Nietzsche et le Palimpseste de l’Odyssée

L’acte créatif : « l’éternelle joie du devenir »

Joseph Nechvatal
Pour Nietzsche, l’état esthétique est un état altéré de la conscience atteint grâce à une esthétique artistique transcendantale. Cette esthétique est la plus haute forme de l’activité humaine car dans certaines œuvres d’art, les opposés sont liés. C’est par la majesté de cette union artistique que nous pouvons trouver une voie optimiste nous permettant de sortir du nihilisme et de grandir. Et du fait du nihilisme que peut nous inspirer le monde tragique dans lequel nous vivons, nous, artistes et penseurs, avons plus que jamais besoin de Nietzsche. Je m’intéresse ici à l’esthétique tragique nietzschéenne qui met l’accent sur les états affectifs : états du corps et de l’esprit qui nous permettent d’exprimer de manière créative, nos désirs à travers l’art. La rencontre de la neuro-esthétique et des technologies de l’information constitue aujourd’hui l’un des terrains les plus importants où peuvent s’exprimer des courants artistiques fascinants. Je vais tenter d’illustrer cette rencontre à travers ma série récente de meshwork intitulée Odyssey Palimpsest (Palimpseste de l’Odyssée), une œuvre qui nous ramène symboliquement au héros d’Homère. Je ferai le lien entre cette odyssée plutôt étrange et l’affirmation de la vie par Nietzsche, à travers le développement de son héros tragique dans La naissance de la tragédie (1872). Sa doctrine de la tragédie s’appuie sur la connaissance fondamentale de l’unité du tout, et de l’art comme une joyeuse espérance que le sort de la fausse individualisation peut être contré dans l’intérêt de la conscience d’une unité restaurée. Il s’agit donc d’une affirmation du mystère qui règne sur tout. Odyssey Palimpsest est une séquence de scènes ornementales des plus élaborées qui représente une joyeuse frénésie et une douleur essentielle. Le poète lyrique d’Odyssey Palimpsest s’identifie à la douleur du monde et fusionne avec son unification. Mais il est peut-être nécessaire d’apporter des précisions sur deux formulations esthétiques bien connues de Nietzsche : Dionysos, dieu de l’ivresse, des orgies, des forces de la nature et de la musique, et Apollon, dieu de l’individualisation, de l’illusion, de la forme et de l’ordre. Nietzsche est bien connu pour son utilisation des concepts de l’apollinien et du dionysiaque, qui lui permettent d’attirer l’attention sur la manière dont le développement de l’art va de pair avec la dualité de l’apollinien et du dionysiaque. Nietzsche fait pour la première fois appel à la dimension esthétique de ces concepts, qui furent développés plus tard sur le plan philosophique, dans La naissance de la tragédie. Il part de l’hypothèse que la fusion entre les impulsions artistiques dionysiennes et apolliniennes est nécessaire à la tragédie artistique. C’est l’interaction dialectique de ces deux éléments artistiques aussi opposés que complémentaires qui rend mon art éternellement redevable à Nietzsche. Nietzsche est connu pour associer l’apollinien et le dionysiaque dans ce qu’il nomme une expérience de l’art. En fondant des troubles chaotiques dans des formes à la beauté classique, Odyssey Palimpsest essaie de renouveler cette expérience. Il tente de nous envoyer quelque part entre la surface d’une réalité empiriquement diverse et le gouffre d’une explosion d’incohérence, où chacun de nous doit fouiller le

meshwork et retrouver la signification figurative dans les décombres. C’est une approche que j’ai évoquée dans mon livre Immersion Into Noise (2011), où je dresse la carte d’un large éventail d’activités esthétiques que j’appelle les arts du bruit en relatant ses éruptions passées où le fond se mêle à la forme et où, d’une certaine manière, je renverse la priorité commune. Immersion Into Noise se termine sur une étude de l’aspect figuratif de cette esthétique qui trouve sa place au cœur de la 1 conscience elle-même. Pour résumer, l’esthétique des arts du bruit est une zone sans limites (où surviennent des changements qualitatifs de coordonnées) dans laquelle il est possible d’expérimenter l’art comme on ne pourrait le faire nulle part ailleurs. Ce qu’offre l’esthétique des arts du bruit, c’est la possibilité de comprendre les choses autrement, de faire bouger les frontières, de faire fi de l’ordre établi. Mon projet Odyssey Palimpsest se situe au cœur de ma théorie sur le bruit immersif, dans un tumulte d’échanges entre le fond et la forme : une forme d’art agile où s’entremêlent l’humain et le non-humain, où l’on va jusqu’au bout de la négativité nihiliste, intensifiant sa force jusqu’à devenir un nihilisme affirmatif. Cette prise en sandwich nihiliste nous pousse vers une défamiliarisation ouverte qui nous incite à penser hors du cadre du système habituel de la conscience humaine. En tant qu’habile frénésie, Odyssey Palimpsest est donc impliqué dans le type même d’instabilité problématique que subit le « moi » dans la pensée nietzschéenne : la cohésion de la distinction « culture/nature », comme celle de la distinction « moi/l’autre », se désintègre sous le coup de l’instabilité ontologique produite par l’annihilation du réel face à l’illusoire. L’ancrage de notre monde intérieur - c’est-à-dire la vie de notre imagination avec ses motivations, soupçons, peurs et amours intenses - guide nos intentions et nos actions dans le monde politique et économique. Notre monde intérieur est notre 3 seule véritable source de sens et d’intention, et le contempler attentivement (ce qui implique une enquête sur soi-même) est le meilleur moyen de découvrir cette vie intérieure par nous-mêmes. Nous pouvons donc considérer que, par rapport à notre
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1 Cela inclut notamment une question sur les qualités (et niveaux) de conscience de notre propre conscience dans des domaines
esthétiques que nous sommes capables d’atteindre grâce aux arts du bruit. Nechvatal, Joseph. Immersion Into Noise. Ann Arbor : Open Humanities Press (2011) p. 210

2 Pour une étude approfondie du sujet, voir Nechvatal, Joseph, Immersion Into Noise, Ann Arbor : Open Humanities Press (2011) 3 Contempler : observer de façon attentive et soutenue. La contemplation implique souvent de l'admiration, de la fascination et une
révélation.

culture frénétique de surveillance du marché des données , celle-là même qui nous pousse à redouter le regard cruel de la perception extérieure, une pratique prolongée de l’art de la contemplation se fondant sur l’absorption pourrait encourager le développement d’échanges clandestins habiles basés sur l’œil intuitif de chacun. Ceci, associés à une abondance d’images communes optiques-mnémoniques (pas de nuage) partageant une sensibilité permettant de bâtir une force défensive. Considérons la différence entre les arts du bruit (inspirés d’une vision intérieure individuelle) et la monstrueuse machine du marché des données de masse (le big 5 data) , avec son fonctionnalisme numérique. Pour moi, la différence réside entre se plonger dans quelque chose et projeter sur quelque chose, entre découvrir une manifestation émergente fondée sur de l’invisibilité, et simplement regarder quelque chose. En un sens, cela exige une participation lente, mais active de la part du spectateur, et le style bruyant d’Odyssey Palimpsest est très exigeant à cet égard. Pour moi, cela demande une participation mentale cachée et, à ce titre, il est essentiel, dans notre époque de médias de masse (et de pensées de masse) qu’elle aille profondément à l’encontre du consensus d’une visibilité objective donnée. De ce 6 point de vue, Odyssey Palimpsest est davantage un service (ou un serveur) . Cependant, mon principal intérêt dans l'invisibilité avec Odyssey Palimpseste réside dans une texture de revendications émergentes de l’art en tant qu’outil politique, insistant sur la production de l’individualité comme base d’une physiologie politique (une fonction politique des systèmes vivants), qui suggérerait fortement que l’émergence serait l’élément clé. Je poursuivrai donc le travail que j’ai entamé avec Immersion Into Noise en étudiant les arts du bruit en tant que propriété émergente ancrée dans l’obscurité. Cette comparaison est liée à mon travail de palimpseste en tant qu’artiste de bruit basé sur l’indétermination. L’esthétique du bruit est une contemplation politique complexe et ambiguë. Cette théorie d’un art de résistance et d’investigation aurait une valeur croissante pour un mouvement social analytique reposant sur le scepticisme : cela pourrait ébranler la prédictibilité du marché toute en renforçant les pouvoirs personnels uniques de l’imagination et de la pensée critique. C’est ainsi qu’elle contre les effets de notre époque où règne la simplification, résultat de la surabondance de messages 4
Prenons par exemple le projet de construction pour la National Security Agency au nom bien fade d’Utah Data Center par des entrepreneurs disposant d’autorisations top secret. Un projet sur lequel plane le plus grand secret, et la pièce finale d’un puzzle complexe assemblé ces dix dernières années. Son objectif : intercepter, déchiffrer, analyser et stocker des pans entiers de la communication dans le monde entier grâce aux satellites et aux câbles souterrains et sous-marins des réseaux nationaux, internationaux et étrangers. Ce centre hautement fortifié de deux milliards de dollars devrait être mis en service en septembre 2013. Ses serveurs et routeurs alimentent des bases de données presque illimitées de toute forme de communication, notamment l’intégralité des emails, appels téléphoniques et recherches Google privés, ainsi que toute sorte de données personnelles : tickets de parking, itinéraires de voyages, achats en librairie et autres transactions numériques. Dans une certaine mesure, il s’agit là de la mise en œuvre du programme de veille totale « total information awareness » créé lors du premier mandat de l’administration Bush, pourtant tué dans l’œuf par le Congrès en 2003 après le tollé suscité par son potentiel à envahir la vie privée de tous les américains. Pour en savoir plus, consultez le live de James Bamford, The Shadow Factory: the Ultra-Secret NSA from 9/11 to the Eavesdropping on America. Anchor (2009)

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5 Pour soutenir toute cette activité numérique, il existe maintenant de par le monde plus de trois millions de centres de données de
toutes tailles, d’après les chiffres de l’International Data Corporation.

6 Un serveur est une sorte d’énorme ordinateur sans écran ni clavier, qui contient des puces permettant de traiter des données. Pour
des raisons de sécurité, les entreprises ne révèlent généralement même pas où se trouvent leurs centres de données, généralement abrités dans des bâtiments anonymes hautement surveillés. Chaque année, les puces des serveurs deviennent plus rapides, et le stockage des données plus dense et moins cher, mais l’important taux de données produites augmente lui aussi.

divertissants adressés aux consommateurs et de la politique de propagande que nous assènent au quotidien les médias de masse afin que les entreprises puissent générer des profits et que les gouvernements puissent nous manipuler psychologiquement. Aujourd’hui, de nombreux artistes n’accordent que peu d’importance à la dimension symbolique et métaphorique d’une œuvre. Je ne suis pas de ceux-là. Pour moi, la véritable valeur d’un art contemporain vigoureux réside dans sa capacité à suggérer à tous des implications excessives incarnées sensuellement. Comme on ne peut distinguer l’esthétique des arts du bruit de l’effet qu’ Odyssey Palimpsest produit, on 7 peut les considérer comme une sphère panpsychique contenant des systèmes d’opération de hasardisation. Comme vous pouvez donc le voir, avec Odyssey Palimpsest, je me suis fortement identifié à l’attention dionysiaque que Nietzsche porte à la beauté frénétique et douloureuse de l’unité primaire. Car, comme il l’a écrit, « l’extrême clarté de l’image ne nous suffisait pas, parce qu’elle semblait tout autant révéler quelque chose que le masquer ». Mon intention était, selon ses propres termes, de « lever le voile et révéler le mystérieux arrière-plan » de la vie à travers la puissante analogie de l’art. Une approche aussi dionysiaque de l’art inclut les notions que La naissance de la tragédie souligne dans son titre : la répétition éternelle, ainsi que la prise de conscience de « l’éternelle joie du devenir » qu’est l’acte créatif.

7 Selon le panpsychisme, toute matière dispose d’une dimension mentale, et tous les objets d’un centre d’expérience ou d’un point
de vue unifiés.

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