Fisc, mafia et compressions Depuis le budget 2012-2013 du ministre des Finances, Jim Flaherty, les compressions budgétaires

vont bon train au sein de l’appareil gouvernemental canadien, notamment au cœur de l’Agence du revenu du Canada qui, bon an, mal an, gère près de 200 milliards de revenus provenant de nos impôts, crédits et taxes en tout genre. Le gouvernement de Stephen Harper prévoyait réaliser au sein de l’Agence du revenu du Canada (ARC) des coupes de 253 millions de dollars d’ici 2015. Concrètement, quelque 1212 des 39 000 fonctionnaires employés par cet organisme gouvernemental devaient être touchés par les compressions budgétaires. L’ARC compte surtout sur l’attrition et les mises à la retraite pour réduire ses effectifs. Mais plusieurs bureaux régionaux ont été fermés au pays, et au moins une section complète a été éliminée : le Programme spécial d’exécution (PSE), une section spécialisée contre le crime organisé qui existait depuis les années 80. À l’époque du budget, Gail Shea, la ministre du Revenu national, avait assuré que « toutes les économies mentionnées dans le budget 2013 s’appliqueraient strictement aux opérations internes et n’affaibliraient pas les capacités de vérification et d’exécution de l’ARC ». Or, trois vérificateurs retraités du PSE ont décidé de sortir de l’ombre pour dénoncer les compressions du gouvernement Harper ainsi que leurs impacts dans la lutte contre le crime organisé. Ces ex-employés affirment haut et fort que des dirigeants de la mafia ont pu compter sur des liens de proximité avec des fonctionnaires de l’ARC. Parmi ceux-ci, Robert Martin. Ce vérificateur chevronné œuvrait encore au sein de l’ARC il y a à peine deux semaines. Il vient tout juste de prendre sa retraite, lui qui travaillait pourtant sur le plus gros dossier de blanchiment d’argent de sa carrière. « Je me sens frustré de savoir que ce genre de dossier

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là ne sera pratiquement plus vérifié. Les gens vont se dire "ok on peut fourrer le système". » Sans espoir d’aller au bout de son dossier, Robert Martin a abandonné prématurément son contrôle fiscal. « Aller s'acharner sur une petite coiffeuse qui ne déclare pas 2000 $ par année », laisse-t-il tomber avec dépit, « pis l'autre personne blanchit 7 à 8 millions par année… et on ne touchera pas à ça, non, je trouve ça inconcevable. » Pourtant, l’ARC assure de son côté que les vérificateurs du PSE ont volontairement quitté l’organisation ou ont été transférés vers d’autres services, notamment à la Vérification des petites et moyennes entreprises, qui doit reprendre une partie du mandat de PSE. Surtout, l’ARC soutient que, malgré l’élimination du PSE, il n’y a pas eu de diminution des ressources consacrées à la lutte contre l’évasion fiscale à la suite de sa suppression de cette section. Guy Daigneault, un autre vérificateur retraité du PSE, comprend mal la décision de l’ARC. « Il n’ y a aucune logique là-dedans », déplore ce vieux routier de la vérification. « Je ne comprends pas. Je ne comprends pas. Jamais, je n’aurais cru... Je parle de moi au passé, mais jamais je n’aurais cru que je parlerais du PSE au passé. Bien j'y ai consacré ma vie. » Amer, le nouveau retraité Robert Martin est convaincu que la disparition du PSE ne permettra pas de combattre les criminels efficacement. « Ils [les vérificateurs des petites et moyennes entreprises] ne les feront pas, ces dossiers-là. Ils n'y toucheront pas.... » Il faut dire que les gens du PSE travaillaient presque en symbiose avec la GRC. On parle ici d’un groupe de vérificateurs expérimentés, triés sur le volet, qui faisaient trembler les criminels. Jean-Pierre Paquette, un autre ex-vérificateur, à la retraite depuis 2009, craint pour l’avenir. « On vient de mettre fin là à 35 ans d’expertise », souligne M. Paquette. « Donc, je me pose des questions. » Plus encore, Robert Martin craint que le ménage ne soit pas terminé à l’Agence. « Mettons qu'il y a encore des chefs d'équipe corrompus »,

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explique-t-il. « Ils vont tout faire pour les "staller", les dossiers. Pas les prendre ou les mettre dans le tiroir. » En 2010, Enquête avait révélé l’ampleur des allégations de corruption liées à des fonctionnaires de l’ARC, notamment grâce à un témoin caché. Celui-ci nous avait déclaré que la corruption sévissait depuis « au moins 20 ans » à l’ARC et que « souvent les vérificateurs ont été témoins d’actes qui laissent croire qu’effectivement il y a eu de la corruption au sein de l’Agence du revenu ». En 2010, c’était Jean-Pierre Paquette, ce vétéran retraité du PSE, qui a agi comme témoin caché d’Enquête, ayant révélé au grand public l’ampleur des allégations de corruption à l’ARC. Aujourd’hui, encore une fois, face à l’urgence de la situation et face surtout à la timidité des moyens déployés pour crever l’abcès de la corruption, il prend le risque de révéler son identité. « J'ai eu un rôle dans cette enquête-là », de dire Jean-Pierre Paquette, « donc, à ce moment-là, c'était délicat de dévoiler mon identité. Aujourd'hui, les accusations sont portées, le dossier semble aller de l'avant, ça va. Et l'autre raison, encore bien plus, c'est des coupures, là, qui viennent de se faire dans la section. » Depuis ce premier reportage, les perquisitions se sont multipliées; un homme d’affaires connu et des entreprises de construction ont reconnu leur participation à des stratagèmes de fausses facturations (voir la section plus bas : Projets légaux), la GRC a procédé à l’arrestation de six ex-employés (voir la section plus bas : Coche), dont la majeure partie provient justement de la section de la vérification des petites et moyennes entreprises. Jean-Pierre Paquette trouve ironique aujourd’hui que l’ARC se tourne vers la section de la vérification des petites et moyennes entreprises pour reprendre les dossiers du PSE. « En partant, il y a une interrogation, j'espère que le ménage a été fait dans cette section, note Jean-Pierre Paquette. En partant, le gouvernement conservateur se dit le défendeur, protecteur de la loi, contre la criminalité, et tout le monde sait que la criminalité, c'est une question de sous. Donc je comprends mal que le gouvernement enlève l'outil qui est là justement pour aller chercher l'argent provenant du crime

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organisé. » « Il ne faudrait pas croire, plaide Jean-Pierre Paquette, « que tous les employés de l'Agence, c'est du monde corrompu. Au contraire, c'est du monde là qui prend ça à cœur. Mais il y a une petite minorité, une minorité puissante. Mais une minorité qui fait mal à la majorité des employés de l'Agence. » Jean-Pierre Paquette sait de quoi il parle. Il a été en quelque sorte l’instigateur de ce qui pourrait être la plus importante enquête sur de possibles cas d’infiltration mafieuse au sein d’un organisme gouvernemental. En 2006, Jean-Pierre Paquette participait avec la GRC à l’opération antimafia Colisée, qui a permis l’arrestation de plus de 80 personnes, dont le parrain Nicolo Rizzuto Sr. À la même époque, un peu par hasard, le vérificateur fiscal a pris connaissance d’une lettre anonyme dans laquelle on parlait de Francesco Bruno de BT Céramique et de ses liens avec un des hauts dirigeants de l'ARC. Il s’agissait d’une information capitale sur l’existence d’un possible système de corruption à l’ARC. Ce fut le début de deux opérations : Projets Légaux à l’ARC et Projet Coche à la GRC. « Il y avait des informations qui avaient été cheminées à la Sûreté du Québec, d’expliquer Jean Pierre Paquette. Puis l'information a été transférée dans le cadre du projet Colisée, et par inadvertance, lors d'une recherche sur un autre sujet quelconque, j'ai pris connaissance d'une information dans laquelle on faisait état d'une possibilité de corruption au sein de l'Agence du revenu. » Il faut dire que le PSE de Montréal fait un peu bande à part à l’ARC. « Ah, je travaillais continuellement avec les policiers », de dire Jean-Pierre Paquette. « J'ai travaillé avec monsieur Duchesneau, monsieur Jacques Duchesneau, alors qu'il était simple sergent à l'escouade des stupéfiants. J'ai travaillé avec Marc Bourque à la GRC, qui était un des policiers célèbres au Québec pour avoir permis d'avancer la loi sur le blanchiment sur les produits de la criminalité. » Il faut dire, ce sont également les gens du PSE qui, jusqu’à l’an dernier,

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analysaient les renseignements sensibles fournis par le Centre d'analyse des opérations et déclarations financières du Canada (CANAFE), un organisme qui recueille des informations financières dans le cadre du Régime canadien de lutte contre le recyclage des produits de la criminalité et le financement des activités terroristes. L’incompréhension des anciens vérificateurs est d’autant plus grande que leur groupe qui avait collaboré avec la GRC dans l’enquête Colisée a remporté en 2008 le prix d’excellence de la fonction publique fédérale. « On a été nominés et on a reçu la plus haute mention d'honneur », de dire Jean-Pierre Paquette. « Pis là, on vient nous dire qu’en fin de compte, notre travail n’était pas important là. La section disparaît, puis ça n'existe plus, c'est, je ne sais pas, ça laisse un goût amer. » Jean-Pierre Paquette, Guy Daigneault et Robert Martin ont tous trois consacré leur vie au PSE. Pour eux, la stratégie du Programme était simple et efficace. Il est toujours plus facile d’épingler les criminels par l’impôt , comme Al Capone au siècle dernier, qui s’est finalement fait coincer par le fisc américain. « On a tous des surnoms. Mon surnom à moi, c’est Eliott Ness », nous raconte Jean-Pierre Paquette. « Moi, on m’appelait le Père », renchérit Guy Daigneault, qui croit que la recette du PSE fonctionnait parfaitement. « La meilleure façon d'attaquer le système, c'était d'essayer de leur arracher leur argent, puis la meilleure façon comme vous le savez, c'est l'impôt. » Quant à Robert Martin, en 25 ans de vérification fiscale sur le crime organisé, il en a vu de toutes les couleurs. Il a même été menacé. « Je vérifiais un avocat qui s'occupait de faire rentrer des gens illégalement au Canada », raconte Robert Martin. « J'avais tout trouvé son schème. Un matin, je l'attendais à son bureau et il est arrivé dans une voiture. Et le type m'a pointé un 12 au-dessous du menton et m'a dit : tu ne travailles plus sur les dossiers. »

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Les ex-vérificateurs du Programme se considéraient un peu comme des justiciers ayant à cœur de s’attaquer aux criminels les plus riches. Guy Daigneault se rappelle très bien son premier dossier. « J'étais relativement inquiet, j'étais un jeune fonctionnaire qui commençait à peine, puis j'avais le dossier criminel du contribuable en question. Il était accusé de meurtre, puis il faisait partie d'un clan mafieux très connu à l'époque. J'étais relativement très nerveux », se remémore-t-il. « Quand je le rencontrais, j'avais des documents à lui demander. Son état de dépenses personnelles, puis certains documents qu’il devait me fournir. Il s'est mis à trembler. Il tremblait comme une feuille. » C’est à ce moment que Guy Daigneault a pris conscience que, comme vérificateur fiscal, il avait un certain pouvoir, même face au crime organisé. M. Daigneault n’oublie pas non plus cette rencontre à son bureau avec un des plus hauts dirigeants de la mafia de Montréal. « Incroyable! Je ne pouvais pas le croire. Il y avait des milliers de policiers qui lui couraient après », se souvient-il. « On l'a appelé, puis il est venu nous voir directement. Lorsqu'on a finalisé, il m'a demandé si c'était possible de ne pas lui envoyer notre projet de cotisation chez lui, parce qu’il ne voulait pas naturellement que sa femme soit au courant. Fait que moi j'ai dit qu’il faisait l'objet d'une vérification comme tous les autres contribuables, puis qu ’on n'était pas pour déroger à notre politique. »

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Des débuts marqués par des allégations de corruption C’est au début des années 80 que le PSE a été mis sur pied dans la foulée des travaux la Commission d’enquête sur le crime organisé (CECO), alors que celle-ci enquêtait (de 1980 à 1984) sur l'implication du milieu interlope dans l'industrie du vêtement. Déjà, les corps policiers devaient travailler étroitement avec les vérificateurs du fisc canadien et québécois. Il y a 40 ans, de premiers indices laissaient croire à l’emprise de la corruption au sein de l’Agence. « Plusieurs témoins provenant du monde de la, de la guenille », d’expliquer M. Paquette, « disaient qu'ils avaient été obligés - c't'un grand mot là - qu'ils

avaient participé à un fonds collectif pour payer deux hauts fonctionnaires de l'Agence du revenu, Revenu Canada dans le temps-là, pour un montant d'un million. » À la suite de cette découverte, Jean-Pierre Paquette, un autre vérificateur de l’Agence et un enquêteur de la Sûreté du Québec se sont rendus à Ottawa pour dénoncer en haut lieu l’existence d’allégations de corruption à la haute direction de Revenu Canada à Montréal. Leur dénonciation est finalement restée lettre morte. Ce qui n’a pas empêché les vérificateurs de Revenu Canada de poursuivre leur enquête. « C'était perquisition après perquisition dans différentes compagnies impliquées dans le monde là, comme je vous disais, de la guenille », nous raconte Jean-Pierre Paquette. « On nous attendait tout le temps. Les boîtes étaient déjà prêtes, petites boîtes sur le bord de la porte, puis ils disaient : Ça ne vaut pas la peine de faire une perquisition. Venez, les documents sont là! Le résultat n’a pas été concluant. Il y a eu des arrangements bidon qui se sont faits entre ces corporations-là et Revenu Canada », estime l’ex-vérificateur. Ces « arrangements », comme le dit Jean-Pierre Paquette, avaient attiré l’attention de Fernand Côté, qui était à l’époque le procureur en chef de la CECO. Son enquête avait permis de débusquer de nombreuses arnaques. « C'est qu’on avait découvert dans des cartons dans lesquels on transporte des manteaux de fourrure 2 millions en argent liquide », raconte M. Côté. « Évidemment, de l'argent bien camouflé dans des boîtes qui étaient au plancher, alors que sur le dessus, il y avait des piles de cartons. » Pour l’ex-procureur M. Côté, le plus troublant dans cette histoire est survenu immédiatement après les perquisitions, quand des propriétaires de ces entreprises de vêtements se sont rendus à Ottawa en compagnie de leurs avocats, pour dénoncer leurs ventes au noir de l’ordre de 2 millions de dollars. « Ils auraient offert de payer de l'impôt pour un million, mais pour l'autre million il n’y aurait pas eu de charge fiscale », s’offusque l’ancien substitut du procureur, qui a fait sa marque notamment comme commissaire à la déontologie des policiers du Québec.

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Me Côté n’a pas senti non plus beaucoup de volonté de la part des autorités provinciales d’aller au fond des choses. « Nous avons recommandé évidemment que les procureurs de la Couronne se penchent sur le dossier et voient s'il y avait des poursuites judiciaires à intenter au criminel », nous explique M. Côté. « On n’en a jamais entendu parler, et en notre, à ma connaissance, il n’y a jamais eu de poursuite intentée contre qui que ce soit. C'est une des frustrations que j'ai eues, de voir que ce rapport-là semblait avoir été mis sur une tablette sans qu'on s'en préoccupe, et là on ne sait même pas s’il a été étudié. » Selon nos informations, les renseignements concernant cet événement sont contenus dans un rapport remis au ministre de la Justice de l’époque, PierreMarc Johnson, juste avant que celui-ci ne se porte candidat à la succession de René Lévesque à la tête du Parti québécois, et qu’il devienne premier ministre. Radio-Canada a tenté, sans succès, de consulter le rapport d’enquête de la CECO sur les liens entre le mieux interlope et l’industrie du vêtement, déposé en 1984. Étonnamment, nous avons découvert que ce document de plus de 1000 pages serait le seul rapport officiel de la CECO à n’avoir jamais été rendu public. Tous les autres rapports de cette commission d’enquête hautement publique sur le crime organisé sont pourtant accessibles et peuvent être retracés aisément aux Archives nationales, même si certains passages sont parfois caviardés pour protéger des témoins ou des tiers. Le rapport sur la « Guenille » est frappé d’un interdit de diffusion de 100 ans. ******* Règlement de compte fiscal 22 novembre 2006. Arrestation de 73 membres présumés de la mafia montréalaise, dont Nicolo Rizzuto Sr, le parrain de la mafia emprisonné avec 15 autres têtes dirigeantes. On est en plein cœur de l’opération Colisée. Le même jour, l’ARC enregistre une hypothèque légale sur la résidence de Nicolo Rizzuto sur la rue Antoine-Berthelet, à Montréal, et lui réclame

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1,5 million de dollars. Radio-Canada a découvert que moins d’un an plus tard, le 13 septembre 2007, l’ARC a émis un chèque de remboursement à nul autre que Nicolo Rizzuto, qui sera assassiné en 2010. À l’époque de l’émission du chèque, il était encore en prison. C’est Jean-Pierre Paquette, alors vérificateur au PSE, qui s’est rendu compte de la méprise dans les jours suivant la réception du chèque. Sous ses pressions, la famille Rizzuto a accepté de rendre le chèque au gouvernement. Et c’est Jean-Pierre Paquette lui-même qui est allé le chercher à la résidence de Nick Rizzuto. Encore aujourd’hui, il s’interroge sur l’émission de ce chèque de remboursement d’impôt, alors que Rizzuto devait encore de l’argent au fisc. « C'est sûr que le nom a été beaucoup plus publicisé suite aux arrestations. Puis, je veux dire, regardez, ce n’est pas monsieur Joe Blo quand même. On se comprend bien. Mais par la suite, oui il y a des filtres, oui ça prend des approbations tout au long du processus », constate-t-il. Quant à savoir si l’émission de ce chèque peut être due à une erreur, JeanPierre Paquette reste prudent. « Si on regarde ça de cet œil-là, je me pose de sérieuses questions. Je me souviens très bien que la maison personnelle de monsieur avait été saisie, des comptes de banque, ses certificats de dépôt. Le compte de monsieur Rizzuto, d'après moi, n'était pas entièrement payé au moment. L'émission de ce chèque-là, ça me laisse très perplexe sur la validité d'un tel remboursement ou d'une telle opération de la part de l'Agence. » Robert Martin, le nouveau retraité du PSE, ne comprend pas non plus comment l’Agence aurait pu émettre ce chèque. « Oui, ça me surprend. Normalement, tu as une dette chez nous, ton remboursement d'impôt, tu ne l’auras pas là, c'est sûr et certain. Ils font ça aux petites contribuables, je ne verrais pas pourquoi il y aurait un privilège. » Chose certaine, c’est en 2009 que l’hypothèque légale sur la dette fiscale de 1,5 million de dollars de Nick Rizzuto a été radiée, soit près de deux ans

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après l’émission du fameux chèque. En février 2010, le vieux chef de la mafia montréalaise a plaidé coupable dans une autre affaire à des accusations d'évasion fiscale et a été condamné à une amende de 209 200 $, qu’il a payée sur-le-champ. Comment expliquer alors que le service de recouvrement ait pu émettre un chèque de remboursement à un tel personnage? L’ARC refuse de commenter cette affaire parce « la Loi de l’impôt sur le revenu interdit formellement la communication de renseignements confidentiels sur les contribuables ». Pourtant, Nicolo Rizzuto Sr, 86 ans, a été assassinée en novembre 2010 dans sa cuisine lorsqu'un tireur, embusqué dans le boisé Saraguay, a fait feu. Une tentative ratée… Robert Martin sait comment il est facile de corrompre un vérificateur. Luimême a été la cible d’une tentative de corruption par une famille proche de la mafia en 2002. Leur compagnie de construction avait caché 12 millions de dollars de revenus à l’impôt. « Le plus vieux de la famille dans le bureau du comptable m'a approché et m'a demandé carrément qu'on est prêt à te donner un montant, 100 000 $, relate Robert Martin, et tu vas diminuer les cotisations. Parce qu'il a proposé ça à la mauvaise personne. Et le comptable m'a dit qu'on te donne le weekend pour y penser. Je ne voulais pas me faire acheter pour 100 000. » Pour des raisons de sécurité, M. Martin n’a pas voulu dévoiler l’identité des gens qui ont tenté de le corrompre. Radio-Canada est parvenue à retracer des documents de cour qui confirment cette tentative de corruption sur Robert Martin. Dans ces documents, il est question de la tenue d’une enquête criminelle de la GRC. Étonnamment, la police n’a jamais interrogé l’ancien vérificateur et, selon ce dernier, un des patrons de l’ARC a carrément refusé qu’il porte un enregistreur de poche pour piéger les « corrupteurs ». Personne n’a été accusé en lien avec la tentative de corruption. Par contre, l’entreprise de construction et certains de ses dirigeants ont plaidé coupables à une fraude fiscale.

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Le nom d’un des dirigeants en question apparaît dans la preuve de l’opération Colisée comme étant un proche de Vito Rizzuto. En plus, il a été rapporté à la commission Charbonneau que l’homme d’affaires a été vu à plusieurs reprises au café Consenza, le quartier général de la mafia sicilienne à Montréal. Selon les informations que nous avons recueillies, des transcriptions de conversations entre lui et Nick Rizzuto Sr font également partie de la preuve recueillie par la police antimafia italienne dans le cadre d’une grande enquête internationale sur une activité de blanchiment d’argent du clan Rizzuto. Les complices de Rizzuto auraient utilisé une compagnie de façade « Made in Italy » pour blanchir des centaines de millions de dollars. Nous avons également appris que cet individu aurait également ses entrées à l’ARC. Des liens de proximité avec le crime organisé Lorsqu’en 2009, le ministre fédéral responsable de l’ARC, Jean-Pierre Blackburn, a annoncé la suspension de quatre employés de l'Agence qui auraient aidé des entrepreneurs dans un stratagème de fausses facturations, c’est tout un processus qui s’était mis en branle. Le début du processus, on le doit en bonne partie à la ténacité du vérificateur Paquette au PSE, qui a notamment pris connaissance durant l’opération Colisée d’une lettre anonyme dans laquelle on parlait de Francesco Bruno de BT Céramique, et de ses liens avec un des hauts dirigeants de l’ARC. Par la suite, cette lettre a conduit l’Agence et la GRC sur la piste d’un stratagème de fausses facturations impliquant Francesco Bruno et les entreprises de Tony Accurso, en 2009. Les vérificateurs de l’ARC ont appelé ces enquêtes Projets Légaux I, II et III. (voir la section plus bas) Malgré des moyens limités, les recherches du fisc canadien ont fini par porter leurs fruits puisqu’en décembre 2010, les entreprises Louisbourg et Simard Beaudry ont plaidé coupables à des accusations de fraude fiscale et ont été condamnées à une amende de 4 millions de dollars. À l’époque,

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aucune accusation n’avait toutefois été portée contre Tony Accurso, l’individu. La stratégie montrait alors l’existence d’un réseau étendu de compagnies qui fournissaient en factures de complaisance les entreprises de construction Louisbourg et Simard Beaudry liées à M. Accurso. C’était le cas de deux corporations liées à Francesco Bruno et à ses partenaires d’affaires, soit Entretien Torelli et 3703436 Canada, qui auraient fourni à elles seules pour 3 896 300 $ de fausses factures. Dans leur reconnaissance de culpabilité, les compagnies de construction Simard-Beaudry et Louisbourg ont reconnu avoir falsifié leurs livres comptables à hauteur de 10,3 millions de dollars en y inscrivant des dépenses d’entreprises, qui profitaient plutôt à des individus ou à d’autres sociétés. On y retrouve notamment plusieurs factures payées par Louisboug Construction pour des travaux sur le fameux bateau Le Touch. Il y en a eu pour 1,7 million de dollars. C'est sur ce bateau qu'ont séjourné de nombreuses personnalités publiques comme Frank Zampino et le président de la FTQ, Michel Arsenault. Sur la liste déposée en cour à l’époque, on voit aussi des dépenses payées par Louisbourg Construction à une bijouterie de Montréal, pour un montant de près de 600 000 $, en cadeaux divers. Quelques mois après les entreprises liées à Accurso, ce fut au tour de l’homme d’affaires Francesco Bruno et son entreprise BT Céramique de plaider coupables en février 2011 à huit chefs d’accusations de fraude fiscale. Ils ont été condamnés à une amende de 1,2 million de dollars. Francesco Bruno, qui n'a pas d'antécédents judiciaires, a évité la prison puisque tous les chefs d'accusation, déposés en vertu du Code criminel, ont été abandonnés. En plus d'avoir fait de fausses déclarations pour ses entreprises, Francesco Bruno a reconnu avoir fourni des factures de complaisance qui ont permis à Louisbourg et à Simard Beaudry, deux entreprises dirigées à l'époque par

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Tony Accurso, d'éluder des impôts. Francesco Bruno a également produit de telles factures pour la société Parox Marble & Granite de Toronto. Mais les entreprises de Bruno n’étaient pas seules. Selon les documents de cour, pour frauder le fisc, les sociétés liées à Tony Accurso se seraient procuré de fausses factures auprès d’une dizaine de fournisseurs un peu partout au Québec. À part les sociétés de Francesco Bruno, aucun des autres fournisseurs n’a été accusé en lien avec Simard-Beaudry et Louisbourg Construction. Deux ans et demi après la reconnaissance de culpabilité de Francesco Bruno et des entreprises d’Accurso, c’est au tour de Revenu Québec de déposer 928 chefs d'accusation contre l'entrepreneur Antonio Accurso et ses sociétés. Accusé de fraude fiscale dans le domaine de la construction, M. Accurso pourrait recevoir des amendes totalisant plus de 8,5 millions de dollars et écoper de peines de prison. Les accusations déposées par Revenu Québec en sus de celles de l’ARC sont de nature exceptionnelle. Règle générale, lorsqu’une des deux agences s’occupe juridiquement d’un cas suspecté de fraude fiscale, l’autre agence se contente de réclamer des cotisations en fonction du dossier monté par l’autre palier de gouvernement. Outre M. Accurso, les sociétés Simard-Beaudry Construction inc., Constructions Louisbourg ltée, Constructions Marton (une division de Constructions Louisbourg ltée) et Louisbourg Simard-Beaudry Construction inc. sont accusées d'avoir fait de fausses déclarations et d'avoir demandé indûment entre le 1er juin 2005 et le 31 mars 2010 des crédits de taxe et des remboursements de taxe. Des accusations de fausse facturation ont également été déposées contre M. Accurso et ses sociétés. FRANCESCO BRUNO Frank Bruno était le propriétaire de la compagnie BT Céramique depuis 1986, avant que celle-ci change de nom et d’administrateurs pour s’appeler Groupe BT Céramique.

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Ces dernières années, BT Céramique louait ses locaux dans un bâtiment appartenant à Vito Rizzuto et son consigliere Paolo Renda. La commission Charbonneau a établi par ailleurs qu’il a été vu à quelques reprises au Consenza, le quartier général de la mafia. Devant la commission Charbonneau, un entrepreneur en céramique de Québec, Martin Carrier, a raconté que Francesco Bruno l’avait appelé pour l’inciter à ne pas le concurrencer sur un contrat à l’Université de Montréal. Devant son refus, c’est le mafieux Francesco Del Balso qui est actuellement en prison, qui l’a menacé. Ce dernier a déclaré dans un appel qui a fait la manchette : « On aimerait ça que tu ne viennes pas à Montréal. On t’a averti. » Toujours devant la commission Charbonneau, l’enquêteur Éric Vecchio, qui a parlé avec Del Balso au pénitencier de Drummondville, où il purge une peine de 15 ans de prison, a révélé que l’ordre d’intimider M. Carrier pour qu’il ne concurrence pas Bruno venait de très haut. « Monsieur Del Balso à ce moment-là nous avait simplement dit que c’était une faveur qu’il avait faite à Nick Rizzuto Senior. » Les nombreux documents de perquisitions dont Radio-Canada a obtenu copie montrent que M. Bruno a entretenu pendant des années des relations amicales avec plusieurs vérificateurs et cadres du bureau de Montréal de Revenu Canada. On l’a vu par exemple en 2005 dans une soirée de financement politique de Tony Tomassi. C’est Francesco Bruno qui invitait puisqu’aucun des vérificateurs présents n’avait effectué de dons politiques cette année-là. Dans les documents de cour de la GRC, il est question également d’une soirée en 2005, avec une dizaine d’employés de l’Agence qui ont été photographiés dans une loge du centre Bell avec Francesco Bruno et ses associés. Une soirée entièrement aux frais de M. Bruno, où son cousin Adriano Furgiuele prenait des photos. Sur les 10 employés présents, 4 d’entre eux ont été arrêtés dans le cadre du Projet Coche.

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************** Les autres fournisseurs de fausses factures de Simard-Beaudry et de Louisbourg Construction « Les Équipements CCF », propriété de Maxime Plante, a fourni des factures totalisant 1,5 million de dollars en lien avec les compagnies de construction Simard-Beaudry et Louisbourg. Cette entreprise n’a été accusée en lien Simard-Beaudry et Louisbourg Construction. Parmi les autres joueurs ayant aussi participé au stratagème, on retrouve Baicam Division de Bailour, propriété de Marc Baillargeon, ainsi que Candex et les compagnies à numéro 9137-9707 et 9146-0402 Qc, propriétés de M. Paul Gilbert. Ensemble, elles auraient émis pour 2,43 millions de dollars en factures factices aux entreprises d’Accurso. Là encore, elles n’ont pas été poursuivies sur cette facturation factice. Deux autres compagnies, 9119-3227 et 9112-2796 Qc, propriétés de Bernard Ratelle, ont également fourni des factures de complaisance à Simard-Beaudry et Louisbourg, tout comme Transport Vrac Goble international, propriété de François Savaria. La particularité de la plupart de ces entreprises, c’est qu’elles ont été la cible d’enquêtes menées soit par Revenu Québec, par l’escouade Marteau, ou par l’UPAC, en lien avec des factures de complaisance émises dans le secteur de la construction. Le système est simple : une entreprise sans activité réelle émet une facture à un entrepreneur, sans que soit fourni un service ou un bien en retour. Par exemple, en 2009, Marc Baillargeon et Paul Gilbert ont été reconnus coupables, au palais de justice de Saint-Joseph-de-Beauce, d'avoir participé à un stratagème de fausses facturations, mais nulle part dans les accusations il n’est question des entreprises dirigées à l’époque par Antonio Accurso. Dans le cadre du Projet Étau en octobre 2011, une douzaine de personnes, dont Bernard Ratelle, sont interpellées et accusées de vols, de fraude, de

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complots, etc., dans le cadre d’une opération conjointe de la Sûreté du Québec et de Revenu Québec. Le Projet Étau visait le démantèlement des activités de sociétés et d'individus impliqués dans un stratagème de factures de complaisance. Mais aucun document de cour ne mentionnait un lien quelconque avec les sociétés Simard-Beaudry et Construction Louisbourg. Il faut dire que Bernard Ratelle est un vieil habitué des tribunaux. Avant le Projet Étau , l'ancien comptable Bernard Ratelle avait été condamné en 2009-2010 à 18 mois de prison pour avoir fraudé le ministère du Revenu de plusieurs millions de dollars. Nulle part dans les accusations de Ratelle il n’est question des sociétés liées à Tony Accurso. En 2013, d’autres compagnies (9146-0402 Québec, ÉQUIPEMENTS CCF et Bailourd) ainsi que leurs administrateurs, Paul Gilbert, Maxime Plante et Marc Baillargeon, ont fait la manchette en étant interpellées pour des allégations dans le cadre du Projet Faufil. Le Projet Faufil de Revenu Québec a permis le dépôt de 989 chefs d'accusation à l'endroit de la société Construction Frank Catania & Associés inc. et de ses administrateurs. L’enquête portait sur des allégations de fraude fiscale relative à des contrats publics dans le domaine de la construction auxquels les compagnies identifiées auraient participé. Mais là encore, aucun lien n’a été établi dans ce stratagème de fraude fiscale avec des entreprises dirigées par Tony Accurso.
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Projet Légaux I, II et III Au départ, Projet Légaux est une opération de vérification de l’ARC qui portait sur les sociétés BT Céramique et 370346 Canada, ainsi que sur leurs actionnaires et administrateurs. D’après les affidavits consultés, on soupçonnait BT Céramique d’obtenir des factures de complaisance d’une compagnie inactive, Parox Marble & Granite de Toronto. On suspectait aussi 370346 Canada de fournir des fausses factures à BT et de faire transiter des sommes d’argent importantes, qui étaient redistribuées en fin de compte à des actionnaires de BT.

C’est dans ce cadre-là que l’ARC a mené des perquisitions, en plus d’obtenir des ordonnances auprès d’institutions financières, notamment les comptes de Francesco Bruno. Rapidement, un deuxième stratagème de fraude fiscale a été mis au jour et Projet Légaux II a démarré. Cette fois-ci, selon les documents de perquisition, les vérificateurs de l’ARC tentaient de découvrir toutes les transactions de 370 346 Canada dans un rôle de société accommodatrice, qui aurait fourni des factures de complaisance à d’autres sociétés ayant des activités légitimes. Selon les documents de cour, il est allégué que la société 370346 Canada a permis à Simard-Beaudry et Hyprescon d’éluder de l’impôt. D’après les mêmes documents, une deuxième société Entretien Torelli était aussi dans le collimateur de l’Agence. Il était allégué qu’à la dissolution 370346 Canada, c’est Entretien Torelli, une société pratiquement inactive, qui a poursuivi le stratagème de fausse facturation. Le but de Projet Légaux II est de connaître plus spécifiquement l’identité des administrateurs bénéficiant des activités de 370 346 Canada et Entretien Torelli, ainsi que leur part de revenus. Un second bloc de perquisitions est mis en branle par l’ARC. On cherchait entre autres toute la correspondance liée à Frank Fiorino, un comptable de Fuller Landau, à Francesco Bruno, à BT Céramique, à Maurice Pilot, un administrateur monégasque. Les perquisitions visaient alors les résidences de Francesco Bruno et de ses partenaires, en plus des bureaux des entreprises BT Céramique lié Bruno. Plusieurs sociétés liées à Tony Accurso, comme Simard-Beaudry, Louisbourg Construction, Marton et Hyprescon (qui a changé de propriétaire en 2007), ont été l'objet de perquisitions. Au cours des vérifications, Simard-Beaudry a remis huit factures émises par 370 346 Canada (dont l’actionnaire était alors « Pilot Société e Consultans » de Monaco), totalisant près de 2,3 millions de dollars. Toutes les factures, datées de 2006, étaient reliées au projet de construction Algeria.

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Pour la petite histoire, c’est SNC-Lavalin qui s’était vue attribuer un contrat de 141 millions de dollars du projet Algeria en 2002, par le ministère algérien des Ressources en eau, en vue de l’élaboration d’un système de dérivation qui, à partir de cinq barrages, devait assurer l’approvisionnement d’eau potable à la ville d’Alger. Les travaux se sont poursuivis durant cinq ans. C’est Sami Bebawi, vice-président chez SNC-Lavalin jusqu’en 2007, qui aurait engagé Simard-Beaudry Construction comme sous-traitant sur le Projet Algeria. Dans Projet Légaux III, les vérificateurs de l’ARC ont tenté d’approfondir les différentes transactions et les liens existant entre Francesco Bruno et deux employés de l’ARC, Adriano Furgiuele et Antonio Girardi, qui n’a pas été accusé par la GRC. C’est dans le cadre de Projet Légaux III que l’ARC aurait découvert que Francesco Bruno, Adriano Furgiuele et Antonio Girardi auraient utilisé des sociétés étrangères aux Bahamas et en Suisse pour y faire transiter plus de 1,7 million de dollars, dont 900 000 $ en provenance la société 370346 Canada. Dans les documents de perquisition de Légaux III, il est question de Beaudoin & Frères, qui est une société créée dans un paradis fiscal dont Francesco Bruno, Adriano Furgiuele et Antonio Girardi sont les actionnaires et les bénéficiaires à parts égales. Dans les motifs pour obtenir la perquisition des différents comptes personnels et d’entreprises, les vérificateurs de l’ARC voulaient démontrer que Beaudoin & Frères a servi pour Francesco Bruno, Adriano Furgiuele et Antonio Girardi à éluder le paiement d’impôt. **************** Projet Coche L’ARC a confirmé que des enquêtes administratives touchaient au moins neuf employés de l’Agence, dont deux vérificateurs, un examinateur financier et quatre chefs d'équipe. Sept travailleurs du Bureau des services fiscaux de Montréal ont été congédiés.

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En temps normal, les cas d’inconduites sont examinés par la Division des affaires internes et de la prévention de la fraude de l’Agence. Toutefois, lorsqu’il est question de présumés abus de confiance de fonctionnaires ou de tout autre acte de nature criminelle, c’est la GRC qui prend le relais. Sur les employés congédiés de l’Agence, la GRC en a arrêté six, dans le cadre du Projet Coche, relativement à des accusations d’abus de confiance et de fraude fiscale. Jusqu’à maintenant, il y a eu trois grandes rafles policières liées à Coche. L’enquête policière aurait mis au jour un système de corruption passablement étendu et complexe.

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************** Arrestation de trois ex-vérificateurs de l’Agence Le 1er mai 2012, Elias Kawkab, un ancien chef d'équipe de l'Agence, Francesco Fazio et Luigi Falcone, deux vérificateurs, sont arrêtés et font face à une douzaine de chefs d'accusation de fraude et d'abus de confiance pour avoir demandé des pots-de-vin à des restaurateurs montréalais. Les trois accusés auraient notamment tenté de soutirer plus de 50 000 $ à des commerçants pour alléger leur cotisation fiscale. En 2005, Kawkab et Falcone ont été invités dans une loge au Centre Bell, par Francesco Bruno, toutes dépenses payées.

Elias Kawkab Elias Kawkab, un ancien vérificateur de l’ARC, a été accusé en mai 2012 par la GRC d’avoir accepté un montant de 100 000 $ par corruption pour luimême ou une autre personne. Selon les actes d’accusation, la fraude aurait été faite à l’encontre de Nick Koutroumanis, de Kostas Stathopoulos et du Restaurant Arahova, une institution bien connue sur la rue Saint-Viateur à Montréal.

Il est écrit par ailleurs dans les accusations que Kawab aurait accepté ce montant en échange d’une aide ou d’un exercice d’influence en lien avec une réclamation fiscale dudit restaurant. Nick Koutroumanis, Kostas Stathopoulos et le Restaurant Arahova n’ont pas été accusés dans cette affaire. Kawkab a été l’associé d’Adriano Furgiuele, le cousin de Francesco Bruno et d’Antonio Girardi, (un ex-vérificateur congédié par l’ARC, mais qui n’est pas accusé) dans l’achat des projets immobiliers, notamment sur la rue Saint-André et sur la rue Robin. Jusqu’à tout récemment, Elias Kawkab administrait les Services de consultation Anour de sa résidence personnelle. L’actionnaire majoritaire de cette entreprise est un homme d’affaires syrien qui réside actuellement en Arabie saoudite. Officiellement, dans le registre des entreprises, il est écrit que cette société, créée en 2006, donc au moment où Kawkab travaillait encore à l’agence, servait de prête-nom dans ses activités. Luigi Falcone Luigi Falcone, un ex-vérificateur de l’ARC, a remis sa démission en 2009. Luigi Falcone est marié à la sœur de Gennaro Di Marzio, un autre vérificateur de l’ARC, accusé au criminel. Falcone est accusé d’avoir tenté d’obtenir 50 000 $ par corruption à l’encontre de Mario Agostini du Restaurant Agostini. Ces derniers n’ont pas été accusés dans cette affaire. Francesco Fazio Francesco Fazio a été congédié de l’ARC en 2011. Francesco Fazio, lui, est accusé d’avoir commis ou aidé à commettre une fraude dans le traitement des dossiers de Stamatis Argiroudis, propriétaire du restaurant La belle place, et d’avoir tenté d’obtenir 90 000 $ en échange de son intervention. Stamatis Argiroudis et le restaurant La belle place n’ont pas été accusés dans cette affaire.

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*************** Une rafle importante En août 2012, Antonio Accurso, l’entrepreneur en construction bien connu, Francesco Bruno, président de BT Céramique, Francesco Fiorino, comptable, et Adriano Furgiuele, 43 ans, sont interpellés par la GRC dans le cadre du Projet Coche et ils doivent faire face à six chefs d'accusation de complot, de fraude, de faux et d'abus de confiance par un fonctionnaire public. Un cinquième individu a été arrêté et interrogé par les enquêteurs de la GRC, mais il sera relâché. Adriano Furgiuele Adriano Furgiuele de LaSalle a été un ex-vérificateur de l’ARC. Il est accusé d’avoir mis sur pied un présumé subterfuge pour contourner l'impôt fédéral. Adriano Furgiuele est considéré comme un proche de Francesco Bruno, dont il est le cousin, et il agissait comme chef d’équipe de la vérification des petites et moyennes entreprises à l’ARC. Selon les documents de perquisition de la GRC, cet ancien fonctionnaire est soupçonné d'avoir rédigé le Plan of Action destiné à cacher à l’Agence le but réel des paiements faits à 3 703 436 Canada. Ce Plan of action a été retrouvé dans les bureaux de Frank Fiorino, de Fuller Landau, associé d'Integlia et associés. De plus, selon ces documents de la GRC, ce même Adriano Furgiuele et Antonio Girardi, un autre vérificateur congédié par l’Agence, mais qui n’a pas été accusé, se sont rendus aux Bahamas en compagnie de Francesco Bruno pour y transférer 1,7 million de dollars vers la Banque Julius Baer à Zurich, en Suisse. De la Suisse, une partie de l’argent aurait été envoyée vers Singapour, où les policiers auraient perdu sa trace. En février 2008, Francesco Bruno aurait également signé un chèque de 1,3 million de dollars à l’ordre de Pietra Calabrese SA du Panama.

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Dans d’autres documents de perquisition que nous avons consultés, mais qui n’ont pas mené à des accusations criminelles, la GRC s'est intéressée entre autres à la firme de placement de personnel de Montréal ThomsonTremblay, en raison de ses liens avec Adriano Furgiuele. Selon des documents de la GRC, en 2006, le président de cette firme, Francesco Bertucci, aurait demandé à un employé de Revenu Canada de mettre fin à la vérification de sa compagnie. Ce vérificateur, luimême un ancien employé de Thomson-Tremblay, aurait refusé. L'année suivante, toujours selon la GRC, Francesco Bertucci a envoyé une lettre à Revenu Canada proposant cette fois-ci d'examiner une perte sur des placements de 4,5 millions de dollars en vue d'en récupérer une bonne partie. Toujours selon la police, ce sont les vérificateurs Adriano Furgiuele ainsi que Nick Iammarone, accusé dans une autre affaire, qui auraient traité le dossier de Bertucci. La réclamation de Bertucci pour réduire les cotisations d'impôt de son entreprise a été acceptée en octobre 2007. Quelques mois plus tard, la GRC allègue que Francesco Bertucci a versé une somme de 150 000 $ dans le compte personnel du vérificateur Adriano Furgiuele. Ce montant aurait servi d'acompte pour l'achat et la rénovation d'un immeuble qui appartient à Adriano Furgiuele et deux autres vérificateurs de l'ARC, Elias Kawkab et Antonio Girardi, qui ont été congédiés. Joint au téléphone, Francesco Bertucci, qui était présent en 2007 dans une loge du Centre Bell avec Francesco Bruno, a admis avoir versé 150 000 $ au vérificateur Furgiuele, mais a soutenu qu'il ne s'agissait pas d'un pot-de-vin. Il n'a pas voulu nous donner d'entrevue devant caméra. Le nom d’Adriano Furgiuele est aussi associé à des documents de perquisitions liés à l’entreprise Delvex. Cette entreprise, dont le principal dirigeant est Marcello Furgiuele, le frère d’Adriano Furgiuele, est soupçonnée - avec la complicité de fonctionnaires de l’ARC - d'avoir produit frauduleusement des crédits d'impôt à des entreprises appartenant

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notamment à Francesco Bruno et Tony Accurso. Marcello Furgiuele est donc aussi le cousin de Francesco Bruno. Dans des documents de cour, la GRC indique qu'elle a des motifs de croire que des fonctionnaires de Revenu Canada ont été payés par Delvex et qu'ils ont ainsi commis des actes d'abus de confiance. Aucune accusation n'a été portée dans cette dernière affaire. Aujourd’hui, Adriano Furgiuele dirige une firme de consultation fiscale appelée Pro-Fed Consultants. Sur le site Internet de l’entreprise, il est écrit : « Notre entreprise se consacre à la comptabilité de haut niveau et aux conseils fiscaux, avec un accent particulier sur les audits de l'impôt sur le revenu, sur la planification fiscale stratégique et pour trouver des solutions à des problèmes difficiles et complexes. » **************** D’autres accusations En mai 2013, la GRC frappe encore dans le cadre de l’opération Coche. Le comptable Francesco Fiorino, qui fait déjà face à des accusations liées à de la fraude fiscale, et les deux anciens fonctionnaires Gennaro Di Marzio et Nicola Iammarrone, auraient usé de divers stratagèmes pour permettre à des entreprises de cacher une colossale somme au fisc. Ils ont été arrêtés par la GRC en lien avec des fraudes fiscales présumées de 4,5 millions de dollars. Selon l'enquête policière, en association avec Frank Fiorino, MM. Di Marzio et Iammarrone répartissaient les sommes perçues pour corrompre d'autres fonctionnaires travaillant sous leurs ordres afin que ceux-ci contournent les contrôles fiscaux. Nick Iammarrone Nick Iammarrone fait quant à lui l'objet de 12 chefs d'accusation de même nature, en plus d'être accusé d'entrave à la justice en cours d'enquête. Dans les actes d’accusation, il est écrit que Iammarrone aurait accepté de l’argent

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pour faciliter une fraude de 527 000 $ en lien avec l’entreprise Les Placages Technopecs. Cette dernière n’a pas été accusée. Toujours selon les accusations, Iammarrone aurait commis une fraude ou un abus de confiance dans le dossier de Industrie Tuylons et de Frank D’Orsa. Là aussi, Tuylons et D’Orsa n’ont pas été accusés. En 2009, durant le procès des coactionnaires de BT Céramique, accusés d’avoir participé à une fraude fiscale, le nom de Iammarrone, l’exvérificateur, a fait la manchette après qu’il eut témoigné contre l’ARC, donc pour la défense. En cour, à cette époque, le procureur de l’ARC fait état de l’existence d'un rapport interne de l'Agence où l'on reprochait à Nick Iamaronne son accès illicite aux dossiers fiscaux de contribuables, dont Giuseppe (Joe) Sollecito, le fils de Rocco Sollecito, un des lieutenants de Vito Rizzuto. Dans des documents de l'opération antimafia Colisée, on fait état de la présence de Joe Sollecito au Consenza, en 2004, en compagnie de son père Rocco, alors qu'il avait en sa possession « un sac de couleur foncée dont il retire des liasses d'argent ». En 2012, Joe Sollecito a plaidé coupable dans une affaire de maison de jeu située sur la rue Jean-Talon à Montréal. Durant le procès des associés de Francesco Bruno, il a aussi été apporté en preuve que BT Céramique avait effectué des travaux dans la résidence familiale de Iammarrone, après la vérification fiscale de l’entreprise de Bruno. On ne connaît pas l'ampleur réelle des travaux, mais dans les inventaires de perquisitions, il y avait des factures 3600 $ de rénovations. On y ignore qui a payé ses travaux. Selon les mêmes inventaires, la résidence de Joe Sollecito a aussi été rénovée par BT Céramique. ***************** Gennaro Di Marzio

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Gennaro Di Marzio, vérificateur congédié par l’ARC, est le neveu de Vincenzo Armeni, un mafioso calabrais qui a été condamné à 19 ans de prison pour importation de cocaïne. Di Marzio a été interpellé relativement à 11 chefs d’accusation en mai 2013, en même temps que Frank Fiorino, le comptable, et son collègue Nicola Iammarrone. Un volet des accusations porte spécifiquement sur sa participation entre 2000 et 2004 avec le comptable Fiorino à une action où il aurait reçu de l’argent pour permettre une fraude fiscale de l’ordre de 210 000 $ en lien avec la compagnie à numéro 2875951 Canada, propriété du Dr Eugenio Cefis. Cefis, un citoyen italien résidant en Suisse, n’a pas été accusé dans cette affaire, tout comme la société 2875951 Canada. En juin 2011, des documents de perquisition préparés par la GRC et obtenus par Radio-Canada alléguaient qu'un vérificateur du bureau de Montréal, Gennaro Di Marzio, aurait reçu plus de 15 000 $ en pots-de-vin. Ce dernier aurait offert de régler les problèmes d'impôts d'une entrepreneure, Concetta Deluca Gesualdi, moyennant un pot-de-vin de 5000 $. Ces événements se seraient déroulés au début des années 1990. Les documents rapportent que deux ans plus tard, Di Marzio aurait obtenu un autre pot-de-vin de 10 000 $. Selon cet affidavit, entre 1996 et 2005, Di Marzio aurait investi sous forme de prêt une somme de 275 000 $ dans la société de Mme Deluca. L’argent provenait en partie, aux dires de Mme Deluca, de l’oncle de Di Marzio, Vincenzo Armeni. En 2006, la société de Mme DeLuca a mis fin à ses opérations et Mme Deluca a cessé de rembourser Di Marzio. Selon les documents de la GRC, il est dit que ce dernier l’aurait menacée pour récupérer son argent. Il aurait même pris une assurance-vie d’un demi-million de dollars afin de s’assurer de retrouver son argent, advenant son décès. Finalement, la GRC rapporte qu’en juillet 2006, Di Marzio se serait rendu chez Mme Deluca à Laval pour se faire payer, sans succès. Un an plus tard, le véhicule BMW X3 de la dame a été incendié.

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Contacté à l’époque par Radio-Canada, M. Di Marzio avait refusé de commenter l'affaire. Aucune accusation n'a été portée dans ce dossier. Dans le cas de Vincenzo Armeni, l’oncle de Di Marzio, on sait que Revenu Québec a été actif dans son dossier et a obtenu la permission de saisir tout ce qu’il pouvait de ses avoirs pour s’assurer de récupérer l’impôt qui était dû sur les juteux profits, soit plus d’un million de dollars provenant de la vente de drogue. Entre autres, Revenu Québec a saisi les revenus provenant des ventes de 45 condominiums sur le chemin de la Côte-des-Neiges, construits par les sociétés liées à Vincenzo Armeni. Étonnamment, Radio-Canada a découvert que des proches de deux des collègues de Gennaro Di Marzio (des collègues qui ont été eux aussi congédiés par l’ARC) ont acheté chacun à bon prix, en même temps, un condominium dans cet édifice du chemin de la Côte-des-Neiges, d’une société liée à Vincenzo Armeni. Nous avons également constaté qu’Antonio Girardi, un fonctionnaire congédié par l’ARC, mais qui n’est pas accusé, a payé à sa mère un condominium à Saint-Sauveur - là aussi à bon prix - du partenaire d’affaires de Vincenzo Armeni, dans l’édifice de Côte-des-Neiges. Ce condominium est voisin de celui qui Vincenzo Armeni possédait jusqu’à récemment. ************ MADAN KEHAR En mars 2011, l’émission Enquête révélait que Madan Kehar, qui a travaillé pendant une trentaine d'années au bureau de l'ARC, avant de le quitter en 2006, poursuivait l’Agence pour que cesse l’enquête menée contre lui et sa conjointe, une avocate fiscaliste. Madan Kehar a été le patron de la vérification des entreprises au bureau de Montréal de l'ARC.

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Dans un document de cour, on apprenait par ailleurs que la GRC estime qu'il aurait dépensé beaucoup d’argent dans des casinos au Canada. Il aurait acheté des jetons pour près de 12 millions de dollars entre les années 2006 et 2010. Une partie des jetons aurait été achetée alors que Francesco Bruno était en train de jouer au même moment, selon les documents de la police. Madan Kehar nie au téléphone avoir dépensé autant d'argent dans les casinos. Il nie également avoir accompagné Francesco Bruno au casino. Madan Kehar, aujourd’hui à la retraite, ne fait face à aucune accusation. Dans une entrevue qu’il nous avait accordée, il nie catégoriquement avoir été corrompu par qui que ce soit. Dans une requête en injonction, il demande que « cesse toute association entre lui et les personnes faisant l'objet d'une enquête actuellement ». En entrevue, Madan Kehar a reconnu qu’il avait été en 2005 dans la loge du Centre Bell, louée par Francesco Bruno, pour assister à un match du Canadien de Montréal.

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