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DE LA SCÈNE COLONIALE CHEZ FRANTZ FANON

Achille Mbembe Collège international de Philosophie | Rue Descartes
2007/4 - n° 58 pages 37 à 55

ISSN 1144-0821

Article disponible en ligne à l'adresse:

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Pour citer cet article :

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Mbembe Achille, « De la scène coloniale chez Frantz Fanon », Rue Descartes, 2007/4 n° 58, p. 37-55. DOI : 10.3917/rdes.058.0037

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CORPUS

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Dans les écritures africaines de soi, la colonie apparaît comme une scène originaire qui ne remplit pas seulement l’espace du souvenir, à la manière d’un miroir. Elle est également représentée comme l’une des matrices signifiantes du langage sur le passé et le présent, l’identité et la mort. Elle est le corps qui donne chair et poids à la subjectivité, quelque chose dont on ne se souvient pas seulement, mais dont on continue de faire l’expérience, viscéralement, longtemps après sa disparition formelle 1. Les Africains lui octroient, ce faisant, les attributs d’une puissance inaugurale, dotée d’une psuché, ce double du corps vivant, « réplique qu’on prend pour le corps même, qui en a l’exacte apparence, la vêture, les gestes et la voix » tout en participant d’une ombre dont l’essence est évanescence – ce qui ne fait qu’ajouter à son pouvoir morphogène 2. À travers leur littérature, leurs musiques, leurs religions et leurs artefacts culturels, les Africains ont donc développé une phénoménologie de la colonie qui rappelle, à bien des égards, ce qu’en psychanalyse l’on nomme « l’expérience du miroir », ne serait-ce que parce que sur cette scène semble s’être joué non seulement la confrontation du colonisé à son reflet spéculaire, mais aussi le rapport de capture qui arrima sa descendance à l’image terrifiante et au démon d’Autrui dans le miroir, à son totem. Plus radicalement, dans les textes canoniques africains, la colonie apparaît toujours comme la scène où le moi fut dépouillé de sa teneur et remplacé par une voix dont le propre est de prendre corps dans un signe qui détourne, révoque, inhibe, suspend et enraye toute volonté d’authenticité. C’est la raison pour laquelle dans ces textes, faire mémoire de la colonie, c’est presque toujours se souvenir d’un décentrement primordial entre le moi et le sujet. De cette diffraction originelle, l’on déduit généralement que le moi authentique serait devenu un autre. Un moi étranger se serait mis à la place du moi propre, faisant ainsi de l’Africain le

1. La première partie de ce texte reprend et développe des arguments esquissés dans Achille Mbembe, «La colonie: son petit secret et sa part maudite», Politique africaine, n°102, 2006. |2. Jean-Pierre
Vernant, Figures, idoles, masques, Julliard, Paris, 1990, p.29.

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ACHILLE MBEMBE De la scène coloniale chez Frantz Fanon

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cette lutte à mort est. La durée dans le temps d’un tel système. Cours au Collège de France. cumulatives ». 1959) La Découverte. |5. malgré lui. tantôt des différences d’origine. précise-t-il. 2001. « car le régime colonial se donne comme devant être éternel » 5. au fond. La Découverte. Document téléchargé depuis www.196. C’est la raison pour laquelle Fanon dit de la violence qu’elle n’est pas seulement consubstantielle à l’oppression coloniale. Il désigne tantôt des clivages historico-politiques. de quelque chose d’étrangement inquiétant qui dirige son existence à son insu. 1997. Fanon. « Il faut défendre la société ». « fonction du maintien de la violence ». Ceci a partie liée avec.. réitérées.38 | ACHILLE MBEMBE Le potentat colonial Prenons le cas du potentat colonial. ibid. qu’en colonie.cairn. Paris. paraphrasant Michel Foucault.info . la nature du potentat colonial et. de significations secrètes. 1976. Hautes Études/Gallimard/Seuil.cairn. 3.98. forme maximale de la lutte à mort. Dans la note qui suit..108 . 2001. Il faut comprendre que chez Foucault. en son temps. C’est ce rapport de force originaire. Paris. © Collège international de Philosophie porteur.51.108 .01/07/2012 22h08. Frantz Fanon. © Collège international de Philosophie . |6. Document téléchargé depuis www. Frantz Fanon. d’une part. Annexe «Pourquoi nous employons la violence».. Qu’une place si centrale ait été accordée à la colonie dans le discours sur la structuration du « moi » africain. p. L’An V de la révolution algérienne. Paris. de religion.221. |4. vécues aussi bien sur le plan de l’esprit que sur celui « des muscles. (Maspero. Écrits politiques. ou encore que la colonie ait été prise pour une expérience aussi cruciale dans l’avènement du sujet ne saurait étonner.98. le terme «race» n’a pas un sens biologique stable. p. du sang » 6. L’on pourrait ajouter.221. et violence vis-à-vis de l’avenir.196. Elle est violence dans le comportement quotidien du colonisateur à l’égard du colonisé. lui-même établi par la violence est aussi. Michel Foucault. Frantz Fanon qui en fit une expérience directe avait fait valoir. Pour la révolution africaine. Mais la violence coloniale est en réalité un réseau. et qui confère à certains aspects de sa vie psychique et politique un caractère démonique. « point de rencontre de violences multiples. Cette dernière a une triple dimension. En d’autres termes. la matrice principale de cette technique de la domination qu’est la colonisation est originairement la guerre. une guerre des races 4. ce tout premier rapport d’affrontement que l’administration civile et la police s’efforcent de transformer en relation sociale permanente et en fond ineffaçable de toutes les institutions coloniales de pouvoir. de langue. mais surtout un type de lien qui n’est établi qu’à travers la violence de la guerre (p. Paris. je ferai valoir l’argument suivant.. que la colonie est le résultat d’une « conquête militaire continuée et renforcée par une administration civile et policière » 3. d’obscures intentions.01/07/2012 22h08.67). la manière dont le pouvoir colonial produisit ses sujets et dont ces sujets accueillirent le pouvoir qui présida à leur mise au monde. d’autre part.89-90.info . diverses. violence à l’égard du passé du colonisé « qui est vidé de toute substance ».

Éditions de Minuit. Ernst Junger.221. The Origins of Totalitarianism. jamais de proclamer qu’elle n’était inquiète que de l’homme.301-2. soit dans la danse et la possession. à cet égard. p. paradoxalement. à ne pas accepter la différence. Paris.cairn. Les Damnés de la terre. |10. à tous les coins de ses propres rues. Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme.. Paris. En d’autres termes. 1997. |9.info .196. p. la dimension musculaire de la violence coloniale est telle que les rêves de l’indigène en sont profondément affectés. voire de ses productions religieuses et artistiques 10. et la deuxième.. mises ensemble.. En souhaitant que le colonisé lui ressemble tout en l’interdisant. des formes de relaxation du colonisé qui tendent à prendre la forme d’une “orgie musculaire” au cours de laquelle l’agressivité la plus aiguë.98..info . 1967. de ses opérations sociales de production et d’accumulation. cette formation de pouvoir devait s’adosser sur un dispositif fantasmatique sans lequel toute répétition du geste colonial fondateur eût été vouée à l’échec. Ce geste archaïque – part maudite de la colonie – avait sa source dans la raison sacrificielle 9.53 et s. Paris.01/07/2012 22h08. |11. La Découverte/Poche. Guy Rosolato.cit. sur le qui-vive – mais encore que le potentat colonial était sous-tendu par deux logiques contradictoires qui. p. » Fanon avait ensuite montré que la colonie devait être considérée comme une formation de pouvoir dotée d’une vie sensorielle relativement propre 8. les racines profondes de la colonie seraient à rechercher dans l’expérience sans réserve de la mort. En cela. Paris. Presses universitaires de France. de «cette Europe qui n’en finit pas de parler de l’homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre.221. transformées. 1964. Fanon faisait également valoir que la vie de la colonie n’était pas seulement faite de pulsions et de tensions. malgré les apparences. La première consistait. à ses yeux. Georges Bataille. Repères psychanalytiques. 1987. escamotées 7.108 . Éditions Payot & Rivage. Pour fonctionner.. Emmanuel Levinas. ou encore de la dépense de la vie – expérience dont on sait qu’elle a été un trait majeur de l’histoire de l’Europe. Paris. Gallimard. de ses guerres. le potentat colonial est un potentat narcissique 11.53-58. |8. à refuser les similitudes. des pratiques telles que la danse et la possession constituent. Harcourt Brace and Jovanovich. Au demeurant.01/07/2012 22h08. L’État universel suivi de La Mobilisation totale. de troubles psychosomatiques et mentaux – une vie nerveuse. La Part maudite précédé de La Notion de dépense. de sa forme étatique. © Collège international de Philosophie .cairn. Hannah Arendt. un lieu où. « La tension musculaire du colonisé se libère périodiquement soit dans des explosions sanguinaires (luttes tribales notamment). Les Damnés de la terre.108 . 2002. chapitre sur «race et bureaucratie» en particulier. avaient pour effet d’annuler purement et simplement la possibilité d’émergence d’un sujet autonome dans les conditions coloniales. Ou encore: «Cette Europe qui jamais ne cessa de parler de l’homme. Frantz Fanon. la violence la plus immédiate se trouvent canalisées. le potentat fait donc de la colonie la figure même de l’« anti-communauté ». à tous les coins du monde». Document téléchargé depuis www. in Les Damnés de la terre. la division et la séparation (ce que Fanon appelle « le principe d’exclusion réciproque ») constituaient les Document téléchargé depuis www. © Collège international de Philosophie D’après Fanon. p. Le Sacrifice. Frantz Fanon.CORPUS | 39 7.196.98.30. op. nous savons aujourd’hui de quelles souffrances l’humanité a payé chacune des victoires de son esprit». New York. 1990. Fanon parle.

masques blancs. 2005. Paris. Oxford University Press. Le Gouvernement du monde. 4.. des activités purement sexuelles. Lire Olivier Le Cour Grandmaison. Le corps qui.. Saidiya V. n’est pas un corps doué de raison. Seuil. Exterminer. Cambridge. C’est en tant que déchet humain. 2002. Jean-François Bayart. 4. |13. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine. op.. Frantz Fanon. Sur la guerre et l’État colonial. De la postcolonie. ch.98. au lieu d’inspirer de l’empathie. est le même qui.40 | ACHILLE MBEMBE 12.221. in Les Damnés de la terre. 1961. puissance grotesque et brutale qui. Polity Press. cit. Peau noire. rebut et résidu qu’il fait son apparition dans l’instance de la cure puisque.. 1997. pétri ici et là de bribes d’une humanité disparate et dérisoire. ainsi que L’An V de la révolution algérienne. M. Du coup. Lire également le chapitre 5. Figure par excellence de l’indignité et de la vulnérabilité. voire sadiques. cit. Durham. Paris. Document téléchargé depuis www. |19. rémunéré » 14. Medicine and Slavery. 1952. Slavery. Duke University Press. and Mobility in the Congo. Fanon l’exprime de la manière suivante: «Le colonialisme n’est pas une machine à penser. En colonie. op.cairn.240.info . habillé.98.1. ailleurs. Paris. voire des génocides). auparavant. S’il est un domaine où tous ces paradoxes se donnent le mieux à voir. dans la relation entre médecine (soigner) et colonialisme (blesser) 13. Oxford. Cette impossibilité de la «communauté». Colonial Power and African Illness. Scenes of Subjection: Terror. p. 1999. contraint au labeur. éduqué. Dans cette relation entre soigner et blesser apparaît donc. Une critique politique de la globalisation. Qu’il s’agisse des activités de destruction (à l’exemple des guerres.208. Urbana. c’est-à-dire en guerre contre d’autres « races » 19. |14. 2001. Abolir l’esclavage: une utopie coloniale.01/07/2012 22h08. la vie ne peut surgir que du cadavre en décomposition du colon».01/07/2012 22h08. Savitt. 1990.108 . Paris. Fayard. © Collège international de Philosophie formes mêmes de l’être-avec. alimenté. le sujet préposé aux soins est le même qui. mis à mort ».196. ailleurs. rassemble les attributs de la logique (raison). Achille Mbembe. Fayard. en son principe. est « soigné.. Hartman. Todd L.info .196. Françoise Vergès. Paris. Vaughan.221. |18. déporté. Les Damnés de la terre.. Il est la violence à l’état de nature et ne peut s’incliner que devant une plus grande violence». A Colonial Lexicon of Birth Ritual. fait l’objet de défiguration 15. Albin Michel. and Self-Making in Nineteenth-Century America. University of Illinois Press. le paradoxe du « commandement ». The Diseases and Health Care of Blacks in Antebellum Virginia. sa souffrance et ses cris ne suscitent que plus de dégoût. enchaîné. c’est bien.108 . il ne répond plus désormais que de l’abjection et des formes mêmes du misérable auxquelles il a été rabaissé 17. Coloniser. sujet déchu et sans cesse exposé à la blessure. et où la forme principale de la communication entre les sujets coloniaux et leurs maîtres (à savoir la violence) venait chaque fois réitérer le rapport sacrificiel et ratifier l’échange généralisé de la mort brièvement évoqué plus haut 12. Ou encore: «Pour le colonisé. Frantz Fanon. « dénudé. |17. Karthala. |15. © Collège international de Philosophie . Medicalization. réédition 2005. Maspero. de la fureur dirigée contre l’indigène ou des manifestations de puissance à l’encontre de ce dernier pris comme objet. de la fantaisie (arbitraire) et de la cruauté 18. Les ambiguïtés d’une politique humanitaire. Curing Their Ills. est enfermé. frappé. des massacres. Document téléchargé depuis www. ch. p. proprement déshonoré. tantôt. Nancy Rose Hunt. il aura été. la vie pulsionnelle du « commandement » est inséparable de la manière dont le potentat colonial se comprend comme potentat racial. Paris. |16. d’après Fanon. dans toute sa violence. ch.cairn. 2005. à la manière de l’esclave sous le régime de la plantation 16.

p. cf. Fanon.01/07/2012 22h08.221. en en faisant tantôt une chose. op. dénudé en même temps qu’eux. Le « commandement » ne cherche pas seulement à causer préjudice au nom de la « civilisation ». ou une faute. « d’étudier. Ils ne dorment pas.01/07/2012 22h08. Frantz Fanon.196. dit Fanon. une décision forcenée de refuser à l’autre tout attribut d’humanité. Frantz Fanon. Mais la torture a également pour effet de pervertir ceux qui s’en font les instruments. dépourvue de toute signification autre que celle que lui octroie le maître. © Collège international de Philosophie Traitant de la torture en particulier.. Ils menacent leurs femmes car “toute la journée. Pour la révolution africaine.info . cit..73. ne vaut strictement que par son aptitude à la mort. torturé sous leurs yeux » 21.cairn.Tel est notamment le cas de certains policiers tortionnaires rendus au bord de la folie pendant la guerre d’Algérie : « Ils frappent durement leurs enfants car ils croient être encore avec des Algériens.74. Par ailleurs. À plusieurs égards.. de pouvoir imposer le silence à l’indigène. par-dessus tout. » Elle commence par une scène publique : le père « raflé dans la rue en compagnie de ses enfants. ou une erreur. Ibid. |27. Cette dénégation de la parole n’est pas sans rapport avec le confinement du colonisé dans la sphère de l’apparition nue : en tant que rebut. chose vidée de toute teneur. Les Damnés de la terre.info . p. du corps de la police et du corps militaire 23. je menace et j’exécute”.cairn. de violer ou de massacrer. en blessant constamment l’humanité de l’assujetti. cit. et dont la vie. |22.. cit.108 . tantôt un animal. Lire en particulier le chapitre «Médecine et colonialisme». L’An V de la révolution algérienne.108 . déchet et résidu. Et finalement. © Collège international de Philosophie . |26. la colonie est un endroit où il n’est pas permis au colonisé de parler pour soi. parce qu’ils entendent les cris et les lamentations de leurs victimes 24. Elle se poursuit avec « l’électrode sur les parties génitales » 22 avant de prendre corps au cœur même des pratiques visant la santé de l’homme et ayant pour objet de panser les plaies et de faire taire la douleur – dans la collusion du corps médical.40.. « commander » requiert.. p.240. op.196. L’An V de la révolution algérienne.83. le colonialisme accule le peuple dominé à se poser constamment la question : “Qui suis-je en réalité ?” 26 » Il suffit.. Ensuite en écrasant cette invention d’inessentialité. » Le potentat colonial se reproduit donc de plusieurs manières. Et d’abord en inventant le colonisé : « C’est le colon qui a fait et continue à faire le colonisé » 25. |23. |21.. Document téléchargé depuis www. La torture est une modalité des relations occupant-occupé 20.98. p. d’apprécier le nombre et la profondeur des blessures faites à un colonisé pendant une seule journée passée au sein du régime colonial » pour comprendre l’ampleur des pathologies mentales produites par l’oppression 27. Les Damnés de la terre.58. Le corps du colonisé doit devenir son tombeau. cit. |24. |25. op. Le colonialisme ne se comprend pas sans la possibilité de torturer.221. Fanon dit qu’elle « n’est pas un accident. en multipliant les plaies sur le corps du colonisé et en s’attaquant à son cerveau : « Parce qu’il est une négation systématisée de l’autre. p.98. Commander doit aller de pair avec Document téléchargé depuis www. Fanon.CORPUS | 41 20. p. op.

196. et la jubilation arrache aux poitrines des accents de suppliciés ». et de peur de mêler d’une façon irrationnelle le passé au présent. Volume Two. p. p.. Histoire des usages de la raison en colonie. de traiter de l’argent et de la valeur. Le mélange de volupté. Paris. Chicago.info . © Collège international de Philosophie la volonté d’humilier l’indigène. 1968..108 .. Le potentat colonial s’efforce. nous avions eu soin précédemment de lacérer ou de brûler tous les documents écrits. Et si. Le monde colonial ne renferme-til pas. qui auraient pu perpétuer la trace de ce qui s’était fait avant nous ». d’habiller le colonisé ou de soigner l’indigène. tandis qu’au « plus fort de la joie retentit le cri d’épouvante ou quelque plainte s’élève. 1986. p. |32. Qu’il s’agisse de modifier les systèmes agricoles. raconte Alexis de Tocqueville au sujet de l’occupation française de l’Algérie. The Dialectics of Modernity on a South African Frontier. de créer un monde propre sur les débris de celui qu’il a trouvé sur place. autant que possible. 2000. d’ivresse et de rêve qui est l’une des dimensions structurelles de l’acte colonial ne se comprend qu’en rapport à cette forme d’enchantement qui est en même temps agitation et tumulte. le récit de l’assassinat du leader nationaliste camerounais Ruben Um Nyobè et de la profanation de son cadavre. d’ailleurs. 1977. Chicago University Press. Et de poursuivre : « La conquête fut une nouvelle ère. Paris. Éditions Complexe. Nietzsche. Lexington. de le faire souffrir tout en prenant une certaine satisfaction à cette souffrance et à la pitié ou au dégoût qu’elle suscite éventuellement. 1997. in Achille Mbembe. de frénésie et de cruauté. et nous donnâmes des noms français à toutes celles que nous consentions à laisser subsister 29. de transformer les modes d’habitation. Karthala.98. « Afin de mieux faire disparaître les vestiges de la domination ennemie.108 . la plupart des caractéristiques que Nietzsche croit déceler dans la tragédie grecque : « ce phénomène par lequel le plaisir s’éveille de la douleur même. Alexis de Tocqueville.. de l’injurier. p. la colonie n’a pas honte de ses fantasmes et les dissimule à peine 31. © Collège international de Philosophie .01/07/2012 22h08. and Jean Comaroff. il doit traverser son trépas sans le croiser. Karthala. Bruxelles. » Le potentat veut arranger le monde qu’il a trouvé suivant une logique à sa convenance. |30.34.13-17. La Naissance du maquis dans le Sud-Cameroun (1920-1960). Voir. Il engage.3-8 en particulier.223-278. par exemple. Le Gouvernement du monde. Pablo José de Arriaga.info . De la colonie en Algérie. au plus près de la boue 28. Gallimard. ch. L’Assassinat de Lumumba. nous détruisîmes même un grand nombre des rues d’Alger.197-250.39. Une critique politique de la globalisation. Lire également John L.. Sur la colonisation en tant qu’expérience de subjectivation.221. sa mort doit advenir. Paris. |29. finalement. d’autre part.42 | ACHILLE MBEMBE 28. University of Kentucky Press. éperdue de désir. The Extirpation of Idolatry in Peru. afin de les rebâtir suivant notre méthode. Désormais ombre errante. dans cette œuvre.01/07/2012 22h08. lire Jean-François Bayart. pièces authentiques ou autres. Of Revelation and Revolution. par exemple. p. Lire. sur une perte irréparable » 32 ? Document téléchargé depuis www. |31. registres administratifs.98. C’est la raison pour laquelle l’acte de coloniser a quelque chose de dionysiaque – une grande effusion narcissique.221.cairn. bref de le transformer en nouveau « sujet moral ». 1988. op. il faut lui ôter la vie.cairn. Document téléchargé depuis www.196. La Naissance de la tragédie. cit. une énorme quantité d’affect et d’énergie 30. Lire également Ludo De Witte.

par le fixer et par l’écraser.. c’est parce que ma vie n’a pas le même poids que la sienne. un nègre ! » « Maman. Une certaine forme de regard a en effet le pouvoir de bloquer l’apparition du tiers et son inclusion dans la sphère de l’humain : « Je voulais tout simplement être un homme parmi d’autres hommes ». économie. p. Dans une large mesure. Une lourdeur inaccoutumée nous oppressa.info . mais « … le Blanc… m’avait tissé de mille détails. qui circulent. Le premier objet de fixation de cette dispute est le corps. Peau noire. qui montra comment.01/07/2012 22h08. Fanon l’avait compris. et si sa voix me « pétrifie ». il examine la manière dont une certaine manière de distribution du regard finit par créer son objet. mais sous le signe de l’absence. p.98.CORPUS | 43 33. Si le regard du colon « me foudroie » et « m’immobilise ». © Collège international de Philosophie Colonie et potentat racial Au cœur de cette tragédie se trouve la « race ». ou du moins d’un « autre moi ». masques blancs. |34. j’ai peur 37 ! » Il n’existe plus que par son arraisonnement Document téléchargé depuis www. celle qui en fait le simulacre de la précarité. Document téléchargé depuis www. récits ». Comment..98. le corps devient un poids – le poids d’une « malédiction ». Les Damnés de la terre. ou encore un être-en-écart.. op. |37.221.01/07/2012 22h08. Elle surgit au détour d’un commerce – celui des regards.90. ce que l’on appelle la « race » est avant tout une monnaie iconique.. Avant même que de paraître. à côté des structures de coercition qui président à l’arrangement du monde colonial. Autour de ce corps « règne une atmosphère d’incertitude » 36. ce corps a déjà été mis en procès : « Je croyais avoir à construire un moi… ». corps et miroir énigmatique. ce qui constitue la race est d’abord une certaine puissance du regard qu’accompagne une forme de la voix. C’est une monnaie dont la fonction est de convertir cela que l’on voit (ou cela que l’on choisit de ne point voir) en espèce ou en symbole au sein d’une économie générale des signes et des images que l’on échange.Très vite. soutient-il 33. p. cit. ou encore par le restituer au monde. © Collège international de Philosophie .108 .. auxquelles on attribue ou non de la valeur. la remettre en cause – tel est en effet l’objet du racisme colonial dont traite Fanon. écrit-il 34.info . cit. on peut dire qu’elle est à la fois image. |36.196. regarde le nègre. op. voire du néant. en arrive-t-on à la prise de conscience du fait que l’autre a fait de nous son objet ? « Et puis il nous fut donné d’affronter le regard du blanc. anecdotes.196. op.91.221. du désir d’être un “homme”. |35. un moi-objet. p.. un miroir énigmatique qui suscite effroi et terreur : « Tiens. Le véritable monde nous disputait notre part » d’humanité. et qui autorisent une série de jugements. « Et voici que je me découvrais objet au milieu d’autres objets ».48. De la « race ». dit-il aussi 35.108 .cairn. Racontant ce qu’il appelait « l’expérience vécue du Noir ».88-89.. Elle joue un rôle singulier dans une économie des ombres où c’est la vie en tant que telle qui est en jeu. Disputer sa part d’humanité au « tiers ».cairn. Ibid. cit. Le corps est ensuite une image.

196. Il y a donc toujours. un élément ayant trait au « voir ». © Collège international de Philosophie . Document téléchargé depuis www.Au delà de « cela que nous voyons ». il faut le faire taire. Et s’il est vrai que « le monde est cela que nous voyons » (selon la formule de Merleau-Ponty). de mes ancêtres » 38.196. responsable de ma race.221. Document téléchargé depuis www. un voile doit donc avoir été posé.98.info . de raturer.108 . il existe une relation entre être astreint à l’invisibilité et être muet. soit un désir incestueux 40.cairn. également. de dé-réaliser. C’est en cela qu’il est de la « race » de participer simultanément d’une zone de clarté et d’une sphère de l’obscurité.. |40. il n’y a pas de « nègre ». Le « nègre » en tant qu’ombre au sein d’un commerce des regards qui fonctionne en tant que commerce des vies naît précisément d’une relation de voilement qui exige. de mettre entre parenthèses. au préalable. élision et cécité. le pouvoir.. Mais le regard colonial a aussi pour fonction d’être le voile même qui cache cette vérité. chapitres sur la sexualité inter-raciale. |39.47.info . Ibid. En d’autres termes. p. au contraire. est souverain qui décide de qui est visible et de qui doit rester invisible. On peut d’ailleurs dire qu’au fondement du commerce entre les hommes se trouve le voir.01/07/2012 22h08. © Collège international de Philosophie et son assignation dans un écheveau de significations qui le dépassent : « J’étais tout à la fois responsable de mon corps. Peau noire. d’enserrer ce qu’on voit ou celui qu’on ne voit pas dans d’inextricables réseaux de sens – les faisceaux d’une histoire. dans l’idée même du pouvoir en colonie. Or.Voir est donc un enjeu fondateur dans la constitution de la vie en commun et dans la reconnaissance de la ressemblance ou. C’est l’une des raisons pour lesquelles la « race » en tant que forme de distribution du regard en colonie est un cercle d’airain. de rayer du réel. Dans la distribution coloniale du regard et de la voix.01/07/2012 22h08. Les Damnés. Mais comment se fait-il que nous voyons cela que nous voyons et pas autre chose ? Le pouvoir qui découle de « cela que nous voyons » – autrement dit le (pou)voir racial – s’exprime d’au moins quatre manières. La « race » n’existe donc que par « cela que nous voyons ». mais – on le verra plus tard – aussi désir.98. À la limite.221. Et d’abord..cairn. l’institution de la différence. de biffer. quelque part. il n’y a point de « race ».. Voir n’est pas la même chose que regarder.108 . Mais regarder et voir ont en commun de solliciter le jugement. c’est d’abord et avant tout le pouvoir de voir ou de ne pas voir – et dans ce dernier cas. sur son visage et en avoir fait un visage « d’où toute humanité a fui » 39. il s’exprime dans le fait que celui que nous choisissons de ne point voir et de ne point entendre ne saurait exister ou parler pour lui-même.44 | ACHILLE MBEMBE 38. alors on peut dire qu’en colonie. Pour que le « nègre » surgisse dans le champ de la vision et pour qu’il soit identifié comme tel. il y a toujours soit un désir d’objectification ou d’effacement. Sans ce voile.

98. c’est un pouvoir qui joue constamment sur le rapport entre les apparences et la chose même. D’un côté. Mais l’affirmation selon laquelle le vécu d’autrui est rien pour moi va toujours de pair avec la volonté de représentation du vécu de ce même autrui comme une duplication du mien. du moins à ne jamais apparaître dans le champ social que sous la forme d’un « problème ». il garantit la production indéfinie de fantasmes. avant lui.01/07/2012 22h08.CORPUS | 45 41. On s’adresse à lui comme si on s’adressait à un enfant : « Bonjour. c’est un pouvoir qui repose sur le principe selon lequel « c’est ainsi et personne n’y peut rien ».108 . Il nous faut.98.. sa parole est indéchiffrable ou. la conscience raciste repose sur le postulat de l’insignifiance du vécu d’autrui pour moi.221. inarticulée.E. sinon Document téléchargé depuis www. Je ne puis accéder à son monde privé et je ne veux pas que ce monde privé communique avec le mien. Ce que je vois n’est jamais en étroite correspondance avec ce que l’autre voit ou la manière dont il se voit lui-même. comme l’avait bien montré Fanon et. Je ne veux et ne peux véritablement rejoindre le vécu d’autrui. Le (pou)voir racial consiste précisément à affirmer qu’on le comprend mieux qu’il ne se comprend lui-même. apprendre à le voir en tant que « cela » même et pas autre chose. Les Damnés. mon z’ami ! Où y a mal ? Hé ? Dis voir un peu ? le ventre ? le cœur 41 ? » Il faut que quelqu’un d’autre parle en son nom et à sa place pour que ce qu’il prétend dire fasse pleinement sens dans notre langue. Cette manière d’apprendre à voir l’Autre en tant que cela ne signifie pas seulement le voir différemment de la manière dont il se comprend lui-même. C’est donc un pouvoir fragile qui demande chaque fois à être consolidé. Et refus de penser que nous puissions tous les deux être les témoins d’un seul et même monde.26. Dubois. Sans lui. s’il était éloigné de mon espace de vie. Quatrièmement.info .cairn. je ne pourrais guère être moi.. p.cairn.B. Du coup.221.. l’acte de voir est indissociable de la production de fantasmes qui risquent eux-mêmes d’avorter chaque fois. Troisièmement. Mais c’est en lui que je vis.108 . d’un monde qui nous soit commun. ma vie serait meilleure si autrui n’existait point ou encore si sa vie n’était pas greffée sur la mienne. et la terreur qu’il puisse en être ainsi.196. En cela. Mais « cela que nous voyons » ne se donne jamais à voir directement. ou encore entre la proximité absolue et la distance irrémédiable.W.196. donc. Négation de quoi. © Collège international de Philosophie . presque toujours. En fait. © Collège international de Philosophie Dans tous les cas. Document téléchargé depuis www.27). En autorisant le passage constant de l’un à l’autre. Et d’ajouter: «Le faire parler petit-nègre.01/07/2012 22h08.info . dans son immédiateté.. Deuxièmement. à tout le moins. il est d’abord un pouvoir de négation. Refus. c’est l’attacher à son image» (p. celui qui est dépossédé de la faculté de parler pour lui-même est contraint à toujours se penser sinon comme un « intrus ».

de son insurmontable densité. © Collège international de Philosophie . ni voir ailleurs que devant eux.Voir autre chose que cela que nous voyons. ensuite. la chose vraie. un sujet captif. car les liens les empêchent de tourner la tête ».98. Platon dit : « Ils sont là depuis leur enfance.info . La position à partir de laquelle le sujet figure est donc.cairn. L’allégorie de Platon concernant les ombres dans une caverne sied parfaitement à notre problématique de la race..Vide de l’imaginaire dans la mesure où il n’y a pas d’écart entre la chose même. le produit d’une durée.. l’évidence de la chose et les apparences de la chose. au long du temps. De ceux qui voient à partir de la caverne. le résultat d’une opération de figuration. de l’autre. pour ainsi dire.196.221. ont structuré l’imaginaire des autres et du lointain. Et d’abord captif du temps et de son poids. Mais c’est également un pouvoir qui affirme chaque fois que cela que nous voyons est « faux » parce qu’il ne correspond en rien à l’expérience que nous avons de la « vérité ». Pour la conscience raciste. au premier plan. À plusieurs égards. Et trop-plein d’imaginaire dans la mesure précisément où cette absence d’écart autorise toutes sortes de torsions et de fantasmes – l’illusion de voir ce que nous ne voyons pas (manifestation) tout en ne voyant pas ce que nous voyons (éclipse)..196. Ceci n’est possible que parce que le racisme mêle deux ordres du réel.108 . d’un côté. Le sujet raciste est.cairn. paralysé en ses membres et notamment ceux qui assurent la mobilité et le déplacement (les jambes). C’est. et. ce que l’on pourrait appeler l’être-en-soi. l’être de représentation. les jambes et le cou pris dans des chaînes. ces deux ordres du réel ne font qu’un.98. cette figuration est effectuée par une conscience ou par un sujet enfermé dans une demeure souterraine ou encore dans une caverne. assujetti à toutes sortes de liens dont la nature est d’empêcher précisément de voir autre chose que des ombres. elle-même. le support (le cou) et une certaine forme d’orientation dans l’univers (la tête). de sorte qu’ils ne peuvent bouger de place. La caverne. La race est. © Collège international de Philosophie de toutes les traces humaines dont l’Autre est fait. La vérité de cela que nous voyons se trouve dans une sorte de nuit qui en constitue la structure invisible. à savoir.221. c’est-à-dire un lieu travaillé par Document téléchargé depuis www.01/07/2012 22h08. représente le poids des héritages et des habitus qui. Mais surtout elle est celle d’un prisonnier condamné à une sorte d’immobilité. il en est effectivement de la race comme des ombres dans une caverne. par conséquent. Dans la plupart des cas.108 . un sujet sinon mutilé.46 | ACHILLE MBEMBE Document téléchargé depuis www. Et c’est ce qui fait la violence de la conscience raciste : le paradoxe du vide de l’imaginaire et du trop-plein d’imaginaire. est une caverne.info .01/07/2012 22h08. Le lieu d’existence de ce sujet rendu infirme et dont les sens sont. anesthésiés.. ici.

ta breloque est perdue. ce n’est pas une sinécure. Mais sa vue est limitée puisqu’il ne peut voir ailleurs que devant lui – ce qui lui fait face. ils devront attendre le retour à la normale . le Noir représente l’instinct sexuel (non éduqué). Mais c’est surtout un sujet placé dans une situation très particulière. Les Damnés.. il ne peut distinguer ce qui relève de l’être vrai de la chose.cairn. c’est la peur de l’hallucinante puissance sexuelle supposée du nègre.info . dit-il.108 . Pour se mettre à l’aise sans 42. tantôt la « jalousie sexuelle ». Quand il a passé ta femme à son fil. la force du racisme dérive précisément du fait que dans la conscience raciste. elle a senti quelque chose.CORPUS | 47 Négrophobie. il faut. © Collège international de Philosophie .98. Document téléchargé depuis www. ici. Comme dirait Nietzsche.108 . Plus précisément. une activité dotée d’une positivité propre. « l’apparence est la réalité ». Fanon cite à ce sujet l’écrivain Michel Cournot pour qui le nègre est appréhendé comme un membre effarant – l’incarnation par excellence de la puissance génitale au-dessus de la morale et des interdits : « L’épée du Noir est une épée.221. Le racisme est donc l’expression d’un désir de simplicité et de transparence – le désir d’un monde sans surprises. Pour sortir. l’origine archaïque du racisme et de la phobie anti-noir. À force de ramer. ses formes et ses figures. D’où la propension à croire nommer les objets réels eux-mêmes. et ce qui relève purement et simplement de l’ombre. c’est comme si tu chantais… Quatre Noirs membre au clair combleraient une cathédrale. En d’autres mots. de ce qu’il voit. Il n’est pas aveugle.98. l’apparence n’est pas le contraire de la « réalité ». affirme-t-il... mais à partir d’une « scène primitive » régie par la loi de l’ombre et de la lumière. Dans le gouffre qu’ils ont laissé. l’apparence est la véritable réalité des choses. des apparences et du reflet. De cette limitation originaire découle une autre sorte d’incapacité – l’incapacité à bien reconnaître et à bien nommer ce que l’on voit.. La race est le nom que l’on donne au résultat d’un travail opéré dans l’imaginaire.info . et dans cet entrelacis. dans leur concrétude. p. C’est une révélation. virilité et génitalité Le racisme colonial a ses origines dans ce que Fanon appelle tantôt « l’inquiétude sexuelle ». alors qu’il ne s’agit en vérité que des ombres. Si l’on veut comprendre psychanalytiquement la situation raciale ressentie par des consciences particulières. son objet vacillant.cairn.221. mettrais-tu la chambre en nage. jamais ce qui est derrière la face. Document téléchargé depuis www.01/07/2012 22h08.130.196. © Collège international de Philosophie l’incessante dialectique de l’ombre et de la lumière – la loi du reflet. Pour la majorité des Blancs. Ceci dit. « attacher une grande importance aux phénomènes sexuels » 42. et le travail d’invention de choses qui n’existent pas. Ensuite.196.01/07/2012 22h08.

cairn.. p. doter le nègre d’une puissance sexuelle qu’il n’a pas participe d’une double logique : la logique de la névrose et celle de la perversité. Ibid. ne serait-ce pas une vengeance sexuelle 44 ? » Pour Fanon. Mais un dur affront les y guette : celui du palmier. établit un lien indissociable entre la critique de la vie et la politique de la lutte et du travail requis pour échapper à la mort.221.221. fait 43. il leur reste le plein air. Frantz Fanon est sans doute celui qui. et provoque peur et colère. |44. cit. |45. |48. Document téléchargé depuis www.info . de viols non sanctionnés. La lutte en tant que telle a une triple dimension. strictement parlant. op. la vie s’apparente à une interminable lutte 50. Les Damnés de la terre. » Sur le plan génital. reproduit fidèlement cette imago..108 . |49. Il est pénis 48.. « le Blanc qui déteste le Noir n’obéit-il pas à un sentiment d’impuissance ou d’infériorité sexuelle ? L’idéal étant une virilité absolue. ou encore l’anéantissement du pénis. © Collège international de Philosophie . le trouble de l’inceste qui habiterait toute conscience raciste. violés. démembre.01/07/2012 22h08. Projetant ses fantasmes sur le nègre.196. éventuellement.90. Et d’abord elle vise à détruire ce qui détruit. |50..133. |46.137. en retour.48 | ACHILLE MBEMBE Politique de la lutte Dans la pensée noire. « un nouveau langage. n’y aurait-il pas un phénomène de diminution par rapport au Noir. De son point de vue. mais un membre : le nègre est éclipsé. Elle serait en outre la manifestation d’une nostalgie : celle des « époques extraordinaires de licence sexuelle. p. la lutte a pour objet de produire la vie. |47.. ce qu’aura produit la lutte. Le paradoxe est que dans ce geste. op. op. op. symbole de la virilité.98. L’aliénation commence précisément lorsque le nègre. « la violence absolue » jouant. torturés. ampute. La vie est. cit. © Collège international de Philosophie complications. Il est fait membre.196. « on n’aperçoit plus le nègre. d’incestes non réprimés » 45. dressés comme ils sont pour l’éternité et à des hauteurs malgré tout malaisément accessibles 43. une nouvelle humanité » 49. une fonction désintoxicatrice et instituante.40. cit. C’est en effet par la violence que « la “chose” colonisée devient homme » et que se créent des hommes nouveaux. En retour. en réalité. p. le premier. à cet égard. Peau noire.137. Ensuite. de scènes orgiaques. L’hallucination spéculaire au centre de laquelle se trouve le phallus nègre manifesterait.. à la manière d’un acte sado-masochiste. p. ce dernier perçu comme symbole pénien ? Le lynchage du nègre. précise Fanon 47.129. de l’arbre à pain et de tant de fiers tempéraments qui ne débanderaient pas pour un empire..108 .info . le raciste se comporterait comme si le nègre dont il construit l’imago existait vraiment 46. elle vise à soigner et.cairn. aveugle. à guérir ceux et celles que le pouvoir a blessés. cit.. op. p. « C’est dans sa corporéité que l’on atteint le nègre ». p.98. cit.01/07/2012 22h08.. c’est bel et bien la castration. » Document téléchargé depuis www. Mais ce que vise symboliquement le racisme colonial.

avec le monde. au point de partage entre la santé. |54. Mais cette politique de l’égalité et de l’universalité – l’autre nom de la vérité et de la raison – n’était possible qu’à la condition de vouloir et de réclamer Document téléchargé depuis www. « mettre sur pied un homme neuf ». rendus fous. comme un écart qui résiste à la loi. la maladie et la mort (la mise au tombeau). L’An V de la révolution algérienne.98. la « grande nuit » de laquelle il faut sortir 53. cette annexion de l’homme par la force de la matière. le temps d’« avant la vie ». c’est. Fanon le décrivait dans les termes suivants : « Les rapports de l’homme avec la matière.296. Annexe. chez Fanon. © Collège international de Philosophie prisonniers.cairn. des rapports avec la nourriture ». mais qu’il faut tout de même contenter 52. p.108 . affirmait-il. la « substitution ». l’« émergence ».CORPUS | 49 51. le « désordre absolu ». la nuit et le jour ». tout simplement. de ce point de vue. du travail et de la loi – et notamment la loi de la race. ou encore. Pour un colonisé. celle qui rend esclave. Document téléchargé depuis www.. elle a pour objet d’accorder une sépulture à ceux qui sont tombés. « vivre ce n’est point incarner des valeurs. de moins en moins exigeant certes. la « restitution ». s’insérer dans le développement cohérent et fécond d’un monde ».cairn.196. Vivre..98. dès lors. Au détour de ces trois fonctions apparaît clairement le lien entre le pouvoir et la vie. un sujet nouveau surgi tout entier du « mortier du sang et de la colère » – un sujet quasi-indéfinissable. « mais plutôt d’en donner un à sa mort » 54. avec l’histoire. « abattus dans le dos » 51. à la division et à la blessure. L’An V de la révolution algérienne. la « renaissance ». le « surgissement ». » Aux yeux de Fanon. De ce point de vue. elle joue une fonction d’ensevelissement. Cet extrême dénuement du corps et du besoin. sont. « ne pas mourir ». Et d’ajouter : « C’est que la seule perspective est cet estomac de plus en plus rétréci.221.221. en période coloniale.01/07/2012 22h08. Fanon l’appelait de tous les noms : la « libération ». op. © Collège international de Philosophie . écrase la pensée et épuise aussi bien le corps que le système nerveux. Du coup. Le pouvoir. |52.. p.301. toujours en reste. Annexe. « trouver autre chose ».196. ou simplement. « c’est maintenir la vie ». n’est pouvoir qu’en tant qu’il s’exerce sur la vie. la matière de la mort et la matière du besoin – cette annexion constitue. Les Damnés de la terre.info . |53. cit. strictement parlant. il n’est pas question pour le colonisé de donner un sens à sa vie. de la peur et du besoin. la critique de la vie se confondait avec la critique de la souffrance.. du processus général de la cure.info . Exister. Sa fonction participe.01/07/2012 22h08. Enfin. On reconnaît le temps d’avant la vie au fait que sous son empire. « marcher tout le temps. Cette « sortie de la grande nuit »..108 . La lutte dont traite Fanon se déroule dans un contexte où le pouvoir – dans ce cas le pouvoir colonial – tend à réduire ce qui tient lieu de vie à l’extrême dénuement du corps et du besoin. Elle se confondait également avec la critique de la mesure et de la valeur – condition préalable à une politique de l’égalité et de l’universalité.

la colonie est une prodigieuse machine productrice de désirs et de fantasmes. des « différentes races » qui habitent la colonie. Perpétue et l’habitude du malheur. Et de conclure: «Les Français ne savaient aucune de ces choses et.. il disait que l’ambition personnelle et la cupidité avaient souvent plus de puissance dans leur cœur. À ses yeux. la division des « tribus ». quand on en parlait. |57. est que « la grande passion du Cabyle est l’amour des jouissances matérielles. Des Arabes. pour dire la vérité. en se servant de leurs passions. dit-il. ses villes.50 | ACHILLE MBEMBE « l’homme qui est en face » – à la condition d’accepter que cet homme « soit plus qu’un corps » 55. la domination coloniale requiert un énorme investissement dans les cérémonies et la dépense émotionnelle.38. p. D’autre part. tantôt captivantes. «ignoraient ce que c’était que l’aristocratie militaire des spahis. De la colonie en Algérie. de la richesse.. Une vie de boy. p. La première est la violence de l’ignorance – cette « ignorance profonde » qu’avait relevée. op. la colonie présente deux autres caractéristiques auxquels Fanon prête peu attention. L’administration de la terreur et la gestion de la corruption passent par une certaine modulation du vrai et du faux. ils ont été fort longtemps à savoir. son climat » 56.196. en les opposant les uns aux autres tout en les tenant tous dans la dépendance du 55. p. parce que stupéfait. Cette économie émotionnelle doit toucher tout ce qui porte la marque de la vie et de la mort. Les Français.cairn. Buchet/Chastel. Corruption. Ce dernier mentionne naturellement l’ignorance des langues. © Collège international de Philosophie . Document téléchargé depuis www. Paris. © Collège international de Philosophie Document téléchargé depuis www. de l’abondance et de la plénitude. 1960. De ce point de vue. la victoire est au plus fort et non au plus savant.46. Paris.info . Mongo Beti. terreur et stupéfaction constituent des ressources que le potentat gère et administre. ses rivières. p. en 1837.108 .221. par la production de choses tantôt émouvantes. quant aux marabouts.Alexis de Tocqueville dans sa « Lettre sur l’Algérie ».. cit. de leurs mœurs.196. il y avait deux moyens de les dompter : soit en flattant leur ambition. et c’est par là qu’on peut et qu’on doit le saisir » 59. Pour la révolution africaine. « Le pays des Cabyles nous est fermé. Alexis de Tocqueville.. Ambivalences Parallèlement à cette part maudite qui s’origine dans la terreur. Tocqueville. |56..98.info . Ferdinand Oyono.98. 1974. oublie difficilement 58. et.40. cit.221. que le colonisé. Julliard. |58. Le désir de richesse doit se frayer un chemin dans le corps du colonisé tout entier et habiter dans tous les recoins de sa psyché. mais l’âme des Cabyles nous est ouverte et il ne nous est pas impossible d’y pénétrer ». op. |59. toujours spectaculaires. observait à cet égard de Tocqueville. ses ressources. bref. par un certain rationnement des prébendes et gratifications. s’il s’agissait d’un tombeau ou d’un homme». Et sur un champ de bataille. du « pays même. ils ne s’inquiétaient guère de les apprendre 57.. De la colonie en Algérie. La raison. avançait-il.cairn.01/07/2012 22h08.01/07/2012 22h08.» L’idée était que la colonie était d’abord un champ de bataille.25.108 .

mâts et voiles. Dans la partie qui suit. ou encore la terreur que provoquèrent leurs instruments de surveillance. les armes européennes. en leur distribuant de l’argent et des largesses . la marchandise est. La pierre d’angle du dispositif fantasmatique du potentat. contre l’or et l’ivoire. la fascination que la technologie occidentale exerça sur leurs esprits (à commencer par les vaisseaux.cairn. L’on sait aussi l’émerveillement que provoquèrent.196. Le mystère qui entoure généralement la valeur des objets se manifestait alors dans la manière dont les Africains échangeaient. Entre les deux se trouve la marchandise. je m’inspire une fois de plus des réflexions faites dans Achille Mbembe. © Collège international de Philosophie . elle joue des fonctions soit sédatives. Elle est un nœud absolument essentiel de toute opération coloniale.74-75. Selon les contextes. le prix de nouvelles valeurs.108 . des produits apparemment futiles et sans réelle valeur économique. un objet à la fois matériel. |61. p.221. Le premier est la régulation des besoins et le deuxième celle des flux du désir 61. un miroir éclatant sur la surface duquel tout vient se refléter. «La colonie: son petit secret et sa part maudite».221.. Dans les deux cas. un nouvel ordre de vérité. Mais une fois intégrés dans les réseaux locaux de signification dans lesquels leurs porteurs les investissaient de pouvoirs étendus.info . les hublots de la coque. Document téléchargé depuis www.CORPUS | 51 60.01/07/2012 22h08. en colonie. le caractère d’un lieu imaginaire. En plus de la sexualité.01/07/2012 22h08. le pouvoir des biens d’origine européenne à fixer et à structurer les flux du désir l’emportait largement – du moins chez les Africains – sur l’idée du profit en tant que tel.. compas et cartes). elle revêt. c’est l’idée qu’il n’y a aucune limite à la richesse et à la propriété. notamment les formes de la marchandise que le colonisé admire et dont il trouve fort doux de jouir. Dans ce sens.196. Il n’est d’ailleurs pas exclu que le succès de cet « imaginaire sans symbolique » s’explique du fait que celui-ci trouve de profonds échos et des points d’ancrage dans l’histoire et les catégories symboliques autochtones. symbolique et psychique.. cit. op. ellemême. du moins à les compléter avec de nouvelles idoles. © Collège international de Philosophie pouvoir colonial. la marchandise est soumise à un double usage symbolique et instrumental. Le monde matériel et celui des objets avec Document téléchargé depuis www. chez les Africains. Le potentat fait miroiter au colonisé la possibilité d’une abondance sans limites d’objets et de biens. le dispositif fantasmatique du potentat repose donc sur deux pivots.. ces objets de pacotille apparemment sans valeur économique acquéraient soudain une valeur sociale. C’est cette idée d’un imaginaire sans symbolique qui constitue le « petit secret » de la colonie et qui explique la puissance du potentat colonial. Mais surtout. L’on sait par exemple qu’au moment des premiers contacts entre les marchands européens et les sociétés atlantiques.cairn. la loi de nouvelles marchandises.info .98. soit en les dégoûtant et en les lassant par la guerre 60. symbolique – voire esthétique – considérable. Le potentat cherche donc à pousser l’indigène sinon à renoncer aux choses et aux désirs auxquels il est attaché. et donc au désir.. soit « épileptiques ».108 .98.

p. © Collège international de Philosophie lesquels ils entrèrent en contact furent considérés comme des véhicules de causalité. Généalogie d’un problème.. invocation des esprits. Qu’il n’y ait guère de limite au désir s’explique également par la distribution des diverses catégories d’esprits répondant.info . un culte matérialiste. Qu’il s’agisse des objets religieux et sacrés. à la logique de la juxtaposition. Paris.01/07/2012 22h08. chacun. de soulever le monde 63. Paris. Il faut. Fanon parle de ces phénomènes comme relevant d’une «superstructure magique». |64.. colliers. 2005. un jour buvant de la bière dans la calotte crânienne de l’un de leurs prédécesseurs. |63. Gallimard. ou encore de l’existence de figures monstrueuses et de créatures ambivalentes qui. in Les Damnés.Amulettes. le lendemain sont symboliquement mis à mort par le truchement d’une victime humaine substitutive. il s’agit d’une fonction purement négative puisque le colonisé puise dans cette infrastructure «des inhibitions à son agressivité». Le Sacrifice dans les religions africaines. Que les objets d’importation aient eu un tel effet sur l’imaginaire autochtone s’explique.01/07/2012 22h08.56. Lire également Le Roi de Kongo et les monstres sacrés. D’ailleurs.98. Document téléchargé depuis www.info . « réunir dans la même structure symbolique l’ensemble de ces caractéristiques plus ou moins développées selon les cas particuliers : l’inceste royal. délivrés de toute attache clanique ils n’éprouvent pas le besoin d’affirmer leur puissance virile en ayant des relations sexuelles avec une sœur ou encore épousent une petite nièce dans leur propre groupe familial matrilinéaire. 1986. voire se transforment tout simplement en léopard. Mais à ses yeux. des objets techniques ou talismaniques – tout était susceptible de trouver une place dans l’économie de l’enchantement et des charmes. l’assimilation du roi à un sorcier.196. Kargo & L’Éclat. © Collège international de Philosophie .221.52 | ACHILLE MBEMBE 62.221. William Pietz. Le Fétiche.105. parures. en particulier le chapitre consacré au «roi sur la scène sacrificielle». des objets érotiques et esthétiques.. Gallimard. pendentifs.108 . Paris.Tel est le cas des objets enchantés Document téléchargé depuis www. strictement parlant. dit Luc de Heusch. l’anthropophagie. lorsque. Il reconnaît que cette dernière remplit des fonctions précises dans ce qu’il appelle «l’économie libidinale» de la société indigène.196. toutes choses qui « définissent une formidable puissance magique qui abolit la frontière entre la culture – dont le chef se sépare au moment de sa sacralisation – et la nature qu’il investit souverainement » 64. en partie. 2000. des objets de valeur commerciale.. Ainsi en est-il des catégories de l’excès et du dédoublement. de nombreux voyageurs de l’époque n’hésitaient pas à affirmer que la religion du fétiche et l’ordre social africains reposaient entièrement sur le principe de l’intérêt 62.cairn.98.108 . à la manière des fétiches anciens. de ce fait. Luc de Heusch. p. de la permutation et de la multiplicité. C’est le cas des chefs qui. ornements et autres figures constituaient le substrat culturel à partir duquel l’idéologie mercantile se développa en tant que pouvoir sur la vie (nécromancie. se transforment en maîtres redoutables des forces de la nuit et de l’ombre et capables. sorcellerie) et figure de l’abondance. par le fait que le culte des « fétiches » était. le régicide enfin ». les interdits qui entourent sa personne. ayant assimilé les fétiches.cairn.

vénalité et cupidité constituent les trois manifestations privilégiées de cette position de servitude à l’égard du maître et du culte du potentat. 1730-1830. tout comme avant lui le commerçant d’esclaves. la matière première de la jouissance est le plaisir des sens. 1988. Il doit également s’astreindre à une pédagogie supposée lui inculquer les passions de la vénalité. le pont et les hôpitaux.01/07/2012 22h08.221. les monuments. le rhum. À plusieurs égards. à tout moment. Le rapport aux objets est celui de la consommation immédiate.196. Pulsions d’inclination autant que pulsions délibérément cultivées. © Collège international de Philosophie . Au même titre que la Traite atlantique. Document téléchargé depuis www. la colonisation marque donc l’entrée des Africains dans une ère nouvelle caractérisée par la course effrénée au désir et à la jouissance – désir sans responsabilité et jouissance comme mentalité 65. les routes.108 . Madison. Le colonisé. University of Wisconsin Press.. peut se transformer en cauchemar ? Cette dialectique du songe qui.info . Document téléchargé depuis www. le visible de l’image spéculaire que sont les tissus et les pagnes.196. du plaisir brut. Un long détour est donc toujours nécessaire pour jouir de ces biens nouveaux ou encore de la promesse de citoyenneté. Les uns et les autres sont réduits à l’état de signe. Miller.98... une radicale ambivalence dont maints analystes ont souvent sous-estimé l’importance. Il doit s’inscrire dans une relation de dette – la dette de dépendance à l’égard de son maître. les nationalismes africains sont le produit du conflit entre ces rêves et la frustration née de l’impossibilité de les satisfaire réellement. Ne fait-elle pas naître chez le colonisé un monde de rêves qui.info .CORPUS | 53 Il y a une « part maudite » de la colonie que Fanon a étudiée avec brio. mais aussi son talon d’Achille. ce faisant.108 . Ici. Joseph C. les fusils et la quincaillerie.cairn.cairn. peut virer au cauchemar est l’une des forces motrices du potentat. vanité.98. Mais il n’est point de biographie de la 65. il doit se placer dans une position d’entière servitude à l’égard du potentat. Way of Death. C’est la raison pour laquelle la colonie recèle toujours une dimension névrotique et une dimension ludique. c’est à cette part maudite que s’attaque sa politique de la lutte. est fasciné et capturé par l’idole derrière le miroir. et la possibilité d’une satisfaction effective des nouveaux désirs est sans cesse ajournée. le chemin de fer. La traite des esclaves en particulier constitue un moment d’extrême exubérance au cours duquel l’équivalence entre les objets et les êtres humains est totale. Au demeurant. des traits du hasard. Mais pour acquérir ces biens nouveaux. de la vanité et de la cupidité. très vite.01/07/2012 22h08.221. sur le même registre que la part maudite de la royauté elle-même puisque leur secret est de participer à la « résurrection des choses ». © Collège international de Philosophie que l’on investit d’une puissance dangereuse et qui fonctionnent.. Merchant Capitalism and the Angolan Slave Trade.

cit. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine..98. C’est peut-être ce qui explique son incapacité à anticiper la postcolonie 66. En se laissant entraîner.196. le colonisé pénètre dans un autre être et vit désormais son travail. furent refoulés dans l’inconscient. justement. leurré par la vaine chimère de l’image et du sortilège. De la postcolonie. durent se cacher à eux-mêmes et qui. Document téléchargé depuis www. son langage et sa vie comme autant de processus d’ensorcellement.01/07/2012 22h08. Document téléchargé depuis www..info . Elle mit en branle des désirs que colons et colonisés. entraîne le colonisé « hors de soi ».108 .. De ce « petit secret ».54 | ACHILLE MBEMBE 66.196. parfois. Achille Mbembe.cairn.info . © Collège international de Philosophie colonie qui n’exclue ce que j’appelle son « petit secret » – l’assujettissement de l’indigène par son désir.221. Fanon fait peu cas. Sur la scène coloniale. op.221..98. c’est cet assujettissement par le désir qui.cairn. finalement. © Collège international de Philosophie . C’est à cause de cette expérience d’ensorcellement et d’« étrangement » (estrangement) que la rencontre coloniale fut à l’origine d’un foisonnement de fantasmes. pour cette raison.01/07/2012 22h08.108 .

221.108 .. 20 juin – 9 septembre 2007.cairn. Document téléchargé depuis www.196.98. Découpure de papier noir sur toile. Collection Peter Norton et Eileen Harris.info .01/07/2012 22h08.cairn.info ..01/07/2012 22h08. You Do (Tu fais). Mon Frère. ARC / Musée d’Art moderne de la Ville de Paris.. © Collège international de Philosophie .| 55 Kara Walker..108 . Californie. 1993 – 1994. 140 x 124. © Collège international de Philosophie Document téléchargé depuis www.196. Santa Monica. © Courtesy Kara Walker et Sikkema Jenkins & Co. New York. Mon Amour». «Mon Ennemi..5 cm.98.221. Mon Bourreau.