CARNETS DE J.

KRISHNAMURTI
Nouvelle édition augmentée Avant-propos de Mary de Lutyens Traduit de l’anglais par Marie-Bertrande Maroger et Béatrice Vieme pour l’édition augmentée

M i ROCHER

é ditions du

La méditation n’est pas le moyen d’atteindre un but; il n’y a point de fin, point d’arrivée; c’est un mouvement dans le temps et hors du temps. Tout système, toute méthode relie la pensée au temps, mais être lucide sans choix, devant chaque pensée, chaque sentiment, comprendre leurs mo­ tifs et leur mécanisme, puis les laisser s’épanouir, c’est là le début de la méditation. Quand la pensée et le sentiment fleurissent et meurent, la médita­ tion est le mouvement hors du temps. Il y a de l’extase dans ce mouvement; dans le vide total se trouve l’amour et avec l’amour, la destruction et la création.

Il est curieux de voir combien la médita­ tion devient plus importante que tout; elle n’a point de fin, ni de commencement. Elle est comme une goutte de pluie; cette goutte contient tous les fleuves, les grandes rivières, les mers et les cascades ; cette goutte nourrit la terre et l’homme ; sans elle, la terre serait un désert.

C’était vraiment un fleuve merveilleux, large, profond, ses rives étaient bor­ dées de tant de villes; il coulait dans une liberté si insouciante, mais toujours contenue. Toute la vie était là sur ses rives, les champs verdoyants, les forêts, les maisons solitaires, la mort, l’amour et la destruction; Il était traversé de longs, de larges ponts gracieux et très fréquentés. D’autres cours d’eau, d'autres rivières le rejoignaient, mais il était le père de tous les fleuves, des petits comme des grands. Toujours plein, sans cesse se

purifiant, c’était une bénédiction que de le regar­ der le soir, quand ses eaux se doraient sous les nuages aux couleurs plus intenses. Mais ce petit filet d’eau, si loin parmi les roc gigantesques qui l’avaient enfanté, était le commencement de la vie et son aboutissement se situait bien au-delà de ses rives, au-delà des mers. La méditation était comme ce fleuve, mais elle n’avait pas de commencement, pas de fin; elle débutait et son aboutissement était son commen­ cement. Sans cause, son mouvement était son renouveau. Toujours neuve, elle n’amassait rien qui puisse lui donner de l’âge ; sans racines dans le temps, elle ne pouvait se flétrir. Il fait bon méditer, sans rien forcer, sans faire d’effort, de commencer par un filet d’eau et d’aller au-delà du temps et de l’espace, où ne peuvent pénétrer la pensée, le sentiment, où l’expérience n’existe pas.

La croyance est si inutile, tout comme les idéaux. Tous deux dissipent l’énergie nécessaire pour suivre le déploiement du fait, de ce qui est. Les croyances comme les idéaux sont évasions loin du fait et, dans l’évasion, la souffrance n’a pas de fin. La fin de la souffrance est la compré­ hension du fait d’instant en instant. Aucun sys­ tème, aucune méthode ne peut donner la compré­ hension, sinon la lucidité sans choix devant le fait. Tout système de méditation est une évasion devant le fait de ce que l'on est; il est bien plus important de se comprendre soi-même, de voir le changement constant des faits en soi-même, que de méditer pour trouver dieu, pour avoir des visions, des sensations et d’autres formes de distractions.

A cette heure la méditation était liberté, accès à un monde inconnu de beauté, de tranquillité. Un monde sans image, sans symbole et sans mot, sans les vagues de la mémoire. L’amour était la mort de chaque instant et chaque mort, renou­ veau de l’amour. Dénué de racines, il n’était pas attachement; il fleurissait sans cause, et il était la flamme consumant les frontières, les barrières élevées avec soin par la conscience. Il était la beauté d’au-delà la pensée et le sentiment. Il

n’avait pas été esquissé par les mots, ni gravé dans le marbre. La méditation était joie et avec elle vint une bénédiction.

la méditation n’est pas la concentration, qui est exclusion, coupure, résis­ tance et donc conflit. Un esprit méditatif peut se concentrer sans qu’il y ait exclusion, résis­ tance; mais un esprit concentré ne peut pas méditer.

Quelle chose extraordinaire que la méditation. Dès qu’elle comporte une obligation quelconque, un effort pour discipliner la pensée, une imita­ tion, elle devient un épuisant fardeau. Le silence désiré cesse d’être éclairant ; quand la méditation est la poursuite de visions et d’expériences, elle conduit aux illusions et à l’auto-hypnose. La mé­ ditation n’a de sens que dans l’épanouissement de la pensée et donc sa fin; la pensée ne peut s’épanouir que dans la liberté et non dans des systèmes de savoir, sans cesse élargis. Le savoir peut procurer de nouvelles expériences, de plus fortes sensations, mais un esprit qui recherche les expériences, quelles qu’elles soient, est imma­ ture. La maturité est la liberté à l’égard de toute expérience; elle ne subit plus d’influence pour être et ne pas être. La maturité dans la médita­ tion consiste à délivrer l’esprit du savoir, car celui-ci façonne et contrôle toute expérience. Un esprit qui est sa propre lumière n’a pas besoin d’ex­ périences. Le désir ardent d’expériences, toujours

plus grandes et plus larges, est l’immaturité. La méditation consiste à passer par le monde du savoir et à en être libéré pour entrer dans l’inconnu.

La méditation n’est jamais dans le temps; le temps ne peut susciter de mutation; il ne peut amener que le changement, qui devra à son tour être changé, comme toutes les réformes; la méditation qui prend son essort dans le temps est toujours paralysante, elle n’a pas de liberté, et sans liberté on se trouve toujours devant le choix et le conflit.

La méditation est l’épanouissement de la compré­ hension. Cette dernière n’est pas enclose dans les limites du temps, le temps ne pourra jamais l’apporter. La compréhension n’est pas un proces­ sus graduel qui puisse s’acquérir peu à peu, par le soin et la patience. Elle a lieu maintenant ou jamais; elle est un éclair destructeur, elle ne s’apprivoise pas; c’est cette secousse qui nous effraie et que nous évitons, consciemment ou inconsciemment. La compréhension peut changer le cours de l’existence, le mode de pensée, d’ac­ tion; agréable ou pas, elle met en danger tous nos rapports sociaux. Pourtant sans compréhen­ sion, la souffrance se perpétuera. La souffrance ne prend fin que par la connaissance de soi, la perception lucide de chaque pensée, chaque senti­

ment, de chaque mouvement du conscient comme de l’inconscient. La méditation est compréhension de la conscience, de son aspect caché ou évident, et aussi du mouvement qui se situe au-delà de toute pensée, de tout sentiment.

Là, dans le parfum de la véranda, dans l’aube à venir et les arbres silencieux, l’essence est beauté. Mais cette essence ne peut être expé­ rience; toute expérience doit cesser, car elle ne fait qu’affermir le connu. Le connu n’est jamais l’essence. La méditation n’est jamais la poursuite de l’expérience; elle est non seulement la cessa­ tion de l’expérience, la réponse au défi, qu’il soit petit ou grand, mais est aussi l’ouverture à l’es­ sence, l’ouverture à une fournaise dont le feu détruit totalement, sans laisser de cendres; il ne reste rien. Nous sommes ce qui reste, ceux qui

acceptent les milliers de jours passés, maillons d’une chaîne sans fin faite de souvenirs, de choix, de désespoir. Le Grand Soi et le petit soi sont la trame de l’existence, l’existence est pensée, la pensée existence, en une souffrance sans fin. Dans la flamme de la méditation, la pensée prend fin, et avec elle le sentiment, car aucun n’est l’amour. Sans amour il n’est point d’essence ; sans lui tout n'est que cendres sur lesquelles repose notre existence. C'est du vide que naît l’amour.

La méditation n’a pas de commencement, pas de fin; en elle il n’est point d’accomplissement ni d’échec, point de d’acquisition ni de renonce­ ment; elle est mouvement sans finalité, elle dé­ passe et recouvre le temps et l’espace. En faire l’expérience revient à la nier, celui qui la fait étant lié au temps et à l’espace, à la mémoire, au souvenir. Le fondement d’une vraie méditation est cette vigilance passive, qui est liberté totale vis à vis de l’autorité, de l’ambition, de l’envie, de la peur. Sans cette liberté, sans connaissance de soi, la méditation est dépourvue de tout sens, de toute valeur; il n’est pas de connaissance de soi tant que subsiste le choix. Le choix implique le conflit qui fait obstacle à la compréhension de ce qui est. La rêverie dans l’imaginaire ou dans l’exaltation des croyances n’est pas la médi­ tation ; le cerveau doit se dépouiller de tout mythe, de toute illusion, de toute sécurité et, faisant face à la réalité, voir combien tout cela est faux. Il n’y a pas de distraction, tout est dans le mouve­ ment de la méditation. La fleur est la forme, le parfum, la couleur et la beauté de son tout. Qu’elle soit déchiquetée, au propre ou au figuré, il n’y aura plus de fleur, mais seulement son souvenir qui ne sera jamais la fleur. La médita­ tion est la fleur tout entière, dans sa beauté, sa mort, sa vie.

Tout était silencieux à cette heure si matinale, ni feuille, ni oiseau ne bougeait encore. Surgie de profon­ deurs inconnues, la méditation s’est poursuivie en une intensité croissante, en un large mouve­ ment, imprégnant le cerveau d’un silence total, le vidant de toute trace, de toute ombre du connu. Une opération sans opérateur, sans chirurgien; elle se poursuivait et, telle un praticien excisant un cancer, elle découpait chaque tissu contaminé, pour empêcher le mal de se répandre. Elle s’est poursuivie pendant une heure entière, méditation sans méditant. Par ses stupidités, ses vanités, ses ambitions et son avidité, ce dernier est une entrave. Le méditant est la pensée nourrie de ces conflits, de ces souffrances et, dans la méditation, la pensée doit cesser totalement. Ceci est le fondement de la méditation.

L’aube était lente à venir; les étoiles brillaient encore et les arbres demeuraient indistincts ; pas un chant d’oiseau, ni même le hululement des petites chouettes qui se déplacent la nuit d’arbre en arbre, avec de petits bruits. Tout était étrange­ ment silencieux, seul se faisait entendre le gron­ dement de la mer. Il y avait cette odeur de fleurs, de feuilles pourrissantes, de sol humide ; elle était partout, dans l’air immobile. La terre attendait l’aube et le jour à venir; on sentait l’espoir, la patience et un étrange silence. La méditation se poursuivait avec ce silence et ce silence était amour; non l’amour de quelque chose ou de quelqu’un, les conceptions et le symbole, le mot

et les images. C’était simplement l’amour, sans sentiment ni sensation. Une chose complète en elle-même, nue, intense, sans racine, sans direc­ tion. Le chant de cet oiseau lointain était cet amour; il était direction et distance, présence intemporelle et sans parole. Ce n’était pas une émotion qui s’évanouit et fait mal; le symbole, le mot, peuvent être remplacés,mais pas la chose. Nue, elle était totalement vulnérable et donc indestructible. Elle était imprégnée de la force inapprochable de cet « otherness », l’inconnaissa­ ble, qui passait à travers les arbres et au-delà de la mer. La méditation était le chant de l’oiseau appelant dans ce vide et le grondement de la mer déferlant sur la plage. L’amour ne peut être que dans le vide absolu. L’aube grise pointait là-bas, à l’horizon, les arbres sombres étaient encore plus sombres, plus intenses. Dans la méditation il n’y a pas de répétition, cette continuité de l’habitude, mais la mort de tout le connu et l’épanouissement de l’inconnu. Les étoiles avaient disparu et les nuages s’éveillaient avec l’annonce du soleil.

La méditation est

destruction de la sécurité ; elle est empreinte d’une grande beauté qui n’est pas celle des choses élaborées par l’homme ou la nature, elle est beauté du silence. Ce silence est le vide d’où coule et d’où provient l’existence de toute chose. Il est inconnaissable; l’intellect ni le sentiment ne peu­ vent se frayer un chemin jusqu’à lui. Il n’y a pas de voie d’accès et toute méthode pour y conduire est invention d’un cerveau avide. Il faut entière­ ment détruire toutes les voies et les moyens du soi calculateur; toute avance, tout recul sur la voie du temps doivent cesser, sans lendemain. La méditation est destruction ; elle est un danger pour ceux qui veulent mener une vie superficielle faite de mythe et de chimère.

Titre original :
Krishnamurti’s Notebook.

© The Krishnamurti Foundation Trust Ltd, 1976. © Éditions du Rocher, 1988, pour la traduction française. © Éditions du Rocher, 2010, pour la présente édition. ISBN : 978-2-268-07005-6

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful