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Cent mille mots (ou presque) pour une seconde d'amour

Hank Vogel

Hank Vogel

Cent mille mots (ou presque) pour une seconde d’amour

Chère Vous, Je suis le roi des cons. Je suis une cathédrale de mensonges et de pensées perverses. Dieu a dû me fabriquer un jour de fatigue. Ou entre la poire et le fromage. Un jour de paresse ou de négligence. Il m’a fabriqué avec de la cendre d’un volcan en colère et de l’eau d’un marais infesté de serpents. Avec les années, j’ai appris à haïr avec un plaisir quasi divin. J’ai appris à parler en silence et à me taire en faisant des bruits sourds. J’ai appris aussi, grâce aux idiots du village, à observer les autres sous les angles les plus tordus. C’est ainsi que je me suis fait un place noire au soleil. J’ai, toujours grâce aux idiots du village, compris l’importance de l’absurde et l’absurdité de l’importance. Ces idiots du village, ou si préférez ces savants en panne de sagesse, m’ont ouvert les portes du vide et du néant. Parler pour parler, ce n’est pas mon fort mais écrire pour écrire, c’est ma seconde respiration. Pour moi, le mot est sacré au même titre que la banane l’est pour l'orangoutang. Je me nourris de mots du matin au

soir et du soir au matin. Bien que...une phrase bien construite m’intéresse moins que le corps d’un femme en train de bouillir d’extase. Car une fois la phrase construite, je dors comme un pape, libéré de toute passion. Par contre, la femme qui s’est infiltrée dans mes veines m’empêche de trouver le sommeil. J’ai écrit grâce aux femmes des montagnes d’inepties qui m’ont permis d’être le con que je suis. L’art d’aimer est un art que j’ignore. L’état amoureux est la chose que je préfère quand ma mémoire travaille au ralenti. J’ai le nez dans les étoiles quand la femme est secrète. Et le nez entre ses seins quand elle m’expose tous ses désirs. Je deviens poète quand elle s’éloigne. Et explorateur quand elle s’approche. J’ai su, au fil des années, effacer de ma cervelle mes échecs et mes ruptures avec celles qui me demandaient trop de patience ou trop de discipline. J’ai dans mes tiroirs un tas de mouchoirs pour demain. Car je sais que mes indisciplines me feront pleurer de chagrin. Des larmes de sang et des larmes sèches, ou presque sèches, inonderont mes yeux aux heures sombres de mon existence. Tel est mon

destin. A moins que je découvre avant une philosophie nouvelle ou une façon toute autre de me comporter. Qui vivra verra! Rien n’est éternellement inscrit dans les étoiles. Les étoiles sont sur terre quand on connaît les secrets du ciel. Et les secrets du ciel frisent quotidiennement mon savoir. Je ne plaisante pas, je divague éventuellement. J’imagine certainement. Dieu me parle dans mes rêves. Son langage est incohérent mais truffé de subtilités. Il m’a permis quelques fois de m’échapper du gouffre lugubre et morbide de la médiocrité. Laissons Dieu de côté, bien qu’il soit constamment présent y compris dans mon stylo, et écoutons ensemble le chant inharmonieux de mon esprit. Inharmonieux par ma faute et celle des idiots du village. Qui sont-ils véritablement ces idiots du village? Décrire un être est un acte difficile voire même impossible. Car l’être est un élément instable qui évolue seconde après seconde, même quand on croit qu’il stagne dans un univers clos ou limité. Tout individu peut à n’importe quel moment de son existence changer brusquement de cap. Le miracle

est une chose réelle qui se manifeste quotidiennement. Mais pour le plaisir de l’art et afin de mieux me comprendre et comprendre les autres, je vais essayer de décrire l’indescriptible, le vaporeux, l’absent. L’idiot le plus idiot que je connais, c’est moi. Ce moi qui s’enflamme au moindre coup d’oeil, au moindre sourire, au moindre mot qui camoufle un désir probable. J’ai tort de partir à la guerre pour un simple baiser provocateur ou partir en guerre contre un simple baiser provocateur, à vous de choisir. J'ai tort de vouloir conquérir la lune après l’avoir admirée pour sa pâleur et sa froideur. J’ai tort de vouloir m’approprier de la rose après avoir senti son bon parfum. Rien n’appartient à personne et on se donne un mal de chien à vouloir se faire propriétaire de tout. La raison est simple: on veut avoir la certitude de pouvoir reproduire ce qui s’est produit et qui nous a charmé... qui nous a donné un plaisir immense. Le second idiot que je connais, très mal, ce sont sont les autres: tu, vous, ils. Un boule de feu faite de chair et de sang. C’est un idiot que j’ai de la peine à respecter. Car, la plupart du temps, il est

axé sur ses propres problèmes et il ne lutte que pour lui. Il cherche par tous les moyens à me troubler, à me convaincre, à me diminuer, à m’exploiter, à faire de moi son esclave. Mais étant bâti comme... ou plutôt étant une cathédrale de mensonge et de pensées perverses, je refuse de jouer au gendarme et au voleur. L’idiot censure l’intelligence et met un frein à tout mouvement qui progresse. L’idiot a dans sa poche, depuis son enfance, des billes de toutes les couleurs. Des billes qui ne brillent que très rarement au soleil. Quand l’idiot donne une bille, c’est pour en recevoir deux. C’est pour cela que je dis à l’idiot qu’il aille faire voir ses billes ailleurs afin que je puisse regarder en toute quiétude les étoiles qui, elles, sont gratuites. Le monde des idiots est un monde divisé, compartimenté où le plus grand et le plus petit s’affrontent pour acquérir un piédestal, un socle qui s’effrite au premier coup de vent. C’est un monde où l’on condamne les joies libératrices de la masturbation et où l’on vous colle facilement une étiquette pour avoir goûté au fruit défendu en dehors de la vie conjugale. L’idiot condamne la masturbation mais

faute de sexe disponible pratique cet art du bien-être avec un complexe de culpabilité. Heureusement que les idiots existent. Car, sans eux, je n’aurais rien à écrire sur eux, ni sur moi d’ailleurs. Je saute du coq à l’âne. J’aime ça. Agir ainsi, c’est éviter de se laisser étourdir par les forces abrutissantes et pompeuses de la pensée. Les horizons sont nombreux. Les astres également. Et nous nous attardons à contempler des paysages encadrés par une bordure en bois ou en plastique dorée. Nous devons essayer de rompre avec nos vieilles habitudes qui nous plongent dans la mélancolie ou l’indifférence. Nous sommes devenus des robots au service de l’idiotie générale et je me demande si nous sommes encore capables d’essayer d’essayer. Les nuits sont blanches de solitude. Et les jours sont noirs d’anxiété. L’adolescence vieillit à vue d’oeil et la jeunesse se lance à la recherche de voies nouvelles, la cigarette à la gueule ou les veines chargées d’artifices. Il y a des moments où, face à cette misère, j’ai envie de vomir et de cracher sur l’éducation de nos ancêtres.

Mais comme j’ai la notion du respect des morts, absurde notion, je me tais et je m’invente (régulièrement) d’autres manières de voir les choses. Je vois sans regarder. Je contemple sans contempler. Ou encore, je me regarde tout nu dans la glace et je me dis: c’est fou comme je suis laid. Blanc comme une merde de laitier. Le ventre gros. Les muscles flasques. L’ongle des orteils décalcifiée. Je suis prêt pour la morgue. A point pour les pathologistes. Et, tout à coup, je décide de mettre un terme à toutes ces horreurs. Et voilà que bien vite, je mets en pratique les verbes maigrir, brunir et se muscler. Je deviens l’homme sauvage, l’homme aux idées primaires qui s’adonne au culte du corps, corps et âme. Je prends soin de mon corps, du corps de l’homme, le temple de Dieu. Amen!... Non, soyons sérieux. Est-ce possible? Qui est sérieux en ce bas monde? Et qu’est-ce qu’être sérieux? Le curé, le pasteur le prêtre sont-ils des hommes sérieux? Ils racontent bien aux petits enfants des histoires qui font sourire les vieillards, non? Des histoires où l’élu de Dieu est toujours vainqueur. Ils parlent d’un père miséricor-

dieux et friand de prières. Comment est-ce possible? Ils parlent d’un dieu d’amour qui se dispute avec le diable aux heures maigres de l’harmonie universelle. Le bien, le mal, vaincre, triompher, prier, la gloire, l’amour, les anges, les démons, les prophètes, les sages, le père, le fils et le saintesprit, ce sont des mots violents qui engendrent le doute et la peur. La grande folie de ce siècle est que nous soutenons des hommes et des femmes qui ne nous soutiennent pas mais qui nous écrasent par des théories sans queue ni tête. Des théories qui, mises en pratique, ne nous font pas avancer d’une semelle. Le jardin de la béatitude est un jardin ouvert à tous. On y entre pour se reposer le temps d’un silence, le temps d’une totale liberté. Jamais pour y séjourner. Car on n’y trouve ni feu, ni eau, ni obscurité, ni clarté, ni mur, ni porte. Ce jardin magnifique se présente à l’homme aux moments les plus inattendus. A ces rares et brefs moments où les tempêtes de l’esprit ont cessé toute activité, ont cessé d’exister. Toute recherche, toute accumulation de savoir, serait pure perte, serait faire marche arrière. Où vais-je maintenant avec

toutes ces idées? Nulle part. Je ne veux aller nulle part. J’essaye d’être honnête. Non, je suis honnête. Essayer d’être honnête cache de la malhonnêteté. Disons que je suis honnête dans ma malhonnêteté. En vérité, je suis un adepte du pur hasard quand j’ai réglé mes dettes morales et mes injustices sociales. Malheureusement, j’ai encore trop de choses à régler. Pause. Il faut que je recharge mes batteries. On est vite épuisé quand on racle le fond de son âme. Bien qu’un con trouve toujours assez d’énergie pour débiter des conneries. Les citadelles de l’ignorance se construisent à la vitesse de la lumière. Celles de l’intelligence avec lenteur et prudence. Et je suis un con fini qui déclare connerie sur connerie, parfois avec une rapidité divine. Quelle folie! Je suis à refaire. Le monde est à refaire. L’homme est à refaire. La femme est à refaire. Comment pourrions-nous nous refaire? Je connais une philosophie susceptible de bouleverser la planète. La philosophie de l’être et de l’avoir. L’être est ce qui est. L’avoir est ce qui n’est pas. L’être respire. L’avoir agonise. L’être est

réalité. L’avoir rêverie. Voici quelques exemples d’avoir: J'ai hâte de vous dévêtir et de vous allonger sur un tapis d'orient. J’ai hâte de sentir votre peau vibrer sous mes mains d’explorateur, de vagabond et de poète mal aimé. J’ai hâte de coller ma bouche à la vôtre pour connaître le fond de votre pensée. J’ai hâte d’avoir hâte de me perdre dans votre ventre pour m’inscrire à jamais dans votre mémoire. J’ai hâte de vous voir vous agenouiller pour implorer votre dieu si cruel dans le passé. Tout désir est un pavé que l’on jette à la figure du présent. L’être n’a pas d'exemple. Il est ici et maintenant. Mais tout ce blabla n’est qu’une philosophie. Un état d’esprit. Et qui dit esprit dit instabilité, fluidité ou mouvement perpétuel. Les vagues vont et viennent. Les pensées, les idées, les convictions sont les vagues intérieures de l’homme. Pas facile l’existence! Le poète est un cancre qui flirte avec l'irrationnel. Il a le génie de vous faire croire qu’il est géniale. Éduqué par l’enfer des mots, il vous trouble lorsqu’il est sincère. Expérimenté, il viole votre intimité avec son éloquence, une éloquence rusée. Méfiez-vous des poètes, ils

ont déjà fait éclater pas mal de révolutions. Méfiez-vous de moi, je ne n’ai pas encore lâcher ma bombe. Bien que quelques-uns de mes écrits ont étouffé de nombreuses espérances. A cette heure, j’ai le coeur sec et l’estomac plein. J’ai gaspillé trop de temps à construire des monuments inutiles. J’ai croqué trop de pommes avec des Eve plus proches du royaume des anges que du jardin d’Eden. J’ai dans mon sang encore les traces de mes amours inachevés. Des traces qui dégagent de l'amertume. Mon prochain baisé volé sera un coup de sabre dans le coeur de ma future proie. L’homme est un animal assoiffé de destructions. Le poète, lui, est un animal assoiffé de défaites. Nous sommes tous des misérables. La vengeance est notre premier commandement. C’est vraiment misérable. La terre tourne. La roue tourne. Les jeux sont faits. Il y a les gagnants et il y a les perdants. Plus de perdants que de gagnants. Les gourmands devront payer leurs dettes. Des dettes salées. Par ma bouche, des paroles essentielles ont été dites. Dieu était en moi. J’étais Dieu. Celles qui, pour les-

quelles le message était destiné, n’auront pas pris ces paroles au sérieux ne connaîtrons jamais les joie maternelles. Car le poète parla au nom des lois du Ciel. Virage brusque. Je veux vire normalement. Loin du langage céleste. Je suis encore trop attaché aux plaisirs terrestres. Passer brusquement du gazeux au solide provoque en moi de douloureuses explosions. D’incalculables explosions au sein de mon âme. Les hautes sphères du pouvoir humain me plongent souvent dans une mélancolie qui a de la peine à s’effacer. J’ai dit ce que je devais dire. J’ai obéi. J’ai fait mon travail. Que les autres, maintenant, fassent le leur. J’apprivoise le langage des terriens. J'apprivoise le nom, le pronom, l’adjectif, l’adverbe, le verbe et les autres ouvriers du langage. Je délaisse la ponctuation car c’est un luxe pour les attentifs. Je vous apprivoise Mesdames quand je vous tiens par le bout de vos seins. Je vous apprivoise quand vous avez pris goût à mon sexe. Bestiales, vous êtes divines. Humaines, vous êtes puantes de difficulté. Vous devenez chiennes quand je vous chasse à coups de pied au cul. Vous devenez

tigresses quand je transpire de passion pour vous. Vous êtes à l’inverse de ma raison. C’est pourquoi j’ai raison d’inverser les rôles quand vous avez tort. J’ai bien beau vouloir être votre maître, je n’arrive jamais à vous maîtriser totalement. Pour rire, je murmure souvent: I love you but I prefer my horse. Sans doute parce que, avide de vous connaître, je galope derrière votre image. L’image est toujours belle. Riche en formes et en couleurs. J’aime regarder vos jambes et vos fesses, si faussement protégées des regards. J’aime vos mains, vos pieds, vos seins, vos yeux, vos cheveux quand ils dégagent un parfum d’amour. J’aime la spontanéité de vos gestes et de vos sourires. J’aime quand Éros danse pour lui-même et non pas pour la solitude de son temple. Rupture de stock. Ou un désir profond de voir ailleurs si l’herbe est plus verte et si les fruits sont plus sucrés. L’amour est étoile filante que je n’arrive pas à décrire. La vie amoureuse d’un couple est une pièce de théâtre pleine de fausses sorties et de fausses entrées. Côté cour et côté jardin, c’est le noir, le vide...

Les êtres destinés l’un à l’autre sont rares. A ma connaissance irréels. Les probabilités d’accouplement sont infinies. Par contre, les probabilités de parfaite harmonisation entre un homme et une femme sont quasi nulles. Trop d’étiquettes bleues ont été collées à la face de l’un et trop d’étiquettes roses ont été collées à la face de l’autre. Les sciences de l’âme ont fait un énorme trou dans l’eau. Toute fois, elles ont permis à de nombreux adeptes de s’y noyer. La réussite dans le mariage n’est pas l’affaire des spécialistes. Car l’amour n’est pas une chose que l’on peut enfermer dans une éprouvette et l’analyser. Et qui se déclare spécialiste, à mes yeux, il se montre comme le roi des cons. Et j’ai horreur des cons parce que j’ai horreur de moi-même quand je suis con. Vais-je mettre un terme à cette masturbation cérébrale? Et si je vous parlais du merveilleux? Je vais essayer. Le merveilleux est cette goutte d’eau magique qui fait déborder le vase. Le chemin est à la fois simple et compliqué. Trop simple pour les compliqués et compliqué pour les trop simples. Et l’homme est à cheval entre le simple et le compliqué. Ce n’est pas simple

tout ça. Je vais essayer pour la deuxième fois. Deuxième tentative. Mettons-nous nus corps et âme. L’un en face de l’autre. L’un dans l’autre. Le passé n’existe plus. L’avenir n’existe pas encore. L’homme et la femme sont deux êtres qui se complètent. Les sexologues ont perdu leur latin. Je suis avec vous, contre vous, en vous. Vous êtes avec moi, contre moi, en moi. Je suis vous. Vous êtes moi. Les autres, qui sont-ils? Où sont-ils? Ils n’existent pas. Je suis prêt à mourir pour vous. Vous êtes prête à mourir pour moi. Nous sommes prêts à mourir pour nous. Nous de la tête aux pieds. Nous au-delà du temps. Le temps n’existe pas non plus, n’existe pas encore. Tous ces mots n’auront servi à rien. Face au merveilleux, le beau est un pauvre diable qui réclame admiration. Le merveilleux ne réclame rien. Vous êtes merveilleuse. Je suis merveilleux. Dieu est là. La vie est là. Le silence est en nous. Votre corps, mon corps, votre âme, mon âme ne font plus qu’un. Nous avons épousé l’éternité. Mais bien vite le tic tac nous dit que le temps est là. Le passé nous dit que nous avons déjà vécu. L’avenir nous demande de rêver. Les

cons et les idiots recreusent notre mémoire. Ils rient, ils pleurent, ils hurlent, ils jugent, ils condamnent. Je regarde ma montre. Le merveilleux n’a duré qu’une seconde. Mais quelle seconde! Une éternité de bonheur. Que de mots pour espérer de vivre une seconde d’amour. Était-ce nécessaire? Sans doute. Probablement. Moi, j’ai envie de vous aimer, ne serait-ce qu’une seconde. Mais une seconde de vrai amour.

© Le Stylophile, Hank Vogel, 1989, 2013.