À quelle sauce I'humanité sera-t-elle mangée? Quels pissenlits funèbres grignotera-t-elle par la racine?

Finira-t-elle noyée corps et biens? Dévastée par une comète? Décimée par un virus? Rongée par l'alomeS La question passionne I'espèce bipède depuis un bail - Babel, à vue de nez - el semhle appelée à prendre une place loujours croissante dans nos imaginaires collectifs. Dans Le Syndrome de Babylone, géofictions (Amand Colinf 2012), de l'apocalypse le géographe urbain Â.lain Musset par ailleurs spécialiste de l'Amérique latine, Iivre une brillante analyse des différrnts visages de la destruction terrestre tels qu'évoqués dans les æuvres de science-fiction (films, livres, jeux vidéo..,). Un travail sur les représenlations de la ville, oscillant enlre passé,présent et futuç et beaucoup moins anodin qu'il n'y paraît Son objectif? nComprendre note vision pessimisted'un monde qui semblen'avoir été créé qile pour mourir.,

iHfnin

{nporrr unptjrnuuÈ
(

de l'apocalypse est d'abord Yhistoire humaine à dépeindre celle de Ia jubilation la destruction urbaine... C'est un fait: on aime ies ruines. Mettre en scène l'àpocalypse e.t une man'ere dc les fa;re surgil d'imaginer les décombres. Mais cette destruction est souvent aussi un moyen détourné de se venger d'une société toujours plus injuste. C'est pourquoi les rares icônes urbaines universellesont été systématiquement martyriséesdans les films et les livres câtastrophe. La Statue de la Liberté, par exemple, a subi tous les outrages âu fil du temps décapitation, noyade, démembrement, etc. De même, si les gmndes cités comme Parisou New York occupent une place centrale dans Ies æuvres de fiction traitant de l'apocalypse, c'est parce qu'elles symbolisent I'état d'une civilisation et res inégalités, qu elles concent'en

sorinl û ft
sur la destruction de I environrcnent. A me< yeux. lohn Brunner est l'écrivain essentiel de ce courant. Lui d fuslrgé les mode. de destruLlion capilalisto à partir de l'exemple américain: industrialisation à perte de vue, destruction du milieu, exploitation des sociétéspériphériques,rôle des multinationales... Dans Le Syndrome de Babylore, je cite ainsi un extrajt du Ttoupeau aveugle (197 1), où un scientifique explique au Président qu'il n'y a qu'une porte de sortie pour éviter Ia catastrophe: o Nous pouvons Établir l'équilibrc écolÇ;gique de la biosphère [..-] si nots exterminons les deux cents millions de personnes les plus extravagantes et Ies plus gaspiileuses de notre planète. Mais les véritâbles utopies post-apocalyptiquessont rares. Dans le Choc des mondes, la terre est détruite par une comète. et des rescapésse rendent sur une autre planète avec pour mission de créer une société plus juste. Certains d'entre eux s'en félicitent parce que le système terrien fonctionnait sur l'injustice et l'exploitâtion. Sauf que leur nouvelle société est biaisée des le départ: reule une centaine de personnes a été sauvée, des ingénieurs et savants issusd'une couche sociale élevée. On retrouve aussi ce procédé dans le lilm 2Ol 2, d'Emmerich : c'est l'ar8ent qui permet de sélectionûer les suruivants. Ce qui est totalement idiot. Si Ie monde est détruit, à quoi vont seruir les milliards de dollars qui ont permis d'acheter les places ? est Vous écrivez aussi que sLa réalité suit souvent de peu les scénarios de æience-ficlion"... Vous écrivez que r chaque fin du monde le reflet de son époque,,.. Bien sûr: on détruit avec les moyens à portée de main. Quand Mary Shelley écrit le Dernier homme en 1823, elle utilise Ia peste comme mode de destruction parce qu'il n'y a alors rien de plus dévastateur (hors interventions extérieures de type comète). Les paradigmes de Ia destruction s'insc.ivent toujours dans une époque. Mais il s'opère une coupure quand l'homme comprend qu'il est devenu ion probable propre bourreau, suite à l'emballementtechnologique. La bombe atomique, je l'ai dit, en est un parTait exemple. Quant à la peste, elle est n recyclée r à la sauce contemporaine: l'idée que l'homme peui r ree'sd propre maladic et détruire I hJrànite devient la trame de nombreux récits, du F/éau (1978) de Stephen King au film L'Armée des douze slnge-ç de Terry Cilliam (1995). Cerlains placent également celui dans de fonder C'Êçt da\àntage une dimençion pro<pe.live que prophétique. Parce que les scénarios d'apocalypse se nourrissent du présent pour imaginer la suite. llécrivain Norman Spinrad cn est un bon exemple. Dans ll est parmi nous (2003), il pousse très loin la critique d'un système capitaliste au bord de l'autodestruction. ll le fait via un artifice scénaristique: un envoyé du futur, Ralph, est chargé de stopper l'humanité tant qu'il est encore temps. Quand on lui demande à quoi ressemble le futut Ralph en dresse un tableau effrayant: l'air est empoisonné et les gens se sont réfugiés dans les grands centres commerciaux, les mal/5 ces bâtiments caractéristiquesde l'urbanisation américaine. Quelqu'un Iui répond alors que c'est génial, parce que c'est exactement ce qui se déroule à l'heure actuelle et que les gen< y pàcsenl déjà vie: y emménager permettra de résoudre ,leur les problèmes de circulation... ll y a là une relat;on étroite entre pfésent et futur, avec une dénonciation limpide de l'auteuL Au fond, il nous tient ce discouts. Atiention. vous vivez dans ces centtes commerciaux qui sont des faux espaces publics, qui fragmentent et détruisent la ville,

La Bible

serait

donc

l'ancêtre

des films

cataslrophe

de type 2012?

LApæalypse de Saintlean, dernier livre de la Bible, e(t en effel le loul premier ouvrage de scien.efiction. Et il donne le scénario basique des romans et films apocalyptiques à venir. Tout y est, de la comète à l'inondation, de l'épidémie au t.emblemenl de lcrre. Ceilp mdl'êre première a nourri Ia science-fiction jusqu'à aujourd'hui. De manière évidente ou subliminale. Dans le Choc des mondes, film des années 1 950 inspiré d'un roman de Philip Wylie et Edwin Balmer, le récit est ainsi introduit pîr une image de la Bible qui s'ouvre et paf une allusion au délu8e universel-Autre exemple, plus récent, le blockbuster hollywoodien Le Livre d'Elie (2010), dans lequel tout repose sur le fameux n livre, que transporte le héros et qui va sauver le monde, à savoir la Bible. Les différents modes de destruction ont tous des connotalions bibliques. Jusqu'à Ia bombe atomique, qui semble évoquée dans l'Apocalypse de Saint Jean: on y décrit des pêcheurs se roulant au sol recouverts de cloques, vomissant leurs entrailles comme s'ils étaient irradiés. Et c'est iustement l'invention de la bombe qui prevoque atomique I'essor d'une science-ff ction apæallatique sortant des rails bibliques... Exactement ! Avec la bombe atomique, l'homme devient techniquement capable de se détruire lui-même. Le voilà responsable.Non plus parce qu'il a pèché et mérite Ia ddmndhon drvine. mJis parce qu'il a créé un système dévastateur 5e développe ainsi une interrogation sur nos sociélés industrielles, sur les conséquences de l'emballement économique. Le mouvement s'intensifie dans les années 1 9601 970, avec ia lente prise de conscience des atteintes à l'environnement, et notamment la Conférence de Stockholm en 19721. S'opère alors un véritable essor de cette approche plus politique, que l'on va appeler science-fiction critique et qui se focalise

l'apocalypse une sociéié

un espoir, nouvelle

post-catastrophe...

Dans la Bible, le déluge a pour but de nettoyer la planète de ceux qui ne croient pas convenablement et ont sombré dans le péché. C'est un début, pas une fin. L'apocalypseviendra ensuite, avant de Iaisserplace à une nouvelle Jérusalem,débarrassée de ses injustices. Ce n'est pas seulement Ia fin du monde, mais également l'émergence d'un nouveauLa catastrophe peut ainsi parfois être vue comme un moyen de ne pas passer par le Crand Soir Puisque tout est détrui! il est possible d'envisager une autre reconstruction. Le monde est rasé? Profitons-en, il n'était de toute iaçon pas très réussi. Il y a là l'aveu d'une incapacité politique, celle de changer le monde par nous mêmes. Certains ré( itç evoquenJ ainsi une révolution socidle. voire une utopie où l'anarchie se réalise, où l'État et le salariat sont abolis. Je pense notamment à P/arète soclalrte, recueil publié en 1 977 chez Kesselring, éditprrr pno:od i l Àn^^"ô

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du Spectacle qu'il dénonce cherche à donner I illu.ron que nou. )ommes tou. lrères. il souliFne que non, pas du tout: certains trincluent plus que d'autres. Son futur s'ancre profondément dÂns la réalité. Dans l'ailleurs imaginé, il cherche un miroir de notre civiiisationsiècle paraît proprement au obsédé

i des zombies d'une

2012, du bug de l'an 2OO0 avatars épidémie

ll est certain que la période actuelle est traverrée par de nonrbreusespsychoses.Mais le phénomène est récurrent dans l'histoire: ll se produit à chaque fois nouvelle période de peur collective efface de nos mémoires celles qui ont précédé. Le début que la peur de I'avenir prend Ie dessus. Et toute

r( pufitiflr(, urumqu(
qui opèrent des séparctions sociales. Tout ça, vaus le payerez. Ourre les États-Lni5. difficile de ne pas songer ici à l'Amérique latine, où de gigantesques centres commerciaux sont réservés aux privilégiés. Et ces derniers s'y sentent à l'aise, parce qu'il v a des caméras de surueillance, des gardes, etc. Le géographe Mike Davis a parfaitement analysé l'idéologie de la peur qui permet de construire cefte société fragmentée caractéristique du néo-libéralisme. Daîs City of Qùaù (1990), ouvrage consacré à Los Angeles, il détaille ainsi les perversitésde l'urbanisme américain, soulignant l'idéologie de l'enfermement qui le caractérise. Davis montre très bien comment les sociétés améficaines se bafricadent dans la peur, comment Ies médias en iouent et comment ce ohénomène se trouve également au centre d'un business imponant. Le message sécuritaire permet en effet de faire avaliser toute une série de mesures lucratives: contrôle par caméras ou gardiens, construction de murs et d'enceintes, recours à des gadgets électroniques de suweillance, etc. Le confinement de privilégiés souhaitant se protéger des classesdites u dangereuses, est récurrent dans la science-fiction. Jean-Marc Ligny a par exemple publié l'an dernier un ouvra8e intitulé fxodes, qui déc.it une situation pré-apocalyptique: tout va mal, la planète se détraque, et seules des bandes éparses de {avorisés ont réussi à se regrouper pour vivre dans de bonnes conditions - l'un des centres les plus importants n'est autre que Davos. Certains sommes indices entrés laissent à penser que IJapocalypse une excellente apparalt machine ainsi comme de propagmde... On retrouve d'ailleurs cet onivers dans un film sorti en 2008 et intitulé la Zona, de Rodrigo Pla. Le récit se déroule donc à Mexico, dans l'un de ces condominios cerrados réservés aux classes supérieures; ce quartier fermé borde un bidonville. Une panne du système de sécurité se produit un arbre tombe par dessus le mur d'enceinte et des jeunes réussissent à rentren Bref, la grande peur der hobitants de c"s lieux.,. I e film renvoie ainsi à ces barrières érigées partout, de Mexico à Melilla, contre la ( marée des barbares, qu'il faudrait contenir à tout prix. Citons également /e suis une légende, récent film avec Will Smith en tête d'affiche. Le scénario? Un virus transfofme les gens en proto-vampires qui se réveillent la nuit et que Ie " héros ' s'échine à massacrer. Le film pone une idéologie répugnante: la rue y est présentée comme un espace toujours hostile, plein de représentantsdes classes dangereusesà éliminer - généralement latinos ou noirs. La fin est encore plus atterrante: Will Smith meu4 mais 16 deux femme qu'il a protégées partent en quête d'un abri. Soudain, la voiture s'arrête en pleine campagne. La caméra captùre alors le regard émerueillé des deux femmes elles semblent arrivées au paradis. Et comment se présente-t-il,ce paradis ? Simple: un gigantesque mur s'élève devant leurs yeux. Puis une grande porte s'ouvre, et elles voient apparaître deux gardes armés munis de M16, jouxtant la bannière étoilée. Au fond, une église. Voilà, merci Seigneur, elles y sont: l'éden américain. l'apocalypse a déjà eu lieu, que nous dans l'ère du bunker... -

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du XX'siècle, par exemple, a été tout aussi riche de frayeurs €ollectives, avec la grande peur du passage à l'an 1q00, pui< la panique qui d àccompatné le passagede la comète de Halley en 191 0. Cela concordait en réalité avec la montée des tensions entre grandes puissances impériales, conduisaFt finalemenl à cette vérirahie apocalyp'e que fut la Première Cuerre mondiale. Nous sentons aujourd'hui que nous vivons Ia fin d'un mondc, avec des valeurs qui s'évanouissent et l'apparition de risques nouveaux. D'où des émanations symboliques en matière d'apocalypse. Et la crise économique vient évidemment se greff'er à cette situation, parce qu'elle menace l'ordre établi. Dans I es conditions. Ia peur ect unp rbrme de'gouvernance, elle sert à diffuser un discours sur fe mode: (Âttertion, nous sommes au bord du chaos, rcstez sagessinon tout va encore s'aggraver. " Les scénarios classiques,d'inspiration biblique, jouent pullulent parce qu'ils un rôle de manipulâtion

important. Le tilm 201 2 en est un bon exemple: ce type de paradigme extérieur (la prophétie ma!,a) permet à l'homme de se dédouanef. On retrouve cette forme de raisonnement dans les véritables cafaslrophes,dites o naturelles,. Saui qu'une ,a1 cataslrophe n'est en fait jamais naturelle, : il s (g/ " plutôt d'un conslruit social. Quand l'ouragan / e Katrina frappe lâ \ouvelle-Orlean.. c'est danc le passé qu'il faut chercher les racines de la catastrophe, cimentée par des structures urbaines et sociales. ll a d'ailleurs frappé en majorité les plus pauvres. Ce qui est valable pour I'apocalypse locale l'est pour l'apocalypse globale. La catastrophe mondiale dans laquelle on baigne aujourd'hui n'a rien de naturel: c'est un phénomène politique, sæial et économique. Mais on pousse la population à considérer que cela relève du châtiment divin un discours récurrent chez les Républicains américains après Katrina de manière à ne pas metûe en cause les vrais responsables. fan dernier, lors d'un débat, on m'a demandé pour quand je prévoyais la fin du monde, J'ai répondu qu'on y était déjà, en développant la métaphore de la grenouille dans l'eau bouillante: si on jefte un batracien dans une casserole frémissante, il tente de s'échappef- Mais si on fait lentement cuire l'eau avec la grenouille dedans, elle y reste jusqu'à sa mort. Nous sommes comme cette seconde grenouille. Et deux solutions s'offrent à nous. Soit nous en remettre à une combinaison ignifugée, un biais technologique qui repousse le problème, Soit paruenir à baisser le feu. Seule cette deuxième solution est rationnelle, mais personne ne s'y résout. Le scénario d'apocall'pse le plus crédible est en fait celui du livre Soleil vert, d'Harry Harrison : à force d'épuiser les ressources,d'exploiter et de produire sans raison ni discernement, l'humanité s'épuise et dépérit. Dans le roman, les habitants de New York vivent dans des cônditions terribles mais ils restent obsédés par l'an 2000, certains que la fin du monde se produira à cette date. Sauf que non: la fin du monde, ils sont déjà dedans.

5

Je vais prendre l'exemple de Mexico: les principes urbanistiquesqui y ont actuellement cours relèvent de la catégorie de ce qu'on appelle les condominios cerrado-s, c'est-à-di re des gated com m u n iti es?. Ce sont des espaces parfois immenses, oir vivent ds millie.s d'habitants, enfermés. engoncés dans celte illusion de sécurité et cette peur de I'extérieur

C'est un instrument de manipulation de l'opinion, durablement installé dans les consciences. On l'a bien vu avec Ie 21 décembre 2012J et son omniprésence médiatique: ce genre d'événement monté de toutes pièces permet de distraire l'attention des véritables problèmes. C'est la même chose quand on parle du o choc des civilisations o. Ce discours permet évidemment de dissimuler la réalité de la domination de classe. Le nationalisme a joué ce rôle pendant des décennies, dressant par exemple le peuple français contre Ie peuple allemand - les plus riches conduisant leurs affaires pardessus la mêlée. Aujourd'hui, ce fameux choc de civilisation, censé opposer chrétiens et musulmans, sert de paravent aux réalités sociales, à cette guerre de classes qui devrait être le sujet- C'est une forme de management de la peur par des élites qui - elles - sont globaliséeset se fichent totalement de Ia nation ou de la religion, que ce soit en Arabie Saoudite ou au Brésil. Spinrad dénonce cet état de fait. Lui dit que les classessociales existenL et il utilise la sciencefiction pour le rappeler Alors que la société

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