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La bouche-bée ou l’absence/présence à soi

Ce qui pourrait révéler de certaines vérités sur la pensée d’Artaud sont les hypostases extrêmes, celles à la limite de la pensée, du corps et du langage. Car qu’est-ce qui surprend chez Artaud sinon les images de corps tourmenté, morcelé, où les lignes de fuite d’un pensée de l’abîme, où la pratique insatiable des cris et des glossolalies ? Il y a d’une part les extrêmes, appelons-nous-les, obscures l’abîme comme extrême de la pensée, le cri comme extrême du langage, le chair comme extrême du corps. Artaud est un sondeur des zones obscures. L’isomorphisme de l’obscurité, du gouffre est présent partout dans son œuvre ; et la lumière n’apparaît que pour scintiller, parfois, ces zones obscures, les irriguer de formes, de couleurs, d’objets, de mots. Une image très forte et assez mineure, ayant peu d’apparitions, est la bouche-bée, un abîme ouvert par la bouche. Artaud ne nomme pas bouche-bée ce qu’il décrit mais en tenant compte de l’expressivité de cette figure, on verra que le terme est adéquat. Mineure, nous venons de dire, mais essentielle. Posture essentielle qui est complémentaire à la localisation de la chair. Essentielle, nous avons dit, car c’est une chose de se sentir choir entièrement avec son corps et c’est autre chose d’avoir l’image de sa propre chute encadrée par une bouche. Cela dit beaucoup sur l’importance, où mieux sur l’indissociabilité du corps et de la pensée. La bouche ouvre le « Je suis un abîme complet »1 et une chute :
Et comme pour donner tout son sens à ce vertige, à cette faim tournante, voici qu’une bouche s’étend et s’entr’ouvre qui semble voir pour bout de rejoindre les quatre horizons. Une bouche comme un cachet de vie pour apostiller les ténèbres et la chute, donner une issue rayonnante au vertige qui draine tout vers le bas. 2

La bouche semble s’emparer de tout, elle est celle qui marque d’une par le bas, et de l’autre l’au-delà, le haut, l’issue. La bouche est béate sur le bas, les ténèbres, donc tournée au sens de la chute. Il s’agit d’une chute dans la matière que la bouche marque.

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AA Ombilic p.90 Ibidem, p. 155.

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et ne pourra être pensé. Nous ne nous intéressons pas à la naissance de quiconque. Suivant la pensée de Levinas. abyssal. qui lui ont été racontés par les tarahumaras . 4 Ibidem. une bouche ouverte qui n’a pas encore proféré un son (khainen : ouvrir la bouche. Un monde où existent toutes les potentialités. qui « est le sansnom. porte entre autres sur des notions telles quelles l’abîme. qui sortit des lèvres ouvertes du Soleil. Les analyses visant les théories de Levinas.L’analyse remarquable réalisée par Michel Juffé. de la plénitude indifférenciée à une existence particulière ? Comment une singularité peut-elle surgir d’une équivalence de tout en tout ? Il faut bien un « quelque chose » pour donner lieu et temps à « quelque chose ». Deleuze passe rapidement de la bouche ouverte au cri mais la dissociation de ces deux états de la bouche est faite. 2 . l’illimité. Le Coq-héron. un espace encore illimité. comment pourrait-on passer de la sans-limite au limité. Premièrement. p. distingue une certaine origine fictive de l’être. Origine fictive car ce concept est insaisissable. non encore figées par des dieux créateurs. des os et de la chair. c’est une figure de la pensée qui cherche un début de son analyse. notions que l’auteur veut les placer à la genèse du sujet. Francis Bacon-Logique de la sensation. vécu car ce ne serait plus chaos. 5 Gilles Deleuze. 2002/4. Artaud lui-même évoque une telle image pour se référer aux croyances concernant le Fils de Dieu. « Genèse du sujet et altérité chez Nicolas Abraham et Emmanuel Lévinas ». mais seul nous intéresse. où la chair est liée à morphologie de la bouche. Paris. dans la revue le Coq-héron3. à ce moment. les conclusions de l’auteur concernant l’abîme et la chute. n°171. non-chose. que l’on peut aussi bien nommer compacité pure qu’obscurité totale. l’abîme dont il faut sortir pour être existant »4. La viande 3 Michel Juffé. et certains commentaires de l’auteur nous intéressent surtout et la façon dont ceux-ci s’articulent dans l’image de la bouche-bée. Mais de cet il y a. p 35. béer). chaotique. Editions de la différence. un être impersonnel. Paris. fait de viande. il faut dire que l’article est orienté vers l’élucidation de certaines théories portant sur la genèse du sujet. l’analyse réalisée par Deleuze 5 sur les peintures de Francis Bacon. c’est chaos. une plénitude anonyme dont il faut sortir. notions que nous considérons élémentaires de l’ouverture de notre bouche-bée. Le philosophe établit un athlétisme du corps. sans forme figée. 1981. Plus intéressant encore. 26-46. C’est l’être en général. celle de l’ il y a. le chaos. une profondeur béante. et celle de l’Être.

Paris. Editions Gallimard. C’est en cela que le moment de bouche-bée est différent du cri. la stupéfaction devant un certain type de chaos. le chaos et la pensée sont liés. notamment. 1957. toute sensation se manifeste par une chute. Chez Artaud. qui descend des os et que la bouche encadre de la même manière. écrit Matras et argumente son affirmation en disant qu’on ne peut plus entendre une sonnerie. Le son. p. 12) est également enregistré par Deleuze. ce chaos est éventualité. en tant trou par lequel la chair descend. en tant que montée et descente. posture qu’il faut différencier dans sa visibilité. p. Le double mouvement qu’Artaud évoque plus haut (p. comme d’un fil éperdument dévidé. en relation aux peintures de Bacon. la même idée apparaît chez Artaud : La préoccupation terrienne et rocheuse de la profondeur. Mais surtout la chute de la chair. 1968. à l’intérieur d’une cloche de verre reliée à une machine pneumatique. au lieu de se composer structuralement. Ce rythme est celui de la descente. Le mouvement de la sensation est la chute. La sensation est mouvement dans la chair par un rythme. Antonin Artaud. elle est l’étonnement. elle clôt la chute. Editions Presses Universitaires de France. 161-162 8 Jean Jacques Matras. L’ombilic des Limbes suivi de Le Pèse-Nerfs et autres textes . Deleuze voit la chute indissociable de la sensation. « Le vide est un obstacle insurmontable à la propagation du son »8. 20. La bouche-bée est en direct contact avec le chaos. La bouche est celle qui dit opérer tout un mouvement avant de devenir un cri. Le cri est ce qui vient du fond dans la sonorité. dès que le vide est obtenu . l’évidence du cri. Ne pourrait-on rapprocher cette idée précieuse de la chute – trou artaudienne ? Celle qui donne effectivement une pensée.7 La bouche-bée est une sorte de posture avant le cri. on ne peut que la voir fonctionner. la bouche-bée étant la posture face à la chute dans le chaos. Présumas-tu vraiment ma descente dans ce bas monde avec la bouche ouverte et l’esprit perpétuellement étonné. 8 3 . Le concept de bouche a été analysé par Deleuze. potentialité des manières d’être et de pensée. la chute. p. Présumas-tu ces cris dans tous les sens du monde et de la langue. »6 .est l’état du corps où « la chair et les os se confrontent localement. La bouche-bée est la visibilité. Paris. moi qui manque de terre à tous les degrés. la place d’où la pensée surgit : 6 7 Ibidem. la bouche-bée est celle qui descend dans la chair. l’abîme.

dans une lettre de 1946. Les tarahumaras. Qu’on ne prenne pas ceci pour des images. 12 Antonin Artaud. Ed.11 La bouché-bée est « l’entrée du souffle dans les sphères incréées »12 c’est la marque visible de cet entrée. qui a aussi comme une face de conscience. Tome IX. le savoir est souterrain. se stratifiait. p. toute la pensée profonde à ce moment. pleine de marées souterraines. ce moment de silence de la bouche-bée. pour obtenir un savoir. la sensation générale en tant que chute.[…] et quelque chose d’un bec d’une colombe réelle troua la masse confuse des états. une espèce de cri abaissé qui au lieu qu’il monte. Mon esprit s’est ouvert par le ventre et c’est par le bas qu’il entasse une sombre et intraduisible science. 290 11 Antonin Artaud. »10 . cit. p. op. C’est si l’on veut la connaissance par le vide. d’une agitation congelée. Mais je réclame seulement pour qui me considère le silence. que la bouche-bée marque. se résolvait. 157. Une sensation de la chair. 1979. d’édifices concaves.9 N’est-ce pas ce qu’Artaud nous dit. à propos de l’Ombilic de limbes et de Pèse-Nerfs ? Il confirme ce que les œuvres semblent nous transmettre : « un inexprimable exprimé par des œuvres qui ne sont que des débâcles présents. un vertige du gouffre. Et Artaud. devenait transparente et réduite. Gallimard. Lettres de Rodez. en fait. il y a place pour un orgueil. et pareil à mon attente crispée. le dit. Paris. pour penser. Et c’est.. La pensée surgit du gouffre. La bouche-bée-gouffre est la sensation « propice » qui engendre le cri. Ce voudrait être la forme d’un abominable savoir. en descente : Mais au milieu de cette misère sans nom. descend. mais un silence intellectuel si j’ose dire. et que leur oreilles se fussent transformées tout à coup en coquilles de résonance. 219. Il faut choir dans une sorte d’espace pour connaître. 10 4 . Derrida p. Et ces acteurs s’ils avaient su entendre. eussent été saisis de vertige à la pensée des complications 9 AA p.

MerleauPonty. (AA. l’intime connexion entre la bouche-bée et l’idée de chute. Nathalie Braberger15 a écrit un admirable article où elle analyse certaines peintures et œuvres littéraires ayant comme thème « la bouche bée » et ses significations. Le corps. La bouche-bée perd ses caractéristiques d’organes et devient un trou par lequel la chair descend. La bouche-bée est en quelque sorte une illocalisation du corps. et en général le visible. p. 224 15 Barberger N. la bouche-bée étant la porte ouverte par le corps à ses profondeurs charnelles. en tant que tel.13 Tout cela témoigne un rythme de la sensation. Ombilic des limes. qui est « absences. 150-151 AA. le visage avec des traits accomplis n’existent pas. N° 38. l’individu sont également impossibles. L’illocalisation est l’anonymat de la chair : Ils disent avoir entendu du gouffre monter les syllabes de ce vocable : AR-TAU où ils ont toujours voulu voir la désignation d’une force sombre mais jamais celle d’un individu. qui se résout dans un issue du corps au monde. entre visible et invisible : […] une couleur toute nue. où la forme. une déformation. elle-aussi. II. insécable. vers le bas. une issue rayonnante. Rue Descartes 2002/4. 5 . nous donne également l’image de la béance entre intérieur et extérieur.et je dirai même des gouffres de ce qu’on appelle « le naturel » peut présenter et ouvrir à l’esprit. L’auteur dégage. en quelque sorte dans le sens de la momie. 71-82. de descente. absences » 14 La chair se dissipe dans la momie toute comme la bouche-bée se confond avec les ténèbres qu’elle ouvre. « Bouche bée ». p. Suppôts et supplications p 167) La bouche-bée et son ouverture de la chair témoigne des profondeurs où le « je » est impossible.. n’est pas un morceau d’être absolument dur. absences. offert tout nu à une vision qui ne pourrait être que totale ou 13 14 AA. La bouche-bée est un conflit corpsmonde.

qui se gonfle et surgit dans l’air. le sexe. d’affronter le vide. où mettre les limites du corps ? La chair est en fait une absence d’organes. vers le monde. et également la marque de l’illimité espace intérieur. l’extérieur. un signe extérieur de la chute interne vers un abîme et même vers un limite. mais plutôt une sorte de détroit entre des horizons extérieurs et des horizons intérieurs toujours béants […]16 Cette bouche que nous essayons de définir pourrait être rapprochée au creux merleaupontyen qui s’établit entre le moi et le monde. mais deux principes : le mâle. aux gencives claquantes. le cerveau s’effrite. rouges. translucides à ce 16 Maurice Merleau-Ponty. Gallimard. Dans le rite du peyotl. La bouche qui témoigne en fait une certaine présence mais également l’absence. en ce qu’elle est un vase communiquant avec le monde. bel et bien devenir tuyau. et alors le corps devient matière volatilisée. leur corps se subtilise sous la forme d’une matière volatilisée : Or à la façon dont ils se tenaient l’un devant l’autre. et surtout le sexe. Moi et les choses. plus que tout autre organe l’imaginaire artaudien. sommes comme deux prototypes d'un seul et même être charnel. par la danse d’une femme et d’un homme qui perdent leur corps. et deviennent idées. une absence de la pensée. C’est dans ce sens que la bouche cesse d’être organe et devient trou. 173 6 .nulle. Le visible et l’invisible suivi de notes de travail. et de l’autre. cafetière où entonnoir. dans les vécus de la chair. embrasées. la rate. faits du même tissu. d’une part brouille les limites du corps. et pourra. La bouche-bée est un rapport du corps au vide. Pour attacher une signification finale à notre bouche. qui creuse le visible d'invisible. sanglantes et comme déchiquetées par les racines des dents. nous explique le principe de devenir chair. dans le sens d’une extension. Ed. à la façon surtout dont ils se tenaient chacun dans l’espace comme ils se seraient tenus dans les poches du vide et les coupures de l’infini on comprenait que ce n’était plus du tout un homme ou une femme qui étaient là. bouche ouverte. un vide. le présent d'une absence. Artaud. subtilisée par les mouvements. Une question qu’on a déjà posée plus haut surgit de nouveau naturellement. marque une descente vers les profondeurs intérieures. immatérialité. et enroule les premiers sur les seconds. 1964. en cercles comme un ballon et la bouche-bée nous donne une idée de la ce type d’effacement des organes. Paris. définissons-la comme un acte qui. le foie. le cœur.

dans laquelle le corps s’échappe et découvre. le matériel dont il est fait 19. une posture du corps qui fait que ce même corps échappe à lui-même et se délivre à l’espace entier. ni esprit. 26 19 Deleuze. où la bouche ouverte marque le brouillage des corps. et cette chair n’est ni corps. et ce brouillage et cette bouche sont inscrits dans une sensation. les deux sens étant des postures corporelles extrêmes qui marquent certaines sensations extrêmes comme le brouillage de limites du corps et l’expansion de l’Être dans l’Infini. c’est la figure du double. mais il est bien de souligner. tel qu’il est décrit par Artaud. un vécu de la chair. La bouche-bée représente alors une absence/présence. aux molaires trouées par la lime. et un autre corps propre naîtra ailleurs. et « des choses sorties comme de ce qui était votre rate.17 La danse passe vraiment par leurs bouches. tournant. p. on arrive à comprendre ce type de posture. une réversibilité entre les deux : Savoir qu’il y a pour l’âme une issue corporelle. 23. par des sortes de mathématiques analogies. votre foie. p. cit. la femelle. permet de rejoindre cette âme en sens inverse et d’en retrouver l’être. en tant que relation moi-monde. dans la logique de la sensation qu’il tente construire ce type de d’image. tome IX. qui. issue. et de l’autre chute. mais une matière qui ne tient compte ni des limites raisonnables tracés par le corps. 38 7 . La même idée. tome IX. La bouche-bée marque. On saisit. p. Ce que Deleuze définit comme « pure présence ». cette issue du corps dans l’illimité. et leur corps semble s’échapper par la bouche ouverte. D’une part sortie. atteint. en même temps. devant le mâle hirsute . du corps qui s’échappe par la bouche apparaît chez Deleuze.moment-là. larve édentée. donc. en fait. ni des espaces délimités par une raison. de nouveau. telles des langues de commandement . en parlant les peintures de Bacon. op. votre cœur ou vos poumons se dégagent inlassablement dans cette atmosphère […] 18 cette atmosphère n’est rien d’autre que l’Infini. fuyant. Et si on regarde les peintures de Bacon. qui est. comme on a déjà dit. gouffre. 17 18 Antonin Artaud. la réversibilité marquée par la bouche-bée. Artaud. elle donne sur l’intérieur mais s’ouvre également sur l’extérieur et permet une circulation. comprimée dans son propre rut. comme une rate dans sa ratière.

et celle qui marque l’ouverture à l’infini. jalouse de son invisibilité »21 20 21 Artaud. est celle qui assure une cohésion. 20. rite de création : qui explique comment les choses sont dans le vide et celui-ci dans l’infini. la bouche marque le trou. Ibidem. 26. quand il a participé au rite du peyotl et dans le cadre duquel il a consommé les racines de la plante qui a donné le nom au rite.La bouche est celle d’où sorte de lettres. orgueilleuse. p. pensables par le moi. 8 . et qui ressemble à la vision qu’Artaud a eu.20 Mais également. pendant sont séjour chez les tarahumaras. illisible. l’entrée dans les ténèbres qui ne sont pas saisibles. semblable à l’idée que se fait Artaud de la création lorsqu’il participe au rite de ciguri. étant donc présence à soi. et comment elles en sortirent dans la Réalité et furent faites20 –ix. l’absence. d’une « énorme bouche mais épouvantablement refoulée. p. p. tome IX.