J.

K R I S H N A M U R T I

Commentaires sur la vie
TOME 2

Commentaries on living
Second series from the notebooks o f J. Krishnamurti edited by D. Rajagopal (traduit de Fanglais par N icole TISSERAND)

ÉDITIONS B U C H E T/C H A STE L 18, rue de Condé, 75006 Paris

334

Il avait été élevé à l’étranger, dit-il, et avait occupé un poste important dans le gouvernement. Mais vingt ans plus tôt il avait pris la décision d’ abandonner sa situation et les choses de ce m onde afin de passer le reste de sa vie à méditer. — J’ ai pratiqué diverses méthodes de méditation, reprit-il, jusqu’à ce que je parvienne à contrôler par­ faitement ma pensée, ce qui m ’ apporta certains pou­ voirs de domination sur m oi-mêm e. Mais un ami m ’en­ traîna à l’une de vos conférences, au cours de laquelle vous avez répondu à des questions sur la méditation, disant en particulier que la méditation telle qu’on la pratiquait généralement était une form e d’auto-hypno­ tisme, un moyen de cultiver des désirs autoprojetés, si raffinés puissent-ils être. Ceci me sembla si parfai­ tement vrai que je décidai de venir vous voir. Et étant donné que j ’ ai consacré ma vie à la méditation, j ’es­ père que nous pourrons aborder la question de façon très approfondie. — J’aimerais com m encer par le point de départ en vous expliquant le cours de mon développement. Toutes mes lectures me permirent de com prendre qu’il était absolument nécessaire de maîtriser sa pensée. Et cela

335
fut extrêmement difficile pou r moi. Le fait de se con ­ centrer sur un travail officiel est quelque chose d’entiè­ rement différent de celui d’ apaiser l’esprit et de mettre le harnais à la totalité du processus de la pensée. Si l’on s’en tient aux grands textes, il est indispensable d’ avoir parfaitem ent en main les rênes du contrôle de la pensée. La pensée ne peut être affinée au point de déceler les nombreuses illusions que si on la contrôle et on la dirige. Et ce fut la prem ière tâche que je m ’assignai. Peut-on, sans interrompre votre récit, vous dem an­ der si le contrôle de la pensée est vraiment la prem ière chose à faire ? — J’ ai entendu ce que vous avez dit de la concen­ tration, mais si vous le permettez, j ’ aimerais décrire tout d’abord ma propre expérience et reprendre à partir de là certaines questions essentielles qui s’y rattachent. Com m e vous voudrez. — Dès le début, je com pris que mon travail ne me satisfaisait pas et il me fut relativement facile d’ aban­ donner une carrière prometteuse. J’avais lu de nom ­ breux livres qui concernaient la m éditation et la con ­ templation, y com pris les écrits des divers mystiques orientaux et occidentaux, et il me semblait très évi­ dent que la maîtrise de sa pensée était la chose la plus im portante qui soit. Cela me demanda des efforts considéràbles, soutenus et délibérés. Com m e je progres­ sais dans la méditation, je fis de nom breuses expé­ riences, j ’eus des visions de Krishna, du Christ, et de certains saints hindous. J’acquis des dons de voyance et com m ençai à pou voir lire dans la pensée des gens, et j ’ acquis d’autres sidhis, d’ autres pouvoirs de ce genre. Je passai d’une expérience à une autre, d’une vision à la signification sym bolique à une autre, et du déses­ poir à la plus grande félicité. J’ avais cet orgueil du

336
conquérant, de celui qui règne en maître absolu sur lui-même. L ’ ascétisme, la maîtrise de soi, donne effec­ tivement un sentiment de pou voir qui suscite la vanité, la force et la confiance en soi. Je vivais dans cette totalité-là. J’ avais depuis longtem ps entendu parler de vous, mais l’orgueil de ma réussite m ’ avait toujours em pêché de venir vous entendre. Un jou r, un de mes amis, un autre sannyasi, insista pour m e faire venir et je fus très perturbé par ce que j ’entendis. Aupara­ vant, je pensais que j ’étais au-delà de toute perturba­ tion ! V oilà en b ref l’histoire de mes années de méditation. — Vous aviez dit, lors de cette causerie, que l’esprit doit aller au-delà de toute expérience, car sinon il reste captif de ses propres projections, de ses propres désirs et de ses quêtes, et j ’eus la surprise de décou­ vrir que m on esprit était lui aussi prisonnier de tout cela. Ayant pris conscience de cela, com m ent l’ esprit peut-il abattre les murs de cette prison qu’il a lui-même édifiés ? Ces vingt années passées à m éditer ont-elles été perdues ? Tout cela n’ a-t-il été qu’illusion ? Nous pourrons parler en temps voulu de l’ action qui doit être faite mais voyons tout d’ abord, si vous voulez, le contrôle de la pensée. Ce contrôle est-il nécessaire ? Est-il bénéfique ou désastreux ? De nom ­ breux maîtres spirituels ont prôné le contrôle de la pensée en tant que prem ier pas indispensable, mais avaient-ils raison ? Quel est celui qui contrôle ? Ne fait-il pas nécessairement partie de cette pensée qu’il essaye de contrôler ? Il peut croire qu’il en est séparé, qu’il diffère de ces pensées, mais n’est-il pas avant tout le produit de ces pensées en question ? D e toute évi­ dence, le contrôle im plique l’ action coercitive de la volonté d’assujettir, de refouler, de dom iner et d’élever des résistances contre ce qui n’est pas désiré. Et tout

337
ce processus n’engendre-t-il pas un conflit aussi vaste que dérisoire ? A-t-on jamais vu quelque chose de bon résulter d’un conflit ? Dans la méditation, la concentration est une form e d’auto-amélioration qui met l’accent sur une action prise dans les limites du soi, de l’ego, du m oi. La concentration est un processus qui rétrécit la pensée. L’ enfant s’ absorbe dans son jouet. Le jouet, l’image, le symbole, le m ot mettent un terme au vagabondage incessant de l’esprit, et c’est le fait d’être ainsi absorbé que l’on appelle concentration. L ’image, l’objet, inter­ nes ou externes, prennent possession de l’esprit. Cette image ou cet objet deviennent alors de prem ière im por­ tance, et non plus la com préhension de l’esprit luimême. Il est relativement facile de se concentrer sur quelque chose. Le jouet absorbe effectivem ent l’esprit, mais cela ne libère pas l’esprit et ne lui perm et pas d’explorer, de découvrir ce qui est, si tant est qu’il y ait quelque chose, au-delà dé ses propres frontières. — Ce que vous dites diffère tellement de ce qu’on lit ou de ce qu’on nous enseigne, et pourtant cela sem­ ble si vrai. Je com m ence à entrevoir les im plications du contrôle. Mais comment l’esprit peut-il se libérer sans discipline ? Le refoulem ent et le conform ism e ne sont pas les chemins de la liberté. Le prem ier pas vers la liberté, c’est la com préhension de ce qui nous asservit. La dis­ cipline im pose effectivem ent une certaine form e au com portem ent et m odèle la pensée selon un certain schéma, mais si nous ne com prenons pas le mécanisme du désir, le contrôle et la discipline ne sont qu’une façon de pervertir la pensée. Tandis que si nous pre­ nons conscience des mécanismes du désir, c ’est cette conscience lucide qui suscite la clarté et l’ordre. La concentration procède uniquement du désir. L ’hom m e

338
d’affaires se concentre afin d’acquérir fortune ou pou­ voir, et celui qui se concentre sur la méditation ne recherche que la réussite et la récompense. Tous deux poursuivent le succès, qui procure confiance en soi et sentiment de sécurité. N’en est-il pas ainsi ? — Je com prends très bien tout cela. La com préhension verbale seule, qui équivaut à sai­ sir intellectuellement ce que l’on entend, n’a pas grande valeur, ne croyez-vous pas ? Le facteur de libération n’est jam ais une simple compréhension théorique, mais la perception du vrai ou du faux de la question. Si nous com prenons ce qu’im plique la concentration et si nous voyons le faux en tant que faux, nous sommes alors libérés du désir de réussir, d’expérimenter, de devenir. Et de cela découle l’attention, qui est totale­ ment différente de la concentration. Cette dernière im ­ plique un processus duel, un choix, un effort, n’est-il pas vrai ? Il existe à la fois celui qui fait l’effort et le but en vue duquel on fait cet effort. La concentra­ tion renforce le « je », le moi, l’ego en tant que celui qui fait l’effort, le conquérant, le vertueux. Tandis que dans l’attention cette activité duelle n’intervient pas, car celui qui fait l’expérience est absent, de même que celui qui amasse, emmagasine et reproduit. Dans cet état d’attention, le conflit de la réalisation et la crainte de l’échec ont totalement cessé. — Mais malheureusement nous n’avons pas tous ce m erveilleux pouvoir d’attention. Ce n’est ni un don ni une récompense, ni quel­ que chose que Ton peut acheter au prix de la discipline, d’exercices et ainsi de suite. Cet état se produit grâce à la com préhension du désir, ce qui est la connaissance de soi. Cet état d’attention est bénéfique, il représente l’ absence du moi. — La discipline que je me suis imposée et tous les

339
efforts que j ’ai pu faire pendant si longtemps n’aurait donc absolument servi à rien? Mais déjà en posant cette question, j ’entrevois la vérité. Je me rend compte que depuis plus de vingt ans j ’ ai suivi un chemin qui ne pouvait déboucher que sur cette prison construite par moi et dans laquelle j ’ai vécu, j ’ ai fait des expé­ riences et j ’ai souffert. Pleurer sur le passé, c’est s’atten­ drir sur soi-même, et il faut tout recom m encer dans un nouvel esprit. Mais les visions et les expériences étaientelles inutiles et fausses, elles aussi ? L’ esprit n’est-il pas, en vérité, un vaste grenier où s’entassent les expériences, les visions et les pensées de l’hom m e ? L ’esprit est le produit de traditions et d’expé­ riences séculaires. Il est capable d’inventions extraor­ dinaires, qui vont du plus simple au plus com pliqué. Il est capable de se leurrer très profondém ent en même temps que de percevoir énormément de choses. Les expériences et les espoirs, les angoisses, les joies et le savoir accumulé collectivem ent et individuellement, tout est là, em pilé au plus profond de la conscience, et il est toujours possible à l’individu de revivre ces expé­ riences ou ces visions héritées ou acquises. On dit qu’il existe certaines drogues qui permettent la clarté, la vision des profondeurs com m e des sommets et qui peu­ vent libérer l’esprit de son tumulte, en lui conférant l’énergie et l’intuition. Mais l’esprit doit-il nécessaire­ ment emprunter ces passages sombres et cachés pour arriver à la lumière ? Et si même il atteint la lumière par l’un ou l’ autre de ces procédés, cette lumière est-elle celle de l’éternité ? Ou bien n’est-elle que celle du connu, de ce que l’on reconnaît, quelque chose qui naît de la lutte, de la recherche et de l’espoir ? Est-il nécessaire de parcourir ce chemin épuisant pour trouver ce qui ne se mesure pas ? Peut-on éviter tout ceci et arriver cependant à ce qu’on peut appeler l’amour ?

340
Compte tenu de vos visions, de vos pouvoirs de voyance et de vos expériences, qu’en pensez-vous ? — Je pensais naturellement, tant qu’ils duraient, qu’ils étaient importants et avaient une grande signi­ fication. Tout cela me donnait une impression de pou­ voir très satisfaisante, et un certain bonheur lié au fait de réaliser quelque chose de gratifiant. Tous ces pou­ voirs vous procurent un sentiment de confiance en soi et de maîtrise absolue dans lequel on trouve un orgueil extraordinaire. Mais maintenant, après avoir parlé de tout cela, je ne suis plus du tout certain que toutes ces visions soient encore aussi importantes et aussi significatives. On dirait qu’elles se sont presque éva­ nouies à la lumière de ma propre compréhension. D oit-on passer par toutes ces expériences ? Sont-elles nécessaires pour ouvrir la porte à l’éternité ? Ne peut-on les éviter ? Ce qui est essentiel, c’est la connaissance de soi qui seule perm et l’im m obilité de l’esprit. L ’esprit im m obile n’est pas un produit de la volonté, de la discipline, des différents moyens d’ assujettir le désir. Car tout cela renforce au contraire le m oi, et la vertu est alors un nouveau rocher sur lequel le m oi peut éle­ ver un temple à l’im portance et à la respectabilité. Il faut vider l’esprit du connu pour que l’inconnaissable soit. Si nous ne com prenons pas la façon dont fon c­ tionne le m oi, nous permettons à la vertu de se draper dans l’im portance. Le mouvement du moi, c ’ est-à-dire la volonté et le désir, qui cherchent et accumulent, doit cesser totalement. Ce n’est qu’ alors que l’intem­ porel peut être. On ne peut pas le solliciter. L ’esprit qui tente, par des m oyens divers, de solliciter le réel, qu’il s’ agisse de la discipline, des prières ou des atti­ tudes, ne peut obtenir que ses propres et satisfaisantes projections, mais ce n’est pas le réel. — Je com prends enfin, après toutes ces années d’as­

341
cétisme, de discipline et d’automortification, que mon esprit est toujours dans sa propre prison, et qu’il faut abattre les murs de cette prison. Mais com ment doit-on s’y prendre ? La simple conscience qu’ils doivent disparaître suf­ fit. Toute tentative de les abattre fait entrer en jeu le désir de réussir, d’obtenir et crée ainsi le conflit des oppositions, de l’expérimentateur et de l’expérience, du chercheur et du cherché. V oir le faux en tant que faux est en soi suffisant, car c’est cette perception même qui libère l’esprit du faux.

© by Krishnamurti Writings Inc OJAI, Calif U.S.A. © 1973 by Editions B u c h e t / C h a s t e l , Paris pour la traduction française