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Stéphane Joulain M.Afr.

5, rue Roger Verlomme, 75003 PARIS

Ich hasse weil Ich nicht lieben kann.


Je hais puisque je ne puis aimer

(Ibsen)

Le rapport 2005 de l’Unicef1 sur la situation des enfants dans le monde vient de tirer la
sonnette d’alarme : c’est un milliard d’enfants qui, à travers le monde, sont en danger. Un habitant
sur 6 de notre planète est un enfant en danger. Depuis 1990, c’est 2 millions d’enfants qui sont mort
dans les conflits armés de la planète. Les guerres et bien d’autre causes sont à l’origine de cet
infanticide qui se banalise, et ne suscite plus que très rarement quelques sursauts d’indignation. Kofi
Anan déclare à ce sujet : « Près de la moitié des deux milliards d’enfants du monde vivent une
réalité quotidienne en contraste flagrant, brutal, avec l’idéal auquel nous aspirons tous. »2 La
petite fenêtre du poste de télévision nous en livre quelques bribes au journal télévisé, mais très vite,
le rythme des nouvelles fait que les violences faites aux enfants deviennent une « actu » parmi
d’autres. Ce phénomène de banalisation est peut être nécessaire pour les journalistes, pour leur
permettre de vivre leur métier sans trop de traumatisme. Ce mécanisme a malheureusement un effet
très pervers, qui est la banalisation de l’horreur. La violence faite aux enfants devient un sujet
comme un autre. Le ton monotone des présentateurs de télévision, lorsqu’ils prononcent des mots
comme : horreur, insupportable, etc., leur fait perdre toute leur dynamique épistémologique. La
violence devient « ordinaire ».
La population découvre, depuis quelques années déjà, la perversion sexuelle de certains
hommes et de certaines femmes, sans y avoir été préparée. Le procès « Dutroux », l’affaire
d’Outreau, l’affaire d’Angers, sont autant de chocs qui sont difficiles à intégrer ; mais faut-il les
intégrer ? Les intégrer, n’est-ce pas déjà les accepter ?
Pour certains, c’est une véritable descente aux enfers. Il est humainement difficile
d’entendre certaines des horreurs vécues par des enfants au cœur même de nos sociétés. C’est
seulement à l’échelle mondiale que l’on peut aujourd’hui envisager de lutter contre la violence faite
aux enfants. C’est cette réalité mondiale, qu’il devient urgent d’amener à la lumière, pour pouvoir
l’éradiquer. C’est un regard beaucoup plus large qu’il faut prendre pour comprendre dans quel
désespoir sont propulsées de nombreux enfants. Ce désespoir fait que trop de jeunes préfèrent, à la
vie, le suicide et les conduites à risques. En peut s’inquiéter avec justesse, du manque de raison
d’espérer des jeunes d’aujourd’hui.

1. L’enfant, cet avenir de l’humanité à protéger…

Jamais dans l’histoire de l’humanité, le vécu et l’avenir des enfants de cette planète n’ont été
autant en danger, alors que jamais nous n’avons eu autant de moyens à notre disposition pour les
protéger.3 Les problèmes concernant les enfants et adolescents de la planète sont nombreux :
guerres, famines, maladies (sida), esclavage, prostitution, trafic d’organes, enfants soldats, travail,
réseaux pédophiles, sectes, carences de soins, carences affectives, violences domestiques, etc. Il
devient urgent de pouvoir en percevoir l’étendue pour pouvoir réagir face à cette « pandémie » à
l’échelle planétaire.4
1
L’enfance en péril, rapport 2005 de l’Unicef sur la situation des enfants dans le monde, le Fonds des Nations Unies
pour l’Enfance (UNICEF), New York, 2004 (www.unicef.org/french)
2
Ibid. page VI.
3
Le « prestigieux » magazine Forbes vient de révéler encore une fois les plus grosses fortunes mondiales, il est
« intéressant » de découvrir que quelques centaines de personnes pèsent en capitaux autant que les besoins du monde
pour faire disparaître la famine, éradiquer la plupart des grandes pandémies et faciliter l’accès à l’eau potable et à la
nourriture pour le reste de l’humanité.
4
« Des progrès importants on été accomplis dans la réalisation des droits des enfants à la survie, à la santé et à
l’éducation, tant sur le plan de la fourniture des biens et services essentiels que sur celui de la prise de conscience de la
nécessité de créer un environnement protecteur pour défendre les enfants contre l’exploitation, la maltraitance et la

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De nombreux progrès ont été fait pour lutter contre les fléaux qui planent sur leurs têtes ; de
nombreuses institutions internationales, UNICEF, UNESCO, Fonds Alimentaire Mondial, ainsi que
de nombreuses associations comme CAFOD, CARITAS Internationale, la Croix Rouge, MSF, se
relaient dans le monde pour porter une attention plus grande aux plus fragiles. Pourtant, cette tâche,
telle la tapisserie de Pénélope attendant le retour du seigneur d’Ithaque, ne semble pas avoir de fin,
comme si nous la défaisions, nous aussi, chaque nuit.
Pour saisir ce qui se passe, il est nécessaire de prendre conscience de la dimension
transgénérationelle qui anime de nombreuses problématiques du monde.

2. Une révolution nécessaire dans la pensée

Le monde en préparation pour les futures générations est inscrit aujourd’hui dans une
dynamique de pensée fragilisée, en rupture d’espérance, fruit de la trop grande présence de la
violence dans l’éducation transmise de générations en générations. Beaucoup croient que c’est à
cause des jeunes que la situation actuelle va à vau-l’eau, cela se retrouve dans des discours du
style : « Les jeunes ne respectent plus rien », « ils ne prennent pas de responsabilités », « ils se
foutent de tout », « ils n’ont pas de respect pour les anciens », et puis aussi : « une bonne paire de
claque, ça n’a jamais tué personne ». Le problème, c’est qu’une paire de claque a déjà tué ! Ce
genre d’argumentaires est vieux comme le monde, puisqu’il se retrouve inscrit sur des tablettes
d’argiles datant de l’époque sumérienne, comme dans les textes des classiques Grecs et Romains,
jusqu’aux auteurs du siècle des Lumières. Cette apologétique de l’âge dit de la sagesse pose sur les
épaules des générations suivantes le poids des fautes du passé et des problèmes d’aujourd’hui. La
violence n’est pas une fatalité, et vouloir la réduire n’est pas une utopie. Il s’agit aujourd’hui
d’entamer une véritable révolution systémique du penser sociétal. Quel sera l’héritage qui sera
transmit aux générations futures ? Peut-être un monde moins violent ! Peut-être, comme disait
Emmanuel Levinas, nous pouvons apprendre à regarder le monde à travers le regard de l’autre, afin
d’apprendre à le partager.5
Un travail « transgénérationnel » pourrait obtenir de véritables changements. Un premier
problème, qu’il nous faut identifier et regarder, c’est le changement de statut de l’enfant dans de
nombreuses sociétés.

3. L’enfant : objet ou sujet ?

L’enfant, dans beaucoup de nos sociétés occidentales, est en train de passer, du statut de
sujet à celui d’objet.
L’enfant-objet semble répondre aux désirs narcissiques de certains géniteurs, de se
prolonger eux-mêmes et d’être reconnus comme créateurs/créatrices. Nos sociétés se transforment
en des lieux très dangereux, car, chez certains, le tabou pluri-ancestral de l’inceste ne semble plus
être si tabou. La distinction des générations est remise en cause, au profit de deux voies sans issues :
la satisfaction orgasmique à tout prix –« l’incestuel »-, et la doctrine de « l’enfant-roi ». Dans les
deux cas, l’enfant est totémisé. Ce qui est recherché ainsi à travers l’enfant, c’est une
reconnaissance de soi. L’enfant devient l’objet-symbole du droit d’exister, nouvelle raison d’être
jouant le rôle d’antipoison à l’anéantissement ancestrale.

violence. On constate toutefois avec inquiétude que, dans plusieurs régions et pays, certains de ces progrès risquent
d’être anéantis par trois grandes menaces : la pauvreté, les conflits armés et le VIH/SIDA. Les droits de plus d’un
milliard d’enfants sont bafoués parce qu’ils sont gravement démunis en ce qui concerne l’un au moins des biens et
services de base dont ils ont besoin pour survivre, se développer et s’épanouir. Des millions d’enfants grandissent dans
des familles et des communautés déchirées par les conflits armés. En Afrique subsaharienne, on doit au VIH/SIDA une
augmentation de la mortalité post-infantile, un recul spectaculaire de l’espérance de vie et des millions d’orphelins. Le
problème est particulièrement grave en Afrique, mais les taux de prévalence du VIH/SIDA sont également en hausse
dans les autres parties du monde. » Op. cit. Rapport 2005, Unicef. p.4.
5
« Le partage du monde est possible à partir du moment où l’on comprend le monde à partir de l’autre », Emmanuel
Levinas in Totalité et infini.

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Le débat sur l’homoparentalité a bien révélé cette ambiguïté. L’enfant est-il perçu comme
une personne à aimer, à chérir, à accompagner et à laisser partir dans la vie, ou bien est-ce l’objet,
ultime ressource pour pouvoir être considéré comme « normal », dans une société stigmatisant
encore trop l’homosexualité comme une anormalité ou une perversion ?
L’enfant-objet devient aussi une réponse à la menace de castration sous-tendue par la pensée
postmoderniste, et nécessaire à la pérennité d’un libéralisme déshumanisé. Une question se pose : ce
système doit-il survivre coûte que coûte ? Le maintien de l’homéostasie6 de certains systèmes
familiaux, sociétaux et internationaux, qui demande en sacrifice cette chosification de l’enfant pour
assurer l’équilibre nécessaire à la sécurité économique de certains, doit-il continuer ? Les enfants
doivent-ils devenir, eux aussi, des facteurs de production de richesses économiques ?7 Il devient
indispensable de sortir de ce néomanichéisme qui s’impose peu à peu à la pensée collective. Cette
nouvelle forme de pensée dualiste tend à imposer une vision du monde où tout est simple, le bien
contre le mal, les gentils (nous) contre les méchants (les autres).
De nombreuses sociétés, aujourd’hui, ne supportent plus la maltraitance faite aux enfants.
Les violences et les châtiments corporels sont remis en cause comme méthode d’éducation.8 La
différence de rapport de force entre un enfant et un adulte, est de plus en plus dénoncée. Certains
cas macabres de maltraitance, comme l’affaire de « l’enfant du placard » ont permis à la société de
prendre conscience que frapper un enfant pour lui faire comprendre quelque chose était un
archaïsme barbare que la société devait faire disparaître. Néanmoins, cela n’a pas encore disparu,
l’éradication de la violence contre les mineurs doit être une priorité de nos sociétés modernes, et
aussi de l’Eglise catholique comme partie de nos sociétés, mais qui laisse certains de ses membres
véhiculer encore trop souvent un idéal d’éducation solide et musclée au nom de Dieu : « Ton père et
ta mère tu honoreras » (Décalogue). Le problème est de savoir quoi faire quand ce père et cette
mère ne respectent pas leur progéniture.
Pour bien saisir la menace, il faut pouvoir faire le tour des dangers auxquels l’enfance est
confrontée dans le monde aujourd’hui, même s’il n’est pas exhaustif. Par souci de compréhension,
il est utile de classer les menaces en trois catégories : les violences des microsystèmes9, les
violences des macrosystèmes, et les violences des métasystèmes.

6
Martine Nisse, Pierre Sabourin, Quand la famille marche sur la tête, inceste, pédophilie, maltraitance, Col.
CouleurPsy, Seuil, Paris, 2004, p. 66-70.
7
« Les enfants ont souvent été considérés comme la propriété de leurs parents ; on pensait que toute valeur spécifique
qu’ils pouvaient avoir découlait de leur productivité économique potentielle. Même lorsque l’on adoptait des lois en
faveur des enfants, elles étaient souvent motivées par le désir de protéger les droits de propriété de la famille plutôt que
les enfants eux-mêmes. La Convention (La convention sur les droits des enfants) voit dans les enfants les détenteurs de
leurs propres droits. Et puisque c’est l’enfant lui-même qui est investi de ces droits, il n’est plus un bénéficiaire passif
de la charité publique ou privée, mais un acteur ayant les moyens de prendre en main son propre développement. Les
enfants ont le droit d’influer sur les décisions les intéressant – en fonction de leur âge et de leur degré de maturité. » Op.
cit. Rapport 2005, Unicef, p 5.
8
Voir l’œuvre extraordinaire d’Alice Miller sur la maltraitance éducative. Entre autre on citera : La connaissance
interdite, Aubier, 1990, 246 pages.
9
En ce qui concerne les violences des microsystèmes, j’ai choisi leur émergence dans la culture occidentale, car elle est
plus facilement accessible culturellement par la plus grande partie des lecteurs (néanmoins, elles sont adaptables
géographiquement et culturellement), cela permettra une meilleure compréhension des défis des autres dimensions de la
violence.

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4. Les violences des microsystèmes.

Les microsystèmes sont les systèmes qui sont les plus proches de l’enfant de par la structure
même de sa croissance, à savoir la relation enfant-mère, le foyer, la famille, l’école, la commune.
Ces systèmes sont les lieux de vie ordinaire et les lieux de la violence dite domestique ou familiale.

a. Je t’ai tissé dès le sein de ta mère.

Le premier lieu de danger possible pour les enfants, c’est, et cela est paradoxal, le ventre de
sa mère. Dès le ventre de la mère la violence peut s’inscrire. Premièrement, le danger peut s’inscrire
dans la présence ou l’absence de désir d’enfant chez la mère, et si elle est seule à porter ce désir. Le
corps de la mère peut alors avoir un phénomène de rejet de l’enfant intra-utérin. La violence que la
mère subit par un conjoint ou un environnement violent, peut avoir des conséquences dramatiques
sur le développement neurophysiologique de l’enfant intra-utérin, voire même sur son pronostic
vital. Le lien fort qui unit les émotions de la mère à son enfant intra-utérin, n’est plus aujourd’hui à
démontrer. Le fait que l’enfant intra-utérin soit capable, par exemple, de reconnaître la voix de sa
mère, est aussi un signe de ce lien. Ce primo-système que forme la mère, son enfant intra-utérin et
son milieu, n’est donc pas à sous-estimer. D’où l’importance qui est donnée depuis quelques années
au suivi par les médecins, ainsi que par la Protection Maternelle et Infantile (PMI), de la mère et de
son enfant, pendant la grossesse et après l’accouchement.
On ne peut pas, ici, passer sous silence, le cas de l’avortement. L’accompagnement de
nombreuses femmes ayant subi des avortements, pour certaines à répétition, montre que ce geste
n’est pas seulement une violence envers l’enfant intra-utérin, mais aussi une violence contre la
mère. Sans revenir sur le « droit à l’avortement », il est néanmoins nécessaire de se demander quels
sont les moyens de discernement offert à une candidate à l’avortement. Quelles autres alternatives
sont proposées ? Adoption, naissance sous X, etc. On peut regretter que trop souvent encore, un
véritable accompagnement psychologique et socio-économique ne soit pas plus systématiquement
proposé, et que les femmes se retrouvent bien souvent seules, face à un tel discernement.

b. Home Sweet Home.

Lorsqu’un enfant vient finalement au monde, il peut soit arriver dans un lieu dans lequel il
recevra beaucoup d’amour, dans ce cas « Maazel Tov » ; ou bien ce sera une expérience à laquelle il
lui faudra survivre. Il faut à certains enfants survivre aux risques domestiques dits « courants » : à
savoir, accidents domestiques : brûlures, électrocution, chutes, etc. Il arrive d’ailleurs que ces
accidents servent à couvrir des crimes de maltraitance ou de carence grave de soins.

Depuis une vingtaine d’année, les pédiatres se forment à repérer les signes de maltraitances
et cela le plus tôt possible, lors des examens de routine, ou d’une hospitalisation d’urgence pour un
« accident domestique ».10 C’est dans le cadre du foyer que se jouent en premier lieu l’avenir de
l’enfant. Les carences de soins et carences éducatives sont de plus en plus nombreuses, de plus en
plus de parents vivent dans des conditions économiques difficiles, et n’arrivent plus à gérer
l’éducation de leurs enfants. La fermeture de nombreux lits dans les établissements psychiatriques a
aussi favorisé l’émergence de parents psychiatriques, les laissant seuls face à une situation qu’ils ne
peuvent pas toujours appréhender correctement. Les problèmes liés à la précarité sociale comme
l’alcoolisme, la drogue et la violence conjugale, font que l’enfant, s’il n’est pas la victime directe de
certains de ces problèmes, en est très souvent le témoin, véritable victime collatérale.
Même si ces problèmes sociaux sont plus fréquents dans les milieux les plus défavorisés, ils
n’en sont pas les seules victimes. Les violences conjugales faites aux femmes, soit physiques ou

10
Conférence du Docteur Dijon, de l’hôpital Américain de Reims, à Soissons et au Centre des Buttes-Chaumont à Paris,
décembre 2004.

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morales, se retrouvent à tous les niveaux de notre société ; il en va de même pour les violences
sexuelles. La grande majorité des délits et crimes sexuels commis sur des enfants sont des incestes,
c’est-à-dire un délit ou un crime sexuel commis par un ascendant ou une personne ayant autorité.

c. Pousse-toi de là, c’est ma place ! Tu veux une baffe ?

Un phénomène important, qui est aussi une menace grave dans le cadre des microsystèmes
occidentaux violents, est ce que l’on appelle le « bulling ». Un « Bull », en anglais, c’est un taureau.
Cet anglicisme est passé dans la langue française pour définir une attitude violente de certains
enfants envers les autres. Ce phénomène du « bulling » n’est pas nouveau ; il y a toujours eu, dans
les cours d’école, des petits chefs qui imposaient leur dictature tyrannique sur d’autres enfants plus
vulnérables. La différence, aujourd’hui, c’est que s’installent aussi, et dès le plus jeune âge, des
formes de racket. Une campagne importante a été lancée pour lutter contre ce phénomène de la
violence scolaire. En plus du 11911, un numéro d’écoute12 a été mis en place pour permettre aux
enfants et aux adolescent de signaler les situations de violence qu’ils subissent ou que certains de
leurs ami(e)s subissent. Il doit par contre se demander pourquoi ces petits tyrans agissent comme
cela ; souvent, on pourra découvrir que derrière ces attitudes violentes se cache une expérience
personnelle de maltraitance familiale.

d. Bis repetitas

Ces phénomènes inquiètent de plus en plus, car ils sont des formes de reproduction d’une
maltraitance subie. Les mineurs agresseurs ne se découvrent jamais comme agresseurs du jour au
lendemain. Si des mineurs deviennent des agresseurs, c’est qu’ils reproduisent des violences
qu’eux-mêmes ont subies, c’est ce que l’on appelle l’identification à l’agresseur13. Un proverbe
Kongo (Congo, Kinshasa) l’explicite de manière très claire : « Si un enfant t’insulte en te traitant de
tête de rat, c’est que chez lui son père lui a montré une tête de rat. » Ceci nous révèle un des
éléments importants qui engendrent des mécanismes de violence chez l’enfant, mais aussi chez
l’adulte : ces mécanismes sont bien souvent les répétitions de violences subies.
Cela vaut aussi bien pour les violences à l’échelle familiale, qu’à l’échelle mondiale. Les
violences vécues ou observées lors de divorces ou de situations de graves carences trouvent leur
lieu de compensation dans la violence scolaire de certains de nos jeunes. Car ces jeunes, tous, sont
nos jeunes. Un adage d’historien nous dit que : « Les peuples ont les dirigeants qu’ils méritent » ;
celui des sociologues pourrait être : « Nous avons la jeunesse que nous méritons ». La télévision, les
vidéos, les jeux-vidéos et autres « défouloirs » ne sont pas les seuls responsables du nombre
grandissant de mineurs agresseurs. Si ces jeunes avaient pris moins de coups, la violence juvénile
serait vraisemblablement un phénomène marginal. Heureusement, une main secourable se tend
parfois pour permettre à une victime de mobiliser sa capacité à la résilience14. Mais, pour un qui
s’en sort, il y en a trop qui n’y arrivent pas. Ces jeunes vont, reproduisant dans la société ce mode
de relation violente, qu’ils ont reçu de ceux qui sont censés les aimer. Un autre phénomène
inquiétant dans le cadre de la violence des jeunes est ce que l’on appelle le « viol en réunion », qui

11
Le 119 est un numéro d’appel géré par le SNATEM (Service National d’Appel Téléphonique Enfance Maltraitée). Ce
numéro est à la disposition de toute personne, enfant ou adulte, professionnel ou non, qui cherche une information, un
soutien, des conseils pour signaler des situations de maltraitance sur enfant. Ce numéro et gratuit et n’apparaît pas sur
les factures de téléphone.
12
Jeunes Violence Ecoute : 0800202223
13
Op. Cit. Martine Nisse, Pierre Sabourin, pp. 51-55.
14
« La résilience […] cette capacité à construire une vie positive en présence de grandes difficultés «résilience », mot
emprunté de la physique où il signifie la résistance d'un matériau aux chocs. Toutefois, […] le mot prend une
signification à la fois plus large et plus nuancée dans la description de réalités humaines, à l'image du terme de l'anglais
courant « resilience ». La résilience humaine est davantage une croissance qu'un rebondissement. Cette résilience a
toujours été très présente dans la vie. » Voir l’article de Stefan Vanistendael, La résilience un regard qui fait vivre, sur
le site du Bureau International Catholique à l’Enfance (BICE). www.bice.org

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n’est pas, comme certains voudraient le faire croire, le problème exclusif de certaines banlieues.
Des « viols en réunion », appelés aussi « tournantes » par les agresseurs, ont lieu aussi dans les
beaux quartiers, où il est aussi difficile d’en parler. Parmi les jeunes qui ont été inculpés et
condamnés pour « viol en réunion », beaucoup ont un passé de maltraitance, d’inceste, de réseau de
pédophilie, ou d’humiliation continuelle par leur milieu.
On ne naît pas mineur agresseur, on vous fait devenir mineur agresseur.15 Le mythe du
sauvageon né violent, n’est qu’un mythe, n’en déplaise à certains de nos politiciens, qui ont la main
lourde. Une attention toute particulière doit être donnée aux victimes de tels actes, ainsi qu’à leurs
agresseurs, mobilisant toutes leur ressources de résilience. Cela est indispensable pour pouvoir
briser le cycle infernal de l’identification à l’agresseur, que cet agresseur soit une personne, ou un
système. Cela vaut pour les personnes, mais aussi pour les systèmes qui peuvent devenir
maltraitants, et cela à l’échelle d’une nation, d’un continent, de la planète.

5. Les violences macrosystèmes

Le monde est un lieu très dangereux pour près d’un milliard16 d’enfants pour des raisons très
variées. Parmi les dangers qui planent sur la tête des enfants, trois sont en train de compromettre
peu à peu l’avenir de l’humanité à l’échelle planétaire, ces menaces, fruits des macrosystèmes
libéraux, sont : la pauvreté, la guerre, le SIDA. Ce ne sont pas les seules menaces, mais elles
génèrent, largement, les plus nombreuses de victimes. Les mécanismes et les enjeux de ces trois
dangers sont liés de très près aux macrostructures de la mondialisation des économies de nos
sociétés. Il est donc impératif d’apporter des solutions structurelles à ces problèmes, tout en
maintenant un travail sur le terrain.
a. La Pauvreté
Aujourd’hui environ 20 % de la population mondiale possède 80 % des ressources en biens
et services de l’humanité. Ce manque de partage des biens et richesses de ce monde est la première
source de danger pour les enfants à travers le monde.17 Nous sommes dans les pays les plus
développés, trop impliqués pour pouvoir prendre véritablement conscience des conséquences de la
pauvreté pour les enfants. Pour permettre à ce système d’évoluer positivement, il faut un agent
extérieur qui le fasse bouger de manière significative et ne serve pas seulement à en sauvegarder
l’homéostasie.
Un des défis est de changer notre regard, pour pouvoir regarder avec les yeux de l’autre. Il
serait souhaitable que nous développions une capacité à regarder le problème de la pauvreté à partir
du regard de l’enfant, pour pouvoir comprendre la pauvreté du point de vue de l’enfant.18
Le rapport 2005 de l’Unicef rappelle que pour arriver à cette compréhension nécessaire pour
de véritables changements, il faut pouvoir intégrer 5 éléments fondamentaux :
ƒ La pauvreté implique davantage que le dénuement matériel.19
ƒ Les enfants ont de la pauvreté une expérience qui a des dimensions différentes de
celles des adultes. 20

15
Op. cit. pp 206-233.
16
« L’étude a conclu que plus d’un milliard d’enfants –soit plus de la moitié des enfants des pays en développement-
subissent au moins une forme de privation grave. Le fait qu’un enfant sur deux soit privé de moyens d’agir les plus
essentiels dans la vie est très préoccupant. Qui plus est […] les auteurs de l’étude ont constaté que quelque 700 millions
d’enfants subissent au moins deux formes de privation graves. » Rapport Unicef 2005. Op. cit. p. 20
17
« La pauvreté a bien des visages et comporte de multiples aspects. Elle menace toutes les dimensions de l’enfance en
privant les enfants des capacités nécessaires pour survivre, se développer et s’épanouir. Elle consolide ou creuse les
inégalités sociales, économiques et entre sexes, qui empêchent les enfants de bénéficier de l’égalité des chances, et elle
fragilise l’environnement protecteur, qu’il soit familial ou communautaire, ce qui expose les enfants à l’exploitation, à
la maltraitance, à la violence, à la discrimination et à la réprobation sociale. La pauvreté entrave les efforts que font les
familles et les communautés pour aider les enfants. Elle constitue également une menace en aggravant encore les effets
du VIH/SIDA et des conflits armés. » Rapport Unicef 2005, op. cit. p. 15.
18
Ibid. p. 16.
19
Ibid.

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ƒ La pauvreté prive les enfants de leurs droits (survie, santé et nutrition, éducation,
protection, participation).21
ƒ La pauvreté dénie aux enfants la sécurité, la dignité et la protection.22
ƒ La pauvreté rend les enfants vulnérables à l’exploitation.23
Alors qu’aujourd’hui nos économies mondialisées produisent plus de richesses et de
services qu’il n’en faut pour résoudre le problème de la pauvreté à travers le monde, nous
concevons encore la pauvreté comme une fatalité. Il n’est ni utopique, ni « uchronique » de vouloir
faire disparaître la pauvreté des enfants de la surface de la planète. Pour cela, il est peut-être
important de se rappeler que, lors du sommet du Millénaire, les Nations Unies ont toutes signé les
Objectifs du Millénaire. Ces objectifs ont pour finalité la disparition de la moitié des causes graves
de pauvreté à travers le monde d’ici 2015. Mais nous sommes en retard, et de manière très
importante en ce qui concerne l’Afrique. Pour redonner un dynamisme plus soutenu au désir des
Nations Unies de réduire la fracture entre les pays développés et les pays moins avancés, il devient
urgent d’obtenir un véritable engagement dans des politiques de solidarité à l’échelle mondiale. Il
est important de faire remonter dans les espaces démocratiques, les nécessités impérieuses de la
lutte contre la pauvreté des enfants.24
b. Les guerres
Comme le rappelle le rapport de l’Unicef : « Ce ne sont pas les enfants qui déclenchent les
guerres, mais ils sont particulièrement vulnérables à leurs effets meurtriers. »25 Les entrées en
guerre sont souvent beaucoup plus motivées par les émotions que par une véritable logique de
guerre. La théorie de la guerre juste est souvent implorée, mais elle est rarement justifiée, au moins
depuis 50 ans. Le nombre des conflits entre les Etats a diminué grandement, conséquence de la
course à l’armement atomique et de la menace qu’il faisait planer sur l’ensemble de la planète. Par
contre, le nombre de conflits à l’intérieur des Etats a augmenté de manière exponentielle. Cet
accroissement fut d’abord lié à la guerre froide et aux affrontements indirects auxquels se sont
livrés les Etats-Unis et l’ex-URSS. Mais depuis quelques années ce sont des conflits liés à l’accès
aux ressources internes de survie et à l’identité des personnes et des groupes ethniques et religieux
qui prévalent. De plus on voit se développer l’utilisation de la guérilla et du terrorisme dans de
nombreux conflits.26
Les conséquences des conflits armés sur les enfants sont actuelles et futures. Même des
années après les enfants peuvent être les victimes de conflits pacifiés : pensons aux mines
antipersonnelles ou aux fragments d’armement contaminés. En outre de nombreux enfants, en plus
d’être les victimes civiles de ces conflits27, sont souvent enlevés et enrôlés de force dans des milices
combattantes ou dans le soutien logistique et tactique. Dans l’exemple du conflit en République
Démocratique du Congo (RDC-Kinshasa), de nombreux enfants, garçons et filles, ont été enlevés,

20
Ibid.
21
Ibid. p 17-23
22
Ibid. p 24
23
Ibid. p. 25-28
24
« Les données statistiques relatives aux enfants vivant dans la pauvreté sont peu réjouissantes. […] Ces chiffres et
tendances remettent en question l’engagement pris par les gouvernements nationaux et locaux, le secteur privé et la
communauté internationale d’agir sur la base des Objectifs du Millénaire pour le développement et de ‘un Monde digne
des enfants’. Ils mettent également en cause la détermination de tous les responsables, notamment les parents et les
communautés en sus des parties susvisées, de réagir face à la pauvreté des enfants. Tout cela est d’autant plus inquiétant
que l’on dispose d’ores et déjà de l’expérience et des connaissances nécessaires pour lutter contre la pauvreté des
enfants. » Ibid. p. 27.
25
Ibid. p.49
26
Patterns of War, systemic Aspects of Deadly Conflicts, Frits B. Simon, Carl Auer, 2003, Heildeberg.
27
« Les enfants se trouvent toujours parmi les premières personnes à être touchées par les conflits. Même s’ils ne sont
pas tués ou blessés, ils peuvent être rendus orphelins ou être enlevés et traumatisés après avoir été témoins d’actes de
violence ou avoir dû endurer les déplacements forcés, la pauvreté ou la perte d’êtres chers. Ceux qui survivent doivent
souvent lutter pour un autre type de survie, contre la maladie, le dénuement et la faim. Les écoles peuvent elles aussi
être envahies par la violence, avec des conséquences tragiques. » Op. Cit. Rapport Unicef 2005, pp 39 et suivantes.

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les uns et les autres servant soit comme combattants, soit comme espions, messagers, infirmiers,
coursiers, ou plus grave, comme esclaves et objets sexuels.28
Les conflits armés à travers le monde ont jeté sur les routes des migrations 20 millions
d’enfants entre 1995 et 2005. Ces enfants peuvent être séparés de leurs parents29 : ils sont alors plus
facilement « récupérables », pour servir dans les conflits.30
Un autre phénomène doit attirer notre attention : le conditionnement des enfants pris dans
des situations de guerre oblige les enfants à une fidélité à la transmission transgénérationnelle de la
haine de l’autre. Quand la haine de l’autre devient un élément à transmettre à travers les générations
parce que devenu constituant de l’identité culturelle, il est difficile de casser le cercle infernal de la
pérennité des conflits.
Pour lutter efficacement contre ces mécanismes de la violence conflictuelle, l’Unicef
propose, là encore, dans son rapport31 plusieurs points de réflexion, qui devraient être eux aussi
repris largement dans les forums de la discussion politique et démocratique des Nations :
ƒ Donner la priorité aux enfants, avant et pendant les conflits.
ƒ Mettre fin au recrutement d’enfants soldats.
ƒ Renforcer l’environnement protecteur en faveur des enfants à tous les niveaux,
depuis celui de la famille jusqu’à celui des législations nationales et des
instruments internationaux.
ƒ En finir avec la culture de l’impunité et renforcer l’obligation de rendre compte.
ƒ Prévenir les conflits en s’attaquant aux causes profondes de la violence et en
investissant davantage de ressources dans la médiation et le règlement des conflits.
ƒ Faire de la surveillance et de la signalisation des violations des droits de l’enfant
dans les zone de conflit un objectif prioritaire […]
ƒ Donner une plus grande extension aux campagnes de démobilisation et de
sensibilisation au danger des mines.
ƒ Dispenser de nouveau, aussitôt que possible, une instruction aux enfants pris dans
un conflit armé.
ƒ Renforcer les moyens dont disposent les organisations humanitaires pour
intervenir en cas de conflit en mettant en place des systèmes d’alerte précoce et en
améliorant leur état de préparation aux situation d’urgence.
ƒ Lutter contre la pauvreté et le VIH/SIDA, qui conjuguent leurs effets avec ceux
des conflits pour aggraver l’impact négatif de ces derniers sur l’enfance.

c. Le VIH/SIDA
Le virus du VIH/SIDA n’a plus à être présenté, voilà bien une calamité qui est largement
partagée à travers le monde. Par contre ce qui est moins partagée, c’est l’accès à des traitements
antirétroviraux. Les pays les plus développés ont un accès facile à des traitements à base
d’antirétroviraux qui ont permis de ralentir largement la progression de la maladie chez de
nombreux patients. Ce traitement est tellement bien intégré dans ces pays, que les associations de
lutte contre le VIH/SIDA doivent de nouveau prévenir le public sur les risques de contamination
liés à des pratiques sexuelles non-protégées.
Dans les pays les moins avancés, le VIH/SIDA est une autre réalité, principalement par
l’impossibilité, pour la presque totalité des patients, d’accéder à un traitement efficace. Parmi les

28
« Les enfants peuvent se trouver contraints de servir comme combattants, de faire l’expérience de la violence sexuelle
ou de l’exploitation sexuelle, ou être exposés aux débris explosifs qui tuent ou mutilent des milliers d’entre eux chaque
années. Les filles sont plus particulièrement vulnérables à la violence sexuelle, aux mauvais traitements, à l’exploitation
et à la réprobation sociale pendant et après les situations de conflit. Par ailleurs, un grand nombre d’entre elles font
l’expérience de la guerre sur les lignes de front. » Ibid.
29
Ibid. p. 45.
30
« Les groupes armés et, dans certains cas, les forces gouvernementales utilisent des enfants parce qu’il s’avère
souvent plus facile de les amener à tuer sans crainte et à obéir de façon aveugle que des adultes. » Ibid. p.44
31
Op. Cit. Rapport Unicef 2005, p. 63.

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populations victimes de ce virus se retrouvent de nombreux enfants et plus spécialement des enfants
du continent subsaharien.
Cette pandémie fait de nombreuses victimes, soit par contamination, soit par le fait que les
enfants se retrouvent orphelins après le décès d’un parent, voire des deux. En 2003, le virus du
VIH/SIDA avait rendu orphelins 15 millions de mineurs ; 8 sur 10 sont Africains.32 Selon les
projections des analystes, si rien n’est fait pour stopper cette épidémie, ce seront 18 millions
d’enfants africains qui seront orphelins d’ici 2010 (dans 5 ans seulement).
Les enfants sont aussi victimes directes de cette terrible maladie par contamination. Ces
enfants sont contaminés soit par leurs parents par transmission intra-utérine, soit par rapports
sexuels précoces. Chaque jour 17000 enfants sont contaminés par le virus du VIH/SIDA. Soit
630000 en 2003. Si dans de nombreux pays du monde les antirétroviraux font leur arrivée et
permettent de réduire les morts infantiles, en Afrique subsaharienne, c’est le contraire qui se
produit. Il semblerait que beaucoup de décideurs internationaux des grands groupes
pharmaceutiques aient décidé de ne pas considérer cette partie du monde. Il est vrai que le marché
des pays africains représente moins d’enjeux économiques, que ceux de la Chine ou de l’Inde, en
raison de l’instabilité politique d’un trop grand nombre de ces pays. Une petite lumière vient
néanmoins de s’allumer dans la pénombre africaine. Au Gabon, une petite usine pharmaceutique
vient de voir le jour : c’est la première industrie de ce type dans ce continent. Mais déjà les grands
groupes pharmaceutiques font savoir qu’ils vont tout faire pour l’interdire au nom des dangers de la
production de médicaments génériques. Il n’est plus nécessaire aujourd’hui de revenir sur la
question des génériques.33.

6. Les violences des métasystèmes.

Une dernière dimension importante des violences du monde est liée à des formes graves de
perversions ou de pathologies psychiatriques. Ces formes de violence sont au-delà des systèmes
logiques, mais les traversent à certains moments. Ces formes de violence utilisent les autres
dimensions de la violence pour réaliser leurs objectifs. De plus, ces formes de violence sont
perpétrées par des individus ou groupes d’individus complètement insensibles à la souffrance de
l’autre, qui recherchent la satisfaction orgasmique narcissique dans la souffrance de l’autre ou dans
une totale déconnection de la réalité de l’autre. En cela, elles sont hors des cadres microsystémiques
et macrosystémiques, même si elles s’expriment dans ces lieux. Les mécanismes en action dans
certaines de ces perversions graves sont bien connus et sont souvent le fruit d’une histoire
personnelle de maltraitance grave. Depuis une trentaine d’année, l’approche systémique des
thérapies des systèmes maltraitants nous permet de mieux comprendre les interactions entre
l’histoire familiale des psychopathes, sociopathes et grands pervers et leurs actes. Il est important
d’apporter une solution qui permette de présenter un cadre qui fasse éclater le sentiment de toute
puissance où s’exprime bien souvent l’incapacité relationnelle. Un élément important de ce cadre
est la loi. La Loi, même si elle ne rejoint pas toujours les psychopathes et sociopathes les plus
atteints, permet d’en sortir d’autres, même de manière temporaire et partielle, de la toute puissance
qui les habite. De plus, la Loi permet aux victimes de sortir de l’emprise de l’agresseur sur eux.
Certaines des formes graves sont de plus en plus mises au jour dans les médias, d’autres se tapissent
encore dans l’ombre. Loin d’en faire le tour de manière exhaustive34, je m’attacherais à deux formes
qui me semblent être celles auxquelles une attention de la société doit se porter d’urgence. Ce sont
32
Ibid. p. 67
33
La première usine pharmaceutique d'Afrique centrale au Gabon, Le Nouvel Observateur 07/03/2005.
www.africatime.com
34
Chacune de ces grandes perversions mériterait beaucoup plus d’analyse, mais il faut une certaine formation pour
pouvoir les aborder sans tomber dans la dépression. Lors de ma première année de formation sur les systèmes
maltraitants, il m’a fallu beaucoup de temps pour digérer ce que je découvrais. Mon expérience de terrain, ma
participation au travail d’associations luttant contre les réseaux de pédophilies, et ma formation au Centre des Buttes
Chaumont, m’ont bien fait comprendre qu’il faut une très grande solidité émotionnelle pour pouvoir s’affronter à de
telles structures, les situations auxquelles ont été confrontées les victimes.

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les actes pédophiles individuels ou en réseaux liés à l’exploitation sexuelle des enfants, ainsi que le
problème des sectes sataniques.
a. Pédophilie, réseau, cybercriminalité.
La pédophilie est une déviance sexuelle, qui est une fixation de l’orientation du désir sexuel
sur l’enfant comme objet sexuel. Ce type de déviance sexuelle est frappé d’un interdit ancestral, le
tabou de l’inceste. Cela démontre bien l’inadéquation entre des relations sexuelles avec des mineurs
et la construction du vécu sociétal. La conscience collective a bien compris la différence dans le
rapport qui existe entre l’adulte et le mineur pour frapper du tabou de l’inceste ce genre de relation.
Malheureusement et depuis très longtemps déjà, de trop nombreuses personnes, passant outre le
tabou, violent des mineurs et leur font subir toutes sortes de sévices sexuels. La Loi du tabou n’étant
plus suffisante pour réfréner ces pulsions, la Loi des hommes doit s’imposer à la toute puissance de
ces prédateurs. En aucun cas les relations sexuelles entre un adulte et un(e) mineur(e) ne peuvent
être tolérées par une société. L’irruption de la sexualité adulte dans l’univers de l’enfant a des
conséquences dramatiques pour l’enfant. Il serait trop long de rentrer plus dans les détails sur cette
question de la pédophilie et ses conséquences sur l’enfant. Pour aller plus loin dans la
compréhension de cette perversion et des conséquences pour les victimes, ainsi que des thérapies
efficaces pour s’en sortir, la lecture du dernier ouvrage de Martine Nisse et Pierre Sabourin :
« Quand la famille marche sur la tête »35, est incontournable.
Les réseaux de pédophilie font partie de ces horreurs que des êtres humains sont capables de
faire subir à des enfants, les rabaissant au rang de marchandise sexuelle. Dans le cas de la
pédophilie, l’enfant est perçu ordinairement comme un partenaire sexuel possible ; dans le cas des
réseaux de pédophilie, les enfants sont perçus comme des marchandises qui ont un prix. Ils ne sont
plus seulement objet sexuel, mais aussi source de revenus énormes pour les organisateurs de tels
réseaux. L’affaire des CD-rom de Zanvoort et de ses 8500 photos pédophiles, révélé en France par
les journalistes Serge Garde et Laurence Beneux36, a montré quelle était l’étendue et les modes
opératoires de ces réseaux de pédophilie, fournisseurs de chair fraîche à la perversion sexuelle des
adultes. L’affaire du réseau d’Angers montre combien les réseaux peuvent toucher toutes les
couches de la société, les plus pauvres comme les plus riches. Dans l’affaire Dutroux, ce dernier
fournissait en victimes certaines personnes de l’élite belge. Dans l’affaire de la Casa Pia au
Portugal, ce sont des « personnalités » qui ne cessent de tomber les unes après les autres.
Le réseau Internet permet à ces réseaux mafieux de s’organiser et d’augmenter leurs profits.
Internet permet aussi de faciliter la chasse de certains adultes sur les jeunes. Bernard Valadon, sur
son site Internet37, a recensé plus de 250 000 sites à caractère pédophile. L’affaire d’Outreau, ainsi
que la condamnation de la France par les Nations Unis38 pour la lenteur et les difficultés de
procédure dans les affaires liées à la pédophilie, ont eu pour conséquence de faire avancer les débats
dans la bonne direction. Le rapport de la commission Viout39, demandé par Monsieur Perben, est un
de ces progrès. On peut regretter qu’il ait fallu autant de drames pour prendre conscience du besoin
de professionnalisme pour traiter de telles affaires. Les réseaux de pédophilie sont très puissants
financièrement et génèrent de plus en plus de capitaux à travers le monde. Ces capitaux alimentent
et sont alimentés par toutes sortes de trafics : drogues, organes, êtres humains, prostitution, snuff
movies. Comme pour le terrorisme international, il faudra une volonté commune des Etats pour
repérer et démonter les structures financières qui permettent à ce monstrueux trafic de perdurer. Les

35
Op. Cit. On peut aussi consulter The mind of the Paedophile. Psychoanalytic Perspectives, edited by Charles W.
Socarides with Loretta R. Loeb, Col. Forensic Psychotherapy Monograph Series, Karnac, London, 2004.
36
Le livre de la honte : les réseaux de pédophilie, Laurence Beneux et Serge Garde, Ed. Le cherche midi, 2001
37
www.bouclier.org
38
Note présentée par M. Juan Miguel Petit, rapporteur spécial sur la vente d’enfants, la prostitution des enfants et la
pornographie impliquant des enfants, conformément à la résolution 2002/92 de la commission des droits de l’homme.
Note préliminaire sur la mission en France, E/CN.4/2003/79/Add.2 du 27 janvier 2003, www.un.org
39
Rapport du groupe de travail chargé de tirer les enseignements du traitement judiciaire de l’affaire dite d’Outreau,
Février 2005, www.justice.gouv.fr/publicat/JMOutreau.pdf

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collaborations entre Interpol, Eurojust, et l’OCRTEH40 sont à encourager. De plus il serait


indispensable de fournir de véritables moyens technologiques à ceux qui sont chargés de lutter
contre cette forme de criminalité.
b. Sectes sataniques et autres dérives sectaires.
Les dérives sectaires et les sectes sataniques font peser à travers le monde une véritable
menace sur beaucoup de jeunes mineurs. Que ce soit chez les Satanistes ou les Lucifériens en
Europe et sur le continent nord-américain, que ce soit dans les rituels Vodoo dans les caraïbes et en
Afrique, ou bien dans certaines cérémonies Animistes en Afrique et en Asie, de nombreux enfants
sont menacés par de telles pratiques. La société actuelle commence à réaliser les dangers que
certains de ces mouvements représentent. Les premiers signes d’inquiétude étaient liés à la dérive
du mouvement de hard rock Heavy et Black Metal avec des groupes comme « Black Sabbat ».
Après une période plus calme, dans l’opinion publique41, l’émergence du mouvement gothique
réveille à nouveau les peurs de ces dérives satanistes et vampiristes.42 La Miviludes43 dans une note
sur le satanisme44 met en garde les parents contre de possibles dérives vers un satanisme dur, dont
les mouvements Heavy Metal et Gothique sont des portes d’accès privilégiées.45 Les groupes
satanistes et leurs variantes culturelles46 d’un continent à l’autre peuvent par leurs pratiques, aller
jusqu’au meurtre, à l’anthropophagie et à la nécrophagie, une véritable menace. Nombre de
disparitions d’enfant à travers le monde sont à leur attribuer. Beaucoup ne veulent pas y croire,
proclamant haut et fort que ce sont des « délires d’associations de lutte contre les sectes ». Pourtant,
la Miviludes reconnaît l’existence d’actes sacrificiels d’êtres humains.47 Il devient urgent de lutter
de manière efficace contre les sectes.48
L’accompagnement de victimes de sectes sataniques liées à des réseaux de pédophilie nous
révèle des horreurs inimaginables. La perversion de certains êtres « humains », leur absence totale
de compassion envers les autres, voire même la jouissance que la souffrance des autres leur procure,
comme la jouissance provoquée par le sentiment de toute-puissance que certains perçoivent dans le
regard affolé de leur victime, sont autant de graves dangers dans lesquels sont propulsés des milliers
d’enfants à travers le monde. Dans de trop nombreuses sectes, les gourous profitent de leur pouvoir
sur les adeptes pour assouvir leur pulsions sexuelles les plus bases. Ils abusent des femmes et
enfants de leur groupe. Une véritable doctrine de « l’éveil » à la sexualité est alors avancé pour
justifier leur pulsions pédophiles. La réaction face à de telles horreurs doit être sans complaisance
aucune. Aucune loi sur la liberté religieuse ne doit permettre que de telles horreurs se produisent.

40
Office Central pour la Répression de la Traite d’Êtres Humains.
41
Ces mouvements sont plus constants dans leurs pratiques que l’attention de l’opinion publique. Pour en avoir une
meilleur connaissance on peut conseillé la lecture de : Enquête sur le satinisme, Massimo Introvigne, Bibliothèque de
l’Hermétisme, Ed. Dervy, Paris, 1994. Bien qu’un peu complaisant, cet ouvrage est un bon historique du satanisme.
42
Voir le numéro de Mars-Avril 2005, N°10 du Monde des Religions, dossier spécial : Les retour du Diable. Voir en
particulier : Le Mal adolescent, page 26-29
43
Mission Interministérielle de Vigilance et de lutte contre les dérives Sectaires.
44
www.miviludes.gouv.fr/IMG/pdf/Satanisme_et_derive_sectaire.pdf
45
« La confusion entre le mouvement gothique (ou gothik) et la mouvance sataniste est souvent source
d’incompréhension. Or le gothisme ne conduit pas systématiquement à la déviance ou à la marginalité, même si l’on ne
peut aujourd’hui contester qu’il reste l’une des portes d’entrée sur le satanisme. » Ibid. p1.
46
Même si dans beaucoup de pratiques religieuses animistes ou polythéistes, ce n’est pas l’adoration d’une forme
maléfique personnifiée dans un être satanique, mais la colère des esprits, des ancêtres, qu’il faut apaiser par un sacrifice,
l’on recherche à s’attirer leurs bonnes grâces pour avoir plus de pouvoir, d’argent ou de puissance sexuelle.
47
« Les rituels satanistes, d’une obédience à l’autre, varient peu, malgré les différences doctrinales qui opposent par
exemple satanistes et lucifériens. Ils sont ordonnés selon un calendrier inspiré des traditions druidiques. Ils peuvent
aller, quoiqu’on en dise, jusqu’aux actes criminels (messes noires, viols, tortures et sacrifices d’animaux, voire
d’humains. » Ibid. p.2.
48
Lutte discrète contre les sectes, Marianne Gomez, La Croix, 14 mars 2005.

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7. Conclusion.
Ce tour d’horizon, même s’il ne couvre pas toute l’étendue de l’horreur que des enfants
subissent chaque jour à travers le monde, doit nous aider à comprendre l’urgence qu’il y a à lutter
de façon structurelle et efficace pour le bien des enfants du monde. L’augmentation dramatique des
suicides d’enfants et d’adolescents, l’augmentation de la violence des jeunes, sont des signaux
d’alarme qu’il faut prendre très au sérieux. Il ne s’agit pas ici d’être prophète de malheur, mais bien
de faire un constat du réel du monde dans lequel nous vivons, afin d’élaborer des solutions
structurelles concrètes pour des changements véritables. On peut « fantasmer sur le monde »,
ignorer les rapports des organismes mondiaux de vigilance, mettre la tête dans le sable, fermer ses
volets, mais le réel continue d’exister et d’avancer inexorablement. Ignorer le réel, et il se venge.
La violence devient, de plus en plus, le premier mode de relation à la société pour de nombreux
enfants du monde. Si nous ne changeons pas la trajectoire de notre histoire, nous nous préparons
beaucoup de larmes. Il est insupportable de voir la police faire irruption dans les cours des lycées,
bientôt peut-être dans les jardins d’enfants.
L’histoire de l’humanité nous révèle comment la qualité de vie de l’enfance peut déterminer
l’avenir d’une nation, voire d’un continent. Adolf Hitler était un enfant battu par son père, qui
s’enorgueillissait d’avoir résisté jusqu’à l’évanouissement sous les coups de son père. Staline avait
été un enfant martyrisé par une mère violente. Si l’on passait en revue l’histoire de l’enfance des
Milosevic, Pol Pot et autres criminels de guerre, quelles horreurs y découvrirait-on ?
La haine, tout comme l’amour, est facile à transmettre à un enfant. L’identification à l’agresseur
est un mode de survie des victimes. Afin de lutter efficacement contre ce phénomène, il faut
pouvoir travailler avec les enfants-victimes, dès le plus jeune âge, dans des cadres sécurisés. Il est
donc de notre responsabilité à nous tous citoyens du monde, village global, de faire nôtre les
objectifs du millénaire des Nations Unies, et d’interpeller nos politiciens pour que de véritables
changements aient lieu pour le bien des enfants du monde, pour pouvoir soigner et prévenir. Le
dernier rapport communiqué au Conseil de Sécurité des Nations Unies par Olara Otunnu et les
membres de la représentation spéciale pour les enfants dans des conflits49, propose un ensemble de
mesures pour avancer dans la protection des enfants pris au piège dans les conflits. Il semble plus
que nécessaire, à la lumière de ce rapport, non seulement de pointer le doigt vers ceux et celles qui
font le mal, mais de prendre des mesures pour qu’ils ne puissent plus faire de mal aux enfants et de
les rendre responsables devant la Cour Criminelle Internationale. Le rapport 2005 de l’Unicef sur
l’enfance propose un nombre concret de solutions. Ce qu’il manque aujourd’hui, c’est une volonté
politique pour mettre ces solutions en actions, ce qu’il manque, c’est notre volonté politique. C’est à
nous, adultes d’aujourd’hui, de faire ce choix crucial de la sauvegarde de l’enfance.

Stéphane Joulain M.Afr.

49
Rapport du Secrétaire Général sur les enfants et les conflits armés, 9 février 2005, A/59/695-S/2005/72

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