LE PAYS D'OCTAVE MIRBEAU

J'ai déjà eu l'occasion, dans un précédent article, de parler de Regmalard, où mourait, l'an passé, une des dernières amies de Barbey d'Aurevilly. Ce petit bourg du Perche a vu grandir une personnalité littéraire dont le souvenir demeure encore vivant chez certains de ses habitants, Octave Mirbeau. Octave Mirbeau, né à Trévières, dans le Calvados, fut amené tout enfant à Regmalard, où son père exerçait la profession médicale, mais si le docteur Mirbeau a laissé, chez les Rémalardais, la réputation d'un brave homme, il n'en est pas de même de son fils, dont l'esprit critique et souvent acerbe les prit parfois pour cible. La famille Mirbeau habitait alors une petite gentilhommière datant du seizième siècle et qui est aujourd'hui la mairie de Regmalard. Sa tour pointue, ses beaux toits couverts de vieilles tuiles existent encore ; un verger clôturé de haies l'entourait, et, à travers les branches, on apercevait la tête rousse et embroussaillée du futur écrivain qui guettait les passants pour les bombarder avec des pommes tombées. On retrouve dans maintes œuvres d'Octave Mirbeau le reflet du pays où il passa sa jeunesse. Il a décrit avec une exactitude charmante ce coin pittoresque du Perche, ses herbages, ses bois et ses fermes, dont beaucoup sont d'anciens manoirs agrémentés de tourelles en encorbellement, de pigeonniers, voire même de chapelles, qui aujourd'hui servent de granges. Les jolis villages environnant Regmalard Freulemont, Bois-Clair, la Boulaie-Blanche, la Fontaine-auGrandèPierre, servent de cadre à ses personnages qui, nés dans la réalité, s'exagèrent et se déforment souvent à travers le prisme de son imagination. On retrouvera dans Les affaires sont les affaires les noms de La Fontenelle et de Vauperdu, deux petits hameaux voisins de Regmalard. Les coutumes et les mœurs de la population percheronne sont dépeintes avec une touche sûre quoique forcée, dans les Contes de la chaumière et dans certaines nouvelles de La Pipe de cidre. Quel fermier ne reconnaîtrait, dans un récit intitulé « La Mort du chien », la description exacte des cours de fermes dont les misérables gardiens sont enchaînés d’un bout de l’année à l’autre, au tonneau défoncé qui leur sert de niche, animaux sans race et sans beauté, jamais caressés, à peine nourris, et qui vous saluent d'aboiements hargneux. La nouvelle la plus saisissante dans sa réalité des Contes de la chaumière est intitulée « L'Enfant ». Un braconnier assomme son nouveau-né et jette le petit cadavre dans les broussailles de la « Boulaie-Blanche ». Le hameau de la Boulaie-Blanche est situé à quelques kilomètres de Regmalard, dans un charmant paysage de bruyères et de pins il avait tout récemment une mauvaise réputation ; ses habitants, tous charbonniers et surtout braconniers, vivaient isolés dans des huttes qui tenaient plus de la. tanière que de l'habitation. Les passants les redoutaient et les fuyaient. Aussi, Mirbeau a-t-il pu leur faire dire : « Si on dit que nous sommes de la Boulaie Blanche, c'est comme si on arrivait de l'enfer. » On pouvait dernièrement encore constater ces faits. En 1912, un gros éleveur des environs de Regmalard faisait une tournée électorale qui le conduisit dans un cabaret isolé au milieu des bois de la Boulaie-Blanche. À son entrée, l'aubergiste siffla vigoureusement, et le futur conseiller général vit surgir des bruyères une trentaine de gars noirs, hirsutes, et d'un aspect peu rassurant. C'étaient les électeurs. Mirbeau avait là une source dont il a utilisé l'inquiétant mystère. Une tradition locale prétend : « Allez retourner la terre, là-bas, à l'ombre maigre des bouleaux, au pied frêle des pins, sondez les puits remuez les cailloux. et vous verrez plus d'ossements de nouveau-nés qu'il n'y a d'ossements d'hommes et de femmes dans les cimetières des grandes villes » (Contes de la chaumière). Il est probable qu'on y trouverait d'autres squelettes que des squelettes d'enfants. Une tradition locale prétend que le Libérot, situé dans les bois de la Boulaie-Blanche, était l'endroit propice à l'attaque des diligences qui s'arrêtaient là, au bas d'une côte très raide, pour s'adjoindre un cheval de renfort. La grande

route de Paris à Mortagne passait en effet par le Libérot avant d'atteindre Regmalard. Dans ces légendes qui avaient sans doute frappé son esprit enfantin, Mirbeau a largement puisé. On retrouve également, très nette, dans L'Abbé Jules, des souvenirs de l'adolescence de l'auteur. Le père du petit garçon qui raconte l'histoire de son oncle, l'abbé Jules, n'est-il pas comme le docteur Mirbeau, un médecin de la campagne percheronne ? Par pudeur, sans doute, Mirbeau a changé le nom de Regmalard par celui de Viantais, autre hameau voisin, mais la description du pays est si exacte, que. l’allusion reste transparente. Un des frères du docteur était prêtre et vivait dans une petite maison proche de celle des Mirbeau. L'abbé Louis Mirbeau, dont le caractère et la vie n'offraient heureusement aucun rapport avec « l'abbé Jules », a laissé à Regmalard une mémoire respectée. C'était, m'a-t-on dit, un homme fort intelligent, quoique un peu bizarre, cependant d'aucuns ont voulu voir certaines analogies entre lui et le personnage de « l'abbé Jules ». Il serait bien osé d'avancer que Mirbeau a pris son oncle pour cible L'abbé Mirbeau est enterré dans le cimetière de Regmalard ; sur la haute pierre grise rongée par les pluies et envahie de lierre, on distingue à peine ces quelques lignes ICI REPOSE Louis-Amable MIRBEAU PRÊTRE Décédé le 26 mai 1867, dans sa cinquante-cinquième année. De profundis Octave Mirbeau avait dix-sept ans à la mort de son oncle. Il se, peut que de ses souvenirs confus, mélangés et grossis, soit sorti son effrayant Abbé Jules Mirbeau quitta Regmalard très jeune encore pour aller se fixer à Paris, mais il revenait de temps à autre au pays embrasser ses parents. Les Rémalardais suivaient de loin l'ascension littéraire de leur compatriote. C'est ainsi que lorsqu'en 1886 il publia Le Calvaire, la Supérieure des Sœurs de l'Éducation Chrétienne, à Regmalard, eut ce mot naïf et touchant : « Voilà monsieur Mirbeau qui se convertit et qui publie un livre de piété. » Quelqu'un qui l'a bien connu vit à Regmalard, dans une petite maison entourée d'un parterre de fleurs, c'est M. B., qui fut le jardinier de Mirbeau à Carrière-sous-Poissy, puis, pendant seize ans, celui de Claude Monet à Giverny. Beaucoup plus jeune que Mirbeau, M. B. a des souvenirs vivants et simples sur les deux hommes qu'il vit de près pendant de longues années. II a soigné à Giverny les fameux nymphéas et ordonné les magnifiques combinaisons fleuries d'un maître difficile le dimanche, il voyait la célèbre silhouette du « Père la Victoire » parcourir les allées du jardin en compagnie de Monet. De tous les amis de Mirbeau, Monet fut le plus sincère. Entre eux, me dit-il, ce n'était pas de « l'amitié pour rire ». Mais à Regmalard les personnes qui ont vraiment connu Octave Mirbeau deviennent rares, beaucoup sont mortes, d'autres ont quitté le pays, certains évitent d'en parler. Il semble que son violent esprit critique et son talent d'un réalisme cruel effrayent encore le paisible petit bourg percheron où il s'est formé, pendant les insouciantes années de son adolescence. Suzanne Chabrol. Le Figaro, 22 octobre 1932 > > >

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