Sur l’introduction à Binswanger (1954

)
J u d it h R e v e l

Il peut sembler paradoxal de s'intéresser, dans l'œuvre de Michel Foucault, à un texte qui n'est que la préface au livre d ’un autre; plus encore un texte qui, datant de 1954, semble davantage participer d ’une sorte de «préhistoire» de la pensée de Foucault, plutôt qu'appartenir au moment de sa pleine expo­ sition et de sa singularité. Or deux raisons me font croire à l’intérêt de lire cette Introduction que Foucault donna au livre de Ludwig Binswanger, Le rêve et / ’existence'. La première, peut-être la plus simple, est la volonté d'aller contre une sorte de croyance spontanée au pouvoir d'inaugura­ tion des penseurs, et singulièrement des philosophes, qui vou­ drait voir, qui aimerait tant voir, dans la formulation nouvelle d ’une pensée l’expression d ’une nouveauté radicale, et pour ainsi dire ex nihilo , sans passé. Or précisément, parce que la différence - au risque de manier des poncifs - est avant tout différence d ’avec autre chose, il me semble utile de com ­ prendre le type de discours q u 'a tenu Foucault avant d'être Foucault, ou plus exactement avant que nous ne décidions que
1. M ichel Foucault, «Introduction», in Ludw ig Binsw anger, Le rêve et l'existence , Paris, Desclée de Brouw er, 1954, p. 9-128 ; les références seront indiquées entre parenthèses dans mon texte.

et pourquoi . s’il en reste quelque chose comme une trace ultérieurement. en 1984. Dans cette Introduction qu'il écrit en 1954 au livre de Binswanger. de manière à mettre en évidence le contenu de la. radicale. j ’aimerais voir. précisément. ou plutôt l'être-homme). Mon idée est que. ni par la volonté historien­ ne de lui assigner une place. au delà des cassures. au delà des changements métho­ dologiques . à travers ce qui semble bien se donner comme l'idée d'une subjectivité libre. c ’est ce que l’on trouve déjà de manière très précise chez . ni dans le discours de l'analyse psychologique . c ’est-à-dire ressortissant d ’une théorie de la connaissance : ainsi le rêve ne s ’épuise-t-il pas dans ses propres images. comment Foucault a été amené à cette volonté de rupture qui fut la sienne autour des années soixante : le problème se pose alors de savoir nettement et précisément avec quoi il rompt. ou de ma présence au monde. l'hom me. Ce caractère irréductible de l'expérience de l'inconscient. Foucault fait encore clairement état d ’une double parenté philosophique. mais aussi qui le rattache à l'existentialisme français.quelque chose que je crois être une certaine pen­ sée de l'expérience comme expérience-limite. il est irréductible aux catégories de la psychologie dans lesquelles on tente de l'insérer. La richesse de l'expérience onirique tient à ce q u ’elle possède justement un statut d'expérience. et pour laquelle le rêve jouerait comme lieu d'expérience privilégié. une famille.52 J u d it h R e v e l Foucault ne serait pleinement lui-même qu'en 1961.mieux. qui le lie à la phénoménologie husserlienne (pour ce qui est d ’une forme d ’analyse dont la méthode et le principe sont déterminés uniquement par le privilège abso­ lu de leur objet. quelque chose. mais aussi. Ceci m 'amène à la seconde raison. demeure. de VIntroduction de 1954 aux derniers volumes de Y Histoire de la sexualité . non pas dans un souci continuiste de donner au parcours de Foucault une cohérence linéaire. avec la publication de Y Histoire de la folie. donc. ou comme expé­ rience de la limite. et peut-être même une descendance. utopique. que je présenterai comme une hypothèse : j ’aimerais voir.

et qu'il en montre les rouages inhumains. Je voudrais rappeler deux citations de VIntroduction.. c ’est au contraire dans la mesu­ re où il met au jour la liberté la plus originaire de l'hom m e [. chap. sans que celui-ci soit devenu le monde. 69). en rompant avec l’idée d ’inconscient com m e avec celle de transparence. la même illusion rétrospective. M aurice M erleau-Ponty. voire même causaliste. et en restituant au sujet humain sa liberté radicale. en particulier dans la critique qu'il adresse à la psychanalyse existentielle dont Sartre avait construit l’idée contre celle de Freud. et dont l’existence se ramènerait à la conscience q u ’elle a d ’exister n ’est pas si différente de la notion d'inconscient : c ’est. 2) : «L’idée d ’une conscience qui serait transparente à ellemême. G alli­ mard. des deux côtés.]. dans ce m ouve­ ment de naissance au monde dans lequel le sujet est encore dans son monde. le point originaire à partir duquel la liberté se fait monde» (p. en ce sens q u ’il se constitue sur le mode originaire du monde qui m ’appartient. a contrario d ’une visée objective. mais qui sont très claires et montrent bien le propos de Foucault à l’époque : «En rompant avec cette objectivité qui fascine la conscience vigile. précisément. q u ’il dit le destin. on intro­ duit en moi à titre d ’objet explicite tout ce que je pourrai par la suite apprendre de moi-même» écrit Merleau-Ponty^. chez les phénoménologues comme dans le premier texte de Fou­ cault. Aussi. le rêve dévoile paradoxalement le mouvement de la liberté vers le monde. si l’on pense par exemple à la théorie de la libido ou à l’influence du milieu social sur le sujet chez Freud. ce n ’est pas dans la mesure où il en dénonce les mécanismes cachés. dans L ’être et le néant (IV« partie. Paris. c ’est dans la problématique de l’originarité que vient s ’ancrer la problématique de la liberté du sujet. 2.S u r l ’i n t r o d u c t i o n à B i n s w a n g e r (1954) 53 Merleau-Ponty. est-il possible. l’Odyssée de la liberté humaine» (p. . 64). de reconsidérer à présent le monde onirique comme monde propre. qui pourront surprendre par leur style emphatique. Or. Et un peu plus loin : «Si le rcve est porteur des significations humaines les plus profondes. Phénoménologie de ta perception..

souverainement libre : utopiquement parce que si l’existence y est encore son monde propre. pour pouvoir enfin affirmer.54 J u d it h R e v e l Cette remontée à l’origine. accomplissement de soi. 70). est le plus irréductible à l’histoire (la liberté d ’un sujet non encore assujetti au monde). à travers l’expérience oni­ rique. à Vorigine . radicalement pourtant. parce que le rêve est libre genè­ se. Or. à la renaissance du monde dans le mouvement même de l’existence. Ce n ’est pas que le rêve soit le lieu de la vérité de l’histoire. ou. selon les mots de Foucault. se projette vers un monde. et parce que cela implique tout un rapport à la tempora­ lité dans lequel pourra se déployer la liberté du sujet. le mouvement d ’une existence se reprenant elle-même dans l’ensemble de son devenir.cette seule idée revendiquant par elle-même la possibilité d ’un retour à l’origine par ce q u ’on pourrait nommer l’expérience-limite de l’être-âme: n ’étant pas encore dans le monde. l’expérience onirique montre justement le sens que celle-ci peut prendre pour une liberté qui n ’a pas encore atteint le moment de son universalité. 83). elle ne l’est plus» (p. c ’est l’avenir déjà se faisant. et en manifeste la liberté . radicalement. écrit Foucault. dans l’existence humaine. L’expérience de Foucault se tient donc dans le droit fil d ’une pensée husserlienne du sujet. 85).» . comme on peut la trouver par exemple dans les § 82 et 83 des Idées directrices pour une phénoménologie : l ’intuition du vécu par lui-même constitue en effet le modèle de toute expérience originaire . Foucault écrit : «Le rêve est l’expérience d ’une temporalité qui s ’ouvre sur l’avenir» (p. en reprenant la formule de Merleau-Ponty : «C ’est en nous-mêmes que nous retrouverons l’unité de la phé­ noménologie. dans sa solitude irrémédiable. le monde se construit en retour comme le lieu de l’histoire humaine. le sujet retrouve les formes fondamen­ tales de l’existence. précisément. le mouvement par lequel l’existence. et se constitue comme liberté . Si le rêve dévoile. dès l’aurore de l’éveil. «aussitôt au-delà. déjà. «émergence de ce q u ’il y a de plus individuel dans l’individu» (p. mais en faisant surgir ce qui. engage la foi du philosophe en un sujet utopiquement. et son vrai sens.

en particulier sous l’influence évidente de Blanchot. Nietzsche. et dans nombre de textes consacrés à la littérature entre 1960 et 1970. Un travail serait donc à faire sur cette sorte de prim at de l’expérience-lim ite. en 1961. ou d ’existence. plus encore.ces m irages ponctuels et tum ultueux . restituée en . m ais qui gardera toutes les caractéristiques de ce que l ’expérience ph énom én olo­ gique pouvait dire d ’elle-m êm e. me sem ble-t-il. assez rapidem ent être cir­ conscrite à l ’expérience littéraire. Et si la figure du fou paraît ici bien loin de ceux dont Fou­ cault décrira l’histoire. tirée de Y Histoire de la fo lie : «Il faudra un jour tenter de faire une étude de la folie comme structure globale . Roussel.de la folie libérée et désaliénée.c ’est-à-dire sous la catégorie jam ais reconnue. et le philosophe (Descartes. et qui résonne par avance com m e un écho aux textes ultérieurs sur R oussel. de la parole trangressive. ou sur Bataille : «Le poète peut alors voir les contraires .aboutir. la conception q u ’elle engage de la subjecti­ vité me paraît intéressante à rappeler. quand elle com ­ m encera d ’être pensée plutôt com m e expérience de la limite. qui va chez Foucault. môme très briève­ m ent. leur lignée im m anente se personnifier. N ietzsche. à travers notam m ent ce texte sur le rêve. dans la thém atique des deux derniers volum es de 1984 .le poète (Artaud. non plus du rêve mais du disco u rs: trois figures tou­ jours m êlées . synonym es» (p. c ’est-à-dire avec Raym ond Roussel (1963). j ’aim erais m ’arrêter un instant sur les formes que prendra cette expérience-lim ite. mais toujours tentatrice et présente. nous le savons. je rappellerai cette phrase étrange. parce q u 'il faudra bien se résoudre à voir resurgir les term es de liberté. Baudelaire). Il me sem ble en effet que cette expérience est repérable sous trois form es. pour cette étrange citation de René Char. Rivière).S u r l ’i n t r o d u c t i o n à B i n s w a n g e r (1954) 55 Au dem eurant si Y Introduction à B insw anger est histori­ quem ent datée. le fou (R oussel. 128). poésie et vérité étant. à la fin du texte de 1954. Pour conclure. dans son premier grand livre. Bataille) .

1961. p. Histoire de la fo lie à l'âge classique .56 quelque sorte là à son langage d ’origine»*. comme expérience de la limite. 90. Paris. Pion. Comme si la folie. 3. M ichel Foucault. cette expérience cruciale échappant à toute détermination objective. demeurait l’une des expé­ riences fondamentales engageant le rapport essentiel de l'hom m e à lui-même. sous la forme de la parole trans­ gressée. . Folie et déraison.

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