrailles d’Élisabeth, vous l’avez vu, —se sont émues (il a tenu sa promesse), et le soleil levant nous a visités d’en haut, pour éclairer ceux qui sont assis dans les ténèbres et l’ombre de la mort. Oui, le Christ est bien un soleil levant, le soleil conçu par la Vierge céleste et qui naît le 24-25 décembre, qui s’élève pour que les jours recommencent à croître. C’est toute l’allégorie de la crèche de Bethlehem en deux mots. La crèche de Bethléem s’applique-t-elle à Jean-Baptiste? Et aussi, le Selon-Jean, reproduisant Cérinthe, nous l’a dit: Le Verbe était Dieu... en lui était la vie, la vie était la lumière des hommes... la véritable lumière qui éclaire tout homme venant au monde... Et Jean, —en tant que Jean-Baptiste, —n’était pas la lumière. En tant que Christ, il fut, au IIe siècle, le corps où aimait descendre du ciel le dieu Jésus, Verbe ou Logos. Une fois né, le petit enfant grandissait et se fortifiait en esprit, et il demeura dans les déserts jusqu’au jour de sa manifestation à Israël. Ici se termine le chapitre premier, avec ses quatre-vingts versets, du Selon-Luc, qui contient la Nativité de Iôannès-Jean. Le chapitre Il est consacré à celle de Jésus à Bethléem. Je n’en parlerai que dans ses rapports avec mon sujet actuel[23]. Nativité de Jésus au recensement de Quirinius Que la nativité du Iôannès-Christ a été introduite dans le SelonLuc pour l’appliquer au personnage inventé de Jean-Baptiste, distinct du Christ de Ponce-Pilate, après lui avoir fait subir toutes les adultérations, retouches, raccords indispensables, —je

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les ai suffisamment fait ressortir, —on peut l’inférer encore de la Nativité de Jésus, dans ce même Évangile. Comment! voici un scribe, —s’il n’y en a qu’un, ce qui est impossible, —qui, conformément au Selon -Matthieu, fait naître Jean « aux temps d’Hérode », en l’an 750 de Rome au plus tard, d’où il suit que Marie, enceinte des six mois d’Élisabeth, a dû mettre son fils Jésus au monde, puisqu’on veut qu’ils soient deux, en même temps que naît Jean. Je l’ai fait remarquer déjà. Point indiscutable. Ceci, dans son premier chapitre. Et, tout de suite, la page à peine tournée, il nous donne une naissance de Jésus-Christ à Bethléem, au moment du recensement de la Judée, sous Quirinius, gouverneur de Syrie, en 760. D’un chapitre à l’autre, dix ans d’écart. Pas de meilleur moyen pour faire de Jean, l’aîné des deux, le Précurseur[24]. Oui! bien sûr ! Mais comment concilier la naissance aux temps d’Hérode et la naissance en 760? Impossible. Il faut toujours en revenir là, à l’immortelle vérité: la nativité du Iôannès n’est que la nativité du Christ, sous forme de Thargoum qui le fait entrer dans le système astrologique et zodiacal des destinées d’Israël et du monde, conformément aux mythes juifs, amalgamés avec le Pacte d’alliance et la promesse d’Iahvé, à son peuple, d’un messie qui le vengerait des injures des nations. Le Selon-Luc ne fait même pas chanter par ses parents, une fois Jésus né, un cantique enthousiaste comme l’a fait Zacharie à la naissance de Iôannès. Marie elle-même reste sans voix, alors qu’en apprenant que son petit enfant a tressailli, rien qu’à entendre sa salutation à Élisabeth qui le porte dans ses entrailles, elle ne peut s’empêcher de chanter un Magnificat. Iôannès seul a tous les honneurs. Puisqu’il les a reçus, comme Christ, sous le nom de Jean, le scribe, qui l’en a abreuvé et qui sait à quoi s’en tenir, trouve inutile de se répéter.

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Symeôn et Anna Toutefois, à défaut des parents, qui ont épuisé leur verve pour Iôannès, la naissance de Jésus mérite au moins un hymne d’allégresse, ne serait-ce que du parrain et de la marraine. Les voici. Je vous les présente: Syméon, avec un y grec et Anna, Syméon homme juste et pieux, qui attend la consolation d’Israël. L’Esprit saint est sur lui. Il est sous le signe de la grâce. Que disje? Il est le signe, — on a truqué son nom qui n’est pas Symeôn, mais Sêmneion; et Symeôn n’est donné que pour produire une confusion avec le nom hébreu Simon, —il est la preuve, le signe envoyé par les dieux, qui enregistre que le Messie est venu à son heure, au douzième millénaire, sous les Poissons, précédant et devant préparer le retour de l’Agneau, le renouvellement du monde[25]. C’est ce que le scribe exprime sous cette forme: Il avait été divinement averti par le Saint-Esprit qu’il ne verrait point la mort avant d’avoir vu le Christ du Seigneur, c’est-à-dire l’Oint d’Iahveh, de Dieu, toujours. Il vient donc au Temple, le jour de la présentation de l’enfant au Seigneur (Iahveh); il prend l’enfant entre ses bras, bénit Dieu et dit: Maintenant, Seigneur, tu laisses aller ton serviteur en paix, selon ta parole (la parole d’alliance qui prévoyait le Messie) ; car mes yeux ont vu ton salut, que tu as préparé pour être, devant la face de tous les peuples, la lumière des nations(lumière qu’il projettera) dans l’Apocalypse (sous le nom de Jean-Iôanisès), et la gloire de ton peuple d’Israël[26]. Jean toujours, Jean partout, comme Christ, et sous le masque de Jésus-Christ[27]. Quant à Anna, Iao-Anna, grâce d’Iahveh, —l’on dit : l’an de grâce du Seigneur, —elle est là comme témoin de Siméon, le Signe, et que le Signe a bien enregistré la naissance du Messie à son heure. Car elle aussi attend la délivrance de Jérusalem. Prophétesse, naturellement, fille de Phanuel (ou face d’Eloï) de la tribu d’Aser (destin favorable) —Symeôn n’a pas de tribu, elle a l’air d’une femme, comme Élisabeth, mais sans l’être plus qu’elle. Si elle l’était vraiment, le scribe, qui doit connaître

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les ordonnances mosaïques, interdisant le service des femmes dans le sanctuaire, elles n’étaient admises que dans un harem (cour) spécial, —dirait-il qu’elle ne sortait point du temple, qu’elle y est donc à demeure, servant Dieu nuit et jour dans les jeûnes et les prières? Elle est quelque représentation mathématique dont on peut trouver le sens au moyen des chiffres que le scribe nous donne: elle a vécu sept ans avec son mari depuis sa virginité; puis elle est restée veuve, et, pour lors, elle est âgée de quatre-vingtquatre ans. Elle est l’épouse symbolique de l’Agneau, signe sous lequel le monde a commencé; elle a vécu avec lui pendant sept signes, les sept jours de mille ans de la Genèse. Puis le mal est entré dans le monde; le règne de Satan a commencé; c’est ce que signifie, en effet, ce que dit le scribe qu’elle est devenue veuve. Elle ne retrouvera son époux qu’au retour de l’Agneau, quand, sous les Poissons, le Messie aura délivré Jérusalem; elle attend cette délivrance, et c’est pourquoi elle est là pour constater que le Messie n’a pas manqué l’heure ni le jour, ni l’année de sa venue. L’an de Grâce! Bien que donnée comme étant de la tribu d’Aser (destin favorable), elle représente les douze tribus, toute la Judée, comme Élisabeth, d’autre part. Elle est vieille, comme Élisabeth aussi, dont on ne nous dit pas l’âge, qui est le même. Quatrevingt-quatre ans! Le nombre a été obtenu en multipliant le nombre douze (celui des tribus d’Israël) par le nombre sept des jours de la Genèse, années de mariage d’Anna, ou chiffre des branches du chandelier, sept et douze étant des nombres sacrés. La nativité de Jésus se termine comme celle de Jean par la même phrase ou presque: Le petit enfant grandissait et se fortifiait, étant rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était sur lui. Phrase qui reviendra une page plus loin, après la scène de Jésus au milieu des docteurs: Jésus croissait en sagesse, en stature et en grâce, devant Dieu et devant les hommes.

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C’est la phrase «raccord» entre ces récits de la nativité du Iôannès, de celle de Jésus et de la scène du temple, quand on a introduit dans le Selon-Luc les deux récits de la nativité de Jean et de la scène du temple, et qui prouve qu’on les a introduits après coup, celui de la Nativité de Jean tout spécialement dans l’intention frauduleuse et pour l’imposture que vous connaissez maintenant[28]. Mahomet et le Koran Zacharie et Élisabeth n’étant les parents de Iôannès, nom d’apocalypse du Christ, que pour le Thargoum qui le fait entrer dans le thème des destinées d’Israël et du monde, et même ensuite, lorsqu’ils sont devenus les parents de Jean-Baptiste, disparaissent comme par enchantement des Évangiles, aussitôt Iôannès né. Le couple, en effet, n’a de raison d’être que pour cette naissance. De Marie, mère de Jésus-Christ, il sera encore question dans les Écritures à venir. D‘Élisabeth, jamais plus. La grande ombre de Zébédée planera longtemps encore sur sa veuve, la mère de ses fils. Joseph, tué au recensement, le SelonLuc le montrera encore vivant à l’époque de la cène de Jésus. Agé de douze ans devant les docteurs dans le Temple, scène inconciliable avec la naissance de Jésus, donnée en récit dans le Selon-Luc comme ayant eu lieu l’année du recensement, où meurt Joseph, dans le corps de Juda le Gaulonite. Le SelonMatthieu termine la carrière de Joseph à son retour d’Égypte, après la mort d’Hérode. Il le fixe à Nazareth, et n’en parle plus. Mais dans les quatre Évangiles, —le Selon-Jean l’ignore totalement, —de Zacharie, plus rien[29]. Il faudra arriver jusqu’au VIIe siècle, pour le retrouver, dans le Koran de Mahomet. Le prophète de l’Islam, de la même race sémitique que les Juifs, n’a rien ignoré, soyez-en sûrs, de la mystification évangélique. S’il ne l’a pas dénoncée, complice des Juifs mosaïstes, dans leur silence, c’est pour les mêmes motifs: il rit sous cape, ou sous son burnous, de l’ineffable farce jouée aux roumis par ses cousins

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d’Israël. Mahomet ne rejette pas absolument Jésus, qu’il nomme Aïssa. Pour lui, Jésus n’est pas Dieu, ni fils de Dieu. Pour sa gloire, comme il dit, Dieu ne saurait avoir de fils. Jésus est aux yeux de Dieu, devant sa face, comme disent les prophètes juifs, ce qu’est Adam: Dieu l’a formé de la poussière[30]. Il est fils de Marie. Mais qui est son père? Mahomet ne le dit pas. L’histoire de Jésus, dans le Koran, tient en quinze ou vingt lignes, sans un fait qui vaille, sans un événement où s’accrocher. Serviteur de Dieu, sans plus, il est venu pour confirmer le Pentateuque. Il est Pan-thora, n’est-ce pas[31]. Il vient avec des signes de la part du Seigneur. Les Juifs ne l’écoutant pas, —ils n’ont pas cru en lui, dit le Koran, ses disciples seront les auxiliaires de Dieu pour conduire les hommes vers Dieu. Les Juifs imaginent des artifices contre Jésus et Jésus contre les Juifs. Mais Dieu est le plus habile. Il enlève Jésus; il lui fait subir la mort, de cette façon. Il le délivre des infidèles. Le sens est clair, mais il est difficile de se représenter en quoi consiste cet enlèvement vers Dieu, ce retour à Dieu, autrement qu’à la manière des gnostiques faisant aller et venir le Verbe Jésus, entre ciel et terre, du sein de Dieu au corps de Jean et réciproquement. Pour Mahomet, Jésus n’a pas été crucifié; un homme qui lui ressemblait fut mis à sa place. Mahomet semble adopter ici la fable apparue à la fin du premier siècle, d’après laquelle Simon de Cyrène aurait été substitué au Christ, comme mis en croix, à moins qu’il ne se souvienne encore du Verbe de Cérinthe[32]. Et c’est tout sur Jésus. C’est maigre[33]. Quant à Jean, que les commentateurs chrétiens assimilent à Jean-Baptiste, et que le Koran appelle Yahia, Mahomet en parle moins encore, trois fois au sujet de sa naissance (III, 34 ; XIX, 7 et XXI, 90) et une fois pour le nommer simplement, comme Juste, après Zacharie et avant Jésus et Élie (VI, 85). La naissance de Yahia-Jean, fils de Zacharie, est rapportée deux fois dans le Koran, en termes plus on moins identiques, et

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intimement liée à celle de Jésus, fils de Marie (III, 31 à 42 la Famille d’Imran; et XIX, 1-35: Marie). Certes, le Koran nous présente bien, semble-t-il, deux enfants distincts Yahia = Jean et Jésus. Mahomet(III, 31 à 42 où figurent les deux annonciations), qui n’a pas besoin ici de l’ange Gabriel, fait annoncer par Dieu lui-même à Zacharie qu’il aura un fils. Sa femme, dont le nom n’est pas donné, est vieille et stérile. Mais s’il devient muet, comme les poissons, ce n’est pas parce qu’il doute de la promesse de Dieu, comme dans Luc; Mahomet a plus de franchise que le Selon-Luc. C’est parce qu’il a demandé à Dieu un signe comme gage de cette promesse. Et quel gage qui soit un signe plus clair que les Poissons, pour leur père, le Zachu? Le fils promis est symbolisé par ce mutisme. Et immédiatement après, Mahomet fait dire à Marie, par les anges, que Dieu l’a élue, qu’il lui annonce son Verbe, qu’il se nommera le Messie, fils de Marie. Si l’on veut bien considérer que le Koran ignore absolument qu’Élisabeth est la femme de Zacharie, —son nom n’est nulle part dans le Koran, —et que Marie a ou aura un époux du nom de Joseph, —même remarque que pour Élisabeth, —on est bien obligé de conclure que, pour Mahomet, le couple unique, s’il y a couple, c’est Zacharie-Marie, et que Yahia = Jean n’est que l’aspect humain du Messie; il est le Verbe de Dieu, le mot y est, s’appliquant à lui. Au chapitre XIX (Marie), Mahomet répète l’annonciation de Dieu à Zacharie. Et si vous doutez que Yahia = Jean et Jésus sont le même enfant, pour Mahomet, voici qui va vous enlever votre doute, Un jour, dit-il, invoquant, le Seigneur, Zacharie dit, Seigneur, mes os se dérobent sous moi, mes cheveux sont blanchis par l’âge (mot à mot: ma tête s’allume des feux de la calvitie); je crains les miens, qui me succéderont (je crains qu’ils ne s’éloignent de toi). Ma femme est stérile. Donne-moi un héritier qui me vienne de toi, qui hérite de moi, qui hérite de la famille de Jacob. Rappelez-vous donc les cantiques de Zacharie et de Marie

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dans le Selon-Luc. Qu’il s’agisse de Jean ou de Jésus, c’est toujours à Abraham, par Jacob, que remonte la promesse de l’héritage, le serment de la délivrance d’Israël. Impossible d’échapper à l’identité des deux enfants. Il n’y en a qu’un. Dieu répond: Nous t’annonçons un fils. Son nom sera Yahia. Avant lui personne n’a porté ce nom. Zacharie comprend que c’est lui qui aura un fils. Il dit: Comment aurais-je un fils? Ma femme est stérile, et moi, je suis arrivé à l’âge de la décrépitude. Dieu dit: Il en sera ainsi. Ton Seigneur a dit: Ceci m’est facile. Je t’ai bien créé quand tu n’étais rien. Qu’on relise de près ce morceau. Zacharie a-t-il demandé à Dieu un fils? Non, mais un héritier qui vienne de Dieu. Dieu dit: Nous t’annonçons un fils. Précise-t-il que ce sera le fils de Zacharie? La formule est presque un faire-part, comme celui d’un père à un ami: Nous t’annonçons un fils, le nôtre. Et quand Zacharie se méprend, croyant que c’est lui qui sera le père, Dieu le détrompe-t-il en disant: Il en sera ainsi (que je l’ai dit) ? Il a plutôt l’air de suivre sa pensée première: Nous t’annonçons un Fils, —un Fils de Dieu, qui sera pour toi l’héritier —qui vienne de moi, suivant les propres termes de ta supplication. Il semble que le Koran crée intentionnellement un quiproquo entre Dieu et Zacharie sur ce fils. Mais le fond est clair: un héritier qui vienne de Dieu, qui hérite de la maison de Jacob? Zacharie a demandé le Messie, et il l’aura, et, dans son enthousiasme, s’adressant à lui, sous le nom de Yahia, avant même qu’il ne soit né, il lui met dans la main le livre (le Pentateuque), dont Mahomet nous a dit par deux fois que Jésus est venu pour le confirmer. Il est donc impossible que, pour Zacharie, Yahia ne soit pas le Messie, le Christ. Mais cet héritier qui vienne de Dieu, qui hérite de Zacharie et de la maison de Jacob, va-t-il venir? Où est donc la mère, l’Élisabeth du Selon-Luc? Inconnue. Alors, Yahia, qui donc va le mettre au monde? Quelle mère? Ne vous troublez pas. Mahomet compose son Koran d’une manière plutôt heurtée et incohérente, mais il

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vous apprendra ce que vous voulez savoir. Voici venir, en effet, immédiatement, Marie, à qui un envoyé du Seigneur se présente, chargé de lui donner (à elle) un fils saint. Elle devient grosse et les douleurs de l’enfantement la surprennent auprès d’un tronc de palmier[34]. Elle rentre dans sa famille, portant l’enfant dans ses bras. Ô sœur d’Aaron, lui dit-on, tu as fait là une étrange chose! Ton père n’était pas un homme méchant, ni ta mère une femme dissolue. Et Jésus répond, disculpant sa mère: Je suis le serviteur de Dieu, il m’a donné le Livre de Pentateuque, et m’a constitué Prophète. Jésus, qui n’en est pas encore à sa troisième tétée, a le livre, celui que Zacharie lui a mis dans les mains, celles de Yahia. Et maintenant, si vous voulez achever de comprendre tout ce symbolisme, dans le Koran, comme vous l’avez compris dans les Évangiles, où les « signes » jouent et commandent l’affabulation, où les êtres se dédoublent de leur corps charnel pour se créer une substance métaphysique, une vie chiffrée, une existence dans les étoiles, et n’hésitent pas à s’assimiler, malgré les anachronismes, à d’anciens personnages dont ils empruntent les traits, les moins, les caractéristiques, lisez dans le Koran (la Famille d’Imram, III, 31 et suivants) comment l’on mêle les temps et les personnages du temps de Moïse à ceux des temps de Tibère. Voici Imram (Amram), père de Moïse, d’Aaron, et, tout à l’heure, de leur sœur Marie. La femme d’Imram, en effet, Iaoshabed, —c’est déjà la Promesse de Dieu comme, Élisabeth (Eloïshabed), —met au monde une fille. Elle la nomme Marie, et la place sous la protection de Dieu, elle et sa postérité. Vous vous croyez au temps de Moïse? On le dirait, évidemment. Mais, attendez la fin. Marie est une belle créature. C’est la Vierge céleste, vous allez voir. Mais pour le moment vous n’en savez rien. Vous lisez le Koran, et vous n’êtes pas prévenus. Le Koran dit que Marie est dans une cellule, et, sans crainte de nous éberluer, ajoute que c’est Zacharie qui la soigne. D’où tombe Zacharie, tout à coup, au temps de Moïse? Je vais vous

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l’expliquer, car le Koran, comme littérature hermétique, c’est du beau travail; on ne fait guère mieux dans le genre. Si nous n’avions pas l’Apocalypse, les gnostiques, Cérinthe, le Selon-Jean et le Selon-Luc, ce serait indéchiffrable. Il faut donc savoir que, comme l’Apocalypse, comme le Selon-Luc, dans la crèche de Bethléem, Mahomet nous transporte d’abord en plein ciel. Cette cellule, — une des douze demeures du ciel: il y en a plusieurs dans la maison de mon Père, a dit Jésus, —c’est la constellation de la Vierge, et Marie est la Vierge. Elle est dans la constellation qui est son signe, sur le Zodiaque. Comment croire que Marie soit dans une cellule? Le vilain mot et la chose plus vilaine encore. L’élue de Dieu, en cellule! Maintenant que vous savez ce qu’est cette cellule, vous allez facilement comprendre la présence de Zacharie, laquelle, quand on lit le Koran, sans s’en douter, est incompréhensible, inexplicable, incohérente. Zacharie, c’est le Verseau, vous vous le rappelez. Et si vous avez suivi ma discussion de la nativité dans le Selon-Luc, sur l’ange Gabriel et les signes, au nombre de six, en les comptant depuis le Verseau, et après lui, jusqu’au Lion, qui précède la Vierge, qui la domine, qui est l’attribut de Juda, et auquel Zacharie = Verseau s’assimile et se superpose, vous voilà dans le secret de Mahomet mettant Zacharie auprès de Marie, Zacharie et nul autre, car Mahomet ne nomme même pas Joseph, jamais, qu’il feint d’ignorer totalement, dont il ne parle pas une seule fois dans tout son Koran. Zacharie veille sur la future mère de l’héritier de Jacob. Il est, comme Joseph, le Bouvier de la Crèche de Bethléem, le compagnon de Marie, son homme —de lumière, dit PistisSophia, car le soleil levant éclaire tout: scène et personnages. Jamais assimilation entre Zacharie et Joseph (qu’il ignore) n’est résultée plus clairement que du Koran. Du ciel, comme les scribes évangéliques et l’Apocalypse, le Koran nous ramène aussitôt sur la terre. Zacharie, qui continue à donner ses soins à Marie dans sa cellule, supplie Dieu de lui accorder une postérité bénie. Annonciation de Dieu au sujet de

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Yahia, mutisme de Zacharie. Yahia confirmera, dit le Koran, la vérité du Verbe de Dieu. Mahomet suit ici la doctrine cérinthienne, transition entre le Christ recevant dans son corps le Verbe Jésus quand du ciel il descend sur la terre, et l’affabulation évangélique l’incarnant définitivement dans le Iôannès. Puis, il déclare que les anges disent à Marie que Dieu l’a élueparmi toutes les femmes de l’univers, et Marie conçoit et donne le jour à Jésus, vous avez vu comment, près d’un palmier. En résumé, Mahomet, d’une manière plus concise que le SelonLuc, moins cohérente aussi, mais non moins certaine, peut-être même un peu plus, quand on connaît le Thargoum de la nativité johannique, nous confirme tout ce que nous avons découvert: que Jésus-Christ n’est que Jean, à l’origine, et que Jean, c’est le Christ, qui n’est devenu Jésus-Christ que par l’incarnation en lui du Verbe Jésus. Valentin et les Nativités Il n’est pas dans mon plan de faire ici l’exposé détaillé du système gnostique de Valentin, tel qu’il résulte de son œuvre, Pistis-Sophia (Foi-Sagesse). J’en ai indiqué quelques traits indispensables dans l’Énigme de Jésus-Christ. Les dictionnaires, aux mots Valentin et Valentinianisme, pour nommer sa doctrine, contiennent des développements plus généraux. Le dictionnaire Larousse, en sept volumes, direction Claude Augé, que j’aime citer comme une encyclopédie primaire, peut être consulté utilement, mais non sans méfiance, car sur les sujets touchant au christianisme, il ne sort pas du préjugé traditionnel. À propos de Valentin, vous y lirez donc que c’est un hérésiarque du IIe siècle, qui a essayé de remplacer les doctrines chrétiennes par son système. C’est aussi vrai, que de dire d’un tableau de peintre que ce sont les esquisses, les ébauches, les études préalables au tableau, par lesquelles on voudrait remplacer le tableau: contre-pied de la vérité. Valentin a écrit Pistis-Sophia, à l’époque, ou immédiatement après, où Cérinthe compose son Évangile, qui

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deviendra, après révision sévère, le quatrième Évangile que l’Église attribuera à Jean, disciple et apôtre. L’Évangile de Cérinthe, comme les trois autres, comme tous les écrits qui forment le Nouveau Testament, sont millénaristes ; ils attendent le règne, du Christ, pendant mille ans, dans la Jérusalem d’or. Valentin n’est pas millénariste; sa Pistis-Sophia semble avoir été écrite pour l’opposer au millénarisme. Valentin, gnostique, n’est pas moins infatué d’ailleurs de la supériorité juive, à qui Dieu a réservé la connaissance, que Cérinthe, millénariste. Tous deux composent leur œuvre respective avec, sous les yeux, l’Apocalypse, et les Commentaires qu’en a faits Papias, sous le titre de Logia Kyriou, qui vient d’Eusèbe, un maître faussaire, auteur de l’histoire du christianisme d’après l’Église, — Logia Kyriou, que l’on traduit par: Discours du Seigneur, sans préciser quels discours, mais dont la traduction vraie est: Paroles du Rabbi. Paroles? Oui, mais au sens des magiciens et des augures, c’est-à-dire révélations, et, en grec, Apocalypse. Loin que ce soit Valentin ou Cérinthe qui aient voulu « remplacer les doctrines chrétiennes » par des systèmes de leur crû, ce sont les doctrines chrétiennes, ce sont les Évangiles qui ont été composés en combinant les faits historiques relatifs au Christ crucifié de Ponce-Pilate, avec l’Apocalypse, les écrits de Cérinthe et ceux de Valentin. Le Larousse ajoute sur Valentin: il n’est pas certain qu’il ait été chrétien. Je dis qu’il est certain qu’il ne l’a pas été, car au deuxième siècle, il n’y a pas de chrétiens, c’est-àdire des adeptes du Christ, tels que les Évangiles canoniques, lesquels n’existent pas au IIe siècle, et tels que l’Église les présentent aujourd’hui. Mais dans Valentin il y a des idées, des affabulations, des homélies, dont les scribes ecclésiastiques s’empareront sans vergogne, pour les faire entrer, après arrangements tendancieux, dans les Évangiles, qu’ils feront rétroagir au premier siècle. Tout ce qu’on lit dans les ouvrages portant la signature d’Irénée (Salomon) et de Tertullien, qu’ils en soient ou non les

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auteurs, et qui condamne, injurie même Valentin comme hérésiarque ou hérétique, sont des faux impudents de scribes d’Église postérieurs au IIIe, sinon au IVe, peut-être au VIe siècle[35]. Je m’étendrai plus longuement sur les affabulations de PistisSophia quand j’exposerai, dans un dernier volume, comment les Évangiles ont été fabriqués et avec quoi. Au surplus, les extraits de Pistis-Sophiaque je vais examiner, dont j’ai besoin seulement à cette place comme entrant dans mon sujet actuel, et renforçant ma démonstration sur l’identité charnelle du Christ, crucifié par Ponce-Pilate, et devenu Jésus-Christ, avec Jean, mué en JeanBaptiste, en Jean, disciple et apôtre, ces extraits marqueront tout de, même aussi d’avance l’une des étapes, l’avant-dernière, sur le long chemin parcouru par les scribes pour arriver au IIIe siècle à Jésus-Christ, au IVe aux Évangiles, en passant par les affabulations judaïques du IIe, de Papias sur l’Apocalypse, de Cérinthe sur le Logos ou Verbe, de Valentin sur le Dieu-Jésus, après le départ, au premier siècle, sur le Christ Bar-Abbas (fils du Père), roi des Juifs, le Messie historique, vociférateur de l’Apocalypse, et crucifié de Ponce-Pilate. Donc, Valentin, juif qui se cache sous un nom occidental, explique, dans Pistis-Sophia, parmi bien d’autres choses, de quelle façon le Dieu-Jésus, remonté vers son Père, lors de la crucifixion de son double terrestre, le Christ de Ponce-Pilate, — j’ai indiqué la scène, d’après Cérinthe et le Selon-Jean dans l’Énigme de Jésus-Christ[36], —explique, dis-je, étant redescendu sur la terre, sur le mont des Oliviers, à ses apôtres, au nombre de sept, et à sa mère, comment il a fait naître le Christ-Jésus des Juifs. Voici: En vérité, je te le dis — il répond à Marie, sa mère, — on te proclamera bienheureuse, depuis l’extrémité de la terre jusqu’à l’autre extrémité, car le Testament (le témoignage) du premier Mystère a habité en toi, et c’est par ce témoignage que seront sauvées toutes les terres et toutes les hauteurs, et ce témoignage

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c’est le commencement et la fin (l’alpha et l’oméga, l’aleph et le thav). Que vent dire Valentin, juif fanatique, persuadé de la supériorité de sa race que Dieu a prédestinée au salut du monde, et qui, au milieu des sectes et des divisions christiennes, a tenté d’être un conciliateur pour les rapprocher? Il veut dire ceci: qu’en Marie, mère de Jésus, selon le monde, mère du crucifié de Ponce-Pilate, a habité celui qui a témoigné du premier Mystère. Or, le premier Mystère, c’est le Dieu-Jésus, c’est le Verbe; il n’y a pas de doute. Et celui qui a témoigné du premier Mystère, c’est Iôannès (Jean), que l’on fait encore témoigner, dans les Évangiles, mué en Jean-Baptiste. Si le DieuJésus dit que le Iôannès, Jean, Baptiste on non, témoin du premier Mystère, a habité en Marie, selon le monde, c’est que Marié est sa mère. Il est, comme Christ, le Jésus juif, c’est entendu. Mais il est d’abord le Iôannès; il est d’abord Jean. Mahomet exprime la même idée quand il dit de Yahia qu’il confirmera la vérité du Verbe de Dieu. Et l’assimilation entre Iôannès = Jean et le Christ, Jésus juif de chair, est si vraie, que Marie, continuant à parler au Dieu-Jésus, dit, du corps du Baptiseur: C’est ton corps de chair, (ton corps matériel; le texte dit hylique) en qui a habité ton Esprit (le Jésus céleste, le DieuJésus), qui a baptisé le genre humain. » L’aveu, cette fois, est dépouillé d’artifices[37]. Ceci bien compris, voulez-vous savoir où le Selon-Luc a trouvé les éléments de ses récits sur la nativité de Jean-Baptiste et sur la visite de Marie à Élisabeth? Dans Pistis-Sophia. Elle s’exprime d’abord ainsi (c’est le Dieu-Jésus qui parle), sur les scènes d’annonciation, qu’on lit dans le Selon-Luc: — Lorsque je suis parti pour venir en ce monde, dit-il, j’ai pris la ressemblance de l’ange Gabriel. Je regardai en bas le monde de l’humanité (la Judée); je trouvai Élisabeth (promesse d’Éloï) la mère de Jean le Baptiste, avant qu’elle n’eût conçu; je jetai en elle une Vertu que j’avais reçue du petit Iao le Bon, afin qu’il pût

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prêcher avant moi et préparât ma voie, qu’il baptisât dans l’eau de la rémission des péchés[38]. C’est cette Vertu qui est dans le corps de Jean. De plus, je trouvai l’âme d’Élie, le prophète, je le fis entrer (dans la demeure céleste où il se trouve car, comme le dira le Christ dans l’Évangile: Il y a plusieurs demeures dans la maison, de mon Père), je pris son âme, je l’amenai à la Vierge de lumière (personnification divine de Marie), et elle fut jetée dans le sein d’Élisabeth. C’est donc la vertu du petit Iao et l’Âme d’Élie qui sont attachées dans le corps de Jean-Baptiste... Où est Zacharie? Absent. Valentin l’ignore. Passons. Après cela, je regardai de nouveau en bas vers le monde de l’humanité (le même: la Judée); je trouvai Marie, celle que l’on nomme ma mère selon le corps matériel. Je lui parlai encore sous la figure de Gabriel ; je jetai en elle le corps que j’ai porté en Haut, et au lieu de l’âme, je jetai en elle la vertu que j’avais reçue de la main du grand Sabaoth Le Bon, et les douze Vertus des douze Sauveurs du Trésor (les douze puissances inscrites dans les Signes du Zodiaque, je pense, ou les douze tribus d’Israël: De là vient le nombre douze pour les disciples, alors que Valentin n’en produit que sept); je les attachai dans le corps de vos mères (ainsi, ils sont devenus supérieurs à tous les autres humains, nonjuifs)[39], etc. Pas plus de Joseph, que de Zacharie, plus haut. Ce morceau, d’où le Selon-Luc a tiré une partie de son récit sur la nativité de Jean et, de Jésus, —les deux annonciations, —nous montre d’abord que l’ange Gabriel des Évangiles n’est autre que le Dieu-Jésus. Point essentiel. Le scribe s’est bien gardé de nous le dire. Ainsi, faisant disparaître tout ce qui est mythomanie par trop judaïque, et prenant un ton d’assurance benoîte et ingénue, il peut donner à son récit presque l’air d’une histoire ordinaire, arrivée et vécue, qui pourrait arriver encore. Les plus grands esprits s’y sont laissé prendre. On y relève, d’autre part, des expressions que le Selon-Luc et les Évangiles reproduiront textuellement « pour qu’il préparât ma voie, pour qu’il baptisât dans l’eau de la rémission des péchés »,

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tout, comme le Christ qu’il est, même quand les Évangiles font entendre le contraire. Le Dieu-Jésus, dans Pistis-Sophia, ne nous dit point que c’est par application dos prophéties d’Isaïe et de Malachie, comme font les Évangiles en interpolant des faux (devant ta face, notamment), comme vous l’avez vu, afin de tromper tendancieusement le lecteur sur la vérité et sur le sens exact de l’idée traduite par le mot précurseur. Le Iôannès n’est pas, en effet, jusqu’à Valentin tout au moins, d’où vient l’idée, le précurseur du Christ, du Jésus-Christ, le Jésus juif, lui-même crucifié par Ponce-Pilate au premier siècle. S’il a préparé la voie à un Jésus, c’est au Dieu-Jésus, en ce sens qu’il il a été, en effet, le Jésus juif, en qui, au IIe siècle, Valentin fait descendre son DieuJésus, comme Cérinthe son Aeôn, et d’autres le Logos ou Verbe[40]. Pour faire de Jean, le précurseur de Jésus-Christ, en faussant le texte d’Isaïe et de Malachie, il a fallu laisser passer un peu de temps sur Pistis-Sophia, pour qu’on l’oublie, pour qu’on reproduise son idée en la faussant et au moyen de faux. A quelle époque postérieure à Cérinthe et à Valentin, les Évangiles nous mènent-ils ainsi? Simple question pour le moment. Enfin, ayant décidé que Jean n’a pas préparé les voies du DieuJésus du IIe siècle, mais celles du nommé Jésus-Christ qui, au IIIe, lui a pris son corps et sa vie, les scribes se serviront de traits tels que ceux du Dieu-Jésus sur Élie, pour les mettre dans la bouche de Jésus-Christ parlant de Jean-Baptiste: Il est cet Élie qui devait venir. Valentin a été, pour les évangélistes, une mine d’or[41]. Poursuivons. Voici la visite de, Marie à Élisabeth, ce marivaudage sur le petit enfant, le Christ, qui est dans la promesse d’Iahveh pour le compte de Marie, visite que nous fait connaître le Selon-Luc. L’a-t-il inventée? N’en croyez rien. Elle est dans Valentin, beaucoup plus loin que le morceau qui précède[42]. Je la donnerai. Mais, avant de vous en parler, comme il y a, dans le récit de Valentin, certaines expressions qui

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ne s’expliquent que par une scène précédente, il faut bien que je vous donne au préalable cette scène, et c’est d’autant plus nécessaire, que le Selon-Luc a négligé de nous en faire part, et pour cause: elle est trop transparente. Dans cette scène, il s’agit toujours du Iôannès-Jean et du Jésus juif, et vous allez apprendre comment ils ne sont qu’une même chair[43]. Nous sommes toujours sur le mont des Oliviers où le Dieu-Jésus, revenu sur la terre, descendant du ciel où il était remonté, lors de la crucifixion de son enveloppe ou demeure charnelle, qu’il avait quittée comme une loque sur la croix, continue à instruire ses disciples, ceux du Christ-Jésus juif. Il sert, je vous le révèle entre nous, de truchement au juif Valentin, qui est un des premiers fabricateurs des fables qui, convenablement arrangées par la suite, dégagées de leur métaphysique compliquée, et transposées sur le plan catholique, deviendront les Évangiles synoptisés. et serviront à rapprocher, des doctrines, fables et dogmes orthodoxes, autant que faire se pouvait, —et c’était difficile, à moins de le refaire tout entier, —le texte de l’Évangile de Cérinthe en le transformant en Selon-Jean. Le Dieu-Jésus est un magister oudidaskalos qui fait la classe à des élèves, tient des séances d’interrogation et d’application sur ses enseignements après conférence. Valentin, dirait-on, voudrait, dans la forme, imiter les dialogues de Platon. Voici donc le morceau[44]: —Marie prit la parole et dit: La Pitié et la Vérité se sont rencontrées, la Justice et la Paix se sont baisées. Titre symbolique où, figurant sous l’aspect d’abstractions la scène qui va suivre, avec personnages vivants, où l’Esprit (Jésus céleste) se délie du lit de Marie pour rencontrer et baiser le Jésus terrestre, en sorte que tous deux deviennent une seule et même chair, Valentin, personnifiant dans le Jésus céleste la Pitié et la Justice, et dans le Jésus terrestre la Vérité et la Paix, va faire se rencontrer et se baiser pour se réunir et se confondre, tout ensemble la Pitié et la Vérité, la Justice et la Paix. En sorte que, par trois fois, Valentin nous signifie que Jésus (l’Esprit

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céleste) s’est uni, pour ne former qu’une seule personne, s’est fondu dans le Jésus terrestre; et ce Jésus terrestre, Marie va finir, on va le voir, par le désigner par son nom de Jean, non sans avoir pris et repris les détours de la similitude et de l’allégorie. Le Jésus terrestre, c’est Jean. Ayant débuté par le titre qui résume tout le développement qui va suivre, Marie entre en matière en ces termes, personnifiant les abstractions: — Lorsque tu étais petit (selon la chair), avant que l’Esprit (Dieu-Jésus) ne fut descendu sur toi, alors que tu te trouvais dans une vigne avec Joseph[45], l’Esprit est descendu des hauteurs, il est venu à moi dans ma maison, te ressemblant, et comme je ne le connaissais pas, —Pour moi, je ne le connaissais pas, répétera Jean, de Jésus, dans l’Évangile, — et que je pensais que c’était toi, il m’a dit: —Où est Jésus mon frère, que je le rencontre? —Et lorsqu’il m’eut dit cela, je fus dans l’embarras, et je pensais que c’était son fantôme pour m’éprouver. Je le pris, je l’attachai au pied du lit dans ma maison, jusqu’à ce que je fusse allée vous trouver dans le champ, toi et Joseph, et que je vous eusse trouvés dans la vigne. Joseph était occupé à mettre la vigne en échalas. Il arriva donc que, m’ayant entendu dire cette chose à Joseph, tu compris la chose, tu te réjouis et tu dis: Où est-il, que je le voie? Non, je l’attends en ce lieu. (Il ne l’attend d’ailleurs pas. Le récit a été touché). Et il arriva que, Joseph, t’ayant entendu dire ces paroles, fut dans le trouble, et nous allâmes ensemble, nous entrâmes dans la maison, nous trouvâmes l’Esprit attaché au lit, et nous te regardâmes avec lui; nous trouvâmes que lu lui ressemblais. Et celui qui était attaché au lit se délia, il t’embrassa, il te baisa, et toi aussi, tu le baisas; vous ne devîntes qu’une seule et même, personne. Et pour que nul n’en ignore, Marie va expliquer que la Pitié, la Justice c’est le Jésus céleste, et que la Vérité et la Paix, c’est le Jésus terrestre ou Jean.

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—Voilà donc la chose et son explication, continue-t-elle: la Pitié, c’est l’Esprit qui est descendu des hauteurs, envoyé par le premier Mystère... La Vérité aussi, c’est la Vertu qui a habité en moi, venue de Barbilô[46]; elle est devenue ton corps hylique (matériel)... La Justice, c’est ton Esprit, —commence- ton à voir que l’Esprit, le Dieu-Jésus, la Justice, et la Pitié aussi, c’est tout un? —qui a amené tous les mystères d’en-Haut, afin de les donner au genre humain par le baptême. (Autrement dit, le Jésus céleste se manifeste en Jean-Baptiste, son double terrestre.) La Paix aussi, c’est la Vertu qui a habité en ton corps hylique selon le monde, — le corps hylique du Jésus céleste, c’est le corps de Jean, Jésus de chair: Paix, Vérité, Jean, Jésus terrestre, c’est tout un, —ce corps qui a baptisé le genre humain, — saluez Jean-Baptiste, corps hylique en qui a habité la Vertu du Jésus céleste! —afin de le rendre étranger au péché et le rendre en paix avec ton Esprit, afin que la Justice et la Paix, —les deux Jésus, —se baisent... La Vérité, c’est ton corps hylique (le Iôannès-Christ) qui a poussé en moi sur la terre des hommes. » Nous retrouverons cette expression tout à l’heure, après le morceau relatif à la rencontre d’Élisabeth et de Marie. En somme, que signifient, dépouillés de leur vêtement allégorique, ces triples paralogismes? Que faut-il comprendre? Au fond, une idée très simple. C’est que l’Esprit, le premier Mystère, le Jésus céleste, formant un être unique divin sous des noms différents, suivant qu’on le prend comme Puissance émanante ou Vertu émanée, est descendu du ciel pour se rencontrer, c’est-à-dire, comme la suite le prouve, pour se confondre, se mêler dans un baiser, ne faire qu’une seule et même personne, avec le fils de Marie, en chair, qu’on appelle Jésus aussi, oui, mais le Jésus juif, selon le monde. L’expression est typique. Selon le monde, c’est la chair, la matière: Jean, Jésus terrestre, en style abstrait: la Vérité et la Paix. Le Jésus céleste a pris du sang chez Barbilô, avant de descendre du ciel pour pousser en Marie la Vérité, qui, par ce

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sang, devient chair, la chair de celui qui la personnifie, et qui n’est autre que le Jésus juif, dont Marie, qui ne le désigne encore que par son rôle de baptiseur d’eau, finira par donner le nom: Jean, dans la scène de la rencontre de Marie avec Élisabeth, qui va venir ci-dessous. Le Jésus céleste, lui, personnifie la Pitié, d’abord. Qu’en dit Marie? Que la Pitié a baisé la Vérité, c’est-à-dire que le Dieu-Jésus a baisé Jean, la Vérité, Vertu (puissance émanée), dit Marie, qui a habité en elle, et est devenue le corps selon le monde, hylique, matériel, charnel du Dieu-Jésus. Autrement dit, le Jésus céleste est le père du Jésus hylique, qu’il a poussé en Marie, et qui est né d’elle, selon la chair, grâce au sang de Barbilô. C’est ainsi que le Jésus terrestre participe du Jésus divin, jusqu’à ne faire qu’une seule et même personne avec lui. Quoi de plus clair pour comprendre comment, au IIe siècle, les spéculations métaphysiques des gnostiques ont préparé le «mystère» de l’Incarnation? Jusqu’à Barbilô qui fournit le sang! Et l’Église, pour ne pas avouer qu’elle leur doit tout, fait des gnostiques, comme de bien d’autres, à qui elle a pris, volé sans scrupule, des hérétiques[47]. Et pour nous mieux persuader, la démonstration s’offre en double paralogisme: une première fois, par la Pitié et la Vérité,historique, ô combien! dans la personne du Iôannès-Christ crucifié par Ponce-Pilate, — et une deuxième fois par la Justice et la Paix, —ce qui est moins vrai du Christ historique, soulevant le peuple contre l’État; mais, au temps de Valentin, la paix est faite, par la destruction de la nation juive. Entre les deux paralogismes s’expliquant sur des abstractions, —et l’encadrant, —la scène de l’Esprit lié au lit de Marie et qui s’en détache pour se fondre, se perdre dans le corps hylique du fils de Marie, scène qui matérialise les représentations métaphysiques de Valentin et l’illustre dans la réalité dramatique.

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—La Justice, continue Marie, c’est ton Esprit (comme la Pitié). La Paix, c’est (comme la Vérité) la Vertu qui a habité en ton corps hylique, lequel a poussé en moi sur la terre des hommes. Mêmes expressions dans les deux paralogismes: donc même sens. En résumé, l’Esprit, le Dieu-Jésus, le Verbe d’une part, personnifiant la Pitié et la Justice qui ne sont que ses émanations ou vertus, et, de l’autre, le Jésus humain, fils de Marie selon la chair, même quand on l’appelle Iôannès, ou Yahia, c’est-à-dire Jean, représentant la Vérité et la Paix, en qui, —après échange d’un baiser plus que fraternel, qui les jumelle puis les mêle, qui les fond ensemble pneumatiquement, —le Dieu-Jésus, empruntant son enveloppe mortelle, a habité. Quoi de plus clair que cette explication, où l’Incarnation est plus qu’en germe: en marche! Le Selon-Luc, ni aucun Évangile, n’a reproduit cette scène significative entre le Jésus-Verbe et le Christ Iôannès, crucifié par Ponce-Pilate, Jésus juif. Elle leur a paru trop difficile à transposer sur le plan humain pour donner le change voulu. Reste enfin la scène, entre les deux Annonciations, de la visite de Marie à Élisabeth. Dans le Selon-Luc, il faut beaucoup de perspicacité, pour y découvrir l’identité des deux soi-disant mères, mettant au monde l’unique enfant. Le Selon-Luc a pris cette scène dans Pistis-Sophia; la complète identité de Jésus et de Jean y est affirmée dans des termes si nets, qu’après avoir transcrit cette scène, j’en aurai fini avec Valentin, la PistisSophia et les Nativités. Après avoir assimilé le Jésus céleste, Pitié et Justice, au Jésus de chair, Vérité et Paix, la Pistis-Sophia, continuant l’allégorie assimile Marie à Élisabeth et le fils de Marie à Jean. Voici le morceau, —Mon Seigneur et mon fils et mon Sauveur, (c’est toujours Marie qui parle, se prosternant aux pieds de Jésus et les baisant), ne te mets pas en colère contre moi, mais pardonne-moi, afin que je dise une autre fois l’explication, de ces paroles: La Pitié et

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la Vérité se sont rencontrées. C’est moi, Marie, ta mère, avec la mère de Jean, lorsque je la rencontrai (rencontre par laquelle deux personnes, dans le Selon-Luc lui-même, en deviennent une seule, on le sait). La Pitié donc, c’est la Vertu de Sabaoth qui est en moi, celle qui est sortie de ma bouche, c’est-à-dire toi (DieuJésus)... La Vérité aussi, c’est la Vertu qui était en Élisabeth, c’està-dire Jean. Voilà le mot lâché. La Vérité, c’est Jean. Marie continue: Et encore: la Pitié et la Vérité se sont rencontrées, c’est toi, mon Seigneur, lorsque tu as rencontré Jean, au jour où tu devais recevoir le baptême. C’est encore toi et Jean qui êtes la Justice et la Paix qui se sont baisées. La Vérité (Jean-Jésus) a fleuri sur terre et la Justice (le Dieu-Jésus) a regardé du haut du ciel. Que penser de ce morceau? Quand je vous disais tout à l’heure que l’Esprit ou Dieu-Jésus, dans la scène de la vigne et du lit de Marie, s’était uni au Jésus terrestre, et que ce Jésus terrestre, pour Valentin, ne pouvait être que Jean, n’était que Jean, vous aviez le droit peut-être de m’accuser d’imposture et de suspecter mes explications, comme données pour les besoins de ma cause. Mais maintenant! Marie vous le dit elle-même. La Pitié, la Justice, c’est toujours le Dieu-Jésus, le Jésus céleste, l’Esprit, mais la Vérité et la Paix? Tout à l’heure, c’était le Jésus hylique, terrestre, de chair, qui a poussé en Marie; maintenant, c’est Jean aussi. En rencontrant le Jésus terrestre, c’est donc Jean que le Dieu Jésus a rencontré. En baisant le Jésus terrestre, avec qui il devient une seule et même personne, c’est donc Jean que le Jésus céleste a baisé et avec qui il devient une même personne, en sorte que le Christ juif et Jean sont donc bien une seule et même personne. Bien plus! et nous n’en demandions pas tant pour le moment, — mais nous nous en souviendrons, —Jean, en baptisant Jésus, c’est lui-même, Jean, qu’il a donc baptisé ; et c’est cette Vérité qui a fleuri sur la terre, tandis que la Justice, le Dieu-Jésus regardait du haut du ciel.

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D’où il suit qu’Élisabeth mère de Jean, Jésus hylique et Marie en qui a poussé le Jésus hylique, sont, sous un double aspect, une même femme, une unique mère, n’ayant eu qu’un unique enfant, et Zacharie et Joseph (le père selon la chair, quoique, dans les Nativités, on le cache; mais tout au long des Évangiles, il est donné comme tel) sont le même homme. Marie, résumant toute la parabole, conclut enfin: La Vérité a fleuri sur terre et la Justice a regardé du haut du ciel, au temps où tu t’es servi toi-même, et où, prenant la forme de Gabriel, tu as regardé sur moi du haut du ciel; tu m’as parlé, et, lorsque tu m’as eu parlé, tu as poussé en moi. C’est la Vérité... Comme Jean est la Vérité, Jean c’est Jésus[48]. Et Jésus (le Dieu-Jésus) répond: Courage! C’est bien. C’est là l’explication de toutes les paroles au sujet desquelles ma Vertu de lumière a prophétisé autrefois par David le prophète. Le Dieu-Jésus étant le Verbe, il n’a en effet qu’à parler, pour se servir lui-même, même, sous la forme, de l’ange Gabriel, et pour faire pousser en Marie le Jésus charnel, qu’Élisabeth, par l’effet de la même Vertu, reçoit en elle, sous le nom de Jean. Coup double qui ne fait qu’une mire, qu’une mouche unique dans la cible. Et comme si nous pouvions hésiter encore, c’est Jésus lui-même qui vient à la rescousse pour applaudir à l’explication de Marie et confirmer la Vérité, —historique. Jésus-Jean, le Christ Jean, c’est le commencement et la fin. Il est l’alpha et l’oméga, en hébreu: l’aleph et le thav. Telle est, par Valentin, la preuve que Jean, à qui l’on a ajouté l’épithète de Baptiste, qui convient d’ailleurs tout aussi bien à Jésus-Christ, fut le Jésus juif, le Christ, que Ponce-Pilate a fait crucifier. Un mot, pour finir. Le système de Valentin, sans qu’il y paraisse, est celui d’un Juif messianiste, fanatique, qui se souvient des promesses d’Iahveh. Et c’est pourquoi il personnifie dans le Jésus céleste la Pitié et la Justice: pitié d’Iahveh pour son peuple

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qu’il devait délivrer de ses ennemis, qu’il délivrera, car on espère toujours, et qui fondera le règne de la Justice: Israël, vengé des injures des nations, sera le maître du monde. Quant au Jésus humain, le crucifié de Ponce-Pilate, il reste la Vérité, — historique, ai-je ajouté, et c’est vrai, — parce qu’il a tenté, au prix de sa vie, de rétablir le royaume d’Israël, sous la souveraineté juive, par quoi la Paix aurait régné sur le monde vaincu et soumis, comme a régné un temps la paix romaine[49]. Au fond, Pistis-Sophia n’est que l’hymne de reconnaissance d’un Juif, messianiste encore, du IIe siècle, envers le Christ, JeanJésus, crucifié par Ponce-Pilate. L’ouvrage pourrait porter en épigraphe: Honneur au courage malheureux! Ne pouvant faire plus, Valentin a tressé à son héros la plus enviable des couronnes posthumes: si les Évangiles l’ont divinisé, c’est Valentin qui, par Pistis-Sophia, le leur a permis[50].

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[1] J’ai montré dans l’Enigme de Jésus-Christ, Chap. II, au titre II, La Crèche de Bethléem, que ces deux récits trouvent leur unité dans la naissance du Messie, décrite dans l’Apocalypse, d’où ils sont tirés, et que deux scribes différents traitent chacun à sa manière. Voir les titres Nazareth et la Crèche de Bethléem. [2] Ainsi Marie pourra-t-elle être dite mère, tout en restant Vierge, comme la Viergecéleste qui, chaque année, conçoit le Soleil, conçoit seulement. [3] J’ai dit, dans, l’Enigme de Jésus-Christ, Tome I, que les Juifs non christiens, ni chrétiens se sont faits les complices des Juifs qui ont construit le christianisme: ils se sont tus sur les manœuvres et les changes qui ont abouti aux légendes évangéliques, et qu’ils n’ont pas ignoré, tout heureux des bons tours que par les fables judaïques, leur race jouait à ces dupes de Goïm. Le Thargoum de la Nativité de Jean en est une preuve importante. Il prouve ainsi qu’au Ve siècle, la rupture n’est pas définitive entre les juifs chrétiens et les autres. Ils se ménagent encore sur le dos des aryens-goïms. [4] Je passe le prologue à Théophile, où le scribe va raconter l’histoire de Jésus-christ, puisée aux meilleures sources: sept ou huit lignes écrites dans le style grec le plus pur, taudis que l’Évangile use d’une langue incorrecte, rugueuse, farcie d’hébraïsmes. Le scribe du prologue, tout lettré qu’il soit, est un faussaire qui a arrangé ecclésiastiquement son Évangile, puisant dans la même matière juive que leSelon-Marc et le Selon-Matthieu. [5] L’édition du Saint-Siège, à propos d’Abia susnommé, renvoie à l’Ancien Testament, I Paral. (ou Chron.), XXIV. On y trouve, en effet, au verset 10, un Abija, ou Abia. Le Selon-Matthieu fait descendre aussi Joseph et Jésus-Christ d’un Abia, fils de Roboam, fils de Salomon, fils de David. Suivons le Saint-Siège et assimilons Abia à Abija. La classe d’Abija, — le mot grec qui est traduit par classe, signifie tour de service, les classes, au nombre de 21, ayant été instituées pour le service du Temple, est la huitième. Cet Abija est fils d’Aaron, qui est fils de Lévi (I Chron., XXIII, 6, 12, 24), par Kehath et Amram. Puisque Zacharie est prêtre, il est de Lévi. Élisabeth, issue des filles d’Aaron, est donc aussi de Lévi. Il y eut un autre Abija, qui est fils de Samuel (I Sam., VIII, 2-3), lequel était aussi de Lévi. L’Abija du Selon-Matthieu donné comme fils préféré de Roboam, que ce roi, fils de Salomon, fils de David, avait eu de sa deuxième femme, Maaca, fille d’Absalon (sa cousine germaine, donc), qu’il aimait plus que ses dix-huit autres femmes et ses soixante concubines (II Chron., XI, 20-22), cet Abija, dont la mère n’est plus Maaca, mais (II Chron., XIII, 2) Micaja, fille d’Uriel, de Guibéa, est donc, d’après le SelonMatthieu, l’ancêtre de Joseph et du Christ, — et non de Zacharie ni de Jean. Le SelonMatthieu donne ainsi le change par une confusion voulue, entre deux Abija, pour qu’on ne puisse identifier Zacharie à Joseph et Jean au Christ. Il n’y a pas, pour les fraudes des scribes, de petits moyens. L’Abija Zacharien ne fut que lévite, l’Abija de Matthieu, fut roi. Ainsi! Il y a enfin un troisième Abija, Fils de Samuel, que son père établit juge en Israël. Mais comme il se livrait à la cupidité, recevait des présents, et violait la justice, tout comme son frère Joël (I Sam., VIII, 3), les Scribes gardent sur lui le silence. Ils l’ignorent. [6] Voir l’Énigme de Jésus-Christ, chap. IV, au litre II: la Thora, etc., le Messie, et tout le chapitre.

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[7] L’expression grecque est typique. L’ange Gabriel ne dit pas : Tu l’appelleras Jean. Il dit : Tu appelleras son nom : Jean. Vous comprenez. [8] Voir l’Enigme de Jésus-Christ, Chap. II, au titre Où est né le Christ, le paragraphe Nazir = nazaréen. Le mot nazir n’y est pas, comme il n’est pas dans le récit de la naissance de Samuel (I Rois, I, 5-9) avec laquelle celle de Jean offre tant de ressemblance. Le scribe ne nous dit pas, non plus, si, comme nazir, Jean est né à Nazareth. Apparemment, il le fait naître à Jérusalem où doit habiter Zacharie, de service au temple. Apparence seulement, car vous verrez tout à l’heure Marie, au sixième mois de la grossesse d’Élisabeth. en visite chez cette dernière, au pays des montagnes dans la ville de Juda. Vous y reconnaîtrez Gamala, la patrie du Nazaréen, où, donc se trouve Élisabeth, mère de Jean, comme Marie, mère du Christ, ce qui ne vous étonnera plus bientôt. Jean est nazir. Vous pouvez le retrouver sous le nom et l’épithète accolées Iôan-nazir, comme on fait de Jésus-Christ qitis le Talmud de Babylone (Sanhédrin), et il y est donné comme fils, l’un des fils, de Marie et de Panthora, ou Joseph. Les Juifs, restés Juifs, vous prouvent ainsi qu’ils savent que Jean fut le Christ. Ils ont formé le mot Iôan-nazir de la même façon que les Juifs-chrétiens ont formé Jésus-Christ, mais ceux-ci, apostats de leur ancienne religion, et tout aussi convaincus que leurs anciens coreligionnaires que Jean fut le Christ, mais, mal¬honnêtes, l’ayant mué en Jean-Baptiste. Voir aussi sur Iôan-nazir, Théologie catholique de Pfeiller (Théologiae judaïcae et mahieuticae principia). [9] Il résulte de la déclaration de l’ange qui, enfin, éclaire sa lanterne: Ta prière a été exaucée, que lorsqu’on nous a présenté Zacharie, en prière, sans qu’on précise ce qu’il demande à Dieu tout spécialement, il lui demandait un fils. Le Koran de Mahomet est bien plus franc —Un jour, dit Mahomet, Zacharie, invoquant le Seigneur, dit: Seigneur... ma femme est stérile. Donne-moi un héritier qui me vienne de toi....qui hérite de la famille de Jacob. — Et Dieu répond: Nous t’annonçons un fils, etc. Voir au paragraphe Mahomet et le Coran, à la fin du chapitre, et comparer de près le SelonLuc et le Koran. Très instructif. [10] Et même dans le Selon-Luc, par déduction, puisque Jésus est conçu après l’Annonciation de l’ange Gabriel, faite à Zacharie, aux temps d’Hérode, puis six mois après à la Vierge Marie. Qu’il s’agisse de Jean ou de Jésus, dans le Selon-Luc, leur conception date des temps d’Hérode. [11] Nous en parlerons plus longuement dans l’ouvrage sur L’Apocalypse. [12] Je note, en passant, que c’est dans les prédictions de ce Zacharie (IX, 9) que l’on peut lire ceci: Sois transportée d’allégresse, fille de Sion! Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem! Voici, ton roi vient à toi; Il est juste et victorieux: Il est humble et monté sur un âne, Sur un âne, le petit d’une ânesse... Et vous comprendrez, en partie, pourquoi le Christ entre à Jérusalem sur un âne. Pour le reste, l’âne, signe du zodiaque (le Cancer), est un symbole de victoire. Voir l’Enigme de Jésus-Christ, Chap. IV, titre II, la Thora, etc., au paragraphe Le Messie, et les notes. On comprend encore que le nom de Zacharie, dans ce Thargoum de la Nativité, ait été donné au père de Iôannès, à la condition toutefois qu’il soit bien le Christ. Autrement, non. [13] Chap. Ier, au titre II: Le Christ historique, § V, L’heure du Messie et le règne de mille ans.

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[14] Le Verseau ou Zachu, en latin Amphora, est représenté sur certains zodiaques par un homme muni d’une cruche ou amphore qu’il verse. Il est l’architriclin (maître d’hôtel) dans l’allégorie ou Thargoum, — car ce n’est pas autre chose, — des noces de Cana. J’en donnerai l’explication plus tard. [15] J’ai indiqué ce thème des Destinées du monde au premier chapitre de l’Enigme de Jésus-Christ, § V: L’heure du Messie et le règne de mille ans. Il est tout au long dans le livre de Dupuis: Origine de tous les cultes, du XVIIIe siècle. Je ne l’ai pas imaginé. [16] J’ai expliqué la signification de cette allégorie astrale à la Crèche de Bethléem, dans l’Énigme de Jésus-Christ. Elle est sans intérêt ici. Il s’agit du phénomène de l’équinoxe d’automne, quand, les jours ayant raccourci depuis le solstice d’été, l’ombre (la nuit) couvre la terre, un même nombre d’heures que luit la lumière. La vierge ne sera donc enceinte que pendant trois mois. Mais avec les six mois d’Élisabeth, on obtient neuf. Le compte est juste. Preuve encore qu’il n’y a qu’une femme, qu’une mère en Élisabeth-Marie. [17] Le moine Cedrenus George (XIe siècle) dans sa Chronique universelle, place l’annonciation de l’ange à Marie au 21 mars. Il lui faut neuf mois de grossesse pour Marie, qui enfante le 25 décembre. Il n’a rien compris au mythe solaire, à la parabole des Nativités, et encore moins au sens de cette phrase: La Vertu du Très-Haut te couvrira de son ombre. Nous sommes l’équinoxe d’automne, 22 septembre. Marie est enceinte de six mois, comme Élisabeth dont le mari a entendu l’Annonciation en mars, sous les Poissons naturellement, qui chevauchent sur le mois d’avril, on le sait. Du moins, le moine Cedrenus avoue indirectement que Jean et Jésus sont nés ensemble. Que fait-il de Jean, comme Précurseur? [18] J’entends bien que les traducteurs ordinaires, tous ecclésiastiques interprètent: dans une ville de Juda, comprenez: de la tribu de Juda, Cette ville ne peut être alors que Jérusalem, où habite Zacharie et donc aussi sa femme. Si c’était vrai, pourquoi ne nous le dirait-on pas, tout simplement? Quel mal y aurait-il? Ce n’est pas vrai. Et puis, Jérusalem, est-ce le pays des montagnes? Sont-ce les montagnes qui sont la caractéristique typique de Jérusalem, — ou bien de Gamala? Juda, Ici, c’est le Gaulonite, le père du Christ, le Joseph évangélique. [19] Que j’ai expliquée dans l’Énigme de Jésus-Christ, chap. 141, au § V, L’heure du Messie et le règne de mille ans. [20] Au fond, Marie ayant passé trois mois avec Élisabeth, enceinte de six mois, — six et trois font neuf, — ne s’en va qu’ayant accouché par l’intermédiaire d’Élisabeth. [21] Ce qui est inexact, si Joseph est Juda le Gaulonite, père du Christ-Iôannès, ayant pour frère Simon-Pierre, comme tout le fait présumer. Et Simon est fils de Jonas. Jonas n’est que la contraction de Iôannès. Le prophète ninivite Jonas, — celui de la Baleine, — est un Iôannès. [22] Mais, même dans ce change, Iôannès apparaît encore comme le Christ. Jésus, — et c’est le dieu Jésus de Cérinthe qui parle ici, — en disant de Jean qu’il est plus qu’un prophète, laisse entendre clairement qu’il est le Christ car il n’y a que le Christ audessus des prophètes. Et il ajoute, précisant: Je vous dis que parmi tous ceux qui sont nés des femmes, il n’en est point paru de plus grand que Jean-Baptiste. Plus grand donc que Jésus qui est né de Marie, une femme cependant? Non. Car le Jésus qui parle n’est pas né de la femme, sans quoi il ne dirait tout de même pas que Jean (Baptiste est de trop, addition de scribe pour l’intention) est plus grand que lui, Christ-Messie. Le

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Jésus qui parle, c’est l’Aeôn de Cérinthe, le pur esprit, le Verbe ou Logos de Valentin. Et s’il déclare que Jean a été le plus grand de tous ceux qui sont nés de la femme, c’est qu’il se souvient que c’est le corps de Jean seul qui a été jugé digne de le recevoir, lui, émanation de Dieu, que les Scribes ont ensuite incarné en Jean. [23] Pour le reste, j’ai dit dans l’Énigme de Jésus-Christ, en expliquant le sens et la portée de la Crèche de Bethléem, ce qui importe. Voir sur le Recensement de Quirinius, Ici et là (au titre aussi: Juda le Gaulonite, père du Christ). [24] Ayant cette intention, le scribe ne pouvait d’ailleurs mieux choisir l’événement, pour rappeler aux initiés que Juda le Gaulonite était l’homme de la révolte du recensement, et le père du Christ, sous son surnom évangélique de Joseph. Pour les Goïm, c’est mieux encore. Juda de Gamala-Joseph a péri dans la révolte du recensement dont il fut l’âme et l’animateur avec Sadok. Comment le retrouver, ce farouche, dans le doux Joseph qui se rend à Bethléem, sujet soumis, qui fait même le voyage avec sa femme enceinte, depuis Nazareth pour obéir aux Romains, et qui est mêlé à cette idylle, à cette pastorale de la Crèche de Bethléem? [25] J’ai exposé le thème des cycles et millénaires, correspondant aux douze signes du Zodiaque, sur les Destinées d’Israël et du monde, dans l’Énigme de Jésus-Christ, § V, L’heure du messie et le règne de mille ans. [26] Symeôn dit la lumière, comme Cérinthe et le Selon-Jean. Zacharie avait dit de Iôannès: un soleil levant; mais lumière ou soleil levant, tous deux éclairent les nations. D’ailleurs d’où vient la lumière, sinon du soleil? Le Christ, c’est encore Iôannès. J’ai déjà signalé dans l’Énigme de Jésus-Christ, qu’il y avait, dans le texte grec, un calembour, intraduisible littéralement, sur l’Apocalypse, dans l’expression: ton salut, que tu as préparé pour être la lumière... Le sens est : Ce petit enfant, dont Syméôn a dit qu’il était la consolation d’Israël, le Vengeur, le Messie, sera le salut, le sauveur d’Israël par sa victoire sur les nations, et révèlera par l’Apocalypse la lumière, c’est-àdire l’Espérance d’Israël, — sous son nom de Iôannès, évidemment. Syméôn sait que ce petit enfant et Iôannès, c’est tout un. Les traductions ecclésiastiques traduisent, interprètent plutôt: Phôs eis Apokalypsin, la lumière qui doit éclairer le nations, ou lumière des nations. L’expression est cependant claire. Le sens le plus rapproché des interprétations ecclésiastiques serait, pour leur faire reste de droit: la lumière des nations pour la révélation, ou la lumière des nations dans une révélation. On peut traduire aussi: la lumière des nations jusqu’à l’Apocalypse, très correctement. Dans ce sens, qui est peut-être dans l’intention du scribe, le Iôannès, jusqu’à l’Apocalypse, a été, en tant que Christ, la lumière des nations. Mais après lui, il y a le dieu Jésus de Cérinthe, le Verbe ou Logos de Valentin, et enfin Jésus-Christ, né de l’incarnation du Verbe Jésus dans Iôannès-Jean. Le gaillard qui a écrit ce textePhôs eis Apokalypsin connaissait toute l’imposture de la fabrication du christianisme, et il a dû éprouver une jubilation intense, dans sa haine judaïque des Goïm, à la pensée des interprétations qu’en donneraient les exégètes, s’il les a prévus, pour la plus grande confusion de la vérité historique. [27] Symeôn achève, s’adressant spécialement à Marie, bien que Joseph soit là: Voici, cet enfant est destiné à être une cause de chute et de relèvement, — ou de mort et de résurrection, car le texte est voulu à double entente —, pour beaucoup en Israël et comme un signe (sêmeion) que l’on contestera (ou contredira) et de toi-même, une

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épée transpercera l’âme, — l’explication est incohérente, — afin que soient révélées les pensées du cœur d’un grand nombre. Une épée te transpercera l’âme! Quelle douleur dans ce simple petit bout de phrase! Que de déceptions il contient et que de destins tragiques! Que de larmes! Cent ans d’histoire christienne depuis la crucifixion du Christ, cent trente ans, depuis la Révolte du Recensement! il englobe, ce petit bout de phrase, les temps qui vont d’Auguste à Hadrien. Hadrien, c’est 135 de notre ère. Et l’on nous donne le Selon-Luc comme écrit vers l’an 70! Pauvre Marie, à qui Dieu a fait de grandes choses! Bienheureuse l’a dite l’Église et la postérité! Bienheureuse! Du sein de Dieu où tu reposes, comme dit Renan, que regardes-tu sur la terre? Ton mari, Juda-Joseph-Zacharie-Zébédée, tué en 760, entre le temple et l’autel, à la révolte du recensement; ton fils aîné, le Christ, le premier-né des sept, le premier-né des morts, crucifié a la Pâque de 788-789. Deux autres fils, Simon-Pierre et Jacques, morts en croix en 801, sous Tibère Alexandre. Un quatrième (Jacques, André-Stéphanos), lapidé par Saül, avant même la crucifixion de l’aîné; Ménahem, le benjamin, massacré par les partisans d’un de ses alliés en messianisme, —et sans compter Éléazar, ton gendre, époux de MarthaThamar, ta fille, et les morts tragiques que nous ignorons, Philippe peut-être et Juda Didyme, tes deux autres fils... Infortunée! [28] Je pourrai encore faire état, pour prouver qu’il n’y a eu qu’un enfant, le ChristJean, de la Présentation au temple. Joannès est nazir ou Nazaréen. Jésus aussi. Le Selon-Luc fait porter le seul enfant Jésus à Jérusalem pour le présenter au Seigneur Iahveh, en exécution de ce qui est écrit dans la Thora —Tout enfant mâle premier-né sera nazir, c’est-à-dire consacré ou voué au Seigneur, et pour offrir en sacrifice le couple de tourterelles ou de colombes, qui les rachète de la mort par le feu. L’enfant Joannès n’y est pas porté. C’est parce que primitivement c’est à lui que la scène s’appliquait. Cette scène, en effet, déplacée dans le Selon-Luc, est la suite naturelle du récit de la Nativité johannique. On a coupé le récit au chapitre Ier, qui fête la naissance du Christ, entre les versets 79 et 80, où se lit une première fois la finale: Le petit enfant grandissait, etc., puis on a interpolé le faux relatif à la Nativité au Recensement, que suit alors la Présentation au temple du Nazir Jésus, puis le cantique de Symeôn. Et voici de nouveau la phrase raccord, à peine variée du verset 80: Le petit enfant, — toujours le même, —grandissait et se fortifiait, etc., que l’on retrouve une troisième fois, chap. II, verset 52, raccrochant une fois de plus le récit dans lequel on a interpolé la scène de Jésus au temple devant les docteurs. Tout l’Évangile Selon-Luc, quand on y regarde de près, est ainsi fait de pièces et de morceaux, vrai manteau d’Arlequin, et d’une manière qui tend toujours à « noyer » le peu de vérité historique, déjà sophistiquée, qu’on peut trouver dans les deux autres synoptisés. [29] Sauf un rappel de son fils, le nommant comme assassiné entre le Temple et l’Autel (Mt., XXIII, 35; Lc., XI, 51), comme Juda-Joseph. [30] Mahomet n’ignore pas qu’Adam a été créé androgyne, le sixième jour de la création, soit, le monde ayant commencé sous l’Agneau, sous le sixième signe: la Vierge, comme Jésus-Christ. C’est ce qu’il veut dire en comparant Jésus à Adam.

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[31] Mahomet ne l’ignore pas. La preuve, c’est qu’il fait allusion à la calomnie de l’adultère de Marie, d’où serait né Jésus, avec le légionnaire romain Panthère. Voir Koran, IV, Les Femmes, 155: ... ils ont inventé contre Marie un mensonge atroce, entré dans le Thalmud, on ne sait quand, après le IVe siècle, et que le pseudo-Origène dans le Contra Celsum, impute misérablement à Celse, en le mettant dans la bouche d’un Juif imaginaire. [32] Voir dans l’Énigme de Jésus-Christ, chap. 1er, au paragraphe Femme! Femme! Vois le fils de toi. [33] Voir Koran, III, La Famille d’Imram (Amram), qui est le père de Moïse et d’Aaron (tribu de Lévi), et de Marie, leur sœur, la joueuse de tambour du camp de Magdala (Maria, mère de Jésus, n’est dite de Magdala ou Magdaléenne, qu’en raison de son fanatisme), — et Koran, IV, Les Femmes, etc. Il y a encore, cependant, dans le Koran, une histoire où Jésus, à la demande des apôtres, fait descendre du ciel une table, toute servie pour un festin. Elle doit provenir des Évangiles de l’enfance ou écrits analogues, œuvres où des scribes faisaient accomplir par le Christ toutes sortes de miracles, voire ridicules. L’Église qui en a compris la niaiserie, les a fait disparaître. Mais le document, dans le Koran, est précieux. Il a eu comme modèle la vision de Simon-Pierre, avant la conversion du centenier Corneille (Actes des Apôtres, X, 11 et ss.). Comme les Actes débutent en 782, sept ans avant la crucifixion, et que le Christ y figure encore sous le nom de Iôannès, — combien effacé! —, Il apparaît que la conversion du centenier Corneille, attribuée à Simon-Pierre, est du Christ lui-même. Elle n’est qu’une deuxième édition revue et considérablement amplifiée, de l’histoire du centenier de Capernaüm (Luc, VII, 110, Mat., VIII, 5-13). A noter enfin, en ce qui concerne Jésus, (Koran, III, 43), que l’ange qui annonce sa naissance à Marie, en dit ceci : Il enseignera le Livre et la sagesse, le Pentateuque et la Bonne nouvelle. Envoyé aux enfants d’Israël. Il leur dira: Je viens vers vous accompagné des signes du Seigneur. Je formerai de boue la figure d’un oiseau, je soufflerai sur lui, et, par la permission de Dieu, l’oiseau sera vivant (c’est la colombe).Je guérirai l’aveugle de naissance et le lépreux. Je ressusciterai les morts; je vous dirai ce que vous avez mangé et caché dans vos maisons.... etc. Ce développement se retrouve presque mot pour mot, mis dans la bouche de Dieu, qui s’adresse à Jésus: Je t’ai enseigné... tu formas de boue la figure d’un oiseau... tu fis sortir les morts de leurs tombeaux. Et Dieu ajouta: Les Juifs, au milieu des miracles que tu fis éclater à leurs yeux, s’écriaient: Tout ceci n’est que de la magie. Mahomet connaît ses auteurs, voire les Grecs et les Latins, mieux qu’Origène. Ce n’est pas lui qui confondrait, ou ferait semblant, le Celse épicurien (IIe siècle), qui a écrit un ouvrage perdu, sur la magie, où il consacrait bien quelques pages au Christ, avec l’ami de l’empereur Julien, Celse le Platonicien, auteur du Discours de vérité. [34] Un tronc de palmier! Très couleur locale. Parmi les arbres, en effet, il en est un qui est béni comme le Musulman: c’est le palmier! a dit le Prophète. [35] Au VIe siècle, Il y a encore une nombreuse école valentinienne, — qui n’a cédé qu’à la persécution. [36] Au chap. 1er, au paragraphe Femme! femme, vois le fils de toi. [37] Pistis-Sophia, traduction Amélineau, p. 60. Tous mes extraits proviennent de cette traduction.

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[38] Le petit Iao, le Bon? Qu’est-ce? Pour comprendre, il faut savoir que Iao signifie Dieu: que le Iaô de certaines sectes juives, Iahveh, était un Dieu Inférieur au vrai Dieu, le grand Iao, le grand Sabaoth, Iahveh est Iao, le Petit. Il n’est pas tout bon, puisqu’il a fait ou laissé entrer le mal dans le monde, en le créant, Il a un principe bon, et un principe mauvais. Le Dieu-Jésus a pris la Vertu dont il parle au bon principe du petit Iao. Comment les Scribes qui ont fabriqué les Évangiles et le Christianisme n’auraientils pas eu beau jeu auprès des masses pour qu’elles ne découvrent pas les mystifications dont ils sont fait? Allez donc demander aux foules et même aux savants de s’y reconnaître dans les systèmes de la métaphysique juive et judaïque. Les meilleurs des exégètes et des critiques y ont perdu leur raison et leur bon sens. [39] Pistis-Sophia, pp.6-3. [40] Et plus loin, p. 182, dans la Pistis-Sophia, si le Jésus céleste dit de Jean, Jésus Juif, qu’il a prophétisé sur lui, c’est-à-dire l’a annoncé, c’est que Valentin veut justifier ses inventions métaphysiques du Dieu-Jésus, transformer déjà le Christ Bar-Ahbas, condamné pour crimes de droit commun, en un petit Saint-Jean, comme on dit, en faire un prédicateur moral qui, en prophétisant sur le Dieu Jésus, n’était que la vertu qui est en lui, vertu qui, émanée en Jean, a prophétisé de même, sous l’aspect du Jésus juif. Toujours un même personnage, sous deux noms. En somme, tes affabulations de Valentin ne sont pas autre chose, dans leurs procédés littéraires, que l’application de l’anthropomorphisme et du théomorphisme: des dieux qui ont un double, humain, hylique sur ta terre, et inversement. Le cyclope d’Homère est la personnification d’un volcan: le Borée joufflu n’est que le dieu du vent. Les dieux de l’Olympe s’incarnent dans des mortels quand ils descendent sur la terre. Mais alors que l’anthropomorphisme grec est loyal, simple, riant, — Hellas a été la civilisation des idées claires: lemiracle grec! — les fictions mythologiques de Valentin, ses créations et ses jeux métaphysiques sont autrement compliqués, abstraits, et, touchant à la religion, autrement subversives au point de vue de la conscience. Ce Juif s’est moqué du monde et de Dieu. [41] Les scribes ecclésiastiques ont eu l’art d’utiliser les matériaux des édifices qu’ils ont démolis, en les traitant d’hérétiques où de païens: livres, temples, fêtes, coutumes, etc. [42] A la page 64 de la traduction Amélineau. Pistis-Sophia ne se distingue pas par l’art de la composition, telle qu’elle nous est parvenue. [43] Dans ce morceau, Jean est appelé Jésus, le Jésus de chair, évidemment, le Christ juif. Ce qui prouve qu’il l’a été, si c’est bien de Jean qu’il s’agit ici sous le nom de Jésus. Or, ce point est certain. La deuxième scène, plus loin, entre Marie et Elisabeth le dit expressément, formellement, nommément, on le verra. Quant au Dieu-Jésus, ici, c’est l’Esprit. Je doute que dans le Valentin original le Dieu-Jésus ne fut pas nommé DieuJésus et non Esprit, et Iôannès ne fut pas appelé Iôannès. Mais, de traductions en traductions, nous n’avons qu’une version en copte, de copies en copies, et de plus en plus avec l’optique chrétienne, il n’y aurait rien d’étonnant à ce que le nom de Iôannès ait été remplacé par celui de Jésus, et le terme de l’Esprit substitué au Dieu-Jésus pour que, lisant le morceau, d’un esprit qui ignore, on ne comprenne pas. Mais, après tout ce que j’ai exposé sur Iôannès, qu’il soit dit Jésus, peu importe! il est le Christ, et c’est en lui que descend le Dieu-Jésus. Il est, le Jésus chair, et l’Esprit est le Jésus-Verbe. Il

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convient de ne pas les confondre pour que tout soit clair et se comprenne. De même Marie devait y être désignée comme Élisabeth. Mais qu’importe encore? Marie est là qui attend pour faire entrer Élisabeth, et qui va vous dire la Vérité, toute la Vérité, rien que la Vérité, — je le jure ! Si vous ne me croyez pas, du moins la croirez-vous, Elle, la mère de Jésus-Christ! [44] Pistis-Sophia, pp. 62 et 63. [45] Il n’y en a qu’une, de vigne: celle du Seigneur, pour le vin de la grande Pâque, après la victoire sur les nations. On la retrouve dans les Paraboles. C’est celle où il attachera son ânon, le petit de l’ânesse, —l’âne, signe de victoire, et c’est pourquoi, Jésus Christ est à âne, dans sa montée triomphale à Jérusalem. [46] Barbilô, dans Valentin, est un personnage qui, conformément au nom qu’il porte, — la Sangsue, —tient au ciel une provision de sang. Il sue de sang. La métaphysique de Valentin est un mélange de matérialisme épais et de spiritualisme. Il est le père lointain des deuxhypostases. [47] Un mystère, l’incarnation? Au lieu de se mettre un doigt sur la bouche et de faire : chut ! comme pour la virginité de Marie, mère, l’Église ferait mieux d’expliquer à ses fidèles Pistis-Sophia et le Selon-Luc, qui n’est qu’un démarquage de Pistis-Sophia. Au lieu de cela, ses Conciles et ses pontifes s’empêtrent et ânonnent dans des définitions logomachiques, incohérent galimatias digne de maisons de fous, sur les deux hypostases ! Et vous voulez qu’on n’en rie pas! [48] Le Selon-Luc s’est souvenu de ce détail dans les marivaudages entre Marie et Élisabeth, l’ange Gabriel restant dans la coulisse: —A peine, dit Élisabeth à Marie, ai-je entendu la salutation, que le petit enfant a tressailli dans mon sein. [49] Et Valentin l’ignore moins que personne. L’explication qu’il donne, par la bouche de Marie, du mot célèbre: Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu ! que j’ai reproduite dans l’Énigme de Jésus-Christ, le prouve. Croit-on aussi, vraiment, que si les Évangiles étaient antérieurs à Valentin, ce Juif, qui vit après la destruction du royaume de Judée par Hadrien, en 135, qui a toutes les raisons de ne pas mécontenter Rome, —et Pistis-Sophia, Foi sagesse, montre qu’il a renoncé à la doctrine millénariste de la domination d’Israël par les armes, adoptant celle, — Foi assagie, — du salut du monde, venant des Juifs par la connaissance, — croit-on que Valentin donnerait un sens farouche et dangereux à une phrase des Évangiles qui n’est que soumission à l’autorité romaine ? [50] Aussi n’est-ce qu’à son corps défendant que l’Église le classe parmi les hérésiarques. Mais comment faire autrement? Avouer que les Évangiles ont été faits après et avec Pistis-Sophia, entre autres documents, sous les yeux? Tout le christianisme croule. Il faut donc que ce soit Valentin qui ait contrefait les Évangiles. Rome sauvée!

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CHAPITRE VI JEAN, DISCIPLE BIEN-AIMÉ ET APÔTRE. Noms, surnoms, faux noms, pseudonymes Le grand art, ou la grande astuce, des scribes juifs christianisants, pour noyer la vérité historique, a été tantôt de ne pas nommer les personnages sous leur nom de circoncision, qu’on a biffé, tantôt de les désigner sous des pseudonymes appropriés, compris des seuls initiés, et, par ainsi, de tirer ensuite à leur gré, d’un seul individu, deux, trois ou quatre personnages, dont les appellations symboliques les font prendre pour autant de types ayant eu chacun une existence propre, distincte, alors qu’ils sont les mêmes sous des aspects différents. Juda le Gaulonite; le grand Juda; galiléen de Gamala; père du Christ, devient l’inconsistant Joseph, comme époux de Marie, qui s’appelait elle-même Salomé. Marie, ayant perdu son homme, celui-ci s’appelle Zébédée, le père des fils (pêcheurs de poissons) de sa veuve, qui est dite la mère des fils de Zébédée. Juda de Gamala, c’est encore Zacharie, le Verseau, qui précède le Zeb ou les Poissons, leur père sur le Zodiaque, et, comme tel, père du Iôannès, Iôannès-Jean, le Révélateur de l’Apocalypse, symbolisant les Poissons, à l’instar de tous les Iôannès ichtyomorphes, à l’apparence de poissons, venus du folklore chaldéen, d’après Bérose, comme on l’a vu précédemment. Citoyen du ciel, Zacharie-Verseau a pour femme la promesse d’Iahveh: Eloîshabed ou Élisabeth, aussi vieille que la Judée, et stérile comme elle, jusqu’à l’enfantement du Messie, du Iôannès. Marie, surnom de Salomé, mère des fils de Zébédée, n’est pas seulement Marie par assimilation avec la sœur d’Aaron, elle est aussi de Magdala, par même assimilation, et si l’on en a fait la Magdaléenne, la Madeleine, sous les espèces diffamatoires d’une pécheresse, c’est que les scribes n’ont peur de rien, sans pudeur ni respect humain, dès qu’il s’agit de fausser la vérité historique.

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Fils d’un père et d’une mère Gigognes, de même, le Christ, crucifié de Ponce-Pilate, subira quelques avatars, suivant le même procédé. Étant fils de Juda le Gaulonite, il devait s’appeler Juda, comme fils aîné de son père et comme jumeau quant au nom, de Jude, dont le fils est Barthélemy; il s’appelait donc Juda bar-Juda, de son nom de circoncision. Mais, ce nom, les Évangiles ne le donnent jamais. Le héros des Évangiles n’a pas de nom ; il est le Sauveur-Oint, Jésus-Christ. Je rappelle que le nom de son père, Juda, est donné par le Selon-Luc, quand il envoie Marie, qui y est, au pays de Juda, à Gamala, au pays des montagnes. Fils du Père des Juifs, d’Iahveh, il est dit Bar-Abbas, et apparaît sous l’aspect de l’émeutier qu’il fut, contre les Hérodes et Rome. Les auteurs profanes ont surtout retenu cet aspect: scélérat, brigand de grand chemin. (Voir l’Énigme de Jésus-Christ, chap. IV, au § le Christ Bar-Abbas, Roi des Juifs). Son nom de circoncision effacé, disparu, il sera surtout, — avant de devenir Jésus-Christ vers la fin du IIe siècle, —le Christ de la Révélation, le Prophète de l’Apocalypse, le Réalisateur sur le papier de l’Espérance d’Israël, soit le Iôannès, fils, comme Simon-Pierre, de Jônas, qui n’est qu’une contraction de Iôannès, —Jônas étant aussi un surnom de Juda-Joseph-ZacharieZébédée[1]. C’est sous les espèces de ce surnom de Jean, qui ne fut qu’au Christ et que les scribes lui ont enlevé quand ils ont eu inventé Jésus-Christ, que l’Église, toujours par la fantaisie de ses scribes, a mis au jour, a produit les deux Jean qui sont Jean-Baptiste et Jean, disciple et apôtre. J’ai réglé le sort de Jean-Baptiste. J’ai démontré qu’il n’est que le Christ, crucifié par Ponce-Pilate, sous son aspect de Baptiseur, dont on arrête la carrière (pour faire place nette à Jésus-Christ, inventé à la fin du IIe siècle, comme Christ) par cette monstrueuse fraude historique de la décapitation, sans compter les autres fraudes de moindre importance; mais Jean n’en

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continue pas moins, camouflé en Jésus-Christ, jusqu’à la crucifixion. Reste le Jean, disciple bien-aimé et apôtre, qui est présenté comme un même personnage, auteur du quatrième Évangile et de l’Apocalypse. Et l’on verra combien il a fallu, rien que pour ce faire, accumuler d’invraisemblances sur la durée de la vie humaine, en ce temps-là. Et c’est le moins qu’on puisse dire sur la fabrication du personnage. Cher et chair Disciple bien-aimé, chéri de Jésus? Mais oui, et je n’y contredis pas, au contraire, étant compris que Jésus, c’est le Dieu-Jésus. Il n’y a, en effet, qu’à lire la Pistis-Sophia de Valentin pour comprendre la logique de ce symbolique dédoublement. Le Dieu-Jésus, venant du ciel au IIe siècle, d’après Cérinthe et Valentin, —Marcion, dans son Évangile détruit, mais dont Jérôme nous a conservé la première phrase, donnait la date : l’an quinzième du règne de Tibère, —pour instruire les sept, les sept fils, l’aîné compris, de Juda-Joseph et de Marie-SaloméMagdaléenne, ses disciples, et forcé de prendre, pour loger son essence spirituelle de Dieu, un support matériel, hylique, une substance de chair, a élu le corps du fils aîné de Marie, Iôannès. Je puis le désigner par ce surnom, ayant prouvé que le Christ, c’est Iôannès. Jésus aime Jean. Certes! Comment non? Il lui est cher et chair. J’ai démontré, dans l’Énigme de Jésus-Christ[2], comment on peut percer à jour la mystification du mystère de l’incarnation en Iôannès du Verbe ou Dieu-Jésus, celui-ci fils unique de Dieu, celui-là, fils aîné de Marie, à côté de six frères et deux sœurs. En histoire, ce Iôannès cumule tous les rôles: il est le Christ, le Christ baptiseur, le Christ, auteur de l’Apocalypse. Dans les allégories cérinthiennes et gnostiques, il est le support charnel du Verbe, de l’Aeôn, du Dieu-Jésus, son précurseur dans le temps et son disciple bien-aimé dans la chair.

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L’Église, après avoir créé Jésus-Christ, a dû se débarrasser de Jean, destitué comme Christ. Elle lui a trouvé d’abord un emploi dans le rôle de Baptiste, et de Précurseur. J’ai montré de quelle façon le Christ-Messie est le précurseur du Verbe-Jésus de Cérinthe et des Gnostiques à plus de cent ans en ça. Mais le disciple bien-aimé? Ce Jean des affabulations de Cérinthe et de Valentin, tous les Juifs savaient et disaient qu’il était le Christ, crucifié par Ponce-Pilate, en qui, en esprit, pneumatiquement, le Verbe, le Dieu-Jésus était descendu provisoirement, sans s’incarner, pour remonter vers son Père, après la crucifixion. Mythologie pure. Comment faire pour effacer cette vérité? Jésus-Christ étant devenu, par l’autorité de l’Église, un être historique, il n’y avait plus, supprimant Cérinthe et Valentin, qu’à interpréter ait pied de la lettre l’expression: disciple bienaimé, et à faire de Jean, sous cet aspect de disciple bien-aimé, un troisième personnage distinct du Baptiseur et du Christ, devenu Jésus-Christ. En somme, l’idée n’a pas demandé un immense effort d’imagination. Mais, réaliser l’idée est un travail matériel plus difficile, et qui ne s’est pas accompli sans que les fraudes nécessaires dans les auteurs n’aboutissent à des contradictions, des inepties, des invraisemblances, des impossibilités qui révèlent l’imposture et la font éclater aux yeux. C’est ce que je voudrais maintenant démontrer à l’évidence, textes d’Église, seuils, à l’appui. Le sein de Jésus Voici d’abord le quatrième Évangile, celui de Cérinthe, mis sous le nom de ce même Jean, disciple bien-aimé, et apôtre, qu’on a fait aussi auteur de l’Apocalypse. Ouvrons, au chapitre XIII, versets 21 à 25. Jésus-Christ soupe avec ses disciples— Jésus dit ouvertement Amen! Amen! je vous dis que l’un de vous me livrera (ou me trahira). Et ils se regardaient les uns les autres, les disciples, ne sachant de qui il parlait. Or, il y avait un des disciples qui reposait dans le sein de Jésus, que Jésus aimait.

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Simon-Pierre lui fit signe, en lui disant: Dis-nous quel est celui dont il parle. Arrêtons un moment. Ainsi, pendant ce souper, le scribe sait si bien que ce disciple n’est autre que le Iôannès, le Christ terrestre, qu’il le couche dans le sein de Jésus. Les deux ne sont qu’une même chair. Il ne donne d’ailleurs pas le nom du disciple, il dit qu’il est le disciple bien-aimé. La scène, qui suit la fable de Cérinthe, si elle n’est reproduite presque telle quelle dit plus pur Cérinthe, est assez claire pour que les initiés comprennent. Le disciple gît, repose dans le sein de Jésus. Il est la demeure hylique, terrestre, charnelle du Dieu-Jésus. Le scribe l’exprime aussi nettement que possible. Les traducteurs et les exégètes, je le sais, n’interprètent pas couché dans, mais couché sur, parce qu’ignorant Cérinthe et Valentin, ils ne saisissent pas et ne peuvent pas saisir le sens et la portée de la scène toute mythique et n’y voient qu’une scène de la vie réelle. Mais qu’est-ce que c’est que cette scène de, la vie réelle, qu’admettent les exégètes et critiques? Estelle seulement vraisemblable? A-t-on jamais vu, même en Judée, pendant tout un repas, un convive couché sur un autre, se gênant lui-même pour manger et gênant l’autre? Quelle attitude! Non! Amen! Jean et Jésus ne font bien qu’un seul corps. Et le scribe, avec une malice qui n’a rien de diabolique, car il s’amuse, réunit encore qans le même amour de Jésus (le dieu), à la fois le disciple et Jésus (le Christ). Comme style, c’est joli. En effet, dans le phrase: un des disciples, couché dans le sein de Jésus, que Jésus aimait, le scribe tient à ce que l’on comprenne que celui que Jésus aimait, c’est à la fois le disciple et Jésus. Il construit sa phrase, avec le pronom relatif que, suivi de Jésus aimait, de telle sorte que, grammaticalement, le que, complément direct de Jésus aimait, tient la place, remplace le nom Jésus qui précède. Plus clairement, Jésus s’aime lui-même en Jean. Et si je fais cette remarque, ce n’est pas par pédantisme, c’est parce que la construction grammaticale, équivoque,

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amphibologique, me paraît une intention du scribe. Parfaitement. Les scribes évangéliques ont de ces finesses. Et Simon-Pierre, par son intervention, va nous prouver, lui aussi, qu’il n’est pas dupe de l’apparence qui tend à faire distinguer deux personnes en Jésus et son disciple, mais qu’il comprend admirablement le jeu littéraire du scribe. Écoutez bien. Il veut savoir qui trahira, qui livrera le Christ. S’adresse-t-il à Jésus qui vient de leur annoncer la surprenante nouvelle? Non. Il fait signe au disciple couché dans le sein de Jésus, et lui demande: Disnous quel est celui dont il parle. Comme c’est curieux! Pourquoi Simon-Pierre qui, en d’autres occasions, ne se gêne pas pour parler à Jésus, ne s’adresse-t-il pas à lui directement ici, quand il serait si naturel et si logique? C’est parce qu’il sait, et le scribe qui tient la plume se rit du tour qu’il joue aux exégètes qui ne comprendront pas, que nul ne peut mieux répondre que le soi-disant disciple. Il sait que celui qui a été livré, suivant la fable évangélique, et qui peut en témoigner, — voyez mes mains et les trous des clous, ce n’est pas le Jésus, pur esprit, mais le Christ, le Iôannès, le Jean de Valentin ou de Cérinthe, disciple bien-aimé du Dieu-Jésus. Et si quelqu’un doit savoir qui l’a livré, mieux que quiconque, c’est lui-même, C’est donc à lui que Pierre s’adresse. Si ce n’était pas, la demande de Pierre à Jean serait oiseuse. Jean pourrait répondre: Est-ce que j’en sais quelque chose? Suis-je mieux renseigné que toi? Est-ce que Jésus m’en a fait la confidence? Tu peux lire tout mon Évangile, tu n’y trouveras rien de pareil. Puisque tu es si curieux, adresse-toidonc directement au Maître. Est-ce que ce n’est pas toi qui l’as sacré Christ, fils du Dieu vivant? Ne t’a-t-il pas surnommé Kephas? Depuis quand n’oses-tu donc plus lui adresser la parole? Voilà ce que répondrait Jean à Pierre, si Jean n’est pas Jésus. Mais il ne répond pas ainsi, car il risquerait à son tour d’entendre Pierre riposter: Veux-tu bien te taire? Tu ne vois pas que tu livres, toi aussi, le secret de nos mystères! Comment faire croire à Jésus-

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Christ si nous révélons aux profanes comment nous l’avons fabriqué. Pas de doute: le disciple et Jésus ne forment qu’un seul sein. L’Église, si vous l’interrogez, vous expliquera peut-être, car je n’ai trouvé d’elle aucune glose sur ce point, que Simon-Pierre, par déférence, n’ose pas, prend un truchement. Elle tient boutique de calembredaines. Elle vous dira que le disciple bienaimé veut se donner de l’importance. Que ne lui en a-t-elle donné elle-même dans les Actes des Apôtres, ce monument d’impostures, où il lui était si facile de le grandir, au lieu de le présenter comme un fantôme, derrière les gigantesques figures de Pierre et de Paul ? Pourquoi n’est-ce pas ce disciple bien-aimé qui dit, à la place de Simon-Pierre, à Jésus: Tu es le Christ? s’il ne l’était lui-même. Pourquoi n’a-t-on pas fait de Jean le premier pape? Que d’autres questions l’on pourrait poser, qui resteraient sans réponse! Mais continuons à lire l’Évangile. — Lui donc (le disciple; toujours pas nommé), tombant en se renversant en arrière de la poitrine de Jésus, lui dît – Seigneur, qui est-ce ? Ainsi, le disciple qui est couché (anakeimenos, en grec) dans le sein de Jésus, qui fait corps avec lui, doit, pour lui adresser la parole, nécessairement se séparer de lui. Autrement dit, il s’extériorise de Jésus, comme Jésus quitte le corps de Jean crucifié, je l’ai montré. S’il n’était que couché sur son sein ou la tête sur son épaule, comme on le concevrait mieux, nul besoin de tomber à la renverse en arrière (en grec: anapesôn). Les traducteurs d’Église, qui ont interprété par couché sur, au lieu de couché dans, disent ici que le disciple se penche sur le sein de Jésus. Leur glose est un contresens. Si le disciple est couché sur Jésus, pourquoi se pencherait-il? Comment ferait-il? Il adhère à Jésus, couché sur lui; impossible de se pencher davantage. Les exégètes n’ont pas non plus compris le sens ni la portée de ce

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deuxième acte de la scène du souper, — où Jean n’est toujours pas nommé. L’ensemble de cette scène est si parfaitement conforme aux affabulations cérinthiennes et valentiniennes sur le dieu Jésus et sur le Christ-Jean distincts, —le premier Pur Esprit, le deuxième, corps de chair, l’un et l’autre se réunissant et se séparant tour à tour suivant les nécessités du moment, —qu’on peut la dire reproduite de l’Évangile de Cérinthe. Lorsque, après la crucifixion, la mort, la mise au tombeau, et l’enlèvement du corps, le Dieu-Jésus se fait voir à ses disciples, Jean compris, car, en cet état des Évangiles, au IVe siècle, Jean est devenu le disciple bien-aimé, distinct du Christ, et apôtre à qui l’on a attribué l’Évangile de Cérinthe, ainsi que l’Apocalypse, et qui est mort plus que centenaire, le disciple bien-aimé n’est plus désigné comme celui qui était couché, anakeimenos, dans le sein de Jésus; il y a longtemps qu’ils sont devenus deux êtres distincts. Il n’est plus que celui qui s’était renversé en arrière, pendant le souper, de dessus le sein de Jésus. Le travail de transposition du gnosticisme cérinthien dans le sens catholique du Selon-Jean, apparaît ainsi en plein lumière par un simple jeu de style, qui n’a l’air de rien et qu’aucun exégète ne comprendra jamais. Le scribe, procédant par petites touches, peu à peu, va préciser de plus que le disciple « qui s’était renversé en arrière, pendant le souper, de dessus le sein de Jésus », et dont il n’ose pas encore donner le nom pour ne pas trop attirer notre attention sur la supercherie à laquelle il est en train de procéder, qu’il perpètre sournoisement, est le disciple que Jésus aimait. Voir IVe Évangile: XIX, 25; XX, 2, 4, 8; XXI, 20-24. C’est du fin travail de faussaire ou de transpositeur. L’Évangile de Cérinthe étant celui qui, avec les fables gnostiques, a inventé le Dieu-Jésus, l’Église n’ayant pu le supprimer ni le synoptiser, l’a retouché, comme on s’en aperçoit une fois de plus, et sans cesse, quand elle lui a donné Jean comme auteur, de manière à atténuer autant que possible la distinction que

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Cérinthe et les gnostiques faisaient entre le dieu Jésus, Verbe ou Logos, l’Aeôn de, leur invention, et le Christ, a essayé de les fondre en Jésus-Christ. Jésus-Christ et Jean, son disciple bienaimé et apôtre, sont devenus la vérité théologique. Mais, la vérité historique, c’est le Christ Jean = Iôannès, sans homonyme disciple, ni apôtre, ni Baptiste. Les scènes du quatrième Évangile où, dès qu’on ne se laisse pas prendre aux apparences, on retrouve l’allégorie, même camouflée, à côté de l’histoire, où, sans difficulté, ni peine grande, avec un sens critique moyen, l’on distingue et l’on sépare le Dieu-Jésus du Christ Iôannès, Jésus de Jean, — telle la scène de la Croix (XIX, 25-27); telle la scène du disciple couché dans Jésus (XIII, 23-25), —ces scènes si elles n’étaient pas révélatrices de leur origine cérinthienne, dénonçant l’auteur véritable du IVe Évangile, si elles devaient s’interpréter autrement que je viens de le faire, pourquoi les trois Synoptisés qui donnent la scène du souper, où Jésus annonce qu’on le trahira, comme celle de la Croix, sont-ils muets sur ce disciple couché dans le sein de Jésus? Pourquoi ne font-ils pas intervenir Pierre auprès de Jean pour lui demander: De qui parle donc Jésus ? Ce sont là des traits tout à fait frappants, qu’on n’oublie pas, s’ils sont vécus, et à un moment dramatique de la carrière du Christ, puisqu’il annonce qu’on le livrera ou trahira. Pourquoi les ont-ils passés sous silence? Pourquoi, alors qu’ils n’ignorent pas Jean comme disciple, ne disent-ils jamais de lui qu’il est le disciple que Jésus aimait? Jean, même comme dans les Actes des Apôtres, est moins qu’un comparse. Pourquoi encore? Il est l’un des disciples les moins en vue. Qu’on le compare avec Simon-Pierre. On est étonné, de voir le peu de place qu’il tient. Parbleu! C’est parce qu’il agit et vit dans ses doubles: Jean-Baptiste et le Christ. Comme disciple, étant leur reflet, il n’a rien à faire, ni rien à dire, et cette constatation suffirait à prouver que Jean-Baptiste et le Christ, c’est lui. Preuve éclatante aussi cette absence, dans les Synoptisés, des traits du Selon-Jean, sur Pierre et le

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disciple couché dans le sein de Jésus, que Jésus aimait, puisque chez eux tous les Jean, quand les Synoptisés paraissent, ont été dédoublés ou détriplés du Christ. Les scribes qui ont refait l’Évangile de Cérinthe, pour le donner à Jean, travaillaient sur un texte originaire qu’on n’a pu modifier que légèrement. Il a été impossible, en y donnant les fraudes, de faire disparaître les allégories cérinthiennes. Elles apparaissent sous la couche de vernis dont on les a recouvertes pour leur donner l’air d’être du document vécu. Les Synoptisés, dont les scribes travaillaient sur du papier blanc, plume libre, et alors que Jean et Christ ne sont plus un même personnage, nous représentent donc JeanBaptiste, Jean le disciple, tout court, sans l’épithète que Jésus aimait et Jésus-Christ comme trois types distincts. Mais la vérité leur était si familière de l’identité historique du Christ, du Iôannès baptiste et disciple, qu’ils n’ont même pas osé qualifier le disciple fantôme qu’ils nomment Jean, de disciple bien-aimé, ni même lecoucher dans le sein de Jésus, bien plus, ils n’ont pas osé le montrer, avec l’atténuation dans la forme, du disciple qui s’était penché sur le sein de Jésus. Et s’ils n’ont pas osé, c’est parce que ces traits, que l’on n’a pas pu effacer dans le Selon-Jean de Cérinthe, nous aiguillaient vers la vérité historique; un seul Iôannès-Christ, dans lequel on a incarné le dieu Jésus. Ils ont mis la lumière sous le boisseau, et je vais en débarrasser la vérité totalement. Clément de Rome égal à Jean et à Simon-Pierre Les aveux, tout voilés qu’ils soient, dit IVe Évangile, sur l’identité du Christ, et de Jean, disciple aimé du Dieu-Jésus, sont si gênants, ils sont tellement l’expression de la vérité, que l’Église qui, par ses scribes, s’est empressée de ne pas les reproduire dans les Synoptisés, n’a pas trouvé cette suppression suffisante. Un imposteur, qui signe Clément (de Rome), que l’Église donne, concurremment avec Lin, —elle n’est pas très sûre, naturellement, — comme successeur de Pierre à la papauté, —

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ai-je besoin de répéter que ni Pierre, ni Lin, ni Clément, n’ont été papes, à Rome ou ailleurs, pas même à Avignon, — dans une œuvre qui date du IIIe siècle, les Constitutions apostoliques, mais qu’on essaie de faire remonter aux temps de Domitien, fin du premier, ose affirmer avoir été l’un des Douze qui a assisté au repas, non seulement du IVe Évangile, mais à celui que rapportent les Synoptisés. Et le disciple chéri, voire préféré, c’est lui. C’est à ce point. Ainsi, aucune assimilation n’est possible entre le Christ et le Iôannès = Jean. —J’étais l’un des Douze, dit-il, et il (Jésus) m’aimait plus que les autres. Voilà ce qu’on lit au livre V, chap. XIV, des Constitutions apostoliques, signées Clément. Plus que les autres n’est passé dans aucun Évangile. Pour la suite, le faussaire raconte ceci: Penché sur le sein de Jésus, je le priais de dire qui le livrerait. Le bon Maître ne nous dit pas le nom, (pas plus que le IVe Évangile ne nomme Jean), mais il le désigna de deux manières: celui qui met la main au plat avec moi et à qui j’offrirai le morceau trempé. Judas ayant demandé: Est-ce moi, Seigneur, le Maître ne répondit pas: En vérité! mais: Tu l’as dit... il ajouta: Malheur à celui qui livrera le Fils de l’homme ! Mieux vaudrait pour lui qu’il ne fût pas né. Judas se lève, va vers les prêtres, touche les trente pièces d’argent. Le cinquième jour de la fête (le faussaire nous transporte jusqu’au 20 nisan pour la célébration de la Pâque, ce qui montre sa sincérité), nous mangions la Pâque avec le Seigneur, quand Judas étant parti dans la nuit, après avoir mis la main au plat et reçu la bouchée, le Seigneur nous dit —Voici l’heure où vous vous disperserez, me laissant seul. Chacun affirma qu’il rie l’abandonnerait point. Pour moi, —c’est Clément qui parle toujours, —je déclarai à Pierre que j’étais prêt à mourir avec lui. Le Seigneur répondit: En vérité, je te le dis, avant que le coq ne chante, lu nieras par trois fois que tu me connais. Après avoir transmis l’ébauche du mystère de l’Eucharistie, — Judas

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absent, —il se transporta au mont des Oliviers, près du torrent des Cèdres où était le jardin. Nous étions avec lui, et nous chantâmes l’hymne, selon notre habitude. Ainsi le faussaire, non content de se substituer à Jean comme disciple bien-aimé, s’attribue le reniement de Pierre, et se fait passer pour Simon-Pierre. C’est un des plus audacieux des aigrefins qui ont fondé la suprématie de l’Ekklesia de Rome, la papauté, et fabriqué les faux éminents qui ont permis de mettre au point les Évangiles; les scribes n’ont eu qu’à choisir parmi ses impostures. On comprend à merveille pourquoi, aujourd’hui, on ne trouve plus, dans les Évangiles, dans le quatrième, en particulier, où il devrait figurer en majuscules, puisqu’il est question de lui d’une façon si appuyée, le nom du disciple aimé de Jésus. C’est pour permettre à l’imposture de Clément de se faire jour, de s’étaler en tache d’huile, pour contrecarrer la vérité historique. Jean, le Christ? Jésus, Verbe de Dieu, distinct du Christ, mais reposant dans le sein du Verbe? Quelle erreur! Le Christ, c’est JésusChrist; et celui qui était couché, non pas dans mais sur son sein, ce n’était pas Jean, c’était Clément. Donc, aucune identification possible de ce disciple, nommé Clément, avec le Iôannès qui fut le Christ historique, non plus qu’avec Jésus-Christ, où Iôannès entre pour moitié. Et tout ceci n’est pas mal machiné. Seulement, voici l’enclouure: le disciple est l’un des Douze, et Clément a beau dire qu’il fut l’un des Douze, dans les Constitutions apostoliques, les scribes d’Église n’ont tout de même pas osé le nommer comme tel dans aucun Évangile canonique[3]. En sorte que l’Église prouve par le faux de Clément que Jean, c’est bien le Christ, car si ce n’était pas, elle n’aurait pas eu besoin de faire ce faux, qui n’a d’autre but que de détruire la vérité, et où Clément se dévoue jusqu’à prendre à son compte les reniements de Pierre. En récompense, on en fera un pape, — un prétendu pape, bien entendu.

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Qu’importe au surplus que la honte du reniement, posthume, soit sur Simon-Pierre ou sur Clément? Tous les disciples ont lâché leur Maître, le Messie, au moment où il fut pris. C’est SaintJustin qui le déclare avec d’autres. Jean étant le Christ, support hylique ou corporel du Dieu-Jésus, et Jésus-Christ étant un composé des deux, ce qui importe c’est de détruire cette vérité, qui met à nu la mystification jésus-christienne. La honte de Clément renégat du Christ, à faux, aide à faire passer tous les faux, et ce, en faveur de l’Ekklésia de Rouie, pour qui il a travaillé. Il y a plus. Ce Clément de Rome, faussaire, qui se fait passer pour le disciple aimé de Jésus, dans les Constitutions apostoliques, et qui, un moment, se donna aussi comme l’auteur du IVe Évangile, n’a pu agir et mentir qu’avec la complicité de toute l’Église, pour détruire la vérité sur l’Évangile de Cérinthe. S’il a servi spécialement l’Église de Rome, il a été plus généralement un moment de l’imposture, et son témoignage, dans sa mauvaise foi, a été proclamé la vérité, jusqu’à ce que l’Église ait pu s’emparer du livre de Cérinthe, le modifier peu ou prou, et le remettre, sophistiqué, dans la circulation. Ce n’est qu’à ce moment qu’on s’est débarrassé de Clément du Rome, non sans le nommer pape et successeur de Pierre, par effet rétroactif, et comme fiche de, consolation. Peut-être l’a-t-il été, au IIIe siècle, au début du IVe, peut-être est-il vraiment le vrai premier pape historique[4]. Domitien, Rome, la Papauté et Titus Flavius Clemens En choisissant Rome, capitale du monde, pour leur propagande, et comme centre de leur propagande, après la destruction de la nation juive, en 135, sous Hadrien, et en y fondant une ekklesia, plus ou moins à côté de la Synagogue, les Juifs messianistes et christianisants firent preuve d’une éminente compréhension des nécessités de l’heure. Ils comprirent, —et la Parabole évangélique du Semeur sorti pour semer le prouve, — que le meilleur terrain pour la propagande, c’est la grande ville, la métropole, où l’on peut jeter

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le bon grain des idées nouvelles, même subversives, et les faire lever, avant que les Pouvoirs publics, sollicités par d’autres soucis sans nombre, aient eu le temps de s’inquiéter. Quand ils aperçoivent le danger, il est trop tard. Le grain a des racines partout que l’on ne peut toutes découvrir et arracher. Tous les mouvements révolutionnaires pour débuter puis triompher, ne peuvent partir et rayonner que des capitales: Rome, Alexandrie, Byzance. Les christiens donc élirent Rome, — et ce fut un coup de maître, — dès la fin du IIe siècle. Certes, la propagande judéo-christienne y avait tenté de premiers essais, avant le IIe siècle. La secte fondée par Juda le Gaulonite avait tâté le terrain à Rome, dès le temps d’Auguste. Je crois, et je donnerai un jour mes raisons, que le poète latin Publias Ovidius Naso, l’auteur des Métamorphoses et des Fastes, natif de Sulmo ou Solyme, diminutif de Jérusalem (HiéroSolyma), fut exilé par Auguste, pour avoir versé dans les rêveries apocalyptiques sur l’Espérance d’Israël[5]. Sous Tibère, en 772 = 18, on s’occupa aussi de bannir les superstitions égyptiennes et judaïques, dit Tacite (Annales, II, 85). Quatre mille hommes furent déportés en Sardaigne, de la classe des affranchis. C’est environ le même temps, que Flavius Josèphe, à la suite du passage interpolé sur Jésus, homme sage, —qui a dû remplacer, on le pressent, un exposé plus circonstancié et moins chrétien sur ce personnage, —dit qu’il arriva un grand trouble dans la Judée, ainsi qu’un horrible scandale à Rome, déclarant qu’il va parler de ce dernier d’abord, —c’est l’ignoble histoire du chevalier Mundus, substituée à un récit qui expliquait le bannissement visé par Tacite, qui n’en donne plus aucun motif, — et qu’ilreviendra ensuite sur ce qui regarde les Juifs, c’est-à-dire évidemment sur le grand trouble dans la Judée. Mais cet horrible scandale, il n’y revient pas, ou plus, contrairement à ce qu’il a annoncé, ce qui prouve qu’on a supprimé son récit sur le grand trouble. C’est à ce propos que Suétone aurait, pu écrire aussi, la phrase qu’on lit, sous Claude,

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dans son Histoire: Claude expulsa de Rome les Juifs, le Christ (son esprit) les poussant assidûment aux troubles. Sous Néron, — le Christ a passé entre temps, comme sous Claude, — l’exécrable superstition, —impiété qui s’était glissée dans la religion juive, dira Dion Cassius, —réprimée un instant, se débordait à nouveau, non seulement en Judée où elle avait sa source, mais dans Rome même, où tout ce que le monde enferme d’infamies et d’horreurs afflue et trouve des partisans (Tacite, Annales, XV, 44), comme dans toutes les capitales. Et c’est bien pourquoi les aigrefins du christianisme, à la fin du IIe siècle, y ont établi leur quartier général. L’exécrable superstition continua à se déborder tant et si bien, qu’en 821-70, Vespasien et Titus frappèrent Jérusalem et la Judée, après une rude guerre, en attendant qu’en 889 = 135, deux Jubilés ou cent ans après la crucifixion du Christ, Hadrien, d’un coup définitif, détruise la nation juive et la disperse, réduisant la Judée en province romaine. Entre temps, malgré ses malheurs, soit la défaite sous Titus, l’Espérance d’Israël dans une revanche par les armes se survivait, et la propagande christo-judaïque ne renonçait pas. Le triomphe de Vespasien avait amené à Rome des Juifs de plus en plus nombreux qui, d’esclaves dans les familles romaines, devenus affranchis, muets devant les hommes et le paterfamilias, ne tarissaient pas, selon leur prosélytisme, devant les femmes et les enfants. Ce que dénoncera, au Ve siècle, le poète romain Rutilius Namatianus, un gaulois qui, au milieu de l’abandon des Pouvoirs publics, n’a jamais accepté le christianisme: Aujourd’hui nos esclaves nous oppriment. Les voilà, les Juifs, — au Ve siècle, le christianisme est encore tout juif! —avec leur triste religion et leurs âmes sombres, avec leurs rites farouches et leurs mœurs insociables! Ils nous envahissent, ils nous dominent! Cet envahissement mortel, les empereurs des

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premiers siècles de notre ère en ont vu les débuts, et, du moins ont-ils violemment réagi. De la destruction du Temple en 70, jusqu’au formidable coup frappé par Hadrien en 135, lequel anéantit à jamais la patrie et la nationalité juives, et au-delà de ce temps, l’idée messianique, sous la double forme d’un jugement exercé sur les infidèles et d’une restauration glorieuse d’Israël par l’apparition de Dieu, agissant directement ou par un délégué céleste, demeura vivante dans les Âmes juives et trouva des voix pour l’annoncer et la célébrer. Et à chaque fois que la paix publique sera compromise par les prédictions affolées du messianisme apocalyptique soulevant des révoltes, des rébellions, des séditions, contre l’Empire, le bras de Rome s’appesantira plus lourdement sur la Judée, sur les Judéo-messianistes, jusqu’au jour où pour en finir, soixante-cinq ans après Vespasien, Hadrien passera la charrue sur Jérusalem, détruira à jamais et dispersera la nation juive. Les auteurs nous ont transmis le témoignage, —combien affaibli! —de ce qu’a pu être cette propagande sous Auguste, Tibère, Claude, Néron, Trajan. Mais il ne s’agit ici que du temps de Domitien. Dans le résumé (Epitome Dionis, Domil., p. 226) que le moine Xiphilin, au XIe siècle, a fait des Histoires de Dion Cassius (XLVII, 13), on lit: Dans la même année (95), Domitien mit à mort, avec beaucoup d’autres, Fabius (Flavius) Clemens, alors consul, son propre cousin, et mari de Flavia Domitilla, sa parente. Tous deux furent condamnés pour crime d’athéisme (athéotêtos). De ce chef, on en condamna un grand nombre d’autres qui s’étaient fourvoyés dans les rites judaïques. Les uns furent punis de mort, les autres de la confiscation. Quant à Domitilla, on se contenta de la reléguer dans l’île de Pandataria[6]. Glabrion, qui avait été consul avec Trajan (en 91), accusé aussi, entre autres choses, du même crime, fut exécuté.

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L’athéisme, ce n’est pas la religion judaïque. Dion Cassius précise que c’est dans la religion judaïque que s’est glissée une impiété, celle des christiens. Le chef en vertu duquel Domitien a prononcé des condamnations contre ceux qui s’étaient fourvoyés dans la religion judaïque, c’est le chef d’avoir fait profession de christianisme, celui de l’Apocalypse, seul Évangile, seule Bonne-Nouvelle qui existe à la fin du Ier siècle, Espérance d’Israël dans la domination universelle, après destruction du monde, donc de l’Empire romain. Le crime, c’était de s’affilier à une secte qui ne rêvait que la ruine des empereurs et de l’Empire[7]. Dans Suétone toujours (Domitien, X), on lit: Beaucoup de sénateurs, dont plusieurs avaient été consuls, furent mis à mort, comme coupables de conspiration (machinateurs de choses nouvelles: molitores novarum rerum), entre autres... Acilius Glabrion qui était en exil... » puis au chapitre XV: Enfin, il attendit à peine que Flavius Clemens, son cousin, fut sorti du Consulat pour se défaire de lui, sur le soupçon le plus ténu (ex tenuissimo suspicione). Bien que, dans le texte de Suétone, Acilius Glabrion et Flavius Clemens se trouvent séparés, par quatre chapitres, aujourd’hui, et que les motifs de leur condamnation à mort puissent être prétendus différents, un simple rapprochement avec le texte de Xiphilin-Dion Cassius, que n’a certainement pas cherché à rendre très explicite le moine qui l’a résumé, prouve que Flavius Clemens et Acilius Glabrion (ainsi que Flavia Domitilla) ont été punis pour le même crime: conspiration contre l’empire romain, en se fourvoyant dans les rites judaïques, — ceux qui proclamaient, d’après l’Apocalypse, le renouvellement du monde, molitores novarum rerum, le règne de mille ans, dans la Jérusalem d’or, les Goïm, ou nations ayant disparu. Impossible d’échapper à cette conclusion qui résulte à l’évidence de l’examen comparé des textes cités, et que renforce la citation

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d’Eusèbe qui déclare que Flavia Domitilla fut reléguée, pour crime de christianisme[8]. Les textes de Dion Cassius et de Suétone ne s’étendent pas sur les détails de la conspiration, ni ne sont explicites sur les rites judaïques. Ils ont certainement été circoncis, comme Flavius Clemens. Pour Dion Cassius, ce n’est pas contestable. Ni pour Suétone, conséquemment. Mais on peut être sûr que la conspiration a fait du bruit dans le Landerneau constitué par la synagogue ou ekklesia juive-christienne[9]. Chose frappante, cette histoire de Flavius Clemens a eu une égale répercussion chez les Juifs de la Thora et chez les Juifs minimi. Clemens est devenu un haut personnage sous le nom de qui l’Église a mis desœuvres chrétiennes importantes, — qui ne sont pas d’ailleurs d’un même et unique auteur. Je reviendrai sur le Clemens catholique, et sur les œuvres qu’on lui prête en terminant. Je voudrais liquider d’abord le Clemens du Talmud. Autre détail curieux, c’est que dans les deux clans, il ne peut être question d’un seul Clément, mais de deux: le père et le fils, et c’est le fils qui est le Flavius Clemens condamné à mort par Domitien[10]. Dans le Talmud (A bodah Zorah, 10b et 11), Clemens est dit Katia, bar Schalom. Katia serait une déformation très forte de Titus. M. Derembourg, israélite savant, propose de lire Kurtus, ait lieu de Katia, Kurtus s’interprétant par Circoncis. Schalom, hébreu, signifiant: Clément, pacifique, est donc l’équivalent de Clemens, latin. Katia bar Schalom, c’est Titus (?) ou Kurtus, fils de Clemens. Il se fait circoncire avant de marcher au supplice, et non sans avoir légué sa fortune au Rabbi Akiba, où l’on peut retrouver le père dit Rabbi Akiba, banquier, qui a commandité et financé la révolte de Bar-Kocheba. On pourrait hésiter sur la personnalité de ce Katia, bar Shalom, si les commentaires du Talmud ne nous persuadaient pas qu’il s’agit bien de Titus Clemens, neveu de Domitien.

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Ailleurs, le Talmud (Gittin, 56b) confondant Acilius Glabrion avec Clemens, fait Glabrion neveu de Titus, et le nomme Onkelos (pour Acilius), bar Kalominos, fils de Clément. Le Talmud a d’ailleurs traité l’histoire, sous forme de Thargoum ou parabole. Il expose qu’un César, décidé à prendre une mesure de rigueur contre les Juifs, réunit les personnages influents pour leur demander: Si on a un ulcère au pied, doit-on amputer, ou garder son pied et souffrir[11]. — Accord pour l’amputation, à l’exception unique du sénateur Katia, bar Schalom. Il ne veut pas de mesure de rigueur contre les Juifs, et il est condamné à mort. Autre récit, c’est un Midrasch, à Debarim raba, chap. II: Il y a à Rome certains Juifs illustres: Rabbi Akiba, rabbi Gamaliel. On ne sait trop ce qu’ils y sont venus faire. Les uns, de la propagande christienne: Akiba, certainement; les autres, une campagne contre cette propagande: Gamaliel, assurément[12]. On aperçoit, sous ces récits confus, peu explicites, que la lutte est engagée contre les Juifs de la Thora et ceux du christianisme, à Rome même, —ceux-là comprenant que les folles doctrines et menées de ceux-ci ne pourront avoir qu’une conséquence : la destruction totale de la nation juive par les Romains, les plus forts, et qui, lassés, puisque les malheurs et répressions de Vespasien et Titus n’ont pas suffi, —des révoltes endémiques des christiens et de leurs vaticinations contre Rome, désireront en finir une fois pour toutes. Et c’est ce qui s’est produit sous Hadrien[13]. Donc un décret de l’empereur ordonne que dans le mois il ne reste plus un seul Juif dans la ville. Un sénateur, dont on ne dit pas le nom, mais qui est certainement prosélyte juif-christien, rassure les Juifs, et notamment Gamaliel, en lui prédisant qu’avant la fin du mois, Dieu (Iahveh) viendra à leur secours. Vingt-cinq jours passent, le terme fatal approche, et Iahveh ne s’est pas manifesté. Ennui dit sénateur qui va trouver sa femme, pas nommée, qui lui conseille de sucer la bague empoisonnée qu’il porte. Par sa mort, les Juifs obtiendront un nouveau délai de trente jours, pendant lequel le décret sera aboli. Il meurt et

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on s’aperçoit qu’il était circoncis. Si l’on veut bien rapprocher le texte du Talmud, qui dit que ce sénateur anonyme était encore consul au moment du décret, du texte de Suétone, déclarant que Flavius Clemens, consul, fut mis à mort, sans que Domitien ait attendu qu’il ait achevé son consulat, on conclura qu’il s’agit bien dans le Talmud, du même Flavius Clemens. Jalouse du Talmud qui revendique Flavius Clemens comme sien, puisqu’il a été «circoncis», l’Église, qui le regrette, ne l’a pas inscrit, non plus qu’Acilius Glabrion, au martyrologe chrétien, du moins sous leurs noms[14]. Toutefois, elle s’est servie, d’abord, du père du Clément mis à mort sous Domitien pour le citer commecompagnon d’œuvre de Paul dans l’épître aux Philippiens (IV, 3), qui précise qu’il est un de ceux dont les noms sont dans le Livre de vie. Autrement dit : il est mort, et depuis environ cent trente à cent cinquante ans, comme le prince hérodien Saül, devenu Saint-Paul, et comme toute la génération du temps de Tibère mais inscrit au Livre de vie, il a beau être mort, pour la terre, pneumatiquement il est ressuscité. Paul le ressuscite donc par la plume du scribe. Terribles et trompeuses allégories que celles du Pneumatique!... Clemens est aussi le Titus de l’Épître aux Galates (II, 3), et qui circule ça et là dans les autres Épîtres, attribuées à Paul. Elle le présente encore comme l’auteur de l’ouvrage mensonger où il se donne audacieusement comme le disciple que Jésus aimait plus que les autres, qui était penché sur son seinpendant le repas, et aussi comme le disciple qui, par trois fois, a renié son Maître, le substituant à Simon Pierre. Enfin, couronnant le tout, elle en a fait le pape Clément, qui prend rang comme successeur de Pierre, et institué par Pierre lui-même, d’après les Recognitiones (signées Clément de Rome). Irénée (adv. hœres., III, 3, 3) le place après Pierre, Paul, Lin, Anaclet, donc le cinquième, et non le second; Jérôme, dans trois ouvrages (De viris illust., 15; Adv. Jovin., I, 12 ; Comment. sur Esaïe, LII, 14) lui assigne le quatrième rang Tertullien et

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Epiphane errent entre ces diverses opinions. Voilà des précisions, n’est-ce pas? Mettons tous ces écrivains d’Église d’accord, en affirmant que ni Pierre, ni Clément, ni Lin, ni Anaclet, et pas mal d’autres à la suite, n’ont jamais été papes, que par invention de l’Esprit, aux IIIe et IVe siècles, avec effet rétroactif. Quant à Clément, fauxpape, si l’Esprit le fait naviguer, littérairement, entre le deuxième et le cinquième rang, c’est parce qu’il se perd luimême entre les fourberies du Clément qui s’est dit le disciple bien-aimé, et n’aurait donc pu vivre que du temps de Pierre et peu après, et le temps du Clément, tiré du Flavius Clemens du règne de Domitien, mis à mort pour crime de conspiration messianiste. Entre les deux extrêmes, suivant, qu’on prolonge un peu la vie du premier et que l’on ramène un peu en arrière le second, on obtient des temps intermédiaires, pour le troisième ou quatrième rang. La vie humaine, c’est un peu un accordéon, évidemment. C’est au Clemens de Domitien que l’Église, d’après Clément d’Alexandrie, attribue deux Épîtres aux Corinthiens qui sont d’un faussaire inconnu. au IIIe siècle, lequel, dans la première Épître (XXIV, 1), présente Jésus comme le premier ressuscité. Il ignore donc que, dans les Évangiles actuels, que l’Église dit dater du 1er siècle Jésus-Christ, pas encore mort, opère au moins trois résurrections: Lazare, la fille de Jaïrus, le fils de la veuve de Naïm. Eusèbe déclare (H. E., IV, 23), d’après Denys de Corinthe, que la IIème Epître serait due à la communauté de Rome, — comprenez qu’elle sort de l’usine de faux des Zéphyrin et Calliste, — et non à un quelconque Clément de Rome. En attribuant à Clément de Rome une Épître aux Corinthiens, qui est du IIIe siècle, l’Église a eu pour but de faire croire qu’il y avait eu, sous Domitien, une persécution religieuse, une persécution contre leschrétiens, et que, par suite, le christianisme évangélique existe, alors qu’il n’y a que messianisme juif,

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soulevant le peuple contre la domination romaine. Mais c’est là un point d’importance relative, bien que frauduleux. Le gros morceau qui importe, parmi toutes les impostures, tous les mensonges au milieu desquels l’Église titube, comme ivre, ainsi que les exégètes à la suite, ce sont les ouvrages mis sous le nom de Clément de Rome, dont le temps, ce serait alors le père, —est reporté à l’époque du Christ et des premiers disciples ou apôtres: Simon, dit la Pierre, et Jean et Saint-Paul. Les ouvrages comprennent: les Homélies, les Recognitiones ou Reconnaissances, qui mériteraient comme sous-titre: Comme on se retrouve! et les Constitutions apostoliques. Le judéo-hellène aux gages de Zéphirin et de son successeur Calliste, repris de justice condamné ad metalla en Sardaigne, pour escroquerie, banqueroute frauduleuse, prêt à usure, gravitant autour de la clique chrétienne qui, avec la courtisane Marcia, avait ses grandes et petites entrées chez cette pâte molle que fut l’Empereur Commode, le judéo-hellène qui a écrit les trois ouvrages, mis sous le nom de Clément le Romain, y a entassé un tel Pélion sur Ossa de mensonges, de faux, de supercheries, d’impostures éclatantes, prouvées, classées, que l’Église, dont l’estomac en a digéré bien d’autres, prise de nausée et de dégoût, les a vomis. Ces ouvrages ne sont pas canoniques, bien entendu, pas mêmes apocryphes. Ce sont des pseudépigraphes. N’empêche qu’ils sont fondamentalement chrétiens, au moment où on les produit. On s’en est servi, puis on les a rejetés! C’est, en effet, sur eux et rien que sur eux, que l’Église, qui les repousse du pied maintenant, s’appuie cependant pour faire de Simon Pierre (le kanaïte), le premier pape à Rome et le fondateur, après, sinon même avant le Christ, de l’Église chrétienne, alors qu’elle arbore elle-même comme étiquette: Église catholique, apostolique et romaine! Où est la place du Christ évangélique, sous ce titre?

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Le troupeau moutonnier de l’Église, soit ses fidèles, s’ils connaissaient tant soit peu les Écritures canoniques, — mais on leur en interdit la lecture; ils n’ont, droit qu’au texte choisi par le prêtre pour son sermon du dimanche, et au bréviaire ou paroissien, au sujet duquel l’Église a surveillé les soins qu’on emploierait pour les rendre idiots (les fidèles) autant qu’il se pourrait, comme dit à peu près Molière dans l’École des femmes, — s’ils étaient capables de poser des questions qui, tout indiscrètes qu’elles apparaissent, sont logiques et raisonnables, voici ce qu’ils demanderaient: Alors qu’il y a eu un disciple bien-aimé, à qui Jésus a semblé promettre l’éternité; alors qu’il y a eu Saint-Paul, un colosse de l’Apostolat, auteur d’Épîtres et Lettres aux foules qu’il a converties, missionnaire ardent qui a fondé et soutenu la foi d’Églises sans nombre, par lui créées, et qu’une révélation divine a institué spécialement apôtre des Gentils, de ce monde occidental et d’origine aryenne que Renan a appeléles plus nobles portions de l’humanité; et alors que ce Paul a péri, dit l’Église, à Rome, pendant la persécution de Néron, —pourquoi l’Église est-elle allée chercher, pour en faire son champion, — la pierre sur laquelle elle est bâtie, ce Simon rustaud et inintelligent des Évangiles, ce disciple au crâne épais, juif d’esprit étroit et fanatique, qui n’a su écrire que deux petites lettres retentissant d’injures grossières, cet apôtre que les Actes canoniques nous représentent comme l’apôtre spécial des «circoncis», qui cherche à excommunier Saint-Paul, parce qu’il veut se tourner vers l’Occident, et qui, par-dessus tout, nommément, expressément, par trois fois, à l’instant tragique où tout homme de cœur brave la destinée, a renié lâchement son Maître vaincu et prisonnier, prouvant ainsi qu’il a menti, quand il lui a dit —Tu es le Christ, le fils, du Dieu vivant! car s’il l’avait cru, alors, si sa foi, si mon Père qui est dans les cieux et non la chair et le sang l’avaient à ce moment inspiré, comme le lui dit le Christ, il n’aurait rien eu à redouter des hommes, dans la nuit de

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Gethsémané, il n’aurait trahi ni sa foi, ni son maître ! Et, comble d’audace! ce renégat au triple reniement, on le verra, on l’entendra, dans les Actes (III, 13-14) dire au peuple, auxhommes israélites (car il est l’apôtre des circoncis par excellence): Le dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le dieu de nos Pères a glorifié son serviteur Jésus, que vous avez livré et renié devant Pilate... Vous avez renié le Saint et le Juste... Voilà l’homme. Ecce homo! On peut chercher dans toutes les Écritures canoniques. Il n’en est pas de plus répugnant! C’est le premier pape. Pourquoi? Parce que l’Église a eu la main forcée. Parce que le faussaire qui a écrit les Pseudo-clémentines: Homélies, Recognitiones, Constitutions apostoliques, l’a voulu. Et il faut qu’il ait été un gagiste au service de membres bien puissants dans l’organisation ecclésiastique, s’il n’a été un de ces membres, pour que ses impostures, — alors qu’ensuite on a rejeté les œuvres écrites, — soient devenues la vérité chrétienne et qu’on en ait fait la tradition, qui n’est que la confirmation de ce qu’il a écrit[15]. C’est lui, je l’ai montré, qui a supprimé, — pendant le temps nécessaire pour l’abattre et pousser Pierre aux sommets, — le Jean disciple bien-aimé, dont les Évangiles synoptisés ne parleront pas, et dont le Selon-Jean n’osera pas donner le nom, même après le rejet de Clément. C’est lui qui a effacé Simon le Kanaïte, transformé en Simon-Pierre, en inventant un récit où, dédoublant le Simon unique, il représente ce Simon, avec l’épithète le Kanaïte, luttant et rompant des lances contre Simon, avec l’épithète de Pierre, —ça fait deux Simon distincts, —et contre ceux qui tenaient Jean = Iôannès pour plus grand que Jésus. C’est même Simon-Pierre qui raconte la chose à Clément. Est-ce assez joli? Et les Évangiles, sans trop d’assurance, il est vrai, —les Scribes connaissent la supercherie, essaient de faire aussi deux disciples avec l’unique Simon: le Kanaïte et le BarIôannès ou Bar Jonas.

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Quant à Saint-Paul, dont les Écritures canoniques crient encore la supériorité, — environ la moitié du Nouveau Testament, c’est Paul, —Saint-Paul, dont l’œuvre apostolique est si éminente qu’elle fait paraître comme à peu près inexistante celle de Jésus lui-même et de tous les apôtres réunis, Pierre compris, le roman de Clément ne s’occupe que de le diminuer, le bafouer, le combattre, l’anéantir comme apôtre. Ne va-t-il pas jusqu’à faire entendre que le fameux magicien Simon (Actes, VIII, 9-24), à qui Pierre et Jean ont eu affaire, ne serait autre que Saint-Paul. Simon le Magicien est présenté comme ayant voulu, à prix d’argent, obtenir le pouvoir de conférer le Saint-Esprit par l’imposition des mains. Seulement, dans Clément, la scène est à Rome, tandis que dans les Actes, elle est en Samarie. Il faut bien que Pierre se montre à Rome, puisqu’on vent l’y faire pape[16]. Reprenant les Actes d’Abdias, Clément se complait à étaler les persécutions de Paul, quand il étaitl’homme ennemi, participant à la mort de Jacob-Jacques-Étienne. Enfin, perdant toute mesure, dans son désir de travailler pour la suprématie de Pierre, il laisse tout de même passer cette vérité, dont il se servira comme d’un chantage, que le prince hérodien Saül ne s’est jamais converti, et que tout le rôle qu’on lui attribue, sous l’aspect de Saint-Paul, est inventé[17]. En somme, quand on compare les écrits devenus canoniques, tels que les Actes des Apôtres et les Épîtres de Saint-Paul, avec les apocryphes pseudo-Clémentines, — apocryphes aujourd’hui, mais elles ne l’étaient pas plus que les Actes et les Épîtres au IIIe siècle, où toute littérature d’Église est chrétienne et orthodoxe, —on constate qu’il a existé deux courants contraires pour la suprématie, qui se sont heurtés violemment: l’un en faveur de Paul, revenant du prince Saül, l’autre en faveur de Pierre, revenant de Simon. Les partisans de Paul n’étaient, certes, pas inégaux en impostures à ceux de Pierre. Mais ils paraissent avoir été plus adroits, s’adressant au monde occidental, et plus vraisemblables dans leur façon de présenter, dans le mensonge, les événements et les individus.

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Comme métaphysiciens pouvant aller jusqu’à la logomachie, à eux la palme! Moins elle comprend, plus la foule admire! Succès pour Paul! Mais, conformément à cette vérité d’expérience que les partis (politiques ou religieux) qui luttent pour la domination, finissent toujours, malgré des rivalités et des hostilités intestines, par s’entendre et se mettre d’accord, afin d’éviter de s’affaiblir par la désunion, en face des partis adverses, ce qui n’aboutirait qu’à faire échouer l’entreprise, — une maison divisée contre elle-même, dira Jésus-Christ, inspiré par un scribe admirablement averti, peut-elle subsister ? — ainsi, partisans de Paul et partisans de Pierre transigèrent et trouvèrent un terrain de conciliation, d’autant plus facilement qu’ils étaient en mesure de se faire chantermutuellement, les uns, les Pauliniens, en révélant l’imposture de Pierre à Rome, et les Pétrussiens (partisans de Pierre), en prouvant que le prince hérodien Saül n’avait jamais cessé de donner la chasse auxchristiens; après quoi, il s’était retiré en Espagne. Au IIIe siècle, la mort de Simon (Pierre) était encore dans Flavius Josèphe, et en des termes tels qu’ils ne permettaient aucune discussion, ainsi que la carrière de Saül-Amalec. Les Pauliniens avaient eu la main très lourde avec leur création de Saint-Paul, qu’ils avaient fait encombrant au point qu’il prenait toute la place. Aux faits relatifs à Paul, tels qu’ils sont encore dans les Actes des Apôtres, —même on consentit à n’en faire qu’un jeune homme gardant les habits des persécuteurs lors du meurtre d’Étienne, —on ajouta l’apostolat de Pierre en Syrie, et de telle sorte qu’au début, on ne voit que lui, avec le fantôme de Iôannès. Ainsi avait-il sa part. Certes, on ne pouvait, devant l’histoire, aller jusqu’à y montrer Pierre, pape, —il faut savoir rester ambigu dans le mensonge, qui peut toujours être découvert, —mais on le faisait disparaître, partant pour un autre lieu, qui, après tout, pouvait bien être Rome. Et puisque la légende de Pierre à Rome, effrontément lancée comme histoire

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vraie par Clément, devenait une tradition reçue, la disparition de Pierre dans les Actes, partant pour un autre lieu, n’infirmait en rien, au contraire, la tradition[18]. Rien de bien affirmatif, en somme: des approximations de possibilités. Et c’est pour les corser que, lorsqu’on s’avisera de mettre au point, autant que possible, les Évangiles, en dansant sur la corde raide, au-dessus de tous les précipices, que les impostures et, fraudes contradictoires, se démentant les unes les autres, ont creusé sous les pas des scribes, c’est pour corser toutes ces approximations de possibilités, qu’au moment où la papauté existe, avec un pape chef de l’Église, l’on fera proférer à Jésus, parlant à Simon, cette calembredaine avec effet rétroactif, quand elle est lancée, mais prédiction au temps où se placerait chronologiquement l’événement : Tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon Église ! Rome sauvée! Vous savez maintenant pourquoi Pierre, crucifié à Jérusalem en 801 = 48, sous son nom juif, le vrai, de Simon, sans être jamais sorti d’Asie-Mineure, est devenu le premier pape: Petrus = Pierre sur quoi est bâtie l’Église (catholique, apostolique et romaine). C’est parce que l’Église a été obligée d’accepter les impostures de Clément, au risque de voir dévoiler par lui et ses partisans, l’imposture de Paul, laquelle, acceptée en échange par les partisans de Pierre, est devenue aussi la vérité historique. Imposture et chantage, de part et d’autre, telle est la pierre double, —et c’est pourquoi Paul est associé à Pierre à Rome, comme ad latus, par Irénée (Adv. hœres., III, 3, 3), — sur laquelle l’Église pose ses assises. Jean, auteur du IVe Évangile Ayant proféré des impostures clémentines, maladroites, excessives, exhilarantes, sur Pierre sur le disciple bien-aimé, et les ayant, en les reniant, mises au compte de la tradition, dont Jérôme, homme à tout faire, se portera garant au Ve siècle,

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l’Église, n’en ayant plus besoin, les a poussées au tombereau des apocryphes ou pseudépigraphes. Puis elle a fait Clément pape. Le sort de Clément, ainsi réglé, l’Église, ayant pu ensuite sophistiquer, assez maladroitement, l’Évangile de Cérinthe, il ne restait plus qu’à donner un auteur au IVe Évangile. Ce n’est plus Clément, —ne parlons plus de Cérinthe, —c’est le disciple anonyme qui a reposé sur le sein de Jésus. S’inspirant de Clément qui, dans ses Constitutions apostoliques, avait fait, à sa manière, le récit des dernières scènes de la vie de Jésus-Christ et en témoin oculaire, —au IIIe siècle, —on introduisit dans l’Évangile de Cérinthe la phrase qui se lit aujourd’hui à la fin du IVe Évangile (XXI, 24) : C’est ce disciple (le bien-aimé), toujours sans nom, qui rend témoignage de ces choses et qui les a écrites ; et nous savons que son témoignage est véridique[19]. L’auteur du IVe Évangile, c’est donc désormais le disciple que Jésus aimait (plus que tous les autres), et qui n’est plus le Christ. Mais comment s’appelait donc ce disciple du Dieu-Jésus, dont on peut dire qu’il est toujours anonyme dans les Évangiles. Il n’y a plus d’inconvénient à le nommer. Jésus-Christ est inventé, et les fables de Cérinthe, de Valentin, qui ont été un moment du christianisme, une étape de la longue controverse, les fondations sur lesquelles on a bâti les Évangiles, passent au rang d’écritures hérétiques. On les renie. Les fils ont honte de leurs pères. Le IVe Évangile aura donc comme auteur Jean, et le disciple dont il dit que Jésus l’aimait, ce sera Jean. Et c’est le dogme d’aujourd’hui: le Ioannès, disciple bien-aimé, a écrit le quatrième Évangile, comme il a contemplé l’Apocalypse, dira Eusèbe[20]. Et il a écrit sa vision. On lui attribuera aussi deux Lettres ou Epîtres apostoliques. Mais, tenez-vous bien! A l’heure actuelle encore, aucun Évangile, aucun livre du Nouveau Testament ne déclare expressément que Jean fut le disciple bien-aimé. Et si l’Église le soutient, c’est en

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s’appuyant sur des témoignages externes, plus ou moins catégoriques, mais dont les scribes des livres canoniques n’ont pas osé faire état pour citer le nom. Ils savent que ce sont des impostures, au point de vue de l’Histoire. L’Église aussi, et elle en profite. Le post-curseur A ceux qui savaient et disaient que le Iôannès = Jean avait été le Christ historique, l’Église répondit après avoir inventé son JésusChrist hybride, qu’elle nomme en sabir, par le lancement de Jean-Baptiste. Puisque le Dieu-Jésus, l’Aeôn, Verbe ou Logos était, par la plume de Cérinthe, de Valentin et des Gnostiques, descendu au IIe siècle dans le corps de Iôannès, qui s’illustra sous Ponce-Pilate, au 1er, le Iôannès-Christ pouvait devenir le précurseur. Et sauf l’histoire de la Décapitation et des ambassades inventées pour le différencier de Jésus-Christ, les épisodes de sa carrière, d’ailleurs mince, chevauchant sur celle de Jésus-Christ débutant, appartiennent tout aussi bien au Christ évangélique. Les noms seuls alternent. Mais en reléguant le Christ historique, crucifié par Ponce-Pilate, dans le rôle de Jean-Baptiste, à qui ils enlevaient sa personnalité réelle pour la donner au Jésus-Christ évangélique de leur invention, les scribes ecclésiastiques avaient couru au plus pressé, pour qu’on ne retrouve pas, sous Jésus-Christ, le Messie juif, fils de Juda le Gaulonite, prétendant au trône de David et au royaume de Judée, maître des nations. L’avatar du Christ en Jean-Baptiste ne résolvait pas toutes les difficultés. L’enlèvement du cadavre du Christ au Golgotha et son transfert mystérieux à Machéron de Samarie avait permis à la famille et aux fanatiques messianistes ou christiens de faire croire que le crucifié de Ponce-Pilate n’était pas mort et se survivait quelque part. Il se survivait sous son nom de Révélation ou d’Aporalypse, Iôannès. Avant même que ne fut imaginée la décapitation du Iôannès, comme Baptiste, la fable avait été lancée du MessieChrist survivant, sous son nom de Révélation, Iôannès, car ce

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qu’on avait attendu de lui, ce qui lui avait valu confiance et renommée, c’était la réalisation de l’Espérance d’Israël, annoncée par l’Apocalypse et qu’on attendait toujours. Il avait échoué en 788-789. Mais il n’était pas mort; il se survivait ; il reviendrait bientôt. Et longtemps, parmi les Juifs, la légende de la survie comme le fait vrai de la crucifixion, fut la preuve que le vrai Christ de Ponce-Pilate fut le Iôannès = Jean, et non l’hybride Jésus-Christ. L’Église, prise à son propre piège de la survie, allait-elle avouer cette vérité, alors qu’elle avait déjà imaginé le Précurseur, le Baptiste, pour la tuer? Non, cent fois non. Mais les Juifs de la Thora, mais les auteurs «Goïm», qui savaient et disaient qu’il n’y a eu qu’un Joannès-Christ, le Crucifié de Ponce-Pilate, et, sans tomber dans la fable de la survie, tout en en faisant état, demandaient des explications aux Juifs christianisants; le Joannès qui n’était plus le Christ, qui n’était pas le Précurseur, qui était-il donc ? Difficulté insurmontable pour tout homme de bonne foi. Mais les scribes de la foi, tout court, n’ont jamais été arrêtés par les difficultés. Ils vous transportent, des montagnes, grâce à des montagnes de faux, le Saint-Esprit, disent-ils! L’idée du Précurseur, distinct du Christ, leur avait été suggérée par Cérinthe et Valentin. L’idée du disciple bien-aimé leur vint, des mêmes auteurs. Iôannès, chair du dieu-Jésus, du Verbe ou Logos, pouvait-il ne pas être le disciple le plus aimé? Chair et cher, je l’ai dit. Le Iôannès, crucifié par Ponce-Pilate, donna ainsi un troisième personnage: Jean le disciple bien-aimé, qui hérita de toutes les fables sur la survie et les cristallisa en lui[21]. Car, pour faire du disciple bien-aimé l’auteur du IVe Évangile, enlevé à Cérinthe, — pour l’Apocalypse, ce n’était pas nécessaire, — il fallait d’abord le faire vivre très vieux, bien au delà de l’an 789 = 36, où il meurt, en histoire, sur la croix. L’Évangile de Cérinthe, en effet, a une date, que l’on peut fixer dans les environs de 150 de notre ère. Il est postérieur à la

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destruction de la nation juive sous Hadrien, en 135, destruction postérieure elle-même à Papias et à ses commentaires sur la Révélation ou Apocalypse du Christ-Iôannès. Rusant avec l’histoire et avec la chronologie, les scribes ecclésiastiques, tels qu’Eusèbe, ont essayé de faire du Iôannès, un contemporain de Cérinthe[22]. Avançant la vie de Cérinthe, et poussant celle du Iôannès, disciple bien-aimé, jusqu’en l’ail 110 ou 120, ils les rejoignent les unissent, et le lien entre eux c’est le IVe Évangile que l’Église, experte au jeu de bonneteau, sort des poches de Cérinthe pour le mettre dans celles du Iôannès. Leur rencontre n’a pas d’autre but que ce tour de passe-passe. C’est pourquoi les exégètes affirment aujourd’hui avec l’Église, que le IVe Évangile, dit Selon-Jean, a paru entre l’an 100 et l’an 120. Et l’on sent bien que, rajeunissant Cérinthe pour qu’il puisse se rencontrer avec Jean l’Église a fait vivre Jean jusqu’aux limites extrêmes de la vie humaine la plus chenue. La carrière post mortem du disciple bien-aimé Détaché du Christ crucifié par Ponce-Pilate, à la faveur de la légende de la survie qu’avait permise l’enlèvement du cadavre du Golgotha, transporté à Machéron de Samarie, le disciple bienaimé, toujours Iôannès comme son double, et à fortiori comme auteur de l’Apocalypse, va donc vivre de l’an 789 = 36, où il a on ne sait quel âge, en faisant état des données à dessein contradictoires de ]’Église, —cinquante ans en histoire, — jusqu’aux environs de l’an 117 où meurt Trajan. Quatre-vingts ans d’existence encore, —autre miracle du Iôannès ressuscité, — c’est un beau ruban de carrière. Les indiscrets voulaient savoir, et c’est tout naturel, ce qu’il avait bien pu faire dans ces quatre-vingts ans? Que répondent les ouvrages ecclésiastiques? A ce point de vue, il faut les classer en deux groupes:

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1°) Les écrits canoniques, et notamment le IVe Évangile, les Actes des Apôtres, et la Lettre aux Galates; 2°) Les œuvres d’Eusèbe, d’Irénée, de Prochorus, de Polycarpe, de Polycrate, sauf oubli. Examen des écrits canoniques En réalité, dans cette rivalité pour perpétrer le faux, prémédité, il faut rendre cette justice aux écrits canoniques qu’ils ont apporté quelque pudeur à ce jeu de mystifications. Ils travaillent dans le flou, sans trop insister. Le disciple bien-aimé passe comme une ombre d’arrière-plan. Vit-il vraiment? Et pendant combien de temps? Car on peut poser les deux questions. Ou bien n’est-il qu’un reflet éphémère? Examinons. Sondons les Écritures, comme dirait Jésus-Christ. Le voici dans la Lettre aux Galates, le plus ancien document des ouvrages qui parlent de Jean l’apôtre. La Lettre aux Galates date de la fin du IIe siècle[23]. Le faussaire qui, dans la Lettre aux Galates (II, 9), discourt sous le nom de l’apôtre Paul, qu’il invente, fait donner à Paul, par Jacques, Képhas (il ne peut jamais dire Simon-Pierre) et Jean, la main d’association. Rien d’autre que le nom et la poignée de main. — Je te serre la main, donc tu existes. Ça suffit à la foi aveugle des fidèles. Ce que veut le faussaire, c’est faire croire que Paul, le seul apôtre qui agisse dans la fable, est l’associé de Jean, Jacques et Képhas, frères du Seigneur, qu’il est apôtre en communion d’idées avec eux. Il veut couvrir de leur pavillon la contrebande de. sa propagande, qui est en violente opposition avec la prétendue prédication des Simon-Pierre et des Jacob-Jacques. Au moment où il écrit, la Bonne Nouvelle a fait faillite en Judée. Nul n’est prophète en son pays, dira peu après Jésus-Christ, sous l’inspiration des scribes ecclésiastiques. Les Juifs de Palestine connaissaient, en effet, la vérité historique. Impossible de leur donner le change.

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Alors, on se tourne vers les goïms. Il serait dommage de renoncer à l’industrie du baptême. On va faire passer le jésuchristianisme en Occident. Paul devient l’adversaire de la circoncision. L’Évangile jésu-christien n’est plus réservé aux seuls Juifs qui, d’ailleurs, dans l’ensemble, n’y croient pas. Paul donc ne s’en laisse plus imposer par ceux qu’on tient en si haute estime ou mieux : ceux qui pensent être quelque chose. Il s’en moque. Il écrit donc : Ce qu’ils ont pu être jadis (ou plutôt : je ne sais quand ! Le scribe écrit au IIe siècle et se raille lui-même, censé écrire en plein âge apostolique, quelque dix-huit ans après la crucifixion), — ce qu’ils ont pu être jadis, ne sçay quand, ne m’importe aucunement (ou en rien). Il faut lire de près cette Épître aux Galates (voir II, 6-10). Elle jette par-dessus bord, dans un raccourci saisissant, tout le temps de Papias et des Commentaires de l’Apocalypse, puis ceux de Cérinthe et de Valentin. Mais Pierre n’y est pas encore prévu comme futur pape à Rome. Il est par excellence l’apôtre des circoncis; il reste Juif dans la moelle. Celui qui a agi en Pierre pour le faire apôtre des circoncis, appuie et insiste Paul. Au IIe siècle, à la fin, on n’avait pas encore inventé Pierre, pape. Il s’en faut de beaucoup. Apôtre des circoncis! Sous le prétexte de rejeter la circoncision pour les jésuchristiens, il est certain que Paul, dans ceux qu’on tient en si haute estime, ou qui se croient quelque chose, —expression beaucoup trop large pour contenir seulement les quelques apôtres que l’on voit agir, —vise surtout les cérinthiens et les gnostiques, car il n’a été inventé que pour les donner, avec effet rétroactif, comme hérétiques. Il les combat, à la fin du IIe siècle, comme s’il écrivait au premier (en l’an 54, disent les exégètes). Écoutez ceci: Je m’étonne, dit-il aux Galates, que vous abandonniez si vite celui, moi, Paul, qui vous a appelés dans la grâce du Christ, pour passer à un autre Évangile. Lequel? oh! oh! imprudence! En l’an 54, où l’on fait prêcher Paul, existerait-il donc deux évangiles en opposition, l’un orthodoxe, l’autre

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hérétique? Mais dans ses mensonges les plus audacieux et les plus aventurés, sur l’apparition des Évangiles canoniques ou autres, l’Église elle-même n’ose pas soutenir qu’il en ait existé un, un seul, sous Claude, en 51, dix-huit ans après la crucifixion. Le scribe, écrivant à la fin du IIe siècle et faisant état des faits du siècle où il écrit, oublie qu’il est censé écrire ait milieu du premier. Quand on s’est aperçu de la bévue, on a tenté des corrections au texte. Le scribe se reprend donc: Ce n’est pas qu’il y ait l’autre Évangile (mot à mot: l’autre (Évangile) n’existe pas). Comme c’est malin! Et non content de faire ressortir sa bévue, en essayant de se reprendre, le scribe va vouloir préciser quel est l’unique Évangile auquel il pense. Il se lance donc: Il n’y a que... La phrase tourne court. On a supprimé la suite devait nous éclairer. Allons! voyons! quel est donc ce seul Évangile, dont il dit: il n’y a que... Nous ne le saurons plus jamais. Ceux qui ont interrompu ses aveux vont continuer par une phrase à laquelle, qu’on soit cérinthien, valentinien, qu’on soit Apollos, ou Paulos, Simon-Pierre ou Jacob-Jacques, nul ne pourra rien répondre: Quels sont ces trublions qui veulent renverser l’Évangile du Christ?Aucun. Tous le prêchent. Mais de quel Christ? qui est le Christ? Voilà ce qu’il aurait dû préciser. Est-ce celui de Papias, de Cérinthe, de Valentin, de Marcion, d’Apollos, de l’Église de Rome? La manière est conforme à celle du baptême au nom de Christ. Chacun peut croire et dire que c’est le sien. Et alors, s’étant mis d’accord avec tout le monde, le scribe menace: Si quelqu’un, fût-ce nous-même, ou un ange du ciel, —le Logos, par exemple, car saint Paul combat les gnostiques, — venait vous évangéliser autrement que je ne l’ai fait, qu’il soit anathème. Est-ce clair? Ce que l’on veut faire croire, après avoir maladroitement laissé voir que la lettre est de la fin du IIe siècle, et après s’être repris, sans achever, c’est que l’Évangile de JésusChrist, tel que les Synoptisés l’offriront au IIIe siècle, est celui que saint Paul, qu’on invente à la fin du IIe, aurait prêché, au

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milieu du premier, aux Galates et à d’autres, —en sorte que l’Évangile de vérité, celui de Cérinthe, de Valentin, quand on le prêchera, est par avance déclaré hérétique. Curieux morceau, vraiment! Le scribe, dans la peau d’un homme de la fin du IIe siècle, anticipe, et se plaçant au premier, comme s’il en était, lutte déjà contre l’avenir, et en donnant comme du premier siècle l’Évangile qu’il imagine à la fin du second; ainsi l’effet rétroactif contrebalance l’anticipation, tous les siècles sont pris sur le même plan, sans perspective. Et s’il vous est arrivé de douter que le christianisme, à la fin du IIe siècle, est juif toujours et rien que juif, pensez à la manière de ce scribe. Il use des procédés des prophètes: passé, présent, avenir, tous les temps sont confondus. L’habitude de l’emploi de l’aoriste hébreu: C’est, ce fut, ce sera! Dans les Actes des Apôtres, le scribe affecte d’accoler le nom de Jean à celui de Pierre, tant qu’il le peut, jusqu’au chapitre VIII. Mais que fait Jean, auprès du terrible Képhas? Rien. Il figure. Pierre agit, discourt, assassine. Jean est le comparse. A partir du chapitre IX, plus de Jean du tout. Saül = Paul entre en scène, et son sacerdoce n’est qu’une rivalité constante avec Pierre, qui disparaît à son tour, — il a été crucifié, je l’ai prouvé[24], — pour céder la place à Paul qui a gagné la partie ; et il n’est plus question que de Paul dans les quinze derniers chapitres des Actes, qui en comptent vingt-huit. En bref, dans les Actes, Jean n’est nommé que pour faire croire qu’il existe, alors qu’il a été mis en croix par Ponce-Pilate. L’ekklesia d’Éphèse, —Éphèse est la ville où il semble que ce soit réfugiée jusqu’à sa mort la mère du Christ, Salomé-Marie, que le Jésus-Christ des Évangiles avait confiée à Jean, précisément, —l’église d’Éphèse, ce n’est même pas Jean, d’après les fables judaïques, qui la fondera. C’est Paul. Voir Eusèbe, cité plus haut. Jean est moins qu’un fantoche, décidément, un fantôme, si l’on préfère, qui a la nostalgie du ciel, où il doit être.

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Les Actes canoniques, sous son aspect d’apôtre, ne nous disent pas plus de lui que de Simon-Pierre comment il a fini. Restent les Évangiles. Les synoptisés sont muets sur la survie de Jean, disciple bien-aimé, et ils l’ignorent complètement avec cette épithète et le caractère qu’elle peut lui donner, et c’est inutile chez eux, sans raison d’être, car il sont été faits quand les Jean: Christ, Baptiseur et Apôtre, sont définitivement séparés et distincts, et leur but, entre autres, ayant été de marquer, comme par un procès-verbal, leur séparation, d’authentiquer qu’ils sont trois personnages différents. Mais le quatrième évangile, dans son dernier état, c’est-à-dire arrangé après la rédaction des Synoptisés et malgré tout, montre assez clairement, dans ses récits sur la survie du Christ, où est sous-entendue la survie de Jean, que le Christ et le Iôannès s’identifient quand même et toujours, se rejoignent dans la fable d’une pareille, même et unique survivance. Voici la scène, qui est bien curieuse (Jean, XXI, 20). Jésus, après la crucifixion, apparaît, on le sait, à ses disciples, une ou plusieurs fois, d’après les quatre Évangiles qui, le faisant réapparaître après sa mort, varient sur le nombre de ces apparitions. Tenons-nous-en au quatrième Évangile. Jésus vient de demander par trois fois, —le chiffre des reniements, —à Simon, fils de Iôannès = Jonas: M’aimes-tu? Il lui prédit qu’il mourra, ce Simon, mené où il ne voudrait pas. Et Pierre fut en effet crucifié, comme son frère aîné le Christ, tous deux à leur corps défendant[25]. Puis il lui dit Suis-moi! Et voici le morceau important. —Pierre, s’étant retourné, vit venir derrière lui le disciple que Jésus aimait, —il ne peut pas dire le nom, crainte de s’écorcher la gorge, —celui qui, pendant le souper, s’était penché sur le sein de Jésus et lui avait dit: Seigneur, qui est celui qui te trahira? En le voyant, Pierre dit à Jésus: Seigneur, et celui-ci, —le nom lui brûlerait la langue, —que lui arrivera-t-il? Jésus lui dit: Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe? Toi, suis-

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moi! » Le bruit donc se répandit parmi les frères que ce disciple, —le nom? le nom? —ne mourrait pas. Voilà, dans le IVe Évangile, le résidu des fables sur la survie de Iôannès. Est-il nécessaire d’observer une fois de plus que cette scène est en harmonie avec les affabulations cérinthiennes et valentiniennes? Jésus y est, sous son aspect de Dieu-Jésus, à peine détaché de son double charnel, Jean, qui vient derrière Pierre. D’ailleurs, si Jésus, qui va disparaître, sans qu’on sache comment, car la scène reste en l’air, mais qu’on suppose retourner au ciel, quitte son double, il laisse comprendre qu’il pourrait bien le réintégrer, s’il veut que Jean demeure jusqu’à ce qu’il vienne (ou plutôt revienne[26]). Il est l’Aeôn, le Verbe, qui va et vient entre ciel et terre, et qui prend pour demeure, quand il vient ici-bas, le corps du Iôannès. Ce morceau, texte de Cérinthe, a été retouché, pour atténuer son gnosticisme par la question que pose Pierre. Mais cette question ne saurait nous tromper; la réponse de Jésus est là pour prouver que la question de Pierre est une interpolation destinée à modifier la portée du texte de Cérinthe. Quelle a été, en effet, l’intention du scribe, en faisant déclarer par Jésus à Pierre qu’il serait mené là où il ne voudrait pas ? Il a voulu insérer dans les Évangiles une phrase énigmatique, vague, dont on puisse se servir pour justifier la légende de Pierre à Rome, sans rien préciser, ne voulant pas la prendre à son compte mais ne disant rien qui permette de le contredire. Il sait que Pierre-Simon a été crucifié à Jérusalem par Hérode Agrippa. Ce que dit Jésus n’y contredit pas non plus. Dans l’un et l’autre cas, Pierre a été mené où il n’a pas voulu. Bien. Et alors, quand il demande à Jésus, à propos de Jean: Et à Jean, qu’arrivera-til? quelle est sa pensée? Il est insoutenable qu’il ait pu supposer que Jean demeureraitjusqu’au retour de Jésus. Sa pensée est hors du champ de semblables possibilités. Il veut demander si Jean sera, lui aussi, supplicié, et où? quand? de quelle façon?

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C’est incontestablement la portée et l’objet de sa question. Et on s’attend à ce que Jésus réponde sur ce terrain. Or que fait Jésus? Il crée un quiproquo. Il fait un coq-à-l’âne. Il répond à côté. Il se souvient qu’il est le Dieu-Jésus qui emprunte le corps de Jean toutes les fois que Cérinthe et les gnostiques le font descendre du ciel sur la terre. S’il doit revenir, s’il revient, il faut donc que Jean demeure. Comment ferait-il, où logerait-il, si Jean n’était plus là? Telle est la portée et le sens de la réponse de JésusChrist. C’est de cette réponse, conforme aux données de l’Évangile de Cérinthe, devenu le Selon-Jean, que paraissent s’être inspirées les fables eusébiennes et autres sur la survie. J’ai dit: paraissent, car ce n’est pas sûr. Il est fort possible, et je le crois, qu’une synoptisation ait été faite entre Eusèbe, le SelonJean de Cérinthe et autres œuvres d’apologistes, mais avec des nuances importantes. Tandis qu’Eusèbe donne des citations, qu’il prétend avoir prises dans Irénée, et qui continuent la carrière de Jean, les Évangiles gardent un silence prudent, — si je veux qu’il demeure, jusqu’à ce que je vienne, — sur les aventures extraordinaires dont Jean a été le héros. Les Actes des Apôtres sont encore plus discrets. Les ouvrages à côté des canoniques, si prolixes, nous montrent Jean à Rome, mis dans l’huile bouillante, s’échappant de Rome par la Porte latine sans être cuit et mis en friture, tout poisson Iôannès qu’il est, — puis exilé à Pathmos, où il compose l’Apocalypse, enfin à Éphèse, où il meurt et où l’on a vu son tombeau. De toute cette survie merveilleuse, rien dans les Actes des Apôtres, aucune allusion dans les Lettres qu’on lui attribue. Pourquoi? Parce qu’elles sont incroyables, d’abord. Et l’Église, qui sait que ce sont des mensonges impudents, s’est bien gardée de les prendre au compte de ses Écritures canoniques. Elle se contente, par la voie qui biaise, de les retenir comme tradition. Et elle n’a cessé de nous prévenir que la tradition est une source de vérité préférable à ce qui a été écrit. Jamais entreprise pour se moquer du monde n’a égalé l’entreprise jésus-chrétienne.

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La survie du Christ Je ne puis, avant d’aborder dans des paragraphes spéciaux, Eusèbe et autres auteurs qui nous ont donné des précisions, d’ailleurs contradictoires et inconciliables, sur les faits et gestes de Jean, apôtre plus que centenaire, ne pas vider, comme un abcès, le débat sur la légende de la survie du Christ dans les Évangiles, et sur son enlèvement. Dans le Selon-Luc, Jésus est enlevé au ciel, après ses apparitions posthumes, mais seulement dans certains manuscrits. Les manuscrits anciens disent: il se sépara d’eux et omettent: il fut enlevé au ciel, qui est une addition pieuse, d’on ne sait quand. Quant au Selon-Marc, les manuscrits Vaticanus et Sinaïticus, ne donnent même pas les apparitions et l’enlèvement au ciel, Ils s’arrêtent sur la scène où un jeune homme en robe blanche, apparaissant aux femmes qui trouvèrent le tombeau vide, leur annonce que Jésus de Nazareth est ressuscité et les envoie prévenir les disciples de se rendre en Galilée, où on le verra[27]. Si la résurrection était vraie et que le Christ ait été enlevé au ciel, les Évangiles qui n’hésitent pas devant les récits de miracles, se montreraient moins silencieux et moins indécis. Il est vrai qu’ils ont été plus audacieux sous forme d’apologue. Jésus a consenti à leur donner un miracle venant du ciel, celui de Jean (ressuscité). Et il était si clair que, peu à peu, les scribes d’Église ont tout fait pour le rendre incompréhensible. Mais le Christ, crucifié sous Ponce-Pilate, n’est ressuscité, du corps de Jean, que pour devenir Jésus-Christ, et mourir une deuxième fois dans les Évangiles. Puis, se survivant, sous son premier aspect, grâce à la plume des scribes, il mourra une troisième fois, comme disciple et apôtre, ayant antérieurement péri, décapité, comme Baptiseur. Trois fois tué! Pauvre diable! Le seul Jésus qui ait été enlevé au ciel, pneumatiquement, c’est l’Aeôn de Cérinthe, Logos ou Verbe valentinien. Si les scribes évangéliques n’osent pas faire monter Jésus-Christ au ciel, c’est qu’ils savent qu’il n’est pas l’Aeôn, le Verbe et que, l’ayant créé

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biologique, dans le corps du Iôannès = Jean, le Christ historique, l’incarnation lui interdit à jamais de se soulever au-dessus de notre globe terraqué[28]. Les variations d’Eusèbe sur Jean: tradition latine Dans son Histoire ecclésiastique (Liv. III, XVII), Eusèbe pousse Jean, une première fois, jusqu’au règne de Domitien, où il contemple l’Apocalypse. On raconte qu’en ce temps-là (sous Domitien), écrit-il, l’apôtre et évangéliste Jean (Iôannès) vivait encore. A cause du témoignage qu’il avait rendu au Verbe divin, il avait été condamné à habiter l’île de Pathmos. Irénée, à propos du nombre produit par l’addition des lettres qui forment le nom de l’Antéchrist, d’après l’Apocalypse attribuée à Jean, dit en propres termes de Jean, dans le Ve livre des Hérésies (V, XXX, 3): S’il eût fallu proclamer ouvertement à notre époque le nom de l’Antéchrist, il l’aurait fait celui-là qui a vu ou contemplé l’Apocalypse (la Révélation). Car il l’a vue ou contemplée, il n’y a pas longtemps, presque dans notre génération, vers la fin du règne de Domitien[29]. Le morceau n’est fait que pour faire croire que l’Apocalypse du Iôannès-Christ, vociférée en 781-782, soit en 27-28 de notre ère, a été écrite (ou... vue?) par le Jean, devenu disciple bienaimé[30]. Domitien, c’est la fin du premier siècle (81-96). Ce n’est pas suffisant pour être l’auteur du quatrième Évangile, lequel a une date, et moins ancienne. A l’époque où il a paru et postérieurement, il a fait l’objet de violentes polémiques, honneur que n’ont pas eu les Synoptisés, œuvres tout particulièrement inauthentiques et apocryphes. Ces polémiques duraient encore aux temps d’Eusèbe et au delà. On savait qu’il était de Cérinthe. Avant de changer l’auteur, au moins fallait-il essayer de le rendre, approximativement, contemporain de l’œuvre. Eusèbe va s’efforcer d’y pourvoir, ou quelqu’un qui a fait et refait son Histoire. Tout à l’heure Jean, si vieux, vivait

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encore sous Domitien. Attendez! Le voici survivant encore, sous Trajan (98-117). Extrait de l’Histoire ecclésiastique (liv. III, XXIII, 1): — En ce temps, en Asie, survivait encore Jean, celui que Jésus aimait, qui fut à la fois apôtre et évangéliste. Il gouvernait les Églises de ce pays, après être revenu, à la mort de Domitien, de l’île où il avait été exilé. Que, jusqu’à cette époque, il fût encore de ce monde, deux témoins, — ils sont deutéronomiques,suffisent à le prouver, et ils sont dignes de foi, ayant enseigné l’orthodoxie ecclésiastique. L’un est Irénée, l’autre Clément d’Alexandrie. Le premier, au second livre de son ouvrage Contre les hérésies (XXII, 5), écrit ainsi en propres termes: Tous les presbytres qui se sont rencontrés en Asie avec Jean, le disciple du Seigneur, témoignent qu’il leur a transmis cela : il demeura en effet avec eux jusqu’aux temps de Trajan. Et au troisième livre (III, 4): Mais l’Église d’Éphèse, fondée par Paul et où demeura Jean jusqu’à l’époque de Trajan, est aussi un témoin de la tradition des apôtres. Clément d’Alexandrie nous indique aussi cette date (Quis dives, XLII): Après la mort du tyran (Domitien), l’apôtre quitta l’île de Pathmos pour Éphèse. Pour que le disciple bien-aimé ait pu, même si l’on accepte sa légende, rencontrer Cérinthe, fortement rajeuni et déjà célèbre, les temps de Trajan ne suffisent pas à faire une place à sa verte vieillesse, malgré les efforts de l’Église pour raccourcir les siècles. Voyons quels sont donc les rapports d’âge entre JésusChrist et Jean l’apôtre? L’Église est incapable de nous fixer sur l’âge de Jésus-Christ à sa mort, de même qu’elle nous trompe sur l’année de sa naissance. Je mets au défi n’importe quel exégète d’en discuter sérieusement, Évangiles en mains. Admettons qu’il soit mort, d’après la tradition de l’Église, —une suite de pénibles impostures, —à 33 ans. Le sans-culotte Jésus! Le mot est d’un illustre révolutionnaire. Jésus mort à 33 ans, c’est là une sentimentale fantaisie de l’Église, qui permet aux femmes de

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pleurer sur lui comme sur un Adonis, mais elle ne repose sur rien. N’importe. Acceptons. Quel âge a donc Jean, en 789 = 36, à la mort du Christ? Vingt-cinq ans? Vingt ans? S’il a vingt ans en 36, —ajoutons 80 années écoulées ensuite, — il aura cent ans en l’an 116. Si en 36, il a vingt-cinq ans, c’est en l’an 127, qu’il faudra fêter son centenaire. Mais comme la jeunesse relative de Jean ne peut être chiffrée, et que l’on peut tout aussi bien lui donner l’âge du Christ, sa centième année tombe, mort en 36, à 33 ans, — en 102-103. Voilà les précisions de l’Église. Pour l’Histoire, c’est plus net. Étant le Christ crucifié par Ponce-Pilate, il est né en 738-739 de Rome, soit seize ans avant l’an 754, an Ier de l’ère dite chrétienne. Il aurait eu cent ans en 838 de Rome (soit l’an 84 de l’ère dite chrétienne, quatorze ans après la prise de Jérusalem par Titus) ; c’est la troisième année du règne de Domitien. Et vous allez voir que Iôannès-Jean se distingue particulièrement sous Domitien. Car les faussaires, en faisant de leur Iôannès canonique l’auteur du IVe Évangile et de l’Apocalypse, apôtre et disciple, en fixant son activité sous Domitien, vers sa centième année, subissent la loi des ressouvenirs historiques. Ils comptent d’abord les années depuis l’année véritable de la naissance du Christ, en 738-739 de Rome. Ils savent que le Christ crucifié par Ponce-Pilate aurait eu cent ans en 838 = 84. Denys le Petit n’a pas encore faussé la chronologie. Quand ils se sont aperçus que la vérité historique passait la main, plus tard, et Denys le Petit ayant, entre temps, fixé la naissance de Jésus à l’an 754 de Rome, il a fallu décaler d’autant, soit de seize ans environ, la limite de la survie de Jean. Du temps de Domitien, on le mène alors jusqu’à l’époque de Trajan. C’est l’explication de la rectification dans Eusèbe. Mais on n’est jamais au bout des surprises avec Eusèbe. Non content d’avoir, par deux fois, donné un coup de pouce à la longévité de Jean, voici qu’il fait apparaître un deuxième Jean en ces termes (l’addition est d’ailleurs bien postérieure à Eusèbe):

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Il est bon de remarquer que Papias mentionne deux personnages du nom de Jean; il place le premier avec Pierre, Jacques, Matthieu et les autres apôtres ; c’est clairement l’évangéliste qu’il indique. Il introduit ensuite une distinction dans son énumération et range le second Jean parmi d’autres qui sont en dehors du nombre des apôtres; il le place après Aristion et le désigne positivement sous le nom de presbytre. Ainsi se trouverait confirmée l’assertion de ceux qui affirment qu’il y aurait aussi deux hommes de ce nom en Asie et qu’il existe à Éphèse deux tombeaux portant encore maintenant le nom de Jean. Il est indispensable de faire attention à ceci. Car si l’on refuse de l’admettre du premier, il serait vraisemblable que ce soit le second qui ait contemplé la Révélation (l’Apocalypse, dans le grec) attribuée à Jean. Voyons! Voyons! Qu’est-ce maintenant que ce couplet avec deux Jean? Et que signifie-t-il? Certes, il est tendancieux comme tout ce qu’écrit Eusèbe. On y voit un Jean, donné comme le premier, qui serait l’Évangéliste, puis un second Jean qui aurait contemplé l’Apocalypse. Et ceci, d’après l’assertion de ceux qui affirment qu’il y aurait eu deux Jean en... Asie. En Asie? Il ne peut pas circonscrire son terrain. Qui sont ceux dont l’assertion crée deux Jean? Mystère. Deux tombeaux aussi au nom de Jean? Un seul, c’est possible. Et savoir de quel Jean? Mais deux tombeaux, non. On va le voir. Si Eusèbe est toujours tendancieux, il ne l’est qu’avec des détails vrais d’histoire qu’il présente et mélange pour fausser l’Histoire vraie, même si son Histoire ecclésiastique n’est pas toujours conforme aux données dernières de l’Église. Ici, il présente un Jean, évangéliste, qui n’est pas le Jean, auteur de l’Apocalypse. Il rompt en visière avec la « tradition » de l’Église, qui attribue à un Jean unique et le IVe Évangile et l’Apocalypse et même deux petites épîtres canoniques. Oh! oh! c’est grave! Eusèbe contre la tradition ecclésiastique. Il y faut un motif sérieux, c’est-à-dire un motif destiné à falsifier quelque vérité historique.

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Je remarque d’abord qu’Eusèbe puise dans Papias l’existence des deux Jean. Or, Papias, c’est les Paroles du Rabbi commentées. Est-ce que les deux Jean ne seraient pas le Iôannès-Jonas, père de Simon-Pierre, frère du Christ, et le Iôannès-Jean ou Christ, c’est-à-dire le Père et le Fils, soit Joseph ou Juda le Gaulonite, et son fils aîné, le Christ crucifié par Ponce-Pilate? Qu’Eusèbe lie le souvenir de Juda le Gaulonite à l’Apocalypse, — Panthora! — quoi de plus naturel? Si le Christ s’est manifesté en vociférant l’Apocalypse, il ne la tirait pas toute de son crû. Son père lui en avait transmis une grande part. C’est ce que soutenaient sans doute pas mal d’initiés, qui sont visés dans la phrase: si l’on refuse d’admettre du premier Jean (le Fils) qu’il ait vu l’Apocalypse, c’est le second (le Père) qui l’a vue. Oui, et qui l’a léguée à son fils pour qu’il se manifeste à Israël. Si Papias désigne un Jean par le presbytre, c’est qu’il a voulu désigner le plus ancien. Eusèbe le dit le second, car il compte en remontant vers le passé. Nous connaissons le procédé. Theudas, par exemple, que les Actes placent, comme révolté, avant Juda le Gaulonite. C’est une des erreurs les plus fondamentales que de s’imaginer le père du Christ d’après le Joseph inconsistant des Évangiles, qui n’ont cherché qu’à tromper sur ce point. Juda le Gaulonite a été une des plus hautes figures de l’histoire juive au temps d’Auguste. Fondateur d’une secte qui devint la secte christienne, il est plus que vraisemblable qu’il n’est pas étranger à l’Apocalypse, s’il ne l’a pas manifestée. Il a tenu le livre, s’il ne l’a pas ouvert. Voir l’Apocalypse. Il est le Jean presbytre que nomme Eusèbe, d’après Papias[31]. Eusèbe, Irénée et le Selon-Jean D’après Eusèbe, Jean est allé à Rome avec Pierre, — ce qu’ignorent les Écritures canoniques. Eusèbe cautionne Clément de Rome, repoussé. Tous deux y retrouvent Paul. Nous sommes en 818-64, sous Néron, lors de la fameuse persécution consécutive à l’incendie de Rome.

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Pierre, sous les traits de Simon, est en croix depuis 802 = 48. Jeté dans une chaudière d’huile bouillante, Jean n’en meurt, pas. Miracle! Les scribes ecclésiastiques, se souvenant qu’il fut le double d’un dieu, ne peuvent consentir à le tuer. Saint Augustin (Tractatus, CXXIV, 2, in Joannem), qui va jusqu’à l’ensevelir, le montre dans sa fosse recouverte, mais respirant toujours, soulevant la terre au rythme de sa poitrine et de ses poumons. L’historien ecclésiastique Jornandès place sous Domitien, en 9394, —vingt ans après! —le conte de la chaudière d’huile bouillante. Ayant échappé par miracle à la mort, et se sauvant par la Porte latine, Jean retourne en Asie-Mineure, d’où Domitien l’exile dans l’île de Pathmos. C’est là, vers 93, qu’il écrit l’Apocalypse, qu’il a vociférée en 28 ou 29. A la mort de Domitien, en 96, Nerva le gracie, et il retourne en Asie, à Éphèse, où, après que les trois Synoptisés sont donnés comme parus, et faisant exception à la règle qu’il s’était tracée de n’enseigner jamais que de vive voix (ceci d’après Eusèbe et Épiphane), il se décide à mettre une fois encore, après l’Apocalypse, la main à la plume, pour écrire son Évangile. Dans quel but? Pour combattre les Gnostiques et les Millénaristes[32]. Si c’était vrai, le Saint-Esprit l’aurait bien à contresens inspiré. Car le quatrième Évangile, œuvre cérinthienne, est tout millénarisme et gnosticisme, et rien que cela, malgré les retouches qu’il a subies[33]. Jean meurt peu après à Éphèse. Eusèbe s’efforce de se mettre en concordance avec l’Epître aux Galates où il est dit que Paul a fondé l’ekklesia d’Éphèse. Ainsi Jean, à qui Jésus-Christ a confié sa mère, évangéliquement, n’a même pas fondé cette Église d’Éphèse. Il semble, en outre, -avec tous ses voyages, avoir bien peu veillé sur Marie, qui s’était retirée à Éphèse. Eusèbe ignore encore ce qu’on lit aujourd’hui

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dans le IVe Évangile, sans quoi il n’aurait pas fait à Jean l’injure de lui faire manquer au mandat que lui avait conféré Jésus. Eusèbe, ou ceux qui l’ont retouché, a travaillé pour l’Église de Rome, comme Clément. Aussi, sa version sur le Jôannès est-elle dite la tradition latine. Il a existé d’autres traditions: la tradition dite d’Asie ou d’Éphèse, voire celle d’Égypte avec Clément d’Alexandrie, et la tradition grecque[34]. La tradition d’Asie repose sur Irénée, la tradition grecque sur Prochorus. Irénée et Jochanan: tradition d’Asie Irénée, que l’Église donne comme ayant évangélisé » Lyon et alentours, dont il fut évêque, sous Marc-Aurèle, est un Juif d’origine dit nom de Schalom ou Salomon. Jérôme, saint Jérôme (dans Lettre à Théodore) le dit homme des temps apostoliques, disciple de Papias, —donc millénariste apocalyptique comme Papias, —auditeur de Jean l’Évangéliste. La thèse de la survie de Jean est acquise, en effet, à l’époque de Jérôme. Passons. Irénée, millénariste apocalyptique, est de l’avis de Cérinthe et des Gnostiques. Il nie formellement, et il ne pouvait faire autrement, que le Verbe sauveur, Christ solaire, se soit jamais incarné. C’est le fond même de sa doctrine. S’il a subi le martyre, —ce qui est une invention certaine, c’est au même titre, en tout cas, et pour les mêmes raisons que tous les messianistes, Christ-Messie compris et prédicants juifs, vociférant sur la fin du monde, la destruction de l’Empire romain et la domination d’Israël[35]. La doctrine millénariste d’Irénée a été par la suite très effacée dans ses œuvres. Mais on l’y retrouve suffisamment explicite. C’est ainsi qu’il affirme que «Papias rapportait certaines prophéties du Christ sur son règne de mille ans (autrement dit : il commentait en cinq livres l’Apocalypse ou Paroles du Rabbi), comme les tenant de la bouche même de Jochanan[36].» Mais oui! Irénée était millénariste, avant qu’on ne l’ait refait. Il n’affirmait pas, d’une façon aussi nuageuse, que Papias

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rapportait certaines (seulement) prophéties du Christ sur son règne de mille ans. Phrase qui prouve bien que le Christ, conformément à l’Apocalypse qu’il a prêchée, avait comme doctrine fondamentale, le règne de mille ans, sous le signe des Poissons ou Zêb, avant le retour de l’Agneau, Rome vaincue et Israël triomphant. Irénée était autrement précis. Il disait que ces prophéties du Christ sur le règne de mille ans, c’est l’Apocalypse ; et que si Papias les a rapportées, puisque Eusèbe lui-même rapporte, d’après Irénée, qu’il avait fait un commentaire en cinq livres des Logia Kyriaka, c’est que cesdiscours du Seigneur sont les prophéties sur le règne de mille ans, soit l’Apocalypse. Mais Papias ne les tenait de la bouche de Jochanan, que par l’intermédiaire de Philippe, qui écrivait tous les jours les paroles du Rabbi, nous apprend Pistis-Sophia. Jochanan étant inventé, pour remplacer le Christ Jean lui-même, Papias, qui est d’une ou deux générations postérieures, n’a pas connu le Christ. Nous éclaircirons à fond tous ces points dans l’ouvrage qui fait suite à celui-ci, sur l’Apocalypse. Aujourd’hui, à côté de cette doctrine, et jurant contre elle, Irénée, que l’on veut faire témoigner contre Papias et contre luimême, puis contre Cérinthe, Valentin, Marcion, Cerdon et autres gnostiques, millénaristes d’Apocalypse, se fait le protagoniste de l’incarnation: Verbum caro factum est (Cont. hœres., liv. III), et déclare, par la plume des scribes qui, au IVe siècle écrivent sous son nom, que Jochanan, le disciple du Seigneur, qui a reposé sur son sein (auteur d’abord de l’Apocalypse), a publié son Évangile pendant son séjour à Éphèse d’Asie. Et Clément de Rome? Vous avez lu ce qu’il a écrit de lui-même. Irénée n’en sait donc rien. Il n’a rien pu en savoir. Il est venu trop tôt avant les impostures clémentines. Mais les Clémentines, antidatées, passant du début du IIIe siècle à la fin du premier, sous Domitien, Irénée est censé les avoir connues; et on lui fait écrire, au IVe siècle, le passage que je viens de citer, impossible avant! —rien que pour escamoter ledit Clément de Rome. Les

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sophistications dans Irénée, d’ailleurs plus d’une fois refait, ont commencé après le temps d’Eusèbe[37]. Donc, Jochanan, d’impostures en impostures, est devenu celui qui a écrit le quatrième Évangile; et Jochanan, victime des mêmes impostures, c’est le disciple, distinct du Christ, qui a reposé sur le sein du Seigneur. D’où l’on conclut que Jochanan, —confusion risquée tout d’abord, affirmée ensuite, —c’est le Iôannès. Soit! Mais comment Irénée le sait-il? Comment va-t-il contredire Clément de Rome? Par le témoignage du nommé Polycarpe. Irénée ne tient, en effet, le renseignement qu’il donne, que de Polycarpe, qu’il déclare très informé sur tout ce qui concerne Jochanan, dont ledit Polycarpe fut le disciple, et sur son évangile, lequel Polycarpe certifiait que Jochanan était bien le même que l’apôtre chéri, penché sur le sein du Seigneur[38]. Voilà, en dernier ressort, le garant de la vérité ecclésiastique Polycarpe! On pourrait discuter cet unique témoignage de Polycarpe, seul donné, alors que Jochanan ou Iôannès dut avoir de nombreux auditoires. A quoi bon? Irénée n’a pas plus été disciple de Polycarpe que Polycarpe ne l’a été de Jean. On a beau faire vivre tous ces personnages suspects jusqu’à des âges très avancés, la chronologie ecclésiastique elle-même rend invraisemblables et impossibles les rencontres que l’on veut donner comme réelles[39]. Eusèbe met une fois encore Jochanan en cause dans une prétendue Lettre de Polycrate, évêque de Smyrne, à Victor (Eleuthère), évêque de Rome, pour faire de Jochanan le patriarche d’Asie, —il est bien temps! —contre Papias qu’il faut éliminer et qu’Eusèbe traitera finalement d’imbécile. Quant à saint Paul, fondateur de l’Église d’Éphèse, la Lettre l’ignore. Elle s’inscrit contre l’évêque d’Antioche, Ignace, —quels noms! —qui

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déclare formellement aux Éphésiens dans une Lettre qu’il leur adresse, que le fondateur de leur Église, c’est Paul. En sorte que toutes les impostures sur Jochanan aboutissent à une misérable rivalité d’évêques, au IVe siècle, pour la prééminence et pour l’attribution de ressorts ecclésiastiques profitables. L’Esprit souffle où il veut, où l’Église veut et comme elle veut, car ce sont des scribes à ses gages qui embouchent le roseau dont on fait des calames. Tout de même, il n’est pas d’impostures qui, faussant la vérité, ne s’appuient cependant sur elle. Un mensonge n’est pas une parole en l’air, une invention de toutes pièces. Il s’accroche à un fait vrai qu’il déforme, sans doute, qu’il nie généralement, ou dont il change le sens, la portée, l’esprit, la matérialité. Au milieu de tout le fatras d’impostures de ses scribes, où l’Église perd pied et se noie, quelques vérités historiques émergent: l’aveu, par exemple, que le Christ, crucifié par Ponce-Pilate, mourut à cinquante ans (Irénée) ; et plus tard on a ajouté, qu’il touchait à la vieillesse, quand il a fallu mettre le texte en harmonie avec le dogme de la survie; l’aveu surtout que la crucifixion eut lieu le mercredi, 14 nisan 788, onzième jour de la lune, jour de la préparation ou de la veille de la Pâque, à la sixième heure (midi), et non point le vendredi 16, treizième jour de la lune, en sorte que la prétendue résurrection (enlèvement du corps au Golgotha pour le transporter à Machéron) tombe le vendredi 16 nisan 789 et non le dimanche 18, ainsi que le prétend l’Église, d’après les Évangiles synoptisés. Les scènes du Jugement, de la Crucifixion, de la Résurrection dans les Synoptisés, avec tentative de synoptisation dans le IVe Évangile, ont été manifestement composées dans l’intention de confondre le jour de la Préparation de la Pâque et la Pâque, avec la Préparation du Sabbat et le Sabbat, pour faire croire que le Christ, mué en Jésus-Christ, a célébré et institué la Sainte-Cène, —que n’a pas le IVe Évangile, —la veille de la Crucifixion, peu avant son arrestation, — alors qu’il s’est écoulé quarante jours,

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qu’il a passé en prison, entre l’arrestation, non au mont des Oliviers, mais à Lydda, et la crucifixion. Pour essayer de justifier la fraude qu’elle a glissée dans les Évangiles, l’Église invente une espèce de querelle entre les communautés d’Occident (qui auraient célébré la Pâque, non le 14 nisan, veille du 15, crucifixion, mais le vendredi le plus rapproché, alors que c’est le jour qu’elle donne aujourd’hui, veille du Sabbat, comme celui de la crucifixion), et les communautés d’Orient (qui auraient célébré la Pâque le 14, jour de la Préparation de la Pâque juive.) Une première escarmouche aurait eu lieu, vers 160, entre Polycarpe, évêque d’Éphèse, quartodéciman ou partisan du 14e jour, et Anicet, évêque de Rome. Mais la grande bataille fut livrée sous le pape Victor (185-198), de Rome, et Polycrate, évêque d’Éphèse, le premier, Victor, voulant plier la chrétienté à la célébration le vendredi, Polycrate, s’y refusant, et invoquant le témoignage de Philippe, de Jochanan, de Papyrius et de Méliton, pour l’adoption et le maintien du 14 nisan, mercredi. Ce qu’il y a de curieux, c’est que, dans cette querelle des Quartodécimans, Irénée, disciple johanniste, qui aurait dû savoir que Polycarpe et Polycrate étaient dans la vérité historique en fixant la crucifixion au 14 nisan, intervient comme partisan de Victor, à qui il conseille cependant la modération. Il paraît que la conciliation se fit au Concile de Nicée où fut adoptée la coutume romaine, et où il fut décidé que la Pâque de rémission serait fixée au jeudi, la crucifixion au vendredi et la Pâque de la résurrection au dimanche (premier jour de la semaine juive), c’est-à-dire au dimanche, suivant le 14e jour de la lune de mars. Voilà la marque du tour de passe-passe. D’ailleurs l’Église compute ce 14e jour, non d’après le cours astronomique de la lune, mais suivant des calculs à elle, mis sous le nom d’Épactes, auxquels je ne vous initierai pas, par pitié pour l’Église, établissant 35 journées pascales entre le 21 mars et le

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25 avril. C’est de la belle fantaisie pour fausser même le cours des astres. Il suffit de lire le Selon-Jean, an chapitre XIX, versets 14 puis 31, pour apercevoir comment l’Église saute du mercredi14 nisan, jour de la Préparation de la Pâque, au vendredi 16 nisan, jour de la Préparation du Sabbat, pour affirmer ensuite que la Pâque et le Sabbat, tombaient, cette année-là, le même jour. C’est du travail de prestidigitation sans adresse. C’est du mensonge effronté. Voici le verset 14: C’était le jour de la Préparation (la veille) de la Pâque, donc le 14 nisan, la Pâque étant le 15. Suit le récit qui, à la sixième heure (midi), aboutit à la livraison de Jésus aux Juifs et sa conduite au Golgotha, où il est crucifié dans l’après-midi. Toujours le 14 nisan. Puis, voici le verset 31 qui nous place au lendemain 15, en plein jour de Pâque: Les Juifs craignant que les corps (il y a deux brigands avec le Christ, vous le savez) ne restassent en croix pendant le Sabbat (car c’était la préparation du Sabbat, et ce Sabbat était très solennel) demandèrent à Pilate qu’on leur rompît les jambes et qu’on les enlevât. Soit ! Ainsi le jour de la Pâque, les Juifs ne craignent pas de se commettre avec un cadavre et Joseph d’Arimathée prête son tombeau. Rien que ce trait démontre l’imposture. Mais il y a mieux, dans la parenthèse. Ce sabbat était très solennel. Oui, parce qu’il est le premier qui suit la grande Pâque de 788-789, cette Pâque tant attendue, où le Messie devait instaurer son règne millénaire, sous les Poissons, le dernier cycle avant le retour de l’Agneau. Inutile de dire que l’Église n’en fait pas l’aveu. Elle déclare: Ce sabbat était très solennel, à cause de la fête de Pâque qui tombe celle année le même jour. Menteuse! La Pâque tomba le 15 nisan. Jésus a été crucifié le 14. Voir verset 14 de Jean XIX. Or, verset 31, ce 15 nisan, jour de Pâque, est donné comme celui de la veille du sabbat. Donc Pâque et sabbat ne tombent pas le même jour.

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La tradition grecque et Prochorus Sous le nom de Prochorus[40], qui est celui d’un diacre cité dans les Actes des Apôtres, et dont on ne sait rien d’autre que le nom, un imposteur qui se prétend, lui aussi, comme Irénée le dit de Polycarpe, disciple de Jean, le Théologien, — il traduit par un qualificatif ce que fut en effet le Iôannès = Jean, Verbe de Dieu, prouvant ainsi qu’il sait que Jean fut bien le Christ historique, et ce, au moment même où il perpètre une œuvre qui est une supercherie dans le but de différencier Jean du Christ, Crucifié par Ponce-Pilate, —Prochorus donc raconte qu’il est, arrivant de Jérusalem, resté à Pathmos, de 86 à 96, soit pendant dix ans, avec Jochanan ou Jean. Ce qui est curieux, c’est que, ce Jean, Verbe de Dieu, dont il se dit le disciple, avec qui il se tient à Pathmos pendant la décade susdite, Prochorus ne songe pas à lui faire composer l’Apocalypse. Preuve encore que l’Apocalypse, et il le sait, est du Christ historique, lequel l’a vociférée en l’an quinzième du règne de Tibère. Autre étonnement: Jean est à Pathmos; il n’y compose pas l’Apocalypse. Mais d’où vient-il? De Rome? Aucunement. Prochorus, son disciple, ne sait et ne dit rien du prétendu séjour de Jean à Rome, donc des prétendues histoires d’huile bouillante et d’évasion par la porte latine. En sorte que ce Prochorus, qu’il soit du Ve ou du XIVe siècle, ne connaît pas les ouvrages d’Eusèbe, du IVe, ou, s’il les connaît, n’y faisant pas même allusion, les considère comme des impostures, sur ces points particuliers tout au moins. En revanche, quand il ramène Jochanan à Éphèse, il lui fait accomplir, —ce qu’ignore Eusèbe, —prodiges et miracles, baptêmes sans nombre. Même, il montre Jochanan se livrant à un duel de tours magiques avec un nommé Kynops, qui rappelle étrangement Simon-Pierre aux prises avec Simon le Magicien, dans les Actes.

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Mais surtout, c’est à Éphèse qu’il prétend que Jochanan a donné le IVe Évangile. L’écrit-il lui-même, Jochanan, comme le disent Eusèbe et Épiphane, qui lui font violer la règle qu’il s’était imposée de n’enseigner jamais que par la parole? Pas du tout. Il le dicte à Prochorus, qui tient le calame. Ainsi, c’est Prochorus, d’après lui-même, qui a écrit le IVe Évangile, sous la dictée de Jochanan. Quel dommage que ce manuscrit soit perdu! Après quoi, Prochorus narre l’assomption au ciel de Jochanan, sur la tombe même qu’il avait fait creuser à son intention, et avant qu’on n’ensevelisse la dépouille. Car Prochorus n’ensevelit pas Jean, comme le fait Eusèbe. Et il ne sait pas, comme le prétend saint Augustin, que, mis au tombeau, Jean respirait toujours et faisait onduler la terre, sous laquelle il reposait, aux battements de son cœur et au rythme de ses poumons.

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[1] Il est donc le frère de Simon-Pierre, comme je n’ai cessé de l’affirmer. Cette vérité est d’ailleurs avouée formellement dans la chronique de George Hamortholos, au IXe siècle. [2] Au chap. Ier, paragraphe: Femme, vois le Fils de toi ! [3] Peut-être y figurait-il dans les Évangiles qui avaient cours à la fin du IIIe siècle, début du quatrième et refaits plusieurs fois, depuis. [4] Sous un autre nom, bien entendu, mais lequel? Zéphyrin? Calliste? Question insoluble. [5] J’ai toujours été étonné par les noms de ce poète, et qui le marquent, de face et de profil, à la ressemblance sémitique: ovidias, de Ovis, brebis, mouton; Naso nez. N’étaitil pas d’origine juive, ce solymitain? et Sulmo-Solyme, dans le Samnium, n’a-t-elle pas été, en un temps impossible à préciser, une colonie juive, romanisée ensuite? Le début des Métamorphoses d’Ovide est presque une traduction de la Genèse hébraïque. Et puis, et puis... Mais c’est une étude qui ne peut prendre place ici. [6] Eusèbe, citant un auteur païen, qu’il nomme seulement dans sa Chronique, et qui est inconnu, rapporte (Hist. ecclés., II, 18), que Flavia Domitilla, fille d’une sœur de (Titus) Flavius Clemens, fut reléguée, pour crime de christianisme, dans l’île de Pontia. [7] Au IIIe siècle, en un temps où la Délivrance d’Israël (son triomphe sur le monde) par la force des armes ne peut plus être, envisagée, la propagande chrétienne a pour article premier, pour but primordial, la destruction de l’empire romain: et Tertullien n’avoue pas autre chose quand il écrit (Apologie, 10): Nous sommes accusés (nous chrétiens) de sacrilège et de lèse-majesté : c’est le point capital de notre cause, c’est notre cause tout entière. Mais oui. [8] C’était une vieille tradition reçue dans tout l’Orient que les maîtres du monde sortiraient de la Judée. Voilà ce qu’on lit dans Suétone (Vespasien, 18). Le texte ajoute précisément en ce temps-là. Et encore: Cet oracle, qui regardait Vespasien — comparer avec Flavius Josèphe qui fait la prédiction à ce général, — comme l’événement le vérifia dans la suite (pas plus que de tous autres empereur romain), fut interprété autrement par les Juifs. Ils se l’appliquèrent. Même son de cloche dans Tacite. Une main d’Église, sur ce détail, a synoptisé Flavius Josèphe, Suétone et Tacite: La plupart (des Juifs)avaient foi à une prédiction contenue, selon eux, dans les anciens livres de leurs prêtres, que l’Orient prévaudrait et que de la Judée, sortiraient les maîtres du monde ; paroles ni mystérieuses qui désignaient Vespasien et Titus. Mais la nation juive, par une illusion de la vanité humaine, s’appliquait ces hautes destinées, et le malheur même ne la ramenait pas à la vérité (Hist., V, 13). La dernière phrase semble viser justement les événements ou malheurs de 70, ce qui prouverait que le morceau a été touché après la grande catastrophe de 135, sous Hadrien. L’Espérance d’Israël antérieure à Vespasien, s’est continuée après lui, et elle n’était pas anéantie sous Domitien. Qui sait si les Juifs christiens ne font pas fait miroiter aux yeux de Flavius Clemens et en sa faveur, pour le convertir, homme sans grand talent et sans considération, dit Suétone, dont Domitien regardait les enfants comme ses successeurs, appelant l’un Vespasien et l’autre Domitien. Notez que c’est un intendant de Domitilla, le nommé Stephanus, — la Couronne, comme Jacob-Jacques, — qui a

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assassiné Domitien, et par traîtrise, en lui portant le premier coup de couteau au basventre. Lire le récit dans Suétone (Domitien, XVII), qui illustre admirablement le jugement de Flavius Josèphe sur les sicaires messianistes et kanaïtes de Juda le Gaulonite et successeurs. Eusèbe prouve ainsi, sans l’avoir cherché, ce que je n’ai cessé d’affirmer comme la vérité historique, — que n’ont pas vue les exégètes et cette erreur fondamentale a faussé tous les résultats de leur critique, — à savoir — qu’à la fin du Ier siècle (et audelà) le christianisme n’est pas du tout ce qu’il est aujourd’hui, tel qu’on a essayé de le présenter dans les Évangiles ; non plus que le Christ historique n’est le doux Jésus de Renan. Le christianisme est une doctrine de révolution politique, telle qu’elle apparaît dans l’Apocalypse, une doctrine de conspirateurs acharnés à poursuivre la ruine de Bête romaine, pour instaurer un nouvel ordre de choses en faveur d’Israël. Et le Christ, vociférateur de l’Apocalypse, sous son nom de révélation Iôannès, n’a été que le Messie juif qui a tenté cette révolution à son profit; il a échoué ; ses frères alors et d’autres juifs messianistes à la suite, ont voulu la réaliser, jusqu’à la défaite définitive sous Hadrien. Ce n’est que l’échec par les armes, après 135, qui a fait transporter la lutte sur un autre champ de bataille, le terrain religieux, sinon moral, — du moins, si l’on se borne à considérer les moyens. Le but est resté le même: la domination universelle ou catholique, par une organisation d’église, et d’apparence extrapolitique toutes les fois qu’elle n’a pas eu la force à sa disposition. On a recouvert ces réalités de mots bien gentils: le pouvoir spirituel Opposé au pouvoir temporel. N’estce pas avec des mots qu’on mène le monde? Démocratie, socialisme, liberté, égalité, fraternité, justice sociale Cherchez un peu ce que ces belles étiquettes recouvrent. [9] Je ne me lasserai pas de répéter que la communauté juive, au Ier siècle, et pendant le siècle suivant, encore jusqu’au IIIe, au moins, comprend les Juifs de la Thora et les Juifs christiens ou minimi. Le terme ekklesia n’a été inventé qu’après la scission. Gamaliel, en effet, ne chassait pas les christiens, — les minimi, comme il les appelle, — de la synagogue et du culte; il conseillait de les écarter simplement de la teba, du pupitre des officiants. C’est à cause de ce fait (qu’il n’y a pas scission dans la synagogue entre Juifs de la Thora et Juifs christiens ou minimi), que les auteurs romains, bien qu’ils ne confondent pas les uns avec les autres, ont l’air de les englober tous indifféremment sous des expressions telles que: les rites judaïques, si tant est que leurs œuvres n’aient pas été touchées sur ce point, afin d’effacer le caractère apocalyptique du christianisme des origines. Les Juifs de la Thora n’ont jamais été inquiétés par les Romains. Seuls ont été persécutés ceux de l’exécrable superstition. Si, sous Tibère, on n’en relègue que 4.000 en Sardaigne, c’est qu’on ne relègue que des christiens, puisqu’il y a alors plus de 50.000 Juifs à Rome. Même certitude, pour l’expulsion des Juifs, sous Claude. On n’expulse que les Juifs Chresto impulsore assidue tumultuantes. On éprouve quelque gêne à répéter toujours ces mêmes simples et péremptoires vérités et quelque dédain pour les exégètes et savants qui n’ont jamais voulu voir et préciser les distinctions qui précèdent, alors qu’elles ressortent à l’évidence de ce simple fait que, tous les Juifs n’étant jamais expulsés en bloc, mais seulement en petit nombre (4.000 sur 50.000 sous Tibère), et la colonie juive continuant à subsister, il faut bien que les Juifs qu’on expulse soient des Juifs particuliers, ceux de l’exécrable superstition. Et jamais Tacite n’a entendu par là la religion de Moïse et de la Thora, ni celle du Jésus évangélique.

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[10] Il est parlé dans Suétone (Domitien, XI), d’un Arétinus Clemens, homme consulaire, que Domitien est résolu de perdre, qu’il traite mieux qu’auparavant, jusqu’au jour où, étant en litière avec lui et apercevant le délateur qu’il avait aposté contre lui, il lui dit: Voulez-vous que demain nous entendions ce méchant esclave? Et puis, plus rien. Le récit est donné comme un exemple que Domitien mettait du raffinement dans ses barbaries. Mais comment est mort cet Arétinus Clemens? pourquoi Domitien voulait-il le perdre ? Nous ne le saurons jamais. Serait-ce lui que les Écritures juives et chrétiennes ont fait le père de Flavius Clemens? Il est bien difficile de le dire. Mais tout est possible. Je ne signale cet Arétinus Clemens que comme curiosité. [11] Jésus-Christ dira: Si ton œil, si ton pied, si ta main te font tomber dans le péché, ôte-les, car il vaut mieux pour toi entrer dans le royaume des cieux amputé, que d’avoir ton œil, etc., et d’être jeté dans la géhenne. [12] C’est le petit-fils du grand Gamaliel, président du Sanhédrin au temps de PoncePilate. Il est à Rome, mandé par l’empereur (Domitien, en l’espèce), à propos des impôts établis sur ceux qui suivaient la loi judaïque. (Voir Derenbourg, Hist. Palestine, p. 322, et Gratz, t. IV, p. 119.) Quant à Akiba, on se souvient que Katia, fils de Clemens, lui a légué sa fortune, le nerf de la guerre. C’est un messianiste fanatique. [13] C’est ce qu’a admirablement traduit le Selon-Jean (XI, 45), de Cérinthe, quand il prête aux principaux sacrificateurs et aux pharisiens, — Gamaliel devait être parmi eux, — cette phrase pleine de sagesse et prophétique: Si nous le laissons faire ce Christ, (continuer à prêcher la révolte, à soulever le peuple contre l’État, au nom de l’Apocalypse,) tout le monde aura foi en lui! Et les Romains viendront détruire et ce lieu et notre nation. Le scribe prophétise post actum, c’est-àdire, non pas après les événements de 70, avec Vespasien et Titus, mais après 135 (Hadrien), puisqu’il vise expressément la destruction de ta nation juive. Je vous dis que les exégètes ne savent pas lire les Évangiles. Rien que cette phrase prouve que le christianisme du Nouveau Testament ne peut pas être antérieur au milieu du IIe siècle. En fait, il est très postérieur. [14] Mais elle s’est souvenue d’eux en les transformant —Acilius en Akilleus et Flavius, le jaune, en Nêreus, couleur de mer (car elle le fait monter allégoriquement dans la barque du charpentier, pêcheur d’hommes ou de poissons, ou le navire de Paul), dans les Actes de Nêreus et Akilleus. C’est, je pense aussi, grâce à Acilius, transposé par le syro-chaldéen, Akylas, à travers le grec Akillos, que, mêlant le Rabbi Akiba qui commandita la guerre juive-christienne de Bar-Kocheba, aux récits des Actes des Apôtres et aux Lettres de Paul, sous le nom d’Akibas ou Aquilas, que les Epiphane, Philastrius et Jérôme, etc., ont inventé l’histoire d’Akila. né païen comme Acilius, adonné à la magie et à l’astrologie, qui se fait, chrétien puis Juif, et, élève d’Akiba le Rabbi, finit par traduire en grec les livre hébreux. Et c’est ici le joint qui montre qu’Akiba, Aquilas, et autres de nom analogue, ne sont qu’un même individu, fourni par Rabbi Akiba, le père ou le fils. [15] Je place les Pseudo-Clémentines au IIIe siècle première moitié, sous Calliste. En ceci, je suis heureux de me rencontrer, une fois, avec M. Charles Guignebert qui écrit (Hist. anc. Christ., p. 456) : Ces apocryphes virent sans doute le jour au début du IIIe siècle. Bravo! Vue très juste! Mais alors pourquoi n’a-t-il pas vu que ces apocryphes sont un violent pamphlet contre un homme actuel et ses œuvres, c’est-

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à-dire contre le faux saint Paul, les Actes et ses Lettres? M. Ch. Guignebert attribue à ces apocryphes une origine syrienne. Tout prouve que c’est à Rome, pour Rome, pour la suprématie de Pierre à Rome qu’ils ont été fabriqués, en opposition aux Pauliniens. [16] Et la preuve qu’il y est allé, qu’il y a séjourné et a dû s’y rendre illustre, c’est qu’on lui a dédicacé des ex voto: Simoni sancto, que tous les contemporains ont pu admirer. Il faut lire Justin (Apol., XXVI) sur ceci, ainsi qu’Eusèbe, qui le reproduit (H. E., LVI). Le malheur, c’est qu’on a retrouvé l’inscription: Semoni deo Sanco, sous Grégoire XIII, Ce n’est pas de Kephas-Simon qu’elle nous entretient, mais du dieu sabin Semo Sancus. Le Saint Esprit commet de ces erreurs! [17] Je m’en voudrais de suivre le roman de Clément travers ses fantaisies qui le font voyager, avec Pierre, dans tout l’Empire romain. Convertissant les nations à tour de bras. Il est le secrétaire de Pierre. Quant à Marc, fils de Pierre, qui est donné comme le compagnon canonique (I Pierre, III, 13), et dont Eusèbe nous dit, citant un passage de Papias qu’il invente, qu’il écrivait tous les jours sous la dictée de Pierre les faits et gestes du Seigneur, —je cite de mémoire, —Clément l’a mis dans sa poche. Plus de Marc, nulle part. Au reste, l’Église elle-même ne veut plus rien savoir de Clément, à qui elle doit tout, jusqu’à son premier pape, —noire Ingratitude! —je passe. [18] Paul étant parti pour l’Espagne, après quoi on le perd de vue, une tradition l’en fait revenir, pour qu’il se retrouve à Rome avec Pierre, et cautionne ainsi la présence et le séjour de Pierre à Rome. Mais, s’il fallait suivre toutes les impostures ecclésiastiques sur Pierre et sur Paul, à Rome, un volume ne suffirait pas à les dénombrer et à les montrer frauduleuses. [19] Le faussaire s’exprime d’abord, impersonnellement, en se donnant comme l’auteur qui a écrit l’Évangile: il parle de lui à la troisième personne. Puis, comme étranger à la rédaction de l’Évangile, il rend hommage à l’auteur qu’il oublie être. [20] Expression remarquable sur laquelle je reviendrai, que n’ont comprise aucun des exégètes d’Eglise ou d’Université. L’Apocalypse étant, en effet, une vision, une suite de visions sur les choses qui devaient arriver bientôt, c’est-à-dire sur le plérôme, ou la fin des temps du monde pour le triomphe d’Israël, Eusèbe dit avec raison que le Iôannès a contemplé la Révélation. Il a eu la vision, non réalisée, hélas! de sa victoire comme Messie. Eusèbe prouve ainsi qu’il savait que le Iôannès fut le christ. Et nous allons voir ce qu’il dit ensuite du Iôannès disciple bien-aimé, distinct du Christ ecclésiastique. Et le lecteur jugera de l’historicité de l’histoire d’Eusèbe, l’un des ouvrages les plus sournoisement menteurs de tous ceux que montre l’Église. [21] Et il est, malgré tout, si bien le Christ crucifié par Ponce-Pilate, que les Évangile, venus après les fables sur la survie, n’ont pas pu s’empêcher de faire survivre leur Jésus-Christ, quelques jours, avant son enlèvement au ciel, tout comme suivit le Iôannès. Par ce point, Jean et le Christ coïncident encore, ils se superposent. Identité toujours. Je parlerai tout à l’heure de la survie de Jésus-Christ. [22] J’ai parlé dans l’Énigme de Jésus-Christ de cette rencontre du Iôannès et de Cérinthe dans un établissement de bains. Conte ridicule. [23] Irénée, qui parle du 1er, est présenté comme ayant vécu au cours du IIe siècle. Mais ses œuvres ont été sophistiquées bien après lui, surtout en ce qui concerne Jean, disciple et apôtre, et peut-être après Eusèbe, lui-même sophistiqué, dès la fin du IVe siècle. Je le prouverai.

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[24] Voir l’Enigme de Jésus-Christ, chapitre 1er, § Simon Pierre et les Actes. [25] Mené où tu ne voudras pas! La phrase est habile. Notez qu’aucune Écriture canonique n’a jamais dit que Pierre est allé à Rome, où il aurait péri. La légende de Pierre, pape et martyr, à Rome, vient des impostures de Clément de Rome. L’Église a vomi les ouvrages, mais elle en a retenu et accepté, comme tradition, entre autres, l’imposture de Pierre, pape et martyr. Dans les Écritures canoniques, elle a inséré des phrases comme celle du Selon-Jean qui, sans préciser ce mensonge, permettent d’y croire, et de soutenir qu’après tout, peut-être, presque sûrement, Jésus a voulu prophétiser le supplice de Pierre à Rome, l’insinuer. [26] Une allusion à cette scène se trouve dans la Chronique de George Hamortholos, où est avouée cette vérité, qui résulte de toutes les découvertes que le lecteur connaît maintenant, mais dont il est bon de trouver l’aveu formel dans un auteur ecclésiastique, cette vérité, dis-je, primordiale, à savoir que Simon dit la Pierre ou Képhas est frère de Jean, donc du Christ. George Hamortholos dit, en effet, du Jean de Pathmos, soit du Iôannès, le disciple bien-aimé, auteur de l’Apocalypse, qu’il appelle Iochanan, qu’il fut tué par les Juifs, accomplissant aussi bien que son frère, la parole que le Christ avait prononcée sur eux! Il s’agit de la parole prêtée au Christ dans la scène ci-dessus: Si je veux, etc., devant Pierre et Jean. La Chronique de George Hamortholos est du IXe siècle. Son auteur semble avoir eu sous les yeux les cinq livres de Papias, Commentaires des Paroles du Rabbi. Il raconte ce qu’il sait en y mêlant les fraudes eusébiennes, c’est entendu. Mais pour faire de Simon-Pierre le frère de Jean, il avait en main des documents que nous n’avons plus, — ou qui ont été sophistiqués après le IXe siècle. Qui sait? Les Évangiles peut-être. Et les manuscrits que nous avons, antérieurs au IXe siècle, ne portent plus cette vérité qu’avoue George Hamortholos! Alors? [27] Le morceau qui suit est une addition évidente, que décèle la forme même par laquelle il est amorcé. Il a d’ailleurs été lui-même retouché. Le Codex Regius (manuscrit L, du VIIIe siècle, à la Bibliothèque nationale insère avant cette addition, cinq ou six lignes, trouvées ailleurs, dit-il. Dans le second Dialogue entre les Pélagiens, 115, attribué à saint Jérôme, il est dit qu’on lit à la fin de cet Évangile (Marc), surtout dans les exemplaires grecs... Suit ce qu’on y lit, sans intérêt ici, sauf qu’on ne le trouve dans aucun manuscrit conservé. Quand je vous dis qu’on ne sait pas à quel moment ont cessé les remaniements des Évangiles! Et tout n’a pas été avoué! [28] Je n’étonnerai pas le lecteur si je lui dis que l’Ascension, qui gêne les Évangélistes, est racontée avec une assurance intrépide dans ce monceau d’impostures que sont les Actes des Apôtres, si répugnantes que, mises sous le nom de Luc, le même à qui l’on attribue le troisième évangile, ce même Luc, dans les manuscrits anciens de son Évangile, ose à peine parler de cette ascension. Ce n’est pas le même auteur. Les scribes des Lettres de Paul et des Actes sont de sinistres aigrefins, Juifs ou judaïsants sans foi ni loi, auprès desquels les scribes des Évangiles font figure de dupes. Tout de même dans le premier chapitre des Actes, l’imposteur, qui travaille en milieu juif, ne peut se tenir de donner au Christ sa vraie figure de Messie historique, à qui ceux qui étaient là demandent: Seigneur, est-ce en ce temps que tu rétabliras le royaume d’Israël? Rien du Rédempteur du monde. Le masque tombe, même dans les scènes les plus chargées de fraude. Le Christ, crucifié par Ponce-Pilate, ne fut que le Messie juif de

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l’Apocalypse. Et c’est par une paraphrase de l’Apocalypse que répond Jésus-Christ, dans le Selon-Matthieu (chap. XXIV), quand ses disciples, devant le Temple de Jérusalem, lui demandent: Quel sera le signe de ton avènement et de la fin du monde? L’Apocalypse, la Bonne Nouvelle ou Évangile du temps de Tibère et de Ponce-Pilate, est là résumée en deux expressions, qui éclatent en coup de tonnerre. C’est à croire qu’au IVe et au Ve siècle, le christianisme n’est encore qu’affaire juive, entre Juifs, —certains Juifs. [29] Sauf la contemplation de la Révélation par le Iôannès, et d’ailleurs autre que celui d’Eusèbe, et soixante ans plus tôt jamais mensonges plus impudents n’ont été proférés sous le ciel de tous les temps que les mensonges de cet auteur ecclésiastique. [30] C’est la date admise par les Th. Reinach, Ch. Guignebert, dont j’ai fait justice dans l’Énigme de Jésus-Christ. [31] Quant au tombeau d’un Jean à Éphèse, il est possible qu’il y ait eu celui de Marcos, dit Jean, le fils de Simon-Pierre, et petit fils de Marie, qui s’était retirée à Éphèse. Quant au second, on l’a inventé nécessairement comme dernière demeure de Jean l’apôtre, puisqu’on le fait mourir à Éphèse, et en profitant d’une confusion facile avec JeanMarc. La multitude, mal renseignée et indifférente, n’était guère en mesure de rectifier. Et puis, qui la question intéressait-elle, en ce temps-là, le VIe siècle peut-être? [32] Ainsi que les Nicolaïtes. Les Nicolaïtes sont cette secte chrétienne qui, se fondant sur certains enseignements évangéliques, très atténués aujourd’hui (eunuques, horreur de l’union entre sexes différents), se sont livrés à tous les déportements contre nature. Ils sont visés et honnis dans l’un des envois aux Sept Églises, que, vers la fin du IIe siècle, on a mis en tête de l’Apocalypse, pour en supprimer tout le vrai début. On essaie, dans Irénée, d’assimiler les Nicolaïtes aux cérinthiens millénaristes et aux gnostiques, pour salir ces derniers, doctrinaires des Évangiles de vérité. Rien de commun entre les Nicolaïtes, christianisants, et les cérinthiens millénaristes et les gnostiques, pour qui Jésus ne s’est pas Incarné. [33] On a interpolé Tertullien (De prescriptione, XXVI) pour corroborer Eusèbe: Jean échappe à la mort par l’huile bouillante à Rome, et Tertullien citant un livre de Clément d’Alexandrie, —que nous n’avons plus, —montre Jean, composant, sur la demande de ses amis et avec l’aide du Saint-Esprit, son Évangile spirituel pour compléter les Synoptisés qui n’ont raconté, paraît-il, que les choses corporelles. Le protestant Fallot appelle, pour cette raison, le quatrième évangile l’Évangile de la Gloire. [34] La tradition d’Égypte ne fait que confirmer les faux de Tertullien et d’Eusèbe sur le IVe Évangile. [35] Le martyre d’Irénée est une légende. Si c’était un fait historique, saint Jérôme, dans sa Lettre à Théodore, où il définit si proprement Irénée, n’aurait pas manqué d’en parler. Il est vrai que dans le Commentaire sur Ésaïe, Jérôme cite Irénée comme évêque de l’Ekklésia de Lyon homme des temps apostoliques, et y ajoute l’épithète de martyr, que l’on peut comprendre d’ailleurs dans le sens de témoin. Car enfin, si Irénée, entre 177 et 202, on n’est pas très fixé, a été supplicié, comme martyr, selon la tradition, comme le dit le Nouveau Larousse Illustré, et comme l’enseignent toutes les histoires de France, même celles dont on dote l’école primaire, obligatoire, gratuite et laïque, —il y a de quoi pouffer! —comment comprendre qu’Eusèbe, au IVe siècle,

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n’en sache rien. Il donne sur Irénée, à côté de renseignements vrais, assez de mensonges, il a recueilli assez de traditions fausses. Il a suffisamment relevé les épreuves des chrétiens, pour passer sous silence le martyre d’Irénée, qui est un personnage. Comment le croire? Même ignorance chez l’auteur des Philosophumena qui connaît bien Irénée, cependant, et même ignorance chez Lactance. L’imposture provient de Grégoire de Tours (Hist. Franc., I, 27), lequel raconte en trois lignes ce martyre; et il la mêle d’une façon si confuse aux événements qui se sont déroulés dans le Lyonnais entre 177 et 201, qu’on y touche la gêne qu’il éprouve dans la fraude. Il profite, pour fabriquer son faux, de la guerre civile qui eut lieu entre Albinus, commandant en Gaule, et Septime-Sévère. Albinus fut vaincu et tué à Trévoux. Sévère, vainqueur, entra à Lyon, qui avait pris parti pour Albinus, pilla la ville, massacra la population. Si Irénée a péri dans le tas, ce n’est pas du tout comme chrétien. D’ailleurs, aucun renseignement ne permet d’affirmer qu’il ait péri à ce moment. Il disparaît de l’histoire, c’est vrai. Mais comment? On ne sait pas. Grégoire de Tours, fameux ecclésiastique du VIe siècle, a imaginé de faire mourir Irénée, comme martyr chrétien, à l’occasion du sac de Lyon par la soldatesque de SeptimeSévère. Son récit est tellement faux que Photius, dans sa Bibliothèque, au mot Irénée, parlant de cet homme apostolique, n’a pas daigné en faire état, et ne dit point qu’Irénée fut martyr et ne parle pas de son martyre. La tradition, une fois de plus, c’est tout simplement une imposture. [36] La tradition d’Asie donne en effet au Iôannès un nom à consonance syriaque. Je ne suis pas sûr d’ailleurs que l’Église n’ait pas, volontairement, pendant un temps, essayé d’appeler le Iôannès Jochanan, pour lancer ses impostures. A ceux qui lui disaient: Mais le Iôannès, c’est le Christ!, elle a dû répondre: Qui vous parle du Iôannès? Nous parlons de Jochanan!. C’est quand l’imposture a eu réussi qu’elle a jeté le voile et avoué que son Jochanan, c’est le même que Iôannès = Jean. Irénée qui a vécu en un temps où il n’y a de Bonne Nouvelle que celle de l’Apocalypse, — ce qu’Eusèbe définit, par atténuation trompeuse,certaines prophéties du Christ sur son règne de mille ans rapportées (ou mieux: commentées) par Papias, soit les Logia Kyriou, — où il n’y a en dehors de l’Apocalypse et des Commentaires de Papias, que les écrits millénaristes de Cérinthe (Évangile Selon-Jean non retouché), que PistisSophia de Valentin, un temps où viennent à peine de sortir, aux environs de l’an ou on le fait mourir (202),quelques Épîtres de saint Paul (aux Galates), et les Actes des Apôtres (ou quelque chose d’approchant), Irénée, science étrange ! divinatrice !, n’ignore pas les Synoptisés, ou les noms des auteurs sous lesquels on les a mis! Bien entendu, le IVe Évangile, qui fut de Clément de Rome, le Clément du règne de Domitien, fin du Ier siècle, Irénée sait, au IIe siècle, qu’il est de Jean, à qui on ne l’attribuera qu’au IIIe, peut-être au IVe, et il le proclame d’autant plus hardiment que les sophistications qu’il a injurieusement subies ont eu ce but principal de supprimer Clément de Rome sans le nommer et de lui substituer Jochanan-Iôannès-Jean. Le véritable Irénée, Schalom-Salomon, a écrit en grec. Le peu de ce grec que l’Église présente, comme un reliquat non détruit, n’est pas de lui. Les œuvres mises sous le nom d’Irénée sont en latin. C’est dire qu’elles sont de scribes ecclésiastiques anonymes écrivant ce qu’il a fallu pour les besoins successivement variables de la cause. De là, la diversité inconciliable des affirmations qu’on trouve dans Irénée.

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[37] L’ekklesia de Rome a voulu annexer la tradition d’Asie et faire travailler Irénée pour elle. On a osé insérer dans Irénée, à cet effet, des déclarations aussi fortes que celle-ci: L’Église de Rome, en vertu de son principat prééminent, — le faussaire écrit au temps où Pierre a été institué, par imposture, premier pape, — doit gouverner toute l’Église, c’est-à-dire la communauté des fidèles répandus dans tout l’univers. [38] Polycarpe, sous ce nom grec, aux fruits nombreux, cache un messianiste, qui fut, vers 155, supplicié à Smyrne, comme tant d’autres. C’est aujourd’hui un martyr chrétien, naturellement, qui fut disciple de Jean et du doux Jésus. [39] Je l’ai déjà indiqué. Mais il est utile de le souligner ici, à propos du témoignage de Polycarpe. Pourquoi les trois Évangiles Synoptisés ignorent-ils absolument tout ce qui touche au disciple Bien-aimé? Le Selon-Marc, — du Marc, interprète de ce SimonPierre —, qui prit, le disciple Bien-aimé de demander à Jésus qui le livrera, comment ignorer ce disciple, bien-aimé? Son témoignage aurait une autre importance que celui, qu’invente Irénée, de ce Polycarpe ridicule. L’Église l’a si bien senti que non contente de falsifier Irénée millénariste, elle a voulu corser ses déclaration, sur Jochanan dans une Lettre qu’il aurait écrite à un certain Florinus (millénariste sans doute comme le vrai Irénée), faux éminent qu’Eusèbe a forgé, dans lequel on voit Irénée se faire l’apologiste des doctrines de l’Église du IVe siècle, et en appeler toujours au témoignage de Polycarpe qu’il aurait vu et entendu, alors que Polycarpe étant vieillard, lui, Irénée, étant enfant. Vieillard? Enfant? C’est le coup de pouce pour la chronologie. Au surplus, la doctrine de Polycarpe reste très vague à dessein, et ne sort pas du IVe Évangile. Les faux ont beau s’épauler mutuellement, ils restent des faux, d’où ne peut sortir la vérité. [40] D’après l’ouvrage de M. V. Guérin: Description de l’île de Pathmos, parts, in-8°, 1856, dans lequel est analysé un manuscrit grec découvert par lui dans un couvent : Les voyages de Jochanan, par Prochorus. Tillemont date le manuscrit du XIVe siècle. Comme copie sans doute. Car, comme original, on ne peut admettre qu’il soit une œuvre aussi tardive. L’auteur apparaît comme un Juif christianisant, jaloux de l’Église romaine, tant il heurte dans son écrit la tradition latine. Qui l’aurait osé au XIVe siècle? D’autre part le nom de Prochorus est cité, par Tillemont lui-même, dans sa Synopsis, comme l’auteur au Ve siècle des Voyages de Jochanan.

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