You are on page 1of 285

FRANCESCHI-ANDREANI THERESE

MAZZERA
L'envoûtement corse

FRANCESCHI-ANDREANI THERESE

MAZZERA
L'envoûtement corse

2

De T. à P.

© Copyright Tous droits réservés T. Franceschi-Andreani

3

Edition papier
par TheBookEdition

4

LA TERRE ET L'EAU

5

CHAPITRE 1

Le jour déclinait. L'ombre commençait à descendre sur la terre et des écharpes de brume flottaient à travers les châtaigniers. Antonu accéléra sa marche. Tôt le matin, il était parti chasser dans la montagne, accompagné de son chien Ribeddu1 qui courait, tout excité, autour de lui. Le ciel était magnifique, bleu et lumineux. Un vent léger soulevait l'odeur rude des végétaux. Il avait marché si longtemps qu'il avait perdu la notion du temps et de l'espace. Il avait progressé dans le maquis, grisé par les parfums de myrte et de bruyère, enivré de liberté. Il avait pisté le gibier avec le savoir-faire hérité de ses ancêtres. Sa traque l'avait poussé toujours plus loin, au fond de la vallée et l'avait éloigné du village. Le beau temps avait fait sortir le gibier en abondance. La journée avait été exceptionnelle. A présent, il fallait faire demi-tour car la nuit rendait les bois inextricables et noyait le paysage dans le chaos. Le chien avait disparu. Ribeddu était fidèle mais libre. Son devoir accompli, il était retourné à ses occupations habituelles. Le vieux chasseur ne savait jamais quand il allait rentrer de ses escapades. Il avait renoncé à en faire un chien modèle. L'homme s'engagea sans hésiter entre deux fourrés épineux : il connaissait tout de ses montagnes. Pourtant il avançait en suivant avec attention les courbes et les entrelacements étroits du chemin. Beaucoup d'imprudents s'étaient égarés dans le maquis : la nuit délayait le tracé des sentiers avec subtilité et d'autres plus aguerris que lui, s'étaient laissés prendre au piège. Déjà, les bois s'épaississaient. Il entendait le murmure de la rivière à quelques mètres. Un craquement de branches retint son attention.
1

Rebelle.

6

- Ce doit être un mulot, pensa Antonu ou une châtaigne tombée d'un arbre. Il se concentra à nouveau sur sa marche, pressé d'arriver. Il caressait de temps en temps, comblé, la gibecière gonflée de grives, de merles et de deux perdreaux qui alourdissait sa hanche gauche. Soudain il s'immobilisa. On marchait dans le maquis. Antonu fouilla d'un regard aigu les bois mais il s'opposa au mur de la nuit. Il se fit attentif et écouta : ce n'était pas un animal, le vieux chasseur en était sûr, le pas était trop régulier. Mais si c'était un être humain, pourquoi n'appelait-il pas ? Dans cet endroit isolé et à cette heure-ci, un homme aurait signalé sa présence. Pourquoi ce silence ? Ne trouvant pas de réponses à ses interrogations le vieil homme se sentit inquiet. Un étrange pressentiment lui serra la gorge. Il se remit en route, sans bruit, imitant le déplacement suspect. Le souffle court, il tendait l'oreille cherchant à localiser l'étrange présence. Elle se déplaçait sur sa gauche, le long de la rivière. Les pas étaient légers et froissaient à peine le tapis de feuilles. - Sangui di lu Cristu2, j'en aurais le cœur net, marmonna le chasseur et il quitta le sentier pour pénétrer dans la profondeur de la forêt. Il suivait "la chose" avec l'instinct primitif du guerrier, guidé par le frôlement des pas sur le sol. Il ne distinguait rien. La nuit était tombée : le noir était total. Il écoutait l'espace. Il savait qu'il se rapprochait de la rivière ; l'air devenait plus humide, le bruit de l'eau, perceptible. Puis brusquement un hurlement aigu s'éleva, suivi des grognements sinistres d'une bête. Par réflexe, Antonu saisit son fusil en bandoulière sur son épaule et le chargea. Il se mit à courir dans la direction des cris, courbant la tête pour éviter les branches basses. Il déboula dans une petite clairière, formée par deux bras de rivière. La lumière laiteuse de la pleine lune se déversait sur ce rond de terrain clairsemé. Il se figea médusé :
2

Sang du Christ.

7

une forme féminine se dressait longue et fine, drapée dans une robe blanche. Tendue à l'extrême, elle élevait au-dessus d'elle un long bâton et frappait un sanglier qui lui faisait face. Elle cognait avec une force prodigieuse. Du sang coulait le long du pelage noir de l'animal. La vue de ce sang semblait exciter la créature plus encore et les coups redoublaient en rapidité et en violence. Ne pouvant s'arracher au spectacle de ce combat de la femme et de la bête, Antonu restait sans réaction, une sueur froide lui coulant dans le dos. Folie ou illusion ? Rêve ou réalité ? Cette scène échappait à son entendement de simple mortel. Il lui semblait avoir quitté le monde des vivants. Il songea, affolé, aux histoires qu'on racontait dans toute l’île sur ces esprits qui hantent les forêts dès la nuit tombée, sur ces chasseurs d'âmes à la recherche d'une vie à prendre. Il eut un brusque mouvement d'effroi : une branche sèche cassa sous ses pieds. Vivement la forme se retourna. Il reçut comme un coup de poing au ventre la révélation de ce visage : c'était Serena ! Comment était-ce possible ? Que faisait la jeune fille seule ici ? Etait-elle perdue ? Avec son bon sens de paysan il se raccrochait à des explications simples et logiques pour ne pas sombrer dans l'irrationnel. L'ignorant, la jeune fille repris sa tâche mortelle. Elle s'acharnait, ses cheveux dénoués volaient autour d'elle, sifflant dans l'air comme de longs serpents noirs. De ses pieds nus, elle piétinait le sol dans une danse démoniaque. Le sanglier ne réagissait plus comme hypnotisé par sa meurtrière. Les coups pleuvaient sur lui. Antonu fasciné observait : Ainsi elle avait le Don ! Comment n'avait-il pas deviné que la jeune fille brune était une mazzera. Il revoyait le jour ou l'enfant avait été porté sur les fonds baptismaux de la petite église du village. Un bien bel enfant né dans la chaleur intense de l'été. Il revoyait le
8

vieux prêtre à moitié somnolent dans la torpeur de l'église qui avait oublié la phrase rituelle de la cérémonie. Zia Catalina s’était signée, horrifiée devant l'oubli fatal en prédisant que l'enfant avait reçu la marque du destin des mal-baptisés et que son esprit errerait pour toujours dans le monde des âmes perdues. Mais l'enfant avait grandi en beauté et en intelligence, fascinant ceux qu'elle approchait d'un charme magique et tous avaient oublié la prédiction. Jusqu'à cette nuit... Où le vieil homme assistait impuissant à la manifestation d'une force étrange qui métamorphosait la jeune fille. La vraie Serena, la douce Serena n'existait plus. Elle était possédée par une rage de tuer. L'homme depuis son plus jeune âge était habitué à la mort, il savait la donner mais cette violence inexpliquée, cette brutalité le bouleversait. La scène lui donnait la nausée. Le vieux chasseur aurait voulu arrêter ce massacre mais il était incapable de bouger, maintenu par une force inconnue. Il restait immobile comme une statue de pierres. Que devait-il faire ? Rassemblant le peu de courage qui lui restait, le courage qui n'avait jamais fait défaut à ceux de sa race, il cria : - Serena, arrête ! Par pitié arrête ! La jeune femme parut hésiter quelques secondes. Elle suspendit son bras armé, au-dessus de sa tête. Mais, brusquement dans un hurlement terrible, elle l'abattit, enfonçant une des deux extrémités du bâton dans la tempe de la bête. Les os craquèrent comme du bois mort. Les deux combattants se faisaient face. L'animal trembla sur ses jambes, se balança sur la droite puis sur la gauche et s'écroula lourdement. La jeune fille s'agenouilla alors aux pieds de la dépouille agonisante et saisit la tête noire, maculée de sang, entre ses mains fines. Antonu se rapprocha d'elle malgré sa peur. Il la voyait de profil : ses traits si délicats, ses longs cils de soie baissés sur sa joue tendre. La folie n'avait même pas défiguré ce visage parfait. Les longs cheveux noirs recouvraient comme un voile ses frêles
9

épaules. Elle paraissait si fragile, si désemparée comme une enfant regrettant une mauvaise action que le vieil homme ému osa se pencher et toucher du bout des doigts, avec respect, son bras. Ce fut comme s'il venait de saisir un fer rougi par le feu. Une brûlure lui traversa la main au contact du poignet menu. Il recula de côté pour y échapper. C'est alors qu'il vit, horrifié, sur le mufle de la bête, se superposer des traits humains. La vision flottait devant ses yeux : là où se trouvait une tête de sanglier, il y avait maintenant une tête d'homme et une tête qu'il reconnut. Le visage humain se tordait de douleur. Il pivota vers Antonu. Il ouvrit la bouche comme pour parler mais retomba inerte dans un dernier spasme. L'image se brouilla à nouveau et la tête de sanglier réapparut. Horrifié, le vieil homme recula en chancelant. Il devenait fou ! La jeune fille posa son regard sur lui. Elle était très pâle mais ces yeux brûlaient comme deux charbons ardents. Un sourire étrange étirait ses lèvres charnues. Elle semblait inconsciente de la transfiguration effrayante qu'elle avait crée. - Serena, murmura-t-il, paniqué. Quelque chose craquait dans l'esprit de l'homme. Il ne comprenait pas ce qui leur arrivait. Il faisait un effort surhumain pour ne pas perdre son sang-froid. - Serena, implora-t-il, et fermant les yeux, il se recroquevilla sur lui-même comme pour protéger son âme. Le temps s'étira. Avec difficulté, le vieux chasseur tenta d'émerger de sa torpeur. Il desserra les paupières. Serena s'était levée. La jeune femme lui parût immense, dressée au-dessus de lui, inaccessible, encerclée par une douce lumière de lune. Elle ne daigna pas abaisser son regard sur lui. Elle l'ignora. Perdue dans son rêve, enfermée dans son mutisme, elle glissa sur le sol humide, et s'évanouit froide et superbe dans l'épaisseur de la nuit. Tout redevint silencieux. Antonu resta seul avec la masse sombre de la bête abandonnée à ses pieds : innocente victime d'un ancien rite ressuscité. La dépouille dégageait une odeur
10

fade de sang. Elle avait le regard vitreux. Au bord de la nausée, il essaya de se relever mais ses jambes se dérobaient sous lui. Il recula en rampant vers la rivière. Le miroir de l'eau lui renvoya son image ; livide, les traits tirés, les yeux hagards. Cette nuit il avait vu la mort en face, une mort annoncée. Quelqu'un allait mourir. Quelqu'un qu'il connaissait et qui était son ami avait été condamné à la Malédiction suprême. Devait-il se taire ? Devait-il parler ? Avant cette nuit, il avait vécu sans joie mais sans soucis. Au crépuscule de sa vie, l'homme solitaire avait appris à vivre un bonheur tranquille à l'unisson de la nature. Il ne possédait pas de famille, et le temps s'écoulait pour lui paisiblement au rythme des saisons. Mais à présent sa vie avait basculé. Il était maudit. A cause d'elle. Il savait que pour avoir touché la jeune femme, il avait rejoint pendant un instant le royaume des mal-baptisés et des ombres. Il avait vu ce qu'il ne devait pas voir, une mort inévitable, une mort programmée. Ce visage d'ange avait crée le cauchemar, l'avait traîné en enfer. Que devait-il faire ? Il avait mal aux mâchoires à force de les serrer. Il plongea brutalement sa tête lourde dans la rivière. Le froid calma le désordre de ses pensées. L'eau purificatrice éloigna les démons de son esprit. Il n'avait plus de peur mais un fatalisme désespéré l'habitait. Il comprenait qu'un pacte s'était tissé entre la chasseuse d'âme et lui. Un lien indestructible. Il avait été choisi pour cette terrible tragédie. Il devait désormais obéir et se soumettre à la volonté de la mazzera. Cette condamnation venue d'un autre monde, il fallait la taire. Pour ne pas tromper sa confiance, pour ne pas l'exposer à l'exclusion d'une communauté qu'effrayaient les présages funestes. De toute façon, s'il parlait, on se moquerait de lui. Sa décision était prise. Il n'y avait rien d'autre à faire. Il fallait quitter ce lieu maudit. Antonu avait empoigné son fusil abandonné sur le sol et s'était élancé hors du cercle de lumière. Il avait fui sans jamais se retourner. Il avait dévalé les flancs de la montagne dans un état d'inconscience mêlé de désespoir et d'horreur, ignorant la boue des fossés, les épines des fourrés,
11

les croix sur les talus. Il avait traversé la plaine, le sang à la tête, la fièvre sous la peau. Quand le village lui était apparu ! Enfin il retrouvait le monde des humains, il retrouvait les siens. Mais endormis dans leurs murs de pierres ils ignoraient le drame. Discrètement, le chasseur glissa de porte en porte dans les rues désertes comme un voleur chargé d'un terrible secret. Il se dirigea vers sa maison, courbé en deux. Ribeddu allongé sur le perron lui fit fête. Antonu l'ignora. Il ouvrit la porte d'une main tremblante et pour la première fois de sa vie la referma à clé sur le museau du chien décontenancé. Le vieil homme déposa sa gibecière sur la table. L'odeur âcre des oiseaux morts monta jusqu'à lui. Il saisit la bourse de cuir avec dégoût et la jeta dans l'âtre de la cheminée. Toutes traces de cette journée devaient disparaître à jamais. Demain il la brûlerait. Puis épuisé par tant d'émotions, il alla s'écrouler tout habillé sur le lit où il se recroquevilla, les genoux contre la poitrine, les mains contre le cœur. Il semblait qu'ici, dans la maison ancestrale, sorte de ventre de pierres chaud et maternel il était protégé du mal. A bout de forces et de pensées, il sombra dans un sommeil agité de soubresauts, murmurant des mots comme des supplications pour tenter de retenir la mort en marche.

12

CHAPITRE 2

Olivier était arrivé au village de Frassinu au début du mois d'octobre : il était instituteur. Dès les premiers instants il était tombé sous le charme de la Corse qu'il découvrait pour la première fois. Tout ici était surprenant : les couleurs éclatantes et contrastées, les bruits nouveaux et insolites, les formes sauvages et inquiétantes. Il était fasciné. Comme envoûté ! Il avait, par hasard choisi cette île pour voir autre chose que sa banlieue parisienne natale. Fils du béton et des cités, il rêvait d'espace et de nature. Et là, la réalité dépassait le rêve. Il se demandait à présent, si le destin ne l'avait pas conduit ici. Depuis sa vie avait changé. Il habitait un petit appartement au premier étage de la maison commune. La salle de classe se tenait au rez-de-chaussée sur la droite. Le côté gauche était occupé par le bureau de poste. Les cours se déroulaient uniquement le matin. L'après-midi, Olivier emmenait les enfants dans des promenades éducatives à l'extérieur. Il l'avait voulu ainsi mais il lui était vite apparu que les rôles s'inversaient et que c'était lui qui apprenait au contact de ces petits corses. Ils n'avaient pas besoin de lui pour observer l'oiseau, reconnaître la feuille de l'arbre. Ils possédaient en eux comme une marque de naissance, le sens singulier des choses de la nature. Cette terre était la leur, ils en tiraient leur savoir. D'ailleurs, les enfants ne l'écoutaient pas vraiment. Il ne leur apportait rien. Il avait alors décidé de les intéresser par de l'insolite et du nouveau. Se transformer en archéologue et rechercher les traces des civilisations passées. La réaction des enfants avait dépassé ses espérances et bientôt il s'était vu l'heureux mais étonné propriétaire d'une collection hétéroclite d'objets : faïences brisées, tessons de

13

bouteilles, pierres de toutes tailles, formes, couleur et même... une dent qui lui parût bien être une molaire d'homme ! Il s'appliquait à étudier consciencieusement chaque pièce afin de ne pas les décevoir. Il avait réussi à les apprivoiser. Il voulait les garder et les comprendre. Il savait que grâce aux enfants il pourrait être admis dans le cercle très fermé des adultes. Il prenait ses repas au café à l'entrée du village, le seul qui fasse restauration. Le deuxième, situé lui à la sortie, ne vendait que des boissons. Il avait remarqué que les consommateurs de chaque débit de boisson étaient différents et ne se mélangeaient pas. Etrange comportement dont la cause lui échappait. De toute façon, il n'avait aucune raison de changer d'auberge : la table de Paulette était plus que satisfaisante. La propriétaire, une toulousaine vive et enjouée, régalait le jeune homme de petits plats savoureux, mitonnés dans la salle commune tout en lui racontant sa jeunesse, ses amours passées, ses joies et ses peines de chaque jour. Mais surtout elle s'avérait une mine précieuse de renseignements sur les gens du village. Elle était inépuisable. Son mari Jojo avait choisi le silence, plus par stratégie que par caractère. Comme tous les midis il poussa la porte vitrée du café. Toutes les têtes se tournèrent vers lui. A l'intérieur, il n'y avait que des hommes ! Ceux qui buvaient accoudés au comptoir lui serrèrent chaleureusement la main. Ca sentait le pastis. La maîtresse de maison l'accueillit avec de grands cris et le prit immédiatement sous son bras protecteur. Gêné, il se laissa conduire comme un enfant, sous le regard goguenard des familiers. Paulette lui avait dressé une table à l'écart. - Ici, vous serez tranquille ! Et elle l'installa affectueusement devant une assiette de charcuterie locale. Personne ne se souciait plus de lui. Il fallait leur laisser le temps de l'adopter, de s'habituer à lui, pensait Olivier, et il se taisait, il écoutait sans comprendre. Ils parlaient corse entre eux et lorsque parfois surgissaient quelques mots en français c'était
14

avec un fort accent de gorge aux intonations rocailleuses. Ceux qui jouaient aux cartes paraissaient plongés dans une douce impassibilité. Mais à son grand effroi ils en émergeaient parfois en poussant d'horribles imprécations. La violence subite de ces hommes qui faisait craindre le pire ne semblait pas impressionner Paulette. Elle leur enjoignait de manière autoritaire de "baisser d'un ton" Sans aucun effet d'ailleurs ! Son hôtesse apportait une marmite odorante. - Un ragoût de sanglier, annonça-t-elle fièrement. Vous n'en avez sûrement jamais mangé. C'est Antonu qui l'a tué. Elle désignait un vieil homme, assis seul dans le coin de la salle. Il écoutait avec attention les autres, lancés dans une discussion passionnée dont le sens échappait au jeune homme. - La Politique ! Murmura son hôtesse. La maladie de ce village ! Elle le servit largement en ragoût. Il n'osa pas la contrarier. La viande exhalait une senteur âpre et sauvage qui l'incommodait. L'atmosphère de ce bar était nouvelle pour le jeune homme. Il y respirait une fraternité étonnante. Tous se connaissaient et bizarrement ils se ressemblaient. Rien de mou, de fade, dans ces figures brunes et sévères. Ils étaient simples, habillés sobrement. Pourtant un éclat particulier les revêtait, une sorte de lumière intérieure. Il avait l'impression d'assister à un spectacle ou chacun dans le groupe tenait un rôle bien défini. La porte s'ouvrit sur un petit homme sec et maigre. « C'est Nonce, le facteur ! » murmura Paulette. Avant qu'il ne lui fasse remarquer qu'il reconnaissait encore parfaitement bien son voisin malgré les rasades de Patrimonio3 qu'elle lui versait généreusement, elle apostropha le nouveau client avec son accent pointu et un peu précieux : - Nonce, as tu reçu mon catalogue de Mode ?
3

Vin de Corse.

15

- Non grogna-t-il mécontent Et tu n'es pas prête de le recevoir ! - Quoi ? S'étonna la femme, la Poste va se remettre en grève ? Cette allusion perfide sur les activités syndicales effrénées de sa corporation dans l'île fit apparaître une ride de contrariété sur le visage de l'employé municipal. - Non, mais tu sais ce que je vais en faire de tes maudits catalogues quand ils arriveront : j'y mettrai le feu. Ils pèsent comme des pierres i to cataloghi4. Ils m'arrachent le dos, i to cataloghi ! La salle éclata d'un rire sonore. Son hôtesse se dressa les joues rougies de contrariété. - Sauvages ! Ronchonna-t-elle. Et elle disparut au fond de sa cuisine. Olivier se sentait envahi d'une douce affection pour ces gens. Il ne savait comment définir ce qui l'émouvait : l'impression de ne faire qu'un au milieu de cette communauté virile et singulière, de partager une connivence pudique mais merveilleuse. Il les enviait. La porte s'ouvrit à nouveau. Un géant entra dans le café bondé. - C'est Rocchu, le maire ! Murmura Paulette revenue avec un plateau de fromage et sa belle humeur retrouvée. Aussitôt l'air sembla s'électriser. C'était insoupçonnable et pourtant Olivier le percevait à des petits détails : les yeux brillaient, les expressions se faisaient sournoises, les regards se frôlaient malicieux. - O Nù, tu ne devais pas lui demander quelque chose au maire ? - Tu les arrêtes tes conneries, Dumè, je n'ai pas besoin de toi pour parler ! Et puis, il le sait mille fois ce que j'ai à lui dire mais il fait la sourde oreille.
4

Tes catalogues.

16

Le maire restait confit dans une pose solennelle, d'apparence étranger à ce qui se tramait autour de lui. - Il est sourd notre maire ? Osa une voix perfide - Penses ! T'ha l'arechji fini5 ! Tu veux voir : Monsieur le maire, un de vos administrés à une demande à vous adresser. - Il voudrait de nouveaux sacs postaux... pour le transport des catalogues. Un chahut d'écoliers bruyants secoua la salle entière. Olivier s'empêcha de rire. Autant par crainte de vexer l'élu que par peur d'exhaler une haleine lourde de fromage mezzu6. Le notable ainsi provoqué promena sur l'assemblée hilare un regard d'empereur romain. Il s'adressa au prétoire d'un ton souverain, légèrement paternaliste. - J'ai dit à Nunziu de me fournir une demande écrite en bonne et due forme - il ne l'a pas fait ! Le facteur haussa les épaules, ironique. Ses nombreuses années au sein de l'administration postale lui avaient appris que les lettres de réclamation avaient une fâcheuse tendance à s'entasser, voire à s'égarer dans les bureaux... L'officier municipal le savait aussi : c'était sa manière de noyer le poisson. Nunziu tourna ostensiblement le dos à Rocchu : c'était sa manière de montrer qu'il n'était pas dupe. Touché par un évident manque de respect à son endroit, le maire chercha autour de lui un réconfort mais il ne croisa que des figures moqueuses et insensibles. Depuis un moment, Olivier qui avait terminé son repas aurait bien voulu sortir du café mais la courte dispute l'en avait empêché, le maire bloquait de son impressionnante carrure l'unique issue. Avec discrétion, le jeune homme tenta un repli stratégique vers la sortie : il se déplaçait à pas chassés et sa lente progression l'amena bientôt au bout du comptoir, à quelques centimètres de la porte. Malheureusement, Olivier
5 6

Il a l'oreille fine. Fromage très fait.

17

buta contre le bloc solide d'un corps qui lui obstruait le passage. Il reconnut Antonu, le chasseur qui suivait avec indifférence, l'altercation entre les deux hommes. Il lapait le fond de son verre. L'homme posa son regard inexpressif sur le jeune instituteur et inclina légèrement la tête. Ce devait être, pensa Olivier sa façon de dire bonjour : discrète et austère. En face d'eux, impressionnant se dressait Rocchu, amer et vexé, qui les affrontait tous d'un regard tranchant. Dans sa famille on était maire de père en fils, grâce à une autorité naturelle qu'il entendait bien rappeler à ses administrés. Il dressa une main large comme un battoir dans un geste menaçant et dans un demi-tour digne d'un acteur de théâtre commença à opérer une sortie. Mais au même moment, la porte du café fût violemment repoussée, laissant apparaître la petite silhouette de Félix le garde-chasse qui vint s'écraser le nez contre la volumineuse poitrine de Monsieur le maire. Le cocasse de la situation souleva une vague de rires dans toute l'assistance. Rocchu, dépité et furieux écrasa contre le mur avec brutalité le gardechasse. Olivier en profita pour s'esquiver dans son large sillage. Il avait franchi le seuil d'un bond vif, quant au passage il croisa le visage d'Antonu le chasseur. Il était envahi d'une étrange pâleur : les traits défaits, les pupilles dilatées, le regard fou. Olivier tout en se pressant vers l'école se demandait pourquoi en voyant entrer Félix le garde-chasse, le vieil homme avait eu cette expression d'effroi exactement comme quelqu'un qui aurait vu la mort.

18

Serena était assise devant son miroir de bronze. Avec une infinie douceur elle lissait la longue masse de ses cheveux d'ébène. Elle les étirait avec volupté pour les laisser retomber en large soierie sur ses épaules nues. Elle en goûtait la chaleur. Ce jeu la ravissait : elle préparait une chevelure parure, une chevelure bijou comme une princesse de légende. Les mèches ondulaient nerveuses et vives sous les doigts de la jeune fille, les torsades fouettaient son dos, s'enroulaient en lianes de soie dans une caresse sensuelle. L'image que lui renvoyait le miroir l'intriguait. Elle s'observa, critique : elle était si petite, si brune qu'elle ressemblait à ses chatons qui erraient dans les ruelles du village, nerveux et sauvages. Agacée, Serena ramassa ses cheveux en arrière et les attacha en une stricte queue de cheval avec un large lacet de coton. Soudain elle se figea mal à l'aise, angoissée. Là dans l'encadrement du miroir un visage surgissait du néant. Il jaillissait telle une chimère ressuscitée. C'était le faciès aux traits déformés d'un homme. Ses yeux immenses et hagards semblaient vouloir lui transmettre un message. Ils roulaient dans les orbites creuses. Sa bouche s'ouvrait spasmodiquement sur un cri, effrayant car muet. Que lui arrivait-il ? Serena avait peur ; la vraie peur qui vous prenait en face de l'inexplicable. La créature la poursuivait à nouveau. Depuis plusieurs nuits, elle la visitait régulièrement. Elle profitait de son sommeil pour infiltrer ses rêves. Elle imprégnait son esprit. Hébétée, Serena fixait l'apparition avec une fascination terrifiée. Le sang battait sous ses tempes. A présent, la tête sans corps prenait forme en plein jour. Elle flottait, légèrement phosphorescente, sur le tain trouble du miroir. La jeune fille aurait voulu crier : - Qui es-tu ? Mais existait-il vraiment ? Etait-il un fantôme ? Une hallucination ? - Pourtant il m'habite, il fait partie de moi. Je le vois la nuit et maintenant le cauchemar continue le jour ! Que me veux-il ?

19

Elle tentait de repousser l'image mais elle s'imposait violente. Elle se sentait prise au piège, sans résistance, aspirée dans une autre dimension. Les contours de la chambre s'estompaient autour d'elle. Serena détourna les yeux pour ne plus voir le faciès grimaçant. Elle repoussa violemment la chaise et se dirigea en tremblant vers la porte. Mais tout se mit à tournoyer autour d'elle. Le sol se déroba sous ses pieds. Elle se laissa glisser sur le carrelage. La froideur du grès fit à son corps l'effet d'un électrochoc : elle l'arc-bouta pour se relever mais ses forces l'avaient quittée. Trop faible, elle resta, là, à plat ventre sur les dalles glacées. Elle se mit à pleurer violemment car elle venait de comprendre que son rêve était un rêve de mort. Comme tous les dimanches en fin d'après-midi Paula-Maria avait moulu du café frais et mis de l'eau à bouillir en attendant sa cousine Fiffina. Elle arriva ponctuelle avant que l'office ne sonne et s'assit toute rouge et essoufflée sur la chaise de paille qui craqua dangereusement sous le poids de son énorme fessier. - Chì caldu7 ! C'est anormal qu'il fasse encore si chaud, je te le dis moi, le soleil est détraqué ! Elle regardait Paula-Maria verser le café brûlant tout en louchant de convoitise sur le panier débordant de beignets au brocciu8. Paula-Maria, amusée devant les efforts louables de sa cousine pour ne pas se jeter sur les pâtisseries, lui glissa, apitoyée, le panier. Elle avait pour sa cousine une tendresse particulière. Fiffina était devenue orpheline après qu'une épidémie de malaria eut emporté ses parents. Elle avait été élevée avec Paula-Maria et elles étaient devenues de vraies sœurs. Fiffina avait un petit corps grassouillet et un esprit d'enfant qui lui conférait une éternelle jeunesse. Envahissante et
7 8

Quelle chaleur ! Fromage blanc.

20

terriblement bavarde, elle affichait sur sa figure poupine un air perpétuellement réjoui que certains qualifiaient de stupide. Mais ces mauvaises âmes se trompaient lourdement. Derrière son aspect innocent la petite femme savait faire preuve d'une finesse d'esprit et d'une perspicacité étonnante et ses rondeurs cachaient mal un cœur débordant de dévouement pour ceux qu'elle aimait. Pour l'instant ne pensant qu'à elle, la bonne femme trempait sans discernement, dans l'énorme bol, le gâteau et ses doigts, qu'elle suçait avec gourmandise. Elle mangeait dans un grand bruit de langue, tout en parlant, excitée par les nouvelles du village. - Les geais mangent toutes les cerises de Séraphin, ils ne craignent ni son fusil, ni le cadavre des oiseaux qu'il a tué et pendu aux arbres ! Mais le pire, c'est l'âne de Cèccu qui a disparu. Sarrafinu crie qu'on lui a volé ! Hum, hum, qui voudrait d'une bête vieille et malade ! D'après moi, u tintu9, il s'en est allé mourir quelque part ! Les doigts boudinés dégoulinaient de lait et des petites boules de sucre s'accrochaient aux commissures de ses lèvres mais elle continuait son monologue. - Tè ! La petite Vannina est arrivée du continent. Elle s'est faite belle, Dieu la bénisse et bien habillée avec une robe de Paris … Saietta10 ! ... Elle s'épile les sourcils et se peint les lèvres et les ongles. Chi disgraziata11 ! Ajouta-t-elle, d'un air critique, après quelques instants de réflexion. Paula-Maria ne put s'empêcher de sourire : les commentaires de sa cousine enrobés de compliments viraient souvent en critiques acerbes de la société villageoise. Elle savait être impitoyable. - Tiens en venant j'ai rencontré l'instituteur ! Tintu, il est blanc comme un brocciu. Je lui ai dit :
Le pauvre Sacrebleu ! 11 Quelle malheureuse !
9 10

21

- Alors Monsieur l'instituteur, on se prépare pour la messe ? Non m'a-t-il répondu, je ne suis pas croyant ! Ces pinzuti12 des vrais païens ! On s'étonne après qu'ils assassinent père et mère ! - Là, tu exagères ! Il est bien ce garçon ! Rétorqua PaulaMaria en secouant la tête, mécontente de la virulence des propos, et il se plaît au village. - Ca c'est vrai, et il est pas fier ! - Et il a de l'instruction ! - Mouais ! La bouche de Fiffina s'arrondit, ressemblant à une grosse prune molle. Devant la mine étonnée de sa cousine, elle s'expliqua tout en continuant la trempette de son gâteau : - En tout cas on ne l'a pas instruit sur la Corse. Il me dit qu'il voulait emmener les enfants au plateau du Cuscionu, où pousse parait-il une plante rare : laconique, la colique... Chì ni sogu eiu13 ! Il me dit, je les emmène au plateau du cochon ! C'est pas Dieu possible comme j'ai ri… Le plateau du cochon !!! Je te le dis, O Pàula-Marì ! L'instruction ça suffit pas pour enseigner dans nos villages ! Soudain il y eut un bruit sourd au-dessus de leur tête, comme quelque chose de lourd qui aurait percuté le carrelage avec un son mat. - C'est chez Serena ! Observa Fiffina. Pressentant un drame, Paula-Maria se précipita, suivi de près par sa cousine qui malgré son volume montait les escaliers à une vitesse étonnante. Les deux femmes ouvrirent en même temps la porte de la chambre de la jeune fille.

12 13

Ces continentaux. Qu'est-ce que j'en sais, moi...

22

Elles la trouvèrent tombée sur le carrelage de la chambre comme un oiseau blessé. Affolée, la mère se jeta à genoux auprès de Serena et essaya de relever le corps agité de soubresauts. - Mon petit... mon petit qu'as-tu ? Réponds-moi ! La jeune fille restait muette, incapable d'arrêter ses tremblements. Fiffina joignit les mains, horrifiée et commença une longue litanie de prières. - Au lieu de gémir, va plutôt lui chercher quelque chose de fort à boire, commanda Paula-Maria à sa cousine. - Serena réponds-moi, parle-moi, je t'en supplie ! Insistait la mère Elle était sur le point de courir chercher de l'aide quand elle entendit la toute petite voix de sa fille : - Maman que vais-je devenir ? Il est revenu ! Le cauchemar est revenu ! Serena la fixait, les yeux agrandis sous l'effet de la peur. Elle ressemblait à un petit animal traqué. Vivement Paula-Maria la prit contre elle. La tête collée contre son ventre la mère diffusait sa chaleur bienfaisante apportant le calme et la paix au corps tourmenté de son enfant. - Raconte-moi, o chjù14, qu'est-ce qui t'a effrayé ? Alors pour la première fois, Serena raconta ce rêve atroce qui la poursuivait depuis plusieurs semaines. Ce masque de frayeur qui prenait possession de son esprit et de ses yeux. - Au début, j'ai cru que je faisais un cauchemar alors je n'ai pas voulu en parler. Je pensais que les choses s'arrêteraient. Mais c'est pire qu'avant. Le visage apparaît de jour maintenant. Il existe en dehors de moi. Il me contrôle. Ce matin, il a voulu
14

Petite.

23

me dire quelque chose, maman, je voyais sa bouche s'ouvrir mais aucun son ne sortait, oh ! C'était atroce. La jeune fille gémit tandis qu'elle jetait un regard d'effroi vers le miroir vide. La mère posa une main sur la tête de son enfant et la caressa en un long geste d'une infinie douceur. - Ce cauchemar va disparaître comme il est venu ! Mais Serena immobilisa son bras avec une énergie désespérée - Ce n'est pas la première fois, o Mà, que j'éprouve ce genre de vision. Ca me l'a fait, il y a un an avec misgetta, notre chatte. Je la voyais partout : le jour dans les miroirs, la nuit dans mes rêves. Elle avait d'immenses yeux rouges et elle m'appelait. Un matin, rappelle-toi, nous l'avons retrouvé morte dans le jardin et j'ai su alors qu'elle m'avait prévenue de sa mort. Je pouvais l'aider et je n'ai rien fait ! Paula-Maria gardait le silence mais elle réfléchissait. Sa fille, son enfant était-elle possédée ? Elle se souvenait de sa naissance. Le matin le sciroccu15 avait roulé au-dessus du village ses nuages de sable rouge. Puis des bourrasques violentes et épaisses avaient soufflé leur haleine de feu. Elles avaient sifflé méchamment par toutes les ouvertures, toutes les failles. Le village s'était enflammé. Les habitants s'étaient mis prudemment, à l'abri entre leurs murs de pierres. Etendue sur son vaste lit dans ses plus beaux draps de coton ajourés de dentelles, Paula-Maria les dents serrées sur sa douleur, n'entendait même pas les bruits terrifiants à l'extérieur. Fiffina était partie en toute hâte chercher Zia Maria, l'accoucheuse mais Paula-Maria savait que folle de terreur sa cousine devait se cloîtrer chez un voisin pour attendre la fin de la tempête. Elle cherchait à se rassurer en pensant que l'orage serait fini avant la naissance. Mais les douleurs se rapprochaient.
15

Scirocco, vent d'Afrique.

24

Elle était seule. A dix-huit ans la famille l'avait mariée selon la coutume, sans lui demander son avis. Le jeune homme était timide et gauche. Il était poète, ils créèrent leur bonheur. Ils étaient purs, ils découvrirent l'amour ensemble. Pas pour longtemps hélas ! Un soir, il rentra du jardin avec une mauvaise blessure à la main. Malgré les potions concoctées pour nettoyer son sang, son état empira très vite et il mourut étouffé dans de terribles convulsions. Ils étaient mariés depuis six mois. Il ne lui restait plus qu'un prénom : Ghjuvanni ! Et des souvenirs trop brefs ! Elle s'était enfermée dans ses voiles de veuve avec dans sa chair le fruit du mort. Et cette nuit, par l'opération merveilleuse de l'accouchement elle avait le pouvoir de ressusciter leur amour. Elle se souvenait que malgré le vacarme, les éclairs, les hurlements furieux du vent sous les portes, dans les escaliers, elle se battait pour donner le souffle de vie. Le petit être semblait l'aider et la guider. Alors que tout explosait à l'extérieur, un calme vaporeux flottait dans la chambre, comme préservée par un enchantement Une partie d'elle souffrait dans l'épreuve de l'accouchement mais une autre moitié jubilait dans l'ivresse des convulsions créatrices. Elle endurerait la déchirure atroce de ses entrailles mais elle allait forcer le destin. Elle allait réaliser l'offrande suprême au défunt. Elle allait lui offrir le Fruit de sa chair, le Fruit de leur chair. Elle lui offrait la résurrection. Son corps se tordait à l'extrême dans la douleur mais son esprit restait calme et serein comme coupé du monde réel : elle luttait ailleurs dans un autre monde. Enfant-fée ou enfantsorcière, Serena était née dans les tourments de la tempête. Aucun homme n'était présent pour tirer la salve traditionnelle de trois coups de fusil, célébrant la naissance. Pourtant le fracas de l'orage retentit trois fois dans le village. La nature revendiquait l'enfant.

25

C'était une fillette facile mais solitaire et rêveuse, elle avait grandi avec en elle une sensibilité exceptionnelle qui lui faisait ressentir toutes choses de manière aiguë. Elle possédait une conscience intuitive remarquable et la nature profonde des choses lui semblait familière. Vers l'âge de cinq ans, elle se mit à faire des rêves qu'elle racontait au matin à sa mère. Elle volait, les bras légers comme des ailes, elle s'élevait portée par le souffle des vents. Au-dessous, les maisons défilaient, autour d'elle les montagnes de granit fuyaient. D'autres fois elle planait lentement, le corps délivré se laissant ballotter au gré des courants d'air. Inquiète et craignant le pire, Paula-Maria avait suspendu au cou de l'enfant les dents d'un hérisson et avait rempli le fond de tous les tiroirs de petits sacs de gros sel pour éloigner les mauvais esprits. Quelle inconscience d'avoir pensé que cela suffirait à éloigner les forces du mal ! Quel orgueil d'avoir cru, seule, pouvoir combattre le destin ! Défier le sortilège ! Mais les rêves s'étaient brusquement arrêtés et l'enfant avait grandi en sagesse et en paix... Jusqu'à ces vingt ans. Depuis quelques semaines Serena semblait tendue et nerveuse. Elle s'enfermait dans un silence singulier. Paula-Maria avait été étonnée de trouver un matin ses vêtements tachés de sang et de boue. Que se passait-il ? La jeune fille la fixait attendant une réponse. A la vue de ce visage égaré, la mère la serra contre elle dans un brusque élan de révolte. Il y a vingt ans elle avait connu l'amour, et le destin le lui avait brutalement arraché. Durant toutes ces années, elle avait élevé Serena avec patience, dévouement et foi dans l'avenir. Petit à petit, elle avait réussi à reconstruire son bonheur. Elle ne se laisserait pas dupée une seconde fois. Si le malheur s'acharnait, elle ferait face. Elle serait le bouclier et la lance. Elle serait la guerrière qui livrerait bataille contre le mal qui avait pris possession de l'esprit de son enfant. Pour cela, il fallait agir et vite afin d'éviter le pire. Paula-Maria avait pris sa décision. Dès le coucher du soleil, elle irait trouver la Signadora. Serena ne devait rien savoir.
26

Dans la profondeur des murs retentit le carillon des cloches de l'église. Il annonçait l'arrivée du curé au village pour célébrer la messe. Revenue à la réalité, la mère se redressa forte et calme : - Ne t'inquiète de rien, ce n'est qu'un mauvais rêve ! Tout va s'arranger. Je vais m'en occuper, laisse-moi faire ! Fiffina revenait toute essoufflée dans la chambre tenant un énorme bol fumant. - Tiens ma belle, bois un peu de café fort ! Elle tapotait la tête de sa nièce de ses grosses mains pour cacher son émotion. - Que lui est-il arrivé ? On ne lui aura pas fait l'œil par hasard, demanda-t-elle inquiète à Paula-Maria. - Non, ce n'est qu'un cauchemar ! Répondit la mère d'un ton assuré. Serena lapait le breuvage et sentait une douce chaleur la réconforter. Fiffina récupéra le bol vide avec satisfaction. - Je l'ai toujours dit, cette petite a trop d'imagination !

27

CHAPITRE 3
Attablés l'un en face de l'autre Félix et Antonu avaient attaqué une partie de belote avec deux compères du village voisin. Un moment crucial de leur existence allait se jouer à cette table : l'as fatidique allait-il tomber, emportant le pli ? Les visages étaient graves. Le petit Jules âgé de huit ans suivait la partie, fasciné et impressionné par la solennité de l'instant. Toujours discret et muet, Jojo essuyait les verres qu'il rangeait de ses gros doigts boudinés avec un soin maniaque sur l'étagère de bois. Rocchu le maire relisait pour la dixième fois au moins le journal local : aucune information ne devait échapper à sa vigilance du chef de village. Un silence impressionnant régnait dans la salle. Soudain Paulette déboula dans la petite salle en criant : - Jojo, les cloches ont-elles sonné pour la messe ? Je n'ai rien entendu ! Jojo, je crois que je suis en retard ! Jojo, as-tu entendu les cloches ? Réponds donc ! Elle s'agitait dans un crescendo de voix digne d'une soprano de la Scala de Milan. Félix se retourna brusquement vers le cafetier, excédé : - O Jojo, tu lui dis lui que les cloches viennent de sonner, sinon dans quelques minutes nous serons sourds ! Paulette demeura la bouche ouverte devant tant d'insolence. Puis s'approchant de la table des joueurs elle susurra d'une voix dangereusement douce : - Sourds et aveugles vous l'êtes déjà... devant Dieu, et je m'en vais prier pour le salut de vos malheureuses âmes… Si la chose est encore possible ! Sur ces paroles de mauvais augure, elle sortit du café en claquant violemment la porte.

28

Assise sur le banc en bois de l'église, Serena n'entendait plus le prêche du curé. Elle voyait loin devant elle le dos ployé de sa mère, femme tronc, la tête comme décapitée par la prière. Prier, toujours prier pensa la jeune fille. Prier quel Dieu ? Celui qui lui avait, impitoyable, enlevé un père. Il ne lui restait plus qu'un portrait encadré dans la chambre sombre de sa mère. Elle avait grandi avec cette photo comme seul lien avec le disparu. Mais comment pouvait-on vivre avec une photo ? Comme si une feuille de papier glacé suffisait à prolonger l'existence d'un être aimé au-delà de la mort ! Comme si, animée d'une vie propre, elle ressuscitait par le recueillement de la pensée l'être adoré. Elle était condamnée à cette supercherie par la faute d'un Dieu qui se disait Amour et Bonté et qui la bernait avec du papier. Il avait accompli l'irréparable : un enfant ne pardonne pas un tel acte. - Regarde, regarde moi et regarde ce que tu as fait ! Voulaitelle crier face à ce Dieu de marbre, je ne te demanderais pas le salut de mon âme, je ne crois plus en toi ! Elle ne serait pas la proie de croyance divine ni celle d'esprits chimériques. Elle refusait de se laisser mener par un Dieu auquel tous voulaient croire furieusement, qui vous jetait sur le mauvais côté de la route et vous abandonnait. Elle franchirait les limites de cette spirale fatale qui voyait les générations, soumises devant la toute-puissance du destin, se succéder avec les mêmes litanies et les mêmes larmes. Elle devait rejeter toutes les superstitions populaires qui la rendaient incapables de réfléchir par elle-même. Elle allait utiliser toute sa lucidité, tout son bon sens pour essayer de comprendre ce qui lui arrivait. Elle seule pouvait découvrir le sens caché de cette vision. Elle devait cesser de se cacher derrière des statues de plâtres pour rêver aux miracles. Tout cela n'était que faiblesse et naïveté. Elle allait quitter cet abri de dorures. Elle
29

savait que se dresser contre les traditions religieuses, c'était se dresser contre le village mais elle trouverait la force. Du moins elle l'espérait ! Pour se le prouver, Serena se leva au milieu des fidèles humblement prosternés, et elle sortit de l'église sous le regard réprobateur du curé qui parlait de Jésus crucifié pour le rachat des péchés du monde. A l'extérieur, l'intensité de la chaleur la fit reculer comme devant un mur de feu. Elle courut vite se réfugier sous le châtaignier centenaire qui ombrageait la place de l'église. Le banc était déjà occupé. C'est là qu'Olivier la vit à nouveau. Elle venait vers lui de sa démarche souple et naturelle. Il y avait en elle une grâce innée comme animal. Son corps apparaissait ferme et vigoureux sous le mince tissu de coton de la robe. Quand elle fut à ses côtés, elle pencha sa nuque fine et gracile vers lui. Il découvrit ses lèvres rouges et charnues. Il admirait des petites dents rondes et nacrées. Il la trouvait encore plus belle de près. Depuis son arrivée au village, leurs rencontres avaient été rares et furtives mais dès l'instant ou Olivier l'avait aperçue, il n'avait cessé de penser à elle. Cette fille était devenue sa faiblesse, son obsession. Le jour, il la cherchait. La nuit, il en rêvait. Tout en elle le ravissait ; son corps, sa chevelure, ses yeux. Quand par hasard il la rencontrait, c'était une incroyable panique : son visage entier s'empourprait comme celui d'un adolescent. L'amour le rendait ridicule. Aussi, avait-il pris le parti de l'observer caché ! Il l'épiait derrière un tronc d'arbre, au-dessus d'une feuille de journal ou le nez collé à une vitre. Mais en ce moment, elle lui faisait face et le regardait avec une expression grave et sérieuse, ses fins sourcils gracieusement arqués. Il était pris au piège. Il ne pouvait plus reculer. - Bonjour Monsieur l'instituteur !

30

Elle lui parlait et les mots s'entrechoquaient dans sa tête, privés de sens. Il restait face à elle, torturé et confit dans un silence embarrassé. Elle avança encore plus près de lui, sous la lumière tamisée du feuillage. Il vit briller comme deux lumières, ses yeux d'ambre. - Je suis Serena, la fille de Paula-Maria. Elle attendait une réponse, son regard accroché au sien. Il la contemplait admiratif. Il devait avoir l'air d'un demeuré, cloué à son banc, la bouche ouverte de saisissement : - Je m'appelle, Olivier. Sa voix avait tremblé. Il se sentait les joues en feu et les jambes molles. - Quelle chaleur ! Restez bien à l'ombre, sinon vous allez attraper mal ! - Je suis à l'abri, n'ayez … Soudain un groupe de jeunes filles appela Serena. Elle lui accorda un dernier sourire en guise d'adieu et se dépêcha d'aller rejoindre ses amies. Ce sourire lui broya le cœur. Il s'était conduit comme un idiot ! Cette jeune femme merveilleuse qu'il aimait avec passion ne se souciait pas plus de lui que d'un ver de terre. Il était un étranger insignifiant. Elle ne pouvait rien éprouver pour lui, juste un intérêt poli. Il ressentit une grande honte intérieure. Elle n'avait même pas écouté ce qu'il lui avait bafouillé. Il valait peut-être mieux d'ailleurs. C'était sans intérêt, désolant de banalités ! Le cœur assombri, il s'empressa de quitter le banc et prit la direction du café. Il avait besoin d'être au milieu du monde pour éviter de repenser à cette scène pitoyable. Il avait tout gâché ! Dans un grincement strident les portes en bois de l'église s'ouvrirent en grand et les fidèles se déversèrent sur la place dans un long flot continu. Au même moment les cloches se mirent à sonner à toute volée. L'église se vidait et les villageois endimanchés se rassemblaient par petits groupes épars mais concentrés. On s'embrassait, on serrait des mains, les
31

conversations se nouaient ici et là. Certaines se termineraient au comptoir à défaire et à refaire le monde. Paula-Maria sortit à son tour de l'église et chercha des yeux Serena afin de lui demander les raisons de sa sortie précipitée et remarquée au milieu de l'office. Elle l'aperçut en compagnie de ses camarades. Elle s'apprêtait à les rejoindre quand une main se posa pesamment sur son épaule. Elle se retourna et se trouva face à Antonu. - O Paula-Marì ! Il faut qu'on parle ! - Oui, qu'y a–t-il ? Lui demanda t-elle, intriguée par le ton mystérieux du vieil homme. - Pas ici ! Viens chez moi, ce soir ? - Ah ! Bien... bien, répondit-elle, distraite par l'arrivée de Serena qui approchait vive et enjouée. La jeune fille tendit spontanément la main pour dire bonjour au chasseur mais celui-ci évita de la regarder. Il recula d'un pas et s'enfuit précipitamment. Paula–Maria le suivit des yeux, intriguée par cette étrange réaction. Antonu avait eu l'air effrayé. Pourquoi ? Et de quoi voulait-il lui parler ? Elle ne comprenait pas ce qui préoccupait tant le vieil homme mais un sombre pressentiment lui serrait la poitrine. Fiffina avait enfin repéré Paula-Maria et Serena parmi la foule dense regroupée sur la place de l'église. Elle se fraya vivement un chemin entre les groupes agglutinés et bourdonnants pour aller s'accrocher de tout son poids au bras de sa cousine. Cet effort lui avait coupé le souffle mais cela ne l'empêcha pas de se lancer aussitôt dans un monologue ou il était vaguement question de rhumatismes. Mais Paula-Maria restait intriguée par la réaction du vieil Antonu. Quelque chose n'allait pas dans son attitude. Il adorait Serena. Il l'avait vue naître et un sentiment plus fort que de l'affection l'attachait à l'enfant à qui il faisait toujours cadeau de fruits ou de gibiers au retour de ses expéditions.
32

- Il est malade, Antonu ? Coupée dans l'énoncé d'une de ses prescriptions soi-disant miraculeuses, à base de cataplasmes d'herbes variées, Fiffina resta un instant la bouche ouverte et ronde comme une figue. - Antonu ! Quali Antonu ? U cacciadori 16? Cela m'étonnerait. Il sera plutôt fatigué. Devant l'air étonné de sa cousine elle précisa ; - Il court dans la nature toute la journée et ne rentre qu'à la tombée de la nuit ! A son âge ! Paula-Maria restait muette quand Paulette s'interposa dans leur groupe. Elle les embrassa avec toute l'effusion propre aux femmes du sud. - Tu es bien pâlotte ma petite Paula, on dirait que tu as vu un fantôme ! - Elle s'inquiète pour Antonu, répondit Fiffina, elle le croit malade, mais il est fatigué, c'est tout. Quand on rentre en pleine nuit de la chasse ! - En pleine nuit ? Tu en es sûre ? Demanda avec intérêt Paulette qui flairait de l'inédit. Fiffina ne tenait pas à révéler, surtout à Paulette, qu'elle se livrait à un léger espionnage de son entourage. Aussi ce fut d'un ton badin qu'elle précisa : - Ah, je me serais peut-être trompée, je ne m'occupe pas de ce que font les uns et les autres ! - Mouais ! Acquiesça Paulette sans conviction, remarquez, c'est vrai, depuis ce matin je le trouve bizarre, lui qui boit avec modération, il a avalé une dizaine de pastis en moins d'une heure. D'après moi, il a un souci. Paula-Maria les écoutait, intéressée et sa conviction était faite, Antonu avait des ennuis. Elle irait le voir ce soir. Serena se tenait légèrement à l'écart, absente. Ses cheveux déroulés sur ses épaules nues lui faisaient une longue mantille
16

Antoine ! Quel Antoine ! Le chasseur ?

33

de soie moirée. Ils dissimulaient à demi son visage lassé des politesses hypocrites et des conversations vides. - Comme elle est belle ta fille, remarqua Paulette et elle caressa la tête de la jeune fille dans un geste d'affection spontanée. On pouvait reprocher beaucoup de choses à "la Toulousaine" comme beaucoup l'appelaient dans le village, mais elle avait ce naturel aimant qui la rendait attachante et l'avait intégré rapidement dans le clan fermé des corses. Malgré tout, Paula-Maria se signa précipitamment et Fiffina croisa les doigts derrière son dos. Le mauvais œil est si vite arrivé ! - Quel âge a-t-elle maintenant ? - Elle va sur ses vingt ans - Il faudra bientôt lui trouver un mari - C'est bien vrai, susurra Fiffina, toute alanguie dès qu'il était question d'amour. - Je l'ai vue en compagnie de l'instituteur, murmura Paulette, toute gonflée de curiosité. Il est plutôt bel homme ! - Oh oui, c'est bien vrai, roucoula Fiffina, rouge comme une arbouse trop mûre… Et vous avez entendu son accent ! Toutes les trois regardèrent la petite femme avec stupéfaction - Qu'est ce qu'il a son accent ? Protesta Paulette sur la défensive, c'est un accent du continent ! Comme le mien ! - Pas du tout ! Rétorqua Fifina doctement. Le sien c'est un accent pointu, un accent de personne cultivée quoi ! Paulette préféra ne pas insister. - En tout cas, il fait honneur à tous mes repas. C'est un fin gourmet. La restauratrice admettait mal qu'on chipote sur la qualité de ses plats qui frisait selon elle le génie culinaire. - Pour moi, il s'intéresse à la petite, ajouta-t-elle à mi-voix. C'est ce moment que choisit une femme tout de noir vêtue pour faire irruption dans le groupe.
34

- Quelles sont ces messes basses ? En voyant sa belle-sœur Lavisa, Paula-Maria se dit que les ennuis n'étaient pas loin, mais elle garda un sourire de politesse forcée tandis qu'elle embrassait la joue décharnée qu'on lui tendait. La femme traînait sur elle un parfum tenace de violette qui ne parvenait pas à masquer l'odeur de renfermé qui lui collait comme une seconde peau. - Nous parlions de l'instituteur, fit étourdiment Paulette qui ne savait pas tenir sa langue - Je ne fréquente pas ces gens là, rétorqua aussitôt Lavisa en se gardant bien de saluer l'aubergiste qui se sentit soudain mal à l'aise. - Elle en aurait pourtant besoin, murmura insolemment Fiffina. Lavisa planta deux petits yeux froids comme l'onyx dans le regard de myosotis de la petite femme. - Pardon ? - Non. Rien ! - J'avais cru entendre. Je suis venue à votre rencontre à défaut de recevoir une visite de ma famille. Je ne parlerais même pas de ma nièce qui ne vient jamais me voir. Bientôt je ne la reconnaîtrais même pas en la voyant passer dans le village. - Tant de compliments nous touchent, ironisa de nouveau Fiffina. Moi, je pense que je reconnaîtrais Serena. Elle ressemble trop à son pauvre père. - Son pauvre père serait désolé de la voir se rendre à l'église, les épaules et les jambes nues, c'est indécent ! Paula-Maria pinça Serena qui les sourcils froncés s'apprêtait à riposter et répondit à sa belle-sœur sur un ton conciliant : - Voyons, Lavisa, c'est la mode, il faut laisser les jeunes vivre avec leur temps. - Ce n'est pas en se cachant sous des vieux draps noirs qu'elle attrapera un mari, enchaîna Fiffina et elle ajouta sur un ton de fausse douceur : Vous en savez quelque chose !
35

Indignée par tant d'effronterie, la femme tordit ses longs doigts dont les os craquèrent désagréablement comme des vieilles noix desséchées. Paulette crut bon d'intervenir pour apaiser un climat qui devenait orageux. - Surtout que l'instituteur semble s'intéresser à la petite. Il ferait un excellent mari - Comme mari, il a plus d'instruction que d'argent ! - Qu'avons-nous à faire de l'argent ! C'est de l'amour qu'il nous faut se récria Fiffina. - Et de l'éducation compléta Paulette - Et de l'amour, insista Fiffina, la figure rosissante devant tant de promesses de bonheur. Lavisa détourna brusquement la noirceur de son regard sur sa belle-sœur. - Paula-Maria, comment se fait-il que je ne sois pas au courant des projets de mariage de ma propre nièce, la fille de mon pauvre frère qui doit se retourner dans sa tombe, paix à son âme, devant un tel parjure ! - Mais Lavisa, il n'est pas question de mariage, rien... - Ma nièce épousera un garçon d'ici, un beau parti que nous lui présenterons, d'ailleurs. Fiffina vint se poster sous le nez de la vieille demoiselle en agitant furieuse son petit doigt boudiné : - Un de ces sgiò17 prétentieux, joueur de belote qui dilapide l'argent de papa en buvant des pastis dans des lieux de perdition ! A ses côtés, Paulette acquiesça, bien que sans savoir vraiment pourquoi, quelque chose dans la formule lui déplaisait. - Assez, taisez-vous !

17

Seigneur, famille de noble.

36

Le cri que poussa Serena stoppa net les trois femmes dans leurs projets matrimoniaux. Elles remarquèrent enfin les lèvres crispées de la jeune fille et ses yeux remplis de larmes. - Assez ! Et moi ! Que faites-vous de moi ! De mes sentiments ! Je ne suis pas une vache que l'on marchande ! C'est moi et moi seule qui déciderai ! Personne d'autre ! C'est ma vie ! Alors occupez-vous de vos affaires ! Par pitié, oubliez-moi ! Oubliez-moi ! Et sur ce, elle les planta là, les laissant impressionnées et médusées par une réaction qu'elles n'attendaient pas. Les quatre femmes la regardèrent s'éloigner : - Elle est très émotive, balbutia Fiffina. - Elle est très nerveuse, murmura Paula-Maria. - Les jeunes filles de nos jours sont susceptibles, compléta Paulette. - Ou bien mal élevées, conclut Lavisa.

Elle flottait dans l'eau légère du lac. En renversant la tête en arrière elle pouvait contempler la voûte majestueuse que dessinait l'immense frondaison des châtaigniers centenaires. A travers leurs feuillages entremêlés jaillissaient des pointes de lumière dorée qui retombaient sur la surface lisse de l'eau comme une multitude de pièces d'or. C'était l'heure où la nature plongeait doucement dans un état de léthargie : tous les bruits devenaient murmures, tous les mouvements étaient frissons. Serena se laissait engloutir dans la masse liquide. Elle s'abandonnait au bonheur de l'eau. Elle régénérait son corps et son esprit dans ce lieu de paix et de sérénité. Elle accomplissait ce rite régulièrement. C'était un besoin. Elle se laissait porter par l'onde claire en espérant l'oubli et le réconfort. Mais, hélas

37

les reproches remontaient par spasmes comme une amertume acide qui lui brûlait les entrailles. Aucune intimité ne lui était donc autorisée ! Faudrait-il toujours livrer sans pudeur ses sentiments les plus intimes aux regards de ces femmes qui les analysaient, les jugeaient et en décidaient. Serena ne voulait pas de ce partage. Elle refusait leur opinion. Sa jeunesse lui appartenait. Elle s'enfonçait entièrement sous la membrane fluide, disparaissant, avec fureur, aux yeux du monde. Elle était bien là au fond du lac comme au creux d'un ventre douillet et protecteur. Elle pensa à sa mère qu'elle ne pourrait jamais remercier pour tout l'amour qu'elle n'avait cessé de lui donner. Et Fiffina qui s'évertuait à réaliser tous ses caprices. La petite femme rondelette était devenue sa seconde mère. Elle avait adouci les aspérités d'une éducation maternelle juste mais sévère. Depuis son enfance, c'étaient ces deux femmes qui lui avaient appris la vie. Si elles l'avaient privée d'affection ou de plaisir, elle aurait pu les combattre. Mais elles ne voulaient que son bonheur. Comment se défendre contre tant d'amour ! Un amour chèrement payé. La jeune fille se découvrait enchaînée, prise au piège d'une famille qui la soumettait à ses lois immuables. Elle n'était pas libre d'exister par elle-même. Elle comprenait que depuis l'enfance on lui avait inculqué un code strict de conduite qui régissait la vie d'une communauté parfaitement organisée comme une ruche. Toute originalité, toute initiative y étaient bannies. Elle n'était arrivée à leur échapper que par la pensée. Inconsciemment, pour éviter de les contrarier, de les affronter, elle réalisait qu'elle avait développé son monde intérieur. Les images d'une liberté illusoire défilaient dans sa mémoire trahie. A présent cette dissimulation la dégoûtait. Ce harcèlement lui devenait insupportable. Elle avait trop longtemps laissé faire. Elle voulait s'épanouir et mener librement sa vie de femme. Elle refuserait l'enfermement et ne se cacherait pas pour le faire savoir ! Elle forcerait son avenir. Serena s'enfonça brusquement sous l'eau pour oublier le monde d'en haut.
38

Félix le cantonnier aimait la terre, toute la terre. Celle du village et de ses environs il l'avait faite sienne. Par tous les temps, dès l'aube, on apercevait son corps sec comme un sarment de vigne plié, rustaghja18 en main, dans les chemins de bruyère et de pierres. Il travaillait jusqu'à la tombée de la nuit dévorant l'espace et le temps, indifférent à sa femme, Maria qu'il oubliait. Elle, se tenait volontairement à l'écart, et ne se plaignait jamais, incapable de rivaliser avec une passion aussi dévorante. Chaque jour il ramenait dans ses poches, des objets étranges de toutes ces expéditions : des cailloux aux couleurs multicolores, des bois sculptures végétales du temps, des plantes inconnues aux odeurs sauvages. Il avait conscience de vivre l'exceptionnel dans une île remplie de trésors. Il aurait pu voilà plusieurs années partir faire carrière en France. La France, un malaise l'avait saisi au moment de quitter son domaine, une panique intérieure. Ce départ il l'avait refusé... Sa volonté le rejetait... Comme si on avait pu l'acheter avec les éclats de l'argent et d'une vie plus facile ! Il vivait dans son village, pauvre mais libre. Chasseur et pêcheur, cette terre aux odeurs âpres et violentes lui appartenait. L'œil en éveil, le pied sûr, il dévalait les collines, suivant le vol des balbuzards, guettant le faucon solitaire. Il s'enfonçait ainsi loin sous les feuillages des arbres. Il partait à la pêche à la truite, sans ligne, sans appât, avec seulement ses mains pour attraper le poisson. Le long du chemin, en dessous dans le ravin, montait le chant de la rivière. Il ressentait son humidité vivifiante. Il marchait au pas, respirant à pleins poumons l'air tiède. Il remontait le cours d'eau, inspectant le lit de la rivière. Rien qu'à l'œil, il savait quels seraient les meilleurs rochers pour sa pêche. Une fois le
18

Serpe.

39

lieu repéré, il grimpait sur le dos d'une pierre et s'y agenouillait silencieusement. Penché sur l'eau transparente, il laissait flotter sa main comme une algue dérivant au gré du courant. Ses doigts agiles et secs tâtaient mollement à la recherche des creux moussus, les pénétraient délicatement, plongeant de plus en plus profond dans les cavités offertes. Quand il sentait enfin sous ses phalanges humides le ventre lisse du poisson, il prenait tout son temps pour l'envelopper dans la paume de sa main. Puis inspirant profondément, il refermait d'un coup sec et tirait la truite hors de son repaire. La proie avait toutes ses chances dans ce combat à main nue et souvent, Félix rentrait bredouille. Mais peu lui importait la modestie de ses prises, le plaisir résidait dans la beauté primitive du geste, sa précision et son habilité. Sans s'en rendre compte, absorbé par ses recherches, Félix était arrivé à la hauteur du Lavunieddu quand des clapotis inhabituels attirèrent son attention. Il tenta de se rapprocher de la rive mais des buissons d'épineux le gênaient. Avec précaution, il rampa sous le couvert, intrigué. Même un gros banc de poissons ne créait pas un tel bruit. La rivière ici formait un lac sombre où une petite cascade se jetait. L'endroit était paisible mais il n'avait pas bonne réputation. Personne n'y venait plus depuis que, plusieurs années auparavant, deux enfants s'y étaient noyés, happés par on ne sait quelle force maléfique. Par une trouée dans les broussailles, il l'aperçut : elle prenait un bain dans l'eau sombre du lac. Renversée sous la cascade qui lui faisait un voile de mariée, elle offrait son visage à la brume de l'eau. Seules ses épaules rondes comme des galets émergeaient et luisaient sous la frondaison des arbres qui tamisait la lumière en poudre d'or. Ses cheveux mouillés flottaient comme des algues aquatiques autour de son petit visage pointu. Lentement elle se tourna et se retourna comme si elle dansait une ronde. A chaque tour soit ses fesses, soit sa poitrine pointaient hors de l'eau. Elle semblait pensive. Soudain elle plongea et disparut aux yeux de l'homme. Inquiet il s'apprêtait à se précipiter de crainte qu'elle ne se soit noyée
40

mais au bout d'un instant elle reparut sur la berge de façon si soudaine dans toute sa nudité que Félix ne put s'empêcher de fermer les yeux. Quand il les ouvrit, elle n'était déjà plus là. Il rampa hors de son couvert et resta un long moment assis ; il avait chaud, il se sentait étourdi. Félix était un homme simple. Il n'y avait eu qu'une femme dans toute sa vie : la douce et pudique Maria. Mais ce qu'il venait de voir lui avait procuré les plus merveilleuses sensations de son existence. Il ne voyait plus le monde qui l'entourait. Il s'était dissout dans une vapeur irréelle. Il n'existait plus. Le pauvre cantonnier ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Il n'avait plus la tête à traquer le poisson. Il reprit le chemin du retour, bredouille mais en état de grâce. Devant ses yeux passait et repassait l'image de Serena, de son corps gracile et nue, de ses seins lumineux sous le soleil. Il se la projetait encore et encore !

La baignade avait redonné à Serena toute son énergie. Les tensions de ses épaules s'étaient relâchées et le poids qui bloquait sa respiration s'était allégé. Elle redescendit vers le village d'un pas alerte. Le chemin s'inclinait en pente douce, serpentant à travers les propriétés plantées de châtaigniers, de noyers et de pommiers. Elle croisa Nunziu qui profitant de la relative fraîcheur de la soirée rejoignait son jardin, la bêche sur l'épaule. Il la gratifia d'un claquement de langue pour la saluer. Après plusieurs courbes, le sentier prit une brusque inclinaison. De là, la vue embrassait tout le village avec son enchevêtrement compact de toits enserrant l'église, comme pour s'assurer de son éternelle bénédiction. Serena voyait tout en bas, la place où s'agitaient des formes réduites de la taille de gros insectes. Les éclats de voix montaient jusqu'à elle. La jeune fille s'engagea dans une des ruelles, basculant d'un seul
41

coup de la lumière à l'ombre. Elle sautait les hauts blocs de granit placés sur le chemin en guise de marches. L'étroite galerie descendait directement dans les entrailles du village. La vieille Sarrafina accroupie sur le pas de sa porte dénoyautait des prunes. Quelques enfants lui dérobaient à pleines mains les noyaux qu'elle jetait dans une casserole toute cabossée. Puis ils s'éparpillaient en hurlant dans le dédale des ruelles avoisinantes pour se livrer à une bataille rangée. Serena arriva devant le café de Jojo et Paulette où une dizaine d'hommes attablés jouaient aux cartes. Ils semblèrent ne pas prêter attention à sa présence. Mais celle-ci ne se fiait pas à leurs mines indifférentes. Elle savait que toute sa personne avait été observée, examinée dans les moindres détails. Ni ses cheveux mouillés librement abandonnés sur ses épaules, ni ses vêtements humides n'avaient échappé aux regards faussement absents des joueurs. Mais il était inconcevable pour leur dignité de vieux mâles de montrer un quelconque intérêt pour une gamine. Elle devinait leur réprobation muette. Elle passa devant eux la tête haute, s'amusant à les ignorer de la même façon. Elle froissait leurs susceptibilités, sachant pourtant qu'à ce petit jeu, elle ne serait pas gagnante. Bousculer les conventions du village, c'était se cogner à un mur de pierres. Mais de temps en temps çà soulageait ! Elle longea une barrière qui disparaissait masquée derrière les palmes géantes d'un figuier. En jetant un œil à travers les larges feuilles pourpre, la jeune corse aperçut celle qu'elle cherchait. Angelina lisait étendue sur sa chaise à l'ombre d'une treille, dans la cour. Elle était si absorbée par sa lecture qu'elle n'entendit pas son amie approcher. Serena aimait Angelina comme la sœur qu'elle n'aurait jamais. Elles se connaissaient depuis toujours. Elles étaient complices dans leurs rires comme dans leurs silences. Serena la renfermée avait besoin
42

d'Angelina, comme le papillon de nuit recherche la lueur vacillante d'une lampe. Leur amitié était réciproque car il n'y avait aucune pitié entre elles : Angelina, depuis son plus jeune âge était malade. Serena ne savait pas exactement ce qu'elle avait et elle ne voulait pas le savoir. Tout effort lui était impossible. Aussi, elle quittait rarement la chaise longue que son père installait l'hiver près de l'âtre et l'été au bout de la terrasse, sous le haut mur de pierres, à l'abri de la chaleur, à l'ombre des regards. La jeune fille observa attendrie la toute petite figure encadrée par de rares cheveux d'un blond cendré. Elle apparaissait tellement minuscule, enfouie au milieu des coussins multicolores. Elle n'était pas belle. Sa peau était tirée sur son visage comme un masque de cire. Le mal impitoyable rongeait ses traits si fragiles. Les genoux maigres, légèrement relevés crevaient le mince tissu de sa robe. Elle paraissait si vieille et si jeune à la fois. Un sentiment de tristesse envahit Serena ; la jeune fille devait bien souvent se sentir seule. Elle était à part dans le village ; toujours oubliée, souvent fuie. La maladie faisait peur. Serena l'appela. Angelina releva la tête et l'aperçut. Ses lèvres pâles s'entrouvrirent, elle sourit. Et miracle ! Ce sourire était si radieux qu'il éclaira son visage comme ces vieilles lampes en verre dépoli qu'une bougie intérieure irise de couleurs merveilleuses. Attendrie, Serena repoussa la barrière et courut serrer dans ses bras le petit corps amaigri. - Tiens, regarde, je t'ai apporté des prunes bien mûres ! Elle sortit des vastes poches de sa jupe quatre fruits oblongs. - Vas-y goûtes-en une ! Elles sont terriblement sucrées ! - Merci, merci beaucoup. Moi, je ne peux que te proposer une grappe de raisin de la treille. Au-dessus des deux jeunes filles une voûte en fer forgé retenait une vigne chargée de petites grappes de raisins aux minuscules grains durs et verts. L'ombre du mur empêchait depuis toujours la maturation des grains. Les deux amies se
43

mirent à rire car elles se souvenaient, qu'un jour pour en avoir mangé, elles avaient été malades pendant toute une journée. - Tu sais, ces jours-çi, nous n'avons pas un seul fruit. Les geais sont affamés, ils se jettent sur tous les arbres du jardin. Papa est fou de rage. Il ne quitte plus son fusil et passe son temps en poste à tirer sur tout ce qui bouge. Tu vois l'ambiance ! Mais enfin tu es là ! Viens, viens t'asseoir près de moi ! Tu es mouillée, tu t'es baignée ? - Oui, j'avais envie d'un bon bain, il fait si chaud. Elle préféra taire ses différends familiaux et se glissa contre son amie. Serrées l'une contre l'autre dans la chaise, les épaules soudées, les jambes emmêlées, les deux jeunes filles croquaient dans les prunes dont le jus violet dégoulinait sur leurs mentons. Elles riaient toutes deux de leur gourmandise. Serena, heureuse du bonheur d'Angelina lui prit la main. Des petites veines bleues couraient sous la peau diaphane et montaient le long du bras. C'était la vie qui se bousculait dans ce corps malade, qui courait après le temps, qui défiait le mal. Serena ne s'était jamais sentie aussi proche de son amie. Elles étaient toutes deux la proie d'un mal qui blessait leur corps comme leur âme. Serena avait besoin de comprendre. - Angelina, dis-moi, t'arrive-t-il de douter de Dieu ? La question ne sembla pas surprendre la jeune fille. Elle reposa délicatement sa tête contre le dossier de la chaise. - Tu sais, un jour, Dieu m'a condamnée. J'étais si fragile ! Il n'aurait pas du ! Mon cœur est devenu une espèce d'oiseau aux ailes brisées. Je l'ai maudit, Serena, comme je l'ai maudit ! J'ai pleuré longtemps. Puis un jour, j'ai cessé de souffrir. Ma maladie me sert à grandir, à comprendre le monde, et mon corps existe, chaque jour, plus fort. Je le fais revivre par la seule force de mon esprit. Angelina fit entendre un petit rire facétieux. - Je sais que je ne guérirai jamais. Mais je m'accroche à Dieu, comme la mauvaise herbe sur la pierre, et je m'élève par ma seule foi vers la lumière. Je crois que Dieu est trop sollicité
44

et que nous devons nous prendre en charge. Mais il nous protège et nous aide, à sa façon. La jeune fille était à l'ombre du monde et de son agitation et pourtant elle continuait à vouloir exister. La maladie qui amenuisait ses forces physiques n'avait en rien diminué sa force mentale. Une puissance intérieure l'animait. Elle, si fragile semblait invincible grâce à son immense foi. Elle pouvait supporter l'Inacceptable et Serena devait savoir. - Angi, est ce qu'il t'arrive de voir des choses que les autres ne verraient pas ? La petite malade sembla réfléchir un long moment. - Je crois, oui, je vis parfois dans un autre monde. J'imagine des personnages extraordinaires, splendides, des êtres de lumière. Avec eux, je voyage ! Elle s'agitait, le corps tendu, les mains voletant, le front en sueur. Serena écoutait et chaque parole clouait son cœur. Elle réalisait la différence qui la séparait de son amie. Comment avouer que ses rêves à elle n'étaient pas faits d'anges mais de démons ! Comment révéler qu'elle dénichait la mort comme le faucon repère sa proie ! Mais elle voyait ce visage de papier froissé s'animer, ces prunelles décolorées s'illuminer. Surtout ne pas éteindre la magie, ne pas briser le conte de fées. Pour se protéger du mal, Angelina avait créé dans son cerveau des alvéoles de rêveries qu'elle remplissait de substances exquises. Elle s'en nourrissait chaque jour pour pouvoir bâtir un lendemain sans désespoir. Serena n'avait pas cette foi, et ne l'aurait jamais. Son cerveau à elle produisait des visions de cauchemar. Personne ne pouvait l'aider. Elle restait seule avec ses démons. Elle ressentit comme une envie de pleurer. Angelina s'était tue et posait sur elle un regard inquiet. - Il se fait tard, je dois y aller, Angi. La jeune malade ne montra aucune surprise devant la brusquerie de son amie. C'était bien dans ses manières. La
45

surprenante créature fuyait. Il n'y avait rien à comprendre. Angelina reconnaissait ses silences. Elle devinait à l'attitude de Serena qu'un souci profond perturbait son esprit. Elle espérait qu'elle lui parlerait. Elle lui caressa la joue de la paume retournée de la main pour l'encourager à des aveux mais celleci se dirigea sans un mot vers la barrière et disparut dans le chemin. Angelina ferma les yeux. Elle attendrait le bon moment. Elle n'était pas déçue car elle aimait Serena.

Lavisa frappa à la porte comme si elle voulait fracasser l'entrée et n'attendit pas de réponse pour entrer. Paula-Maria redescendit promptement les escaliers et à la vue de sa bellesœur ne put retenir un soupir. Jamais rien de bon n'arrivait avec elle : elle annonçait les ennuis comme la cloche de l'église les décès. La journée commençait bien mal ! Lavisa avança sa silhouette longue et sèche comme un manche à balai et déposa un baiser hypocrite sur la joue de Paula. - Tu as mauvaise mine, ma pauvre ! La femme préféra ignorer la remarque. Elle mit de l'eau à bouillir et elle prépara du café pour sa visiteuse. Lavisa installa ses maigres fesses sur le coin de la chaise en paille. - Comme ni toi, ni ta fille ne venez voir l'unique parente qui leur reste, je suis obligée de me déplacer pour te parler et ce que j'ai à te dire est grave ! Paula-Maria se concentra sur son travail, installer les tasses de porcelaine, pour ne pas avoir à répondre. - Tu sais combien j'aime Serena mais je crois que son éducation laisse à désirer. - Tu en parles à ton aise, toi qui n'as pas eu d'enfant à élever.

46

Sous le reproche, Lavisa sursauta. Son chignon tremblota sur sa tête comme une grosse bouse d'âne. Pourtant elle préféra ne pas relever et ajouta plus conciliante. - Je sais que cela n'a pas été facile pour toi. Sans époux, tu as manqué de soutien. Paula-Maria craignit un moment le flot de larmes que ne manquait pas de susciter le souvenir du frère disparu trop tôt mais Lavisa enchaîna : - Paula, des bruits circulent dans le village ! - Ah ! - Certains disent que Serena se baigne nue dans la rivière ! - Et alors ? Les gens diront ce qu'ils veulent ! - Madonna, ne me dis pas que tu approuves ! Aucune jeune fille convenable ne se baigne nue dans une rivière, c'est… c'est… un pêché mortel ! Paula-Maria haussa les sourcils. - On se sera trompé - Quelqu'un l'a vu ! - Ce quelqu'un aura mal vu ! Tu ne devrais pas trop écouter les ragots du village, Lavisa ! - Mais ta fille met l'honneur de la famille en jeu. Elle se montre aux yeux de tous sans vêtement : elle est inconsciente ou alors idiote ! Elle ne pense pas à la honte qu'elle me fait... qu'elle nous fait subir ! Elle salit notre nom ! Ces fantaisies n'ont que trop duré ! Paula-Maria se retourna vers sa belle-sœur la riposte aux lèvres. Elle se sentait excédée par ce mitraillage de reproches. Elle fit appel à ce qui lui restait de sang-froid et se contenta de répondre : - Pourquoi fais-tu tant d'histoire ! Je t'ai dit que ce n'était sûrement qu'une invention. - Ah, naturellement, tu prends la défense de l'impudique contre moi ! Le ton de Lavisa monta dangereusement dans les aigus. Les deux femmes s'affrontaient, le regard chargé d'éclairs. Ce fut à
47

ce moment que Fiffina encadra sa bonne figure ronde dans la fenêtre de la cuisine. Aussitôt les hostilités cessèrent. Lavisa se leva, raide comme la justice : - Allez, il faut que je te quitte, je serais bien rester avec toi mais je viens de me souvenir que je dois prendre des œufs chez Marinetta ! Dis à Serena de venir me voir de temps en temps, je suis quand même sa tante ! Elle l'oublie. Sortant sur ce dernier reproche, elle ne put éviter Fiffina. - Vous nous quittez déjà ! Fiffina feignait la déception. - Hélas, oui, le travail m'attend mais comment allez-vous ma cousine ? Susurra Lavisa d'un ton supérieur, comme le temps passe ! Nous vieillissons, ajouta-t-elle en scrutant avec une insistance critique le visage de Fiffina. - Et oui ! Nous ne sommes plus de première fraîcheur, répondit Fiffina et l'observant sous le nez tout aussi critique, elle ajouta : - La courge devient mezza19 ! Le rapprochement entre elle et une cucurbitacée piqua au vif la vieille fille qui s'éloigna d'un pas de reine outragée sans demander son reste. Paula-Maria la suivait du regard, songeuse. Peut-être n'avait-elle pas tort, il faudrait qu'elle parle à Serena de ces baignades ! Il ne fallait pas laisser courir la rumeur. Elle connaissait trop l'imagination malsaine de ses compatriotes ! - Alors on se le boit ce café, lança Fiffina avant de remarquer d'un ton badin. - Tu as vu, elle a les mêmes fesses que Bianca, la chèvre de Paolo !

19

Trop mûre, pourrie.

48

Le vieil Antonu fumait assis sur le pas de sa porte. En apercevant Paula-Maria il se redressa et entra chez lui. Personne ne devait les entendre. La femme le suivit dans la maison. Un grognement hargneux de chien l'accueillit. - Calme, Ribeddu ! Le vieux corse s'assit près de la cheminée ouverte comme une mâchoire édentée. Le chien vint se coucher docilement à ses pieds. Paula-Maria attendait debout faisant face à l'homme. - Qu'as-tu à me dire ? Le vieux chasseur grattait le crâne de la bête, toujours muet, la tête baissée. La femme attendait. Elle ne savait pas ce qu'il voulait lui dire mais cela ne lui plaisait pas. Il lui fit signe de prendre un siège mais elle grommela d'un ton impatient - Je t'écoute ! Il se décida enfin à parler. Homme du silence, il choisissait soigneusement ses mots. Apparemment l'exercice lui coûtait. - Tu sais que je n'ai pas de famille, mais j'ai un ami et je n'ai jamais trahi un ami. Paula-Maria ne semblait pas comprendre. Il se racla la gorge, gêné. - Il va mourir parce que ta fille l'a condamné. Elle restait face à lui sans réaction. Se trompant sur les raisons de cette immobilité, il poursuivit son récit en évitant de la regarder. - L'autre nuit en rentrant de la chasse, j'ai vu la petite au bord de la rivière... Tu sais que rien ne me fait peur, plus à mon âge et pourtant j'ai cru devenir fou de frayeur. Serena était là, elle s'acharnait sur un sanglier. Elle le frappait violemment, jusqu'à ce qu'il en meure. En m'approchant d'elle j'ai vu la tête de la bête. Sa voix s'enroua : - Elle s'était transformée comme par miracle et c'était mon ami ! Il m'appelait à son aide.
49

Le vieil homme avait les yeux exorbités par l'intensité de la vision. - U cignali era Félix20 ! Elle avait tué Félix ! Paula-Maria recula horrifiée. Elle l'avait écouté sans l'interrompre et tout se mélangeait dans sa tête : les rêves de Serena et les révélations d'Antonu. Elle restait désemparée. Pourtant elle niait encore : - Serena ne pouvait pas être dehors ce soir là, elle dormait à la maison chez nous. Elle se raccrochait à des explications simples et rationnelles. - Je l'ai vue comme je te vois, je l'ai même touchée ! - Tes yeux t'ont trahi ! Tu avais bu ! Tu as imaginé ! Atteinte dans sa chair, accusée d'une malédiction qui touchait son enfant, elle se révoltait et attaquait à son tour. Mais Antonu secoua la tête : - Serena l'a tué et elle seule maintenant peut le sauver. Parle lui, implora-t-il, Demande-lui ! Paula le regarda moqueuse : - Mon pauvre Antonu, ta cervelle se ramollit avec l'âge. Qu'est-ce que c'est ces tuntii21 ! Le vieil homme poussa un profond soupir. La femme ne comprenait pas ou bien elle refusait de comprendre. Alors il s'approcha d'elle à la toucher et se penchant dans le creux de l'oreille, il murmura dans un souffle : - Serena hè una mazzera22 ! "Mazzera" le mot se planta dans son cœur comme un clou. Stupéfaite, Paula-Maria le fixait incrédule. Il avait osé le dire ! Il l'avait craché, sans réfléchir aux conséquences, comme l'homme égoïste et stérile qu'il était, ne connaissant ni amour, ni dévouement.
Le sanglier, c'était Félix ! Bêtises ! 22 Serena est une mazzera !
20 21

50

Elle recula jusqu'à la porte meurtrie et blessée mais avant de sortir elle fit volte-face : - Antonu, gronda-t-elle menaçante, Antonu, si tu dis un mot, un seul mot à quiconque... Je te tuerai !

51

52

CHAPITRE 4

La route était déserte. Péniblement Paula-Maria montait le sentier rocailleux. Les pierres roulaient sous ses chaussures dans un bruit sec, faisant s'enfuir des lézards de tous côtés. La chaleur de fin d'après-midi infusait dans l'air des parfums lourds d'olivier, de myrte et de bruyère. La femme montait lentement dans ce lieu isolé, consciente que son destin se jouait là. Brusquement la maisonnette apparue. Elle était informe, faite de bois et de terre. Elle s'agrippait telle un gros insecte à un rocher levé comme un géant de pierre. Paula-Maria fut tentée de rebrousser chemin mais la honte de sa faiblesse la retint. Elle devait voir la Signadora. Elle devait savoir. Elle devait comprendre. La porte de la cabane était ouverte. De chaque côté, posés sur des pierres lisses séchaient des peaux de serpents, des plumes d'oiseaux multicolores, des carapaces de scarabées vides. Ce mélange hétéroclite dégageait une odeur fade et écœurante. Paula-Maria s'immobilisa un moment, hésitante. Il lui fallait entrer dans le domaine étrange et inquiétant de la sorcellerie. Elle prit une profonde inspiration et sans plus réfléchir, elle se plia pour pénétrer dans la maisonnette. La brusque obscurité l'aveugla ; elle ne distinguait rien. L'endroit paraissait vide. Elle allait appeler mais soudain un pan de mur parut se détacher et une petite naine rongée par le temps apparut. Zia Catalina la fixait de ses yeux globuleux. - Entre, petite, t'aspittava23! Elle avait surgi silencieuse de l'épaisseur de l'ombre. Elle guida doucement Paula-Maria vers la table au milieu de l'unique pièce. La mère se laissait faire. Le petit être difforme tenait sa main et elle sentait passer en elle une chaleur et une force incroyable. Tout le corps de la Signadora se
23

Je t'attendais.

53

recroquevillait sec et osseux sous la robe noire. Le visage à moitié caché par le voile noir était creusé de profonds sillons sombres, les bras pendaient le long du corps aussi décharnés que des pattes de poulet et pourtant la main minuscule qui la tenait paraissait étrangement jeune et lisse comme épargnée par le temps. Elle agissait comme un baume sur ses nerfs et PaulaMaria laissait reconnaissante et sans réserve ses doigts au milieu de cette main refuge, cette main magique. - Je vois que ton esprit est agité. Mûe par un sentiment soudain et inexplicable, qui anéantissait sa peur et sa honte, la mère s'agenouilla pour être à la hauteur de l'infirme - O zia Catalì24, je suis venue te voir car j'ai besoin de toi. Toi seule peut m'aider. Face à elle, les yeux s'agitaient comme deux grosses larves gélatineuses mais Paula-Maria ne ressentait plus d'aversion. La bonté qu'elle y voyait la rassurait : - J'ai peur pour ma fille Serena, elle fait des rêves, de mauvais rêves ; elle voit le visage d'une personne qui l'appelle à l'aide. Hè un sognu chi mai si sfassa25. Elle le voit de jour comme de nuit. Je ne sais pas quoi faire pour l'aider. Dites moi ce qui se passe, O Zia Catalì ? La petite naine la fixait de son regard illuminé soudain de l'intérieur. Ses doigts s'incrustaient dans sa chair. Ils irradiaient une force peu commune comme des bâtons de feu. La mère se laissait envahir par cette chaleur. - Tout le monde a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre mais au-delà des chairs, ta fille a les yeux et les oreilles de l'esprit. Elle regarde et écoute un autre monde. Les puissances de la mort lui parlent. Elle vit dans deux dimensions. - C'est impossible, comment cela peut-il se faire ?
Zia : tante, c'est une marque de respect vis à vis des personnes d'un certain âge 25 C'est un rêve qui jamais ne s'efface.
24

54

- L'homme est éternel. Il est une mosaïque de ses vies passées. Seuls quelques élus arrivent à faire parler leur passé et à communiquer avec le monde supérieur. Ta fille doit apprendre à connaître ses deux mondes. - Moi, je veux qu'elle soit normale ! - Elle est normale mais elle n'est pas ordinaire : elle a le don. - Je ne veux pas que ma fille soit extraordinaire, c'est encore une enfant, aide-moi à la soustraire à ces visions. - Sache que l'homme n'est rien qu'un nuage ballotté par les vents. Il ne peut échapper à son destin. Les esprits sont sur les traces de ta fille. - Je leur reprendrai l'âme de ma fille ! Elle est jeune, elle a tout l'avenir devant elle. Je ne veux pas de cette vie là pour elle. Elle souffre, zia ! - Sans doute, mais il existe peu de moyens pour la délivrer. Les esprits des morts ne se laissent pas si facilement reprendre un des leurs. La signadora referma ses paupières fripées sur les globes épais de ses yeux. Elle réflechissait. - Peut-être faudrait-il la rebaptiser... pour conjurer le mauvais sort du premier baptême ! Paula-Maria approuva en hochant la tête. Oui c'était cela. Elle se souvenait de ces histoires répétées le soir à la veillée, des sacrements de baptême mal énoncés qui avaient transformé des nouveau-nés en anges mortifères. Le curé était responsable, il devait réparer. Serena devait retourner à l'église pour être de nouveau baptisée. Mais tout devait se faire dans le plus grand secret. Les habitants ne manqueraient pas d'interpréter cette nouvelle célébration. - Alors qu'il soit fait selon la volonté de Dieu ! Murmura la mère.

55

Paula-Maria lavait la vaisselle. Assise sur la petite chaise près du fuconu26, Serena tentait de lire mais elle sentait le regard de sa mère se poser sans arrêt sur elle et cela la déconcentrait. Elle la connaissait suffisamment pour savoir que quelque chose la tracassait et qu'elle n'osait pas en parler. Les assiettes tintaient désagréablement dans l'évier de grès. Serena referma son livre brusquement et s'exclama : - O mà, arrête de me regarder comme ca et dis moi ce que tu veux me dire ! - Je suis allée voir la signadora. La jeune fille haussa les sourcils. - Toi, tu es allée voir la naine, pourquoi ? - La naine comme tu dis, peut nous aider. - Ah ? Paula-Maria évita de relever l'ironie du ton. - Elle pense que tu devrais te faire baptiser. Serena ouvrit des yeux comme des soucoupes. - Mais je suis déjà baptisée, non ? - Oui mais c'est à cause des rêves que tu fais : Zia Catalina dit que le baptême a été mal fait et que tu n'es pas protégée contre les mauvais esprits. - Ridicule ! Serena reprit sa lecture pour montrer que la conversation était terminée. Paula-Maria excédée devant ce calme indifférent fondit brusquement sur elle et lui arracha le livre : - Tu dois recevoir le baptême, on ne peut pas continuer comme ça. - Mais maman, ce sont des superstitions que tout cela. Se remettre à une vieille folle pour régler nos problèmes c'est de… de... la bêtise ! - On s'en remet à Dieu et c'est de la religion !
26

L'âtre.

56

- J'ai renoncé à Dieu. - Tais-toi ! Pense que le Seigneur t'a donné la vie ! - Il a pris celle de mon père ! Aucune croyance ne me retient plus. Je suis libre ! - Ne croire en rien, c'est une fausse liberté. C'est errer sans but et ton âme erre en proie aux esprits du mal ! - Comment peux-tu croire en de telles sornettes ? Tout cela se sont des croyances malsaines qui ne viennent pas de la raison et qui perpétuent les erreurs de notre peuple. Il faut s'en débarrasser ! Il faut les combattre ! - Fais attention, Serena, les combattre, c'est combattre les tiens ! C'est me combattre ! Dressées l'une en face de l'autre elles s'affrontaient dans une colère quasi hystérique. Serena s'en voulait de contrarier sa mère. Elle la devinait dépassée par quelque chose qu'elle ne comprenait pas. Elle, d'habitude si sensée n'était plus capable de raisonner. La jeune fille devait garder toute sa lucidité, tout son calme. Elle reprit d'une voix douce mais déterminée : - Je refuse ce simulacre d'exorcisme, je me défendrais seule. - Les gens te traiteront de sorcière. - Alors je les changerais en crapauds ! Et elle monta les escaliers dans un grand rire.

Il avait perdu l'image de la baigneuse. Elle se diluait au fil des jours et des nuits dans le brouillard de sa mémoire qui le trahissait. Félix dépérissait. Il voulait oublier mais une force incontrôlée le torturait. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Il devait se libérer de ce tourment. Il lui fallait revoir la longue chevelure brune, caresser à nouveau du regard les courbes impudiques de ce corps abandonné. Il devait retourner au Lavunieddu ou sinon il deviendrait fou.
57

Il avait marché, ignorant ce qui l'entourait, le regard baissé, honteux mais décidé, presque fébrile. Il avait rapidement atteint l'épais buisson de lentisques qui cachait du haut de la route le petit lac. Le cœur battant, il s'y était blotti, inquiet à l'idée de ne pas la voir ! Soudain il entendit le léger clapotis de l'eau. Il se pencha délicatement au-dessus du buisson. De nouveau, il sentit la chaleur envahir tous ses membres. Elle était là ! Il revivait. Pendant de longues minutes, il emplit ses yeux de ses rondeurs les plus secrètes, de ses plis les plus intimes. Ces visions le laissèrent le corps en sueur, le cœur en folie. C'étaient des frissons de volupté qui couraient sur sa peau, c'étaient à l'intérieur de son être des vibrations oubliées, la jeunesse retrouvée. Il remontait le temps. Puis il décida de se retirer, doucement, presque sur la pointe des pieds, comme on sort d'un sanctuaire. Apaisé, il pouvait rentrer chez lui. Félix avait changé. Maria ne l'avait jamais trouvé aussi détendu et serein. Certes il connaissait parfois des états d'abattement où il se déplaçait silencieux et taciturne dans la maison mais il n'avait jamais été d'un tempérament démonstratif. Par contre, depuis quelque temps, il se comportait de façon peu habituelle. Il apparaissait plein d'entrain, charmeur ! Il la taquinait, la couvrait de baisers exigeants, excité comme un jeune adolescent. Ses traits étaient plus lisses, son regard plus doux. Il respirait l'insouciance et la gaieté. Maria restait déconcertée face à ces soudaines manifestations de bonne humeur. Elle ne comprenait pas ce qu'il lui arrivait, cependant elle n'osait pas le questionner. Elle regrettait ses absences de plus en plus nombreuses mais après tout s'il avait besoin d'espace et de liberté pour être heureux, elle n'y voyait plus que des avantages ! Il rentrait comme enivré de ses longues marches dans le
58

maquis. Elle se disait qu'il devait être sous le charme de ses découvertes et continuer un rêve éveillé. Mais elle ignorait que Félix n'était plus seul dans son rêve et qu'il avait hâte de se coucher dans le lit pour y retrouver sans aucune mauvaise conscience Serena et l'aimer.

Avec la douce fraîcheur du soir d'été, Olivier commença la tournée des maisons du village. Il voulait réunir par une fête, les enfants et leurs parents, à l'école communale. Ce serait, pensait-il, le moyen de connaître la situation familiale de ses élèves et ainsi de mieux les comprendre et résoudre leurs problèmes. Il comptait sur l'aide des mamans pour confectionner quelques douceurs. L'instituteur était légèrement inquiet par la réaction de la population peu habituée à ce genre d'initiative. Au bout d'une heure, sa démarche s'avéra plus que prometteuse. Tous se faisait un devoir d'aider le jeune enseignant dans son projet pédagogique et pour montrer leur bonne volonté, les femmes le recevaient avec une chaleur étonnante chez des gens aussi réservés. Les Corses manifestaient leur sens de l'hospitalité en l'obligeant à boire et à manger. Il en était déjà à son sixième café, cinquième verre de pruneaux à l'aquavita et autant de petits gâteaux. Tout commençait à tourner autour de lui et son élocution s'en ressentait. La dernière maison à visiter lui apparut être celle de la famille de Serena. Il avança d'un pas chancelant vers l'imposante bâtisse de trois étages dressée au milieu des pommiers et des figuiers. Toutes ces odeurs de sucre épaississaient les vapeurs dans sa tête.

59

Il frappa plus fort qu'il aurait du et dans le silence total, le bruit résonna avec indécence Il n'attendit pas la réponse et entra. Au village, aucune porte n'était fermée, de jour comme de nuit. A l'ombre des pierres, on ne craignait ni les voleurs de biens, ni les fantômes. La pièce ou il pénétra était spacieuse mais austère. Il y vit peu de meubles ; une table en châtaignier, massive, encadrée de deux bancs, un pétrin dans un angle. Sur les murs clairs quelques portraits d'hommes en uniforme militaire et un grand crucifix noir. Au fond, une cheminée ouvrait sa bouche noire. De chaque côté, deux femmes assises sur deux petites chaises en paille. Son apparition bouleversa le calme de la pièce. La mère, s'approcha de lui. Elle était jeune encore et fort jolie. Aussi menue et délicate que sa fille mais avec des yeux noirs et des cheveux très courts. Elle ressemblait à un petit page. - Chi piaceri27, Monsieur l'instituteur ! Vous prendrez bien quelque chose, tenez asseyez-vous ! Elle le tira avec une force surprenante pour une femme de sa faible corpulence et l'installa sur un des bancs. Grisé, il se laissa faire avec mollesse. Une petite femme ronde s'agitait, jonglant avec des tasses de porcelaine rose et des assiettes à filets dorés. - Voulez-vous du café, non ? Alors une petite liqueur, Fiffina prends celle de prune ! On lui tendit une assiette chargée de gâteaux secs et on lui servit un petit verre aux chatoyants reflets mauves. Le jeune homme n'avait plus la force de refuser. Il évoluait dans une douce euphorie où la voix de son hôtesse lui parvenait comme au bout d'un long tunnel. - Vous connaissez Fiffina, ma cousine, elle habite la maison en face de l'école, derrière la place du village. Mais que nous vaut votre visite ? Je crois que vous êtes venu nous demander un petit service. Vous voyez, les nouvelles vont vite !
27

Quel plaisir !

60

Les deux femmes se mirent à rire et leurs voix éclatèrent dans son crâne comme les éclats d'un verre que l'on brise. Elles le fixaient attendant une réponse. Il leur sourit niaisement. - In bocca chjusa un'entri moschi28, énonça Fiffina sentencieusement Il ne répondit toujours pas. Serena était apparue de nouveau. Magicienne, elle était sortie de l'ombre du mur, s'exposant à la lueur douce des lampes. Elle était tout de noir, vêtue. Elle avait roulé ses cheveux en deux macarons tirés derrière les oreilles. Il émanait de sa personne une grande noblesse mais aussi une luminosité sereine. Il restait fasciné. - Si vous ne demandez pas, vous n'obtiendrez rien, c'est un peu ce que ma cousine a voulu dire, insista Paula-Maria d'une voix conciliante. Revenu à la réalité, il exposa le but de sa visite en évitant de regarder Serena pour ne pas perdre le fil de ses idées. Mais il sentait sa présence immobile et silencieuse. Les deux femmes acceptèrent de tout cœur de rendre service surtout pour les écoliers du village. En Corse, les enfants étaient rois. Fiffina joignit les mains, ravie. - Un jour de fête ! Quelle merveille ! Ca va nous changer des enterrements ! Je pourrais même chanter quelque chose pour l'ambiance. Elle se dressa de toute sa petite taille et entonna un Diu Vi Salvi Regina29 d'une voix étonnante de basse. Olivier en resta médusé. - Tais-toi, o scema30, tonna Paula-Maria L'invective lui laissa la bouche ouverte. - Attention aux mouches, Fiffina, lança Serena en riant.
Dans une bouche fermée, il n'entre pas de mouche. Hymne corse dédiée à la Vierge Marie 30 Oh folle.
28 29

61

Vexée, la petite femme saisit alors un canistrelli31, le fourra dans sa bouche et le croqua par vengeance dans un atroce bruit de mâchoires. Olivier gêné ne savait plus comment faire pour prendre congé. Il se confondait en remerciements quand Serena lui saisit le bras sans façon et le tira vers la sortie. A peine dehors, ils se regardèrent et éclatèrent de rire. Ils marchaient l'un contre l'autre. Lui, avait de la faiblesse dans les jambes, elle, tenait toujours son bras contre le sien. Elle l'observait en relevant discrètement la tête. Elle était étonnée de le trouver beaucoup plus grand qu'elle ne l'avait cru. Il n'était pas vraiment beau. Son visage était bien trop pâle et son nez trop long mais il émanait de ses traits une grande sensibilité qui loin de le diminuer lui conférait une singularité qui le rendait attrayant. Il possédait des cheveux épais dont les boucles indisciplinées lui mangeaient le front. Mais le plus surprenant chez lui, c'était des yeux allongés comme des amandes et d'une étrangeté minérale. Elle se sentait attirée par ce garçon. Sans le faire exprès, il lui caressa la main. Jamais aucun homme n'avait osé ce geste. Il était encore trop tôt. Elle craignait ses émotions. Cette familiarité créait un malaise. Gênée, elle lui retira aussitôt sa main. Il lâcha brusquement son bras. Elle eut peur de l'avoir froissé. Son comportement était puéril ! Elle n'était plus une enfant ! Elevé sur le continent il devait avoir l'habitude de relations détendues et amicales avec des jeunes femmes. Il devait la trouver ridicule ! Mais Olivier était en train de s'agenouiller au pied d'un figuier. Contre le tronc de l'arbre se dressait une pierre ronde. Le jeune homme la caressa, la palpa. La découverte semblait le séduire. - Cette pierre a été trouvée par mon père derrière la maison. Il prétendait quelle venait d'une civilisation éloignée, un
31

Petit gâteau sec.

62

témoignage de nos ancêtres en quelque sorte. Il l'a déposée ici. Depuis la mort de mon père, personne ne l'a jamais déplacée. Une grande émotion voilait la voix de Serena. Olivier écoutait d'un air sérieux. - Je pense que votre père avait raison. Ce morceau de granit n'est pas dans son état brut. Il est bien trop lisse. Il a certainement été poli par la main de l'homme. Serena s'agenouilla à ses côtés : - Et encore vous n'avez rien vu ! Si l'on retourne le bloc de ce côté, regardez ! On aperçoit deux creux comme des yeux profondément enfoncés. Le jeune instituteur réfléchissait, les sourcils froncés. - C'est cela ! Je pense que ce morceau représente la tête d'une statue menhir. Elle a du se séparer du reste et se briser pendant un orage ou avec la chute d'un arbre. - J'ai cherché l'autre morceau avoua la jeune fille mais je n'ai rien trouvé. J'aurais tant aimé ! - Le corps doit être enfoui sous des couches de maquis. Il est certainement introuvable à présent. Olivier perçut toute la déception de la jeune fille. Il désirait plus que tout au monde trouver le lien qui le rapprocherait d'elle et il venait peut-être de le découvrir. - Je m'intéresse particulièrement aux vestiges de civilisations anciennes. Je cherche des traces, mais j'avoue que pour l'instant je n'ai encore rien trouvé. Elle releva vivement son visage penché vers le sol. - Je crois que j'ai quelque chose qui vous intéressera ! Elle s'arrêta pour réfléchir. Je peux si vous voulez vous y emmener. C'est exceptionnel et je crois que vous aimerez. Olivier éclata de rire comme un enfant. Il croyait rêver. Cette manifestation de gaieté ne choqua pas Serena. Au contraire elle rit avec lui, toute excitée. - Quand voulez-vous y aller ? lui demanda-telle.

63

Il lui donna rendez-vous le lendemain en début d'après-midi et la quitta vite de peur qu'elle ne remarque l'immense bonheur qui enflammait son visage.

Les deux hommes fumaient en silence le dos appuyé au mur de pierres sèches de la maison. Le ciel au-dessus leur faisait un toit de lumière : des milliers d'étoiles étincelaient. Ils les observaient, repérant les plus lumineuses d'entre elles. Ils les nommaient en connaisseur : Rigel, Betelgeuse, Bellatrix... Leur contemplation n'entraînait de leur part aucune considération philosophique sur la relativité du temps et ses rapports avec l'espace. Non, ils en tiraient seulement des prévisions météorologiques qui se révélaient nécessaires à leur vie d'hommes soumis aux exigences des éléments. Soudain Félix rompit le silence : - Tu sais, la petite Serena… Antonu se raidit contrarié. - Je l'ai aperçue l'autre jour au Lavunieddu, elle était toute seule. - Ah ! Le chasseur mâchouilla sa pipe nerveusement - Elle nageait toute nue ! Et il ajouta dans un petit rire gêné, - Elle est si belle, on dirait un ange ! Antonu écoutait Félix mal à l'aise. Depuis des dizaines d'années ils se connaissaient et il devinait dans cette confession inédite, une émotion singulière. - Pourquoi, tu as déjà vu des anges, toi ! Répliqua-t-il rudement. Félix ne répondit même pas. Ce silence étonna Antonu. Le chasseur jeta un coup d'œil à son ami et ne le reconnut pas. Le visage couleur de terre s'était fardé de rougeurs
64

étonnantes, et la bouche sévère se gonflait gourmande comme pour un baiser. Qu'avait bien pu faire cette fille pour le métamorphoser ainsi ? Car c'était à cause d'elle, sans aucun doute, que Félix délirait ! Le vieil homme se sentit encore plus inquiet. - C'est bizarre pour une jeune fille, elle n'a presque pas d'amis ! Elle ne sort pas ! - Bah ! Elle est sauvage c'est tout. - Quand même, se baigner à cet endroit, il faut être inconsciente ou alors... Ce sera vrai, ces histoires sur sa naissance : on raconte qu'elle est un peu sorcière ! Antonu se taisait comme on garde un secret. Il cracha dans la poussière pour cacher son trouble puis il ajouta : - Penses-tu ! Elle n'a pas eu de père. Une femme ne peut pas assurer seule, l'éducation d'un enfant. Elle est un peu spéciale c'est tout. Il mentait et ce mensonge l’empoisonnait. - Oui, elle est spéciale, reprit Félix toujours perdu dans ses pensées, elle est unique et merveilleuse, si merveilleuse comme cette étoile dans le ciel d'été. Antonu haussa les épaules ; voilà que Félix faisait dans la poésie. Ca devenait ridicule ! Le vieillard n'aimait pas l'originalité. Dans sa vie, il y avait rarement eu de la place pour des émotions. Il voulait rentrer chez lui pour ne plus entendre ces niaiseries. - Allez, il est tard, je vais me coucher, A dumani32, Félix Le vieux chasseur ramassa le bâton qui lui servait de canne et s'éloigna en hâte. Son ami ne lui répondit même pas : il s'oubliait dans son rêve.

32

A demain.

65

Tous avaient noté avec inquiétude la transformation de Félix le cantonnier. Il était passé d'une période d'excitation étonnante à un abattement tout aussi suspect. Lui si actif, restait de longues heures, assis à fumer, le front pâle et les yeux hallucinés. De temps en temps, il poussait de longs soupirs à fendre l'âme. Il avait perdu tout goût pour ses excursions. Félix ne chassait plus, ne pêchait plus : Félix ne sortait plus ! Depuis plusieurs jours, Serena ne venait plus à leur rendezvous quotidien. L'homme l'avait attendue des heures sous le soleil brûlant. Dépité et malheureux, il avait réalisé qu'elle ne viendrait pas. Il était rentré avec l'espoir qu'elle serait là le jour suivant mais il s'était leurré. Elle n'était pas venue ni le lendemain ni les autres jours. Depuis, l'absente hantait son esprit et il s'isolait pour rêver en paix. Maria ne disait rien, étonnée de le voir près d'elle, bien qu'il restât muet et prostré. Ce manque d'énergie ne lui ressemblait pas. - Le soleil lui aura tapé sur le crâne, prophétisait-elle et elle le soignait à coups de tisanes aux herbes. Seul Antonu connaissait les raisons de cette soudaine apathie et son esprit se lacérait de remords. Depuis des jours, il mentait à son ami. La honte le tenait loin de la maison de Félix où il se sentait incapable d'affronter ce regard perdu. Il cherchait à atténuer sa culpabilité en se répétant qu'il avait tenté de le sauver. N'avait-il pas averti Paula-Maria ? Elle savait pertinemment que sa fille était la responsable. Il lui suffisait de prévenir Serena et alors le visage d'ange aurait pu arrêter le cauchemar. La jeune mazzera aurait pu arraché aux esprits de la mort, l'âme de Félix. Elle les aurait sortis de la tragédie. Au lieu de cela la mère avait choisi le silence. Lui aussi. Il était leur complice et il entrait avec elles dans le jeu mortel.

66

Les jeunes gens quittèrent le village dès les premières bouffées de fraîcheur. Ils prirent le chemin qui menait jusqu'au col. Ils marchaient côte à côte, s'effleurant parfois, s'épiant discrètement, sans un mot. Olivier respectait ce silence. Il donnait à leur sortie toute sa valeur. Le village rétrécissait au fur et à mesure qu'ils grimpaient. Tout, autour d'eux, bruissait de cris d'oiseaux et d'insectes. De chaque côté du sentier, des oliviers blancs, tordus sous le soleil, inclinaient leur feuillage de dentelle. Quelques troncs d'arbres foudroyés témoignaient de la violence des orages. Le paysage apparaissait surréaliste ; c'était une jungle de minéral et de végétal aux couleurs éclatantes. Soudain Serena s'arrêta au pied d'un bloc de rochers et lui désigna du doigt un étroit passage qui plongeait au cœur du maquis. Elle escalada le monticule de pierres, agile comme une chèvre et disparut en sautant dans les buissons d'épineux. - Venez, c'est par là. Elle l'entraînait dans sa course, insaisissable et téméraire. Elle le guidait, fille de sa terre et il obéissait. Il la suivait, sans faire de bruit, le souffle court, glissant sur le dos lisse des rochers, se blessant aux ronces énormes qui hérissaient le maquis. Mais brusquement cette végétation haute et dense disparut et ils débouchèrent sur un parterre herbeux aux senteurs balsamiques. Serena était excitée comme une enfant. Du regard elle lui montra la chose. Un bloc énorme de granit était couché de tout son long sur le lit de broussailles, à moitié enseveli, dans un massif de ronces. Olivier observait avec attention sous le regard interrogatif de la jeune corse. Il tourna autour de la pierre dans une étude minutieuse. Elle faisait bien deux mètres de long. Elle était fine, oblongue et parfaitement lisse. Il se dirigea vers l'extrémité cachée et écarta les ronces sans se soucier des piqûres sur ses mains. Il sourit d'émotion. La tête apparue, grossière sculpture d'une civilisation primitive.
67

Auprès de lui, Serena s'impatientait, piétinait. Mais il restait agenouillé, se livrant à un examen minutieux de la découverte. - Alors ? demanda-t-elle Il se releva et lui saisit la main. - J'ai l'honneur de vous présenter l'un de vos premiers ancêtres ! Sous le coup de la surprise elle oubliait sa petite main dans la sienne. Lui, ému, se mit à parler. - Voyez, à l'origine la pierre devait être debout, le visage tourné du côté de la mer mais elle est tombée, certainement foudroyée par un orage. On dirait un guerrier. Cette ligne transversale représente un arc. L'imagination enflammée, il ressuscitait la sculpture de pierre sur cette île peuplée de géants, il y avait des milliers d'années. Elle l'écoutait avec sérieux et il était heureux de l'intérêt qu'il avait réussi à provoquer. Elle le voyait enfin et ils partageaient mutuellement une passion. Il voulait la garder près de lui le plus longtemps possible, ainsi soumis à la volonté de ses paroles. Il avait ce visage devant lui et il parlait vite de peur de découvrir sur ces traits adorables, l'ennui ou l'indifférence qui aurait mis fin à leur entente. Mais elle semblait sous le charme. L'île était emplie des joyaux de civilisations anciennes ; romaines, pisanes, barbares. Mais ces vestiges passés lui étaient étrangers. Ils avaient été fabriqués par les mains tâchées de sang d'envahisseurs barbares. Là, elle avait à ses pieds, sous l'aspect rudimentaire d'un spectre couché, le premier homme corse. - Mais pourquoi est-il isolé ici ? demanda-t-elle intriguée Le jeune instituteur montra du doigt des roches plates qui s'élevaient plus loin sur un des versants de la vallée. Souvent Serena s'y réfugiait pour éviter la pluie ou se protéger du soleil. Elles formaient une sorte d'auvent granitique. - Ces pierres là-bas semblent être un ancien habitat. Une tribu devait y vivre. Ce guerrier est mort au combat, en héros. Ceux de son clan lui ont dressé une statue. C'était un grand
68

honneur, un témoignage de respect. Ils lui montraient qu'ils le jugeaient digne de veiller sur eux et de les protéger au-delà de la mort. Serena fixait ce héros des temps oubliés. La statue paraissait étrangement réaliste. C'était là, le fier combattant d'une race, déjà déterminée à affirmer son identité face à l'envahisseur. Toute l'énergie de la créativité se retrouvait sur ses traits figés mais incroyablement conservés. Elle était reconnaissante à Olivier de cette résurrection du passé. Le jeune homme ne lui apparaissait plus comme ces étrangers en visite sur son île, qui se désintéressaient souverainement de l'âme de leurs hôtes. Il aimait les Corses et elle aimait l'écouter raconter l'histoire de son peuple. Il l'emmenait avec elle sur les traces de ses pères. Il la guidait à l'aube de leur existence. Il remontait le temps. Elle le découvrait passionné et passionnant. Ils laissèrent le temps s'écouler avec indifférence. De temps en temps, la jeune fille effleurait délicatement le soldat de granit de ses doigts et Olivier suspendait son souffle imaginant cette caresse sur sa peau. Déjà les premières ombres du soir commençaient à descendre. Ils se rapprochèrent l'un de l'autre. Leurs peaux se frôlèrent. Quelque chose de troublant brilla au fond des yeux verts. - Nous devrions rentrer, il se fait tard ! Murmura précipitamment Serena. Ils prirent le chemin du retour, l'un derrière l'autre. Ils ne se parlaient plus, perdus dans leurs pensées. Elle, songeuse, qui s'interrogeait sur les sentiments inconnus que le jeune homme avait éveillés en elle. Lui, attristé, qui ne pensait plus qu'à leur séparation toute proche. Au moment de le quitter, elle tourna son visage vers lui. - J'ai passé une merveilleuse journée ! Elle le regardait bien en face. Ses yeux brillaient comme deux rayons de miel. Elle lui exprimait son bonheur mais aussi
69

sa gratitude pour cette leçon d'histoire sur son peuple. Olivier se sentait tout remué. Il ne savait plus quoi dire. Il restait les bras ballants. Il fut soudain saisi d'une inspiration et la prit par les épaules : - Il ne faut parler à personne de notre découverte La proposition étonna Serena qui le dévisageait sans comprendre. Il expliqua, maladroit : - Cela attirerait les curieux ! En fait, il voulait conserver jalousement ce lieu de pèlerinage. Il revendiquait l'exclusivité des lieux, rien que pour elle et lui. Personne d'autre ne devait violer leur sanctuaire. La jeune corse faisait mine de réfléchir, le font plissé. Les deux mains du garçon pesaient sur ses épaules. Il restait suspendu à sa décision. - Oui ce sera notre secret, murmura-t-elle enfin en hochant la tête. Il fut si touché qu'il ne trouva aucun mot et elle le quitta, le laissant perdu dans un labyrinthe d'émotions. Dissimulée par une haie de rosiers, Fiffina qui prenait le frais dans son jardin avait surpris, bien malgré elle, les deux jeunes gens chuchotant, serrés l'un contre l'autre dans la pénombre. Immobile, sur son petit banc, les mains croisés sur son ventre rond, les yeux mi-clos comme une grosse chatte feignant de sommeiller, elle les épiait. Elle n'entendait rien de ce qu'ils disaient mais elle suivait la scène comme dans un film muet. Leur complicité l'intriguait. Elle apprécia la proximité des corps qui se frôlaient, elle approuva quand le jeune homme prit tendrement la main de sa nièce. Comme ils étaient beaux ! Fiffina en grande romantique sentit des larmes lui piquer les yeux. Avec regret, elle les vit se séparer mais le regard d'adoration muette du jeune instituteur ne lui échappa pas.

70

- Ce garçon est amoureux, pensa-t-elle attendrie. Et toute à sa jeunesse retrouvée, elle rentra se coucher en esquissant un petit pas de danse.

Paula-Maria se glissa dans les rues désertes à cette heure tardive et pénétra discrètement par la petite porte de la Sacristie. Elle aperçut tout de suite le Père Cesari, assis à sa table de travail. Il se tenait affalé, la tête entre ses mains et il semblait plongé dans un profond recueillement. Avec respect, PaulaMaria resta immobile derrière son dos, attendant la fin de la prière. Mais soudain, un ronflement sonore s'éleva entre les murs de la petite sacristie. La femme se pencha vers le dormeur et se mit à le secouer dans tous les sens comme un pantin désarticulé. Le curé poussa de terribles grognements du genre porcin, puis il ouvrit une bouche pâteuse et hurla d'une voix de stentor : - Qui ose troubler ma méditation ? - C'est moi, o sgiò curà33, je voudrais vous parler. Ayant ouvert un œil flamboyant, le curé se radoucit en reconnaissant la femme. - Que t'arrive-t-il ? - J'ai un problème avec Serena - Serena ? Il paraissait étonné mais parfaitement éveillé à présent. - Je la crois possédée par les esprits du Mal ! Le père fit entendre un petit rire séraphin : - Allons ! O Paula-Mari, trêve de plaisanterie ! - Est-ce que j'ai l'air de plaisanter ?
33

Monsieur le curé : sgio est ici une marque de respect.

71

Effectivement devant la mine sombre de sa paroissienne, le curé gêné prêta une oreille plus sérieuse. - Je t'écoute. Paula-Maria lui parla du baptême bâclé, des visions de sa fille et de sa visite à la signadora. Elle tut cependant sa conversation avec Antonu, le vieux chasseur. Pieuse omission dont elle pensait que le Seigneur ne lui en tiendrait pas rigueur. Plus il l'écoutait, plus le Père Cesari mesurait l'échec de son œuvre. Ses paroissiens restaient partagés entre deux religions. Il n'arrivait pas à extirper les croyances païennes et sataniques de leurs esprits superstitieux. Il soupira découragé. - Il faut refaire le baptême, o sgiò Curà pour que Dieu la reprenne sous sa protection et l'éloigne du mal. - Le Seigneur ne l'a pas abandonnée, si tu étais une vraie chrétienne tu chercherais une aide dans la prière : tes raisons ne sont pas suffisantes pour justifier de nouveaux sacrements ! - Aucune feuille ne tremble sans que Dieu ne l'ait voulu, énonça doctement la femme en noir. - Tu blasphèmes, ma fille ! Dieu ne connaît pas l'esprit de vengeance ! Gronda-t-il menaçant. Et de plus je ne me livrerais pas à un rituel d'exorcisme ! Mais la mère enfermée dans son idée répétait en suppliant : - Vous êtes un brave homme, vous devez nous aider. Reprenez la petite dans la maison de Dieu, insista-t-elle. - Encore faut-il qu'elle accepte ! Elle fréquente peu la maison du Seigneur, il me semble ! - Elle est en colère contre Dieu, elle doute, elle se sent sacrifiée. Elle a besoin de conseils, parlez-lui. La résistance du curé s'effritait. Il ne pouvait pas refuser son aide à une de ses fidèles en plein désarroi. Il était le messager du Christ dans ce bas monde. - Très bien, je lui parlerai ! Il cédait par devoir mais aussi par affection envers ces deux femmes déjà si durement touchées par la vie.

72

- Mais auparavant, tournons-nous vers le Seigneur pour proclamer notre foi en lui et demander le pardon de nos péchés… Nous en avons bien besoin ! Soupira-t-il.

Serena regardait par la fenêtre de sa chambre le ciel criblé d'étoiles, semblable à un vaste tapis d'Orient. Elle n'arrivait pas à s'endormir. Sa sortie avec le jeune instituteur l'avait laissée dans un désordre d'émotions confuses. Depuis qu'elle l'avait quitté, elle connaissait des sensations étranges ! Son esprit divaguait fébrile et indompté. Elle n'arrêtait pas de penser à Olivier : chaque minute, chaque heure il était dans sa tête et cela la rendait nerveuse. Elle voyait son long corps musclé, ses cheveux ondulés aux reflets de jais. Elle entendait sa voix chaude et douce. Elle n'avait jamais connu le sentiment d'amour mais elle sentait instinctivement que ce trouble qui la saisissait en sa présence n'avait rien à voir avec de la timidité. Il lui manquait. Elle voulait absolument le revoir. Elle se surprenait à vouloir le charmer, le captiver. Elle imaginait des raisons pour l'amener à lui parler. Elle n'en trouvait pas et frustrée, elle referma brutalement la fenêtre. Peut-être pourrais-je l'amener sur d'autres lieux ? Lui montrer d'autres vestiges ? Je me sens si bien avec lui ! Mais lui, m'aime-t-il ? Un sourire étira ses lèvres. Oui ! Elle se souvenait de son regard. Elle ferma les yeux. Le visage d'Olivier lui apparut aussi nettement que dans la réalité. Elle voulut se presser contre lui. Elle approcha ses lèvres de la vitre et les colla en un long baiser imaginaire sur le verre souple et lisse. Aussitôt elle se sentit transpercée par un vertige inconnu. Des vagues de chaleur traversèrent son corps et se plantèrent comme mille petits éclats en fusion au fond de son ventre. Elle gémit. Perdue dans son rêve de baiser, transportée de plaisir, elle ne vit pas venir l'autre. Pourtant il
73

était revenu dans sa tête. Il se glissa entre eux chassant le reflet de son amour. Le choc fut terrible. A l'image de son bonheur se superposa le faciès fantomatique de l'intrus qui de ses lèvres retroussées lui soufflait son haleine de mort. Il flottait sur la vitre dans le ruissellement laiteux de la lune. La jeune fille émergea de la réalité tremblante de peur et de haine. Son esprit serait-il sans cesse harcelé par cette apparition incompréhensible ? Pourquoi elle ? Et qui était-il ? Que voulait-il ? Etait-elle en train de devenir folle ? Par quelle anomalie psychique sa pensée pouvait-elle se dissocier du monde réel vers un monde imaginaire ? Comment pouvait-elle faire cela ? Elle serra les poings. Comment avait-elle pu croire que le bonheur était possible ? L'horrible visage s'était fixé à jamais dans son cerveau. Comme une tique assoiffée de sang, il aspirait sa conscience ! - Je sais, dit Serena, je suis possédée ! C'était la vérité effrayante. Elle se recroquevilla consciente soudain qu'elle n'aurait pas le droit au bonheur tant que le mal l'habiterait. Tous devaient ignorer et surtout Olivier. Il ne devait rien soupçonner de la terrible malédiction qui broyait sa vie, qui brisait son rêve d'amour. Pendant quelques heures, elle avait cru trouver le goût du bonheur simple mais elle se trompait. Elle le trompait. Elle n'avait pas le choix. Elle ne devait plus penser à lui. Elle n'était pas pour lui, elle ne lui apporterait que crainte et embarras. Elle ne devait plus l'approcher, plus le revoir. Des larmes de désespoir coulaient sans retenue le long de ses joues. Elle se sentait si seule. Elle se jeta sur son lit et enfouit son visage dans l'obscurité de l'oreiller : elle s'enterrait avec rage dans l'épais tissu damassé pour anéantir son tourment et sa solitude.

74

La vie se déroulait l'été selon un rite immuable découpé en trois cycles bien nets. Tôt, le matin, les habitants vaquaient à leur occupation du jour : jardinage, plantation, courses… Puis entre midi et seize heures le village se vidait entièrement et plongeait alors dans un endormissement général. Même les chiens et les chats subissaient l'enchantement. On les trouvait étendus comme des cadavres au pied des arbres et à l'ombre des murets de pierres. Bien plus tard, en fin d'après-midi, la vie émergeait de cette léthargie et s'empressait de reprendre son cours normal. Mais c'était surtout le soir après le dîner que l'affluence atteignait son apogée. Tous, vieillards, femmes, enfants, déambulaient dans les artères du village. Des groupes rieurs, bavards ou graves se croisaient, se frôlaient dans un ballet parfaitement orchestré. Olivier aimait l'instant où les villageois se rassemblaient sur la place. C'était là que se discutait et se décidait tout l'avenir de la Corse. Les hommes assis sous les platanes discutaient en fumant tandis que les femmes par deux ou trois effectuaient des aller-retours à pas lents. Les enfants jouaient à cache-cache en poussant des cris féroces. On remarquait des groupes de jeunes filles élégamment habillées qui paradaient l'air fier. Lorsque de jeunes adolescents les croisaient, des regards furtifs s'échangeaient. Rien de tangible pour un œil non exercé. Pourtant Olivier sentait que des liens se tissaient dans un jeu muet et imperceptible de courants occultes. Mais fidèles au sens de l'honneur et soucieux de la paix des familles, les jeunes gens ne laissaient rien deviner. Les hommes étaient lancés dans une éternelle controverse sur la politique de l’île. Le maire faisait face à ses interlocuteurs avec sa silhouette imposante. Il se tenait comme sur une scène de théâtre et sa grosse voix montait sur la place bruyante. - Quel avenir pour la Corse ? Tous nos jeunes s'en vont et quittent le village !
75

- Trop de départs ! Approuva Zì Petru, l'aïeul, et sa voix roulait comme le tonnerre… trop de départs ! - La Corse n'a plus rien à leur offrir, constata amer Nunziu - Elle est pourtant si belle, murmura Olivier à qui l'on ne demandait rien, votre île est un véritable trésor ! - Oui, mais on ne vit pas que de beauté ! Ici il n'y a pas de travail, pas d'avenir ! - C'est tuer la Corse de penser ainsi rétorqua le berger, avant les jeunes se contentaient de rester sur leur terre avec leurs parents. Aujourd'hui ils oublient leur passé ! Ils ne savent même plus parler corse ! Ils ne comprennent plus rien. - Ce sera de leur faute, peut-être... s'exclama Nunziu, comment voulez-vous qu'ils parlent le corse quand l'état envoie des enseignants pinzuti, excusez-moi, monsieur l'instituteur, mais c'est la vérité, c'est pas avec vous qu'ils vont enrichir leur vocabulaire ! - Mais je ne rejette pas votre différence, réagit Olivier, je la respecte même ! Si les enfants veulent s'exprimer en corse, ils le peuvent. La France a besoin de toutes les valeurs. Votre peuple ne doit pas craindre de s'exporter, c'est à ce prix qu'il survivra… - En tant qu'élu d'un département français, coupa le maire, je pense comme notre instituteur. Conserver son identité c'est aussi apprendre à assimiler la culture française et ses représentants. - A force de l'assimiler la culture française, on pourrait bien y perdre la notre ! contesta Félix - Mais notre culture a besoin d'évoluer, de s'adapter au modernisme, continua d'expliquer le Maire, nous sommes en retard, o ghjenti34 ! Figés dans nos traditions ! - Ecoutez-le ! Il a honte de notre culture, mais notre identité, ò sgiò merri35, ce sont les cochons et les châtaignes !
34 35

Littéralement : les gens mais ici, les amis ! Monsieur le Maire.

76

- Tu me fais rire, mon pauvre Dumè, s'agita Rocchu écarlate de passion, si tu crois que la Corse vivra longtemps de châtaignes et d'eau fraîche ? Tu creuses sa tombe ! - Le maire a raison c'est de l'argent qu'il nous faut ! - Je ne suis pas sûr que nous avons à y gagner ! Annonça le berger d'un air sceptique, L'argent ! Baccalà per Corsica36 ! Moi, je préfère rester pauvre mais libre. - Libre surtout de laisser tes bêtes divaguer de partout, répliqua Félix. Tout le monde connaissait le différend qui opposait le berger et le cantonnier. Ce dernier accusait le premier d'envahir avec son troupeau ses propriétés et d'y occasionner des dégâts. Le maire se sentant mis en cause chercha à se justifier : - J'ai pris des arrêtés contre la divagation des animaux. J'ai affiché ceux-ci sur le mur de la mairie, qu'on se le dise ! - Ah oui, alors je vais avertir mes bêtes pour qu'elles viennent les lire tes arrêtés ! Un rire secoua l'assistance. - Riez, riez tonna Félix mais l'affaire pourrait se régler à coups de fusil. Un silence lourd tomba aussitôt. Des regards noirs furent échangés de part et d'autre. Olivier craignit que la menace ne dégénère en bagarre. Il ignorait que les différents au village ne se réglaient jamais à coups de poings. Les insulaires connaissaient trop les longues dérives mortelles qu'une violence incontrôlée faisaient naître. Il fallait être fou ou étranger pour briser une règle aussi impérative car la sanction était impitoyable. Le jeune instituteur, témoin embarrassé de cette atmosphère troublée se crut obliger de détourner le cours de la conversation. - Un écrivain célèbre a dit que les îles sont chères au cœur de Dieu car elles sont orphelines.
36

Littéralement : Morue pour la Corse ! (poisson de peu de qualité)

77

- Et bien, Dieu ne doit pas être de nos amis, il nous a oubliés ! Tous sourirent en évitant de regarder le curé qui gronda : - Décidément, ce village se damne chaque jour un peu plus !

Juchée en équilibre sur un rocher au bord de la route, Serena cueillait des mûres. Elle avait ramassé sa jupe sur le haut de ses cuisses et remplissait le panier de coton, ainsi improvisé, avec les fruits gonflés de soleil et de sucre. Les mouches et les abeilles bourdonnaient autour d'elle excitées par la présence de l'intruse. Un léger nuage de poussière précéda au bas du sentier l'ombre courte d'un homme tout de noir vêtu. Le père Cesari grimpait péniblement la côte en soufflant et en crachotant. Sa silhouette massive et trapue, semblable à celle d'un taureau aurait du en imposer à une communauté récalcitrante à ses sermons dominicaux, mais un visage rond et doux comme un angelot anéantissait tout effet de force et d'autorité. Aussi, quand Serena le vit venir à elle ne put-elle empêcher un sourire malicieux de glisser sur ses lèvres. Le curé s'arrêta à côté d'elle et prit un temps pour reprendre sa respiration. - Ah Serena, tu es là ! ! ! La jeune fille se retourna vers lui et lui présenta sa jupe relevée remplie de mûres juteuses. - En voulez-vous mon père ? Il détourna pudiquement les yeux, des deux jambes brunies qui se dévoilaient à sa vue, mais s'attarda avec concupiscence sur la cueillette odorante et colorée. Par un effort inspiré du divin, il détourna le regard de ces fruits de la tentation et fixa Serena d'un air patelin :
78

- Mon enfant, je dois te parler, je suis un peu le père que tu n'as pas eu. Devant l'expression narquoise de la jeune fille, il préféra rectifier. - Ou du moins son porte-parole sur cette terre. Le brave homme s'agitait mal à l'aise. Il frappait avec des gestes brusques les plis de sa soutane pour enlever la poussière du chemin. Puis il prit une profonde inspiration, joignit ses énormes mains, ferma les yeux et murmura d'une voix douce comme le miel : - Figliola37, il serait bien que tu retournes dans la maison du Seigneur, demander pardon à notre créateur. - Et pourquoi ? La question le prit par surprise. - Pourquoi... Pourquoi ? Parce que lui seul peut te sauver ! Serena, plantée sur son rocher, dominait de deux bonnes têtes le saint homme. Elle voyait son crâne déshérité de tout poil. Il brillait comme une belle pomme. - Merci, mon père mais je n'ai pas besoin d'être sauvée. - Orgueilleuse fille, s'emporta le prêtre, comment oses-tu parler ainsi ? Qui peut prétendre refuser l'aide de notre Seigneur, refuser son amour ! Son doigt gros comme un cierge se dressa accusateur vers le ciel. - L'homme sans foi n'est qu'un animal. - Mais j'ai foi, foi dans la vie, l'amour de ma mère et des miens. J'ai foi dans la Nature. - Mais Dieu est la nature. Il est le monde. Tout ce qui est l'est, grâce à lui. Tu n'existes que parce qu'il l'a voulu ! - Ainsi il a voulu la mort de mon père ? - Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Le père Cesari commençait à s'embrouiller dans ses raisonnements. Il insista ;
37

Fille.

79

- Dieu est ton créateur, il est ton sauveur ! Serena descendit de son rocher et se planta face au petit homme. - Quand j'avais mal et peur, ton Dieu n'était pas là pour me serrer dans ses bras. Ma mère, oui ! Quand je tombais, il n'était pas à mes côtés pour me relever ! Ma mère, oui ! - Tu n'as pas vu ses pas mon enfant car il te portait et tombait avec toi ! - Baccii38 ! Je ne crois qu'à l'amour de ma mère ! Le prêtre semblait dérouter par l'entêtement de la jeune fille. Elle lui tenait tête et il ne comprenait pas pourquoi son habituelle persuasion échouait. Il tenta un dernier essai sur un ton qui se voulait plus sévère. - Le Seigneur te réclame. Il a choisi de te sauver comme cet enfant à l'esprit impur dont parle l'apôtre Paul dans ses épîtres et que Jésus sauva par la force de ses prières. Confie-toi à lui, confesse tes péchés. Refaisons le baptême. Crois-moi, petite, lui seul peut éloigner le mal. Tu dois avoir foi en lui. - Mais ce n'est pas de la foi, c'est de la superstition ! Vous croyez que vos formules magiques éloigneront les esprits du mal, que vos incantations m’enlèveront le mauvais œil ? Choqué, le saint homme ouvrait et refermait les bras. On aurait dit un oiseau noir cherchant à s'envoler. Son bon visage trahissait un profond désarroi. Serena regretta ses paroles. - Je suis désolée mais je veux agir librement. Je suis seule responsable de ma vie. Le curé soupira résigné. - Fais comme tu voudras mais je serais toujours là pour toi. Le Seigneur y veillera ! Puis soudain il lui prit le bras et ajouta : - Et si avec ses jolis fruits tu me faisais une petite tarte, Serenita, non ?
38

Mensonges !

80

Zia Lavisa se tenait raide sur le pas de sa porte. Elle toisait sa nièce cachant mal une surprise irritée. Serena balançait son panier au bout des bras se maudissant d'avoir accepté de rendre cette visite. Mais sa mère semblait si contrariée qu'elle n'avait pas eu le courage de lui causer du souci. D'un petit geste autoritaire de la main, la tante la fit pénétrer dans la demeure silencieuse et obscure. La façade de la maison restait aveugle jour et nuit, les volets constamment tirés. Serena la suivit dans le salon. La pièce était spacieuse, encombrée d'un mobilier sombre de mauvais goût colonial. Le divan et chacun des deux fauteuils de velours étaient recouverts de draps blancs pour éviter qu'un improbable invité ne les salisse. Des guéridons d'acajou disparaissaient sous une quantité de saints et de bondieuseries en plâtre ramenés de ses pèlerinages annuels à Lourdes. Le reste des meubles brillait dans la pénombre, englués sous des couches de cire. Les murs étaient tapissés de portraits d'hommes dans des encadrements aux lourdes dorures baroques. Cette pièce semblait vouer au culte des Morts et des hommes… Les femmes et les enfants n'y avaient pas leur place. Le regard de Serena s'accrocha au délicat visage d'un jeune homme : - Voici, un portrait de ton père et ici ton grand-père, le père de ton père, tous des hommes de courage… Rien à voir avec les jeunes d'aujourd'hui ! La tante continuait son monologue mais la jeune fille ne l'entendait pas. Elle restait les yeux rivés sur l'image de son père. Elle se trouvait une certaine ressemblance avec le disparu. Quelque chose au fond des yeux, un flou comme une vapeur. - Serena… Serena, pourquoi cette visite ? La vieille la fixait hautaine, le visage contracté par la crainte d'un dérangement ou d'une sollicitation indésirable.
81

- Je suis venue vous apporter une tarte aux mûres que maman vous a faite. Elle est excellente, maman est un vrai cordon bleu ! - Une tarte ! Il ne fallait pas ! Les sucreries ne sont pas bonnes pour ma santé ! Vous voulez me rendre malade ? Serena se mordit la langue pour éviter de répondre mais déjà la vieille saisissait le panier en osier de ses doigts desséchés et lançait un coup d'œil avide sur la pâtisserie recouverte de fruits confits sous une couche de sucre et de miel. Une délicate odeur de citron émanait de l'ensemble. Elle serra la corbeille contre sa poitrine osseuse sans même un remerciement, trop occupée à détailler sa nièce sévèrement. - Ta jupe est trop courte ! Et puis attache-moi ses cheveux, on dirait une sauvageonne ! Serena ! Serena ! Gémit-elle, je suis inquiète pour toi, tu t'habilles mal, tu te conduis mal, tu parles mal ! La jeune fille baissa la tête dans une attitude soumise mais récitait dans sa tête les recommandations de sa mère : écouter, ne rien dire, acquiescer ! Docile, elle laissait la vieille cracher ses remontrances comme pour purger son organisme d'une bile trop longtemps contenue. Les traits de la femme étaient tordus en une grimace mauvaise. Toute sa vie elle avait dit du mal des siens et des autres. Sa bouche en avait conservé un rictus qui l'enlaidissait. Sa poitrine plate se gonflait d'un air fétide qui ressortait en longues plaintes acides : - Il ne faut pas te baigner, on t'a vu… L'honneur de la famille… Ta pauvre mère… Fille indigne… Aller à la messe... Prier ! Serena serrait les lèvres : écouter, ne rien dire, acquiescer ! - Oui, ma tante, vous avez raison ! Il fallait ignorer les réflexions, afficher sur des traits intacts un air de fausse contrition. Et quitter au plus vite cette maison hostile qui lui donnait la chair de poule avec ses meubles au

82

raffinement compassé et sa collection de morts. Elle reculait vers la porte, poursuivie par les gronderies de la vieille fille : - Ton père aurait honte de toi s'il te voyait ! Mon devoir est de te prévenir… Les mots fouettèrent Serena, durs, cruels, vides de compassion et de pitié. La jeune fille fixa le mur derrière sa tante. Tous les hommes étalés sur le mur la regardaient du fond de leurs cadres dorés. De leur regard de papier ils lui disaient tous les regrets d'avoir du faire le sacrifice de leur famille. Ils proclamaient muets, toute l'affection qu'ils avaient pour leur descendante, effaçant les insultes et la honte, lui redonnant courage. De quel droit cette femme s'appropriait-elle leurs sentiments ? Au nom de l'Amour familial ? Elle ignorait le sens de ce mot et était bien incapable d'en éprouver. Serena coupa net les menaces de sa tante et poliment, osa demander : - S'il vous plaît, ò Zì, est-ce qu'après votre mort je pourrais récupérer le portrait de mon père ? L'os du menton de la vieille pointa dangereusement en avant faisant saillir les deux bosses de ses pommettes. Serena attendait un flot de protestations indignées mais la tante se contenta de la pousser prestement vers la sortie avec des gestes brusques. - Je verrai ! Je verrai ! Gloussa-t-elle, soudain angoissée par l'affreuse perspective de sa disparition. L'esprit superstitieux de Zia Lavisa craignait le pire. L'audelà lui envoyait-il un message par la voix de cette enfant ? La petite avait le Don. Avait-elle vu un signe annonciateur ? La vieille crut entrevoir l'annonce de sa mort prochaine. Prestement, elle saisit son châle et se précipita affolée dans la rue à la recherche du médecin.

83

LE FEU ET L'AIR

84

85

CHAPITRE 1

Olivier s'enfonça dans le maquis. Il suivait le chemin qui le mènerait vers le plus haut sommet de la colline, bien au-dessus du village et de sa vallée. Il ne craignait pas de s'égarer dans cet enchevêtrement de végétation car le tracé laissé par la mule de Nunziu le berger était net. Il foulait son domaine avec un léger sentiment de faute... presque de trahison. Depuis quelques temps, il préparait cette expédition dans le plus grand secret. Il était parti bien avant l'aube s'enfuyant du village comme un voleur. Mais il voulait être seul pour réaliser son rêve, l'aboutissement de plusieurs mois d'études et de recherches : apercevoir le Mouflon de Corse. Il ne connaissait rien de l'animal avant de découvrir son existence au cours d'une lecture. Sa curiosité avait été rapidement éveillée par la singularité du mammifère. Son physique original et unique, son caractère solitaire l'avait désigné comme le roi incontesté de la montagne corse. Mais au-delà de ce symbole c'était l'un des derniers animaux rebelle et sauvage que voulait observer le jeune instituteur. Il savait que l'Ovis musimom occidentalis devait posséder son repaire quelque part dans ce coin de terre. Nunziu lui avait confié au cours de nombreuses conversations avoir repéré des empreintes, moins longues que celles de la chèvre, mais plus nettes et lourdes que celles du mouton. De plus, il avait trouvé des excréments, qu'il n'avait encore jamais observé, en forme de tonnelet. Cela confirmait les lectures du jeune instituteur. Il en était persuadé, un mouflon solitaire ou peut-être mieux un couple s'était installé dans les hauteurs de la montagne. Le temps était arrivé de mettre en pratique ses études. Olivier devait en avoir le cœur net. Après une vingtaine de minutes, il arriva au pied d'un amas rocheux. Peu de personnes

86

s'aventuraient par-là et encore moins, si tôt le jour. Ici commençait le territoire incontesté du roi de la montagne. Le jeune homme amorça son escalade. L'ascension s'avérait plus difficile que prévue et pourtant Olivier était physiquement bien entraîné. La paroi rocheuse était instable et des pierres roulaient sous ses pieds dans un bruit mat. En son for intérieur, il priait à chaque prise pour qu'aucun rocher ne se détachât sous ses doigts. En touchant l'arête rugueuse du dernier bloc de granit qui surplombait tout le versant, un profond soulagement et une certaine fierté le saisirent. Il se dressa sur la plate-forme, le souffle court et il observa tout autour de lui les montagnes majestueuses. Elles déroulaient leur manteau de verdure jusqu'au fond de la vallée où les villages apparaissaient dispersés comme des petits cailloux blancs, jetés çà et la par la main d'un géant. Tout baignait dans un bleu laiteux. L'heure était idéale pour l'observation. En effet l'animal ne sortait qu'à l'aube ou au crépuscule avant la chaleur. Le reste de la journée, il restait tapi contre les parois rocheuses pour se protéger des morsures du soleil et des insectes. La luminosité, elle, était moins bonne, trop pâle, mais le jeune instituteur savait qu'il ne pourrait de toute façon pas s'approcher de l'animal. Il devait le repérer aux jumelles. Bien que son pelage brun se confonde avec le manteau rocheux, il espérait apercevoir les tâches blanches à l'extrémité du museau, des pattes ou du derrière du mammifère. Informé de la vue et de l'odorat exceptionnel de la bête, il préféra s'allonger à plat ventre sur le rocher. Là, à l'abri du vent, l'animal ne lui échapperait pas. Il commença son observation en balayant minutieusement l'espace autour de lui, les yeux collés à ses jumelles. Au fur et à mesure de sa progression, il découvrit un cochon sauvage en train de retourner la terre de son groin à la recherche de quelque nourriture. Puis plus loin des moutons se reposaient. Agglutinés autour du pied d'un arbre, ils lui faisaient comme une écharpe mousseuse de laine. De temps en temps, dans ce silence de cathédrale, il percevait le cri d'un oiseau qui prenait son envol.
87

Mais insensible à tout ce qui n'était pas sa quête, Olivier continuait à inspecter minutieusement l'espace, concentré dans un but unique : la découverte des tâches blanches du mammifère. Soudain ses mains se crispèrent sur l'acier froid. Il venait d'apercevoir un point clair qui se déplaçait légèrement en contrebas. Toute son attention se focalisa sur ce point unique afin de ne pas le perdre de son champ de vision. La chose se rapprochait de lui peu à peu. L'émotion le saisit à la gorge. Ainsi il avait raison l'animal était dans les parages et il serait le premier dans tout le village à avoir pu l'observer. Il semblait au jeune homme que le mammifère se trouvait loin de son repaire, bien bas pour la saison mais avec ces chaleurs exceptionnelles peut-être s'était-il rapproché d'un point d'eau pour se désaltérer. L'animal ne semblait pas pressé : il avançait lentement. De temps en temps, il semblait qu'il se penchait vers le sol comme pour le fouiller. Olivier était intrigué ; la tâche s'élargissait au fur et à mesure que la bête approchait. Sa robe, loin d'être brune, paraissait blanche et s'allongeait fine et longue bien au-dessus de la végétation. Olivier tourna la molette de ses jumelles sur le grossissement maximum. La forme devint floue mais il apparut évident que ce n'était pas celle d'un animal, mais plutôt d'un humain. L'étonnement du jeune homme fit place à une vive déception. - Zut ! Marmonna-t-il entre ses dents. Et de rage il jeta ses jumelles. Naïf qu'il était de croire qu'il pouvait à l'insu de son peuple s'approprier pour un instant ces lieux vierges. Quelque berger ou quelque braconnier, habitués des lieux l'avait depuis longtemps devancé. Lui, le Parisien avait eu la prétention de vouloir espionner leur domaine. Il avait eu l'audace de se croire seul pour les surprendre et c’était lui qui était bien pris !

88

La silhouette humaine se rapprochait. Il sembla au jeune homme reconnaître cette démarche. Il récupéra ses jumelles en ronchonnant. Enfin ! Il aurait toujours un compagnon pour le chemin du retour ! Il amorça un mouvement pour se redresser et interpeller l'homme quand quelque chose le retint. Mû par un pressentiment, il s'aplatit à nouveau contre la pierre. La personne était maintenant tout à fait visible à l’œil nu et le désappointement d'Olivier se transforma en étonnement. Son cœur se mit à battre plus vite. Non, il ne se trompait pas. Cette silhouette était bien celle de Serena. La jeune fille avançait d'un pas tranquille, trop tranquille même avec quelque chose d'insolite dans sa tenue. Elle portait une courte chemise qui laissait à découvert ses jambes et ses bras maculés de terre. Le jeune homme aurait du se lever, dévaler les blocs de rochers qui les séparaient, l'appeler, la prendre dans ses bras, tout à la joie de se trouver seul avec elle. Mais il ne bougeait pas, rivé à la pierre par une sourde angoisse. Elle passa à quelques mètres de lui, l'air glacé, pâle, indifférente à tout ce qui l'entourait. Que faisait-elle là toute seule ? Décontenancé, Olivier la regarda s'engager dans le sentier au-dessous de lui. Il avait eu le temps de voir, entre ses poings serrés contre sa poitrine, comme un éclair d'argent, la lame ensanglantée d'un couteau. L'ombre chère s'éloignait. Mais où était donc la jeune fille enjouée et vive qu'il connaissait ? Il est vrai que depuis plusieurs jours, Serena était différente. Il ne l'apercevait plus que rarement au village mais quand elle y montait, elle paraissait contrariée de le voir. Elle disparaissait aussitôt comme si elle voulait l'éviter. Il avait repoussé ces mauvaises pensées mais le doute était dans son cœur comme le ver dans le fruit. Ce qu'il venait de voir ce matin-là alimentait ses sombres pressentiments et les questions se bousculaient dans sa tête :
89

Serena l'avait-elle vue ? Que faisait ce couteau entre ses mains ? D'où venait ce sang ? Etait-elle blessée ? Elle n'en avait pas l'air. Quelqu'un d'autre alors ? ... mort peut-être ! Il rit nerveusement. "Non c'est absurde ! Ne tombons pas dans le mélodrame. Restons réaliste, il doit y avoir une réponse logique à tout cela. Tenons-nous en aux faits. Les raisons les plus simples sont souvent les meilleures !" - Serena est peut-être somnambule ! Dit-il à voix haute, concentré dans ses réflexions. Mais à peine avait-il émis cette hypothèse qu'il se rendit compte que l'explication ne tenait pas. D'où venait ce sang ? Il avait beau réfléchir et encore réfléchir, il ne trouvait rien qui puisse expliquer cet étrange comportement. Des lances d'or griffaient le ciel. Le soleil commençait à déchirer la brume matinale. Dans moins d'une heure il allait envahir tout l'espace. - Qu'est-ce que je fais vautré sur ce rocher comme un gros insecte apeuré ? se demandait Olivier Il avait tout oublié de sa mission et décida de redescendre au village.

Un long hurlement de détresse monta du fond du village. Il s'enflait terrible dans la ruelle, - Aiutu ! Aiutu ! Chjameti u duttori39 ! Maria apparut le visage hagard, courant dans tous les sens comme une folle. Déjà les villageois affluaient de toutes parts redoutant un drame. La femme hoquetait dans ses larmes, incapable de parler et leur montrait du doigt sa maison.
39

A l'aide ! A l'aide ! Appelez le docteur !

90

Sur la façade s'appuyait une haute échelle en bois et à ses pieds on apercevait une masse sombre. Les hommes se précipitèrent vers elle : c'était Félix. Son corps gisait comme un pantin disloqué au pied de l’échelle, la tête renversée sur une pierre. Une large tâche de sang s'étalait gluante et épaisse sous sa nuque. Les femmes se signèrent. Maria sanglotait. Elle se jeta sur lui, elle criait : - Félix, ce n'est rien, réponds-moi ! Félix, parle-moi ! Elle se tourna vers eux, les mains en avant pour implorer leur aide. - Il ne faut pas qu'il meure ! - Que s'est-il passé ? demanda une voix grave - Je ne sais pas. Il voulait réparer le toit. Je n'ai rien vu mais c'est le bruit que j'ai entendu, un horrible bruit, sec comme du bois qui craque ! Il n'est pas mort ? Diti mi40 ? Il n'est pas mort ! Elle hurlait maintenant, en proie à une crise de nerfs. Elle serrait le gisant contre sa poitrine, buvant sa bouche comme pour lui transmettre son souffle de vie. Les femmes la tiraient en arrière, essayant de la détacher délicatement du corps inerte. Le petit Jules dévala la colline pour aller chercher le docteur. Pendant que quatre hommes saisissaient le blessé par les bras et les jambes et le transportaient dans la maison avant l'arrivée du docteur. Ils l'étendirent sur le lit ; un filet de sang coulait le long de sa tempe. Arrivé une heure plus tard, le docteur ne put que constater le décès de Félix. Il lui ferma les yeux. On entendit les femmes pleurer et prier. Les hommes bouleversés firent silence autour du lit. Alors Maria la discrète, Maria la pudique comprit que tout était fini. Elle se rua sur le lit avec un râle de bête blessée. Elle coucha son corps contre le corps sans vie. Elle prit entre
40

Dites-moi ?

91

ses mains la tête de Félix, la souleva et lui baisa longuement les lèvres en un dernier adieu. Antonu revenait du jardin quand il apprit la mort de son ami. Le poids de la réalité terrifiante le frappa comme un coup de poing. Pourtant aucun muscle de son visage ne bougea. Il continua sa marche lente et ferme mais le monde autour de lui s'était mis à tourner au ralenti. L'incroyable était arrivé. Il avançait dans un brouillard, le ventre labouré par des serres immondes, la nausée au bord des lèvres. Il s'enferma chez lui. C'est la lumière du jour filtrant à travers les volets fermés qui réveilla Serena. Elle voulut aussitôt se lever mais un élancement vif dans les reins la rejeta sur l'oreiller. Pensive, elle cherchait les raisons de cette douleur quand elle aperçut des déchirures et des tâches sur sa chemise de nuit. Intriguée, elle se redressa et retira vivement son vêtement. Ainsi nue, elle s'observa. Elle découvrit les gouttes de sang séché sur ses bras, les auréoles de boue autour de ses chevilles et sur ses pieds. Elle suivit avec étonnement les griffures le long de ses cuisses. Elle tentait de poser les questions à son esprit confondu. D'où venaient ces marques ? Elle ne se souvenait de rien. Un sentiment de malaise la fit frissonner. Malaise, devant ses signes énigmatiques, nés d'une vie inconsciente, mais malaise surtout devant la violence suggérée. Quel mal la possédait ? Désorientée, Serena tentait de rassembler les morceaux incohérents d'une explication qui lui échappait. Une force la poussait à se promener la nuit. Cela elle en était certaine, mais que faisait-elle ? Elle concentrait son esprit de toutes ses forces mais elle ne se souvenait de rien ! Serena toucha les blessures sur sa peau. Comment me suis-je fait cela ? Il lui fallait comprendre ! Mais quoi ? Elle devait en
92

parler à sa mère ! Elle connaissait peut-être la raison de tout cela ! Elle trouverait une solution ! On lui devait la vérité ! Elle restait nue au milieu de la chambre immobile sous la lumière encore douce du matin. On aurait dit une statue d'albâtre, mais le sang battait ses tempes ; elle était en enfer.

Olivier avait passé une très mauvaise journée. L'insolite rencontre du matin n'avait cessé de l'obséder. Il avait décidé d'en parler, de se confier. Mais à qui ? Qui pourrait le comprendre ? En arrivant au village, la nouvelle du décès accidentel de Félix avait annihilé son projet. La mort s'était abattue sur un des leurs, et les hommes et les femmes s'étaient repliés dans un même recueillement. Partout la douleur et le silence funèbre. Personne n'était disposé à écouter son histoire. Aussi, au milieu de sa solitude, il avait pris la décision qui lui semblait la plus évidente : il allait parler à Serena, lui demander des explications. Il savait que plusieurs fois dans la semaine, toujours à la même heure, la jeune fille venait déposer du courrier au bureau de poste. C'était le seul moment ou il pourrait la voir sans témoin. Il devait l'attendre et le temps était devenu son pire ennemi. Il n'en finissait pas de s'étirer dans une lourde torpeur qui mettait ses nerfs à vif. Serait-elle à l'heure ? A cause du décès, elle ne viendrait peut-être pas ! Il se torturait l'esprit. Il ne cessait de s'agiter faisant les cent pas dans la chambre. Enfin l'heure propice sonna à l'horloge de la mairie. Ne contenant plus son énervement, il se jeta dans les escaliers et s'immobilisa dans le petit couloir sombre qui séparait la salle de classe du bureau de poste. De là, il pouvait entendre le moindre crissement de pas sur le gravier de la place. De nouveau, il
93

attendit, figé et silencieux, le dos collé au mur, les sens en éveil. Brusquement, une ombre se projeta sur le carreau opaque de la porte d'entrée. Un soulagement effaça son angoisse : elle arrivait, ponctuelle. Elle entra dans un halo éclatant de lumière et ne soupçonna pas un instant sa présence. Olivier surgit de l'ombre. - Serena ! Elle sursauta en entendant sa voix et fit volte-face - Oh, vous m'avez fait peur ! Elle souriait mais une peine palpable marquait ses traits. Il vint tout contre elle. - Vous avez l'air fatiguée ? Elle baissait la tête. - C'est possible, j'ai très mal dormi... il fait si chaud ! - Vous êtes aussi si matinale ! Elle semblait ne pas comprendre. - Je vous ai vue ce matin dans la montagne, à Vetta. Il était à peine cinq heures ! Elle le regardait avec étonnement. - Ce matin ! Bredouilla-t-elle. La nouvelle semblait la plonger dans une grande perplexité. Olivier la vit pâlir. - Je n'ai pas osé vous parler… vous sembliez si préoccupée. Il cherchait ses mots, il ne voulait pas la blesser. Subitement, elle se rapprocha, tout contre lui. Il sentait son odeur de fille de la terre. Elle avait un parfum de menthe et de miel. Il brûlait d'envie de la toucher, de la prendre dans ses bras. - Je vous en prie, qu'avez-vous vu ? Vous devez me le dire. Parlez ! Elle lui saisit les mains dans un geste implorant. Alors, il lui décrivit la scène. Elle écoutait muette mais il la sentait profondément agitée. Elle s'agrippait à ses mains et inconsciemment les serrait fort. Il les maintenait dans les
94

siennes pour tenter de calmer son angoisse, d'apaiser sa peur. Mais la détresse perceptible de cet être si fragile lui faisait détourner les yeux. Il se sentait honteux de lui infliger une telle souffrance. - Je suis maudite, balbutia-t-elle quand il se tut - Allons, ne dis pas de bêtises ! Sous l'emprise de l'émotion, il la tutoyait. Mais indifférente, elle murmurait comme une litanie : "Je suis maudite !" Olivier était interloqué par sa réaction. - Que veux-tu dire ? Je ne comprends rien, explique-toi ! Elle le fixa et il reçut le choc de son regard tourmenté. - Mais je ne peux rien expliquer, je ne sais rien de ce qui m'arrive ! Le jeune homme appuya ses mains pesamment sur ses épaules. Ses yeux verts, étrécis la fixaient avec intensité - Réfléchis, souviens-toi ! S'est-il passé quelque chose de grave ? De la poitrine de Serena jaillit un râle sourd. - Non... non … Je ne sais pas, c'est une force intérieure… un mauvais rêve ! Emu par ces traits torturés, Olivier attira Serena contre lui. Elle cacha son visage contre sa poitrine. Le jeune homme sentait son souffle brûlant dans son cou. Il enfiévrait ses sens. Il éveillait son désir. Avec véhémence, Serena ne cessait de répéter : - Je suis une âme perdue ! J'ai ces cauchemars ! Ils sont en moi, ils m'habitent, ils me rongent. Et dans son délire de douleur, voulant échapper à ses visions intérieures, elle s’arracha brusquement de lui. Elle voulut sortir précipitamment, se cogna le front contre la vitre, revint vers lui. - Oubliez, tout, oubliez tout ce que j'ai dit !

95

Elle disparut comme un papillon affolé dans le rai de lumière de l’entrebâillement de la porte. Olivier s'aperçut qu'il tremblait. En étreignant ce corps, en effleurant cette peau, il avait franchi les frontières d'une nouvelle dimension. Il avait découvert l'enchantement du désir. Mais en même temps, il était aspiré malgré lui dans un univers inquiétant qui se refusait à son entendement. Elle l’entraînait dans le monde de la déraison. - Qu'est ce que c'est cette histoire d'âme perdue ? marmonna-t-il Il se sentait complètement dépassé. Incapable de contrôler sa nervosité, Olivier marchait de long en large dans sa chambre. Dans sa tête revenait en une plainte incessante la phrase qu'avait prononcée Serena : "je suis une âme perdue !" Que voulait-elle lui dire ? Il tentait de comprendre mais le sens de tout cela restait pour lui une énigme. Oui, il saurait ! Il la tirerait de là, il l'aiderait malgré elle. Il fallait selon lui procéder avec méthode pour élaborer des raisonnements logiques. Il les construirait de manière implacable. Pour cela, il lui fallait des preuves tangibles. Il alla chercher dans sa bibliothèque tous les ouvrages sur la Corse et s'assit à son bureau. Pendant des heures, il dévora des tomes entiers. Il apprit que le monde apparaissait pour les Corses sous deux faces : l'une visible, l'autre invisible. Cette vision conduisait à des pratiques rituelles. Bien sûr, il connaissait la croyance typiquement latine du mauvais œil et ses prières magiques pour le combattre mais il découvrit stupéfait que tout un peuple d'êtres extraordinaires gravitait autour d'humains inconscients, en leur jetant des sortilèges. Il existait les esprits des eaux, les escouades de fantômes de la mort, les troupes des démons de midi, sans oublier les griuli, bruits bizarres, que faisaient tous ces êtres invisibles pour affoler les terriens. Son
96

esprit rationnel butait sur ces superstitions. Elles ne concordaient pas avec ses idées. Sa croyance à lui c'étaient les revues scientifiques avec leurs raisonnements bien carrés et leurs déductions implacables de logique. Il se sentait écartelé entre ce savoir structuré et cette culture irrationnelle. Au fond de lui il admettait que ces croyances ne pouvaient pas trouver uniquement leur source dans l'imaginaire débridé d'un peuple superstitieux. Dans de nombreux pays la conception du monde visible différait de la conception occidentale. Pourtant, il restait sceptique car il ne trouvait toujours aucune observation scientifique réelle dans la description de ces manifestations surnaturelles. En d'autres temps, il aurait rejeté ses textes avec dédain… mais il aimait Serena. Son cœur parlait plus fort que sa raison. Pour elle, il avait la témérité de penser que cela pouvait exister. Pour elle il voulait croire. Il arriva au chapitre des Mazzeri. Ces chasseurs d'âme étaient incités par un appel mystérieux des esprits de la mort à des chasses nocturnes. Ils erraient, seuls, dans la nature à la recherche d'un animal à sacrifier qui leur révélerait l'âme condamnée à la mort. Olivier relut un passage, alerté : "Au petit matin, la mazzera rentre de sa chasse nocturne, couverte de boue… Un couteau ensanglanté entre les mains…" Il fronça les sourcils. Les faits lui sautaient au visage. Ils se réveillaient dans sa mémoire. Il avait le pressentiment incroyable de les avoir entrevus ce matin. Les yeux fermés, le jeune homme reconstruisit la scène, séquence par séquence, détail par détail : Serena, couverte de boue… Un couteau ensanglanté entre les mains. Soudain, il éprouva une crainte fulgurante comme un enfant plongé brutalement dans le noir. Il se sentit mal. - Mon Dieu, je deviens fou ! Il réalisa qu'il avait parlé à voix haute. Il se leva et entrouvrit les volets. Le bois claqua avec violence contre le mur. Il respirait mal, l'air était toujours aussi touffu.

97

Il retourna à son bureau. Il relut plusieurs fois le passage, si bien qu'il pouvait à présent le réciter par cœur. Il compulsa fébrilement d'autres ouvrages à la recherche d'autres témoignages. Serait-il possible qu'il détienne la vérité ? Ses doigts se crispaient sur le papier. Serena serait-elle cette chasseuse d'âme revenue de sa quête macabre ? Tout cela était vraiment incroyable ! Surtout ne pas tirer de conclusion trop hâtive, ne pas laisser son imagination lui jouer des tours ! Il continua à dévorer les pages, imperturbable, rongé par le doute. Au milieu de la nuit, l'esprit complètement épuisé, sa tête lourde tomba sur la feuille rugueuse du livre posé sur le bureau. Emporté sur les ailes du rêve, il partait dans l'Insondable, il explorait l'Inacceptable.

98

CHAPITRE 2

A la nouvelle de la mort, le glas avait résonné trois fois dans tout le village comme une voix d'outre-tombe. Le rite mortuaire pouvait commencer. Les Corses avaient refermé leurs volets, couvert les miroirs et éteint les feux dans les cheminées. Depuis la veille, autour de la maison du défunt, hommes, femmes et enfants, les bras chargés de victuailles, opéraient des va-et-vient incessants en colonnes silencieuses. On venait de toute la région pour participer à la veillée funèbre. La fin d'après-midi restait torride. Paula-Maria et Serena montèrent vers la demeure de Maria et Félix. Une foule importante avait envahi la salle principale. Il y avait des familles entières de cousins, parents proches, parents éloignés, amis. Tous ceux qui pouvaient se déplacer étaient présents. Les générations se mélangeaient : les petits jouaient entre les groupes, recevant parfois au passage de rudes claques. Les vieux avaient été installés confortablement dans de profonds fauteuils et ressassaient leurs souvenirs et leurs regrets. Au centre de la pièce, le Maire et ses conseillers municipaux discutaient à voix basse… de chasse ! En cette douloureuse circonstance, ils avaient abandonné leur sujet favori, la Politique. Au fond, droite et digne, la veuve accueillait chacun le visage fermé, les lèvres serrées. Aussitôt le seuil franchi, Paula-Maria et Serena furent entourées par quelques parentes. Un service de distribution de café s’était organisé, des beignets circulaient sur des plateaux d’argent dans une pénombre enfumée. Angelina accourut vers son amie. L'extrême pâleur de sa petite figure révélait une douleur qui bouleversa Serena. Félix était son oncle germain et elle était sa préférée. Il avait pour elle des attentions surprenantes. Après chaque promenade il lui apportait un objet de la montagne,

99

cadeau surprenant et unique. Il restait près d'elle pour lui raconter ses découvertes. Son talent de conteur était tel que chaque expédition se transformait en épopée fantastique. Sa disparition causait un profond chagrin à la petite malade. C'était une perte irremplaçable. Serena partageait sa peine mais elle ne parvenait pas à pleurer. Elle ne réalisait pas encore que Félix le cantonnier n'existait plus, qu'elle ne retrouverait plus sur les chemins, le petit homme brun avec sa faucille sur l'épaule. Elle serra contre elle, le maigre corps de son amie. Elle aperçut alors Olivier. Nerveux, il tournait et retournait une tasse vide entre ses doigts. Il la regardait. Elle se sentit comme aimanté par son regard vert. - Je l'aimais ! Serena, je l'aimais ! gémit Angelina - Moi aussi, je l'aimais. Il la regardait insistant. Il s'insinuait en elle. Cette conversation muette était une conversation d'amour. Le jeune homme la dévorait des yeux, des yeux fous de désir, d'ardeur et de passion. - Il est parti sans que je le lui dise et maintenant il est trop tard - Il est toujours trop tard ! Elle parlait mais ses paroles allaient à un autre. Angelina l'observa : elle ne comprenait pas ce que voulait dire son amie. - Je n'aurais pas dû venir ! Déclara Serena. La jeune fille se méprit sur le sens de ces mots. - Tu dois le voir, Serena, Le regard vert la dévorait, l'attirait. Elle aurait voulu l'approcher, lui parler, le toucher, mais les gens entre eux faisaient une barrière indifférente et infranchissable. Soudain, Paula-Maria se dressa devant elle. - Viens, a mè figliola, il faut aller voir Félix, une dernière fois. Prudente, elle détourna vite son visage. Elle ne voulait rien laisser paraître de son émotion. Elle craignait la perspicacité de sa mère. Comme l'exigeait la tradition, elle se dirigea vers la
100

chambre mortuaire. Après les vivants, il lui fallait affronter les morts ! Depuis qu'Olivier était arrivé, Fiffina feignait de s'absorber dans son travail. Elle était censée faire circuler les plateaux de victuailles entre les groupes de visiteurs mais en fait, elle épiait le jeune homme. Rien ne lui avait échappé. Ni ses incessants coups d'œil braqués vers la porte, ni son expression particulière à la vue de Serena. Elle avait surpris le long échange de regards qui avait suivi leur muette rencontre. Elle avait noté leur gêne commune. Fiffina était une grande romantique et elle venait d'assister, en direct, à la scène d'amour muette la plus émouvante de toute son existence. Enchantée, elle en trépigna d'excitation. Un mugissement de douleur jaillit dans son dos. Elle se retourna. Lavisa la fixait, la bouche démesurément agrandie comme en proie à une apoplexie brutale. - Fiffina... je m'en... doutais ! Hoqueta la cousine entre deux inspirations. - Ex-pi-res cal-me-ment, conseilla la petite femme d'un ton professoral et elle lui tapa vigoureusement le dos pour l'aider à retrouver son souffle Lavisa émit un rugissement de fureur. - Mais non, je ne m'étouffe pas. Tu m'as piétiné, espèce de grosse brute ! Fiffina avait horreur qu'on la traitât de grosse mais elle avait décidé que rien ne viendrait altérer les instants émouvants qui avaient réchauffé son cœur. Aussi, elle retourna à sa cousine le plus gracieux des sourires et répondit avec un grand calme : - Excuse-moi, mais je ne t'avais pas vu ! - Moi, je t'ai senti... sur mes pieds ! Toujours aussi lourde, ma pauvre fille La bonne grosse figure de Fiffina prit soudain un air déprimé et elle soupira.

101

- C'est toi qui me les casses les pieds, Lavisa, décidément tu es trop pénible ! Et elle s'éloigna sans plus s'occuper de la femme qui continuait à étouffer mais de rage cette fois.

Antonu avança d'un pas hésitant vers son ami. Il aurait pu le croire endormi mais sur la tempe gauche, le vieil homme découvrit la tâche sombre et le cauchemar ressuscita. Il revoyait l'épieu de bois qui avait frappé le sanglier. Le sang avait séché et la marque affleurait comme un infâme tatouage. Antonu chancela horrifié. L'enfer s'ouvrait sous lui. Il sortit précipitamment de la pièce et se heurta à Paula-Maria qui s'approchait de la table chargée de victuailles. Leurs regards se croisèrent : le sien s'emplit de colère, celui de la femme se durcit, sur la défensive. - Comment osez vous venir ici ! Siffla-t-il. Paula-Maria sursauta, étonnée par la brutalité du ton. - Pianu41, Antonu, c'était un accident ! Répondit-elle, essayant de le raisonner. - Je t'avais prévenue répliqua-t-il, en évitant de désigner Serena. - C'était la seule volonté de Dieu ! - Ou du diable ! Et il recourba ses doigts ne laissant que l'index et l'auriculaire dressés en forme de cornes pour conjurer le malin. Le visage de Paula-Maria s'empourpra devant la menace. Elle planta un regard coupant comme du silex dans celui du vieil homme. - Ceux qui craignent le diable ont leurs raisons !

41

Calme.

102

La chambre était longue comme un corridor et obscure. Seules quelques bougies diffusaient une auréole blafarde qui permettait à peine de distinguer la forme allongée sur le lit. La pièce baignait dans une chaleur épaisse où se mêlaient des odeurs de sueurs, de cire et de camphre. Des êtres sans visage avaient pris place au chevet du mort. Leurs ombres dansaient sur les murs blancs, et ces chimères gémissantes faisaient naître au fond du cœur de Serena un malaise indéfinissable. En quête de protection elle se rapprocha précipitamment de sa mère qui s'agenouillait près du lit. Elle baissa les yeux et c’est là qu’elle aperçut Félix. Il portait un beau costume de velours sombre et des chaussures vernies neuves. Ses cheveux gris étaient coiffés avec grand soin vers l’arrière. Son visage, dont les traits avaient été poudrés, luisait, nacré comme le ventre blanc des poissons. Il regardait fixement l'éternité. Il ne ressemblait pas au Félix qu’elle connaissait avec ses yeux rieurs, ses rides ensoleillées et sa chevelure emmêlée au vent. Des mains pétries de louables intentions l’avaient toiletté pour son dernier voyage mais elles l’avaient inconsciemment dépouillé de son identité. L'homme simple et rude des montagnes entrerait au paradis couvert de fard et empêtré dans un habit de velours. C'était absurde ! Il ne serait pas à l'aise pour se présenter devant son Créateur ! Malgré leur application, les toiletteuses n'avaient pas pu camoufler une grosse empreinte brune sur la tempe. Serena l'observa avec attention. La blessure lui rappelait quelque chose mais elle n'arrivait pas à se souvenir. Un sentiment inquiétant, comme une menace confuse s'infiltra dans son esprit. Si près du mort, enfermée avec lui dans le halo de lumière trouble, il semblait à Serena qu’un lien bizarre les isolait des autres et les unissait tous deux, bien au-delà du monde réel. La jeune fille se
103

sentait tirer aux limites de l’Invisible. Elle tentait de résister au vertige mais la tête lui tournait et des visions naissaient. Elle se vit au cœur d'une clairière doucement éclairée par un rayon de lune, elle entendait le clapotis de l’eau tout autour d’elle. Elle vivait une communion incroyable avec chaque élément qui l'entourait comme si elle était elle-même un chaînon indifférencié de la nature. Mais brusquement tout se précipita. Les images et les sons s'entremêlèrent ; des grognements de bête, des râles inhumains, des piétinements. La scène d’une lutte barbare défilait à présent devant ses yeux dans un chaos indescriptible de chair et de poils. Elle vit une masse affaissée à ses pieds. Puis il y eut un horrible craquement d’os qui lui vrilla la tête et la ramena brutalement dans la dimension tangible de la chambre. Serena, désorientée, regarda autour d’elle, sans bien comprendre si ce bruit appartenait à ce monde ou à un autre. Elle laissa errer son regard trouble sur les formes sombres qui l’entouraient mais déjà la force étrange reprenait possession de son esprit, l’obligeant à se tourner vers le cadavre. Elle vit alors le visage du mort se tordre et ce qu’elle croyait être Félix se métamorphosa en une énorme tête de sanglier maculée de sang. D’un coup, elle bloqua sa respiration. Les yeux immenses, elle fixa l’apparition : elle venait de reconnaître son cauchemar. Elle se mordit l'intérieur des joues pour ne pas hurler. Le goût chaud et âcre du sang coula dans sa gorge. Ce rêve de mort c’était donc lui. Elle n’osait pas croire qu’elle avait anticipé l’horrible événement. Pourtant le doute n'était plus possible. Elle avait vu la Mort. Elle l’avait portée en elle jusqu’à l’instant fatal. Elle avait arraché un morceau du temps à venir. Comment pouvait-elle faire cela ? La réalité était encore pire que ce qu'elle avait imaginé. Une peur terrible l'envahit tout entière. Ses nerfs allaient craquer. Quelqu'un devait l'aider ! Elle se retourna et jeta à sa mère un regard terrorisé. Paula-Maria reçut ce regard comme un coup de poignard. Elle devina le drame. La mère posa une main ferme sur l’épaule de sa fille :
104

- Hè ora! Ci n'andemu42 ! Mais Serena restait ailleurs, insensible à la réalité des êtres et des choses, comme passée aux frontières d’une autre dimension. La mère dans son dos chuchota d’une voix rassurante: - Viens, viens cara ! Sortons ! Elle tenta de toutes ses forces de tirer Serena en arrière mais celle-ci résistait, les membres durcis. Dans leurs dos, les plaintes s’étaient tues, les regards s'aiguisaient dans un intérêt malveillant pressentant un événement insolite. Mais au même moment, un énorme remous se fit dans la pièce. Le père Cesari venait de rentrer avec les huiles saintes. - Laissez moi approcher! Allons mon petit ! Et sans ménagement il repoussa Serena dans les bras de sa mère. PaulaMaria attrapa le corps rigidifié de sa fille et le maintint fermement contre elle. L’attention de l’assistante se détourna aussitôt des deux femmes et les gémissements des pleureuses reprirent à l’unisson des prières du curé. Lovée dans la chaleur maternelle, Serena retrouvait peu à peu sa conscience. Quelque chose d’important venait de se passer. Un déferlement d'images mentales l'avait entraînée jusque dans l'Au-delà. Elle avait fusionné avec un mort. Elle ne rêvait plus, tout était bien trop réel. Elle avait besoin qu'on lui explique ! Mais qui pouvait expliquer l'Absurde ! Elle entendait le prêtre et toutes les ombres qui l'entouraient prier et leurs ardentes suppliques résonnaient dans sa tête comme une condamnation. Il y eut d'abord le silence, puis un léger frottement et Zia Catalina entra ou plutôt sembla glisser sur le plancher vers le
42

C'est l'heure ! Partons !

105

lit. Elle avait retiré sa faldetta43 et laissé ses cheveux dénoués, tomber jusqu’à ses reins. Elle osait exposer à découvert son visage profondément ridé qui défiait quiconque de la plaindre ou de la railler. A sa vue, le prêtre se détourna l’air courroucé. La collectivité allait céder à ces démonstrations primitives qui insultaient la morale religieuse. La vocera44 venait le provoquer avec sa cérémonie païenne. Le père Cesari chercha un soutien parmi les plus fidèles de ses chrétiens réunis autour de lui : - Voyons, mes enfants vous n'allez pas donner dans la superstition et le folklore ! Mais aucune réaction de contestation voire de surprise offusquée ne fit frémir les paroissiens. Ils n'y avaient pas de crainte, pas de révolte parmi les hommes et les femmes réunis là. Ils semblaient même pénétrés d'un sentiment de respect et de foi profonde devant la naine. Son corps déformé en faisait un être rare, unique que la population protégeait. Son infirmité lui permettait de communiquer avec les esprits des morts. Ecœuré, le curé s'abîma quelques instants dans une prière implorant le pardon divin pour ses âmes égarées. Il ramassa ses fioles, son triple menton tressautant d'une colère mal contenue au-dessus de son haut col amidonné. - Je me retire, je reviendrai… plus tard, quand l’atmosphère sera assainie ! Vaincu, l'homme de Dieu céda la place à la créature maléfique. Et la Signadora parla. Ce fut d’abord un sifflement léger comme le gémissement du vent entre les feuilles des arbres, - O Felix, O caru di Maria O faucon de sa vie O Mouflon de nos collines,

43 44

Foulard noir. Pleureuse.

106

La veuve releva sa faldetta et se drapa pudiquement la tête dans son voile pour cacher sa douleur. Puis la voix enfla en un orage de sons, et la puissance de ses paroles s’éleva en éclats tranchants au-dessus du cercle de l'assistance recueillie. - Je ne peux le croire Tu nous as abandonnés O chéri de notre sœur, La naine se ployait en cris de douleur. Elle gesticulait sur le plancher qui tremblait. Ses bras se tordaient comme disloqués. Des larmes de sueur coulaient dans les sillons de ses joues. Elle était en transe. - Je touche la marque de la mort Je bois la fontaine de ton sang Je veux blasphémer et crier : O Cristu, vous avez tué un innocent ! L'obsédant lamentu45 s'élevait à chaque strophe, un peu plus haut dans les aigus, jusqu'à éclater en un sanglot ultime qui monta droit jusqu'au ciel. Elle s'arrêta soudain et un silence accusateur tomba. Le spectacle avait tenu l'auditoire en totale symbiose avec la créature impie. A travers elle, tout un peuple entrait en osmose dans l'univers des légendes mais surtout elle renforçait leurs liens sociaux. Elle restait le ciment de leur mémoire. Zia Catalina se releva et remit tranquillement sa faldetta sur sa tête. Elle se dirigea vers la sortie aussi discrètement qu'elle était arrivée. Mais avant de partir, elle fouilla l'obscurité de ses yeux globuleux. Ils trouvèrent Serena et lui adressèrent un énigmatique sourire.

45

Chant funèbre.

107

La pièce bourdonnait dans une moiteur étouffante. Une femme pillait un plateau de charcuterie, un homme rota en engloutissant un énorme morceau de pain et de fromage mezzu. Serena s'éloigna, écœurée. Elle trouvait déplacée cette avalanche de nourriture. Elle chercha Angelina pour rester avec elle. Mais son amie était déjà rentrée, épuisée par cette éprouvante journée. Olivier aussi était parti. La jeune fille décida de s'isoler de cette foule exubérante et gourmande et se fraya discrètement un passage à l'extérieur. Le soleil avait disparu depuis une bonne heure. L'air commençait à frémir de fraîcheur mais le cœur de Serena était trop lourd pour profiter de ce bienfait. Elle erra quelque temps sans but dans les ruelles désertées et s'affaissa sur une pierre au pied d'un olivier. Le grésillement assourdissant des cigales retentissait douloureusement dans sa tête. Elle aurait voulu s'enfoncer dans la terre, devenir terre pour tout oublier. Des réminiscences insensées remontaient par flashes et s'entrechoquaient dans sa mémoire embuée. Maintenant elle savait ! Elle pouvait produire des visions prophétiques qui la prévenaient d'un événement dramatique. Car c'était bien la mort du cantonnier qui lui avait été dévoilée. Elle prit entre ses mains sa tête douloureuse et éclata en énormes sanglots. Comment pouvait-elle faire cela ? C'était peut-être à cause d'elle que Félix était mort ! Elle ne pouvait plus réparer les terribles conséquences de ses prémonitions fatales. Elle pleurait Félix comme le père qu'elle n'avait pas pu pleurer. La sueur coulait le long de son visage et se mêlait aux larmes de désespoir. Malgré les spasmes bruyants qui la secouaient, elle se sentit observée et elle releva vivement la tête. A travers le rideau de ses larmes elle reconnut la naine qui lui souriait. Son sourire dévoilait des dents jaunes comme les graines des melons. Serena n'arrivait plus à parler. Elle ne contrôlait plus sa douleur et les sanglots l'étouffaient.
108

- Allons, petite, ne pleure plus ! Qu'est-ce qui t'arrive ? Son visage irradiait la bonté mais la jeune fille se taisait. Elle ne savait pas comment raconter son histoire. C'était trop invraisemblable. On la prendrait pour une folle. La signadora s'abaissa et avec tendresse, écarta les cheveux qui tombaient sur le front de Serena. - Dis-moi ! insista-t-elle L'endroit était retiré et assombri, sous le feuillage épais de l'olivier. - Il parait que j'ai des dons de voyance ! Elle essayait de plaisanter mais sa voix sonnait faux. - La vérité est comme le soleil, elle aveugle ! déclara la petite femme Elle posait sur elle un regard étrange comme si elle savait. Sans s'expliquer pourquoi, Serena décida de lui faire confiance. Elle ravala ses larmes, prit une profonde inspiration pour se donner du courage et raconta toute son histoire - O zia Catalì, au début, je me suis dit que j'avais des hallucinations ! C'étaient des scènes de violence où je tuais des animaux. Je les pensais naître de mon imagination. Mais la situation a empiré. J'ai vu un visage sans nom comme un masque de douleur. Il apparaissait autour de moi, dans ma chambre, de jour comme de nuit. Il cherchait à me dire quelque chose. C'était comme un appel au secours. Puis, tout à l'heure, j'ai vu Félix. C'était lui mon mauvais rêve. Il avait deux visages : le sien et l'autre qui était celui d'une bête. Comprends-tu ? J'ai vu Félix mort avant que cela n'arrive et je n'ai rien fait pour l'avertir que sa vie était en danger. - Tu ne pouvais pas le faire ! Tu ne dois pas te sentir responsable. - Mais je l'ai vu ! Son esprit m'avait prévenu. C'est de la sorcellerie ! Qui suis-je ? Une sorte de... sorcière ? Interrogea d'une voix sourde la jeune fille, je n'y comprends rien !

109

La signadora s'assit sans façon à même le sol : elle replia sous son corps ses deux petites jambes avec une souplesse étonnante. - Vois-tu au commencement des temps le peuple des Hommes vivait en totale harmonie avec le peuple des Animaux. Ils avaient l'aptitude de communiquer entre eux car ils parlaient le même langage. C'était le Paradis. Hélas, les Hommes ont voulu se civiliser. Ils ont décidé de rompre les liens qui les unissaient à la Nature. Aussi, peu à peu ils ont perdu le langage animal et leurs sens se sont amenuisés. A travers les siècles, seule, la mazzera a su conserver ce don merveilleux. Elle est animal-esprit. Elle communique toujours avec les animaux et ils la préviennent du grand voyage des âmes vers l'au-delà. Zia Catalina se tut quelques instants avant de reprendre. - Tu appartiens à la lignée des mazzeri. Il te faut l'accepter non comme une mauvaise chose mais comme un don ! - Comment suis-je devenue mazzera ? s'étonna Serena - On ne devient pas, on naît mazzera ! - Est-ce que j'ai des pouvoirs ? - Tu as les yeux et les oreilles de l'au-delà. Ton âme est libre, elle ne connaît aucune limite. La jeune corse la regardait avec intensité, essayant de comprendre - Ne rêves-tu pas parfois que tu voles ? ajouta la petite femme - Oui, souvent je rêve que je suis un oiseau, mais je peux devenir un chat ou un poisson. - C'est bien cela, ton corps vibre en harmonie avec les éléments de la nature, mais tu dois apprendre à contrôler ton esprit-animal. - Mais, je ne saurais pas. Il faut que quelqu'un m'aide ! Serena agrippa la petite main de Zia Catalina. Elle brûlait entre ses paumes comme une braise ardente. - Enseigne-moi !

110

- Viens me voir au coucher du soleil répondit la signadora d'un ton ferme. Je te ferai découvrir le Don qui dort en toi. Pour le reste je ne peux pas t'aider, petite. On ne résiste pas aux forces supérieures ! - Alors je me battrai pour m'en débarrasser. A ces paroles, la naine baissa la tête comme écrasée par une puissance invisible et elle chuchota d'une voix blanche : - Tu ne peux pas te soustraire… sinon tu mourras ! Quand elle arriva à la maison, Serena trouva sa mère agenouillée au bord de la chaise basse, le corps tourné vers le mur crépi, le visage levé vers le crucifix de bois. Elle s'approcha d'elle sans bruit mais n'osa pas la toucher. - Maman, je dois te parler ! La femme se retourna. Son teint mat avait pris une teinte de cendres et ses traits tirés accusaient la fatigue de cette interminable journée de deuil. - J'ai vu la signadora ! Je lui ai parlé ! Paula-Maria s'agita nerveusement sur sa chaise en paille et reporta à nouveau son regard vers le mur. Serena ne voyait plus que son dos voûté mais elle continua imperturbable à parler - Elle m'a dit que je suis une mazzera. J'ai le Don… Elle a proposé de m'aider. La mère ne réagit pas mais son esprit réfléchissait à toute vitesse. Inutile de nier la vérité. Son enfant savait à présent. Elle se doutait que cet instant arriverait. Elle n'était pas plus soulagée, ni plus heureuse. Elle avait voulu nier l'incroyable mais le destin avait décidé pour elle. Il les entraînait dans sa mécanique implacable. C'était peut-être mieux ainsi. Elle ne savait pas quoi répondre à Serena. Pour lui dire quoi ? Qu'elle ne ressusciterait pas le pauvre Félix avec son Don, que ce n'était d'ailleurs pas un don mais un cadeau empoisonné du ciel à sa naissance ! Que son avenir allait être bien difficile ! Elle préféra dire simplement :
111

- Je te donnerai des œufs et un saucisson pour Zia Catalina, tu lui apporteras pour la remercier. Serena avait envie de poser des questions à sa mère, mais celle-ci coupa court à toute discussion : - Je monte me coucher. Demain aura lieu l'enterrement et je veux être en forme. Maria aura besoin de mon aide. Elle se releva et monta péniblement les marches qui menaient à sa chambre, le corps comme alourdi par une implacable fatalité. Serena resta toute seule dans la pièce, face à la croix noire qui craquelait le mur comme une fissure. Elle releva le menton en signe de défi : - Et bien, elle aussi tu l'abandonnes ! Pourtant elle, elle croit en toi ! Elle voyait ce corps frêle sacrifié sur ses morceaux de bois. Ses membres cloués, sa chair torturée, sa tête chavirée sur son épaule, tout exprimait une douleur intense. Pendant un bref instant, Serena vit cette statue de plâtre non plus comme un dieu auréolé de gloire mais comme une victime de plus à la folie répugnante des hommes. Elle eut honte. Comment ce crucifié pouvait-il protéger le monde? Il savait pourtant lui que le mal ici-bas détruit tout, que rien ne peut l'arrêter, que le destin doit suivre son cours sans qu'aucune intervention, même divine n'y puisse rien. Le fils de Dieu n'avait pas sauvé sa peau. Les humains ne comprendraient-ils jamais qu'il ne pourrait pas sauver la leur ? Qu'ils devraient affronter seuls leur vérité ! Elle, elle l'avait bien compris. La révélation de Zia Catalina avait transformé ses peurs en une énergie nouvelle. Le désordre de sa tête s'était enfin arrêté. Elle assumerait son avenir sans crainte, car à présent elle connaissait les données du problème. Elle combattrait le mal de face. Elle quitta la pièce après avoir tendrement baisé les pieds froids du Christ. Elle ne lui en voulait plus. Elle n'avait pas besoin de lui.
112

Le cortège avait quitté le village en fin de matinée et suivait la route qui montait au campusantu46. En tête, six hommes soutenaient le cercueil, encadrés du père Cesari et des enfants de chœur. Derrière venaient les femmes, toutes de noir vêtues, serrées les unes contre les autres. Les hommes fermaient la lente procession, la sueur mouillait les cols amidonnés des chemises blanches sous les costumes. Mais ils ne s'en souciaient pas. Un voile opaque de chaleur drapait le ciel. Les villageois arrivèrent sur la colline. Les pierres tombales s'étendaient sur le flanc de la pente, envahie de touffes d'immortelles et de buissons d'orties. Le serpent noir des fidèles ondula entre les tombes. Il s'arrêta et s'enroula autour du trou béant que les fossoyeurs avaient creusé la veille, péniblement dans une terre desséchée. Là, le prêtre prononça les dernières prières. Il balançait son corps au rythme des "Pater noster". La population écoutait en silence, têtes baissées. Puis il se tût et se retourna vers la veuve. Maria s'accroupit sur le sol dur. Elle se pencha et colla sa joue contre le bois du cercueil. Elle chuchota toutes les paroles d'amour qu'elle n'avait jamais dites à Félix. Elles coulaient de sa bouche, mêlées à ses larmes de regret pour ne pas l'avoir fait plus tôt… Il fallait qu'il sache avant de partir ! Sa joue se meurtrissait au bois rugueux du couvercle, mais la douleur physique lui était indifférente. Elle s'apercevait combien elle l'aimait et comme il allait lui manquer. Il avait été son unique amour ! Elle s'accrochait aux poignées de laiton doré pour s'arrimer au cercueil et accompagner le mort dans sa descente vers l'inconnu. Des hommes toussèrent, gênés. Elle entendit très loin une voix l'appeler par son prénom. On la souleva par les aisselles. Alors, elle rassembla ses dernières forces et se redressa. On descendit la caisse de bois au fond du trou noir dans des odeurs de mousse et de racines humides. Au
46

Cimetière.

113

bord de la fosse, chancelante, Maria regardait l'homme de toute sa vie s'enfoncer dans l'intimité de cette terre qu'il aimait tant. Elle avait été sa compagne d'errance, de liberté, de plaisirs solitaires, elle devenait son éternel refuge. Il l'abandonnait, il disparaissait couché dans les bras de sa rivale. Etait-il heureux ? Connaissait-il enfin la paix ? Elle voulait croire que oui. Pour elle, en revanche, la paix n'existait plus. Le temps s'était mis en marche, une marche interminable et douloureuse. Un compte à rebours infini avant de le retrouver. Comme les heures allaient être longues ! Sous les coups de pelle de Petru et d'Antonu, fossoyeurs d'un jour, elle voyait disparaître, sous le lourd manteau de terre, son compagnon. Elle avait le soleil en pleine figure. Elle se détourna indifférente, désormais aveugle à l'éclat du monde.

Le café s'était rempli d'un seul coup de tous les fidèles revenus du cimetière. Après le dur constat de la précarité de la vie, tous éprouvaient le besoin de se réunir pour célébrer virilement leur amitié rassurante, car indestructible face au temps. Les verres se remplirent aussitôt et une forte odeur d'anis s'éleva dans les airs. - C'était un bel enterrement ! Résuma Nunziu en levant son verre dans un dernier hommage au mort. - Oui, tout le village était là : le maire, le conseil municipal et même le jeune instituteur. - U tintu, ça me fait de la peine de penser qu'on ne verra plus, Félix, soupira Petru le berger, descendu pour la circonstance de ses montagnes.

114

- Le monde est une grande échelle, philosopha Rocchu le Maire, A chì codda e à chì fala47, - Oui, bien avec tous ces morts on ne pourra bientôt plus faire une belote, répliqua Nunziu, plus prosaïque. Paulette qui faisait circuler des petites assiettes chargées d'olives, poussa un cri aigu de souris : - Arrête de dire des horreurs, Nonce ou tu iras en enfer ! - Tu parles, ils n'en voudront même pas là-haut ! Plaisanta Jojo. Paulette fusilla son mari du regard : - Félix lui, il ira au paradis c'est sûr ! Ce sont toujours les meilleurs qui partent en premier ! Appuyé au comptoir, Antonu fixait d'un œil embrumé le fond de son verre : - Tout ça, c'est de ma faute ! Il frappait contre sa poitrine un poing qu'agitait un tremblement nerveux. - Que veux-tu dire ? - C'est moi qui l'ai tué, je suis coupable. - C'est le chagrin ! Il délire ! Remarqua Rocchu apitoyé. - C'est plutôt l'amertume de la bouteille ! On entendit des rires pâteux. - Vous n'avez pas bien écouté ! Hoqueta Antonu. - Oui, on a bien écouté... tes bêtises, rigola Petru. Le chasseur se redressa furieux et balança un index menaçant sous le nez de ses voisins : - Je vous dis que c'est moi qui l'ai tué… Je savais et je n'ai rien dit. Et vous voulez savoir ce que je savais… Il tenta de s'extirper de son tabouret mais il oscilla dangereusement et se rattrapa de justesse au maire qui lui fit affectueusement une place sur sa large épaule. - Il ne tient pas l'alcool, il n'a pas l'habitude ! Nota Nunziu déçu.
47

Il y a ceux qui montent et ceux qui descendent.

115

- C'est pas comme notre Félix, il avait une sacrée descente ! Rappela Jojo particulièrement en verve ce soir-là. Paulette, le reprit vertement : - Jojo, tu me déçois ! Que tu ne mettes jamais les pieds à l'église comme si tu étais un mécréant, c'est une chose, mais respecte au moins la mémoire d'un mort surtout aujourd'hui. - Moi, Madame, je le porte dans mon cœur le respect de mes morts et pas sur la langue grogna le maître de maison - Qu'insinues-tu là ? - J'insinue que ogni cecu piegni i so ochji48 ! Rétabli dans son autorité et sous les applaudissements de l'assistance impressionnée par ses fortes paroles, Jojo entreprit de remettre une tournée générale. La Toulousaine restait la bouche ouverte, suffoquée par tant de traîtrise. Passe qu'on la ridiculise devant tous, mais oser l'interpeller dans une langue qu'elle ne comprenait pas et qui ne lui laissait pas la possibilité de se défendre, la plongeait dans une rage noire. Elle se retira en reine outragée dans ses cuisines maugréant à haute et intelligible voix sur la mauvaise idée qu'avait eu la France de racheter la Corse. Cette réflexion historique incongrue laissa les buveurs perplexes au-dessus de leurs vapeurs d'alcool. Elle ne leur laissa pas le temps de s'interroger davantage décochant la conclusion sans équivoque : - Cela m'aurait évité d'en épouser un ! Complètement oublié, Antonu entreprit de rejoindre la porte pour rentrer chez lui mais il trébucha entre les tables, oscilla et s'étala sur le sol d'où il ne bougea plus. Aussitôt on se précipita pour lui porter secours. Et qui de le soutenir, qui de lui tapoter le dos, qui de lui remettre sa barretta49 sur la tête.
48 49

Chaque aveugle pleure ses propres yeux Casquette.

116

- O Amicu50, reste avec nous, on va te raccompagner ! Après moult palabres et controverses pour désigner les deux plus costauds de l'assemblée, le berger et le facteur furent désignés. Ils soulevèrent le chasseur inconscient sous les épaules et le traînèrent comme un sac de charbon jusque chez lui.

La nuit était tombée mais les deux jeunes filles n'avaient pas sommeil. Elles se tenaient sur la balancelle, dans la cour de la maison d'Angelina. Elles restaient l'une contre l'autre, se remémorant les heures cruelles de la journée. Aucune n'avait envie de parler mais le silence entre elles n'était pas gênant. - Il va me manquer, murmura Angelina. Serena eut pour son amie un regard inquiet ; elle remarqua ses larges cernes bleus et ses paupières gonflées. - Est-ce que tu te sens bien ? - J'ai mal… Ici. Elle montra sa poitrine - Et cette douleur est pire que la douleur physique. - Oui, on peut s'évader de son corps mais rarement de son esprit. Ces paroles s'adressaient davantage à elle qu'à Angelina. Elle repensait à toutes ces visions qui surgissaient sans qu'elle puisse les contrôler. Sa vie était gâchée. Comment pouvait-on l'aimer ? Elle revoyait le regard d'amande d'Olivier, ses cheveux bouclés et elle sentait une épine se planter dans son cœur. Elle refusait de lui mentir, de le tromper en lui cachant la malédiction qui la frappait.
50

O ami !

117

- A quoi penses-tu ? Demanda Angelina soudain intriguée par l'air préoccupé de Serena. La jeune corse hésita, elle aurait voulu se confier, parler, mais elle choisit de se taire. - Rien, rien ! La petite tête avança vers elle comme un oiseau curieux et vif. - Tu mens, que me caches-tu ? Serena, je te connais, tu penses à quelque chose ou à quelqu'un peut-être ? Le ton s'était fait insistant et la jeune fille se sentit rougir. Mais elle hésitait encore à parler. - N'as-tu plus confiance en moi ? Ne sommes-nous pas plus que des amies, comme des sœurs ! Je peux t'aider, parle-moi ! Serena se tourna vers elle. Le regard d'Angelina était doux mais déterminé. Elle attendait sa réponse. Alors dans un souffle elle avoua : - Je crois que je suis amoureuse ! Les lèvres pâles d'Angelina s'arrondirent en une expression d'étonnement ravi. - Qui est-ce ? Dis-moi qui est-ce ? Serena chuchota : - L'instituteur ! Impressionnée, Angelina poussa un petit cri de souris : - L'instituteur, saietta ! Et lui, est-ce qu'il t'aime ? - Il ne me l'a pas dit… mais j'ai l'impression que je l'intéresse Angelina battit des mains, excitée comme une enfant. - Raconte-moi ! - Arrête, arrête, il ne peut pas m'aimer. Oh comme je suis malheureuse, Angelina ! - Quand on aime, on est toujours malheureux ! Serena regarda son amie, perplexe : - Qu'est-ce qui te fais dire ça ?

118

- C'est écrit dans les livres ! Regarde, Roméo et Juliette, Paul et Virginie, Tristan et Iseult ! Il n'y a pas d'amour sans des torrents de larmes et de souffrance ! La conversation fut interrompue par des éclats de voix montant de la ruelle. Serena chuchota. - Puisque je te dis qu'il ne peut pas m'aimer, nous n'avons pas le droit ! Angelina réfléchit en fronçant les sourcils : - Pourquoi ? Parce qu'il n'est pas d'ici ? Serena avait dévoilé une partie de son secret mais elle n'osait pas avouer l'autre problème qui la tourmentait. Elle ne voulait pas contrarier la petite malade et lui faire peur avec ses rêves prémonitoires et ses histoires de mazzera. Elle mentit : - Oui, ma mère n'acceptera jamais ! Angelina lui prit la main et la caressa tendrement : - Alors là, je suis soulagée : ta mère est la plus brave des mères, elle t'aime et elle ne veut que ton bonheur. Tu n'as pas de crainte à avoir, allez ! L'espoir illuminait son pauvre visage et Serena n'eut pas le courage de la contredire. - Tu as raison ! Brusquement elle avait envie de pleurer.

Tous les jours, Serena grimpait vers le refuge escarpé de la signadora pour recevoir l'initiation. A l'intérieur de la pièce la lumière était masquée et la fraîcheur surprenante. Le rituel était toujours le même. La naine l'attendait, enveloppée dans un châle de laine, engloutie, toute menue mais droite, dans un énorme fauteuil de velours râpé. Serena n'entrevoyait que
119

l'arête crochue de son nez d'aigle, à peine visible sous le foulard. En échange de ses leçons, la jeune corse apportait à la femme, un fromage, de la charcuterie ou des fruits que lui préparait scrupuleusement sa mère. Elle les déposait discrètement sur le pétrin. La signadora remerciait d'une inclination solennelle du buste et elle déclarait sans ambage - Voyons ce qu'il y a dans cette petite tête ! Les premiers jours son éducation se borna à de longues discussions. La petite femme lui faisait subir d'interminables interrogatoires sur ses rêves, ses occupations favorites et même sur ses goûts alimentaires. En retour, elle lui raconta des histoires de mazzera et Serena découvrit ainsi qu'elle n'était pas la seule à posséder ce don et que chaque village possédait sa chasseuse d'âme. - Les gens craignent ce qu'ils ignorent, aussi ces êtres exceptionnels gardent-ils le secret de leur clairvoyance. - On ne peut pas passer sa vie à voir la mort ! - Ton pouvoir n'est pas que sang et deuil. Tu peux aussi guérir les âmes et les corps. Suis-moi, je vais te montrer ! La naine releva le pan d'une lourde tenture mauve au fond de la pièce principale et apparut alors une minuscule salle circulaire taillée à même la pierre. Serena dut se baisser pour entrer tant le plafond était bas. Là, elle n'en crut pas ses yeux. C'était comme dans un conte de fées : tous les meubles étaient aux dimensions d'une poupée. Mais le plus fabuleux résidait dans le bric-à-brac hétéroclite qui encombrait les lieux. Suspendues un peu partout et enfilées comme des perles sur de longs fils, des feuilles se balançaient en guirlandes colorées. Des flacons par dizaines s'entassaient sur les étagères, des longs, des ventrus, des cubiques aux couleurs chatoyantes de pierres précieuses. A leur côté des tas de boîtes emplies de pétales aux doux tons passés, d'herbe en écheveau. Sur une table s'amoncelait un chaos de plantes, de champignons, d'insectes et de reptiles séchés sur des monticules d'os blanchis. Un bocal était empli de grosses limaces noires surnageant dans
120

un liquide saumâtre. Voyant l'air perplexe de la jeune corse, la signadora lui expliqua : - Ce sont des sangsues ! Elles vous tirent le mauvais sang mieux qu'une équipe d'infirmières chevronnées ! N'est-ce pas mes toutes belles ? Serena esquissa un sourire forcé mais se détourna pour dissimuler une grimace de dégoût. Des centaines d'odeurs emplissaient toute la salle : parfums sucrés des racines, parfums violents des germinations, parfums douceâtres des chairs en décomposition. Serena était fascinée. Elle pénétrait dans la caverne magique, l'antre de la sorcellerie. D'abord la signadora lui révéla les plantes et leurs pouvoirs : l'arba marina51 contre les vers, les racines de talabeddu52 contre les verrues, l'aconit contre la douleur. La naine possédait une impressionnante mémoire collective transmise à travers des générations de femmes de plus en plus expérimentées. Elle connaissait les vertus de chaque plante mais aussi leurs dangers. Elle lui enseigna comment doser le plus violent des poisons pour en faire un remède prodigieux. Elle fit macérer sous les yeux interloqués de la jeune fille des champignons vénéneux pour apaiser les migraines. Elle broya des pattes de malmignatta53 pour confectionner des pommades cicatrisantes. La gnome de ses doigts tordus était capable de produire des miracles, et la jeune fille doutait de posséder un jour un tel art. Mais selon Zia Catalina il n'y avait là pas de place pour la fantaisie et l'improvisation : toute formule était calculée et pesée précisément pour un résultat infaillible. Quand elles étaient fatiguées de composer des mélanges, elles s'asseyaient toutes les deux sur une pierre couchée à l'entrée de la maisonnette et la leçon continuait.
Mousse de corse. L'asphodèle. 53 Petite araignée dont l'abdomen porte treize points rouges, seul insecte venimeux de Corse
51 52

121

Serena devait alors apprendre à lire dans l'os blanchi d'une épaule de mouton ou sur le tibia d'un agneau. On aurait dit un jeu mais elle réalisait que l'exercice répondait à des règles rigoureuses. Serena recevait les secrets de "son espèce" avec exaltation. Un jour cependant, la jeune fille fut saisie d'un doute. Et si toutes ces recettes n'étaient que remèdes de bonne femme, poudres de perlimpinpin ? La signadora ne sembla pas se vexer de la suspicion de son élève. Elle l'espérait. Elle lui raconta comment elle avait sauvé la jambe d'un homme atteint de gangrène grâce un cataplasme de malmignatta ou comment elle avait guéri la stérilité des femmes en leur recommandant de frotter leur bas-ventre contre une pierre dressée vers le soleil. Serena rit sottement et la prédicatrice la foudroya du regard. Elle prit la main de la jeune fille entre ses doigts crochus et la plaqua sur le rocher plat qui leur servait de siège : - Ne sens-tu pas la chaleur du granit pénétrer ta chair ? La pierre capte toutes les forces telluriques de l'univers, le rayonnement du soleil mais aussi l'électricité de l'air et l'humus de la terre. Toute cette alchimie elle la restitue à l'humain qui croit et prie. Des femmes et même quelques hommes du village ont été récompensés pour avoir suivi mes conseils. Serena n'en revenait pas. Par la grâce de cette magicienne, elle rentrait chez elle à la tombée de la nuit, l'esprit apaisé et le corps détendu. Elle retrouvait sa mère : elle ne parlait jamais de ces journées.

122

CHAPITRE 3

Depuis deux jours, Antonu ne sortait plus, ne chassait plus. Il cherchait l'obscurité pour y cacher son chagrin et sa honte. Il restait, la plus grande partie de la journée, étendu sur son lit défait, les yeux au plafond. La vision mortifère s'était enfoncée en lui comme un dard empoisonné et ses forces le fuyaient. Il perdait la vie par une blessure secrète au fond de son corps. Lorsque la terre avait recouvert le corps abandonné de Félix pour le dérober au monde des vivants, le vieil homme avait réalisé que l'Irréparable s'était accompli. Il ne le reverrait plus. Un sort maléfique avait volé le seul être qu'un sentiment unique et profond avait lié à lui pour l'existence. L'Ami, son seul ami et il n'avait pas su le protéger… pire il l'avait trahi. Il l'avait trahi par son silence et par ses mensonges. Antonu regardait le fusil couché sur une chaise, au pied de son lit. Le canon d'acier de l'arme le fixait. Le remords d'avoir provoqué la mort brutale de son ami engendrait dans son cerveau des idées folles. Il appelait la mort, il la désirait. Un coup fut frappé à la porte et on l'appela : - Antonu ? Antonu ? Il ne répondit pas mais considéra pendant un instant la forme qui entrait. Elle se tenait debout dans une immobilité inquiétante, engluée dans l'ombre des murs. Dans son état d'inconscience, il crut que le seigneur avait entendu son appel et qu'il lui envoyait la latra pediniella54. Il ne put éviter un geste de recul et s'enfonça encore plus profondément sous ses draps. - Va-t'en ! Fora ! Mais la voleuse de vie s'approcha du lit et rabattit d'un geste énergique le voile de coton. Antonu s'accrocha à son dérisoire
54

littéralement : voleuse aux pieds de malheur, représente la mort.

123

rempart de tissu, les lèvres serrées sur un cri d'horreur : la mort le prenait avec brutalité. Elle exigeait son sacrifice. Elle punissait sa trahison. Ce n'était que justice, il était trop coupable. Dans un dernier sursaut de fierté, le vieux corse rassembla ses dernières forces pour regarder sa mort en face. - Maria…. murmura-t-il désemparé. Il venait dans une vague lueur de lucidité de reconnaître la veuve de Félix. Elle était penchée sur lui et l'inspectait sous le nez d'un air critique. Elle remarqua la barbe sale de plusieurs jours qui lui mangeait les joues et les larges cernes qui bleuissaient ses yeux aux clignements inquiétants. - Es-tu malade ? As-tu de la fièvre ? Elle toucha d'une main ferme le front de l'homme. Il détourna vivement son visage sans répondre. - Antonu, assieds-toi ! Ordonna Maria. Le vieil homme persistait à l'ignorer comme si elle n'existait pas. - Cristu ! Es-tu devenu sourd et muet ? Elle tirait de toutes ses forces le corps pantelant et tentait de le soulever mais il résistait avec acharnement. Lui, à l'accoutumée si respectueux la repoussa même avec brutalité. De quel droit venait-elle chez lui ? Comment osait-elle contrarier ses projets ! Serait-il toujours soumis au caprice des femmes ! Ne pouvait-on le laisser décider de son destin. Un bref instant, le regard courroucé de l'homme croisa celui de Maria et il tomba en arrêt. Qu'était devenue la douce, la tendre Maria ? Le chagrin avait remodelé son visage. Les traits étaient tirés dans un masque de tragédie. Elle portait les stigmates de sa souffrance. Mais il n'y avait rien de mou ou de désespéré dans cette douleur. Elle s'affirmait dans une expression dure et déterminée qu'il ne lui connaissait pas. Il réalisa soudain que Maria portait le deuil de l'être aimé comme on porte les armes. Elle ne renonçait pas au Mort. Refusant la séparation, elle s'enfermait avec l'Absent dans ses voiles funèbres. Elle proclamait avec insolence l'immortalité de leur Amour en le
124

rejoignant dans ce monde sans couleur. La veuve endurait son malheur en combattante. Par contraste, sa lâcheté lui sauta au visage. L'homme se sentait pitoyable dans sa faiblesse. Il se vautrait dans son lit de détresse. Du coup, il jalousait cette femme. Il aurait voulu la serrer contre lui pour étouffer la présence entre eux, bouleverser ses certitudes. D'un seul coup il sentit ses résistances l'abandonner. Vaincu, Antonu se pencha vers Maria, saisit brutalement son poignet, approcha son visage contre le sien et lui souffla dans l'oreille : - Pardona mi ! Pardona mi !55

En frappant à la porte du Maire, Olivier avait fait son choix. Il pensait que l'élu était le plus compétent pour lui donner les renseignements qu'il espérait. Il avait facilement trouvé la maison du représentant municipal qui contrastait étonnement avec le reste du village. Bâtie dans un style gréco-romain, elle s'ouvrait par une étroite terrasse de marbre qui conduisait à une imposante porte encadrée de deux colonnes doriques ornées en leur sommet de chapiteaux sculptés. Olivier, le nez en l'air détaillait les étonnantes sculptures à têtes d'animaux quand Rocchu lui ouvrit, apparemment dans un état second. Il portait un caleçon de coton écru qui lui faisait des jambes de grenouilles et une étrange liquette vert-empire à parements dorés. Mais accaparé par sa requête, le jeune homme ne prit pas garde à la tenue excentrique du premier magistrat des lieux et préféra attaquer directement son interlocuteur. - Monsieur le maire, je suis venu chercher des renseignements auprès de vous car je pense que vous êtes le plus cultivé de ce village.
55

Pardonne-moi !

125

Le regard de l'homme sembla émerger de sa somnolence, sous la remarque flatteuse bien qu'évidente. - Monsieur le Maire, continua Olivier, pourriez vous me parler des mazzere ? Rocchu Di PetraBianca dévisagea l'instituteur d'un air éberlué. On ne le sortait quand même pas de sa sieste pour une histoire de sorcière ! - Fou fou moquez de moi, bafouilla-t-il, privé de son dentier. Olivier ne réalisa pas la situation exacte, aussi poursuivit-il plein d'espoir. - Je pense avoir été le témoin involontaire d'événements étranges. Des personnes dont je tairai les noms par discrétion m'ont fait part de leur peur d'être la proie d'esprits malins. Vous n'êtes pas sans savoir que le bassin méditerranéen est le siège de manifestations surnaturelles et de nombreux récits font état de sorcellerie… Depuis un moment le maire faisait des efforts méritoires pour contenir sa colère. Refoulant les divers noms d'oiseaux et autres expressions gracieuses qui lui venaient à l'esprit, il passa son bras sous celui d'Olivier étonné et lui faisant faire un rapide demi-tour le raccompagna poliment mais fermement vers la grille du jardin. - Je regrette, jeune homme, vous faîtes erreur, je ne suis pas la personne qu'il vous faut. Je ne suis pas porté sur les histoires de sorcières. Mais un conseil si vous me permettez, laissez ces contes aux bonnes femmes ! Il planta là le pauvre instituteur soudain très gêné qui réalisa mais un peu tard sa bévue. Pour Rocchu, la sieste était foutue mais il venait d'avoir la confirmation que tous les fous n'étaient pas enfermés.

126

Le sergent Piche et son adjoint Santucci poussèrent la porte du café. Au brouhaha bon enfant succéda aussitôt un silence de mort. Le jeune sergent un instant désarçonné par un tel accueil se racla la gorge et lança d'un ton martial : - Messieurs ! Je vous salue. Pas une réponse, pas un regard. Seul Olivier leur adressa un bon sourire de politesse. Un peu surpris par la froideur de l'accueil, le représentant de l'Ordre enchaîna cependant aussitôt : - Nous recherchons actuellement un homme en fuite. Il se serait réfugié dans une grotte de la montagne. Quelqu'un pourrait-il nous indiquer l'emplacement exact de cette grotte ? On aurait entendu une mouche voler. - Votre collaboration nous aiderait grandement dans l'arrestation de ce bandit. Une voix s'éleva alors : - Il ne s'agirait pas du jeune Saveriu ? demanda un consommateur Se sentant enfin entendu le sergent acquiesça aussitôt. - Celui qui a abattu le meurtrier de son père, précisa un autre - Celui-là même, répondit joyeusement le sergent, pressentant que l'enquête allait progresser à grands pas. - Son père, lâchement abattu dans le dos ! - C'est cela ! Tous les nez replongèrent dans leurs verres. - On connaît pas ! Conclut une voix. - Mais vous venez de dire… Le sergent se tourna désemparé vers son adjoint pour chercher de l'aide. Ce dernier fixait le plafond, les bras ballants, se désintéressant complètement du problème. Il devenait clair pour le Sergent Piche que la population locale faisait front contre son autorité et y mettait de la mauvaise volonté. Il décida alors d'appliquer la stratégie du "diviser pour régner". Il

127

s'adressa directement à un des consommateurs dont la barbe grise s'étalait majestueusement sur sa chemise à carreaux. - Monsieur, pourriez vous m'indiquer la grotte qui se trouve dans la montagne et qui pourrait servir de refuge au meurtrier. Petru le berger le regarda avec une expression totalement dépourvue d'intelligence : - Une grotte ! Umbèh ! Je ne vois pas ! Olivier qui suivait silencieux dans son coin tout ce manège, béa d'étonnement. La montagne, l'homme n'en ignorait aucun abri. C'était son domaine et il y avait au moins une centaine de grottes dans les alentours. Le sergent demanda alors à son voisin qui semblait avoir l'œil plus vif : - Et vous ? Une grotte ? - Une grotte ? Répéta Nunziu dans un profond état de perplexité, comme si on venait de lui parler de soucoupe volante. L'indignation du Sergent Piche ne connut alors pas de limite. On se moquait de lui, symbole vivant de la toute-puissance de l'état ! Il allait montrer à ces paysans indisciplinés ce qui en coûtait de bafouer son autorité. - Je pourrais tous vous arrêter pour entrave à la justice ! L'adjoint Santucci rentra instinctivement la tête dans son cou. Il sentait venir l'orage. - Vous semblez oublier que je suis le représentant de l'ordre sur cette île ! - Et moi le chef de ce village ! Mugit soudain une voix derrière lui. Rocchu s'était dressé, le visage empourpré par la colère et ses administrés présents craignirent un instant pour la santé de l'élu. - Vous devriez avoir honte ! Continua le maire en tapant du poing sur une table. Jojo écarta prestement les verres. - Moi, honte, bafouilla le Sergent, qui se demanda s'il n'était pas en train de faire un mauvais rêve.
128

- Nous sommes ici chez nous, sergent et vous venez nous menacer ! De plus vous nous insultez : apprenez qu'il n'est pas dans les mœurs des corses de pratiquer la délation. Vous semez la pagaille dans ma commune : aussi je vous ordonne de sortir et d'un geste superbe il présenta la porte du doigt, tel Saint Pierre présentant l'Enfer au damné. Les consommateurs assistèrent alors médusés à la sortie la plus catastrophique que la maréchaussée ait faite depuis une dizaine d'années dans ce village. La porte refermée, Jojo emplit les verres et tous les hommes portèrent dans la plus grande hilarité un toast en l'honneur de leur Maire, qui une fois n'est pas coutume faisait l'unanimité. - Grandeur et chute de l'autorité française ! remarqua Petru - Quand même conclut Nunziu il faudra penser à porter à manger à ce pauvre Saveriu, seul dans la grotte di u Pozzu !

La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Antonu se mourrait. Les hommes, mal à l'aise, ne comprenaient pas cette faiblesse soudaine et s'épuisaient devant la porte close en allées et venues nerveuses. Les femmes plus audacieuses osaient pénétrer dans la maison mais ressortaient en hochant la tête, impuissantes. Le rang des villageois venus aux nouvelles grossissait d'heure en heure. Même Paolo, le jeune braconnier italien, rompant avec sa solitude lui avait apporté une belle truite. C'est Antonu qui lui avait appris à débusquer les poissons à la main dans les trous herbus des rochers du fleuve. Mais lui aussi se heurta à l'indifférence du vieil homme. C'était mauvais signe. Le village frémissait d'inquiétude. Le curé, appelé en catastrophe, arriva tout essoufflé. - Quelle chaleur ! J'en viendrais à envier les habitants de la plaine qui eux bénéficient de la douceur de la mer.
129

Il s'épongea le front avec un pan de sa soutane tout en louchant sur la truite de Paolo, toujours frétillante - Qu'est-ce qui ne va pas ici ? - C'est Antonu, informa Nunziu, il s'est couché et il ne se relève plus. Il dépérit ! - Alors il vaut mieux aller chercher le docteur. - Vous n'y pensez pas, répliqua Lavisa, le temps de le joindre au village d'à côté et ce sera peut-être trop tard ! - Et puis Antonu n'a jamais vu un médecin de sa vie, ajouta Petru, et ce n'est pas aujourd'hui… Fiffina le coupa avec impatience : - Je vous dis moi qu'il n'est pas malade. Ce sera plutôt la disparition du pauvre Félix qui lui aura tourné le sang ! Tous se tournèrent vers Maria qui acquiesça de la tête. - Ou il aura mangé quelque chose de pas frais ! avança une voix dans la foule - Le soleil ! C'est le soleil, ça vous tue un homme mieux qu'une balle ! rétorqua une autre Le père Cesari les observa un moment en silence. Toutes ces théories médicales le laissaient dubitatif mais considérant leurs mines inquiètes, il se décida : - Allez, je vais lui parler. Les villageois attendirent sagement regroupés devant le pas de la porte et lorsque le curé ressortit quelques minutes plus tard, il buta contre cette masse soudée comme un seul corps. - Alors ? Des dizaines de paires de yeux implorants le fixaient et il voulut atténuer l'échec de sa mission. - Mes pauvres enfants, je ne peux rien pour lui et Dieu non plus. Il se porte à merveille... du moins physiquement. - Mais qu'est-ce qu'il a ? Demanda Paolo en agitant sa truite dans tous les sens au risque d'éborgner quelqu'un. Le corps unique des corses ondulait. - Il a que c'est de là qu'il est malade, et de son index le saint homme se toucha la tempe dans un geste significatif.
130

Des yeux s'arrondirent, d'autres se rétrécirent d'étonnement, certains se remplirent de larmes. Regardant le curé s'éloignait tête basse, Fiffina murmura : - Je l'avais prédit, c'est un mal mystérieux ! - Il faut aller chercher le docteur ! - Non, allez plutôt chercher Zia Catalina, ordonna Maria, on lui aura fait l'œil !

Peu de personnes se souvenaient de la naissance de Zia Catalina. Elle était née voilà plus de soixante-dix ans des amours inavouables de sa mère avec le mari de sa sœur. En constatant ses malformations physiques, les hommes avaient conclu au châtiment divin. L'enfant grandit sans nom : elle n'avait aucun droit à la légitimité. Elle était simplement Catalina di Francesca, Catherine, la fille de Françoise. Répudiées par la famille, honnies par les villageois, les deux femmes quittèrent le village et se retirèrent dans une bergerie délabrée, perdue en pleine montagne, éloignée de toutes habitations. Elles ne voyaient personne. La petite fille n'allait ni à l'école ni à l'église pour ne pas créer de problème avec la communauté. Francesca vivait cet isolement comme une punition cruelle. Elle se laissait mourir de chagrin : les siens lui manquaient. Mais Catalina aimait cet état des choses, car cela lui permettait de rester dans la nature loin des railleries et du mépris des villageois. Elle sut très tôt qu'elle possédait le don de guérisseuse. Elle retrouvait avec un instinct peu commun les vertus des plantes. Elle différenciait naturellement celles qui servaient à la cuisine et les autres qu'elle utilisait comme remèdes. Elle put ainsi atténuer les souffrances de sa mère rongée par la peine. A peine entrée dans l'adolescence, elle l'enterra sans cérémonie, sans famille, à même la terre. Catalina restait seule. Sa vie s'écoula très simplement. Elle
131

approfondit ses connaissances botaniques en répertoriant méthodiquement toutes les plantes qui poussaient. Elle les séchait, les broyait, les cuisait, les rangeait dans des pots, les diluait dans des liquides. Elle expérimentait des mélanges, composait des mixtures qu'elle testait sur les animaux qu'elle recueillait. Son savoir empirique grandit au fil des années. Mais un événement inattendu allait changer le cours de sa vie et lui éviter le bannissement éternel. Un petit garçon du village se brulât gravement le visage. Malgré l'intervention du médecin et en désespoir de cause on fit appel à ses services. Tête haute, la naine prit le chemin de Frassinu que trente ans d'exil lui avaient interdit. Sous le regard suspicieux des hommes elle ausculta l'enfant ; tout le côté gauche de son visage disparaissait sous d'énormes cloques rouges et la paupière retombait inerte sur son œil. Le petit garçon était défiguré. Il gémissait de douleur dans les bras de sa mère qui implorait Sainte Lucie56. Les gestes de la femme se firent doux mais précis. Sans perdre de temps en bavardage, elle confectionna une pâte consistante avec les divers ingrédients et les plantes séchées qu'elle avait emmenées. Le cataplasme dégageait une forte odeur balsamique. Ignorant les mines affolées de la famille, elle l'appliqua sur la partie brûlée. Elle recommanda de le laisser en place toute la nuit et de l'humidifier régulièrement avec de l'eau froide. Elle revenait plusieurs fois dans la journée auprès de son petit patient. Elle vérifiait que ses consignes étaient bien exécutées mais en même temps, elle n'omettait pas de rassurer le jeune garçon. Elle le cajolait en lui caressant doucement le front pour apaiser sa souffrance. Quelques jours plus tard, elle constata que la douleur semblait moins vive. Elle s'assura que la brûlure ne pouvait plus s'infecter et elle étala sur la plaie, un onguent gras en épaisse couche. Elle se déplaçait tous les jours avec une ponctualité exemplaire pour changer la compresse et surveiller l'évolution du traitement. Enfin un matin elle nettoya
56

Patronne des aveugles et des affections de l'œil.

132

le tout et examina le résultat : la joue apparut toute boursouflée et la paupière fripée recouvrait l'œil. La naine sourit pour la première fois. Elle se pencha sur l'enfant, éleva ses mains vers le ciel, et à la stupéfaction des parents, apposa solennellement ses deux paumes sur la face de l'enfant : la cérémonie commençait. C'était la première fois que Catalina exerçait sur un être humain et elle se sentait nerveuse. D'abord méfiante, la famille constata avec ravissement, jour après jour, les bienfaits de cette imposition. La peau cicatrisait de mieux en mieux et au bout de quelques semaines, elle retrouva même son aspect rosé. Au village, tous guettaient l'arrivée de la guérisseuse derrière leurs volets tirés. Ils se précipitaient dès son départ à la porte de la maison du garçon pour juger des résultats. Impressionnés, ils voyaient le miracle s'accomplir. L'enfant garderait certes une cicatrice mais elle s'atténuerait avec le temps et surtout il conserverait l'usage de son œil. Au début mal à l'aise, les villageois n'hésitèrent plus à grimper jusqu'au refuge de la signadora pour le moindre problème. Ils faisaient appel à ses services avec confiance. Ils lui demandaient des conseils avec humilité et ils déposaient généreusement au pied de sa porte, les offrandes de leurs reconnaissances. Ces hommes réalisaient que cet être physiquement difforme avait reçu en contrepartie le don de guérison. Elle accéda au statut de "bona donna"57 et elle reprit naturellement sa place parmi les siens.

Enfin Zia Catalina arriva. Un murmure de soulagement s'éleva et on s'écarta avec respect pour la laisser passer : tous étaient persuadés qu'à présent le mal serait chassé. Oui, Antonu serait sauvé car cette femme possédait plus de pouvoir qu'un médecin et un prêtre réunis. Elle pénétra dans la maison et sans
57

Femme de bien.

133

un mot se dirigea vers le vieil homme. Ribeddu accourut en aboyant et tourna autour d'elle, mais d'un signe autoritaire du menton la naine l'expédia dehors. Elle avait laissé la porte ouverte et la foule s'y encadra formant une grappe humaine aux yeux inquiets et aux bouches nerveuses. Etendu sur son lit, le chasseur paraissait dormir. La signadora se hissa sur la pointe des pieds pour l'observer mais son menton arrivait à peine au rebord du matelas. Elle chercha autour d'elle et se saisissant d'autorité d'un tabouret en bois, elle releva sa jupe pour se jucher dessus dévoilant deux petites jambes velues. Tout ce bruit tira Antonu de son apathie. Il ouvrit un instant un œil étonné pour découvrir toute la scène : la naine immense penchée au-dessus de lui et derrière, dans l'encadrement de l'entrée, les dizaines de têtes agglutinées. Il devenait réellement fou. Il préféra ignorer cette étrange vision et replongea dans les ténèbres apaisantes. La petite femme se signa à plusieurs reprises puis elle commença à psalmodier une longue litanie de prières en latin. Subjuguée, l'assistance faisait silence. Maria s'approcha, lui tendant une assiette en faïence remplie d'eau tandis que Fiffina apportait une lampe à huile. La petite femme toujours absorbée dans ses prières plongea son auriculaire gauche dans l'huile fumante et par trois fois selon les lois de la Sainte Trinité, elle secoua le doigt au-dessus de l'eau claire. Les gouttes tombèrent l'une après l'autre en jetant des éclats d'or mais à peine au contact de l'eau elles se rejoignirent en une large tâche graisseuse. La sentence tomba : - He innuchjatu 58! Des soupirs de soulagement fusèrent : enfin le diagnostic était porté. Zia Catalina se saisit alors de l'assiette et la souleva haut au-dessus du vieil homme tout en prononçant les paroles consacrées pour repousser le mauvais œil. La foule recueillie communiait à l'unisson. Même Antonu s'abandonnait avec reconnaissance au pouvoir guérisseur. Des bouffées de chaleur
58

Il a le mauvais oeil.

134

l'envahissaient. Enfin il n'était plus seul. Chaque fois que la signadora élevait l'assiette, eux baissaient la tête avec humilité et ferveur comme devant un objet sacré. Par l'alchimie de la magie blanche et de leur foi, ils étaient capables de repousser les forces du Malin. L'instant était solennel. Pourtant lorsqu'elle reposa l'assiette et se retourna vers eux, la Signadora paraissait contrariée. Ses yeux globuleux roulaient dans tous les sens. - La malédiction n'a pas pu être brisée ! Des exclamations consternées suivirent ses paroles. Les Corses ne comprenaient pas. - Les gouttes restent étalées, je n'arrive pas à les reformer. Un grondement sourd d'incrédulité s'éleva. Leur Signadora n'avait jamais échoué. Tous le savaient. Même Antonu semblait à présent complètement éveillé. - Comment allons-nous faire ? demanda-t-il. Elle réfléchissait et la concentration plissait son visage comme un éventail. - Il faut trouver une autre personne. - Une autre personne ! Mais qui ? Il n'y avait qu'elle dans toute la région à posséder un tel pouvoir et on venait des villages les plus éloignés pour la consulter. La petite femme s'accroupit sur le banc. Elle approcha son visage contre celui du vieux chasseur. - Il n'y a qu'une personne pour te délivrer Antonu ! Murmura-t-elle. L'homme resta de marbre, puis il acquiesça lentement de la tête. La naine en fut persuadée : il savait !

Olivier se dirigeait lentement vers l'école, abattu par la cinglante déroute de sa visite chez Monsieur le Maire. Il
135

marchait dans l'ombre des hautes et austères maisons. Entre l'épaisseur de ces murs il ressentait un impressionnant sentiment d'éternité. Au fur et à mesure qu'il avançait une musique emplissait l'air. Elle s'amplifiait dans un souffle puissant. Elle paraissait naître du vent. Mais plus il progressait plus les sonorités se précisaient. C'était une voix de femme mais si légère, si harmonieuse qu'elle semblait inspirer par la nature elle-même. Le jeune homme pressa le pas. Il écoutait l'espace, se laissant guider par la mélodie jusqu'à la grille d'une maison. Là, à hauteur d'homme, entre les pierres disjointes, un figuier avait poussé. Son tronc courbé dressait à l'horizontale ses lourdes branches. Caché par ce paravent insolite, Olivier s'immobilisa pour savourer le velouté de cette voix. Elle le frappait en plein cœur. Il sentait des larmes lui piquer les yeux. Il ne comprenait pas le sens des mots mais la musique qui sortait de ces lèvres remuait ses sens. Elle roulait et rebondissait légère et vive pour s'élever en cascades vers le ciel, puis elle s'infléchissait rauque, comme une plainte tirée du très profond de la mémoire. C'était sauvage et envoûtant. Brusquement le chant s'arrêta. Ramené à la réalité, Olivier passa la tête entre les larges feuilles du figuier à la recherche de sa muse. Une jeune fille le fixait. Elle posait sur lui un regard d'un bleu si pâle qu'il en était transparent. Elle possédait des traits d'une extrême finesse et un petit nez droit, chose rare pour une corse, ce qui lui conférait une grande douceur. - Vous cherchez quelqu'un ? L'instituteur, pris en flagrant délit de curiosité ne savait pas quoi répondre. Embarrassé, il allait se retirer comme un voleur quand elle le saisit par la manche. - Je sais qui vous êtes, Monsieur l'instituteur, moi je m'appelle Angelina… je suis une amie de Serena. Elle m'a parlé de vous. Cette jeune fille était vraiment un ange. - Vous avez une très belle voix. Mais, excusez-moi, je ne me rappelle pas vous avoir déjà vue au village !
136

Une pointe de contrariété obscurcit la clarté de ses yeux. - C'est qu'en effet, je sors peu ! Vous plaisez-vous chez nous, Monsieur l'instituteur ? - Oui j'aime beaucoup votre pays, mais j'ai encore bien des choses à découvrir ! Tout en parlant, la pensée lui vint que la jeune fille pourrait peut-être l'aider. Une femme parlerait plus facilement de ce genre de choses. Le Maire ne lui avait-il pas dit que c'était des histoires de bonne femme ! - Je voulais vous demander… Angelina attendait ; son teint prenait la transparence d'une porcelaine sous la lumière crue du jour. Il n'allait pas être facile d'expliquer à la jeune fille ce qu'il voulait. - Voilà, comment dire, je fais des recherches sur vos coutumes et je voudrais savoir s'il existe des légendes… - Des légendes ? Elle se mit à rire et il eut la sensation d'entendre couler une cascade d'eau claire. - Mais, Monsieur l'instituteur, la Corse est une terre de légende. Les Corses sont persuadés que le monde est double et que s'y côtoient depuis la nuit des temps les âmes des vivants et les esprits des morts. - Quelle légende par exemple ? - Il en existe des centaines, tout aussi extraordinaires les unes que les autres. - Et celle de personnes qui se promènent la nuit ? Osa-t-il demander. Il s'attendait à ce que la jeune fille se moque de lui mais elle ne montra aucune surprise : - Les mazzeri ? Il tressaillit de joie mais feignit de ne pas comprendre : - C'est quoi ? - Certaines personnes sont liées avec les esprits des morts. Aussi quand la terre entière dort, elles sortent. - Pourquoi faire ? - Elles parcourent les environs car elles reçoivent un appel de l'au-delà. Elles ne peuvent pas résister. Elles errent toute la
137

nuit jusqu'à ce que des parents défunts se manifestent à elles. Ils lui révèlent alors une mort prochaine sous la forme d'un animal et le mazzeru voit le visage de celui qui doit mourir. - C'est donc un cauchemar ! - On peut le croire… jusqu'à ce que le glas retentisse quelques jours plus tard pour annoncer le décès ! Il médita un long moment la réponse. - Elle… Je veux dire ces personnes sont possédées ? - Si l'on veut. - Mais ce n'est pas le mazzeru qui a tué n'est-ce pas ? - Oh non ce n'est pas un assassin ! C'est juste un chasseur, il se contentera de sacrifier l'animal. Olivier sentait les battements de son cœur s'accélérer ; il déglutit avec peine : - Existent-ils des mazzeri dans ce village ? Angelina écarquilla les yeux et le jeune homme se sentit aspirer par leur limpidité. Elle n'hésita qu'un bref instant. - Ne posez pas ce genre de questions ! - Pourquoi ? - Vous n'aimeriez pas les réponses. Sur ces paroles énigmatiques, elle fit lentement demi-tour - Excusez-moi, mais il fait encore si chaud, je préfère rentrer. La jeune fille s'éloigna d'un pas si hésitant qu'il se demanda si elle n'allait pas se briser comme du verre. Il la suivait des yeux, inquiet. Angelina avait atteint la porte de sa maison. Elle se retourna vers lui, une esquisse de sourire au coin des lèvres. - En attendant, si vous voulez un conseil, évitez de vous promener seul dans les environs. Il n'est jamais bon de rencontrer ce genre de personne ! Olivier lui rendit son sourire, mais il enfonça profondément dans ses poches ses mains qu'ils serraient comme deux pierres. Serena était-elle une mazzera ? De telles créatures existaient-elles ? Ce serait monstrueux… Alors qu'il était sur le

138

point de comprendre, une fois de plus, la loi du silence le replongeait en plein mystère. Il se dépêcha de rejoindre sa chambre pour réfléchir. Il traversa le village à toute vitesse. En passant devant la fontaine, il trouva le vieux Mondu, silhouette voûtée sur un banc de pierres, le menton appuyé sur sa canne de bois, comme fossilisé dans un songe intérieur. Décidément pensa le jeune homme il y a dans l'air de ce pays quelque chose de magique.

Fiffina pliée en deux arrachait les mauvaises herbes qui étouffaient le pied de son rosier. Son derrière se trémoussait au rythme d'un tango qu'elle fredonnait. Elle se retourna, surprise par un raclement de gorge derrière elle. Elle tomba nez à nez avec Zia Lavisa que ces rotondités largement exposées et agitées de mouvements grotesques avaient déjà mises de mauvaise humeur. - Quel mauvais vent t'amène, cousine ? Demanda Fiffina avant de se replonger dans son jardinage. Droite comme un cyprès de cimetière, la tante préféra éviter le conflit. Cette grosse femme avait le don de lui mettre les nerfs en boule mais elle était venue aux nouvelles et seule cette baudruche bien cuisinée lâcherait le morceau. - Si tu savais Fiffina, je dors bien mal ! - Tes péchés te tourmentent ? - Je pense au pauvre Félix, - Et alors ? Lavisa se jeta sur un banc, secouée de profonds soupirs : - Il n'est pas parti de sa belle mort ! On ne m'ôtera pas de l'idée que ce n'est pas normal ? - Qu'est-ce que tu racontes ? Tout le monde sait comment il est mort : il est tombé de l'échelle !
139

- Aìo Fiffina59 ! Tu sais comme moi qu'il était agile comme un chat. - Ora vivu, ora mortu60, c'est la vie ! Fiffina, imperturbable continuait son opération de désherbage. - Et puis il y a la maladie d'Antonu… - Ce sera le chagrin. Lavisa commençait à s'énerver de cette placidité. - Pourquoi la signadora ne peut-elle pas à lui enlever l'œil ? Cela ne lui est jamais arrivé ! - Là, tu as raison ! Fiffina se redressa songeuse : - Elle vieillit peut-être ! Lavisa se réjouit de sentir enfin sa cousine désarçonnée et en profita, vrillant ses deux petits yeux rusés dans ceux de la jardinière. - Certains disent que Serena serait mêlée à cette histoire ! Je suis folle d'inquiétude. On lui prête des pouvoirs… maléfiques ! Une sorcière dans notre famille, on n'a jamais vu ça. Qu'en penses-tu ? Malgré les mines affectueuses de Lavisa et ses soupirs d'inquiétude, Fiffina était trop fine pour ne pas deviner la curiosité malsaine qui cachait ses paroles. - On ne peut pas empêcher les gens de parler. Ils sont jaloux, c'est tout. Si je tiens celles qui propagent de tels mensonges, je leur fais avaler un à un les grains de leur chapelet. Lavisa, excédée, souleva ses épaules pointues : - Et si ce n'étaient pas des mensonges ! Fiffina posa lourdement ses rondeurs au côté de sa cousine qui sentit le banc s'enfoncer d'un coup sous le poids. - Tu pense que tout cela n'est pas normal ? soupira la petite femme, feignant l'innocence.
59 60

Allons, Fiffina (diminutif de Joséphine). Aujourd'hui vivant, demain mort.

140

- J'en doute ! - Et Serena serait mêlée à tout ça ! - On le dit ! La vieille fille jubilait, elle approchait de la vérité. - Tu voudrais que je te confie quelque chose, murmura Fiffina - Oh oui ! Les mots sortirent de la bouche de la vieille fille comme un cri de jouissance, ridicule et indécent. Fiffina écœurée se redressa les deux poings sur les hanches faisant face à son adversaire : - Ecoute bien, Lavisa, je connais Serena depuis sa naissance, je l'ai vu grandir chaque jour que Dieu a fait. Je suis convaincue que son cœur est pur et bon aussi je veille sur elle comme si elle était ma fille. Alors, toi et les autres vipères, prenez garde, malheur si je vous entends cracher votre venin sur la petite. Je vous écraserais et je vous réduirais la cervelle en bouillie ! - Ma pauvre Fiffina, je venais simplement te demander de surveiller notre nièce, mais tu t'énerves, tu t'énerves. Ta cervelle à toi me paraît déjà aussi molle qu'un brocciu frais et je voudrais bien voir que tu me menaces… Cette évocation gastronomique avait allumé dans les yeux de la jardinière des éclats de désir. Elle brandit sa serpette sous les yeux d'une Lavisa médusée qui se leva prestement et préféra filer devant la charge d'une femme armée, soudainement privée de raison. Dans sa panique, elle n'entendit pas ce que lui criait sa cousine en la poursuivant : - Excuse-moi, Lavisa, mais je t'accompagne un bout, je viens de me rappeler que je dois aller chercher mon brocciu frais chez Nunziu. Tout en courant pour trouver refuge chez elle, la vieille fille se persuadait qu'elle venait d'échapper à une tentative d'assassinat. Quel scandale ! Sa famille en plus d'une sorcière comptait aussi une hystérique !

141

La porte grinça et le chien gronda au pied du lit. Antonu se retourna. Zia Catalina venait d'entrer. A ses côtés se tenait Serena. La jeune fille paraissait embarrassée. Elle évitait de regarder le vieil homme. La naine referma la porte derrière elle, à la grande déception des quelques villageois en faction devant l'entrée. Elle trottina prestement jusqu'à la couche et grimpa tout près de lui. - Antonu, acceptes-tu de guérir par les mains de Serena ? La question était directe, le ton autoritaire. Par un hochement de tête, l'homme acquiesça. Sans façon, Zia Catalina attira la jeune fille sur le lit au milieu d'eux. Serena se sentait mal à l'aise. Quand la petite femme était venue la chercher à la maison, elle n'avait pas pu résister à la volonté de la signadora. Mais à présent, face à ce vieillard aux yeux creux et aux joues salies de barbe, elle se sentait gênée. Etait-elle réellement capable de le délivrer de son mal ? Pouvait-elle libérer cet homme, envoûté par l'âme d'un mort ? Le doute submergeait sa raison. L'envie de se dérober à sa mission lui brouillait les sens. Mais la naine la tenait par la main et sous la force de ses doigts, elle cédait. Elle ne pouvait qu'obéir. Antonu attendait : il observait Serena à la dérobée. Son corps frêle, à demi abandonné sur le lit, elle paraissait si jeune, si fragile. Etait-elle seulement capable de conjurer le mauvais sort ? Elle possédait de splendides cheveux d'ébène qui retombaient en vagues bleues sur ses épaules. Elle portait au creux de son cou, une petite main de corail qui faisait comme une tâche de sang sur sa peau au grain cuivré. Le vieil homme s'accrocha à ce symbole de vie. Il voulait croire au pouvoir de cette enfant. Il ne la quittait plus du regard.

142

Etait-ce le silence profond qui régnait dans la chambre, la présence de la signadora à ses côtés ou l'expression amicale du chasseur mais Serena sentait la paix revenir peu à peu en elle. La naine attendait patiemment que la petite retrouve son calme intérieur. Puis elle apporta la lampe à huile et une assiette emplie d'eau qu'elle tendit à la jeune fille. Serena se redressa avec une grâce émouvante et le rite ressuscita. Les yeux miclos, elle se concentra sur le récipient. Un léger balancement agita son corps d'avant en arrière. Ses lèvres roses et fraîches chuchotèrent des mots inaudibles qui faisaient une étrange mélodie. Leur musique semblait venir de si loin qu'Antonu se prit à douter de la réalité de la scène. Mais il se laissait faire. Il restait entre ses mains comme une chose soumise n'ayant plus la force de résister. La jeune corse trempa ses doigts au fond de la lampe et jeta trois gouttes d'huile dans la coupelle de faïence. Elles s'élargirent en cercles parfaitement concentriques. A trois reprises elle récita la prière magique transmise de mère en fille la nuit de Noël et qui devait écarter le mal. L'esprit brouillé par la concentration, séparée du réel, elle ne distinguait plus ce qui l'entourait. Elle sombrait dans l'inconscient, le cerveau comme transpercé d'ondes électriques. - Regarde, regarde… La naine exultait : - Les gouttes s'agglutinent, on a réussi ! Serena, tu as réussi ! Bouleversée, Serena suivait l'étrange ballet des trois cercles d'or qui s'accouplaient dans le liquide aqueux. Elle avait la preuve de son Don. Elle n'en revenait pas. Elle avait le pouvoir de briser les forces du mal. Elle se surprit à bailler, une fois puis deux et bientôt elle n'arrêta plus de bailler, comme saisie d'une torpeur subite et incontrôlable. La signadora l'entraîna en toute hâte vers l'évier de la cuisine et lui plongea les deux mains dans une bassine d'eau froide. Désorientée, la jeune corse ne sentait plus rien. - Secoue bien tes mains ! Débarrasses-toi du mal ! Sinon tu garderais en toi le fluide malsain et il t'envoûterait à ton tour !
143

Dehors la foule apprenait la guérison subite d'Antonu. Maintenant le village savait. Certains se réjouissaient bruyamment mais d'autres murmuraient comme une plainte lugubre emportée par le vent du soir. - Cette fille est une servante de l'Au-delà ! A peine Serena était-elle sortie de la maison du vieil homme qu'une silhouette blottie dans l'obscurité surgit de sa cachette, fondit sur elle et l'emporta comme une voleuse. Paula-Maria s'empressait de rentrer son enfant. Elle la grondait, la pressant d'avancer plus vite. Elle la poussait sans ménagement sur le chemin. Arrivées dans la maison, elle fourragea nerveusement dans la serrure, fermant à clé derrière elles. Serena n'eut pas le temps de s'en étonner. Déjà sa mère la tirait brutalement dans les escaliers et l'enfermait dans sa chambre. Trop épuisée pour résister, la jeune fille se laissa d'autorité déshabiller et mettre au lit. Elle s'enfonça aussitôt dans un profond sommeil. La mère se réfugia à son tour dans sa chambre. Une peur panique pesait sur son cœur. La peur de cette communauté qui protégeait ses membres mais pouvait aussi les détruire. Elle n'aurait pas du laisser faire ! Mais à quoi bon ? Un jour ou l'autre la vérité aurait éclaté ! Paula-Maria se blottit contre le mur : elle avait besoin d'aide. Cette nuit, chez Antonu, le rideau s'était levé. Le masque de l'innocence était tombé. Le secret de son enfant avait été révélé aux témoins du prodige. Paula-Maria avait surpris certains regards et ils pesaient comme des pierres. Elle connaissait la nature de l'âme humaine, ses faiblesses et ses lâchetés. Elle savait ce que la révélation des dons quasi surhumains de Serena pouvait inspirer de terreur et de fascination à la conscience des gens ordinaires. Elle ne se faisait pas d'illusions. Les sourires déguiseraient les rictus de la peur et les propos polis épargneraient les mensonges. A
144

présent, elle craignait pour sa fille l'isolement et l'errance dans un village hostile. Le temps de l'hypocrisie et de la méfiance était sur elles. Un autre temps, semé de pièges, se levait sur leurs lendemains. Sa foi n'y suffisait plus. Elle saisit la photo de son mari entre ses doigts. Ce fragment du passé restait son dernier espoir. Seul l'absent par delà la frontière entre leurs deux mondes pouvait l'aider à surmonter l'épreuve. Elle se concentrait sur ce visage de papier. A travers son angoisse elle voulait croire que ces traits n'étaient pas que poussière et débris, mélangés à la terre du cimetière communal. Elle s'accrochait à la pensée que quelque chose subsistait, plus forte que la mort. Elle espérait sa protection car elle ne l'avait jamais abandonné et jamais trahi. Après vingt ans de silence, elle parvint à prononcer le prénom chéri dans un appel au secours : - O Ghjuvà, Sauve-nous ! Paula-Maria priait un mort : elle avait choisi cette folie car personne, non, personne ne devait faire de mal à son enfant-fée.

145

CHAPITRE 4

Le village était en ébullition ; les chasseurs avaient tué six sangliers dans la journée. Ce soir les Corses faisaient la fête. On avait allumé un feu sur la place et empilé des briques pour confectionner un barbecue géant. Les hommes, les manches retroussées, se relayaient pour tourner la broche où des morceaux choisis de sangliers rôtissaient. Certains, accroupis, les visages rougeoyants et suants entretenaient les braises. Même le maire avait tombé la veste. Mais il ne s'était pas départi de ses prérogatives de chef. Incorrigible, il distribuait conseils et ordres à grands renforts de gesticulations qui gênaient les travailleurs. Une odeur de chair grillée flottait dans l'air. L'acquavita61 coulait à flots dans les verres et l'alcool libérait les esprits et les corps. Les femmes sortaient de leur réserve et parlaient fort, les yeux pétillants. Un violon attaqua un air joyeux sur un rythme vif. Une guimbarde lui répondit dans des modulations plus sourdes. Nunziu sortit son harmonica et les trilles aiguës et vibrantes se joignirent au concert improvisé. Les jeunes gens s'étaient jetés dans une danse endiablée. Ils riaient, dévoilant la blancheur de leurs dents dans leurs visages brunis. Les filles déhanchaient leurs corps souples, discrètement provocantes. Les anciens regroupés sur les bancs de pierre fumaient, parlaient des morts et des naissances, des fils qui devenaient des hommes, des filles à marier, et d'eux qu'on oubliait. I tempi càmbiani62 ! Olivier, assit à l'écart, observait la scène : les sourires transfiguraient les visages d'habitude sévères. Tous respiraient la joie simple et naturelle. A quelques pas du feu, le jeune instituteur repéra Serena. Elle était vêtue d'une robe de coton
61 62

L'eau de vie. Les temps changent !

146

mauve dont le large décolleté dévoilait sa gorge ronde et dorée. La lumière du feu enflammait sa longue chevelure. Elle discutait avec Paolo. Le braconnier, la chemise grande ouverte, la dévorait des yeux. Olivier s'approcha, mal à l'aise, les mâchoires crispées, les lèvres pincées. Le jeune italien s'exprimait dans toute la fougue de sa langue natale, elle lui répondait en corse mais ils semblaient se comprendre parfaitement. L'intérêt de la jeune fille pour le bellâtre brun lui serra l'estomac. Le jeune instituteur l'appelait du regard mais Serena souriait sous le charme du bel italien. Olivier les observait parler et rire et il se sentait saisi d'un sentiment de jalousie. C'était lui l'étranger. Il se décida pourtant à aborder le couple, déchiré entre colère et souffrance. - Excusez-moi de vous déranger, mais je dois parler à Serena ! Il faisait des efforts pour contrôler sa voix, mais elle tomba dure et contractée. Paolo, s'écarta poliment, non sans avoir remarqué la mine renfrognée de l'instituteur. La demande du jeune homme prit Serena au dépourvu : d'habitude, il évitait de l'aborder en public. Elle se leva et l'entraîna en toute hâte, en dehors du cercle de lumière. La jeune corse le conduisit derrière le mur de l'église où depuis des générations, tous les jeunes gens trouvaient refuge loin des regards indiscrets des adultes. Ils se retrouvèrent seuls l'un face à l'autre. Olivier, superbe, les mèches de ses cheveux en désordre, évitait de la regarder. Elle, le regard plein d'étoiles, attendait. - Je dois savoir une chose ! - Quelle chose ? Une envie impérieuse le poussait à une franchise nue, sans fard, - La vérité ! Es-tu une mazzera ? Elle hésita à peine :
147

- Je le crains ! La jeune fille se sentait la gorge nouée. Il ne fallait pas être sorcière pour deviner le trouble du jeune homme. Il avait eu du mal à parler comme si ce mot lui avait écorché la bouche. Une vague de profonde tristesse la submergea. Elle pouvait tout supporter sauf ce soupçon de crainte, qu'elle décelait au fond de ce regard. Elle se sentait humiliée. - Mais tu es mazzera ! Vraiment ? - Oui, mais je ne suis pas un monstre ! Les yeux de Serena brillaient de révolte. La colère l'embellissait et Olivier se surprit à la désirer avec passion. Il recula, gêné de ce sentiment. Elle se méprit sur son geste. - Comme tu as peur ! Murmura-t-elle dans un reproche. Elle crut qu'il venait de comprendre qui elle était réellement et que la vérité avait tué son rêve d'amour. Elle restait seule, rejetée, plongée dans sa souffrance. Oui, elle l'aimait avec passion ! Naïvement, elle avait cru que l'éloignement aurait atténué ses sentiments. Au contraire ! Ils s'étaient intensifiés ! Face à lui, l'émotion renaissait dans un paroxysme de douleur. Elle affaiblissait ses jambes et des élancements brutaux enserraient sa poitrine. Mais aucune histoire n'était possible entre eux deux. Des pensées désespérées affluaient dans sa tête en vagues rageuses. Elles crevaient la membrane de la bulle imaginaire qu'elle avait constituée autour d'elle pour se protéger. Elle devait s'éloigner de lui. Serena recula d'un pas et avant qu'il ne puisse la retenir, elle s'enfuit en courant, étouffant contre ses poings des cris de douleur. Olivier ne bougeait pas, comme extérieur à la scène. Oui, il avait peur… peur de la perdre. Le jeune homme savait à présent que personne n'avait autant compté pour lui. Durant de longs jours il avait vécu avec ce visage. Il avait couché contre son ombre. Elle était devenue sa raison d'exister et si cet être singulier était en proie au surnaturel, il subirait avec elle l'envoûtement. Il se moquait qu'elle soit sorcière, mazzera ou
148

une autre créature du bestiaire corse. Elle pouvait tuer la nuit et l'ensorceler le jour. Il voulait qu'elle sache combien il l'aimait. Il réalisa brutalement son absence et s'élança comme un fou à sa poursuite. Mais elle avait disparu, avalée par la nuit. Il retourna sur la place, fouilla les moindres recoins, s'élança sur la route principale, la quitta quelques mètres plus loin pour prendre le chemin en terre qui menait à la maison de Serena. Obstinément il la cherchait. Tout à coup il aperçut sa silhouette légère qui escaladait la colline. Il la pourchassa, redoublant de vitesse. La terre fuyait sous ses pas, le ciel basculait autour de lui. La jeune fille se savait poursuivie, elle savait aussi qu'elle serait vite rattrapée. Alors, elle se saisit prestement d'une pierre et lui fit face, menaçante. - Ne m'approche pas ! Le jeune homme savait de quoi elle était capable. Avec toute la violence héritée de sa race elle frapperait sans hésiter. Il en oubliait ses paroles d'amour romantique. Ils s'affrontaient le regard meurtrier. Mais mu par une pulsion incontrôlée il s'élança. La pierre le frappa violemment au front. Il ignora le sang qui giclait l'aveuglant à moitié. Il se jeta sur elle l'emprisonnant entre ses bras. Elle se débattait avec une force peu commune. Il tentait de la maîtriser et de la calmer mais elle luttait avec une violence incroyable. Elle était folie et passion. Il la serrait tout contre lui à lui briser les côtes : - Serena ! Souffla-t-il au creux de son oreille, Serena, mon amour ! Ce qui devait arriver, arriva ; les nerfs à vif, elle éclata en sanglots violents. Les larmes noyaient ses joues brûlantes de colère. Elle tentait de cacher son visage. Son corps lentement glissa et ils tombèrent lourdement sur la terre dure, toujours soudés, toujours unis. Olivier étreignait cette chair offerte avec des tremblements d'émotion. Il buvait son souffle, il léchait ses larmes. Et l'air s'alourdissait d'odeurs sauvages, et la tête leur tournait. Le jeune homme s'enivrait de ce combat. La jeune
149

fille se tordait sous lui et sa hanche bougeait lascive. Il plaqua violemment son corps contre le sien. Elle brûlait, vivant encensoir et cette brûlure l'excita comme une bête que l'on marque. Il promena ses doigts en tentacules sur sa longue chevelure mêlée de thym. Avec fureur il chercha ses lèvres, elle lui offrit sa langue de soie. Il la désirait de toutes ses forces et elle lui appartenait. Labouré par son désir, il fondit sur elle. Les corps roulaient incrustés dans les sillons féconds. Sculpture végétale, fusion de la nature et de l'humain, ils s'aimaient au ventre de la terre. Longtemps après qu'Olivier se fut endormi, Serena resta immobile sur le dos, la tête renversée, les yeux grands ouverts. Elle respirait de bonheur. Mais à ce sentiment de sérénité se mêlait une crainte coupable. Elle s'était donnée par désir mais aussi par désespoir. Son regard se diluait dans l'immensité du ciel moucheté d'étoiles. Oui, elle avait aimé cet homme. Elle s'étonnait d'avoir apaisé un désir charnel, quasi-animal. En quelques instants elle avait tout oublié du bien et du mal. Elle avait transgressé les règles de conduite, succombé à la tentation. Elle avait péché ! Elle avait perdu son honneur et le respect des siens. Elle pensa à sa mère et se sentit malheureuse. Olivier bougea tout contre elle. Sa voix arracha la jeune fille à ses réflexions. - A quoi penses-tu petite sorcière ? Il se pencha au-dessus de Serena et promena ses lèvres délicatement sur son front. Elle s'était vue en enfer mais il suffisait d'un baiser de lui et par miracle elle oubliait la honte, la crainte et les regrets. Elle repartait au paradis, nichée dans le creux de ses bras protecteurs.

150

Chaque jour, à l'heure où le soleil régnait si haut dans le ciel que plus aucune ombre ne ternissait la terre, ils se retrouvaient. Tout était d'or pur. Sous la coulée de feu, ils parcouraient la montagne, les mains entrelacées. Ils avançaient le regard soudé. Ils ne craignaient pas la fureur des rayons brûlants sur leurs peaux. Ils jouaient complices derrière les arbres et les rochers. Ils se cachaient, s'appelaient, se cherchaient. Quand enfin ils s'attrapaient, ils se découvraient dans un jeu de mains sensuel. Ils se respiraient, ils se caressaient contre les troncs des arbres, sur les coussins d'herbe, dans les futaies des hautes herbes jaunies. Puis ils se glissaient au creux d'une butte comme au creux d'une vague. Olivier sentait la rondeur de la hanche de Serena contre sa cuisse. Il posait sa main sur la peau ambrée, et la jeune fille frissonnait sous la caresse. L'odeur violente et pénétrante de l'arba barona63 qui descendait de la voûte de rocaille excitait leurs sens et le regard chaviré ils vacillaient sur l'étendue dorée que leur faisaient les gentianes jaunes. Ils s'embrassaient avec frénésie, se mordaient avec passion. Ils découvraient l'appel primitif des corps. Ils apprenaient ensemble l'Amour. La tempête des sens enfin apaisés, ils demeuraient dans leur chaleur, leurs formes confondues. Au fond de l'antre-lit, ils reposaient indifférents aux heures qui fuyaient. Serena racontait son île, elle décrivait les aiguilles cumin de Bavella perçant un ciel de saphir ou le chant de la mer aux lèvres de dentelle sur le sable de la côte. Elle racontait aussi la vie rude de ses ancêtres, leurs amours interdites et leurs inimitiés mortelles. Lui, écoutait en jouant pensivement avec les boucles de velours noir de sa chevelure. L'aimait-elle autant qu'elle aimait son île ? Il en doutait. Mais une chose était sûre, il ne pourrait plus quitter ce pays. Il ne supportait pas l'idée de vivre sans cette femme. Il lui empoigna tendrement la nuque et la posa contre sa poitrine. Il la serrait très fort comme s'il craignait qu'elle ne lui échappe. Il la coucha sous lui. Serena se
63

Le thym.

151

laissait faire, bouleversée de sentir ce désir d'homme et d'en être responsable. Dans les feuillages, les trilles flûtées des oiseaux accompagnaient l'orchestre des élytres cuivrés des grillons. La nature offrait une cantata improvisée aux amants éblouis.

Le curé venait d'enfiler sa soutane et, absorbé par le texte de son sermon pour la messe qui se déroulerait dans quelques minutes, il monta les quelques marches de marbre qui menaient à l'autel. Il vérifia machinalement que le calice d'or à sa droite contenait suffisamment d'hosties pour la communion, puis il se pencha sur le calice d'argent à sa gauche qui devait contenir le breuvage sacré symbolisant le sang du christ. Après une brève seconde d'hésitation, il se décida à le remplir un peu plus. Après tout, il était normal de prendre un petit réconfort avant l'office ! Il portait consciencieusement la coupe à ses lèvres quand il les aperçut. Il crut halluciner. Elles étaient trois assises face à l'autel sur le banc de bois et elles le regardaient. Saveria, Lavisa et Petra étaient unies dans la vie par leur amour exigeant dans le Créateur et leur répulsion pour tout ce qui portait pantalon. Le père Cesari se sentant pris en flagrant délit de pêché, s'essuya les lèvres à plusieurs reprises de manière effrénée. Il toussota pour affermir son ton et selon le principe que la meilleure défense était l'attaque, il grogna : - Mes filles, la messe ne débutera que dans quelques instants, aussi je vous prie de sortir… Saveria, la doyenne du groupe le coupa sans manière, ignorant sa réflexion : - Mon père, l'affaire est grave, elle ne peut pas attendre ! Les deux autres commères branlèrent la tête à l'unisson pour confirmer. Tout de suite le curé sentit comme des ondes
152

négatives flotter au sein de son église. Mais dévoué, il entrouvrit ses mains pour leur faire comprendre qu'il les écoutait. - Notre village abrite une mazzera ! - Elle commerce avec le malin ! - Elle fait de la magie noire ! Le curé observait les trois bouches édentées d'où les mots tombaient comme de l'acide. Comment se pouvait-il qu'au bout de tant d'années, il n'était pas arrivé à extirper le venin de ces vierges haineuses ! Il courba les épaules de découragement et de fatigue. Il était temps pour lui de se retirer au couvent St François de Sartène pour méditer sur son échec à débarrasser la terre corse du malin. - Qu'attendez-vous de moi ? - Il faut que la créature fasse une confession publique ! - Qu'elle reconnaisse qu'elle a pêché ! - Qu'elle fasse pénitence ! Le brave homme resta horrifié devant tant de monstruosités. - Vous ne pouvez pas demander une telle chose, vous savez que vous la condamnez à mort ; un mazzeru repenti est un mazzeru mort ! - Son pouvoir est maléfique, allez savoir si elle n'est pas responsable de la mort de Félix le cantonnier Cela en était trop ! Le brave homme s'insurgea en bombant un torse replet : - Graves accusations… Mesdemoiselles, graves accusations qui pourraient vous coûter cher si elles tombaient dans des oreilles indiscrètes ! - Vous ne direz rien à la créature, vous êtes tenu au secret de la confession, mon père, siffla Petra alertée. - Je ne pensais pas à cette personne mais à la p.o.l.i.c.e, articula d'une voix glaciale le saint homme, la police qui serait certainement intéressée par de telles déclarations ! Les trois vieilles, affolées par ces prévisions inquiétantes, agitèrent leurs longs bras décharnés.
153

Le curé sentant qu'il reprenait la situation en main décida de conclure en douceur selon les préceptes de la religion chrétienne. - Mes filles, Dieu nous enseigne la tolérance et vous devez l'écouter et lui obéir. Cette enfant est différente de nous, mais n'oubliez pas qu'elle a reçu le baptême et que comme vous elle est fille de Notre Seigneur. - Une bâtarde ! Oui ! Devant tant de méchanceté, le curé resta aphone. Les vieilles filles, reprenant l'avantage, encerclèrent l'homme d'église. - Son pouvoir est maléfique ! - La défendre, c'est défendre l'enfer, mon Père. - Je défends la communauté, mesdemoiselles, rétorqua le pauvre homme, son union et la fraternité entre tous ses membres. Ce pouvoir démoniaque que vous dénoncez fait partie, hélas, de notre culture. Notre devoir est de ramener la brebis égarer au sein du troupeau. Allons, soyez magnanimes, priez pour elle ! Implora-t-il, étourdi par les sifflements des gorgones sur sa figure. Les trois têtes se balancèrent dangereuses autour de lui. Elles se regroupèrent, magma monstrueux, avant de cracher l'ultime menace ; - Tant que cette fille se trouvera ici nous ne mettrons plus les pieds à l'église ! Et nous ne serons pas les seules !

Maria n'arrivait pas à trouver le sommeil. Dans le silence de la nuit, les scènes de ces derniers jours se pressaient dans sa tête douloureuse. Elle les revoyait tous en images désordonnées et déformées : Félix, la bouche étirée, dans un sourire démesuré avant que le sang n'éclabousse son bonheur. Antonu
154

errant avec le masque tordu de la douleur et de la confusion. Zia Catalina, créature difforme enlaçant Serena, superbe enfant de beauté et d'innocence dans une danse funeste. Toutes ces chimères insaisissables entraînaient la veuve dans un tourbillon fatal. Elle avait la certitude d'être liées à elles par un sort implacable et elle avait peur de deviner le drame dont ils étaient tous les victimes. Ainsi, Serena serait cette tueuse sanguinaire et Félix sa proie dans une chasse irréelle ? Et Antonu aurait compris la tragédie qui se tissait autour d'eux mais égaré par l'Incroyable, il aurait gardé le secret funeste ? Ce scénario fantastique ne l'étonnait pas. Elle y croyait car il faisait partie depuis la nuit des temps de l'histoire de son peuple. Depuis la cérémonie du mauvais œil, on parlait de Serena et de ses pouvoirs dans tout le village et quand on se taisait, le silence ressemblait à une accusation. La jeune fille inquiétait, mais pour des raisons obscures, Maria avait le sentiment que la mazzera ne lui était pas hostile. Elle œuvrait pour le bien. Des forces supérieures l'avaient choisie, l'avaient guidée. La femme était convaincue que sans l'intervention de Serena pour conjurer l'occhju, l'âme de son mari errerait, tourmentée entre les deux mondes, c'est-à-dire dans le néant. Grâce à elle, Félix reposait à présent dans la paix éternelle. Toute l'histoire devait s'arrêter là. Maria l'avait décidé, au fond de ce lit qui gardait l'odeur du disparu. Elle ne dirait rien. Elle n'avait jamais rien dit.

Antonu émergeait du puits profond du désespoir. Antonu vivait une renaissance. Il ouvrit en grand les volets en bois de la maison, pour chasser l'odeur de renfermé de la pièce. La Lumière entra à flots. Il plissa les paupières, incommodé par le
155

soleil. Le chien couché au pied du lit se redressa intrigué. Il s'approcha, hésitant, le flaira avec réserve, puis il se frotta aux jambes de son maître. Le vieux chasseur flatta la croupe de l'animal : - Ribeddu, O Ribè, bravu, bravu ! Le chien lui lécha les mains, les yeux humides de bonheur. L'homme ne cherchait pas à repousser la langue baveuse. Il enfonçait même son poing par jeu dans la gueule de l'animal. Ribeddu grogna de contentement et se coucha humblement aux pieds de son maître. Antonu observait chaque objet qui l'entourait comme s'il les découvrait pour la première fois. Son cœur bondissait dans sa poitrine. Il recouvrait le goût et le plaisir de vivre. Il mourait de faim ! Il s'assit à la table, tira de sa poche son couteau au manche de nacre et se mit à attaquer à même le bois de la table, la miche de pain avec une belle énergie. La croûte s'ouvrit avec des craquements secs sous la lame d'acier laissant apparaître la mie, souple et brune. Puis il alla prendre dans le placard une bouteille de vin qui lança des éclairs de rubis quand il la déposa sur la table de la cuisine inondée de lumière. Il se saisit enfin d'un long saucisson à la peau marbrée et d'un geste sec et précis en trancha l'extrémité. Il ne mangeait pas, il dégustait chaque bouchée avec des claquements retentissants de la langue. Il ne buvait pas, il sirotait avec gourmandise, aspirant le jus vermeil jusqu'au fond du gobelet en se pourléchant les lèvres. Ribeddu tournait en rond autour de la table, excité par l'odeur forte et sauvage de la charcuterie. Rassasié, Antonu poussa un rôt sonore pour saluer la plénitude retrouvée de son estomac. Puis il alla jusqu'au miroir suspendu au mur et resta abasourdi devant l'image épouvantable que lui renvoyait le morceau de glace. Il avait maigri : ses joues étaient creusées et de longues bandes de barbe endeuillaient son visage. Il ne se reconnut pas. Il entreprit d'effacer les traces de sa négligence. Jamais il n'avait apporté autant de soin dans sa toilette matinale. Quand il eut terminé, le vieillard blafard avait fait place à un
156

septuagénaire à la peau rosée et au regard vif-argent. Il enfila son gilet en poil de chèvre sur sa chemise de coton et enfonça son chapeau de feutre aux larges rebords sur sa tête. Enfin il saisit son fusil. Le chien se redressa aussitôt comme mu par un ressort. Il fit face à son maître, campé sur ses quatre pattes, les crocs découverts, la langue pendante. Le chasseur le siffla en ouvrant la porte. La vie reprenait ses droits.

A l'extérieur du café, à l'ombre du mur de la bâtisse, une ambiance solennelle régnait. Les joueurs de cartes avaient pris d'assaut toutes les tables et sacrifiaient au rite de la belote, dans un recueillement religieux. Paulette circulait entre les tables, ravie de voir que ses affaires marchaient aussi bien. Aucun des hommes ne s'occupait d'elle : ils étaient plongés dans des abîmes de réflexion stratégique. Lavisa passa devant eux avec sa longue silhouette raide et compassée. Elle s'éloigna d'un pas vif, ignorant Paulette et les joueurs. Rien ne sembla montrer que ceux-ci l'avaient vue. On distribuait les cartes. - Tè, Miss Monde, où va-t-elle de ce pas ? Remarqua Bébé en mâchouillant le tuyau de sa pipe, les yeux mi-clos. - A l'église ! Elle ira pleurer dans les jupes du curé ! répondit Petru en abattant un trèfle. Des sourires feutrés étirèrent les commissures des lèvres des joueurs. Jojo arriva avec la bouteille de pastis et sans hâte remplit généreusement les verres sous l'œil critique de sa femme. On entendait les mouches voleter. Au même moment, le maire remonta la rue, remorqués de ses deux adjoints. Ils passèrent en grande discussion, saluant brièvement les consommateurs. Sur le pas de sa porte, Paulette
157

leur adressa son plus aimable sourire : il fallait soigner sa clientèle. - U sgiò merri hè passatu64, avec ses deux zecchi65 remarqua à nouveau Bébé, en abattant à son tour un roi de pique. Où ils iront comme ça ? - A la mairie, recompter leurs électeurs, répondit Petru - Arrêtez de parler, on n'arrive pas à se concentrer, s'énerva Pasquale, assis à la table d'à côté. Il ne partageait pas leurs opinions sur la politique municipale. Le silence retomba : on n'entendit plus que les cartes qui claquaient sur le métal des tables. L'instituteur passa d'un pas vif devant le café, visiblement pressé, oubliant de saluer les consommateurs. - Il court, il court le petit ! Avec ses chaleurs ce n'est pas bien prudent ! - Et où il va comme ça ? - Je ne sais pas où, mais moi, je sais avec qui ! Confia Paulette en le suivant des yeux. - Tiens ta langue ! Rétorqua Jojo avec une autorité inhabituelle. Les joueurs de cartes redoublèrent d'attention en attendant des précisions qui n'allaient pas tarder. Le jeu s'en ressentit - En tout cas, La Paulette, elle abat plus vite que vous, o Ghjenti, c'est lent... se plaignit Pasquale. La Paulette se retourna comme si une zinèvrica66 l'avait piquée. - Vous êtes tous au courant qu'il fréquente la petite de Paula-Maria, lâcha-t-elle très vite, alors ne faites pas les ignorants, bandes d'hypocrites ! Petru en pêcheur émérite procéda à un lancer d'appât tout en finesse : - Il lui donne peut-être des cours de français !!!
Monsieur le maire est passé. Tiques. 66 Grosse guêpe avec de très longues pattes, à la piqûre très douloureuse.
64 65

158

Re-sourires feutrés des joueurs. - Idiot ! J'espère qu'ils ne font pas de bêtises. C'est une brave petite et j'en aurai de la peine pour sa mère ! - Par Signori, tu perds ton temps à parler, gronda à nouveau Jojo. - Je croyais que vous vous souciez de l'honneur d'une fille dans ce pays ! répliqua aussitôt la femme. Imperméables à l'attaque, les joueurs continuaient leurs parties. - On est à cœur, Saveriu, qu'est-ce que tu fous avec ton carreau, je suis maître ! - Apparemment non, les traditions se perdent ! Constata Paulette agacée par l'indifférence générale dans laquelle on tenait ses propos. Ces corses lui tapaient sur le système avec leurs airs supérieurs que rien ne semblait ébranler. Tous d'accord ! Pensa-t-elle, fidèles à la Sacro-sainte loi du silence. Elle se trompait ! Malgré ses nombreuses années à partager leur existence, Paulette n'avait pas compris que ces hommes rudes étaient en fait de grands sentimentaux. - Il est vrai qu'elle va avoir du mal à trouver un mari après ce qu'on sait ! Elle crachait son amertume pour les faire sortir de leurs gongs. Elle espérait les pousser à la faute suprême : briser ainsi la belle unité du clan. Le résultat obtenu alla à l'encontre de ses espérances. L'atmosphère se rafraîchit nettement : Jojo avança vers elle, menaçant. Il avait le regard des mauvais jours. Elle aurait mieux fait de se taire : l'ambiance se gâtait. Mais Nunziu remarqua avec sagesse, - Ils ne font rien de mal, après tout, c'est de leur âge. Seraistu jalouse, O Paulette ? Le facteur agitait gracieusement l'éventail de ses cartes du bout de ses doigts boudinés.

159

La femme ne répondit pas. Le courant d'hostilité qu'elle sentait autour d'elle lui faisait réaliser qu'elle était inconvenante. Inconvenante et étrangère. Paulette préféra abandonner la partie et changea de ton : - Tu as raison, après tout ce ne sont pas mes affaires ! Aveu péremptoire et inattendu qui déconcentra un moment les joueurs. La Toulousaine rentra dans son café, énervée, repoussant brutalement Jojo, planté sur son passage.

160

CHAPITRE 5

Les cheveux dansant sur le dos, Serena courait dans la lande touffue sans se soucier des épines qui lui arrachaient la peau des jambes. Sa robe dansait autour de son corps nu et elle se sentait libre et heureuse. Au-dessus d'elle, la lune ronde comme le sein d'une femme éclairait sa course folle. Elle progressait dans la masse végétale, sûre de son chemin, à l'affût, en chasse. La bête n'était plus loin. Elle entendait son souffle apeuré. Elle sentait son odeur musquée. Plus rien n'existait. Devant elle, l'animal fuyait. Il se savait poursuivi. Il cherchait refuge sous les buissons mais ils étaient si épais qu'il butait devant un mur compact. Il reprenait alors sa fuite, désemparé. Derrière lui, elle sautait les pierres, elle enjambait les sillons asséchés des ruisselets, elle bousculait les hautes palmes des fougères, elle forçait le maquis. Sa course était souple et contrôlée. Ses muscles avaient les réflexes parfaits. Serena possédait le corps et l'âme d'un chasseur habitué à traquer des proies. Tout à coup elle réalisa qu'elle n'entendait plus l'animal. Elle s'immobilisa et avança pliée en deux, progressant pas à pas comme un indien sur le chemin de la Guerre. Et bientôt, elle le découvrit acculé contre un fourré. C'était un jeune sanglier de forte corpulence à la magnifique robe cuivrée. Sans attendre, la jeune fille tira d'une de ses poches, le couteau dont la lame de métal lança un reflet argenté dans la nuit. Le pachyderme avait d'instinct flairé le danger. Il ne quittait pas la jeune fille de ses petits yeux inquiets. Il la jaugeait attentif à ses moindres mouvements. Malgré la petite taille et la minceur de son adversaire, il semblait mal à l'aise comme averti qu'il était tombé dans le piège d'une force inhabituelle. Tout était clair entre eux. Ce serait un combat sans cérémonie que seule la mort arrêterait. Chacun avait ses

161

chances. Il émit plusieurs grognements et agita sa tête massive pour la défier. En réponse, Serena tendit sa main armée et pointa la bête. Le combat pouvait commencer. Le sanglier chargea, ses défenses dressées comme deux poignards acérés. La chasseresse le laissa approcher puis au moment ultime de l'impact, elle s'écarta brusquement en faisant un petit saut de côté. D'un geste vif elle abaissa son bras et planta la lame effilée dans la nuque offerte. Sous le choc l'animal s'affaissa, le museau dans la mousse. A coups de reins puissants, il tentait de se dégager du pieu d'acier qui le clouait au sol. Mais Serena pesait de tout son corps sur la bête. Elle maintenait sa pression avec une vigueur incroyable. Le sanglier poussait des cris horribles. Il soufflait, toujours combatif. De sa blessure, le sang s'échappait, et la terre-vampire buvait sa vie, goutte à goutte. Il perdait ses forces. La jeune fille retira lentement la lame. Mais animée par une excitation intense, elle saisit une touffe de poils qui surmontait le crâne de la bête. D'une main nerveuse, elle releva la tête du sanglier pour l'égorger. En faisant ce geste, elle croisa son regard et poussa un hurlement suraigu de terreur. Face à elle, Olivier agonisait. Assommée par l'épouvantable vision, Serena tomba à genoux sur le sol. Courbée en deux, elle vomissait aux pieds de sa victime. Dans d'ultimes réflexes de défense, les pattes griffues de la bête mourante cherchaient à atteindre son corps et labouraient la peau tendre de ses hanches, de ses cuisses. Peu lui importait, la douleur était ailleurs. La damnation pesait sur elle et broyait ses entrailles. - Olivier ! Olivier ! Elle hurlait son amour mis à mort par sa propre main. - Non ! Vous n'avez pas le droit, laissez le… pas lui ! Elle traînait son corps sur la terre en vaincue, implorant les puissances malfaisantes. Le combat mené était trop inégal pour
162

elle. Elle n'arrivait plus à se relever. Elle rampait, privée de forces. Un voile rouge passa devant ses yeux. Elle tomba évanouie. Quand le petit jour se leva, Serena était étendue tout contre la bête. On aurait pu les croire tous deux endormis. Mais des effluves fétides de mort imprégnaient l'air et un nuage de mouches s'élevait en bourdonnant autour de la carcasse pourrissante.

Dans le petit matin transparent, Paula-Maria baignait son visage au-dessus de la cuvette en émail. Une journée torride s'annonçait. Le ciel se chargeait de nuées lourdes. La vie respirait avec difficulté au cœur de l'été. Elle haletait sous l'épaisseur de la chaleur. On aurait dit que le soleil s'était liquéfié en une mer de laves, engluant toute vie sur terre. La femme entendait à peine la vibration des herbes, le froissement des feuillages et le glissement des insectes. Par moments les aboiements des chiens énervés perçaient l'espace. Le buste dénudé, Paula-Maria faisait couler l'eau vivifiante le long de son cou par petits jets rapides. Elle se tenait courbée pour ne plus apercevoir sa chair flétrie dans le miroir. La vision de son ventre mou et de ses seins allongés comme deux figues sèches ne rappelait même plus l'opulence de jadis. Qu'étaient devenus son ventre soyeux à peine renflé et sa poitrine lourde et pleine ? Elle n'avait pas pris garde au temps. Les années l'avaient trahie ! Son reflet lui donna un sentiment d'inconvenance. Elle se sécha en toute hâte, pressée d'envelopper son corps dépouillé et de le dissimuler dans son habit de veuve. Au loin il lui sembla percevoir un bruit, à peine discernable pour des oreilles non exercées. Mais habituée aux silences de la campagne, elle l'avait inconsciemment enregistré. Puis ce furent des pas
163

heurtés et désordonnés. Elle s'avança à la fenêtre de sa chambre. Quelqu'un courait sur le chemin. Paula-Maria eut du mal à reconnaître cette silhouette trébuchante. Elle s'immobilisa avec le pressentiment d'un malheur. L'inquiétude la projeta hors de la pièce, elle dévala les marches de l'escalier, agrippée à la rampe. Elle ouvrit la porte à toute volée pour recevoir, dans ses bras, le corps de Serena. A cet instant la mère devina l'ampleur du drame. Elle serra les mâchoires pour ne pas crier sa terreur. On avait blessé son enfant. Qui avait pu faire cela ? Paula-Maria suffoquait en proie à une indicible angoisse. Elle trouva au fond d'elle une volonté féroce pour soulever Serena inanimée et la porter dans la chambre sans se soucier du poids qui lui arrachait les reins. Ses gestes étaient durs, figés par la peur. Elle enleva la robe déchirée et tâchée. Le corps de sa fille était encroûté de sang séché et de boue. Une odeur insupportable l'imprégnait. Sans cesse, Serena s'agitait : elle tournait et se retournait sur ellemême, les traits convulsés et le regard égaré. La mère ne savait plus si elle était la proie de la fièvre ou de la folie. Etranglée par l'angoisse, elle entreprit de faire disparaître les souillures de sang et de terre séchée. Elle découvrit sur sa cuisse une plaie ouverte. Elle examina la blessure stupéfaite. Toute une lanière de chair avait été déchirée comme lacérée par un crochet d'acier. Comment avait-t-elle pu se faire une telle entaille ? Qui lui avait fait mal et pourquoi ? Serena se débattait sur le lit dans un paroxysme de plaintes. La mère bouleversée par cette détresse intolérable se jeta sur sa fille pour l'apaiser. Elle la serrait dans ses bras, la berçait. Elle embrassait ses paupières pour effacer les visions de cauchemar, elle caressait son front brûlant. Elle murmurait son prénom pour ressusciter sa conscience. Peu à peu Serena se détendit, ses mouvements convulsifs s'atténuèrent et elle sombra dans un sommeil entrecoupé de brusques sursauts et de gémissements.

164

Pendant des heures, Paula-Maria veilla autour du lit sans cesser de prier : "Marie, mère de l'enfant Jésus, aie pitié de nous, Marie ne nous abandonne pas". En poussant doucement la porte de la chambre, c'est ainsi que Fiffina les trouva ; la mère de dos, attachée à sa fille, leurs bras épars, emmêlés comme les branches mortes d'un arbre. Elle resta un moment dans l'encoignure du mur à observer le tableau poignant. Puis, elle se retira, sur la pointe des pieds, sans que sa cousine n'ait soupçonné sa présence. Dehors, le ciel s'alourdissait. Une chape de feu descendait sur la terre. Quand elle revint quelques minutes plus tard, elle n'était pas seule. La signadora l'accompagnait. Muette, la naine se dirigea au fond de la pièce. La mère couchée en travers du lit faisait de tout son corps un rempart à son enfant contre le reste du monde. Délicatement mais fermement, la petite femme aida Paula-Maria à se relever. - Que se passe-t-il ici ? Sous le casque de cheveux noirs, Zia Catalina découvrit un visage pétrifié dans une telle désespérance qu'elle suspendit toute interrogation supplémentaire. Apitoyée, elle se voulut rassurante : - Ce n'est rien, je m'occupe d'elle à présent. Elle ausculta avec patience et minutie la jeune malade. Les longs ongles recourbés en griffe d'ivoire jauni fouillaient chaque recoin de peau, inspectaient chaque grain de chair. Rien ne lui échappait : les griffures sur les jambes, les minuscules plaques de sang incrustées sous les doigts et la longue déchirure le long de la cuisse. Elle palpa la peau lacérée avec une attention extrême. L'examen achevé, la naine prit une profonde inspiration et frotta à plusieurs reprises ses paumes de mains l'une contre l'autre. Puis elle les imposa en onction sur le corps en sueur. Les mains-ventouses rampèrent lentement du ventre vers la poitrine pour absorber le mal. Silencieuses et attentives, Paula-Maria et Fiffina suivaient l'effet de
165

l'imposition sur l'état de la malade. Comme par miracle, son agitation cessa et elle entrouvrit les yeux. Son regard était terriblement vide. Ce n'était pas encore un réveil mais ce n'était déjà plus l'inconscience. - Et bien ! Tu nous as fait très peur, roucoula Fiffina, sa face de lune illuminée par un sourire radieux. Zia Catalina osa toucher le bras de la mère : - Je voudrais rester seule avec Serena. La femme ne semblait pas avoir compris. Elle se tenait droite et tétanisée dans une intense rigidité. Seul signe de vie, les lamelles blanchies de ses lèvres s'entrouvrirent et elle exhala un souffle inaudible qui la rendit pathétique. Fiffina se décida à diriger les opérations : - Bonne idée, nous en profiterons pour boire et manger un peu, nous en avons bien besoin. Là-dessus, elle sortit en poussant Paula-Maria devant elle. Serena flottait dans un clair-obscur où lui apparut soudain le visage de la naine. - Je veux mourir o Zìa Catali ! - Tu as perdu le sens de la mesure. Le Seigneur t'a donné cette vie et tu dois aller jusqu'au bout. - Je ne peux plus… C'est trop dur ! - Personne n'avait dit que ce serait facile, Serena ! On ne fuit pas devant la difficulté de la vie ! - Tu ne peux pas comprendre, tu ne sais rien ! La belle tête s'empourprait - Je porte le malheur et la mort. Je suis un vampire. Je tue ceux que j'aime ! Je l'ai tué o Zìa, il va mourir ! Son visage se crispa au souvenir de sa vision. Elle éclata en sanglots si violents qu'elle n'arrivait plus à respirer. La signadora la laissa faire, puis elle dit d'une voix adoucie - Là, calme toi et raconte-moi tout !

166

Serena entreprit de relater sa nuit douloureuse mais elle ne pouvait pas taire les sentiments qu'elle portait à Olivier ; alors elle avoua tout. Curieusement, face à l'étrangère elle n'avait aucune honte. Elle s'appliquait à ne rien cacher, comme si confesser ses faiblesses et ses fautes l'allégeait en partie de son tourment. Pendant toute la confession la signadora garda une expression impénétrable : pas de jugement, pas de reproches de sa part, aucun mot. Seul le petit corps déformé se balançait d'avant en arrière. Elle semblait méditer. A la fin du récit un long silence s'installa entre elles. Serena la fixa intensément. Dans le contre-jour, on aurait dit une tortue. Elle gardait la tête dressée sur un cou sec et décharné, le menton pointant vers l'avant et ses yeux étaient si étrécis qu'ils dessinaient un trait au milieu du visage écaillé de rides. - Il va mourir n'est ce pas ? demanda t- elle d'une petite voix d'enfant - Il n'est pas encore mort, il est seulement menacé. - Comment je peux faire ces choses, cria Serena, écœurée… - Tu as été appelée ! Dans un élan de désespoir la jeune malade bondit hors du lit et coucha son buste sur les cuisses de la naine. - Aide-moi, O zìa Catali, aide-nous, je l'aime... Je n'aimerai jamais que lui ! Serena criait sa souffrance et sa passion. La vie la blessait, lui offrant de terribles fiançailles, teintées de rouge et de noir ! La jeune fille enfonçait son visage dans la poitrine de la petite femme. Ses larmes jaillissaient en flots incontrôlés. - J'ai peur, j'ai peur… Zia Catalina prit contre elle l'enfant, et sa bouche dans ses cheveux prononça les mots exceptionnels qui devaient apporter la paix à son âme maudite.

167

Fiffina s'agitait comme un gros bourdon autour de PaulaMaria. - Merci, mon Dieu… Tu vois, il m'a envoyé un avertissement ! C'est comme s'il me disait, Fiffina, tu dois aller chez ta cousine, il se passe des choses graves ! Fiffina déposa un bol où elle avait fait infuser des racines de genévrier, remède séculier, souverain contre tous les maux. Paula-Maria regardait le bol fumant. Son attention semblait perdue dans la brume des colonnes de vapeur qui montaient du récipient chaud vers le plafond. - Aio, O Pa, tu te ronges les sangs, tout va rentrer dans l'ordre ! Repose-toi un'uretta67 ou deux et dopu tout sarà megliu 68! L'inquiétude la faisait baragouiner un mélange de corsefrancisé ou de français-corsisé, elle ne savait plus trop. Elle ne reconnaissait plus sa cousine si courageuse, si forte dans cette pauvre femme apathique aux épaules voûtées. - Allez, bois, tu dois retrouver ton énergie ! Serena a besoin de toi. Fiffina bousculait sans ménagement mais avec des gestes tendres ce corps prostré. Paula-Maria sortit enfin de sa torpeur et sembla se rendre compte de la présence de Fiffina. Elle remarqua les deux petites fossettes qui trouaient ses joues rebondies, ses bons yeux déversant des flots d'inquiétude et elle céda. Elle but à petites gorgées le liquide brûlant. Soudain Lavisa débarqua sans tambour ni trompette, enveloppée dans un nuage de parfum de violettes dont elle s'aspergeait généreusement tous les matins.

67 68

Une petite heure. Et après tout ira mieux !

168

- Il faut que je vienne à toi pour obtenir des nouvelles de Serena…on me dit qu'elle se sent mal ? On l'a vu sur la route, tout en sang ! Qu'est-ce que c'est encore ces histoires ? Les rumeurs couraient plus vite que le vent ! La vieille fille hystérique abreuva ses cousines de mille questions, poussa des cris assourdissants et exigea de voir dans quel état se trouvait sa nièce. Paula-Maria et Fiffina se sentaient soudain au bord du malaise tant par l'agitation que par les bouffées entêtantes et sucrées de violette qui voletaient autour d'elles. Incapables de placer un mot, elles lui indiquèrent d'un signe de tête l'escalier qui menait à la chambre de Serena. Quelques minutes plus tard, quand la tante Lavisa redescendit dans la salle commune elle s'écroula sur la chaise qu'aucune des deux femmes ne pensa à lui proposer. Son chignon s'était effondré sur son dos en une grosse bouse informe et des gouttes de sueur luisaient dans le duvet sombre au-dessus de la fente mauve de sa bouche. Fiffina et PaulaMaria en eurent des remords en voyant la goutte baveuse que Lavisa était parvenue à extraire d'un de ses petits yeux de lézard. Pas pour longtemps cependant. - Je persiste à dire que cet enfant n'a pas de santé, elle est fragile. Comme son pauvre père, d'ailleurs. Paix à son âme ! Il faut appeler un médecin ! - Merci, mais nous avons ce qu'il faut, répliqua Fiffina - La mezza ghjamba69 à l'étage au-dessus ! Vous plaisantez, Fiffina, protesta Lavisa ; et elle s'adressa d'un ton sévère à sa cousine : - Paula-Maria, tu dois appeler un homme de science ! Un traitement médical s'impose ! - Je suis un peu fatiguée, Lavisa, nous reparlerons de tout ça plus tard.
69

Demi-jambe.

169

- Si tu t'occupais un peu moins de ta fille et un peu plus de toi… Tu verras, elle te tuera ! Fiffina vola au secours de sa cousine. - Lavisa, vous êtes folle ou quoi ? Ce n'est ni le moment, ni l'endroit pour faire des histoires ! Rentrez chez vous, à votre âge, avec ses chaleurs il vaut mieux rester chez soi. - Oui, rentre chez toi, Lavisa. Nous te préviendrons si quoique ce soit arrive, compléta Paula-Maria. - Vous avez raison, reconnut la vieille, soudain touchée par la sollicitude de sa famille. Il fait si chaud, l'air est devenu irrespirable, le feu n'est pas loin ! Ohimè70 ! Tout cela me rend malade, j'ai des palpitations, je crois que ma tension est montée… Très femme du monde, Fiffina raccompagna son horrible parente qui, touchée par cet intérêt inespéré, se perdait en prévisions alarmantes de toutes sortes sur sa santé, n'excluant pas sa fin imminente. Fiffina referma doucement la porte derrière elle maugréant : - Bon débarras et que le diable l'emporte ! La signadora redescendit dans la salle commune où PaulaMaria et Fifine l'attendaient rongées d'inquiétude. - Tout va bien, mais elle a besoin de beaucoup de repos après tant d'émotions. Des plaques de couleur réapparurent sur les joues livides de la mère. Fiffina serra spontanément la signadora contre sa généreuse poitrine l'étouffant à demi. Zia Catalina se dégagea avec la souplesse d'un chat et reprenant sa respiration annonça : - O Paula-Marì, il faut que je te parle ! Paula-Maria et sa cousine approchèrent. - Seule !
70

Pauvre de moi !

170

Il y eut un bref instant de flottement. Mais Fiffina dissimula son désappointement sous un masque de politesse convenue. Elle inclina la tête pour affirmer sa compréhension et sa discrétion. Elle s'en alla prendre son ouvrage à broder dans un tiroir et s'assit tournant ostensiblement le dos aux deux femmes. La signadora et Paula-Maria disparurent dans la pièce attenante qui faisait office de garde-manger.

Depuis qu'elle était revenue dans la grande salle, PaulaMaria faisait les cent pas, ses yeux roulant dans tous les sens, prêts à jaillir de leurs orbites, laissant exploser sa colère et sa honte. Fiffina suivait son manège, tassée sur une chaise, en tentant vainement de se concentrer sur son travail de broderies. Zia Catalina s'était assise près de la cheminée et montrait un visage serein. Elle attendait avec fatalisme la fin de l'orage. - Pourquoi ne m'a-t-elle rien dit ? Comment a-t-elle pu faire une telle chose ! C'est une insulte pour la famille entière ! Una disgraziata ! Una vargogna71 ! Me faire ça à moi ! Ce garçon est un voyou, je ne veux pas le voir dans les parages. - Ils sont liés l'un à l'autre à présent par un pacte mortel ! - Ch'eddu crepi 72! - L'un ne peut survivre sans l'autre ! - Ils ont fauté ! Fiffina leva timidement un doigt chapeauté d'un dé à coudre : - Excusez-moi, est ce qu'on ne pourrait pas reprendre calmement depuis le début, je n'ai pas tout suivi.
71 72

Un déshonneur, une honte Qu'il crève !

171

Les deux femmes la fixèrent désorientées par cette interruption. - Fiffina ! Ce n'est pas le moment et de toute façon c'est trop compliqué pour toi ! Paula-Maria continua sa ronde infernale, négligeant la demande de sa cousine. Fiffina bondit sur ses petites jambes grassouillettes. Son double menton tressauta d'indignation : - Elle aime l'instituteur et elle a couché avec lui ? C'est ça ? Paula-Maria s'immobilisa, choquée. - Bon, ci semu 73! Il n'y a pas de quoi fouetter un chat ! C'est de son âge ! Vraiment Paula-Maria, tu fais des histoires pour trois fois rien ! - Trois… fois rien ! La femme s'étrangla d'indignation. Elle fusilla sa cousine d'un œil noir qui la renvoya à ses travaux d'aiguilles. La naine se dressa à son tour. - En effet il y a bien plus grave ! Dans une chasse nocturne, Serena a vu la mort prochaine du jeune homme qu'elle aime ! - Saietta ! Murmura Fiffina, ça c'est terrible ! - Comment est ce possible ? Interrogea la mère - Serena est mazzera. Les deux femmes sursautèrent. Fiffina venait de pousser un couinement strident et sous leur regard ahuri se mettait de grosses tapes sur les cuisses en proie à une crise d'hilarité incontrôlée. - Qu'est-ce qui lui arrive ? interrogea Paula-Maria, inquiète - C'est nerveux ! remarqua Zia Catalina calmement. - Fiffina, arrête ce raffut ! gronda la cousine, Ce n'est pas le moment de faire la fofolle ! La situation est déjà assez compliquée, si tu ne peux pas te taire, sors ! Fiffina bondit sur ses pieds.
73

Nous y voilà !

172

- Je le savais ! Je le savais ! J'ai toujours su que cette petite était différente des autres ! N'oubliez pas c'est moi qui l'ai tenue dans mes bras à sa naissance. C'est moi qui lui ai raconté ses premières histoires de sorcières et de chaudron magique ! Allez ! Vous n'avez pas à vous inquiéter, avec ces pouvoirs-là, elle peut sauver son amoureux. - Oui... peut-être répondit la signadora, sans oser mettre en doute ces certitudes... mais ce qui est sûr c'est que pour le sauver, elle doit combattre. Le rire de Fiffina s'étrangla net dans sa gorge - Combattre qui, quoi, comment ? - Elle doit se rendre à la réunion annuelle des mazzeri qui se déroule au col de Pratu. La mazzera qui veut sauver une vie humaine doit combattre une autre mazzera. Si elle gagne, la condamnation à mort est annulée, le jeune homme vivra. - Mais si elle est blessée ? - Si elle est blessée alors tous les deux mourront dans l'année ! On entendit un craquement inquiétant. Fiffina retombait sur sa chaise. Elle poussa cette fois ci un affreux râle d'agonie. Paula-Maria, exaspérée par son vacarme la regarda sévèrement avant d'annoncer - Serena n'ira pas ! Nous n'avons rien à faire de ce voyou ! - Tu ne peux rien décider. Tu n'as pas le choix. Tout est déjà écrit soupira Zia Catalina. Brisant le silence consterné qui suivit ces paroles, les cloches sonnèrent à toute volée. - Le feu… murmura Paula-Maria… La malédiction nous poursuit !

173

Elle courait aussi vite que lui autorisaient ses petites jambes et les kilos qui lestaient son corps rebondi. Elle avait de fortes raisons pour courir sous cette chaleur. Elle grimpait la route vers le village déterminée à agir selon sa conscience et son intuition. Elle ne pouvait pas les laisser plier devant un destin adverse. Toutes ces femmes la prenaient pour une simplette mais elles ignoraient que, elle, Fiffina détenait la clé de leur problème. Il était curieux de constater que les solutions les plus simples n'effleuraient pas les esprits dits supérieurs. Dans les situations difficiles, tous omettaient la force d'une arme extraordinaire et redoutable : l'Amour. Si Serena était une mazzera, elle vaincrait de toutes les embûches grâce à l'Amour ! Elles pouvaient compter sur Fiffina pour remettre de l'ordre dans tout ça. Même si elle devait encourir les foudres de la famille, elle les sortirait de là. En abordant l'entrée du village, elle ralentit sa course, pour ne pas éveiller l'intérêt des habitants. Mais personne ne s'occupait d'elle. - Le feu ! Le feu ! Il avait pris vers la sortie du village entre deux pins et il grondait déjà tel un fauve excité. Les villageois couraient comme une fourmilière inquiète. Des paillettes de cendres descendaient sur eux et l'abominable odeur de brûlé coulait dans leur gorge. Les voix suffoquées appelaient au rassemblement. Chacun se déplaçait dans un mouvement rythmé et précis. C'était un combat parfaitement organisé, rôdé par des siècles d'expérience. Les femmes encerclaient la fontaine, remplissant des seaux que les jeunes se passaient de main en main en une longue colonne vers les hommes. Les Corses luttaient pour terrasser le monstre. Leur terre torturée leur soufflait au visage son haleine de mort. Ils la respiraient. Ils s'en écœuraient pour trouver la force de secourir leur fragile héritage. Fiffina s'insinua dans la file, un seau à la main. Elle les voyait tous mais elle ne faisait pas partie de ce combat : le sien était ailleurs. Dans sa progression, elle se mit à chercher des yeux le jeune instituteur. Elle l'aperçut enfin à travers
174

l'écran de fumée. Lui, au milieu de tous les autres, Nunziu, Saveriu, Rocchu… Tous ces hommes devenus frères pour combattre côte à côte avec une farouche détermination la destruction et la mort. Ils avançaient face aux flammes. Le bois fumant craquait partout comme des os brisés. Le démon roux se ruait vers eux et détendait ses langues de feu. Les combattants reculaient éclaboussés par mille éclats de sang, mais ils revenaient aussi vite défier le magma grésillant. Danse guerrière où chacun s'efforçait de deviner la bête dans ses déplacements. Fiffina tira Olivier par sa chemise. Il se détourna et posa sur elle un regard rougi par la fournaise. - Serena a besoin de toi ! Elle avait choisi des mots simples et directs pour l'appeler à l'aide. Il fallait qu'il la suive. Le jeune homme n'hésita qu'un bref instant mais son amour le demandait et il obéissait. Il hocha la tête pour montrer à la petite femme qu'il l'avait compris. Abandonnant ses compagnons, il se laissa entraîner à contre-courant de la foule.

Agenouillée, les épaules voûtées, la poitrine écrasée contre le prie-Dieu en bois, Lavisa venait se faire pardonner ses pêchés. Elle s'appliquait à son travail de croyante. Elle appelait le pardon en prosternant son front. Elle suppliait pour tenter de contenir la vague de jubilation qui envahissait son cœur. Peine perdue, l'excitation était trop grande et elle avait du mal à garder sa concentration. Elle venait de quitter Paula-Maria et Fiffina, quand elle s'était rendue compte que dans sa confusion, elle avait oublié son foulard. Elle avait aussitôt fait demi-tour pour retourner le récupérer. Elle s'était approchée de la maison, silencieuse comme une fouine à l'affût autour du poulailler. Tapie sous la
175

fenêtre entrouverte, elle avait surpris les éclats de voix.. Elle s'était délectée des plaintes de Lavisa et de sa colère contre cette simplette de Fiffina. Il n'y avait aucun doute, Serena était une fille perdue. Lavisa avait la preuve éclatante de son bon sens et de sa lucidité. "Une créature de Satan doublée d'une perverse", voilà, où une éducation permissive avait conduit une jeune fille de bonne famille. Ah ! On se méfiait d'elle et on voulait lui cacher la vérité. Elle s'était immédiatement rendue dans la maison du Seigneur, pour le remercier de la justice rendue. Elle triomphait. Tant de fois, elle avait prévenu la mère contre les mauvaises manières et les propos excessifs de sa fille. Tant de fois, l'une et l'autre l'avaient repoussée, en se moquant de ses conseils avisés. Enfin, Dieu punissait l'arrogante et brisait la fierté de cette pauvre Paula-Maria. Elle se repentit de ce sentiment de joie malsaine qui électrisait ses sens en récitant immédiatement un "Notre Père" supplémentaire. Tandis qu'elle priait, en fixant les anges qui décoraient le vitrail du fond de l'église, elle se souvint de son frère si jeune, au visage si doux. Cela ne lui occasionna aucun chagrin. Mieux valait pour lui d'être mort que de voir où l'inconscience et l'entêtement de sa femme avaient conduit la réputation de la famille ! Heureusement, Dieu y remettait bon ordre ! Quelle vengeance ! Un soupir d'allégresse souleva la maigre poitrine de Lavisa. Elle resta hébétée sous cette onde de plaisir. Depuis bien longtemps, aucun sentiment de joie n'avait fait frémir même faiblement son corps frigide. Aussitôt des larmes de reconnaissance emplirent ses petits yeux de pierre. Ils glissèrent sur ses joues ravinées comme la terre après une année de sécheresse. C'est ainsi, le visage baigné de pleurs, tourné vers le Seigneur pétrifié sur la croix, que la découvrirent le Curé et la vieille Niculina en sortant de la sacristie. - Quelle sainte femme ! Remarqua la servante. Mais le curé qui connaissait bien ses ouailles et à qui des années de sacerdoce avait donné de la psychologie remarqua :
176

- Làcrima di donna hè funtana di malizia 74! Niculina admira sa sagesse.

Elle flottait dans un long et étroit couloir. Il s'étirait à l'infini. Plus de début, plus de fin. Il n'y avait qu'elle dans ce cône de lumière et elle volait inexorablement dans un bain de poussière d'or. Elle avait chaud, elle était bien. Elle voyageait, légère, portée par des vibrations douces au milieu d'une vapeur de particules lumineuses. Soudain, le tube se tordit, s'incurva et s'élargit en un énorme trou noir et béant comme un immense entonnoir. Brutalement, la lumière douce s'enflamma. La chaleur devint oppressante, étouffante, insupportable. Elle devinait que les flammes de l'enfer l'aspiraient. Plongée vers ce néant, elle tenta de résister, mais la bouche immense l'attirait une vitesse vertigineuse. Tout à coup devant ce vide, une forme immense de clarté se dressa. Un ange ? Dieu ? Serena émergea de la profondeur de ses draps froissés et découvrit la silhouette d'Olivier au pied de son lit. Il n'osait pas bouger, intimidé, conscient de l'incongruité de sa présence dans la chambre de la jeune fille. - Fiffina m'a fait venir… Il se rapprocha subitement pour s'asseoir à ses côtés - Serena, murmura-t-il tendrement, que se passe-t-il ? La jeune fille baissa la tête et ses longs cils noirs masquèrent le trouble de son regard. - Tu ne pourrais pas comprendre, tout est si différend entre nous ! - Si c'est différent, alors explique-moi, j'essaierai de comprendre, insista le jeune homme.
74

Larmes de femme sont fontaines de malice !

177

- C'est impossible ! Il n'y a aucun espoir, je suis maudite ! Sa voix se brisa dans un sanglot. Sans rien ajouter, il la prit dans ses bras. Il la berça lentement alors qu'elle pleurait sans bruit, abandonnée tout contre lui. De temps en temps, il lui caressait la joue ou repoussait tendrement les mèches de cheveux qui se collaient à ses joues. Elle se laissait faire le corps et l'esprit engourdis dans la chaleur de cet homme. Elle découvrait des sensations nouvelles que l'univers exclusivement féminin qui l'entourait depuis son enfance ne lui avait jamais procuré. Elle se sentait totalement protégée et peu à peu elle finit par se calmer. - Je t'aime, Serena, murmura Olivier dans le creux de son cou. Je sais que je te veux pour ma vie entière, j'ai besoin de toi pour exister chaque jour, même si tu es une sorcière ! Elle leva son visage vers lui et découvrit l'éclair de malice au fond de ses yeux. Elle sourit pour la première fois et il en profita pour la serrer encore plus fort contre lui. - Fiffina m'a expliqué que tu étais une mazzera. Je ne sais pas pourquoi ni comment c'est arrivé et je m'en fiche. Ce que je sais, c'est que nous sommes liés et que tu le veuilles ou non, rien ne pourra jamais briser ce lien. Olivier était sincère et Serena sentit son cœur se briser. Elle ne devait pas lui cacher la vérité. - Fiffina t'a-t-elle dit aussi que je t'ai vu en rêve et que tu étais mort ! Elle venait de lui annoncer qu'il allait mourir et il la fixait les yeux énamourés, la bouche arrondie dans un sourire béat. Il posa sa main sur la nuque de Serena dans un geste protecteur. - Bien sûr que je vais mourir, nous mourrons tous, un jour, mais je suis encore jeune tu sais ! - Tu ne comprends pas, coupa Serena exaspérée par son ton moqueur, c'est moi qui t'ai tué !

178

- Ah ! Bon ? Et bien pour un mourant je me sens plutôt en forme et si je pouvais, je te le prouverais sur-le-champ ! La jeune fille rougit et baissa la tête pour cacher sa confusion. Il lui saisit le visage comme s'il tenait la corolle d'une fleur précieuse et délicate. - Serena, mon amour, oui, ma vie est entre tes mains mais regarde, je suis là et j'ai confiance car je t'aime. - Mais cette malédiction, bredouilla-t-elle De sa bouche Olivier caressait son front, son nez. Il toucha délicatement ses lèvres puis il aspira son souffle dans un long baiser étouffant ses explications. C'est ce moment précis que choisit Fiffina pour entrer dans la chambre enveloppée d'un énorme panache blanc. Une odeur âcre d'eucalyptus brûlés envahit aussitôt la chambre. Les deux jeunes gens se mirent à tousser, pris à la gorge par toute cette fumée que la petite femme promenait dans la pièce avec la dextérité blasée d'un enfant de chœur encensant les fidèles lors de la communion. - Fiffina, tu nous asphyxie ! Arrête ça, gronda Serena, étouffant à moitié. Mais Fiffina indifférente, continua à les noyer sous des nuages de vapeurs odorantes : - Mes enfants, il faut chasser les microbes et quant'à vous, mon garçon, il serait temps d'aller parler à la mère de Serena. - Je n'oserai jamais, elle doit être très fâchée ! - Ah ça oui ! Je ne voudrais pas être à votre place… Mais il est temps qu'un homme lève le ton dans cette maison. Ils se faisaient face ; elle toute brune, les traits contractés par la colère, lui livide et le cœur en folie. Elle attaqua la première : - Vous avez offensé ma famille et vous avez porté la honte sur ma fille ! - Il n'y a pas d'offense, j'aime Serena et...
179

- Elle n'est pas pour vous, elle est différente de vous. - C'est parce qu'elle est différente que je l'aime et que je veux l'épouser ! Deux plaques rouges apparurent brusquement sur le visage mat de la femme. - Avez-vous perdu la tête, elle est corse et mazzera ! - C'est à nous seuls d'en décider ! - Vous n'avez rien à décider ! Vous ne pouvez pas l'épouser ! Olivier, dans un élan instinctif, s'approcha tout près de la femme à la toucher. - Pourquoi puisque je l'aime ! La mère lui jeta un regard hautain chargé de mépris : - Vous prétendez l'aimer, mais vous la déshonorez ! Quel corse voudra d'elle maintenant ? Il chavirait perdu. Il ne pouvait pas se battre d'égal à égal contre cette femme implacable qui niait son amour. - L'affront que vous lui avez fait est impardonnable. Vous n'étiez rien, vous êtes devenu notre ennemi. Elle le poignardait avec des paroles brutales et injustes. Il n'avait plus le courage de se défendre. Il n'osait plus affronter cette adversaire impitoyable qui refusait toutes ses explications. - Partez, quittez ma maison votre place n'est pas ici. Il reculait, prêt à obéir, le front baissé, honteux, le cœur meurtri. Mais la voix tomba sur eux du haut de l'escalier : - S'il part, o mà, je partirai aussi ! Elle leur apparut faible mais les mots qui sortaient d'elle avaient la puissance du tonnerre. - Tais-toi, retourne te reposer, tu es fatiguée. L'impatience faisait trembler la voix de Paula-Maria. - Non, je ne resterai pas dans cette maison s'il doit partir. Elle tenait tête mais la mère restait intraitable, raidie dans une colère froide. Elle n'avait pas un regard pour la silhouette dressée au-dessus de la balustrade. Elle se sentait humiliée,
180

bafouée. Elle pensait avoir été plus qu'une mère, une confidente, une amie pour sa fille. Elle réalisait que chaque jour, celle-ci lui mentait et l'excluait de sa vie. - Tu m'as trahie, Serena, j'avais confiance en toi. - Non, je ne t'ai pas trompée. J'ai voulu te protéger. Je n'avais pas le choix ! Tu n'as jamais pensé que j'avais l'âge d'aimer ! Tu me considère comme une enfant mais j'ai vingt ans, maman ! As-tu donc oublié ta jeunesse ? Ce n'est pas parce que tu vis dans tes souvenirs que tu dois m'enfermer avec eux ! Ne cherche pas à diriger ma vie parce que la tienne a été gâchée ! Elle descendit les escaliers pour se planter face à PaulaMaria qui lui refusait toujours le moindre regard. - O ma ! Que nous arrive-t-il ? Je croyais que tu m'aimais ! Que tu étais au-dessus de tout ça ! Que tu me comprendrais toujours et que tu m'aiderais ! J'aime ce garçon et je ne regrette rien de ce qui s'est passé entre nous. Je l'ai voulu, il ne m'a pas forcée ! Nous sommes destinés l'un à l'autre, inséparables. Il est ma vie et sans lui je mourrai, oui je mourrai ! Elle ne dissimulait plus. Elle crachait la vérité sans retenue et sans pudeur. Elle sortait chaque mot de sa gorge avec toute la force de sa passion. Orgueilleuse, le menton relevé, des flammes dans ses yeux dorés, elle défiait sa mère. Un silence désolé retomba sur eux trois. Olivier s'approcha de Serena et lui prit la main en signe de solidarité. Magnifiques de jeunesse, ils restèrent ainsi côte à côte, unis, les regards blessés et les corps frémissants. Ils lui offraient leur amour. Paula-Maria comprit soudain que ces deux là affronteraient le monde entier pour rester ensemble. Ce n'était pas un jeu, ils s'aimaient vraiment. Le destin parlait, il décidait pour elle, il exigeait pour eux : Paula-Maria devait accepter. Si elle résistait, elle perdrait sa fille et en la perdant, elle perdrait la raison et la vie. Sa colère tomba comme un lourd manteau qui glisserait de ses épaules.

181

Elle s'approcha de Serena, attira sa tête, cette tête lourde de révolte, de colère et la posa délicatement dans le creux de sa poitrine. - Viens ! Tu es mon enfant adoré, tu le sais. Toi seule et ton bonheur existent pour moi. Rien d'autre ne compte. Si tu aimes ce garçon, je respecterai ta volonté. Je ne veux pas te perdre ! En te perdant, je perdrais tout. Olivier restait fasciné à contempler le tableau superbe de cette mère en habits noirs, berçant la tête de sa fille comme on berce le corps d'un nouveau-né. Et lui, enfoui entre les deux femmes, dans la chaleur de leur Amour absolu, il ressentait une paix immense.

Il fut impossible d'éviter les mauvaises langues. Le feu qui avait embrasé le maquis avait fait moins de dégâts que le venin distillé à petites doses ici et là par Zia Lavisa. Les pires nouvelles circulaient quant à l'état de santé de Serena. Certains, comme Maria ou Antonu le chasseur se taisaient par solidarité ou par sagesse. La tradition voulait que l'on ne parle pas du malheur des autres. Mais certains profitaient de la circonstance pour déterrer de vieux ressentiments, des jalousies cachées ou des rancœurs, qu'ils avaient cru oubliées. Dans ce jeu corse où la moindre erreur pouvait faire couler le sang, les règles étaient strictement codifiées : ce n'était qu'un geste imperceptible, un simple mouvement du corps, un hochement de tête singulier. Paula-Maria et Fiffina, averties, affrontaient ces marques subtiles d'hostilité en respectant le même cérémonial tacite : elles affichaient toutes deux un éclat de pierre derrière leur regard apparemment indifférent. L'avertissement était clair. Cependant la vieille Battistina, jamais à court de bon conseil, brisa étourdiment cette entente fragile au moment de la
182

distribution du courrier sur la place du village. Au milieu d'un auditoire attentif, sous prétexte d'aider son amie à faire taire les médisances, elle conseilla mielleusement à Paula-Maria de faire venir le docteur. Il attesterait de la virginité de Serena et ainsi le doute serait définitivement levé. Ces méthodes dignes de l'inquisition laissèrent Paula-Maria sans voix. Mais Fiffina ne supporta pas que l'on souilla par une proposition aussi indécente, l'amour pur et touchant de ces deux enfants. Son calme de reine se fissura d'un coup et elle riposta aussitôt : - Priez pour que le docteur ne se prenne pas au jeu de vérifier toutes les vierges de ce village ; et elle ajouta en jetant un regard bizarre à Battistina : - Il pourrait y avoir de belles surprises ! - Qu'est-ce que c'est ces allusions, Fiffina ? Riposta aussitôt la vieille, crachotant d'indignation. - Pourquoi ? Les oreilles te sifflent ? - Je l'ai vu dans ton œil ! Fiffina haussa les épaules avec une moue dédaigneuse. D'une voix hystérique et prenant à témoin l'assistance, la vieille femme tenta de lui arracher des explications. - Tu exagères, Fiffina, remarqua le curé qui venait lui aussi chercher son courrier. - Il n'y a pas de fumée sans feu, siffla Lavisa, qui apparut et disparut aussi brusquement qu'un cafard derrière le dos de Battistina - Il est vrai, remarqua Nunziu le facteur, qu'en ce domaine c'est une question de confiance. Après tout on n'est pas allé vérifier ! - Nunziu, occupes toi plutôt du travail dont le Seigneur dans sa bonté t'a gratifié ! - Justement, o sgìo curà, j'y pense à notre Seigneur, et même que, prenez notre Vierge Marie, ça fait réfléchir l'immaculée conception ! Un rire canaille secoua ses bajoues. Le père Cesari faillit lâcher ses lettres en entendant le blasphème fait à la mère du Christ. C'est dans ces moments là
183

qu'il éprouvait un profond sentiment de lassitude face au travail titanesque qu'il devait accomplir avec ces paroissiens hérétiques. Ecœuré, il préféra les abandonner à leurs querelles et se retirer au calme dans son église pour prier le ToutPuissant de lui donner la force de sauver ces âmes en perdition. Pourtant, sa conscience eut un sursaut de révolte et c'est d'une voix suraiguë, excitée par un frémissement combatif qu'il annonça par-dessus les hurlements : - Ce trait d'humour est totalement déplacé, Nunziu, aussi je t'attends à la sacristie après ta tournée ! Les cris s'arrêtèrent net, suspendus à un intérêt nouveau. - ... Pour te confesser ! Sur cette injonction sévère, le curé abandonna précipitamment le facteur encerclé par la mêlée de femmes qui vociféraient plus fort qu'une bande de geais.

Le dîner avait duré une bonne heure. Assiette de charcuterie, ragoût de cabri dans une sauce tomate parfumée aux herbes du maquis accompagné d'un assortiment de girolles, de petits cèpes et de grosses fèves brunes. Puis avait suivi un énorme fromage à pâte sèche, et en guise de dessert, un fiadonu, sorte de galette de fromage frais nappé d'un sirop épais de citron. Olivier se laissait envahir par une irrésistible torpeur, tant il se sentait repu. Mais Fiffina se chargeait de le maintenir en état de veille, en faisant la conversation quasiment à elle toute seule. Le jeune homme, éberlué, fit la connaissance d'au moins une cinquantaine de cousins et cousines et encore la petite femme lui fit-elle grâce des parents de la quatrième et cinquième génération. Olivier dont la famille se comptait sur les dix doigts se sentit étourdi par toute cette parenté aux liens de sang complexes. Il l'écoutait parler avec cet accent où les consonnes
184

claquaient rauques et dures comme des coups de fouet. Autour de lui Paula-Maria et Serena, silencieuses, débarrassaient dans un cliquetis de vaisselle. On lui avait intimé l'ordre en tant qu'invité de ne pas bouger, ainsi qu'à Zia Catalina par respect pour son âge. Il se sentait pleinement heureux dans ce pays où la générosité et la qualité d'une vie simple était encore une réalité. Il se laissait sans honte dorloter par ces femmes. Il cherchait le regard de Serena, mais le faible éclairage de la pièce le dissimulait dans un flou irréel. Dans la pénombre, il développait tout son mystère. La porte grande ouverte laissait entrer un tendre parfum d'été et jetait dans la pièce la clarté laiteuse de la lune. De temps en temps, un ver luisant traversait la pièce comme une bulle d'or. Paula-Maria amena un pot en porcelaine, et un puissant arôme de menthe monta autour d'eux. Le breuvage qu'on versa dans sa tasse était légèrement ambré. Devant son étonnement la mère le renseigna. - C'est de la nèpita ou de la menthe si vous préférez. Mais elle est bien différente de votre menthe continentale, plus poivrée, plus concentrée en suc. Elle aide à la digestion mais elle possède aussi des propriétés bien plus excitantes que le café. Il vaut mieux ne pas en abuser mais ce soir, nous avons besoin de conserver notre esprit éveillé. Les lumières des lampes à huile posaient des ronds de vernis doré sur la longue table de châtaignier et leurs ombres s'étiraient jusque sur les murs blancs. Les cinq têtes se trouvaient réunies pour un véritable conseil de guerre dans un doux halo de chaleur les isolant du reste du monde. Le jeune instituteur était ému d'être reçu dans cette tendre intimité. Zia Catalina prit la première la parole. Son énorme tête disparaissait, enturbannée dans son foulard noir. On ne distinguait que sa bouche et une rangée régulière de petites dents aux tons irisés d'ivoire. - Nous voilà tous réunis pour organiser le voyage de délivrance de Serena. Sur cette terre il n'y a pas de vérité unique. Il y a la croyance en un Dieu créateur du monde et des
185

hommes, mais il y a la croyance en des natures spirituelles différentes qui donne un autre sens à notre vie. Dans cette croyance, il n'existe pas de frontière entre le visible et l'invisible. Certains d'entre nous, élus bienheureux ou malheureux, ont le don de communiquer entre ces deux espaces. Ces forces sont souvent bénéfiques pour notre avenir, toutefois elles peuvent devenir destructrices si nous les refusons. Toute rébellion, toute révolte est punie de souffrance et de mort. Serena est punie. Pour se délivrer des forces qui se sont emparées d'elle à sa naissance et pour sauver la vie du jeune homme qu'elle aime, Serena doit se rendre au col de Pratu pour le tournoi annuel des mazzeri qui a lieu dans la nuit du 31 juillet. La petite femme sembla réfléchir et conclut en soupirant : - Cela nous laisse deux semaines, c'est peu pour se préparer ! - Est-ce le seul moyen de les sauver ? demanda à voix basse Paula-Maria - C'est le seul, répondit la signadora catégorique. - Mais c'est de la folie, intervint Fiffina, la petite est encore trop faible pour un tel voyage... et quant à se battre… Olivier glissa une oeillade discrète vers Serena. Elle avait tiré ses cheveux en arrière en une lourde natte et cette coiffure révélée encore plus l'harmonie de ses traits. Emu, il rapprocha sa jambe et la pressa tendrement sous la table contre celle de la jeune fille. Elle ne la retira pas mais évita de le regarder. - J'irai à sa place, coupa Paula-Maria d'une voix rauque. J'ai le fusil de mon père. Les balles tuent les sorciers bien plus sûrement que la magie. Fiffina s'étrangla dans sa tasse. - C'est hors de question trancha la signadora d'un ton sec. Paula-Maria se tordit les mains nerveusement. Catalina regretta sa brutalité. Elle posa une main conciliante sur les poings serrés de la femme. - Serena est la seule qui puisse combattre.
186

La jeune fille releva le menton - J'irai, maman, je n'ai pas le choix. Les autres me montreraient du doigt. Je n'ai pas choisi d'être une mazzera mais je veux être respectée ! Olivier les écoutait en buvant fébrilement sa tisane. Il imaginait la mère tirant à coup de fusil de chasse contre des spectres encagoulés, qui voletaient autour d'eux, tandis que la naine gesticulait en leur jetant des sorts ! Ces femmes l'intriguaient. Elles étaient différentes des femmes qu'il avait connues dans sa vie. Celles-ci débattaient en stratégies militaires, comme des guerrières, défiant la mort autour d'une infusion de plante. Cette façon de faire l'inquiétait. En liant sa vie à la leur, il épousait l'Exceptionnel mais aussi le Tragique. Il se devait d'être à la hauteur de ces combattantes aux yeux de braise. Le pourrait-il ? Il ne partageait pas leur goût immodéré pour les armes. Il n'acceptait pas l'idée de se faire justice. Il savait que leur mentalité était profondément ancrée dans une longue épopée sanglante. Depuis des siècles, avec régularité, la mer avait rejeté sur l'île les envahisseurs assassins et leurs cortèges d'humiliation. On avait violé leur terre, volé leur langue, méprisé leurs traditions. Alors, des générations de Corses s'étaient battues au nom de la liberté. Toujours en révolte, ces hommes, ces femmes et ces enfants avaient donné leur vie sans aucun état d'âme, sans concession, avec passion. Chaque homme sacrifié avait vu lui succéder un soldat assoiffé de vengeance. Ils avaient sauvé leur île. Mais de tout ce sang versé était née une haine immense qui se transmettait aux générations suivantes. Leur haine avait engendré leur violence. Fallait-il pour ce peuple stigmatiser toujours ces peurs dans des actes de violence ? Olivier ne les comprenait pas vraiment et il craignait de ne pas posséder leur détermination et leur âpreté. Et pourtant il devait accepter leurs défauts s'il ne voulait pas perdre Serena. - C'est à moi de combattre, je suis un homme !

187

Il prononça ces mots avec une telle fougue que les trois femmes dissimulèrent leur sourire pour ne pas froisser son amour-propre. Zia Catalina releva son foulard qui lui tombait sur les yeux d'un geste sec, mélange de lassitude et d'exaspération. - Nous perdons du temps. Vous devez comprendre que vous n'êtes pas mazzeri tous les deux. Personne ne peut prendre la place de Serena. Elle est notre mazzera articula-t-elle nettement. - Elle combat, mais elle combat qui, comment ? explosa le jeune homme en haussant le ton. - Elle combattra selon les lois ancestrales au col de Pratu ! C'est là que de tous les temps, les mazzeri s'affrontent chaque année pour mesurer leur puissance. - Vous voulez me faire croire qu'en plein vingtième siècle, des sorciers se réunissent en pleine montagne chaque année pour s'entre-tuer ! - Il existe toute une population d'êtres incroyables pour le simple mortel et il serait bien vaniteux de ne croire qu'en l'existence de l'homme sur cette Terre. Il était impensable pour le jeune instituteur qu'un combat de fantômes aille décider de leur sort. Il affichait une moue sarcastique. - Faites attention, jeune homme, les sens sont parfois trompeurs. Voyons nous les pensées dans notre tête ? Non, et pourtant elles existent ! La conversation prenait un tour surréaliste. On atteignait les limites de l'Etrange. Olivier se sentait entraîné dans un cercle magique où se mêlaient le passé et l'avenir, le réel et le surnaturel. Il avait déjà appris à déchiffrer leur langue, leur mode de vie mais à présent il entrait dans un système inhabituel de pensées où il ne voyait plus de frontière entre la réalité et la magie. Les lois étaient nouvelles. - Serena ne peut pas se dérober. Fuir ne sert à rien. Si elle ne va pas au col de Pratu, affronter sa destinée, ce sera votre mort
188

dans les jours qui suivent, précisa imperturbable la signadora, les yeux rivés dans ceux du jeune homme. Celui-ci crut bon de demander - Combien de temps me reste-t-il à vivre ? - Quelques semaines, un mois au plus ! Serena se taisait, les lèvres décolorées par l'angoisse. - Merveilleux ! Alors ne traînez pas, je ne tiens pas à mourir si jeune ! Olivier fanfaronnait, mais son enthousiasme sonnait faux. La naine referma sa main aux doigts déformés sur les doigts fins et glacés de la jeune fille. - La route sera longue et difficile… surtout pour mes petites jambes ! Aux paroles de la signadora, la jeune fille se ranima enfin : - Vous serez avec moi ? - Bien sûr ! - Je viens aussi ! Interrompit avec vigueur Olivier, vexé d'être tenu à l'écart de ces préparatifs. La naine le jaugea ; le front haut et les yeux clairs exprimaient l'intelligence et la franchise, mais surtout une sensibilité touchante qui lui plaisait. Ce continental lui était sympathique. Elle agita son doigt muni d'un ongle racorni et jauni et elle conclut avec un brin de malice : - Pourquoi pas ! Il faudra bien que quelqu'un me porte de temps en temps ! Zia Catalina venait d'offrir à Olivier une expédition insensée aux confins des montagnes sauvages. Le jeune homme était heureux. Il eut envie de l'embrasser mais intimidé par ce regard qui lisait dans son âme, il se contenta de lui sourire. - O zitè75 ! Tout cela me contrarie, conclut Fiffina, qui se saisit nerveusement du pot encore fumant pour remettre une tournée générale.
75

Taisez-vous !

189

Les jours précédant le départ, Serena se reposa et récupéra rapidement des forces, entourée de l'amour et des attentions de tous. Libérée de ses craintes, elle piaffait d'impatience comme un pur-sang indompté. Elle aurait voulu partir immédiatement mais le rite du combat des mazzeri exigeait une préparation minutieuse. Aussi la jeune fille se rendait, dès le lever du soleil, chez Zia Catalina. Face à sa minuscule table, la naine s'agitait au milieu de ses flacons et de ses plantes tout en lui expliquant les mystères de la vie et de la mort. Elle la préparait à l'esprit du combat. Elle lui révélait les secrets les plus étonnants de la nature mais elle lui enseignait aussi à sa manière une philosophie de vie, et la jeune fille sentait son respect croître pour la naine. - Tu dois avant tout comprendre que ce combat est un combat de l'esprit. Il te faut aller au fond de toi-même, accumuler ta force intérieure pour ne faire plus qu'un avec le mystère de la vie. Allonge toi et détends-toi. Il faut te préparer à la première épreuve. Ferme les yeux et concentre-toi sur chaque partie de ton corps. Tu dois arriver à te séparer de lui, le visualiser comme quelque chose d'étranger. Ne fige pas ton esprit, laisse-le couler. Serena hésitait : - C'est impossible, je ne pourrai jamais ! - Bien sûr que tu y arriveras, si tu te retires à l'intérieur, au plus profond de toi-même. - Je ne comprends pas ! - Sens les choses au lieu de les penser. La plupart des hommes sont prisonniers de leur conception du monde. De nombreux saints restaient en lévitation rien que par la force de leur esprit. - Mais je ne suis pas une sainte ! - Non, mais tu es une mazzera. Tu ignores tes pouvoirs mais tu as reçu le Don.

190

En effet après seulement quelques heures, il apparut vite que Serena était naturellement douée pour cet exercice, où peut-être étaient-ce les étranges boissons d'herbes épicées, que lui faisait boire la signadora. Elle sentait son esprit fuir son corps comme un papillon qui déchirerait sa chrysalide et déploierait ses ailes. Au début un étourdissement la prit, à la vision de ce corps gisant aplati sur le matelas. Etait-elle morte ? Qui était-elle ? Angoissée, elle refusa de poursuivre l'exercice. Mais la vieille demeurait infléxible. Le vol magique faisait partie de l'initiation. - N'aies pas peur ! Veux-tu toujours te libérer et sauver celui que tu aimes ? Serena acquiesça. - Alors tu dois me faire confiance et persévérer. Et elle reprit l'expérience. Elle s'efforçait de briser la domination de ses sens sur son esprit. Elle faisait violence aux réflexes innés de résistance. Sa conscience la tirait toujours sur la terre mais peu à peu elle eut le pouvoir de s'élever un peu plus longtemps, toujours plus loin, toujours plus haut, hors de son enveloppe corporelle. Au début, elle ne s'éloigna pas trop et ne circula que dans l'espace clos de la maisonnette de la signadora. Puis, bientôt, elle put diriger son esprit à l'extérieur, dans l'infiniment vaste. Après chaque voyage, elle décrivait ses impressions à la naine. Serena complétait sans s'en rendre compte son initiation par un régime très spécial. La signadora lui interdisait de manger de la viande. Les plateaux qu'elle servait à son élève se composaient essentiellement de crudités, de gâteaux au miel, de figues sèches et de sel qu'elle devait absorber en grande quantité. Au bout d'une semaine, la signadora lui annonça qu'elle était prête pour la deuxième épreuve. Elle savait contrôler son esprit et le dissocier de son corps mais à présent, elle devait trouver ses propriétés irradiantes.

191

- Chacun possède à l'intérieur de lui-même une énergie plus ou moins intense. Si tu te concentres sur cette énergie tu dois pouvoir créer une boule de feu. Cela parut à Serena encore plus facile. Elle générait spontanément un fluide brûlant. Elle le sentait arriver dans ses chairs en une coulée de lave bienfaisante. Le feu liquide déferlait exigeant, généreux, circulant dans le moindre recoin de son corps à une vitesse prodigieuse. Une vitalité nouvelle, surprenante, prenait possession de son organisme. Pendant ces expériences, les battements de son cœur s'accéléraient, ses mains bouillonnaient, sa peau tirait. La jeune mazzera était bouleversée et un peu inquiète de ces sensations inédites. Mais la signadora se montrait très satisfaite. On arriva alors à l'ultime phase. - Tu as montré beaucoup de courage et de persévérance, je t'en félicite mais tu dois à présent choisir ton esprit-animal pour le jour du combat. Chaque mazzera aura le sien et ce sont ces esprits-animaux qui vont s'affronter. Prends ton temps et sois patiente car tu n'as pas le droit à l'erreur. Le choix d'un espritanimal est d'une importance extrême pour la réussite du combat. Mais le temps passait et la jeune fille ne trouvait pas son esprit-animal. Serena aidait sa mère à préparer la soupe du soir. Son corps était assis, immobile mais son cœur trépignait d'impatience. Depuis de longues minutes, elle attendait comme tous les après-midi. Paula-Maria l'observait du coin de l'œil, réprimant son agacement. La jeune fille épluchait les légumes. Chaque coup de couteau aggravait son humeur, augmentait sa nervosité. Elle arrachait d'épaisses lanières de peau, gâchant la marchandise. La mère allait lui conseiller de s'appliquer quand il entra dans la pièce, suivi d'une flaque de soleil. - Bonjour Madame, Bonjour Serena !
192

Il avançait vers les deux femmes, silhouette splendide, le front clair balayé par les mèches rebelles et ses yeux… Transparents comme l'eau de source. Comme il était beau ! Il saisit les mains de Serena. Ils étaient enfin réunis. Les mots étaient inutiles. Paula-Maria osait des regards furtifs vers eux. Olivier qui ne voyait que Serena et Serena qui ne regardait qu'Olivier. Deux enfants, comme deux jeunes dieux. La mère ne faisait pas partie de leur magie. Elle n'existait pas. La pièce vivait sans elle. Elle se retira comme une ombre blessée. Angelina apprit le proche départ de son amie par sa tante Maria. Elle resta un long moment à digérer l'information, envahie soudain d'une indicible tristesse. Puis, trop émue pour feindre, elle partit s'enfermer dans sa chambre. Quand elle réapparut, elle avait saisi sa canne et s'évanouit dans la pénombre bleutée comme un fantôme. Maria n'osa pas la retenir. Serena était adossée au mur de la maison et la vit arriver avec étonnement. Il était rare qu'Angelina se déplaçât si loin de chez elle. La petite silhouette perdue dans sa robe aux couleurs vives avançait courbée, sa marche déjà hésitante, affaiblie par le poids de sa tristesse. - Tu es folle ? Qu'est-ce que tu fais ici ? Angelina s'assit à côté de son amie, à bout de souffle, incapable de répondre. Elle ignora la question et attaqua sans façon : - Tu t'en vas ? Pourquoi ne m'as-tu rien dit ? Le reproche dilatait ses pupilles, noircissait son regard. Il lui mangeait tout le visage. Serena prenait conscience de sa maladresse. Elle avait fait le choix, le mauvais choix, et son erreur avait blessé un être fragile. Décidément elle ne savait faire que le mal ! Elle ne put que bredouiller : - J'avais peur de te contrarier avec mes problèmes !
193

Ses explications lui faisaient honte. Elle aurait du lui parler. Elle se détestait. La malade demanda avec une toute petite voix : - Ne sommes nous plus amies ? La question la frappa comme une gifle. Elle ne pouvait pas laisser dire ça. Elle se révolta : - Ne dis pas ça, idiote, tu es ma seule et meilleure amie ! Je t'aime. Angelina restait confite dans une pose renfrognée - Excuse-moi ! Et elle plaqua un énorme baiser sur la joue d'Angelina qui vacilla sous le choc. Serena la poussa doucement de l'épaule pour la taquiner. Deux, trois et plusieurs fois de suite. La jeune fille se laissait faire puis elle résista en grognant. A son tour elle la repoussa énergiquement. Le jeu de pousse-pousse faisait craquer le désordre de leurs sentiments. Les reproches s'envolaient à grands éclats de rires. - Dis moi c'est vrai ce qui se raconte ? - Oui, souffla Serena dans un murmure, et tu es au courant pour le combat au col de Pratu ? - Bien sûr ! C'est un sacré événement. Notre village a enfin sa mazzera ! Et c'est toi ! Dieu que je suis fière ! Tu sais ce que tu dois faire pour affronter les autres mazzera, n'est-ce pas ? Serena aurait voulu cacher à son amie l'anxiété qui accaparait son esprit, mais le temps n'était plus aux fauxfuyants - Je crois... enfin je ne me sens pas encore prête et j'ai peur... Elle se tourna vers Angelina qui parut du coup aussi inquiète qu'elle. Elles se serrèrent l'une contre l'autre. La petite malade posa sa tête contre l'épaule de son amie - Tu n'as aucune raison d'avoir peur. Je te connais, tu vas réussir ! Tu n'en feras qu'une bouchée de ces sorcières à la noix ! Serena fit entendre un petit rire nerveux. Ces sorcières à la noix risquaient bien de ne pas se laisser faire !

194

Angelina lui prit la main et la jeune mazzera sentit qu'elle y déposait dans le creux une petite chose légère comme une pièce. C'était une médaille toute ciselée qui représentait la Vierge Marie. - J'ai la même sous mon oreiller, tous les soirs je ferai une prière pour écarter les mauvais esprits. Ainsi, tu n'auras rien à craindre. Emue aux larmes, Serena serra fortement entre ses bras ce corps si menu : - Tu vas me manquer, tu sais !

Ce soir là, la lune était posée sur le ciel noir comme un énorme œil. Zia Catalina se rendit dans le poulailler. Elle souleva le loquet en fil de fer et repoussa la petite barrière de bois. Les poules dérangées dans leur sommeil commencèrent à s'agiter frénétiquement, en poussant des cris scandalisés. Elles arrivèrent en sautillant, encerclant la naine. La signadora les ignora mais elle repéra un des coqs qui se rapprochait d'elle. Il s'arc-boutait sur ses deux pattes, le jabot boursouflé d'indignation. Avec colère, il secouait sa crête empourprée. Il venait vers elle, menaçant pour défendre son harem. La femme saisit la hache appuyée sur le mur de pierres et d'un coup sec, coupa le volatile en deux, à la base du cou. La tête roula à ses pieds. Elle se dressait en claquant du bec tandis que le tronc courait dans tous les sens. Chaque tronçon, moignon dérisoire, continuait sa propre existence. Le sang éclaboussait le sol de terre battu et retombait en geysers de confettis. La naine se pencha sur les tâches éparpillées. Elle cherchait le symbolisme des arabesques sanglantes. Elle interprétait attentivement les signes de mort. Elle resta longuement pensive au-dessus de la peinture divinatoire.
195

LE COMBAT

196

197

CHAPITRE 1

Enfin le jour du départ arriva, une merveilleuse matinée d'août avec un ciel couleur de perle. Paula-Maria et Fiffina aidèrent les voyageurs à charger les sacs allourdis de solides rations et les outres emplies d'eau, de chaque côté des selles de bois, sur les mulets. Peu de paroles furent échangées. Trop d'émotions bouleversaient les visages austères. Serena ne put s'empêcher de se jeter en pleurs dans les bras de sa mère. - Allons, tout ira bien, ma chérie ! Paula-Maria se voulait digne et courageuse dans cette épreuve qui la séparait du seul être qui comptait dans sa vie. Seule Fiffina ne cherchait pas à cacher son émotion et Serena embrassa les joues rebondies, ruisselantes de larmes. La signadora s'impatienta. Il n'était pas bon de s'attarder. Le temps perdu jouait contre eux. Paula-Maria s'approcha de la naine et lui serra les mains en la regardant intensément : - Chè vo siiti maladetti76 ! Zia Catalina acquiesça sans ajouter un mot. Enfin la troupe s'éloigna au rythme lent et balancé des mulets. La mère ne bougea pas avant que les silhouettes ne se fondent dans la clarté laiteuse du petit matin. Après la mort brutale de son époux, la naissance de sa fille l'avait tirée du désespoir et entraînée vers l'avenir. Toutes ces années avaient défilé dans une ronde épuisante mais vivifiante de jeunesse. Elle avait vécu dans un rêve d'innocence et d'illusion. Brutalement, elle s'éveillait à la réalité, à la douleur. Une nouvelle fois, elle replongeait dans le passé. C'était l'image déjà floue de cette enfant aux yeux comme des perles d'ambre. Elle
76

Que vous soyez maudits !

198

se rappelait son émerveillement, devant cette petite poupée curieuse et attendrissante ; ses rires et ses silences, ses caresses et ses exigences. Le temps avait filé en traître sur leurs tendres amours. Elle avait oublié, insouciante, d'en graver les moments précieux dans sa mémoire. Aujourd'hui le temps se vengeait : l'avenir ne lui appartenait plus et le passé se dérobait. Fiffina sanglotait maintenant à fendre l'âme, sa ronde figure plongée dans un mouchoir large comme une serviette. - Entrons, ordonna Paula-Maria calmement. Fiffina la suivit docilement tout en se mouchant bruyamment. Les voyageurs traversèrent le village encore endormi. Il était ce matin là étrangement tranquille. Ils ne distinguèrent aucune silhouette derrière les volets à demi clos. Ils n'aperçurent âme qui vive sur le pas des maisons. Mais sur le rebord de chaque fenêtre brillait la petite flamme d'une bougie. En menant sa monture au milieu de ce chemin de lumières, Serena se sentit toute émue. Tous ces lumignons escortaient leur mazzera en l'assurant de leur soutien. Les villageois se sentaient concernés par le combat de la jeune fille. De sa réussite dépendait leur vie. Elle était la clé enchantée d'une année de paix et de bonheur mais elle pouvait par mégarde déclencher le mécanisme fatal qui ouvrirait la boîte de Pandore. Si elle perdait, les maladies, les malheurs et les morts afflueraient dans les familles. Le village entier priait pour Serena. La peur plus que l'amour le guidait dans ses prières mais il n'avait jamais eu autant besoin de Dieu et de sa mazzera. Serena avait conscience de sa responsabilité : elle en tirait une certaine fierté, mitigée toutefois d'inquiétude. Elle quittait pour la première fois la sécurité de son foyer, tout ce qu'elle connaissait depuis son enfance, pour une aventure étrange et dangereuse. Elle avait rendez-vous avec les sorciers de l'île et elle se demandait, tout en s'engageant sur la route qui montait vers la montagne, si elle ne commettait pas une erreur. Elle se
199

retourna souvent jusqu'à ce que le dernier toit disparaisse à sa vue et que le maquis l'engloutisse. Pendant plus d'une heure le petit groupe de voyageurs avança en longeant la rivière. De part et d'autre de la route, alternaient jardins, vergers et châtaigneraies soigneusement entretenus par les propriétaires en prévision des hivers âpres. Le soleil pointait déjà derrière la brume matinale. Ils atteignirent le Lavunieddu et ses cascades chantantes. Olivier conseilla d'y faire une halte pour désaltérer les mulets. Les bêtes descendirent la berge abrupte avec réticence. Ils arrivèrent sur une plate-forme rasée comme une pelouse. Le Lac enchâssé dans ce parterre verdoyant ressemblait à une piscine naturelle. Le jeune homme s'agenouilla sur les rebords moussus et s'aspergea le visage. - Elle est glacée ! Serena assise sur une pierre le regardait faire en souriant. Dérangée, une libellule aux élytres translucides s'envola avec une grâce majestueuse. - Cet endroit est merveilleux, murmura-t-il, sous le charme. Les petites cascades, telles des voiles de dentelle, retombaient en éclats de diamants criblant la surface paisible. - Ne nous attardons pas ici, coupa la signadora avec une mine contrariée. - Pourquoi ? Il fait si bon ? - Cet endroit est maudit. Les esprits des eaux l'habitent ! - Allons bon ! Olivier sentit l'agacement monter en lui. Toujours et partout des superstitions ridicules ! Il ne pouvait pas croire en cela. - Excusez-moi, mais ces croyances ne sont pas fondées. Ce n'est que de l'eau ! La naine resta impassible et renoua son fichu. Puis elle remonta sur son mulet aussi agile qu'une jeune fille et s'éloigna. Serena se releva et posa sa main sur l'épaule du jeune homme en un geste apaisant :
200

- Zia Catalina a raison, de nombreux enfants sont morts noyés dans ces eaux. D'ailleurs, regarde, les animaux le sentent. Les mulets en effet refusaient de boire et s'agitaient en poussant des braiments inquiets. Olivier ouvrit la bouche pour expliquer que tout n'était pas légende et qu'il y avait des raisons logiques à certains événements, mais il la referma. Il était inutile de discuter. Ici l'imagination des hommes était à la mesure du paysage : écrasante ! L'enchantement était brisé. Ils reprirent leur route, s'éloignant du lac maudit. Mais le jeune homme ne pouvait chasser de sa tête les derniers mots qu'avaient prononcés la mère de Serena : "Che vo siiti maladetti !". Depuis son arrivée sur l'île, Olivier avait tout fait pour se faire accepter par la communauté des villageoisI Il avait manifesté un intérêt certain pour leur langage et il avait employé toute sa volonté, toute son application pour les comprendre. Mais ce qu'elle venait de leur dire n'était pas clair du tout : "Que vous soyez maudits !" Cela n'avait aucun sens. La curiosité l'emporta sur la discrétion. Il pressa vivement les flancs de sa monture et parvint au côté de la Signadora. - Zia, dites ! Pourquoi Paula-Maria au moment du départ nous a-t-elle maudits ? Est-ce que j'ai mal compris ? La femme ébaucha l'ombre d'un sourire : - Non, vous avez raison ! Elle nous a maudits... par crainte des puissances du mal ! Olivier ne comprenait toujours pas. - C'est une vieille superstition corse pour se protéger. Le charme opère en sens contraire, précisa la femme, nous souhaiter le succès pourrait nous attirer le mauvais œil, alors nous déguisons nos paroles pour tromper les esprits ! Le jeune instituteur rumina cette stratégie, quelque peu déconcerté par la logique corse. Il avait oublié que ce peuple ne descendait pas de Descartes !

201

Il nota soudain qu'on n'entendait plus le bruit de la rivière. La gorge sèche, il se rassura à la vue des énormes outres en peau de chèvre qui se balançaient contre les flancs de leurs montures. La nature se transformait sous les pas des mulets et ils voyageaient à présent au cœur d'une profusion de fougères, de fourrés ronds comme des coussins de velours, de bosquets de thym bourdonnants et odorants. Au-dessus de ce chaos originel, apparut soudain une énorme pierre couchée comme une longue table. - Je n'avais jamais vu ce dolmen ! remarqua Olivier étonné - Il est pourtant connu par la population, répondit la signadora, des hommes et des femmes viennent souvent ici se recharger en énergie ! Le sens de ces paroles échappait une fois de plus à Olivier : - En énergie ? - Ce dolmen est imprégné de chaleur cosmique. Frotter son bas-ventre contre cette pierre guérit l'impuissance des hommes et la stérilité des femmes. Je vous l'ai dit jeune homme, les choses les plus simples ont souvent une raison d'être qui nous échappe !

Après une journée en apnée dans un air saturé de chaleur, la population sortait respirer le mince filet d'air que le soir transportait de la mer vers leurs montagnes. Les groupes organisés déambulaient dans la pénombre tout le long du village. On en rencontrait partout : autour de la fontaine, devant le café, sur la place et le long de la route loin des maisons. Cramponnée à sa cousine, Fiffina expliquait ses dernières expériences pour obtenir une divine confiture de citron. Selon elle, il n'en existait pas de meilleure que la sienne et de cela
202

Paula-Maria en était convaincue. La petite femme créait des associations de saveurs originales mélangeant subtilement myrrhe, châtaigne, oranges, graines d'anis, menthe sauvage, miel, écorces de fruits, liqueurs. Elle ne cuisinait pas, elle composait au gré de son inspiration. Très fière, elle exposait à Paula-Maria les derniers résultats de ses expériences culinaires. Les deux femmes marchaient encerclées par la nuit et accompagnées du chant des cigales. De temps en temps elles croisaient d'autres groupes. On interrompait les conversations. On se saluait, regards convenus, sourires polis. Les équipes effectuaient un parfait chassé-croisé qui ne laissait rien au hasard ou à l'improvisation, puis elles s'éloignaient. Les conversations reprenaient. Fiffina continuait ses explications techniques. Au détour du chemin, elles tombèrent nez à nez sur Lavisa accompagnée de deux commères, toutes enveloppées de leurs crêpes noirs. Paula-Maria pressa le bras de Fiffina. D'un commun accord, les deux femmes accélérèrent le pas. - Bona sera 77! - Bona sera ! Toujours, le chassé-croisé, classique mais impeccablement réussi et les deux femmes continuèrent leur route prestement. Mais Lavisa ne l'entendait pas ainsi. - O Paula-Marì, attends-moi ! Paula… La voix claironnait telle la trompette du jugement dernier. Paula-Maria fit volte-face, se composant un air de surprise polie, dissimulant sa hâte de fuir : - Lavisa ! Que t'arrive-t-il ? L'autre se dirigeait vers elles, abandonnant ses compagnes. - Je t'ai cherchée toute la journée ! Le ton était sévère mais elle parlait bas, avec des œillades en coulisse pour vérifier si personne ne pouvait les entendre. - Non ?
77

Bonsoir !

203

- Si ! Où est Serena ? Pourquoi est-elle partie ? La figure jaune la scrutait intensément dans l'obscurité, affectant de ne pas voir Fiffina. - Une sorte de pèlerinage. - Un pèlerinage… avec cette sorcière et ce pinzutu !!!! Ne me mens pas ! Je suis au courant ! Elle va participer à la réunion des… mazzeri ! Qu'est-ce qui a pu provoquer ces... dispositions ? Les mots avaient du mal à sortir, comme s'ils lui écorchaient la bouche. Paula-Maria voulut lui expliquer mais elle renonça, Lavisa n'était pas venue pour les comprendre, mais pour les condamner sans aucune indulgence. - Nous sommes la risée de tout le village, on parle derrière notre dos, on se moque : tu n'aurais jamais du autoriser Serena à partir avec ces fous ! As-tu perdu la tête ? La femme pleurnichait en se tordant les mains. - Comment est-ce possible ? Ma nièce, une mazzera ! Une telle malédiction dans notre famille ! Qu'allons nous faire ? Paula-Maria leva une main autoritaire - Pas de mélodrame, Lavisa. Merci de t'inquiéter pour ta nièce, mais tout va bien. Je suis sa mère et je m'occupe de tout. C'est une affaire qui ne te concerne pas. Un gargouillis inaudible sortit des lèvres de la femme. - Cela me concerne car vous avez toutes perdu l'esprit, il me semble. Laisser Serena courir les routes avec ces deux étrangers. Une jeune fille qui ne trouvera plus aucun homme pour l'épouser si j'en crois ce qui se dit. Les temps ont bien changé, allez ! A mon époque… Un étau douloureux comprimait le cerveau de Paula-Maria depuis quelques minutes. Mais la femme continuait imperturbable. - Je te préviens, ma chère si tout cela tourne mal, c'est la mort dans l'âme que je te le dis, je déshérite Serena ! Parfaitement, je la déshérite.
204

Paula-Maria dévisagea un moment sa cousine avec étonnement et pitié. Son cas était par trop désespéré ! Elle décida de clore cette conversation stérile : - Merci, Lavisa ! Tu trouves toujours les mots qui consolent. C'est exactement ce que j'avais besoin d'entendre pour me remonter le moral. - Merci ! Surenchérit Fiffina, qui avait décidé de se rappeler au bon souvenir de la vieille. Dans l'épaisseur d'encre, elles abandonnèrent leur parente suffoquée de dépit, dont la respiration sifflait dans leurs dos comme celle d'un serpent.

La clarté augmentait au fur et à mesure que les voyageurs progressaient. Les couleurs se transformaient. Le ciel avait pris une teinte plus vive de bleu, traversé par endroits de flammes d'or. Le chemin avait disparu. Ce n'était plus qu'une montée abrupte et caillouteuse. Les cavaliers durent descendre de leurs montures et avancer à pied. Ils contournaient les blocs de rochers, évitant les bouquets de chardons aux piquants aigus comme des aiguilles. Le soleil envoyait des baisers de feu. Les pierres renvoyaient son rayonnement violent et Olivier, aveuglé, trébuchait régulièrement. La sueur imbibait sa chemise. La chaleur devenait suffocante. Serena avançait en tête fraîche et agile, triomphant de tous les obstacles. Il n'avait pas de souci à se faire pour elle, elle se déplaçait d'instinct dans ce territoire tourmenté. Le jeune homme se retourna pour surveiller la progression de Zia Catalina. Elle montait avec peine, tordue comme un cep, boitillant et respirant bruyamment mais elle ne se plaignait pas. Ses jambes courtes et torses n'entravaient en rien son agilité. Olivier était impressionné par sa résistance. Depuis un moment, il était attaqué par des
205

mouches voraces, qui attirées par l'acidité de la sueur, n'hésitaient pas à le mordre cruellement. Il se frappait avec l'énergie du désespoir pour échapper à leur férocité. Zia Catalina s'arrêta et fouillant dans son ample jupe noire en extirpa une rondelle qui ressemblait à une tranche de pomme de terre sèche. Elle le tendit à Olivier. - Tenez ! Frottez-vous la peau avec cet extrait de racine de malma!78 Son suc protège des piqûres des mouches et même des guêpes. Le jeune homme hésitait, dubitatif, quant à l'efficacité de la rondelle miracle. - Comme vous voulez, constata la naine, mais Serena et moi, nous avons pris la précaution d'en appliquer sur les parties exposées de notre corps, avant notre départ, et nous ne sommes pas importunées ! Olivier comprit alors pourquoi les deux femmes semblaient échapper à cette curée. Sans plus discuter, il s'empressa d'appliquer le remède salvateur. Soudain des bruits de clochettes résonnèrent dans le maquis. Ils devinèrent un bruissement tout près d'eux, sur leur droite. De derrière un éboulis de roches venait de surgir un homme jeune de large stature, un fusil à la main. Vêtu d'un pantalon de toile déchiré et d'un tricot tâché, le visage buriné sali par une barbe rousse, il avait un aspect inquiétant. Il ressemblait à un bandit. Olivier se mit sur la défensive, mais son apparition causa un grand plaisir aux deux femmes qui apparemment le connaissaient bien. On lui présenta Petru le berger. C'était un solitaire qui restait avec ses bêtes dans les montagnes et descendait peu au village. Il était le premier être humain, et peut-être le dernier, aperçu, au cours de leur périple. Il leur serra vigoureusement la main. L'homme connaissait certainement les raisons de leur voyage mais il n'en fit aucune allusion. Pudeur et discrétion. Simplement, il leur proposa de
78

Guimauve.

206

se reposer un moment et de se restaurer. Tous le suivirent à l'ombre d'un énorme rocher évidé, en forme de corbeille, par les intempéries. Là, à l'abri des rayons cruels du soleil de midi, ils partagèrent leurs victuailles. Les voyageurs offrirent au berger de la coppa, du saucisson et des pommes minuscules et toutes ridées mais à la chair juteuse et parfumée. Celui-ci leur coupa de larges tranches de fromage de lait de brebis à l'odeur fade. Après quelques échanges en corse avec les deux femmes, il s'adressa au jeune homme dans un français parfait et cultivé qui contrastait étonnement avec son apparence rude et négligée. Olivier s'en étonna. - Je suis parti sur le continent faire mes études. Mes parents voulaient que je sois avocat mais je n'ai pas supporté la ville, j'avais le mal du pays. Je suis revenu au village, à la grande déception de ma famille. Ici, je suis en paix avec moi-même, je mène l'existence que mon cœur désire. Je suis un nomade, pauvre mais sans entrave. Ma liberté est ma richesse. Son plaidoyer portait des accents d'orgueil. Olivier ressentait la fierté mais aussi la mélancolie de cet homme jeune qu'un attachement immodéré pour son île, retirait des honneurs jusqu'à la solitude. Le berger sembla deviner ses pensées. - Un corse n'a pas d'alternative : entre français ou corse, il doit choisir. L'identité ne se marchande pas ! Il n'y avait pas de colère dans sa voix, pas de menace. C'était juste une constatation. Olivier comprenait que certains hommes puissent renoncer à une vie de lumière et de succès pour l'amour lucide et désintéressé d'une terre. Zia Catalina, le menton affaissé sur sa poitrine, les paupières closes somnolait, tandis que Serena se recoiffait. Elle avait complètement dénoué ses cheveux. Les doigts en conque, elle peignait sa chevelure étalée. Olivier remarqua le regard du berger attiré par les mouvements gracieux. Il observait, de temps à autre, la jeune corse, fasciné, malgré lui. Rien n'échappait à son regard exercé : il suivait la ligne tendre du cou long et gracile qui se ployait, il remontait l'arrondi parfait
207

de ses bras relevés jusqu'aux creux intimes des aisselles. Elle était très belle. Elle était la première femme qu'il voyait après des jours et des nuits vides d'amour et de désir. Et dans l'alcôve de granit une tendre intimité se nouait malgré eux. L'homme se surprenait à imaginer des caresses insensées sur cette peau dorée. Vivement il se détourna. Cette scène le blessait. Dans son exil, il avait refoulé et banni de son cœur tous les sentiments, toutes les émotions. Le temps avait gommé de sa mémoire l'absence cruelle d'un autre corps contre le sien. Il avait fini par oublier. Du moins il l'avait cru ! Il se redressa d'un mouvement brusque. Sans un mot, pour ne pas réveiller la signadora qui ronflait, il fit comprendre par signes, aux jeunes gens, qu'il devait partir. Et il s'esquiva, aussi soudainement qu'il était apparu, dans le labyrinthe de son royaume hors du temps. Après le départ du berger, Olivier et Serena restèrent assis épaule contre épaule. Le jeune homme voyait ses longues jambes nues, il humait son odeur de pain d'épice qui flottait dans l'air saturé de chaleur. Il lui apporta la gourde pour trouver un prétexte de se rapprocher de ce corps tiède. Elle se pencha sur lui pour boire et les longues boucles de sa chevelure dénouée caressèrent ses doigts. Troublé, il glissa sa main contre son dos. Il se laissait envahir par la fierté de l'avoir à lui seul. L'intérêt du berger pour Serena l'avait inquiété. Il réalisait qu'elle ne lui appartenait pas. D'autres pouvaient la lui voler. Il avait peur de la perdre. Il s'interdisait d'imaginer d'autres mains toucher cette chair si douce. Cette pensée le rendait fou. Avec ardeur, il l'attira contre lui. Les pupilles élargies de désir obscurcissaient son regard. Exigeant, il chercha en silence sa bouche. Mais elle se déroba à son étreinte, désignant d'un coup de menton malicieux Zia Catalina, recroquevillée à leurs pieds, qui dormait. - Restons tranquilles ! Souffla-t-elle tout contre sa joue.
208

Mais le jeune homme ne l'entendait pas de cette oreille, il se sentait incapable de résister plus longtemps à sa passion. - Au diable la sieste ! Et avant qu'elle ait pu réagir, il saisit les poignets de Serena et la tira au dehors avec une force brutale. Ignorant la fusion extrême de l'air et de la chaleur, Olivier escalada la paroi rocheuse de l'abri, la soulevant, la hissant sans ménagement derrière lui pour déboucher sur le toit de la grotte. Il ahanait, les sens égarés. Il coucha la jeune fille sur la pierre rugueuse et remonta sa jupe sur le haut de ses cuisses. Il voulait lui imposer la toute-puissance de son désir d'homme. Elle ne résista pas. Chaque fois qu'il la touchait, ses défenses fondaient dans un feu de passion. Elle noua ses bras derrière le dos du jeune homme et l'attira d'un coup contre elle. Plus rien ne comptait. Aveugles et sourds au monde extérieur, l'orage éclatait dans leurs corps arc-boutés d'extase. Le sang tempêtait dans leurs veines, leur cœur cognait à grands coups dans leurs poitrines. Ils se prenaient, ventres collés, lèvres fondues. Ils s'étreignaient impudiques et bestiaux. Ils s'appartenaient. Ils étaient un combat, une bataille sans vainqueur ni vaincu. Les reins de Serena ondulaient sous d'insupportables vibrations de jouissance. Sa peau tendre s'écorchait sur la roche hérissée de clous de granit. La flèche du plaisir plantée entre ses cuisses, elle s'offrait crucifiée, sans un cri. En dessous, la signadora dormait paisiblement.

L'expédition reprit. Ils avançaient la tête baissée, muets pour économiser leur souffle, concentrés sur leur marche. La pente s'élevait et leur progression s'avérait plus éprouvante. Plus ils montaient, plus la luminosité baissait. Olivier remarqua que la végétation basse laissait peu à peu la place à des hauts résineux.
209

Leurs feuillages filtraient l'ardeur du soleil et l'air se rafraîchissait. Bientôt, au-dessus d'eux apparut l'orée d'une forêt touffue de hêtres et de pins. - Nous voilà arrivés dans le domaine de l'Orsu, s'exclama la naine en soupirant d'aise. - De l'ours ? S'étonna l'instituteur. Y a-t-il vraiment des ours en Corse ? - Il y en a eu ! Ils furent probablement amenés par des montreurs d'ours, de passage sur des navires marchands. Certains de ces animaux, se sont échappés et ont rejoint les montagnes. Ils se sont parfaitement adaptés à ces lieux sauvages. Mais ils ont disparu depuis longtemps, chassés par les bergers dont ils décimaient les troupeaux. Nous n'avons plus rien à craindre. La forêt est un endroit merveilleusement calme. La signadora pressa les flancs de sa monture, soudain toute revigorée. A la queue leu leu, les voyageurs pénétrèrent dans le sousbois. Le soleil disparut alors totalement et l'obscurité les enveloppa. Olivier eut l'impression d'entrer dans une cathédrale fraîche et silencieuse. Le petit groupe avançait, l'esprit soudain apaisé, entre une enfilade d'arbres semblables aux piliers de bois sculpté d'un temple païen. Une légère brise agitait leurs branches qui comme des encensoirs diffusaient de puissantes essences de résine et d'eucalyptus. Des odeurs fermentaient dans ce volume fermé par un épais arceau de feuillages. Zia Catalina et Olivier arrêtèrent les mulets. Ils descendirent de leurs montures et étirèrent leurs muscles endoloris. Puis dans un bel ensemble, ils s'affalèrent côte à côte, au pied d'un tronc moussu, harassés de fatigue, de chaleur et de poussière. Les poumons brûlés par leur journée dans l'air chauffé à blanc, ils restaient la bouche ouverte, anesthésiés par le choc de la brise fraîche. Ils inhalaient le souffle végétal avec de telles expressions de béatitude que Serena éclata de rire. Le son de sa voix résonna en notes cristallines sous la voûte de verdure. La
210

jeune fille s'éloigna d'eux, les abandonnant à leur extase de substances éthériques. Elle s'enfonça dans ce palais luxuriant, se laissant guider par le tracé naturel des plantes et des arbres. Le clair-obscur défaisait les ombres. Elle avançait, les sens en éveil, dans le sous-bois. Elle enjambait les troncs foudroyés comme des corps fusillés avec leurs écorces en guenilles. Elle déchiffrait les traces de vie et de mort. Elle flairait la moisissure, l'humidité et le sang. Elle absorbait chaque substance de nature pour devenir Nature. Par endroits, la terre se soulevait et des racines énormes surgissaient tels de longs bras velus. Serena se laissait entraîner au cœur de cet écrin de verdure exubérante. La forêt délirait. Elle explosait à ses pieds en cascades de fibres, feuilles, fleurs. Des lianes ondulaient audessus de sa tête. Serena remarqua que leur entrelacement faisait un rideau qui dissimulait une autre partie de la forêt. Elle dut se baisser pour franchir le voile épais de végétation. Elle fut surprise de découvrir de l'autre côté un chemin qui zigzaguait à travers un parterre de fougères aux immenses palmes. Les troncs nus des pins lariccio79 se dressaient hauts et droits mais à leur sommet les branchages s'enchevêtraient les uns aux autres et créaient ainsi une voûte naturelle. Elle s'engagea sur le sentier. Elle marchait, attentive à la végétation nouvelle qui s'offrait à ses yeux : des buissons aux grains rouge vif, des fleurs étonnantes aux pétales bleus, ourlés de mauve. Soudain, sans qu'elle ait pu l'entendre, remarquablement silencieux, un chien déboucha face à elle. Elle n'avait jamais vu une bête aussi grande. Il avait la taille d'un veau et un magnifique pelage ras aux reflets lustrés comme de la panne de velours. Il avançait la mâchoire retroussée sur des crocs épais. Surprise, Serena s'immobilisa : elle ne pouvait plus se déplacer car l'animal bloquait le passage. Mais elle ne voulait pas fuir. Le chien ne présentait aucun signe d'agressivité. Elle réfléchissait à la stratégie à adopter quand un faisceau de
79

Pins au tronc lisse pouvant atteindre cinquante mètres de haut.

211

lumière orangée embrasa un énorme pin. Interloquée, elle se crut victime d'une hallucination. Il lui semblait que l'arbre avait bougé. Comme dans un rêve, elle vit une partie du tronc se détacher et venir vers elle. Ce n'était pas un arbre mais une femme. Elle était immense, des cheveux roux jetés en désordre sur ses épaules massives. Elle portait une longue tunique de lin sur une jupe en drap de couleur brune qui se confondait avec l'écorce des arbres. Elle souriait. Pourtant en l'observant de plus prés, Serena recula d'effroi. A la place du nez, il n'y avait qu'un trou béant. - Non, attends ! N'aies pas peur ! Je ne te veux aucun mal L'apparition hideuse avançait vers elle. Ses petits yeux brillaient, enfoncés sous une barre broussailleuse de sourcils qui lui barrait tout le front. Sa mâchoire saillait en une bosse proéminente. Mais le plus impressionnant dans ce faciès, c'était le nez ou plutôt l'absence de cartilages. Deux fentes légèrement obliques trouaient la peau, suggérant de manière dérisoire les narines. Serena n'avait jamais vu une telle créature. Etait-ce un humain ou un animal ? - Qui êtes-vous ? Demanda-t-elle dans un souffle. La femme sans nez répondit d'une étonnante voix râpeuse qui faisait penser au chant d'un violon. - J'appartiens à la forêt, je suis une de ses gardiennes. Je sais que tu es une mazzera et que tu dois te rendre au col pour combattre ! En entendant ces mots Serena riposta avec force - Non, je ne vais pas pour me battre mais pour sauver celui que j'aime ! Ce cri d'amour amena un sourire amusé sur les lèvres de la femme tandis qu'elle avança encore de quelques pas vers la jeune fille. - C'est bien, tu as du caractère, mais tu ne peux pas échapper à la tradition.
212

La femme avait des traits réellement effrayants mais curieusement Serena ne ressentait aucune répulsion ou aucune pitié, car elle était émouvante dans sa laideur. La bouche apparaissait démesurée dans cette face mutilée, mais ces deux bourrelets de chair rouge trahissaient l'énergie et la générosité. Le menton rond était gonflé de bienveillance et ses yeux enfouis sous la masse des sourcils vous pénétraient. On n'y résistait pas. Comme si ces yeux là comprenaient la souffrance indicible des humains ! Cette femme ne pouvait pas être dangereuse ! Le chien tournait autour de la jeune fille. Ses babines mauves, retroussées reniflaient le bas de sa jupe. - C'est une épreuve difficile ! Je te sens inquiète. Ai-je tort ? - Non, j'ai peur, avoua Serena tout bas. La femme branla sa lourde tête comme pour montrer sa compassion - Je peux t'offrir mes conseils mais je ne peux malheureusement pas faire plus. C'est à toi, seule, de trouver la force. Apprends ! Ecoute ! Tu es ici dans un lieu de savoir ! Chaque élément de la nature t'offre sa leçon de vie. Sa voix aux trémolos vibrants contrastait avec sa stature massive. Elle promenait ses larges paumes le long de l'écorce brune d'un pin. - Sens sa force ! Cet arbre, comme toi s'est nourri depuis des années de l'eau, de la chaleur et des substances de la terre maternelle. Il a connu les foudres du ciel, les brûlures du feu et pourtant il reste debout ! Droit, face à son destin. Fais comme lui ! Elle collait son corps au tronc enveloppé de lichen blanc. Comme une énorme sangsue elle aspirait goulûment une substance invisible. L'étrangeté de son comportement rendait Serena perplexe. La femme sans nez s'en aperçut. Un sourire ou plutôt une grimace, tordit son visage déformé.

213

- Son tronc est semblable à celui d'un homme vigoureux. Enlace le et absorbe sa sève ! Sens la circuler. Goûte ses flux vitaux. Elle saisit une feuille d'une des branches et l'approcha du visage de Serena : - Vois ! La chlorophylle circule dans les minces veinures de ses feuilles, exactement comme le sang circule dans tes veines. Nos organismes sont identiques, car tout est fait de poussière d'étoiles. Comme lui, mobilise tes forces vitales ! Elle s'approcha de Serena, si près qu'elle sentit son souffle chaud sur ses joues. - Accepte ta destinée. Tu es mazzera ! Tu perpétues une tradition prodigieuse. Ton combat n'est pas un combat de folklore. C'est un rite ancestral, d'une importance extrême pour la mémoire de notre peuple. Tu vas participer au plus ancien tournoi de l'île. C'est un honneur suprême. N'aies pas peur de ce que tu es ! Deviens ce que tu es ! C'est ta vérité, ou ta perte si tu la refuses ! L'esprit de Serena s'agitait. Il s'exaltait à ces exhortations. Une force méconnue l'animait, la soutenait. La jeune corse commençait à comprendre la vérité. Sa vérité. Elle entrevoyait des flaques de lumières dans les dédales tourmentés de sa vie. Elle se nourrissait des paroles de la femme, fière soudain de cette destinée imprévue. Cette créature la comprenait. Elle était comme elle. Elles se ressemblaient. Indécentes mais puissantes. Redoutées mais respectées. Elles étaient des mutantes, échappant à la logique et aux certitudes de ce monde. Deux êtres complexes dérivant sans frontière entre deux univers parallèles. La femme pencha son ombre immense et lui accrocha autour du cou une cordelette au bout de laquelle pendait un curieux objet. C'était une pierre parfaitement carrée à la texture légèrement granitée et aux rebords tranchants. Serena fixait le pendentif sans comprendre - Qu'est-ce que c'est ?
214

- La petra quatrata ! Elle te servira de talisman La jeune fille adressa à la créature un regard plein de gratitude. Le cadeau la touchait profondément. C'était un réconfort inestimable, même si cette étrange pierre la prenait au dépourvu. Comment l'utiliser ? Est-ce qu'elle pourrait l'aider à trouver son esprit-animal ? Elle n'eut pas le temps de lui demander. Déjà la femme sifflait son chien et s'enfonçait dans les bois où elle disparut comme par enchantement. Un long moment, la jeune mazzera écouta le bruit de ses pas s'enfoncer dans la forêt ; où était-ce seulement le vent dans les feuillages !

Quand Serena rejoignit l'endroit où elle avait laissé ses deux compagnons, la nuit commençait à tomber. Elle les retrouva parfaitement éveillés cette fois-ci. Olivier tournait en rond, apparemment de méchante humeur. En la voyant, il se précipita vers elle : - Ou étais-tu ? Nous étions très inquiets, tu as disparu depuis des heures. La naine avait ôté une de ses petites bottines et massait sa cheville gonflée. - J'ai mal ! Heureusement, j'ai amené mes herbes guérisseuses ! Elle palpa son ample jupe sombre. Le jeune homme remarqua qu'elle était agrémentée d'une multitude de poches. La signadora tira de l'une d'elles, une petite bourse de cuir râpée qu'elle ouvrit avec précaution et dans laquelle étaient enveloppées des boulettes de feuilles sèches. Elle en prit une, l'humidifia en crachant plusieurs fois dessus. Puis, elle l'appliqua en compresse sur sa cheville. Olivier l'observait avec une expression narquoise.
215

- Tout est dans la salive. Il faut trois crachats de sorcière ! Le ton était persifleur et le jeune homme eut le sentiment désagréable que l'on se moquait de lui. Il préféra éviter de lui répondre que les vertus guérisseuses des herbes de la forêt le laissaient sceptique. - L'arba santa est miraculeuse pour les fatigues musculaires et les entorses. Vous devriez essayer ! Les végétaux font partie de ces espèces que l'homme côtoie en ignorant leurs vertus, enchaîna la vieille femme plus sérieusement. Les plantes sécrètent des substances chimiques capables de guérir mais aussi de tuer. Je pourrais... Mais subitement la naine s'interrompit. Elle se releva brutalement et se suspendit au cou de Serena - Qu'est-ce que cette pierre que tu portes ? - J'ai rencontré une drôle de femme, elle m'a donné cette pierre. Elle prétend que c'est un talisman. Zia Catalina tripotait tout excitée la pierre carrée. Elle trépignait, s'agitait en tous sens oubliant sa cheville douloureuse. - As-tu vu son visage ? - Oui acquiesça Serena, il était bizarre, elle n'avait pas de nez. - Tu as vu une nasimozza ! Hulula la signadora. - Qui est ce ? demanda Olivier - Une femme sans nez ! Pa la Madonna, tu l'as vue ! Elle leva les bras vers le ciel en riant. - Qui est ce ? insista t'il - Elle nous protège, salva80! - Qui est-ce ? Qui est-ce ? Répéta inlassablement le jeune homme. La naine arrêta sa sarabande débridée et tapota avec dignité son chignon en désordre, avant d'expliquer d'un ton docte : - C'est une Nasimoza ou femme sans nez
80

Mon Dieu !

216

- Femme sans nez... vous ne pensez pas que je vais avaler cette fable, protesta Olivier en émettant un petit rire forcé. - Si vous croyez que je raconte des fables, il ne fallait pas vous joindre à nous pour ce voyage, déclara d'une voix sévère la signadora. Sachez jeune homme pour votre culture que les nasimozzi sont un peuple de femmes que les Corses respectent comme leur mère. En rencontrer une est un honneur et un bon présage. Le visage d'Olivier avait viré au rouge vif, indiquant que la vieille femme l'avait vexé. - Excusez-moi si j'ai l'air idiot articula-t-il avec raideur, mais j'ai eu jusqu'ici une vie très banale. Je n'ai jamais eu le bonheur de rencontrer de fée, de sorcier ou de femme sans nez. C'est pour moi une expérience tout à fait nouvelle. La naine ne releva pas le ton aigre-doux de l'instituteur. Elle continua calmement son exposé. - Elles vivent quelque part dans la montagne. Aucun homme ne partage leur existence. - Des amazones en quelque sorte ! Remarqua Olivier l'air boudeur. - Non ! Rétorqua vivement la signadora, elles n'ont aucun instinct de guerre, elles ne chassent pas et ne tuent pas. Elles détestent les armes et la violence. Elles vivent dans la paix et l'harmonie. Ce sont des guides spirituels. Elles apportent aide et soutien à tous les êtres humains en difficulté. Elles habitent un lieu mystérieux que l'on ne peut atteindre que par la voie des airs. Elles y invitent parfois des mortels. Ceux qui y sont allés ont le souvenir de monceaux de victuailles, de marchandises précieuses et de trésors fabuleux. Mais ils n'ont jamais pu y retourner, car leur habitation n'a ni mur ni porte. - Des extraterrestres donc ! ne put s'empêcher de remarquer Olivier ironique. Il hochait la tête - Non ! Mais non ! De telles femmes, sans nez, ne peuvent pas exister ! - Est-il si déraisonnable de croire en l'existence d'un monde invisible demanda avec sérieux Zia Catalina. Pourquoi rejeter
217

l'idée d'entités différentes qui évolueraient autour de nous, sans que l'on s'en doute ! - C'est impossible car la vie est faite de réalités tangibles ! insista le jeune instituteur - Votre esprit scientifique ignore tout ce qu'il ne peut pas prouver mais peut-être ce que nous croyons être réalité n'est en fait qu'illusion. Est-ce que nous vivons ? Demanda la naine avec une tranquille assurance. Peut-être rêvons nous et notre vie commencera quand le rêve s'achèvera. Pris au dépourvu par cette théorie métaphysique, Olivier ouvrit plusieurs fois la bouche comme un homme qui suffoque. Il se savait ouvert à toutes réflexions mais le discours étonnant de la signadora dépassait les bornes de sa largesse d'esprit. Il préféra ne pas répondre et détourna la conversation sur un tout autre sujet : - Mais pourquoi a-t-elle donné cette pierre ? - Elle possède un pouvoir magique ! - Quel pouvoir ? Murmura Serena, méditative, en tâtant l'étrange talisman. Elle faisait glisser son index sur les arêtes en suivant le pourtour cubique du morceau de minéral. - Le pouvoir de se charger en énergie et de la restituer au centuple à son possesseur. C'est un cadeau inestimable. Les nasimozzi accordent exceptionnellement leur protection aux êtres humains. C'est un bon signe ! Serena comprenait l'excitation de la vieille femme mais elle ne se sentait pas plus rassurée. Elle se demandait si elle saurait se servir de la petra quadrata et en quelle occasion, elle pourrait l'utiliser. Quant'à Olivier, il avait atteint les sommets de l'extraordinaire. Plus rien ne pouvait susciter son étonnement. Après, la théorie sur l'existence d'entités extraordinaires sans nez, voilà que ses deux compagnes attestaient du pouvoir magique d'une pierre. Il n'en était plus à une croyance près : le prosélytisme de ces femmes le gagnait. Elles remettaient en

218

cause ses conceptions du monde. Il les maudissait. Enervé, il leur tourna ostensiblement le dos sans plus s'occuper d'elles. Rocchu poussa la porte du café avec la conscience du devoir à accomplir. Il ne concevait son rôle de maire que sur le terrain. Et le terrain, c'était le café de Jojo et Paulette. Dans ce lieu, chaque consommateur représentait un bulletin de vote. Ici, il prenait le pouls de ses électeurs, il jugeait de sa cote de popularité. Il assumait sa fonction même si la responsabilité qu'on lui avait confiée demandait des sacrifices. Il se dévouait d'ailleurs avec un zèle exceptionnel. Le comptoir était déjà occupé par la foule des habitués. Mais un calme anormal présidait la cérémonie du pastis. En alerte, l'œil d'aigle de Rocchu les repéra immédiatement. Elles étaient trois, affalées autour d'une table au fond de la salle. Trois touristes avec leurs faces cuites par de longues expositions au soleil malgré le traditionnel et ridicule petit bob blanc enfoncé sur leurs têtes. - Jojo, un pastis ! Annonça Le Maire, non sans avoir salué d'une courbette galante qui sentait son époque "vieil empire" les jeunes femmes ravies. Il incrusta sans façon sa large anatomie au milieu du rang serré des buveurs accoudés au comptoir. La masse virile se referma en frémissant sur lui. Rocchu comprit que quelque chose se tramait. - Il faut qu'on te parle ! Affaire sérieuse mais... Rocchu avait deviné la suite sans avoir besoin d'explications complémentaires. Les regards se vrillèrent de biais sur les trois touristes qui ne se doutaient pas de l'intérêt réprobateur que suscitait leur présence. Jojo essuyait frénétiquement un verre en tirant son masque des mauvais jours. - Monsieur l'aubergiste, c'est pour manger.

219

La vacancière s'était à moitié dressée, en tortillant ses fesses moulées dans son short kaki de baroudeuse - Ca dépend ! Vous voulez quoi ? grogna Jojo. - Des salades ! - Non - Des sandwichs ! - Non - Ah ! La femme surprise resta sans inspiration mais elle se reprit vite pleine de compréhension. - Nous ne serons pas difficiles, donnez-nous ce que vous avez. - Il n'y a plus rien Une immense stupéfaction arrondit les yeux des trois touristes, qui avaient du mal à comprendre la logique commerciale de l'établissement. - Mais... mais vous êtes bien une auberge - Oui et alors ? Il n'y a plus rien répéta JoJo, énervé, et on va fermer ! - Mais vous venez d'ouvrir ! - Cas de force majeure ! Réunion du conseil municipal ! aboya t-il - Mais c'est inouï, peut-être pourrions nous avoir au moins de quoi boire ! Une bouteille de Vichy ! Jojo reposa son verre au risque de le briser. Son teint rouge vermillon tirait maintenant sur un profond terre de sienne. Couleur qui n'augurait rien de bon. Il marcha vers la porte d'un pas énergique. Se servant de son pied pour la caler, il la maintint grande ouverte et montra la direction de la sortie aux trois voyageuses, d'un geste poli mais ferme - Vichy, connais pas ! A trois cents mètres, fontaine d'eau corse, source naturelle pure, sans trace de pesticides ! Et c'est gratuit ! Ramassant leur barda, complètement déroutées, les pauvres touristes devaient se convaincre qu'elles n'avaient pas rêvé : l'aubergiste venait bien de les mettre à la porte.
220

A l'intérieur du café, toutes les poitrines se détendirent en soupirs satisfaits. Si les femmes avaient l'impudence d'investir les domaines réservés aux hommes, où allait le monde ? Ces continentales n'avaient donc aucun respect ? Les représentants du sexe fort soulagés fêtèrent la sauvegarde de leurs prérogatives par de généreuses rasades d'apéritifs. - Qu'est-ce qu'il y a ? Demanda le Maire, flatté de la confiance que ses administrés lui manifestaient. - Dans deux jours aura lieu le combat de la petite à Pratu. Nous devons faire quelque chose. - Ah ! marmonna Rocchu entre ses dents, déçu et agacé par la futilité du sujet de la réunion - Tu es peut-être le Maire mais ça ne te met pas à l'abri des malheurs, avertit Petru. Tu es comme nous, tu as besoin de la protection de la mazzera. Les deux hommes qui étaient déjà à couteaux tirés pour leurs divergences politiques se regardaient avec hargne. - J'ai pensé à une commémoration, s'empressa de préciser Nunziu, redoutant une querelle, une sorte de réunion à l'église. Nous irions tous à la messe prier et brûler des cierges pour la victoire de notre mazzera. Antonu dit que c'est la coutume. Viendras-tu ? - Sans problème, j'y serai - Parfait nous serons au complet, à part Jojo, bien sûr ! - Il est allergique à l'eau... bénite ! Un énorme fou rire secoua les buveurs. Jojo haussa les épaules avec une moue de dédain : son anticléricalisme, il le portait comme le soldat exposait sa médaille de guerre. Avec fierté. Paulette apparut à la recherche des touristes qu'elle avait entraperçues quelques minutes auparavant. - Ben ! Ou sont-elles passées ces mignonnes ? minauda-telle avec son accent chantant - Parties ! Répondit un Jojo laconique.

221

La troupe des consommateurs affichait le plus parfait détachement face à la conversation mercantile du couple - Tu leur as montré la carte du menu ? - Bien sûr, chérie, tu penses, j'ai tout fait pour les retenir ! susurra avec aplomb son mari Paulette le fixa d'un air soudain méfiant mais il y avait une telle innocence au fond de ses prunelles humides qu'elle repartit dans l'arrière salle, en ressassant la litanie traditionnelle sur ces foutus touristes qui n'avaient même plus de quoi se payer un café !

Les trois voyageurs passèrent leur première nuit à la belle étoile. Plus de vent, plus de sons. L'air s'était refroidi. Après l'extrême chaleur du jour, il mordait les épaules voûtées des voyageurs fatigués. Olivier avait allumé un feu avec des rameaux de bois mort qu'il avait ramassé ça et là. Par endroits, la terre était retournée avec rage. Certainement des sangliers qui avaient labouré le sol avec leur groin à la recherche d'un peu de nourriture si rare en cette saison. Pendant que la signadora préparait un repas frugal, il s'était éloigné avec un livre qu'il avait tiré de sa besace. Le portant comme un bréviaire, le jeune instituteur se pliait en deux, pour examiner avec intérêt les plantes. Il caressait le lobe des feuilles, attentif à leurs dentelures, reniflait leur odeur, comparait avec les gravures. Il notait au fur et à mesure dans un petit calepin qu'il cachait dans la poche de son pantalon. L'esprit absorbé par ces recherches et l'humeur toujours boudeuse, Olivier ignorait Serena. Il lui tournait le dos, enfermé dans une froideur obstinée. De son côté, la jeune corse, accroupie aux côtés de la naine, faisait mine de se concentrer dans la préparation du repas. Armée d'un couteau, elle éventrait à grands coups de gestes rageurs les miches de pain qu'elle déposait entrouvertes
222

sur les cendres incandescentes du feu. Pendant ce temps, la signadora tournait et retournait les figatelli81 au-dessus des morceaux de pain. Le jus grésillait en tombant sur la mie tendre. Malgré son activité, la naine observait discrètement les deux jeunes gens. Leur manège n'avait pas échappé à l'acuité de son regard. Elle s'amusait de leurs airs grognons. - Ces deux là s'adorent ! Trop peut-être, mais ce sera un beau couple, conclut-elle Ils avaient dîné rapidement et chichement, parlant peu car ils étaient épuisés. Le feu crépitait en petits bruits secs. Le silence était si grand que l'on entendait le froufrou soyeux des palmes des fougères-aigles parmi lesquelles circulaient les insectes et les oiseaux. Zia Catalina semblait s'être assoupie, son énorme tête abandonnée sur son petit corps tassé dans la chaleur du foyer. Mais de temps en temps, ses paupières de lézard s'entrouvraient et elle coulait un regard du côté de Serena. La jeune fille paraissait perdue dans ses pensées. Elle triturait nerveusement la pierre autour de son cou. Sa rencontre avec la nasimozza lui rappelait que l'épreuve approchait et qu'elle n'avait toujours pas trouvé son esprit-animal. N'était-elle pas en train de commettre une absurdité ? Se jeter dans ce combat de mazzeri, n'était-ce pas au-dessus de ses capacités ? Qui pouvait l'aider ? Il y avait Olivier. Elle le voyait entre ses yeux mi-clos, le dos tourné, la tête abandonnée sur sa couverture. Elle aurait voulu qu'il l'invite à venir à ses côtés. Mais elle n'existait plus pour lui ; le jeune homme semblait dormir ; ou alors il faisait semblant, figé dans une immobilité hostile. Elle réprima sa colère. Ne l'aimait-il que soumise et obéissante à son désir? Ne l'intéressait-elle que pour quelques minutes d'étreintes ? Ne viendrait-il contre elle qu'à l'appel de la chair ? N'était-elle qu'une distraction exotique ? Elle
81

Longue saucisse constituée du foie du porc et d'épices.

223

ressentait de la déception et de la frustration. Ne comprenait-il pas qu'au fond d'elle, la peur l'étouffait. Elle se perdait pour le sauver. Elle ne voulait pas penser à l'échec… à sa mort. Mais une angoisse incontrôlée lui contractait la gorge, et le souffle lui manquait. Elle respirait en rythmes saccadés pour empêcher les larmes de monter. Olivier ne dormait pas. Les yeux clos, il pensait à Serena. Ne comprenait-elle pas qu'il avait honte. Comment lui expliquer qu'au fond de lui, il se sentait inutile et ridicule. Elle était le soldat. Il était la victime ! Il n'avait pas le droit de l'aider, la protéger. Il n'avait que le droit d'attendre. Attendre qu'elle le sauve. Il détestait ce rôle. Plein d'amertume, le jeune homme s'interrogeait. Comment une femme pourrait-elle aimer cet homme-vassal ? Comment pourrait-elle le respecter? Il n'était pas des leurs et elles se chargeaient de lui faire souvenir ! Fallait-il quitter la place comme l'avait suggéré la signadora ? Soudain la naine se mit à chanter. - Notte surella, Notte dolce... Elle chantait la nuit. Sa voix glissait dans ce calme exceptionnel. Elle emplissait l'espace de ses résonances veloutées. Olivier, interrompu dans le cours de ses pensées, écouta. La mélodie ruisselait dans son corps fatigué. Elle se déversait sur ses nerfs à vif. Peu à peu il se détendit. Il oubliait sa rancœur. Il se laissait entraîner au fil des accents intemporels de la vieille femme. Son âme succombait aux charmes de la Corse. Le sens des mots n'avait aucune importance. Seul restait ce picotement sur sa peau, ce saisissement au fond de son ventre. Il ressentait un extrême bien-être. Il aurait voulu partager ces instants d'émotion avec Serena. La prendre contre lui, murmurer des paroles d'amour, s'abandonner dans la tiédeur de leurs corps enlacés. Mais Serena était allongée loin de lui, le visage tourné vers l'obscurité, figée et inaccessible. Il n'osait pas la rejoindre. Il referma les yeux sur la réalité extérieure et laissa sa pensée s'envoler au gré de la musique. Il
224

réalisait qu'il participait à une expédition incroyable. Un voyage dans le temps habité de sorcières, de magiciennes et d'esprits de la forêt. C'était comme un jeu dont les règles échappaient à un processus conventionnel. Il ne devait pas se formaliser des rôles attribués aux participants. Ils étaient distribués sans distinction de sexe ou d'âge. Olivier devait accepter l'Incroyable, la norme ici n'existait pas. Pour cette étrange femme il devait sacrifier son amour-propre et ses vanités d'homme. L'amour qu'il lui portait, commandait ces sacrifices. Sans elle, il mourrait de désespoir bien plus sûrement que de malédiction. Sur ce constat, il s'endormit, un souffle paisible s'échappant du bord de ses lèvres. Le regard de Serena fouillait l'épaisseur noire des bois. De temps en temps des flammèches échappées du brasier virevoltaient comme des esprits-follets puis disparaissaient dans l'espace. La croyance populaire affirmait que c'était les âmes des défunts qui, souffrant du froid du néant, venaient se réchauffer dans les braisiers des humains avant de s'en retourner dans leur dernière demeure. Serena sentit dans sa gorge cette boule qui étouffe et donne envie de pleurer. Elle se retourna vers le feu en quête de chaleur et de réconfort. Elle ne put retenir une grosse larme qui coula sur sa joue. - Pourquoi pleures-tu, cara82 ? Murmura la signadora, interrompant son improvisation. - Je ne sais pas ! - Tu as tout pour être heureuse, tu es jeune, belle et tu as trouvé l'Amour. Qu'est-ce qui te manque ? - Je me sens seule ! Incomprise par ceux qui m'entourent… Mon père lui comprendrait, il me manque ! - Ne cherche pas les morts sur cette terre, petite. Laisse les où ils sont, au fond de ton cœur. C'est là qu'ils demeurent et qu'ils continuent à vivre pour toujours.
82

Chérie.

225

- Tu as raison, o zìa Catali ! La jeune fille reporta avec reconnaissance son regard sur la petite femme rabougrie. Elle admirait la sagesse de ses paroles. Elle était honorée de la connaître. Elle aurait voulu lui prouver son amour en la serrant dans ses bras mais la naine était à présent occupée à étouffer les flammes. Dans les lueurs du foyer, les cannelures profondes de son visage se creusaient de fatigue. Serena eut honte de retarder le repos de la vieille femme avec ses lamentations. - Nous devrions dormir. La journée de demain sera difficile. Nous attaquons la montagne. Les deux femmes s'enroulèrent dans leurs couvertures et un profond sommeil s'empara d'elles.

La nuit était profonde. Du fond de la forêt une clameur sourde tira Serena de son sommeil. Mue par un sentiment de curiosité la jeune fille se leva et se laissa entraîner par les ululements étranges. Des lucioles éclairaient par endroits son chemin en guirlandes clignotantes entre les fûts des arbres. Les clameurs grandissaient, comme des hurlements de loups. Des faisceaux de lumière s'allumaient en halos qui dansaient sur l'arche mauve du ciel. Derrière une cascade inextricable de ronces s'agitait une vie bizarre. Serena s'approcha, tendit le cou pour distinguer les formes mais son pied glissa sur une mousse. Subitement, elle bascula au milieu des ronciers, dévala une pente humide et grasse et atterrit au milieu d'un cercle de lumière rouge. Elle resta à terre. Aussitôt une faune délirante l'entoura. Des corps mi-femme, mi-végétal, entièrement nus tordaient leurs membres lianes dans une danse obscène Ils penchèrent vers elle leurs têtes d'écorce et de boue d'où sortaient des dizaines de
226

langues fines comme des cheveux qui la caressaient. Des hommes recouverts d'écailles avec des pieds de boucs et des barbes de lichen agitèrent des baguettes d'asphodèle qui cinglèrent l'air violemment autour de son visage. Toute cette horde démente la pressait, la cernait en criant et en grimaçant dans des convulsions insensées. Ils s'excitaient mutuellement ; les femmes offrant leurs seins aux hommes qui les léchaient comme des fruits trop mûrs avec des mimiques lubriques. Serena chercha à s'échapper de la ronde sinistre mais elle était prisonnière de cette grappe de corps suant et haletant. Ecœurée, la jeune fille tenta de s'enfuir en rampant sous les membres de ses assaillants mais un des hommes la saisit par le pied et la tira vers lui. Il lui releva sa jupe dénudant ses jambes jusqu'à l'aine. Le nez dans la terre, Serena sentit le corps de reptile peser sur le sien de tout son poids. Ses écailles frottaient le long de sa cuisse, blessaient sa chair. L'homme-bête se caressait à sa peau. Puis il lui enfonça sauvagement ses crocs dans le creux tendre de son cou. La jeune fille se dressa aussitôt les lèvres entrouvertes sur un hurlement muet. Les battements de son cœur cognaient dans sa poitrine comme des coups de poing. Les yeux noyés dans les brumes de l'innommable, elle recherchait les liens d'une réalité rassurante. Autour du feu, aux braises encore rougeoyantes, la signadora et Olivier dormaient. Leurs gorges abandonnées exhalaient des ronflements sourds et réguliers tels les sons d'une corne marine. Le rythme tranquille de leurs respirations l'apaisa. Un grand soulagement détendit tous les nerfs de Serena et elle poussa un profond soupir. Ce n'était qu'un cauchemar, mais il trahissait ses doutes, ses peurs. Etait-elle prête ? Elle en doutait. Les mazzeri s'entraînaient pendant des mois pour cette épreuve. Elle craignait de ne pas posséder l'expérience suffisante pour se mesurer aux autres combattantes. Elle se trouvait entraînée dans une aventure hallucinante et elle se demandait si ses dons n'étaient pas dérisoire face à l'implacable roue du destin. Le salut de son
227

village tenait dans ses mains. Le visage de l'homme aimé aussi ! Parviendrait-elle à contrôler ses pouvoirs ? Pourrait-elle sauver son amour ? C'était une lourde responsabilité. Et surtout, elle n'avait toujours pas trouvé son animal-esprit.

Depuis le départ de Serena, Paula-Maria s'activait seule et muette. Dès potron-minet, elle descendait au jardin, ramasser les fruits et les légumes, entretenir les plants. Ensuite elle rentrait se jeter à corps perdu dans un grand nettoyage de la maison. Elle tirait les meubles, les frottait, les cirait. Elle remuait les armoires, défaisait le linge, le lavait puis le rangeait à nouveau. Elle sortait les tapis dehors pour les battre avec une farouche détermination. Elle n'arrêtait pas de toute la journée. Fiffine suivait ce débordement d'énergie avec inquiétude : - Un nettoyage de printemps avec ces chaleurs ! De quoi vous tuer ! Comme Paula-Maria ne se rendait même plus au village, c'était Fiffina qui se chargeait de la ravitailler. La brave femme s'était d'autorité installée chez sa cousine. Elle s'évertuait à lui concocter des repas savoureux, dans l'espoir d'adoucir sa peine et de retrouver leur intimité perdue. Le seul moment de tête-àtête restait le repas. Pendant que Paula-Maria chipotait dans son assiette, les yeux dans le vague, Fiffina vidait les plats tout en dissertant sur les mille anecdotes de la vie quotidienne. - Il faut de la patience, tu sais. Je portais ma robe rouge, celle avec des fleurs. Lavisa me regarde et mi faci.83.. Je n'aime pas le rouge. Je n'aime pas les fleurs. Ca grossit !!! Je lui ai répondu : J'aime le rouge, j'aime les fleurs et je suis grosse !!
83

Elle me fait.

228

Ca te causes un problème, Lavisa ! Un jour, tu verras, je lui tordrai le cou comme à un poulet. Tiens en parlant de poulet... Maria, voilà une brave femme, elle m'a donné des oeufs du jour, je pensais nous faire des beignets mais je ne trouve plus de farine ! - Demande à Paulette, conseilla abruptement Paula-Maria avec l'espoir de la faire taire - Tu rêves ! Elle, me donner de la farine, elle ne donne même pas l'heure ! En d'autre temps, sa cousine aurait ri de la plaisanterie. L'aubergiste était connue dans tout le canton pour son sens aigu de l'économie. Mais là, elle se contenta de hausser les épaules - Tu ne comprends plus la plaisanterie, reprocha la cousine en fronçant les sourcils, tu files du mauvais coton, Paula-Maria ! - Si tu n'es pas contente, tu n'as qu'à partir ! Mais Fiffina restait et elle montait la garde. Assise près de la porte, les bras croisés sur son opulente poitrine, elle exprimait à chaque passage éclair de sa cousine son désaccord par des claquements de langue accompagnés de grognements incompréhensifs. Paula-Maria daignait alors desserrer les dents pour tempêter qu'elle n'était pas de ceux qui chauffent les murs de pierres avec leur dos et que le travail l'attendait. Elle s'épuisait pour ne pas penser. Chacun de ses gestes criait son mal-être. Elle voulait s'anéantir le soir venu dans un sommeil sans rêves pour ne plus souffrir. Mais les nuits s'étiraient assassines. La mère, les yeux collés au plafond, ne cherchait même plus à dompter les minutes infernales de l'insomnie. Son corps était totalement épuisé mais son cerveau lui n'arrêtait pas de bouillonner. Et la femme priait et priait sans fin. Elle parlait à Dieu, à la Vierge Marie et à tous les saints. Elle implorait la guérison pour son enfant, la fin du cauchemar. La Malédiction n'en finirait-elle pas. Elle lui avait enlevé son époux et elle avait brisé le bonheur total d'un amour partagé. Elle avait créé le vide, le froid et cette cassure infime
229

au fond d'elle. Paula-Maria avait réussi à la dissimuler aux yeux des autres sous un masque lisse et souriant. Puis il y avait eu cette petite vie, si fragile, si dépendante, qui réclamait sans cesse sa présence en collant son petit corps chaud contre le sien. L'enfant avait reçu en héritage le regard d'ambre de son père. Ce regard avait tiré du néant le défunt. Il proclamait son immortalité. Devant ces yeux, la femme retrouvait des émotions qu'elle croyait mortes. Elle avait façonné leur fille en mémoire à l'époux parti. Une poupée unique, un jouet extraordinaire qui recréait la magie du bonheur perdu. Et à présent, elle reviendrait pour lui prendre son enfant, pour détruire son oeuvre. Paula-Maria se retourna dans son lit battant l'air de ses bras pour se libérer de la fatalité qui s'acharnait. Elle sentait au tréfonds de son corps la fêlure qui s'élargissait. Bientôt ce serait une faille qui affaiblirait tout son être. Elle se sentait prisonnière de sa vie comme l'insecte pris dans la toile de l'araignée. Elle se mordit les lèvres, saisie par la panique. La chair tendre éclata et s'ouvrit sous la morsure des dents. Elle sentit le goût acre du sang imprégner sa bouche. Cela lui redonna un sursaut de conscience. Elle perdait pied. Il fallait qu'elle contrôle sa colère et sa peur. Elle devait tenir. Sa foi, la maintiendrait les yeux secs face à l'adversité de sa vie. Comme tous les soirs, la mère tendit ses mains offertes vers le plafond et adressa sa prière au Dieu invisible - Aide-moi à tenir, donne-moi la force !

230

231

CHAPITRE 2

L'air vif du petit matin les réveilla bien avant l'aube. Olivier avait retrouvé la paix. Il savait qu'il ne pourrait pas quitter ses compagnes. Il était déterminé à les suivre jusqu'au bout, quoiqu'il arrivât. Il s'était trouvé une famille. Elle avait plus de valeur que sa propre vie. Son destin était tout tracé. Il aida galamment la signadora à enfourcher sa monture. Puis il s'approcha de Serena, déjà en selle. Il la regarda. Ses yeux parlaient plus que des mots. Ils questionnaient, ils sondaient, inquiets de ne lire en elle que de l'indifférence. Elle l'observa à son tour. Toutes leurs peurs, leurs hontes et leurs rancœurs fondaient sous l'intensité de leur regard. Ils étaient l'un à l'autre liés et tous les mauvais sorts n'y pourraient rien. C'était l'évidence, comme l'oiseau dans le ciel, le poisson dans la rivière. Le jeune homme ne put s'empêcher de prendre Serena contre lui. Toute la frustration accumulée en une nuit le rendait exigeant et brutal. Il enfouissait son front dans le creux de son cou, il pressait ses lèvres, il agrippait ses hanches. Leurs quatre mains s'étaient enlacées. - Hum ! Hum ! La signadora les rappelait à la décence. Juchée dignement sur son mulet, elle incarnait la vertu offensée mais un sourire attendri flottait sur son visage. - C'est vrai, qu'attendons-nous ? Allons-y, fit Olivier en sautant en selle. Ragaillardi, il prit la tête du petit convoi. Le trio s'enfonça aussitôt dans la forêt sous le dais rafraîchissant des feuillages. Par endroit, des trouées laissaient passer des flèches de lumière ambrée. Les mulets grimpaient en file indienne la pente douce. Leurs sabots s'enfonçaient dans le sol amolli par les innombrables filets de sources qui serpentaient sous le tapis de

232

mousses et d'épines. Une vapeur humide et parfumée brumisait l'atmosphère. Le dandinement des bêtes dans cette demipénombre berçait les cavaliers. La végétation était luxuriante. Partout des buissons touffus, des hautes fougères, des lianes enchevêtrées formaient des arceaux naturels. Des bruits d'insectes et des cris d'oiseaux résonnaient contre les troncs nus des pins làricci. Ils apercevaient parfois des loirs qui grignotaient des faines dans les souches. Pendant plus d'une heure les voyageurs progressèrent dans un couloir de vents doux et légers qui apaisaient leurs tensions. Bientôt une trouée claire apparut tout en haut du chemin. Elle s'élargissait au fur et à mesure de leur progression. La petite troupe approchait de la sortie du couvert de la forêt. Inconsciemment, les voyageurs tournaient souvent la tête pour regarder derrière eux comme s'ils regrettaient de quitter déjà la nef protectrice. Brusquement ils surgirent du tunnel de verdure et se retrouvèrent dans la lumière crue et nue, sur une minuscule plate-forme rocheuse. La chaleur suffocante les frappa de plein fouet. La montagne se dressait face à eux. L'impression était extraordinaire. Ils ne la regardaient pas, c'est elle qui les observait. Ici les tons chauds et profonds de la forêt avaient totalement disparu. Ils laissaient la place à des couleurs d'argent, froides et éblouissantes. L'intensité du rayonnement exacerbait ces éclats mats. Olivier haussa son regard sur l'impressionnante muraille minérale, comme sur une vague vertigineuse pétrifiée. Les pans abrupts escaladaient le ciel d'un bleu saphir et le perforaient de leurs aiguilles d'acier. Aucune végétation ne subsistait dans les failles de ce chaos minéral agencé dans un équilibre incroyable. Le spectacle était grandiose. Les trois voyageurs restaient le nez en l'air. Ils se trouvaient devant une œuvre de création qui dépassait le simple mortel. Etait-ce celle d'un surhomme ou d'une divinité ? Etaitce là le chaos d'un paysage de fin des temps ou celui du monde originel ressuscité ?

233

Olivier, un sourire béat aux lèvres, contemplait la colossale construction. - C'est ça ! C'est bien ça ! J'ai lu qu'il y a des millions d'années, quand les hommes s'habillaient de peaux de bêtes, l'île était peuplée d'une race de géants. Seuls des titans auraient pu édifier un tel monument de pierres ! - On dit aussi, répliqua la signadora, que Méduse, reine de Corse et sœur des Gorgones, dont le regard figeait à jamais dans la pierre ceux qui la regardait, aurait pétrifié des envahisseurs barbares. Peut-être ce sont ces guerriers qui nous entourent. La Corse est terre de nombreuses légendes. La vérité est dans notre esprit. Les crêtes assemblées les unes aux autres en demi-cercle donnaient en effet l'illusion de soldats positionnés dans l'attente d'ennemis. Le soleil les éclaboussait d'un vernis sanglant. Cette armée indestructible faisait resurgir de manière impressionnante un passé tourmenté et violent. Une ombre apparut d'un seul coup dans l'espace. Un faucon aux ailes argentées planait très haut. Il glissait sur la toile du ciel. Oeil-espion de la montagne, il observait les intrus avec intérêt. Serena descendit de sa monture pour se délasser les jambes. Des lézards coururent se cacher entre les anfractuosités des roches, affolés par ces présences inhabituelles. La jeune fille escalada un amas de rochers et ainsi juchée en équilibre instable, la main en visière elle scruta le reste du parcours. - La montée va être difficile, je crois que nous devrons continuer à pieds La naine s'était installée dans le creux d'un rocher comme dans une coquille d'œuf brisée. Elle tétait à la zucca84. - C'est la dernière grande montée mais nous en avons encore pour deux bonnes heures ! remarqua-t-elle. L'eau de la gourde
84

Gourde faite d'une courge séchée et évidée.

234

ruisselait sur son menton. La fatigue du voyage tirait ses traits, lui dessinant un masque crayeux. - Zia Catalina pourra continuer sur le dos de bocchinera85, je la tirerai! proposa Olivier. D'un hochement de tête la naine acquiesça. Elle ne se plaignait pas mais elle accepta avec reconnaissance la proposition du jeune homme. Soudain leur attention fut détournée par un bruit, ils avaient entendu des voix. Ils attendirent silencieux. Serena restait préoccupée ; elle ne parvenait pas à chasser de son esprit les visions désagréables de son cauchemar de la nuit. Au bout de plusieurs minutes, deux apparitions émergèrent à leur tour sur la plate-forme. Les nouveaux venus clignèrent des paupières éblouis. L'un, trapu et de grande corpulence, était un homme âgé qui s'appuyait sur une canne de bois. Sa tenue était soignée : il portait un gilet de velours noir sur une chemise à carreaux et un large feutre. Une barbe épaisse dissimulait presque entièrement son visage surmonté d'un immense nez busqué bruni et veiné, qui semblait sculpté dans du bois d'olivier. Derrière son épaule jaillissait le long canon d'un fusil. L'autre silhouette paraissait une toute jeune fille d'une quinzaine d'années. Elle était aussi grande que le vieil homme, ronde, la peau dorée et veloutée comme un abricot bien mûr. Ils se dévisageaient tous comme s'ils tombaient d'une autre planète. Depuis leur départ aucun des deux groupes n'avait vu âme qui vive. L'homme leva la main en signe de bienvenue et comme si elle n'attendait que ce geste, la jeune fille se précipita vers Serena. - Enfin du monde ! s'exclama-t-elle. Son sourire était éclatant de jeunesse. - Bonjour, je m'appelle Maria-Santa et voici Zìu Francescu, mon grand-père. Nous venons de Palleca et vous ?
85

Bouche noire.

235

- Nous venons de Frassinu. Je suis Serena et voilà Zia Catalina et Olivier… mon fiancé. Maria-Santa enveloppa la silhouette athlétique du jeune homme d'un regard admiratif comme si elle voyait Apollon réincarné. Ses joues rosirent légèrement. Elle n'avait jamais vu des yeux aussi remarquables ; deux péridots dans la lumière. - Tu as beaucoup de chance, remarqua-t-elle spontanément. Il est très beau garçon ! Je voudrais avoir un fiancé comme lui. Olivier se racla la gorge, gêné; mais Serena rit de bon cœur : elle appréciait ce langage franc et direct. Le jeune homme se dit que décidément la littérature française avait grossi à plaisir l'importance de la fameuse jalousie corse. Il fallait sérieusement revoir le cliché à la baisse. Il avait noté aussi que leurs nouveaux compagnons se comportaient de façon tout à fait naturelle avec Zia Catalina, totalement indifférents à sa difformité physique. Là, encore il tirait les leçons d'un peuple que certains esprits associaient uniquement à une tradition de traîtrise et de vendetta. Ceux-là n'avaient jamais du mettre un pied dans l'île ou alors ils avaient laissé traîner leurs orteils exclusivement au bord de ses rivages. Du coup, ils n'avaient rien vu de l'amour, la fraternité et le dévouement, qui cimentaient la société corse. Ici, les jeunes grandissaient contre les vieux, les malades vivaient près des bien-portants. Ces hommes n'avaient jamais été désunis. Ceci expliquait peut-être leur survivance à des siècles d'invasions et de répressions ! Olivier se sentait bien parmi eux. Cette race d'hommes il avait décidé de la faire sienne et il se greffait sur leur vie, prêt à tout accepter, y compris leurs coutumes les plus folles. La signadora offrait de l'eau au vieil homme qui accepta sans se faire prier. - Ah ! Seti di Palleca, je connais … et tous deux se lancèrent alors dans la traditionnelle recherche des connaissances de leurs villages respectifs. Apparemment satisfaits de leurs relations communes, et devenus par le truchement de celles-ci des amis, la naine partagea son abri avec l'homme.
236

Ziu Francescu s'assit près d'elle et tira de la poche de son gilet une boule brune et molle comme une bouse de vache. Il porta un morceau à sa bouche et commença à le suçoter. Il chiquait avec application et des filaments de tabac tombaient dans sa vaste barbe. Ils se perdaient dans la masse de poils gris et blancs. La jeune fille reprit son bavardage : - Je n'en peux plus, cela fait des jours que nous marchons. Je déteste marcher et dormir dans la forêt. J'ai peur des insectes, surtout des araignées. Pas vous ? Personne n'eut le temps de répondre car elle continua en gesticulant : - Moi ce que j'aime, c'est la mer ! Le vieil homme laissa échapper un grognement réprobateur. Maria-Santa l'ignora et entrouvrit le col de sa chemise pour exhiber avec fierté le collier de coquillages qu'elle portait autour du cou. - C'est moi qui l'ai fait. J'adore me prélasser sur le sable, sentir le soleil sur moi, et l'odeur de la mer… Connais-tu l'odeur de la mer ? Serena secoua la tête pour montrer son ignorance. - C'est une odeur puissante et excitante - C'est un poison pour les poumons ! grogna le grand-père. A la plage, les gens meurent de la malaria, tête de moineau ! - Il faut bien mourir de quelque chose répondit étourdiment la jeune fille. Zia Catalina décida de revenir à leurs préoccupations présentes. - Vous montez aussi au col de Pratu ? demanda-t-elle au vieil homme. - Iè,86 - La petite est mazzera ? - Iè, - Est-ce qu'elle va combattre ?
86

Oui.

237

- Innò87, c'est juste une initiation. Maria-Santa s'était assise tout contre Serena pendant qu'Olivier donnait à boire aux mulets. - Es-tu mazzera, toi aussi ? demanda-t-elle - Oui, répondit fièrement la jeune fille. - Félicitations, répondit sarcastique Maria Santa. Tu y crois à ces histoires ? Serena ne sut pas quoi répondre mais la fille continua son bavardage. - Moi je n'y crois pas. C'est trop bizarre ! Il faut que j'aille assister à un combat de sorciers en pleine montagne ! En plus, je rate le bal du village ! Elle fit une grimace écœurée et observa. - Mais impossible d'échapper à cette galère, missiavu88 aurait fait une jaunisse ! De toute façon, un jour je partirai d'ici. J'irai sur le continent. La liberté est là-bas ! Quand je reviendrais, je leur montrerai qui je suis vraiment ! Sa voix frémissait d'ardeur. Le grand-père se redressa. - Nous ne sommes pas en avance ! Il faut y aller ! Trancha-til d'un ton furieux Apparemment, les paroles qu'il venait d'entendre ne lui plaisaient pas. Il abattit sa canne sur le sol en un coup sec et s'engagea d'un pas décidé dans la faille qui serpentait entre les rochers et les ravins. Tous le suivirent. Personne ne parlait. Les marcheurs veillaient à escalader délicatement le raidillon caillouteux, attentifs à ne pas déclencher un éboulis de pierres qui pourrait faire glisser le terrain et blesser les suiveurs. Olivier fermait la marche en tirant le mulet qui transportait la signadora. Il s'arrêtait souvent pour reprendre son souffle. - Courage, petit, nous y sommes bientôt, encourageait la naine en enfonçant ses talons dans les flancs de la bête pour la stimuler.
87 88

Et non. Grand-père.

238

Le jeune homme fixait alors son regard sur Serena qui souple et légère grimpait devant lui. Elle avait noué les pans de sa robe sur ses cuisses pour être plus libres dans ses mouvements. Le tissu moulait les courbes de son corps. Il voyait à chaque pas ses hanches osciller et sa croupe s'arrondir devant ses yeux, dans une danse tentatrice et indécente. Il ne cherchait même pas à refouler les pulsions insensées qui le saisissaient, comme si à l'unisson de ce paysage farouche, luimême se transformait en mâle primitif. Il respira profondément. Le sang bouillonnait dans sa tête. Il se sentait plein de vie, capable de tout. L'énergie décuplée, il reprit son ascension, entraîné dans l'ombre de Serena, le désir collé au ventre. Enfin ils atteignirent le sommet d'une des crêtes. La vue coupait le souffle. De chaque côté, les pans verticaux de la montagne plongeaient en deux immenses précipices nimbés d'une épaisse brume bleutée. Ils avaient tous, la gorge pateuse, les doigts enflés par l'altitude et la peau qui tirait, rougie par les coups de soleil malgré les chapeaux et les foulards. Epuisés, ils n'avaient même plus la force de proférer un son. Des bourrasques de vents tournoyantes les enveloppèrent avec des hurlements plaintifs comme ceux des loups à l'agonie. Un cairn de petites pierres se dressait au centre de l'étroit promontoire. Olivier, intéressé l'examina sous tous les angles avant d'y ajouter symboliquement sa propre pierre. Impossible de rester là, il fallait crier pour se faire entendre. Ils devaient continuer. De l'autre côté de cette langue de terre hostile s'ouvrait une surprenante prairie protégée par une barrière de rochers. C'était comme si la montagne avait été étêtée par une faux géante. les voyageurs s'y réfugièrent en courant. Ils retrouvèrent avec plaisir le calme des éléments et sous leurs pieds un gazon tendre et doux parsemé d'orchidées mauves. Ils s'adossèrent aux murets rocheux comme derrière des paravents.
239

Olivier observait le vieil homme qui manipulait avec respect presque amoureusement son fusil. Ses mains calleuses faisaient claquer le chien, éprouvaient sa résistance, vérifiaient sa précision. - C'est une belle arme, remarqua Olivier Sans un mot, Ziu Francescu lui tendit le fusil. Olivier s'en saisit, légèrement embarrassé. Il ne connaissait strictement rien aux armes à feu. Pour cacher son inexpérience, il fit mine de soupeser l'engin. Il porta un œil contre le viseur et visa une proie imaginaire en émettant un petit grognement appréciateur. Mais le chasseur récupéra d'autorité son fusil, peu confiant dans le maniement débridé du jeune homme. - Vous craigniez les bêtes sauvages ! voulut plaisanter Olivier - Non, je crains les mauvaises rencontres ! - Des bandits ! Olivier ne voulait pas y croire. Mais je croyais qu'il n'y en avait plus. - Je préfère prendre mes précautions. Ma famille a connu de longues inimitiés qui ne s'arrêteront que lorsque le seigneur le décidera - Seuls les hommes sont responsables de leurs violences. La religion n'est qu'un prétexte Le vieil homme cracha un long jet de salive brune au pied du jeune instituteur. - Jeune homme, connaissez-vous le Christ de pierre ? demanda t'il de sa voix rocailleuse Il ne regardait pas Olivier. Son regard passait au-dessus. Le jeune instituteur hocha la tête en signe de dénégation. - C'est un travail remarquable : une sculpture en granit rose qui représente le Christ crucifié sur une croix de bois. Elle se trouve dans une toute petite chapelle dans un de nos villages de montagne. Dans ce village, un jeune homme avait promis le mariage à une jeune fille mais il ne tint pas parole. Traîné par
240

la famille dans la petite église, il nia devant les humains et l'autel avoir fait la promesse d'unir sa destinée à la jeune fille. On vit alors une chose effrayante : la main droite du christ de pierre, clouée se détacha de la croix de bois. Elle se dressa vers le parjure comme pour l'accuser de mensonge. Le lendemain, le jeune homme fut retrouvé mort dans le maquis. Si vous ne me croyez pas, vous pouvez aller voir ce Christ dont une des mains est levée. Depuis, la vendetta entre les deux familles n'a jamais cessé. Malgré les années, elle perdure. Elle ne cessera que quand le Christ reposera sa main sur la croix. Ainsi en a décidé notre Seigneur et les hommes obéissent. Tous avaient écouté l'homme attentivement. Dans le silence chargé de troubles, Zia Catalina soupira : - Dieu a un pouvoir qui dépasse notre compréhension de simples mortels... A mon âge, on accepte avec indulgence ces incohérences.

Les cinq voyageurs avaient installé un campement sommaire. Attirée par leurs présences, une horde de mouches furieuses ne leur laissait aucun répit, mordant férocement les coins de peau nue. Impossible de rester immobile. Maria-Santa pensa avoir trouvé une solution. Elle entraîna Serena et Olivier dans une farandole effrénée. La fougue et la joie de vivre de l'adolescente étaient communicatives et elle n'eut aucun mal pour les convaincre de continuer par une partie de chat perché. Les jeunes gens s'agitaient dans une profusion de hurlements qui affolèrent les insectes. Ils couraient dans tous les sens sur la prairie. Leurs cris et leurs rires retentissaient joyeusement dans ses montagnes austères. Les deux jeunes filles bondissaient comme des cabris de rocher en rocher. Olivier pourchassait Serena. Bien que toute familiarité leur soit interdite, il laissait ses mains glisser autour de la taille et s'attarder le long des hanches de la jeune fille quand il l'attrapait. Déambulant au
241

milieu de toute cette agitation, Zia Catalina recherchait des plantes rares qui ne poussaient qu'à cette altitude. Pliée en deux, le nez au raz du sol, la petite femme arpentait le terrain pour extirper les racines avec des gestes délicats et précis. Elle cueillait l'armérie à tête blanche, la sarriette au parfum entêtant et la valériane dont elle écraserait les fleurs pour obtenir les sucs précieux. Plus loin, accroupi sur un roc, Ziu francescu, un mouchoir noué sur sa tête, impassible sous la morsure des mouches, se livrait à la sculpture. A l'aide d'un couteau à manche de nacre il taillait avec application le sommet du bâton qui lui servait de canne. La lame recourbée et fine du poignard dessinait des volutes et bientôt apparut l'ébauche d'un museau de chien. A midi la signadora appela les jeunes gens pour le repas. La toile de coton qui servait de nappe s'étirait sur le sol, recouverte de charcuterie, de pains, d'un gros fromage et d'un tas de gâteaux secs. Un vrai festin. Maria-Santa se pencha pour saisir une rondelle de saucisson - J'ai une de ces faims ! Son grand-père la repoussa sans ménagement en la foudroyant d'un regard noir. - Non, les mazzeri doivent se soumettre au jeûne pour conserver à leur esprit la clairvoyance dont elles auront besoin pendant la cérémonie sacrée. Maria-Santa à cette annonce perdit son sourire lumineux. Elle fronça les sourcils en signe de protestation : - Mais il faut que je mange, missiavu ! Le vieil homme cracha un long jet sale, mélange de tabac et de salive, et haussa le ton irrité : - Basta, ne pense pas toujours à toi mais à ton initiation! - Mais je vais avoir un malaise si je ne me nourris pas ! - Tais-toi ! Folle ! gronda le grand-père. - Allons, calme toi, tu ne t'évanouiras pas. Tu as des réserves remarqua Zia Catalina en détaillant les formes arrondies de l'adolescente.
242

Maria-Santa les dévisageait, les yeux agrandis par l'injustice dont elle était victime. Elle laissa éclater sa colère : - Je vous déteste, vous êtes inhumains ! Ziu Francescu leva son bâton en l'air menaçant - Cesse ce caprice vociféra-t-il, tu n'as plus dix ans. Il est temps que tu deviennes une adulte ! Tu me fais honte ! La jeune fille blêmit sous le reproche et s'enfuit. Elle courut se réfugier derrière un monticule de pierres. Serena la suivit et la découvrit tassée en un petit tas pleurnichant. Elle tenta de la consoler. Maria-Santa essuyait rageusement du revers de la main les larmes qui coulaient sur ses joues. - Tu devrais écouter ton grand-père, commença Serena. C'est un homme qui t'aime. Il ne veut que ton bien ! - Je vais vivre une expérience unique, fantastique qu'il dit ! Tu parles… me priver de nourriture, ça c'est unique et fantastique ! - Pense que tu es une mazzera et que ça vaut bien un petit sacrifice ! - Mais je ne veux pas être une mazzera ! S'emporta MariaSanta, Au village je suis considérée comme une mauvaise fée. Si un malheur arrive, on m'accuse, si je le combats, on me craint. Est-ce que toute ma vie sera ainsi ? - Tu ne dois pas te sentir responsable. Dieu t'a voulu ainsi. - Le Diable plutôt ! Serena avait l'impression de s'entendre parler, il y avait peu de temps encore. - Tu n'y peux rien, tu es un être d'exception. - Mais je ne veux pas être une exception, riposta MariaSanta, je veux être comme toutes les filles de mon âge. Je veux une vie simple, banale. Oui banale ! - Mais tu peux devenir comme les autres et te défaire de ce pouvoir, c'est pour cela que je suis ici. - Tu rêves ! On t'a fait croire ça ? Serena sursauta, soudain alertée :
243

- Bien sûr, la signadora me l'a affirmé ! Maria-Santa jeta un regard rempli de pitié à la jeune fille : - Et tu l'as cru ? Ta signadora t'a-t-elle avoué que même si la communauté des mazzeri accepte de te libérer, tu ne seras jamais comme les autres, jamais ! Serena aurait voulu riposter. Elle cherchait des réponses mais elle ne trouvait plus d'explications, paralysée par l'incertitude.

Après une boisson aux herbes et quelques fruits rapidement avalés, Serena entraîna la naine à l'écart du groupe. - O zìa Catali, j'ai des doutes, m'as tu dit toute la vérité ? Est-ce que je peux rompre mes liens avec la communauté ? La signadora fixa intensément la jeune mazzera. - O Chjù, je ne t'ai jamais rien caché. Le mazzerone ne peut pas refuser ta décision, mais pour cela il te proposera un combat à mort. Cette bataille est la seule issue pour toi et Olivier. Tu le feras par amour pour sauver la vie de l'homme que tu aimes. Car tu l'aimes n'est-ce pas ? - Bien sûr ! - C'est bien. Si tu réussis, le grand sorcier jugera de la valeur de ton esprit-animal et décidera de ta liberté ou non. Mais tu resteras toujours une mazzera. - Pourquoi ne me l'as-tu pas dit ? Si j'avais su que l'issue était incertaine, je ne serais pas venue jusqu'ici. La peau plissée de la naine s'étira comme une peau de chagrin. - Je t'ai enseigné tout ce que je sais. Si tu n'as pas confiance en moi, fie-toi au moins à ton jugement. Et n'oublie pas que tu combats aussi pour ton village. Tu es l'héritière d'une lourde tradition : tes ancêtres étaient des chasseurs d'âme et ton instinct ne disparaîtra pas à coups d'incantations magiques. Tu conserveras même en cas de victoire quelque part au fond de
244

toi une infime part de cet héritage ! Ton pouvoir n'est pas un instrument de violence. Tu dois abattre ton adversaire non par la force de ton corps mais par la force de ton esprit. As-tu trouvé ton animal-esprit ? - Non pas encore, déclara Serena du bout des lèvres, soucieuse de la réaction de la signadora. - Bon cherche encore ! Répondit la femme ne montrant aucun soupçon d'inquiétude. Revêts-toi des vibrations telluriques. Imprègnes-toi des fluides vitaux. Mets tous tes sens en éveil. Laisse toi guider et tu sauras quoi faire. - Mais si je tombe sur quelqu'un de plus expérimenté que moi, hasarda la jeune corse, que se passera-t-il ? Est-ce que je ne pourrai pas choisir mon adversaire ? - Non, je regrette, c'est le mazzerone89 qui choisit les combattants. Je ne peux rien pour toi. Maintenant à toi seule, de prendre la décision de continuer ou d'abandonner. Mais réfléchis-bien, n'oublie pas que ton renoncement amènera sur notre village une année de misères, de malheur et de morts. Réfléchis-y ! Serena n'osa pas demander à Catalina ce qu'il adviendrait d'elle si elle échouait. Son cerveau bouillonnait de mille questions restées sans réponse. Le dénouement était proche. Demain ce serait la nuit des mazzeri. La nuit de la magie où elle aurait le privilège de jouer une année de la vie de sa communauté. Une partie qui se jouera en un coup, sans revanche. Terrible responsabilité dans ce duel qui libèrera sur son village des lendemains qui chanteront le bonheur ou qui déchaînera les jours noirs de la peur. Un tournoi qui en fera la gagnante adulée ou une perdante méprisée. Elle savait qu'en cas d'échec elle n'aurait aucune excuse, aucune compassion à espérer des villageois. Elle n'avait pas le choix. Elle était
89

Grand chef des mazzeri.

245

condamnée à réussir. Mais comment se battre sans son corps ? Si son adversaire était plus forte, quelle chance avait-elle de réussir ? Et même si l'autre était novice, comment ferait-elle sans son esprit-animal ? Elle voulait croire aux promesses de la signadora mais son esprit-animal, où était-il en ce moment ? Arriverait-il à temps pour la mener à la victoire ? Tous ces doutes alimentaient ses craintes. De toute façon elle ne pouvait plus reculer. Le jeu avançait sur elle inexorablement. Elle était parvenue à la dernière étape, le but du parcours initiatique, l'ultime vérité. Il ne restait plus qu'à croire au miracle. La tête lui tournait. Elle ne savait plus si c'était la faim ou l'angoisse qui la tenaillait.

Les heures traînaient interminables pour tous. Pour supporter l'attente, les jeunes gens s'occupèrent comme des enfants : assis par terre en tailleur ils jouèrent à "a morra". Les mains cachées derrière leur dos, ils devaient deviner les différentes formes que prenaient leurs doigts : ciseau, rocher, papier… Olivier se montra imbattable à ce jeu et les jeunes filles dépitées abandonnèrent la partie. Ils se taquinèrent ensuite de longues minutes en agitant sous leur menton la renoncule jaune qui tapissait en myriades de soleils l'herbe tendre : "Aimes-tu le beurre ? Oui ? Non!" Ils firent subir le test aux deux vieux qui les repoussèrent nonchalamment comme des insectes inopportuns. Lassée Serena proposa une chasse aux lézards. Celui qui en capturerait le plus se verrait couronner "Seigneur Dragon". Ils s'éparpillèrent dans la nature telle une volée d'oiseaux. Ils traquaient le reptile à l'aide d'une longue herbe flexible, munie à son bout d'un nœud coulant. Ils fouillaient le moindre trou. Ils repéraient la plus petite fissure. L'un des chasseurs surgissait de temps en temps, un large sourire sur les lèvres, traînant derrière lui sa proie prisonnière
246

du lasso végétal. Il déposait son prisonnier affolé aux pieds des deux vieux. Depuis de longues minutes Zia Catalina et Ziu Francescu étaient plongés dans un conciliabule chuchoté à mivoix que toute cette agitation ne paraissait pas interrompre.

Le soleil avait totalement disparu et un froid humide, contrastant avec la chaleur de la journée, tombait sur les voyageurs. Olivier avait ranimé un foyer abandonné, depuis la nuit précédente par des randonneurs se rendant certainement, comme eux, au col de Pratu. Le jeune homme l'avait entouré de grosses pierres plates. A l'intérieur du cercle de pierres ronflait un grand feu qui illuminait leur campement improvisé. Ziu Francescu avait grillé la viande et cuit quelques pommes de terre dans les braises chaudes. Pour accompagner les poignées de fruits secs, Zia Catalina leur avait préparé un breuvage de sa composition avec plusieurs sortes de plantes. A présent, repus et fatigués, les voyageurs restaient affalés, le nez vers les étoiles. Le calme aurait été parfait sans Maria-Santa, étendue à plat ventre, qui s'amusait à jeter dans les flammes des pommes de pin. Elles éclataient comme des pétards à la grande joie de l'adolescente. Tiré de sa contemplation par tout ce chahut, Ziu francescu se releva pesamment. - Je vais me coucher. Vous devriez en faire autant ! Demain aura lieu la cérémonie. Zia Catalina accompagnera Serena et Maria-Santa, tandis que je resterai avec Olivier au campement. Allez, bona notte à tutti90. La décision tombait brutale et définitive. Elle empourpra le visage d'Olivier. - Quoi ? Je dois avoir mal compris, vous ne comptez pas me laisser ici !
90

Bonne nuit à tous.

247

Une fois de plus, pensait-il, ils décidaient, ils ordonnaient, ils l'excluaient... sans lui demander son avis ! Mais cette fois, il ne comptait pas se laisser faire. - Tu ne seras pas seul précisa la naine conciliante, Ziu Francescu restera avec toi - Merci beaucoup mais j'accompagne Serena, un point c'est tout. Je n'ai pas fait tout ce voyage pour faire tapisserie. Je serai à côté d'elle, vous ne pouvez pas m'en empêcher ! La signadora dévisagea Olivier, consciente de sa détermination irrévocable. Elle tenta de le raisonner. - Tu dis l'aimer, alors laisse-la accomplir son destin. - Je ne la quitterai pas dans cette épreuve ! insista le jeune homme, le front buté - Basta ! trancha le vieux Arrêtons ce blablabla, les étrangers n'ont pas le droit d'assister au combat des mazzeri. Je resterai avec toi ici ! Nous attendrons leur retour. - Mais... vous n'avez aucun droit... Vous ne pouvez pas décider pour moi ! Je suis libre de circuler ou je veux protesta Olivier - Qu'est-ce que vous apprenez aux enfants dans votre école ? A part compter, lire et écrire, s'enquit Zia Catalina Olivier fut un instant dérouté par la question - L'éducation, la morale mais je ne vois pas le rapport... - Le respect des anciens ! - Oui... aussi - Alors, jeune homme respectez notre décision - Je ne suis pas un enfant ! - Pour moi, oui. - Comment voulez-vous que le monde extérieur vous comprenne si vous refusez de faire confiance aux autres ! - Nous préférons garder secrètes nos coutumes. Nous avons quelques raisons d'être méfiant ! C'est alors qu'ils entendirent la petite voix de Serena - Arrêtez ! J'abandonne ! Je n'irai pas !

248

Ils s'étaient momifiés dans une stupéfaction incrédule. Elle affronta leurs yeux dilatés, braqués sur elle. En quelques mots, elle avait basculé leur espoir dans le vide. Elle avait conscience de la désolation qu'elle leur infligeait. - Excusez-moi mais je ne peux pas, je ne sais pas. La signadora rompit l'immobilité du groupe et fit un pas vers elle en tendant une main noueuse. Serena recula vivement avec un haut le cœur. Elle ne voulait pas de son aide. Elle voulait se libérer de son destin. La femme s'arrêta à quelques pas - Serena, rien n'est perdu. Tu as peur c'est normal ! Quand tu auras trouvé ton esprit-animal tu... - Mais je ne trouve rien ! Elle criait maintenant pour qu'ils se rendent enfin compte de leur erreur. Ils ne pouvaient pas exiger d'elle l'impossible. - L'esprit-animal n'existe pas ! J'ai essayé, je l'ai cherché des jours et des nuits ! - O Chjù, calme-toi, La signadora l'approchait lentement comme on approche un animal apeuré qui se cabre devant l'obstacle. - Tu vas trouver, crois-moi ! Essaye encore ! - Ca fait des semaines que j'essaye ! Ca suffit ! Je n'y arrive pas ! Je ne veux plus rien entendre ! C'est trop tard ! Je me fiche de ce combat, je pars ! Serena balayait en larges gestes rageurs toutes les objections, toutes les explications. Maintenant elle était à bout de raisons. Elle ne voulait plus rien entendre. Ses plaintes hachées restaient suspendues dans l'espace vide comme un écho assourdissant. Derrière elle, les silhouettes empêtrées dans leur consternation restaient collées les unes aux autres. Maria-Santa se pelotonnait contre son grand-père qui s'appuyait sur Olivier. Serena posa un dernier regard sur le jeune homme. Elle ne l'avait jamais vu ainsi. Ses yeux limpides durcis par une douleur intense la frappèrent comme des pierres. Se détachant

249

de ce visage devenu soudain étranger, refoulant la boule de larmes qui montait dans sa gorge, elle leur tourna le dos. Elle s'éloignait d'eux le plus dignement possible. Elle avançait comme une marionnette désarticulée. Elle reprenait le chemin du retour. Elle les trahissait, elle les trompait, les abandonnait, laissant leur vie en suspens. Comment pouvaitelle faire cela ? Détruire leurs espoirs en quelques minutes. La honte la faisait vaciller. Elle pensa à sa mère, à Fiffina, à tout ceux qui lui avaient fait confiance. Ils seraient terriblement déçus. Certains ricaneraient devant sa lâcheté, la plupart la mépriserait. Peut-être la chasserait-ils du village ! Elle se dégoûtait. Elle ne savait que détruire. Elle aurait voulu perdre la mémoire, perdre son identité, tout oublier. Se délivrer du passé, du présent. Mourir ! Mais peut-on échapper à son destin ? Elle était arrivée sur la passerelle de granit. Le vent du soir gémissait. Dressée sur l'arête montagneuse au bord du précipice, la jeune fille dominait la vallée. D'un seul regard elle embrassait le paysage. Elle resta ainsi immobile, giflée par des bouffées d'air frais, fascinée par le vide. Les murailles s'ouvraient sous ses pieds comme des entrailles. Elles ruisselaient ensanglantées sous l'éclat du soleil couchant. - Mon Dieu ! C'était seulement au cœur de ces hautes colonnes de pierres comme dans une cathédrale naturelle, que la jeune corse retrouvait la foi dans le créateur. Ici, il s'était surpassé, offrant à son peuple la Beauté à l'état brut. En découvrant ce sanctuaire, plus personne ne pourrait jamais effacer de sa mémoire l'Exception. Serena admirait, du vertige plein la tête. Une sensation bizarre, une inspiration soudaine la saisit. Elle sentit un pincement au cœur et sa respiration s'accéléra. Prise de tremblements, elle ferma les yeux. Lentement, comme au ralenti, elle posa ses mains le long de ses cuisses et…se mit à
250

courir vers le précipice. En quelques foulées, elle atteignit le bord de la falaise. Ses pieds se détachèrent du sol. Elle se jeta dans le vide. Une onde fluide engloutit entièrement son corps. Elle battit des bras, elle creusa les reins. Elle trouvait des réflexes inattendus. Elle volait ! Elle aspirait l'air puissant. Elle survolait les montagnes aux crêtes d'argile acérées. Elle allait plus haut, toujours plus haut. Elle tournoyait. Elle frôlait le ventre des nuages, puis elle plongeait éventrant les coussins cotonneux piquant vers les lacs argentés et les forêts de pins. Elle se sentait emplie de bonheur, enivrée de plaisir. Elle était l'espace et l'air. Elle se servait des couloirs ascendants pour monter. Elle surfait dans des rouleaux de vent. Elle était libre, merveilleusement libre. Elle respirait par saccades, étouffée par la masse intangible qui la portait. Elle glissait en suivant les courants des alizés qui la portait comme des sillons invisibles creusés dans l'atmosphère chaude. Le vent aux senteurs marines la pénétrait par tous les pores de sa peau. Elle goûtait son souffle sur ses lèvres. Elle arracha sa chemise en hurlant. Les spirales d'air fouettaient son ventre, ses seins, ses reins comme mille mains. Elle se laissait palper en amante soumise et éblouie. Elle était vivante, terriblement vivante ! Elle était l'oiseau superbe, le faucon royal ! Elle retourna au campement. Elle passa dans la paix du soir les cheveux emmêlés, les cils inclinés sur ses joues enflammées. Un étrange sourire flottait sur ses lèvres. Tous la regardèrent, pétrifiés à leur place comme on regarde un fantôme. Olivier tourna vers elle des yeux rougis. Maria-Santa appela timidement son prénom. Elle ne répondit pas. L'extase possédait encore son corps et son esprit. Ce soir elle venait de découvrir son esprit-animal.

251

Cette nuit là, Serena rêva de son père. Ce n'était pas l'adolescent pâle sur la photo de sa mère. Un visage d'homme se penchait sur elle. Elle avait vécu toutes ces années sans lui mais elle le reconnaissait. Il ne parlait pas mais il arrivait pourtant à lui transmettre ses pensées. Il communiquait par des ondes colorées, des particules lumineuses nimbant son corps. Il lui disait - ma fille, mon amour, je suis parti pourtant je suis auprès de toi. Je savais que ce jour arriverait, que tu aurais besoin de moi. Me voilà a mè chjugarella91 ! Son souffle tiède caressait son front, la rassurait et elle ne sentait plus ses peurs. Il déposait en une offrande, sur le cœur de sa fille, le poids d'un amour que le temps avait alourdi. Serena en enfant docile se laissait faire. Elle se laissait emporter jusqu'au fond de son rêve pour montrer à son père que l'oubli était impossible, que le silence ne l'avait pas renié. Elle lui envoyait des flots de tendresse. Elle confiait les mots que par pudeur ou par maladresse, elle n'aurait jamais su lui dire de son vivant. C'était l'aveu d'amour à un père qu'elle n'avait jamais connu. En quelques brèves heures, Serena prit avec lui le chemin de vingt années qu'un destin injuste avait détourné.

Ce samedi soir, le père Cesari faisait face à son troupeau et comptabilisait ses brebis, stupéfait ! Les bancs de l'église étaient complets ! A sa droite, du côté des femmes, la chose était banale. Mais sur sa gauche, côté des hommes, la situation était suffisamment exceptionnelle pour le laisser perplexe. D'habitude les rangs étaient aussi dégarnis que les cranes aujourd'hui humblement inclinés sous son nez. Le brave curé s'interrogeait et il en perdait son latin. Il déclamait les paraboles de l'évangile selon Saint Mathieu mais son esprit n'arrivait pas à se concentrer sur le texte, cherchant des
91

Ma toute petite.

252

explications à cet imprévisible regain de ferveur. Il en bafouillait et la compréhension du texte s'en ressentait fâcheusement. Le royaume des cieux invitait la fille d'Hérode à danser nue au milieu de pêcheurs qui marchaient sur les eaux. Lavisa, Saveria et Petra les trois figures de proue du premier rang n'arrivaient plus à suivre et dans le fond de leur esprit suspicieux, elles se demandaient si leur malheureux curé ne s'était pas laisser à confesser la divine bouteille avec trop d'enthousiasme. Elles étaient prêtes à jurer que les effluves de l'alcool parvenaient jusqu'à elles. Le père tenait sous un regard critique ces paroissiens repentis cherchant l'erreur. Irréprochables. A peine Rocchu le Maire et Nunziu émirent-ils quelques bâillements discrètement étouffés derrière leur missel. Il y eut bien quelques ronflements provenant du siège de Nunziu, mais délicatement ronronnés. Dans l'ensemble la communauté masculine se comportait de façon exemplaire. Emu, le saint homme se dit qu'après tout, le moment était peut-être enfin venu pour lui, tel le semeur de la Bible, de récolter les fruits de son labeur acharné et patient. Enthousiasmé par sa réussite inespérée il joignit sa voix au chœur des femmes. Ses Alléluias vibrants sifflèrent douloureusement aux oreilles de l'assistance qui maintenant parfaitement réveillée priait pour que le supplice cessa. Heureux et fier, le père Cesari embrassa une dernière fois d'un regard mouillé de tendresse ses enfants repentis. Il écarta les bras comme pour les serrer tous contre sa généreuse poitrine et il les bénit. - Ita, Missa est. Il avait à peine prononcé la dernière parole, le doigt encore en l'air, qu'il assista avec horreur à une ruée désordonnée et bruyante des paroissiens vers le fond de l'église. Saveria poussa brutalement Lavisa qui fit un croc en jambe traître à Nunziu tandis que Rocchu profitait de sa position de premier magistrat du village pour réclamer d'un ton hautain la préséance. Tous
253

cherchaient à s'emparer de la boîte en carton qui contenait les petits lumignons de communion. Ils se l'arrachaient des mains comme un trésor fabuleux en s'insultant et en piaillant dans une pagaille indescriptible. - Mais qu'est-ce qu'ils ont ? Ils sont devenus fous ou quoi ? Le père Cesari restait stupéfait par la scène d'apocalypse qui se déroulait dans son église. Niculina qui aidait son maître à ranger les instruments sacrés sur la table de communion expliqua d'un ton détaché - Ils veulent mettre un cierge pour Serena, c'est demain qu'à lieu le combat ! - Le combat répéta abasourdi le pauvre curé. Et son énorme poitrine se dégonfla comme une baudruche qu'on aurait piquée avec une épine. Il s'agrippa à l'autel, les jambes faibles. Trahi ! Ils l'avaient trahi ! Ce n'était pas leur foi dans le Seigneur qui les avait amenés à l'église mais leur vice pour le Malin. Des païens ! Des suppôts de Satan qui n'hésitaient pas à piller sans vergogne les biens péniblement amassés pour servir leurs intérêts pervers ! Une fureur sans nom incendia la face rubiconde du saint Père. Par lu Bambineddu92 ! Le sang à la tête, il descendit la volée de marches au risque de se rompre le cou et jeta sa masse de cent kilos dans la mêlée. Le valeureux curé repoussait les assaillants comme Moïse écartait les flots tumultueux de la mer déchaînée. Il était bien décidé à les sauver malgré eux. Il arracherait l'ivraie de leurs cœurs et de leurs corps impurs. A coups de pied dans les fesses s'il le fallait. En attendant c'est à renfort de solides coups d'épaules qu'il perçait les rangs des belligérants. Parvenu au centre de la bataille il effectua un placage parfaitement exécuté sur la personne de Saveria. Déséquilibrée, la brave vieille tomba à la renverse dans les bras de Petru le berger qui la repoussa d'un geste désinvolte dans ceux d'Antonu. Désorientée, elle se laissait ballotter,
92

Par le petit enfant Jésus.

254

étrangement remuée au contact de ses corps virils. Le curé profita du désarroi des équipes pour s'emparer de la boîte en carton. Il la cala sous son bras, les jambes écartées, le torse plié dans le style joueur de rugby de première ligne et leur fit face - Fora93 ! gueula-t-il Le troupeau de fidèles se hâta sans demander son reste vers la sortie. Les femmes s'éparpillèrent sans se saluer tandis que les hommes, pas rancuniers, s'entendaient pour finir la soirée chez Paulette et Jojo. Nunziu résuma l'opinion générale en décrétant : - Là, au moins personne ne nous mettra à la porte !

Tôt le matin, ils se réveillèrent sous un ciel insolemment pur. Une journée radieuse les attendait. Etrangement, ils semblaient tous avoir oublié l'incident. Après une toilette sommaire, ils avaient repris leurs activités. Ziu Francescu adossé à son rocher, achevait paisiblement de tailler le pommeau de bois de sa canne, Zia Catalina triait les herbes récoltées la veille. Maria-Santa l'aidait en fredonnant une comptine. Olivier s'approcha de Serena. Il s'assit à côté d'elle. Le silence s'installa entre eux, naturel mais désarmant. Lentement, il fit glisser sa main sur la sienne avec une grande douceur. Ils se retrouvaient. - Comment peux-tu m'aimer ? Elle se rebellait à nouveau. Incorrigible tragédienne, elle le provoquait sur la défensive. Il répondit mi-sérieux, mi-amusé.
93

Dehors !

255

- Ma vie serait si ennuyeuse sans toi ! La réponse prit Serena au dépourvu. En même temps, un déclic s'enclencha dans le mécanisme perturbé de son discernement. Il redonnait le mouvement harmonique, l'équilibre exact à son raisonnement. Ce garçon avait une vision tellement épurée de ce monde. Avec lui les choses devenaient simples. Il était l'antidote du malheur. Il avait tout simplement du goût pour le bonheur. Elle partit d'un éclat de rire, un grand rire fou qui les jeta dans les bras l'un de l'autre. Cette excitation faisait tourner la tête de Serena. Elle sentit comme un vertige l'amollir. Elle se réfugia contre la poitrine d'Olivier, pâle, les membres faibles. Elle n'avait pratiquement rien mangé depuis près de quarante-huit heures et ce jeûne forcé torturait son estomac. Elle chassa de son esprit la vision du tianu aux olives de sa mère. Maintenant elle avait hâte d'arriver à l'épreuve, d'agir. Comme pour armer sa volonté, un faucon surgit audessus de leurs têtes. Majestueux, il évoluait avec virtuosité dans l'espace en glissades souples. Serena restait à le contempler avec émotion et respect. Cette apparition lui captivait le cœur. Son âme vibrait à l'unisson du rapace. Une journée s'étira à nouveau sur le haut plateau pour les cinq voyageurs. A midi, ils partagèrent tous une légère collation tant pour accompagner les jeunes mazzere dans leur régime qu'à cause de la température ardente de l'air qui les anesthésiait. Ensuite chacun, le corps lové dans l'ombre fraîche d'un rocher s'abandonna à une sieste nécessaire. Même MariaSanta, qui jurait méprisante, que jamais on ne la prendrait à cette habitude de "vieux" succomba, vaincue par la chaleur. Une fois réveillés, les deux anciens continuèrent à profiter de la fraîcheur bienfaisante que leur offrait leur abri de granit. Les trois jeunes gens avaient du mal à contenir une vitalité ranimée par ce repos forcé. Ils décidèrent d'organiser une course-poursuite de mulets. Ils balisèrent avec des petites pierres un parcours en forme d'ellipse. Puis ils nettoyèrent le
256

champ, des racines et cailloux qui pourraient gêner leur chevauchée. Engourdies par de nombreuses heures d'immobilité, les bêtes attendaient placidement en mâchonnant des chardons. Les vieux suivaient toute cette agitation qu'ils jugeaient inconvenante dans une étuve pareille. Quand le terrain fût net, les concurrents se hissèrent sur leur monture. Ils la flattaient, la rassuraient pour l'encourager à l'épreuve. Par un coup de fusil tiré en l'air, Ziu Francescu donna le signal du départ. Les cavaliers battirent à coups de mollets énergiques, les flancs des mulets qui s'élancèrent docilement sur la piste. Maria-Santa s'accrochait tant bien que mal à l'encolure de sa bête en poussant des petits cris affolés. Elle avait du mal à garder son équilibre. Elle glissait de la croupe, ballottée comme une poupée de chiffons. Olivier et Serena battaient frénétiquement les flancs de leurs mulets et la dépassèrent sans problème. Serena était attentive à son trajet car le terrain était parsemé d'ornières et de monticules. Elle amorça en tête la boucle en bout de parcours et attaqua la dernière ligne droite. Elle galopait enivrée par le vent qui fouettait son visage et le paysage qui défilait. Un martèlement de sabots sur le côté lui fit tourner la tête. Olivier arrivait à sa hauteur. Le jeune homme avait empoigné à pleines mains le crin épais de l'animal et couché sur le cou de sa monture, il fonçait, se riant des difficultés du terrain, une expression rageuse sur le visage. Serena donna plus de pression à ses cuisses pour accélérer le trot mais le jeune homme la distança avec un rugissement de victoire. Le soleil commençait sa descente vers la vallée. Ils n'avaient pas vu le temps passer, ils avaient oublié la raison de leur présence en ces lieux, chahutant comme des écoliers en vacances. Ils riaient encore de leur chevauchée quand la signadora les rappela à la réalité. Elle éleva le visage pour observer le ciel - Nous nous mettrons en route dès que le soleil aura disparu de l'horizon déclara-t-elle.
257

- Et si je venais avec vous, insista Olivier qui renâclait à l'idée de laisser partir Serena. - Non, aucun simple mortel n'est autorisé à participer à cette réunion répéta la signadora patiemment. - Mais je peux me déguiser, me cacher... insista le jeune homme. - Je vous en prie ! Votre présence l'embarrasserait. Croyezmoi, si vous l'aimez, restez là, pour son bien et le vôtre ! - Mais si elle échoue que deviendrons-nous ? Il connaissait la réponse mais c'était seulement maintenant qu'il prenait conscience du but de leur voyage. La signadora omit de lui répondre et il lui en fut reconnaissant. Il y a certaines choses qu'on préfère ne pas savoir. De toute façon il était trop tard pour reculer. Le vieil homme, l'expression sévère, donnait ses dernières recommandations à sa petite fille qui l'écoutait à moitié. - Tiens-toi bien ! Regarde et apprends ! Maria-Santa acquiesçait à tout, se trémoussant, trop impatiente de se libérer de la surveillance de l'austère vieillard. - Surtout, écoute Zia Catalina et obéis-lui en tout ! La signadora le rassura en promettant qu'elle ne quitterait pas un seul instant l'adolescente et qu'elle lui servirait de guide pour cette cérémonie initiatique. Olivier profita de ce que tous étaient occupés pour prendre Serena dans ses bras. Il la dévisageait amoureusement. Il était désespéré de devoir se séparer d'elle. Il était uni à cette femme par un destin capricieux, et son avenir dépendait d'elle ! Elle allait prendre tous les risques. Dans son esprit, c'était à lui, de la défendre, de la protéger ! Il avait besoin de la toucher pour la convaincre de la force de son soutien. Il l'attira à lui et l'étreignit passionnément. Il pressait sa bouche contre sa tempe pour y déposer un baiser de feu. - Je t'aime très fort ! Je penserais à toi à chaque seconde, souffla t'il dans son oreille d'une voix rauque.
258

Les mots restaient au fond de sa gorge étranglés par la force de ses sentiments. - Reviens vite ! J'ai confiance en toi ! balbutia-t-il éperdu. Serena savait que désormais elle irait au bout de sa mission. Pas pour détruire les démons qui l'habitaient mais pour garder l'amour de cet homme. Les deux amants se séparèrent dans une tempête d'émotions incontrôlées. Du côté des deux anciens, il n'y eut pas d'effusions. Juste un échange de regards mais tout était dit. Ziu Francescu et Olivier restèrent côte à côte, sans parler, à regarder s'éloigner le groupe des trois femmes. Le corse se racla la gorge plusieurs fois. Même lui paraissait désemparé. Ils étaient seuls, entre hommes. Le vieux semblait sur le point de se confier. Deux gros sillons de contrariété balafraient son front buriné. Olivier gardait religieusement le silence pour ne pas briser l'évènement. Il attendait l'aveu inédit. - Moi aussi j'ai du souci, petit ! Ce fut tout. Ziu Francescu retourna au creux de son rocher. Toujours cette foutue pudeur dans les moments difficiles. Infernale prise de tête avec ces mots bâillonnés, ces mots déguisés qu'il fallait décoder et qui en bout de compte vous laissaient le cœur dans le flou. Olivier n'était pas convaincu d'arriver un jour à comprendre les méandres de l'âme corse.

Elles marchèrent au flanc de la montagne, longeant le plateau qui se rétrécissait en son extrémité comme un entonnoir. Après ces journées d'escalade le voyage ressemblait à une promenade agréable au milieu de prés verdoyants. En tête, la signadora conduisait la marche de son déhanchement
259

torse. Maria-Santa la talonnait en ramassant des immortelles qui jaillissaient en bouquets odorants de chaque côté du chemin. Serena les suivait péniblement car des nausées lui tordaient le ventre. Elle se sentait mal et des bouffées de chaleur lui montaient au visage. Décidément le jeûne ne lui réussissait pas ! A moins que ce ne soit la fatigue du voyage ou l'inquiétude qui l'indisposait ainsi. Elle s'en voulait d'être aussi émotive. Parvenues au bout du rétrécissement de terre, les trois femmes traversèrent une fine crête rocheuse qui ressemblait à l'épine dorsale de quelque monstre préhistorique. De l'autre côté de cette passerelle suspendue dans le vide, on apercevait le toit de tôle grise d'une baraque en bois qui masquait
le col de Pratu.

L'estomac de Serena se noua en un spasme violent. Son voyage prenait fin mais l'inconnu commençait. Zia Catalina saisit les deux jeunes filles chacune par une main et les entraîna vers la construction. Son entrée béante et sombre les absorba à l'intérieur d'une vaste et unique salle. De grosses bougies rondes posées sur une table de géant projetaient des tâches de lumière pâle dans lesquelles des vieilles en noir s'activaient. Elles reçurent Zia Catalina avec des gestes de respect et de bienveillance : même ici, au fin fond de ces montagnes, l'autorité de la signadora semblait reconnue. Serena s'était laissée tomber sur une chaise, les traits blêmes. Une des vieilles la désigna du menton - Elle est là pour le combat. C'était plus une affirmation qu'une question. Catalina acquiesça de ses gros yeux ronds. - C'est notre mazzera. Les ancêtres allaient et venaient, furtives comme des petites souris. Elles échangeaient des mines avec de temps en temps un petit mot chuchoté si bien que la jeune mazzera avait la sensation d'assister à une veillée mortuaire. Une des femmes lui offrit une boisson au jus poivré et à la forte saveur de menthe. La jeune fille sentit ses nausées s'apaiser. Elle reprenait petit à
260

petit des couleurs et des forces mais au bout de quelques minutes, la signadora la poussa sans façon dans une salle cachée derrière une épaisse tenture au fond de la pièce. MariaSanta les suivit prestement : depuis leur arrivée, la jeune fille était devenue muette et restait collée à leurs talons. La naine tira l'épais rideau derrière elles pour les masquer aux yeux des vieilles curieuses. Il n'y avait aucun meuble dans la pièce, à part un gros matelas surélevé sur quatre hauts pieds et complètement recouvert d'un monticule de vêtements de femmes. La naine la déshabilla entièrement. Elle lui passa une longue tunique blanche qui ne cachait rien des formes de son corps. Puis elle délia le lien de velours qui retenait la tresse de Serena. Elle marmonnait une inlassable litanie tout en défaisant la longue natte - Ghjesù, Maria, Ghjaseppu94, Que le mal s'en aille, Ghjesù, Maria... Ensuite, la naine s'accroupit pour lui retirer ses chaussures, la laissant pieds nus sur le plancher rugueux. Enfin la signadora considéra le résultat de son travail. A ses côtés, Maria-Santa restait la bouche béatement arrondie en bouton de rose. La jeune mazzera était magnifique, le corps moulé dans la soie légère, les cheveux étalés à l'infini comme un voile précieux et posée entre ses deux seins ambrés, le talisman de la nasimozza. La signadora se sentit fière ; elle avait contribué à révéler la beauté rare et singulière de sa protégée. Elle se frotta les mains, satisfaite, et gronda d'une voix rauque et puissante : - Tu dois réussir ! Puis sans ménagement, elle entraîna la jeune fille hors de l'habitation, toujours suivie par Maria-Santa accrochée à ses jupes. Le col de Pratu surgit alors comme un surprenant amphithéâtre juché à plus de deux mille mètres d'altitude.
94

Jésus, Marie, Joseph.

261

C'était une large plate-forme d'où on avait une vue circulaire de toute l'île. Elles étaient arrivées sur le toit de la Corse. De tous côtés, les monts de l'au-delà et de l'en deçà formaient les colonnes colossales qui soutenaient la dalle-terrasse de ce monument baroque. Entre ces piliers, des tapis de verdure se chevauchaient en lais sinueux et irréguliers. Des villages s'accrochaient aux flancs des vallons. En bas, très loin, la mer minuscule brillait comme une perle dans l'entrelacs de deux mamelons herbeux. Hors du monde des simples mortels, Serena découvrit une centaine de personnes qui déambulaient par groupes sur cette insolite scène de théâtre. C'était en majorité des jeunes femmes, toutes vêtues comme elle de robe blanche, pieds nus et les cheveux dénoués sur leur dos. Les crinières blondes, brunes, rousses s'agitaient dans la lumière bleutée du soir. - Chacune représente un village ou un canton, précisa la signadora. N'oubliez pas que la mazzera est garante des naissances et des décès de la population qu'elle a sous sa protection. Plus elle acquiert de puissance, plus elle a de chance de vaincre et moins il y aura de morts et de malades dans l'année. Quelques hommes s'étaient totalement recouverts de peaux de bête : chèvre, mouton, âne, renard. D'autres portaient de longues soutanes avec un capuchon qui les dissimulaient totalement. Ils étaient pour la plupart occupés à entretenir des feux. Ils disposaient les brasiers en suivant le pourtour de la plate-forme, encerclant ainsi les participants au rite. De temps à autre ils y jetaient des cônes de pins qui éclataient comme des coups de feu. Une haute silhouette dirigeait les travaux. Elle était la seule à porter une soutane claire, le visage enfoui sous une ample cagoule. L'ambiance était gaie et insouciante, des jeunes gens dansaient au son de cornemuses et de flûtes en roseaux.

262

D'autres agitaient des chjocchi95 et des castagnettes en bois de châtaignier qui recouvrirent en notes aiguës et entêtantes les cris et les rires. - C'est la manfarina, une danse qui remonte aux lointains âges de l'humanité, expliqua la naine. Elle représente les mouvements planétaires. Les danseurs tournent sur eux-mêmes en imitant le déplacement des astres. Soudain un danseur saisit la main de Serena et l'entraîna dans la spirale endiablée. Elle fut empoignée, enlacée. Elle tourbillonnait, virevoltait en frappant, à l'unisson des autres danseurs, le sol, de ses pieds nus. Son corps se démenait au rythme du tempo. Des tiges d'asphodèles agitées par des bras invisibles flagellaient en cadence ses jambes. Galvanisée par les coups, elle sautait en bonds excentriques. Elle oubliait le combat, grisée par le désordre des sens. Au milieu du bruit et de l'agitation retentit un grondement rauque, comme un écho venu du fond des abîmes. Il s'éleva audessus de l'assemblée déchaînée, électrisant l'atmosphère. Aussitôt la danse cessa. Le cercle s'entrouvrit devant quelque chose qui approchait vers lui. La silhouette drapée d'une soutane claire qui dirigeait les travaux avançait au milieu du public, la tête toujours invisible sous sa cagoule et portant accroché à la taille un cerceau de cuivre roux sur lequel était tendue une peau d'âne. Le cercle se referma sur l'apparition. La forme blanche frappait de toutes ses forces sur le tambour à l'aide de deux baguettes de châtaignier. Chaque coup alternait en un martèlement régulier qui résonnait douloureux, vrillant les oreilles et les crânes. - C'est le mazzerone ! souffla la naine qui avait suivi le regard des jeunes filles. Maria-Santa se colla contre la naine. Son visage était décoloré. - Voilà donc, pensa Serena, le grand maître de cérémonie !
95

Clochettes.

263

C'est lui qui déciderait de sa destinée. L'heure était arrivée. Le combat allait commencer. Des étincelles montaient des échafaudages allumés par les encagoulés. Leurs éclats phosphorescents embrasaient tout l'horizon. Ils ruisselaient en feux d'artifices multicolores sur l'arène. A quelques pas de là, Olivier assistait au rituel sacré. Le jeune homme se demandait s'il avait eu raison de fausser compagnie à son compagnon. Ca l'avait pris d'un coup, une impulsion irraisonnée. Après le départ des trois femmes, l'attente lui avait paru inacceptable. L'occasion s'était présenté quand le vieil homme, après le repas, s'était assoupi. Olivier en avait profité pour filer à travers la prairie. Il avait suivi sans problème l'étroit ruban du chemin nettement tracé au milieu d'un parterre à la végétation basse parsemé de fleurettes multicolores. La langue de terre traversée, Olivier avait immédiatement repéré la bâtisse de planches, perchée au sommet du plateau. Caché derrière le bâtiment, le jeune homme avait observé la scène qui se déroulait sous ses yeux. Il s'était gardé de se mêler à la foule de personnages curieusement vêtus qui envahissait l'espèce de grande scène circulaire. Il s'était faufilé en rampant et s'était dissimulé derrière un énorme tonneau rouillé qui devait servir à recueillir l'eau de pluie. Derrière son abri improvisé, il attendait patiemment la nuit. Il assistait éberlué au spectacle le plus incroyable qui lui était donné de voir. - Qu'est-ce que c'est cette mascarade ? Ces déguisements farfelus ? Cela ressemblait à un grand sabbat. Des rougeurs dégagées par une dizaine de feux incendiaient ce public de carnaval. Il était tenaillé entre l'envie de rire et la peur. Il aurait voulu rejoindre les trois femmes mais il craignait de les contrarier. Il réalisait soudain la gravité de la situation. Jusqu'à présent il
264

avait inconsciemment refoulé dans une partie de son cerveau la réalité de l'existence d'une société secrète et ses rites d'un autre temps. A présent, le doute n'était plus possible. A ses hauteurs vertigineuses commençait un monde nouveau. Ici, Olivier perdait ses derniers repères avec la réalité, il glissait dans une autre dimension. Sur ce plateau mythique, la raison n'existait plus et le danger rôdait. Le rituel sacré allait déterminer sa vie, son avenir. Il vivait un moment extraordinaire, unique. Il ne se sentait pas de taille à affronter l'inimaginable. Ce combat était une histoire de corses. Il était l'étranger. Il ne pouvait que rester là, caché, spectateur impuissant, en priant pour que tout se passe bien.

265

CHAPITRE 3

Le mazzerone drapé dans sa toge blanche repoussa sa cagoule. Tous les yeux étaient fixés sur lui. Il apparut alors une figure sans âge, à peine humaine. Elle était terriblement étroite et glabre de tous cheveux et poil. La peau s'accrochait aux os comme un masque souple qui donnait le relief aux traits tranchants. Ce visage était percé d'orbites creuses dans lesquelles s'enchâssaient deux larves blanchâtres. - Mais il est aveugle ! bégaya Maria-Santa, choquée par cette vision. - Les apparences sont trompeuses. Il voit beaucoup mieux que chacun d'entre nous, répliqua sévèrement la signadora Le grand prêtre les dévisageait majestueux dans son port de tête. Son regard vide passait à travers les corps. C'était comme si la privation d'un de ses sens vitaux avait décuplé la force de sa vision intérieure et qu'il voyait bien au-delà du monde visible dans le cœur et l'esprit de chacun. La foule soumise baissa les yeux. Il parla d'une voix blanche, comme détachée de son enveloppe charnelle. Elle enfla solennelle au-dessus des auditeurs regroupés. - Mazzeri, mazzere, nous voilà de nouveau réunis pour notre fête annuelle. Vous êtes tous là pour honorer les Lois du ciel qui vous ont attribué une lourde mais grande tâche : maintenir la cohésion de votre village et de notre peuple. Mais avant de renouveler notre serment, un combat exceptionnel doit avoir lieu. En effet une des nôtres réclame sa libération ! Des bourdonnements scandalisés parcoururent l'essaim des mazzeri. Ils étaient choqués par cette requête. Comment étaitce possible ? Quelle femme avait l'impudence de braver leurs règles séculaires ? Avait-elle perdu la raison ? L'aveugle poursuivit imperturbable :

266

- Elle veut se libérer pour sauver l'homme qu'elle aime ! L'assistance se tut. C'était là une raison suprême. L'Amour excusait le sacrilège. - Les règles de notre communauté veulent qu'une lutte à mort s'engage entre la mazzera et une adversaire que je désignerai. Elle combattra pour celui qu'elle aime, vaincra ou périra. La sentence était tombée. Encore plus impressionnant que le silence était l'immobilisme du public. L'homme possédait le pouvoir d'exalter les esprits. Cette assemblée d'ombres et de visages figés exigeait la mise à mort d'un des leurs, au nom d'un rite païen tiré du fond des temps. Le prêtre blanc pointa sa face de cire dans la direction de Serena. La jeune fille vacilla sur ses jambes. Son heure était arrivée. Désespérée, elle chercha la signadora mais sa silhouette avait disparu, fondue dans l'éblouissement de tâches que dressaient les feux tout autour. Elle aurait voulu s'enfuir, mais où ? A moins de se jeter dans le vide ! De toute façon, les participants à ce spectacle formaient une enceinte humaine qui lui coupait toute possibilité de fuite. Elle se sentit attirée vers le sorcier. Avant de le rejoindre au centre du cercle, elle serra au fond de sa poche la petite médaille que lui avait donnée son amie. - On y est Angelina ! Prie pour moi. Mais elle était seule face à son destin et le mazzerone la fixait sévèrement des ses globes laiteux. Serena décida de soutenir sans ciller son regard vide. Inexpressif et altier, il leva un bras décharné. Il tendit le doigt du destin vers le groupe. Une forme s'en détacha et les rejoignit d'un pas vif. C'était une jeune femme mince et blonde, une beauté lisse et froide. Elle semblait plus âgée. Elle avait des traits parfaits, comme coulés dans du marbre et des yeux pailletés d'or transperçants comme des échardes. Elle tenait dans une de ses mains une longue tige de talabeddu, aux feuilles lancéolées, arme consacrée des sorciers.
267

- Je ne te veux pas de mal, bredouilla Serena en signe d'amitié. Je regrette de te mêler à tout ça. Ce combat n'est pas le tien et je ne veux pas te causer de tort. La mazzera retroussa ses lèvres charnues en une lippe dédaigneuse - Je n'ai rien à faire de tes regrets. Si tu as peur retire-toi ! Moi, je n'hésiterai pas à te tuer ! Saisissant à pleine main la hampe de l'asphodèle, elle la fit tournoyer devant le visage de son adversaire. La femme était dangereuse et Serena ne quitta plus ce regard vénéneux. Elle ne s'aperçut même pas que le sorcier s'était discrètement retiré alors qu'un long ululement filtrait entre les lèvres des spectateurs agglutinés pour exciter les combattantes.

Les heures ne s'écoulaient plus. C'était comme si le temps s'était figé. Paula-Maria tournait en rond dans sa chambre prisonnière de son tourment comme une bête prise au piège. Elle savait que le combat avait commencé et elle se contractait sur son angoisse. Son système mental craquait. La raison fuyait comme du sable, au travers de la trame déchirée de ses pensées. Elle n'arrivait pas à imaginer. Elle ne voulait pas imaginer. Elle ne voyait plus rien autour d'elle. L'espace s'était dissous ou plutôt il s'était fragmenté. Son regard accrochait des particules de vie : la lampe en verre poli, le miroir ovale, le christ suspendu au mur d'en face. Alors, elle caressait le crucifix, embrassait les saintes de plâtre, pressait contre son cœur la médaille de baptême de Serena. - Mon enfant, mon amour ! Maman est avec toi ! La prière diminuait sa peur. Fiffina écoutait, en se rongeant les ongles, sa cousine marcher et marcher sans fin, au-dessus de sa chambre. Les lattes de bois gémissaient sous son martèlement incessant. La
268

petite femme n'osait pas se lever. Par respect et par crainte. Elle savait aussi que toute intervention serait inutile. La douleur de la mère était inaccessible à la raison. Elle restait blottie sous ses draps, les mains moites crispées sur le bord du drap. La contrariété lui donnait des bouffées de chaleur et elle sentait son corps aussi mou qu'un sac de plumes. - Pourquoi se met-elle dans ces états ? Elle va se tourner les sangs ! Et moi, je vais tomber malade, c'est sûr ! Fiffina entendait les battements de son cœur frapper à toute volée dans sa poitrine. - Ressaisis-toi, ma fille, tu ne dois pas craquer ! Calme-toi ! Mais que faire ? Un éclair de lucidité traversa son esprit : elle tendit son bras dans l'obscurité en direction de la table de chevet. Elle trouva le tiroir et l'ouvrit. Puis elle tâtonna à la recherche du remède infaillible. Elle trouva avec satisfaction ce qu'elle cherchait. Fiffina ferma les yeux de soulagement et mordit à pleines dents dans le carré de chocolat.

Les deux mazzere s'observaient. Elles savaient que le moindre tressaillement, le plus léger mouvement déclencherait l'assaut mortel. Elles se tenaient sur leur garde, vigilantes. L'attaque était éminente. Leurs poitrines se soulevaient en ondes précipitées sous l'afflux de leur souffle excité. Soudain une infime contracture étrécit les pupilles de la sorcière blonde. Est-ce que ce fut une brève impression mais la jeune femme sembla grandir, gonfler, enveloppée dans un nuage opaque et elle disparut pour réapparaître aussitôt en un géant de fourrure. Un ours énorme se tenait devant Serena ! Avançant une gueule baveuse de rage et de fureur, il poussa un grognement assourdissant. La jeune fille tituba de plusieurs pas mais le carnassier balança ses deux pattes démesurées dans l'air et brusquement chargea. Serena fut soulevée et projetée à
269

terre. Elle tenta de se relever mais le monstre s'abattit sur elle. Il l'emprisonna sous sa masse velue. Il l'écrasait impitoyable. La jeune fille faisait des efforts désespérés pour reprendre sa respiration, les poumons en feu. Elle tentait de ramper pour s'extirper de l'étau de chair et de poils mais le museau humide la plaquait avec une force terrible dans une jouissance sadique. Ses paumes dures l'empoignaient comme pour lui broyer les os. Serena s'enfonçait dans l'obscurité, la face enfouie dans l'herbe, dans le vide, sans espoir de secours. Ce n'était pas le sang qui l'avait surprise mais la douleur violente dans son corps. Le bourreau carnivore cherchait maintenant à planter ses ongles dans le sein de la jeune fille. C'était le supplice suprême. C'était la mise à mort. Olivier était inquiet : il ne voyait plus Serena. Le cercle s'était refermé sur elle et l'étrange silhouette fantomatique qui était apparue. Il se décida à sortir de sa cachette. Il avança discrètement derrière la barrière humaine. Personne ne sembla le remarquer ; toutes les attentions étaient focalisées sur les deux rivales. Le jeune homme tendit le cou. Il apercevait les deux femmes de profil. Elles ne parlaient pas, elles ne bougeaient pas. Elles se tenaient droites complètement immobiles l'une face à l'autre telles des statues antiques. Pourtant il avait la certitude que le combat des esprits était engagé. Il voyait deux femmes immobiles mais c'était deux anges de la mort. Deux forces féroces s'affrontaient dans le cercle de lumière blanche, deux énergies ennemies comme des aimants opposés. Des masques de tragédie flottaient devant leurs faces de déesses. Masque de cruauté, masque de souffrance. Des tremblements secouaient imperceptiblement les muscles sous les peaux douces. Des respirations désordonnées enflaient leurs poitrines révélées sous le mince tissu de leur robe. Le combat avait lieu mais il ne voyait rien. Il ne pouvait que deviner. Cette situation irréelle le rendait fou. Il voulait
270

crier mais il gardait ses lèvres scellées sur une crispation douloureuse. Il ne devait pas déconcentrer Serena. Les femmes à présent dansaient une ronde gracieuse : les corps se ployaient élastiques, ils s'arrondissaient comme des branches d'asphodèle. Elles levaient leurs bras, lançaient leurs jambes mais leur visage restait lisse et froid. Cette danse se faisait avec des regards vides. Mais Olivier eut l'intuition que Serena souffrait. Elle bougeait comme si son corps se mourait en dehors de toute conscience. Des souffles rauques s'échappaient de sa bouche entrouverte et un filet brillant de salive s'écoulait de chaque côté de ses lèvres. Elle suffoquait. Elle livrait à une mort lente, son pauvre corps, torturé par des puissances bien plus fortes que leur amour. Elle s'affaiblissait. Elle le quittait dans un mutisme effrayant. Elle s'égarait dans un univers de visions inconnues et lui restait subjugué incapable de l'aider. - Qu'est-ce que je peux faire ? Il cherchait désespérément une solution. Il aurait voulu se précipiter sur elle, l'entourer de ses bras pour la sauver. Il aurait voulu l'arracher au peuple des esprits pour la ramener dans le monde des vivants. Son impuissance le faisait bouillir de rage et il hurlait en silence : - Serena, mon amour, bats-toi ! Résiste ! Tu ne dois pas mourir ! Lui, le pragmatique, le scientifique raisonneur, il s'entendit supplier : - Prends la pierre ! Aie-confiance ! Tu dois nous sauver ! Prends la pierre !

L'esprit-ours fouillait les chairs de Serena de ses ongles crochets. Elle ressentait une atroce douleur dans les reins. Dans un ultime réflexe de survie la mazzera protégea sa gorge. Ses doigts tétanisés s'accrochèrent à la petra quatrata pendue à son
271

cou. Elle referma ses mains sur les arêtes polies de l'objet sacré. Ce fut comme un éblouissement qui déchira les ténèbres dans sa tête. Un défilé d'ombres apparurent dans sa conscience agonisante : sa mère, son père, Fiffina, Antonu le chasseur, Félix, son amie Angelina. Ils se tenaient tout autour d'elle. Ils criaient leur amour, l'appelaient en des prières muettes. Elle ferma les yeux pour les rejoindre. Elle se concentra sur sa respiration. Et le miracle s'accomplit ! Fusion de l'amour ? Manifestation spirituelle des esprits en osmose ? Serena retrouva le mince filet de souffle au fond de sa poitrine. Ses pensées s'éclaircirent peu à peu, son esprit surgit hors d'elle. Elle le mobilisa pour fuir le piège qui la broyait. Il lui sembla que son corps rapetissait, ses bras s'affinaient, s'étiraient en arc de plumes. Un instinct animal, de vengeance et de rage déferla en elle comme une vague destructrice. Elle banda ces forces nouvelles, son esprit jaillit en glissant entre les pattes du fauve. Elle s'élança légère, s'extirpant de l'étreinte mortelle. Elle resta là, libérée mais chancelante et essoufflée. Elle se balança sur ses jambes pour reprendre son équilibre. Elle découvrit alors que chacun de ses deux membres était muni d'un trépied. Six serres acérées comme des poignards la maintenaient à terre. Sans attendre, Serena s'arracha du sol et s'éleva dans les airs. Elle montait, aspirée vers les cieux. Elle regarda sous elle. L'ours s'était dressé sur ses deux pattes arrière. La tête levée vers elle il gesticulait pour essayer d'atteindre ce nouvel adversaire. Elle se plaça juste au-dessus de la bête. Elle s'immobilisa. Ses ailes immenses, étalées comme des étendards royaux. Elle était l'aigle, la splendeur des montagnes, le seigneur des espaces. La vibration de l'air autour d'elle avait cessé. Tout était immobile, figé. Elle planait, le vol suspendu. De ses yeux ronds comme des noyaux de cerise elle voyait l'animal de si près qu'elle devinait l'étincelle de peur au fond de ses minuscules prunelles. Elle fit claquer son bec, recourbé en dague orientale, dans un signal menaçant et plongea pour lui percer les yeux.
272

Maintenant plus d'hésitations, il était décidé, il ne pouvait pas l'abandonner. Il allait bondir de sa cachette, l'arracher aux griffes immondes de la meurtrière et mourir avec elle. Serena ne se débattait plus, ne tentait plus d'échapper à sa tortionnaire. Son corps écartelé attendait la mise à mort. La mazzera blonde avait pointé sa lance au-dessus de Serena. Elle visait sa gorge offerte sans résistance. Victime exécutée, amour sacrifié. Olivier chargea pour la protéger du drame. La foule frémit d'indignation. Le jeune homme forçait les rangs compacts des spectateurs offensés. Il repoussait les épaules robustes. Il agrippait les mains qui l'empêchaient d'avancer. Il se jeta sur Serena à l'instant précis ou la mazzera blonde portait le coup fatal.

Mais brusquement la femme chancela. Elle porta ses mains à ses yeux. Elle se balança d'avant en arrière et d'arrière en avant. Elle resta suspendu quelques secondes, ainsi déséquilibrée. Puis elle s'abattit, comme une idole de pierre foudroyée par quelque dieu vengeur. Serena se mit à genoux, tremblante de rage et d'émotion, le regard rivé au corps étendu à côté d'elle. Olivier la tenait contre lui, les muscles tétanisés, prêt à la briser. Comme anesthésiée, elle ne sentait plus rien, elle n'entendait même pas le hurlement aigu des femmes, mêlés aux cris rauques des hommes. La sorcière blonde vaincue gisait les yeux révulsés, la bouche entrouverte sur un appel inaudible. Le mazzerone se pencha sur elle, les paupières recouvrant ses orifices vides, ses mains parcourant le visage défiguré. Au fur et à mesure de son

273

examen, un rictus gondola la ligne mauve de ses lèvres. Un serpent glissait sur le masque glabre. L'homme ordonna d'une voix autoritaire : - Qu'on ranime la vaincue et qu'elle reparte immédiatement dans son village ! Il posa une main sur l'épaule de Serena : - Toi, tu es libre désormais ainsi que tous les tiens ! Elle sentit les bras d'Olivier l'envelopper et la traîner hors du cercle de lumière jusqu'à la baraque. Elle se laissait emporter, molle comme une poupée de chiffons, moins par faiblesse qu'à cause de la révélation qui paralysait son esprit. Elle avait découvert une partie d'ellemême qu'elle ignorait, une zone d'ombre qui la terrifiait. Jamais elle ne s'était crue capable d'une telle violence ! Une violence brute qui avait pris possession de son corps, la transformant en une furie incontrôlée. Une cruauté inimaginable avait surgi d'elle, comme une bête féroce tapie sournoisement au fond de son être. Jamais elle n'avait imaginé pouvoir tuer ! Elle frissonna de plus belle. Des secousses comme des ondes électriques traversèrent son corps. On déposa une veste sur ses épaules. Le poids du vêtement épais la rassura. Elle retrouva son calme et finit par découvrir autour d'elle les figures anxieuses de la signadora et d'Olivier. Maria-Santa était toute rouge et battait des mains : - C'était un combat extraordinaire… As-tu eu mal ? As-tu eu peur ? Elle couvait avec des yeux brillants d'admiration sa nouvelle héroïne. La signadora coupa l'enthousiasme de la jeune fille - Il lui faut du repos à présent pour récupérer après une telle épreuve ! Maria-Santa, fais bouillir de l'eau ! La jeune fille s'éloigna dépitée d'être reléguée à de vulgaires tâches ménagères. - Moi aussi, un jour, je serais une vraie mazzera et je combattrai.
274

Elle oubliait du même coup toutes ses critiques et ses rancœurs des jours précédents. - Ton heure arrivera bien assez tôt, marmonna la signadora. Serena remarqua que Maria-Santa, tout en surveillant l'ébullition de l'eau lui glissait fréquemment des regards de dévotion éperdue. Elle surprit les coups d'œil insistants des petites vieilles aux sourires édentés. Et même, elle constata que la signadora avait du mal à dissimuler des éclats d'orgueil envers sa protégée. - J'ai réussi pensait-elle j'ai réussi ! Elle réalisait soudain qu'elle avait gagné. C'était une victoire sur le mal mais bien plus que cela c'était une victoire sur ellemême. Tous ces mois de solitude et de souffrance ne s'effaceraient plus, elle en garderait la marque indélébile. Mais l'épreuve la laissait grandie, apaisée et surtout libre ! Elle s'était battue pour un homme et elle avait gagné. A présent elle était libre de vivre et libre d'aimer. Elle s'agita en tous sens, inquiète de ne pas voir Olivier. Une main rassurante se posa sur son épaule. Il se tenait derrière elle, discret comme une ombre. Elle découvrit ses traits sensibles défaits, le teint si blanc sous les boucles emmêlées de ses cheveux noirs. Il abaissa vers elle ses yeux verts, lumineux. Elle y lut une émotion si profonde qu'elle se sentit bouleversée et qu'une vague d'émotion chaude la submergea. Les hommes corses eux cachaient leurs sentiments comme s'ils en avaient honte. Lui, il lui offrait son regard clair brûlant d'amour. Maria-Santa approcha, apportant avec d'extrêmes précautions une coupelle remplie d'eau chaude, à son idole. La naine tira cette fois-ci d'une de ses poches-surprises un petit flacon de verre dont elle versa vingt gouttes jaunâtres qui exhalaient une odeur âcre. La signadora utilisait rarement ce concentré mais les circonstances étaient exceptionnelles. Serena fronça les sourcils d'un air dégoûté en approchant le breuvage de ses lèvres. - Berk ! Ca sent mauvais !
275

Une puissante odeur d'urine s'en échappait. Serena repoussa le récipient mais elle se heurta à l'expression sévère des quatre vieilles assises derrière la longue table face à elle. Elle prit une profonde inspiration et avala d'un trait tout le liquide. - C'est bien commenta la signadora, c'est de l'extrait de racine de valériane ! Seule cette plante assure un sommeil parfait, profond et bienfaisant. Le puissant somnifère commençait d'ailleurs ses effets. La jeune mazzera baillait sans retenue. Ses paupières battaient comme les ailes d'un papillon. Olivier la bascula dans ses bras et à la suite de la naine, il la transporta sur le lit dans la pièce attenante. L'ayant confortablement installée et bordée, la signadora se retira sur la pointe des pieds. Olivier voulut la suivre mais la jeune femme retenait sa main prisonnière. Il s'assit à côté d'elle. Elle semblait rassurée par sa présence et s'endormit sur un léger soupir. Il la regarda longtemps sans oser toucher ce corps si beau dans son abandon. Ses cheveux épars recouvraient en partie le visage. Avec des gestes emplis de douceur, il écarta les longues mèches désordonnées découvrant le dessin de la bouche ronde et charnue comme un fruit gorgé de chaleur. N'y tenant plus, il se pencha vers elle et posa délicatement ses lèvres sur les siennes légèrement entrouvertes. Il huma son souffle brûlant. Elle fermait les yeux. Il embrassa ses paupières closes. A quoi rêvait-elle ? A qui ? Elle fuyait encore ! Mais il n'était pas jaloux. Il contemplait avec émotion celle qui serait à lui pour la vie entière. Enfin il se leva et sortit sans bruit. Dehors l'air était glacé mais la cérémonie continuait. Armés d'asphodèles, trois chasseurs d'âme combattaient, encerclés par la foule excitée. La fumée des feux s'élevait autour d'eux, enveloppant la scène d'une vapeur fantasmagorique. Olivier regardait le spectacle,

276

angoissé de se sentir totalement désorienté dans le temps et décalé de la réalité. - La fête va durer toute la nuit ! Zia Catalina venait de le rejoindre. Une expression indéchiffrable étirait ses traits. Olivier était loin de se douter que la signadora poursuivait ses visions intérieures. Le sacrifice du coq, la veille du départ remontait dans sa mémoire. Il avait confirmé son intuition. Le dessin prémonitoire ne l'avait pas trompée. - Allons nous reposer, nous repartirons dès l'aube. - Serena n'est plus une mazzera, n'est-ce pas ? Le jeune homme attendait les sourcils froncés la réponse de la naine. - Serena a détruit l'envoûtement mais elle gardera toujours en elle un pouvoir particulier ! - Quel pouvoir ? demanda t'il inquiet - Appelons ça de la sensibilité, de l'instinct ! Olivier n'était pas certain d'apprécier. Tournant le dos à l'amphithéâtre, il rentra dans la baraque, pressé d'anéantir son corps et son esprit dans l'oubli du sommeil.

277

278

CHAPITRE 4

Le chemin du retour était un enfer pour Serena. Ils avaient redescendu l'éboulis de la montagne. La jeune fille avait chuté plusieurs fois au risque de se tordre la cheville. Elle se sentait faible et malade. Elle, fille du soleil, ne supportait plus la chaleur. La lumière l'aveuglait. Les odeurs lui mordaient le cœur. Des nausées fréquentes la laissaient au bord du vertige. Olivier la soutenait, inquiet de ces malaises. Il voulait s'arrêter pour lui permettre de se reposer. Mais Serena continuait à avancer, méprisant sa fatigue. La signadora observait avec intérêt la jeune fille blême mais ne formula aucun diagnostic. A l'orée de la forêt de l'Orsu, les deux groupes durent se séparer. Maria-Santa s'effondra en larmes dans les bras de Serena. - Tu vas me manquer ! Est-ce que tu viendras me voir ? Insista la jeune fille entre deux hoquets. - Bien sûr, je te le promets. Serena la serrait très fort, contractée par l'émotion. Devant eux, Ziu Francescu et Zia Catalina ne disaient rien. A leurs âges les projets d'avenir ne s'envisageaient plus. Mais ils avaient partagé des événements si forts qu'ils savaient qu'ils ne s'oublieraient jamais. A présents, séparés de leurs compagnons d'aventure, les trois voyageurs avaient hâte d'arriver. Ils avaient traversé la forêt, retrouvant avec un plaisir extrême ses voûtes fraîches. Serena gardait le secret espoir de revoir la nasimozza pour la remercier de lui avoir offert la petra quatrata. Elle guettait de tous côtés, scrutant chaque tronc d'arbre, cherchant à repérer la créature. Mais la femme sans nez ne se montra pas. Au petit matin, le groupe avait continué sa route. Il avait quitté le palais de verdure pour atteindre le vallon rocheux. Là, au cœur de ce

279

long couloir encaissé, traversé par le souffle épais d'un soleil cruel, la marche s'était ralentie. Ils progressaient dans ce boyau rocheux dans un silence absolu, entièrement dissimulés sous des pans de tissu, aplatis contre l'échine de leurs montures pour éviter la réverbération. Ils ne savaient plus quelle heure il était. Matin ? Midi ? Les mulets n'avançaient plus qu'avec peine, trébuchants sous le poids de la chaleur accablante. Après plusieurs heures, les voyageurs ruisselants de sueur et à bout de forces, avaient soudain perçu un bruit familier : le clapotement musical du Lavunieddu. Les bêtes aussi avaient entendu. Elles reniflaient, de leurs larges naseaux, l'air chargé des particules humides de l'eau. L'effet fut magique. Oubliant la fatigue, les mulets avaient soudain galopé vers le lac, glissé le long de la rive abrupte, foulé le tapis de gravillons pour plonger à mijarret dans l'écume fraîche. Les trois cavaliers se laissèrent tomber à leur tour, dans l'eau avec des soupirs de béatitude. Ils s'étaient immergés sans retenue, sans souci de mouiller leurs vêtements et leurs chaussures. Ils recevaient l'ondée vivifiante comme une bénédiction, un baptême, une renaissance. Après une longue pause paradisiaque, ils avaient repris joyeusement le sentier qui descendait en pente douce. Chaque pas les rapprochait de leur village. Ils étaient épuisés par le voyage, les reins en feu, la nuque douloureuse, affamés mais heureux d'être enfin de retour. En début d'après-midi, ils aperçurent les premiers toits des maisons. Serena imaginait le village désert, plongé dans son sacro-saint assoupissement digestif. La stupeur la cloua sur place. Toute la population de Frassinu était réunie sur la place. Chacun avait abandonné ses occupations pour venir les accueillir. Ils étaient tous là, les yeux brillants, les mines réjouies. Rocchu le Maire et ses conseillers municipaux, Antonu et son chien, Jojo et Paulette sur le pas de porte du café, Lavisa et ses inséparables commères et même Angelina accompagnée de ses parents. Tout ce petit monde se précipita sur eux. Ce fût une folle explosion de joie et de coups de fusil.
280

Mystérieusement la nouvelle de leur réussite avait précédé les voyageurs. Les villageois fêtaient sans retenue leur mazzera. Elle avait bravé la mort pour qu'ils obtiennent une année de vie simple et facile. Elle avait réalisé leur espoir. Elle avait obtenu le rachat de leurs âmes. Les têtes se levaient vers elle avec respect. Les mains agrippaient un morceau de sa jupe, le bout d'un doigt. Chacun voulait toucher une partie de l'être exceptionnel. Chacun la félicitait, la remerciait. On lui embrassait les mains, les pieds. Serena avait le vertige sous le flot d'attouchements, de regards d'adoration, de baisers enthousiastes. Olivier restait effaré : il ne reconnaissait plus ces êtres d'ordinaire paisibles et réservés. La signadora suivait cette scène d'idolâtrie avec flegme. Fiffina fit irruption dans la foule comme une boule dans un jeu de quilles, renversant tout sur son passage. - Dieu tout puissant, la voilà ! Elle est là, saine et sauve, j'ai tant prié ! - Moi, aussi, j'ai tant prié ma chère cousine ! Fiffina se retourna au son de cette voix inimitable. Lavisa couvait sa nièce avec des lueurs douces veloutant ses petits yeux noirs. De sa maison, Paula-Maria entendit les clameurs et les manifestations de bonheur. Elle comprit immédiatement qu'ils arrivaient. Incapable de supporter plus longtemps l'attente, elle s'élança dans le chemin, les mains appuyées contre sa poitrine pour comprimer les battements fous de son cœur. Elle ralentit à peine sa course à l'entrée du village, les poumons en feu, la respiration haletante d'émotion. Elle les vit. Les visages épuisés, mais radieux. Elle riait maintenant. Un rire nerveux qui la faisait hoqueter. Dans un élan spontané de toute sa personne, la mère s'approcha de Zia Catalina. La naine était recroquevillée sur sa monture, les yeux clos sous le mezzaru96, comme si elle
96

Foulard.

281

dormait. Paula-Maria saisit les doigts secs et les pressa contre ses lèvres dans un geste de profonde reconnaissance. Attendrie, la signadora se pencha vers elle. Elle vit les rides de la mère, creusées par l'attente et l'insomnie. - Ne t'inquiète plus ! La menace a disparu ! Le voyage est terminé ! Derrière elles, Serena et Olivier chevauchaient côte à côte, les yeux dans les yeux. - Ramène-les dans ta maison. Garde-les près de toi. Ils ont été très courageux ! Tu peux être fière ! La signadora refusa l'invitation de rester au village pour fêter l'événement. Elle déclara, sans discussion possible, qu'elle était trop fatiguée. Sa mission était terminée, elle retournait chez elle. Elle s'éloignait loin de l'agitation, de la lumière et du bruit pour retrouver sa solitude, son coin de monde. Olivier tenait à raccompagner Serena jusqu'au seuil de sa maison. Le jeune homme la tenait contre lui dans un geste possessif et protecteur. A leurs côtés, se tenait Paula-Maria telle une ombre discrète. Elle avait retrouvé la paix. Ils avançaient tous les trois de front dans le sentier de terre. Une vie nouvelle s'ouvrait devant eux. Fiffina, trottinait derrière, les mains jointes, affichant une expression de totale béatitude sur sa figure poupine. L'image de sa Serena chérie accrochée au bras de ce garçon visiblement transi d'amour, faisait naître dans son imagination de splendides visions de noces et de baptêmes. Elle marchait en état de grâce. Lavisa fermait le cortège, tout en s'efforçant de décourager la ferveur de certains villageois qui s'obstinaient à les suivre. Mais il en fallait plus pour endiguer le culte passionné de la foule d'amis et de parents. Personne n'écoutait ses menaces et bientôt elle se retrouva en queue de peloton, à gesticuler, seule et oubliée.

282

Serena avait compris que son ventre portait l'enfant d'Olivier. Il était en elle. Elle sentait sa force nouvelle, sa puissance conquérante qui grandissait. Elle savait aussi, sans aucun doute, que le fil avec le clan des mazzeri ne s'était pas rompu. Mais le voulait-elle vraiment ? Depuis son combat, elle avait changé. Elle avait fusionné avec les quatre éléments de la nature dans un déferlement d'émotions intenses et exceptionnelles. Son esprit et celui du faucon s'étaient interpénétrés comme aux temps passés. Ces temps où les hommes et les animaux ne faisaient qu'un : un esprit, une intelligence. Le don qu'elle possédait ne lui faisait plus peur. Au contraire, elle le revendiquait. Elle voulait que sa mémoire grave l'Evènement, l'avènement de sa consécration de Mazzera. Le lendemain du combat, dès le soleil levé, elle avait réalisé que non, elle n'avait pas gagné. Bien sûr, elle avait remporté par une victoire incontestée, la délivrance pour Olivier et pour tout ceux de son village. Mais pas pour elle. Son triomphe aurait du rejeter le sortilège dans l'abîme des cauchemars oubliés, au plus profond de l'inconscient de sa mémoire. Mais on n'échappait pas au Don. Il était l'identité de son peuple, l'incarnation de valeurs perdues, le dernier lien avec l'Ailleurs. Avec cette époque, où les hommes vivaient à l'unisson de la nature, en harmonie avec les éléments visibles et invisibles jusqu'à l'Erreur fatale. Seule une poignée d'humains avaient conservé ce caractère unique et sacré. Il était l'héritage d'un petit nombre d'élus. Terrible arrogance de penser se défaire de la marque de son espèce. Dérisoire combat pour se soustraire à son destin ! Elle savait à présent que jamais le Don ne la quitterait. La racine tenace s'était fichée dans son être profond.

283

Elle germait. La secte des chasseurs d'âme survivrait éternellement. Une nouvelle nuit tombait sur l'île. Elle recouvrait les montagnes sous son voile bleuté. Elle confondait le ciel et la terre. Elle supprimait les frontières, elle annihilait le temps. Elle rassemblait les esprits d'en haut et les esprits d'en bas. Dans le silence infini de sa chambre, Serena se demandait quel serait son prochain rêve.

284

Table des matières
LA TERRE ET L'EAU...................................................................................3 CHAPITRE 1............................................................................................4 CHAPITRE 2..........................................................................................12 CHAPITRE 3..........................................................................................28 CHAPITRE 4..........................................................................................54 LE FEU ET L'AIR........................................................................................87 CHAPITRE 1..........................................................................................89 CHAPITRE 2........................................................................................103 CHAPITRE 3........................................................................................129 CHAPITRE 4........................................................................................153 CHAPITRE 5........................................................................................169 LE COMBAT.............................................................................................206 CHAPITRE 1........................................................................................208 CHAPITRE 2........................................................................................244 CHAPITRE 3........................................................................................280 CHAPITRE 4........................................................................................294

285