Droite et Gauche Il est souvent dit dans nos rangs - pour s’en plaindre - que l’on ne prête pas

suffisamment attention à ce qui distingue la droite de la gauche. Il ne s’agit évidemment pas – à partir du moment où l’on accepte les principes républicains – d’une opposition entre le « jour » et la « nuit ». Des réalités communes s’imposent dans la vie du pays. Et pourtant, lorsqu’on analyse les positions des uns et des autres avec régularité, ce qui fonde des attitudes et des choix politiques concrets différents, apparaît avec suffisamment de force. C’est un des enseignements que l’on peut tirer de ce récapitulatif des principales lettres que nous avons consacrées depuis une année à l’examen de l’actualité de la droite et de l’extrême droite – tant la question de leurs rapports est majeure. Ce travail a un double objectif. D’abord, décrypter l’actualité politique des droites en donnant du sens à l’information que nous offre la presse. Ensuite, mettre en perspective les évolutions qui interviennent pour les inscrire dans la durée. En effet, une stratégie politique ne peut pas se déterminer uniquement dans l’instant, elle a besoin pour être efficace de s’appuyer sur le passé pour mettre au jour les avenirs possibles. Ce travail a évidemment aussi une utilité militante. Il peut permettre de nous aider à démonter l’argumentation de la droite dans sa critique systématique de l’action gouvernementale. Un bon moyen de le faire est de mettre en regard ses propres propositions qui montrent qu’elle n’a pas tiré les enseignements de son échec du dernier quinquennat. Elle n’a pour l’heure pas grand-chose d’autre à proposer. Nous savons bien qu’en politique, l’usage de la raison est loin de suffire. Mais, quand même, on se sent plus assuré lorsqu’on peut mener un travail de contre-argumentation pertinent. Ces pages n’ont pas d’autre ambition que d’y aider. Alain BERGOUNIOUX

Édito
L’ADN de l’UMP
Le 18 novembre prochain, les adhérents de l’UMP désigneront leur nouveau président. Ils seront également appelés à opter pour l’une des six motions en lice déposées par les différentes familles du premier parti de l’opposition. L’objectif est de taille, d’autant qu’au-delà de 10 % des suffrages exprimés, ces courants se verront allouer des moyens financiers leur permettant de peser dans et en-dehors de l’appareil. Si les enjeux se focalisent sur la présidence, le jeu est, en revanche, plus ouvert sur le choix des motions. Un tiers des sympathisants concèdent ainsi être dans l’incapacité de se positionner, à en croire un sondage IFOP. Ce, même si trois familles semblent se détacher : celle de la « droite sociale » conduite par Laurent Wauquiez, la motion « centriste et humaniste » menée par Jean-Pierre Raffarin et la « Droite Forte » de Guillaume Peltier - la « droite populaire », avec Thierry Mariani, paraissant en perte de vitesse. Il nous a donc paru intéressant de livrer cette cartographie politique de l’UMP pour mieux connaître les sensibilités et les thèmes de ce mouvement Alain BERGOUNIOUX

Course à l’écha lote
Rien de tel qu’une bonne campagne pour se livrer à une opération de séduction auprès des adhérents. Depuis plusieurs semaines, les deux prétendants à la présidence de l’UMP multiplient les promesses, comme des p’tits pains. Sous couvert de « reconstruction idéologique », Copé et Fillon en font des tonnes pour se différencier l’un de l’autre, rivalisant de propositions choc sur les plans économique et social, sans toutefois parvenir réellement à se départager. Statut de la fonction publique à l’usage exclusif des fonctions régaliennes, restriction de l’Aide médicale d’État (AME), pour l’un, suppression des 35 heures, pour l’autre… Les duettistes multiplient les coups d’éclat pour affirmer leurs convictions droitières et dessiner un projet pire que leur bilan ! Ils pensent ainsi être à l’unisson du noyau dur de leurs militants susceptible d’aller voter pour les départager. D’après un sondage OpinionWay, 66 % des sympathisants UMP se disent ainsi favorables à un changement de paradigme, quand 96 % souhaitent contraindre les chômeurs à accepter un emploi, après une formation qualifiante financée par l’État, tandis que 83 % se prononcent pour la baisse du nombre de fonctionnaires et 78 % pour la suppression de l’AME. Tant et si bien que la lutte contre « l’assistanat » et la « fraude » agissent comme de véritables mantras dans cette inquiétante montée des enchères. Pas sûr que la démocratie y gagne. Les déclarations de Copé sur le « racisme anti-blanc » ne font malheureusement que conforter l’idée d’un parti dont les marqueurs idéologiques se situent clairement, aujourd’hui, à droite de la droite.

17 octobre 2012 - n° 8
Lettre éditée par la cellule Veille et Riposte du Parti socialiste

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L’UMP se met en scène
En prévis ion du con grès de l’UM P, pro gra m m é fi n n ov embre, si x m otio ns s ’a ff ronte nt s u r l e terra in idéolo giqu e. Av ec l’a m bit ion de di spos er de pos tes clé s a u s ei n de l’e xécu tif e t de bé néf icie r de m oyen s f in a n ciers a l lou és pa r le pa rti . Re vu e des troupes . …

« LA DROITE POPULAIRE »
Ses leaders : Thierry Mariani et Lionnel Luca, copéistes convaincus. Sensibilité : proche de l’extrême-droite… Soutiens : une cinquantaine de parlementaires, dont une vingtaine de députés. Ce mouvement a cependant subi une véritable saignée lors des législatives et peine à s’imposer, du fait des références ultra-droitières de ses deux dirigeants, en mal de légitimité. Son credo : défense des frontières, interdiction du mariage gay, fin de l’assistanat, et, plus généralement, tout ce qui fait consensus avec le FN. Histoire d’imposer une ligne « décomplexée » à l’UMP et de préparer au mieux les prochaines échéances électorales…

SIX COURANTS EN LICE…

« LA DROITE FORTE »
Ses leaders : Guillaume Peltier et Geoffroy Didier, tous deux sarkzystes… et copéistes. Sensibilité : à droite, toute ! Soutiens : une vingtaine de parlementaires, renforcés par Hortefeux et Accoyer. Son credo : sarkozystes, par-dessus tout ! Les jeunes trublions de l’UMP préparent le retour du père, au prix d’une radicalisation du discours autour du respect des frontières, des valeurs d’autorité et d’idées clivantes qui ne sont pas sans analogie avec la pensée frontiste.

« La Droite forte, c’est une droite qui a pour fondation le sarkozysme [...]. La droite de demain ne pourra gagner que si elle poursuit la révolution programmatique initiée par Nicolas Sarkozy et que si elle est fière de ses valeurs. » Guillaume Peltier

« Maintenant que nous sommes dans l’opposition, tout le monde se découvre à droite, mais, pendant deux ans, nous avons été les seuls à le dire ». Thierry Mariani
« LES GAULLISTES »
Ses leaders : Roger Karoutchi, Michèle AlliotMarie, Gérard Larcher, Henri Guaino. Sensibilité : une alternative au centrisme, au libéralisme et au fédéralisme européen. Soutiens : les anciens cadres du RPR – gaullistes sociaux et souverainistes - sur lesquels viennent se greffer quelques personnalités, telles que Patrick Ollier, président de l’Amicale gaulliste de l’Assemblée, ou Gérard Larcher, l’ancien président du Sénat.
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« Le gaullisme n'est pas une nostalgie mais un projet de société qui n'a jamais abouti ». Patrick Ollier
« LA DROITE SOCIALE »
Son leader : Laurent Wauquiez, proche de Fillon. Sensibilité : s’essaie à une forme de gaullisme social, en cédant régulièrement à des pulsions libérales. Soutiens : une cinquantaine de parlementaires issus des familles démocrates chrétiennes, gaullistes sociales et centristes. Son credo : défense à tout crin des classes moyennes, pour mieux pointer du doigt l’assistanat. Ce mouvement prône le rétablissement de la défiscalisation des heures supplémentaires. Il entend également faire de l’emploi un des critères d’attribution des logements sociaux, tout en imposant des heures de travail obligatoires aux bénéficiaires du RSA.

« FRANCE MODERNE ET HUMANISTE »
Ses leaders : Luc Chatel, Jean-Pierre Raffarin, Jean Leonetti, tous copéistes, à l’exception du dernier nommé. Sensibilité : centre-droit. Les signataires se défendent de vouloir diviser l'UMP, de « revenir à l'UDF-RPR » ou de présenter « une motion à l'eau tiède ». Soutiens : une centaine de parlementaires se réclamant du « gaullisme social », de l’Alliance des Humanistes de Jean-Pierre Raffarin et Jean Leonetti, d’une tendance libérale incarnée par Luc Chatel et d’ex-UDF proches de Jean-Louis Borloo. Son credo : la suppression des 35 heures, la baisse des charges sociales, la fin de l’« assistanat », la promotion de la ruralité…

« Faire du social dans notre pays ne peut pas consister à le faire en oubliant ceux qui travaillent » Laurent Wauquiez
« FRANCE MODERNE ET HUMANISTE »
Ses leaders : Luc Chatel, Jean-Pierre Raffarin, Jean Leonetti, tous copéistes, à l’exception du dernier nommé. Sensibilité : centre-droit Soutiens : une centaine de parlementaires se réclamant du « gaullisme social », de l’Alliance des Humanistes de Jean-Pierre Raffarin et Jean Leonetti, d’une tendance libérale incarnée par Luc Chatel et d’ex-UDF proches de Jean-Louis Borloo. Son credo : la suppression des 35 heures, la baisse des charges sociales, la fin de l’assistanat, la promotion de la ruralité…

« Entre la candeur laxiste du socialisme et la raideur idéologique du populisme de droite, nous proposons une politique d'immigration garante de la dignité de la personne humaine ». Les signataires de la motion « France moderne et humaniste ».
« LA BOÎTE À IDÉES »
Son leader : Aucune figure de renom. Principalement constituée de jeunes cadres en quête de notoriété. Sensibilité : ce mouvement "anti-division" se reconnaît dans les valeurs libérales, humanistes et gaullistes. Soutiens : revendique le soutien de 18 parlementaires, dont Benoist Apparu, Hervé Gaymard, Chantal Jouanno et Bruno Le Maire. Son credo : l’ambition des signataires est de définir une ligne politique et une stratégie militante. Ils affirment regrouper des partisans des deux rivaux pour la présidence, François Fillon et Jean-François Copé.
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Nos réponses
L’emploi en question
Ce qu’ils disent
« La barre des 3 millions de chômeurs a malheureusement été franchie. La cote d'alerte est plus que dépassée : cela faisait plus de 13 ans et le gouvernement Jospin, que la situation de l'emploi n'avait pas été aussi catastrophique ». Argumentaire de l'UMP, en date de 27 septembre dernier.

Notre réponse
Un rappel, pour commencer. Sous le gouvernement Jospin, les créations d'emplois ont frôlé les 2 millions, soit l'équivalent de ce que l'économie française avait préalablement, généré de 1969 à 1996. Sur la période, 1997-2002, le chômage a baissé d'1 million de demandeurs d'emploi, grâce à une politique conciliant relance, croissance et volontarisme social. Si l'on se réfère au bilan de Nicolas Sarkozy et de François Fillon, on constate que le chômage a progressé en 5 ans, d'1 million d'hommes et de femmes. En tout et pour tout, le chômage, à la fin du premier semestre 2012, dépasse même les 4,6 millions de demandeurs d’emplois, toutes catégories confondues. Dans le même temps, la précarité et le temps partiel subi se sont étendus, à telle enseigne que fin 2011, 6 millions de salariés percevaient moins de 750 euros mensuels. En outre, la France perd depuis 2007 près de 70 000 emplois industriels par an. Fin mai 2O12, le chômage des jeunes dépasse le seuil des 20 % ; le taux d'activité des seniors reste très inférieur à 45 %. La critique de l'UMP gagnerait donc à rester plus modeste, lestée d'un tel bilan qui constitue un lourd handicap pour notre économie et notre vie sociale. D'autant que la gauche agit depuis 4 mois, pour réduire les conséquences de la situation léguée par l'ancienne majorité : • • • • • • • • présentation et adoption d'un projet de loi instaurant les emplois d'avenir, début novembre ; renforcement des moyens humains de pôle emploi ; lancement des contrats de génération, pour favoriser les synergies entre jeunes et plus anciens ; réforme de l'école pour lutter contre le décrochage scolaire à l'origine de biens des échecs d'intégration sociale et professionnelle ; relance d'une politique industrielle qui passe par l'affirmation d'un Etat stratège ; instauration prochaine d'une banque publique d'investissement ; suppression de la défiscalisation des heures supplémentaires, cette formidable machine à détruire des emplois et à nourrir la précarité ; rétablissement de la retraite à 60 ans pour les salariés ayant vécu des carrières professionnelles, longues et précoces.
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Édit o
L’héritage de Nicolas Sarkozy
Dans la crise de l’UMP, il y a les apparences qui retiennent évidemment l’attention et la curiosité (avouons-le). Mais, il y a des réalités plus lourdes. Ne nous laissons pas abuser par l’emploi de l’image d’une « guerre des égo ». Il y a de cela, bien-sûr. Mais, il y a « plus lourd », comment aurait pu le dire un ancien Président… Le premier constat, et c’est l’essentiel, tient dans l’existence d’une vraie fracture idéologique et politique dans ce parti. Les scores respectifs des motions proposées aux militants, en même temps que les deux candidatures, sont parlants. Une moitié environ des adhérents partage nombre des idées et des positions du Front National. La « ligne Buisson », dit-on… Mais, c’est la ligne Sarkozy ! L’ex-président a tout à fait volontairement renversé les barrières qui existaient entre « droite et extrême-droite » pendant sont quinquennat. Il ne faut donc pas s’étonner du résultat. Jean-François Copé a exploité le chemin qui lui était ouvert. La seconde réalité est que nous assistons à une lutte féroce pour le pouvoir dans ce parti. Cela rappelle furieusement une autre date, 1974, quand Jacques Chirac avait organisé un véritable coup d’État partisan dans l’UDR pour torpiller la candidature de Jacques Chaban-Delmas et écarter les « barons » du gaullisme. Cette politique du fait accompli ne lui a pas mal réussi… 29 novembre 2012 - n° 9
Lettre éditée par la cellule Veille et Riposte du Parti socialiste

L’intransigeance de Jean-François Copé s’explique de la même manière. Le temps travaillera pour lui, pense-t-il. Mais, l’histoire est pleine de surprises…et n’est pas encore écrite. En tout cas, la responsabilité de Nicolas Sarkozy dans cette crise doit être rappelée. Loin d’être le « pompier », il en a été le « boutefeu » ! Alain BERGOUNIOUX

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Droite  forte,  l’axe  central  d’un   parti  décapité  
Les « jeunes loups » n’en espéraient pas tant. Guillaume Peltier, Geoffroy Didier et leur motion ont recueilli 28 % des suffrages, en arrivant en tête des cinq textes proposés au vote des militants. Tenants d’une ligne radicale, les deux trentenaires se sont autoproclamés représentants de la « génération Sarkozy ». L’un est un transfuge du Front national et se reconnaît volontiers dans la « lignée » ; l’autre a compté parmi les proches conseillers de Brice Hortefeux. Tous deux affichent des convictions ultra-droitières qui ne déplaisent visiblement pas aux militants de l’UMP qui ont accordé à la motion dont ils sont les têtes de pont une large majorité. Loin devant la Droite sociale de Laurent Wauquiez, pourtant peu éloignée, sur le fond comme sur les principes, des idéaux que les intéressés défendent avec fermeté. Guillaume Peltier et Geoffroy Didier poursuivent, de ce point de vue, la tactique de 2007, pour la concurrencer, peut-être et, à terme, nouer des alliances avec les amis de Marine Le Pen. Le tout, sous l’œil bienveillant de leur mentor, Patrick Buisson, qui est à l’origine de ce glissement de l’UMP vers l’extrême-droite. Sous couvert de réarmement moral, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy ne manque pas une occasion de fustiger la mondialisation « qui a, dans le domaine de l’économie, considérablement érodé les marges de manœuvre du politique » (Le Figaro, 13 novembre 2012). Son crédo : la lutte contre l’immigration clandestine, la sécurité, l’assistanat social… qu’il érige en priorités… « Le vrai clivage n’est plus économique, mais socioculturel », se plaitil à répéter. Avant d’affirmer que le « concept de « droitisation » a été forgé par la gauche qui, après avoir basculé du social au sociétal, cherche à masquer son refus de prendre en compte la souffrance des Français les plus vulnérables » (op.cit.). Dans l’esprit de Buisson, Sarkozy est parvenu, mieux que quiconque, à incarner le « récit national », en tenant compte de la souffrance des Français les plus vulnérables. « Que cela plaise ou non, la demande sociale et la question identitaire s’emboîtent désormais dans une même problématique, argue-t-il. Plus les individus sont affectés par les désordres de la mondialisation, plus ils éprouvent le besoin de se rattacher à ce cadre stable et pérenne qu’est la nation. » En évacuant la question identitaire du débat, on assiste tout naturellement au retour de la « démocratie sans le peuple » et à une domination sans partage de la gauche. On touche là à l’ADN de l’UMP et de la Droite forte, qui voient dans la France des humbles », essentiellement rurale, et non « tapageuse », un véritable « réservoir de voix qui, allié à l’électorat traditionnel de la droite, constitue à coup sûr, la seule

La « fracture politique et morale » avec les valeurs historiques du gaullisme est bien consommée.
Glissement . Ce scrutin n’est pas anodin, d’autant que chaque motion dépassant le seuil des 10 % sera reconnue comme un « mouvement » à part entière, doté de moyens financiers spécifiques et de représentants au sein de la direction du parti. Autant dire que la « fracture politique et morale » avec les valeurs historiques du gaullisme est bien consommée. Voire même avec les intentions initiales de l’UMP, qui s’était fixée pour objectif de réaliser un équilibre entre les différentes sensibilités de la droite. Où va-t-on ? Au bout du processus de droitisation entamé à la présidentielle. Le postulat identitaire et populiste, dont n’a cessé de se prévaloir Copé tout au long de la campagne, figure au cœur de ce texte.

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formule électoralement victorieuse pour les scrutins à venir. » Conclusion : « s’il veut être qualifié pour le second tour de l’élection présidentielle de 2017 (…), le futur candidat de la droite devra s’affranchir du système organisé de l’ignorance volontaire, qui couvre des sujets comme les besoins économiques en travailleurs immigrés, le financement de notre protection sociale ou la préservation de notre mode de vie. »

En s’adressant ouvertement au peuple de France et aux « perdants de la mondialisation », ces apprentis sorciers n’ont pas de mots assez durs pour dénoncer, pèle mêle, le racisme antiBlancs, la montée de l’Islam ou l’interdiction des minarets.
Mat rice maurassienne ? Désormais, les sujets les plus clivants sont donc mis en avant. En s’adressant ouvertement au peuple de France et aux « perdants de la mondialisation », ces apprentis sorciers n’ont pas de mots assez durs pour dénoncer, pèle mêle, le racisme antiBlancs, la montée de l’Islam ou l’interdiction des minarets. Ils vont même jusqu’à réclamer la suppression du droit de grève des enseignants et la création de quotas de journalistes de droite dans les rédactions. Plat e-f orme économique et sociale. Ce sont les mêmes qui appellent sans surprise à la sortie définitive des 35 heures et au retour des 40 heures payées 45 heures ! -, sur cinq ans. « En échange de cette augmentation du temps de travail de 5 heures par semaine, les salariés seraient payés

davantage par un système mixte d'actionnariat dans l'entreprise et de rémunération nette », précise le programme. Lequel suggère « d'accompagner les chômeurs le plus rapidement possible vers l'emploi ». Avec, à la clé, une « prime au travail » de 50 000 euros pour toute PME qui embauchera un chômeur en CDI. Parallèlement, les auteurs de cette motion demandent une baisse des allocations chômage, en contrepartie de la formation des demandeurs d’emploi, la mise en œuvre d’une TVA sociale et la diminution des effectifs dans la fonction publique. Les bénéficiaires du RSA devront, pour leur part, s’acquitter de sept heures de travail hebdomadaire, tandis qu’un apprentissage dès l’âge de 14 ans sera instauré, avec obligation de formation ou de travail pour les 16-18 ans, sous peine de sanctions. À quoi, la Droite forte ajoute la création d'une « Charte républicaine des musulmans de France », en réponse à l'émergence d’« un communautarisme plus revendicatif, plus agressif, plus conquérant ». Le respect de cette charte « conditionnera toute autorisation de construction de mosquée ». Partisans de la création d’un ministère de la Laïcité, qui aurait pour principale mission de nommer les imams sur le territoire français et de désigner des « préfets de la laïcité » chargés de « faire émerger l’islam de France en soutenant les musulmans modérés qui aiment la France », les impétrants n’hésitent pas à dégainer la laïcité à des fins d’exclusion, contrairement au principe majeur qui dicte celle-ci : permettre le « vivre ensemble ».

Les impétrants n’hésitent pas à dégainer la laïcité à des fins d’exclusion, contrairement au principe majeur qui dicte celle-ci : permettre le « vivre ensemble ».

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L’éducat ion nat ionale au pilori. Les chefs d’établissement devront procéder au recrutement des enseignants et licencier les mauvais éléments, tout en accordant la « liberté de gestion pour les établissements » et la « liberté de choix pour les parents ». Ce qui revient clairement à enterrer la carte scolaire. Ils auront « l’entière responsabilité de leurs moyens, y compris en ayant recours aux fonds privés ». Et, ce n’est pas tout ! Guillaume Peltier et Geoffroy Didier préconisent le « financement au mérite des établissements, ce qui stimulera la qualité de l’enseignement et obligera les écoles à être toujours plus performantes ». Ces deux-là ne doutent décidément de rien ! Quant ils évoquent « l’assistanat », le « prêt à penser idéologique », la « société de facilités », le « laxisme », la « culture de l’excuse » et la « déresponsabilisation », ils s’inscrivent dans les pas de Sarkozy, en prônant la rupture qui vient, aujourd’hui, de se fracasser sur le réel.

Ces tenants d’une « droite décomplexée » recommandent également d’interdire le « droit de grève des professeurs et (de) leur conférer un nouveau statut spécial, comme c’est le cas dans d’autres branches de la fonction publique ».
Laïcit é, une arme ant i-islam. Peltier et Didier se reconnaissent dans « une France fière de ses traditions judéochrétiennes et de ses racines grécolatines ». D’où leur volonté d'affirmer, par voie constitutionnelle, que « la France est une République laïque de tradition chrétienne ». « La République, la laïcité et nos racines chrétiennes

constituent la colonne vertébrale de notre identité, s’exclament-ils. C’est avec toute la force de nos deux mille ans d’histoire que nous pourrons surmonter les défis de notre temps : sans ses racines chrétiennes, la France ne serait pas la France ». Des propos qui ne sont pas sans rappeler ceux d’Alain de Benoist et du GRECE, dont Bruno Mégret et ses partisans firent leur miel au début des années 1980. « En réalité, ces racines sont judéo-chrétiennes et elles plongent dans la démocratie grecque, le droit romain et la philosophie des Lumières qui a inspiré la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Ça fait beaucoup d’oublis ! », souligne l’historien Bernard Poignant sur son blog. Ces tenants d’une « droite décomplexée » recommandent également d’interdire le « droit de grève des professeurs et (de) leur conférer un nouveau statut spécial, comme c’est le cas dans d’autres branches de la fonction publique ». Le rapprochement idéologique des partisans de la Droite forte avec le FN a apparemment des limites, quand ils affirment avoir « l’Europe pour horizon. » Mais, il est caractéristique qu’ils s’efforcent aussitôt de les gommer en fustigeant une machine « technocratique et soumise aux marchés », dont Philippe de Villiers et Marine Le Pen ont déjà fait leurs choux gras. « D’où l’hymne aux frontières sans qu’il soit précisé si elles sont nationales ou européennes. D’où le refus de tout élargissement, évidemment en pensant à la Turquie, même si Nicolas Sarkozy n’a pas bronché quand il présidait l’Union européenne au second semestre 2008 », conclut Bernard Poignant. Au siège du FN, les bouteilles de champagne sont au frais et nul ne doute que des accords locaux se noueront dès 2014.

Avec la Droite forte, l’avenir électoral paraît plus que jamais indexé à la poussée du Front national, dont Guillaume Peltier et Geoffroy Didier
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se réapproprient le logiciel.
Les limit es d’une st rat égie ult radroit ière. Avec la Droite forte, l’avenir électoral paraît plus que jamais indexé à la poussée du Front national, dont Guillaume Peltier et Geoffroy Didier se réapproprient le logiciel. Au point que le schéma cher à René Rémond vole ici en éclat. Les modèles légitimiste, orléaniste et bonapartiste cèdent clairement le pas à une rhétorique souverainiste et néoconservatrice. L’espace social y oppose Français et immigrés, chrétiens et musulmans, honnêtes contribuables et fraudeurs… Les faux sujets de polémique se succèdent à un rythme effréné, et on ne compte plus les thèmes de discorde et autres comptines à dormir debout qui servent d’alibi à une pensée réactionnaire. Cette stratégie a toutefois ses limites. En faisant le choix d’une motion antirépublicaine, cette partie de l’UMP se fait le chantre d’une vision xénophobe et réactionnaire de la société qu’elle est en train de payer au prix fort. À force de

propositions « choc », elle a créé une fracture plus profonde qu’il n’y paraît. La « ligne Buisson » de « droitisation », tournée prioritairement vers l’espace national comme lieu de résistance à la mondialisation, sécuritaire, hostile à la gauche qualifiée de « morale » et à la version libérale et européiste de la droite dite « molle », emporte l’adhésion d’une bonne moitié des militants. Il en va de la survie de l’UMP, déjà bien entamée par ses divisions. D’autant qu’il y a désormais une réelle incompatibilité de valeurs entre une droite nationale et sécuritaire, d’un côté, et une droite libérale et résolument européenne, de l’autre. L’aile modérée a apparemment du plomb dans l’aile. Mais, le petit jeu auquel se livrent les tenants de la Droite forte pourrait bien se retourner contre ses défenseurs, au seul profit du FN qui n’en attendait pas tant.

Paniques morales
Commentaire avisé du politologue Gaël Brustier dans Le Monde daté du 22 novembre : « Patrick Buisson vise, comme Jean-François Copé, à constituer un bloc sociologique électoral ancré dans la France périphérique, la France périurbaine et les zones rurales, celle de l'Est industriel et des villes moyennes. Il ajoute, avec un flair inquiétant, des départements « acquis » à la gauche, en particulier dans le Sud-Ouest..., renchérit le coauteur de Voyage au bout de la droite (Édition Mille et une nuits, 2011). Cette lecture de la sociologie française lui sert à canaliser et à orienter vers une traduction électorale droitière et une vision idéologique occidentaliste les « paniques morales » d'une partie de cette France périphérique. Loin d'être un conglomérat de « petits Blancs », cette France-là cherche des protections. Buisson, en bon camelot et en fin stratège, lui offre des protections identitaires... La droite cherche ainsi à préempter le peuple. » Nul doute, dans ces conditions, que l’UMP constitue une « caisse enregistreuse des « paniques morales » du pays », tempère Brustier. Lequel voit dans la stigmatisation de l’Islam et la création de « frontières identitaires » dont Copé se veut le porte-étendard, la manifestation d’une droite décomplexée « obsédée par une "guerre culturelle" que la gauche se refuse encore à lui mener. » Voir, sur ce point, l’interview, ci-dessous, de Jean-Yves Camus.
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DÉCRYPTAGE & DÉBATS

« La gauche doit apprendre à penser et ferrailler intellectuellement avec une famille politique qui revendique fièrement sa modernité » Jean-Yves Camus est politologue,
chercheur associé à l'IRIS, spécialiste des nationalismes et extrémismes en Europe. Il a été chercheur au CERA (Centre européen de recherche et d’action sur le racisme et l’antisémitisme) et en charge, entre 2002 et 2004, de l’expertise et de l’évaluation de projets de recherche pour le PNR 40+ « Extrémisme de droite » du Fonds National Suisse. Il est, par ailleurs, membre du European Consortium on Political Research et membre de la Task Force on Antisemitism, European Jewish Congress.

Le discours ident it aire et l’idéologie maurassienne sont -ils le moyen le plus ef f icace pour permet t re à la droit e de ret rouver le pouvoir ? Si le discours identitaire est une des composantes de la droite qui lui permet de recouvrer sa vocation initiale, l’idéologie maurassienne, de son côté, ne parle plus à personne. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la droite a tenté de se relever du discrédit qui la frappait alors. Ce vocable renvoyait, en effet, à Vichy et la collaboration. Et, par-delà, aux ligues qui les ont précédées. D’où l’émergence de partis, après 1945, qui ont emprunté à différents registres : Parti républicain de la liberté (PRL), Centre national des indépendants paysans (CNIP), Mouvement républicain populaire (MRP), pour la composante centriste, de tradition chrétienne-démocrate. Cette tendance s’est poursuivie sous la Ve République : Rassemblement du peuple français (RPF), Union de défense de la République (UDR), Union pour la démocratie française (UDF), Rassemblement pour la République (RPR)… Au final, les idées de modération, de rassemblement et de République l’ont

emporté dans le vocabulaire de la droite, au prix d’un phénomène d’autocensure par lequel elle s’interdit de s’identifier comme telle. Seuls ses adversaires et la science politique, avec René Rémond dans son célèbre livre, Les droites en France (Aubier, 1954), l’ont catégorisé clairement.

« Au final, les idées de modération, de rassemblement et de République l’ont emporté dans le vocabulaire de la droite, au prix d’un phénomène d’autocensure par lequel elle s’interdit de s’identifier comme telle. ».
L’élect ion de Nicolas Sarkozy a rebat t u les cart es… Oui. Au point qu’une partie de la droite commence alors véritablement à revenir sur cette autocensure, considérant que des raisons
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objectives lui permettent d’assumer pleinement le vocable. La droite n’a pas été unanimement collaborationniste pendant la guerre. Il paraît donc naturel aux sarkozystes de se réapproprier un terme qui n’a jamais réellement disparu chez nos voisin européens. Le discours ident it aire et l’idéologie maurassienne sont -ils le moy en le plus ef f icace pour permet t re à la droit e de ret rouver le pouvoir ? Si le discours identitaire est une des composantes de la droite qui lui permet de recouvrer sa vocation initiale, l’idéologie maurassienne, de son côté, ne parle plus à personne. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la droite a tenté de se relever du discrédit qui la frappait alors. Ce vocable renvoyait, en effet, à Vichy et la collaboration. Et, par-delà, aux ligues qui les ont précédées. D’où l’émergence de partis, après 1945, qui ont emprunté à différents registres : Parti républicain de la liberté (PRL), Centre national des indépendants paysans (CNIP), Mouvement républicain populaire (MRP), pour la composante centriste, de tradition chrétienne-démocrate. Cette tendance s’est poursuivie sous la Ve République : Rassemblement du peuple français (RPF), Union de défense de la République (UDR), Union pour la démocratie française (UDF), Rassemblement pour la République (RPR)… Au final, les idées de modération, de rassemblement et de République l’ont emporté dans le vocabulaire de la droite, au prix d’un phénomène d’autocensure par lequel elle s’interdit de s’identifier comme telle. Seuls ses adversaires et la science politique, avec René Rémond dans son célèbre livre, Les droites en France (Aubier, 1954), l’ont catégorisé clairement. L’élect ion de Nicolas Sarkozy a rebat t u les cart es… Oui. Au point qu’une partie de la droite commence alors véritablement à revenir sur cette autocensure, considérant que des raisons objectives

lui permettent d’assumer pleinement le vocable. La droite n’a pas été unanimement collaborationniste pendant la guerre. Il paraît donc naturel aux sarkozystes de se réapproprier un terme qui n’a jamais réellement disparu chez nos voisins européens. Cette vitalité nouvelle aboutira à une véritable surenchère au sein de l’UMP qui nous ramène à l’actualité. Le sentiment d’appartenance à la droite a trouvé son expression au travers des évènements de Mai 68. Avec, en particulier, une remise en cause fondamentale des valeurs « libérales-libertaires », qui touche d’ailleurs tout un pan de la jeunesse, dans un contexte de perte de repères et de mondialisation accélérée, qui peut se retrouver sur des valeurs conservatrices.

« Le sentiment d’appartenance à la droite a trouvé son expression au travers des évènements de Mai 68 »
La gauche ne doit -elle pas abandonner, une f ois pour t out e, le schéma selon lequel la droit e est , de manière st ruct urelle, associée au conservat isme, à l’ordre ancien et à l’âge ? Absolument. Il faut apprendre à penser et ferrailler intellectuellement avec une famille politique qui revendique fièrement sa modernité et dont la sociologie électorale trouve un écho dans les catégories de population qui lui ont longtemps été défavorables. André Malraux se disait convaincu que le XXe siècle serait celui des religions. Ce qu’il n’avait pas entrevu, me semble-t-il, c’est qu’identité et religion se recoupent, notamment, au travers de l’islamisme radical. Je ne doute pas, pour ma part, que le XXIe siècle sera aussi celui des identités, y compris dans leur expression laïque. Il ne fait d’ailleurs guère de doute que les Européens accusent un réel retard en la matière, d’autant qu’ils se plaisent à assimiler ce terme à la montée des droites populistes et extrêmes. En observant les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), on peut, en effet,
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constater que les principes de réappropriation et de réaffirmation de l’identité y jouent un rôle déterminant. Celle-ci peut être parfaitement novatrice, comme dans l’Afrique du Sud post apartheid, ou « réappropriatrice », à l’image de la Russie poutinienne qui est une synthèse de la Russie de toujours, de certains restes du communisme et de l’idéologie libérale. L’inde est, elle aussi, traversée par un puissant courant identitaire, au même titre que la Chine et le Japon où cette dimension, alliée au patriotisme économique, est extrêmement forte, au prix de violentes frictions avec l’Occident. La mont ée des ident it és n’est -elle pas une réact ion nat urelle à l’accélérat ion de la globalisat ion ? Oui. Les prochaines décennies pourraient, de ce point de vue, être marquées par une montée en puissance de la mondialisation libérale, dont on est en droit de dénoncer les dérives, et sur laquelle on ne reviendra plus. Par contrecoup, les populations seront animées par le besoin de se protéger et de s’identifier à des communautés infranationales, en s’inscrivant dans le temps long.

réact ionnaire de la droit e moderne incarnée par Pat rick Buisson ? Je le répète, le maurrassisme appartient définitivement au passé. Et ce, parce qu’il s’agit d’une idéologie de la France seule, comme l’indique d’ailleurs son slogan. Or, cette situation ne se reproduira plus. S’il a pu avoir une influence intellectuelle au temps de l’Action française et de l’ÉtatNation, il n’a pas le caractère monolithique que suggère la personnalité quelque peu envahissante de Charles Maurras. Le néomaurrassisme des années 55-65, incarné par Pierre Boutang, n’en a pas moins constitué une tentative de synthèse au nom de la grandeur de la France entre le gaullisme, dans sa dimension souverainiste, et l’héritage de l’Action française, débarrassée des poussières maurassiennes et de la collaboration. Patrick Buisson maîtrise l’idéologie maurassienne, sans pour autant la calquer. Son objectif est d’instrumentaliser politiquement cette croyance selon laquelle il existe une déconnexion entre les élites et le peuple. L’idée selon laquelle le peuple incarne le bon sens quand les élites se dévoient se retrouve également au sein de la gauche révolutionnaire, dont la dimension populiste était extrêmement forte. Les milit ant s ont placé à la t êt e des mot ions la Droit e f ort e de Guillaume Pelt ier, disciple de Pat rick Buisson et t ransf uge de l’ex t rême-droit e. Cela signif ie-t -il que le programme f ront ist e est désormais la mat rice de l’UMP ? Les enquêtes ont démontré une réelle porosité entre les électorats UMP et FN sur un certain nombre de thèmes, dont la question nationale et identitaire, ainsi que l’immigration et la sécurité. Cette situation est d’autant plus ingérable pour l’UMP que la plupart des caciques du parti majoritaire de la droite campe sur une ligne officielle qui se refuse à toute alliance avec le FN. Ce n’est pas tant cette posture qui a bougé que le renvoi dos-à-dos de la gauche non gouvernementale et de l’extrême-droite. C’est l’idée selon laquelle le Front de gauche est le miroir du Front national. Principe bien connu selon lequel les extrêmes se valent. C’est oublier que sur les valeurs fondamentales – laïcité, égalité des droits, racisme, antisémitisme –, ces deux

« Les prochaines décennies pourraient être marquées par une montée en puissance de la mondialisation libérale, dont on est en droit de dénoncer les dérives, et sur laquelle on ne reviendra plus. »
Revenons-en au maurrassisme. Pour dépassée qu’elle soit , cet t e idéologie ne sert -elle pas les desseins d’une f range

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familles ne se valent pas. Au-delà de la porosité de l’électorat, subsiste un magnétisme frontiste qui est très ancien. En 1993, Charles Pasqua déclare ainsi qu’il partage certaines valeurs avec le FN. Épisode, parmi d’autres, de cette course effrénée de la droite vers le FN qui n’a cessé d’exister depuis le milieu des années 80. On touche là à l’incapacité, dans l’expression collective de l’UMP, d’admettre qu’empiriquement, ce suivisme a toujours mené à la défaite.

« L’objectif de Patrick Buisson est d’instrumentaliser politiquement cette croyance selon laquelle il existe une déconnexion entre les élites et le peuple. »
C’est pourt ant bien le cas aujourd’hui… Sauf si l’on estime que la défaite de Nicolas Sarkozy à la présidentielle tient dans son incapacité, entre les deux tours, à donner un coup de barre à droite suffisant pour ramener à lui une partie significative de l’électorat lepéniste. Ne nous voilons pas la face. S’il avait annoncé une mesure comme l’immigration zéro ou la préférence nationale, le résultat aurait pu être différent. Le virage amorcé à la f aveur du vot e du 18 novembre n’annonce-t -il pas des af f ront ement s violent s sur les ant iennes de l’immigrat ion et de la sécurit é ? La réflexion évoluera nécessairement dans les prochaines semaines, mais il ne fait guère de doute que ce vote laissera des séquelles profondes au sein de l’appareil. Je n’en reste pas moins convaincu que Jean-François Copé se trompe sur un point essentiel : aux yeux des électeurs, les dirigeants de l’UMP ont le handicap d’avoir été aux affaires. Ce qui n’est naturellement pas le cas du FN.

Entre un parti qui s’efforce de vendre une image plus droitière qu’il ne l’est en réalité et l’original frontiste, le risque est grand de voir l’électeur se porter sur le second. Le FN est toujours dans la position du « monsieur plus ». J’en viens à la sécurité. Sur ce thème, personne, à l’exception de Marine Le Pen, ne s’est prononcé pour le retour de la peine de mort. D’autre part, nul, hormis Marine Le Pen, ne prône l’immigration zéro. À Nice, en 2011, la présidente du FN a même évoqué le principe d’inversion des flux migratoires dont elle a la propriété exclusive. Sur la question de l’identité, personne d’autre que Marine Le Pen ne prescrit l’interdiction de la kippa et du voile dans la rue, l’abatage rituel ou bien encore la construction de mosquées. Il y a là une différence fondamentale avec l’UMP. Cette ligne jaune n’a été franchie que par quelques députés se revendiquant clairement de la droite populaire. Ils ont tous été battus lors des élections législatives. Le vrai clivage n’est -il pas socio-cult urel, comme l’indique Buisson ? À l’UMP, les préconisations de la droite populaire ou de la droite forte ne sont pas partagées par les tenants d’une ligne gaulliste et sociale. Il y a là une différence d’ADN politique de fond avec ceux qui se reconnaissent volontiers dans une droite identitaire et nationaliste. Sans compter que les clivages apparaissent très clairement dans le quart sud-est de la France sur la question de la guerre d’Algérie où subsiste une forte hétérogénéité de la droite. Qui, à droit e, peut servir de cont repoids à cet t e st rat égie mort if ère ? Une partie des cadres dirigeants de l’UMP refusera toute dérive droitière, dont chacun sait, par expérience, qu’elle conduit à la défaite. La vraie question est de savoir à quel jeu Nicolas Sarkozy a bien pu jouer dans cette affaire. Prenons garde également de voir dans Patrick Buisson un tireur de ficelles. La réalité est plus complexe. Tant que l’UMP ne sera pas sortie de l’absence de clarification après le vote interne du 18 novembre, il sera impossible de déterminer qui peut incarner le changement. Et ce, même si un Alain Juppé, qui s’est retiré du jeu, n’est pas du tout sur la même ligne politique que Jean-François Copé sur les questions de société, l’identité ou la place des sensibilités minoritaires dans la société.
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Édito
« Le peuple de droite »
Il ne faut pas faire trop dire à des élections partielles, le taux d’abstention étant une donnée importante. Mais, le premier tour des élections législatives dans l’Hérault, les Hauts-de-Seine et le Val-de-Marne démontre qu’il existe un « peuple de droite ». La crise de l’UMP ne l’a pas, jusqu’à présent, désuni. L’avenir, cependant, dira ce qu’il en est, si la désunion devient structurelle. Mais, au-delà, cette situation rappelle, sinon une loi de la politique française, du moins une constante. Quand la gauche est au pouvoir, l’électorat de droite, passés les premiers moments de désarroi, renforce son opposition, alors que l’électorat de gauche tend plus ou moins à se démobiliser. Car, ce dernier estime avoir produit son effort dans les campagnes précédentes et éprouve des difficultés de l’exercice du pouvoir, qui provoquent interrogations et mécontentements. Souvenons-nous qu’en janvier 1982, le Parti socialiste avait perdu quatre élections partielles, alors que les réformes économiques et sociales battaient leur plein. Dans la conjoncture, beaucoup plus difficile qui est la nôtre actuellement, nous ne pouvons pas être surpris. Ce qu’il revient de faire, nous le savons aussi, 29 novembre 2012 – n° 10
Lettre éditée par la cellule Veille et Riposte du Parti socialiste

tendre tous nos efforts pour obtenir des résultats, tout particulièrement pour l’emploi, savoir donner une cohérence à la politique menée et l’expliquer, répondre fortement et précisément aux critiques et aux attaques de la droite. C’est évidemment plus facile à écrire qu’à faire. Mais, c’est le chemin, et pour cela il faut qu’il y ait une volonté. Alain BERGOUNIOUX
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Droite  (anti)  sociale  :  la  motion   «  au  bon  beurre  »  
L’appellation  «  Droite  sociale  »  ne  doit  pas   tromper  Elle  n’a  de  sociale  que  le  nom.   Mais,  son  approche  est  également   inquiétante.  Elle  est  conduite  par  une   volonté  de  stigmatisation  et  de   culpabilisation  sociales  et  un  paternalisme   conservateur.     À  elles  seules,  les  deux  motions  jumelles  -­‐   Droite  forte  et  Droite  sociale  -­‐  recueillent   près  de  50  %  des  suffrages.  Loin  devant   Les  Gaullistes,  La  Droite  populaire  et  la   Boîte  à  idées  qui  remportent   respectivement  12,31  %,  10,87  %  et   9,19  %  des  voix.     fragiles,  rendus  responsables  de  leurs   propres  difficultés.  Coupables  d’être   pauvres,  de  se  retrouver  au  chômage,  de   se  soigner  et  de  se  loger  aux  frais  du   contribuable…  Et,  surtout,  d’être  à  la   remorque  des  classes  moyennes,  priées   de  mettre  la  main  à  la  poche  et  de  faire   amende  honorable  !   Touchées  de  plein  fouet  par  la  crise,   celles-­‐ci  paient  pourtant  au  prix  fort  les   conséquences  d’une  politique   néoconservatrice,  dont  les  effets  ont  été   désastreux,  à  tout  point  de  vue,  pour   notre  économie.  Après  cinq  années  de   sarkozysme  et  dix  années  de  gestion  du   pays  par  la  droite,  la  dette  s’est  accrue  de   900  milliards  d’euros  en  une  décennie,   pendant  que  le  chômage  connaissait  une   hausse  de  plus  d’un  million  de   personnes  entre  2007  et  2012,  que  la   pauvreté  explosait  -­‐  8,5  millions   d’hommes  et  de  femmes  sous  le  seuil  de   pauvreté  -­‐,  q ue  l’échec  scolaire  amplifiait   sans  fournir  la  moindre  alternative  aux   principaux  intéressés,  que  la  formation   professionnelle  se  révélait   malheureusement  inefficace  et  que  le   marché  du  travail  s’enfonçait  dans  la   précarité.      

Cette  motion  reprend   l’antienne  des  minorités   silencieuses  qui  souffrent,   en  opposition  aux  assistés   sociaux,  assimilés  à  des   profiteurs  du  système.  

  Culpabilisation.  Ce  texte,  censé  porter   une  ambition  sociale,  ne  nécessite  guère   de  travail  fouillé  en  terme  d’analyse,  tant  il   est  court  -­‐  très  court,  m ême  :  pas  plus   d’une  page  et  demie…   Il  reprend  l’antienne  des  «  minorités   silencieuses  »  qui  souffrent,  en  opposition   aux  «  assistés  sociaux  »,  assimilés  à  des   profiteurs  du  système.  Lequel  ne  leur   confèrerait  que  des  droits,  sans  la  moindre   contrepartie,  en  retour  !  Cette   argumentation,  maintes  fois  répétée,  au   cours  de  la  dernière  décennie  -­‐   particulièrement  sous  le  mandat  de   Nicolas  Sarkozy  -­‐,  tend  une  nouvelle  fois  à   stigmatiser  les  différentes  franges  de  la   population,  en  ciblant,  prioritairement,  les   catégories  les  plus  modestes.  Peu  de   choses,  en  revanche,  sur  les  classes  les   plus  aisées,  choyées  et  cajolées,  cinq   années  durant.  Au  final,  cette  tirade  n’a   d’autre  objectif  que  de  culpabiliser  les  plus  

L’accès  à  l’emploi  comme   critère  d’attribution  aux   logements  sociaux  ?  C’est   le  principe  bien  connu  de   la  double  peine  que   Wauquiez  et  ses  amis   appliquent  à  la  lettre.  
  Stigmatisation.  Supprimer  les  effets  de   seuil.  Soit,  mais  comment  ?  Aucun  projet   digne  de  ce  nom  n’est  proposé  pour   remédier  à  cette  difficulté.  Défiscaliser  à   nouveau  les  heures  supplémentaires  ?   Encore  faut-­‐il  rappeler  le  coût  

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particulièrement  élevé  de  cette   mesure  :  4,5  m illiards  d’euros  par  an  !   Pour  quel  résultat  ?  Un  nombre   toujours  plus  élevé  de  chômeurs,  un   gain  de  pouvoir  d’achat  à  somme  nulle   -­‐  6  m illions  de  personnes  percevant   750  euros  ou  parfois  moins  -­‐,  et  le   minimum  pour  ceux  qui  sont  en   mesure  de  «  travailler  plus  »,  au  gré   des  besoins  du  chef  d’entreprise,  et   non  du  salarié,  comme  le  prétendent   Laurent  Wauquiez  et  ses  amis.   Favoriser  l’intéressement  et  la   participation  pour  partager  les  fruits   de  la  croissance  ?  Soit,  mais  gare  à  la   tentation  d’une  rémunération  déguisée   et  défiscalisée  pour  le  patron,  et  qui   n’apporte  pas  sa  contribution  à  l’effort   national.  Encore  faut-­‐il,  donc,  que  cette   proposition  ne  tourne  pas  au  marché   de  dupes.  Avec,  pour  conséquence,   l’effondrement  des  recettes  et  de  la   protection  sociale  solidaire.   L’accès  à  l’emploi  comme  critère   d’attribution  aux  logements  sociaux  ?   C’est  le  principe  bien  connu  de  la   double  peine  que  W auquiez  et  ses   amis  appliquent  à  la  lettre.  Déjà  fautif   de  ne  pas  travailler,  l’inactif  est  prié  de   déguerpir  et  de  trouver  un  lieu   d’accueil  où  bon  lui  semble…  Avec  la   Droite  sociale,  comme  avec  la  Droite   forte,  l’exclusion  bat  son  plein  !   Second  volet,  et  non  des  moindres,  le   «  cancer  de  l’assistanat  »  !  La  chasse  est   lancée  !      

Déjà  fautif  de  ne  pas   travailler,  l’inactif  est   prié  de  déguerpir  et  de   trouver  un  lieu  d’accueil   où  bon  lui  semble…  Avec   la  Droite  sociale,  comme   avec  la  Droite  forte,   l’exclusion  bat  son   plein  !  
  Plus  de  devoirs,  moins  de  droits  !   Pas  de  pitié  pour  les  chômeurs  et  les   exclus  du  système  !  On  saisit  aisément   le  but  de  la  manœuvre  :  discréditer  

celles  et  ceux  qui  perçoivent  des   allocations  et  pointer  du  doigt  tout   individu  percevant  indument  des  aides   sociales.  Quant  aux  salariés,  ils  ont  tout   lieu  de  s’estimer  heureux  de  posséder  un   emploi  et  de  percevoir  une   rémunération.       Propositions  insidieuses.  Travailler,  en   contrepartie  du  RSA  :  c’est  bien  sous  le   mandat  de  Sarkozy  que  l’idée  a  été   fabriquée  de  toute  pièce  !  Encore  aurait-­‐ il  fallu  mettre  en  place  les  structures  et   personnels  propres  à  accompagner  une   mesure  qui,  pour  discutable  qu’elle  soit,   n’en  aurait  pas  moins  nécessité  un   minimum  d’encadrement.  Au  diable,  les   détails  !  Les  impétrants  peuvent  bien  se   débrouiller  seuls  et  se  mettre  en  quête   d’un  travail.   La  motion  suggère,  par  ailleurs  -­‐  sans   pour  autant  formuler  la  moindre   proposition  -­‐,  de  combattre  les  fraudes   fiscales  et  sociales  (+  de  50  milliards   d’euros  par  an).  Ce,  en  visant   implicitement  les  étrangers  qui  se   trouvent  en  situation  régulière  ou   irrégulière.  Rien,  en  revanche,  sur  la   fraude  fiscale  et  aux  organismes  sociaux   dont  se  rendent  responsables  un   parterre  d’entrepreneurs  peu   scrupuleux,  heureusement  peu   nombreux,  au  même  titre  que  les   présumés  fraudeurs  «  sociaux  ».   Lutter  contre  l’exil  fiscal  ?  Certes,  mais   on  est  en  droit  de  s’interroger  sur   l’étendue  des  projets  gouvernementaux,   en  la  matière,  entre  2002  et  2012,  et   l’action  m enée  par  Fillon.   Financer  le  permis  de  conduire  des   jeunes,  en  contrepartie  d’un  service   social  ?  Une  bonne  idée,  certes,  mise  en   place  de  longue  date  par  plusieurs   Conseils  généraux,  pour  permettre  aux   bénéficiaires  de  se  déplacer  à  moindre   frais  pour  trouver  un  emploi.     L’assurance-­‐chômage,  en  contrepartie   d’une  formation  ?  Mais,  alors,  pourquoi   éliminer  le  projet  de  Sécurité  sociale   professionnelle  ou  feindre  de  l’oublier   en  route  ?  Retour,  donc,  à  la  case   antisociale  !     Reste  la  crise  du  système  financier  qui   vaut  à  la  Droite  sociale  de  remettre  au   goût  du  jour  les  recettes  du  XIXe  siècle  !   Le  tout,  au  prix  d’une  analyse  à  

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l’emporte-­‐pièce  qui  tourne  le  dos  aux   mutations  économique  du  XXIe  siècle.   Depuis,  la  mondialisation  est  passée   par  là  et  on  ne  peut  se  contenter  de   regarder  indéfiniment  les  avions   passer.  L’un  des  maux  qui  affecte  notre   société  est  la  financiarisation  de   l’économie.  Les  profits  à  court  terme   mettent  en  péril  le  tissu  industriel  et   l’appareil  productif.  Il  fragilise  tout   autant  le  secteur  tertiaire,  soumis  au   sacro-­‐saint  principe  de  rentabilité   immédiate.      

Les  entreprises  du  CAC   40,  suspectées  de   s’enrichir  sur  le  dos  des   salariés  ?  C’est  pourtant   bien  sous  la  droite  que   l’impôt  dégressif  a  été   réhabilité,  au  mépris  de   l’Égalité  des  droits  de   l’homme  et  du  citoyen.  

  Les  entreprises  du  CAC  40,  suspectées   de  s’enrichir  sur  le  dos  des  salariés  ?   C’est  pourtant  bien  sous  la  droite  que   l’impôt  dégressif  a  été  réhabilité,  au   mépris  de  l’Égalité  des  droits  de   l’homme  et  du  citoyen.  Plus  il  y  a  de   profits,  moins  on  paye  d’impôts  !  N’est-­‐ il  pas  aberrant  de  constater  que  ces   mêmes  groupes  participent   marginalement  à  l’effort  de  solidarité,   en  comparaison  du  travail  fourni  par   les  PME/PMI,  dans  un  rapport  de  1  à   5  !  En  laissant  le  MEDEF  piloter  la   politique  économique  et  fiscale,  il  ne   fallait  guère,  il  est  vrai,  s’attendre  à  ce   que  la  justice  soit  au  rendez-­‐vous  !  Au   final,  75  millions  d’euros  de  niches   fiscales.       Arrière,  toute  !  En  finir,  une  bonne   fois  pour  toute,  avec  les  35  heures  !  En   dix  ans,  la  droite  n’a  pas  trouvé  le   temps  de  mettre  ses  menaces  à   exécution.  Ce  qui  n’empêche  pas  les   tenants  de  la  Droite  sociale  d’appeler   nos  gouvernants  au  respect  du  droit   européen,  sans  la  moindre  explication  

supplémentaire.  À  croire  que  la   difficulté  est  trop  grande  pour   dénicher  un  angle  d’attaque   susceptible  de  remettre  en  cause  cette   avancée  sociale,  au-­‐delà  du  discours.   Endiguer  le  harcèlement  normatif  ?  La   plus  grande  difficulté  pour  les   PME/PMI,  c’est  bien  la  disparité  fiscale   qui  les  démarque  des  grands  groupes.   Si  des  normes  et  des  règles  sont   définies,  ce  n’est  pas  pour  nuire  à  leurs   intérêts  réciproques.  Elles  n’ont  pour   autre  objet  que  de  sécuriser  les   parcours  professionnels,  les  processus   industriels,  en  limitant  les  nuisances,   ou  bien  encore  de  protéger   l’environnement  et  les   consommateurs.  Trop  d’abus  ont  été   commis  et  il  paraît  urgent  de  les   encadrer.  Loin  des  préconisations   hasardeuses  de  Laurent  W auquiez  et   de  ses  colistiers.     Favoriser  l’accès  au  crédit  pour  les   PME  ?  C’est  précisément  ce  que   François  Hollande  vient  de  faire,  via  la   création  de  la  BPI.  Il  fallait  une  réponse   forte  à  la  crise  financière  que  la  droite   n’a  pas  su  endiguer.  Et  non  en   renflouant  les  caisses  des  banques,   sans  engagement  en  retour  et  sans  le   moindre  souci  du  «  gagnant-­‐gagnant  »,   en  reproduisant  ainsi  les   comportements  d’avant  crise.     Miser  sur  l’apprentissage  ?  Cette   stratégie  peut  s’avérer  payante  dans   certains  secteurs  d’activités,  en   veillant  à  ne  pas  créer  des  sous-­‐ emplois  et  des  salariés  «  kleenex  »,   comme  ce  fut  trop  souvent  le  cas   depuis  2002.  Un  pays  développé  a   besoin  d’être  sans  cesse  à  un  niveau  de   formation  élevé.    

Faire  le  choix  de  la   préférence   communautaire  ?  C’est   devenu  une  obsession  au   sein  de  l’UMP  !  
  Conclusion.  En  lisant  cette  motion,   prétendument  centrée  sur  la  justice   sociale,  on  est  en  droit  de  s’interroger.   Comment  peut-­‐on  se  prévaloir  de  la   justice,  dès  lors  que  l’on  ne  juge  

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positivement  qu’une  tranche  de  la   population,  en  stigmatisant  l’autre   partie,  la  plus  modeste,  qui  est  aussi  la   plus  nombreuse  ?  Comment  peut-­‐on  se   prévaloir  d’une  éthique  sociale  et   morale,  lorsqu’on  s’attache  sans  cesse   à  rogner  les  droits  individuels  et   collectifs  ?  Après  avoir  dirigé  la  France   pendant  une  décennie,  la  droite   s’abandonne  au  dogme  ultralibéral,   s’enferre  dans  ses  certitudes  qui  ont   mené  la  France  au  résultat  calamiteux   distingué  par  le  rapport  Gallois.  La   droite  reste  obstinément  dans  le  déni.   Il  serait  utile  que  l’UMP  assume   pleinement  ses  responsabilités,  en   revenant  sur  les  causes  de  sa  double   défaite  du  printemps  dernier  et  en   proposant  un  vrai  projet  pour  la   France.  Et  non  un  patchwork  d’idées   incohérentes,  contradictoires,  voire   simplistes  et  dangereuses  pour  notre   avenir.      

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Il  serait  utile  que  l’UMP   assume  pleinement  ses   responsabilités,  en   revenant  sur  les  causes   de  sa  double  défaite  du   printemps  dernier  et  en   proposant  un  vrai  projet   pour  la  France.    
  C’est  pourtant  ce  que  font,  aujourd’hui,   les  amis  de  Laurent  W auquiez.  «  J’ai  36   ans,  je  n’ai  pas  à  assumer  le  bilan  des   trente  dernières  années.  M ais  vous  avez   raison,  il  y  a  une  responsabilité   collective  de  la  gauche  et  la  droite,   assume-­‐t-­‐il  crânement.  C’est  pour  cette   raison  que  ce  livre  dit  «  ça   suffit  !  »(ndlr  :  La  lutte  des  classes   moyennes,  Odile  Jacob,  2012).  Les   classes  moyennes  devraient  être  au   cœur  de  la  société,  mais  au  final  elles  ne   sont  que  des  «  cochons  payeurs  »  :  on  ne   pense  à  elles  que  pour  payer.  »  Ces   mêmes  classes  moyennes  méritent   mieux  que  ces  proclamations  de   comptoir.     (http://www.atlantico.fr/decryptage/l
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DÉCRYPTAGE & DÉBATS

« La  droite  s’emploie  à  capter  les  logiques   identitaires  et  culturelles,  en  réponse  à  la   mondialisation  et  à  la  menace  musulmane » Gaël Brustier est politologue et coauteur,
avec Jean-Philippe Huelin, de Voyage au bout de la droite (Éditions Mille et une nuits, 2011). Il se livre, pour nous, à une analyse sans complaisance d’une droite en recomposition permanente. Dans et en-dehors de nos frontières.

L’élection  de  Jean-­François  Copé  à  la   présidence  de  l’UMP  n’est-­elle  pas  le   signe  tangible  d’une  mutation  de  la   droite  française  ?   Oui.  La  ligne  Copé  est  stratégique,  pour   l’essentiel.  Il  assume  parfaitement  la   mutation  de  la  droite,  en  prenant  appui,   notamment,  sur  la  posture  adoptée  par   Nicolas  Sarkozy  dans  l’entre-­‐deux  tours   de  l’élection  présidentielle.  Cette  réalité   est  accouplée  au  score  enregistré  par  la   droite  «  forte  »,  à  l’occasion  du  vote   interne  de  l’UMP,  dans  les  pas  de  P atrick   Buisson.     Au-­‐delà  de  ce  constat,  les  différences   idéologiques  entre  Copé  et  Fillon  restent   faibles.  Rien  ne  les  sépare,   fondamentalement.  Et  ce,  m ême  si  deux   sociologies  cohabitent  :  d’un  côté,   l’option  dure,  choisie  par  Copé,  dans  la   lignée  de  Patrick  Buisson  ;  de  l’autre,  une   forme  d’hésitation  volontaire  dans   laquelle  Fillon  se  complaît.  Nous   sommes  donc  dans  la  nuance,  même  si  la   réalité  est  tout  autre.       Ne  convient-­il,  malgré  tout,  pas  de   regarder  le  pays  dans  sa  dimension   réelle  ?    

Absolument.  On  ne  vote  pas  de  la  même   manière  selon  qu’on  se  situe  dans  le  Sud,  le   Nord,  l’Est  ou  l’Ouest.  Dans  les  zones   périurbaines  ou  en  m ilieu  rural.  Il  est  ainsi   probable  que  l’on  s’oriente  vers  des  ententes   politiques  entre  l’UMP  et  le  FN,  dans  le  Sud-­‐ Est.  Cette  tendance  sera  d’autant  plus  palpable   que  l’appareil  est  fragilisé  et  l’autorité  des   leaders  du  principal  parti  de  l’opposition   sérieusement  ébranlée  par  la  base  militante.     Cette  entente  sera,  en  revanche,  plus  difficile   dans  le  Nord-­‐Est,  dans  la  mesure  où  l’électorat   ouvrier,  majoritairement  acquis  à  la  cause   frontiste,  est  peu  compatible  avec  l’UMP,  sur  le   fond  et  économiquement.  Dans  l’Ouest,  le  FN,   s’il  progresse,  n’est  pas  en  m esure  d’imposer   des  alliances.  Cette  question  est  donc   circonscrite,  pour  l’essentiel,  au  Sud-­‐Est,  en   ciblant  plus  particulièrement  l’intérieur  du   Var  où  vit  une  population  plus  jeune  et  moins   riche  que  celle  qui  réside  sur  la  Côte.  C’est  là,   très  précisément,  q ue  le  risque  d’accords   électoraux  est  le  plus  fort.     Ne  faut-­il  pas  se  déprendre  d’une  vision   purement  organisationnelle  et  considérer   que  l’extrême-­droite  est  plus  vaste  q ue  le   Front  national,  avec  des  cadres  qui  ne  sont   pas  directement  rattachés  à  cette  famille  
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politique  et  servent  de  lien  avec   l’UMP  ?   Le  mode  de  gestion  du  Front   national  par  la  famille  Le  Pen  a   favorisé,  effectivement,  l’émergence   d’une  multitude  de  groupes,  en   bordure  de  ce  parti.  S’ensuit   l’émergence  de  cadres  issus  des   rangs  de  l’extrême-­‐droite  capables,   localement,  de  nouer  des  accords   avec  l’UMP.  Bompard  en  est  la   parfaite  illustration  dans  le  Vaucluse.   D’autres  ont  entrepris  une  démarche   similaire  un  peu  partout  dans  le   pays.   La  vraie  question  est  de  savoir  où  se   situe  le  clivage  avec  la  gauche,  d’un   point  de  vue  économique  est  social,   et  ce  qui  peut  prêter  à  un   rapprochement  avec  la  droite,  au   plan  local  et  national.  La  redéfinition   et  l’exploitation  du  concept  de   préférence  nationale  se  prêtent   parfaitement  au  jeu.  Copé  l’a   compris.    

La  lecture  de  Buisson   est  sociologique.  Elle   s’appuie  sur  des  faits   concrets  et  avérés  :  les   classes  populaires  ne   se  trouvent  plus  là  où   elles  étaient.  

paniques  morales  des  compensations   identitaires.  Cet  imaginaire  occidentaliste   se  fonde  sur  la  peur  du  déclin  et  du   déclassement.  Avec,  en  filigrane,  une   grande  interrogation  sur  le  destin  de  la   France.  Il  répond  cyniquement  à  ces   angoisses,  en  exploitant  le  filon  de   l’immigration,  lequel  serait,  à  l’entendre,  la   traduction  concrète  de  la  m ondialisation,   au  coin  de  la  rue.     Montargis  (Loiret,  17  000  hab.)  en  est  la   parfaite  illustration.  Début  décembre,  le   Père-­‐Noël  y  a  été  interdit  de  Maternelle   par  une  directrice,  au  nom  du  «  respect  des   différentes  croyances  et  des  valeurs  de   l’écoles  laïque  ».  Depuis  q uand  le  Père-­‐Noël   est-­‐il  le  représentant  du  Christ  sur  terre  ?   Cette  option  vise  clairement  à  ne  pas   heurter  l’esprit  des  retraités.  Il  s’agit  là   d’une  aberration  qui  a  provoqué  des   paniques  morales  dans  une  ville  populaire,   périurbaine  et  économiquement  faible.   Buisson  prospère  sur  ce  terrain-­‐là,   lorsqu’il  dénonce  la  nourriture  hallal  dans   les  cantines  scolaires  ou  le  droit  de  vote   des  immigrés.  Il  agit  en  stratège,  et  non  en   idéologue.      

  Patrick  Buisson  et  Jean-­François   Copé  ne  cherchent-­ils  pas  à   préempter  le  peuple  ?     Oui.  La  lecture  de  Buisson  est   sociologique.  Elle  s’appuie  sur  des   faits  concrets  et  avérés  :  les  classes   populaires  ne  se  trouvent  plus  là  où   elles  étaient.  Quant  à  l’électorat   ouvrier,  il  s’est  éloigné  de  la  gauche   partout  en  Europe.  Les  employés   issus  des  zones  périurbaines  sont,   pour  leur  part,  quasi-­‐absents  du   débat  public…  Tout  cela  serait  le   fruit  de  la  mondialisation  et  d’un   foisonnement,  sur  lesquels  il  est   impossible  d’agir.     Buisson  propose  à  ces  populations   oppressées,  fragiles   économiquement  et  gagnées  par  des  

Yves  Roucaute  est  un   Occidentaliste  pur  qui  est   convaincu  que  le  danger   vient  du  monde  arabo-­ musulman.  Il  est   également  persuadé  que   toutes  les  civilisations  ne   se  valent  pas  et  défend,   par  principe,  un  certain   art  de  vivre  à  la  française.  

  Qui,  dans  ces  conditions,  remplit  ce  rôle   au  sein  de  la  droite  ?   Yves  Roucaute,  philosophe  et  essayiste   français.  Ce  professeur  agrégé  en  sciences   économiques  est  le  tenant  d’une  ligne  néo-­‐ conservatrice.  Il  a  servi  d’aiguillon  à  la   pensée  de  Nicolas  Sarkozy  et  de  Claude   Guéant.  C’est  un  Occidentaliste  pur  qui  est   convaincu  que  le  danger  vient  du  monde   arabo-­‐musulman.  Il  est  également   persuadé  que  toutes  les  civilisations  ne  se   valent  pas  et  défend,  par  principe,  un  

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certain  art  de  vivre  à  la  française.   En  écho,  la  droite  s’emploie  à   capter  toutes  les  logiques   identitaires  et  culturelles,  en   réponse  à  la  mondialisation  et  à  la   menace  musulmane.     Vous  dites  de  l’UMP  qu’elle  est   devenue  une  caisse   enregistreuse  des  «  paniques   morales  »  du  pays.  Cela  signifie-­ t-­il  qu’elle  fonde  désormais  son   discours  sur  le  déclin,  comme  le   firent  Alain  de  Benoit  et  le   GRECE,  au  début  des  années   1980  ?   La  comparaison  s’arrête  là.  La   Nouvelle  Droite  n’a,  en  effet,   aucune  influence  sur  l’UMP.  Ce,   d’autant  qu’elle  n’est  pas   occidentaliste.  Sa  conception  de   l’Europe  est  même  radicalement   différente  de  celle  qui  prévaut  au   sein  du  principal  parti  de   l’opposition.  Il  existe,  en  revanche,   une  réelle  porosité  entre  Yves   Roucaute  et  Patrick  Buisson,  qui   est  en  contradiction  avec  cette   ligne.   Prenons  la  laïcité,  qui  illustre   parfaitement  la  «  droitisation  »  des   esprits.  Elle  est  aujourd’hui   dévoyée  par  des  gens  qui  s’en   prennent  ouvertement  à  l’Islam.  À   commencer  par  Marine  Le  Pen  qui   ne  manque  pas  une  occasion  de   stigmatiser  cette  religion,  au  nom   de  la  défense  des  principes  judéo-­‐ chrétiens.      

tout  les  sépare.  Ils  se  rapprochent,  en   revanche,  de  plus  en  plus,  sur   l’immigration  et  l’hostilité  à  l’Islam.        

Laurent  Wauquiez  n’est   pas  fondamentalement   différent  des  idéologues   de  la  Droite  forte.  Son   style  est  certes  plus   policé,  mais  ne  s’en  réfère   pas  moins  à  la  même   sociologie.  
  À  l’UMP,  l’agrégation  des  motions     La  Droite  forte  et  La  Droite  sociale,   marque  l’emprise  d’une  idéologie   ultra-­droitière  au  sein  de  ce  parti.     En  stigmatisant  l’assistanat  et  en  se   livrant  à  une  véritable  entreprise  de   séduction  vis-­à-­vis  des  classes   moyennes,  Laurent  Wauquiez   n’adresse-­t-­il  pas  un  signale  fort  à   Guillaume  Peltier  et  Geoffroy  Didier  ?   Oui.  Laurent  Wauquiez  n’est  pas   fondamentalement  différent  des   idéologues  de  la  Droite  forte.  Son  style   est  certes  plus  policé,  mais  ne  s’en  réfère   pas  moins  à  la  même  sociologie.  Il  se   revendique  lui-­‐même  de  la  démocratie   chrétienne,  avec  la  m ême  inclinaison   stratégique  que  Guillaume  Peltier  et   Geoffroy  Didier.  Il  est  ainsi  convaincu  de   la  nécessité  de  s’appuyer  sur  cette   France  périphérique,  composée,  pour   l’essentiel,  des  classes  moyennes,  pour   parvenir  à  une  synthèse  permettant  de   capter  différents  types  d’électorats.  Ce   qui  lui  vaut  de  condamner  l’assistanat,   en  renouant  ainsi  avec  l’idéologie   défendue  par  Nicolas  Sarkozy,  en  2007.   J’observe,  d’ailleurs,  qu’il  est  lui  aussi   conseillé  de  très  près  par  Patrick   Buisson.     Les  «  mouvements  populistes  »   donnent  le  ton  un  peu  partout  en   Europe.  Comment  interprétez-­vous  ce   phénomène  ?   Dès  lors  que  l’Occident  s’estime   menacée,  la  peur  du  déclin  ressurgit.   Avec  des  différences  culturelles  et  des   traductions  propres  à  chaque  pays.  En   Italie,  deux  visions  s’affrontent  entre  la  
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La  laïcité  est   aujourd’hui  dévoyée   par  des  gens  qui  s’en   prennent   ouvertement  à   l’Islam.  

  Qu’est-­ce  qui  distingue  de  l’UMP   de  Copé  et  le  FN  de  Marine  Le   Pen  ?   Ces  deux  partis  ont  une  approche   radicalement  différente  de   l’Europe,  l’euro,  l’économie  et  la   mondialisation.  Sur  ces  aspects,  

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Ligue  du  Nord  et  le  Sud,  soumis  à  une   explosion  et  une  recomposition   fédérative.  Ce  qui  se  résume  par   l’affrontement  de  deux  droites   extrêmes,  résolument  hostiles  l’une  à   l’autre.  En  Autriche,  le  vieux  fond   pangermaniste  s’est  m ué  en  défense  de   l’identité,  en  pointant  les  minorités   turques.  Aux  Pays-­‐Bas,  les  femmes  et   les  mouvements  gays  se  retrouvent   pleinement  derrière  les  tenants  d’un   nationalisme  des  riches  qui  fustige   l’Islam  dans  ce  qu’il  a  de  plus  radical.   Les  exemples  foisonnent,  jusqu’outre-­‐ Rhin  où  l’ouvrage  L'Allemagne  court  à   sa  perte,  connaît  un  grand  succès.  Thilo   Sarrazin,  membre  du  SPD,  y  affirme   que  les  musulmans  minent  la  société   allemande.  Il  pointe,  en  particulier,   leur  refus  de  s’intégrer  et  les  accuse  de   vivre  aux  crochets  de  l’Etat.  Un   phénomène  similaire  se  produit  aux   Etats-­‐Unis,  avec  l’émergence  de   groupuscules  néo-­‐conservateurs  qui   sont  la  déclinaison,  outre-­‐Atlantique,   des  mouvements  occidentalistes.    

enclenché  le  m écanisme  de  l’Islam  comme   phénomène  politique.  Dès  lors,  en  France,   l’immigration  ne  s’est  plus  résumée  à  la   seule  population  arabe,  mais  à  la   civilisation  musulmane.      

Depuis  1492,  l’Europe  a   dominé  le  monde,   résumant  l’humanité  à   l’homme  européen,  dans   toutes  ses  composantes.    
  Comment  interpréter  l'émergence   conjointe  du  sarkozysme,  du   berlusconisme  ou  des  Tea  Parties   aux  Etats-­Unis  ?  Ces  phénomènes   ont-­ils  un  rapport  entre  eux  ?   L’Occident  est  à  la  fois  une  production   et  la  mère  nourricière  de  l’Europe.   Depuis  1492,  ce  continent  a  dominé  le   monde,  résumant  l’humanité  à   l’homme  européen,  dans  toutes  ses   composantes.  Le  déclin  amorcé  dans   les  années  1970,  la  fin  du   communisme  et  l’émergence  des   problèmes  environnementaux  ont   changé  la  donne.     Le  film  Argo  réalisé  par  Ben  Affleck,   sorti  en  octobre  dernier,  en  Amérique   du  Nord,  revient  sur  la  crise  iranienne   des  otages  de  1979.  Cinq  ans  après  le   choc  pétrolier,  une  révolution  anti-­‐ occidentaliste  a  pris  forme.  Elle  a  

D’un  côté,  les  plus   favorisés  se  réfugient   derrière  les  valeurs   occidentalistes,  en  prônant   une  logique  belliqueuse   contre  toute  menace   extérieure  :  de  l’autre,  les   franges  populistes,  hostiles   à  tout  interventionnisme,   souhaitent  fermer  les   frontières,  au  nom  de  la   lutte  contre  les  immigrés,   érigés  en  concurrents.  
  Après  1974,  les  néo-­conservateurs   opposent  les  élites  à  la  société,  avant   d’assigner  d’importantes  missions  à   leur  pays.     Absolument.  Les  tenants  de  cette  ligne   idéologique  se  situent  majoritairement  à   gauche.  Il  s’agit  même,  pour  certains,   d’anciens  trotskystes  issus  des  m ilieux   libéraux  new-­‐yorkais.  Parallèlement,   survient,  au  sein  du  Parti  Républicain,   l’avènement  d’un  occidentalisme  qui   emprunte  aux  registres  protectionnistes  et   isolationnistes.  Il  estime  raisonnable  de   fermer  les  frontières,  sans  pour  autant   déclarer  la  guerre  à  l’Islam.   Plusieurs  déclinaisons  de  l’idéologie  du   déclin  coexistent  donc.  D’un  côté,  les  plus   favorisés  se  réfugient  derrière  les  valeurs   occidentalistes,  en  prônant  une  logique   belliqueuse  contre  toute  espèce  de  menace   extérieure  :  de  l’autre,  les  franges   populistes,  hostiles  à  tout   interventionnisme,  souhaitent  fermer  les   frontières,  au  nom  de  la  lutte  contre  les   immigrés,  érigés  en  concurrents.  C’est   l’effet  direct  de  la  mondialisation.  

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Édito
Au cœur de la mêlée
Nous n’avons pas besoin, en ce début d’année, de souhaiter que « les difficultés commencent ». Elles sont là… Le gouvernement est présent sur tous les fronts (au sens propre comme au sens figuré). Et, l’on voit se concrétiser le sens d’une action faite d’esprit de responsabilité et de volonté de justice. Et, comme toujours, pour un gouvernement, il doit mettre en œuvre les engagements qu’il a pris devant le peuple et faire face à l’imprévu, sous toutes ses formes. Face à cela, que voit-on à droite ? Qu’une opposition s’oppose est naturel. Ce n’est pas nous qui dirons le contraire pour avoir connu cet état, dix années de suite. Mais de quel type d’opposition s’agit-il ? On a peine à entendre des propositions. Sur le cœur économique et social, il n’y a rien d’autre que la reprise des antiennes libérales (voir les motions du congrès de l’UMP analysées dans une lettre précédente). En revanche, le ton dominant repose sur une idée profondément ancrée dans le conservatisme, que les socialistes ruineraient le pays, par leurs réformes fiscales d’abord, alors qu’il ne s’agit que d’un effort pour faire contribuer les catégories les plus aisées au redressement du pays - ce que souhaiterait faire Obama, traité, il est vrai, de « socialiste » par les républicains ! -, par leur réforme sur le droit du mariage ensuite, qui, selon ses opposants, subvertirait tout l’équilibre de la société, alors qu’il s’agit de prendre acte de la diversification déjà bien réelle des formes de mariage et de vie en couple, et que la conservatrice Espagne et, bientôt, la conservatrice Angleterre, adoptent une législation semblable ! Il est vrai que la droite n’est pas si unie que cela dans cette attitude. Mais, aucune voix ne s’oppose réellement à ce type d’opposition stérile, par crainte, sans doute, d’apparaître trop « molle » à l’électorat le plus conservateur. Le jeu tactique de JeanFrançois Copé explique partiellement cet état de fait, en privilégiant la surenchère. Mais, il y a aussi ce qu’a avoué récemment Luc Chatel, Secrétaire général adjoint de l’UMP : « La question de la ligne politique n’a pas été tranchée lors de l’élection de novembre » (Le Figaro, 10 janvier). C’est, en effet, une droite, qui ne sait pas où elle voudrait vraiment aller, que nous avons devant nous. Alors que les débats qui sont les nôtres pour conforter notre volonté réformatrice ne nous « complexent » pas ! Portons clairement nos réformes face à une droite qui, comme le disait encore Luc Chatel, n’a pas de projet « en adéquation avec le XXIème siècle »… Alain BERGOUNIOUX
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15 janvier 2013 - n° 10
Lettre éditée par la cellule Veille et Riposte du Parti socialiste

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Buisson  vs  Reynié  :  entre  droite   identitaire  et  néo-­conservatisme   sociale  
Après la guerre avortée, la guerre larvée. Les difficiles équilibres de leadership au sein de l’UMP retiennent l’attention. Mais, ils laissent entiers les problèmes d’orientation. L’opposition virulente et systématique au gouvernement permet de le camoufler. Et, les différents leaders potentiels sont conduits à entrer dans des surenchères permanentes, les yeux rivés sur le prochain scrutin interne. Il vaut donc la peine de revenir sur les deux pôles idéologiques et politiques qui sont apparus dans le débat. Il s’agit, certes, de deux intellectuels. Mais, comme souvent, les positions extrêmes permettent de mieux comprendre les positions moyennes et ce qui sous-tend le débat de la droite. républicain dans sa doctrine et ses méthodes d’exercice du pouvoir. La ligne Buisson. Ardent défenseur du rassemblement des droites, de la plus centriste à la plus radicale, de la plus respectable à la plus nauséabonde, Patrick Buisson s’érige en patriote contre les ennemis de la patrie. C’est ce transfuge du Front national qui a déterminé la stratégie et la nature même du « sarkozysme ». Lui, qui, au nom d’une vision réactionnaire de la société, stigmatise l’étranger, l’immigré et l’assisté dont Jean-François Copé et les tenants de la Droite populaire et de la Droite forte font leur miel.

Patrick Buisson s’érige en patriote contre les ennemis de la patrie. C’est ce transfuge du Front national qui a déterminé la stratégie et la nature même du « sarkozysme ».
Divergences. Deux visions transparaissent dans le paysage de l’UMP. La première, portée par Patrick Buisson, met en opposition les différentes strates de la population française. Elle dénonce, sans détour, la mondialisation, qui ne porterait que des contraintes, et réduirait à portion congrue le champ des libertés et de la Nation. Seul le retour aux valeurs dites « nationales » serait à même de créer du lien dans un pays dépeint comme agressé de toutes parts. La seconde, portée par Dominique Reynié, dirigeant de FONDAPOL, think tank proche de l’UMP, est plus ouverte. Plus libérale, aussi. Elle plaide pour une meilleure compréhension du monde et de son environnement. Fait le pari de la créativité individuelle et collective. Assume pleinement son identité. Respecte le pacte

Il a été « élevé dans l’utopie, historiquement sans objet, de l’entente implicite et du partage des rôles entre le vieux maréchal reclus à Vichy et l’impétueux général réfugié à Londres »
Dans La Droite brune (1), Renaud Dély se livre à une analyse sans complaisance de Buisson, dont le dessein est de changer le cour de la droite française. Au nom d’un supposé mysticisme « unioniste », ce transfuge de l’extrême-droite refuse les déchirements fratricides entre patriotes, d’obédience maurassienne. Il a été « élevé dans l’utopie, historiquement sans objet, de l’entente implicite et du partage des rôles entre le vieux maréchal reclus à Vichy et l’impétueux général réfugié à Londres », confie Dély (2). Ce pourfendeur du Front populaire voit dans l’affrontement des deux droites - vichyste et gaulliste, réactionnaire et humaniste -, un véritable

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traumatisme. « C’est (…) en célébrant « l’identité nationale », en la plaçant sous d’indépassables références chrétiennes, plus précisément, catholiques, en brossant le portrait d’une France éternelle que Patrick Buisson pense parvenir à dépasser ce divorce des deux droites », explique le journaliste (3). Cette stratégie se solde par une opposition frontale entre le peuple et les élites, dont Sarkozy fera son miel, en 2012. Le regretté Olivier Ferrand estimait, à juste titre, que le « sarkozysme » à la sauce Buisson a provoqué un déplacement du centre de gravité de la droite, dite de gouvernement. Située historiquement au centre-droit, elle s’est radicalisée, en particulier sur les questions identitaires, en opposant les patriotes et « ceux qui n’aiment pas la France ». Avec, pour principale conséquence, « une opposition entre un arc progressiste (gauche + centre) face à un bloc « national » néoconservateur (UMP radicalisée + néo-FN). » (4) « C’est une victoire idéologique pour le Front national : que ce soit avec l’original lepéniste ou la copie sarkozyste, la xénophobie et le rejet de l’autre l’altérophobie - triomphent désormais à droite », estimait ainsi l’ex-président de Terra Nova (5).

les Roms qui sont des voleurs, les « assistés » qui abusent du système au détriment de la « France qui se lève tôt », les fonctionnaires privilégiés… » (6). Mais, le principal ennemi, celui qui incarne le mieux la figure de l’autre, c’est l’étranger, l’immigré. Et, plus encore, le Français d’origine musulmane, ce voleur de pains au chocolat, caricaturé à souhait par Copé. « Quick halal, burqa, piscines réservées aux femmes voilées, prières de rue, minarets qui agressent les paysages « français » : tout y passe, jusqu’au marqueur ultime du FN, le « racisme antifrançais » des musulmans, une nouvelle fois avancé dans les discours de l’entredeux tours, à Strasbourg et Toulouse, par Nicolas Sarkozy. » (7)

Avec Buisson, la convergence idéologique est pleinement assumée. L’ex-journaliste de Minute opte ainsi clairement pour la radicalisation et la convergence entre le sarkozysme et le FN.
Avec Buisson, la convergence idéologique est pleinement assumée. L’ex-journaliste de Minute (1981-1987) opte ainsi clairement pour la radicalisation et la convergence entre le sarkozysme et le FN. Cette idéologie radicale, sur fond de convergence politique et spirituelle, trouve son apogée dans le discours de Toulouse du candidat Sarkozy, le 29 avril 2012. Centré sur la Nation et la frontière, face à la menace de la mondialisation et des élites, le propos emprunte des accents frontistes. « La frontière est envisagée comme une protection globale de ceux qui sont à l’intérieur contre ceux qui sont à l’extérieur : frontière culturelle pour protéger l’identité nationale, frontière économique pour protéger les emplois, frontière sociale pour sauver la Sécurité sociale. Le même triptyque que le FN de Marine Le Pen. L’imaginaire est désormais commun » (8). La jonction s’opère, pour l’essentiel, sur les

Le principal ennemi, celui qui incarne le mieux la figure de l’autre, c’est l’étranger, l’immigré. Et, plus encore, le Français d’origine musulmane, ce voleur de pains au chocolat, caricaturé à souhait par Copé.
S’ensuit la recherche permanente de coupables, de bouc-émissaires que Buisson et ses protégés opposent aux bons citoyens. « Il y a les jeunes fainéants, les « monstres délinquants »,

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questions sociales, culturelles et la lutte contre l’assistanat, chère à François Fillon. Manière, pour Buisson, Sarkozy, Copé et leurs affidés d’ériger des barrières à l’intérieur même de nos frontières, au nom d’une vision néoconservatrice figée sur l’identité fantasmée du passé et des présupposés islamophobes (9).

La ligne Reynié. Le directeur général de la Fondation pour l’Innovation politique (FONDAPOL), boîte à idées officieuse de l’UMP, s’est fait remarquer à l’occasion de la parution de son livre, Populismes : la pente fatale, et pour ses chroniques sur le plateau de C dans l’air et sur France Culture. Il est, par ailleurs, professeur des Universités en Science politique, à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris. Ses travaux portent, pour l’essentiel, sur les transformations du pouvoir politique, l'opinion publique et ses manifestations et les mouvements électoraux, en France et en Europe.

la société qu’un Patrick Buisson, Dominique Reynié n’en demeure pas moins sur une ligne conservatrice justifiant la diminution du champ d’intervention de la puissance publique : « Il ne faut plus nécessairement associer la production et la distribution des services publics à des fonctionnaires de statut de fonction publique à vie », plaide-t-il ainsi dans le Nouvel économiste du 23 décembre 2010. À l’aune d’une maîtrise budgétaire stricte et purement comptable, il propose un modèle de société peu différent, sur le fond, de celui qui a prévalu entre 2002 et 2012, au risque de renforcer un peu plus encore le creuset des inégalités. Au-delà, le politologue s’efforce de nous convaincre que le libéralisme porte en lui le germe du progressisme et se voudrait ainsi la matrice de l’Europe qu’il appelle de ses vœux. Avec l’ambition, à peine voilée, d’en finir avec les clivages droitegauche qui fondent le modèle politique français, depuis la Révolution de 1789. Ce qui lui vaut, par ailleurs, de se départir de toute appartenance politique, préférant s’en tenir à des principes libéraux, en opposition à la ligne doctrinale et néo-conservatrice préconisée par Buisson. Reste que son discours et les « propositions » auxquelles se réfère Dominique Reynié se prévalent d’une orientation droitière, d’inspiration barriste et giscardienne, qui en appellent à une vision républicaine de la société française.

« Buisson part du postulat qu'il y a une homogénéisation des électorats UMP et FN. C'est une pensée folle et toxique, qui flatte les bas instincts. » François Baroin
Doctrine libérale. La fondation, pilotée par Dominique Reynié, suggère une lecture libérale de la société et promeut l’initiative individuelle, en matière de création de richesses. Ce qui lui vaut de fustiger la dépense publique, le nombre supposément trop élevé de fonctionnaires et une croissance prétendument injustifiée de la dépense, dans la droite ligne des politiques menées par le droite, entre 2002 et 2012. S’il permet, aujourd’hui, de revisiter la doctrine de la droite républicaine, au prix d’une lecture certes plus consensuelle de

« La doctrine Buisson est populiste, elle correspond à un projet politique visant à fusionner l'UMP et le FN
Contrefeu. Cette tentative de contrefeu au principe de fusion ou de dissolution dans le FN est relayée par une frange d’élus UMP qui se sentent en danger, au nom d’une vision de la République sans doute plus respectable. Ces édiles tiennent leur légitimité du suffrage

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universel, affirmait ainsi François Baroin dans Le Point du 13 décembre. Ce qui leur vaut de s’opposer à toute fuite en avant idéologique et de se détourner de la ligne dont se revendique Jean-François Copé. Baroin condamne ainsi sans ambages toute tentative de rapprochement avec le parti frontiste. « La doctrine Buisson est populiste, elle correspond à un projet politique visant à fusionner l'UMP et le FN, estime-t-il. Cet homme part du postulat qu'il y a une homogénéisation des électorats UMP et FN. C'est une pensée folle et toxique, qui flatte les bas instincts. Quand on connait son parcours, on comprend qu'il est dans un combat contre le gaullisme. » Et de pester contre les inspirateurs de la motion La Droite forte, issus des bancs frontistes et mégrétistes et soutiens objectifs de Copé… « Ma rupture avec Copé est sur le fond, renchérit-il. Il y eut le racisme anti-Blancs, l'affaire du pain au chocolat, qui était plus qu'une erreur, une faute… J'affirme qu'en récupérant le dictionnaire de notre adversaire FN, on lui donne de l'énergie. » Difficile d’être plus clair, à l’heure où la fronde d’un nombre non négligeable d’élus apparaît également comme le fruit des attaques en règles perpétrées contre la démocratie représentative : « le peuple contre les élites ».

Mais, elle n’occulte pas, pour autant, l’idée selon laquelle cette lutte au sommet verra l’un des deux protagonistes écarté. Et qu’une ligne politique radicale, adoubée par plus de 50 % des voix, ultra-droitière dans son principe et de moins en moins républicaine, sera portée par la nouvelle direction de l’UMP. À moins que la perte de popularité et de crédibilité de Fillon et Copé ne leur coûte leur leadership. Dès lors, une autre voie pourrait animer le grand   parti de droite dans l’opposition. Notes :
(1) Renaud Dély, La Droite brune. UMP-FN : les secrets d’une liaison fatale, Flammarion, 270 pages, 2012. (2) Renaud Dély, op. cit., pp. 76-77. (3) Op. cit. p. 78. (4) http://www.tnova.fr/note/buisson-une-dfaite-la-pyrrhus (5) Terra Nova : L’axe UMPFN : Vers le parti patriote ?, 2012. (6) Op. cit. (7) Op. cit. (8) Op. cit. (9) Rien là de bien nouveau. Dans les années 70, le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE), créé en 1968, et le Club de l’Horloge avaient théorisé les éléments d’une « nouvelle droite » décomplexée, visant à lutter contre la domination culturelle de la gauche. Une action relayée par plusieurs personnalités telles que Xavier Raufer, Jean Raspail, Maurice G. Dantec et d’autres. Et, par certains éditorialistes qui sévissent aujourd’hui dans les médias, tels Eric Zemmour, Ivan Rioufol ou Robert Ménard qui s’emploient, chroniques après chroniques, à rompre les digues entre la droite dite républicaine et le FN.

Reynié offre une alternative crédible à la doctrine Buisson, qui est ressortie du vote du 18 novembre.
Fracture. Si les négociations semblent aboutir sur la forme, d’importants désaccords subsistent. Quelle sera l’issue de cette bataille sans fin ? Fort de ce constat, l’apprentissage du débat idéologique que vivent les militants, dans les pas de leurs mentors, démontre, s’il en était besoin, que la fracture est bien réelle et qu’elle aura des effets pérennes. Dans ces conditions, le principal mérite de Reynié est d’offrir une alternative crédible à la doctrine Buisson, qui est ressortie du vote du 18 novembre.

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DÉCRYPTAGE & DÉBATS

« L’évolution architectonique de l’UMP, fondée sur un antagonisme de fait, se traduira inéluctablement par la disparition de ce mouvement »

Laurent Bouvet est Professeur de
Science politique à l’Université de Versailles-Saint-Quentin (UVSQ). Il enseigne également à Sciences Po (Paris) où il est appelé à prendre la direction du CEVIPOF (Sciences PoCNRS). Il est l’auteur d’un ouvrage très remarqué, Le Sens du peuple. La gauche, la démocratie, le populisme, aux éditions Gallimard, en 2012.

À  droite,  les  lignes  bougent.  La  défaite   de  Nicolas  Sarkozy  n’ouvre-­t-­elle  pas   la  porte  à  une  période  de  troubles,   marquée  par  la  prise  en  compte  des   thématiques  frontistes  ?   Oui.  P our  limitée  qu’elle  soit,  la  défaite   de  Nicolas  Sarkozy  à  l’élection   présidentielle  n’en  a  pas  m oins   provoqué  une  crise  au  sein  de  l’UMP     qui  a  gouverné  le  pays  pendant  dix  ans.   S’ensuit  une  course  ouverte  à  la   succession  entre  Jean-­‐François  Copé     et  François  Fillon,  dans  un  contexte   particulier,  puisque  l’ex-­‐président  ne   s’est  pas  effacé  du  paysage.  Au-­‐delà  de     ce  constat,  la  difficulté,  pour  le  premier   parti  de  l’opposition,  réside  dans  une   analyse  objective  des  causes  de  la   défaite.  Qu’est-­‐ce  qui  n’a  pas  marché  ?   Quid  du  leadership  ?  Le  P arti  socialiste     a  traversé  une  épreuve  similaire  en   1993,  en  2002  et,  à  un  degré  moindre,     en  2007.     Certains  estiment  que  cette  défaite  est   conjoncturelle,  pointant  du  doigt   l’absence  de  communication,  le  manque  

de  mobilisation  des  électeurs  ou  bien  encore   l’opposition  des  m édias  ;  d’autres,  plus   clairvoyants,  l’expliquent  par  des  faits   structurels.  Compte  tenu  du  résultat  obtenu  au   premier  tour  par  Marine  Le  Pen,  du  taux  de   participation  important  et  du  score  élevé  du   président  sortant,  la  ligne  Buisson,  qui  tend  à   radicaliser  le  débat  autour  des  questions   identitaires,  a  progressé.       Ceci  pose  clairement  la  question  de  la   véritable  nature  de  la  défaite.  Au  fond,   Sarkozy  et  l’UMP  n’ont-­ils  pas  poussé  à   l’extrême  cette  radicalisation  ?   La  ligne  Buisson  a  progressé  à  une  vitesse   foudroyante  chez  les  militants  copéistes  et   fillonistes.  En  témoigne  le  résultat  enregistré   par  la  Droite  forte,  incarnée  par  Geoffroy   Didier  et  Guillaume  Peltier,  lors  des  élections   internes.  Ce  m ouvement  est  profond.  Au  point   de  provoquer  un  véritable  petit  séisme  à   droite.  Dans  une  vision  plus  classique,  et  au-­‐ delà  de  l’analyse  qu’en  a  faite  René  Raymond   en  son  temps,  subsiste  l’idée  que  le  bloc   identitaire  situé  à  la  droite  de  la  droite  est   occupe  une  place  restreinte.  Jusqu’alors,  le  
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débat  se  focalisait  autour  des  libéraux     et  des  gaullistes,  au  sein  de  la  droite   républicaine.  L’espace  de  l’extrême-­‐ droite  se  limitait,  pour  l’essentiel,  à  une   faction  marginale,  incarnée  par  la  figure   de  Jean-­‐Marie  Le  Pen.  Cette  période  est   révolue  !     La  problématique  est  aujourd’hui   radicalement  différente.  Je  compte  parmi   les  politologues  à  avoir  alerté  l’opinion   sur  le  sujet,  en  démontrant  que  les   barrières  tombaient  peu  à  peu  entre  une   partie  de  l’UMP  et  le  FN.  Ce  mouvement   est  puissant.  La  ligne  Buisson,  teintée  de   nationalisme  et  de  populisme,  devient   une  composante  m ajeure  de  la  droite.   Une  autre  proposition,  libérale  classique,   sociale  et  européenne  doit  émerger  et   affirmer  son  opposition.  Dominique   Reynié,  la  Fondapol  et  plusieurs   personnalités  issues  du  centre  ou     de  l’UMP,  en  sont  l’incarnation.      

en  opposition  à  un  regroupement  de  l’UDI   et  de  la  droite  modérée.  Dominique  Reynié   est  sur  cette  ligne.  La  césure  est  profonde.      

L’alliance  d’une  partie  de   l’UMP  et  du  FN  peut   entraîner  l’exclusion  de   certains  élus  ou   l’acceptation  de  cette   situation…  Les  échéances   électorales  de  2014  et   2015  contribueront  sans   doute  à  clarifier,  voire  à   précipiter,    cette  nouvelle   architecture.  

Le  gaullisme  est  mort  et   enterré  !  Chirac  l’avait   asséné  de  coups  de   couteaux,  avant  que   Sarkozy  ne  finisse  le   travail.    

  Dans  ce  paysage,  les  Gaullistes   paraissent  désormais  très   minoritaires…   Ce  terme  n’a  plus  de  sens.  Le  gaullisme   est  mort  et  enterré  !  Chirac  l’avait  asséné   de  coups  de  couteaux,  avant  que  Sarkozy   ne  finisse  le  travail.  Nous  sommes  donc   très  clairement  dans  une  dualité  entre  la   droite  forte,  d’un  côté,  et  une  droite  plus   modérée,  de  l’autre.  Ces  deux  blocs  sont   appelés  à  se  faire  face,  dans  un  rapport   de  forces  à  l’issue  incertaine.       Cette  b ipartition  pose  clairement  la   question  de  la  subsistance  de  l’UMP.   Absolument.  Le  duel  Copé-­‐Fillon  traduit   une  mise  en  scène  de  l’affrontement  de   deux  pôles  au  sein  de  l’UMP,  même  si  la   réalité  est  plus  complexe.  Cette  évolution   architectonique,  fondée  sur  un   antagonisme  de  fait,  se  traduira   inéluctablement  par  la  disparition  de   l’UMP.  La  droite  forte  et  une  partie  du  FN   sont  appelés  à  se  retrouver  tôt  ou  tard,  

  Qui  est  prêt  à  assumer  l’éclatement  de   l’UMP  ?   Pour  le  moment,  personne.  Les   évènements  et  les  circonstances   pousseront  inéluctablement  à  une   nouvelle  organisation.  À  moins  que  le   rapport  de  forces  ne  tourne  nettement  à   l’avantage  d’une  des  deux  factions  rivales,   à  la  faveur  d’élections.  L’alliance  d’une   partie  de  l’UMP  et  du  FN  peut  également   entraîner  l’exclusion  de  certains  élus  ou   l’acceptation  de  cette  situation…  Les   échéances  électorales  de  2014  et  2015   contribueront  sans  doute  à  clarifier,  voire   à  précipiter,    cette  nouvelle  architecture.       La  mondialisation,  le  manque  de   crédibilité  de  l’Union  européenne  et  la   montée  des  peurs,  du  racisme  et  de  la   xénophobie  n’offrent-­ils  pas  un  terreau   fertile  au  populisme  ?   Oui.  Deux  éléments  fondent  le  populisme,   historiquement.  La  défiance  dans  les  élites   et  le  rapport  au  peuple,  pour  commencer.   En  clair,  celui-­‐ci  marque  son  opposition  à   tout  rapport  de  soumission.  Ce  qui  lui  vaut   de  rejeter  tout  ce  qui  peut  venir  d’en-­‐haut.   Le  populisme,  c’est  aussi  l’idée  qu’il  existe   quelque  chose  de  différent  d’une  identité   donnée.  Il  n’est  plus  question  ici  de   défiance  des  élites,  mais  d’une  crainte,   d’une  peur  de  ce  qui  n’est  pas  «  nous  ».     Et  de  la  corruption  que  cela  implique.     La  mondialisation  économique  créée  des   mouvements  de  capitaux  et  de  population  
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qui  génèrent  des  tensions  au  sein  même   de  populations  menacées  par  la   précarité  et  le  chômage.  Dans  ce  cas   précis,  la  figure  de  l’étranger  est   assimilée  à  l’Islam  et  au  musulman.  Il  y     a  là  une  grande  différence  avec  le  passé.   L’insécurité  culturelle  ne  tient  pas  tant   au  racisme,  au  rejet  de  l’autre,  au   chômage  ou  à  la  crise  économique,  q u’à   une  remise  en  cause  présumée  des   modes  de  vie.  Cette  menace,  pour   irrationnelle  q u’elle  puisse  paraître,   existe.  Elle  se  fonde  sur  un  sentiment   d’insécurité  qui  alimente  les  peurs.    

La  gauche  est  attendue   au  tournant,  sur  le   terrain  économique  et   social.  Elle  incarne,  dans   l’opinion,  les  principes  de   justice  et  d’égalité  de   traitement,  ce  que  le   gouvernement  s’emploie   à  faire.      
  Comment  est-­il  possible,  dans  ces   conditions,  de  convaincre  cette   France  réticente,  abimée  et  colérique   que  la  gauche  est  en  capacité   d’inverser  le  cours  déprimant  de   l’évolution  du  pays  ?   Il  n’y  a  pas  de  solution  miracle.  La   gauche  est  attendue  au  tournant,  sur  le   terrain  économique  et  social.  Elle   incarne,  dans  l’opinion,  les  principes  de   justice  et  d’égalité  de  traitement,  ce  que   le  gouvernement  s’emploie  à  faire.  De  ce   point  de  vue,  le  changement  est  palpable   avec  le  précédent  quinquennat,  même  si   le  débat  reste  ouvert  sur  les  réformes  en   cours,  l’économie  sociale,  la   nationalisation  temporaire   d’ArcelorMittal  ou  le  pacte  de   compétitivité.     Rien,  en  revanche,  sur  les  valeurs  et  la   partie  culturelle  et  identitaire.  Ces   questions  ne  sont,  il  est  vrai,  pas  la   marque  de  fabrique  du  Front  national  ou   de  la  droite  identitaire.  Il  nous  faut  en   discuter  devant  le  pays.  En  clair,  qu’est-­‐ ce  qu’être  français  ?  Quelle  signification   apporter  au  droit  du  sol,  à  la  

citoyenneté  ?  N icolas  Sarkozy  a  coupé   toute  possibilité  de  débat  et  de  dialogue   sur  ces  sujets,  en  manipulant  l’opinion.  Il   faut  en  sortir  !  La  question  du  droit  de   vote  des  étrangers  apparaît,  de  ce  point   de  vue,  essentielle.  Mettons-­‐là  en  débat.   Cette  mesure,  humaniste  et  ouverte,   entraîne  des  modifications  du  lien  à  la   citoyenneté  et  pose  le  problème  du   rapport  entre  droit  du  sang  et  droit  du   sol.  Avec  le  risque,  sous-­‐jacent,  de  voir   durcir  les  conditions  d’accès  à  la   nationalité.  Toute  personne  remplissant   les  conditions  nécessaires  est  en  droit  de   revendiquer  la  nationalité  française.   Nous  sommes  dans  une  transformation   profonde  de  la  société.  Cette  réalité  est   incontournable.  Ne  laissons  pas  nos   adversaires  prospérer  sur  un  terreau   infertile.       Est-­il  possible  de  renouer  avec  le   peuple,  sans  pour  autant  tomber  dans   un  populisme  démagogique  de   mauvais  aloi  ?   C’est  une  question  fondamentale.  Toute   démocratie  contient  une  dose  de   populisme.  La  gauche  a  d’ailleurs  du  mal   à  voir  dans  ce  terme  une  connotation   positive.  Il  renvoie  pourtant  très   clairement  aux  catégories  populaires.  Il   ne  saurait  y  avoir  de  déconnexion  entre   une  partie  dite  «  haute  »  de  la  société  et   une  dite  partie  «  basse  »,  majoritaire   depuis  toujours.  Les  plus  pauvres  sont   aussi  les  plus  nombreux,  disait  Aristote.   Du  point  de  vue  de  la  gauche,  cette   césure  et  cette  distance  qui  ne  cessent     de  s’aggraver  constituent  un  écueil.  Nous   sommes  là  dans  un  raisonnement  de   type  populiste  que  d’aucuns,  au  sein  de   notre  famille  politique,  assimilent  au   nationalisme.     Il  faut  donc  sortir  de  cette  dimension   horizontale  et  européenne,  au  nom  de   laquelle  le  nationalisme,  c’est  la  guerre.   C’est  ignorer,  d’ailleurs,  que  la  Nation  ne   se  résume  pas  au  seul  principe   d’affrontement,  m ais  à  un  espace  de   solidarité  et  à  l’État  providence.  Ces   principes  s’inscrivent  dans  l’histoire.   L’Europe  est  certes  nécessaire,  mais   l’État  joue  un  rôle  de  premier  plan  en   termes  de  protection,  de  solidarité  et     de  redistribution.  L’Union  n’est  ni  une   démocratie  ni  un  espace  social.     La  Nation  est  le  cadre  dans  lequel  nous   avons  construit  notre  culture  et  un  
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projet  commun,  dont  il  est  difficile  de   sortir.       À  droite,  nombreux  sont  ceux  q ui   s’identifient  à  cette  culture  commune,   assimilant  la  frontière  à  un  mur,   pendant  que  d’autres  y  voient  un   espace  de  libre-­marchandise.  Où  se   situe  le  point  d’équilibre  ?   La  frontière  prend  effectivement  la   forme  d’un  véritable  mur,  du  point  de   vue  des  frontistes  qui  militent  pour  le   repli  sur  soi,  le  protectionnisme  et   l’immigration  zéro.  C’est  ignorer  qu’elle   est  d’abord  un  lieu  de  transit  et   d’échanges  où  se  passent  des  choses   particulières.  Ce  n’est  pas  un  endroit  que   l’on  traverse  impunément,  mais  un   espace  interculturel  où  se  côtoient  des   acteurs  de  nature  et  d’origine   différentes.  Buisson  et  Sarkozy  ont  tenté,   mal  à  propos,  d’exploiter  ce  filon,  en   tournant  le  dos  à  un  principe  pourtant   clair.    

La  relégation  sociale,  la   mise  en  coupe  réglée  des   clans,  maffias  et  autres   trafics  en  tous  genres   sont  la  manifestation   d’une  situation   endémique.  Il  est  difficile   de  faire  pire.  

  La  gauche  paraît  particulièrement   mal  à  l’aise  sur  la  question  des   frontières.   Absolument.  P our  avoir  soulevé  ces   questions,  j’ai  suscité  de  vives  réactions.   Y  compris  dans  mon  propre  camp.   Certains  ont  même  été  jusqu’à  assimiler   mes  propos  à  un  lepénisme  de  mauvais   aloi.  Or,  je  n’ai  fait  que  repousser  la   tentation  identitaire.  L’idée  selon   laquelle  Marine  Le  Pen  est  en  capacité   d’atteindre  25  %  des  voix  en  s’alliant  aux   amis  de  Jean-­‐François  Copé   m’insupporte  au  plus  haut  point.     Nos  quartiers  concentrent  de   nombreuses  difficultés.  Trente   années  de  politique  de  la  ville  et   l’engloutissement  de  sommes   colossales  par  les  gouvernements  

successifs  n’ont  pas  permis  de  régler  les   problèmes  auxquels  ils  se  retrouvent   confrontés.  Comment  expliquez-­vous   cet  échec  ?   Il  faut  sortir  des  logiques  dans  lesquelles  la   droite  et  la  gauche  nous  ont  enfermé,   depuis  trois  décennies.  La  relégation   sociale,  la  mise  en  coupe  réglée  des  clans,   maffias  et  autres  trafics  en  tous  genres   sont  la  m anifestation  d’une  situation   endémique.  Il  est  difficile  de  faire  pire.     Nos  gouvernants  n’ont  pas  voulu  -­‐  ou  su  -­‐   intégrer  les  enfants  et  petits-­‐enfants  issus   de  l’immigration.  Ces  générations   successives  ne  se  sont  pas  fondues  dans  le   modèle  assimilationniste.  Loin  s’en  faut.     Leur  intégration  a  commencé  avec   l’arrivée  de  la  gauche  au  pouvoir,  en  1981.   C’est  cette  même  gauche  qui  s’est   démarquée  du  principe  d’intégration,  au   nom  de  la  lutte  contre  le  colonialisme.  Et   qui  a  défendu  le  droit  à  la  différence,  dans   une  France  multiculturelle  et  métissée.  Les   politiques  de  la  ville,  de  la  culture  et  de   l’éducation  s’en  sont  durement  ressenties.   Tant  et  si  bien  que  l’intégration  est  perçue,   depuis,  comme  une  antidote  à  la  diversité.   Un  entonnoir  s’est  donc  formé  peu  à  peu.     Trente  ans  après,  la  société  française  en   paie  les  conséquences,  même  si  une  partie   de  la  communauté  maghrébine  est   parfaitement  intégrée.  Au-­‐delà  des   discours,  l’intégration  est  un  fait  avéré,  au   même  titre  que  la  parité.  À  charge,  pour  la   gauche,  de  réinvestir  ce  champ   thématique.  Une  intégration  réussie   transite  nécessairement  par   l’apprentissage  de  la  langue,  la   connaissance  de  la  société  dans  laquelle   nous  vivons  et  la  m aîtrise  de  la  lecture  et   du  calcul.  C’est  une  belle  idée  qui  devrait   être  érigée  en  priorité  nationale  pour   combattre  les  discriminations  de  toutes   sortes.  C’est  aussi  et  peut-­‐être  surtout   apprendre  à  penser  le  «  commun  ».     La  gauche  doit  cesser,  une  bonne  fois  pour   toute,  de  m ettre  l’accent  sur  la   différenciation.  Faute  de  quoi,  elle  ira  dans   le  mur  !  

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Édit o
« Droitisation ? »
Une enquête d’IPSOS, publiée le 25 janvier dans le journal Le Monde, fait état de fortes inquiétudes de l’opinion qui se traduisent par une tentation de repli national, une défiance grandissante vis-à-vis de l’étranger et une demande expresse d’autorité. Dans une société de crise - car nous sommes installés dans une crise, plus ou moins vive selon les moments, depuis une trentaine d’années… -, cela n’est pas étonnant. Il y a des précédents historiques à la fin du XIXème siècle et dans les années 1930. Nous connaissons l’illusion des remèdes mis en avant, mais aussi les dangers. Il y a une idéologie diffuse qui dépasse les rangs des électeurs du Front national et imprègne ceux de l’UMP pour toutes les thématiques « identitaires ». Le commentaire du sondage soulignait la porosité entre les deux électorats. Cela explique la tactique suivie par une part importante de la direction de l’UMP. Jouer la « droite décomplexée », c’est accentuer, de fait, les clivages de la société et faire de la « droitisation » le socle d’une nouvelle majorité électorale – en pensant n’avoir pas besoin du Front national au gouvernement. Mais il est bien présomptueux de penser maîtriser les effets d’une politique aventurée en période de crise. Le propre de l’histoire est d’être peu prévisible… Nous devons donc prendre la mesure du combat politique qu’il faut mener, dans sa dimension idéologique et culturelle, bien-sûr, où il faut ne rien laisser passer, en déconstruisant les fausses solutions et en pointant les contradictions entre des politiques qui disent vouloir protéger et qui, en même temps, acceptent les inégalités les plus fortes, mais plus encore, en s’attaquant aux causes qui nourrissent la « droitisation », principalement les inquiétudes économiques et sociales, le chômage, le niveau de vie, la santé, l’éducation, etc… La dénonciation seule échouerait - comme elle l’a souvent fait - si nous ne prenons pas pleinement à bras le corps les craintes et interrogations des Français. Ce sera la meilleure réponse. Car, le paradoxe est qu’une grande majorité de Français n’aspirent pas à une société d’affrontement et plébiscitent volontiers les objectifs qui sont les nôtres, en termes d’emploi, de protection sociale, d’éducation, de justice. Mais, doutant des moyens, et perdant espoir sur le plan économique et social, ils risquent de déplacer leurs critiques vers la démocratie même, au bénéfice de politiques cultivant l’autoritarisme et la démagogie. Soyons donc des réformistes qui fassent effectivement les réformes dont le pays a besoin !

30 janvier 2013 - n° 12
Lettre éditée par la cellule Veille et Riposte du Parti socialiste

Alain BERGOUNIOUX

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Front  national  :  où  mène  le  jeu   des  vraies  fausses  divisions  ?    
Inutile d’aller chercher les divisions là où elles ne sont pas. Le refus du FN de prendre part, officiellement, à la manifestation du 13 janvier dernier, ne cache aucune dissension. Et, surtout pas entre la vieille garde, véritable repère d’intégristes, de maurrassiens et de nostalgiques de Vichy, et les « modernes », les marinistes, supposés être plus ouverts et tolérants. Sur la question du mariage pour tous, auquel elles sont opposées, Marine Le Pen et ses troupes sur-jouent les divisions, feignant ainsi l’idée d’un débat interne et de divergences qui, fondamentalement, n’existent pas. ……… Dédiabolisat ion. Marine Le Pen et ses troupes, qui ont entrepris, de longue date, une stratégie de « dédiabolisation », ont refusé de prendre part à la manifestation du 13 janvier, aux côtés de l’UMP et des autorités musulmanes, leurs ennemis jurés. Pas plus qu’elles n’ont souhaité porter ombrage à la communauté gay, au risque de mettre en cause leur entreprise de séduction. De ce point de vue, Marine Le Pen a clairement tranché dans le positionnement idéologique du mouvement frontiste, pour privilégier des thèmes porteurs parmi les classes sociales les plus défavorisées. Entourée de jeunes cadres influencés par la bataille idéologique du GRECE et habitués à subvertir les mots, elle s’emploie à renforcer le « national-populisme » du Front, tout en dénonçant « l’islamisation de la société », au nom de la laïcité, de la perte de l’identité nationale et du combat contre la mondialisation. D’où sa volonté, sans cesse renouvelée, de mettre en avant les notions de République, d’État fort et de « patriotisme économique et social » pour leur donner un tout autre sens, entièrement sous-tendu par des logiques d’exclusion. Loin d’incarner un versant supposément« light » du Front national, comme on le dit trop souvent, la présidente du FN se plait à instrumentaliser les antagonismes sociétaux. Cette approche, qui porte en germe la ségrégation et la violence, est une idéologie de crise, synonyme de régression sociale. « L’héritière a beau parler au nom du peuple, de la République et de la laïcité, elle ne connaît que les siens, la loi du clan, rêve de rétablir la domination culturelle catholique et le droit du sang, résume l’essayiste Caroline Fourest (1). Sa France est en colère contre les immigrés. Elle ne sera pas celle de l’égalité mais de la hiérarchisation des Français. »

La peur du déclin collectif et du déclassement individuel fait l’objet de multiples manipulations. Elle se traduit inéluctablement par le rejet de l’autre et le principe de « préférence nationale », théorisée par Jean-Yves Le Gallou, dans les années 1980.
Peur du déclin, dénigrement de la mondialisat ion. Marine Le Pen est, de ce point de vue, moins habitée par le rejet du capitalisme que par celui de la mondialisation, dont elle fait son miel. Dernier témoignage en date, la pétition lancée, le 19 janvier dernier, par son parti contre l’accord dit de « sécurisation de l’emploi », sur le thème « PME oubliées, salariés sacrifiés ». Manière, pour elle, de dénoncer, derrière de faux-semblants, les accords sociaux pour pallier aux effets de la crise, et d’appeler à la protection de l’emploi des salariés, face aux mutations qui s’accélèrent, dans un contexte de

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concurrence internationale renforcée. La peur du déclin collectif et du déclassement individuel fait l’objet de multiples manipulations. Elle se traduit inéluctablement par le rejet de l’autre et le principe de « préférence nationale », théorisée par Jean-Yves Le Gallou, dans les années 1980. « Comme si les portes ouvertes laissaient partir les machines et entrer les hommes, vécus comme une concurrence et une menace. Pour le travail comme pour la vie en société », souligne Caroline Fourest (2). Le vote frontiste est d’essence communautariste. « Celui d’une France qui se rêve en fortin, voudrait pouvoir se replier sur soi, entre soi, et ne plus entendre parler du fracas des autres, de toutes leurs averses et du mauvais temps. Cette France rêve de nouveau de maîtriser son destin et croit pouvoir le faire en sortant du monde. Tellement l’échelle européenne lui paraît inatteignable, illisible et si peu à l’écoute des peuples » (3).

l’élection présidentielle de mai 2012, le total du vote pour Sarkozy et Le Pen est supérieur, ainsi, à celui de 2007. « La stratégie de Patrick Buisson a créé un « bloc historique » compact, culturellement unifié et mû par un antisocialisme radical, note Gaël Brustier, co-auteur de Voyage au bout de la droite (Mille et une nuits, 2011). Au cœur de ce maelström droitier se trouvent des zones périurbaines situées entre 30 et 70 kilomètres des grandes métropoles et qui rassemblent un tiers de nos concitoyens. Elles sont à la fois le cadre d’une forte résistance du vote UMP et d’un sur-vote marqué en faveur de Marine Le Pen. Les nouvelles classes populaires y vivent des difficultés économiques et sociales souvent mésestimées. Elles développent un imaginaire droitier volontiers contestataire. C’est en effet là que la dynamique conservatrice demeure la plus forte » (5). Le Nord-Est a, pour sa part, fourni au FN un contingent de voix particulièrement élevé, pendant que le Sud-Est voyait des fusions avec l’UMP locale.

La stratégie frontale de Patrick Buisson légitime, en grande partie, le discours du Front national. Lors de l’élection présidentielle de mai 2012, le total du vote pour Sarkozy et Le Pen est supérieur, ainsi, à celui de 2007.
Les barrières t ombent . Certains peuvent en effet se reconnaître dans le portrait d’une « France d’en bas assoiffée de revanche envers la France d’en-haut. Une France de vieux qui a peur des jeunes. Et une France de jeunes qui enrage parce qu’elle vivra moins bien que les vieux » (4). Fort de ce constat, il ne fait guère de doute que la stratégie frontale de Patrick Buisson légitime, en grande partie, le discours du Front national. Lors de

L’objectif est clair : ouvrir les vannes le plus largement possible, en séduisant des candidats jusqu’alors réfractaires à toute idée d’appartenance ou d’alliance avec le FN.
Alliances locales. Nul doute, dans ces conditions, que la pression promet d’être forte lors des élections municipales de 2014. Marine Le Pen a présenté, début janvier, les grands traits du Rassemblement Bleu Marine (RBM), l’association sur laquelle elle entend s’appuyer pour remporter un maximum de suffrages. Ouvert aux adhésions, ce mouvement revendique déjà quelques transfuges de l’UMP, dont un ancien proche de Michèle Alliot-Marie, Xavier Renaud. L’objectif est clair : ouvrir les vannes le plus largement possible, en

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séduisant des candidats jusqu’alors réfractaires à toute idée d’appartenance ou d’alliance avec le FN. « Les cadres locaux de l’UMP, davantage perméables à l’idée d’une alliance avec des listes d’extrême-droite, choisiront la survie électorale plutôt que des triangulaires, observe Gaël Brustier (6). Pour le Front national, trente après la percée de Dreux, le chemin du pouvoir sera ouvert. Une majorité de sympathisants de l’UMP souhaite d’ailleurs des alliances locales avec le FN (…). Les digues s’affaisseront vraisemblablement en juin, mais devraient surtout s’effondrer au cours des élections locales de 2014-2015. » Récemment, trois députés ont signé avec Marion Maréchal-Le Pen une proposition de loi pour la reconnaissance du « génocide » vendéen de 1793-1794, au premier rang desquels le très droitier Lionnel Luca, par ailleurs député UMP des Alpes-Maritimes, suivi dans son élan par Alain Marleix (Cantal) et Alain Lebœuf (Vendée)… « Il s’agit de montrer qu’il y a des terrains d’entente, souligne Nicolas Lebourg (7). Ces élus ne peuvent pas suivre le FN sur ses thèmes de prédilection : préférence nationale et sortie de l’euro. Par ailleurs, la Droite populaire est très libérale économiquement, bien loin des propositions protectionnistes de Marine Le Pen. Le marqueur culturel s’imposait donc pour obtenir ce geste de rapprochement. Juger le passé, ça ne coûte rien, ça donne un marqueur symbolique pour envoyer ce message. »

venue de leur droite. »
Dans une analyse particulièrement instructive (8), Jérôme Fourquet, directeur du Département Opinion publique à l’IFOP, évoque lui aussi ce rapprochement, en s’appuyant sur une étude portant sur la crise de l’UMP et la fronde des souverainistes et des rénovateurs. « L’enjeu de l’offre partisane à droite doit (…) être repensé à l’aune des résultats croissants du Front national, qui posent la question de l’attitude devant être adoptée par les partis de droite républicaine vis-à-vis de cette concurrence venue de leur droite. À ce titre, 44 % des sympathisants UMP déclarent souhaiter des accords électoraux entre leur parti et le FN aux élections locales, ce à quoi les trois quarts (73 %) des sympathisants FN se montrent favorables. » Rendez-vous donc en 2014 ! Notes :
(1) Caroline Fourest, Quand la gauche a du courage. Chroniques résolument progressistes et républicaines, Grasset, 472 pages, 2012. (2) Caroline Fourest, op.cit. p. 470 (3) Op. cit. p. 470 (4) Op. cit. p. 470 (5) Gaël Brustier, Entre l’UMP et le FN, les digues sont rompues, Le Monde, 17 mai 2012. (6) Gaël Brustier, op. cit. (7) Nicolas Lebourg, in Alliance UMPFN : le premier pas, Les inrockuptibles, n° 895, 23 janvier. (8) Jérôme Fourquet, Crise de l'UMP, création du RPR et de l'UDF, fronde des souverainistes et des rénovateurs : unions et scissions à droite de 1976 à 2012. http://www.atlantico.fr/rdvinvite/cri se-ump-creation-rpr-et-udf-frondesouverainistes-et-renovateursunions-et-scissions-droite-19762012-ifop-jerome-fourquet580147.html#UXLeJQCUYTE2zTBO.99

« L’enjeu de l’offre partisane à droite doit (…) être repensé à l’aune des résultats croissants du Front national, qui posent la question de l’attitude devant être adoptée par les partis de droite républicaine vis-àvis de cette concurrence

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DÉCRYPTAGE & DÉBATS

  « Le FN a adapté son discours aux circonstances, sans pour autant tourner le dos aux marqueurs idéologiques qui font sa singularité » Nicolas Lebourg est historien
et spécialiste de l’extrême-droite. Il est, par ailleurs, co-auteur, avec Joseph Beauregard, de l’ouvrage « Dans l’ombre des Le Pen. Une histoire des numéros 2 des Le Pen » (édition Nouveau Monde, 250 p., 8 €). Il revient, pour nous, sur la crise qui sévit actuellement à l’intérieur de l’UMP et s’interroge sur les alliances futures entre le principal parti de l’opposition et le FN.

L’UMP ne paie-t -elle pas au prix f ort ses erreurs d'analyse quant à une présumée droit isat ion de la sociét é f rançaise ? Elle a commis une erreur structurelle en imaginant que le transfert de voix de JeanMarie Le Pen en direction de Nicolas Sarkozy se ferait à l’aune des questions identitaires et altérophobes. En prêtant attention à la structuration du vote, on voit bien que le candidat de l’UMP a capté les voix des professions libérales, des chômeurs et, plus généralement, des électeurs, séduits par le thème du « travailler plus pour gagner plus ». Le positionnement de Sarkozy n’était, de ce point de vue, pas très éloigné de celui de Jean-Marie Le Pen, en 2002. Au point que l’on retrouve une même dynamique chez les deux hommes, fondée sur une représentation commune du thème de la rupture. D’où les marqueurs sociaux que Patrick Buisson s’est approprié, tout au long

de la campagne présidentielle de 2012, avec des références constantes à Jaurès. Ce qui ne l’a pas empêché de se livrer à un travail d’agitation conjointe de marqueurs identitaires altérophobes. Cette fuite en avant a nourri le terreau de la restructuration de l’extrême-droite. Tant et si bien que la zone de partage idéologique entre partisans de la Droite populaire et Gilbert Collard est aujourd’hui sérieusement entamée.

Le transfert de vote de l’UMP vers le parti frontiste est une réalité que seul l’aveuglement d’un Guillaume Peltier et d’un Jean-François Copé refuse de prendre en considération.
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Cet t e erreur d’appréciat ion ne prof it et -elle pas, pour l’essent iel, au Front nat ional ? Je n’en suis pas certain, même si la principale erreur des partisans de cette politique de droitisation a été d’inciter l’UMP à se rapprocher de l’extrême-droite, en épousant un grand nombre de ses idées. Ce choix est celui d’un homme, Patrick Buisson, qui poursuit là un dessein personnel.

d’un discours visant à rapprocher la droite du FN. Ce, même si le transfert de vote de l’UMP vers le parti frontiste est une réalité que seul l’aveuglement d’un Guillaume Peltier et d’un Jean-François Copé refuse de prendre en considération. Il s’agit là d’un piège dont l’UMP aura du mal à sortir. Dominique Reynié l’a parfaitement compris. Le FN a-t -il changé dans ses f ondement s polit iques depuis la prise de pouvoir de Marine Le Pen ? Si le changement est perceptible dans les apparences, les fondamentaux restent identiques, au regard de l’histoire du national-populisme. Depuis la vague de 1886-1887, le mouvement incarné par Boulanger a faiblement évolué. Le feu de l’actualité et des médias se nourrit toujours à la même source, prenant appui, notamment, sur la question juive. Si Marine Le Pen ne se livre plus à d’inutiles provocations sur la Seconde Guerre Mondiale, elle se plait, en revanche, à évoquer l’Algérie et les Harkis. La polémique mémorielle s’est donc déplacée, en tenant compte d’une évolution globale du champ social. Le FN a su, avec habileté, adapter son discours aux circonstances du moment, sans pour autant tourner le dos aux marqueurs idéologiques qui font sa singularité.

Le FN a su, avec habileté, adapter son discours aux circonstances du moment, sans pour autant tourner le dos aux marqueurs idéologiques qui font sa singularité.
Pourt ant , nombreux sont ceux , au sein de l’UMP, qui cont est ent ouvert ement ce processus de droit isat ion… Quand le parrain se retire, les clivages ressortent inexorablement. De ce point de vue, le départ de Nicolas Sarkozy a ouvert le champ à un nouveau débat au sein de la droite républicaine. Dominique Reynié, pour ne citer que lui, voit dans la stratégie de droitisation impulsée par Buisson, une erreur fondamentale, dans le cadre d’élections à deux tours, structurées par la présidentielle. Je souhaiterais, pour illustrer mon propos, prendre un exemple qui me concerne très directement. Lors des cantonales de 2011, à Perpignan 9, Louis Aliot, vice-président du FN, a devancé, au soir du premier tour, le candidat UMP qui ne s’était pas privé de radicaliser son discours pour séduire l’électorat frontiste. Stratégie peu payante, puisque le bras droit de Marine Le Pen s’est retrouvé au second tour face à la candidate socialiste, Toussainte Calabrèse, qui est parvenue à rassembler la gauche pour recueillir plus de 53 % des suffrages. Cette victoire s’est opérée au prix d’une véritable mobilisation des forces progressistes contre l’extrêmedroite, montrant au passage les limites

Pour l’heure, le FN et le national-populisme restent confinés sur le terrain des idées. Ce qui, d’un point de vue politique, est nettement plus confortable.
Cela signif ie-t -il, concrèt ement , que la mat rice idéologique unissant JeanMarie Le Pen et sa f ille est la même ? Oui. Fondamentalement, le populisme a d’ailleurs peu évolué au cours des cent trente dernières années. Au-delà des nécessaires adaptations à la société

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moderne, ce mouvement idéologique a faiblement varié. Ce qui lui manque sans doute le plus, c’est la pratique du pouvoir qui induit de réelles évolutions. Le Parti communiste est parvenu, ainsi, à changer son logiciel de pensée, par le biais de la municipalisation. Pour l’heure, le FN et le nationalpopulisme restent confinés sur le terrain des idées. Ce qui, d’un point de vue politique, est nettement plus confortable.

partagée. Y compris chez les pratiquants. Même un Bruno Gollnisch, pourtant radical dans ses prises de position, a toujours défendu ce point de vue au sein de son parti. Sur ces questions, comme sur celle de l’avortement, Marine Le Pen et ses proches font mine d’avoir une opinion proche de celle des Français. C’est ce qui fait leur force. Sur le marché polit ique, le FN est le seul part i à occuper le créneau de la souverainet é. Est -ce une f orce ou une f aiblesse ? C’est une force, d’autant que Marine Le Pen en appelle au principe de souveraineté sociale, nationale et identitaire, en référence au néoprotectionnisme. La défense conjointe de la culture et d’une laïcité « ultra » interdisant le port de la kippa et de la burqa dans l’espace public, va de paire avec l’idée de République référendaire. Cette offre est d’autant plus cohérente que Jean-Pierre Chevènement et Nicolas Dupont-Aignan ont montré que ce discours recueillait un réel écho au sein des milieux universitaires, politiques, intellectuels et médiatiques.

La force de Marine Le Pen, c’est d’avoir bien saisi les marqueurs sociologiques de notre société. En clair, les Français ne sont d’accords sur rien, hormis la Résistance, érigée en moment fondamental de notre histoire, et la laïcité qui est une valeur communément partagée.
Le dénigrement de la mondialisat ion, la déf ense des services publics ou la laïcit é, dans lesquels Marine Le Pen se reconnait volont iers, emprunt ent clairement au regist re socialdémocrat e. Cela signif ie-t -il que le FN s’emploie à achet er un code de bonne conduit e auprès d’un élect orat t radit ionnellement acquis à la gauche ? De vraies évolutions sont perceptibles sur ce point. La force de Marine Le Pen, c’est d’avoir bien saisi les marqueurs sociologiques de notre société. En clair, les Français ne sont d’accords sur rien, hormis la Résistance, érigée en moment fondamental de notre histoire, et la laïcité qui est une valeur communément

Aujourd’hui encore, subsiste, à l’intérieur du FN, une tentation de la simplicité, au nom de laquelle il faut être présent partout.
Pour se crédibiliser, le FN a besoin de not ables locaux . L es condit ions d’une municipalisat ion du part i f ront ist e vous semblent -elles réunies, en prévision des élect ions de 2014 ? Tous les numéros 2 ont défendu le principe d’une implantation municipale. Autant dire que Jean-Marie Le Pen n’y a jamais cru, alors que Duprat, Mégret et Stirbois en étaient convaincus. Aujourd’hui encore, subsiste, à l’intérieur du FN, une tentation de la simplicité, au

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nom de laquelle il faut être présent partout. Seul moyen, assurent les défenseurs d’une stratégie fondée sur le poids des notables locaux, de conforter la présidentialisation de Marine Le Pen. La question n’est pas tant de s’appuyer sur l’apport de plusieurs milliers de candidats que de disposer de listes équilibrées, répondant à des exigences fondées sur la réalité sociologique des quartiers et des villes. C’est tout le sens du travail d’un parti, bâti sur une parfaite connaissance du terrain. On ne saurait faire l’économie de cette implantation locale. Le Parti socialiste est familier de ces pratiques. Le FN manque encore de savoir-faire en la matière. Et, cela fait maintenant quarante ans qu’il campe sur cette position. Jacques Bompard et Jean-Marie Le Pen ont d’ailleurs eu un échange particulièrement vif sur ce sujet en Bureau politique, le premier défendant une approche locale quand le second voyait dans le parti une rampe de lancement pour la présidentielle. La ligne stratégique n’est pas clairement définie, mais cette question reste cruciale pour l’avenir du FN.

continue de s’affaiblir à ce point, une alliance à la base est parfaitement envisageable, à l’image de ce qui s’est produit en 1998. Mécaniquement, le vote des municipales devrait cependant profiter à la droite, rendant ainsi difficile toute espèce de projection. Dans un contexte marqué par la montée en puissance des peurs et de la crainte sociale, le danger d’un rapprochement entre élus UMP et FN est donc bien réel. J’observe, d’ailleurs, une certaine porosité entre les tenants des Droites forte et populaire et le FN. Avec, dans le collimateur, les populations arabomusulmanes qui constituent une cible idéale, en temps de crise. Et ce, même si le FN est le seul parti, pour l’heure, à tenir un discours fondé sur le déclin, qui se situe clairement en rupture avec le « libéralisme bruxellois ». Compte tenu de l’état de crispation et d’inquiétude dans lequel la société française se retrouve aujourd’hui, on est donc en droit de s’interroger sur les stratégies qui seront mises en œuvre lors des élections municipales. De ce point de vue, on ne peut rien exclure.

Compte tenu de l’état de crispation et d’inquiétude dans lequel la société française se retrouve aujourd’hui, on est donc en droit de s’interroger sur les stratégies qui seront mises en œuvre lors des élections municipales. De ce point de vue, on ne peut rien exclure.
Y a-t -il lieu de craindre des alliances ent re l’UMP et le FN lors des élect ions municipales de 2014 ? Si la direction nationale de l’UMP

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Mali  :  cacophonie  et  couacs  à  l’UMP  
C’est peu dire que l’UMP affiche ses divisions sur l’intervention française au Mali. Quelle attitude adopter face au Président de la République, entre la tentation de l’affaiblir et l’union nationale ? Quand Copé, en chef de clan, fait mine de s’inquiéter sur la solitude de la France dans cette opération, Fillon soutient le point de vue inverse, balayant, par ailleurs, d’un revers de main les arguties déployées par deux de ses principaux lieutenants, Valérie Pécresse et Laurent Wauquiez, aujourd’hui membres de la direction de l’UMP. ……… Le  contexte.  3  150  militaires  français   sont  engagés  dans  l’opération  Serval,   déclenchée  le  11  janvier  dernier,  dont   2  150  sur  le  territoire  malien.   L’intervention  de  la  France  au  Mali  est   d’autant  plus  légitime  qu’elle  répond  à   une  demande  du  Président  en   exercice  de  ce  pays.  D’autre  part,  elle   s’appuie  sur  les  résolutions  du  Conseil   de  sécurité  des  Nations  Unis.  La   France  agit  donc  conformément  au   droit  international.  Elle  n’est  pas   seule  :  elle  est  soutenue  par  ses  alliés   européens  qui  apportent  une  aide.   Elle  travaille  surtout  en  lien  avec  les   pays  africains,  appelés  à  former   l’essentiel  de  la  force  internationale,   afin  de  permettre  au  Mali  de   recouvrer  son  intégrité  territoriale.      

défendant  même  avec   ardeur  l’intervention   française.  
  Voix  discordantes  à  l’UMP.  À  l’heure   où  le  Parti  socialiste  et  la  majorité   parlementaire  font  corps  derrière  le   chef  de  l’État,  l’UMP  affiche  ses   divisions.  Tour  à  tour,  Jean-­‐François   Copé,  auto-­‐proclamé  chef  de  parti,   Brice  Hortefeux,  porte-­‐parole,  à  sa   manière,  de  Nicolas  Sarkozy,  Laurent   Wauquiez  et  Pierre  Lellouche  ont  fait   part  de  leurs  inquiétudes  sur   «  l’isolement  »  présumé  et   «  l’impréparation  »  de  la  France,  après   l’envoi  de  troupes  au  Mali.  Dans  la   foulée,  Alain  Juppé  a  manifesté  ses   réserves,  pendant  que  François  Fillon,   Jean-­‐Pierre  Raffarin,  Gérard  Longuet  et   Claude  Guéant  proclamaient  le  point   de  vue  inverse,  défendant  même  avec   ardeur  l’intervention  française.     Difficile  de  retrouver  ses  petits  dans  ce   bric-­‐à-­‐brac.  Sur  BFMTV  et  RMC,  Copé   s’est  interrogé  sur  les  objectifs  de   l’opération.  Lutte  contre  le  terrorisme   international  ?  Réunification  du  Mali  ?   «  Il  faut  que  le  président  de  la   République  soit  dans  une  logique  de   bien  dire  aux  Français  ce  qu’il  en  est  »,   a-­‐t-­‐il  souligné,  avant  de  manifester  son   inquiétude  face  à  un  prétendu   isolement  de  la  France.  Propos   auxquels  ont  souscrit  sans  coup  férir   Valérie  Pécresse  et  Laurent  W auquiez,   proches  soutiens  de  François  Fillon,   avant  que  celui-­‐ci  ne  s’empresse  de   tout  contredire  en  bloc,  sur  son  blog.   «  Quand  mon  pays  mène  une  bataille,  je   le  soutiens  »,  a  martelé  l’ex-­‐Premier   ministre.  Et  d’appeler  ses   contradicteurs  -­‐  copéistes  et  fillonistes   -­‐  à  «  faire  preuve  de  retenue  »,  en   laissant  de  côté  les  «  joutes  politiques  ».   «  Il  ne  faut  pas  céder  au  scepticisme  ou   à  la  critique  »,  car  «  la  sécurité  de  la   France  et  la  vie  de  nos  soldats  priment   sur  tout.  »    

Alain  Juppé  a  manifesté   ses  réserves,  pendant   que  François  Fillon,   Jean-­Pierre  Raffarin,   Gérard  Longuet  et   Claude  Guéant   proclamaient  le  point   de  vue  inverse,  

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«  Nous  sommes  en  guerre,  je  suis   derrière  les  autorités  de  mon   pays  »,  a  renchéri  Jean-­‐Pierre   Raffarin,  affichant  ainsi  son   désaccord  avec  Axel   Poniatowski,  qui  a  fait  étalage  de   ses  doutes  après  le  lancement  de   l’opération  algérienne  pour   mettre  fin  à  la  prise  d’otages.   «  Quand  nous  avons  des  hommes   sur  le  terrain,  nos  militaires  ont   besoin  de  savoir  que  l’opération  a   le  soutien  de  la  nation  tout   entière.  Nous  devons  tous  être   derrière  eux.  C’est  important  pour   leur  moral  »,  a  jugé,  pour  sa  part,   Michèle  Alliot-­‐Marie.  Difficile   d’être  plus  nette  !    

déplacement  à  Berlin  des  membres   du  gouvernement  et  du  Parlement   français,  pour  pointer,  le  21  janvier,   la  «  responsabilité  personnelle  »  de   François  Hollande  dans  les  difficultés   franco-­‐allemandes.  Une  attaque   portée  à  l’occasion  d’une   intervention  à  la  Fondation  Konrad   Adenauer,  en  m arge  des  célébrations   du  50e  anniversaire  du  Traité  de   l’Élysée.  Ce  même  Jean-­‐François   Copé  qui,  il  y  a  quatre  ans,  éreintait   ceux  qui  se  livrent  à  des  critiques   contre  un  responsable  politique,  à   l’extérieur  de  nos  frontières  (1).    

On  est  en  droit  de   s’interroger  sur  la   gouvernance  d’un   parti  dont  les   divergences   traduisent  le   malaise  profond  et   l’absence  d’une  ligne   politique  claire  sur   un  sujet  pourtant   majeur  :  le  rang  de   la  France  dans  le   monde.  
    «  Hollande  bashing  ».  En   quelques  jours,  le  consensus  qui   semblait  se  dégager  sur  la   question  malienne  a  donc  volé  en   éclat,  à  droite.  Tant  et  si  b ien   qu’on  est  en  droit  de  s’interroger   sur  la  gouvernance  d’un  parti   dont  les  divergences  traduisent   le  malaise  profond  et  l’absence   d’une  ligne  politique  claire  sur   un  sujet  pourtant  majeur  :  le   rang  de  la  France  dans  le  monde.   En  difficulté  sur  le  dossier   malien,  Copé,  qui  ne  doute   décidément  de  rien,  a  profité  du  

En  mal  de  chef,  l’UMP   se  réinvente  un  héros.   De  Françoise   Grossetête  à  Brice   Hortefeux,  en  passant   par  Valérie  Pécresse  ou   Jean-­François  Copé,   Nicolas  Sarkozy   incarne  l’unité  perdue.  
  Sarkonostalgie.  En  mal  de  chef,   l’UMP  se  réinvente  un  héros.  De   Françoise  Grossetête  à  Brice   Hortefeux,  en  passant  par  Valérie   Pécresse  ou  Jean-­‐François  Copé,   Nicolas  Sarkozy  incarne  l’unité   perdue.  Celui  qui,  par  son  énergie,  se   serait  -­‐  n’en  doutons  pas  !  -­‐  assuré  le   soutien  effectif  de  nos  alliés  pour   «  lutter  ensemble  contre  le   terrorisme  »,  pourfendre  l’intégrisme   et  donner  sens  à  la  solidarité   européenne.  Pierre  Lellouche  n’a-­‐t-­‐il   pas  demandé  à  François  Hollande  de   convoquer  un  sommet  d’urgence  au   niveau  européen,  ce  q ue,  de  toute   évidence,  son  mentor  se  serait   empressé  de  faire  ?  «  Vous  ne  croyez   pas  que  son  prédécesseur  aurait  déjà   rencontré  Rajoy,  Cameron  et  Obama  ?   »,  renchérit  Jean-­‐Louis  Borloo.     Ceux  qui  feignent,  aujourd’hui,  de   s’interroger  ont  la  mémoire  courte.   «  Le  problème  malien  n’est  pas  né  le  6   mai  2012.  C’est  une  affaire  

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extrêmement  ancienne,   rappelle  ainsi  Didier  Boulaud,   Secrétaire  national  (PS)  à  la   Défense.  Je  renvoie  la  question  :   qu’est-­ce  qui  a  été  fait  par  la   droite  pendant  dix  ans  en   matière  de  politique  étrangère   pour  tenter  d ’aplanir  les   difficultés  maliennes  ?  »  (2)  La   «  Sarkonostalgie  »  dans   laquelle  certains  se   complaisent,  à  l’UMP,  a  du   plomb  dans  l’aile.  N’est-­‐elle  pas   la  preuve,  tout  simplement,   que  ses  barons  et  leurs  alliés   sont  clairement  en  panne   d’idées  et  de  leadership  ?  Ce,   alors  même  que  les  candidats  à   la  présidence  du  mouvement,   lors  du  scrutin  de  septembre,   se  bousculent  au  portillon,   dans  une  stratégie  du  chacun   pour  soi.      
  Notes  :     (1) http://www.huffingtonpo st.fr/2013/01/22/cope-­‐ critique-­‐la-­‐france-­‐a-­‐ berlin-­‐comportement-­‐ inadmissible-­‐quatre-­‐ ans_n_2524824.html?utm _hp_ref=france     (2) Journal  du  Centre,  24   janvier  2013.    

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Regards sur la droite
13 février 2013 - n° 13
Lettre éditée par la cellule Veille et Riposte du Parti socialiste

Édito
Quelle stratégie face à l’extrémisme ?
L’actualité est tellement forte qu’un événement chasse rapidement l’autre et que les informations succèdent aux informations. Il vaut la peine, cependant, de revenir sur une étude parue dans Le Monde du 7 février, l’édition de janvier du baromètre SOFRES sur l’image du Front national. (Cette lettre présente les principaux résultats sous forme d’un encadré). Je voudrais insister sur un paradoxe apparent de cette étude. Elle montre, d’abord et ce n’est pas une surprise - une porosité plus affirmée entre les électorats de l’UMP et du Front national. Celle-ci ne se fait pas, cependant, sur les solutions politiques que propose le Front national mais sur des attitudes identitaires, l’attachement aux valeurs traditionnelles de la France, le rejet de l’Islam, une demande de sévérité en matière de sécurité et de justice. On mesure là, l’effet des déclarations de Nicolas Sarkozy, d’abord, et des dirigeants de l’UMP, récemment, au premier rang desquels Jean-François Copé - oh, le « petit pain au chocolat » ! -, qui ont légitimé ces idées. Cela est évidemment dangereux et nourrira la tentation d’alliances électorales. Mais il faut revenir sur la faible adhésion dans l’opinion aux propositions concrètes du Front national. L’idée qu’il faudrait sortir de l’euro - affirmation phare de Marine Le Pen - recule, alors que la situation de l’Europe n’incite pas à l’optimisme, c’est le moins que l’on puisse dire. Tout aussi significatif est la faible approbation que recueille le principe de la préférence nationale. 73 % des personnes sondées considèrent ainsi qu’il n’y a pas de raison de faire de différence entre un Français et un immigré en situation régulière. Il faut donc utiliser la notion de « banalisation » avec prudence. Le Front national demeure, pour une large majorité de français, un parti protestataire qui a pas vocation à gouverner. Mais son effet le plus dangereux, pour l’heure, est d’exercer un pouvoir d’influence sur une part importante de la droite et, au-delà, dans l’opinion. Cela ne peut pas être ignoré par la gauche. Une stratégie de l’isolement risque de ne pas être suffisante. Le sondage suggère une attitude qui peut être la nôtre. La faiblesse de l’adhésion sur les politiques proposées montre que les socialistes doivent mettre l’accent sur les réalités concrètes de la politique, avec les conséquences des choix faits et à faire. Ce n’est pas en mettant son drapeau dans sa poche - tout particulièrement sur la question européenne en 2014… - que l’on entraîne la conviction. Il faut affronter le débat avec force et détermination. L’acte de gouverner crée évidemment des interrogations et des mécontentements, mais cela peut-être également un argument quand il est pleinement assumé. Alain BERGOUNIOUX
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L’UDI dans les pas de l’UDF
Créée de toute pièce par Jean-Louis Borloo, l’Union des démocrates indépendants (UDI) s’est fixée pour objectif de capter, au centredroit, les voix que l’UMP a laissé filer, sans pour autant parvenir à ses fins. La crise qui oppose copéistes et fillonistes n’a pas apporté le flot de ralliements escomptés. Et, en dépit de l’énergie déployée par son président, ce parti n’a pas réussi, jusqu’ici, à élargir son influence au-delà du cercle très fermé des orphelins du bayrouisme et… de l’aile modérée de l’UMP. ……… L’union des droites et du centre a vécu. Le 18 septembre dernier, Jean-Louis Borloo officialisait le lancement de l’UDI, avec l’ambition de refonder la famille centriste, en évitant de reproduire les erreurs du passé. Et de ressouder ainsi une famille divisée, depuis l’éclatement de l’UDF. Sous couvert de peser face à l’UMP et au Parti socialiste, l’ex-ministre du gouvernement Fillon a tôt fait d’afficher son positionnement au centre-droit. Manière, pour l’intéressé, de faire contrepoids à la stratégie du « ni gauche, ni droite » de François Bayrou, en ralliant des déçus de l’UMP, des indépendants et des divers droite, avec l’ambition de devenir, à terme, le premier parti de France. La formule choisie - une confédération de partis centristes - n’incite pourtant guère à l’optimisme. Pas sûr, en effet, que le virus de la division, inoculé en 2007, ne produise à nouveau des effets ravageurs sur un mouvement dont les états-majors des formations qui le composent sont tentés de tirer la couverture à eux, une fois les élections venues. Borloo et sa suite ne font, ici, que reproduire l’idée défendue, hier, par Jean Lecanuet et Jean-Jacques Servan-Schreiber de créer un parti à même de prendre la prédominance à droite, qui s’est concrétisée en 1978, avec l’Union pour la démocratie française (UDF), sous l’égide de Michel Poniatowski, un fidèle de Valérie Giscard d’Estaing. Absence de notoriété. L’apparition de l’UDI dans le paysage politique français marque surtout, aujourd’hui, l’échec de l’UMP à fédérer l’union des droites. « Cette tentative de faire vivre un système moniste d’organisation de la droite française n’a, au fond, été qu’une parenthèse dans l’histoire longue des droites et du centre », constate Pascal Perrineau, directeur du Centre de recherches politiques de sciences-po (CEVIPOF). (1)

Jean-Louis Borloo devra trouver ses marques face à des « troupes diverses et souvent rétives », où les jeunes et les femmes ne lui sont, a priori, guère favorables. La faiblesse du nouveau parti centriste est également patente chez les plus défavorisés…
La principale difficulté, pour les dirigeants du parti centriste, sera toutefois d’acquérir cette notoriété qui a tant manqué à leurs prédécesseurs. Ce, d’autant plus que les partis se réclamant de la droite républicaine et du centre n’ont plus le vent en poupe depuis un an, à en croire les sondages. Sur le papier, Borloo peut se prévaloir d’une popularité grandissante face à François Bayrou et Hervé Morin, ses principaux concurrents, et compte parmi ceux auxquels les Français prédisent un avenir. « Dans le baromètre Figaro Magazine-Sofres de février, le nouveau patron de l’UDI fait partie du quintette des leaders de droite qui ont à la fois une grande visibilité et un soutien significatif en termes d’opinion », note le directeur du CEVIPOF (2). Mais, Jean-Louis Borloo devra trouver ses marques face à des « troupes diverses et souvent rétives », où les jeunes et les femmes ne lui sont, a priori, guère favorables. La faiblesse
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du nouveau parti centriste est également patente chez les plus défavorisés… « L’enracinement populaire et la capacité d’une clientèle d’électeurs de centre gauche déçus par le nouveau pouvoir sont (…) les principaux défis que cet héritier lointain de la défunte UDF aura à relever dans les mois qui viennent avant les premiers affrontements de l’année 2014 où le baptême du feu électoral décidera du destin de l’UDI », résume Pascal Perrineau. (3)

sensibilités qui font sa singularité, à en croire Yves Jégo, son délégué général : « nous sommes plus européens, écologistes, républicains tolérants et pour une véritable liberté d’entreprendre », se plait à répéter le député de Seine-et-Marne. (5) Manière, pour l’intéressé et ses troupes, de peser autant que possible dans les prochains scrutins. Voire. Desseins politiques. Passé le cap de 2014, la présidentielle sera dans toutes les têtes. Et, ne doutons pas qu’à ce jeu, les prétendants seront nombreux. Le retrait brutal de Borloo de la course de 2012 laisse, en effet, planer un doute sur ses intentions réelles. Plusieurs cadres de l’UDI y ont d’ailleurs vu un signe, convaincus de l’incapacité chronique de leur mentor à aller jusqu’au bout. Chantal Jouanno, Rama Yade, Jean-Christophe Lagarde, Jean-Christophe Fromantin et même Hervé Morin sont en embuscade. Jusqu’à Christine Largarde, aujourd’hui au FMI. Prudent, Borloo s’est constitué son « shadow cabinet ». En qualité de Premier ministre, Yves Jégo joue un rôle de sentinelle, tandis que Rama Yade planchera sur l’éducation, Jean-Christophe Lagarde sur les affaires étrangères et Nassimah Dindar, présidente du Conseil général de la Réunion, sur les affaires sociales. (8) De quoi occuper ce petit monde en attendant…

Le retrait brutal de Borloo de la course de 2012 laisse planer un doute sur ses intentions réelles. Plusieurs cadres de l’UDI y ont d’ailleurs vu un signe, convaincus de l’incapacité chronique de leur mentor à aller jusqu’au bout.
Curseur à droite. À l’UDI, le tropisme UMPéiste l’emporte par-dessus tout. Au point que la volonté d’alliance entre les deux partis, en prévision des élections locales, est clairement affichée. Pas question, en revanche, de se rapprocher des socialistes, même si la dialectique de l’union a ses limites. En témoignent les positions affichées par les deux partis de droite vis-à-vis du Front national. Le rassemblement unitaire fait ainsi débat à l’UMP, quand l’UDI semble exclure toute idée d’alliance avec le parti frontiste. « L’UMP est partagée entre deux visions. D’un côté, un avenir protectionniste, national, antieuropéen, de l’autre, un avenir ouvert pro-européen, résume l’eurodéputé Jean-Louis Bourlanges. Ses dirigeants, Fillon et Copé, sont en réalité acquis à la première hypothèse. Ce parti aura donc du mal à dégager une ligne claire. Nous, nous serons capables de dégager une ligne claire. » (4) Si l’UDI est dans une coalition de droite avec l’UMP, elle n’en rassemble pas moins quatre

NOTES (1) Pascal Perrineau, L’UDI peut-elle rivaliser avec l’UMP ?, Le Figaro, 5 février 2013. (2) Pascal Perrineau, op. cit. (3) Pascal Perrineau, op. cit. (4) Le Télégramme, 25 octobre 2012. (5) Les centristes élaborent leur projet, in Les Échos, 28 janvier 2013. (6) Libération, 28 janvier 2013.

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DÉCRYPTAGE & DÉBATS

« La France n’est pas ce manteau de clochers que Buisson tente de nous vendre, depuis des années. Elle est une terre d’accueil et d’égalité qui s’enracine dans la Révolution française » Thierry Maréchal-Beck
est président du Mouvement des jeunes socialistes (MJS). Désigné par François Hollande comme responsable du pôle de la mobilisation des jeunes dans le cadre de la campagne présidentielle de 2012, il revient sur le travail entrepris, de longue date, par le MJS pour combattre la droite et l’extrême-droite. futures entre le principal parti de l’opposition et le FN.

Le MJS a entrepris un important travail de caractérisation et d’analyse critique sur la droite et l’extrême-droite. Comment cette entreprise se décline-t-elle ? L’essentiel de notre réflexion porte sur la droite, l’extrême-droite et la radicalisation de certaines franges de la droite républicaine. Nous nous efforçons d’analyser et de disséquer les propositions et l’idéologie des partis qui forment l’opposition, en mettant l’accent sur les politiques libérales et conservatrices dont ils se font les promoteurs. Ceci vaut, en particulier, pour le mariage pour tous auquel ils sont naturellement hostiles, la fin du CDI, la remise en cause de notre modèle de retraites, ou bien encore le salaire minimum… Ce travail critique est complété par une entreprise de veille systématique, menée depuis deux ou trois ans, sur les questions identitaires. Depuis l’élection de Nicolas Sarkozy, en 2007,

la droite ne se positionne plus uniquement sur les sujets économiques et sociaux, mais sur des aspects citoyens et sociétaux. Avec l’ambition de définir un nouveau périmètre national. L’exemple vaut également pour les questions migratoires et l’identité, avec la remise en cause du droit du sol. Et, à la clé, une stigmatisation de plus en plus pressante des personnes de confession musulmanes, que d’aucuns assimilent à tort au radicalisme et à l’islamisme. Ce positionnement radical d’une partie de l’UMP et de la droite forte s’est opéré sous le mandat de Nicolas Sarkozy, au prix d’une véritable emprise idéologique de l’extrême-droite sur la droite. Oui. L’organisation, par le Bloc identitaire, d’« apéros saucisson et pinard » ou de la « soupe au cochon » en est d’ailleurs la parfaite illustration. Elle se poursuit par une véritable réappropriation du vocabulaire frontiste par l’UMP,
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sous l’égide de Patrick Buisson, et ce parmi les plus hautes fonctions de l’Etat. Tout cela, nous l’analysons. Et, nous constatons qu’il existe une véritable tentation unitaire, à droite, autour de la question de l’Islam. L’interdiction du port du voile ou de la burqa, aussi légitime soit-elle, s’opère ainsi dans un climat permanent de stigmatisation vis-à-vis de la communauté musulmane. Et, il ne fait aucun doute, à cet égard, que l’alignement que vous évoquez sur les thèses du Front national a été manifeste au cours de la dernière campagne présidentielle. Il s’est traduit, entre 2007 et 2012, par un niveau d’expulsion des populations issues de l’immigration jamais atteint jusqu’alors. Avec des contrôles d’identité systématiques et une politique de stigmatisation qui donnent une nouvelle définition de ce qu’est le « nous ».

le Front national, vise à véhiculer l’idée que certaines populations seraient culturellement inassimilables. On peut y ajouter l’inflation sécuritaire et la thématique migratoire. Ce sont d’ailleurs souvent les jeunes issus des quartiers populaires qui sont la cible de ces attaques, dont Nadine Morano s’est fait une spécialité. À droite, il est écrit que la peur doit changer de camp et que l’inflation des lois sécuritaires est la norme. L’empreinte idéologique et culturelle de l’extrême-droite est ici très prégnante. Le plus surprenant, c’est que le nombre de policiers n’a cessé de diminuer entre 2002 et 2012. Ce qui tend à démontrer qu’au-delà de l’interpénétration entre la droite et l’extrême-droite, nous sommes bien dans le discours et l’idéologie.

Pour qu’un ouvrier ou un employé puisse voter Sarkozy au À droite, il est écrit que la peur doit changer de camp et second tour, c’est-à-dire que l’inflation des lois sécuri- contre ses intérêts matériels, il doit passer par un « sas » taires est la norme. L’emqu’est le vote Front national. preinte idéologique et culturelle de l’extrême-droite La structure de l’électorat FN et UMP est pourtant loin d’être homogène… est ici très prégnante. Absolument. L’entre-deux tours de la campagne
Tout cela est à mettre en lien avec le rôle prétendument positif de la colonisation, l’absence de repentance, après les actes de tortures perpétrés durant la guerre d’Algérie, ou bien encore le drame lié à l’abandon des Harkis par la République. Oui. Il est important de mesurer le poids de l’héritage colonial dans le discours aujourd’hui entretenu par la droite extrême et l’extrême-droite. Le terme « d’assimilation », par exemple, est issu de l’administration militaire lors de la colonisation en Algérie. Le colonisateur distingue dès lors les populations juives et Kabyle qui seraient semblables aux « musulmans », à qui on ne reconnaît d’ailleurs pas la qualité d’Algériens, qui seraient eux-mêmes culturellement inassimilables, comme le démontrent les travaux de Patricia Lorcin. Nous constatons à quel point la rhétorique sur l’assimilation, qu’il faudrait, par ailleurs, distinguer de l’intégration souhaitée par présidentielle l’a d’ailleurs parfaitement démontré. Nicolas Sarkozy a certes réussi, en 2007, à capter dès le premier tour de la présidentielle une partie des voix du FN. La mise en place d’une politique favorable aux plus riches a toutefois changé la donne, au fil du quinquennat. Parallèlement, les ouvriers et employés, issus des territoires périurbains, se sont rapprochés peu à peu de l’extrême-droite, au détriment de la gauche et de la droite républicaine. Sarkozy l’a parfaitement saisi. Pour qu’un ouvrier ou un employé puisse voter Sarkozy au second tour, c’està-dire contre ses intérêts matériels, il doit passer par un « sas » qu’est le vote Front national. Nous constatons à quel point la droite a besoin de substituer la question raciale à la question sociale pour obtenir une majorité politique. D’où sa stratégie d’empiètement sur l’idéologie frontiste dans l’entre-deux tours de l’élection présidentielle de 2012. Mal lui en a pris.
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Une étude de la Fondation Jean-Jaurès et du CEVIPOF pour le journal Le Monde en date du 25 janvier, met en exergue les crispations alarmantes de la société française. Elle pointe également la très forte demande d’autorité et la tentation du repli national. Comment analysez-vous ce phénomène ? Ce constat, nous le faisons également. Il n’y pas de fatalité, à l’heure où 20 % des jeunes optent pour le Front national. Ils ne votent d’ailleurs pas différemment de leurs parents. Lorsque le FN est faible, il l’est tout autant chez ces publics, et inversement. Je constate, par ailleurs, que ce parti jouit d’une très faible audience dans le milieu universitaire, tandis qu’il peut recueillir 30 à 35 % des suffrages chez les personnes peu qualifiées, issues, pour la plupart, des territoires périurbains. Les zones urbaines et rurales, votent en revanche clairement à droite ou à gauche. Le FN y enregistre ses plus faibles audiences. Au-delà de ce constat, le travail de déconstruction que nous avons entrepris doit être accompagné par l’affirmation d’un projet de société. Existe-t-il ou non une dimension xénophobe dans le vote FN ? Bien-sûr. Y a-t-il une demande d’ordre et d’autorité dans cette offre politique ? Clairement, oui. La crainte et la peur d’être confronté à des cultures différentes de la nôtre ? Cela va de soi. De tout cela, nous tirons des conséquences. Avec la volonté d’apporter des réponses à celles et ceux qui vivent quotidiennement sur ces territoires. Et qui sont touchés de plein fouet par la crise, l’absence de services publics de proximité, la difficulté d’accéder à la culture, la santé ou à une école de qualité, la peur du déclassement, et qui seraient tentés par le repli sur soi. La question du pouvoir d’achat occupe naturellement une place centrale dans leurs préoccupations. Ce que Marine Le Pen a compris de longue date.

rence nationale. Ceux-là mêmes qui voient dans Marine Le Pen quelqu’un d’attentif à leurs préoccupations. Leur vote ne fonctionne pas tant sur des items que sur des considérations liées au pouvoir d’achat.
Dans chacune de ses interventions, la présidente du FN insiste, effectivement, sur la peur de la mondialisation et ses effets sur la crise du multiculturalisme et du pouvoir d’achat, en reléguant au second plan les questions sociétales, qui figurent pourtant au cœur des préoccupations citoyennes. J’ai grandi entre le Nord-Pas-de-Calais et la Lorraine. Deux territoires aux prises à d’importantes difficultés industrielles, dont les habitants ont des préoccupations souvent éloignées de celles et ceux qui vivent dans des grands centres urbains. Ces disparités nourrissent la thèse frontiste d’une France « invisible » et de l’idée savamment entretenue par la droite selon laquelle la gauche ne s’adresserait qu’aux populations issues des grandes métropoles. S’ensuit la nécessité, pour nous, d’entretenir des liens avec les acteurs des quartiers populaires, plus sensibles que d’autres au discours frontiste sur l’immigration et la priorité nationale. Ceux-là mêmes qui voient dans Marine Le Pen quelqu’un d’attentif à leurs préoccupations. Leur vote ne fonctionne pas tant sur des items que sur des considérations liées au pouvoir d’achat. Mais, qu’on ne se méprenne pas : le programme du FN repose sur le principe de la préférence nationale qui transite par un changement constitutionnel et une remise en cause radicale de la déclaration universelle des droits de l’homme et des citoyens. Au FN, la modernité n’est que de façade. Seule la communication prime. Il nous faut donc impérativement réarmer les jeunes militants contre l’extrême-droite, son programme et sa conception du pouvoir, en ciblant, plus particulièrement, les zones géogra6

Il y a nécessité, pour nous, de créer du lien avec les acteurs des quartiers populaires, plus sensibles que d’autres au discours frontiste sur l’immigration et la préfé-

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phiques où elle enregistre ses résultats les plus flatteurs.

Là où nos militants se sentent les plus forts, le FN se retrouve souvent en position de faiblesse.
Justement, quelles actions le MJS met-il en œuvre pour combattre l’extrême-droite et le Front national sur le terrain ? Là où nos militants se sentent les plus forts, le FN se retrouve souvent en position de faiblesse. En Ile-de-France, à Lyon, Toulouse, Marseille, Lille, Nantes et dans les villes universitaires. À l’inverse, les bassins éloignés rendent le militantisme plus ardu. Ce qui pose clairement le problème des moyens. Comment fait-on pour toucher ces populations ? À l’occasion des campagnes présidentielle, législatives et cantonales, les Jeunes Socialistes ont organisé de nombreuses caravanes militantes, dès que la situation l’exigeait. Il nous faut poursuivre cet effort, en procédant à un véritable travail de caractérisation du Front national. Ce qu’a fait Laurianne Deniaud, en 2011, en interpellant Marine Le Pen, à plusieurs reprises. Il nous faut expliquer clairement ce qu’est ce parti, en insistant sur les liens qu’il tisse avec des groupes d’extrême-droite et identitaires, son racisme antimusulman, le fait qu’il n’a jamais été du côté des ouvriers, ou les attaques ciblées qu’il mène contre le droit des femmes. C’est notre priorité. Parallèlement, nous devons former les militants pour argumenter et répondre aux interrogations légitimes de nos concitoyens. Enfin, il nous faut créer du lien et faire connaître notre projet de société. Et ce, en mettant l’accent sur les questions liées au pouvoir d’achat, la santé, le logement et la mobilité dans les territoires périurbains. L’attente est forte et il nous appartient de rappeler avec force que la gauche est du côté des services publics car c’est le patrimoine de ceux qui n’en n’ont pas. Les valeurs qui fondent le pacte républicain sont, de ce point de vue, essentielles. À charge pour nous de les défendre avec la même détermination que celle qui a valu à Nicolas Sarkozy et ses troupes d’en saper les fondements. Notre rôle est d’affirmer les valeurs dans lesquelles

nous nous reconnaissons. Il n’est pas question de s’excuser au motif qu’on est de gauche ! Nous sommes pour la justice, la fin des peines plancher, la lutte contre les inégalités, l’intégration, la hausse du pouvoir d’achat. Montrons-le ! Nous sommes le parti de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Nous sommes persuadés qu’à périmètre culturel constant, nous perdrons dans les urnes. C’est donc une reconquête des têtes et des cœurs qu’il s’agit d’entreprendre. La gauche a besoin d’un discours fort et clair sur ces sujets. Nous ne possédons pas les médias, ne faisons par le 20 h de TF1. Notre force, ce sont nos militants sur tous les territoires, qui convaincront leurs amis, leur famille, leurs voisins.

Il nous faut expliquer clairement ce qu’est ce parti, en insistant sur les liens qu’il tisse avec des groupes d’extrêmedroite et identitaires, son racisme antimusulman ou les attaques ciblées qu’il mène contre le droit des femmes.
La gauche éprouve souvent des difficultés à s’adresser, de manière homogène, aux populations issues des zones urbaines, périurbaines et rurales. Comment expliquez-vous ce phénomène ? Les militants doivent occuper le terrain, rassembler, être présents dans le tissu associatif. Ce n’est pas facile. Il nous faut donc des moyens. Tout est affaire de volonté politique. Mais, j’insiste sur une dimension essentielle : lorsque le déterminant du vote est à dominante économique et social, nous l’emportons. Employés et ouvriers doivent donc figurer au cœur de nos préoccupations. La bataille idéologique et frontale avec la droite est en cela indispensable, d’autant qu’elle se réfère à un récit différent du nôtre. Non, la France n’est pas ce manteau de clochers que Buisson tente de nous vendre, depuis des années. Elle est une terre d’accueil et d’égalité qui s’enracine dans la Révolution française. Assumons pleinement ce positionnement. Il est tout aussi important de s’adresser aux
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habitants des quartiers populaires abandonnés à leur sort par les amis de l’ex-président de la République et qui subissent de nombreuses stigmatisations, qu’à ceux qui vivent sur des territoires plus favorisés. Il y a un vrai danger à opposer plusieurs éléments issus de la classe populaire, au risque de trahir l’idéal d’égalité porté par la gauche. Chacun doit pouvoir accéder à l’école de la République, aux services publics ou aux soins les plus élémentaires…

Toute stratégie visant à opposer des catégories de personnes est dangereuse, parce qu’elle ne fait que diviser et fractionner la société. Ceci n’apporte rien de positif à la gauche. Interrogeons-nous plutôt sur l’encadrement des loyers, l’aide aux transports ou l’accès à la santé. François Hollande n’aurait jamais été élu s’il n’était pas parvenu à accumuler entre 6 et 8 millions de voix dans les quartiers populaires.

FN : une « banalisation » à marche forcée !
Les idées du Front national ont-elles fini par imprégner l’opinion ? À moins que celle-ci ait imprimé durablement sa marque sur le parti frontiste ? L’interrogation bat son plein. D’après le baromètre TNS Sofres publié dans le journal Le Monde en date du 7 février, plus d’un tiers des Français adhèrent aujourd’hui aux idées frontistes. Les frontières sont poreuses et les sympathies affichées, à l’heure où un sympathisant UMP sur deux se déclare séduit par des alliances électorales avec le FN. L’emprise du discours lepéniste sur les catégories populaires et la normalisation de l’image du parti d’extrêmedroite, sur fond de crise économique et sociale, ne sont sans doute pas étrangères à cette adhésion. Si 67 % des sondés n’envisagent pas de voter pour ce parti à l’avenir, ils sont 47 % à estimer qu’il ne représente pas un danger pour la démocratie. Ce résultat sans précédent ne fait que confirmer l’image d’une « droite patriote attachée aux valeurs traditionnelles », dont Marine Le Pen fait son miel, alors que son père se reconnaissait plus volontiers dans la xénophobie, le poujadisme et le libéralisme économique. Tant et si bien que le curseur s’est inversé auprès des sympathisants UMP, dont 51 % déclarent adhérer aux constats exprimés par la fille du Menhir, sans pour autant se laisser séduire par ses solutions. Ces idées trouvent un écho particulier chez les personnes peu ou pas diplômées. À commencer par les ouvriers (42 %) et employés (34 %) issus des zones rurales (41 %), rurbaines (36 %) et périurbaines (38 % d’adhésion). A contrario, les titulaires de diplômes supérieurs, issus, pour la plupart du tissu urbain, sont les plus hermétiques aux idées frontistes : 79 % se déclarent en désaccord avec Marine Le Pen et ses troupes. Acteur à part entière du jeu politique, le FN occupe désormais toute sa place, à droite. Cette banalisation, sur fond de dédiabolisation, conforte la crédibilité de sa présidente qui met aujourd’hui l’accent, dans ses discours, sur les effets de la mondialisation sur le portefeuille des Français, touchés de plein fouet par la crise. 35 % des sondés, contre 31 % en 2012, la croient ainsi capable de gouverner le pays. Plus étonnant, 53 % d’entre eux la jugent capable de rassembler au-delà de son camp, alors que 39 % souhaitent des alliances avec l’UMP, au gré des configurations locales et des opportunités politiques. Soit, une hausse de quatre points par rapport à l’an dernier. Le rejet de l’Islam chez 54 % des personnes interrogées (+ 11 % par rapport à 2010) est particulièrement prégnant au sein de l’électorat UMP (+ 10 % en un an). Au même titre que la stigmatisation grandissante de l’immigration qui contribue à rapprocher le premier parti de l’opposition et le FN. La responsabilité des dirigeants de l’UMP n’en est que plus engagée.

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Wauquiez : une mise en scène laborieuse
Laurent Wauquiez, porteur de la motion dite « Droite sociale », faisait sa rentrée politique le 5 février, en réunissant l’essentiel de ses soutiens. Les quelque 21,7 % obtenus par la motion qu’il a présenté lors du congrès de l’UMP d’octobre 2012, lui offre une tribune médiatique, qu’il entend utiliser pour mettre en avant ses idées libérales et conservatrices .……… La Droite sociale fait sa rentrée. En présence de parlementaires et de militants ralliés à sa cause, Laurent Wauquiez a présenté, le 5 février, à Paris, les principaux axes de réflexion sur lesquels il entend construire son logiciel de pensée. Son crédo : les droits et les devoirs qu’il assigne, pour l’essentiel, aux « assistés » sociaux. Sa cible : les classes moyennes, prétendument ignorées de la classe politique et de la presse parisienne, qu’il croit acquise à la gauche. Ce qui lui vaut, à chacune de ses sorties, d’opposer la « solidarité juste » et l’assistanat « que nous refusons ». par Jean-Marc Ayrault, et le « démantèlement », par le gouvernement, des politiques familiales. De son point de vue, la gauche s’emploie ainsi à défaire, une à une, les pierres de l’édifice construit patiemment par la droite. Travail, famille, école… La critique va bon train, au prix de caricatures parfois surprenantes. L’État socialiste s’en prendrait, ainsi, indument aux fondements de la société que Sarkozy et Fillon auraient prétendument défendus. « Ils s’attaquent, par le biais des heures supplémentaires, à toutes les différences entre l’assistanat et le travail », martèle-t-il comme un mantra. Au détour d’une phrase, il tacle Vincent Peillon, qu’il accuse, mal-à-propos, de vouloir supprimer l’évaluation des élèves. « C’est le grand retour de l’idéologie de la gauche, raille-t-il. Nous croyons dans l’effort, elle défend le nivellement. »

En digne héritier du sarkozysme, Wauquiez se dit prêt à « briser les tabous », fustiCe proche de François Fillon geant au passage la « vraie fausse générosité » de la se verrait bien en chef de gauche, coupable, à ses meute pour fixer le cap, en yeux, d’emprisonner la se projetant sur 2017. droite sur le terrain social. Chef de meute. Fustigeant les « querelles
d’égo », les « guerres fratricides » et les « affrontements de personnes », au sein même de sa famille politique, le député de la Haute-Loire entend se poser en rassembleur, tout en affichant sa ferme opposition au gouvernement. En fait, ce proche de François Fillon se verrait bien en chef de meute pour fixer le cap, en se projetant sur 2017. Pour cela, il commence - sans réelle surprise par fustiger les « mensonges de François Hollande », le « matraquage fiscal », mis en scène Vraie fausse générosité. « Assistanat », promotion du travail, fin des 35 heures, dictat de la gauche et du Parti socialiste… En digne héritier du sarkozysme, Wauquiez se dit prêt à « briser les tabous », fustigeant au passage la « vraie fausse générosité » de la gauche, coupable, à ses yeux, d’emprisonner la droite sur le terrain social. « Cette voie, Nicolas Sarkozy l’a ouverte. Nous devons la poursuivre », insiste-t-il. Dès lors, l’occasion est trop belle de tirer à boulets rouges sur le pacte de compétitivité dans

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lequel il ne veut voir surtout que les effets pervers, en termes d’alourdissement de charges. Franchement curieux d’entendre cet ex-ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, qui ne s’est guère illustré par son audace durant le précédent quinquennat, distribuer les bons et les mauvais points ! À coup d’assertions et de contre-vérités récurrentes sur le « matraquage fiscal » auxquelles le gouvernement se livrerait depuis huit mois, et dont seraient victimes, au premier chef, les classes moyennes. « Chaque français doit acquitter l’impôt », constate-t-il, avant de conditionner la réduction du déficit à une baisse de deux-tiers de la dépense publique. Troisième chantier : la maîtrise des dépenses locales, par le biais d’un plafond fiscal et, là aussi, d’une compression de la dépense, dont les socialistes sont tenus responsables. Seul moyen, veut-il croire, de préserver les classes moyennes contre un choc fiscal.

sures de solidarité sociale et l’aide médicale d’État, taxées d’ouvrir la voix à tous les abus et d’inciter les étrangers, entrant irrégulièrement sur le territoire, à profiter de notre système de santé…
Poison. Déficit record du régime d’assurancechômage, système de protection sociale en faillite, « financé à crédit et payé par nos enfants … Au détour d’une phrase, Wauquiez se prend à brocarder les « corporatismes » qui mettent le système en péril. Par là, il entend surtout les mesures de solidarité sociale et l’aide médicale d’État, taxées d’ouvrir la voix à tous les abus et d’inciter les étrangers, entrant irrégulièrement sur le territoire, à profiter de notre système de santé… Derrière une prétendue modernité, le parlementaire UMP agite ainsi les peurs. Aujourd’hui, comme hier, on ne voit pas ce qu’a de sociale la droite de Laurent Wauquiez. « Droite sociale » ? Non, plutôt droite libérale et conservatrice.

Au détour d’une phrase, Wauquiez se prend à brocarder les « corporatismes » qui mettent le système en péril. Par là, il entend les me-

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Regards sur la droite
27 février 2013 - n° 14
Lettre éditée par la cellule Veille et Riposte du Parti socialiste

Édito
« Pour rétablir une vérité… »
Cette citation qui reprend le titre d’un ouvrage posthume de Georges Pompidou, s’appliquerait bien au type de débat que mène la droite contre nous. Car, on cherche en vain la moindre entrée dans une vraie discussion. Le gouvernement s’est attelé à des réformes structurelles importantes, dont on peut discuter les modalités, mais difficilement la nécessité. Rien ne vient comme critique contructive, de la part de l’opposition. Sinon, un dénigrement systématique comme le montre le document publié par l’UMP récemment, en forme de réquisitoire. Faut-il ne voir là que des effets tactiques privilégiant le court terme ? Il y a de cela. Mais, à dire vrai, il faut y voir aussi les difficultés majeures pour l’UMP, qui s’accumulent. La crise de leadership reste patente. Rien n’est réglé entre Jean-François Copé et François Fillon, alors que l’ombre de Nicolas Sarkozy devient de plus en plus présente. Cela interdit une véritable réflexion rétrospective sur les politiques publiques menées par la droite pendant dix ans, et livre l’avenir à une surenchère idéologique pour préparer la primaire de 2016… Les désaccords marquent, dès lors, les positionnements de la droite. Et la posture moyenne qui en résulte, c’est finalement que la droite a échoué, parce qu’elle n’était pas allée assez loin dans les mesures néolibérales relatives au marché du travail et à la réorganisation de l’État. À partir de là, aucune discussion sérieuse ne peut être menée, ni sur la diagnostic ni sur les réformes à conduire. À charge pour nous, de rétablir les vérités d’une politique qui cherche à construire de nouveaux équilibres entre les marchés et l’État, la compétitivité et la solidarité, l’ouverture au monde et la protection. Alain BERGOUNIOUX

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Les mensonges de l’UMP
Dans Le Magazine de l’Union, l’UMP se livre à une critique comptable de l’action gouvernementale, depuis dix mois (1). Il est toujours intéressant de voir comment la droite nous critique. Cela vaut toujours la peine d’y répondre pour ne pas laisser s’installer des affirmations erronées. De même qu’il est utile d’analyser un tel document pour voir comment la droite veut se présenter et se représenter… (1) Nous présentons ici les principales critiques, avec les
réponses qu’il faut y apporter.

L’UMP a rendu une copie désastreuse, au terme de dix années de gestion. Les déficits publics se sont creusés, la charge annuelle de la dette a dépassé les 45 milliards, la dette a doublé, en dix ans, pour atteindre 90 % du PIB, en volume.
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La gauche a décidé, conformément à ses engagements, de réduire ce montant à 100 000 €, dans un double souci de justice sociale et de plus grande égalité des chances. Il convient de préciser que moins de 10 % des successions dépassent le seuil des 100 000 €. Il s'agit donc d'une mesure, qui vise essentiellement une petite minorité de grosses successions. Nous assumons cette réforme qui repose sur la justice sociale ; à plus forte raison, au moment où le rétablissement des comptes publics s'impose, après dix années de laxisme et de clientélisme fiscal. Elle s'inscrit dans une démarche globale, fondée sur la progressivité de l'impôt, l'alignement de la fiscalité du capital sur celle du travail et la priorité au redressement productif, au détriment de la rente.

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Ce qu’ils disent… « Jean-Marc Ayrault ment aux Français quand il affirme que 90 % d’entre eux seront épargnés par les hausses d’impôts. Cent pour cent des Français seront affectés par cette augmentation sans précédent de 33 milliards d’euros de la fiscalité, dont 9 millions de salariés avec la taxation des heures supplémentaires, 16 millions de foyers avec la hausse de 23 % de l’impôt sur le revenu, 7,5 millions de retraités avec une taxe spéciale de 0,30 %, 2,5 millions d’indépendants avec une hausse des cotisations de 1,3 milliard d’euros… » Ce que nous faisons… La droite UMP a rendu une copie désastreuse, au terme de dix années de gestion : • doublement des niches fiscales, au profit des plus favorisés ; • réduction des tranches supérieures de l'Impôt sur le revenu ; • instauration du bouclier fiscal pour les plus nantis ;

BUDGET, FISCALITÉ
Ce qu’ils disent… « Nicolas Sarkozy avait exonéré de droits de succession 95 % des Français. La gauche rétablit et augmente les droits de succession pour tous. » Ce que nous faisons… Le montant de l'abattement pour le calcul des droits de succession était fixé jusqu'à l'été 2007, à 50 000 €. Il a été multiplié par trois, à l'occasion de l'adoption de la loi Tepa, en 2007. Il s'élevait à 159 000 €, début 2012, puisqu'indexé sur l'inflation, annuelle.
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• réduction du barème de l'Impôt de solidarité sur la fortune. Au bout du compte, les déficits publics se sont creusés, la charge annuelle de la dette a dépassé les 45 milliards, la dette a doublé, en dix ans, pour atteindre 90 % du PIB, en volume. Il fallait agir vite, avec un double souci : redresser les comptes et rétablir la justice fiscale. Le projet fiscal de la gauche, c'est la justice. Les principales mesures visent ainsi, à l'alignement de la fiscalité du capital sur celle du travail, l'instauration de la tranche à 45 % sur l'Impôt sur le Revenu, au-dessus du seuil de 150 000 € annuels, la réduction du volume des niches ou dépenses fiscales. Elles comprennent aussi 10 milliards de baisses des dépenses publiques. Pour autant, la plus grande partie des prélèvements supplémentaires, indispensables pour réduire les déficits légués par la droite, concerne les plus favorisés. La justice fiscale reste indissociable de l'effort de redressement productif, proposé aux Français. Elle demeure aussi au cœur d'un vrai contrat républicain, parce au cœur de la citoyenneté.

tations d’impôts votées depuis juin. C’est un monstre bureaucratique difficilement applicable. Le dispositif est financé par une hausse de la TVA de 7 milliards. François Hollande jurait le 14 juillet : « Je ne veux pas recourir à la TVA », et Jean-Marc Ayrault ajoutait le 27 septembre : « Il n’y aura pas de hausse de la TVA » durant tout le quinquennat. Cette mesure sera rejetée le 16 décembre par le Sénat majoritairement à gauche. » Ce que nous faisons… En vigueur depuis le 1er janvier dernier, le Crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE) s’adresse aux entreprises soumises à l’impôt sur le revenu ou sur les sociétés, sur les bénéfices réels. Ce crédit, dont le montant atteindra en régime de croisière 20 Md€, est égal à 6 % 4 %, à titre transitoire, en 2013 - de la masse salariale correspondant à des salaires jusqu’à 2,5 SMIC. Il s’applique aux rémunérations versées depuis le 1er janvier 2013. Il est utilisable par les PME, y compris celles qui ne sont pas redevables de l’impôt sur les sociétés. Il ne s’agit pas tant d’un cadeau fiscal que d’un soutien au système productif français, aux salariés et aux ouvriers, dans un contexte particulièrement difficile. L’objectif est de mettre en œuvre un pacte de confiance, en privilégiant l’investissement plutôt que la distribution de dividendes. Et ce, afin de créer des emplois sur le territoire français et de mieux répartir la richesse créée.

Dès le printemps 2012, la gauche a décidé de rétablir la retraite à 60 ans, pour les salariés ayant connu des carrières longues et une durée de cotisations correspondante. Cette mesure bénéficiera à 110 000 salariés, dès 2013.
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Ce qu’ils disent… « Le gouvernement annonce la création d’un crédit d’impôt pour les entreprises. Son montant de 20 milliards efface à peine les augmen-

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Ce qu’ils disent… « Claude Bartolone juge "absurde" la règle des 3 % de déficit public, défendue par François Hollande ». Ce que nous faisons… Rappelons tout d'abord quelques faits précis : le déficit budgétaire dépassait 7 % du PIB en 2009 ; cette même impasse atteignait encore 5,2 % du PIB, fin 2O11, en raison de l'accumulation des "niches fiscales" et des cadeaux fiscaux consentis aux plus favorisés (réductions d'impôt pour les tranches supérieures de l'Impôt sur le revenu, par exemple). En juin 2012, la charge annuelle de la dette frô3

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lait les 50 milliards d'euros, pour un endettement public cumulé de 1 800 milliards, soit moitié plus que cinq ans plus tôt. La droite semble donc bien mal placée, pour tenter de se parer des vertus de la rigueur budgétaire et de la gestion cohérente, au terme d'un exercice de toutes les dérives. La politique engagée par la gauche, à l'été 2012, repose sur plusieurs objectifs complémentaires et cohérents, sans lesquels, il n'est pas de redressement durable : • réduire en tendance et en trajectoire les déficits publics pour désendetter le pays : le laxisme fiscal de la droite a provoqué beaucoup de dégâts ; • inverser la courbe du chômage, pour redonner confiance, relancer la croissance et donc diminuer les déficits ; • reconquérir un potentiel industriel pour établir une croissance durable : notre pays a perdu 750 000 emplois industriels en 10 ans, dont 350 000 les cinq dernières années ; • réhabiliter la justice sociale et fiscale, pour assurer élan et cohésion : à défaut, l'effort nécessaire ne serait ni compris, ni accepté, ni intelligible, ni acceptable. Le gouvernement est soucieux de préserver les investissements d’avenir et de réduire les dépenses publiques de manière ciblée.

temps, il faut travailler plus longtemps. Une décision financée par une hausse des cotisations pour tous les salariés. » Ce que nous faisons… La réforme du gouvernement Fillon de novembre 2010, imposée sans la moindre discussion, est un échec. Un échec social, puisque ce sont les salariés ayant engagé une activité professionnelle précoce et dans des conditions souvent pénibles qui ont été les plus pénalisés, par le report progressif de l'âge légal. Un échec financier, puisque les dernières projections du Conseil d'orientation des retraites (COR) laissent augurer un déficit prévisionnel de près de 20 milliards, en 2017, alors même que le gouvernement de la droite avait invoqué le retour à l'équilibre pour justifier son passage en force. Une réforme sérieuse est donc à nouveau indispensable. Elle suppose une vraie négociation avec les partenaires sociaux, gestionnaires de la protection sociale, sur tous les sujets financement, âge légal, niveau des pensions, pénibilité des métiers, durée des cotisations, harmonisation des régimes. Cependant, il fallait agir vite pour réparer une injustice, dénoncée à juste titre, par toutes les organisations syndicales de salariés. C'est pourquoi, dès le printemps 2012, la gauche a décidé de rétablir la retraite à 60 ans, pour les salariés ayant connu des carrières longues et une durée de cotisations correspondante. Cette mesure bénéficiera à 110 000 salariés, dès 2013. Rappelons que l'écart d'espérance de vie à 60 ans, dépasse les sept années, selon les catégories socio-professionnelles, et les activités professionnelles exercées.

la gauche a décidé de rétablir la retraite à 60 ans, pour les salariés ayant connu des carrières longues et une durée de cotisations correspondante. Cette mesure bénéficiera à 110 000 salariés, dès 2013.
EMPLOI, INDUSTRIE, SOCIAL
Ce qu’ils disent… « Le retour partiel à la retraite à 60 ans ? Une décision irresponsable : quand on vit plus long4

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Ce qu’ils disent… « 14 juillet. François Hollande s’en prend à la famille Peugeot. Le président qui voulait rassembler accuse la famille Peugeot de « mensonge »… C’est le début d’une stratégie de recherche de bouc émis-saire, pour masquer la faiblesse du gouvernement. » Ce que nous faisons… Après l’annonce, par le constructeur automobile, de fermetures d'usines et de 8 000 suppres-

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sions de postes, le président de la République a précisé que le plan de restructuration était en l'état inacceptable et devait être soumis à une nouvelle négociation. Garantie apportée à la Banque PSA Finance, entrée au Conseil de surveillance de Louis Gallois au titre d’administrateur indépendant, participation à des conférences tripartites pour favoriser le dialogue social dans l’entreprise… L’État est plus que jamais mobilisé sur ce dossier. Au même titre que PSA, dont la priorité est de mettre en œuvre un plan de redressement et de consolider son alliance avec General Motors.

de génération, négociés par les partenaires sociaux unanimes.

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Ce qu’ils disent… « Taxation des heures supplémentaires. La gauche s’attaque aux classes moyennes et populaires et décourage le travail : près de 9 millions de salariés qui bénéficiaient de ce dispositif vont perdre en moyenne 500 € environ par an. » Ce que nous faisons… De 2007 à 2012, la droite a contribué à générer par sa politique, 1 million de chômeurs supplémentaires. Elle a aussi perpétré l'aggravation de la précarité salariale. À telle enseigne que début 2012, 6 millions de salariés percevaient moins de 800 euros mensuels, en raison du développement de l'intermittence et du temps partiel subi. Au cours de cette même période, l'industrie française a perdu 350 000 emplois. La part de l'industrie est descendue à moins de 13 % de la richesse annuelle produite. La défiscalisation des heures supplémentaires, adoptée au début de la législature Fillon, a donc fonctionné comme une machine à supprimer des emplois, sur fonds publics. Au total, elle a coûté 22 milliards aux finances publiques, à raison de 4,5 milliards d'€ par an, sur cinq ans. Cette mesure a conjugué aggravation du chômage et creusement des déficits. La gauche a eu le courage, dès juillet 2012, à la faveur d'une loi de finances rectificative, de mettre fin à un dispositif, dangereux pour l'emploi, et coûteux pour le contribuable. Elle a d'ailleurs utilisé une partie de ces nouvelles ressources, ainsi dégagées, pour financer les emplois d'avenir, lancés à l'automne dernier, et les contrats

La réforme des 35 heures, promise pendant la campagne législative de 1997, a permis de créer, ou de préserver, près de 400 000 emplois. Elle a accompagné une expansion économique de l'ordre de 3 % l'an, en moyenne pendant cinq ans (1997-2002).
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Ce qu’ils disent… « François Hollande avait déclaré, le 26 janvier 2012 : « Je maintiendrai le service minimum. » Le Parisien rapporte pourtant que le ministre des Transports, sous la pression des syndicats, envisage de revenir sur cette loi qui empêche que l’exercice du droit de grève ne prive les Français de la liberté de circuler. » Ce que nous faisons… Le gouvernement ne compte nullement remettre en cause la loi Diard sur le service minimum, encadrant le droit de grève dans les transports, instaurée en 2007. Et ce, même s’il s'interroge sur l'éventualité de revoir certaines modalités d'application pour améliorer le dialogue social en amont. Si des décisions doivent être prises, elles le seront en concertation avec les entreprises, les partenaires sociaux et, bien évidemment, les usagers. Ceci n’exclut nullement l’application du droit d’alerte sociale, qui vaut aux syndicats d’exiger un audit, dès lors que le comportement des dirigeants ne semble pas aller dans le sens de l’intérêt de l’entreprise.

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Ce qu’ils disent… « Dans le Parisien, Jean-Marc Ayrault déclare : « Pourquoi ne pas [revenir aux 39 heures payées 39] ? » Panique au gouvernement. Michel Sapin désavoue son Premier ministre : « Non, il ne faut pas supprimer les 35 heures. » Laurent Fabius esquive : « Il dit qu’il n’y a pas de tabou, mais enfin il dit qu’il n’est pas favorable à cette mesure. » Jean-Marc Ayrault rectifie le tir en urgence : « Ce n’est pas le point de vue du gouvernement. Il n’est pas question de revenir sur les 35 heures. » La cacophonie gouvernementale atteint des sommets. » Ce que nous faisons… L'UMP a bénéficié de dix années pour porter concrètement ce débat et le trancher. Il n'en a rien été, en dépit d'un empilement législatif, aussi maladroit que désordonné. Tout simplement, parce que les salariés sont massivement attachés à ce progrès social, construit avec et par la gauche, à la fin des années 1990, grâce à la lucidité du gouvernement Jospin. Cette réforme, promise pendant la campagne législative de 1997, a permis de créer, ou de préserver, près de 400 000 emplois. Elle a accompagné une expansion économique de l'ordre de 3 % l'an, en moyenne pendant cinq ans (1997-2002). Elle a généré des dizaines de milliers de négociations dans les entreprises, et contribué, à l'époque, à une relance du dialogue social. Elle aussi favorisé une meilleure conciliation entre vie familiale et vie professionnelle. Sa remise en cause, aujourd'hui, se traduirait par une réelle désorganisation de la vie des entreprises, dont personne ne veut, de nouvelles déperditions d'emplois, et une dégradation des conditions de vie. Le partage négocié du travail n'est pas l'ennemi de l'emploi. Il contredit en revanche les préjugés induits par le slogan "travailler plus pour gagner plus", qui s'est finalement soldé par plus de chômage et davantage de précarité sociale.

Ce qu’ils disent… « L’Insee annonce que le nombre de chômeurs progresse de 1,5 %. Nous sommes sur un rythme moyen drama¬tique de 40 000 demandeurs d’emploi supplémentaires chaque mois depuis juillet. La France compte 3,1 millions de chômeurs. » Ce que nous faisons… La forte progression du chômage a commencé, dès le début de l'année 2008, avant même que n'éclate la crise financière et monétaire de l'automne 2008. Cette envolée s'est poursuivie, tout au long du quinquennat de Nicolas Sarkozy, pour atteindre, toutes catégories confondues, 4,6 millions d'hommes et de femmes. Résultat : 1 050 000 chômeurs de plus, entre la fin 2007 et juin 2012, et, simultanément, un réel décrochage industriel, marqué par la perte de 350 000 postes en cinq ans, et le déclin de nombreuses filières. L'inversion de la courbe du chômage et l'ambition d'un redressement productif traduisent une double priorité de la gauche, après des années d'inertie ; plusieurs décisions fortes ont ainsi été prises en moins de huit mois, au service de l'objectif de l'emploi : • lancement des emplois d'avenir, pour faire reculer le chômage des jeunes ; • conclusion des contrats de génération, à l'issue d'un accord engageant tous les partenaires sociaux ; • augmentation du nombre d'emplois aidés et des moyens de Pôle Emploi ; • traduction législative d'un accord majoritaire entre partenaires sociaux, à propos de la sécurisation de l'emploi et des parcours professionnels ; • instauration d'un pacte de compétitivité, comprenant 35 mesures ; • création de la Banque publique d'Investissement (BPI) à destination première des PME-PMI ; • priorité absolue à l'éducation et à la formation.

La forte progression du chômage a commencé, dès le début de l'année 2008, avant même que n'éclate la crise financière et monétaire de l'automne 2008.
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ÉNERGIE
Ce qu’ils disent… « François Hollande ferme la centrale nucléaire de Fessenheim. La gauche porte un premier coup à l’industrie nucléaire française et à notre indépendance énergétique. »

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Ce que nous faisons… Avec une part de près de 80 % d'énergie électrique, d'origine nucléaire, la France est une exception européenne et une anomalie mondiale. Il s'agit de corriger cette anomalie, en proposant de réduire de près de 80 % à 50 %, la proportion de l'énergie nucléaire dans la production d'électricité, d'ici à 2025. Il n'est pas question d'abandonner l'énergie nucléaire, mais simplement de la remettre à sa place, tout en impulsant les efforts nécessaires, en matière de sécurité nucléaire et de traitement des déchets. Le choix préconisé est simple : diversifier nos sources d'énergie, en sortant progressivement d'une double dépendance, au « tout nucléaire » pour l'électricité, et au « tout pétrole » pour ce qui relève des autres énergies consommées. Ce choix plus raisonnable qu'audacieux, appelle une logique de diversification énergétique et d'économies d'énergie, au cœur de la transition écologique, que nous appelons de nos vœux. C'est un choix de croissance durable, respectueuse des équilibres naturels, et de l'avenir des générations futures.

mande des enquêtes d’opi¬nion depuis l’Élysée. Le 15 avril, il avait déclaré : « L’Élysée ne commandera plus de sondages. » Ce que nous faisons… Le chef de l’État s’est montré parfaitement clair sur ce point : la dotation budgétaire de l’Elysée, pour 2013, diminuera de 5 %. En outre, le président s'est fixé pour objectif de ramener les dépenses de l'Élysée à moins de 100 millions d'euros d'ici la fin de son quinquennat, contre 110 millions, en 2012, et 105,3 millions, en 2013. Tous les postes de dépenses sont concernés. Il s’agit là d’un effort sans précédent. Fort de ce constat, il n’y aura plus de sondages commandés à la discrétion de l’Elysée. Rappelons qu’ils avaient coûté plus de 3,3 millions d’€ lors du précédent quinquennat.

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GOUVERNEMENT
Ce qu’ils disent… L’UMP dénonce « l’imposture de la réduction des salaires des ministres. » Ce que nous faisons… Le 17 mai 2012, la baisse du salaire des ministres est adoptée par décret. Le 20 juillet, l’Assemblée nationale vote la baisse de la rémunération du président et du Premier ministre. La rétribution du Chef de l’État s’élève désormais à 14 910 € bruts pour 12 696 euros nets - 21 300 bruts et 18 276 € nets sous le quinquennat précédent. Précisons que la mesure a un effet rétroactif, à compter du début de leurs mandats respectifs. Après la censure prononcée par le Conseil constitutionnel, un décret est publié au Journal Officiel, le 24 août. Promesse tenue ! Rappelon qu’au début du précédent quinquennat, l’ancien chef de l’État n’avait pas hésité à majorer son traitement de 172 %.

Le retrait d'Afghanistan fait partie des engagements pris pendant la campagne présidentielle. Il s'inscrit, d'ailleurs, dans une logique globale de retraits annoncés, de la plupart des contingents, plus de onze ans après les attentats du 11 septembre 2001.
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INTERNATIONAL
Ce qu’ils disent… « Retrait précipité d’Afghanistan : la France perd en crédibilité internationale. Au mépris de nos engagements internationaux, François Hollande annonce un retrait précipité de nos troupes combattantes d’Afghanistan. » Ce que nous faisons… Le retrait d'Afghanistan fait partie des engagements pris pendant la campagne présidentielle. Il s'inscrit, d'ailleurs, dans une logique globale de retraits annoncés, de la plupart des contingents, plus de onze ans après les attentats du 11 septembre 2001. Chacun sait que l'heure est à une solu7

Ce qu’ils disent… « Le Parisien révèle que François Hollande com-

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tion politique en lien avec la communauté internationale et les pays de la région. La France a su prendre ses responsabilités, au Sahel, et particulièrement au Mali. C'est la sécurité de toute la région et dans une certaine mesure de l'Europe du Sud, qui était en jeu. L'intervention française, dans le respect des résolutions de l'ONU, et en accord avec l'ensemble des pays Africains a été à la fois, opportune, rapide et décisive. Elle permet à notre pays, qui a su prendre ses responsabilités, avec détermination et sans arrogance, d'être unanimement reconnu par la communauté internationale. Cette initiative a été justement conduite, au nom de principes simples : intégrité du Mali, liberté du peuple Malien, respect des droits de l'homme. Elle n'a qu'un objectif : rendre sa souveraineté à l'ensemble du Mali.

Hollande a repris l'initiative, en particulier à travers les relations franco-allemandes. Il était temps, après nombre de sommets « de la dernière chance » qui avaient toujours vu Nicolas Sarkozy s'incliner devant le gouvernement conservateur d'Outre-Rhin. François Hollande a obtenu, en quelques semaines, conformément à son discours de campagne électorale : • le principe d'un pacte de croissance de 120 milliards d'€, en particulier pour relancer la transition écologique ; • l'adoption d'une taxe sur les transactions financières internationales, désormais admise par 11 pays de la zone euro ; • l'amorce d'une supervision bancaire, afin de placer la finance au service de l'économie réelle ; • le changement d'attitude de la BCE vis-à-vis des dettes souveraines des États en difficulté. Ce volontarisme a permis de dépasser l'essentiel de la crise monétaire, entamée fin 2008, et qui a connu sa phase la plus critique à l'automne 2011. Il rompt ainsi avec la passivité de la fin du quinquennat de Nicolas Sarkozy. Dans ce contexte, l'adoption d'un traité budgétaire visant à réduire en tendance, les déficits publics pour mieux assurer l'indispensable désendettement, prenait une autre signification. D'autant que simultanément, notre pays mettait en place, pour son propre compte, la Banque publique d'investissement (BPI), s'engageait dans la voie d'une réforme bancaire destinée à protéger les épargnants des conséquences des initiatives spéculatives, et élargissait le champ de l'épargne réglementée.

Lors du sommet européen de juin 2012, François Hollande a repris l'initiative, en particulier à travers les relations franco-allemandes. Il était temps, après nombre de sommets « de la dernière chance » qui avaient toujours vu Nicolas Sarkozy s'incliner devant le gouvernement conservateur d'Outre-Rhin.
Ce qu’ils disent… « Le 17 mars 2012, François Hollande déclarait : « Ce traité est un risque. » Et la proposition n° 11 de son programme était : « Je renégocierai le traité européen. » François Hollande a pourtant supplié sa majorité d’adopter ce traité qui était mot pour mot celui que Nicolas Sarkozy avait négocié. Vingt-neuf députés socialistes, 12 députés verts et 13 députés communistes dénoncent cette trahison de François Hollande, en refusant de voter pour ce traité. » Ce que nous faisons… Lors du sommet européen de juin 2012, François
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JUSTICE, INSÉCURITÉ
Ce qu’ils disent… « Christiane Taubira affirme qu’il faut sortir du « fantasme » selon lequel les centres éducatifs fermés constituent « la » solution en matière de délin¬quance juvénile. Dans son engagement n° 52, François Hollande s’était pourtant engagé à en doubler le nombre. » Ce que nous faisons… Au-delà des mots, les chiffres. Après dix années de gestion par la droite, le nombre de détenus s’élève

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à 76 074 personnes, pour une capacité carcérale limitée à 57 048 places. Depuis vingt ans, de nombreux rapports ont fait le constat d’une situation extrêmement dégradée. Ce qui vaut à l’État français d’être régulièrement condamné pour les conditions de détention indignes, dans l’indifférence générale. Qu’a donc fait la droite, depuis 2002 ? Ajoutons que la ministre de la Justice a affirmé, à plusieurs reprises, son intention de respecter l'engagement présidentiel de doubler le nombre de CEF pour mineurs délinquants. L’ouverture de quatre centres est d’ailleurs prévue dès cette année. Christiane Taubira a souligné, par ailleurs, sa volonté de maintenir la diversité de l'offre de placement des jeunes, notamment en milieu ouvert. Avec des résultats tels qu’on atteint, d’après la ministre, 80 % de non-récidives par le biais de cette prise en charge.

çais la réalité des chiffres. C’est un principe fondamental de notre démocratie.

Le droit de vote des résidents étrangers extra-communautaires, en situation régulière, pour les élections locales, figure parmi les engagements du Parti socialiste et du candidat de la gauche, élu à l'élection présidentielle du 6 mai 2012..
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Ce qu’ils disent… « Sommé de s’expliquer sur l’augmentation préoccupante de l’insécurité en France en octobre (+ 8 % pour les crimes et délits), Manuel Valls perd ses nerfs et accuse les députés UMP d’être la cause du « retour du terrorisme ». Un dérapage inacceptable condamné du bout des lèvres par François Hollande. » Ce que nous faisons… Nicolas Sarkozy avait fait de la sécurité l’axe fort de sa politique, au prix d’une manipulation des statistiques et d’opérations médiatiques à chaque fait divers. Son bilan se résume à une hausse des violences aux personnes de 20 %, entre 2002 et 2009. Et à une politique du chiffre imposée aux forces de l’ordre, au prix d’une dégradation des moyens et des conditions de travail des principaux intéressés. La droite a sacrifié la sécurité pour tous, avec la suppression de 10 000 postes de policiers et gendarmes et l’abandon de toute police de proximité. Depuis, le gouvernement Ayrault a créé 64 Zones de sécurité prioritaires. Parallèlement, il a mis fin à la RGPP imposée par la droite, depuis 2007. Enfin, il a entrepris une réforme de l’appareil statistique pour le rendre totalement transparent. Loin des manipulations générées par la politique du chiffe du gouvernement Fillon. Le ministre de l’Intérieur s’est d’ailleurs engagé à communiquer aux Fran-

QUESTIONS DE SOCIÉTÉ
Ce qu’ils disent… « Soixante-quinze députés PS rappellent dans Le Monde à François Hollande sa promesse n° 50 de campagne d’instaurer le droit de vote des étrangers. L’Élysée réagit : « Ce qui est clair, c’est que l’engagement sera tenu. » Le PS veut remplacer le vote populaire par un vote communautaire pour conserver le pouvoir, au détriment de la conception républicaine qui lie nationalité et droit de vote. » Ce que nous faisons… Le droit de vote des résidents étrangers extracommunautaires, en situation régulière, pour les élections locales, figure parmi les engagements du Parti socialiste et du candidat de la gauche, élu à l'élection présidentielle du 6 mai 2012.. Cet engagement rassemble d'ailleurs la quasi-totalité des formations de la gauche. Il n'est que le prolongement d'un dispositif en vigueur pour tous les résidents étrangers, membres de l'Union européenne, depuis plus de dix ans. Les résidents étrangers communautaires votent, en effet, régulièrement aux élections locales : cette pratique fait consensus dans notre pays. L'extension de ce droit aux résidents tunisiens, algériens, maliens ou marocains, c'est-à-dire à
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des femmes et des hommes, en général de culture francophone, travaillant et ayant fondé un famille en France, est conforme à nos traditions d'ouverture et d'intégration. C'était d'ailleurs encore l'avis formulé par Nicolas Sarkozy, en 2008, alors qu'il était chef de l'État. Cette avancée démocratique constitue l'un des moyens les plus sûrs de conjurer le risque "communautariste". Elle représente un acte de respect, d'association et de reconnaissance de populations dont, pour la plupart, les grandsparents et les arrière-grands-parents ont combattu pour la France, lors des deux derniers conflits mondiaux.

CDI comme un critère de refus, de prendre en compte le potentiel des jeunes diplômés et de présumer l'assimilation des jeunes ayant effectué une grande partie de leur scolarité en France. (Nb : l’absence de CDI motivait, sous le précédent quinquennat, jusqu’à 40 % de rejet de demande de naturalisation). Une seconde circulaire précise les modalités de la Charte des droits et devoirs du citoyen français, signée par les demandeurs. Si l’adhésion aux valeurs de la République - liberté, égalité, fraternité, mais aussi laïcité et solidarité - et la maîtrise du français (niveau 3ème) sont indispensables, l’usage des QCM, entré en vigueur et jamais appliqué, est en revanche abandonné.

L'accès à la nationalité a été entravé sans la moindre concertation, entre 2007 et 2012. Il ne saurait être bradé ou réservé à une élite. C'est le moteur du sentiment d'appartenance à la nation française.
Ce qu’ils disent… « Manuel Valls brade la nationalité française. Il supprime des critères objectifs de naturalisation, comme la connaissance de notre culture ou le fait d’occuper un emploi en CDI. La gauche remet en cause l’essence de l’intégration républicaine qui permet, au terme d’un parcours exigeant, de devenir français. » Ce que nous faisons… Le ministre de l’Intérieur a publié, le 18 octobre dernier, une circulaire visant à ouvrir plus largement l'accès à la nationalité française. Ce, afin de revenir sur la très forte diminution du nombre de naturalisations - de 30 à 45 % -, depuis 2010. L'accès à la nationalité a été entravé sans la moindre concertation, entre 2007 et 2012. Il ne saurait être bradé ou réservé à une élite. C'est le moteur du sentiment d'appartenance à la nation française. Au terme de ladite circulaire, il est demandé aux préfets de ne plus considérer l’absence de
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SANTÉ
Ce qu’ils disent… « Le PS rend gratuite l’Aide médicale d’État (AME) pour les clandestins. Les députés PS suppriment la franchise de 30 € pour bénéficier de l’AME. Les clandestins profitent ainsi de soins 100 % gratuits à la différence d’une écrasante majorité de Français. » Ce que nous faisons… La franchise de 30 € imposée aux bénéficiaires de l’AME a été supprimée dès juillet 2012, permettant ainsi aux plus précaires de jouir d’une couverture santé minimale. Il s’agit d’une mesure d’humanité, mais aussi de santé publique. Précisons, par ailleurs, que les étrangers en situation irrégulière présents en France pourront obtenir un titre de séjour sur la base de critères liés à leur situation professionnelle, la durée de présence et leurs attaches familiales, notamment la scolarisation des enfants.

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Ce qu’ils disent… « Le gouvernement ouvre la porte à des « salles de shoot ». Marisol Touraine se déclare favorable à des salles d’injection de drogue payées et gérées par l’État. »

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Ce que nous faisons… Les salles de consommation à moindre risque ont un intérêt réel pour les toxicomanes. Si la qualité du suivi devait être avérée, elle soulève aussi d’autres difficultés qui doivent être analysées avec soin . De ce point de vue, le gouvernement est convaincu de la nécessité de poursuivre l’analyse. Le sujet est donc à l’étude, en raison de sa complexité. Une mission a été confiée, en ce sens, à la présidente de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie. Loin de l’exploitation politicienne et primaire à laquelle l’UMP se livre sur le sujet.

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DÉCRYPTAGE & DÉBATS

« Plutôt que de déclin, mieux vaut évoquer la radicalisation de la lutte des classes »

Rémi Lefebvre est est professeur de
Science politique à l’Université Lille-2 et chercheur au CERAPS (Centre d’études et de recherches administratives, politiques et sociales ; UMR 8026 – CNRS). Ses recherches portent sur le pouvoir local, les partis politiques et les campagnes électorales. Il a publié, récemment, Leçons d’introduction à la Science politique, Ellipses, 2010, et Les Primaires socialistes, la fin du parti militant, Raisons d’Agir, 2011.

Fait-il bon d’être ouvrier dans la société française d’aujourd’hui ? Cette identité sociale est peu revendiquée par les milieux populaires. Nous sommes confrontés, aujourd’hui, à une stabilisation du nombre d’ouvriers dans la société française qui représentent quelque 6 millions de salariés, soit un quart de la population active. S’il n’y a pas lieu de parler de déclin du milieu ouvrier, à proprement parler, il existe bien, en revanche, un affaiblissement du sentiment d’appartenance à cette classe. Le monde ouvrier est à la fois important, pour peu qu’on y agrège les employés - plus de 50 % des salariés -, et difficile à identifier, parce qu’hétérogène. C’est pourquoi il est difficile d’évoquer un vote ouvrier. Mieux vaut se référer au vote des ouvriers. Derrière ce label transparaissent des catégories sociales différentes où coexistent des cultures politiques et professionnelles composites.

L’éclatement des milieux populaires constitue une réelle difficulté pour la gauche qui se retrouve confrontée à un problème d’homogénéité de son discours pour tenter de rapprocher et d’unifier ces groupes. Oui. Et ce, d’autant plus qu’il y a une réticence, dans ces milieux, à l’idée de s’identifier au label « ouvrier ». Il appartient donc à la gauche et au Parti socialiste de redonner une fierté et une identité à ces groupes, en (re)conceptualisant la société et en cultivant l’idée d’une conscience de classe. Plutôt que de déclin, mieux vaut évoquer la radicalisation de la lutte des classes. À charge, pour notre famille politique, de transmettre aux milieux populaires cette consistance qu’ils ont perdue. À l’ère de l’individualisme et du déclassement, la notion de « classe sociale » a-t-elle toujours prise ? Elle existe objectivement, dans la mesure où la

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classe sociale, comme fait sociologique, la communauté de destin et le sentiment d’inégalité n’ont pas disparu. Le Parti socialiste a, de ce point de vue, un discours très consensuel, se refusant à toute idée de clivage sociétal. Or, notre société est différenciée, socialement. C’est toute la difficulté. Les couches populaires se sont éloignées peu à peu des centres-villes, pour s’installer dans les zones périurbaines. Comment est-il possible, pour la gauche, de reconquérir ces populations qui constituent, à l’évidence, le cœur de cible du Front national ? Nombreux sont ceux qui font référence à une nouvelle géographie électorale révélée, voire même amplifiée par la dernière élection présidentielle. Nous sommes bien confrontés à une prolétarisation du monde périurbain, liée, en particulier, à l’augmentation du prix de l’immobilier, mais aussi aux difficultés d’accès des milieux populaires à la propriété. Il convient, de ce point de vue, de distinguer le périurbain « subi » du périurbain « accepté ». Certaines catégories de population n’ont ainsi pas d’autre alternative que de s’éloigner des centres-villes, au prix de multiples désagréments : allongement du temps de transport, hausse de la consommation d’essence, absence de services publics… Ces populations sont dotées d’une culture politique plus faible que les autres catégories sociales, du fait de l’absence fréquente d’encadrement militant. Le périurbain « accepté » résulte, pour sa part, d’un refus de la mixité sociale et d’une volonté d’embourgeoisement des classes populaires qui fuient les quartiers sensibles, au profit de stratégies résidentielles. Il existe, naturellement, une lecture politique de ce phénomène que le géographe Michel Bussi résume parfaitement : on n’est pas de droite parce qu’on est périurbain, on est périurbain parce qu’on est de droite. Le rapport à la mixité ne tient-il pas, pour l’essentiel, aux comportements sociaux ? Oui. Quand on est de gauche et diplômé, on se montre souvent plus sensible au principe de mixité sociale. Les couples issus des classes moyennes se disent prêts, ainsi, à s’installer dans des quartiers populaires, tout en accédant à la propriété ou en rénovant leur habitat. Ce comportement ouvert sur l’altérité et la différence se re-

trouve moins chez les populations classées à droite, plus portées vers l’entre-soi. Les stratégies résidentielles sont donc dictées par des systèmes de valeur. Il y a clairement une tendance au séparatisme chez certaines catégories sociales, moyennes ou populaires, conduisant à des processus de ségrégation de plus en plus importants. Au point que la variable territoriale s’avère déterminante dans la signification du vote. Fort de ce constat, le Parti socialiste et ses élus doivent s’interroger sur la question de l’étalement territorial et des politiques urbaines. Le tout, en combattant les ghettos, au profit de la mixité, de la politique de transports ou du logement. Il me paraît tout aussi indispensable d’entreprendre un véritable travail militant dans les zones rurales qui souffrent d’un manque criant d’encadrement politique. L’absence de services publics et de repères culturels pèse tout autant sur ces territoires en déshérence. Il nous faut donc les reconquérir, coûte que coûte.

La stratégie de la droite se résume, pour l’essentiel, à monter les catégories sociales les unes contre les autres, à fragmenter le salariat et à fustiger l’assistanat qui figure au cœur de sa rhétorique.
L’important n’est-il pas également de construire un récit qui rassemble nos concitoyens autour de valeurs communes, en montrant qu’ils sont liés les uns aux autres par un sentiment de solidarité ? La stratégie de la droite se résume, pour l’essentiel, à monter les catégories sociales les unes contre les autres, à fragmenter le salariat et à fustiger l’assistanat qui figure au cœur de sa rhétorique. Elle se plait, en particulier, à opposer les classes moyennes, qui travaillent beaucoup, et les classes populaires, qualifiées d’assistées. N’oublions pas que Nicolas Sarkozy a bâti sa campagne de 2007 autour de cette thématique.

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Il appartient donc à la gauche d’unifier et de rassembler le salariat autour d’intérêts communs, en confortant le principe de solidarité au sein de la société française. Parallèlement, il lui faut identifier et caractériser les inégalités propres aux classes sociales, sans pour autant renoncer à un discours d’intérêt général. Celui-là même qui guide la justice sociale, cimente et unifie 80 % au moins de nos concitoyens.

Au fond, la question est de savoir si nous ne sommes pas pleinement intégrés à des sociétés libérales et autoritaires, fondées sur un processus d’insécurité économique qui génère des crispations identitaires.
Le centre de gravité de la vie politique française est-il en train de se déplacer vers la droite ? Ce sujet fait florès. Il tient à la droitisation de l’Europe et pose clairement la question de l’échec du libéralisme, depuis la crise de 2008, sans pour autant évoquer sa remise en cause, alors même que ce système, qui promeut l’individualisme et la performance, atomise peu à peu notre société, en la livrant aux discours autoritaires et populistes. Au fond, la question est de savoir si nous ne sommes pas pleinement intégrés à des sociétés libérales et autoritaires, fondées sur un processus d’insécurité économique qui génère des crispations identitaires. Sans doute convient-il de nuancer ce propos. Il existe, en effet, des tendances à la droitisation de la société liées au vieillissement et au caractère anxiogène de la mondialisation, mais je ne crois pas, contrairement à un certain nombre de mes confrères, à la pertinence du concept d’insécurité culturelle. Il est même dangereux politiquement, puisqu’il revient à opposer des aspects sociaux et sociétaux. L’élévation du niveau de diplôme et de qualification n’en constitue pas moins une des variables

les plus prédictives du vote à gauche. Oui. À charge, pour le PS, de se montrer plus offensif sur le terrain culturel. L’offre fait la demande. Et lorsque la gauche est timorée, l’opinion publique se radicalise. La séquence sur le mariage pour tous en est la parfaite illustration. Le PS a assumé son positionnement sans complexe, en se montrant affirmatif sur ses fondamentaux. L’opinion a suivi. Le discours sur la droitisation ne saurait donc justifier une stratégie de recentrage. Ni servir de prétexte à un glissement politique de la gauche. N’assiste-t-on pas, parallèlement, à une « radicalisation » de la droite républicaine ? Oui. Marine Le Pen évoque d’ailleurs aujourd’hui clairement des alliances électorales avec une droite en mal d’élus. Il n’y aura certes pas d’accord national, mais elle cherche à attirer les leaders locaux de l’UMP, dans une stratégie de rapprochement. Les prochaines élections intermédiaires constitueront, de ce point de vue, un véritable laboratoire de la fusion des électorats de droite et d’extrême-droite, déjà effective dans le sud-est, lors des élections législatives de juin dernier. Le risque d’une coagulation entre ces deux familles politiques est donc bien réel, même s’il existe une poche de résistance au sein de l’UMP et de l’UDI, autour des centristes et des libéraux qui partagent des valeurs républicaines. En ciblant l’option frontiste, il ne fait en effet guère de doute que l’UMP s’aliènera les voix du centre. Ses dirigeants mesurent parfaitement les conséquences d’une telle stratégie, qui pourrait conduire une partie de l’électorat modéré à se tourner vers la gauche, comme ce fut le cas, récemment, avec le Modem. La motion « La Droite forte », mouvement lancé par plusieurs jeunes sarkozystes qui soutenaient Jean-François Copé pour la présidence de l'UMP, est pourtant arrivée largement en tête (28 %) du vote des adhérents de l’UMP, le 18 novembre dernier, justifiant ainsi une volonté de droitisation d’une partie de l’appareil. Ce qui démontre bien que la tentation existe. Cette motion n’est toutefois pas majoritaire au sein de l’UMP. Et l’on voit bien que des gens comme Nathalie Kosciusko-Morizet, Bruno Le Maire ou Xavier Bertrand, dont le discours est parfois très

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ancré à droite, se montrent plutôt réservés sur cette démarche. Le débat n’a pas encore été tranché. Mais, le risque d’un effet d’entraînement dans le cadre des élections municipales de 2014 est bien réel. Et, ne doutons pas que les discours visant à favoriser des convergences entre droite et extrême-droite pourrait alors produire ses effets.

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Regards sur la droite
12 mars 2013 - n° 15
Lettre éditée par la cellule Veille et Riposte du Parti socialiste

Édito
Populisme… vous avez dit populisme ?
Les résultats des élections italiennes ont ravivé le débat sur la crise politique qui menace en Europe. Le succès du mouvement de Beppe Grillo, M5S, premier parti italien en voix à la Chambre des députés - derrière la coalition animée par le Parti démocrate et celle conduite par Sylvio Berlusconi - a focalisé l’attention. Il traduit la force de la vague populiste qui parcourt l’Europe, celle du Sud, lasse des politiques d’austérité, mais aussi celle du Nord, où des parts entières de l’opinion refusent toutes les formes de solidarité avec les pays de l’Europe du Sud et dans leurs propres sociétés. Les contextes nationaux jouent donc un rôle majeur, et à côté de points communs importants, une révolte anti-européenne, d’abord - l’Europe des disciplines biensûr, mais aussi l’Europe des solidarités - la critique des partis politiques de gouvernement, une xénophobie plus ou moins déclarée - les différences nationales demeurent fortes, des thèmes de gauche - avec la défense des politiques sociales - sont plus présents au Sud qu’au Nord où ceux d’extrême-droite sont plus visibles. Mais l’analyse serait incomplète si l’on ne prend en compte que les mouvements critiques du système. Les thèmes populistes travaillent aussi les droites. Berlusconi a réussi le tour de force de se placer en « rupture » avec la politique de réforme du gouvernement Monti, que son parti avait soutenue… et, surtout, avec l’Union européenne. Le Parti conservateur britannique de David Cameron, tétanisé par la concurrence du parti nationaliste, multiplie les annonces eurosceptiques. Un parti anti-euro, l’Alternative pour l’Allemagne, vient de se constituer à la droite de la CDU. Les hésitations de l’UMP, et les débats en son sein, montrent une situation également évolutive en France. C’est tout cela que nous devons mesurer. Le populisme est un phénomène qui échappe aux mouvements et aux partis qui s’en réclament directement. C’est une tendance de fond qui, à des degrés divers, traduit une désorientation des électorats, leurs inquiétudes, leurs mécontentements, au final, leurs ressentiments. Les principales victimes, comme en Italie, avec un Parti démocrate qui aurait dû l’emporter nettement il y a quelques mois, risquent d’en être les partis sociaux-démocrates qui veulent éviter des politiques qui seraient terriblement contreproductives et dangereuses, en tenant un équilibre entre le sérieux économique et la solidarité sociale, en ne voulant pas fragiliser les acquis de l’Union européenne qui demeurent un atout pour l’avenir. On voit dès lors l’urgence d’expliquer ce que nous faisons et ce que nous voulons faire. La réorientation du cours libéral de l’Europe est un impératif qui devrait unir tous les partis socialistes, sociaux-démocrates et travaillistes. Ce qui n’est pas encore le cas aujourd’hui, reconnaissons-le. Une confrontation politique de grande ampleur est devant nous. L’Italie doit être pour nous un signal d’alarme.

Alain BERGOUNIOUX
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Fillon : entre conformisme convenu et ambition pateline
François Fillon est intervenu, longuement, à Paris, au Palais de la Mutualité, pour dire ses intentions pour les années à venir, dans la perspective des échéances de 2017, les seules qui l’intéressent. Décryptage… ◆◆◆◆ Il y a un paradoxe à entendre François Fillon, et surtout à le lire. On a l’impression d’être en présence d’un homme qui n’aurait jamais gouverné, un homme sans passé et sans bilan. Pourtant, François Fillon a été ministre d’Alain Juppé, et de Jean-Pierre Raffarin, puis Premier ministre, pendant cinq ans, de 2007 à 2012… Ainsi, l’un des premiers responsables de la situation que nous connaissons, donne des leçons, exprime des recommandations sur un ton à la fois satisfait et irrévocable. Celui qui vient d’échouer en novembre dernier à devenir président du principal parti de l’opposition, oublie qu’il a été le seul Premier ministre du dernier quinquennat. million d’hommes et de femmes. Les emplois industriels ont connu une hémorragie de 350 000 postes. La croissance est restée atone, au point que le PIB, en valeur, a stagné de décembre 2006 à juin 2012. Les niches fiscales au bénéfice des plus favorisés ont progressé de 60 %. La dette a augmenté de 50 %, tandis que la charge annuelle de celleci atteignait presque le niveau des recettes de l’impôt sur le revenu. Le déficit public annuel a dépassé les 5 % du PIB en moyenne. Le déficit extérieur a confirmé l’ampleur du décrochage industriel, en particulier les trois années qui ont marqué la fin de la dernière législature. Le recours aux boucs-émissaires successifs a acté le renoncement à toute référence gaulliste. Le recul des effectifs de police et de gendarmerie – - 10 000 en cinq ans – a confirmé que la sécurité publique n’était qu’un fonds de commerce électoral pour une droite concurrencée par la menace de l’extrême-droite, qu’elle a elle-même entretenue. Face à la gravité de l’échec de la droite pendant cinq ans, voire depuis 2002, la gauche s’est donnée pour premier devoir, de reconstruire : c’està-dire redresser les comptes et l’économie productive, soulever un nouvel élan, fixer un horizon. Or, le moins que l’on puisse dire, c’est que les solutions esquissées par François Fillon, dans une forme anticipée et implicite de déclaration de candidature à l’élection présidentielle de 2017, ne répondent pas au sujet. L’ex-Premier ministre entonne principalement la complainte du déclin, de la défiance à l’égard des forces vives, de la culpabilisation des Français. Cette défiance renvoie à une peur de l’avenir et à une lourde suspicion vis-à-vis de la jeunesse. Ce discours n’est pas nouveau de la part de la droite française. Il remonte aux années 30, et permet, selon les besoins du moment, aux élites notamment financières de justifier l’exil et le mépris face à un peuple qui finalement « ne comprend rien à la marche du monde ».

Face à la gravité de l’échec de la droite pendant cinq ans, voire depuis 2002, la gauche s’est donnée pour premier devoir, de reconstruire : c’est-à-dire redresser les comptes et l’économie productive, soulever un nouvel élan, fixer un horizon.
L’héritage laissé par François Fillon mérite bien quelques rappels. De 2007 à 2012, le chômage a progressé d’un

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Il est en revanche, nouveau, sous la plume d’un homme qui a vécu les vingt premières années de sa carrière politique, à l’ombre du néo-gaullisme, et de sa dernière figure historique, Philippe Seguin. A partir de ce fil conducteur, l’ancien Premier ministre égrène ses thèmes de prédilection, un mélange de libéralisme économique et de conservatisme politique. « La France seule avec ses 35 heures ». S’il s’agit du mal absolu, que n’a-t-il rien fait pendant dix ans, en tant que ministre des Affaires sociales, puis, au titre de Premier ministre, sauf à empiler des dispositifs qui ont contribué à les généraliser, en particulier avec le mécanisme de défiscalisation des heures supplémentaires ? Dans le cas contraire, comment passer sous silence les efforts bénéfiques de la réduction du temps de travail, sur l’emploi, la productivité des salariés français, le dialogue social dans l’entreprise ? « La France seule à abaisser l’âge de la retraite. » A ce propos, l’ancien ministre des Affaires sociales serait bien inspiré de rester lucide. En 2003, il a conduit une réforme qui a tellement échoué qu’il a dû se résoudre à une seconde en 2010, qui donne d’ailleurs le même résultat : le COR ne vient-il pas d’évoquer la prévision de 20 milliards de déficit de nos régimes de retraite en 2020 ? Quant au retour à la retraite à 60 ans, pour les salariés ayant mené des carrières longues, mis en œuvre par la gauche à l’été 2012, il n’a qu’un objectif : réparer une cruelle injustice sociale entraînée par la réforme de 2010. Doit-on rappeler que l’écart d’espérance de vie, à 60 ans, selon les catégories socio-professionnelles et la nature des métiers exercés, continue de dépasser les sept années ? De ce point de vue, le report de l’âge légal à 65 ans ou plus, qu’il envisage, dans des conditions brutales et sans la moindre négociation, n’est ni la bonne solution, ni la bonne méthode. Pas plus qu’il ne s’agit de la bonne solution, au moment où à peine plus de 40 % des séniors, âgés de 55 à 64 ans, poursuivent une activité professionnelle. Ni même de la bonne méthode, car seul l’exercice d’une vraie démocratie sociale est susceptible de parvenir à des

décisions justes, équilibrées, et comprises de tous.

Le redressement du pays suppose un Etat, affirmant et hiérarchisant ses priorités. Respectueux, par ailleurs, des agents publics qui ne peuvent être considérés, comme des boucsémissaires ou des privilégiés, au nom d’une démagogie sans issue.
« On réembauche 65 000 fonctionnaires » affirme François Fillon. Pourquoi recourir sciemment à des artifices aussi galvaudés ? Le gouvernement de la gauche a simplement décidé, conformément aux engagements pris, de rompre avec la Révision générale des politiques publiques (RGPP), démarche systématique et aveugle, qui a fait perdre 88 000 postes à l’Education nationale et 10 000 gendarmes et policiers en cinq ans. Nous assumons les priorités, pour l’école de la République avec 60 000 postes supplémentaires en cinq ans, 16 000 dès l’année 2013, pour la mise en place de zones prioritaires de sécurité, ou pour l’emploi. Le tout, dans un cadre de strict maintien des effectifs de la Fonction publique d’Etat sur la législature, et non de relance de l’emploi public. Le redressement du pays suppose un Etat, affirmant et hiérarchisant ses priorités. Respectueux, par ailleurs, des agents publics qui ne peuvent être considérés, comme des boucsémissaires ou des privilégiés, au nom d’une démagogie sans issue. « Aller plus loin dans l’assouplissement du droit du travail »… Tel est le fil rouge du discours du 26 février à la Maison de la Mutualité. Faut-il le rappeler ? Il n’y aura pas de reconquête industrielle, de redressement productif, sans des salariés respectés dans la société, comme dans l’entreprise.
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La réussite économique passe par le dialogue, et surtout la négociation sociale. La Conférence sociale de juillet 2012 a donné le ton. L’accord unanime réalisé sur le Contrat de génération, majoritaire sur la sécurisation de l’emploi, montre la voie à suivre. Il n’est pas de réforme structurelle aboutie et surtout comprise, sans compromis social, librement négocié, avec des partenaires sociaux respectés. L’échec des réformes, sous le quinquennat précédent, s’explique aussi par la méthode utilisée, faite de plus ou moins de verticalité et de brutalité. La sécurisation de l’emploi, le recul de la précarité, la reconnaissance du monde du travail constituent l’autre versant indissociable de la bataille pour l’emploi et pour la croissance. La population salariée atteint 90 % de la population active, celle qui créé les richesses, qui innove, qui administre, qui instruit, qui forme. Rien de durable ne peut s’accomplir sans avènement d’une démocratie sociale.

Cette révérence permanente et sous-jacente au monde de l’argent chez François Fillon s’accompagne toujours d’un refus des évolutions sociétales. Le combat, contre « le mariage pour tous », le « vote des résidents étrangers » extracommunautaires, aux élections locales, le débat sur le « droit de mourir dans la dignité », est affirmé comme une évidence.
« La France est seule à surtaxer le capital ». C’est un cri du cœur. L’homme de la loi TEPA, qui a renforcé le bouclier fiscal, allégé les droits sur les grosses successions, altéré la progressivité de l’Impôt sur le revenu, multiplié les déro4

gations à la fiscalité sur les revenus financiers, n’accepte pas la justice fiscale. Son soutien implicite aux menées des exilés fiscaux, dont le comportement est présenté comme « explicable », au regard des réformes fiscales conduites par la gauche, montre que l’idée d’égalité des chances, des droits, est toujours incompatible avec la démarche suivie par l’ancien Premier ministre. Nous revendiquons l’alignement de la fiscalité du capital sur celle du travail, la fin du bouclier fiscal, le relèvement du barème de l’Impôt de la Solidarité sur la Fortune, l’instauration de la tranche à 45 % sur l’Impôt sur le revenu, et la majoration des droits sur les grosses successions, à travers la diminution de l’abattement forfaitaire à la base. La bataille de la compétitivité repose sur la cohésion sociale et le sentiment de justice dans l’effort demandé. La citoyenneté, la réhabilitation d’une République authentique supposent une fiscalité juste, redistributive, progressive. Justice et République ont partie liée. Quant à la complainte des riches exilés fiscaux, elle a quelque chose d’indécent, au moment où tant de besoins sociaux élémentaires restent à satisfaire, où près de 9 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, dont 2 millions sous celui de la très grande pauvreté. Cette révérence permanente et sous-jacente au monde de l’argent chez François Fillon s’accompagne toujours d’un refus des évolutions sociétales. Le combat, contre « le mariage pour tous », le « vote des résidents étrangers » extracommunautaires, aux élections locales, le débat sur le « droit de mourir dans la dignité », est affirmé comme une évidence. La droite de Monsieur Fillon reste fortement dans le déni, des évolutions de société. François Fillon ne paraît pas avoir appris grand-chose des dix années de gestion. A propos de l’échec de son gouvernement, alors qu’il disposait de tous les pouvoirs ; sur les causes de la double défaite électorale de mai et juin dernier ; à propos de la nature de l’ambition française, celle de l’égalité des chances, des droits, quelle que soit l’origine, quels que soient les parcours. Il évoque « l’épopée du Général de Gaulle » pour mieux chausser les pantoufles du conformisme convenu.

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In quoda venenum…
Pour rassembler les Français, comme il le prétend, François Fillon va devoir rassembler la droite. Pas facile pour celui qui va devoir combiner l’omniprésence d’un opposant de premier plan et la distance, en évitant toute confrontation au sein de sa famille politique. À l’UMP, nombreux sont ceux qui doutent de sa capacité à incarner un chef de guerre. Décryptage. ◆◆◆◆ « Gardez-moi de mes ennemis, je me charge de mes amis ». Pour asseoir son ambition suprême, François Fillon va devoir redoubler de vigilance. Et faire sien l’adage emprunté à Voltaire. Après le naufrage de l’UMP à l’automne, l’ex-Premier ministre semble avoir tiré un double trait sur la présidence du premier parti de l’opposition et la mairie de Paris, pour mieux se préparer à l’échéance de 2017. De quoi surprendre de la part d’un homme qui a exercé pendant cinq ans la fonction de magistère, à la tête d’une majorité parlementaire dominée par l’UMP. Son ambition : préserver sa virginité et ne pas risquer de se perdre dans des joutes, dont il n’est pas assuré de sortir sans heurts. Histoire, surtout, de ne pas prêter le flanc à la critique et d’arriver indemne à la présidentielle. Sans doute parce qu’il pense être le seul en capacité d’emporter la mise, le temps venu. Et qu’il craint par-dessus tout, ces échéances intermédiaires, susceptibles de mettre à mal son grand dessein, son unique ambition. Défiance à droite. Le danger est partout. Pour François Fillon, la défiance des uns la dispute aux moqueries des autres. Ce, d’autant plus, qu’il n’a pas réussi à conquérir le parti et qu’il est bien en peine, aujourd’hui, de se poser en recours. Pis, le terrain est occupé par son ennemi juré, le très contesté Jean-François Copé, tandis que Sarkozy se meut en sauveur suprême et… virtuel. Sous couvert d’armistice, signé entre les deux camps, le 17 décembre dernier, chacun joue sa partition, et nul n’est dupe. Copé, le premier, qui contrôle, bon an mal an, les troupes, les réseaux et les finances de l’UMP. Et glisse, dès lors que l’occasion se présente, quelques peaux de bananes sous les pieds d’un adversaire en perte de crédit. Dernier témoignage en date, une réunion publique à Arras, le 27 février dernier. Le patron de l’UMP ironise alors sur la création, par son rival, de Force républicaine, le club lancé la veille par Fillon, à l’occasion d'un premier meeting de campagne… pour 2017. « Avant de penser à 2017, il faut d'abord gagner 2014 !, assène-t-il. Et d’ajouter : À chacun ses projets, ses ambitions, parfois ses calculs » sans citer son rival. Ambiance.

L’ex-locataire de Matignon est passé, en l’espace de trois décennies, du souverainisme au libéralisme, en étant successivement séguiniste, chiraquien, sarkozyste et… filloniste. Difficile, donc, d’y voir clair. Et de porter le moindre crédit à un positionnement pour le moins trouble.
Combats de chefs. De clubs, il est beaucoup question, à l’UMP. Au point que les observateurs ironisent sur l’absence de clarification idéologique d’un parti aspiré dans les sables mouvants de ses combats de chefs. D’une droite prétendument « décomplexée », attachée à une vision crispée de la société française, aux tenants du « rassemblement » républicain, récusant « la stratégie des boucs émissaires visant les étrangers ou l’Europe », selon les propres termes de Fillon, on se perd en conjectures. Ce, d’autant plus que l’ex-locataire de Matignon est passé, en l’espace de trois décennies, du souverainisme au libéralisme, en étant successivement séguiniste, chiraquien, sarkozyste
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et… filloniste. Difficile, donc, d’y voir clair. Et de porter le moindre crédit à un positionnement pour le moins trouble. À droite, l’image d’un « baron » éloigné de la base, et à l’allure mondaine, va bon train. Le flou et la confusion qu’il se plait à entretenir sur l’appel au vote contre le Front national - lors des cantonales d’avril 2011, il se démarque du « ni-ni » de l’UMP, en appelant à voter contre le FN, alors qu’un an plus tard, il refuse frileusement de prendre parti pour le PS ou le parti d’extrême-droite contribue à brouiller son image, voire même à le rendre inaudible, au regard de ses engagements passés. Ses hésitations et revirements successifs pour se porter candidat à la mairie de Paris et le parasitage de sa campagne, orchestré de main de maître par Copé, n’arrangent rien à l’affaire, à l’heure où les prétendants se bousculent, en prévision de la présidentielle de 2017.

divergences vis-à-vis d’un homme qui va devoir composer avec la défiance des Français.
Héritage. De NKM à Guaino, en passant par les tenants de la Droite forte, on ne compte plus les ambitieux qui se disputent l’héritage, pendant que les sarkozystes historiques entretiennent le mythe d’un retour hypothétique du chef. L’un des soutiens les plus proches du député de Paris, Laurent Wauquiez, se prend même à espérer que son mentor se « prendra les pieds » dans le tapis, en misant sur le bon score da sa motion, La Droite sociale (22 %) pour assurer le relais. « L’objectif est 2017. Après, on ne peut pas dire qu’il y ait une stratégie. Les chemins pour y arriver, comme les questions, sont nombreux », s’inquiète un membre de l’équipe Fillon (Les Échos, 22 février). Nul doute que l’itinéraire sera sinueux et semé d’embûches, entre l’hypothèque Sarkozy et les ambitions grandissantes d’un entourage qui, non content d’afficher ses différences, se plait aujourd’hui à affirmer ses divergences vis-à-vis d’un homme qui va devoir composer avec la défiance des Français, qui n’a cessé de grandir depuis le tristement célèbre scrutin du 18 novembre. Pour l’éternel numéro 2, la traversée du désert ne fait sans doute que commencer.

Nul doute que l’itinéraire sera sinueux et semé d’embûches, entre l’hypothèque Sarkozy et les ambitions grandissantes d’un entourage qui, non content d’afficher ses différences, se plait aujourd’hui à affirmer ses

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DÉCRYPTAGE & DÉBATS

« Nous ne sommes plus dans une dualité gauche-droite, mais dans la lutte entre les forces du haut et du bas »

Jérôme Fourquet dirige le Département Opinion et Stratégies d’Entreprise de l’Ifop. Ses travaux portent, notamment, sur la sociologie et la géographie électorales. Il est l’auteur, avec Jérôme Cahuzac et Joachim Pob, d’un ouvrage, Crise de l’euro, crise de l’Europe ?, publié en juin 2011, par la Fondation Jean-Jaurès.

Depuis plusieurs mois, les sondages font apparaître un creusement des inégalités dans le pays et un sentiment de défiance vis-à-vis de l’Europe et de la mondialisation. Cela signifie-t-il que l’opinion n’a plus confiance dans les élites ? C’est aller un peu vite en besogne. Différentes enquêtes démontrent, en effet, les tendances que vous indiquez, mais il n’y a pas toujours de lien de causalité entre elles. La vérité, c’est que nous sommes confrontés à un cocktail mêlant montée des inégalités, demande d’autorité et défiance à l’égard du système économique et de la mondialisation, en sus de la perte de confiance et du rejet des élites. Ce terreau est favorable à l’émergence des mouvements populistes. Pour autant, le creusement des inégalités n’entraîne pas nécessairement une remise en cause des élites. Pas plus qu’un rejet de la mondialisation se matérialiserait par une montée en puissance des inégalités.

L’impression n’en subsiste pas moins d’une prise de distance du peuple vis-à-vis des élites. Y a-t-il une explication rationnelle à ce sentiment de rejet ? Le constat est juste, mais il n’y a rien de neuf dans ce raisonnement. Prenez le référendum de 2005 sur la Constitution européenne, marqué par le rejet du libéralisme et la mobilisation du corps électoral. Lequel n’a pas jugé utile de donner suite aux prescriptions des leaders d’opinion et des élites de tout poils. Il existe donc bien, depuis longtemps déjà, une défiance vis-à-vis des institutions européennes et de leurs représentants, mêlée à un sentiment d’inquiétude face à la marche du monde et au cap qui nous est imposé, collectivement, et qui n’est pas fait pour rassurer nos concitoyens. La crise de l’euro, déclenchée en 2008, n’a fait qu’aggraver les choses, en mettant un peu plus encore la pression sur l’édifice européen. Depuis lors, l’alternance politique au sommet de l’État a

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montré que la situation de plusieurs millions de nos concitoyens n’a cessé de se dégrader. Ceci était déjà perceptible après l’arrivée de la gauche au pouvoir, en 1981, et le tournant de la rigueur, en 1983. Cette date coïncide d’ailleurs avec l’émergence de l’extrême-droite, qui a connu alors un niveau électoral élevé, le décrochage des milieux populaires vis-à-vis de la gauche et la montée en puissance de l’abstention. L’alternance politique, marquée par la victoire de la droite aux élections législatives de 1986, n’a pas contribué à améliorer la situation.

Les élites s’emploient à distinguer ce qui marche de ce qui ne fonctionne pas, en prenant garde de séparer la gauche et la droite. Elles réduisent donc le champ des possibles, au prix d’une nouvelle fracture entre ceux qui se nourrissent du clivage gauche-droite, de plus en plus affadi sur les grands enjeux économiques et sociaux, et ces forces politiques qui se situent en-dehors du système et prétendent vouloir changer les règles du jeu.
Longtemps après, les mêmes causes produisent les mêmes effets… Oui. Le Pacte de stabilité ou la réforme programmée des retraites interpellent directement les électeurs. Sous couvert de gérer l’héritage calamiteux de la politique menée par la droite, le gouvernement Ayrault paraît aujourd’hui tourner le dos aux engagements présidentiels. Nul n’est dupe. Dans l’esprit des Français, il n’y a pas vraiment

d’alternative et les marges de manœuvre politiques sont extrêmement ténues. Nicolas Sarkozy avait négocié un mauvais traité que François Hollande a ratifié à la virgule près. Les communistes ont voté contre ce texte, sur fond de rigueur et de déficit. Quant à Marine Le Pen, elle se plait à répéter une phrase prononcée par le chef de l’État, début décembre, dans Le Monde : « nous allons mener une politique qui, dans ses grandes lignes, peut ressembler à celle de nos prédécesseurs. Mais, il vaut mieux que ce soit nous qui le fassions pour la rendre moins brutale et injuste. » Ce qui vaut à la présidente du FN de fustiger, au détour d’une phrase, « l’UMPS », qu’elle dénonce de longue date. Cette idée est parfaitement ancrée dans le corps social. Après 1983 et le tournant de la rigueur, elle a sonné comme une évidence, avec la montée en puissance des contraintes européennes et la question de la dette publique, qui s’est invitée dans le cœur du débat. En clair, les élites s’emploient à distinguer ce qui marche de ce qui ne fonctionne pas, en prenant garde de séparer la gauche et la droite. Elles réduisent donc le champ des possibles, au prix d’une nouvelle fracture entre ceux qui se nourrissent du clivage gauchedroite, de plus en plus affadi sur les grands enjeux économiques et sociaux, et ces forces politiques qui se situent en-dehors du système et prétendent vouloir changer les règles du jeu. Celles-là mêmes qui réclament un référendum sur l’euro, souhaitent sortir de l’Union et renverser la table. Pour une part grandissante de français, les marges de manœuvre économiques et sociales sont ténues entre les États UMP et PS. Oui, et de ce point de vue, je ne doute pas que le débat sur les retraites apparaîtra comme un moment de vérité. Si le départ à 60 ans pour les salariés ayant connu une expérience professionnelle difficile constitue un vrai marqueur, l’allongement prévisible des cotisations passe mal dans l’opinion qui a déjà consenti d’importants efforts sous le précédent quinquennat. Ce, d’autant plus que la gauche, qui en avait combattu le principe, remet aujourd’hui en cause ses propres engagements. Dans les milieux ouvriers et les classes populaires, on atteint parfois le point de rupture, la côte

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d’alerte. Le sentiment de révolte y est très fort. Avec son discours sur l’immigration, le social et le rôle de l’État dans l’économie, Marine Le Pen n’exercet-elle pas une fascination auprès d’une frange de l’électorat en rupture avec la rhétorique habituelle de l'extrême-droite ? Oui. Le cœur du discours frontiste, c’est l’immigration et la sécurité. Chacune des enquêtes que nous avons menées à l’occasion des dernières campagnes présidentielles confirme cette réalité. S’il y a bien une poussée d’inquiétude au sein de l’électorat UMP sur ces questions, on est quand même loin du FN, dont 70 % des partisans adhèrent au principe. Ce, alors même que l’emploi et le pouvoir d’achat figurent au cœur des priorités des Français. Il faut d’ailleurs établir une distinction entre Marie Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, dans leur rapport à l’immigration. Quand le patron du Parti de Gauche se livre à une ode à la méditerranée et au métissage, sur les plages marseillaises, la présidente du FN met l’accent sur une thématique qui apparaît bien comme une frontière infranchissable entre les deux électorats. À cela, Marine Le Pen ajoute un discours à consonance sociale, en direction des milieux populaires. Elle critique pêle-mêle la construction européenne et la mondialisation, et prêche la création de frontières pour faire face à la concurrence à bas coûts et aux délocalisations. Ce discours fait mouche, parce qu’il est en accord avec l’ADN du FN, fondé sur le nationalisme et l’anti-européanisme. L’objectif est de répondre aux angoisses des catégories populaires, en défendant l’État providence et le modèle social à la française. Ce sont bien les élites qui bradent le pays et le diktat de Bruxelles qui nous fait perdre nos avantages, les uns après les autres. Exit donc, la trop grande générosité et le laxisme dont fait preuve le gouvernement visà-vis des immigrés et des assistés, et le dogme libéral de Bruxelles. Cette stratégie est gagnante, d’autant que la gauche et la droite se trouvent confinées dans une posture de gestionnaires. Marine Le Pen colle parfaitement aux angoisses et au ressenti d’une part grandissante de la population qui reste convaincue que le pays est soumis au déclin et qu’il n’a plus les moyens d’accueillir toute la misère du monde, ni même de financer le modèle social à la française.

Comment expliquez-vous l’adhésion aux idées frontistes et la popularité grandissante de Marine Le Pen ?

Marine Le Pen a su adapter son discours à un modèle social à la française. L’immigré n’est plus seulement celui qui s’empare du travail des français, mais un islamiste en puissance. Ce glissement sémantique tient compte des inquiétudes qui se font jour dans notre société.
Plutôt que d’adhésion, mieux vaut parler d’influence. J’observe, par ailleurs, que l’échantillon sélectionné dans l’enquête menée début mars par l’Ifop, pour le compte du Journal du dimanche, ne concernait que des femmes, et que Marine Le Pen se retrouve, au gré des sondages, dans la deuxième moitié du classement, autour de 30 % d’opinions positives. Et ce, même si elle recueille 18 % des suffrages, s’assurant ainsi un électorat potentiel élargi. Enfin, les constats auxquels elle se livre rencontrent un réel écho au sein de la population française. De ce point de vue, il ne fait guère de doute qu’elle est dotée d’une réelle capacité de proximité et d’empathie. Ce qu’elle dit est totalement en phase avec ce que ressentent nos concitoyens, d’autant qu’elle est la seule à le faire. Ajoutons qu’elle sait faire preuve de clairvoyance. Ainsi, lorsqu’elle adopte une posture froide et pessimiste, les faits lui donnent raison. Lors du Printemps arabe, chacun s’est félicité de l’écroulement des dictatures et de l’avènement de la démocratie, dans un contexte pacifique. Marine Le Pen n’a pas hésité à prendre le contre-pied de l’opinion, en vantant ce mouvement, tout en manifestant son inquiétude face aux flux migratoires, trois mois avant le naufrage d’une embarcation près de Lampedusa, et à la montée en puissance de l’islamisme. Deux ans après, les islamistes ont pris le pouvoir en Egypte et en Tunisie, tandis que la si-

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tuation est des plus confuses en Lybie. La présidente du FN a donc sans doute eu raison avant tout le monde, alors que les Français se montraient, à l’époque, inquiets face aux conséquences des flux migratoires et de la montée en puissance de l’islamisme dans certaines parties du monde. Aujourd’hui, il ne se passe plus une semaine sans que les questions liées à la viande hallal, au port de foulard dans les espaces publics ou aux lieux de prières dans les entreprises ne fassent l’objet de reportages dans les journaux télévisés. La guerre du Mali est également très présente sur nos écrans. On voit donc bien que les questions de l’islamisation et de l’islamisme dominent le paysage médiatique. Si son père affichait des convictions libérales et reaganiennes, Marine Le Pen a su adapter son discours à un modèle social à la française. L’immigré n’est plus seulement celui qui s’empare du travail des français, mais un islamiste en puissance. Ce glissement sémantique tient compte des inquiétudes qui se font jour dans notre société.

Marine Le Pen se plait à fustiger les excès du capitalisme libéral et de la finance, en fondant son discours sur l’identité nationale, la sécurité et l’immigration. Cette matrice contribue à façonner le populisme de droite.
Après les élections des 24 et 25 février derniers, la situation italienne démontre que l'austérité n'est pas populaire. Que faut-il en déduire ? L’austérité n’est jamais populaire. Nombreux sont ceux, dans notre pays, qui se gargarisent du modèle allemand et du « courageux » Schröder, au motif que ses réformes douloureuses ont mis cinq ans à porter leurs fruits. C’est oublier qu’il a été balayé par les suffrages. Dès lors que le pouvoir en place s’emploie à diminuer les prestations sociales et à augmenter les impôts, tout en luttant contre les déficits, il s’expose à un retour de mani-

velle. C’est ce qui est arrivé à Mario Monti. De là à dire que les Italiens ont tourné le dos à Bruxelles et Angela Merkel, en accordant plus de 50 % des voix à Sylvio Berlusconi et Beppe Grillo, il n’y a un pas que je me garderai bien de franchir. D’aucuns ont estimé, aussi, que Berlusconi avait raflé une partie de la mise, en promettant de rembourser sur ses fonds personnels la taxe foncière qui avait été levée et frappait plusieurs millions d’italiens. Enfin, Beppe Grillo est apparu comme le candidat antisystème, avec une volonté sans cesse réaffirmée de sortir les sortants. Je ne suis donc pas certain du tout que le vent de contestation qui a soufflé sur l’Italie ait eu pour unique cibles Me Merkel et les autorités de Bruxelles. Dans cette affaire, c’est tout le système politique italien qui se trouvait dans le viseur. Le ver était d’ailleurs dans le fruit, dès lors que Mario Monti n’a pas été installé démocratiquement. Il doit sa désignation au fait qu’il soit apparu comme le plus petit dénominateur commun. À charge, pour lui, de faire le « sale boulot ». Tout ceci démontre à quel point la situation est dégradée et tendue, en Italie, en Grèce ou en Espagne qui ont davantage souffert de la crise que nous. Et combien il devient difficile d’exiger de populations qui souffrent des efforts supplémentaires. L’exemple vaut également pour la Suisse et l’Autriche. Existe-t-il une relation de cause à effet ? Cette dérive n’ouvre-t-elle pas la porte à la montée des populismes, au sein même de l’Union européenne ? Certainement, mais ces populismes n’ont pas tous nécessairement des accents droitiers. Beppe Grillo peut ainsi être classé d’un bout à l’autre de l’échiquier politique, au gré des situations. Ajoutons que deux-tiers des suisses ont voté, le 3 mars dernier, pour la fin des parachutes dorés, en dépit d’un certain discours ultra-droitier qui n’est pas la marque de fabrique de nos voisins Helvètes. Plus près de nous, Marine Le Pen se plait à fustiger les excès du capitalisme libéral et de la finance, en fondant son discours sur l’identité nationale, la sécurité et l’immigration. Cette matrice contribue à façonner le populisme de droite. De cette dénonciation et des efforts demandés à la population, peut jaillir un autre discours issu d’un populisme de gauche, comme en Grèce, notamment. Tout est

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donc affaire de contexte et de la manière dont le personnel politique articule la défiance de l’opinion et la volonté de rejet avec d’autres thématiques. Ajoutons que si la France se droitise sur la question des Roms, de l’insécurité ou de la prison, elle n’en demeure pas moins favorable au mariage pour tous, dans 60 % des cas, ainsi qu’à la nationalisation de Florange ou à la taxe de 75 %. La situation est donc plus complexe qu’il n’y paraît. L’exemple vaut également pour la Suisse, repère de milliardaires, qui abrite Davos, connu pour son chocolat, mais surtout pour ses banques, où deux tiers des citoyens votent, dans le cadre d’un référendum d’initiative populaire, pour le plafonnement des bonus et des parachutes dorés. Notre modèle est-il à bout de souffle ? Oui. À l’heure où nos gouvernants exigent un effort collectif pour assainir la situation, une minorité continue à s’octroyer des rémunérations astronomiques. Cette fraction d’individus - traders, banquiers, grands dirigeants d’entreprises - nous a mené à la catastrophe. Nous ne sommes donc plus dans une dualité gauche-droite, mais dans la lutte entre les forces du haut et du bas. Ce discours est la marque de fabrique du populisme, en opposant le peuple aux élites. Les faits donnent corps à cette représentation. La perception d’une société divisée en classes reste-t-elle opérante ? En partie, oui. Pour les Français, le concept de classe sociale est toujours d’actualité. Nombreux, parmi eux, sont ceux qui s’identifient à une catégorie, dans des proportions similaires à celles qui prédominaient dans les années 60. L’idée de conscience de classe, au sens marxiste du terme, a certes perdu de sa connotation, mais les conflits sociaux sont toujours bien présents.

qui prédominaient dans les années 60. L’idée de conscience de classe, au sens marxiste du terme, a certes perdu de sa connotation, mais les conflits sociaux sont toujours bien présents.
Ce faisant, une majorité de Français a le sentiment d’appartenir à la classe moyenne, dont les contours sont mal définis. Ces gens-là ont le sentiment d’être dans le même sac, tandis qu’une infime minorité d’individus tire les ficelles. Leurs intérêts sont totalement déconnectés de ceux de la majorité. Dans ce jeu, une toute petite élite s’est extraite des équilibres antérieurs, en jouant et en « roulant » pour elle-même. Son terrain de jeu, c’est la planète, l’économie financiarisée et mondialisée. Elle est totalement déconnectée, intellectuellement, humainement et politiquement, de ce qui se passe sous ses pieds. La crise économique et financière a amplifié ce phénomène.

Pour les Français, le concept de classe sociale est toujours d’actualité. Nombreux, parmi eux, sont ceux qui s’identifient à une catégorie, dans des proportions similaires à celles
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Regards sur la droite
27 mars 2013 - n° 16
Lettre éditée par la cellule Veille et Riposte du Parti socialiste

Édito
Face aux populismes : rénover notre pratique de la démocratie.
L’élection législative de l’Oise ne doit pas être réduite à des circonstances particulières même si, comme dans toute élection, elles ont leur part. Elle rappelle - comme en 2002 que le Front national peut être un parti de second tour. Nous avons déjà eu l’occasion de souligner ici que ces résultats s’inscrivent dans un mouvement de fond. Rien que dans les dernières semaines, le mouvement de Beppé Grillo a regroupé le quart du vote en Italie ; la droite radicale danoise devance le parti social-démocrate au pouvoir dans les sondages ; les conservateurs britanniques ont été éliminés dans une élection partielle par un parti populiste farouchement anti-européen. Ces mouvements n’ont pas de vraie doctrine politique, ils mettent en cause tous les partis de gouvernement et défendent des formes de repli national fortement anti-européen. Des électorats inquiets et fragmentés leur offrent des opportunités réelles. Il ne s’agit pas d’une simple protestation, mais d’un refus fondamental de prendre en compte les tâches et les obligations de l’acte de gouverner dans des temps difficiles. Les problèmes, nous le savons, ne se régleront pas ni aisément ni rapidement. Retrouver une croissance durable, maintenir une compétitivité globale ; réformer la protection sociale dans une société vieillissante ; assurer nos ressources énergétiques et conduire une adaptation écologique ; investir dans l’éducation et la recherche ; contrôler les flux migratoires en veillant à l’équilibre de notre société, etc… Autant de politiques qui ne peuvent supporter le simplisme et demandent des adaptations permanentes. Mais l’expliquons-nous vraiment ? Utilisons nous tous les moyens de parler avec les Français qui sont à notre disposition ? Cela doit nous conduire à sortir de nos pratiques habituelles. Il faut mener avec force un combat idéologique et politique pour ne rien laisser passer des critiques qui sont faites, expliquer la réalité des problèmes, aller au contact de tous les citoyens, en mettant à profit nos réseaux de militants et d’élus, bref en renouant avec une démocratie de « contact ». Ce qui est en cause, dans cette période de crises qui ont tendance à se cumuler, c’est avant tout la confiance dans les élites - toutes les élites, économiques, politiques, mais aussi syndicales. Dans une situation instable, nous avons besoin de repenser notre rapport à la démocratie pour ne pas laisser les démagogues de tous horizons la menacer en son cœur. Nous avons les responsabilités du gouvernement, ils nous incombent aussi la responsabilité du changement démocratique. Alain BERGOUNIOUX
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La fuite en avant ultralibérale ou la double méprise sur le sens du vote du 6 mai…
Une motion de censure, pour quoi faire ? Il s’agissait d’abord, pour le député-Maire de Meaux, à la faveur de cette motion de censure déposée le 20 mars dernier, de tenter de reprendre la main sur l’ensemble du parti de droite, et son groupe parlementaire, profondément divisé, depuis la scission provisoire pour convenance interne de novembre. Le Congrès de l’UMP et les péripéties du décompte des voix à l’automne dernier pour l’élection de son président, ont laissé des traces. L’impuissance à organiser une confrontation démocratique interne s’est révélée consternante. L’ampleur des haines et incompréhensions, après le choc du 6 mai, reste intacte. Et l’orateur principal de la motion de censure du 19 mars, apparaît bien comme le premier responsable, faut de lucidité et d’esprit d’anticipation. ……… Rafistolage Il fallait donc montrer, ou tenter de démontrer, à travers cet exercice formel, une certaine unité. En fait, l’unité de l’UMP existe contre la gauche, contre l’idée de justice sociale et fiscale, contre les évolutions de société. Mais, elle demeure à reconstruire sur tout le reste, autant dire quasiment l’essentiel. Pour l’heure, pas de leadership, pas de stratégie claire en direction de l’extrême-droite, pas d’examen lucide des causes de la double défaite du printemps 2012. Quant au programme économique et social esquissé, il se résume à un ultralibéralisme débridé, dont chacun sent bien qu’il ne réglerait rien, et aggraverait tout. Les recettes énoncées, en particulier lors de la Convention « Fiscalité », au lendemain de l’exposé de la motion de censure déposée par la droite, mèneraient tout droit à l’échec, celui-là même que les Français ont sanctionné en mai et juin 2012. 130 milliards de baisses des dépenses publiques, 3 points de TVA supplémentaires et près de 50 000 emplois publics supprimés chaque année, conduiraient à coup sûr à la récession, doublée d’une crise sociale sans précédent. Ces fausses fenêtres conjugueraient effondrement économique et explosion sociale. À travers son discours, le député de Seine-etMarne parle comme s’il ne s’était rien passé de 2002 à 2012, comme si la droite était restée spectatrice d’une décennie d’incantations et de renoncements.

En 10 ans, le chômage a progressé de plus d’1 million de personnes, la croissance a stagné, la dette doublé, l’industrie perdu 750 000 emplois ; le commerce extérieur s’est dégradé, au point d’atteindre 75 milliards de déficit, en 2011. Il faut rappeler à JeanFrançois Copé que la France méritait mieux que cette mauvaise copie rendue en 2012, parfois hors sujet, souvent accablante.
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Pourtant, en 10 ans, le chômage a progressé de plus d’1 million de personnes, la croissance a stagné, la dette doublé, l’industrie perdu 750 000 emplois ; le commerce extérieur s’est dégradé, au point d’atteindre 75 milliards de déficit en 2011. Il faut rappeler à Jean-François Copé que la France méritait mieux que cette mauvaise copie rendue en 2012, parfois hors sujet, souvent accablante. En fait, le discours de censure de Jean-François Copé est sans surprise. Il prolonge le sens et la logique du discours électoral présidentiel de Nicolas Sarkozy, celui qui n’a pas réussi à convaincre une majorité de Français, celui aussi qui a semé le doute dans l’esprit de nos concitoyens, attachés aux valeurs républicaines. Un refrain connu Le premier responsable de l’UMP s’en prend tout d’abord à la réforme des retraites, impulsée par la gauche en 2012, conformément à ses engagements. Il stigmatise implicitement le retour à la retraite à 60 ans pour les carrières longues. Il oublie, que la droite est bien mal placée pour polémiquer sur ce terrain. Les réformes de 2003, et surtout de 2010, représentent autant d’échecs. Elles n’ont en rien permis de garantir la pérennité du système. Pire, la réforme de 2010 a été imposée sans aucune concertation, contre des millions de manifestants ; elle a produit une injustice qu’il fallait d’urgence réparer, puisqu’elle a pénalisé lourdement les salariés ayant cotisé longtemps et travaillé très tôt, dans des conditions souvent pénibles. Avec, en héritage, une perspective déficitaire de 20 milliards d’euros à l’échéance 2020 pour l’ensemble des régimes de retraite, la gauche doit engager, par le dialogue, la réforme qui s’impose ; elle se passera des conseils d’une droite, qui a trop échoué, sur le fond et sur la méthode. Autre marqueur du discours de censure, la critique de la suppression de « la défiscalisation des heures supplémentaires » et de celle « des exonérations des charges sociales ». Manifestement, le slogan « travailler plus pour gagner plus » est resté à l’ordre du jour à l’UMP, depuis 2007. Dommage qu’entre temps, il se soit traduit par « travailler moins pour gagner

beaucoup moins », et que les communiquants du « productif » se soit mués en responsables du passif. La défiscalisation des heures supplémentaires, décidée dès l’été 2007, a coûté 22 milliards aux finances publiques. En fin de compte, elle a fait perdre des dizaines de milliers d’emplois, en particulier dans l’industrie. Ce dispositif a fonctionné comme une machine à détruire des emplois, sur fonds publics. Il a aggravé la précarité salariale, et brisé toute négociation collective dans l’entreprise. La fin de ce mécanisme nuisible en terme d’emploi, de dialogue social, d’arbitraire dans l’entreprise, et de pouvoir d’achat, était indispensable. La gauche a eu raison d’agir vite et fort.

La duplicité peut être un ressort commode pour un discours d’opposant tenté par l’effet de tribune et non une méthode de gouvernement, pour dirigeants politiques avides d’exercer la responsabilité suprême.
Dans la logique de cette controverse, JeanFrançois Copé demande un « moratoire sur les 35 heures ». Après avoir gesticulé pendant 10 ans sur ce thème, la droite préconise donc un moratoire. Que ne l’a-t-elle pas décidé en 2002, puis en 2007 ? A-t-elle oublié que c’est elle qui a posé le principe de réduction hebdomadaire du temps de travail, en 1996, sous le gouvernement Juppé, à travers la loi De Robien. À cette époque, elle considérait, sous des modalités qui lui sont propres, que le partage négocié du travail méritait d’être expérimenté et développé. Depuis plus de 10 ans, la droite pratique sur ce sujet, le double langage. Elle prétend régulièrement mettre fin aux 35 heures, tout en admettant implicitement que les salariés y sont très attachés, que les familles y voient un moyen de concilier vie professionnelle et vie familiale ; tout en sachant aussi, que le retour
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à la semaine de 39 heures se traduirait par un chômage en hausse, et un pouvoir d’achat en baisse. La duplicité peut être un ressort commode pour un discours d’opposant tenté par l’effet de tribune et non une méthode de gouvernement, pour dirigeants politiques avides d’exercer la responsabilité suprême.

Le clientélisme fiscal reste bien la marque de fabrique de l’UMP depuis plus de 10 ans. Celle-là même qui a généré le doublement des niches fiscales, la majoration de plus de 50 % des exonérations de cotisations patronales sans contrepartie, et au final le doublement de la dette en volume.
« Nous sommes au bord de la révolte fiscale ». « Il faut libérer les Français de l’étranglement fiscal ». Le premier responsable de l’UMP cautionne ainsi, à la tribune du Parlement, les menées de quelques exilés fiscaux qui ont choisi leur fortune personnelle, contre l’intérêt général, en pleine crise sociale et financière, léguée par l’ancienne majorité. Il confirme ainsi, que le clientélisme fiscal reste bien la marque de fabrique de l’UMP depuis plus de 10 ans. Celle-là même qui a généré le doublement des niches fiscales, la majoration de plus de 50 % des exonérations de cotisations patronales sans contrepartie, et au final le doublement de la dette en volume. Le redressement du pays suppose celui des comptes publics. Cet effort ne peut être compris qu’à la faveur de la justice fiscale. L’égalité est au cœur de la passion française et de la République, telle que nous l’aimons. La justice fiscale a partie liée avec la citoyenneté et la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. L’injustice fiscale commande toutes les injustices, celles qui conduisent à ce que le revenu
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moyen d’un manager du CAC 40 soit 350 fois supérieur, à celui d’un salarié rémunéré au Smic à plein temps. Le défi du redressement, après 10 années de dérives et de mécomptes, exige la cohésion sociale, le sentiment que chacun est mis à contribution, selon ses moyens. L’essentiel de la réforme fiscale engagée par la gauche vise, à juste titre, à l’alignement de la fiscalité du capital sur celle du travail, en particulier par la remise en cause radicale de la loi Tepa, imposée par François Fillon, à l’été 2007. Cet engagement est tenu. Jean-François Copé n’hésite pas, péremptoire, à asséner que « la crise française n’est pas une crise de la demande »… mais « une crise de l’offre ». Certes, l’économie française a perdu beaucoup de capacité d’investissement en 10 ans. Certes, la part de l’industrie dans la richesse nationale est descendue sous la barre des 13 % du PIB. Certes, la balance du commerce extérieur, ce juge de paix de notre compétitivité, est passée d’un léger excédent en 2002, à un lourd déficit de plus de 70 milliards, en 2011. Pourtant, le malaise français s’explique aussi par l’acuité d’une crise sociale, sans équivalent depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale. Jean-François Copé aurait-il oublié que 9 millions d’hommes et de femmes vivent sous le seuil de pauvreté, que 6 millions de salariés perçoivent moins de 800 euros mensuels, que près de 4 millions de personnes sont mal logées, qu’1/4 de la population hésite ou renonce à se soigner, faute de moyens financiers suffisants, que seuls 48 % des chômeurs recensés sont à peu près correctement indemnisés, alors que 25 % d’entre eux ne reçoivent aucune aide ? Voilà le vrai bilan d’une décennie de gestion UMP. Et la France ne connaitrait pas de crise de la demande, selon le responsable provisoire de cette formation politique… Une politique économique, pour être efficace, doit progresser sur « ses deux jambes » : muscler notre industrie, notre investissement et donc l’offre, mais aussi répondre aux besoins sociaux les plus élémentaires et par conséquent, relancer la demande, en particulier pour une politique redistributive et de solidarité qu’on ne peut confondre avec « l’assistanat », sauf à commettre une profonde erreur de diagnostic, et à mépriser les millions de victimes de la situation sociale.

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Notre pays était malade de ses injustices et d’un déficit de socialisation. La droite ne peut en convenir, sauf à se renier.

Un concept décalé Dans ces conditions, l’appel « au front des producteurs » n’a pas grand sens. Le front des producteurs suppose l’affirmation du dialogue et de la négociation sociale, dans l’entreprise et dans la société, la reconnaissance du monde du travail, dont les salariés représentent près de 90 %, la justice fiscale et sociale, le sens du compromis, entre et avec ceux, qui produisent, travaillent, cherchent, innovent, forment, anticipent. Autant de valeurs qui contredisent celles de l’UMP méprisant les médiations sociales, les corps intermédiaires, les syndicats, les associations. Au demeurant, comment peut-on, du haut de la tribune de l’Assemblée nationale, évoquer le « front des producteurs » et être à l’origine d’une niche fiscale qui coûte des milliards aux finances publiques, ou stigmatiser dans le même discours, le retour de la retraite à 60 ans pour celles et ceux qui s’engageant professionnellement depuis l’âge de 18 ans ou 19 ans, ont contribué à la richesse du pays par leur travail, et la force de leur volonté ? Le Front des producteurs ne se décrète pas. Il suppose une méthode, une pratique et une attention : celles de la discussion, de la négociation, de la reconnaissance des partenaires sociaux, de la valeur du compromis, du monde du travail. Il est vrai que l’essentiel, pour le maire de Meaux, consiste à « baisser la dépense publique », de 130 milliards, en cinq ans, a-t-on appris lors de la Convention de l’UMP, tenue le 21 mars. Une telle purge de l’économie française se traduirait par l’effondrement des commandes publiques, et donc, de l’activité, l’effacement des services publics et ainsi, du droit à l’instruction, à la santé, aux transports publics, à une retraite décente. Tellement outrancière, qu’elle va jusqu’à contredire les recommandations du RMI. Cette annonce ultralibérale confirme que l’UMP de Jean-François Copé n’a rien compris à la crise française, qu’elle a, elle-même, pourtant générée. La baisse de 10 milliards de la dépense publique, chaque année, tout au long de la législature, est nécessaire et bien vue. Au-delà de cette enveloppe elle produirait un cocktail explosif fait de récession à perte de vue, d’appauvrissement de la majorité de

la population, de fin du modèle français. Plutôt que de s’attaquer aux niches fiscales, c’està-dire aux dépenses fiscales, la droite préfère s’en prendre aux dépenses publiques et sociales, comme si la crise sociale était négligeable, comme si l’essentiel de notre tissu économique n’était pas irrigué par la commande publique. L’aveuglement ultralibéral peut aussi conduire à un malthusianisme d’un autre âge.

Les Français ont déjà largement censuré l’UMP, le 6 mai, et le 17 juin 2012. Il ne sert à rien de rester prisonnier du déni de cette cinglante défaite. Le recours à des réflexes plus poujadistes que républicains ne changera rien à l’affaire.
Le refus de tout effort de réflexion introspective L’UMP prétend, enfin, être à l’écoute de la « clameur des Français qui grondent ». Il serait temps. Pour ne pas l’avoir entendue, elle a été cruellement désavouée à deux reprises, au printemps dernier, par le suffrage universel, le seul qui compte, dans une démocratie. En fait, les Français ont déjà largement censuré l’UMP, le 6 mai, et le 17 juin 2012. Il ne sert à rien de rester prisonnier du déni de cette cinglante défaite. Le recours à des réflexes plus poujadistes que républicains ne changera rien à l’affaire. Jean-François Copé et le groupe parlementaire UMP seraient bien avisés de s’interroger, en conscience, sur les causes de cette défaite électorale, grandeur nature ; et sur la puissance du malaise social et républicain que la droite a installé, à travers dix années d’exercice du pouvoir. Au point de ne plus savoir vraiment distinguer ce qui relève de la République, de ce qui appartient à l’extrêmedroite, ce qui participe de l’exception française, de ce qui a toujours prospéré sur la pari de son déclin annoncé.

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DÉCRYPTAGE & DÉBATS

« Il nous faut inventer un contre-système, en retrouvant le sens des choses et du futur »

Michel Wieviorka est directeur
d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Depuis 2009, il est Administrateur de la Fondation de la Maison des sciences de l’homme (FMSH), après avoir dirigé le Centre d'analyse et d'intervention sociologiques (CADIS) (EHESS/CNRS) entre 1993 et 2009. Parallèlement, il pilote le comité de sélection du prix Michel Seurat, créé par le CNRS. Ses recherches portent sur les notions de conflit, de terrorisme, de violence, de racisme et d'antisémitisme. Il travaille également sur les mouvements sociaux, la démocratie et les phénomènes de différence culturelle.

Comment analysez-vous la crise qui sévit actuellement en France et en Europe ? Il existe deux manières d’appréhender cette question. La première prend appui sur la crise des « subprimes » aux Etats-Unis qui s’est projetée sur le sol européen, avant de se généraliser à la planète entière, entre 2007 et 2011. Avec de fortes implications économiques et sociales. La seconde, que je défends, émet l’hypothèse d’une crise paroxystique qui a débutée à la fin des Trente Glorieuses. Elle s’est traduite par une mutation dans tous les domaines. Au point que nous changeons, aujourd’hui, totalement de paradigme, en pensant autrement, dans un monde en complète mutation. Cette crise constitue de ce point de vue un moment singulier de notre histoire. Je constate, par ailleurs, qu’elle atteint une certaine violence dans une partie de l’Europe, pendant que d’autres pays, non européens, y échappent. Elle n’est d’ailleurs pas exclusivement financière, mais

politique. Au bout du compte, c’est bien la construction européenne qui est en cause, tandis que certains pays de l’Union subissent les conséquences d’une crise interne. Il s’agit donc d’une crise de l’Europe ? Oui. On voit bien, en effet, que l’Union ne répond pas aux attentes de la population, même si la situation est variable d’un pays à l’autre. Elle ne dispose d’ailleurs pas, à cet égard, des mêmes ressources culturelles et historiques que les nations. Ce, même si elle se reconnaît dans des valeurs chrétiennes communes. À ce détail près que cette vision des choses est loin de faire l’unanimité. L’Europe ne sera forte qu’à la condition d’incarner une vision politique et une puissance économique dignes de ce nom. Deux points sur lesquels elle subit de nombreux assauts. Certains affichent ainsi leurs inquiétudes, quand d’autres voient dans Mario Draghi un sauveur. Mais, les craintes

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ressenties vis-à-vis de Bruxelles prennent clairement le dessus. D’aucuns fustigent des économistes sans âme qui se complaisent dans la rigueur. De ce point de vue, la France a manqué l’arrimage avec l’Allemagne. Et, qu’on le veuille ou non, le couple Cameron-Merkel se montre plus efficace que le couple Hollande-Merkel, d’un point de vue économique. Avec, pour conséquence inéluctable, un sentiment de flottement politique et la difficulté, pour les acteurs, de donner une vision claire de l’Europe de demain.

acteurs « antisystème » qui se complaisent dans un jeu dangereux. D’autres parties du monde s’en sortent mieux que nous. C’est le cas en particulier des pays latino-américains. Comment expliquez-vous cette singularité ? L’élection d’un pape argentin est effectivement l’occasion d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté de l’Atlantique. En Amérique latine, la crise économique n’est pas un problème, dans la mesure où les pays qui la composent ont appris à y faire face. Le taux de croissance moyen y atteint d’ailleurs 4 à 5 %. Sans compter qu’il existe une conscience latino-américaine qui se révèle à l’épreuve bien plus forte que la conscience européenne. Il n’est pas inutile, enfin, de souligner que ce continent se porte bien politiquement. La gauche française gagnerait, d’ailleurs, à s’en inspirer sur bien des points. Ainsi, la démocratie participative que les Français ont découverte avec Ségolène Royal, en 2005, a été inventée sous sa forme actuelle à Porto Alegre. Si la France se complait dans la critique du modèle multi-culturaliste, il suffit de se rendre en Bolivie ou en Equateur pour constater à quel point les populations indiennes sont intégrées dans le système politique et la vie sociale. Si Hugo Chavez a incarné une forme de populisme débridé, il n’en a pas moins procuré de fortes émotions à ceux qui se réclament de ses idées. Idem pour Luiz Inácio Lula, au Brésil, ou Michelle Bachelet, au Chili, qui pourrait très bien d’ailleurs revenir aux affaires. Tout cela témoigne d’une confiance dans la capacité de la gauche à inventer l’avenir, qui me semble bien plus affirmée qu’en Europe. La crise actuelle ne vient-elle pas signifier l’épuisement d’un modèle général du « vivre-ensemble », à l’échelle de la nation, de l’Europe et de la planète ? Je ne connais pas suffisamment l’Afrique pour m’exprimer sur le sujet, mais je suis convaincu que ce continent recèle des potentialités et des ressources qui peuvent nous surprendre. Le constat vaut également pour l’Asie. Il nous faut, cependant, relativiser les choses. Tous les pays européens ne connaissent pas l’intensité de la crise que traversent l’Espagne, le Portugal, la Grèce ou l’Italie. Le Royaume Uni ne compte ainsi pas plus de 6 ou 7 % de chômeurs, là ou la moyenne est de 10 %.
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Les réponses qu’apportent le populisme ne sont guère satisfaisantes. Elles n’en constituent pas moins une réponse à la crise, en prenant appui sur des acteurs « antisystème » qui se complaisent dans un jeu dangereux.
Mais, qu’on ne se méprenne pas. Chaque pays européen rencontre actuellement des difficultés politiques. La social-démocratie est d’ailleurs affaiblie partout où elle a prospéré. Sans compter que les gouvernements « techniques », en Grèce et en Italie - le score de Mario Monti est à cet égard éloquent -, ont échoué. Parallèlement, différentes formes de populisme se font jour dans le paysage politique. Le national-populisme classique - Front national, en France - apparaît sous les traits de partis anti-européens et opposés frontalement à la monnaie unique. Il se complait dans un nationalisme lesté de références au peuple et au modèle social. D’autres formes de populisme, qui ne se reconnaissent pas nécessairement dans le nationalisme, se réfèrent au peuple de manière plus provocatrice, à l’instar de Beppe Grillo ou de ces richissimes milliardaires qui captent les votes sur leur personne. Je crois, enfin, que le Front de Gauche incarne, lui aussi, à sa manière, une forme de populisme. De quelque nature qu’elles soient, les réponses qu’apportent ces mouvements ne sont guère satisfaisantes. Elles n’en constituent pas moins une réponse à la crise, en prenant appui sur des

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L’Allemagne, les Pays-Bas et l’Autriche connaissent des taux plus bas encore. Les pays que vous citez ne bénéficient cependant pas d’un modèle social aussi protecteur que celui de la France… Ce que je veux dire, c’est qu’il nous faut sortir d’une image uniforme de la crise. Elle n’est pas seulement économique, financière ou mondiale. Elle est avant tout politique et morale. L’Europe et la France subissent le contrecoup d’une perte du sens et des repères, qui traduit leur incapacité à se projeter vers le futur. Prenez Le Nouvel Observateur et Libération, deux publications classées à gauche. L’une et l’autre, à vingt-quatre heures d’intervalle, n’ont rien trouvé de mieux que de faire l’éloge de l’ouvrage de Marcela Iacub. Est-ce donc cela que nous sommes en droit d’attendre de la presse de gauche ? Au-delà de ce constat, nous nous trouvons bien face à une conjoncture historique propre à certains pays européens. Et, force est de constater, pour l’heure, que ceux qui s’en sortent le mieux n’appartiennent pas à la zone euro. Quelles sont les conditions d’une « sortie de crise » ? Je ne suis pas aux affaires, mais je ne comprends pas que nos gouvernants n’apportent pas plus de réponses contracycliques et qu’ils n’investissent pas davantage dans l’avenir. Comme si nous nous trouvions dos au mur, acculés par une politique de rigueur. Les pays d’Amérique latine n’ont pas hésité à investir face à la crise économique. Il n’est plus possible de fermer des entreprises industrielles, sans soutenir plus massivement une politique de recherche et développement. Plus généralement, les politiques de rigueur, liées à un contrôle strict de la monnaie, ne répondent pas aux problèmes qui nous sont posés. D’autre part, je suis effaré par l’incapacité de notre pays à articuler le politique et les questions propres aux identités et aux minorités. Les blocages idéologiques sont nombreux. Et, il est impossible de régler tous les problèmes, au nom de la République. Nous subissons là malheureusement une forme d’aveuglement face à la réalité culturelle de notre société. Dans un ouvrage publié en 2011 (1), j’ai insisté sur l’idée de recourir aux sciences sociales pour réfléchir autrement aux enjeux sociétaux. « Multiculturalisme », « discrimination positive »,

« statistiques ethniques », « populations issues de l'immigration », « Français de souche »... Dans un contexte fortement marqué par la globalisation et l'individualisme, je me suis efforcé de décrypter les enjeux que recouvre ce vocabulaire, en battant en brèche un certain nombre d'idées reçues - relatives aux phénomènes migratoires, à l'intégration ou encore à l'islam -, afin de jeter les bases d'un programme exigeant et ambitieux pour la prochaine gauche. Articuler logiques locales et supranationales, conjuguer respect des valeurs universelles et reconnaissance des particularismes, favoriser la diversité, le droit à la mobilité et le dialogue interculturel plutôt que le repli identitaire, permettre à chacun de se prendre en charge : parce que ce n'est pas seulement le monde réel qui est en mouvement, mais aussi le monde théorique, j’en appelais alors à repenser les catégories et les outils conceptuels susceptibles de l'analyser. Ce faisant, j’y exhortais la « prochaine gauche » - républicaine, européenne et réformatrice, solidaire, laïque et humaniste - à affirmer haut et fort les valeurs qui sont les siennes.

Il nous faut nous fixer des objectifs plus précis, en nous penchant davantage sur l’idée de valeurs universelles. L’Europe les a inventé, les Lumières leur ont donné une expression extrêmement forte, là où d’autres y ont vu des valeurs abstraites ne correspondant à aucune réalité, tel Marx, ou des formes de domination des uns sur les autres.
L’heure n’est-elle pas au redressement moral et intellectuel, autant qu’économique ? Il nous faut créer un contre-système, en retrouvant le sens des choses et du futur. Notre pays est incapable, pour l’heure, de se projeter dans l’ave-

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nir. L’historien François Hartog critique ce qu’il nomme lui-même le « présentisme », l’idée que nous sommes incapables de réfléchir au futur. Tant et si bien que nous ne savons plus penser l’histoire et le passé. N’est-il pas essentiel, pour la gauche, de se réapproprier l’idée de progrès, en se démarquant, sur ce point, de la droite ? Beaucoup de discours désillusionnés dénoncent les conséquences dramatiques du progrès. Nous nous sommes également égarés sur le principe de précaution qui reste, quoi qu’on en dise, une source de paralysie. Et puis, nous nous apercevons peu à peu que nos enfants vivront moins bien que nous, ce qui apparaît clairement comme une régression. Il nous faut donc nous fixer des objectifs plus précis, en nous penchant davantage sur l’idée de valeurs universelles. L’Europe les a inventé, les Lumières leur ont donné une expression extrêmement forte, là où d’autres y ont vu des valeurs abstraites ne correspondant à aucune réalité, tel Marx, ou des formes de domination des uns sur les autres. Je suis convaincu, pour ma part, que nous aurions tout à gagner à réinventer ces valeurs. (1) Pour la prochaine gauche, Robert Laffont, 2011, 288 pages.

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Regards sur la droite
10 avril 2013 - n° 17
Lettre éditée par la cellule Veille et Riposte du Parti socialiste

Édito
Qu’est-ce que la politique sans la morale ?
« Le problème, c’est de savoir quelle place nous accordons dans notre vie, dans notre action, dans nos discours, dans nos valeurs au profit et à l’argent, et à tout ce que le profit et l’argent entraînent et justifient. » Cette interrogation vient de Pierre Guidoni, un des fondateurs du Parti d’Epinay, aux côtés de Jean-Pierre Chevènement, ancien Président de l’Ours, aujourd’hui disparu (1). Elle est toujours d’actualité. Le monde n’est certes pas parfait, ni à l’extérieur, ni même à l’intérieur du Parti socialiste. Mais nul n’est obligé d’être socialiste ! L’engagement socialiste se fait - devrait même se faire…- avant tout sur des valeurs qui mettent au centre la solidarité entre les hommes et les femmes. La création de richesses n’est pas condamnée – et Marx lui-même ne le faisait pas. Mais encore faut-il distinguer ce qui est dû au travail, à l’innovation ou à la spéculation, quand cela n’est pas pire. Avoir négligé la réflexion morale ne nous aide pas. Il ne faut certes pas idéaliser le passé – et la SFIO de la IIIème et IVème République porte son lot de défaillances. Mais force est de reconnaître que l’état de la société actuelle est un facteur aggravant. Le retrait individualiste qui la caractérise touche aussi les partis, notre parti. Les exigences collectives – ce que l’on se doit aux uns et aux autres et qui devrait faire que le Parti socialiste ne soit pas un parti comme les autres – ont reculé. Nous avons adopté à notre dernier Congrès de Toulouse, dans une indifférence polie, une Charte éthique qui n’a suscité aucun débat. Et pourtant, cela l’aurait mérité… Tâchons donc de faire sortir de cette crise un bien. Car il s’agit de nous, de notre parti, de celles et ceux qui, dans les fédérations et les sections, militent et qui portent le parti aux responsabilités locales et nationales. Les dirigeants du Parti socialiste ont le devoir de prendre à bras le corps les réformes internes et externes qui s’imposent. Dans la précédente lettre, qui analysait la montée des populismes de toute nature, nous indiquions que « dans une situation instable, nous avons besoin de repenser notre rapport à la démocratie ». Ce qui
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manque le plus, pour commencer, c’est le partage d’une éthique qui réaccorde les idéaux et les pratiques, rassemble les paroles et les actes. Cela demande beaucoup plus d’exigence de notre part, à tous les niveaux, et une application sans hésitations de nos principes éthiques. Mais, une morale sans politique et sans droit risquerait d’être inopérante. Nous devons donc pousser les feux - sous la forme d’un référendum ou autrement - pour aller plus loin dans la moralisation de la vie politique. Des mesures ont déjà été prises depuis mai 2012, il faut maintenant faire aboutir déjà les trois mesures proposées par le Président de la République : la réforme du Conseil supérieur de la Magistrature, le contrôle du patrimoine des ministres et des parlementaires, la déchéance de tout mandat électif pour fraude fiscale. Et quelles qu’en soient les difficultés internationales, il faut faire le maximum pour entraver l’évasion fiscale dans les paradis fiscaux qui sont aussi en Europe… Contrairement au sentiment que peut donner l’actualité, les crises précédentes ont permis de progresser dans notre vie démocratique vers plus d’indépendance de la justice, vers plus de mesures dans les dépenses électorales, vers plus de respect vis-à-vis des contrepouvoirs. Ce n’est pas un constat forcément facile à faire partager. Mais, c’est un fait. Franchissons donc un nouveau pas… mais un grand pas et rapidement !

Alain BERGOUNIOUX

(1) Intervention au Comité directeur du 22 janvier 1989.

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La promesse républicaine, ou l’émancipation vis-à-vis de l’argent
L’annonce surprise des aveux de Jérôme Cahuzac devant des juges d’instruction a suscité une onde de choc légitime. La révélation d’une fraude et d’une évasion fiscale, doublée d’un mensonge devant la représentation nationale et les Français a déclenché, au-delà d’une réprobation et d’une colère légitimes, une réelle consternation chez tous ceux qui sont attachés à la morale républicaine. Cette émotion est d’autant plus forte, qu’il s’agit de l’ancien ministre délégué au Budget, et que chacun est engagé dans la lutte contre la crise des finances publiques, léguée par l’ancienne majorité, avec 1 800 milliards de dette et des déficits à combler. Une attitude digne. Dans cette affaire, qui choque à juste titre les consciences éprises de démocratie et de clarté, le gouvernement et les socialistes ont agi. Ils ont respecté les rythmes de la justice, ses prérogatives, et naturellement la présomption d’innocence, à laquelle a droit toute personne suspectée, surtout lorsqu’aucune information judiciaire n’est pas encore ouverte. Ils ont fait confiance à la parole donnée, d’autant qu’elle avait été prononcée, de manière réitérée devant l’Assemblée nationale, et face aux caméras de télévision. Le départ du gouvernement de Jérôme Cahuzac est intervenu, dès l’annonce de l’ouverture d’une information judiciaire, à son encontre, et avant même toute mise en examen. L’ambiguité n’a jamais été tolérée. Enfin, des décisions fortes ont été prises, dès la formulation des aveux devant les juges d’instruction ; la condamnation politique, mais aussi morale, a été immédiate ; la demande d’exclusion du parti a été aussitôt exprimée ; l’éviction du groupe parlementaire socialiste est d’ores et déjà acquise, en cas d’éventuel retour au Parlement, au demeurant, non souhaitable et non souhaité. Le Premier ministre s’est même adressé à l’ancien ministre délégué du Budget, pour lui demander de renoncer d’emblée, au traitement perçu par tout ministre démissionnaire, au cours des 6 mois qui suivent son départ du gouvernement. Tout sera mise en œuvre pour permettre à la Justice de faire toute la lumière et jusqu’au bout, sur cette affaire. L’autorité judiciaire est d’ailleurs la seule habilitée à agir, et en toute indépendance. Cette donnée doit être rappelée, en particulier aux dirigeants de l’UMP, qui se sont explicitement fourvoyés, au lendemain de la mise en examen de Nicolas Sarkozy, il y a quelques semaines.

L’exploitation outrancière, à laquelle se livre la droite en lien affiché avec l’extrêmedroite est injuste. Les socialistes ont réagi avec rigueur et sans tergiverser.
Une droite irresponsable. La droite UMP serait d’ailleurs bien inspirée de rester modeste et d’éviter de donner des leçons, dans l’affaire Cahuzac. Les affaires récentes, Woerth-Bettencourt, Karachi, ou ayant trait aux sondages de l’Elysée pourraient l’inciter à plus de retenue. Les dossiers plus anciens relatifs à la gestion Chirac-Tibéri de la Ville de Paris, Carignon, à Grenoble, ou Arreckx, à Toulon, renforcent le bien-fondé de cette recommandation de bon sens. Sans parler de affaires dramatiques, Boulin, de Broglie, ou Fontanet, jamais élucidées,

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qui ont cruellement terni des septennats plus lointains encore. L’exploitation outrancière, à laquelle se livre la droite en lien affiché avec l’extrême-droite est injuste. Les socialistes ont réagi avec rigueur et sans tergiverser. Elle est malvenue, après les invectives déplacées de certains dirigeants de l’UMP contre la justice, sans évoquer les palinodies de l’automne dernier, mêlant tricheries et cynisme politique, pendant plus d’un mois. N’a-t-on pas vu le groupe UMP se scinder, quelques semaines, pour des raisons de défiance personnelle ? Elle est surtout dangereuse, quand elle conduit à l’anti-parlementarisme, au rejet des pratiques démocratiques. Elle fait le lit de l’extrême-droite et de tous ceux qui cherchent toujours à flétrir la République, exploitant sans vergogne un fond de commerce électoral, établi sur le rejet de notre conception de la vie publique, de notre devise républicaine - liberté, égalité, fraternité.

mandat parlementaire et un mandat exécutif local. C’est une question de rajeunissement, de renouvellement démocratique, d’efficacité de la démocratie de proximité. - Avec le vote des résidents étrangers extracommunautaires, pour assurer une meilleure intégration et un vrai respect de toutes celles et tous ceux qui vivent et travaillent sur notre territoire. - Avec le mariage pour tous, dont le principe affirme l’égalité des droits et le droit à la différence, le refus de toute discrimination et le respect de l’autre. - Avec, aussi, le développement de tout ce qui peut permettre le triomphe de l’État de droit, inséparable des principes de transparence et de moralisation de la vie politique, qui donnent son authenticité à la République. - La réforme du Conseil Supérieur de la Magistrature élèvera définitivement la Justice de notre pays, au statut d’autorité indépendante, de tous les pouvoirs, y compris de l’argent, et des groupes de pressions organisés. - L’inéligibilité à vie de tout élu, convaincu de fraude ou d’évasion fiscale, à fortiori de corruption active ou passive, représente un impératif. Personne n’est obligé d’être ministre ou élu. Servir la République est d’abord un choix. - Une clarification de toute ce qui relève des conflits d’intérêts s’impose, afin d’écarter les suspicions, et les confusions qui minent la crédibilité de notre démocratie, locale ou nationale. Elle doit s’accompagner d’une totale transparence de l’évolution des patrimoines des ministres, parlementaires et responsables d’exécutifs locaux. Ainsi, un parlementaire ne peut continuer à exercer des fonctions de consultants, de défense d’intérêts privés. - Une profonde évolution du statut pénal du Chef de l’Etat, assortie d’une banalisation de sa responsabilité civile doit aider à rétablir l’authenticité démocratique, de la fonction présidentielle. Elle exige, par souci de cohérence, la suppression de la Cour de Justice de la République qui permet, pour l’heure, aux membres

Les citoyens attendent, audelà du respect intransigeant de l’Etat de droit, un fonctionnement limpide et vertueux de la République, d’une République à la fois irréprochable et confiante en elle-même.
Pour une rénovation audacieuse. L’engagement en faveur d’une réelle rénovation démocratique doit s’amplifier. Des étapes ont déjà été franchies, avec la réduction de 30 % du traitement des ministres et du Président de la République, l’instauration d’une stricte parité homme/femme au gouvernement, la rupture franche avec la pratique des interventions individuelles dans les procédures judiciaires en cours. Il faut, désormais, poursuivre et amplifier… - Avec la réduction du cumul des mandats, et en particulier la stricte incompatibilité entre un
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du gouvernement d’échapper aux juridictions ordinaires, et d’instiller, par là même, un sentiment de malaise et d’opacité. Rénovation, transparence, mais aussi meilleur contrôle des exécutifs, sont à l’ordre du jour pour une nouvelle étape de l’égalité des droits, au cœur de la citoyenneté. Les citoyens attendent, au-delà du respect intransigeant de l’Etat de droit, un fonctionnement limpide et vertueux de la République, d’une République à la fois irréprochable et confiante en elle-même. La République jusqu’au bout. Dans cet esprit, la moindre suspicion, de concussion ou de corruption, le moindre doute sur une confusion avec le monde de l’argent et de ses intérêts, n’ont pas leur place. Les socialistes sont d’abord des républicains qui, s’ils admettent une économie sociale de marché, encadrée et régulée, refusent catégoriquement une société de marché, c’est-à-dire une société dans laquelle, l’espace public de débat et de décision serait préempté par l’argent et les groupes d’intérêt. La légitimité républicaine, c’est le respect du suffrage universel, dans l’État de droit. Il est indispensable de tenir ce discours, et plus encore, de poser les actes qui lui correspondent ; - Il en va de la marginalisation indispensable des thèmes et réflexes poujadistes, ceux-là mêmes qui flétrissent la démocratie, et mènent à l’impasse ou pire, à l’aventure ; - Il s’agit aussi de placer la droite devant ses responsabilités ; les formations politiques qui s’en réclament, restent, pour l’heure, dans le déni de la double victoire électorale de la gauche et se laissent tenter par des dérives délétères, y compris dans les manifestations de rue, avec l’extrême-droite et les intégrismes de toute nature. L’heure de la clarification va bientôt sonner ; - Il convient, enfin, de montrer au pays tout entier, au-delà de ses peurs et de ses doutes, qu’il y a une volonté et des actes. L’action de la gauche ne saurait se résumer à la recherche, nécessaire, d’un taux de croissance. La République irréprochable constitue un enjeu décisif, aussi névralgique que celui de l’égalité

des droits, ou de la refondation de l’école. D’ailleurs, ils se confondent. C’est un combat, politique au sens le plus noble du terme, intellectuel, moral, philosophique.

L’histoire de la gauche socialiste se confond avec celle des libertés publiques, de la justice, et de la morale au service de l’action pour un autre ordre social. Les moyens utilisés, la méthode affichée préemptent toujours les finalités et les objectifs politiques et sociaux proclamés.
Cette ambition collective permet de renouer le fil de tous les engagements pour le progrès, les libertés et l’émancipation de chacun et de tous, de Jean Jaurès à Léon Blum, de Pierre MendèsFrance à Daniel Mayer. Elle est notre explication de l’action publique, de Condorcet à Robert Badinter.

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DÉCRYPTAGE & DÉBATS

« Le sentiment dominant est celui d’une impuissance du politique, qui vient créer une désillusion supplémentaire »

Brice Teinturier est directeur général
délégué de l'institut de sondages Ipsos, depuis 2010. Enseignant à l’Institut d’études politiques de Paris, il était l’invité, le 3 avril dernier, du Secrétariat national du Parti et revient sur l’état de l’opinion française, onze mois après l’élection de François Hollande, à l’Élysée.

Quel est l’état de l’opinion dans la France de 2013 ? Les Français sont extraordinairement inquiets. Ils ont le sentiment qu’en termes de résultats économiques, les choses ne se font pas ou très difficilement, que le chômage ne cesse de croître et que la réduction des déficits n’est plus d’actualité, tandis que la fiscalité augmente. Le sentiment dominant est donc celui d’une impuissance du politique, qui vient créer une désillusion supplémentaire. Parallèlement, on observe une crispation identitaire, avec l’idée que l’on se sent de moins en moins chez soi en France, que les étrangers et les immigrés sont mal intégrés, qu’ils posent un problème de plus en plus aigu et que, face à aux grands enjeux que sont la crise du politique et le repli identitaire, la solution est plutôt dans le repli que dans l’ouverture, dans la demande de protection, plutôt que dans la conquête de nouveaux horizons et de nouveaux marchés.
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Les Français vivent-ils dans la défiance ? Ils vivent depuis longtemps dans une forme de défiance généralisée qui concerne à la fois le « haut » - les politiques, les grands groupes ou les institutions, mais également, et c’est de plus en plus préoccupant, ce qui commence à gagner et à contaminer le local -, et le « bas ». Ce qui signifie que ce sentiment touche également la relation à l’autre, au voisin, susceptible d’apparaître sous les traits d’un « assisté », qui profite indument du système de protection sociale ou qui réussit mieux que soi-même. Cette défiance est extrêmement puissante et ancienne. Elle tend plutôt à se généraliser qu’à rester l’apanage de telle ou telle catégorie sociale. À quoi attribuez-vous ce climat ? Nous sommes d’abord confrontés à une crise du résultat. Depuis quarante ans et, en dépit des alternances, les Français ont le sentiment que le

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chômage est un phénomène de masse, que demain sera moins bien qu’hier et qu’aujourd’hui. L’idée du déclassement est, de ce point de vue, extrêmement forte. Nos concitoyens sont convaincus, enfin, que leurs représentants politiques, à défaut d’être efficaces, ne sont guère exemplaires. Chaque nouvelle affaire vient, à cet égard, miner leur confiance vis-à-vis des élus.

Les fractures ne datent pas d’aujourd’hui. Elles ont servi d’alibi à Jacques Chirac, en 1995. Depuis lors, le phénomène s’est accentué. Aux fractures idéologiques ont succédé les fractures générationnelles, puis, les fractures territoriales, avec le sentiment qu’aucun modèle de société ne parvient à fédérer plus de 30 à 40 % de l’opinion derrière lui.
La France est-elle un pays divisé contre lui-même, comme l’affirme Emmanuel Todd ? Oui, notre pays est profondément fragmenté. Les fractures ne datent pas d’aujourd’hui. Elles ont servi de support de campagne à Jacques Chirac, en 1995. Depuis lors, le phénomène s’est accentué. Aux fractures idéologiques ont succédé les fractures générationnelles, puis, les fractures territoriales, avec le sentiment qu’aucun modèle de société ne parvient à fédérer plus de 30 à 40 % de l’opinion derrière lui. Ce qui signifie, en clair, que chacun a une conception de ce que devrait être le pays ou des rapports économiques et sociaux, mais qu’elle reste minoritaire et qu’il est difficile de trouver des éléments de consensus, autour d’un diagnostic partagé.

L’UMP ne tire visiblement pas profit de cette situation, en dépit de la critique au vitriol contre le « matraquage fiscal » du gouvernement. La situation est-elle figée à droite ? Non. Une enquête à paraître fait d’ailleurs ressortir un début de crédibilité, à droite. Une minorité de Français, mais c’est nouveau, commence à penser que la droite ferait sans doute un peu mieux que la gauche au pouvoir. Ce qui démontre que la situation est loin d’être figée. Compte tenu de la situation difficile dans laquelle nous nous retrouvons, le sentiment qu’elle peut constituer une alternative, si ce n’est totalement crédible, du moins avec un petit supplément d’âme, prend forme peu à peu.

Un certain nombre d’idées qui étaient autrefois des marqueurs au FN ont aujourd’hui prise dans la cité, et pas seulement à droite. Avec une légitimité et une perception plus importante que par le passé.
Y a-t-il lieu de craindre une montée en puissance du Front national ? La possibilité d’une extension du Front national, en terme électoral, est tout à fait possible. Non pas tant dans le cadre des élections municipales, historiquement difficiles pour ce parti, qui éprouve des difficultés à constituer des listes, qu’aux européennes. J’observe, par ailleurs, qu’un certains nombre d’idées qui étaient autrefois des marqueurs du FN ont aujourd’hui prise dans la cité, et pas seulement à droite. Avec une légitimité et une perception plus importante que par le passé. Un nombre de plus en plus élevé de français sont convaincus que ce parti n’est pas aussi radical qu’on veut bien le dire et qu’il a su évoluer au fil du temps. Ses idées sont donc bien en extension et cette formation politique est à mon avis appelée à s’affirmer dans la société.

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Réminiscences
Dans le journal Le Monde daté du 6 avril, l’histotien Pascal Ory se livre à une comparaison particulièrement intéressante entre la crise sociale et politique que traverse notre pays et l’époque d’avant-guerre. Ce que nous vivons est l’expression d’une « culture très française de délégitimation des institutions politiques, constate-t-il. Même quand les catégories exclues au départ finissent par se réconcilier avec les institutions qui les avaient mises à l’écart, il reste dans la société une part d’objection de conscience à l’égard de ces institutions. Cela explique la facilité avec laquelle peut s’effondrer le système quand un événement exceptionnel survient (…). N’oublions jamais cela : il y a, en France, un stock de thématiques anti-politiciennes d’autant plus mobilisables qu’elles sont au cœur de notre culture politique. » être banni, à savoir le manque d’autorité du pouvoir exécutif et l’absence de majorité stable du côté du pouvoir législatif. Tout ceci a bien fonctionné au début, au point que le régime a intégré son plus farouche opposant, François Mitterrand, devenu président en 1981, alors qu’il avait écrit vingt ans plus tôt Le coup d’État permanent pour dénoncer les institutions ! C’est ce système pensé comme une sorte d’antidote à celui qui avait produit la crise des années 1930, qui est aujourd’hui à bout de souffle. » Rude réalité. La crise économique est passée par là, en sus de « l’effritement des grandes cultures politiques et de tous ces relais d’encadrement que sont les syndicats, les partis, les associations » qui fragilise l’édifice politique. Plus encore que par le passé, souligne Pascal Ory qui voit dans la « dilution de l’identité nationale » un autre facteur de décrochage… « Contrairement à ce qui était le cas dans les années 1930, on est désormais convaincu que les décisions importantes sont prises ailleurs. De cela, découle une relativisation du débat politique national. Puisque le cadre national n’est plus le cadre primordial, les institutions nationales sont de facto fragilisées. » Une analyse comparable, sur bien des points, à celle de Michel Winock. Dans un entretien accordé au même quotidien, le 24 janvier dernier, ce spécialiste d’histoire contemporaine n’hésite pas à comparer la situation actuelle avec celle de la fin du dix-neuvième siècle ou de la République de Weimar. « Ce qui hante la société française n'est plus l'horreur d'un fait divers, mais la peur du présent et de l'avenir, affirme-t-il, avant de conclure : Les ingrédients du populisme sont là et dépassent les rangs des électeurs de Marine Le Pen. C'est une rude réalité avec laquelle doivent se colleter les partis républicains, de droite comme de gauche. En même temps, la "droitisation" de l'UMP peut y trouver sa justification, au risque d'aggraver l'affrontement entre "deux France". Mais l'histoire est imprévisible : on ne peut inférer du passé les lendemains qui nous attendent. »

« Contrairement à ce qui était le cas dans les années 1930, on est désormais convaincu que les décisions importantes sont prises ailleurs. De cela, découle une relativisation du débat politique national. Puisque le cadre national n’est plus le cadre primordial, les institutions nationales sont de facto fragilisées. »
Système à bout de souffle. Ce spécialiste de l’histoire du Front populaire juge ainsi pertinent le parallèle avec les années 1930. « La Ve République a été pensée avec la IIIe République comme contremodèle. Tout ce qui avait affaibli celle-ci devant

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Regards sur la droite
24 avril 2013 - n° 18
Lettre éditée par la cellule Veille et Riposte du Parti socialiste

Édito
Démocratie et laïcité
Il est tout à fait clair que des mouvements d’extrême-droite tentent de tirer parti des oppositions à la loi sur le « mariage pour tous » pour faire dériver les manifestations par des actes de violence. Cela a été presque toujours le cas lorsque la gauche arrive au pouvoir, en 1936, en 1956, avec le « poujadisme », après 1981-1982. Mais là n’est pas le plus important – même s’il faut marquer la plus grande fermeté contre ce qui devient une agitation factieuse. Ce qui doit interroger en effet, est d’abord, la complaisance de l’UMP qui ne condamne pas clairement ces actes violents, et, ensuite - et surtout - sa volonté d’encourager ces manifestations pour contester, au-delà de la loi en cause, l’ensemble de la politique menée depuis mai 2012. Il y a bien-sûr l’effet d’une surenchère interne au sein de l’UMP, qu’a créée l’absence d’un « leadership » assuré, pour recueillir les faveurs du « peuple de droite ». Il suffit de voir les expressions de Jean-François Copé et de Laurent Wauquiez, deux rivaux pour la future élection du président ! Mais ce qui est le plus grave, c’est la remise en cause de la légitimité du Parlement, une fois que les débats normaux ont eu lieu et que le vote a été prononcé. C’est une lourde responsabilité qui remet en cause un fondement de la démocratie libérale, dont l’UMP se réclame par ailleurs… C’est ne pas prendre en compte non plus que cette radicalisation aidera plutôt le Front national, qui, pour le moment veille à ne pas présenter son virage le plus dur pour recueillir ceux qui ne manqueront pas d’être déçus par la droite. La « porosité » recherchée n’ira pas dans le sens où le pensent une partie des dirigeants de l’UMP. Un second sujet de préoccupations tient dans les positions qui sont celles de la hiérarchie catholique dans ce moment. Il y a évidemment une différence de philosophies entre nous sur la définition et la place du mariage dans notre société. Nous ne partageons pas cette volonté de « naturaliser » le mariage sous une seule forme, en ignorant volontairement les évolutions qu’il a déjà connues et qu’il connaitra. C’est sans doute une erreur historique de l’Eglise catholique de vouloir s’identifier absolument à une institution qui a déjà changé et le fera encore. Mais, c’est sa vision. Et, elle a le droit de le dire dans le débat social et politique. Cependant, contribuer fortement à organiser des mobilisations qui sont vite devenues très politiques ne peut que poser un problème. Et quand le cardinal André Vingt-Trois déclare : « Nous ne devons plus attendre des lois civiles qu’elles défendent notre vision de l’homme » (Discours devant la conférence des Evêques de France, 16 avril), cela questionne un principe clef de la laïcité, celui de la séparation des pouvoirs. Un risque, dans ces positions et ces pratiques, est, en effet, de concevoir l’Eglise catholique comme sinon un pouvoir à part, du moins comme une minorité constituée qui se figerait dans la société. Ce n’est pas à quoi, d’ailleurs, aspirent beaucoup de catholiques. La laïcité républicaine favorise le dialogue avec tous les mouvements spirituels et philosophiques, mais consacre l’indépendance du pouvoir civil. Dans une période où règne une certaine confusion sur les principes républicains, c’est à nous d’expliquer clairement ce que nous devons à la démocratie et à la laïcité. Alain BERGOUNIOUX

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Une dérive qui vient de loin
Tout commence par l’amorce du débat sur l’identité nationale, échec majeur du précédent quinquennat dans un premier temps, et le discours de Grenoble de la fin juillet 2010. Une mise en scène de boucs émissaires. À ce moment, Nicolas Sarkozy fait clairement le choix de se représenter à l’élection présidentielle. En mobilisant l’électorat de droite sur des réflexes traditionnels à droite, sur des principes « identitaires », réactionnaires au sens étymologique du terme. deuxième tour de l’élection présidentielle grâce à un report massif des voix de l’extrême-droite. Cette stratégie a conduit finalement à la défaite électorale à deux reprises, le 6 mai, puis, le 17 juin 2012, après dix ans de gestion ininterrompue de l’UMP, parce que celle-ci avait échoué au plan économique, financier et social. Pour autant, ce discours a été validé par l’ensemble des dirigeants de la droite. D’où la surenchère à la fois sécuritaire et libérale sur le plan économique, à la faveur du feuilleton UMP du Congrès de novembre. Plutôt que de s’interroger sur les causes d’un double échec notoire, les cadres dirigeants de l’UMP mettent un soin particulier à approfondir les discours et les slogans de la campagne présidentielle. Ainsi, l’UMP propose, il y a quelques semaines, au plan économique, une majoration de plus de trois points du taux normal de la TVA, un démantèlement en bonne et due forme du droit du travail, une austérité budgétaire renforcée, avec 130 milliards de dépenses en moins en cinq ans et le démantèlement de l’État dans nombre de ses fonctions économiques, sociales et financières. Depuis des mois, la droite joue sur les crispations identitaires, surfe sur les peurs en particulier celles de l’autre. Elle développe la stratégie des boucs émissaires, les « Français de souche » contre les étrangers, les fonctionnaires contre les « producteurs », etc… Le déni de démocratie est clairement affiché. Les résultats du 6 mai et du 17 juin sont niés et le rejet de la démocratie représentative affleure à chaque pas. Les votes intervenus au Parlement sont progressivement considérés par les ténors de la droite comme nuls et non avenus. L’opposition au projet de loi relatif au mariage pour tous, cristallise les éléments de fusion entre la droite extrême et l’ultra-droite, en gestation depuis 2010. Il est vrai que ce texte concentre « tous les défauts » pour une droite, qui n’admet pas une nouvelle extension des libertés et de nouveaux droits pour tous, qui n’accepte pas la fin des discriminations devant le mariage civil. Le rapprochement stratégique est donc en marche mais en lien avec toutes les thématiques classiques de l’extrême-droite :

La droite développe la stratégie des boucs émissaires, les « Français de souche » contre les étrangers, les fonctionnaires contre les « producteurs », etc… Le déni de démocratie est clairement affiché.
Quelles sont les arrêtes de ce discours ? L’amalgame entre immigration, violence et insécurité ; la tentation du repli individualiste dans une société perdant ses repères solidaires, une forme de fuite en avant dans la critique de l’État. En fait, l’ancien Chef de l’Etat convoque le peuple français pour une forme de revanche sur tous les acquis sociaux et du Conseil national de la résistance, le CNR : - stigmatisation des corps intermédiaires, syndicats et associations ; - restauration d’un ordre social inégalitaire, avec en toile de fond, un discours marqué par culpabilisation de catégories entières de la population. Dès ce moment, la stratégie politique assumée repose sur une porosité implicite entre l’électorat du FN et celui de l’UMP. Nicolas Sarkozy espère ainsi, l’emporter au final lors du

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« l’ordre naturel » des choses, la dénonciation des institutions républicaines, l’homophobie, la mise en cause de la laïcité, l’hymne à la France cléricale et immuable en-dehors du temps et du monde. On peut d’ailleurs constater un décalage avec les thématiques officiellement affichées par la direction du FN qui reste d’une grande ambiguïté vis-à-vis du projet de loi. A moins qu’il ne s’agisse que d’une répartition des rôles.

L’UMP est en train de devenir un parti de droite extrême ordinaire, prêt à toutes les surenchères, à toutes les fuites en avant. Certains de ses élus n’hésitent pas à cohabiter, ceints de leur écharpe tricolore, avec les militants du GUD ou de Civitas dans les manifestations de plus en plus vindicatives.
En se comportant ainsi, c’est-à-dire en gardant le silence sur les intimidations et les harcèlements, et tout en attisant les haines, les principaux dirigeants de l’UMP signent la mort du gaullisme. L’UMP est en train de devenir un parti de droite extrême ordinaire, prêt aux sur-

enchères. Certains de ses élus n’hésitent pas à cohabiter, ceints de leur écharpe tricolore, avec les militants du GUD ou de Civitas dans les manifestations de plus en plus vindicatives. Les slogans de ces derniers sont pourtant clairs : procès en illégitimité à l’égard du pouvoir régulièrement élu, antiparlementarisme assumé, tactique de l’intimidation, recours aux vieux slogans, opposant « le pays réel au pays légal ». Cette dérive mène pour le moins à une forme de poujadisme, tel que nous l’avons connu au cœur des années 50, notamment face au Front Républicain ou au gouvernement dirigé par Pierre Mendès France. Au pire, aux rhétoriques des responsables politiques de l’OAS, au début des années 60 qui refusaient le verdict des urnes et les décisions du Parlement, quand elles proclamaient le droit à l’auto-détermination de l’Algérie ou la ratification des accords d’Evian. Un sursaut de la droite UMP est-il encore possible pour éviter la sortie de route ? Rien n’est moins sûr, car la défaite électorale de Nicolas Sarkozy s’est transformée, en quelques mois, en victoire politique du Sarkozysme - ce mixte à la fois nationaliste, identitaire et ultra-libéral sur le plan économique -, sur la droite républicaine. D’autant qu’à la faveur d’un congrès raté, marqué par les tricheries et les tentatives internes de coups de force, cette droite-là n’a plus d’idées propres, plus de leader, et plus de repères. Une chose est sûre : le temps où elle faisait encore spontanément, et collectivement, le choix de la démocratie et des libertés publiques pour repousser le discours de la discrimination et de la haine, est bel et bien révolu.

L’UMP et le FN, côte à côte
À neuf mois des élections municipales, l’idylle se poursuit entre l’UMP et le FN. Dernier témoignage en date, la manifestation des opposants à la loi sur le mariage et l’adoption par les couples homosexuels, le 21 avril, à Paris. Flanqué du Secrétaire général adjoint du FN, Nicolas Bay, Gilbert Collard, député frontiste du Gard et Secrétaire général du Rassemblement Bleu Marine, s’est glissé aux côtés de Christine Boutin, connue pour son engagement anti-IVG, et d’une palette de députés UMP, Patrick Ollier, Hervé Mariton, Jean-Frédéric Poisson, Patrick Balkany, Jean-François Legaret, Philippe Goujon et Henri Guaino, visiblement peu génés à l’idée de partager une banderolle commune avec le FN. Quelques minutes plus tard, ce même Gilbert Collard et l’égérie du mouvement, Frigide Barjot, se flanquaient d’une bise, sous l’œil médusé des photographes, qui ont immortalisé la scène. Voisinage malheureux ou prélude d’une nouvelle chasse aux sorcières, dont les homosexuels seront les premières victimes ? Après le saccage d’un bar gay à Lille, l’agression homophobe de Nice et les gestes révélateurs de la manifestation de dimanche, on est en droit de s’interroger.

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DÉCRYPTAGE & DÉBATS

« La politique de la droite se limite à la dérégulation, la flexibilité du marché du travail et la réduction des avantages sociaux »

Bernard Maris est diplômé de l'Institut d'études politiques. Agrégé et docteur en économie à l'Institut d'études européennes, il enseigne en France et aux Etats-Unis. Son dernier ouvrage, Plaidoyer (impossible) pour les socialistes (Albin Michel, 2012), lui vaut de s’interroger sur les politiques monétaires menées depuis un demi siècle.

L’économie est-elle une science de droite, comme le prétend Elie Cohen ? Oui. L’économie est une idéologie, une idéologique libérale qui indique comment des individus laissés à eux-mêmes peuvent faire fonctionner la société. Il s’agit donc d’une prime à l’égoïsme. Elle est même anti-coopérative, par nature. Tout ce qui est marqué du sceau de l’équilibre et de l’efficacité doit être vu sous le prisme du libéralisme. Ce qui justifie tout un discours sur la dérégulation, la flexibilité ou l’externalisation. Quelle doit être la place du dialogue social et de la négociation dans la sortie de crise ? La coopération est bien plus efficace que la lutte de tous contre tous. Ceci est perceptible en Europe où la guerre économique sévit de toutes parts. Tant et si bien qu’il n’y a que des perdants. Le système coopératif, est une idée profondément socialiste qui peut s’avérer parfaitement efficace.
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Or, le capitalisme se complait dans la destruction et la négation de tout lien coopératif. Il est donc difficile de nouer un dialogue social digne de ce nom dans une société où cette idéologie domine. Ce qui vaut à certains entrepreneurs peu scrupuleux de délocaliser leurs activités pour chercher ailleurs la plus-value qu’ils ne trouvent plus dans leur pays. À contrario, le dialogue social est une forme majeure de coopération et d’efficacité économique. De ce point de vue, les grandes entreprises allemandes coopèrent davantage avec les PME que ne le font leurs concurrentes françaises. Dans l’hexagone, l’État joue ainsi un rôle d’arbitre entre le patronat et les salariés, prenant parti pour l’un ou l’autre, au gré des situations. De cela, il nous faut retenir que le concept de coopération génère une économie efficace et que le dialogue social est incontournable.

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La spéculation, sous toutes se formes, ne ruinet-elle pas l’économie réelle ? Qu’est-ce que l’économie réelle ? C’est l’équilibre entre ce que nous produisons et ce que nous consommons. Ce qui signifie, en clair, que les crises sont liées à une surproduction, une surconsommation ou une sous-consommation de biens. Dès lors qu’un déséquilibre survient entre production et consommation, l’économie est mise à mal. N’oublions pas le rentier. Une économie de rente, c’est un système dans lequel une grande partie du résultat est capté par des individus qui ne sont pas des créateurs de richesses. Ceci vaut pour les actionnaires, les retraités - même si le travail auquel ils se livrent au sein du tissu associatif n’est pas comptabilisé -, ou les propriétaires d’immeubles. La spéculation se mesure dans la capacité chez certains individus à privilégier la rente par rapport à la production. D’où les délocalisations, les hedge funds ou les paradis fiscaux . On voit donc bien que la spéculation détruit l’économie réelle, dans la mesure où elle ne permet pas de produire. Il s’agit là d’un système pervers qui n’a rien de bénéfique. Il est d’ailleurs totalement illogique qu’une bonne moitié du résultat enregistré par les banques soit engendrée par des activités spéculatives, et que les 50 % restants résultent de la captation des intérêts générés par des comptes. J’observe, par ailleurs, que la spéculation doit son existence à l’importance accordée à la rente. Faute de quoi, les spéculateurs, dont l’existence est consubstantielle au capitalisme, ne seraient pas sur le marché de l’argent. La place des ingénieurs français est dans la conception de produits permettant à notre économie de conquérir de nouveaux marchés, et non dans le trading. Ce n’est malheureusement pas le cas… Non. Et ce, parce que le système financier génère d’importants profits. Renault capitalise ainsi autant en faisant du crédit qu’en produisant des voitures. Ce n’est pas normal. Il faudrait donc réorienter la spéculation et la perversité qu’elle engendre, en ciblant la fabrication de produits répondant aux besoins des consommateurs. Il n’est pas logique que des ingénieurs de production perçoivent un revenu moyen inférieur de 70 % de celui des traders, alors qu’ils sont issus des mêmes écoles. Ce qui n’empêche pas les seconds de se livrer à des modèles mathéma-

tiques absurdes qui conduisent aux subprimes, plutôt que de travailler dans des usines ! La faille que vous décrivez résulte-t-elle de l’incapacité de notre pays à produire ? Tout est lié. Les créateurs ne sont plus en France, mais ailleurs. Mais, revenons sur la désindustrialisation. Elle s’est opérée en trois phases. La première coïncide avec le franc fort, qui a valu à la France de s’aligner sur l’Allemagne, en 1983. C’est le choix d’une monnaie forte, dans un contexte marqué par une économie en berne. La seconde date de 1986. En succédant à Pierre Bérégovoy, Edouard Balladur a tenté, en vain, de faire de Paris une plate-forme financière comparable à Londres. La troisième phase a été marquée par la mise en circulation de l’euro, en 2002, dans les pays de l’Union européenne. Depuis lors, l’économie française s’accommode mal d’un euro fort. Les Allemands fixent les prix, les Français en subissent les conséquences. Tant et si bien que nous ne produisons plus de biens intermédiaires.

Contrairement à Friedman, Keynes était convaincu de l’efficacité des systèmes coopératifs. Cette dichotomie reste plus que jamais d’actualité.
La droite a–t-elle une politique alternative à celle du gouvernement, sur le plan économique ? Non. Elle est en panne d’idées. Sa politique se limite à la dérégulation, la flexibilité du marché du travail et la réduction des avantages sociaux. Contrairement à une idée reçue, il n’y a pas de politique libérale. Celle-ci se résume au laisser-faire, en limitant le poids des contraintes et des entraves aux lois du marché. Elle est anti-coopérative, par nature. L’opposition entre défenseurs du modèle keynésien et partisans de Milton Friedman a-t-elle toujours prise dans notre société ? Oui. Contrairement à Friedman, Keynes était convaincu de l’efficacité des systèmes coopératifs. Cette dichotomie reste plus que jamais d’actualité. Le second avait compris que si les produc5

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teurs de porc se livraient à une lutte sans merci, les prix s’effondraient, entraînant ainsi la filière dans leur chute. Et qu’il était donc préférable de réguler le marché. D’autres sujets portaient sur l’avenir, l’incertitude ou la spéculation. De son côté, Friedman fut un partisan acharné du libéralisme pur, au nom d’une idéologie simpliste qui est un non sens absolu.

Hollande a d’ailleurs raison de ne pas céder sur ce point, comme sur beaucoup d’autres. Je suis convaincu que, fondamentalement, les catégories les plus modestes sont réactionnaires, souvent à juste titre, parce qu'elles sont attachées à ce qu’elles possèdent. Il n’y a rien là de préjudiciable, mais elles perçoivent a priori dans les politiques progressistes un danger, parce qu’elles les secouent, au nom de la raison. C’est pourtant bien ce que fait François Hollande, depuis qu’il a été élu à l’Élysée. N’est-il pas luimême un progressiste dans l’âme ? Oui. Je suis d’ailleurs impressionné par la rigueur de ses discours et sa parfaite connaissance de l’économie. Dénuées de démagogie, ses interventions sont argumentées et équilibrées. De ce point de vue, il fait de l’anti-Sarkozy. Il ne plait naturellement pas à la doxa économique et aux 98 % de libéraux qui la composent qui ne manquent pas une occasion de fustiger sa politique, à coups de matraquage médiatique. C’est assez scandaleux. Le capitalisme financier, dérégulé et totalement fou, dans lequel nous surnageons, n’est-il pas en train de foncer dans le mur, à grande vitesse ? Oui. Nous ne sommes d’ailleurs pas à l’abri d’une crise majeure. Qu’on ne se méprenne pas, nous n’arriverons pas à rembourser la dette. Nos banques sont encore à cet égard dans une grande précarité. La droite s’en rend parfaitement compte. Et, faute de croissance, il sera difficile de sortir de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons. Le seul moyen pour un ménage de rembourser ses dettes, c’est de pouvoir compter sur une hausse de ses revenus. C'est aussi le cas pour une nation. En l'absence de croissance et d'inflation, il est impossible de rembourser. Le danger guette. Le président de la République fait le pari d’une reprise de la croissance d’ici la fin 2013. Pêche-t-il par excès d’optimisme ? Non. La situation française n’est pas si mauvaise qu’on veut bien le dire. Outre-Rhin, l’investissement connaît ainsi une baisse de 3 %. Je suis convaincu que François Hollande fait de bonnes réformes. L’Accord national interprofessionnel (ANI) en est une. Le crédit impôt en est une autre. Il est également parvenu à verrouiller les marchés internationaux. Il tient la maison. À moins

Les socialistes ont entrepris des réformes progressistes : sécurité sociale, retraites, éducation, systèmes de soins, troisième semaine de congés payés, aménagement et réduction du temps de travail, CMU… Par ce biais, ils ont octroyé du capital à ceux qui en sont dépourvus. Cette politique est à la fois coopérative et efficace.
La montée en puissance du populisme et de la xénophobie ne fait-elle pas contrepoids au principe d’intégration et à la nécessité de mettre en œuvre des réformes progressistes ? Les socialistes ont entrepris des réformes progressistes : sécurité sociale, retraites, éducation, systèmes de soins, troisième semaine de congés payés, aménagement et réduction du temps de travail, CMU… Par ce biais, ils ont octroyé du capital à ceux qui en sont dépourvus. Cette politique est à la fois coopérative et efficace. Aujourd’hui, il faut se battre en faveur de l’Étatprovidence. Lequel conserve sa singularité, en préservant, mieux que d’autres, la société contre les attaques de la mondialisation. Mais l'économie ne suffit pas. Ainsi, le bilan économique de Lionel Jospin, pour positif qu’il a été, n’a pas suffi à endiguer le thème de la fracture sociale prôné par Jacques Chirac. Même si celle-ci n’a jamais été appliquée dans les faits. Dans l’esprit du peuple, l’émotion supplante la raison. Or, la droite a toujours surfé sur l'émotion, comme elle le fait actuellement avec le mariage pour tous. François
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d’un accident majeur ou d’une crise systémique, notre économie ne peut donc que s’améliorer. La planche de salut de notre économie ne résidet-elle pas dans notre capacité d’innovation et la création de nouvelles sources de richesse ? L’avenir réside principalement dans les nouvelles technologies et l’économie verte, et non dans l’industrie automobile et l’électro-ménager. Nous ne sommes plus en capacité de produire plus de 10 % de voitures par an. Il nous faut trouver un autre mode d’existence, plus attractif et plus intelligent, fondé sur les biens culturels, architecturaux, urbanistiques. Avec des circuits plus courts et une mondialisation moins prégnante. Ce qu’il nous faut, c’est une nouvelle croissance. Le modèle économique occidental est-il à bout de souffle ? Chaque révolution industrielle a connu ses spécificités. Aujourd’hui, nous sommes parvenu à un point de non retour. L’automobile n’est pas l’avenir des nations. Ce, d’autant plus que nous avons un vrai problème avec l’économie allemande. Depuis la réunification, elle fait cavalier seul. Elle produit à l’Est, assemble à l’Ouest et vend ses produits aux Français. La structure et l’organisation de la production, plus la monnaie forte, confortent l'économie allemande. C’est le nœud du problème. Contrairement à ce que beaucoup d’entre nous ont pu penser, l’entrée dans l’euro ne s’est pas soldée par l’adhésion au fédéralisme. C’est le contraire qui s’est produit. L’Europe doit être reconstruite politiquement. N’y a-t-il pas urgence à repenser de fond en comble le rapport entre la quête du bonheur individuel et la marche des sociétés ? Oui, bien-sûr. Il vaut sans doute mieux bien vivre sa vie, que de la perdre à la gagner. Je pense néanmoins que le capitalisme est profondément pervers, parce qu’il joue sur la frustration, la servitude volontaire et l’autocontrôle. Il ne rend les gens ni heureux, ni malheureux. C’est un système d’une médiocrité absolue. Il est à la fois triste, terne et pervers. Il nous faut donc préserver l’État-providence, en trouvant une nouvelle façon de vivre et en sortant une bonne fois pour toute de la société du profit. Les Français n’aiment pas l’argent, ils ont raison ! C’est très bien ainsi, n’en déplaise à la droite.

Je suis convaincu que François Hollande réussira sa politique économique. Et, que d’ici trois ans, il aura créé les conditions propices à une bonne reprise. Le chômage diminuera, tandis que la croissance et l’emploi repartiront à la hausse. Il fait tout ce qu’il faut pour cela.
Comment envisagez-vous l’avenir ? Je suis convaincu que François Hollande réussira sa politique économique. Et, que d’ici trois ans, il aura créé les conditions propices à une bonne reprise. Le chômage diminuera, tandis que la croissance et l’emploi repartiront à la hausse. Il fait tout ce qu’il faut pour cela. Pour efficace qu’elle soit, cette politique ne suffira cependant pas forcément à le faire réélire, parce que les Français n’aiment pas les gens normaux. Ils ont, en revanche, un besoin irrépressible de grandeur. De ce point de vue, le Président de la République doit faire de la commémoration du centenaire de la Grande Guerre, un acte fondateur. En 1914, les Français ont du redoubler d’efforts pour combattre l’Allemagne qui comptait alors près du double d’habitants. Ils sont sortis vainqueurs de cette épreuve, grâce à leur endurance. Cette période fut synonyme d'épreuve et de fraternité. Il appartient donc au chef de l’État d’en perpétuer le souvenir. Nos concitoyens sont également passionnés de culture et il importe de les conforter dans l’idée qu’ils sont le produit d’un modèle multiséculaire. Les socialistes l’ont compris. Dans leur projet, ils prévoient d’ailleurs de faciliter l’arrivée des élites culturelles, en France. Après la chute de Berlin, une formidable opportunité s’est offerte à nous, en Europe de l’Est. Nous n’avons pas su la saisir. La France doit redevenir ce qu’elle a été : un lieu de brassage. L’économie seule ne suffira pas. François Mitterrand l’avait compris. François Hollande doit perpétuer cet esprit.

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Les vieux ressorts du « peuple de droite »
C’est peu dire que le mariage pour tous échauffe les esprits de ses détracteurs. Lesquels font feu de tout bois - opérations coup de poing, infiltration des manifestations, harcèlement - pour fustiger un « déni de démocratie ». Un comble quand on sait que cette réforme faisait partie des engagements de François Hollande, qu’elle a fait l’objet d’un large débat, devant la représentation nationale, après des discussions approfondies à l’Assemblée et au Sénat. Sans compter que ce texte crée des droits nouveaux pour les couples homosexuels sans en enlever, pour autant, aux autres familles. reste l’une des manifestations inacceptables » (Le Monde, 16 avril). Rien là de bien nouveau. Pour illégitime qu’il soit, ce travail de sape exprime une tendance de fond chez le « peuple de droite » qui a toujours jugé improbable toute « intrusion » de la gauche au pouvoir. L’UMP se montre d’ailleurs très discrète sur la dangereuse radicalisation dans laquelle s’est engagé le noyau de manifestants hostiles au « mariage pour tous ». Lorsque les militants du « Printemps français », cette nébuleuse d’extrêmedroite, qui mêle catholiques intégristes et ultra-radicaux, se livrent à des agressions caractérisées ou prennent pour cible l’essayiste Caroline Fourest, ses dirigeants se font d’une discrétion exemplaire. Copé se plait même à mettre de l’huile sur le feu, en sommant « solennellement » le chef de l’État de retirer le texte. Détail croustillant, lorsqu’on se remémore la tricherie organisée lors de l’élection interne à l’UMP que son président auto-proclamé a dévoilée au grand jour, faisant peu de cas du respect des conventions démocratiques, dont il se revendique aujourd’hui. Réminiscences. Rien de neuf, donc. Et, pas mal de similitudes avec un passé que l’on croyait révolu. Souvenons-nous. Sous l’égide du député bonapartiste, Pierre Taittinger, les Jeunesses patriotes et les ligues nationalistes semèrent l’agitation dans le pays, en réaction à la victoire du Cartel des gauches, le 11 mai 1924. Cette haine féroce de l’extrême-droite à l’encontre du pouvoir issu d’une union électorale du Parti Radical et de la SFIO, prend racine dans la crise économique mondiale qui suit la Grande Guerre, sur fond d’endettement et de recours à des prêts auprès de sociétés de crédit privées. La politique financière du Cartel inquiète, au point d’attiser la colère des éléments les plus radicaux qui dénoncent, avec véhémence, la politique de rigueur mise en œuvre par la gauche. Ce sont les riches qui manifestent et qui s’en prennent vertement à Edouard Herriot, fraichement investi, entraînant derrière eux la foule parisienne. Quand le

Pour illégitime qu’il soit, ce travail de sape exprime une tendance de fond chez le « peuple de droite » qui a toujours jugé improbable toute « intrusion » de la gauche au pouvoir.
Radicalisation. Ce comportement révèle, s’il en était besoin, une forme de dérive dangereuse pour notre démocratie. D’autant que le pouvoir de la « rue » l’emporte en légitimité sur celui du Parlement, dans l’esprit de ses détracteurs les plus véhéments. Les dirigeants UMP seraient d’ailleurs bien avisés de ne pas attiser le feu, en exploitant la crispation et la fureur, savamment entretenues par ces groupuscules extrémistes, composés, pour l’essentiel, d’identitaires et de catholiques intégristes. Ceux-là mêmes qui s’identifient à la droite réactionnaire et qui font de leur conception du mariage l’ultime « rempart de l’ordre naturel de la société contre les dérèglements de l’individualisme contemporain, dont l’homosexualité
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président du Conseil présente son gouvernement à la Chambre, plusieurs milliers de manifestants se rassemblent devant le Palais-Bourbon pour crier leur hostilité. « Les députés à la Seine ! À mort Herriot ! La République à la poubelle ! », entendon. Déjà la pression de la rue contre la gauche et les élus de la Nation. Fracture politique. Dix années plus tard, à la veille du 6 février 1934, une partie de la droite parlementaire souffle sur les braises pour attiser la colère des ligues d’extrême-droite qui aspirent à renverser la République. Le lendemain, Edouard Daladier présente à la Chambre son nouveau gouvernement. Une violente manifestation antiparlementaire s’ensuit. Les ligues rassemblent alors des mécontents de tout poil. Elles se sont multipliées, en marge des partis parlementaires, à la faveur de la crise économique qui traverse le pays, et ne tardent pas à se retrouver à Paris, place de la Concorde, en face de la Chambre. Au premier rang, figurent les Croix de Feu du lieutenant-colonel de La Roque, qui se prétend apolitique. Ils constituent le groupe le plus étoffé, avec, à leurs côtés, les partisans de l’Action française, la ligue des Jeunesses patriotes et le groupe Solidarité française de l’ancien commandant, Jean Renaud, financé par le professeur Émile Coty, émule de Mussolini. Tous rassemblés, sur le thème « À bas les voleurs ! » Les Croix de feu se dispersent rapidement, rendant ainsi caduque toute tentative de renversement du régime par la force. Place de la Concorde, la manifestation dégénère. Des milliers d’hommes marchent sur le Palais-Bourbon, tentant de forcer les barrages de la Garde mobile. Les affrontements se poursuivent pendant la nuit. Seize manifestants et un policier sont tués. Un millier de personnes sont blessées. La gauche ne tarde pas à dénoncer ce qui s’apparente à une tentative de coup d’État. Trois jours plus tard, une contre-manifestation, à laquelle prennent part des socialistes et des communistes, dégénère à son tour et fait neuf victimes. Élu démocratiquement, Édouard Daladier doit céder la place à Gaston Doumergue. Deux années plus tard, le Front populaire remportera les élections législatives de 1936. Mais, auparavant, il lui faudra faire face à l’ascension de la Cagoule, née dans la foulée des émeutes du 6 février. Compo-

sée, pour l’essentiel, d’anciens royalistes et de ligueurs extrémistes, cette organisation - de son vrai nom Comité secret d’action révolutionnaire (CSAR) - se montrera particulièrement active à partir de 1935, en réaction à la montée en puissance du Front populaire. Sous l’autorité d’Eugène Deloncle, elle se fixera pour objectif de renverser la République, en fomentant une révolution par le haut. Le tout, avec le soutien financier de plusieurs industriels, dont Eugène Schueller, fondateur de L’Oréal.

En 2013, les opposants au mariage pour tous se radicalisent, comme ils le firent en d’autres circonstances, en se livrant à des opérations commando de plus en plus musclées. La droite parlementaire hurle à la forfaiture, au déni de démocratie, condamne mollement les agitateurs. Plutôt Hitler que Blum ! Un air de déjà vu…
Toujours la même litanie. En 2013, les opposants au mariage pour tous se radicalisent, comme ils le firent en d’autres circonstances, en se livrant à des opérations commando de plus en plus musclées. La droite parlementaire hurle à la forfaiture, au déni de démocratie, condamne mollement les agitateurs. Plutôt Hitler que Blum ! Un air de déjà vu… Sources : Encyclopédie Universalis, 2013.

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L’utra-radicalisation des anti-mariage pour tous
La promesse 31 du candidat Hollande est en passe d’être tenue. Après de long mois de discussions, de débats et d’auditions, le chemin législatif arrive à son terme le 23 avril, lors du vote solennel à l’Assemblée. Après le vote, en première lecture, par les députés et les sénateurs, le gouvernement met en œuvre les procédures issues de la réforme des institutions de 2008, voulue par Nicolas Sarkozy. Déni démocratique. La représentation nationale a été respectée : débats plus longs que prévus, report initial de l’examen pour permettre à ses opposants de disposer de tous les moyens légaux pour défendre leurs arguments. Aujourd’hui, l’échec de la droite à faire « capoter » l’adoption de ce texte l’entraîne dans une surenchère anti-démocratique, voire radicale. Les batailles internes, au sein de l’UMP, ont laissé un champ conséquent aux mouvements intégristes, sectaires et radicaux. Lesquels sont devenus les figures de proue du combat anti-mariage pour tous, les leaders d’un mouvement homophobe. Cette dérive dont l’UMP est l’allié passif, puisque dépassé, crée en France inquiétudes et peurs. Le déni démocratique, dont l’UMP fait son miel, se traduit par la contestation, d’une partie de la droite, de la légitimité même du vote républicain. Vieille litanie, selon laquelle « la gauche n’est pas légitime pour gouverner la France » (1). Lorsqu’elle évoque, au détour d’une phrase, une tentative de « coup d’État » (2), elle met directement en cause ce que le gouvernement Fillon a mis en place, en 2008, à la faveur d’une révision constitutionnelle. Qu’on adhère ou pas aux projets présentés par la gauche, nous restons dans le cadre de la démocratie, s’exclame Jean Yves Camus (L’Humanité, 15 avril). Christine Boutin, créatrice d’Alliance Vita, association anti-IVG, est la caricature de cette fuite en avant intégriste. Après avoir parlé de « gazage » (3), dont elle se prétend victime, alors qu’elle s’est elle même mise en situation illégale, elle appelle désormais à une « résistance non violente à la Gandhi » (4). Frigide Barjot, catho mon10

daine et nouvelle coqueluche des médias, ne compte pas non plus s'arrêter au vote de la loi. Elle espère capitaliser sur le mécontentement du peuple de droite, en rassemblant les militants dans le collectif « Pour l'humanité durable », afin de « protéger l'humain de sa conception à sa mort. »

Depuis la crise financière de 2008, la droite n’a plus de repère idéologique. Son dogme libéral s’étant effondré à la faveur des évènements qui ont secoué la planète, sur quelle base peut-elle s’appuyer ? Son crédo : la morale. Un sujet sur lequel elle est inconséquente.
Porosité. La droite découvre, aujourd’hui, la force des mouvements revendicatifs, après les avoir tant dénigrés, elle les instrumentalise. Disons plutôt qu’elle est tombée dans le piège de l’instrumentalisation et qu’elle paraît aujourd’hui dépassée par les évènements. Nicolas Sarkozy ne considérait-il pas que la rue ne devait pas dicter sa loi ? Et, que dès lors qu’une manifestation se produisait, elle était invisible et inaudible ? Depuis la crise financière de 2008, la droite n’a plus de repère idéologique. Son dogme libéral s’étant effondré à la faveur des évènements qui ont secoué la planète, sur quelle base peut-elle s’appuyer ? Son crédo : la morale. Un sujet sur lequel elle est inconséquente. Ce, d’autant plus que les dérives anti-démocratiques qu’elle a accompagnées dans un premier temps ont vu les mouvements extrémistes prendre le dessus.

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De ce point de vue, elle est complice de ce qui se fait, se dit de pire. On est même fondé à se demander si l’idéologie frontiste n’a pas pris le dessus, les déclarations de Jean-François Copé, récemment, lors d’un meeting en province en attestent. Au prix d’une radicalisation du discours qui emprunte clairement au registre frontiste, sous l’égide du très droitier Patrick Buisson, dont l’influence ne se limite plus désormais au seul Nicolas Sarkozy, mais à ses successeurs.

l'identité charnelle et enracinée ». Au concept de « France des lumières », ils opposent celui de « la terre et des morts » de Barrès ; ils prônent la haine de l’autre, surtout s’il est musulman. 73 de ses membres sont montés sur le toit de la future grande mosquée de Poitiers, le 22 octobre 2012. Ce mouvement « régionaliste » s’érige contre « l’islamisation de l’Europe ». Il s’est fait connaître par ses apéros saucisson-pinard et ses soupes populaires. Ce sont les jeunes identitaires qui ont investi, en 2010, un fast-food halal avec des masques de cochons (5). Les Jeunes nationalistes : cette organisation est régie par une charte qui reprend tous les canons des mouvements racistes et sectaires. Ce document est un écrit solennel dans lequel sont consignés les grands principes du mouvement. Il doit être lu et approuvé par toutes les personnes souhaitant rejoindre les Jeunesses nationalistes. L’article 1 précise que la nation est la réalisation collective d’un destin particulier ; c’est un sol, un peuple, une langue et une civilisation, rendus unis par l’histoire. C’est le passé vécu ensemble et la certitude de vivre un avenir commun. L’article 10 souligne que tout nationaliste est révolutionnaire, en ce sens qu’il ne reconnaît pas la légitimité du présent ordre démocratique et mondialiste. L’un de ses dirigeants, proche de Bruno Gollnish, a été exclu du FN pour s’être livré au salut nazi. Le mouvement s’est fait remarqué à plusieurs reprises par des dégradations de locaux du PS (6). Le Renouveau français : cette organisation nationaliste a été fondée en 2005. Elle s'appuie sur une communauté importante et soudée de militants. Son nationalisme est d'inspiration contre-révolutionnaire et catholique. Il vise à défendre les intérêts de la France et des Français, dans tous les domaines. Il se nourrit également de l’idéologie de Barrès. Un de ses slogan est clair : « La France, une terre chrétienne. Ni islam, ni laïcité ! ». Ses membres ont envahi le local de « Femen ». Cette première action est une « déclaration de guerre » à la bêtise et à la haine qu’incarnent les Femen (sic) (7). Civitas : ce mouvement politique est inspiré par le droit naturel et la doctrine sociale de l'Église, regroupant des laïcs catholiques engagés dans l’instauration de la Royauté sociale du Christ
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On est fondé à se demander si l’idéologie frontiste n’a pas pris le dessus, les déclarations de Jean-François Copé, récemment, lors d’un meeting en province en atteste. Au prix d’une radicalisation du discours qui emprunte clairement au registre frontiste, sous l’égide du très droitier Patrick Buisson, dont l’influence ne se limite plus désormais au seul Nicolas Sarkozy, mais à ses successeurs.
Quels sont au juste ces mouvements radicaux? C’est une nébuleuse assez difficile à cerner. En voici une liste non exhaustive, mais significative : le Bloc identitaire, les Jeunesses nationalistes, le Renouveau français et, bien sûr, Civitas, auxquels il faut ajouter un mouvement émergent, « le Printemps français », qui sert de passerelle entre l’UMP et le Front national. Le Bloc identitaire : il s’inscrit dans un large processus de maillage extrémiste de l’Europe, avec pour leitmotiv « l’identité », invoquées à tout propos. Ses inspirateurs prônent une « vision de

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sur les nations et les peuples, en général, sur la France et les Français, en particulier. Il s’est fait remarquer, en 2011, à Paris, en manifestant plusieurs soirs de suite en opposition à des pièces de théâtre notamment celle de Romeo Castellucci, Sur le concept du visage du fils de Dieu présentée au théâtre de la Ville, mais aussi devant le théâtre du Rond-Point où se jouait la pièce de théâtre Golgota Picninc de Rodrigo Garcia qu'il jugeait blasphématoire. Civitas dénonce ce qu'il appelle la « christianophobie » et organise alors une manifestation plus importante, le 29 octobre 2011 (8). GUD : ce mouvement a été créé en décembre 1968 : au centre juridique de la rue d'Assas, en octobre 1969, il participe à la création du mouvement Ordre nouveau avec Jean-Marie Le Pen. Il s’inscrit dans la continuité du mouvement Occident. Certains de ses membres historiques ont été des ministres de Nicolas Sarkozy : Gérard Longuet, à la Défense, et Patrick Devedjian, à la Relance. Sa doctrine s’appuie sur le régionalisme européen, la célébration des guérillas anti-impérialistes, la violence anti-américanisme, un antisionisme affirmé - conduisant à des heurts violents avec les groupes de l'extrême-droite juive - et un néo-paganisme prononcé. Le début des années 2000 est marqué par une montée en puissance imprévue d'éléments catholiques traditionalistes et insolites, tels que la Garde Franque. Sur Facebook, le « GUD Paris » rassemble près de 900 « amis ». Il s’en prend, tour à tour, aux Femen et à l’essayiste, Caroline Fourest. La manifestation du 24 mars a mis en lumière ces « gudards », dont beaucoup déclarent avoir été à l’origine des échauffourées avec la police. Sur Twitter, les empoignades musclées ont conduit à un certain nombre de dérapages, le GUD de Lyon, appelant notamment à « casser la gueule des PD qui font du prosélytisme ». Ambiance… (9) Le Printemps français : les mots sont lourds de sens. La fabrication de ce groupuscule fait bien évidemment référence aux printemps arabe. On y retrouve des militants d'extrême-droite et des catholiques traditionalistes. Leur doctrine : « Quand la justice n’est plus traduite dans la loi, il faut rejeter la loi. Le droit des enfants à avoir un père et une mère est un droit
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inaliénable. Nous proclamons notre devoir libre et déterminé d’affronter ce projet de loi par tous les moyens qui en rendront le coût politique insupportable pour le régime en place. Nous sommes le printemps de la résistance ! Nous sommes le printemps de la justice ! » (10)

Tous ces mouvements participent activement à la tentative de déstabilisation de la République, par leurs agressions sur des élus et des intellectuels, la dégradation de locaux socialistes, en surfant sur la montée des inquiétudes et l’homophobie, et en multipliant les agressions.
Tous ces mouvements participent activement à la tentative de déstabilisation de la République, par leurs agressions sur des élus et des intellectuels, la dégradation de locaux socialistes, en surfant sur la montée des inquiétudes et l’homophobie, et en multipliant les agressions. Les appels, hypocrites, des différents animateurs du mouvement anti-mariage pour tous rendent, de ce point de vue, peu probable, toute espèce de « recadrage » pour faire cesser ces actions coup de poing spontanées. L’essentiel est ailleurs : en finir, une bonne fois pour toute, avec lla gauche et un gouvernement arrivé « au pouvoir par effraction ». Tout change, rien ne change !
Sources : (1) Jean-Yves Camus, 20 minutes, 20 avril. (2) Hervé Mariton, AFP, 15 avril. (3) BFM, 24 mars. (4) Le Parisien, 13 avril. (5) blocidentitaire.com (6) jeunesses-nationalistes.fr (7) renouveaufrancais.com (8) civitas-institut.com (9) Wikipédia (10) printempsfrancais.fr

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Regards sur la droite
24 avril 2013 - n° 18
Lettre éditée par la cellule Veille et Riposte du Parti socialiste

Édito
Démocratie et laïcité
Il est tout à fait clair que des mouvements d’extrême-droite tentent de tirer parti des oppositions à la loi sur le « mariage pour tous » pour faire dériver les manifestations par des actes de violence. Cela a été presque toujours le cas lorsque la gauche arrive au pouvoir, en 1936, en 1956, avec le « poujadisme », après 1981-1982. Mais là n’est pas le plus important – même s’il faut marquer la plus grande fermeté contre ce qui devient une agitation factieuse. Ce qui doit interroger en effet, est d’abord, la complaisance de l’UMP qui ne condamne pas clairement ces actes violents, et, ensuite - et surtout - sa volonté d’encourager ces manifestations pour contester, au-delà de la loi en cause, l’ensemble de la politique menée depuis mai 2012. Il y a bien-sûr l’effet d’une surenchère interne au sein de l’UMP, qu’a créée l’absence d’un « leadership » assuré, pour recueillir les faveurs du « peuple de droite ». Il suffit de voir les expressions de Jean-François Copé et de Laurent Wauquiez, deux rivaux pour la future élection du président ! Mais ce qui est le plus grave, c’est la remise en cause de la légitimité du Parlement, une fois que les débats normaux ont eu lieu et que le vote a été prononcé. C’est une lourde responsabilité qui remet en cause un fondement de la démocratie libérale, dont l’UMP se réclame par ailleurs… C’est ne pas prendre en compte non plus que cette radicalisation aidera plutôt le Front national, qui, pour le moment veille à ne pas présenter son virage le plus dur pour recueillir ceux qui ne manqueront pas d’être déçus par la droite. La « porosité » recherchée n’ira pas dans le sens où le pensent une partie des dirigeants de l’UMP. Un second sujet de préoccupations tient dans les positions qui sont celles de la hiérarchie catholique dans ce moment. Il y a évidemment une différence de philosophies entre nous sur la définition et la place du mariage dans notre société. Nous ne partageons pas cette volonté de « naturaliser » le mariage sous une seule forme, en ignorant volontairement les évolutions qu’il a déjà connues et qu’il connaitra. C’est sans doute une erreur historique de l’Eglise catholique de vouloir s’identifier absolument à une institution qui a déjà changé et le fera encore. Mais, c’est sa vision. Et, elle a le droit de le dire dans le débat social et politique. Cependant, contribuer fortement à organiser des mobilisations qui sont vite devenues très politiques ne peut que poser un problème. Et quand le cardinal André Vingt-Trois déclare : « Nous ne devons plus attendre des lois civiles qu’elles défendent notre vision de l’homme » (Discours devant la conférence des Evêques de France, 16 avril), cela questionne un principe clef de la laïcité, celui de la séparation des pouvoirs. Un risque, dans ces positions et ces pratiques, est, en effet, de concevoir l’Eglise catholique comme sinon un pouvoir à part, du moins comme une minorité constituée qui se figerait dans la société. Ce n’est pas à quoi, d’ailleurs, aspirent beaucoup de catholiques. La laïcité républicaine favorise le dialogue avec tous les mouvements spirituels et philosophiques, mais consacre l’indépendance du pouvoir civil. Dans une période où règne une certaine confusion sur les principes républicains, c’est à nous d’expliquer clairement ce que nous devons à la démocratie et à la laïcité. Alain BERGOUNIOUX

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Une dérive qui vient de loin
Tout commence par l’amorce du débat sur l’identité nationale, échec majeur du précédent quinquennat dans un premier temps, et le discours de Grenoble de la fin juillet 2010. Une mise en scène de boucs émissaires. À ce moment, Nicolas Sarkozy fait clairement le choix de se représenter à l’élection présidentielle. En mobilisant l’électorat de droite sur des réflexes traditionnels à droite, sur des principes « identitaires », réactionnaires au sens étymologique du terme. deuxième tour de l’élection présidentielle grâce à un report massif des voix de l’extrême-droite. Cette stratégie a conduit finalement à la défaite électorale à deux reprises, le 6 mai, puis, le 17 juin 2012, après dix ans de gestion ininterrompue de l’UMP, parce que celle-ci avait échoué au plan économique, financier et social. Pour autant, ce discours a été validé par l’ensemble des dirigeants de la droite. D’où la surenchère à la fois sécuritaire et libérale sur le plan économique, à la faveur du feuilleton UMP du Congrès de novembre. Plutôt que de s’interroger sur les causes d’un double échec notoire, les cadres dirigeants de l’UMP mettent un soin particulier à approfondir les discours et les slogans de la campagne présidentielle. Ainsi, l’UMP propose, il y a quelques semaines, au plan économique, une majoration de plus de trois points du taux normal de la TVA, un démantèlement en bonne et due forme du droit du travail, une austérité budgétaire renforcée, avec 130 milliards de dépenses en moins en cinq ans et le démantèlement de l’État dans nombre de ses fonctions économiques, sociales et financières. Depuis des mois, la droite joue sur les crispations identitaires, surfe sur les peurs en particulier celles de l’autre. Elle développe la stratégie des boucs émissaires, les « Français de souche » contre les étrangers, les fonctionnaires contre les « producteurs », etc… Le déni de démocratie est clairement affiché. Les résultats du 6 mai et du 17 juin sont niés et le rejet de la démocratie représentative affleure à chaque pas. Les votes intervenus au Parlement sont progressivement considérés par les ténors de la droite comme nuls et non avenus. L’opposition au projet de loi relatif au mariage pour tous, cristallise les éléments de fusion entre la droite extrême et l’ultra-droite, en gestation depuis 2010. Il est vrai que ce texte concentre « tous les défauts » pour une droite, qui n’admet pas une nouvelle extension des libertés et de nouveaux droits pour tous, qui n’accepte pas la fin des discriminations devant le mariage civil. Le rapprochement stratégique est donc en marche mais en lien avec toutes les thématiques classiques de l’extrême-droite :

La droite développe la stratégie des boucs émissaires, les « Français de souche » contre les étrangers, les fonctionnaires contre les « producteurs », etc… Le déni de démocratie est clairement affiché.
Quelles sont les arrêtes de ce discours ? L’amalgame entre immigration, violence et insécurité ; la tentation du repli individualiste dans une société perdant ses repères solidaires, une forme de fuite en avant dans la critique de l’État. En fait, l’ancien Chef de l’Etat convoque le peuple français pour une forme de revanche sur tous les acquis sociaux et du Conseil national de la résistance, le CNR : - stigmatisation des corps intermédiaires, syndicats et associations ; - restauration d’un ordre social inégalitaire, avec en toile de fond, un discours marqué par culpabilisation de catégories entières de la population. Dès ce moment, la stratégie politique assumée repose sur une porosité implicite entre l’électorat du FN et celui de l’UMP. Nicolas Sarkozy espère ainsi, l’emporter au final lors du

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« l’ordre naturel » des choses, la dénonciation des institutions républicaines, l’homophobie, la mise en cause de la laïcité, l’hymne à la France cléricale et immuable en-dehors du temps et du monde. On peut d’ailleurs constater un décalage avec les thématiques officiellement affichées par la direction du FN qui reste d’une grande ambiguïté vis-à-vis du projet de loi. A moins qu’il ne s’agisse que d’une répartition des rôles.

L’UMP est en train de devenir un parti de droite extrême ordinaire, prêt à toutes les surenchères, à toutes les fuites en avant. Certains de ses élus n’hésitent pas à cohabiter, ceints de leur écharpe tricolore, avec les militants du GUD ou de Civitas dans les manifestations de plus en plus vindicatives.
En se comportant ainsi, c’est-à-dire en gardant le silence sur les intimidations et les harcèlements, et tout en attisant les haines, les principaux dirigeants de l’UMP signent la mort du gaullisme. L’UMP est en train de devenir un parti de droite extrême ordinaire, prêt aux sur-

enchères. Certains de ses élus n’hésitent pas à cohabiter, ceints de leur écharpe tricolore, avec les militants du GUD ou de Civitas dans les manifestations de plus en plus vindicatives. Les slogans de ces derniers sont pourtant clairs : procès en illégitimité à l’égard du pouvoir régulièrement élu, antiparlementarisme assumé, tactique de l’intimidation, recours aux vieux slogans, opposant « le pays réel au pays légal ». Cette dérive mène pour le moins à une forme de poujadisme, tel que nous l’avons connu au cœur des années 50, notamment face au Front Républicain ou au gouvernement dirigé par Pierre Mendès France. Au pire, aux rhétoriques des responsables politiques de l’OAS, au début des années 60 qui refusaient le verdict des urnes et les décisions du Parlement, quand elles proclamaient le droit à l’auto-détermination de l’Algérie ou la ratification des accords d’Evian. Un sursaut de la droite UMP est-il encore possible pour éviter la sortie de route ? Rien n’est moins sûr, car la défaite électorale de Nicolas Sarkozy s’est transformée, en quelques mois, en victoire politique du Sarkozysme - ce mixte à la fois nationaliste, identitaire et ultra-libéral sur le plan économique -, sur la droite républicaine. D’autant qu’à la faveur d’un congrès raté, marqué par les tricheries et les tentatives internes de coups de force, cette droite-là n’a plus d’idées propres, plus de leader, et plus de repères. Une chose est sûre : le temps où elle faisait encore spontanément, et collectivement, le choix de la démocratie et des libertés publiques pour repousser le discours de la discrimination et de la haine, est bel et bien révolu.

L’UMP et le FN, côte à côte
À neuf mois des élections municipales, l’idylle se poursuit entre l’UMP et le FN. Dernier témoignage en date, la manifestation des opposants à la loi sur le mariage et l’adoption par les couples homosexuels, le 21 avril, à Paris. Flanqué du Secrétaire général adjoint du FN, Nicolas Bay, Gilbert Collard, député frontiste du Gard et Secrétaire général du Rassemblement Bleu Marine, s’est glissé aux côtés de Christine Boutin, connue pour son engagement anti-IVG, et d’une palette de députés UMP, Patrick Ollier, Hervé Mariton, Jean-Frédéric Poisson, Patrick Balkany, Jean-François Legaret, Philippe Goujon et Henri Guaino, visiblement peu génés à l’idée de partager une banderolle commune avec le FN. Quelques minutes plus tard, ce même Gilbert Collard et l’égérie du mouvement, Frigide Barjot, se flanquaient d’une bise, sous l’œil médusé des photographes, qui ont immortalisé la scène. Voisinage malheureux ou prélude d’une nouvelle chasse aux sorcières, dont les homosexuels seront les premières victimes ? Après le saccage d’un bar gay à Lille, l’agression homophobe de Nice et les gestes révélateurs de la manifestation de dimanche, on est en droit de s’interroger.

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DÉCRYPTAGE & DÉBATS

« La politique de la droite se limite à la dérégulation, la flexibilité du marché du travail et la réduction des avantages sociaux »

Bernard Maris est diplômé de l'Institut d'études politiques. Agrégé et docteur en économie à l'Institut d'études européennes, il enseigne en France et aux Etats-Unis. Son dernier ouvrage, Plaidoyer (impossible) pour les socialistes (Albin Michel, 2012), lui vaut de s’interroger sur les politiques monétaires menées depuis un demi siècle.

L’économie est-elle une science de droite, comme le prétend Elie Cohen ? Oui. L’économie est une idéologie, une idéologique libérale qui indique comment des individus laissés à eux-mêmes peuvent faire fonctionner la société. Il s’agit donc d’une prime à l’égoïsme. Elle est même anti-coopérative, par nature. Tout ce qui est marqué du sceau de l’équilibre et de l’efficacité doit être vu sous le prisme du libéralisme. Ce qui justifie tout un discours sur la dérégulation, la flexibilité ou l’externalisation. Quelle doit être la place du dialogue social et de la négociation dans la sortie de crise ? La coopération est bien plus efficace que la lutte de tous contre tous. Ceci est perceptible en Europe où la guerre économique sévit de toutes parts. Tant et si bien qu’il n’y a que des perdants. Le système coopératif, est une idée profondément socialiste qui peut s’avérer parfaitement efficace.
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Or, le capitalisme se complait dans la destruction et la négation de tout lien coopératif. Il est donc difficile de nouer un dialogue social digne de ce nom dans une société où cette idéologie domine. Ce qui vaut à certains entrepreneurs peu scrupuleux de délocaliser leurs activités pour chercher ailleurs la plus-value qu’ils ne trouvent plus dans leur pays. À contrario, le dialogue social est une forme majeure de coopération et d’efficacité économique. De ce point de vue, les grandes entreprises allemandes coopèrent davantage avec les PME que ne le font leurs concurrentes françaises. Dans l’hexagone, l’État joue ainsi un rôle d’arbitre entre le patronat et les salariés, prenant parti pour l’un ou l’autre, au gré des situations. De cela, il nous faut retenir que le concept de coopération génère une économie efficace et que le dialogue social est incontournable.

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La spéculation, sous toutes se formes, ne ruinet-elle pas l’économie réelle ? Qu’est-ce que l’économie réelle ? C’est l’équilibre entre ce que nous produisons et ce que nous consommons. Ce qui signifie, en clair, que les crises sont liées à une surproduction, une surconsommation ou une sous-consommation de biens. Dès lors qu’un déséquilibre survient entre production et consommation, l’économie est mise à mal. N’oublions pas le rentier. Une économie de rente, c’est un système dans lequel une grande partie du résultat est capté par des individus qui ne sont pas des créateurs de richesses. Ceci vaut pour les actionnaires, les retraités - même si le travail auquel ils se livrent au sein du tissu associatif n’est pas comptabilisé -, ou les propriétaires d’immeubles. La spéculation se mesure dans la capacité chez certains individus à privilégier la rente par rapport à la production. D’où les délocalisations, les hedge funds ou les paradis fiscaux . On voit donc bien que la spéculation détruit l’économie réelle, dans la mesure où elle ne permet pas de produire. Il s’agit là d’un système pervers qui n’a rien de bénéfique. Il est d’ailleurs totalement illogique qu’une bonne moitié du résultat enregistré par les banques soit engendrée par des activités spéculatives, et que les 50 % restants résultent de la captation des intérêts générés par des comptes. J’observe, par ailleurs, que la spéculation doit son existence à l’importance accordée à la rente. Faute de quoi, les spéculateurs, dont l’existence est consubstantielle au capitalisme, ne seraient pas sur le marché de l’argent. La place des ingénieurs français est dans la conception de produits permettant à notre économie de conquérir de nouveaux marchés, et non dans le trading. Ce n’est malheureusement pas le cas… Non. Et ce, parce que le système financier génère d’importants profits. Renault capitalise ainsi autant en faisant du crédit qu’en produisant des voitures. Ce n’est pas normal. Il faudrait donc réorienter la spéculation et la perversité qu’elle engendre, en ciblant la fabrication de produits répondant aux besoins des consommateurs. Il n’est pas logique que des ingénieurs de production perçoivent un revenu moyen inférieur de 70 % de celui des traders, alors qu’ils sont issus des mêmes écoles. Ce qui n’empêche pas les seconds de se livrer à des modèles mathéma-

tiques absurdes qui conduisent aux subprimes, plutôt que de travailler dans des usines ! La faille que vous décrivez résulte-t-elle de l’incapacité de notre pays à produire ? Tout est lié. Les créateurs ne sont plus en France, mais ailleurs. Mais, revenons sur la désindustrialisation. Elle s’est opérée en trois phases. La première coïncide avec le franc fort, qui a valu à la France de s’aligner sur l’Allemagne, en 1983. C’est le choix d’une monnaie forte, dans un contexte marqué par une économie en berne. La seconde date de 1986. En succédant à Pierre Bérégovoy, Edouard Balladur a tenté, en vain, de faire de Paris une plate-forme financière comparable à Londres. La troisième phase a été marquée par la mise en circulation de l’euro, en 2002, dans les pays de l’Union européenne. Depuis lors, l’économie française s’accommode mal d’un euro fort. Les Allemands fixent les prix, les Français en subissent les conséquences. Tant et si bien que nous ne produisons plus de biens intermédiaires.

Contrairement à Friedman, Keynes était convaincu de l’efficacité des systèmes coopératifs. Cette dichotomie reste plus que jamais d’actualité.
La droite a–t-elle une politique alternative à celle du gouvernement, sur le plan économique ? Non. Elle est en panne d’idées. Sa politique se limite à la dérégulation, la flexibilité du marché du travail et la réduction des avantages sociaux. Contrairement à une idée reçue, il n’y a pas de politique libérale. Celle-ci se résume au laisser-faire, en limitant le poids des contraintes et des entraves aux lois du marché. Elle est anti-coopérative, par nature. L’opposition entre défenseurs du modèle keynésien et partisans de Milton Friedman a-t-elle toujours prise dans notre société ? Oui. Contrairement à Friedman, Keynes était convaincu de l’efficacité des systèmes coopératifs. Cette dichotomie reste plus que jamais d’actualité. Le second avait compris que si les produc5

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teurs de porc se livraient à une lutte sans merci, les prix s’effondraient, entraînant ainsi la filière dans leur chute. Et qu’il était donc préférable de réguler le marché. D’autres sujets portaient sur l’avenir, l’incertitude ou la spéculation. De son côté, Friedman fut un partisan acharné du libéralisme pur, au nom d’une idéologie simpliste qui est un non sens absolu.

Hollande a d’ailleurs raison de ne pas céder sur ce point, comme sur beaucoup d’autres. Je suis convaincu que, fondamentalement, les catégories les plus modestes sont réactionnaires, souvent à juste titre, parce qu'elles sont attachées à ce qu’elles possèdent. Il n’y a rien là de préjudiciable, mais elles perçoivent a priori dans les politiques progressistes un danger, parce qu’elles les secouent, au nom de la raison. C’est pourtant bien ce que fait François Hollande, depuis qu’il a été élu à l’Élysée. N’est-il pas luimême un progressiste dans l’âme ? Oui. Je suis d’ailleurs impressionné par la rigueur de ses discours et sa parfaite connaissance de l’économie. Dénuées de démagogie, ses interventions sont argumentées et équilibrées. De ce point de vue, il fait de l’anti-Sarkozy. Il ne plait naturellement pas à la doxa économique et aux 98 % de libéraux qui la composent qui ne manquent pas une occasion de fustiger sa politique, à coups de matraquage médiatique. C’est assez scandaleux. Le capitalisme financier, dérégulé et totalement fou, dans lequel nous surnageons, n’est-il pas en train de foncer dans le mur, à grande vitesse ? Oui. Nous ne sommes d’ailleurs pas à l’abri d’une crise majeure. Qu’on ne se méprenne pas, nous n’arriverons pas à rembourser la dette. Nos banques sont encore à cet égard dans une grande précarité. La droite s’en rend parfaitement compte. Et, faute de croissance, il sera difficile de sortir de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons. Le seul moyen pour un ménage de rembourser ses dettes, c’est de pouvoir compter sur une hausse de ses revenus. C'est aussi le cas pour une nation. En l'absence de croissance et d'inflation, il est impossible de rembourser. Le danger guette. Le président de la République fait le pari d’une reprise de la croissance d’ici la fin 2013. Pêche-t-il par excès d’optimisme ? Non. La situation française n’est pas si mauvaise qu’on veut bien le dire. Outre-Rhin, l’investissement connaît ainsi une baisse de 3 %. Je suis convaincu que François Hollande fait de bonnes réformes. L’Accord national interprofessionnel (ANI) en est une. Le crédit impôt en est une autre. Il est également parvenu à verrouiller les marchés internationaux. Il tient la maison. À moins

Les socialistes ont entrepris des réformes progressistes : sécurité sociale, retraites, éducation, systèmes de soins, troisième semaine de congés payés, aménagement et réduction du temps de travail, CMU… Par ce biais, ils ont octroyé du capital à ceux qui en sont dépourvus. Cette politique est à la fois coopérative et efficace.
La montée en puissance du populisme et de la xénophobie ne fait-elle pas contrepoids au principe d’intégration et à la nécessité de mettre en œuvre des réformes progressistes ? Les socialistes ont entrepris des réformes progressistes : sécurité sociale, retraites, éducation, systèmes de soins, troisième semaine de congés payés, aménagement et réduction du temps de travail, CMU… Par ce biais, ils ont octroyé du capital à ceux qui en sont dépourvus. Cette politique est à la fois coopérative et efficace. Aujourd’hui, il faut se battre en faveur de l’Étatprovidence. Lequel conserve sa singularité, en préservant, mieux que d’autres, la société contre les attaques de la mondialisation. Mais l'économie ne suffit pas. Ainsi, le bilan économique de Lionel Jospin, pour positif qu’il a été, n’a pas suffi à endiguer le thème de la fracture sociale prôné par Jacques Chirac. Même si celle-ci n’a jamais été appliquée dans les faits. Dans l’esprit du peuple, l’émotion supplante la raison. Or, la droite a toujours surfé sur l'émotion, comme elle le fait actuellement avec le mariage pour tous. François
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d’un accident majeur ou d’une crise systémique, notre économie ne peut donc que s’améliorer. La planche de salut de notre économie ne résidet-elle pas dans notre capacité d’innovation et la création de nouvelles sources de richesse ? L’avenir réside principalement dans les nouvelles technologies et l’économie verte, et non dans l’industrie automobile et l’électro-ménager. Nous ne sommes plus en capacité de produire plus de 10 % de voitures par an. Il nous faut trouver un autre mode d’existence, plus attractif et plus intelligent, fondé sur les biens culturels, architecturaux, urbanistiques. Avec des circuits plus courts et une mondialisation moins prégnante. Ce qu’il nous faut, c’est une nouvelle croissance. Le modèle économique occidental est-il à bout de souffle ? Chaque révolution industrielle a connu ses spécificités. Aujourd’hui, nous sommes parvenu à un point de non retour. L’automobile n’est pas l’avenir des nations. Ce, d’autant plus que nous avons un vrai problème avec l’économie allemande. Depuis la réunification, elle fait cavalier seul. Elle produit à l’Est, assemble à l’Ouest et vend ses produits aux Français. La structure et l’organisation de la production, plus la monnaie forte, confortent l'économie allemande. C’est le nœud du problème. Contrairement à ce que beaucoup d’entre nous ont pu penser, l’entrée dans l’euro ne s’est pas soldée par l’adhésion au fédéralisme. C’est le contraire qui s’est produit. L’Europe doit être reconstruite politiquement. N’y a-t-il pas urgence à repenser de fond en comble le rapport entre la quête du bonheur individuel et la marche des sociétés ? Oui, bien-sûr. Il vaut sans doute mieux bien vivre sa vie, que de la perdre à la gagner. Je pense néanmoins que le capitalisme est profondément pervers, parce qu’il joue sur la frustration, la servitude volontaire et l’autocontrôle. Il ne rend les gens ni heureux, ni malheureux. C’est un système d’une médiocrité absolue. Il est à la fois triste, terne et pervers. Il nous faut donc préserver l’État-providence, en trouvant une nouvelle façon de vivre et en sortant une bonne fois pour toute de la société du profit. Les Français n’aiment pas l’argent, ils ont raison ! C’est très bien ainsi, n’en déplaise à la droite.

Je suis convaincu que François Hollande réussira sa politique économique. Et, que d’ici trois ans, il aura créé les conditions propices à une bonne reprise. Le chômage diminuera, tandis que la croissance et l’emploi repartiront à la hausse. Il fait tout ce qu’il faut pour cela.
Comment envisagez-vous l’avenir ? Je suis convaincu que François Hollande réussira sa politique économique. Et, que d’ici trois ans, il aura créé les conditions propices à une bonne reprise. Le chômage diminuera, tandis que la croissance et l’emploi repartiront à la hausse. Il fait tout ce qu’il faut pour cela. Pour efficace qu’elle soit, cette politique ne suffira cependant pas forcément à le faire réélire, parce que les Français n’aiment pas les gens normaux. Ils ont, en revanche, un besoin irrépressible de grandeur. De ce point de vue, le Président de la République doit faire de la commémoration du centenaire de la Grande Guerre, un acte fondateur. En 1914, les Français ont du redoubler d’efforts pour combattre l’Allemagne qui comptait alors près du double d’habitants. Ils sont sortis vainqueurs de cette épreuve, grâce à leur endurance. Cette période fut synonyme d'épreuve et de fraternité. Il appartient donc au chef de l’État d’en perpétuer le souvenir. Nos concitoyens sont également passionnés de culture et il importe de les conforter dans l’idée qu’ils sont le produit d’un modèle multiséculaire. Les socialistes l’ont compris. Dans leur projet, ils prévoient d’ailleurs de faciliter l’arrivée des élites culturelles, en France. Après la chute de Berlin, une formidable opportunité s’est offerte à nous, en Europe de l’Est. Nous n’avons pas su la saisir. La France doit redevenir ce qu’elle a été : un lieu de brassage. L’économie seule ne suffira pas. François Mitterrand l’avait compris. François Hollande doit perpétuer cet esprit.

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Les vieux ressorts du « peuple de droite »
C’est peu dire que le mariage pour tous échauffe les esprits de ses détracteurs. Lesquels font feu de tout bois - opérations coup de poing, infiltration des manifestations, harcèlement - pour fustiger un « déni de démocratie ». Un comble quand on sait que cette réforme faisait partie des engagements de François Hollande, qu’elle a fait l’objet d’un large débat, devant la représentation nationale, après des discussions approfondies à l’Assemblée et au Sénat. Sans compter que ce texte crée des droits nouveaux pour les couples homosexuels sans en enlever, pour autant, aux autres familles. reste l’une des manifestations inacceptables » (Le Monde, 16 avril). Rien là de bien nouveau. Pour illégitime qu’il soit, ce travail de sape exprime une tendance de fond chez le « peuple de droite » qui a toujours jugé improbable toute « intrusion » de la gauche au pouvoir. L’UMP se montre d’ailleurs très discrète sur la dangereuse radicalisation dans laquelle s’est engagé le noyau de manifestants hostiles au « mariage pour tous ». Lorsque les militants du « Printemps français », cette nébuleuse d’extrêmedroite, qui mêle catholiques intégristes et ultra-radicaux, se livrent à des agressions caractérisées ou prennent pour cible l’essayiste Caroline Fourest, ses dirigeants se font d’une discrétion exemplaire. Copé se plait même à mettre de l’huile sur le feu, en sommant « solennellement » le chef de l’État de retirer le texte. Détail croustillant, lorsqu’on se remémore la tricherie organisée lors de l’élection interne à l’UMP que son président auto-proclamé a dévoilée au grand jour, faisant peu de cas du respect des conventions démocratiques, dont il se revendique aujourd’hui. Réminiscences. Rien de neuf, donc. Et, pas mal de similitudes avec un passé que l’on croyait révolu. Souvenons-nous. Sous l’égide du député bonapartiste, Pierre Taittinger, les Jeunesses patriotes et les ligues nationalistes semèrent l’agitation dans le pays, en réaction à la victoire du Cartel des gauches, le 11 mai 1924. Cette haine féroce de l’extrême-droite à l’encontre du pouvoir issu d’une union électorale du Parti Radical et de la SFIO, prend racine dans la crise économique mondiale qui suit la Grande Guerre, sur fond d’endettement et de recours à des prêts auprès de sociétés de crédit privées. La politique financière du Cartel inquiète, au point d’attiser la colère des éléments les plus radicaux qui dénoncent, avec véhémence, la politique de rigueur mise en œuvre par la gauche. Ce sont les riches qui manifestent et qui s’en prennent vertement à Edouard Herriot, fraichement investi, entraînant derrière eux la foule parisienne. Quand le

Pour illégitime qu’il soit, ce travail de sape exprime une tendance de fond chez le « peuple de droite » qui a toujours jugé improbable toute « intrusion » de la gauche au pouvoir.
Radicalisation. Ce comportement révèle, s’il en était besoin, une forme de dérive dangereuse pour notre démocratie. D’autant que le pouvoir de la « rue » l’emporte en légitimité sur celui du Parlement, dans l’esprit de ses détracteurs les plus véhéments. Les dirigeants UMP seraient d’ailleurs bien avisés de ne pas attiser le feu, en exploitant la crispation et la fureur, savamment entretenues par ces groupuscules extrémistes, composés, pour l’essentiel, d’identitaires et de catholiques intégristes. Ceux-là mêmes qui s’identifient à la droite réactionnaire et qui font de leur conception du mariage l’ultime « rempart de l’ordre naturel de la société contre les dérèglements de l’individualisme contemporain, dont l’homosexualité
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président du Conseil présente son gouvernement à la Chambre, plusieurs milliers de manifestants se rassemblent devant le Palais-Bourbon pour crier leur hostilité. « Les députés à la Seine ! À mort Herriot ! La République à la poubelle ! », entendon. Déjà la pression de la rue contre la gauche et les élus de la Nation. Fracture politique. Dix années plus tard, à la veille du 6 février 1934, une partie de la droite parlementaire souffle sur les braises pour attiser la colère des ligues d’extrême-droite qui aspirent à renverser la République. Le lendemain, Edouard Daladier présente à la Chambre son nouveau gouvernement. Une violente manifestation antiparlementaire s’ensuit. Les ligues rassemblent alors des mécontents de tout poil. Elles se sont multipliées, en marge des partis parlementaires, à la faveur de la crise économique qui traverse le pays, et ne tardent pas à se retrouver à Paris, place de la Concorde, en face de la Chambre. Au premier rang, figurent les Croix de Feu du lieutenant-colonel de La Roque, qui se prétend apolitique. Ils constituent le groupe le plus étoffé, avec, à leurs côtés, les partisans de l’Action française, la ligue des Jeunesses patriotes et le groupe Solidarité française de l’ancien commandant, Jean Renaud, financé par le professeur Émile Coty, émule de Mussolini. Tous rassemblés, sur le thème « À bas les voleurs ! » Les Croix de feu se dispersent rapidement, rendant ainsi caduque toute tentative de renversement du régime par la force. Place de la Concorde, la manifestation dégénère. Des milliers d’hommes marchent sur le Palais-Bourbon, tentant de forcer les barrages de la Garde mobile. Les affrontements se poursuivent pendant la nuit. Seize manifestants et un policier sont tués. Un millier de personnes sont blessées. La gauche ne tarde pas à dénoncer ce qui s’apparente à une tentative de coup d’État. Trois jours plus tard, une contre-manifestation, à laquelle prennent part des socialistes et des communistes, dégénère à son tour et fait neuf victimes. Élu démocratiquement, Édouard Daladier doit céder la place à Gaston Doumergue. Deux années plus tard, le Front populaire remportera les élections législatives de 1936. Mais, auparavant, il lui faudra faire face à l’ascension de la Cagoule, née dans la foulée des émeutes du 6 février. Compo-

sée, pour l’essentiel, d’anciens royalistes et de ligueurs extrémistes, cette organisation - de son vrai nom Comité secret d’action révolutionnaire (CSAR) - se montrera particulièrement active à partir de 1935, en réaction à la montée en puissance du Front populaire. Sous l’autorité d’Eugène Deloncle, elle se fixera pour objectif de renverser la République, en fomentant une révolution par le haut. Le tout, avec le soutien financier de plusieurs industriels, dont Eugène Schueller, fondateur de L’Oréal.

En 2013, les opposants au mariage pour tous se radicalisent, comme ils le firent en d’autres circonstances, en se livrant à des opérations commando de plus en plus musclées. La droite parlementaire hurle à la forfaiture, au déni de démocratie, condamne mollement les agitateurs. Plutôt Hitler que Blum ! Un air de déjà vu…
Toujours la même litanie. En 2013, les opposants au mariage pour tous se radicalisent, comme ils le firent en d’autres circonstances, en se livrant à des opérations commando de plus en plus musclées. La droite parlementaire hurle à la forfaiture, au déni de démocratie, condamne mollement les agitateurs. Plutôt Hitler que Blum ! Un air de déjà vu… Sources : Encyclopédie Universalis, 2013.

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L’utra-radicalisation des anti-mariage pour tous
La promesse 31 du candidat Hollande est en passe d’être tenue. Après de long mois de discussions, de débats et d’auditions, le chemin législatif arrive à son terme le 23 avril, lors du vote solennel à l’Assemblée. Après le vote, en première lecture, par les députés et les sénateurs, le gouvernement met en œuvre les procédures issues de la réforme des institutions de 2008, voulue par Nicolas Sarkozy. Déni démocratique. La représentation nationale a été respectée : débats plus longs que prévus, report initial de l’examen pour permettre à ses opposants de disposer de tous les moyens légaux pour défendre leurs arguments. Aujourd’hui, l’échec de la droite à faire « capoter » l’adoption de ce texte l’entraîne dans une surenchère anti-démocratique, voire radicale. Les batailles internes, au sein de l’UMP, ont laissé un champ conséquent aux mouvements intégristes, sectaires et radicaux. Lesquels sont devenus les figures de proue du combat anti-mariage pour tous, les leaders d’un mouvement homophobe. Cette dérive dont l’UMP est l’allié passif, puisque dépassé, crée en France inquiétudes et peurs. Le déni démocratique, dont l’UMP fait son miel, se traduit par la contestation, d’une partie de la droite, de la légitimité même du vote républicain. Vieille litanie, selon laquelle « la gauche n’est pas légitime pour gouverner la France » (1). Lorsqu’elle évoque, au détour d’une phrase, une tentative de « coup d’État » (2), elle met directement en cause ce que le gouvernement Fillon a mis en place, en 2008, à la faveur d’une révision constitutionnelle. Qu’on adhère ou pas aux projets présentés par la gauche, nous restons dans le cadre de la démocratie, s’exclame Jean Yves Camus (L’Humanité, 15 avril). Christine Boutin, créatrice d’Alliance Vita, association anti-IVG, est la caricature de cette fuite en avant intégriste. Après avoir parlé de « gazage » (3), dont elle se prétend victime, alors qu’elle s’est elle même mise en situation illégale, elle appelle désormais à une « résistance non violente à la Gandhi » (4). Frigide Barjot, catho mon10

daine et nouvelle coqueluche des médias, ne compte pas non plus s'arrêter au vote de la loi. Elle espère capitaliser sur le mécontentement du peuple de droite, en rassemblant les militants dans le collectif « Pour l'humanité durable », afin de « protéger l'humain de sa conception à sa mort. »

Depuis la crise financière de 2008, la droite n’a plus de repère idéologique. Son dogme libéral s’étant effondré à la faveur des évènements qui ont secoué la planète, sur quelle base peut-elle s’appuyer ? Son crédo : la morale. Un sujet sur lequel elle est inconséquente.
Porosité. La droite découvre, aujourd’hui, la force des mouvements revendicatifs, après les avoir tant dénigrés, elle les instrumentalise. Disons plutôt qu’elle est tombée dans le piège de l’instrumentalisation et qu’elle paraît aujourd’hui dépassée par les évènements. Nicolas Sarkozy ne considérait-il pas que la rue ne devait pas dicter sa loi ? Et, que dès lors qu’une manifestation se produisait, elle était invisible et inaudible ? Depuis la crise financière de 2008, la droite n’a plus de repère idéologique. Son dogme libéral s’étant effondré à la faveur des évènements qui ont secoué la planète, sur quelle base peut-elle s’appuyer ? Son crédo : la morale. Un sujet sur lequel elle est inconséquente. Ce, d’autant plus que les dérives anti-démocratiques qu’elle a accompagnées dans un premier temps ont vu les mouvements extrémistes prendre le dessus.

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De ce point de vue, elle est complice de ce qui se fait, se dit de pire. On est même fondé à se demander si l’idéologie frontiste n’a pas pris le dessus, les déclarations de Jean-François Copé, récemment, lors d’un meeting en province en attestent. Au prix d’une radicalisation du discours qui emprunte clairement au registre frontiste, sous l’égide du très droitier Patrick Buisson, dont l’influence ne se limite plus désormais au seul Nicolas Sarkozy, mais à ses successeurs.

l'identité charnelle et enracinée ». Au concept de « France des lumières », ils opposent celui de « la terre et des morts » de Barrès ; ils prônent la haine de l’autre, surtout s’il est musulman. 73 de ses membres sont montés sur le toit de la future grande mosquée de Poitiers, le 22 octobre 2012. Ce mouvement « régionaliste » s’érige contre « l’islamisation de l’Europe ». Il s’est fait connaître par ses apéros saucisson-pinard et ses soupes populaires. Ce sont les jeunes identitaires qui ont investi, en 2010, un fast-food halal avec des masques de cochons (5). Les Jeunes nationalistes : cette organisation est régie par une charte qui reprend tous les canons des mouvements racistes et sectaires. Ce document est un écrit solennel dans lequel sont consignés les grands principes du mouvement. Il doit être lu et approuvé par toutes les personnes souhaitant rejoindre les Jeunesses nationalistes. L’article 1 précise que la nation est la réalisation collective d’un destin particulier ; c’est un sol, un peuple, une langue et une civilisation, rendus unis par l’histoire. C’est le passé vécu ensemble et la certitude de vivre un avenir commun. L’article 10 souligne que tout nationaliste est révolutionnaire, en ce sens qu’il ne reconnaît pas la légitimité du présent ordre démocratique et mondialiste. L’un de ses dirigeants, proche de Bruno Gollnish, a été exclu du FN pour s’être livré au salut nazi. Le mouvement s’est fait remarqué à plusieurs reprises par des dégradations de locaux du PS (6). Le Renouveau français : cette organisation nationaliste a été fondée en 2005. Elle s'appuie sur une communauté importante et soudée de militants. Son nationalisme est d'inspiration contre-révolutionnaire et catholique. Il vise à défendre les intérêts de la France et des Français, dans tous les domaines. Il se nourrit également de l’idéologie de Barrès. Un de ses slogan est clair : « La France, une terre chrétienne. Ni islam, ni laïcité ! ». Ses membres ont envahi le local de « Femen ». Cette première action est une « déclaration de guerre » à la bêtise et à la haine qu’incarnent les Femen (sic) (7). Civitas : ce mouvement politique est inspiré par le droit naturel et la doctrine sociale de l'Église, regroupant des laïcs catholiques engagés dans l’instauration de la Royauté sociale du Christ
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On est fondé à se demander si l’idéologie frontiste n’a pas pris le dessus, les déclarations de Jean-François Copé, récemment, lors d’un meeting en province en atteste. Au prix d’une radicalisation du discours qui emprunte clairement au registre frontiste, sous l’égide du très droitier Patrick Buisson, dont l’influence ne se limite plus désormais au seul Nicolas Sarkozy, mais à ses successeurs.
Quels sont au juste ces mouvements radicaux? C’est une nébuleuse assez difficile à cerner. En voici une liste non exhaustive, mais significative : le Bloc identitaire, les Jeunesses nationalistes, le Renouveau français et, bien sûr, Civitas, auxquels il faut ajouter un mouvement émergent, « le Printemps français », qui sert de passerelle entre l’UMP et le Front national. Le Bloc identitaire : il s’inscrit dans un large processus de maillage extrémiste de l’Europe, avec pour leitmotiv « l’identité », invoquées à tout propos. Ses inspirateurs prônent une « vision de

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sur les nations et les peuples, en général, sur la France et les Français, en particulier. Il s’est fait remarquer, en 2011, à Paris, en manifestant plusieurs soirs de suite en opposition à des pièces de théâtre notamment celle de Romeo Castellucci, Sur le concept du visage du fils de Dieu présentée au théâtre de la Ville, mais aussi devant le théâtre du Rond-Point où se jouait la pièce de théâtre Golgota Picninc de Rodrigo Garcia qu'il jugeait blasphématoire. Civitas dénonce ce qu'il appelle la « christianophobie » et organise alors une manifestation plus importante, le 29 octobre 2011 (8). GUD : ce mouvement a été créé en décembre 1968 : au centre juridique de la rue d'Assas, en octobre 1969, il participe à la création du mouvement Ordre nouveau avec Jean-Marie Le Pen. Il s’inscrit dans la continuité du mouvement Occident. Certains de ses membres historiques ont été des ministres de Nicolas Sarkozy : Gérard Longuet, à la Défense, et Patrick Devedjian, à la Relance. Sa doctrine s’appuie sur le régionalisme européen, la célébration des guérillas anti-impérialistes, la violence anti-américanisme, un antisionisme affirmé - conduisant à des heurts violents avec les groupes de l'extrême-droite juive - et un néo-paganisme prononcé. Le début des années 2000 est marqué par une montée en puissance imprévue d'éléments catholiques traditionalistes et insolites, tels que la Garde Franque. Sur Facebook, le « GUD Paris » rassemble près de 900 « amis ». Il s’en prend, tour à tour, aux Femen et à l’essayiste, Caroline Fourest. La manifestation du 24 mars a mis en lumière ces « gudards », dont beaucoup déclarent avoir été à l’origine des échauffourées avec la police. Sur Twitter, les empoignades musclées ont conduit à un certain nombre de dérapages, le GUD de Lyon, appelant notamment à « casser la gueule des PD qui font du prosélytisme ». Ambiance… (9) Le Printemps français : les mots sont lourds de sens. La fabrication de ce groupuscule fait bien évidemment référence aux printemps arabe. On y retrouve des militants d'extrême-droite et des catholiques traditionalistes. Leur doctrine : « Quand la justice n’est plus traduite dans la loi, il faut rejeter la loi. Le droit des enfants à avoir un père et une mère est un droit
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inaliénable. Nous proclamons notre devoir libre et déterminé d’affronter ce projet de loi par tous les moyens qui en rendront le coût politique insupportable pour le régime en place. Nous sommes le printemps de la résistance ! Nous sommes le printemps de la justice ! » (10)

Tous ces mouvements participent activement à la tentative de déstabilisation de la République, par leurs agressions sur des élus et des intellectuels, la dégradation de locaux socialistes, en surfant sur la montée des inquiétudes et l’homophobie, et en multipliant les agressions.
Tous ces mouvements participent activement à la tentative de déstabilisation de la République, par leurs agressions sur des élus et des intellectuels, la dégradation de locaux socialistes, en surfant sur la montée des inquiétudes et l’homophobie, et en multipliant les agressions. Les appels, hypocrites, des différents animateurs du mouvement anti-mariage pour tous rendent, de ce point de vue, peu probable, toute espèce de « recadrage » pour faire cesser ces actions coup de poing spontanées. L’essentiel est ailleurs : en finir, une bonne fois pour toute, avec lla gauche et un gouvernement arrivé « au pouvoir par effraction ». Tout change, rien ne change !
Sources : (1) Jean-Yves Camus, 20 minutes, 20 avril. (2) Hervé Mariton, AFP, 15 avril. (3) BFM, 24 mars. (4) Le Parisien, 13 avril. (5) blocidentitaire.com (6) jeunesses-nationalistes.fr (7) renouveaufrancais.com (8) civitas-institut.com (9) Wikipédia (10) printempsfrancais.fr

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Regards sur la droite
15 mai 2013 - n° 19
Lettre éditée par la cellule Veille et Riposte du Parti socialiste

Édito
Demandez le programme…
On ne prête pas assez attention aux propositions qu’égrènent, de temps à autre, les dirigeants de l’UMP. Il est vrai qu’ils donnent aujourd’hui la priorité, non pas à la critique c’est le rôle d’une opposition - mais à une volonté de déstabilisation du gouvernement. Cela tient, certes, aux divisions internes de l’UMP, où règne la surenchère, pour capter le soutien des militants. La polémique menée contre la justice (150 députés UMP soutiennent Henri Guaino qui est poursuivi pour un délit de diffamation !) montre aussi un certain affolement face aux affaires qui cernent l’ancien Président et son homme de confiance, Claude Guéant. Mais il y a, et peut-être surtout, la poursuite d’une politique, celle mise en œuvre par Nicolas Sarkozy, dans les derniers temps de son quinquennat, de radicalisation volontaire des oppositions dans la société française pour créer des passerelles électorales avec le Front national. Tout cela est spectaculaire et fait souvent oublier ce que propose l’UMP. Or, il n’est question - et il suffit de parcourir Le Figaro pour le constater - que de dénoncer « l’assistanat », emportant au passage le RSA mis en place pourtant par cette même droite, du rétablissement d’une fiscalité favorable aux catégories sociales les plus riches, de porter l’âge de la retraite à 65 ans, voire 67 ans, d’aller vers plus de flexibilité sur le marché du travail, malgré l’accord signé entre les partenaires sociaux, d’une remise en cause des services publics, etc… Et tout cela, au nom d’une compétitivité de l’économie perdue (perdue d’ailleurs par qui ? Le décrochage des dix dernières années, sous les gouvernements de droite, a été redoutable ! ). Les socialistes n’ont jamais nié les problèmes. La priorité a été donnée au redressement du pays dès la campagne électorale du printemps dernier. Mais nous ne pensons pas qu’une politique de compétitivité passe par l’abaissement de tous les acquis sociaux. Les pays qui réussissent le plus en Europe ont maintenu l’essentiel de l’État social. Ils ne considèrent pas que des hausses de salaires soient contradictoires avec l’adaptation des entreprises pour faire évoluer leurs productions. La cohésion sociale et le dialogue permanent, sont, en fait, des facteurs essentiels de la compétitivité d’un pays - comme le souligne le récent rapport de Louis Gallois. C’est ce que veut faire le Président et son gouvernement, dans une situation difficile : construire des équilibres positifs dans notre société. Nous n’avons pas la même conception que l’UMP des politiques à mener. Nous savons que, dans une période de crise, il faut construire des compromis entre les intérêts en présence qu’il convient de rassembler pour réunir toutes les forces du pays. Nous ne pensons pas pour autant que le modèle libéral - qui a montré ses défaillances, et quelles défaillances en 2008 ! - soit une solution. Or, l’UMP n’a rien d’autre à proposer. Demandons donc leur programme… Alain BERGOUNIOUX
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L’UMP : du déni démocratique au chemin escarpé des « primaires »
Le double échec de l’UMP du 6 mai et du 17 juin 2012, vient de loin. Il intervient au terme d’une longue série de déconvenues électorales, à l’occasion des scrutins municipaux de 2008, régionaux de 2010, cantonaux et sénatoriaux de 2011. Il traduit l’incompréhension d’une politique et d’une méthode progressivement rejetées par le pays. La défaite du candidat de l’UMP à l’élection présidentielle se mesure par un écart supérieur à un million de voix ; c’est un écart important pour le président sortant. L’insuccès de l’UMP aux élections législatives paraît encore plus considérable, avec la perte de plus de cent sièges et un affaissement dans de nombreux départements à dominante urbaine. Ainsi, une façon de gouverner a été sanctionnée. au pouvoir « par effraction » pour reprendre l’une de ses formules favorites. Elle développe, simultanément, une forme de fuite en avant sur des thèmes économiques ultralibéraux, comme s’il ne s’était rien passé au printemps 2012. Elle demande ainsi aux salariés de travailler 39 heures par semaine, payées 35, oubliant au passage le sens du slogan « Travailler plus pour gagner plus », pour lui substituer celui de « Travailler plus pour gagner moins ». Elle préconise, à l’intention des citoyens, de réduire les dépenses publiques de 130 milliards en cinq ans, au risque d’écorner certains services publics, de diminuer le volume des commandes publiques et, avec elles, l’activité économique. Elle réitère, à l’adresse des ménages et des consommateurs, une augmentation brutale et immédiate d’au moins trois points du taux de TVA, soit 33 milliards d’euros de ponctions supplémentaires sur la consommation. Elle recommande doctement, la marche forcée vers la retraite à 65 ans, alors que les réformes Fillon de 2003 et 2010 ont conduit à l’injustice sociale et à l’impasse financière - près de 20 milliards de déficit des régimes de retraite, à échéance 2020. Opacité et dérive. À cette fuite en avant qui se traduirait à coup sûr si elle venait à être appliquée, par une austérité sévère vite insoutenable, s’ajoute une absence récurrente de clarté sur le système d’alliance pour reconquérir, puis exercer le pouvoir. L’UMP reste plus que jamais dans le non-dit et l’implicite de la campagne électorale présidentielle perdue. La stratégie dite de l’assèchement du terreau de l’extrême-droite, à travers non seulement des dérapages verbaux, mais surtout des affirmations « identitaires », à l’œuvre depuis le discours de Grenoble du 30 juillet 2010, demeure plus que jamais d’actualité. Cette stratégie se développe à la faveur de dis2

L’UMP refuse d’engager l’inventaire des raisons de son échec. Elle reste dans le déni du verdict du suffrage universel. Elle tend même à intenter un procès en illégitimité, comme si la gauche était revenue au pouvoir « par effraction ».
Fuite en avant. Des pistes de sortie de crise s’offrent à cette formation de droite, mais celle-ci ne semble manifestement pas prête à les saisir ni à les explorer, car elle n’a pas vraiment admis le verdict du 6 mai 2012. L’UMP, toutes sensibilités confondues, refuse d’engager l’inventaire des raisons de son échec. Elle reste dans le déni du verdict du suffrage universel. Elle tend même à intenter un procès en illégitimité, comme si la gauche était revenue

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cours de plus en plus « discriminants », de sollicitations de réflexes « identitaires », d’ambiguïtés savamment distillées, à l’instar du « ni-ni » proclamé par la direction de l’UMP lors du second tour de l’élection législative du 17 juin 2012 : un tournant au regard de la version chiraquienne pour l’extrême-droite et ses préjugés. Cette tendance s’exprime aussi par des rapprochements avec certains mouvements ultras, lors de manifestations souvent violentes contre le « mariage pour tous », proposition pourtant ratifiée par les Français, en mai et juin 2012. Cette dérive éloigne l’UMP des principes républicains fondamentaux et la déportent vers des réflexes factieux et des connivences troubles dont Henri Guaino devient l’un des instigateurs les plus coutumiers. L’opposition entre « pays légal et pays réel » devient la référence rémanente des déclarations de l’ex-plume de Nicolas Sarkozy. Porosité. L’axe du discours de l’UMP repose désormais sur l’idée que la maîtrise de l’influence électorale du FN dépendrait finalement de l’adoption délibérée de l’essentiel de ses thèmes, à l’exception notable de la question de la sortie de l’euro. Ce calcul s’est pourtant avéré faut pour remporter un scrutin électoral majeur. Il n’est pas sûr non plus, qu’il lui permette de résister à l’attraction idéologique du FN, surtout depuis que ce dernier enfourche résolument un discours économique et social, d’inspiration anti-libérale, contrairement à la culture poujadiste véhiculée depuis plusieurs décennies par Jean-Marie Le Pen. Par ailleurs, l’UMP ne propose aucune solution crédible pour sortir et dépasser la crise qu’elle a elle-même largement contribué à générer au terme de dix années de gestion qui se sont traduites par le doublement de la dette, la perte de 750 000 emplois industriels, et un déficit extérieur annuel égal à 3,5 points de PIB. Les déclarations des dirigeants de l’UMP renforcent une opposition à la fois stérile et systématique aux choix énoncés par l’exécutif, qu’il s’agisse des questions sociales, sociétales, économiques ou éducatives. À l’exception du jugement porté à l’intervention militaire au Mali, l’essentiel se résume à une critique ultralibérale et d’inspiration dérégulatrice, comme si la

crise financière de l’automne 2008 n’avait jamais eu lieu. Comme si l’échec électoral du printemps 2012 n’était qu’un accident, un contretemps fâcheux, une parenthèse à oublier. Comme si, surtout, le déni l’avait définitivement emporté sur l’appel au constat et l’appétence à une analyse rationnelle. Sur un plan plus organisationnel, le congrès de novembre 2012, catastrophique sur le terrain politique et médiatique, a montré l’étendue des faiblesses d’une formation politique, construite au lendemain du scrutin présidentiel de 2002, et conquise presque par surprise par Nicolas Sarkozy au beau milieu du quinquennat de Jacques Chirac, profitant des déboires judiciaires d’Alain Juppé, « le meilleur d’entre nous ». Cet épisode du congrès de novembre dernier a confirmé l’inaptitude récurrente de l’UMP à l’exercice de la démocratie interne, son incapacité collective à maîtriser les débats, les confrontations d’idées et d’ambitions. Les éclats de Jean-François Copé à propos du « pain au chocolat » ou du « racisme antiblanc », la stigmatisation des chômeurs et des plus démunis dans un grand nombre de motions, ont révélé sans précaution, la férocité des enjeux de pouvoir en même temps que l’ampleur de la perte de repères d’une organisation, d’une famille politique qui pendant des décennies, s’était référée exclusivement, jusque dans ses intitulés successifs, au double principe de la République et du Rassemblement.

L’absence de leadership représente un fait incontestable et durable. Cette donnée heurte gravement la culture traditionnelle de ce parti, fondée sur l’adhésion et le respect souvent inconditionnel du « chef ».
Absence de leadership. La scission parlementaire, conjoncturelle, à l’initiative de François Fillon, pourfendant les tricheries et mensonges du Secrétaire général sortant, à la télévision et
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devant les grands médias nationaux et internationaux, en dit long sur l’acuité des haines, et le degré des malentendus. L’absence de leadership représente un fait incontestable et durable. Cette donnée heurte gravement la culture traditionnelle de ce parti, fondée sur l’adhésion et le respect souvent inconditionnel du « chef ». Ce congrès, et les palinodies qui l’ont accompagnées et suivies, marquent une capacité surprenante à conjuguer, impuissance manifeste, déchaînement des haines personnelles, immaturité collective, sur fond de tricheries avérées et de « coups de bluff » mal ajustés. De surcroît, l’UMP vit sur des schémas politiques, très décalés au regard des attentes de la société française, de ses aspirations à une profonde rénovation démocratique.

Elle exprime aussi un rejet troublant de toute aspiration pourtant bien réelle, dans notre pays, à l’égalité des droits et des chances. À telle enseigne, qu’elle se permet de justifier implicitement le comportement d’exilés fiscaux, qui préfèrent manifestement leurs intérêts privés au redressement des comptes publics, leur confort personnel, à la justice fiscale. Cette attitude paraît d’autant plus inélégante, que la gestion des dix années écoulées a été marquée par une succession de renoncements, confinant au clientélisme fiscal, conduisant à un endettement public de l’ordre de 1 800 milliards. Manque de crédibilité. La direction de l’UMP réitère, autant que de besoin, sa défiance instinctive vis-à-vis de l’autorité judiciaire. Ses déclarations menaçantes à l’encontre des juges d’instruction, à l’occasion de l’affaire Bettencourt ou de l’Affaire Guéant, inquiètent. Sa frilosité, à l’égard de l’idée même de transparence ou de moralisation de la vie politique et économique, consacre une conception décalée, voire rétrograde de l’action publique, certains responsables, comme Henri Guaino, envisageant même d’abandonner leur mandat parlementaire, pour ne pas avoir à fournir d’informations, sur ce qui relève d’abord de la vie publique, lorsque l’on prétend solliciter les suffrages et la confiance de ses concitoyens. Tout indique aujourd’hui, que l’UMP peine à incarner une alternative crédible, se réfugiant dans une opposition, à la fois malveillante, et sans repères, autres que des surenchères sans issue pour elle, avec l’extrême-droite. D’autant qu’elle continue de prendre ses distances avec des principes aussi émancipateurs, que la séparation des pouvoirs et des autorités, l’État de droit, la transparence de la vie publique comme contrepartie de sa légitimité et de sa noblesse. La formation dominante de la droite subit les conséquences durables des contradictions de ses principaux responsables, et des inimitiés personnelles qui en résultent. L’opposition entre François Fillon et Jean-François Copé est celle de deux clans irréconciliables, mêlant choc d’ambitions individuelles, contradictions de formes, et raisons de fond. L’incompatibilité entre Nicolas Sarkozy, candidat défait à l’élection présidentielle, et François Fillon, ex « collaborateur » du premier, désormais délié de toute présence, de toute préve-

Tout indique aujourd’hui, que l’UMP peine à incarner une alternative crédible, se réfugiant dans une opposition, à la fois malveillante, et sans repères, autres que des surenchères sans issue pour elle, avec l’extrêmedroite.
La droite française, comme elle l’a crûment exprimé pendant la campagne présidentielle, et plus encore au cours de « l’entre-deux tours », refuse la méthode de la négociation, la légitimité des corps intermédiaires, des syndicats, du tissu associatif, d’une démocratie plus participative. Elle affiche, quotidiennement, sa défiance vis-àvis du Parlement. Des députés UMP n’hésitent pas, en plein débat parlementaire, à vociférer contre le « mariage pour tous » aux côtés des tenants d’un anti parlementarisme traditionnel et viscéral. Nous ne sommes plus très loin, avec Henri Guaino ou Christian Jacob, du « tous pourris » qui a toujours alimenté, sous toutes les latitudes, et à toutes les époques, la tentation du recours aux menées factieuses et liberticides.

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nance, apparaît comme un fait majeur de la vie politique à droite. Cette double confrontation - d’aucuns évoqueraient cette double méprise - risquent de déterminer les conditions du débat à droite, d’ici à la prochaine grande échéance, l’organisation de « primaires » - ouvertes ou semi-ouvertes - par l’UMP dans la perspective des prochaines élections présidentielles. Cette consultation pourrait avoir lieu, courant 2016 ; une évolution statutaire est d’ores et déjà engagée, à cet effet. Nécessaire clarification. Cette démarche ne sera pas aisée pour un parti politique, plus habitué à suivre ou à accompagner l’élan d’un chef incontesté, Jacques Chirac, pendant plus de 25 ans, Nicolas Sarkozy, plus récemment. Il lui faudra d’abord, remiser tous les arguments polémiques adressés au Parti socialiste, tout au long de l’année 2011, quand celui-ci s’est clairement engagé dans une innovation démocratique. Il s’agira, pour lui, ensuite, d’affronter, sans biaiser, le débat sur les alliances. En clair, le Front national représente-t-il, aux yeux de l’UMP, un simple obstacle à la victoire de la droite, ou bien une formation politique extérieure à l’arc républicain, à ce qui fonde le « vivre ensemble » de la société française ? Il conviendra également, à droite, de préciser la place de Nicolas Sarkozy, et donc celle de son bilan, à la veille de la double échéance suprême que représentent les élections présidentielles et législatives de 2017. A l’occasion de ces « primaires », l’ancien Chef de l’Etat apparaitra-t-il, comme un candidat naturel, ou comme un concurrent potentiel, parmi d’autres, comme l’a nettement affirmé son ancien Premier ministre ? La méthode de consultation, et les conditions d’expression et de respect du vote peuvent, par ailleurs, susciter de vrais problèmes, et de profonds malentendus, au sein d’une formation, organisée de manière centralisée et verticale, avec des habitudes de fonctionnement et d’investitures plus proches de la nomination, que de l’élection dans un cadre pluraliste, ouvert, transparent. Florilège. L’UMP devra aussi, à cette occasion, et audelà du dépassement d’enjeux de pouvoir autrement plus décisifs que lors de son congrès cacophonique de novembre 2012, préciser son programme, et notamment les mesures qu’elle compterait prendre, en cas de succès en 2017, pour revenir éventuellement sur des réformes posées par la gauche. Le florilège des déclarations formu-

lées sur de nombreux thèmes depuis onze mois, permet de mieux cerner l’ampleur de la tâche. Les contradictions internes, apparues à propos de son attitude, en cas d’éventuel retour au pouvoir, quant au « mariage pour tous », « au bouclier fiscal », « à la réduction du temps de travail » ou « à la transparence et la moralisation de la vie publique » risquent de s’avérer difficiles à trancher. D’autant que l’ensemble sera dénoncé sous la pression constante et virulente d’une extrême-droite, convaincue de son ascendant idéologique sur une formation politique, qui a aboli bien des tabous et abaissé beaucoup de digues, depuis les deux dernières années du quinquennat de Nicolas Sarkozy.

Depuis un an, faute de repères et de leader, faute de mémoire aussi, celle de l’origine même de son courant de pensée, de Charles de Gaulle à Philippe Seguin, d’André Malraux, à Robert Boulin, l’UMP n’incarne plus qu’un parti, privé de gouvernement et refusant d’en tirer les conséquences.
L’UMP a été le parti du gouvernement pendant dix ans, disposant de l’Elysée, de Matignon, et de la majorité absolue à l’Assemblée nationale. Depuis un an, faute de repères et de leader, faute de mémoire aussi, celle de l’origine même de son courant de pensée, de Charles de Gaulle à Philippe Seguin, d’André Malraux, à Robert Boulin, elle n’incarne plus qu’un parti, privé de gouvernement et refusant d’en tirer les conséquences. Alors qu’elle pourrait s’inscrire dans l’alternative, elle reste figée, crispée, dans la nostalgie de son passé immédiat.

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DÉCRYPTAGE & DÉBATS

« La droite doit cesser une bonne fois pour toute de jouer avec le feu ! »

Caroline Fourest est est essayiste
et rédactrice en chef de la revue ProChoix. Militante féministe, elle est également engagée sur les thèmes de l’égalité, de la laïcité et des droits de l’homme. Son dernier livre, Quand la gauche a du courage, a été publié, en 2012, au éditions Grasset et Fasquelle.

Que vous inspirent les évènements survenus dans le cadre des manifestations et actions coup de poing des anti-mariages pour tous ? Cette mobilisation ne pouvait que libérer de vieux démons, dans la mesure où l’objectif était de légitimer le maintien des discriminations. Sans compter qu’elle a été organisée par l’Association familiale catholique (AFC) qui s’est érigée, dans le passé, contre le PACS, en lien avec l’Alliance Vita, une association de lobbying anti-avortement, pilotée par Christine Boutin et Tugdual Derville. Le climat est cependant plus tendu, aujourd’hui, que par le passé, même si je suis convaincue que l’homophobie a profondément reculé dans le pays, au-delà des évènements qui sont survenus ces dernières semaines. Ces débordements et ces violences n’en révèlent pas moins une poussée inquiétante de l’extrême-droite, en France. Comment expliquez-vous la radicalisation du mouvement ?
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Si CIVITAS et la Manif pour tous sont partis en ordres dispersés, leurs services d’ordre respectifs n’en étaient pas moins composés de gros bras portant tous les attirails du GUD. Et Laurence Tcheng, qui est considérée comme la porte-parole la plus « présentable » de la Manif pour tous, a noué des contacts avec CIVITAS, jugeant même que les deux organisations se livraient à des causes communes. Elle a d’ailleurs comparé les homosexuels à des enfants. Quant à Frigide Barjot, elle ne vient pas, contrairement à ce qui a été dit, de l’univers des night-clubs, mais de l’ultra-droite. Elle a même été mariée à Basile de Kock, par l’Abbé de Nantes, fondateur de la Contre-réforme catholique, et sur lequel il y aurait beaucoup à dire en terme de moralité, dans ses rapports avec les enfants. Rappelons, pour mémoire, que les deux époux ont fréquenté les soirées organisées par la famille Le Pen, à l’hôtel Montretout de Saint-Cloud, dans les années 1990. Et, que depuis lors, les liens ont perduré. La pré-

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sence de Gilbert Collard à la manifestation du 21 avril n’était à cet égard pas fortuite. Et, il s’en est fallu de peu pour que Jean-François Copé se joigne au cortège. Cette bataille ne se joue-t-elle pas sur le terrain des valeurs ? Oui. La réalité, c’est que la droite n’a toujours pas de leader et qu’elle n’a pas fixé de cap idéologique depuis la présidentielle. Laquelle a d’ailleurs été un sommet en terme de radicalité. La ligne « Buisson » est toujours sur la table. Or, elle mène à une droite maurrassienne, dans la plus pure tradition de l’extrême-droite. Qu’on ne se méprenne pas. Cette idéologie a toujours prise au sein de l’UMP et de son courant le plus radical, La Droite forte, dont le porte-parole, Guillaume Peltier, a été le leader, en 1998, des Jeunesses Action chrétienté, un groupe d’intégristes anti-avortement, opposé au PACS. Il est ensuite passé par l’Ichtus, l’Institut de la cité catholique, qui prêche le rétablissement de la théocratie chrétienne, avant de militer au Front national et de rejoindre Philippe de Villiers. Ajoutons qu’il ne s’est découvert laïc que face à l’Islam, et qu’il officie, aujourd’hui, au sein de l’UMP, où il affirme haut et fort que la droite abrogera la loi sur le mariage pour tous, dès qu’elle reviendra au pouvoir. Ce qui est évidemment une posture et une promesse à laquelle personne ne croit, mais qui n’en est pas moins révélatrice des changements intervenus depuis 1998 au sein de cette famille politique. Il y a donc bien eu une dérive du bloc de droite, au point que Marine Le Pen a pu paraître plus moderne que l’UMP, sur ce débat. Ce qui est inquiétant. En novembre et en mars, vous avez été prise pour cible par des groupuscules identifiés à l’ultra-droite. Avec le recul, comment analysez-vous ces évènements ? Le 18 novembre, les Jeunesses nationalistes et CIVITAS occupaient le terrain, en criant des propos homophobes. À Nantes, il s’agissait davantage d’une course poursuite, à caractère politique. J’ai été prise pour cible pour deux raisons. D’une part, parce que je travaille sur ces groupes depuis dix-sept ans, qu’ils me connaissent parfaitement et que je suis devenue leur bête noire. Ce que je considère comme un compliment. Il est d’ailleurs des hommes dont il est glorieux d’être haï, comme le disait Diderot. Or, il se trouve que mes

dernières enquêtes ont beaucoup dérangé le Bloc identitaire, les Jeunesses nationalistes et les groupes situés à droite du FN, ainsi que des militants frontistes qui ne sont pas pour rien dans certaines opérations d’intimidation, comme à Nantes. À leurs yeux, j’apparais également sous les traits d’une intellectuelle féministe, qui plus est, lesbienne. Ce qui semble avoir joué dans les insultes qui ont été proférées à mon encontre, lorsque j’ai été passée à tabac. Et ce, alors même que je réalisais un reportage sur les Femens, pour le compte de France 2, et que je mettais une touche finale à un film consacré aux Jeunesses nationalistes. Ces agresseurs étaient directement issus de ce groupuscule, ainsi que du FN 93. L’un d’eux a d’ailleurs continué à me menacer au commissariat.

Ceux qui voient dans les manifestations d’avril des débordements sporadiques et homophobes se trompent. Nous sommes devant une dérive idéologique beaucoup plus sérieuse qu’il n’y paraît. Et, la porosité idéologique révélée par ce débat entre ces extrêmes-droites, en pleine recrudescence et une partie de la droite qui a perdu l’essentiel des valeurs de la République, est vraiment préoccupante.
Qui sont au juste les Jeunesses nationalistes ? Elles se limitent à quelques centaines de militants qui se reconnaissent dans le néofascisme, en lien avec la droite française. Cette organisation est une émanation de l’Œuvre française créée par Pierre Sidos, dans la plus pure tradition du rejet des idées de Mai 1968. Elle se réfère au Maréchal
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Pétain et à Edouard Drumond, théoricien de l’antisémitisme et auteur de La France juive. Elle est présidée, aujourd’hui, par Yvan Benedetti, exclu du FN pour ses propos antisémites, et dont l’élection s’est faite un 6 février, en hommage aux évènements survenus en 1934. Alexandre Gabriac, son jeune acolyte, a lui aussi été mis à la porte du FN, après la publication d’une photo le montrant se livrer au salut nazi devant un drapeau portant l’emblème du Svatsika. Depuis, il a pris la tête des Jeunesses nationalistes. N’étant plus encarté au Front national, les deux compères ont radicalisé leurs discours. Ils faisaient parti du « comité d’accueil » qui m’attendait à la gare Montparnasse. Ils étaient accompagnés, pour l’occasion, d’identitaires, issus de la même souche idéologique, le nationalisme révolutionnaire. Ils se sont fait connaître pour leurs actions spectaculaires contre les Quick Hallal ou les prières de rue. Ils sont certes plus intelligents et moins caricaturaux que les Jeunesses nationalistes, mais n’en sont pas moins porteurs d’une vision raciste et blanche de la société française. Avec, à leur tête, Fabrice Robert, skinhead dans ses jeunes années, ou Philippe Vardon, chef de file de Nissa Rebela, mouvement identitaire niçois, et très présent dans les manifestations d’avril.

peut aller très loin. Au seul profit de Marine Le Pen, qui gagnera sur tous les tableaux.
À Nantes, j’ai été interpellée par des militants de la Manif pour tous et du FN, à commencer par le responsable des réseaux sociaux de Marine Le Pen, Gauthier Boucher, qui a délivré de nombreuses consignes sur twitter et filmé la vidéo du « comité d’accueil ». Fiammetta Venner et moimême avions d’ailleurs fait mention de son déplacement en Iran, dans l’ouvrage Marine Le Pen (Grasset et Fasquelle, 2011). Il était accompagné, pour l’occasion, de son père, l’un des chefs du nationalisme révolutionnaire pro-russe et pro-iranien, qui incarne l’un des mouvements extrémistes les plus virulents et les plus radicaux au monde. Ce qui ne l’empêche nullement d’être Secrétaire départemental adjoint du FN. Au-delà de ces évènements, n’assiste-t-on pas à une remise en cause de notre modèle républicain par une frange radicale de la droite ? C’est bien le fond du problème. Ceux qui voient dans les manifestations d’avril des débordements sporadiques et homophobes se trompent. Nous sommes devant une dérive idéologique beaucoup plus sérieuse qu’il n’y paraît. Et, la porosité idéologique révélée par ce débat entre ces extrêmesdroites, en pleine recrudescence et une partie de la droite qui a perdu l’essentiel des valeurs de la République, est vraiment préoccupante. Une partie de la droite s’est faite piéger. Ce qui doit inciter certains à évoquer un droit d’inventaire pour s’extraire de la pente dangereuse sur laquelle ils se sont engagés lors de la campagne présidentielle. Si ce n’est pas le cas et que la ligne forte incarnée par Patrick Buisson, Guillaume Peltier, Geoffroy Didier et d’autres éléments radicaux continue à occuper le terrain, au sein de l’UMP, la dérive peut aller très loin. Au seul profit de Marine Le Pen, qui gagnera sur tous les tableaux. Les affaires de corruption lui ont d’ailleurs valu d’apparaître comme une oie blanche, alors que l’homme qui a ouvert les comptes de Jérôme Cahuzac, en Suisse, Philippe Péninque, est l’un de ses proches conseillers. Les prochaines municipales seront terribles.

Une partie de la droite s’est faite piéger. Ce qui doit inciter certains à évoquer un droit d’inventaire pour s’extraire de la pente dangereuse sur laquelle ils se sont engagés lors de la campagne présidentielle. Si ce n’est pas le cas et que la ligne forte incarnée par Patrick Buisson, Guillaume Peltier, Geoffroy Didier et d’autres éléments radicaux continue à occuper le terrain, au sein de l’UMP, la dérive
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Y a-t-il, dans ce mouvement de radicalisation, une volonté, en particulier de sa branche catholique, de prendre une revanche sur le principe fondamental de séparation des Églises et de l’État ? Oui. Fondamentalement, on découvre que la laïcité n’est pas menacée par le seul intégrisme musulman, mais par tous les intégrismes. Pour l’heure, la droite paraît très affûtée pour combattre l’intégrisme musulman. Elle est, en revanche, totalement aveugle lorsqu’elle elle doit faire face à un mouvement profond de rejet de la sécularisation, porté par des catholiques intégristes. Ce qui est dramatique, dès lors que l’on tient à cette valeur cardinale qu’est la laïcité. Or, les catholiques intégristes sont beaucoup plus nombreux que les musulmans, dans notre pays. Ils sont peut-être moins virulents dans leurs modes d’actions, mais n’en sont pas moins capables de réelles violences, dans un contexte global marqué par les particularismes religieux, les tensions identitaires et la crise économique. Ceci est préoccupant et la droite doit cesser une bonne fois pour toute de jouer avec le feu ! À charge, pour nous, de faire de la laïcité une valeur consensuelle et une protection du « vivre ensemble », en étant ferme vis-à-vis de ceux qui lui portent atteinte et en défendant les principes de liberté, d’égalité et de fraternité. L’appel de Frigide Barjot à présenter des candidats « Manif pour tous » aux municipales n’augure-t-il pas d’une répartition des rôles entre FN et UMP ? Ces manifestations ressemblent beaucoup aux grandes coalitions chrétiennes qui font du lobbying sur la droite dure et la radicalisent, aux Etats-Unis. Une alliance se dessine peu à peu entre une coalition chrétienne et une partie de l’UMP, qui s’identifie au parti Républicain. C’est le modèle que Christine Boutin a en tête, avec un réel savoir-faire et des moyens déployés par les réseaux catholiques, qui ne sont pas totalement négligeables. À l’heure où la droite a perdu son corset républicain, ce lobbying peut combler un vide. Si Frigide Barjot et ses alliés s’étaient conduits comme un véritable organe de lobbying, en décernant les bons et mauvais points aux maires, ils auraient été perçus différemment qu’un concurrent direct de la droite. Ils ont commis une erreur tactique colossale, d’autant que, sur un total de 36 700 maires, 17 000 avaient signé la pétition anti-PACS, en 1998. Des élus de toutes petites communes, sans étiquette et profondément conservateurs. De tout

cela, découle une logique. Soit, nous nous dirigeons vers une société « à l’américaine » où les lobbying mouvements gays, catholiques intégristes -, devront faire pression pour que les mariages se passent correctement, soit on applique la règle de manière implacable qui s’applique à tous les élus, sans y déroger. Au risque d’aboutir à des bras de fer très douloureux pour le tissu républicain.

Il existe bien, dans notre paysage politique, une droite républicaine qui souffre, aujourd’hui. Et force est de constater qu’elle est contrainte de se taire, tant qu’une personnalité digne de ce nom n’émerge pas. Le jour où elle sera à nouveau en capacité de s’exprimer, des gens fiers d’eux-mêmes réapparaîtront.
Croyez-vous dans la capacité de l’UMP à se « reconstruire », au-delà de toute tentation d’alliance avec le Front national ? Ce mouvement possède-t-il les personnes ressources pour éviter de tomber dans ce piège et retrouver ainsi une vraie légitimité républicaine ? Tout dépendra de l’élection pour désigner le candidat à la tête de l’UMP. Il existe bien, effectivement, dans notre paysage politique, une droite républicaine qui souffre, aujourd’hui. C’était d’ailleurs déjà le cas sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy et force est de constater qu’elle est contrainte de se taire, tant qu’une personnalité digne de ce nom n’émerge pas. Le jour où elle sera à nouveau en capacité de s’exprimer, des gens fiers d’eux-mêmes réapparaîtront. Dès lors que cette frange de la droite se fera entendre et qu’elle gagnera les élections internes, les groupuscules situés à droite du FN et la coalition chrétienne, qui a trouvé des égéries dans le cadre de la Manif pour tous, mais qui aura du mal à se reformer sur d’autres thèmes de société, redeviendront ce qu’ils étaient avant cette séquence politique : des groupes marginaux.

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Entre primaires et chicaneries
Et maintenant ? Après la croisade anti-mariage pour tous et quelques jours seulement avant l’immense happening anti-Hollande du 26 mai, l’UMP affiche ses divisions. Et montre, s’il en était besoin, son incapacité à fixer un cap clair. Entre un JeanFrançois Copé, autoproclamé président, qui incarne une ligne dure et autoritaire, sur fond de « droitisation » et de ralliement aux thèses frontistes, et un François Fillon, qui ne cesse d’alerter les siens sur l’absence de ligne politique, les militants peinent à s’y retrouver. Tant et si bien que d’ambitieux quadras, tels Xavier Bertrand, Laurent Wauquiez, Bruno Le Maire ou Nathalie-Kosciusko-Morizet se mettent en avant. Difficile équation. Primaire ou culture du chef ? Derrière la question des statuts, les choix de la direction du principal parti d’opposition impacteront son fonctionnement et son avenir. L’UMP est-il génétiquement, comme le prétend Benoist Apparu, un parti gaulliste, bonapartiste, dont la vocation première est de conduire un « chef » à l’Élysée, ou le produit d’une droite « décomplexée », dont Copé et les tenants de la Droite forte, animée par Guillaume Peltier et Geoffroy Didier, revendiquent, aujourd’hui, le leadership ? À en croire les résultats des élections internes de l’automne dernier, c’est bien cette ligne dure et réactionnaire que les militants souhaitent majoritairement voir exprimer, en prévision des prochaines échéances électorales. Reste un obstacle, et non des moindres. À l’UMP, la figure du chef est le résultat d’une évidence, comme ce fut le cas pour Jacques Chirac, et, plus récemment, Nicolas Sarkozy. Tant et si bien que les élections internes ne font traditionnellement que ratifier ce principe. C’est bien là la difficulté. Qui, de Copé, de Fillon ou d’un troisième larron sorti du chapeau, peut se prévaloir d’une autorité suffisante pour imposer son magistère à la tête du parti ? Cette question ne manquera pas de tarauder les esprits, jusqu’en 2016 et l’organisation de primaires pour désigner le futur candidat à la présidentielle. Faute d’autorité naturelle, le fantôme de Sarkozy hantera les esprits et la question d’un hypothétique retour fera les choux gras de la presse. « L’enjeu bien compris de notre scrutin interne était bel et bien l’élection présidentielle de 2017 et non la direction de notre formation politique, analyse le député UMP Benoît Aappru. De ce point de vue, l’acceptation du principe de la primaire pour désigner un candidat à la présidentielle est en totale contradiction avec ce qu’est, dans notre histoire et dans notre culture, l’élection du président de notre formation politique prédéterminant celle ou celui qui sera notre candidat. Il est contradictoire et source de difficultés sans fin de prévoir des modalités particulières pour sélectionner notre candidat à l’élection présidentielle alors même que

Derrière la question des statuts, les choix de la direction du principal parti d’opposition impacteront son fonctionnement et son avenir. L’UMP est-il génétiquement, comme le prétend Benoist Apparu, un parti gaulliste, bonapartiste, dont la vocation première est de conduire un « chef » à l’Élysée, ou le produit d’une droite « décomplexée », dont Copé et les tenants de la Droite forte, animée par Guillaume Peltier et Geoffroy Didier, revendiquent, aujourd’hui, le leadership ?
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par essence le président de l’UMP est notre candidat naturel » (1). Clivage idéologique. Derrière ce choix statutaire, l’UMP va donc devoir trancher une contradiction, au risque d’entretenir les rivalités, sur fond de compétition permanente entre copéistes et fillonistes. Ce, d’autant plus que le projet initial de ce parti de faire vivre et prospérer une « droite de gouvernement » a du plomb dans l’aile. Au-delà du jeu de dupes auquel se livrent ses dirigeants, transparaît clairement un clivage entre la « ligne Buisson », à la fois nationaliste et sécuritaire, et une droite plus libérale et européenne. « La cassure du parti, et le départ de son aile modérée pour d’autres rivages, comme ceux de l’UDI, largement construite dans cette perspective, signifierait un retour à un jeu à trois avec le FN comme la droite l’a connu dans les années 19801990, observe le politologue, Laurent Bouvet (2). Seules des primaires pour la désignation d’un candidat à l’UMP et à l’UDI permettraient alors de conjurer le risque de voir le FN accéder au second tour de la présidentielle. » Au fond, la question est de savoir quelle stratégie électorale accompagnera, dans les prochains mois, la ligne idéologique qui s’est dessinée, à l’occasion du congrès du 18 novembre dernier. Faut-il, ou non, suivre la voie empruntée par Sarkozy et Buisson, en radicalisant un discours menant, qu’on le veuille ou non, à des accords politiques avec le FN au printemps prochain, ou compter sur un rapprochement avec l’UDI pour suivre un autre chemin ? Nul doute que les élections municipales et européennes de 2014 apporteront leur lot de réponse. Chacun saura alors à qui profite le « crime » et si cette stratégie de droitisation que tente, à sa manière, de perpétuer Copé - et, dans une moindre mesure, Fillon -, favorise l’UMP ou le FN, dont l’électorat privilégiera, à n’en pas douter, l’original à la copie. Guerre de succession. Cette interrogation rend plus cruciale encore la question de la succession. Épuisé par la guerre idéologique que se livrent les héritiers du sarkozysme, les ambitions personnelles et l’absence d’une stratégie d’alliance ferme, l’UMP va devoir trancher. L’organisation d’une nouvelle élection pour la présidence, en septembre, est, de ce point de vue, clairement remise en cause. Ce, d’autant plus que

les partisans de l’annulation du vote, sont désormais majoritaires, au motif que le parti n’aurait rien à gagner à un duel fratricide. Xavier Bertrand propose ainsi de trancher la question de l’organisation ou non d’une nouvelle élection, par le biais d’un vote sur la toile. Seuls les fillonistes font de la résistance, en dépit de la volonté de leur chef de file de se ménager, en prévision de la présidentielle de 2017. Laurent Wauquiez, qui se dit prêt à le suppléer en cas de renoncement, en appelle à l’organisation d’une élection « transparente » pour faire contrepoids au scrutin de novembre, entaché d’irrégularités. Prudent, Copé fait mine de rester en retrait. Fin mai, lorsque les adhérents voteront par Internet les statuts du parti, il prévoit de glisser une question sur l’élection de septembre (3). Tant et si bien que l’annulation ne sera pas de son fait, mais des militants…

Une primaire « ouverte » sera bien organisée, en 2016, pour désigner le représentant de l’UMP à la présidentielle. Au terme d’un accord entre Copé et Fillon, le candidat de l’opposition à l’élection suprême sera élu par l’ensemble des sympathisants de droite, et non par les seuls militants. Un pavé dans la marre de Copé qui voit ainsi ses chances diminuer.
La confusion est donc à son comble. Le 22 avril, se tenait une réunion censée définir les conditions de mise en œuvre de la primaire pour la présidentielle. La « commission de révision des statuts » la CRS, ça ne s’invente pas ! -, née de l’accord signé en décembre entre Copé et Fillon, n’est pas parvenue à s’entendre. Pis, elle a buté sur la composition du bureau politique et de la haute autorité chargée de veiller au bon déroulement des primaires ! En clair, Copé s’emploie à verrouiller l’appareil !
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Petite révolution. Changement de cap, le 24 ! En conclusion d’un long échange, la commission actait enfin la décision, sous la pression d’Édouard Balladur, d’Alain Juppé et… de François Fillon. Une primaire « ouverte » sera bien organisée, en 2016, pour désigner le représentant de l’UMP à la présidentielle. Au terme d’un accord entre Copé et Fillon, le candidat de l’opposition à l’élection suprême sera élu par l’ensemble des sympathisants de droite, et non par les seuls militants. Un pavé dans la marre de Copé qui voit ainsi ses chances diminuer. Et, pour cause ! Populaire au sein de l’appareil, il l’est beaucoup moins à l’échelle nationale. Et, il le sait. Quand à Sarkozy, qui se rêvait jusqu’alors en recourt, il se voit potentiellement contraint de s’abîmer dans un duel fratricide contre son ex-Premier ministre, même s’il lui suffit, pour l’heure, de quelques mots pour saturer l’espace médiatique. Le mythe du sauveur a du plomb dans l’aile…

Au nom d’une logique prétendument « constructive » et de l’« intérêt supérieur » du pays, Copé et Fillon font donc mine de s’entendre. L’exemple laissé par les socialistes, en 2011, les pousse, il est vrai, à se lancer. L’UMP se rêve ainsi en parti démocrate, au risque de butter tôt ou tard sur la culture du chef, propre à son mode de fonctionnement interne.
Les membres de la commission ont prévu de remettre le couvert à la mi-mai, afin de soumettre à référendum le maintien d’une nouvelle élection à la tête du parti, en septembre. Et d’enterrer ainsi une procédure dont plus personne ne veut. Histoire, surtout, ne pas jeter de l’huile sur le feu, à l’heure où se dessineront les listes pour les municipales. Au nom d’une logique prétendument « construc12

tive » et de l’« intérêt supérieur » du pays, Copé et Fillon font donc mine de s’entendre. L’exemple laissé par les socialistes, en 2011, les pousse, il est vrai, à se lancer. L’UMP se rêve ainsi en parti démocrate, au risque de butter tôt ou tard sur la culture du chef, propre à son mode de fonctionnement interne. D’autant que cet exercice périlleux autorise toutes les ambitions, privant ainsi la droite d’un leadership pendant trois ans, avant de se rassembler derrière le mieux placé. Le vieux mythe gaulliste qui veut qu’un leader ne se décrète pas dans les urnes, à l’UMP, a du plomb dans l’aile. Il faudra bien s’y faire. Y compris parmi les sarkozystes qui n’ont pas ménagé leur peine, au cours des dernières semaines, pour inscrire dans les statuts l’annulation de la primaire, dès lors que l’ex-Président décide de se présenter. La campagne change donc de nature. C’est désormais sur le terrain de l’opinion que le débat va se nouer pour rassembler ce qui est épars, autour du « peuple de droite ». Avec quelle direction ? Ceci est une autre histoire.

Notes : (1) Benoît Apparu, Primaire ou culture du chef, l’UMP doit choisir, Libération, 9 avril 2013. (2) Laurent Bouvet, UMP : une élection et après ?, Le Figaro, 21 novembre 2012. (3) Alexandre Lemarié, UMP : l’organisation du futur scrutin interne fait l’objet de vifs débats, 2 avril 2013.

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Wauquiez, héraut de l’UMP !
Des mois que Laurent Wauquiez s’applique à fustiger l’assistanat et à dénoncer le « matraquage fiscal » qui font suite à la victoire de François Hollande à la présidentielle de 2012. Se gardant bien de tirer les leçons de la défaite et d’assumer le bilan désastreux de la droite au pouvoir - 1 million de chômeurs supplémentaires, un pays en récession avec - 0,2 % de croissance au premier semestre 2012, 400 milliards de dettes supplémentaires, dont les trois-quarts sont imputables à la gestion du gouvernement Fillon, désindustrialisation de la France, hausse de la pauvreté, pénurie de logements…-, l’ancien ministre se plait à donner des leçons à l’actuelle majorité gouvernementale qui a hérité d’une France meurtrie par cinq années de sarkozysme. Attisant les peurs, jouant sur la haine et la défiance, Wauquiez et ceux qui se réclament d’une droite résolument « décomplexée » ont pourtant mis à mal notre modèle républicain. Dévoiement. Mais, aujourd’hui, les dignitaires de l’UMP, plus prompts à s’invectiver les uns les autres, à porter le fer contre le programme de moralisation de la vie publique ou à mêler leurs voix à celles des anti-mariage pour tous, excités par des extrémistes de tout poil gagneraient sans doute à se livrer à un bilan critique de leur politique, avant de porter haut l’étendard d’une France aux accents conservateurs que les électeurs ont rejeté massivement lors des élections de 2012. Qu’importe, au fond. À 38 ans, Laurent Wauquiez entend s’approprier le volet social de la droite. Un principe teinté de libéralisme et résolument partisan - lutte contre l’assistanat, défiscalisation des heures supplémentaires, fin des 35 heures… -, qui fait peu de cas de l’intérêt des français et du pays. Sous couvert de défendre les classes moyennes, l’ancien ministre s’acharne sur les plus défavorisés. Ceux-là même qui ont subi, dix années durant, les effets de la politique menée par ceux là-même qui la dénoncent. Ce « bébé » du sarkozysme reste cependant fidèle à son maître et n’y trouve rien à y redire, avec son florilège d’expressions de communiquant. Apprenti-sorcier. Le député-maire du Puy-enVelay, joue aussi les apprentis-sorciers sur la
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question du mariage pour tous, en marquant son opposition au vote solennel de la représentation nationale. Après avoir réclamé de haute voix un référendum, dont l’organisation est contraire à l’esprit de la Constitution, et affirmé qu’il défendait l’alternative « d’union civile », il s’est bien gardé de condamner les violences perpétrées par des mouvements radicaux, lors des manifestations pilotées par Frigide Barjot et ses troupes. Pis, il s’est dévoyé dans un exercice de manipulation, en prétendant que la police se serait livrée à des débordements, en s’en prenant ouvertement à des enfants ! Sa croisade anti-assistanat relève également du fantasme. Ce faisant, il s’en prend à des mesures prises par le gouvernement dont il fut pourtant membre à part entière. Yves Jego, ancien membre de l’UMP, n’a d’ailleurs pas manqué de saisir la balle au bond en prenant ses distances avec l’élu du Puy-en-Velay, jugeant toute tentative de rapprochement de son parti avec le FN dangereuse : « Ce n'est pas Marine Le Pen qui disait ça, ou JeanMarie Le Pen ? C'est consternant de s'attaquer au RSA, une mesure que nous avons votée et qui permet à des millions de Français de survivre dans un temps de crise. (...) M. Wauquiez caricature cette disposition pour des raisons populistes. ». Et d’insister : « Il y a une forme de gangrène, de lepénisation des esprits, qui est en train de gagner une partie de l'UMP qui est tout à fait intolérable » (Le Parisien, 12 mai 2011). Son dernier fait d’arme a trait à la transparence prônée par le Président de la République. Il s’emploie ainsi à dévoiler son patrimoine, non pas tant pour soutenir cette « opération main propre », que pour gêner ceux qui lui font face au sein de son propre camp : Copé, NKM, et Le Maire, ses concurrents quadras de l’UMP. Mais, ne nous y trompons pas. Cette bataille entre « modernes » et « anciens », n’est qu’une gesticulation pour permettre à l’intéressé de se préparer à la succession à la direction de l’UMP, et assouvir ainsi une ambition dévorante.

Regards sur la droite
29 mai 2013 - n° 20
Lettre éditée par la cellule Veille et Riposte du Parti socialiste

Édito
Radicalisation ?
C’est le mot qui est couramment employé aujourd’hui. Encore faut-il l’utiliser à bon escient. Trois données sont évidentes. Les manifestations contre la loi Taubira mobilisent une fraction conservatrice de la société française, ancrée dans les valeurs du catholicisme. Ce mouvement permet aux groupes d’extrême-droite, les « identitaires », les intégristes catholiques, les militants de l’Action française, etc, d’exprimer leur profonde hostilité à la gauche. Une part non négligeable de la direction de l’UMP - puisqu’elle peut compter sur son Président, Jean-François Copé… - veut faire fond sur ce mouvement, et l’électorat qu’il représente, pour renforcer l’influence de l’UMP et faire un pont avec l’électorat du Front national, en apparaissant comme une opposition intransigeante. Cela fait certes des forces, visibles, actives, présentes dans la réalité sociale. Mais cela ne fait pas une majorité. Il ne s’agit pas pour le dire de regarder seulement les études d’opinion. Une majorité de français, de 62 à 72 %, selon les enquêtes, souhaitent que ces manifestations cessent. Le principe de l’égalité des droits est également approuvé. Mais les manifestations elles-mêmes ne réunissent pas les foules des mouvements de 1984 sur l’école privée - qui représentaient une structure à peu près semblable. Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas prendre en considération une protestation d’une part de la société française. Mais il ne faut pas en déduire qu’elle représente « le peuple » - comme le disent ses porte-paroles. C’est d’ailleurs pour cela que d’autres dirigeants de l’UMP - et non des moindres - refusent de faire de leur parti l’expression d’une minorité qui pourrait l’amener à se couper des courants d’opinion dominants. L’exemple de l’ultra-conservatisme des républicains américains est là pour mesurer le prix d’une radicalisation outrancière - celui, au bout du compte, de la défaite électorale. C’est aussi pour cela que Marine Le Pen n’a pas voulu apparaître au premier plan. Les préoccupations majoritaires des français ne sont pas là. Elles tiennent évidemment à la situation économique et sociale. Elles sont en attente des fruits des politiques mises en œuvre depuis un an. Sur les questions de société, elles sont attachées à un équilibre. L’intolérance ne gagne pas. L’homophobie est rejetée. L’accent est mis sur un équilibre entre les droits et les devoirs. Les socialistes doivent donc savoir répondre à ces attentes, en explicitant patiemment ce qu’ils veulent faire, en montrant en quoi cela répond à des attentes et à des réalités de la société - et n’est pas la traduction de préjugés idéologiques - et qu’ils ont le souci du dialogue dans toutes les dimensions de leur politique. La crise que nous connaissons a des causes évidemment économiques, mais elle est aggravée aussi par les fragilités de notre démocratie. Il faut que nous y soyons très attentifs. Alain BERGOUNIOUX
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La droite UMP ou la course au libéralisme économique
La décennie 2002-2012 a été marquée en France par une série d'échecs directement liés à la gestion et aux choix économiques et sociaux pratiqués par l'UMP. Cette formation est donc mal placée, aujourd'hui, pour intenter un procès en incompétence ou en amateurisme à la gauche au pouvoir. Elle est également fragilisée pour faire part de ses recommandations, au lendemain de la conférence de presse de François Hollande. Le déficit du commerce extérieur a atteint plus de 70 milliards, alors qu'un excédent se dégageait encore en 2000 et 2001. Le pays a perdu 750 000 emplois industriels en 10 ans, soit 75 000 par an en moyenne, à telle enseigne que la part de l'industrie dans le PIB annuel s'affiche en-dessous de la barre des 13 %. La France de Nicolas Sarkozy a, en outre, capitulé dans le débat européen, renonçant à toute contrepartie, face aux logiques d'austérité, dont le traité budgétaire mis sur les rails en 2011, ne constituait qu'un volet. La réalité à bras le corps. Dans ces conditions, le redressement d'une situation gravement compromise était à l'ordre du jour dès la première année du quinquennat, entamé le 15 mai 2012. La rigueur et le courage étaient indispensables. Ils ont été au rendez vous. Ainsi, les engagements portant sur le lancement des « emplois d'avenir » et des « contrats de génération » ont été très vite tenus. La part des déficits publics dans le PIB a été réduite de près d'un point en six mois, grâce en particulier à l'alignement progressif de la fiscalité du capital sur celle du travail, la fin du bouclier fiscal, l'intensification de la lutte contre la fraude et l'évasion fiscale, et un effort important dans la maîtrise des dépenses. Des mesures de justice sociale ont été prises. Le retour de l'accès à la retraite à 60 ans pour tous ceux qui ont vécu des carrières professionnelles, longues et souvent pénibles, la majoration de 25 % de l'Allocation de rentrée scolaire (ARS), la création annoncée de milliers de postes dans l'éducation nationale, pour lutter contre l'échec scolaire et réussir la refondation de l'école, le "coup de pouce" donné au SMIC, cet été.

En dix ans, sous la mandature de la droite, le chômage a progressé de plus d'1 million d'hommes et de femmes, avec son corollaire, l'extension de la précarité et de la grande pauvreté ; plus de 9 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté.
Le passif. En dix ans, sous la mandature de la droite, le chômage a progressé de plus d'1 million d'hommes et de femmes, avec son corollaire, l'extension de la précarité et de la grande pauvreté ; plus de 9 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté. L'endettement public cumulé est passé de 900 milliards d'euros à 1 800 milliards. Les déficits publics annuels se sont creusés, au point d'engendrer une charge annuelle de la dette de près de 50 milliards. Les dérogations et injustices fiscales se sont multipliées. Sur le quinquennat 2007-2012, les niches fiscales ont quasi doublé, dans un esprit de plus en plus clientéliste.

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L'enjeu de la reconquête industrielle a été clairement posé à travers la publication du rapport Gallois et la mise en place d'un pacte de compétitivité, dans la foulée. L'engagement pour une rénovation de la construction européenne a été menée sans tarder ; avec l'accord sur un pacte de croissance, dès le premier sommet européen du quinquennat, mais aussi l'adoption d'une taxe sur les transactions financières, le changement de pratiques de la BCE vis-à-vis des dettes souveraines des pays européens en difficulté, la marche vers la supervision bancaire, l'extension des délais pour ramener le niveau des déficits publics sous la barre des 3 % du PIB. Même des institutions, comme la commission de Bruxelles, le FMI, ou la Banque mondiale s'inquiètent désormais des risques de récession, pesant sur le continent, et évoquent la pertinence d'une politique de croissance. En fait, la droite, quand elle s'oppose ou tente de répondre à une intervention à dominante économique et sociale du chef de l'État, se contente de décliner presque mécaniquement ses injonctions d'inspiration néolibérale, comme si son échec du 6 mai 2012 n'était qu'une simple parenthèse vite oubliée. La "boîte à outils" de la droite se résume à toujours plus de dérégulation, d'injustices fiscales et sociales. Ses propositions témoignent d'une forme de fuite en avant ; elles accentueraient les axes d'une politique, qui a pourtant échoué, en particulier de 2007 à 2012. L'UMP prévoit, en effet, de rétablir la plupart des mesures de facilité fiscale, qui ont tant altéré les comptes publics depuis dix ans, tant creusé les injustices au détriment des ménages et surtout du monde du travail. Elle plaide pour une réduction de la fiscalité sur le capital, l'abandon de l'ISF, le retour des niches fiscales érodées depuis un an, l'inflation des "dépenses fiscales". Progressivement, elle s'aligne sur le discours des exilés fiscaux, tout en restant silencieuse sur la question cruciale de l'évasion et de la fraude fiscale. En fait, la droite demeure partisane du laxisme fiscal. Au point de disposer une nouvelle proposition de

loi d’amnistie fiscale, en mars dernier. Elle stigmatise les fonctionnaires, les chômeurs, confond solidarité et "assistanat", culpabilise les plus démunis au lieu de les respecter, et de les soutenir.

Selon une méthode désormais bien réglée, tous les dirigeants de la droite revendiquent, presqu'à l'unisson, le passage aux 39 heures hebdomadaires de travail, payées 35. Comme s'ils n'avaient jamais gouverné pendant dix ans ; comme si le slogan « travailler plus pour gagner plus » n'avait jamais été proclamé ; comme si la suppression induite des heures supplémentaires au-delà du seuil des 35 heures, allait passer inaperçue.
L'UMP propose brutalement, la retraite à 65 ans pour tous. Valérie Pécresse, par exemple, envisage même, une échéance rapprochée 2020-2025. Au-delà de la recommandation du MEDEF, qui évoque l'horizon 2040, pour un tel report de l'âge légal. Elle récuse toujours la méthode de la négociation collective et rejette avec virulence, la décision juste et légitime de réintroduire le principe du départ en retraite à 60 ans, pour celles et ceux qui ont connu des carrières longues et des métiers pénibles. Elle ignore les questions de disparité d'espérances de vie, ou d'inégalités homme-femme. Celle de la transformation des temps de la vie lui reste étrangère.
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Selon une méthode désormais bien réglée, tous les dirigeants de la droite revendiquent, presqu'à l'unisson, le passage aux 39 heures hebdomadaires de travail, payées 35. Comme s'ils n'avaient jamais gouverné pendant dix ans ; comme si le slogan « travailler plus pour gagner plus » n'avait jamais été proclamé ; comme si la suppression induite des heures supplémentaires au-delà du seuil des 35 heures, allait passer inaperçue. En préconisant une majoration de 12,5 % du temps de travail hebdomadaire, la droite avance délibérément le choix du chômage massif et de la baisse du pouvoir d'achat des salariés.

La réduction promise des effectifs de la fonction publique s'inscrit dans un processus de dérégulation généralisée, qu'il s'agisse du domaine financier, des services rendus aux citoyens ou du marché du travail, le salarié devenant progressivement une variable d'ajustement, sans recours ni dialogue social.
Autre proposition tout aussi dangereuse: le retour de la “TVA Sarkozy” ou une hausse d'au moins trois points de la TVA, soit 33 milliards d'euros, ou 6 fois plus que celle envisagée par la gauche au 1 janvier 2014, pesant directement sur les ménages et la consommation. Cette perspective est doublement révélatrice. Elle dénote une volonté effrénée de favoriser l'offre au détriment de la demande. Elle exprime surtout une démarche, pénalisant les ménages et les consommateurs modestes au profit des plus favorisés bénéficiant de surcroit, selon les engagements de l'UMP, d'un allègement simultané de leur fiscalité directe. A cette opération "anti-redistributive" et clienté-

liste, s'ajoute une politique d'austérité sans précédent, avec l'annonce, lors d'une Convention récente de l'UMP, d'une réduction de 130 milliards en un peu plus de quatre ans, des dépenses publiques. Au-delà de ses effets mécaniques sur la qualité et la pérennité de certains services publics nationaux et locaux, cette mesure signifierait la diminution drastique du volume des commandes publiques, et avec elles, de l'activité économique. Elle générerait des conséquences négatives pour l'ensemble du tissu PME-PMI. L'UMP envisage ainsi un vrai plan d'austérité. La réduction promise des effectifs de la fonction publique conduirait à l'affaiblissement de l'État-stratège, au recul des investissements d'avenir, à la fin des priorités de politiques publiques, en termes d'éducation, de santé et de sécurité. Elle s'inscrit dans un processus de dérégulation généralisée, qu'il s'agisse du domaine financier, des services rendus aux citoyens ou du marché du travail, le salarié devenant progressivement une variable d'ajustement, sans recours ni dialogue social. La droite continue de penser que la solution passe par la précarisation des salariés, le refus de la négociation, le mépris des corps intermédiaires et des protections collectives. Son opposition à la BPI, prioritairement destinée aux PME- PMI, ses fortes réserves à l'encontre de la réforme bancaire, confirment son incapacité à dépasser l'horizon de la pensée ultralibérale. Des solutions qui échouent partout. L'UMP n'a pas de projet pour la France ; elle n'avance que le projet de son insertion à marche forcée, vers un « libéralisme économique, qui va mais qui ne sait pas où il va », pour reprendre une expression de Lionel Jospin. L'austérité et la récession sont ainsi l'unique horizon de sa politique. Il faut sans cesse le rappeler, pour bien montrer à tous ceux qui pourraient en douter, les enjeux actuels du clivage droite-gauche, au-delà des clivages secondaires. Sa priorité accordée à l'économie financière sur l'économie réelle, à l'économie spéculative sur l'économie productive, ont mené à l'impasse et le feraient également demain. D'autant que

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cette tentation, désormais affichée, oublie que la France a évolué, s'est transformée. Il y a 50 ans, les salariés constituaient moins des deux tiers de la population active ; aujourd'hui, les ouvriers, les employés, les travailleurs intellectuels, les formateurs, les techniciens, les ingénieurs, les chercheurs représentent 90 % du monde du travail. Ils forment le socle du pacte productif, les acteurs décisifs d'une compétitivité à redresser.

Il n'est pas de reconstruction économique et industrielle, sans respect et association étroite de ces forces sociales là. Il n'est pas de reconquête productive, sans démocratie sociale, sans compromis assumé, sans négociation organisée, sans partenariat reconnu. Le retour à contretemps, aux solutions et options qui ont échoué partout, y compris en France du temps de l'UMP, de 2002 à 2012, conduirait inéluctablement à une régression sociale durable, pour l'immense majorité des Français, à la banalisation de la France, en Europe et dans le monde, et à son déclassement.

Le retour à contretemps, aux solutions et options qui ont échoué partout, y compris en France du temps de l'UMP, de 2002 à 2012, conduirait inéluctablement à une régression sociale durable, pour l'immense majorité des Français, à la banalisation de la France, en Europe et dans le monde, et à son déclassement.

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DÉCRYPTAGE & DÉBATS

« Il y a une incompréhension chez certains, à la base militante FN et UMP, devant le refus des appareils d’une victoire de la droite décomplexée face à une gauche en crise »

Erwan Lecœur, sociologue et politologue, a notamment dirigé la publication d'un Dictionnaire de l'extrême droite (Larousse). Il revient sur les évènements survenus dans le cadre de la Manif pour tous et le travail de reconstruction engagé par l’UMP, sur fond de porosité avec le Front national et l’extrême droite.

Guillaume Peltier, transfuge du Front national, entend enrôler l’UMP dans sa croisade anti-mariage pour tous. Quel est le but ultime de cette manœuvre ? Guillaume Peltier est un transfuge du FNJ, le Front national de la jeunesse, dont il fut l’un des cadres, avant d’intégrer le FN. À l’époque, la stratégie mégrettiste prévalait. Avec l’ambition d’ouvrir une brèche entre la droite et l’extrême-droite, incarnées par le RPR et le FN. C’est d’ailleurs l’une des raisons de son ralliement à Philippe de Villiers, dont il a été le proche conseiller et le directeur de campagne. Peltier compte parmi ceux qui ont acté et entériné l’idée qu’il y avait potentiellement un espace politique à exploiter entre les deux partis, dans les années 1990. Il est aujourd’hui convaincu qu’une portion de l’UMP est en mesure d’accomplir ce travail, en s’inspirant des exemples espagnol et italien où une partie de la droite englobe les franges les plus radicales et nationalistes. C’est la stratégie pour laquelle Nicolas Sarkozy a opté,
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en 2007. Et c’est la ligne que Peltier tente d’imposer, dans les pas de Patrick Buisson, en captant une partie de l’électorat frontiste. Cette stratégie s’apparente-t-elle à une tentative d’« entrisme » ? Oui. La tentation de l’entrisme a d’ailleurs toujours été forte chez les partisans de l’extrême-droite, au profit de la droite de gouvernement. Alain Madelin, François Léotard ou Gérard Longuet en sont la parfaite illustration. Formés intellectuellement dans des mouvements radicaux, dans les années 1960-70, ils sont devenus ensuite des caciques de la droite républicaine. Guillaume Peltier poursuit le même dessein, en s’inspirant des théories de la Nouvelle Droite des années 1970-80. Le GRECE, le Club de l’Horloge et d’autres groupuscules nationalistes ont eux aussi inspiré bon nombre de dirigeants, du RPR à l’UMP, en passant par l’UDF…

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Oui. On en reparle d’ailleurs, après le suicide à la cathédrale Notre-Dame, le 21 mai, de l’essayiste Dominique Venner. Par son acte, il a voulu entrer dans l’histoire. Il a compté parmi les « identitaires », avec Alain de Benoist, Jean-Yves Le Gallou et d’autres idéologues « néo-paiens ». Venner était un idéologue, et non un activiste, à proprement parler. Il avait lui-même été approché par les dirigeants d’Ordre Nouveau pour prendre la présidence du FN, parce qu’il était considéré comme un intellectuel de la droite extrème et radicale, contrairement à Jean-Marie Le Pen, que d’aucuns ont assimilé à un poujadiste, moins idéologue, issu de la frange Algérie française, moins nationaliste. La « manif pour tous » n’est-elle pas devenue le réceptacle des anti-républicains de toutes obédiences ? Plusieurs groupes se sont ralliés à ces manifestations. Certains l’ont fait par volonté de s’opposer à quelque chose d’inacceptable qui va à l’encontre de leur vision de la famille, percue comme la cellule originelle et absolue de toute société. C’est la frange traditionnelle catholique et même intégriste du mouvement. On trouve là tout un pan de la société française qu’on a parfois tendance à oublier et qui reste puissante. Elle possède d’importants réseaux, très actifs à certaines périodes de l’histoire, et qui agissent activement au sein de groupes divers en France, et notamment l’Opus Déi, au plan international. D’autres groupes sont reliés au Tea Party américain. Catholiques et chrétiens, ils sont financés par des officines ultraconservatrices, en Europe et aux Etats-Unis. Ils sont extrèmement puissants. Soutenus par de grands consortiums, ils exercent une réelle influence sur les milieux politiques occidentaux et mondiaux. Ils ont d’ailleurs déployé d’importants moyens lors des manifestations et constituent le noyau le plus dur de la droite, celle des bourgeois, des artisans et des commerçants, d’inspiration catholique et ultralibérale. Celle qui est passée de la droite à l’extrême-droite, en 19831984, et qui a permis les premiers succès du FN. Elle est organisée et reconnaît le poids de la lutte des classes, pour mieux s’en protéger. Quel est le but ultime de cette frange conservatrice ? Avant tout, la conservation d’un certain “ordre social”. Et tout ce qui lui permet de justifier sa place dans la société. Ces groupes conservateurs res-

tent attachés à un statut autoritaire et immuable. Concrètement, rien ne doit bouger. Il s’agit d’une frange “réactionnaire”, au sens plein du terme.

Ces manifestions ont montré qu’il y avait bien, en France, une droitisation des esprits et l’acceptation d’une radicalité renouvelée. D’aucuns avaient imaginé, dans les années 1980-90, que la société avait suffisamment évolué pour amoindrir la révolte conservatrice permanente. Non seulement elle n’a pas disparu, mais elle a pris du poids, au fil du temps ; elle s’est “rénovée”, d’autant plus que les circonstances donnent aujourd’hui plus de force à ces groupes qu’hier.
Rarement, sans doute, la tentation d’un rapprochement avec le FN a été aussi forte. Cette stratégie ne consacre-t-elle pas la victoire de Patrick Buisson, le conseiller ultra-droitisant de Nicolas Sarkozy ? Ces manifestions ont montré qu’il y avait bien, en France, une droitisation des esprits et l’acceptation d’une radicalité renouvelée. D’aucuns avaient imaginé, dans les années 1980-90, que la société avait suffisamment évolué pour amoindrir la révolte conservatrice permanente. Non seulement elle n’a pas disparu, mais elle a pris du poids, au fil du temps ; elle s’est “rénovée”, d’autant plus que les circonstances donnent aujourd’hui plus de force à ces groupes qu’hier. Compte tenu de l’évolution de la droite radicale, dure et nationale, jamais sans doute la place des groupes qui la composent n’a été aussi forte et influente que lorsque la gauche s’est retrouvée au

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pouvoir. Cette frange réactionnaire s’était réveillée, en 1981, contre les « socialo-communistes », ; on se souvient de ceux qui faisaient courir l’idée que les chars russes allaient débarquer sur les Champs-Elysées. Elle s’est ralliée peu à peu au FN, qui se présentait comme une droite “nationale”, la “vraie droite”. Et l’on voit bien, dans la progression du mouvement dirigé par Jean-Marie Le Pen, une dialectique entre refus et tentation d’alliance avec le RPR et l’UDF, tant que la gauche occupe le pouvoir. Il y a d’ailleurs eu de nombreux passages à l’acte, dans des communes et sur des cantons, dès les années 1980. Ceci réemerge sous les effets conjugués de la défaite de la droite aux législatives de 1997, aux élections régionales de 1998. De nombreux dirigeants issus des rangs de l’UDF et du RPR en appellent alors à une nouvelle alliance avec le FN qui pèse 15 % voix dans les urnes et qui avait conduit auparavant la droite à la défaite, par le biais de triangulaires. Cinq présidents de région profitent d’accords pour se faire élire, alors que Jacques Chriac et François Bayrou, présidents du RPR et de l’UDF, ont marqué leur opposition à cette stratégie d’alliance. Plusieurs dirigeants de droite vont alors devoir abandonner la partie (Million, Beur…) ; les refus affirmés de Chirac, d’un côté, et la stratégie d’ndépendance réaffirmée par Le Pen auront raison de cette tentative de rapprochement de la droite parlementaire avec le FN, en dépit de sa volonté de se raccrocher aux branches après sa défaite électorale de 1997. Et la tentative de Bruno Mégret de faire exploser la droite, au nom du principe de préférence nationale, fera long feu. Quelques mois plus tard, à force de pousser à l’alliance stratégique, Mégret va trop loin ; il sera exclu du FN par Le Pen. Mais son idée reste présente dans les esprits.

Nicolas Sarkozy. Ce logiciel et cette capacité de répondre aux attentes fondamentales et « sauvages » de la population sont censés lui permettre de prendre une partie de l’électorat du FN, grâce à des éléments de langage et un vocabulaire adapté. Sarkozy est élu sur cette base, en 2007.
Patrick Buisson a conforté cette stratégie… Oui, au même titre que Guillaume Peltier, Brice Hortefeux ou Claude Guéant. Ce sont tous des « Pasqua’s boys » qui ont parfaitement saisi le sens de la stratégie menée par Mégret. Seul, à leurs yeux, un FN mégrettiste serait en capacité de mener à droite un cheptel de 20 à 30 % de l’électorat. Tous ces gens se situent clairement à la frontière entre la droite dure de gouvernement et l’extrême-droite, stratège et mégrettiste. N’oublions pas que Bruno Mégret lui-même est issu des rangs du RPR. Patrick Buisson donne les clés du coffre lepéniste à Sarkozy. Il parvient aux mêmes conclusions que la droite dure sur l’état de la société française, avant de les approfondir et de « vendre » l’idée et les éléments de posture à Nicolas Sarkozy. Ce logiciel et cette capacité de répondre aux attentes fondamentales et « sauvages » de la population sont censés lui permettre de prendre une partie de l’électorat du FN, grâce à des éléments de langage et un vocabulaire adapté. Sarkozy est élu sur cette base, en 2007. Rappelons, pour information, que Buisson est une figure de l’extrême-droite française. Et qu’il a été, notamment, le directeur du journal Minute ; c’est un intellectuel organique de la famille néodroitière qui a occupé un poste de présentateur de télévision sur LCI et qui dirige, aujourd’hui, la chaîne « Histoire », propriété de Bouygues. C’est ce même personnage qui est devenu ensuite le conseiller particulier, chèrement payé, du candidat Sarkozy, en attirant à lui cette frange de l’électorat habitué au discours lepéniste.

Patrick Buisson donne les clés du coffre lepéniste à Sarkozy. Il parvient aux mêmes conclusions que la droite dure sur l’état de la société française, avant de les approfondir et de « vendre » l’idée et les éléments de posture à
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La liste d’union entre l’UMP et le FN, à Gamaches, préfigure-t-elle des alliances, dans le cadre des élections municipales ? Il est fort probable, en effet, qu’une révolte de la base militante et de petits élus locaux se produise, audelà des interdits et des oukazes édictés par les dirigeants du FN et de l’UMP. Ce, d’autant plus que Marine Le Pen semble tenir, aux yeux de beaucoup d’électeurs, un discours plus à gauche que celui d’un Jean-François Copé ou d’un Nicolas Sarkozy. Il y a une incompréhension chez certains, à la base des deux partis, le FN et l’UMP, devant ce qu’ils estiment être un refus de l’appareil de permettre une victoire écrasante de la droite “décomplexée” face à une gauche en crise. Pour bon nombre d’électeurs, il n’y a quasiment plus de différenciation entre le discours de l’UMP et celui du FN, à l’égard de l’Islam, de la crise ou de la gauche. Il ne reste que l’Europe, et encore… Tant et si bien que plus personne ne croit vraiment dans l’existence d’une extrême-droite radicale et frontiste, face à une droite républicaine et plus conciliante incarnée par l’UMP de Jean-François Copé, après Nicolas Sarkozy. À l ‘approche des municipales, et alors que le PS gagnait toutes les élections intermédiaires jusque’en 2012, beaucoup d’élus locaux pensent que des alliances pourraient permettre d’emporter des mairies, face à une gauche en déclin dans l’opinion et dont la déconfiture semble annoncée. La frontière entre la droite et l’extrême-droite est-elle irremédiable ? Non. Elle ne l’a d’ailleurs jamais été ; il y a toujours eu des passerelles, des passages d’hommes et d’idées qui se sont créées entre l’une et l’autre de ces composantes, à chaque époque, depuis des lustres. Les transferts se sont faits principalement, de l’extrême-droite vers la droite, plus rarement dans l’autre sens. Certains membres issus des groupuscules radicaux formés dans les années 1960-70 sont ainsi devenus ministres, au sein de gouvernements successifs, par la suite. Plus tard, le FN a accueilli des élus de droite.

Si l’anti-gaullisme a clairement coupé la droite en deux, dans les années 60, entre ceux qui refusaient les accords d’Evian et ceux qui les acceptaient, la situation a considérablement évolué depuis.
Si l’anti-gaullisme a clairement coupé la droite en deux, dans les années 60, entre ceux qui refusaient les accords d’Evian et ceux qui les acceptaient, la situation a considérablement évolué depuis. Et le projet d’une partie de la droite dure a toujours été de réconcilier ces deux franges de la droite. C’est aussi ce que porte la droite radicale, quand elle veut accéder au pouvoir, par le biais de conseillers - Buisson - ou en faisant de l’entrisme - Peltier. Aujourd’hui, la question est plutôt de savoir qui va gagner le leadership entre l’UMP et le FN, sur cette partie de la société que l’on voit s’indigner, se coaliser, se mobiiser dans des manifestations contre la gauche… Il y a une vision du monde portée par cette droite radicale, qui tend à prendre place dans l’imaginaire social. D’une certaine façon, le suicide de Dominique Venner marque aussi une tentative de remettre au goût du jour, chez les plus jeunes, ces vieilles lunes que sa génération tente de réactiver, sur fond de haine et de radicalisation. Le projet de la Nouvelle Droite, dont il faisait lui-même partie, était de fournir un nouveau logiciel à la droite, dans toute son acceptation, pour retrouver le pouvoir. Ce thème est rémanent depuis les années 1970. Droite et extrême-droite, avec ce logiciel, pourraient ramener l’ordre dans le pays, face au déclin, incarné par la gauche au pouvoir… C’est aussi cette victoire-là, d’une droite “forte et nationale”, voire autoritaire, que certains attendent. Le sarkozysme a aussi montré que ce processus était en cours.

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La justice mise à mal
Le principe de séparation des pouvoirs n’embarrasse décidément par l’UMP. Le 22 mars dernier, Henri Guaino mettait ainsi en cause la mise en examen de Nicolas Sarkozy, décidée par trois juges d’instruction. En affirmant que le juge Gentil avait « déshonoré un homme (…), les institutions et (…) la justice », le député UMP stigmatisait un magistrat, l’institution judiciaire et l’indépendance de la justice. Des propos particulièrement graves qui ont abouti à l’ouverture d’une enquête préliminaire pour délit d’outrage à magistrat. juges est particulièrement indécente. » Il faut rappeler - tant la mémoire politique peut s’effacer rapidement - ce qu’a été la politique judiciaire sous le gouvernement précédent. Henri Guaino et ses amis peuvent se comporter aujourd’hui de la sorte, parce qu’il n’ont pas pensé autrement dans les années écoulées. Avec eux, en effet, la justice a été dénigrée, contrôlée et affaiblie. Dénigrement. L’ex-président de la République et ses amis ont particulièrement mis à mal le principe de séparation des pouvoirs, en opposant le peuple à la justice, au prix d’un travestissement de la réalité et d’un dénigrement systématique du travail des juges. En témoignent ces propos particulièrement acerbes du chef de l’État, en juillet 2007 : « Que les juges de l’application des peines appliquent les textes et alors on respectera l’indépendance de la justice ! » (1) Ou bien encore, cette assertion, pour le moins équivoque, de Rachida Dati, alors ministre de tutelle : « L'indépendance n'est pas un dogme. Il ne suffit pas de la proclamer. Elle se mérite par la qualité de son travail. » (2) Autant de propos qui contredisent l’article 64 de la Constitution qui fait du président de la République le garant de l’indépendance de l’autorité judiciaire. La Garde des sceaux ne s’est pas privée, qui plus est, de donner des instructions individuelles dans les dossiers, pratique qui avait été supprimée entre 1997 et 2002. Dans le même temps, l’application de nouveaux textes, comme celui propre aux peines planchers, a donné lieu à des convocations de membres du parquet à la chancellerie, au mépris du principe d’individualisation des peines. Contrôle. Cette défiance assumée se solde par des tentatives de mise sous tutelle de l’appareil judiciaire. Ainsi, le ministre de l’Intérieur, en janvier 2010, qui ordonne aux services de police de désobéir, en toute illégalité, aux directives de juges d’instruction visant à faire respecter la Convention européenne des droits de l’Homme en garde à vue (3). En septembre de la même année, ce même Brice Hortefeux fait part de sa « vive indignation » après la décision d’un juge grenoblois

L’ex-président de la République et ses amis ont particulièrement mis à mal le principe de séparation des pouvoirs, en opposant le peuple à la justice.
Dans la foulée, chose étonnante, 105 députés UMP cosignaient un courrier à l’adresse du procureur de Paris, pour soutenir ce même Henri Guaino. Cette supplique, en fait, confirme le mépris des juges entretenu par le parti de l’ancien chef de l’État qui ne s’est pas privé, pendant son quinquennat, de comparer les magistrats à des « petits pois » ! C’est oublier que la séparation des pouvoirs et des autorités est la condition indispensable et irremplaçable d’une justice indépendante, égale pour tous et garante des libertés individuelles et collectives. « En ignorant délibérément les recours légaux dont ils disposent, en refusant de répondre à la convocation de la police et en attaquant publiquement ces procédures dans les médias, Henri Guaino et une partie de l’UMP cherchent à entraver le bon fonctionnement de la justice et entretiennent la défiance envers nos institutions, ce qui n’est pas sans rappeler la tradition la plus populiste de la droite la moins républicaine, souligne un communiqué du Bureau national du Parti socialiste, en date du 14 mai. À cet égard, la référence à l’affaire Dreyfus utilisée pour soulever la question de la responsabilité des
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de placer sous contrôle judiciaire le suspect d’un braquage. Décision pourtant confirmée plus tard par la Cour d’appel (4). Difficile de se retrouver dans un empilement de textes répressifs qui a ignoré les droits et libertés. Cette dérive s’est traduite par une politisation du parquet, sous l’emprise du pouvoir exécutif… depuis 2002 ! Les gardes des sceaux successifs se sont comportés parfois en véritables chefs du Parquet, en balayant d’un revers de main les décisions du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) sur la nomination des procureurs. L’indépendance même de la justice a été mise à mal. Les affaires ont d’ailleurs succédé aux affaires - scandale Woerth-Bettencourt, affaire Karachi, affaire des « fadettes » des journalistes du Monde… -, pendant que le gouvernement Fillon refusait toute disposition préconisant une réforme du statut du parquet lui garantissant une véritable indépendance. Nommés par décret du chef de l’État, les magistrats du parquet ont été soumis à un plan de carrière fortement hiérarchisé, en raison de la nature de leurs fonctions et de la mise en œuvre, par la droite, de la politique pénale. En 2008, un projet de réforme du code de procédure pénale est lancé pour supprimer le juge d’instruction, sans pour autant envisager d’ouvrir le chantier de la réforme du parquet. Affaiblissement. Cette même année 2008, la réforme du CSM prévoit une nouvelle composition, au profit des non magistrats. Lesquels seront huit, à compter de cette date, à siéger aux côtés de sept professionnels de la justice. Six d’entre eux seront désignés par le président de la République, le président de l’Assemblée et le président du Sénat, au terme de l’article 13 de la Constitution. Ce déséquilibre et la faiblesse du Parlement dans cette procédure marquent un recul sensible au regard des standards européens. Si le CSM est invité à s’exprimer sur les nominations des magistrats, il ne s’agit que d’un avis simple dont les Gardes des sceaux successifs, entre 2002 et 2012, se soucieront peu. Philippe Courroye, procureur de la République à Nanterre, est ainsi nommé, en dépit d’un avis négatif du CSM…

affaires ont d’ailleurs succédé aux affaires - scandale Woerth-Bettencourt, affaire Karachi, affaire des « fadettes » des journalistes du Monde… -, pendant que le gouvernement Fillon refusait toute disposition préconisant une réforme du statut du parquet lui garantissant une véritable indépendance.
Autre point noir du quinquennat : l’action contre les conflits d’intérêts. L’affaire « Woerth-Bettencourt » vaut pourtant à Nicolas Sarkozy d’annoncer une action résolue en la matière. Or, le projet de loi préparé par le gouvernement Fillon pour les ministres et les fonctionnaires ne sera jamais porté à l’ordre du jour du Parlement. Pourtant, le 26 janvier 2011, Nicolas Sarkozy se fera remettre, en grande pompe, un rapport préconisant l’instauration de nouvelles règles en matière de déontologie dans la vie publique. Un document appelé à faire date, en préambule à un texte de loi. Un projet est présenté en Conseil des ministres, le 27 juillet 2011, avant d’être transmis à l’Assemblée. Puis, plus rien. Un enterrement de première classe. La « République irréprochable » promise par le candidat de l’UMP, à l’occasion de la campagne présidentielle de 2007 s’en trouvera fortement affaiblie. Monsieur Guaino et les 105 députés qui l’appuient feraient bien de se souvenir de tout cela… Notes : (1) Nicolas Sarkozy, Le Journal du Dimanche, 8 juillet 2007. (2) Rachida Dati, École Nationale de la Magistrature, 5 févier 2009. (3) Lettre ouverte à Nicolas Sarkozy sur l’état de la justice après Nicolas Sarkozy, Syndicat de la Magistrature, 2 mai 2012. (4) Op. cit.

L’indépendance même de la justice a été mise à mal. Les

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Regards sur la droite
12 juin 2013 - n° 21
Lettre éditée par la cellule Veille et Riposte du Parti socialiste

Édito
« Nous apprenons effectivement la démocratie… »
Cette phrase, désormais célèbre, de Jean-François Copé, a fait sourire. « C’est un peu nouveau », ajoutait-il… Mais, elle dit quelque chose de sérieux : l’UMP est un peu perdue quand elle n’a pas de chef incontesté. La culture, en effet, du parti gaulliste, UDR puis RPR, l’a emporté sur celle des centristes. Non que celle-ci ait été tout à fait démocratique. Elle relevait plutôt d’une réalité notabiliaire qui avait plus à voir avec l’aristocratie que la démocratie… Mails, il n’empêche, l’UMP l’a refusée en rejetant une organisation légitimée par des votes militants réguliers. Une bonne partie des dérèglements actuels s’explique ainsi par les divisions et les surenchères permanentes que crée cette compétition. Et, elle est appelée à durer. Comme l’ont remarqué nombre d’observateurs, la situation est compliquée - et rendue pour l’heure insoluble - par le jeu de Nicolas Sarkozy qui, pour reprendre une expression de Max Gallo, exerce un « leadership fantôme », minant la légitimité de ses successeurs potentiels. Mais, après tout, nous avons connu des situations qui y ressemblent. Une crise de leadership, on en sort le plus souvent. Encore faut-il qu’il n’y ait pas en plus un fossé politique entre les compétiteurs. Je ne parle pas d’idéologie, car, au fond, tous, à droite, peuvent se retrouver sur les pratiques d’un État fort et une approche libérale de l’économie. Non, il s’agit du problème de plus en plus difficile que pose le Front national pour la droite. François Fillon a dit beaucoup lorsqu’il a déclaré que Nicolas Sarkozy combattait le Front national, parce qu’il affaiblit la droite et que lui le faisait parce que le Front national était en dehors de la culture républicaine. Or, la « droitisation » du discours de l’UMP risque de ne pas suffire. Les rapports de force électoraux peuvent décider demain. Cette analyse souvent faite demande, pour sortir de ce qui pourrait être qualifié de procès d’intention, de prendre en considération ce qui se passe également au Front national. Il a désormais une stratégie de pouvoir qu’il ne faut pas sous-estimer. L’hésitation se fait seulement entre ce qui paraît être la ligne majoritaire que porte Marine Le Pen, où il faut d’abord casser l’UMP pour faire du Front national le premier parti à droite (du Buisson inversé…) et ce qui est esquissé, notamment autour de Marion Maréchal Le Pen, où la recherche d’accords peut être privilégié. Le proche avenir en décidera sans doute. Cette interrogation hypothèque la crédibilité profonde de l’UMP qui n’a tranché en rien ses problèmes lourds. C’est pour cela qu’il y a des ratés dans sa vie interne, comme l’a montré la primaire de Paris où le degré de haine a été palpable par tous les observateurs… Apprendre la démocratie, comme l’a souhaité Jean-François Copé, ne serait-ce pas d’abord ne pas oublier la République ? Alain BERGOUNIOUX

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Droitisation de la société française : mythe ou réalité ?

Le groupe socialiste du Sénat et la Fondation Jean-Jaurès, organisaient, le 5 juin dernier, au Palais du Luxembourg, un colloque consacré à la droitisation de la société française, en lien avec Le Nouvel observateur et la fondation Friedrich Ebert Stiung, sur fond de crise idéologique et politique. Décryptage. ............ Y a-t-il lieu de parler de « droitisation » de la société française ? Cette tendance traverse-t-elle le Vieux continent, dans son ensemble ? Le discours de la gauche est-il audible ? Pour répondre à ces questions, la Fondation Jean-Jaurès (FJJ) et le Groupe socialiste du Sénat ont organisé un colloque, le 5 juin dernier, au Palais du Luxembourg, en présence d’élus, d’essayistes et de politologues de renom. Avec l’ambition de relancer l’échange et le débat d’idées, à l’heure où les explications et les analyses des phénomènes qui font bouger en profondeur la société française se font rares. La question taraude les esprits, d’autant que ce phénomène très profond est décuplé par la crise économique et sociale qui traverse le pays, faisant tomber les digues les unes après les autres, sur fond de tensions et de radicalisation.

Droitisation de l’opinion ? Ce colloque a donné lieu à la publication, dans Le Figaro et Le Nouvel Observateur, d’une enquête sur la « droitisation des opinions publiques européennes », réalisée du 16 au 29 mai par l'IFOP pour le compte de la FJJ, auprès de 4 512 personnes, en France, en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas, en Espagne, en Italie et en Suisse. L’étude montre, notamment, l'impact de la crise financière de 2008 sur les opinions européennes, avec la volonté de voir l'État réguler l'économie : près de 60% de réponses vont dans ce sens, en France, en Allemagne, en Espagne et en Italie. Elle démontre également un écart notable entre la droite française et la droite allemande, sur la question du mariage pour tous. L'électorat germanique se montre ainsi beaucoup plus favorable à cette idée et à l'adoption d'enfants pour les couples homosexuels (63 %) que l'électorat UMP, UDI et FN réunis (30 %). Globalement, « la fermeté prévaut très largement en matière d'immigration et de sécurité, analyse le politologue Jérôme Fourquet. La droite souhaite ainsi clairement que l'État accorde davantage de libertés aux entreprises, fustigeant, au passage, le manque de volonté des chômeurs à s'insérer dans la vie active. « Sur ces aspects, l'opinion penche à droite »,

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prévient-il. Les points de vue convergent en France, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Belgique, en Suisse, en Espagne et en Italie. « La droitisation des esprits s'étend à tous ces pays, note-t-il. Cette inclination s'accompagne d'une demande de protection accrue face à la mondialisation. À charge, pour l'école, de privilégier l'effort et l'esprit critique. » Curieusement, l'exigence d'une « plus grande liberté de l’entreprise » va de pair avec un besoin d'État. De la même façon, une hausse de la fiscalité est souhaitée dans la majeure partie des cas. « Sur cette question, on constate une certaine élasticité de la société française », souligne Jérôme Fourquet. Enfin, les opinions publiques européennes sont majoritairement acquises au droit au mariage pour tous et à l'adoption pour les couples homosexuels. La réalité est donc plus complexe qu'il n'y parait, au premier abord, et la question de la droitisation des esprits peut prêter à controverse. Elle est plus perceptible encore sur la problématique ô combien sensible de l'assistanat, de la sécurité et de l'immigration, même si une majorité des personnes interrogées se montre favorable aux réformes de société.

Avec la crise des banlieues, en 2005, les crispations « anti-immigration » se font jour. Après 2010, ce sentiment se raréfie.
Entre déclin et radicalisation. Célébration du passé, tendance à l'ordre et au repli, conservatisme... Vincent Tiberj voit dans la politisation de la société un vecteur de droitisation. « La situation est beaucoup plus ouverte aujourd'hui que par le passé, tempère le politologue. Lorsque la majorité gouvernementale est à gauche, la société bascule à droite, et inversement » (cf. interview jointe). Globalement, la tolérance et l'esprit d'ouverture gagnent du terrain. Avec la crise des banlieues, en 2005, les crispations « anti-immigration » se font jour. Après 2010, ce sentiment se raréfie. « Le renouvellement générationnel participe, lui aussi, de la montée de la tolérance, veut croire Vincent Tiberj. Rarement, sans doute, les différences

culturelles entre la gauche et la droite n'ont été aussi fortes », note-t-il, toutefois. L'essayiste Caroline Fourest pointe, quant à elle, le décalage entre le discours des manifestants anti-mariage pour tous et l'opinion. « Le besoin de repères et de repli, à l'heure où la mondialisation bât son plein, agit très directement sur les réseaux conservateurs et familiaux, souligne-t-elle. La recherche d'un « habillage » visant à séduire l'opinion ne suffit pas à masquer la radicalisation des groupes identitaires qui ont entouré ces manifestations. » Civitas, qui ne fait pas mystère de son homophobie, l'Œuvre française, le Bloc identitaire ou Jeunesse nationaliste se livrent à une véritable surenchère idéologique. Issus du nationalisme identitaire, ils partagent une vision commune de la société, fondée sur l'homophobie et la xénophobie. Ces groupes forment une nébuleuse qui jette une ombre sur l’identité française. Tous rêvent de rejouer la journée du 6 février 1934, de triste mémoire. Leur cible : l'islam, sur fond de repli identitaire, de racisme avéré et de revendication prétendument universaliste. Les « paniques morales » précèdent la droitisation, estime Gaël Brustier. Avec, en toile de fond, un ordre social supposément menacé. Ceci fut perceptible, en particulier, lors des récentes manifestations des anti-mariages pour tous. Le « déclin de l'Occident » offre aux idéologues de tous poils, l'opportunité d'une réinterprétation du monde, face aux dangers qui nous guettent. Rien là de bien rassurant, d’autant que ces manifestations ont mobilisé une frange conservatrice de la société française, ancrée dans le catholicisme intégriste, en lien avec les « identitaires », les militants de l’Action française et certains des éléments les plus radicaux de l’extrême-droite. Avec le soutien d’un Jean-François Copé, visiblement enclin à renforcer sa légitimité à la tête de l’UMP, au risque de se couper d’une partie des dirigeants de son parti, peu pressés de le suivre sur le terrain glissant d’une radicalisation du mouvement, dont Patrick Buisson et ses affidés font leur miel. « Sommes-nous dans une France de droite qui vote à gauche ? », s'interroge Gilles Finchelstein. La campagne de 2012 a été lue clairement à l'aune d’une droitisation de l’opinion. Au point que la gauche à perdu la bataille
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idéologique. « Le clivage gauche-droite n'en demeure pas moins un schéma structurant de notre société », concède le directeur de la FJJ. Lequel voit dans la droitisation un déplacement du curseur politique et l'adhésion à des problématiques étrangères à la gauche. La présentation, par Brice Teinturier, de l'enquête « France 2013 : les nouvelles fractures » (Ipsos-Cevipof-FJJ-Le Monde) est, à cet égard, particulièrement éloquente. Lors de la présidentielle de 2012, la ligne identitaire a permis à Nicolas Sarkozy de capitaliser des voix sur sa droite, lui aliénant de facto une partie du centre-droit. « Il n'a pas progressé en espérance, mais a suscité un sentiment d'inquiétude, constate l'intéressé. Et ce, même si la droitisation de la société française et le sentiment de repli forment une constante. Au même titre que l'altérophobie et l'islamophobie, qui vont de pair avec le respect des valeurs du passé et de la tradition. » Ces indicateurs plaident pour une crispation et un sentiment de défiance de nos concitoyens à l'égard de nos institutions. Un Français sur deux estime ainsi que le déclin est inéluctable. « La question de la défiance est structurante, confie Brice Teinturier. Ce sentiment s'installe inexorablement dans notre société. » D'aucuns s'inquiètent de la montée de l'intégrisme et du port du voile qui participent d'une poussée de la radicalisation. Caroline Fourest distingue ainsi la « politique d'ordre » et la « culture du respect. » Le constat vaut également pour l'immigration et la laïcité, sujettes à des tentatives de dévoiement de la part de la droite et de l'extrême-droite. Oui, il existe bien des groupes qui obéissent à des logiques radicales.

Les classes populaires se reconnaissent volontiers dans Marine Le Pen, dont ils se sentent proches. Sans compter que les femmes n'hésitent plus aujourd'hui à lui apporter leur soutien, à visage découvert.
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Limites de la droitisation. Certains estiment que la réalité mérite d’être nuancée, à l’heure où le besoin se fait sentir d’une forte aspiration à une intervention de l’État pour réguler et encadrer un capitalisme financier sans règles. Sans compter qu’une majorité de nos concitoyens aspire à l’égalité des droits et reste en attente de réponses sur les plans économique et social. « La dynamique politique se fait par le centre », résume Gérard Le Gall qui conteste l'idée de déclin, propre à la société française. Nonna Mayer, politologue au Centre d'études européenne de Sciences-Po, récuse elle aussi formellement le terme de droitisation. « La gauche, c'est l'égalité, la droite, l'inégalité, plaide-t-elle. Le niveau de tolérance a chuté à droite et, plus récemment, au centre. Mais, pas à gauche ! » Les classes populaires se reconnaissent, cependant, volontiers dans Marine Le Pen qui leur ressemble, dont ils se sentent proches. Sans compter que les femmes n'hésitent plus aujourd'hui à lui apporter leur soutien, à visage découvert. Tout dépend donc de la manière dont la classe politique cadre les débats sur l'immigration et l'islam. Et de la capacité de la gauche à occuper l'espace public, en s'exprimant clairement sur la démocratie sociale. Laurianne Deniaud conteste, à son tour, toute idée de droitisation. Des lors que l'on s'éloigne des lieux de socialisation et d'échange, le danger d'une radicalisation se fait jour, nuance-telle. L'éducation, la lutte contre le vieillissement démographique, le métissage démontrent, à l'évidence, la complexité de la situation. À l’occasion de l'élection présidentielle de 2012, l'extrême-droite a occupé tous les champs du débat, sans pour autant progresser dans les urnes. La France des quartiers populaires reste, de ce point de vue, majoritairement acquise à la gauche, même si cet électorat est fragile. Ce, d'autant plus que le FN y attise les peurs. La gauche se doit donc de reconquérir les zones périurbaines qui abritent des acteurs en mal d'intégration. « Les marges de manœuvre sont faibles, s’inquiète l’ex-présidente du MJS. Elles nous inhibent et donnent de la force à la droite, dont la capacité de résistance reste forte face à la défiance des élites et au sentiment de déshérence de nos concitoyens. » Et d'appeler nos dirigeants à préserver la singularité de notre modèle économique et industriel, autour d’un « discours clair et exigeant » sur la laïcité et la

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lutte contre les discriminations. La droitisation n'est pas un mythe, mais elle a ses limites, résume Gilles Finchelstein. Ernst Hillebrand, directeur du département d’Analyse de politique internationale, au sein de la fondation Friedrich-Ebert, abonde dans le même sens. « Je ne crois pas dans l'hégémonie de la droite, mais dans la progression idéologique de la gauche. Le positionnement critique vis-à-vis de la mondialisation n'est pas l'apanage de la droite. La soumission de l'individu à la religion n'est pas non plus consubstantielle à cette famille politique. Rien, en Allemagne, n'indique une droitisation des esprits, renchérit-il. Nos sociétés sont plus tolérantes que par le passé. Les fonds tectoniques sont beaucoup plus favorables à la gauche. » République reconquise, social-démocratie assumée. Thierry Pech, directeur de la rédaction d'Alternatives économiques, s'interroge sur le 150ème anniversaire du SPD, à Leipzig, qui pose, en filigrane, la question de l’avenir de la social-démocratie. Quid de l'ambition démocratique de cette famille politique ? « Les croyances dominantes sont à droite, analyset-il, à l'heure où les circonstances lui donnent tort. Le système financier, dont on nous assurait le bienfondé, s'est effondré, en 2007-2008. Avec son cortège de restrictions budgétaires

et de dévaluations compétitives qui traduisent l'échec des croyances économiques auxquelles elles se rattachent. Nous sommes dans le monde des croyances qui nous empêchent de faire des diagnostics différents. Il nous faut faire le deuil des taux de croissances passés. » Ceci est derrière nous. Et nous voici au seuil d'une période de croissance limitée. Fort de ce constat, la gauche se doit d’imaginer des « sociétés plus sobres ». Et de formuler des propositions construites, autour d’une Europe solidaire. Florence Haegel, politologue au Centre d'études européennes de Sciences-Po, s'interroge, pour sa part, sur les évolutions programmatiques des partis de droite. Sur le long terme, les variations conjoncturelles sont perceptibles, mais il existe une réelle convergence entre les différentes familles de ce mouvement, au profit d'une légère droitisation. La « nécessaire intervention de l'État » fait l'objet d'un consensus, à compter des années 1980, autour de la question de la liberté des entreprises. Les variations sont moins fortes sur les aspects moraux, mais n'en existent pas moins. « La montée de la tolérance et la baisse de la xénophobie ne prêtent pas à discussion », fait valoir Brice Teinturier, même si la crispation de la société française, au cours des deux ou trois

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dernières années, est sensible. Reste que l'émancipation individuelle et l'affranchissement à l'autorité sont un fait incontestable. Elles n'en aboutissent pas moins à une contre-tendance, marquée par la « sanctuarisation de la peur », le retour à l'ordre et une forme inquiétante de néo-conservatisme. Avec, en filigrane, une montée en puissance des crispations identitaires, dont l'UMP tente, bon an mal an, de tirer profit. Le goût de la République peut, de ce point de vue, redonner à la gauche le goût de l'ordre pour contrecarrer la droite. Vincent Tiberj acquiesce, avant de contester l'idée selon laquelle vieillissement et conservatisme s’interpénètreraient. « Des lors que la gauche est absente du champ du débat, elle perd », déplore-t-il, par ailleurs.

La campagne de 2012 fut marquée par une résurgence de thèmes essentiels tels que la mondialisation, l'immigration ou l'insécurité qui ont permis à Nicolas Sarkozy de comptabiliser plus de 48 % des voix.
« Cette question du vieillissement est stratégique », souligne, pour sa part, Gilles Finchelstein. « La gauche est clairement pour l'ordre républicain et l'autorité, renchérit l’eurodéputé, Henri Weber. La radicalisation de la droite n'est pas nouvelle, mais le constat vaut également pour la gauche. » Existe-il des indicateurs des peurs ? Peut-on les quantifier ?, s'interroge un militant. L'activité économique et l'idéologie du déclin industriel pèsent lourdement dans le débat, assène Gaël Brustier. Cette thématique participe pleinement des « paniques morales » que la droite se plait à exploiter, dans sa lutte pour la reconquête du pouvoir. L'objectif, in fine, est de « saper » le consensus. Mettre des mots sur notre action. « Depuis 2002 et la défaite de Lionel Jospin, le sujet de la droitisation interroge, résume François

Rebsamen. Les défaites idéologiques entraînent les défaites électorales. Les victoires qui ont suivi se sont faites hors du champ régalien de l'État. » La campagne de 2012 fut marquée par une résurgence de thèmes essentiels tels que la mondialisation, l'immigration ou l'insécurité qui ont permis à Nicolas Sarkozy de comptabiliser plus de 48 % des voix. Avec, en prime, la montée des intégrismes religieux et de multiples peurs qui divisent la société française. Avec le mariage pour tous, la gauche a accompagné un mouvement de fond sur lequel la droite ne reviendra pas, souligne Harlem Désir. « Il s’agit là d’une victoire idéologique, fondée sur le principe d'égalité. L'Europe est une promesse de paix, de démocratie et de prospérité, poursuitil. Or, la prospérité n'est pas au rendez-vous. Des lors que les résultats économiques sont bons, l'opinion se reconnaît dans l'Union. Faute de quoi, le rejet est massif. D'où l'importance des questions liées à la gouvernance économique et à la construction politique. Seul moyen de faire contrepoids à la droite et à la montée en puissance des mouvements europhobes. » Et de pointer la crise qui suscite bien des inquiétudes, en matière de déclassement social. « En Belgique, en Hongrie ou en Grèce, les forces radicales ont instrumentalisé, à dessein, les questions identitaires et sécuritaires, précise le Premier secrétaire. S'ensuit une porosité entre l'extrême-droite et la droite classique, dont on perçoit parfaitement les dérives, au sein même de l'UMP. » La peur de l'immigration et la montée en puissance de l'insécurité vont de pair avec l'attente d'un État régulateur. « La droite ne doit pas passer, avec armes et bagages, en-dehors du champ démocratique, s’empresse-t-il d’ajouter. Il nous faut refuser une société fondée sur les seules valeurs marchandes, en défendant les principes de solidarité, d'éducation et de services publics. Il nous faut également encourager la liberté d'entreprendre, en refusant l'assistance, au profit de la solidarité et de l'effort. Nos concitoyens souhaitent un État stratège qui fonde son action sur l'avenir. Enfin, la gauche doit favoriser l'avènement d'une société fondée sur la progression et la rénovation du lien entre citoyens et dirigeants politiques. » Le Premier secrétaire déplore, enfin, le recul de la droite sur la laïcité. En témoigne son alliance avec l'extrême-droite, lors des manifestations des anti-mariages pour tous. D'où la nécessité,

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pour la gauche, de se référencer en permanence aux principes qui dictent la loi de 1905. « Globalement, les questions liées à la défense d'un État social occupent un champ important dans l’espace des droites européennes », observe Florence Haegel. Ce, pour des raisons d’ordre idéologiques qui tiennent, pour l’essentiel, au chauvinisme. « La gauche doit éviter que ce mouvement ne prenne de l'ampleur, renchérit Ernst Hillebrand. La défense du lien social reste l'apanage de notre famille politique. » « Une extrême-droite qui agit sur ce terrain est plus dangereuse qu'une droite viscéralement attachée aux principes du libéralisme, affirme Harlem Désir. Il nous faut apporter des réponses point par point, en prenant soin de ne pas laisser le champ social à l'extrêmedroite, dans les zones périurbaines. » En écho, Gérard Le Gall appelle à une « réhabilitation du débat politique et idéologique » pour combattre la droite et l'extrême-droite. En dépit des évolutions majeures de la société française, la droite reste majoritaire dans le pays. Et ce, depuis 1965. Sans compter que les blocages politiques sont forts. Et d'appeler au dépassement du principe bipolaire pour combattre un Front national qui évolue, au gré des élections, dans une fourchette de 16 à 20 %. « Il nous faut impérativement cadrer notre langage, estime le politologue. Avant de réfuter les termes de « populisme » et « d'islamisme », synonymes d'exclusion. Le constat vaut, en particulier, pour les ghettos que d'aucuns assimilent à la banlieue. « Cessons de nous faire plaisir avec les mots, les non-dits et le déni de réalité. L'évitement nous retombe dessus, par l'effet du boomerang. Le grand évitement, c'est la désocialisation de plusieurs millions d'individus, victimes du chômage. » Le registre de l'action est du domaine du politique. François Rebsamen le sait mieux que quiconque. Sur les thèmes de l'immigration et de la sécurité, le virage à droite est perceptible. Une majorité des français juge ainsi trop élevé le nombre d'étrangers vivant sur le territoire. La plupart d'entre eux ressentent l'emprise de l'insécurité. La culture bipolaire, fondée sur le combat entre opposition et majorité alimente cette inquiétude. Loin de la recherche du consensus, qui prévaut outre-Rhin. « Nous ne devons pas abandonner le débat idéologique, martèle le sénateur-maire de Dijon. Aux intellectuels, aux partis de mener ce combat. La reconquête culturelle est à ce prix, sur des thèmes qui nous sont chers. Évitons les impensées, les

non-dits, disons clairement les choses. Ce, d'autant plus que l'extrémisme religieux est une menace. » La gauche doit occuper le champ de l'imaginaire, en se forgeant une représentation du possible, conforme aux idéaux qui sont les nôtres. « Les défaites idéologiques et culturelles entraînent, à terme, les défaites électorales. Le creuset de la République et de la laïcité fait consensus pour mener le débat ». Dans les pas du sénateur-maire de Dijon, Bruno Le Roux, député de Seine-Saint-Denis et président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale, insiste sur la nécessité d'apporter de bonnes réponses aux interrogations citoyennes. « Le thème de la droitisation est une critique implicite de la gauche au pouvoir, ironise-t-il. Le débat se situe sur le terrain des idées. Notre réponse ne peut être que politique. Nous n'avons pas de complexe à nourrir, même si nous avons une obligation de résultat. La gauche est comptable de grandes réformes, mais pas d'un modèle », argue-t-il. Pour cela, il nous faut gagner la bataille idéologique, en mettant des mots sur notre action. Ceci nous ramène au questionnement sur notre identité. Qui sommes-nous réellement, quelles politiques voulons-nous ? Ces interrogations appellent des réponses. Et l'affirmation d'appartenance à la social-démocratie. « Pas de réforme sans bataille idéologique !, assène le parlementaire socialiste. Tout ce que nous

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faisons est fort, tout ce que nous faisons est juste. Mais, il nous faut donner du sens à ce que nous faisons. » « N'est-il pas urgent que le Parti socialiste redevienne une université permanente ? », interroge un militant. « Le nœud du problème n'est-il pas l'imaginaire ? », questionne Jean-Marcel Bichat. Que fait le Parti lorsqu'il est au pouvoir ? « La réflexion sur l'outil politique que nous mettons au service de la réforme n'est pas anodine », constate Bruno Le Roux. Lequel insiste sur la nécessité, pour le Parti socialiste, de mettre en perspective ce que le gouvernement décide. Gérard Le Gall met l’accent sur la crise. Qui est capable d'en expliquer les ressorts ? « C'est aussi ça le débat idéologique », concède-t-il. « La bataille de la crédibilité passe par l'explication et la pédagogie. C'est la raison d'être de ce débat, assène François Rebsamen. Il nous faut sans cesse rappeler dans quel état nous avons trouvé le pays et ce que nous voulons. L'immigration et

l'insécurité restent au cœur des préoccupations dans les quartiers et les milieux populaires. Se loger, se nourrir, telles sont leurs priorités. Nous devons être clairs sur les problèmes qui taraudent notre société. » Cette angoisse mine la population. « À charge pour nous d'avoir un discours construit et de mener un débat lucide sur ces sujets, suggère Nonna Mayer. Agissons localement et au niveau européen ». Laurent Bouvet, professeur de sciences politiques à l'Université Versailles Saint-Quentin, évoque à son tour la droitisation de l'opinion et constate, cependant, une montée tendancielle des grandes valeurs propres à la gauche. « Cette droitisation n'est donc pas totalement avérée. Mieux vaut parler de radicalisation de la droite, analyse-t-il. La mobilisation des anti-mariages pour tous marque surtout la mobilisation des catholiques. Ce qu'Emmanuel Todd désigne sous le vocable de "catholicisme zombie". » Le débat ne fait, à l'évidence, que commencer. Mais, il y a urgence !

Enquête sur la droitisation de l’opinion, sondage Ifop, réalisé pour la Fondation JeanJaurès, et publié dans Le Nouvel Observateur, du 6 juin 2013.
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DÉCRYPTAGE & DÉBATS

« La « droitisation » des esprits touche surtout nos élites politiques »
Vincent Tiberj est chargé de
recherche à Sciences Po. Diplômé et docteur en science politique de l'Institut d'études politiques de Paris, il est spécialisé dans les comportements électoraux et politiques en France, en Europe et aux Etats-Unis, ainsi que la psychologie politique. Ses travaux portent sur les modes de raisonnement des citoyens « ordinaires », la sociologie politique des inégalités sociales et ethniques et la sociologie de l’immigration et de l’intégration, l’explication de vote et les méthodes quantitatives.

La « crispation hexagonale » que vous évoquiez en 2008, dans un ouvrage publié chez Plon, est-elle toujours d’actualité ? La société poursuit sa progression, dans la durée. En témoigne l’attitude de l’opinion vis-à-vis des homosexuels ou des minorités religieuses. Dans les années 1970, un Français sur quatre estimait ainsi que l’homosexualité était une manière acceptable de vivre sa sexualité. En 2012, 15 % de nos concitoyens ont un avis négatif sur le sujet, ce qui dénote d’un renversement total de l’opinion sur la question. Le constat vaut également pour le droit de vote des étrangers qui a recueilli 55 à 65 % d’avis favorables, lors de l’élection de François Hollande, contre 25 % auparavant. Ce mouvement sur le long terme est porté par le renouvèlement générationnel. En clair, les personnes qui ont vu le jour dans les années 40 sont plus tolérantes que celles qui les ont précédées. Le constat vaut, naturellement, pour les générations qui ont suivi, plus compréhensives que leurs de-

vancières. Sans compter qu’entre l’électorat de François Mitterrand, en 1981, et celui de François Hollande, en 2012, le taux de renouvèlement est supérieur à 50 %. Ceci est extrêmement prégnant. Autre facteur-clé : la question du niveau de diplôme. Rappelons qu’en 1968, 8 % seulement de la population était titulaire du baccalauréat ou d’un diplôme de l’enseignement supérieur, contre 30 % aujourd’hui. L’électorat a donc changé au fil du temps. Cette évolution touche les générations les plus anciennes marquées, elles aussi, par ce phénomène d’ouverture progressive. Emmanuel Todd et Hervé Le Bras (1) établissement un parallèle entre droitisation de la société française et vieillissement de la population. Cette analyse vous paraît-elle pertinente ? Non. L’âge moyen, dans la France d’aujourd’hui, est certes supérieur à celui des années 1980, mais la tolérance vis-à-vis des minorités, quelles qu’elles
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soient, n’a jamais été aussi marquée. Si droitisation il y a, c’est par le débat. Ceci est perceptible, en particulier, sur la question du droit de vote des étrangers. Entre l’élection de François Hollande et une enquête de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) rendue publique en décembre 2012, on est passé, sur ce sujet, de 55 à 65 % d’opinions favorables, à 40 % ! Ce retour en arrière traduit une réelle difficulté, pour le gouvernement, à faire passer ses arguments, à l’heure où l’UMP se crispe. Il ne faut jamais sous-estimer la force du « cadrage », la manière dont on parle d’un sujet, au risque de heurter l’opinion. Encore un mot. Du point de vue de nombreux penseurs, les valeurs sont structurées et évoluent peu dans le temps. Elles se sont forgées dans l’enfance et l’adolescence pour se cristalliser à l’âge adulte. Certains estiment même que le vieillissement est synonyme de conservatisme. Dans les années 1990, d’éminents sociologues américains ont démontré que les choses n’étaient pas aussi simples et que tout individu est une somme d’ambivalence. Ceci vaut, notamment, pour la question du mariage pour tous, dont l’acceptation ou non pousse à des jugements contradictoires. Au gré du « cadrage » ou du débat, certaines préférences peuvent donc surgir.

La crise des banlieues, en 2005, a contribué à faire émerger un sentiment de défiance, chez certains électeurs. Nicolas Sarkozy a clairement choisi d’exploiter ce terreau pour capter les voix frontistes. Avec succès.
Comment la société française a-t-elle évolué au cours des huit dernières années ? La crise des banlieues, en 2005, a contribué à faire émerger un sentiment de défiance, chez certains électeurs. Nicolas Sarkozy a clairement choisi d’exploiter ce terreau pour capter les voix frontistes. Avec succès. Mais, paradoxalement, à la lecture des rapports annuels de la CNCDH, entre 2005 et 2010, le niveau de tolérance a évolué favorable10

ment. C’est ce qu’on appelle, en sciences politiques, l’effet « thermostatique ». Ce qui revient à dire que l’opinion évolue souvent à contre-courant des choix électoraux. Lorsque la gauche est au pouvoir, la société met ainsi le cap à droite, et inversement. Ceci a longtemps prévalu dans le champ économique pour gagner progressivement les aspects culturels. Rarement, sans doute, le soutien aux populations issues de l’immigration a été aussi fort que lorsque Nicolas Sarkozy était à l’Élysée. Depuis 2010, la situation a évolué. Au point qu’en décembre 2012, le degré de tolérance vis-à-vis de l’immigration a connu un recul important, pour atteindre un seuil équivalent à celui qui prévalait dix années auparavant. Ceci tient à un faisceau d’éléments conjoncturels et à la parole politique qui s’est libérée sur les questions de l’immigration. Force est de constater que le temps du consensus républicain face au FN a disparu. L’époque où Jacques Chirac condamnait avec force les propos de Jean-Marie Le Pen paraît, de ce point de vue, bien lointain… Au point que l’UMP est beaucoup plus ambiguë qu’elle ne l’a été. Tant et si bien qu’elle se trouve, aujourd’hui, dans un entre-deux, avec l’axe Fillon-Baroin, d’un côté, et le duo CopéDroite forte, de l’autre. Cette libération de la parole redonne du poids à la xénophobie. Un changement s’est produit, par ailleurs, sous l’effet du Printemps arabe et de l’élection, en 2012, d’un gouvernement socialiste. Sans oublier, bien entendu, les effets induits par la crise économique. Jusqu’en 2010, le rapport entre niveaux de chômage et racisme n’était pas avéré. Depuis, le sentiment de défiance à l’encontre de la gauche et le contexte difficile auquel nous devons faire face ont considérablement changé la donne. Y a-t-il lieu de parler de « droitisation » des esprits, sur fond de crise sociale et de crispation identitaire ? La « droitisation » des esprits touche surtout nos élites politiques. Elle affecte directement la droite, à l’heure où Marine Le Pen s’emploie, pour des raisons tactiques, à mettre le curseur à gauche. Si le FN s’était davantage préoccupé de questions culturelles, au cours des trente dernières années, il aurait probablement remporté des élections. L’ouverture, la montée de la tolérance, la décrispation de l’électorat sont indissociables de la politisation de ces questions. Lorsque François Mitterrand est réélu à la présidence de la Répu-

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blique, en 1988, 75 % de français jugent le taux d’immigration trop élevé, contre 50 % à peine, en 2007 ! Les temps changent. Tout laisse pourtant penser le contraire… Parce qu’il n’y a pas de mémoire des évolutions de l’opinion, en France. Nous avons la fâcheuse tendance à considérer que chaque élection est unique en soi. Or, j’ai tendance à penser qu’en dépit d’une certaine unicité, chaque séquence électorale a sa part de singularité. Ce qui signifie que si Nicolas Sarkozy avait été le candidat de la droite, dans les années 1980, en déployant les mêmes arguments que ceux auxquels il a recourt, aujourd’hui, il aurait fait un triomphe. À la lecture des votes, depuis 1988, on voit bien que les questions culturelles occupent une place grandissante dans les débats. Pendant les mandats de François Mitterrand et de Jacques Chirac, les électeurs exprimaient leur vote au gré de leurs préférences socio-économiques. En 2007, certains dont voté Nicolas Sarkozy, alors qu’ils étaient socialement de gauche ; d’autres ont opté pour Ségolène Royal, tout en étant économiquement de droite. Leurs choix se sont donc déportés sur des questions d’ordre culturelles. Ce phénomène s’est reproduit de la même manière, en 2012. Faut-il tenir compte du vote conservateur des ouvriers ? Les ouvriers se sont toujours montrés plus conservateurs, culturellement, que les cadres. Ils n’ont pas déserté la gauche, mais ont le sentiment d’être pris entre deux feux. D’un point de vue socio-économique, ils restent favorables à la redistribution et à l’égalité, plutôt qu’à la liberté des entreprises, comme ils l’ont toujours été. Mais, culturellement, certaines valeurs les poussent désormais à droite. Le constat vaut tout autant pour les cadres qui se situent, économiquement, à droite, mais qui se répartissent, au second tour des élections présidentielle et législatives, entre la gauche et la droite. De ce point de vue, l’évolution politique d’un François Bayrou est particulièrement intéressante. Tout le destinait, à priori, à se rallier à Nicolas Sarkozy. Des questions d’ordre sociétales l’ont conduit, toutefois, à faire le choix de François Hollande, lors du deuxième tour de l’élection présidentielle de 2012.

Comment expliquez-vous l’opposition au mariage pour tous ? Une série d’enquêtes comparatives menées depuis les années 1980, par un groupe de chercheurs européens, l’European value study, mesure l’adhésion des publics européens à l’égard de différents moyens d’action politique. Il s’est penché, en particulier, sur les manifestations. Lesquelles étaient du ressort exclusif de la gauche, en 1981. En 2008, la droite était partagée sur le sujet. Ce moyen d’expression, autrefois réservé à la gauche, est devenu, au fil du temps, un outil citoyen, au sens large. Parmi les catholiques pratiquants, qui sont devenus numériquement faibles - à peine 8 % de la population française -, 39 % des sondés estiment que l’homosexualité n’est pas une valeur acceptable de vivre sa sexualité. Dès lors que les questions de mariage et d’adoption rentrent en ligne de compte, l’opposition devient frontale. Cette acceptation progressive de la culture manifestante, alliée à une mobilisation religieuse, axée sur les principes de « bien » et de « mal », fondent une morale qui conduit tout droit à la contestation. C’est une certaine conception du monde qui est attaquée ici, dont les membres sont partiesprenantes d’un réseau relativement dense qui forme une « contre-société » d’inspiration catholique, à part entière. Ceci explique pourquoi le niveau de contestation a été aussi fort. Souvenons-nous : la manifestation anti-PACS de janvier 2000 avait elle-même attiré beaucoup de monde.

Il est encore trop tôt pour dire si les débats autour du mariage pour tous en France marqueront ou non un coup d'arrêt à l'acceptation progressive et massive de l'homosexualité.
La radicalisation s’enracine-t-elle à droite ? Ici encore, nous sommes sur une question de stratégie ou de conviction politique. Deux scenarii se dessinent, après la manifestation des anti-mariages pour tous : l’option « PACS », d’un côté, et celle du Tea Party, de l’autre. Dans le premier cas de figure, la probabilité d’un prolongement du
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mouvement est quasi-nulle, d’autant que la loi entrera peu à peu dans les mœurs. On peut d’ailleurs parier que la question homosexuelle n’aura pas le moindre impact sur le résultat des municipales, l’an prochain. Le scenario américain résulte, en revanche, de la conjonction d’un choix stratégique et de l’instauration de primaires « ouvertes ». Au début des années 1970, le Parti républicain était le mouvement favori des femmes urbaines diplômées. Dix ans après, les conditions ont totalement changé, ledit parti ayant perdu cette frange électorale, après la montée en puissance de la majorité chrétienne. Celle-ci s’est produite autour de la question de l’avortement. De progressistes qu’il était, sur le plan culturel, le Parti républicain est devenu conservateur. Il est encore trop tôt pour dire si les débats autour du mariage pour tous en France marqueront ou non un coup d'arrêt à l'acceptation progressive et massive de l'homosexualité. Cependant, le Tea Party n'a pu empêcher le soutien croissant au mariage gay, outre-Atlantique, alors même que son influence politique est bien plus importante que celle des participants à la Manif pour tous. Les appels incessants des réseaux catholiques et radicaux à faire battre Nathalie Kosciusko-Morizet, à l’occasion de l’élection primaire de l’UMP, à Paris, peut se justifier. Et ce, d’autant plus que ses opposants, dont Jean-François Legaret, ont mené l’essentiel de leur campagne autour de la question homosexuelle.

mesure où ce phénomène ne s’est encore jamais produit sous la Ve République. La vraie question est de savoir quand cessera, au sein de l’UMP, la volonté de ne pas recourir à des alliances avec le FN. Les municipales seront particulièrement instructives, sur ce point, en mettant en exergue la problématique de la fusion des listes. Histoire de faire face aux élus socialistes, soutenus par le Front de Gauche. La droite bâtit d’ailleurs toute une rhétorique sur l’équivalence, totalement infondée, en termes de valeurs. Les électeurs du PS et du Front de Gauche sont naturellement beaucoup plus proches idéologiquement que ne le sont ceux de l’UMP et du FN. Marine Le Pen souhaite néanmoins anéantir l’UMP… Oui, et on voit bien que l’intention est là. De ce point de vue, des tentatives d’alliances, comme ce fut le cas récemment au Danemark, aux Pays-Bas ou en Italie, ne sont pas à exclure. L’UMP n’a cependant pas besoin de recourir à des alliances systématiques pour emporter la décision. Reste une question, et non des moindres, liée au centre de gravité de l’électorat UMP. Le doute subsiste. Mais, au-delà du problème de l’alliance, on ne peut exclure que l’UMP finira tôt ou tard par ressembler au Parti conservateur américain. (1) Emmanuel Todd et Hervé Le Bras, Le mystère français, coédition Seuil-La République des idées, 2013, 336 pages.

La vraie question est de savoir quand cessera, au sein de l’UMP, la volonté de ne pas recourir à des alliances avec le FN. Les municipales seront particulièrement instructives, sur ce point, en mettant en exergue la problématique de la fusion des listes.
Y a-t-il lieu de craindre une absorption de l’UMP par le FN ? Cette alternative est difficile à imaginer, dans la

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Une opposition UMP empêtrée dans les « non-dits »
Le vote militant sur le vote, envisagé par l’UMP, pour désigner le futur président de l’UMP ou plutôt repousser l’échéance, est révélateur d’un profond malaise et d’une incapacité à maîtriser réellement le débat démocratique interne. L’accord passé entre François Fillon et Jean-François Copé sur ce point, montre que la sortie de route observée lors du Congrès de novembre n’était pas un accident. Elle laisse des traces indélébiles entre deux ambitions et deux conceptions. Un seul point d’accord entre l’ancien Premier ministre et le député de Meaux : tenter d’éviter le retour dans le jeu, de Nicolas Sarkozy. Un problème de gouvernance ? L’absence manifeste de chef de file se fait cruellement sentir, pour une formation politique baignée par la culture du chef. Elle se double d’une incapacité récurrente à faire fonctionner une démocratie interne, correctement. Ainsi, on s’oriente vers une situation probable, où le principal parti d’opposition ne disposera pas d’un véritable Secrétaire général ou président légitime, avant 2015, date de son prochain congrès, compte tenu des conditions de recensement des votes enregistrés lors du congrès de novembre dernier, qui continuent d’entacher sa crédibilité. Des difficultés similaires se sont d’ailleurs reproduites lors des primaires parisiennes et à un degré moindre, lyonnaises. Contestations pendant le déroulement même du scrutin, polémiques multiples, évolution du collège électoral jusqu’à moins d’une heure de la clôture des opérations de vote, et au final nombre de votants dérisoire pour une ville comme Paris - à peine plus de 20 000 -, sur près de 1,4 millions d’électeurs potentiels. La candidate officielle de l’UMP, à Paris, est investie avec moins de 12 000 suffrages, et en dépit d’une offensive de la « droite forte ». Tous ces évènements témoignent de la mauvaise gestion de Jean-François Copé, principal responsable de ces cafouillages à répétition. Il y a là tous les ingrédients d’une formation politique en crise, ou en panne. L’aveu du député de Meaux, le 3 juin dernier, à propos du psychodrame de la Primaire parisienne, confirme la gravité de la situation. Sa déclaration selon laquelle « nous apprenons effectivement la démocratie, c’est assez nouveau », montre l’ampleur du chantier qui est devant l’UMP, pour se hisser au niveau des standards d’une démocratie véritable. À ces stigmates, s’ajoutent les contradictions à propos des questions de société et en particulier du « mariage pour tous ». Deux positions se sont affrontées à propos de la manifestation du 26 mai contre le mariage homosexuel, son bien-fondé, son opportunité et son sens.

Trois démarches, au sein de l’UMP, s’affrontent toujours sur le fond, dans la perspective d’un retour éventuel de la droite au pouvoir, après les échéances électorales de 2017.
Il y avait ceux qui participaient, comme Jean-François Copé, Claude Goasguen, Laurent Wauquiez, et ceux qui s’y refusaient à priori, comme Alain Juppé, François Baroin, Jean-Pierre Raffarin, au nom de la nécessaire crédibilité d’un parti de gouvernement, respectueux d’une loi votée, validée et promulguée, et sans illusion sur la capacité à revenir en arrière. Deux comportements cohabitaient aussi à propos de l’attitude à observer vis-à-vis de l’extrêmedroite et de ses satellites le plus souvent groupusculaires, activistes et dangereux, à la droite du FN. Alain Juppé, François Baroin et François Fillon récusent toute cohabitation, dans la rue, avec ce genre de mouvements. L’entourage du président de l’UMP ni voyait, semble-t-il, aucun
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inconvénient, cherchant simplement à récupérer un mouvement aussi inquiétant qu’hétérogène, à des fins électorales immédiates. Enfin, trois démarches, au sein de l’UMP, s’affrontent toujours sur le fond, dans la perspective d’un retour éventuel de la droite au pouvoir, après les échéances électorales de 2017. La première consiste à entériner la loi, au nom de l’évolution probable des esprits, de la banalisation des actes, et de la marche inexorable du temps. La deuxième envisage la réécriture partielle du texte de loi, notamment dans son volet filiation et adoption, sans que l’on sache si l’union civile reste ou non l’hypothèse de base. Enfin, la troisième maintient une opposition frontale induisant une demande de référendum, d’ailleurs inconstitutionnel, à fin d’abrogation de la loi. Cette logique conduirait à des imbroglios juridiques invraisemblables pour les couples mariés, et à des inégalités de statuts inextricables. Même Frigide Barjot semble l’avoir compris au point de renoncer à l’ultime manifestation. Cette confusion traduit une grande approximation, beaucoup d’improvisations, voire un problème de gouvernance, comme le proclament Laurent Wauquiez ou Bernard Accoyer, sans ménagement.

La ligne développée désormais, sans ambiguïté, par Jean-François Copé, mais aussi par la « droite forte », fait clairement le choix d’une fusion culturelle et sociétale avec l’extrême-droite, en marge des principes républicains fondamentaux, au nom de l’efficacité, et d’une opposition viscérale à la gauche.
L’UMP : combien de divisions ? Elle montre aussi une grande désunion sur le fond, et sur le plan des ambitions personnelles. Elle confirme surtout l’absence d’un projet fédérateur attractif et
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alternatif. L’opposition entre, d’une part, une droite conservatrice, notabiliaire, d’inspiration orléaniste, pour reprendre une classification plus classique, et, d’autre part, une ligne délibérément réactionnaire, prolongeant le discours impulsé par Nicolas Sarkozy pendant la dernière campagne présidentielle, paraît de plus en plus irréconciliable, en dépit de quelques précautions de langage. La ligne développée désormais, sans ambiguïté, par Jean-François Copé, mais aussi par la « droite forte », fait clairement le choix d’une fusion culturelle et sociétale avec l’extrême-droite, en marge des principes républicains fondamentaux, au nom de l’efficacité, et d’une opposition viscérale à la gauche. Pour cette fraction de l’UMP, le réflexe « identitaire » l’emporte désormais sur le message universel de la République. L’affirmation de la discrimination prédomine sur le concept d’égalité des droits et donc des chances. L’ordre naturel des choses s’impose au détriment des démarches d’émancipation. L’inné prend sa revanche sur l’acquis, la référence « aux lois supérieures à la République » sur la laïcité, la morale républicaine, la séparation des Églises et de l’État, la tolérance, la raison critique, et la liberté de jugement. Cette évolution, en marge du message républicain, possède naturellement ses conséquences stratégiques, vis-à-vis de l’extrême-droite et du fameux « ni-ni » imposé par le député de Meaux, entre les deux tours de l’élection législative du printemps 2012, sans véritable débat interne. Quand la boussole de la République se dérobe, tout se vaut, et finalement rien ne vaut. Cette dérive est peu à peu dénoncée par certains responsables de l’UMP, qui entendent par là-même rompre avec la phraséologie de Nicolas Sarkozy, dont les ambiguïtés tactiques quant à son retour au premier plan, contrarient toutes les velléités de rénovation interne. Tentation d’émancipation ou ambitions personnelles ? Ainsi François Baroin n’a-t-il pas hésité, dans une interview accordée à l’Express, en date du 29 mai, à identifier certaines contradictions, et à tenter d’en préciser les termes. Le maire de Troyes refuse, tout d’abord, toute référence à « la désobéissance civile » cautionnée peu ou prou, par les participants aux « manif pour tous », en une rhétorique qui rappelle de mauvais souvenirs, et oublie qu’il s’agit d’une loi votée par

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le Parlement et portant sur le mariage civil. Il pointe, pour le dénoncer, le déplacement du centre de gravité de l’UMP vers la droite, et les risques stratégiques qui en résultent pour elle. Il réfute la duplicité, consistant à envisager l’abrogation pure et simple de la loi portant sur le mariage pour tous, en cas de retour éventuel de la droite au pouvoir, en 2017. Pour lui, la marche du temps et l’évolution de la société auront raison des logiques d’arrière-garde. Même si l’on ne sait toujours pas, s’il le regrette ou s’en félicite. Il entend surtout solliciter - encore très prudemment - un examen lucide des causes de la double défaite du printemps 2012, et proposer l’exercice d’une remise à plat pour tenter de rénover l’UMP. Cet appel sonne comme une mise en cause directe de Patrick Buisson, présenté comme « un homme venant de l’extrême droite… il a un projet politique, son influence est nocive, nous devons la combattre » (Express, 29 mai). La réponse de ce dernier dans une interview accordée au Monde (9-10 juin 2013), montre qu’il s’est senti directement visé. L’ancien conseiller de l’Élysée justifie le discours « identitaire » de la campagne présidentielle et pose déjà l’ancien président en recours pour 2017. En fait, François Baroin préconise implicitement le rétablissement d’un grand parti conservateur et libéral sur le plan politique. Récusant les références identitaires, il rappelle les conditions d’avènement de l’UMP, en 2002, pour faire barrage à l’extrême-droite et affirmer un rassemblement de la droite et du centre. Il précise, surtout, à sa manière, qu’il y aura toujours l’OAS, et l’attentat du « Petit Clamart » entre l’extrême-droite et la droite gaulliste, ou ce qu’il en reste. Ce rappel à l’ordre paraît néanmoins bien tardif, près de trois ans après le discours de Grenoble (30 juillet 2010). Il peut s’interpréter comme une forme de remise en cause implicite du bilan de Nicolas Sarkozy, auquel il a pourtant largement contribué, comme une tentative d’émancipation vis-à-vis de l’ombre portée de l’ancien Président de la République, après un an de silence. De son côté, François Fillon semble s’inscrire dans ce même discours, à la fois révélateur d’une fracture et ambigu. Tentation de l’émancipation vis-à-vis de Nicolas Sarkozy, appel à une rénovation démocratique de l’UMP, après la cacophonie

enregistrée lors du congrès de novembre, affirmation d’une droite néo-libérale sur le plan économique, prise de distance avec l’extrême-droite jugée à « la lisière du Front républicain » (France 2, 6 juin 2013). Il confirme ainsi, l’évolution d’un parti d’opposition, profondément divisé par le choc des ambitions et des arrières pensées personnelles irréductibles, par des conceptions de la vie publique et du rôle de l’UMP de plus en plus divergentes, par des options stratégiques difficilement compatibles.

La droite traditionnelle demeure plus que jamais travaillée de l’intérieur, par les arrières pensées et les non-dits, faute d’engager une réflexion lucide sur la trajectoire imposée par son ancien leader.
Ces divisions portent manifestement, pour une bonne part, sur l’essentiel, sur la proximité éventuelle de l’extrême-droite et du projet politique qui en découle. Les déclarations des uns et des autres au sein de l’UMP, confortent deux constats : le clivage droitegauche reste une donnée déterminante, dans le domaine économique, social, et fiscal. Les recettes de la droite signifieraient plus d’injustices, plus de précarité, et moins de protections pour le monde du travail, les retraités et la jeunesse. La droite traditionnelle demeure plus que jamais travaillée de l’intérieur, par les arrières pensées et les non-dits, faute d’engager une réflexion lucide sur la trajectoire imposée par son ancien leader.

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Regards sur la droite
26 juin 2013 - n° 22
Lettre éditée par la cellule Veille et Riposte du Parti socialiste

Édito
Nouvelle donne
Le Front national n’a pas remporté l’élection législative partielle de Villeneuve-sur-Lot. Mais la côte d’alerte est atteinte. Le candidat du Front a progressé de 20 points entre les deux tours. Cela avait été aussi le cas dans l’Oise. Ce sont deux départements qui illustrent le visage actuel du parti de Marine Le Pen, une influence dans des zones rurale et semi-urbaines, où les catégories populaires se sentent comme délaissées. Tout cela s’inscrit dans un contexte marqué par une grave crise de confiance dans la politique, qui est portée au plus haut point à Villeneuve-sur-Lot, après le scandale Cahuzac. Il faut également y voir l’effet cumulé de deux stratégies politiques : celle, évidemment, de la « dédiabolisation » du Front menée depuis 2011 par Marine Le Pen, et celle de la « banalisation » de ses idées voulue par Nicolas Sarkozy, et entretenue, aujourd’hui, par toute une part de l’UMP. Le résultat de tout cela est que le Front national, qui prend les traits d’un parti simplement « ultra-populiste », disant finalement peu de choses pour surfer sur la vague des mécontentements, s’installe comme un parti potentiellement de deuxième tour, susceptible de créer une dynamique de rassemblement plus forte encore. Les problèmes posés concernent évidemment la droite et la gauche. La réalité électorale du Front national va accentuer les contradictions de l’UMP. Sans même parler des pressions qui se feront jour - et se sont déjà faites - pour trouver ici ou là des accords pour les élections municipales, l’aile-droitière du parti trouvera des arguments supplémentaires pour côtoyer les thématiques frontistes. L’idée même du « Front républicain » est d’ailleurs contestée par sa direction. Cette attitude, loin de nuire à l’influence de l’extrême-droite, la favorisera au contraire. Les socialistes sont tout autant questionnés. Non qu’il y ait un transfert direct de l’électorat socialiste vers le Front national. Les marges de progression de celui-ci – comme le montrent la plupart des études – sont dans les électeurs qui se situent plutôt « ni à gauche, ni à droite », ou qui ont voté à gauche sans régularité. Le problème est avant tout la perte d’une part de notre électorat qui choisit souvent l’abstention. L’alternative, en effet, n’est pas sur notre gauche ou dans le vote écologiste. Ces partis, le Front de Gauche ou Europe Ecologie Les Verts, ne progressent pas – voire même régressent. Le débat n’est donc pas de savoir s’il faut mener ou non une politique « plus à gauche ». Il est d’obtenir des résultats. Le gouvernement a aujourd’hui trouvé une cohérence politique qui dessine un « pacte social de croissance », privilégiant le redressement économique, la lutte contre les inégalités, la concertation sociale. Le mieux que nous ayons à faire est d’approfondir cette ligne en évitant les demi-mesures. La demande qui nous est faite, est avant tout une exigence d’efficacité. Il faut veiller, qui plus est, dans toutes ces zones géographiques, à la présence et à la qualité des services publics. Ce n’est pas contradictoire - et il faut éviter les faux débats - avec une politique de dénonciation virulente de ce qu’est le Front national, un parti qui joue des peurs, stigmatise les « élites », pour ne pas à avoir à justifier son programme, rejette les minorités, tend à isoler le pays dans un rétraction nationaliste. Le Parti socialiste a, donc, trois tâches simultanées à accomplir : expliciter la politique gouvernementale dans sa cohérence, mener une bataille idéologique contre les idées du Front national, placer l’UMP devant ses responsabilités. Alain BERGOUNIOUX
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Europe : une approche conservatrice sans imagination
Après les divisions internes étalées, à propos du mariage pour tous, et surtout des manifestations de rue organisées, après les nombreux cafouillages postérieurs au congrès du mois de novembre, l’UMP tente de se remettre au travail. Elle essaie à nouveau, de jouer son rôle d’opposition et de proposition, tout en évitant soigneusement tout travail d’inventaire sur les dix années passées au pouvoir. Le thème choisi, dès le 30 mai dernier, à la faveur d’une convention nationale pour tenter d’y parvenir concerne l’Europe, sa construction et l’axe franco-allemand qui en est le moteur. Faute d’accord sur le schéma institutionnel de l’Europe, la copie rendue est dépourvue de la moindre avancée. le développement de notre agriculture qui demeure la deuxième du monde. Pour autant, cette formation politique n’envisage pas d’en contester la distribution, ni la répartition. Quant à l’euro, il doit être consolidé. Il n’est pas question d’envisager une sortie de la Monnaie unique ni de déroger à ses principes et à ses disciplines. Pour l’UMP, la sortie de l’euro signifierait l’isolement du pays, la remontée immédiate des taux d’intérêts de base et de refinancement de la dette, l’asphyxie bancaire. Elle redonnerait surtout au commerce extérieur, lourdement déficitaire depuis 2007, un rôle majeur et contraignant immédiat, puisque le pays et la Banque de France se retrouveraient très vite dans l’incapacité de couvrir, par des devises propres, un déficit extérieur mensuel de près de 6 milliards d’euros, soit 40 milliards de francs. La critique parfois virulente des positions de l’extrêmedroite sur l’Europe ne vise pas ses considérations xénophobes et nationalistes, mais le risque financier et budgétaire qui découlerait d’une rupture avec la zone euro. L’idéal européen s’efface derrière une approche très pragmatique et seulement pragmatique. Ce constat est important au moment où les signes de rapprochement existent entre l’extrême droite et l’UMP, en particulier sur les questions sociétales (mariage pour tous, immigration, etc.), ou politiques. La stratégie électorale du « ni-ni », en cas de deuxième tour mettant aux prises le PS et le FN, n’a toujours pas été contestée officiellement par le bureau politique de l’UMP. Un alignement sur le PPE. Pour autant, le discours de l’UMP sur le dossier européen se limite bien trop souvent à une critique systématique et en règle de l’action entreprise par François Hollande, depuis un an. Ce discours oublie d’ailleurs totalement, l’ampleur et l’importance des renoncements concédés par Nicolas Sarkozy sur l’essentiel, vis-à-vis, d’une part, de la Chancelière allemande et, d’autre part, de l’ensemble

Par leur silence, les courants de l’UMP assument tous, implicitement, le bilan européen de Nicolas Sarkozy, et son incapacité à infléchir le cours des choses, pour sortir le continent de la crise.
Pour le maintien dans l’Euro. Une précision préalable : tous les courants de l’UMP se reconnaissent peu ou prou, dans le cadre européen et soutiennent les principes majeurs de la construction européenne. Ils défendent, notamment, la PAC, ainsi que l’euro, se démarquant de l’extrême-droite et de ses préconisations sur le sujet. Par leur silence, ils assument tous, implicitement, le bilan européen de Nicolas Sarkozy, et son incapacité à infléchir le cours des choses, pour sortir le continent de la crise. Pour l’UMP, dans son ensemble, la PAC reste une nécessité absolue pour le rayonnement et

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des forces conservatrices, en Europe. En effet, lorsque François Hollande arrive à l’Elysée, il hérite d’un Traité budgétaire européen négocié par Nicolas Sarkozy, dépourvu du moindre encadrement, de la moindre contrepartie, en particulier sur les questions de relance économique et sociale. Le dialogue franco-allemand, quant à lui, se bornait à un acquiescement de la part de Nicolas Sarkozy, en particulier sur la question cruciale du refus de la BCE de racheter, sous certaines modalités, une partie de la dette souveraine des pays du sud de l’Europe, afin d’abaisser les taux de refinancement. François Hollande, en un peu plus de douze mois, a obtenu de réelles avancées, avec le pacte de croissance pour financer notamment une transition énergétique et écologique, une évolution sensible des pratiques de la BCE pour racheter une partie de la dette et réduire le niveau des taux d’intérêt de refinancement de celle-ci, la marche vers une vraie supervision bancaire plus régulatrice. En outre, les divers Sommets européens depuis un an, ont permis la ratification, par 13 États-membres, du principe d’une taxe sur les transactions financières internationales, applicable en 2015, et l’engagement d’une lutte résolue contre les paradis fiscaux, dont le montant global, en Europe, s’élève à 1 000 milliards d’euros par an. L’idée de réorienter la construction européenne n’apparaît jamais dans le discours de l’UMP. En revanche, la nécessité de s’aligner sur le message et l’action du PPE majoritaire au Parlement européen est clairement exprimée. En fait, l’UMP normalise totalement son discours au regard des crédos du conservatisme européen, qu’il s’agisse de la majorité du Parlement européen, ou de celle des Chefs d’Etat et de gouvernement. Aucune critique des décisions prises n’émerge. Seule l’action européenne du Président de la République est critiquée et dénoncée, sans doute parce qu’il préconise des corrections de tir et d’orientation susceptibles de sauver le message et l’idéal européen, de redonner un espoir dans, et en Europe. Au-delà d’un discours à minima sur l’Europe, fondé sur une référence floue à l’unité, et la nécessité de politiques commerciales et fiscales communes - mais sur quelles bases ? -, au-

cune proposition innovante n’apparaît, à l’UMP, puisque le débat entre fédéralistes et souverainistes est délibérément éludé.

L’hostilité à la notion d’Europe politique transparait nettement au sein de la « droite populaire ». Elle s’exprime même à travers un regret rétrospectif de l’élargissement de l’Union européenne, à l’est.
Des désaccords à peine masqués. En fait, si l’on se réfère aux textes préparatoires des différents courants de l’UMP, et au-delà de cet hymne à l’unité et au renforcement de l’axe franco-allemand - mais pour quel contenu politique ? -, on perçoit pourtant les lignes de clivages traditionnels, au sein de la droite française, sur ce sujet. Cohabitent en fait au sein de l’UMP, la tradition UDF, centriste et démocrate chrétienne incarnée, notamment, par Jean-Pierre Raffarin, et son courant « humaniste » qui prônent le fédéralisme et la marche vers une Europe politique intégrée, assumée, et face à cette tendance, la tradition RPR et souverainiste, incarnée actuellement au plus haut point par la « droite populaire », mais aussi « la droite sociale ». Pour ces courants, notamment, il n’est pas question d’accepter ni un transfert, ni un partage de souveraineté au niveau européen, pas davantage dans un cadre franco-allemand intégré. L’hypothèse fédérale, même à long terme, est clairement rejetée et vécue comme une menace sur l’identité nationale, comme une aventure. Des parlementaires membres de la « droite populaire » ont menacé de constituer une liste dissidente, lors des prochaines échéances européennes, en cas de référence « fédérale ». L’hostilité à la notion d’Europe politique transparait nettement. Elle s’exprime même à travers un regret rétrospectif de l’élargissement de l’Union européenne, à l’est. En fait, nous restons dans une démarche qui
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était incarnée, il y a un peu plus de trente ans par Jacques Chirac et Marie-France Garaud, à l’occasion de « l’appel de Cochin » du 6 décembre 1978, stigmatisant le « parti de l’étranger » à quelques mois des premières élections européennes, ou par le RPR dans son ensemble, fustigeant, au milieu des années 80, l’entrée de l’Espagne et du Portugal, émergeant de la nuit de la dictature, dans la communauté européenne. Comme si l’affirmation d’une Europe fiscale ou commerciale pouvait se concrétiser sans l’amorce d’une Europe politique et donc de partages de souveraineté.

En fait, l’UMP n’a pas de projet européen spécifique se contentant d’une synthèse à minima, sans arrête, sur l’unité de l’Europe, administrée par le « docteur Jean-François Copé », refusant de trancher entre les deux écoles. Elle porte vaille que vaille celui imprimé par le PPE.
En fait, l’UMP n’a pas de projet européen spécifique se contentant d’une synthèse à minima, sans arrête, sur l’unité de l’Europe, administrée

par le « docteur Jean-François Copé », refusant de trancher entre les deux écoles. Elle porte vaille que vaille celui imprimé par le PPE et dont les résultats sont malheureusement connus : croissance en berne, chômage massif, moinsdisant fiscal, silence gêné sur les dérives autoritaires observées dans certains pays membres de l’UE comme la Hongrie, impuissance en matière de Défense et de diplomatie. Ce schéma a pourtant échoué et conduit surtout à un dangereux affaissement de l’esprit européen dans l’ensemble de l’Union, associé à la montée des nationalismes et des irrédentismes. Les replis identitaires ne menacent pas seulement l’Europe. Ils minent aussi les Etats-nations, comme en Belgique, en Italie ou en Grèce. Un engagement à assumer. Dans ces conditions, la responsabilité du Parti socialiste, et, évidemment, de François Hollande, est grande. La réorientation de l’Union européenne et de sa construction est un chantier de longue haleine qu’il faut poursuivre et accélérer, sous peine de détourner les peuples du projet européen, luimême. Ce sera l’enjeu du scrutin du printemps 2014. Il faut être capable de redonner une envie d’Europe, de donner un sens à la construction européenne. Seule la conciliation du progrès social et d’un modèle démocratique original, respectueux des citoyens et des démocraties qui la composent, permettra de retrouver l’élan. La réflexion engagée à l’UMP semble bien mal partie pour aider à y parvenir. Pourtant, le temps presse. Les Européens, mais aussi le monde ont besoin d’une Europe, dynamique au plan économique et confiante en ses valeurs.

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DÉCRYPTAGE & DÉBATS

« Le sentiment de déclassement est un ressort très fort du vote pro-FN »

Camille Peugny est sociologue.
Maître de conférences à l'Université Paris-VIII, ses travaux portent sur les inégalités entre les générations et leurs conséquences politiques. Dans Le Déclassement (Grasset, 2009), il décrit l'expérience vécue par des individus confrontés à d’importantes difficultés, alors que leur niveau d'éducation est élevé. Il étudie la reproduction sociale en France dans son ouvrage Le destin au berceau : inégalités et reproduction sociale (édition Seuil, collection République des Idées, 2013).

Le constat que vous dressiez en 2009, dans Le déclassement, vaut-il toujours, quatre ans après ? Oui. Cette dynamique du déclassement est entretenue et amplifiée par la crise financière qui sévit depuis octobre 2008. De nombreux indicateurs démontrent, ainsi, que la situation ne cesse de se dégrader pour un nombre croissant de ménages. La baisse du pouvoir d’achat apparaît d’ailleurs désormais dans les indicateurs de l’Insee. Ceci est nouveau. Jusqu’ici, on estimait, en effet, qu’il existait une distorsion entre ce que ressent l’opinion et les indicateurs officiels. Or, on voit bien que des correspondances existent entre les analyses des instituts et la réalité. Pour ce qui me concerne, je suis convaincu que cette montée en puissance du déclassement ne s’est jamais interrompue et que les strates de la population qui en subissent les effets directs sont de plus en plus nombreuses. Un nombre de plus en plus élevé de Français dit

n'avoir plus le sentiment d'appartenir aux classes moyennes. Ce phénomène est-il récent ? Oui. Depuis une trentaine d’années, les études les plus sérieuses démontrent, en effet, que la part des Français qui s’identifie aux classes moyennes a augmenté. Or, une récente enquête de la Fondation Jean-Jaurès (1) montre que la courbe s’est inversée. Il s’agit là d’un véritable coup d’arrêt. Depuis plusieurs années, les indicateurs montrent que la modélisation de la société française s’est faite en trompe-l’œil. Ce, d’autant plus que les conditions de vie des ouvriers et des employés, qui appartiennent aux classes populaires, n’ont cessé de se dégrader. Avec une moyenne de 1 200 euros de revenus mensuels, ces catégories sociales sont en proie à d’importantes difficultés. Or, il y a peu, elles s’identifiaient pleinement aux classes moyennes. Aujourd’hui, elles peinent à trouver leur place dans la société. C’est le signe d’un vrai changement.

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Au fond, le modèle français ne demeure-t-il pas une société de classes où coexistent des univers de vie très différents ? Si, bien entendu. Nous ne sommes naturellement plus au temps de l’industrialisation, ou à l’époque où Marx se livrait à une description de la lutte des classes. Mais, il existe encore, au sein de la société française, des univers de vie totalement différents. Ceci est perceptible, notamment, à la lecture d’une étude qui démontre que 70 % des enfants de cadres accèdent à une fonction d’encadrement, tandis que 70 % des fils d’ouvriers sont cantonnés à des missions d’exécution. Où l’on voit que ces conditions d’existence sont totalement cloisonnées.

L’analyse en termes de « gagnants » et de « perdants » est tout à fait pertinente pour contribuer à décrire la structure sociale actuelle. En clair, il y a ceux qui sont en mesure de mobiliser des capitaux, pour s’assurer des gains substantiels, et la masse des ouvriers et des employés qui se trouve dans une situation beaucoup plus compliquée.
N’y a-t-il pas d’un côté les « gagnants » de la mondialisation et les « perdants » ? Oui. La mondialisation a imposé de nouvelles règles du jeu. Le sociologue Robert Castel (19332013) disait d’ailleurs, avec à-propos, qu’il nous fallait devenir les entrepreneurs de nos propres carrières, pour lutter contre ce fléau. Ce qui nécessite de se former pour être « employable » et « adaptable ». Or, tous les individus ne sont pas dotés des mêmes ressources culturelles, sociales et économiques pour faire face à la mobilité qu’exige cette situation. Tant et si bien que seule une minorité parvient à tirer son épingle du jeu.
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Dans le même temps, une large majorité de salariés, qui ne bénéficie pas des mêmes ressources, reste cantonnée aux marges de la société. Et ce, parce qu’elle ne répond pas aux critères de performance qui sont ceux du système dominant. Tant et si bien qu’elle en est réduite à occuper des emplois précaires, en cas de croissance, ou à se retrouver au chômage, dans un contexte de récession. L’analyse en termes de « gagnants » et de « perdants » est donc tout à fait pertinente pour contribuer à décrire la structure sociale actuelle. En clair, il y a ceux qui sont en mesure de mobiliser des capitaux, pour s’assurer des gains substantiels, et la masse des ouvriers et des employés qui se trouve dans une situation beaucoup plus compliquée. Le vieux principe fondé sur la « capitalisation des profits et la « socialisation des pertes » vaut-il toujours dans la société française d’aujourd’hui ? Malheureusement, oui. D’après les indicateurs de l’Insee, on voit bien que la richesse nationale est accaparée par une minorité d’individus. Soit, le premier et le deuxième décile de revenus. À contrario, la part des catégories inférieures a diminué. Comment est-il possible de desserrer l’étau de la reproduction sociale ? Ceci transite par une réelle démocratisation de la formation initiale pour enrayer les inégalités de départ. Il convient également d’en adopter les contours à la réalité de l’entreprise, en tenant compte des évolutions liées à la mobilité ou aux mutations organisationnelles qui ont pris forme au cours des dernières années. Pour l’heure, la principale fracture entre les jeunes diplômés et ceux qui ne le sont pas réside dans l’incapacité des seconds à rebondir. C’est comme cela qu’on fabrique des individus qui, tout au long de leur existence, se retrouveront relégués dans des emplois précaires ou des trajectoires de chômage. 900 000 jeunes sont aujourd’hui en déshérence, sans emploi ni formation. Prenons garde. Il s’agit là d’une véritable bombe à retardement dont on mesure encore difficilement les conséquences… Quelles sont les incidences politiques du déclassement social ? Une société travaillée par le déclassement, qu’il

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s’agisse d’une réalité ou d’un sentiment, se retrouve nécessairement repliée sur elle-même. Le fait de se sentir tiré vers le bas, d’avoir la sensation que demain sera pire qu’aujourd’hui, favorise les comportements autoritaires et la recherche de boucs-émissaires. Et, comme toujours en pareil cas, ces peurs sont agitées par l’extrême-droite. On le sait depuis les premiers succès électoraux du Front national, dans les années 1980. De ce point de vue, les analystes ont démontré que le sentiment de déclassement est un ressort très fort du vote pour ce mouvement politique. La recette fonctionne toujours, avec la même efficacité. N’y a-t-il pas lieu de craindre une radicalisation de la société française ? Ce constat n’est pas nouveau, mais je ne suis pas certain que les effets de la radicalisation se fassent sentir lors des élections municipales, dont la dimension locale reste prégnante. La situation sera sans doute différente pour les européennes, dans

la mesure où les questions de l’euro et de l’intégration se poseront dans le débat. Il est très compliqué de lutter contre le déclassement et les politiques sont souvent impuissants sur le sujet. Sans compter qu’ils n’apportent pas les réponses que les « perdants » de la mondialisation sont en droite d’attendre. Et qu’il est plus facile de se faire entendre, dès lors que l’on fait partie des gagnants. Nos gouvernants cherchent plutôt à ménager les « vainqueurs », dans une logique de consensus, au motif qu’ils créeraient de la richesse et des emplois. Dans le même temps, des dizaines de millions d’employés et d’ouvriers ont le sentiment que rien ne change… (1) Jérôme Fourquet, Alain Mergier, Camille Peugny, Le grand malaise. Enquête sur les classes moyennes, Fondation Jean-Jaurès, mai 2013. Téléchargeable : http://www.jean-jaures.org/Publications/Les-essais/Le-grand-malaise.-Enquete-surles-classes-moyennes.

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François Fillon rattrapé par son bilan
Mise en cause des 35 heures et de l’assistanat, réduction drastique du nombre de fonctionnaires, prise de distance avec le sarkozysme… C’est peu dire que François Fillon joue sa partition. Après le désastre de la bataille pour la conquête de l’UMP, fin 2012, l’ex-allocataire de Matignon multiplie les sorties, en prévision de la primaire de 2016. Dernier témoignage en date, le discours qu’il a prononcé, le 14 juin dernier, à Mandelieu-laNapoule, devant un parterre de militants et d’élus des Alpes-Maritimes. « Il faut restaurer notre crédibilité politique en bâtissant un programme alternatif et sérieux, a-t-il prévenu. Nous ne regagnerons pas le cœur des Français avec des postures et des promesses. » Son projet pour la France repose sur trois piliers : « rénovation » du pacte social, du pacte européen et du pacte démocratique. Avec, pour unique ambition, d’occuper le terrain. Sa force de frappe : un micro-parti, Force Républicaine, qui vient de lancer une campagne pour récolter des fonds. Il a tenu sa première assemblée générale le 25 juin. Triste inventaire. Le contexte économique nourrit son ambition, fait-il mine de croire. Convaincu qu’il est le mieux à même de porter un projet pour le pays, il balaie d’un revers de main cinq années d’impérities. Triste bilan, en vérité, que celui du « collaborateur » - devenu le « pire des traitres », si l’on en croit ce qui est rapporté des propos de Nicolas Sarkozy -, qui concédait, il n’y a pas si longtemps, être à la tête d’un État en faillite, avant de doubler le déficit des comptes publics et de creuser celui de la balance commerciale. Qui ne se souvient, par ailleurs, de ces cadeaux attribués aux plus aisés, de la hausse incessante du nombre de chômeurs - + 1 million, en cinq ans ! - ou de l’acceptation de l’austérité, comme seul horizon européen qui eut pour effet de plonger la zone euro dans la crise ? À Mandelieu, il s’est bien gardé de se livrer à une analyse rétrospective. Peu disert sur le bilan de son quinquennat, il s’est lancé dans une critique sans concession des mesures mises en œuvre par le gouvernement Ayrault. Un peu court. Premier ministre pendant cinq ans - un record ! -, il ne pourra exister sans un retour critique de son action à Matignon. « Nicolas Sarkozy fera son bilan lui-même », assène-t-il, pour l’heure, ignorant au passage qu’il ne saurait se soustraire d’une politique dont il fut le zélateur. « Nous avons trop tardé à prendre des mesures radicales en matière de compétitivité », affirme-til sans sourciller. « Les mesures que nous avons prises en matière de baisse des charges à la fin du quinquennat, nous aurions sans doute dû les prendre au début. La question du temps de travail, nous aurions dû la trancher. » Le temps de travail, les 35 heures. Une obsession qui lui a valu, une fois encore, d’en dénoncer le principe, dans les Alpes-Maritimes, alors qu’il fut l’instigateur de la loi TEPA et qu’il n’a cessé, tout au long du quinquennat, de tergiverser sur le sujet, affirmant haut et fort qu’il fallait les démanteler, mais que toute abrogation était « impraticable ». Que ne l’a-t-il fait, lorsque, ministre des Affaires sociales, du travail et de la solidarité du gouvernement Raffarin, il avait en charge… la durée du

Le temps de travail, les 35 heures. Une obsession qui lui a valu, une fois encore, d’en dénoncer le principe, dans les Alpes-Maritimes, alors qu’il fut l’instigateur de la loi TEPA et qu’il n’a cessé, tout au long du quinquennat, de tergiverser sur le sujet, affirmant haut et fort qu’il fallait les démanteler, mais que toute abrogation était « impraticable ».
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temps de travail ! Il s’en est bien gardé, se contentant de contourner le sujet, en introduisant une loi permettant aux salariés qui en émettaient le souhait, sur la base du volontariat, d’échanger des temps de repos contre un complément de rémunération. Pas question, pour autant, de toucher alors à la durée légale du travail. Beaucoup fut fait, certes, pour vider la loi de son contenu. Mais, en généralisant, à travers la loi TEPA, un déclenchement du seuil de mise en œuvre des heures supplémentaires, il a élargi à tous les salariés et aux entreprises le bénéfice implicite d’une durée légale hebdomadaire des 35 heures. Suspicion et conservatisme. Autre thème clivant : l’assistanat, taxé ici encore de tous les maux. Non content de fustiger les emplois d’avenir et les contrats de génération, qu’il juge « ruineux », Fillon se prend à célébrer le « mérite de ceux qui se retroussent les manches et qui prennent des risques ». Exit le gaullisme social, dont il se revendiquait hier ! La solidarité n’est pas en sens unique, renchérit-il, avant de fustiger le RSA, qu’il a contribué à mettre en œuvre, et ses prétendus excès. De même qu’on ne saurait imaginer que les fonctionnaires de l'État et des collectivités restent à 35, voire à 32 heures, les allocataires du RSA se doivent d’assurer un service d'intérêt général. Seul moyen, veut croire l’ex-premier ministre, de sauver un modèle économique et social en péril. Quatre ans après son entrée en vigueur, le RSA connaît, cependant, de multiples ratés. Pis, 68 % des personnes éligibles au revenu de solidarité active ne le demandent pas, tandis qu’un récent rapport parlementaire préconise une refonte radicale d’un système trop complexe, coûteux et inefficace (Le Monde, 20 juin). Fillon trace son chemin, certes, mais à tâtons. Et, sans renoncer à la politique qui fut la sienne, à Matignon. Ce conservatisme assumé, sur fond de suspicion, lui vaut, au détour d’une phrase, de brocarder le président de la République en exercice, coupable, à ses yeux, de mettre à mal l’unité nationale. « Le « mariage pour tous » a déchiré la société française », souligne-t-il ainsi, oubliant au passage que la manifestation du 26 mai a donné le témoignage de l’intolérance. Et, qu’à l’UMP, les avis sur cette question sont aussi nombreux que les chefs. Entre un Copé qui écrit aux militants pour les appeler à descendre dans la rue, Alain Juppé, qui leur conseille de rester chez eux et

François Baroin qui juge que c’est la manif de trop, Fillon promet de réécrire la loi Taubira… Sur ce sujet, comme sur beaucoup d’autres, l’UMP s’enlise et se divise.

Assemblage d’héritages difficilement compatibles entre légitimistes, orléanistes et bonapartistes, selon la célèbre formule de René Rémond, l’UMP manque d’unité idéologique. Mi-libérale, mi-étatiste, mi-souverainiste, elle est sans doute trop attachée à l’ordre pour porter un discours convaincant sur les libertés publiques. François Fillon incarne parfaitement cette contradiction.
Incohérente, elle n’en reste pas moins obsédée par ce sujet sociétal. Son incapacité à prendre une position claire sur les manifestions tient sans doute à l’histoire. Assemblage d’héritages difficilement compatibles entre légitimistes, orléanistes et bonapartistes, selon la célèbre formule de René Rémond, elle manque d’unité idéologique. Mi-libérale, mi-étatiste, mi-souverainiste, elle est sans doute trop attachée à l’ordre pour porter un discours convaincant sur les libertés publiques. François Fillon incarne parfaitement cette contradiction, lorsqu’il pointe du doigt François Hollande qui a choisi d’ignorer les appels de cette France « attachée à la tradition du mariage de la filiation, et disons-le, à une certaine idée de la famille. » Cette idée, le gouvernement l’a « méprisé » et « maltraité »… « Le mariage pour les couples homosexuels, le quotient familial, les emplois à domicile, c’est toute la politique familiale qui est attaquée », martèle-t-il.
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L’immigration réduite au « strict minimum ». Pas de dérapage, mais… Conscient de la nécessité d’entretenir la flamme, Fillon a transformé France.9, le club qu’il avait créé en 2001, en association à part entière, baptisée Force républicaine, dont la vocation est d’élargir son assise politique. Et ce, en mêlant les Français à l’élaboration d’un projet dépassant les limites de l’UMP, en prévision des primaires de 2016. Cette volonté n’est sans doute pas étrangère à l’inflexion de son discours sur l’immigration. Sous couvert de bâtir un « programme attentif, sérieux et réaliste », le député de Paris ménage sa droite, en durcissant son discours sur le sujet. Les aides sociales seront ainsi comptées et ciblées. Manière, sans doute, d’adresser un message à son ami, Eric Ciotti, venu lui témoigner son soutien dans sa course à la tête de l’UMP. Cette fermeté s’inscrit visiblement dans sa campagne pour l’investiture de l’UMP à la présidentielle de 2017. Lors de l’émission Des paroles et des actes, le 6 juin dernier, il avait estimé ainsi que l’arrivée de 200 000 entrants par an était excessive, dans un pays en crise et en proie à des difficultés de cohésion sociale. Jusqu’alors, il avait laissé le sujet à Sarkozy, Buisson, Hortefeux, Guéant et Copé. En changeant de posture, ne cherche-t-il pas à chasser sur les terres de l’ancien chef de l’État ? Pas question, en tout cas, d’abandonner le terrain à ses rivaux pour l’investiture UMP.

En père-fouettard, Fillon remet au goût du jour le travail de sape qu’il a entrepris, avec d’autres, sous le précédant quinquennat. Avec l’ambition de ramener le nombre des personnels de la fonction publique à son niveau des années 1980.
Coupes sombres dans les effectifs de la fonction publique ! Pauvres fonctionnaires. Ennemis jurés de la droite, les voici à nouveau dans le collimateur. En père-fouettard, Fillon remet au goût du jour le travail de sape qu’il a entrepris, avec
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d’autres, sous le précédant quinquennat. Avec l’ambition de ramener le nombre des personnels de la fonction publique à son niveau des années 1980. Au nom de la Révision générale des politiques publiques (RGPP) et du remplacement d’un fonctionnaire sur deux, il a procédé à la suppression méthodique de plus de 100 000 postes dans la fonction publique d’État. Début 2012, le rapport Eckert-Cornut-Gentille sur l’évaluation de la RGPP dressait un bilan sévère de cette politique. Jugée comme un véritable « repoussoir » par les organisations syndicales, pourtant acquises à la nécessité de réformer l’État, cette politique s’est résumée par un processus de réalisation d’économies. Sans parler du manque de transparence du gouvernement sur le coût et l’efficacité de la RGPP. Au final, le non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite s’est soldé par une économie de l’ordre de 500 millions d’euros, soit beaucoup moins que les 15 milliards sur trois ans promis par le gouvernement. Enfin, les mesures défendues par Fillon ont frappé, pour l’essentiel, les agents de catégories C, qui sont les plus en proximité avec les usagers. Loin de la politique de Modernisation de l’action publique (MAP) engagée par l’actuelle majorité, qui a mis un coup d’arrêt à la RGPP et à l’application mécanique du non remplacement d’un fonctionnaire sur deux. Le budget 2013 prévoit ainsi des suppressions de postes dans les ministères jugés non prioritaires et des créations dans la Justice, la Sécurité, l’Emploi et l’Éducation, ainsi qu’à l’hôpital public. La réforme de l’État transite, enfin, par un allègement du Code de travail qui « étouffe l’emploi », à en croire le parlementaire UMP. Sa recette : travailler plus… pour gagner moins ! Il milite, en particulier, pour un assouplissement du droit du travail, et propose de supprimer la référence à toute durée légale hebdomadaire du travail et la révision du contrat de travail individuel. Exit donc, le Code du travail et les accords de branche qui constituent une véritable entrave au droit de licencier. Le redressement national est conditionné, assure-t-il, par un effort de travail supplémentaire. Ce qui lui vaut d’effacer, d’un trait de plume, toute référence à la durée légale, alignant ainsi son positionnement sur celui du MEDEF. Il fait ainsi le choix d’un surcroît massif du chômage. Plutôt curieux pour celui qui fut longtemps le dis-

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ciple de Philippe Séguin, apôtre du gaullisme social, et qui bascule, au gré des circonstances et des opportunités, dans l’ultralibéralisme qu’il justifie par un état de crise qu’il a contribué à accentuer lorsqu’il fut ministre, sous Chirac, et chef du gouvernement, sous Sarkozy. D’autres fois, il cherche à imposer l’image d’un homme d’État, en se présentant, selon l’opportunité le permet, comme une figure modérée et compétente. Cajolant tantôt un électorat conservateur en taxant l’« oisiveté », et en mettant la barre à tribord pour contrer les libéraux du camp Copé, il joue sur deux registres, en faisant table rase de son histoire. L’histoire est parfois cruelle. François Fillon Premier ministre, c'est un accroissement de la dette de 600 milliards d'euros et une augmentation du nombre de chômeurs qui dépasse le million. C'est aussi la mise en place du bouclier fiscal qui a multiplié les abattements sur les grosses successions, dont on pourra difficilement expliquer qu'ils ont avantagé ou incité une société de travail. François Fillon a une ambition : la présidence de la République. Une boussole, désormais, le néolibéralisme. Un projet politique : la revanche de la France conservatrice et notabiliaire.

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