Regards sur la droite

11 septembre 2013 n° 23
Lettre éditée par la cellule Veille et Riposte du Parti socialiste

Édito
Modeste contribution à un « inventaire »
Faut-il prendre au sérieux l’annonce faite par Jean-François Copé de réaliser un « inventaire » des années Sarkozy ? La part de tactique est évidente. Les partisans de l’ancien président ont parfaitement compris qu’il s’agit de dresser quelques obstacles pour son retour éventuel… Et, qui plus est, personne n’est d’accord sur le sens et l’étendue à donner à cette action. Il n’est donc pas sûr qu’elle voit vraiment le jour. Mais qu’importe. Pour notre part, prenons là au sérieux. Car, le quinquennat de Nicolas Sarkozy a pesé lourd dans la reconfiguration de la droite française et, donc, dans l’évolution de l’opinion. Dans cette lettre, le juriste Thomas Clay, qui vient, avec Bertrand Ribière, de publier un ouvrage sur « Les lois de Sarkozysme », souligne clairement qu’il y a eu la volonté d’élaborer un nouveau paradigme politique contraire dans le fond à notre culture républicaine. Et tout cela pour des résultats très faibles, les déficits légués sont là pour en témoigner, plus encore la perte notable de compétitivité de notre économie – paradoxe formidable pour quelqu’un qui n’avait que le modèle entrepreneurial à la bouche… Mais, il est vrai qu’il ne faut pas confondre les avantages fiscaux pour les plus riches et une politique industrielle qui doit veiller sur l’investissement ! Revenons donc sur cet inventaire… Car, ce n’est pas une discussion qui ne concerne que le passé. L’analyse, en effet, des propositions des principaux dirigeants de l’UMP, qui se sont succédées tout au long de l’été au fil des « rentrées » politiques montre que les rivalités personnelles et les styles différents n’empêchent pas une forte convergence sur le fond. La « thérapie de choc » de François Fillon et le « gouvernement par ordonnances » de Jean-François Copé ont un même contenu : la fin des 35 heures, bien-sûr, la suppression de l’ISF, la retraite à 65 ans, la baisse des minima sociaux, la répression de l’immigration - avec, une nouvelle fois, une mise en cause du droit du sol -, etc… Ils sont rejoints par Laurent Wauquiez dont on se demande bien quel peut être le sens de l’adjectif « sociale » dans son mouvement « La Droite Sociale ! ». Se différencier de Sarkozy revient donc, à aller plus loin que lui dans la droitisation… C’est bon à savoir et à faire connaître.

Alain BERGOUNIOUX

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DÉCRYPTAGE & DÉBATS

« Le sarkozysme apparaît sous les traits d’une pensée politique très structurée qui s’est acharnée à insuffler de nouvelles valeurs à notre pays, en détricotant méthodiquement celles qui en ont pourtant fait ce qu’il est. » Thomas Clay est professeur agrégé
de droit privé. Spécialiste de la justice, il co-anime le club de réflexion ”Droits, Justice et Sécurités”. Vice-président de l’Université de Versailles, associé de Robert Badinter au sein de Corpus Consultants, il vient de publier, en collaboration avec l’historien, Bertrand Ribière, l’ouvrage Les lois du sarkozysme (Odile Jacob, 2013). Un essai remarquable de concision, dans lequel il se livre à une critique sans concession du quinquennat de Nicolas Sarkozy.

Vous venez de publier « Les lois du sarkozysme », un bilan législatif des lois votées sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Bousculant les idées reçues, vous soulignez la cohérence idéologique de la démarche de l’ancien président, son ambition de renouveler radicalement l'éventail des valeurs fondatrices de la France. Quels sont les piliers de l’idéologie sarkozyste ? Ce livre est né de l’inventaire systématique des lois votées pendant le quinquennat précédent, et même un peu avant. Il s’agissait de voir si, derrière l’apparente anarchie de la geste sarkozyste, existait une pensée politique à l’œuvre, que seul le regard à la fois rétrospectif et juridique pouvait

mettre au jour. Et l’intuition était bonne car oui, l’idéologie sarkozyste est apparue, telle l’encre sympathique, dans toute sa vérité crue pour peu qu’on se soit donné la peine de se plonger dans les lois promulguées. Jouant sur les mots, on peut dire que ce sont les lois du sarkozysme. En effet, alors que l’on pouvait croire le sarkozysme brouillon et obsessionnellement arrimé à l’actualité, sans idéologie, sans projet véritable, sans vision d’avenir, son décryptage montre au contraire une pensée politique très structurée qui s’est acharnée à insuffler de nouvelles valeurs à notre pays, en détricotant méthodiquement celles qui en ont pourtant fait ce qu’il est. La mutation fut d’autant plus insidieuse qu’elle a été masquée par

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un impressionnisme de surface, qui égarait par son approche faussement confuse. Cette idéologie se caractérise d’abord par une destruction, celle des grandes lois républicaines, votées aussi bien dans la période Clemenceau (1905-1907) que dans l’après-guerre. Ces lois ne sont ni de droite ni de gauche, elles fondent le pacte républicain de notre pays. Mais c’était un carcan qu’il fallait éliminer pour imposer ensuite un autre modèle, nourri d’une culture atlantiste, tourné vers le profit individuel et sur l’exhibition de celuici. Tout cela était en réalité très éloigné des valeurs de notre pays, et c’est la raison pour laquelle, selon moi, la greffe n’a pas pris.

Le discours de Latran a été suivi d’une augmentation des budgets des instituts catholiques de formation du supérieur et de la tentative d’offrir à ces établissements la possibilité de délivrer des diplômes nationaux, entrant ainsi en concurrence directe avec les universités publiques.
Vous fustigez les attaques répétées de l’exprésident contre la laïcité, en pointant, notamment, le discours de Latran, en décembre 2007, ainsi que ses errements lorsqu’il lie l’identité nationale à l’immigration et à la religion. Sans oublier son approche des questions de sécurité et l’attention portée à la privatisation aux dépens de la police nationale, ou bien encore les nombreuses atteintes au droit du travail. Au fond, son ambition n’est-elle pas de remplacer les principes de solidarité par une forme d’individualisme qui ne dit pas son nom ? C’est exactement ça. Lorsque l’on fait l’inventaire, celui que l’UMP devrait réellement dresser, on s’aperçoit qu’il y a une attaque méthodique contre tout ce qui relève de la solidarité nationale, au profit de la promotion de la réussite person-

nelle que rien ne doit entraver, et certainement pas, par exemple, les grandes lois protectrices, notamment celles sur le travail. Mais cette offensive ne pouvait être menée de manière efficace que si, dans le même temps, on brouillait les repères en produisant de l’acculturation. C’est en ce sens qu’il faut comprendre et interpréter les attaques contre la laïcité, principe peut-être le plus fondateur d’entre tous, et celle contre l’identité nationale, constitutive de notre Nation. En les mettant en question, on les affaiblit et on peut leur substituer d’autres valeurs, empruntées ailleurs. À ce titre, il est intéressant de noter que le discours de Latran a été suivi d’une augmentation des budgets des instituts catholiques de formation du supérieur et de la tentative d’offrir à ces établissements la possibilité de délivrer des diplômes nationaux, entrant ainsi en concurrence directe avec les universités publiques. Quant au débat nauséabond sur l’identité nationale, il n’a abouti qu’à l’annonce de drapeaux tricolores devant les écoles - qui y sont déjà - et l’affichage plus large du texte de la déclaration des droits de l’homme, déjà accessible partout. L’essentiel n’est pas dans le résultat tangible de ses préconisations inutiles, mais dans la confusion engendrée : l’identité nationale n’est plus assurée puisqu’il faut en débattre. Or, un peuple dont l’identité est mise en question est fragilisé. Il est mûr pour une autre identité nationale. Vous dressez un bilan minutieux de l’œuvre législative de Nicolas Sarkozy. Du service minimum dans les transports à la réforme de la gendarmerie, vous fustigez les nombreuses atteintes à la liberté dont il s’est rendu coupable. Son quinquennat a-t-il porté atteinte aux principes qui dictent le pacte républicain ? Celui qui pourrait le mieux répondre à cette question, c’est Denis Kessler, une des références de la pensée sarkozyste, qui, au temps du sarkozysme triomphant, au début du quinquennat, en octobre 2007, n’hésita pas à annoncer la couleur de ce qui allait nous attendre, dans « Challenge » - qui portait bien son nom : « La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945 et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ». Ce faisant, il brisait un tabou, car les grands textes fondateurs de l’après-guerre pouvaient sembler à l’abri des
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assauts du sarkozysme, forts d’une immunité puisée à la fois dans les conditions dramatiques de leur conception et dans la figure indépassable de celui qui en fut l’orchestrateur. Certes, en démocratie, la loi peut défaire ce qu’elle a fait, et c’est même le but de l’action politique. Mais, à la condition d’avoir été élu pour cela. Or, on ne trouve rien de tel dans la campagne de 2007, et la défaite de 2012 signe le rejet de cette greffe forcée : les Français n’ont pas voulu de ce nouvel univers référentiel. Mais, peu importe l’absence de légitimité démocratique résultant d’un choix clair présenté au peuple : le renversement des valeurs devait passer, en force s’il le fallait, et c’est ce à quoi on a assisté pendant plus de cinq ans. L’idée de Nicolas Sarkozy n’était-elle pas, au fond, d’installer méthodiquement d’autres valeurs, empruntées au modèle américain ? Si, absolument. Il ne faut d’ailleurs pas se tromper dans l’interprétation des signes ostentatoires de la représentation du pouvoir. On a raillé le Fouquet’s, le yacht, le jet, la Rolex, les vacances de milliardaires à Wolferboro, l’épouse top model, les Ray Ban miroir, etc., sans s’apercevoir que derrière cette vulgarité digne d’un gagnant du loto, comme cela avait été immédiatement relevé, c’était bien un changement de paradigme qui était en cours. Sous les paillettes, de vraies transformations étaient en marche. La représentation que le régime faisait de lui-même illustrait les valeurs qu’il promouvait, avec son Air Force One et son Pentagone, en construction, place Balard. Le pouvoir sarkozyste a manifestement emprunté sa propre représentation à l’imagerie américaine, plus souvent d’ailleurs celle des séries télévisées que celle de la vraie Maison blanche. Il y avait aussi les démonstrations de force qui accompagnaient chaque déplacement de l’ancien président de la République, même au cœur de Paris, cortèges de sirènes hurlantes et de forces spéciales, sans commune mesure ni avec les menaces réelles, ni avec les pratiques des prédécesseurs ou de son successeur et plutôt inspirées de la sécurité des présidents américains. Cette représentation que la présidence sarkozyste a offert d’elle-même pourrait sembler anecdotique, mais les emprunts significatifs au modèle américain étaient nombreux et même revendiqués par celui qui s’était auto-baptisé « Sarkozy l’Américain » et qui avait été présenté comme « un néoconservateur américain à passeport
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français ». Avec le recul, il est piquant de se souvenir que l’auteur de cette formule était Eric Besson, juste avant qu’il rejoigne le sarkozysme, au point d’en devenir d’ailleurs un des symboles. L’inspiration américaine a pu s’épanouir dans de nombreuses réformes, comme, par exemple, toutes celles concernant la justice, avec notamment l’instauration des peines plancher, ou avec l’approche économique centrée sur le droit de propriété, ou encore l’instauration d’un véritable Memorial Day, le 11 novembre. Les exemples pourraient être multipliés. Ils figurent dans le livre.

La tension permanente dans laquelle a été volontairement entretenue la société française pendant cinq ans, avec l’opposition systématique de catégories de citoyens entre eux, a fini par se heurter à la force de nos institutions et à l’immanence de nos valeurs.
Peut-on dire, en reprenant votre formule, que « le sarkozysme a joué l’individu contre le collectif » ? Je le pense. Mais, le collectif a fini par l’emporter, ce qui, au fond était prévisible. La tension permanente dans laquelle a été volontairement entretenue la société française pendant cinq ans, avec l’opposition systématique de catégories de citoyens entre eux, a fini par se heurter à la force de nos institutions et à l’immanence de nos valeurs. D’une certaine manière, le vrai bilan du sarkozysme est là : la République a tenu bon, et c’est rassurant pour l’avenir. Finalement, on pourrait presque lui en savoir gré. (1) Avec Bertrand Ribière, éditions Odile Jacob.

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Le thème du déclin : une tentation mortifère
L’UMP est en train de prendre progressivement conscience de l’importance de ses deux échecs, lors des échéances majeures de la vie politique française, en mai et juin 2012, à l’occasion des élections présidentielles et législatives. Il était temps. Après un Congrès raté, parsemé de palinodies et de tricheries, les principaux dirigeants de l’UMP estiment qu’il est temps de procéder à un inventaire de la politique conduite pendant dix ans, et en particulier lors du quinquennat de Nicolas Sarkozy. droitière. Si l’on se réfère aux interventions et aux discours de Jean-François Copé, de François Fillon ou de Laurent Wauquiez, on perçoit des divergences de posture et le choc des ambitions, mais un accord sur l’essentiel. Verbiage ultralibéral. Au plan économique et social, la droite UMP affiche sans complexe son adhésion à l’ultralibéralisme. Elle prône sans cesse la fin des 35 heures, c’est-à-dire la promotion des 39 heures payées 35, à moins qu’il ne s’agisse de la fin de toute durée légale du travail. Une telle option accentuerait le chômage, mais aussi à un recul social et de pouvoir d’achat, pour l’immense majorité des salariés. Le slogan « travailler plus pour gagner plus » serait taillé en pièce, au profit d’un « travailler plus pour gagner beaucoup moins ». Tous les leaders de l’UMP préconisent une réforme radicale des retraites, avec report brutal de l’âge légal à 65 ans, et allongement rapide de la durée de cotisations jusqu’à 44 annuités, à l’horizon 2025. Ces préconisations vont même bien au-delà des suggestions défendues par le Medef et la CGPME, qui n’envisagent de telles évolutions qu’à l’horizon 2035-2040. Cette fuite en avant est un moyen simpliste pour faire oublier que la droite a échoué à deux reprises, en 2003, puis, en 2010, à bâtir une vraie réforme des retraites juste socialement et financièrement pérenne. Les slogans utilisés peuvent faire sourire, quand il s’agit notamment de la stigmatisation des régimes spéciaux. François Fillon aurait-il oublié qu’il a été le Premier ministre de la réforme des régimes spéciaux en 2008, sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy ? En fait, nous sommes en présence d’une démarche « jusqu’auboutiste » consistant à contester tout droit à la retraite en bonne santé pour des salariés ayant connu une activité professionnelle bien remplie. La droite confirme les conclusions d’une récente convention de l’UMP visant à réduire les dépenses publiques de 130 milliards, en moins de cinq ans. Cette « médecine de cheval » aboutirait à toujours plus d’austérité, à toujours plus de déflation, et
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Toutes les déclarations estivales attestent d’une véritable fuite en avant ultralibérale au plan économique et social et de surenchères réactionnaires et autoritaires au plan politique et sociétal.
Entretemps, la direction de l’UMP s’est rapprochée considérablement des thèmes véhiculés par l’extrême droite, en particulier à l’occasion des protestations dans la rue contre le « mariage pour tous ». Ébranlé par le mépris de Nicolas Sarkozy, JeanFrançois Copé, sous la pression de François Fillon, mais également de Laurent Wauquiez, a finalement admis, au creux de l’été, la nécessité d’un inventaire de la politique conduite depuis 2002. Tout indique que ce sera l’occasion de règlements de comptes personnels et de jeux de postures. Car, sur le fond, toutes les déclarations estivales attestent d’une véritable fuite en avant ultralibérale au plan économique et social et de surenchères réactionnaires et autoritaires au plan politique et sociétal. L’épisode de l’inventaire risque de tourner à la radicalisation, d’ores-et-déjà bien engagée. Il ne s’agirait plus alors de dresser un bilan aussi objectif possible, mais de théoriser une dérive

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surtout à une abdication de l’Etat, sous forme de rupture avec toute priorité de politique publique. Cette perspective s’accompagne d’un projet de « contre-réforme fiscale » fondée sur une augmentation massive du taux de TVA, la réduction du poids et de la progressivité de l’impôt sur le revenu, et la suppression de l’ISF. Même le PDG de Total n’en demande pas tant. Ce discours constitue aussi une tentative pour faire oublier l’état calamiteux des finances publiques légué par l’UMP, après dix ans de gestion ininterrompue. Le déficit public moyen, entre 2002 et 2012, a atteint chaque année 5 % du PIB, avec une aggravation de 2008 à 2012. Le niveau d’endettement public a été doublé en dix ans et a progressé de 600 milliards lors du quinquennat de Nicolas Sarkozy. François Fillon avait même parlé à l’automne 2007 d’une situation de faillite. La droite UMP reste fidèle à la France du « bouclier fiscal » et de la rente, de l’argent gagné en dormant et de l’injustice fiscale. Le démantèlement du Code du travail et le mépris du dialogue social représentent également les thèmes de prédilection de l’ensemble de la droite, au-delà même de ses courants internes les plus radicaux. De ce point de vue, l’UMP a abandonné toute référence gaulliste et emboite le pas aux tenants du libéralisme économique le plus échevelé. Fin de l’Etat stratège, méconnaissance des réalités industrielles, attaques en règle contre les agents de l’Etat, constituent les thèmes favoris des ténors de l’UMP.

cours nouveau et de plus en plus théorisé, contre « l’assistanat ». Nous sommes en présence d’une volonté de culpabilisation des plus fragiles, des plus pauvres, des victimes de la crise sociale et économique. Cette vindicte fait fi des réalités qu’il est indispensable de rappeler. Actuellement, moins de 50 % des chômeurs connaissent une indemnisation correcte. Près des ¾ des hommes et des femmes éligibles au RSA n’engagent pas la totalité des démarches pour y accéder, faute de maîtrise et de connaissance des dispositifs. En outre, il faut noter que le mécanisme de l’assurance-chômage, hérité de la négociation entre partenaires sociaux relève d’une logique assurantielle et non d’une logique de solidarité. En fait, les leaders de la droite préconisent la fin du modèle social à la française, issu du CNR. Le message de la Résistance et de l’après-guerre fondée sur la confiance dans le progrès, la volonté d’émancipation vis-à-vis des puissances de l’argent et la référence à la devise « Egalité, Liberté, Fraternité » est ouvertement battu en brèche, par la première force de l’opposition parlementaire. Il s’agit à coup sûr, d’un tournant dans la vie politique de notre pays. La tentation identitaire. À la fuite en avant ultralibérale au plan économique et social, s’ajoute la surenchère réactionnaire au plan sociétal et politique. L’UMP a rallié les crédos de l’extrême droite intégriste lors des manifestations contre le « mariage pour tous ». Cette réforme, présentée comme la fin de la civilisation, a fait l’objet d’une surenchère permanente de la part de la direction de l’UMP. Celle-ci a accepté dans la rue aux côtés des intégrismes affichés et revendiqués, une forme de déni de démocratie, puisque cet engagement présidentiel avait fait l’objet d’un double vote favorable et majoritaire, les 6 mai et 17 juin 2012. De déni de laïcité aussi, puisqu’il s’agissait des conditions du mariage civil, et de rien d’autre. Les propos discriminatoires selon l’origine et l’ethnie, se multiplient dans une forme de course poursuite avec l’extrême droite. De ce point de vue, le discours de Grenoble du 30 juillet 2010 prononcé par Nicolas Sarkozy alors Chef de l’Etat est devenu la norme à l’UMP. Toutes les recettes de la stigmatisation, de la division fonctionnent à plein, contre les agents de l’Etat, contre les enseignants, contre les immigrés, contre les chô-

Les propos discriminatoires selon l’origine et l’ethnie, se multiplient dans une forme de course poursuite avec l’extrême droite. De ce point de vue, le discours de Grenoble du 30 juillet 2010 prononcé par Nicolas Sarkozy alors Chef de l’Etat est devenu la norme à l’UMP.
Culpabilisation. À ces réflexes, s’ajoute un dis6

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meurs de longue durée, la vocation rassembleuse d’une droite gaulliste et républicaine étant perdue de vue. Parallèlement, la stratégie électorale du « ni-ni » imposée à la hussarde par JeanFrançois Copé, entre les deux tours des élections législatives de 2012 ne fait même plus débat dans le parti. Socialistes et candidats d’extrême droite sont mis sur un pied d’égalité, au nom d’un discours aussi hypocrite qu’erroné historiquement. Une partie importante de l’UMP a pris congé de toute conception républicaine et divorcé de la ligne imposée, il y a encore quelques années, par Philippe Seguin et Jacques Chirac. Il ne s’agit plus d’émanciper, de libérer, de rassembler mais de stigmatiser, de diviser, de culpabiliser, dans le culte de la nostalgie. Le déclin pour horizon. Le fil rouge de ce discours politique repose sur une sorte de logomachie « décliniste ». La France serait promise au déclin, serait dans le déclin : c’est là, la matrice qui permet finalement la justification de toutes les confusions stratégiques avec l’extrême droite, et de toutes les pratiques réactionnaires au sens étymologique du terme. Comme si l’UMP n’avait jamais exercé le pouvoir depuis dix ans, comme si la France ne possédait aucun atout, dans le domaine technologique, avec ses services publics, dans ses pôles d’excellence. La droite opte pour une conception malthusienne et rédemptrice et nous dresse le portrait d’une France sans horizon, ni avenir. La conséquence d’une telle absence de perspectives, c’est le langage du repli, de la peur, du rejet de l’autre. C’est la logique de la défiance, vis-à-vis de toute aspiration au progrès et à l’émancipation collective. Si la France est promise au déclin, si l’avenir est bouché, que nous reste-t-il à faire et à vivre ensemble ? Où est la confiance dans un monde meilleur à construire ensemble ? C’est tout le message de la République qui est rejeté, récusé, anéanti. D’où ensuite, l’acceptation de complicités idéologiques, stratégiques de l’UMP avec l’extrême droite, d’où la constitution d’un bloc ultra-droitier, identitaire dans son esprit et dans sa culture. Car, n’oublions jamais que le socle du discours de l’extrême droite, depuis Maurice Barrès, jusqu’à Jean Marie Le Pen en passant par Charles Maurras, repose sur la référence implicite ou explicite au déclin de la France. La droite, en enfourchant ce thème se démarque de toute l’inspiration gaulliste, mais

également démocrate-chrétienne au sein de la droite républicaine. La référence dans les discours de Jean-François Copé, de Laurent Wauquiez et surtout de François Fillon à cette thématique du déclin, de la décadence, représente l’une des plus mauvaises nouvelles de cette année 2013. Elle scelle le pacte réactionnaire qui permet à terme, tous les rapprochements, toutes les confusions, toutes les absorptions avec et par l’extrême droite.

Il s’agit de rebondir sans complexe sur le discours de la campagne présidentielle de 2012 en se démarquant, du bien le plus précieux, l’esprit républicain, confiant dans le progrès, et donc soucieux du « vivre ensemble ».
Nous le voyons, la pratique de l’inventaire constitue un faux nez. Il y a naturellement de la part de la direction de l’UMP, la volonté tactique de marginaliser celui qui a fait perdre le pouvoir, celui qui a failli provoquer la faillite de l’UMP, par le non respect délibéré des règles de financement d’une campagne présidentielle. Mais, au-delà, pour cette même direction, il s’agit de rebondir sans complexe sur le discours de la campagne présidentielle de 2012 en se démarquant, du bien le plus précieux, l’esprit républicain, confiant dans le progrès, et donc soucieux du « vivre ensemble ». Pour la droite UMP, de Copé à Fillon, de Wauquiez à Pécresse, le 6 mai 2012 n’est pas tant l’échec d’une politique - encore moins celui d’un discours politique néo-conservateur voire ultra-réactionnaire - que l’échec d’un homme, d’un guide qui a failli.

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DÉCRYPTAGE & DÉBATS

« Au FN, plus que dans n’importe quel autre parti, il faut différencier le programme du discours » Sylvain Crépon docteur en sociologie et chercheur au laboratoire Sophiapol de l'université Paris-Ouest-Nanterre, est un spécialiste reconnu du Front national qu’il étudie depuis le milieu des années 1990. Auteur de plusieurs travaux de référence sur l'extrême-droite, ses recherches portent également sur les minorités religieuses, en France et en Europe. Son dernier livre : Enquête au cœur du nouveau Front national, Nouveau Monde Editions, 2012.

Le Front national est-il devenu le « centre de gravité » de la vie politique française, comme le prétend Marine Le Pen ? Partiellement, oui. Ce phénomène a en effet débuté avec l’émergence de ce parti, à Dreux, en 1983, puis aux européennes de 1984. Le champ politique s’en est fortement ressenti. C’est à cette époque que la droite a commencé à courir après les thématiques frontistes, alors que la gauche s’employait à chercher des réponses politiques à ce discours. L’ascension du FN a sans doute contribué, plus que d’autres, à reconfigurer le champ politique français. Ce phénomène perdure depuis une trentaine d’années. Ainsi, les thématiques développées par Marine Le Pen et son parti ont figuré au cœur des deux dernières campagnes présidentielles. En 2007, déjà, Nicolas Sarkozy s’employait à capter les voix frontistes, en reprenant certaines de ses idées sur l’immigration ou l’insécurité. Et ce, même s’il s’est efforcé de mettre l’accent sur la valeur « travail », en signe de clin d’œil à sa base électorale. Cinq années plus tard, la stratégie mise au point par Patrick Buisson, autour d’une droite as-

sumée et décomplexée, a largement alimenté les débats. Sa propre trajectoire idéologique et politique est, à cet égard, emblématique. On ne peut omettre, non plus, la stratégie du « cordon sanitaire » de Jacques Chirac qui a fait suite à ses déclarations sur le « bruit et les odeurs ». Une expression extraite d’un discours prononcé à Orléans, le 19 juin 1991, qui désignait les désagréments supposément causés par les personnes immigrées, en France. Souvenons-nous également des propos de Charles Pasqua et ses appels de pieds répétés aux électeurs du FN. Jamais, sans doute, le Front national n’a autant pesé que sous la présidence de Marine Le Pen, même s’il avoisinait déjà le seuil de 20 % sous le magistère de son père. Certes, mais rien n’a changé sur le fond, à l’heure où certaines thématiques sociales transcendent le clivage entre Français et immigrés. Fort de ce constat, le concept de « préférence nationale » et la thématique identitaire restent la pierre angulaire du programme frontiste, au-delà des inter-

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ventions de Marine Le Pen sur les valeurs républicaines ou la laïcité. Au FN, plus que dans n’importe quel autre parti, il faut différencier le programme du discours. Ce parti pose-t-il de « bonnes questions » ? Disons plutôt que Marine Le Pen exploite les tabous des autres partis en matière d’insécurité, d’immigration ou d’intégration. Le Parti socialiste, dont je suis proche, éprouve quelques difficultés sur ces questions. Sans doute par peur de faire le jeu du FN. Je le regrette, d’autant que la laïcité, pour ne citer que cet exemple emblématique, est une valeur de gauche, au même titre que l’intégration. Le principal enseignement du scrutin de Villeneuve-sur-Lot réside dans le comportement des électeurs de gauche au second tour. Dans 62 % des cas, ils ont opté pour l’abstention ou le vote blanc. Cela signifie-t-il une usure du front républicain ? Oui. Le constat vaut d’ailleurs également pour l’Oise. Il est toutefois difficile de tirer des enseignements de ces partielles, à une échelle plus large. Ce, d’autant plus que les enjeux locaux de ces élections étaient particuliers, notamment à Villeneuve-sur-Lot où l’affaire Cahuzac a pesé de tout son poids. Ce qui est certain, c’est que le front républicain n’est plus plébiscité. À gauche comme à droite… Absolument. De nombreux électeurs refusent aujourd’hui de voter UMP, au motif que ce parti a entamé une course-poursuite après le FN. Ils ont le sentiment de perdre leur âme et leur identité. Sans compter qu’à Villeneuve-sur-Lot, la droite n’est pas parvenue à capitaliser sur l’échec du candidat socialiste. Quant aux électeurs socialistes, proprement dits, ils ont été entre 12 et 14 % à voter pour le candidat frontiste au second tour. Loin du raz-demarée escompté. Il est très difficile de se livrer à une analyse qualitative de ce report de voix, mais la situation est plus complexe qu’il n’y paraît. Nous ne sommes plus dans le « gaucho-lepénisme » des années 1990, selon l’expression que nous avons utilisée dans le passé avec Pascal Perrineau. Les logiques protestataires semblent l’emporter, au profit de l’abstention ou de l’adhésion au FN.

Le report d’une partie de l’électorat de gauche vers le FN est-il une tendance lourde ? Faute de données qualitatives, il est difficile de répondre à cette question. À Villeneuve-sur-Lot, le prétendant socialiste était très peu implanté localement. A contrario, son adversaire UMP a obtenu son meilleur résultat dans le canton où il était lui-même candidat. C’est d’ailleurs sans doute ce qui l’a sauvé. Pourquoi vote-t-on FN ? Sans doute par adhésion aux valeurs qu’incarne ce parti ou par protestation. Pour l’heure, les statistiques ne permettent malheureusement pas d’apporter de réponses satisfaisantes à ces questions.

Le FN ne capitalise pas tant sur l’électorat ouvrier proprement dit, que sur sa frange abstentionniste. Les profils sociologiques entre celui-ci et les sympathisants frontistes sont extrêmement proches. Issus, majoritairement, des catégories populaires, peu diplômées et peu politisées, ils ne se retrouvent guère dans les partis de gouvernement.
Y a-t-il un risque que le FN attire un nombre croissant d’électeurs de gauche peu politisés ? Oui. Le profil sociologique des abstentionnistes est très proche de celui de l’électorat frontiste. Ce qu’a parfaitement saisi Joël Gombin, un jeune chercheur spécialiste des votes FN en région PACA et dans le monde agricole. Ses analyses démontrent que ce parti ne capitalise pas tant sur l’électorat ouvrier proprement dit, que sur sa frange abstentionniste. Les profils sociologiques entre celui-ci et les sympathisants frontistes sont extrêmement proches. Issus, majoritairement, des catégories populaires, peu diplômées et peu politisées, ils ne se retrouvent guère dans les partis de gouvernement. Ils se montrent, par ailleurs,

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très pessimistes sur l’avenir du pays. Ces particularités sociologiques nourrissent l’abstention et le vote pro-FN. C’est d’ailleurs auprès de ces électeurs que le Front national a le plus capitalisé, plutôt que sur l’électorat de droite ou socialiste. C’est sans doute la tendance la plus lourde à laquelle il nous faudra faire face, à l’avenir. Dans l’Oise et le Lot, l’électorat de gauche s’est fortement abstenu. En toute logique, c’est dans ce vivier que le FN est allé puiser des voix. On est donc en droit de s’interroger sur la capacité de ce parti à attitrer des gens qui, jusqu’ici, restaient à l’écart de la vie politique. Il serait, de ce point de vue, paradoxal, et pour le moins inquiétant, que le FN soit à l’origine d’une politisation de la société française.

une véritable course-poursuite derrière le FN. Lequel a fini par rendre ses thèses acceptables à une partie de la droite, préparant ainsi le terrain à des alliances électorales. Le FN s’enkyste-t-il dans la société française ? N’est-il pas en train de conquérir, peu à peu, les zones urbaines ? Il faut rester prudent. Dans les années 1980-90, il a beaucoup capitalisé dans ces villes qui formaient autrefois la « ceinture rouge ». Des zones de proche banlieue et des quartiers populaires, situés à proximité des centres urbains. La situation a évolué par la suite. Jean-Yves Dormagen, professeur de sciences politiques, à Montpellier, et Céline Braconnier, maître de conférences, à l’université de Cergy-Pontoise, ont montré dans leurs études que l’électorat FN avait décru dans ces zones après le départ des personnes de race blanche. Ce phénomène est sensible dans les années 2000. L’électeur-type du FN est issu des catégories populaires. Peu diplômé, il est également faiblement politisé et ne correspond donc pas au profil des centres urbains. Il est beaucoup plus présent, en revanche, dans les zones périurbaines où prospèrent les villes petites et moyennes. C’est d’ailleurs dans le Pas-de-Calais, l’Est, le Gard, le Vaucluse, le Var et les Bouches-du-Rhône que le parti frontiste enregistre ses meilleurs scores. Il peut même espérer être le « faiseur de rois », à l’occasion des prochaines municipales, comme à Perpignan ou Hénin-Beaumont. Ce qui n’empêche nullement les cadres du FN de me faire part de leurs craintes, dans le cadre de mes enquêtes. D’aucuns brandissent ainsi la menace d’une victoire dans une vingtaine de villes, au prétexte que leur parti ne serait pas en capacité de les gérer. Sans compter que la culture de gouvernement leur est étrangère et qu’ils ne possèdent pas suffisamment de réserves humaines pour assumer le mandat de maire. Tout juste espèrent-ils en prendre trois ou quatre et en faire des laboratoires pour ceux d’entre eux qu’il estiment être les plus compétents. Cela signifie-t-il que la stratégie de Marine Le Pen s’inscrit dans le moyen et le long terme ? Oui. Son père s’est toujours opposé à l’émergence de baronnies locales et à l’élection d’un nombre élevé de conseillers municipaux. En clair, il s’est employé à balayer d’un revers de main tout ce

L’électeur-type du FN est issu des catégories populaires. Peu diplômé, il est également faiblement politisé et ne correspond donc pas au profil des centres urbains. Il est beaucoup plus présent, en revanche, dans les zones périurbaines où prospèrent les villes petites et moyennes.
Comment interprétez-vous la fusion qui s’opère entre les électorats de droite et d’extrême-droite ? Deux processus ont permis ce rapprochement. D’une part, la figure de Marine Le Pen qui fait sans doute moins peur aux Français que son père, même si le vote FN n’est pas aussi bien assumé qu’on le prétend parfois. De récentes recherches montrent ainsi un très fort décalage entre les bulletins pro-FN et les déclarations de vote, à la sortie des urnes. La présidente du mouvement n’en est pas moins diabolique que son prédécesseur. Au point que les sympathisants UMP, qui poussent pour une alliance, ont dépassé la barre des 50 %. Preuve qu’il s’est passé quelque chose. Autre élément déterminant : la stratégie de Nicolas Sarkozy et de Patrick Buisson qui se livrent à

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qui pouvait faire de l’ombre à son propre pouvoir. C’est pourquoi il s’est toujours refusé à soutenir les villes frontistes du sud de la France, dans les années 1990. Il excluait même toute espèce de compromission avec les majorités en place. Pas question ainsi qu’un conseiller municipal FN vote le budget, au risque de s’éloigner de la ligne idéologique du parti. Selon lui, les élus constituaient donc un danger pour la pureté doctrinale du mouvement. Marine Le Pen a compris que c’était une erreur. D’où sa volonté d’investir un nombre élevé de conseillers municipaux, en les notabilisant et en les formant, avant d’assurer leur implantation. Son objectif n’est pas tant de ravir des municipalités à ses adversaires - même si certaines sont emblématiques - que de prendre date, en ciblant des cadres politiquement intégrés et susceptibles de devenir des figures locales. Vous avez évoqué le cas d’Hénin-Beaumont. D’après vous, quelles villes se retrouvent aujourd’hui sous la menace du FN, à quelques mois des prochaines élections municipales ? À Hénin-Beaumont, le duel devrait opposer le Parti socialiste au FN. Steeve Briois pourrait d’ailleurs parfaitement se passer d’une alliance avec l’UMP. Au-delà, c’est surtout en région PACA que le risque de basculement est le plus élevé. Plusieurs municipalités sont d’ailleurs sous la menace du FN, à la faveur de triangulaires ou d’alliances avec la droite locale. Ceci vaut, notamment, pour La Seyne-sur-Mer et Sainte-Marie de la Mer. Là où l’électorat est sociologiquement de droite, il y a fort à craindre de voir des villes passer sous le giron du FN. Les départements des Bouchesdu-Rhône, du Gard, du Var et du Vaucluse sont concernés au premier chef. Comment expliquez-vous l’attrait des jeunes pour le FN ? Beaucoup sont désespérés par la situation économique et sociale du pays. Peu diplômés, ils comptent parmi les perdants de la mondialisation, ne maîtrisent pas les langues étrangères et n’ont aucune expérience à faire valoir sur le marché du travail. Ils perçoivent dans l’Europe une véritable menace et ne croient plus dans la politique. De ce point de vue, le discours identitaire, nationaliste et prétendument social du FN agit sur

leurs consciences. En fondant sa vision sur le protectionnisme et l’emploi, ce parti parle à ceux qui vivent quotidiennement sur des territoires sinistrés, comme le Pas-de-Calais. Il peut ainsi emporter l’adhésion de ces publics et bénéficier d’un certain écho, en 2014, dans la mesure où il pari sur le désespoir. Le devoir de la gauche est donc de (re)politiser ces jeunes. Et ce n’est surtout pas au FN de mener le débat.

Le FN, comme l’ensemble de l’extrême-droite, est très actif sur la toile. Il contrôle ainsi un nombre élevé de contremédias, au nom de la théorie du complot et de la suspicion. Histoire de diffuser sa propre information. Pas mal de jeunes ont établi un lien avec ces sites. Il suffit de se sentir à l’écart pour y trouver un exutoire, et tout s’enchaîne.
L’image de Marine Le Pen joue ici pleinement son rôle… Oui. Dans les entretiens que je mène auprès des électeurs qui ont rallié le FN, l’image d’une femme plutôt jeune, divorcée à deux reprises, vivant en concubinage et supposément gayfriendly, produit son plein effet. En dépit du programme résolument conservateur qu’elle défend, elle apparaît ainsi sous des traits flatteurs. D’où la nécessité de différencier le discours du projet. Nombreux sont ceux, parmi mes jeunes interlocuteurs, qui mettent en avant cette image de modernité, sans pour autant établir un lien avec l’idéologie à laquelle la présidente du FN se réfère. À leurs yeux, elle incarne la lutte contre le communautarisme et défend avec force et courage le principe de laïcité. Ils se retrouvent dans son discours du 1er mai 2011 où elle appelait les Fran-

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çais à retrouver leurs « libertés » face à l’euro, la mondialisation, l’immigration ou l’insécurité. Or, le programme du FN est totalement en contradiction avec ces valeurs qu’elle prétend défendre. Ceux qui ne sont pas ou faiblement formés et qui sont perméables à ce discours ne perçoivent naturellement pas la nuance. Ces jeunes-là ne sont pourtant plus des « crânes rasés ». Ici encore, le changement est palpable. Absolument. Le Front national a longtemps toléré les « crânes rasés » dans ses manifestations. Ce qui est toujours le cas, même si l’essentiel des troupes est composé, aujourd’hui, de jeunes qui se confondent avec les gens de leur génération. Ils ne tapent d’ailleurs pas à la porte du parti avec les fondamentaux de l’extrême-droite en tête. Et ils n’adhèrent à l’idéologie qu’une fois admis dans le cercle fermé des initiés. Il n’y a donc ni présupposés, ni formatage préalable. J’observe, toutefois, qu’internet exerce un réel attrait sur eux. Le FN, comme l’ensemble de l’extrême-droite, est très actif sur la toile. Il contrôle ainsi un nombre élevé de contre-médias, au nom de la théorie du complot et de la suspicion. Histoire de diffuser sa propre information. Pas mal de jeunes ont établi un lien avec ces sites. Il suffit de se sentir à l’écart pour y trouver un exutoire, et tout s’enchaîne. Y a-t-il lieu de prévoir une montée en puissance du FN aux municipales et aux européennes ? Dans le premier cas de figure, les électeurs votent, en toute logique, pour des candidats implantés localement. Nombre d’entre eux peuvent opter pour la gauche, dans le cadre d’un scrutin national, et à droite, lors d’élections municipales, au motif que le maire s’acquitte parfaitement de ses tâches. Et, inversement. Le vote dépasse donc les clivages idéologiques. Cette logique vaut sans doute moins pour le FN, dont les dirigeants s’inscrivent dans le moyen et le long terme, en privilégiant la notabilisation de ses cadres. Il en va tout autrement pour les européennes, dont le système de vote, fondé sur la proportionnelle, pourrait faire le jeu du FN. Lequel a pris l’habitude d’engranger des voix, en prenant appui sur le vote contestataire. Il assume d’ailleurs parfaitement son positionnement anti-européen, dans un contexte de crise économique et de dé-

fiance vis-à-vis de la mondialisation. Le risque d’un vote « défouloir » au profit du FN est donc important. Julien Dray observe une dynamique FN, en sus de l’émergence d’un bloc identitaire, à travers une fusion entre une partie de la droite et l’extrême-droite, sur le modèle du « village blanc » et de la France « éternelle ». Il constate, en particulier, l’avènement d’une jeune génération politique, adhérente à cette vision rétrograde et nostalgique. Partagezvous cette analyse ? Les « identitaires » ne forment pas un parti politique à proprement parler, même s’ils ont présenté un candidat à la présidentielle de 2012, Arnaud Gouillon, qui a d’ailleurs fini par se retirer. Je ne suis pas convaincu de la capacité de cette mouvance à se positionner durablement dans le débat politique. Faiblement implantée dans le Sud de la France, à Paris et dans l’Est, elle est active, certes, mais peu dynamique. Ces mouvements s’inscrivent davantage dans une stratégie culturelle, au sens d’Antonio Gramsci, dont ils se réclament. Dès lors qu’Unité radicale a été dissoute, ils ont pris le parti de se reconstruire autour du débat identitaire, tout en se livrant à des actions d’éclat sur internet et en se relayant dans les médias. Certains d’entre eux ont décidé de se rendre à la mosquée de Poitiers, pour y dénoncer une prétendue islamisation de la France. Mais, au bout du compte, leur aura dépasse largement leur capacité de nuisance. Pour avoir rencontré plusieurs de leurs responsables, je puis témoigner qu’ils manient particulièrement bien les outils de communication, par le biais de la toile et de l’instrumentalisation des médias. Ils peuvent donc contribuer à légitimer le Front national, au-delà des différences qui les séparent. Les idées qu’ils défendent profitent pleinement à ceux qui professent le « choc des civilisations », voire même, dans une certaine mesure, à l’UMP. Mais, certainement pas aux « identitaires » proprement dits, même s’ils se disent prêts, pour certains, à faire des alliances avec le FN et à rejoindre Marine Le Pen. Des passerelles ont été créées que d’aucuns n’hésiteront pas à franchir sans coup férir.

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