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Sommaire
Remerciements

Introduction : Ferenczi, tendre et passionné

PREMIÈRE PARTIE : LES ORIGINES


Chapitre 1 : Ambiance familiale et
culturelle
1. La maison Fränkel-Ferenczi
2. " Personne d'autre ne peut me comprendre quand
je pleure "
3. " Plus solide que du bronze "
4. Psychiatre militant et subversif
5 Avant la rencontre avec Freud
a) " Spiritisme "
b) " Deux erreurs de diagnostic "
c) " L'amour dans la science "
d) L'homosexualité
e) Le statut des médecins à l'hôpital
f) " Conscience et développement "
g) " L'Utraquisme "
Chapitre II : Ambiance du ménage à
trois (Freud - Jung - Ferenczi)
1. L'enthousiasme
2. Ferenczi, premier témoin
3. L'attentat et la délégation paternelle (Freud -
Jung)
4. Traumatisme sexuel modèle
Chapitre III : Le " frère aîné sans
reproche "
1. Les trois coups de Nüremberg
2. Théorisation
a) Introjection et transfert
b) Homoérotisme
c) Désir de désir
3. Symptômes transitoires et auto-analyse, les
petits textes
4. Les critiques et les précurseurs

DEUXIÈME PARTIE.- CONFLITS


CLASSIQUES
Chapitre IV : A propos des principes
1. 1923 : Ferenczi a cinquante ans
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2. Thalassa - Catastrophes
3. Ferenczi - Rank
4. Voyage aux USA
5. Ferenczi - Groddeck (l'entre-deux femmes)
Chapitre V : A propos des techniques
1. La logique et l'acte
2. La " technique active " : " une nouvelle règle "
3. L'injonction paradoxale
4. Une pianiste croate
5. Les névroses de caractère
6. Contre-indications, élasticité
7. Stratégie ou esquive?
TROISIÈME PARTIE : ENJEUX MODERNES
Chapitre VI : Réhabilitation du trauma
dans la théorie
1. Une question déplacée
2. " L'enfant trop bien élevé "
3. Séduction, commotion, déduction
4. Rêve à répétition et désaveu
5. Absence à soi-même
Chapitre VII : " Poésie et vérité
scientifique "
1. Double malentendu
2. " Qui est fou ? "
3. Double langage
4. " Confusion des langues ", confusion des lois
5. " Névrose de frustration "
6. " Délire scientifique "
Chapitre VIII : Ferenczi pionnier
1. Amitié ou amour de transfert?
2. Deuil ou " roc du biologique " ?
3. Ferenczi le parrain ?
4. Derniers jours ou dernières heures
Nécrologie de Ferenczi par Sigmund Freud
5. L'héritage (esquisse de l'influence de Ferenczi) :
Hongrie, Angleterre, USA, France
Conclusion
Chronologie

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Remerciements
A Monsieur Patterson, co-directeur des S. Freud copyright, à
Monsieur Haynal et Madame Judith Dupont, membres du Comité
d'Edition de la correspondance Freud-Ferenczi, pour l'autorisation
de publier dans cet ouvrage certains passages de la
correspondance de Freud, la plupart inédits, que j'ai à chaque fois
essayé de situer dans leur contexte.

A mes collègues de traduction du Groupe du Coq Héron : Suzanne


Achache Wiznitzer, Judith Dupont, Suzanne Hommel, Georges
Kassai, Françoise Samson et Bernard This.

Toute ma gratitude à Judith, sans laquelle ce livre n'aurait pu se


réaliser ; elle a bien voulu en relire le manuscrit ainsi que Madame
Eva Brabant.

Je remercie encore pour leur documentation Madame Marie-José


Thiel et Mademoiselle Marilène Weber.

Merci enfin à Maria Torok pour son accueil toujours précieux.

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INTRODUCTION
Ferenczi tendre et passionné
Comment présenter Ferenczi? Comment désintriquer ses relations
personnelles à Freud pendant vingt-cinq ans, ses problèmes
sentimentaux conflictuels et ses recherches passionnées ?
Comment faire le point entre ses prises de position engagées, qui
bouleversent la psychiatrie hongroise de son temps, et ses
découvertes en psychanalyse qui, encore aujourd'hui, le placent
en position de précurseur incontestable ?

Une seule solution, grâce aux matériaux inédits dont nous


disposons : découvrir les aspects insolites de son œuvre, retrouver
après les avoir oubliés les ressorts subjectifs de certaines de ses
positions polémiques, renouer ensemble mythe et fantasme,
logique et biologique, l'insu de sa quête névrotique et le non-dit
de son désir, le texte même de sa dépendance à l'inconscient et
de sa fidélité aux exigences scientifiques.

Ferenczi Sándor, comme il signe lui-même, à la hongroise n'est en


effet ni une doublure de Freud, ni un dissident, mais de 1908 à
1933 — année de sa mort — il devient le correspondant
permanent de Freud, l'exception parmi les élèves et les amis,
l'enfant terrible parmi les sauvages de la horde des frères, pour
être désigné, un jour, en 1929, comme le " grand Vizir secret "
d'un Freud, Sultan de sa propre cause.

Dès avant cette rencontre fulgurante avec Freud, qui va


transformer sa vie, Ferenczi était déjà engagé dans une lutte
contre l'ordre établi médico-psychiatrique de son pays. Sa défense
publique des homosexuels, son insistance à mettre en place une
nouvelle psychologie de l'amour, son étude de la pathologie du
milieu médical, anticipent précisément ses recherches
psychanalytiques et font de lui, dès cette époque, un chef de file
de la contestation par rapport aux pédanteries à la mode.

D'autre part, l'élaboration intérieure de son enfance, sa curiosité


et son expérience de neurologie classique bouleversée par les
théories évolutionnistes et les principes de la méthode
expérimentale, expliquent, en partie du moins, l'incroyable
maturité de ce jeune psychiatre de trente-cinq ans, qui part enfin
à Vienne rencontrer l'auteur de " La Science des rêves ". Certes, la
première lecture qu'il fit de ce livre ne fut pas la bonne, mais ce
contretemps est pour lui un objet d'auto-analyse qu'il exposera en
détails. Il publiait déjà sur des sujets comme le spiritisme,
l'hypnose, la paranoïa...

L'élève admiratif et scrupuleux qu'il cherche à être sera très vite


adopté par Freud, comme un ami, sinon comme un intime, en tous

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cas aussitôt reconnu comme un maître en puissance ; maître de la
pratique de l'analyse, empirique avant d'être spéculatif, chercheur
de stratégies efficaces, m2Cltre aussi dans l'art subtil de rester
solidaire et prosélyte d'une pensée en révolution permanente.
Trop jeune, il né sera jamais cet " autre moi-même ", comme Fliess
l'avait été ; trop proche de Freud, il ne sera pas, comme Jung, ce
président indispensable au mouvement dans ces années fébriles
d'avant-guerre, quand Freud cherchait à conquérir des terres
nouvelles : la psychiatrie internationale et l'univers des gentils.

Pour l'amour de Freud, Ferenczi sera le maître d'œuvre de


l'Association Internationale, en 1910, son " paladin ", dans cette
grande saga politiquement si délicate et psychanalytiquement si
proche d'un gigantesque échec. Sa mort brutale, le 22 mai 1933,
dans sa soixantième année, laissera la " famille psychanalytique "
bien éclatée, quoiqu'il ait cherché jusqu'au bout à éviter la rupture
entre Européens et Américains. Freud, quant à lui, craignant
depuis longtemps sa propre disparition, et quelles que soient les
discussions aigres-douces qu'ils aient eu ensemble, ne prévoyait
que Ferenczi comme successeur à la tête du mouvement.

Mais Ferenczi est mort le premier. Les difficultés entre les deux
hommes n'ont pas encore été étudiées historiquement, par
l'impossibilité d'accès aux documents ; mais pour comprendre le
destin étrange de certains textes comme " Confusion des langues
" et l'aventure de certains concepts, comme celui de " trauma ", il
faut nécessairement réévaluer les positions fluctuantes de Freud,
et la sclérose du post-freudisme ; de même faut-il découvrir le
deuxième titre de " Thalassa " : " Catastrophes dans le
développement du fonctionnement génital ", pour saisir l'axe
fondamental de la double recherche de Ferenczi : clinique et
spéculative.

Présenter Ferenczi aujourd'hui, c'est donc prendre position, sinon


prendre parti ; c'est s'interroger sur le sens des camouflages qui
grèvent encore les textes d'origine de la psychanalyse, (niais
enfin, les secrets ne sont plus ce qu'ils étaient). A défaut d'en
connaître le contenu, on en connaît l'existence : telle lettre de
Freud à son fils aîné se trouve consignée jusqu'en l'an — de grâce
— 2032 ; une lettre à Breuer l'est aussi jusqu'en 2102. Est-ce
seulement pour ménager les héritiers, comme le suggère avec
humour Paul Roazen, dans sa lettre -à l'International Journal of
Psychotherapy? Comment comprendre l'élimination complète d'un
passage si important de la lettre Freud-Fliess du 22 décembre
1897 ? Là où curieusement, trois mois après sa fameuse trouvaille
" Je ne crois plus à ma neurotica ", voilà qu'à nouveau il y croit...
Comment comprendre l'escamotage de cette portion de lettre,
publiée en entier par Masson, quand on y lit que Freud y fait le lien
entre l'origine de la psychose et la censure russe dite du
caviardage, c'est-à-dire " l'absence apparente de signification du
délire " ? Comment ne pas remarquer alors que ce sont ces
problèmes-là, précisément, qui orchestrent le vrai malentendu

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entre Freud et Ferenczi ? Soit quelle dimension doctrinale doit-on
concéder à la commotion psychique dans l'art de la cure ?

Présenter Ferenczi, c'est donc différencier, sans nécessairement


les opposer, deux espaces théoriques, comme Freud d'ailleurs a
toujours su le faire, quand il le voulait. Schématiquement il y a :

1. le trauma sexuel prépubertaire, incestueux souvent, agi


entre les générations, quand un adulte, " incestueur "
pourrait-on dire, passe à l'acte son sadisme et son
insatisfaction sexuelle dans un contexte passionnel proche
des positions perverses, psychopathiques ou folles ; ailleurs,
sans que telle commotion soit réparable, C'est le langage du
passionnel qui produit des doubles entraves précoces et des
micro-traumas répétitifs et oubliés ;
2. et d'autre part, il y a l'espace psychique du désir
inconscient, œdipien et préœdipien d'un enfant,
problématique du sujet de l'inconscient dans son rapport à
la langue et au désir de l'adulte ; ici la préhistoire du sujet
est créatrice d'images intériorisées : mère phallique ou père
de la préhistoire individuelle, regroupées par Lacan sous le
sigle logique du grand Autre.

Ces deux espaces, le premier historique, le second structural, ne


peuvent s'exclure l'un l'autre ; ils sont noués ensemble, comme le
sont dans la topologie lacanienne, imaginaire, symbolique et réel,
comme aussi dans la pensée de Konrad Lorenz sont noués
ensemble l'inné et l'acquis.

Ainsi, -présenter Ferenczi, c'est tenter de sortir du post-freudisme


orthodoxe, c'est se dégager du puritanisme qui, comme l'écrit
Michel Foucault, " impose son triple décret d'interdiction,
d'inexistence et de mutisme " ; c'est enfin soutenir la nécessité
d'un accès à des textes complets comme le seront son Journal
clinique de l'année 1932, " Poésie et vérité scientifique " et la
correspondance Freud-Ferenczi (en cours de traduction),
supposant des lecteurs adultes capables de juger par eux-mêmes.

En conclusion de ce passage de la lettre à Fliess, refoulée par


Kriss, Anna Freud et Marie Bonaparte, Freud citait Goethe : " Was
hatt man dir, du armes kind getan ? " (Qu'est-ce qu'on t'a fait, à
toi, pauvre enfant?). Il voyait même là comme une nouvelle devise
de la psychanalyse. Serait-ce ça l'insoutenable du discours de
Freud ?... Toujours est-il que Ferenczi, le " frère aîné sans
reproches ", est devenu victime émissaire pour le mouvement
analytique, fou de Freud pour Jones, tête de turc pour l'idéologie.

Voilà qu'il se révèle aujourd'hui, bien au contraire, de plus en plus


précurseur et pionnier. C'est démonstratif à la lecture de son
Journal où, à la fois tendre et passionné pour la cause qu'il
soutient, il reste lucide jusqu'au bout de son autocritique et lutte
avec force contre la paranoïa de l'autorité qu'il stigmatise, entre

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autres, sur ce mode pathétique : " Dieu est fou, le monde est dans
le chaos! ". Ne serait-ce pas un écho à cette strophe du dernier
poème du poète-soldat, Sándor Petöfi, mort au combat en 1849 ? :

" Et s'il dit les événements


Comme ils furent, fidèlement,
Qui pourra croire
Que cette histoire
D'horreur est bien la nôtre, hélas
On prétendra que ce sont là
Les divagations sanglantes
Nées d'une cervelle démente "

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PREMIÈRE PARTIE

LES ORIGINES
" Salut aussi au père qui, peu auparavant
tout au fond du calcul, a trouvé à endiguer
la puissance du sexe féminin pour
qu'il porte sa part d'obéissance à la Loi ".
Extrait du Poème de Freud à Fliess, 29 décembre 1899,
cité par Max Schur, La Mort dans la vie de Freud,
Tel, Gallimard, p. 245.

CHAPITRE 1
Ambiance familiale et culturelle
1. La maison Fränkel-Ferenczi

En 1848, le futur père de Sándor Ferenczi, Bernàth Fränkel,


immigrant Juif polonais, originaire de Cracovie, s'engageait
comme volontaire pour combattre les Habsbourg ; il avait dix-huit
ans. Cette guerre d'indépendance devait vite se terminer en échec
pour les patriotes mais, dès la capitulation, sa conduite héroïque
lui permit de s'installer comme libraire, d'abord à Eger, puis dans
la petite ville provinciale de Miskolcz, au 73 de la rue Principale.
Dans les années 70, le problème des minorités ethniques était au
premier plan et, en 1868, la langue hongroise devint langue de
l'État. La Hongrie n'était qu'en apparence un État moderne,
associé à l'Autriche sur la voie du capitalisme mais toujours, en
fait, de structure féodale. Budapest, premier port sur le Danube,
devint vite la seule ville du pays de dimension Européenne, où la
bourgeoisie s'épanouit rapidement, mais en compétition avec les
traditions aristocratiques et paysannes : " Ce sont très souvent
des Juifs qui sont liés au courant de pensées modernes, ou à ceux
qui pénètrent en Hongrie. Ainsi, le premier représentant sérieux et
propagateur du marxisme était un collaborateur d'Engels et de
Marx, ex-ministre de la Commune de Paris, le Juif Léon Frankel ".
Cet homonyme influent, fondateur du Parti ouvrier de Hongrie, ne
présente pas de liens de parenté connus avec la famille Fränkel de
Miskolcz mais, comme elle, participe à ce mouvement. Dans cette
famille régnait une grande animation ; au rez-de-chaussée, la
librairie, à laquelle Bernàth avait adjoint une imprimerie et une
agence pour organiser des concerts où se produisaient des
artistes de renommée mondiale ; il était entre autres l'éditeur d'un
des principaux poètes de la résistance hongroise, Michel Tompa.
Au premier étage, dans l'appartement familial, régnait l'active

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Róza, Madame Fränkel née Eibenschütz, d'une famille polonaise
établie à Vienne.

Depuis leur mariage, en 1858, Bernàth et Róza avaient eu sept


enfants : Henrik, l'aîné, avait treize ans, puis Max, Zsigmond le
frère préféré de Sándor, Ilona, Maria d'abord prénommée Rebus
(sans doute Rebecca), puis Jacob dit Joseph, enfin la petite Gizella
qui venait d'avoir six mois au début de l'année 1873. (La future
femme de Sándor, son aînée de huit ans, s'appellera aussi
Gizella). Róza était enceinte pour la huitième fois ; très efficace,
elle gouvernait toute cette maisonnée, secondant son mari,
présidant l'union des femmes juives de la ville, recevant
généreusement les amis, toute la société intellectuelle, les
écrivains et artistes de passage. Dans la maison Fränkel on
discutait de tous les problèmes importants de l'époque, théories
artistiques, théâtrales ou politiques, et l'on faisait de la musique
de chambre, en famille. C'est dans cette ambiance que naquit
Sándor (Alexandre), huitième enfant, le 7 juillet 1873, année
d'unification des trois villes du bord du Danube, Pesth, Buda et
O'Buda, en une seule capitale : Budapest. A cette date, le jeune
Sigmund Freud, qui devait jouer un rôle si important dans sa vie,
avait dix-sept ans et commençait sa médecine, Georg Groddeck
en avait 7, Jung naîtrait deux ans plus tard. Au cours des dix
années suivantes naquirent encore : Moritz-Karoly, puis Vilma qui
mourut l'année de sa naissance, Lajos et enfin en 1883 Zsofia. En
1879 la famille Fränkel changeait son nom juif pour un nom
hongrois. A cette époque beaucoup de familles juives agissaient
ainsi, peut-être plus par patriotisme qu'en raison de
l'antisémitisme ; dans un effort d'assimilation, elles cherchaient à
s'intégrer à cette patrie qu'elles ressentaient comme la leur et
pour lesquelles parfois, certains de leurs membres s'étaient battus
et s'y étaient distingués comme Bernàth. Le changement de nom
est mentionné sur l'extrait de naissance de tous les enfants nés
avant 1879, donc aussi sur celui de Sándor, alors âgé de six ans. A
partir de ce registre d'état civil (consistoire israélite de Miskolcz)
on a pu repérer les successions de patronymes, tantôt introduits
par décret officiel, tantôt par l'usage ou le lapsus d'un
fonctionnaire. Le prénom du père est passé de Baruch à Bernàth.
On avait proposé à ce combattant volontaire de l'insurrection de
48, le nom de Ferenczy avec Y, signe de noblesse en Hongrie. Mais
en démocrate convaincu, il refusa et devint ainsi plus
prolétairement Ferenci ou Ferenczi. Peut-être une étude
minutieuse des articles et lettres de Sándor Ferenczi permettra-t-
elle de repérer l'influence que tous ces changements de nom —
allant tous dans le sens d'une coupure avec les origines — ont
exercé sur son sentiment d'identité ? Certes, la vie riche et bien
remplie que mènent les Ferenczi est intellectuellement très
stimulante pour les enfants de la maison, mais ils sont bien
nombreux, et il reste peu de temps pour chacun. Si, par ailleurs,
Bernàth et Róza étaient plutôt libres penseurs à propos de
politique, de philosophie et de littérature, comme la plupart des
familles hongroises de l'époque, ils étaient extrêmement réservés

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pour tout ce qui concernait la vie affective ; les contacts physiques
étaient des plus réduits, on évitait de parler du corps, du sexe, des
émotions.

Sándor dira plus tard combien il a pu souffrir de ce manque-là :

" Selon mon souvenir, il est certain qu'entant j'ai reçu d'elle trop
peu d'amour et trop de sévérité, sentimentalités et caresses
étaient inconnues dans notre famille. D'autant plus jalousement
étaient cultivés des sentiments comme : le respect pudique à
l'égard des parents ".

Selon sa jeune sœur Zsófia, Sándor était le préféré de son père ;


mais celui-ci mourut en 1888, quand il était encore adolescent, au
moment où il aurait eu sûrement le plus besoin de lui : il avait
quinze ans.

La librairie paternelle contenait une quantité d'ouvrages hongrois


et étrangers qui eurent nécessairement sur lui une influence
primordiale : Vorosmarty, auteur d'un " appel " au peuple qui
devint hymne national, Sándor Petôfi, poète hongrois le plus
estimé, Mikszath, Kôlcsey, mais aussi Shelley et les grands
auteurs français. Ainsi son goût de la lecture et les influences
philosophiques, littéraires et politiques qui constituent ses racines
culturelles sont-elles en continuation des prises de positions de
son père, donc un élément de sa filiation et du travail de deuil par
rapport à lui, où les opinions révolutionnaires du père se trouvent
transmises dans les positions subversives du fils.

2. " Personne d'autre ne peut me comprendre quand


je pleure "

Les témoignages des parents et des amis, comme les lettres de


Ferenczi à Freud et à Groddeck, nous donnent une idée de cette
atmosphère familiale comme nous en retrouvons l'écho dans ses
travaux théoriques. De là venait peut-être sa sensibilité à la
présence de l'enfant dans l'adulte et aux détresses insoupçonnées
:

" D'une telle éducation pouvait-il résulter autre chose que de


l'hypocrisie? Préserver les apparences, cacher les " mauvaises
habitudes ", c'était le plus important. C'est ainsi que je devins un
excellent élève et un onaniste secret ; timide, n'employant jamais
un mot obscène et fréquentant, en cachette, des prostituées avec
de l'argent volé. De temps en temps, je faisais de prudentes
tentatives pour me dévoiler. C'est ainsi que je laissais un jour, "
par hasard-, tomber entre les mains de ma mère la liste de tous
les mots obscènes que je connaissais. Au lieu d'être aidé et
éclairé, j'eus droit à un sermon moralisateur ".

Après la mort de Bernàth, Róza poursuit seule la direction des


affaires de la famille. Elle fait prospérer le commerce et ouvre

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même une succursale dans la ville voisine de Nyiregyhaza. A
Miskolcz ils sont déjà liés à la famille de Gizella Altschul, future
femme de Géza Pàlos puis de Ferenczi, dont la fille cadette,
Magda, épousera plus tard un jeune frère de Sándor, Lajos
Ferenczi, et dont la fille aînée Elma, jouera un rôle important dans
la vie de Sándor.

Sándor va faire ses études de médecine à Vienne mais, semble-t-


il, n'a aucun contact pendant son adolescence ni avec Freud, ni
avec ses idées avant 1893. Il habite chez un de ses oncles
Sigmund Fränkel et fréquente sa famille maternelle ; moins
sérieux que pendant sa période scolaire, il préfère " à l'Université,
mener la belle vie " (Balint). Son frère préféré, Sigmund Ferenczi,
travaillait comme chimiste dans une papeterie proche de Vienne.
Les deux frères adoraient l'alpinisme, faisaient souvent des
escalades ensemble. Il en résultera, comme l'écrira Freud plus
tard, un " complexe fraternel marqué, lié à cette place médiane au
sein d'une nombreuse fratrie ". Si pour Freud, grâce à l'analyse,
Ferenczi a réussi à changer sa place symbolique, " devenu un frère
aîné sans reproches ", on peut retrouver au décours de la lecture
de sa correspondance, encore inédite, des fragments d'un incident
homosexuel qui aboutit à une réaction de dégoût intense : après
qu'un camarade de jeu plus âgé que lui l'ait convaincu de lui
laisser mettre dans la bouche : " son beau gros pénis, brun et
veiné ". Cet incident ponctue certainement ses positions
conflictuelles qui se développeront par la suite.

Il a aussi vis-à-vis de sa mère une relation très ambivalente dont


nous connaissons depuis peu le versant tendrement amoureux,
par l'intermédiaire d'un poème écrit à celle-ci à l'occasion de ses
vingt-quatre ans (en 1897) et adressé à elle, de Vienne, ce qu'il
faisait souvent, rapporte sa sœur Zsôfia :

" Au seuil d'une nouvelle vie,


Salut à toi, ma mère mienne.
Seule toi, personne d'autre
ne peut me comprendre quand je pleure.
Et je pleure aujourd'hui à chaudes larmes
Avec ferveur, et pour de vrai ;
Mes vingt-quatre ans sont allongés là
Dans le cercueil ".

Que de larmes il versera encore, plus tard, auprès de Gizella, qui,


elle aussi, le comprend et le console.

3. " Plus solide que du bronze "

Ferenczi obtint son diplôme de médecin en 1894 et fit son service


militaire dans l'armée austro-hongroise. Il rentra ensuite à
Budapest et s'installa d'abord comme généraliste, puis comme.

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neuropsychiatre. Il travailla successivement à l'hôpital Rôkus, puis
comme assistant à l'hospice des pauvres Élisabeth, dans le service
des prostituées. En 1904 il dirige la consultation de la Caisse de
santé à Budapest. En 1905 il est expert auprès des tribunaux.
Balint se souvient qu'il racontait volontiers comment, après avoir
lu " La Science des rêves " pour en faire un compte rendu dans la
revue médicale hongroise de Max Schâchter, il renonça après
l'avoir parcourue rapidement comme si : " cela n'en valait pas la
peine ".

Comme il le raconte lui-même avec humour, à cette époque


Ferenczi se fit affubler parfois du surnom de : " Schâchter
miniature ", tant son rapport avec lui a été une : -école de
formation du caractère ", cherchant à : " se montrer digne d'un
inégalable modèle ".

Voici comment lui-même parle de sa réaction à la lecture de la


Traumdeutung, dans un de ses premiers textes :

" Dès 1893 j'avais lu l'article de Breuer et Freud sur le mécanisme


psychique des phénomènes hystériques puis plus tard une
communication individuelle, où il démontrait que ce sont les
traumatismes sexuels de l'enfance qui sont à l'origine des
psychonévroses. Aujourd'hui, ayant eu tant d'occasions de me
convaincre de la justesse des théories de Freud, je suis fondé à me
poser cette question : pourquoi les ai-je écartées alors d'emblée,
pourquoi m'ont-elles paru a priori invraisemblables et artificielles,
et pourquoi cette théorie de l'origine sexuelle des névroses a
suscité en moi tant de déplaisir et d'aversion que je n'ai même
pas jugé opportun de vérifier, si d'aventure, elle ne comportait pas
quelques éléments de vérité! "

Et il conclut :

" Tous, nous sortons de l'adolescence encombrés d'une foule de


représentations sexuelles refoulées et la réticence devant la
discussion ouverte de la sexualité est une défense contre leur
irruption dans la conscience...

Je comprends à présent ma répugnance à adopter la théorie de


Freud, mais cela ne me dédommage guère des années perdues... "

Toujours est-il que, sur la page de garde de son exemplaire de la


Traumdeutung, était inscrit : " Aere perrenius ", Plus solide que du
bronze!

Pour apprécier l'après-coup de cette révélation en deux temps, il


faut considérer la spécificité du regard médical de Ferenczi, tel
que, pendant cette période d'imprégnation inconsciente de la
lecture de Freud, il a pu soutenir sur un mode pré-psychanalvtique
ses observations des dysfonctionnements de la sexualité,
organiques et psychiques, par rapport à l'homosexualité ; de

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même son questionnement sur le cycle féminin en fonction des
hormones ou sur la place qu'il faudrait accorder à " l'amour dans
la science ". C'est là que le récent travail de Claude Lorin apporte
un éclairage utile sur ce rapport entre l'art médical, l'acte d'écrire,
de décrire et de traduire, qui anticipe sur le développement
ultérieur des contradictions propres à Ferenczi, là où sont en
germe tant ses préoccupations quant aux marginaux et à une
politique de santé que ses recherches techniques à la poursuite
d'une cohérence entre le rôle du psychanalyste et le rôle du
médecin. Comme l'écrit Claude Lorin : " Il affirme l'aventure
humaine contre la nature humaine. Il ne cherche pas à garder
mais à conquérir ; médecin de formation, il part pourtant à la
découverte de la psychologie, de la littérature, de la politique, des
sciences juridiques (... ) Sa compréhension de la psychanalyse est
ascensionnelle et non pas magique. Ses premiers écrits montrent
qu'il n'a pas biffé la pensée analytique qui s'élabore en lui. Son
œuvre n'est pas un tout sans contradictions ni incohérences, mais
la totalisation d'une pensée en mouvement ".

4. Psychiatre militant et subversif

Avant sa rencontre avec Freud et cet épisode lié à la lecture de la


Science des rêves, ce " mémorable oubli ", on peut constater qu'il
n'était pas sans subir l'influence des courants de pensée venant
de Vienne et de toute l'Europe. Son article " Spiritisme ", dès
1899, pose quelques questions délicates : " Qu est-ce que la
connaissance ? Quels sont les fondements éthiques du monde
humain? ". Ainsi interroge-t-il les dogmes de la pensée établie, la
ségrégation, l'incurabilité, liées trop souvent à des présupposés
culturels.

Mais ces bouleversements de la pensée et de la pratique portent


en eux des potentiels révolutionnaires. Tout un courant culturel va
dans cette direction : " Dès 1900, les tentatives se succèdent pour
fonder une revue littéraire qui refléterait ce changement... dont
l'aboutissement sera Nyugat (Occident), synthèse des traits
nouveaux de l'époque " ; le directeur et théoricien en est Ignotus,
ami des Ferenczi. Le poète Endre Ady écrivait en 1906 : " Je pense
et je- proclame courageusement que je suis le porte-parole de
l'âme du Hongrois Européen. Peut-être pas encore assez brave et
découragé, mais porte-parole tout de même. Ma Mecque est là où
les âmes sont les plus raffinées, où la beauté et la culture
humaine jettent un rayonnement sacré " .

Les textes psychiatriques que Ferenczi écrivit à cette époque sont


le reflet d'un rayonnement scientifique comparable à ce
rayonnement culturel dont parle le poète. Plus tard, il sera séduit
par l'aspect sérieux et précis, c'est-à-dire savant, des techniques
d'association d'idées venant de Jung. Citons Balint : " Il acheta un
chronomètre et dès lors, nul ne fut à l'abri de son zèle.

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Quiconque lui tombait sous la main dans les cafés de Budapest,
écrivain, poète, peintre, préposé aux toilettes ou serveur, était
soumis à " l'épreuve d'associations ". Il fut ainsi amené à réparer
l'omission du passé et lut d'un bout à l'autre toute la littérature
psychanalytique disponible à l'époque ".

Mais, en 1899, Ferenczi n'en est pas là ; ce sont les " déshérités "
qu'il soigne à l'hôpital et à propos desquels il va publier un grand
nombre de textes, plus d'une cinquantaine — dont très peu sont
traduits en français — sur des problèmes divers, mais dont
certains peuvent être considérés comme pré-analytiques. On peut
supposer que, depuis sa lecture de Breuer et Freud, tout un travail
psychique, quoique refoulé, a porté ses fruits, lié à cette
effervescence littéraire et philosophique, dans le contexte
politique agité où l'équilibre de la monarchie austro-hongroise est
très instable et où le contexte psychiatrique est dominé par
l'organicisme et le concept de dégénérescence.

5. Avant la rencontre avec Freud

Sans vouloir classer des thé — mes insistants dans cette


complexité des intérêts professionnels du jeune Ferenczi, il est
certain que plusieurs courants essentiels se dégagent après la
publication de son deuxième article dont le sujet est déjà bien
engagé : " Spiritisme ". Tel l'" Héraclite de la psychiatrie hongroise
", comme l'écrit Claude Lorin, " il apparaît comme un précurseur
de la psychiatrie dynamique, œuvrant pour que les certitudes
préétablies' s'estompent et que les pronostics ne soient plus des
destins ".

a) Dans " Spiritisme " (1899) nous pouvons saisir sa tentative de


compréhension de tous ces phénomènes très à la mode à
l'époque, par la théorisation d'une " division des fonctions de
l'esprit ", c'est-à-dire par les notions de clivage et d'automatisme
de répétition. En référence au " Laboureur et ses enfants " de La
Fontaine, il note que " le trésor des occultistes est analogue à l'or
des alchimistes : leur " science " produira peut-être une riche
récolte inattendue dans ce terrain encore en friche qu'est celui de
la psychologie ". Déjà dans ce texte il écrit :

" Ce que nous savons actuellement montre de façon décisive qu'il


existe dans l'esprit humain des éléments inconscients et
subconscients qui participent à leur fonctionnement. Nous
accomplissons d'innombrables choses logiques que notre
conscience n'appréhende pas ".

Et plus loin :

" Il est hautement probable qu'un grand nombre de phénomènes


occultes soient aussi l'expression de ces divisions de l'esprit, une
ou plusieurs parties de l'esprit se reflétant à la conscience

54
pendant que d'autres fonctionnent hors du champ de la
conscience et en quelque sorte automatiquement ".

On sait combien Freud resta toujours dans l'embarras à propos du


spiritisme, tout à la fois curieux, enthousiaste, sceptique et
méfiant, cherchant à dissocier la psychanalyse de ce qui serait,
par exemple, sa " conversion à la télépathie " qui est son : " affaire
personnelle comme d'être juif ou de fumer avec passion et bien
d'autres choses ".

Question ouverte, et pour longtemps, par Ferenczi, premier à


poser les nuances entre croyance, foi, observation et télépathie,
ce que Freud reprendra comme " noyau de vérité " dans ses
Nouvelles conférences, trente ans plus tard.

b) Dans le texte " Deux erreurs de diagnostic ", publié en 1900,


son attention se porte sur les " phénomènes psychologiques mal
connus ", qui bientôt seront décrits comme contre-transfert 13
ainsi que le notent les traducteurs. Il dépasse par là la notion
banale d'erreur pour s'interroger sur les préjugés médicaux,
l'influence de la " première impression " et de la ressemblance
analogique entre deux symptômes physiques fixant le sentiment
initial d'une conviction, de laquelle procède l'erreur.

La deuxième erreur étant de penser à une cause unique, sans


percevoir les enchaînements respectifs, comme si cette
fascination, telle que Méphisto l'évoque à propos du sexe féminin,
était aussi spontanément à l'œuvre dans le rapport à ces deux
corps malades, en l'occurrence ceux des deux femmes dont il
parle, qui sont deux femmes âgées.

Méphisto aurait-il quelque raison obscure de " traiter à partir d'un


point unique " ? (Aus einem Punkte zu kurieren).

Ce point unique, point aveugle à l'occasion de sa pratique


médicale, ce point de départ diaboliquement sexué, en référence
à la femme, est ici déjà reconnu et désigné. N'est-ce pas d'ailleurs
ce point d'où procède toute la confusion, qui apparaît ainsi comme
le lieu de répugnance " a priori " qu'il a décelé dans son propre
rapport à la théorie sexuelle des névroses, avant d'en reconnaître
la force, " plus solide que du bronze " ?

D'autres textes relatifs à sa pratique de neurologue seront publiés


dans la même revue pendant les années suivantes, comme " Les
troubles nerveux dus à l'alcoolisme " entraînant des syndromes
hypocondriaques, et les troubles fonctionnels appelés aujourd'hui
syndrome subjectif des traumatisés, qu'il s'attache à dissocier du
diagnostic passe-partout de " neurasthénie ".

En 1905 il poursuit cette critique du syndrome de neurasthénie,


qu'il considère davantage comme une maladie à la mode que
comme une entité nosologique autonome ; il en décrit trois sous-

54
ensembles : dans les cas d'aliénation manifeste, dans les cas
d'épuisement et comme signes accompagnateurs d'" états soi-
disant organiques ", lesquels préfigurent déjà les maladies
psychosomatiques.

Quoiqu'il soit toujours attaché aux théories classiques, il essaye à


chaque occasion de rompre avec les schémas préétablis, par
exemple en séparant ce qu'il désigne comme " anomalie de
développement ", des phobies, qu'il reconnaît comme des "
psychoses en devenir ". En critiquant la notion de
dégénérescence, il remarque à quel point le diagnostic lui-même,
l'étiquette, a un effet " suggestif " non seulement sur le malade
mais sur le médecin.

Dans un texte de 1903, " Bromisme et arsénisme ", contrairement


à ce qu'il ironisait par rapport à Méphisto, il ne s'en tient pas à une
cause unique, mais cherche à faire l'analyse de ses propres
erreurs, de ses maladresses dans la prescription, où l'intoxication
médicamenteuse, quelquefois socioprofessionnelle est aussi
souvent iatrogène (créée par le médecin).

Comme l'écrit à ce propos Claude Lorin : " Il s'informe et se mêle à


des ensembles sociaux différents : médecins, mystiques,
homosexuels, techniciens, légistes, pédagogues, " revendiquants
", etc. L'inhumaine et fataliste conception des théoriciens de la
dégénérescence lui apparaîtra comme l'impossibilité d'imaginer
l'avenir d'un malade dit " incurable ".

c) Avec " L'Amour dans la science " (1901) se révèle, ici encore, le
retour du refoulé chez ce jeune neuropsychiatre qui sait, sans le
savoir, l'importance du sexuel dans la genèse des névroses,
cryptomnésie de sa lecture des " Études sur l'Hystérie ", voire de
la " Science des rêves ".

Ses critiques portent à la fois sur le mutisme scientifique, sur la


littérature et la poésie : " Les Arts, l'histoire, écrit-il, les articles et
rubriques judiciaires des journaux, les comédies et tragédies
quotidiennes prouvent mieux que tout raisonnement qu'il est vain
d'expliquer l'attirance entre hommes et femmes en se référant
uniquement à la notion éthique de lubricité (...). C'est l'amour qui
conduit l'individu et l'espèce humaine toute entière au point
culminant de leur capacité d'action ".

Pour lui, l'amour est une " zone frontière " entre normal et
pathologique, dont l'apparition, l'évolution évoquent certaines
manifestations de la psychose maniaco-dépressive dont la
compréhension relève en fait d'une " psychologie de l'amour ". "
Quant aux personnes dont les nerfs sont particulièrement fragiles',
l'amour constitue pour eux un tel danger qu'il est nécessaire que
les médecins s'occupent sérieusement de ce qu'il convient
d'appeler la psychose amoureuse ". Il complète sa description par
l'évocation de la jalousie et de l'attachement, c'est-à-dire du lien

54
ambivalent qui peut survivre quand l'amour disparaît ; notion
reprise plus tard par Freud au début de son texte " État amoureux
et hypnose ", et qu'il définira alors comme " idéalisation ".

Ainsi cette réflexion personnelle aboutit à déresponsabiliser, à


l'égal de l'alcoolique ou du dément, celui qui dans un état
passionnel commettrait un acte médico-légal sous l'empire de " ce
poison qu'est l'amour ".

C'est une théorie générale de l'amour qui est ici esquissée ; elle
sera poursuivie par Ferenczi dans son grand poème mytho-
biologique, Thalassa, intitulé en hongrois : " Catastrophes dans
l'évolution de la vie sexuelle ", dans la mesure où il s'agit toujours
d'une : " force mystérieuse qui traverse deux âmes, comme le fait
la foudre ou l'avalanche qui ensevelit tout sur son passage (...)
L'amour-poison est aussi l'amour-catastrophe, et comme une
ancienne tempête, s'achève en général sans grand fracas... Mais
beaucoup de gens sont l'objet d'un bouleversement de leur âme ".

Plusieurs formules émaillent cet article, en français dans le texte,


et indiquent bien les préoccupations qui sont alors celles de
Ferenczi : " le franc-tireur " qu'il sera lui-même dans la psychiatrie
comme dans l'analyse ; " la grande passion " qui sera toujours sa
question, du langage du passionnel à la commotion psychique.

d) Ses textes par rapport à la déviance sexuelle sont importants,


car précurseurs de la classification psychanalytique de l'homo-
érotisme qu'il proposera au Congrès de Weimar en 1911.

Par exemple, l'histoire du cas de Mademoiselle Róza K.. Elle se fait


appeler " Monsieur Robert " ; c'est une femme homosexuelle qui,
lorsqu'elle s'habille en femme, se fait prendre pour un travesti,
dans les rues de Vienne. Célibataire et domestique de profession,
ses allures viriles, sa démarche et ses passions pour les jeunes
filles font scandale ; elle travaille dans un restaurant comme "
garçon ", mais soumise à des vexations et persécutions multiples,
elle est expédiée de Vienne à Budapest et placée là dans une
maison de charité, puis dans un hôpital psychiatrique et divers
lieux d'hébergement pour mendiants. Si son anatomie est tout à
fait celle d'une femme normale, la particularité de cette patiente
est d'avoir une démarche et des gestes masculins.

Ce cas clinique est extrait d'un texte de 1902, où apparaît pour la


Première fois le concept de " sexualité psychique ". Toujours
soumis aux impératifs nosologiques de la théorie de la
dégénérescence, Ferenczi malgré tout, sait critiquer la fascination
perverse que peut provoquer ce type de cas clinique, chez le
médecin y compris. L'anormalité d'une telle garçonne consiste,
pour lui, en une dérivation quant au but du désir sexuel nécessaire
à la conservation de l'espèce, une forme de téléologie de la nature
qui préserve l'espèce humaine, un effet de la sélection naturelle

54
de Darwin, la " sélection sexuelle ", écrit-il. Mais il n'est pas si
dupe que cela de ce darwinisme psychologique quand il écrit :

" En tant qu'ancien médecin de l'hôpital des prostituées ", j'eus


souvent l'occasion de me persuader que l'absence d'un œil, d'une
jambe, les déformations de la colonne vertébrale, la vieillesse, la
laideur, n'empêchent nullement les gens de se reproduire et de
perpétuer imperturbablement la vie, ainsi que toutes sortes
d'affections diverses ".

Enfin Ferenczi souligne la question de la situation sociale des


homosexuels, question du lieu d'existence introuvable, pour éviter
autant l'errance que la ségrégation, lieu de vie mais aussi espace
psychique de reconnaissance, tant ils se trouvent rejetés de leur
famille, de la société et du milieu médical.

Si la préfecture de Budapest finit par octroyer à Mademoiselle


Róza K. une autorisation écrite à porter des habits masculins,
Ferenczi en lui faisant écrire sa propre histoire donne à cette
vagabonde viennoise qui ne s'intéresse qu'aux femmes un statut
pathologique, la faisant émerger de la déviance et prenant ainsi
déjà la défense médicale de cette anormalité si unanimement
réprouvée.

Quatre ans plus tard, dans un texte intitulé " États sexuels
intermédiaires ", on découvre l'engagement politique de Ferenczi
pour la défense des homosexuels, suggérant à ses confrères de se
joindre au Comité scientifique humanitaire fondé à Berlin et dont il
sera le correspondant en Hongrie, tenant ainsi une position
militante et subversive. Budapest vit alors dans un climat
insurrectionnel, contre les " traîtres à la patrie ", mais aussi contre
tous les " anti-sociaux ". Répression et refoulement sont à l'œuvre
aussi chez ses collègues, intolérants et méprisants vis-à-vis de
tous ces " déshérités ", que Ferenczi désigne du nom d'" Uraniens
et Uraniennes " car le concept d'homosexualité lui semble
impropre avec sa double racine grecque et latine. Dans ce texte, il
retrace l'expérience de Hirschfeld, protagoniste de ce mouvement
en Allemagne, et aborde la question de la bisexualité du point de
vue biologique, psychologique, social et historique.

S'opposant aux doctrines classiques de Möbius et Krafft-Ebing, qui


voient dans l'homosexualité un phénomène de -dégénérescence,
Ferenczi soutient que n'étant pas voué à la reproduction de
l'espèce, ce troisième sexe est destiné aux progrès de l'évolution
humaine. Si on élimine les cas qui impliquent : " menaces,
violences, outrage aux bonnes mœurs ou détournement de
mineur de moins de seize ans " l'homosexualité n'est pas
préjudiciable à la société. S'il distingue deux types d'Uraniens,
l'efféminé et le viril, il plaide contre le statut de paria vulgaire et
corrompu que leur assigne le groupe social, alors que les relations
vénales " per os " sont d'une fréquence considérable ; il cite en
témoignage une lettre d'amour écrite par un homme, pour un

54
homme. Dans le même temps, il évoque les grands esprits
classiques Uraniens virils, comme Platon, Michel-Ange, Léonard de
Vinci, Oscar Wilde, les femmes homosexuelles comme Louise
Michel ou telle actrice préférant au théâtre des rôles masculins, et
les civilisations chinoise, perse, grecque et romaine où
l'homosexualité était acceptée et reconnue.

Éliminant de son propos la pseudo-homosexualité des casernes,


des hôpitaux et des prisons, Ferenczi plaide, malgré ce qu'il vient
de dire, en faveur du caractère inné du psychisme de l'Uranien, en
contradiction apparente avec ce qu'il a développé sur
l'acceptation de l'homosexualité suivant les différentes cultures.
Mais c'est ici une position polémique vers une conception
naturelle de ce troisième sexe nécessitant juridiquement une
égalité de droits. Préfigurant ses positions militantes au sein de la
psychanalyse comme déjà de la psychiatrie sociale en Hongrie, il
conclut ainsi : " Il n'y a pas de droit supérieur à celui de la vérité ".

e) C'est cette même attitude qu'il prend dans un texte de 1903 où


il fustige l'ordre médical conservateur par sa proposition de
transformer les conditions d'exercice de la médecine dans les
hôpitaux, dénonçant à la fois la politique d'exploitation à laquelle
les jeunes médecins sont soumis et l'oubli dont les médecins eux-
mêmes sont l'enjeu dès qu'ils ont quitté leurs fonctions
hospitalières :

" Le plus étonnant est que tous ceux qui écrivent des articles ont
un jour été médecin assistant. Autour de la table qui n'était pas
toujours blanche du restaurant de l'hôpital, tous se vantaient de
faire dans l'avenir leur possible pour améliorer le statut du
médecin-assistant. Bon nombre sont entrés dans la vie active et,
dans la minute même où ils ont mis les pieds hors de l'hôpital,
tout était déjà oublié. " Un tel est assailli de problèmes financiers,
et s'occuper de ses anciens collègues devient le moindre de ses
soucis. Un autre a commencé de monter d'échelon en échelon :
son esprit grisé et son regard hypnotisé par le prestige sont rivés
sur l'échelon suivant et il lui importe peu, dès lors, que l'échelon
qu'il a déjà franchi soit pourri et délabré. Ce n'est plus son affaire
".

" S'il tombe dans les filets de quelque Circé (les caisses
d'assurance mutualistes qui offrent leurs charmes à bon marché),
il oublie ses ambitions d'antan et plonge dans la misère noire
d’une pratique à quatre sous ".

Ainsi Ferenczi veut être celui qui n'oublie pas ; il bouscule


l'institution médicale et il explique ces oublis chez les jeunes
médecins eux-mêmes : " par la fascination insouciante du pouvoir
que chaque médecin anticipe, rêvant à sa mirifique position
sociale future ".

54
f) Dans " Conscience et développement ", en 1900, il poursuit son
interrogation de jeune philosophe, comme dès 1898 il avait avec "
quelque fatigue et un peu d'émotion " découvert le vertige de
l'écriture automatique. Voici ce qui lui vint sous la plume : " Écris
un article sur le spiritisme pour la revue Gyôgyàszat ; son
rédacteur sera intéressé ".

Dans ce texte il remarque : " Le passé doit être considéré comme


la source originelle de notre présent ", et " C'est à partir de cette
notion fondamentale que s'est développée la théorie scientifique
de l'évolution, sur les principales découvertes que sont les lois de'
l'hérédité, l'ontogenèse et la phylogenèse, la lutte pour la vie et la
sélection naturelle ".

Parallélismes et analogies sont des démarches fécondes à sa


recherche par rapport à l'évolutionnisme. La théorie des origines,
développée dans Thalassa, est déjà en germe dans ce texte :

" La conscience d'un enfant de quatre-cinq ans s'apparente à celle


d'un troglodyte. Nous ne sommes pas encore en mesure d'en
apporter une preuve inégalable, mais les informations que nous
possédons sur la vie- de certaines tribus plaident en faveur de
cette hypothèse. L'ethnographie permet de saisir dans l'espace du
monde ce que l'histoire extrapole dans le temps ".

g) Avec " L'Utraquisme ", ce néologisme forgé par Ferenczi


psychanalyste, au moment de " poser la première pierre -des
fondations d'une nouvelle science bio-analytique " apportera sur
un même fait d'observation deux éclairages simultanés (uterque,
en latin, chacun des deux, l'un et l'autre) qui trouvera un
prolongement à la fin de sa vie dans ce qu'il appellera la " co-
subordination mutuelle ". Avant d'en arriver à la notion d'une "
biologie du plaisir ", il écrivait dans ce texte " Conscience et
Développement ".

" Les connexions neuropsychiques des différentes fonctions


mentales ne sont pas limitées à l'individu, car les hommes vivent
ensemble, s'associent, correspondent, créent des liens les uns
avec les autres. Ils agissent les uns sur les autres ; c'est à partir de
ces interactions complexes que se constituent la conscience de
classe, la conscience d'une nation, la conscience de l'espèce
humaine entière, le tout constituant une sorte d'unité supérieure
que l'on nomme conscience de l'humanité ".

Ainsi, pour Ferenczi, la conscience n'est pas un état, mais un


devenir, un développement. En opposant image et concept, il
anticipe sur la description du processus primaire et secondaire
autour de la fonction d'un jeu avec les images. Il saura retrouver
ses premières déductions dans ses travaux ultérieurs, par
exemple " le développement du sens de la réalité et ses stades ",
cité par Freud dans son éloge pour son cinquantième anniversaire,
et aussi ses recherches sur la technique psychanalytique

54
bousculant les cloisons étanches entre les idées, dans " Analyse
d'enfant avec les adultes ", en 1931, où il indiquera la nécessité
de jouer avec les mots comme avec les régressions dans certaines
cures analytiques délicates.

En rompant avec les classifications ségrégatives fondées sur des


diagnostics comme la neurasthénie ou la dégénérescence, même
s'il y est encore attaché, il donne une chance au langage médical
d'entrer dans un nouveau rapport avec la vérité du symptôme,
comme introjection permanente de la question limite de
l'objectivité.

Cette position de rupture avec l'aliénation, inhérente à la position


psychiatrique classique, sera poursuivie par son ami Istvan Hollos
dont le livre, encore inédit en français, donne à saisir sur le vif, de
l'intérieur même de l'asile, cette recherche analytique sur les
conditions d'exercice de la profession, position appelée aujourd'hui
anti-psychiatrique.

Il reprendra au médecin français Georges Dumas, dont il traduit


une curieuse lettre, cette aphorisme qui n'a pas tellement vieilli : "
medicus medico-lupus ". Relations d'incorporation-dévoration-
introjection qui vont se jouer entre Freud et Jung, et dont il
essaiera d'éviter la répétition, jusqu'à la fin de sa vie, par exemple
dans son rapport ambivalent à la présidence du Mouvement. A
l'occasion de la traduction de cette lettre dont il se fait le porte-
parole, Ferenczi analyse sa vocation médicale par une sorte
d'identification inconsciente à l'auteur, quand celui-ci écrit :

" Si le médecin accepte l'idée qu'il lui reste beaucoup à apprendre


et s'il se décide à prendre connaissance des méthodes nouvelles
qu'il a négligées et dont il n'a aucune expérience, il choisit de
comprendre qu'un médecin doit rester un étudiant toute sa vie,
tout en restant un membre honorable et respectueux du corps
médical ".

Cette traduction de la lettre de Dumas prolonge son désir de


traduire en un fait d'interprétation par rapport à sa propre position
médicale et son désir de soigner, se préparant ainsi, par le
cheminement inconscient de cette époque, à la grande rencontre
de sa vie. En 1908 il a lu toute la littérature psychanalytique
disponible. Avant d'en faire un exposé à Budapest, il part pour
Vienne.

54
CHAPITRE 2

Ambiance du ménage à trois :

Freud-Jung-Ferenczi
1. L'enthousiasme

A lire leur correspondance de cette époque, on remarque combien


la rencontre entre ces deux hommes, Freud et Ferenczi, fut
l'occasion d'un coup de foudre réciproque. Le 2 février 1908, un
rendez-vous est pris à Vienne, avec le Docteur Stein de Budapest,
quoique Freud ne puisse les inviter à déjeuner comme il l'avait fait
précédemment pour Jung et Abraham. Ferenczi se propose
d'exposer l'ensemble des découvertes de Freud à un public
médical ignorant, et demande conseil; la tâche est difficile, il ne
faut pas gâcher les choses par manque de tact...

Dès le mois de mars, son exposé est une réussite, des discussions
animées s'engagent avec les neurologues notamment, par rapport
auxquels Ferenczi se réjouit de n'avoir plus " aucun complexe ".
Suivent des félicitations de Freud et en retour des conseils sont
demandés à Freud pour une patiente atteinte d'un délire de
jalousie, où les mécanismes de l'homosexualité féminine sont
discutés et où Ferenczi évoque " la répugnance des hommes pour
les vieilles femmes ". C'est là une préoccupation évidente de
Ferenczi. Dans son exposé au Congrès de Salzburg un mois plus
tard, le premier congrès ou plutôt, suivant la formule consacrée, la
première " rencontre de psychologie freudienne ", Ferenczi
reprend de façon plus approfondie ses intuitions à propos des "
Erreurs de diagnostic ", et parle de " cécité introspective " et de "
l'hypocrisie, caractéristique de l'hystérie chez l'homme civilisé ".

Pendant cette période où se préparent les premières vacances


passées en commun et en famille, les problèmes de Freud avec
Jung sont en train de se développer comme nous le verrons plus
loin. Pour que la psychanalyse ne risque pas d'être, comme l'écrit
Freud, " une affaire nationale juive ", la présence de Jung dans le
cercle freudien est de première importance, et les dissensions
entre Jung et Abraham portent la trace annonciatrice de la grande
rupture avec Jung. C'est ce que Freud désignera, dans une lettre à
Jones, comme son " problème homosexuel non résolu " à
l'occasion de ses évanouissements au Park Hôtel de Munich (là où,
autrefois, il rencontrait Wilhelm Fliess).

2. Ferenczi : premier témoin

54
Cette récurrence des problèmes homosexuels, si elle est souvent
abordée, n'a, semble-t-il, jamais été prise en considération sous
cet angle du " traumatisme homosexuel ", telle qu'elle s'est jouée
pour Jung dans son enfance et, très vite, dans sa relation
transférentielle à Freud. Cette rencontre entre eux ne date que de
l'année précédente, soit 1907, année où Freud abordait ses
cinquante et un ans, premier âge fatidique de sa mort présumée
(28 + 23).

Il existe pourtant des traces de cet incident homosexuel dans la


correspondance Freud-Jung, et il semble bien que le témoin
privilégié de cette époque ait été Ferenczi, par sa position de fils
élu, de gendre potentiel et de coreligionnaire, car, comme Freud
l'écrivait à Abraham : " Pour nous autres juifs, la chose est plus
facile, il n'y a pas d'éléments mystiques ", et : " après tout nos
amis aryens nous sont- indispensables, sans eux la psychanalyse
serait victime de l'antisémitisme "

Dès avant leur voyage aux USA, tous les trois ensemble, où se
révèleront pour Jung les positions de prestance de Freud, Ferenczi
préfère l'intimité des rencontres avec Freud, le dimanche, aux
réunions professionnelles du mercredi, et découvre déjà les
mouvements inconscients de Freud, comme dans l'exemplaire des
" Trois Essais " que Freud lui adresse, où s'est glissé un lapsus
calami: " 1809 au lieu de 1908; " serait-ce un désir d'antidater ou
une inversion de 1908 ? Comme l'écrit Michel Schneider, la "
fausse date " était très investie dans l'amitié de Freud pour Fliess,
puisqu'il la marque d'un hommage poétique aux talents de son
ami pour " endiguer la puissance du sexe féminin ". " Salut aussi
au père qui peu auparavant, tout au fond du calcul, a trouvé à
endiguer la puissance du sexe féminin, pour qu'il porte sa part
d'obéissance à la Loi "... . " Que le calcul soit exact, et, comme
travail hérité du père, se transfère sur le fils ", etc. C'est la trace
du talent poétique de Freud.

Ainsi se trouvent condensés entre Freud et Ferenczi dès leur


rencontre, les problèmes de chiffre et d'inversion, de compétition
par rapport à Jung et de suppléance par rapport à l'homme que sa
fil ' le aînée Mathilde a choisi comme époux, à la place de Sándor.
D'autre part, déjà, de la part de Freud, une certaine indifférence
pour ses patients et, de la part de Ferenczi, un début de
discussion par rapport aux idées de Fliess; quant à l'impuissance
sexuelle, son aveu qu'il n'y connaît rien, mais qu'il conviendrait
parfois de faire de nombreuses analyses familiales, surtout quand
les membres d'une même famille ont subi l'influence de milieux
différents; tous sujets qui seront amplement débattus entre eux,
l'année suivante, pendant leur voyage d'août, invités à la Clark
University de Worcester.

Au cours de ce grand voyage sur le George Washington, décrit


avec tous les détails par Jones, et récemment caricaturé par le
dessinateur anglais Ralph Steadman, si dès l'entrée du port de

54
New York, Ferenczi se met à vomir, la question entre eux sera
débattue de savoir si c'est quelque chose qu'il a mangé (Ferenczi),
quelque chose qu'il a pensé (Freud), ou quelque chose qu'il pense
avoir mangé (Jung)... En tout cas, quand Freud et Jung se mirent à
vomir à leur tour, Ferenczi put déclarer avec quelque ironie,
comme l'imagine Steadman: " C'est sûrement quelque chose que
moi, j'ai mangé! "

Que savait Ferenczi de l'aveu si difficile fait à Freud par Jung d'un "
attentat homosexuel " ? La lecture de la correspondance Freud-
Jung est là-dessus tout à fait démonstrative et mérite d'être située
ici comme une redondance de l'affaire Fliess et une anticipation
des susceptibilités de Freud, que l'on verra se développer plus tard
avec Ferenczi, à propos du " tout dire " , de la franchise totale ou,
comme Ferenczi l'écrivait dans son texte de défense des Uraniens
: " Il n'y a pas de droit supérieur à celui de la vérité ".

Cet aveu date du 28.10.1907, moins de deux ans avant leur


voyage en Amérique, quatre mois avant la rencontre Freud-
Ferenczi.

" Ma vénération pour vous, écrit Jung, a le caractère d'un


engouement passionné, " religieux " qui, quoiqu'il ne me cause
aucun désagrément est toutefois répugnant et ridicule pour moi, à
cause de son irréfutable consonance érotique. Ce sentiment
abominable provient de ce qu'étant petit garçon, j'ai succombé à
un attentat homosexuel de la part d'un homme que j'avais
auparavant vénéré (...) J'ai pratiquement de la répugnance dans
les rapports avec les collègues qui transfèrent fortement sur moi
quand cela est devenu clair psychologiquement. Je crains donc
votre confiance. Je crains aussi la même réaction chez vous quand
je vous parle de mes intimités... ".

Quant aux reproches de Freud sur la paresse à lui répondre au


plus vite, Freud lui-même désigne cela comme : " mon
hyperesthésie traumatique quand une correspondance faiblit ".
C'est-à-dire, en souvenir de Fliess, la répétition du même
problème par rapport à Jung puis plus tard à Ferenczi. La réponse
immédiate de Freud après cette confidence de Jung n'a pas été "
conservée ", comme le dit la note en bas de page de sa
correspondance. Jung l'aurait-il déchirée ou jetée au feu ? Nous
n'en saurons jamais rien. Mais Freud va en reparler quelques jours
plus tard : " J'étais irrité et j'avais mal dormi ", écrit-il à propos de
cette réponse (irrité contre lui-même, à la recherche d'une
solution pour oublier ça). Voici le conseil impératif qu'il suggère à
Jung avec tant de persuasion : " De l'humour! C'est la seule
réaction convenable en face de l'inévitable " Et aussi : " Je ferai
mon possible pour être inapte à vous servir d'objet de culte. La
répétition de cette religiosité serait fatale ".

En compensation de cette fin de non recevoir, Freud exploite la


situation pour sortir Jung de son embarras transférentiel, et en

54
même temps sortir le mouvement analytique de sa première
enfance ; soit " aider " les analystes à sortir de " leur phase
autoérotique ", comme l'écrira Ferenczi à l'occasion de la création
de l'IPA en 1910.

3. L'attentat et la délégation paternelle (Freud-Jung)

Rions ensemble, voulez-vous, Cher Ami et Collègue, de l'humour


avant toute chose, semble penser Freud.... Vous méritez toute ma
confiance, que dis-je mon amitié, mon héritage! Il écrit à Jung :

" Vous avez raison, la chose n'est pas mûre; et avec les ombres du
souvenir qui sont à ma disposition, je ne peux pas travailler. C'est
pourquoi je voudrais que vous preniez entièrement possession du
problème "

Comme il s'agit du problème de la paranoïa, c'est mettre Jung


dans une situation intenable.

Freud modifie le début de ses lettres; " Cher collègue et ami ", trop
conventionnel, et s'aventure dans un retentissant " Cher ami ",
tout court, qu'il tempère aussitôt ainsi: " N'ayez pas peur, je vous
promets après cela un silence prolongé "; ceci quinze jours après
sa première rencontre avec Ferenczi. Mais, en fait, chez Freud on
peut constater le réveil intempestif du " problème " qu'il pensait
bien avoir éliminé, sept ans plus tôt, en bradant sa théorie de la
séduction trop contaminée par son ami Wilhelm Fliess et la folie
raisonnante que celui-ci développait sur un mode expansif. Réveil
douloureux pour lui, qui croyait enfin avoir un fils-goy attaché à sa
personne, pour SA CAUSE, fils spirituel efficace pour répandre sa
doctrine chez les gentils, nouveau père pour l'Internationale.

Mais le voici objet d'un transfert érotique de la part de ce jeune


homme avec, encore une fois, une histoire perverse à la clé, et,
comble d'humour, par le fait d'un " vénérable " comme lui! En
effet, les mots employés par Jung à l'adresse de Freud sont les
mêmes que ceux utilisés pour désigner l'auteur de l'attentat: cet "
homme vénéré " (verehrter Mensch) est donc désigné comme
Freud lui-même, à qui Jung s'adresse depuis toujours par un "
Hochverehrter Herr Professor " ! (soit, littéralement: " Monsieur le
Professeur très vénéré ").

Ne voulant pas en savoir davantage, Freud arrête cela tout de


suite par une injonction sans appel: De l'humour!, " Mon cher et
honoré (geehrter) Collègue " ; puis, " Mon cher Ami "... prenez
donc possession entièrement. du problème de la paranoïa...
l'affaire Fliess est trop proche...

Aussitôt Jung amorce un repli stratégique : " L'évocation de votre


relation avec Fliess qui n'est certes pas fortuite, me presse de
vous prier de ne pas me laisser goûter votre amitié comme celle
d'égaux, mais comme celle du père et du fils. Une telle distance

54
me semble appropriée et naturelle ". De qui s'agit-il, en effet, dans
l'enfance de Jung pour qu'il soit amené à prendre tant de
précautions ? De quel vénérable séducteur parle-t-il ? Serait-ce de
son père, respectable pasteur protestant ? car nous savons que le
jeune Carl Gustav dormait dans sa chambre et que sa mère faisait
chambre à part. Jung se souvient de sa mère portant «une robe
noire comme celle des Jésuites ". S'agit-il de quelqu'un d'autre,
d'un bon père jésuite par exemple ? En tout cas, Jung écrit à Freud
dans un moment d'authenticité manifeste, comme toute sa
correspondance en témoigne, et il explique sa paresse à écrire par
son transfert sur Freud; quoi de plus pertinent en effet?

«J'ai peur que vous trahissiez ma confiance... J'ai été échaudé... Je


crains votre action sexuelle sur moi... Vous avez bien raison de
louer l'humour comme la seule réaction convenable à
l'inévitable...»

Freud, en effet, avait un besoin impérieux d'un ami intime qui soit
à la hauteur de ses spéculations, et progressivement Ferenczi
prendra le relais. Pour l'instant, Freud est paternel et ferme avec
Jung, son nouvel ami, mais il n'ose pas désavouer pour autant la
parole de son cher et honoré collègue; par contre, il désamorce
très efficacement la poursuite du récit: il ne cherche rien, il refuse
d'entendre. Mais alors, Jung ne se ment-il pas à lui-même sur son
passé ? Serait-ce son désir d'être séduit et d'être aimé par un
homme qu'il aime?... par Freud... comme plus tard Ferenczi l'écrira
en faisant l'analyse de son transfert homosexuel à Freud: «Ce que
je voulais c'était être aimé de Freud " Où est le mythe d'origine?
Dans le souvenir? Ou dans la reconstruction ultérieure que va en
faire Jung lui-même, transformant cette époque, quand il a quatre-
vingts ans? Dans ce texte-ci, " Ma vie ", nous sommes plongés
dans un récit très à distance auquel il est bien difficile de souscrire
quand on a d'abord lu cette ancienne confidence, ce dont lui-
même se garde bien de se souvenir: Il était une fois... un jeune
Carl Gustav fils de pasteur, " qui avait peur des Jésuites et de leurs
robes noires... " Pas une seule trace de l'attentat homosexuel ni de
cet homme " vénéré ". Serait-ce sa mère dont il s'agit alors, si l'on
considère la peur des Jésuites comme signifiant résiduel, une
couverture de la mémoire pour masquer son désir incestueux? Sa
mère dont il écrit que " la nuit (elle) devenait terrifiante et
mystérieuse " ? Sa mère, redoutée-désirée, se cacherait-elle
derrière la couleur noire de cette robe, signifiant commun de celle-
ci et des Jésuites, ennemis des protestants ? Avec le " passe-
partout " œdipien, toute référence à l'histoire événementielle peut
être transformée si la structure, c'est-à-dire I'Œdipe, domine
l'histoire. Ne serait-ce pas aussi pour mieux la désavouer ? La non-
déduction d'un trauma, même comme ici, sublimé par l'humour,
est un détournement de sens sur le passé, après un détournement
sur le sexe, comme Ferenczi en abordera la théorie quelques
années plus tard. C'est une démultiplication du trauma initial. Où
est donc passé ce " vénéré séducteur " dans les mémoires de
Jung? Est-ce une omission volontaire ou inconsciente ? La question

54
n'est pas seulement rhétorique. Ne s'agirait-il pas, au contraire,
d'un désaveu réussi, ce à quoi Freud l'a aidé précisément par son
injonction et par la délégation des fonctions paternelles dont il se
décharge sur lui, au Congrès de Nüremberg, trois ans plus tard?

La théorie du trauma élaborée par Ferenczi, que nous verrons en


détail, permet d'inférer ici ce mécanisme de désaveu comme à
l'origine du bouleversement de la mémoire, dans chaque cas
comparable, et chez Jung en particulier, par rapport à ce qu'il
désignait lui-même « une névrose traumatique »

4. Traumatisme sexuel modèle

Celui-ci est extrait de la correspondance Freud-Jung, mais permet


de mettre en relief les difficultés auxquelles Ferenczi aura affaire
quelques années plus tard. Jung raconte à Freud son embarras vis-
à-vis d'une, fillette qu'on lui amène pour " masturbations
intempestives et mensonges " après une " prétendue séduction "
perpétrée par son père nourricier. Sous hypnose, impossible
d'avoir un récit de ce viol, précise Jung, mais dans le transfert,
c'est immédiat: " hallucination d'une petite saucisse devenant
toujours plus grosse! " (" Bratwürschen... dicker und dicker "). - "
Où ça ? demande Jung... - Sur le Docteur! répond la petite fille ".

Dans sa réponse, Freud n'y va pas par quatre chemins. C'est cinq
mois avant la confession de Jung; aurait-il été si catégorique si
Jung lui avait d'abord raconté sa propre aventure ? En tout cas,
voici Freud dans une démonstration comparable à la double
pensée d'Orwell ou au double-lien :

1. " Vous n'êtes pas sans avoir constaté que l'attentat est un
fantasme devenu conscient... "
2. " La tâche thérapeutique consiste à retrouver les sources
d'où l'enfant a tiré ses connaissances sexuelles ".

Donc désaveu du témoignage de l'enfant sur l'élément de vérité


historique: c'est du fantasme. Désaveu immédiat, suivi d'une
annulation du désaveu (retrouver les sources). Mais Freud indique
malgré tout au jeune élève désemparé quelle est la meilleure voie
à suivre: " interroger la famille " à ce moment-là!, ce qui prouve
qu'il s'agit, dans l'esprit de Freud, de chercher quelque indice de
réalité dans la comparaison des discours. Il faut retrouver les "
sources des connaissances sexuelles de l'enfant ". Il poursuit : " ...
La recherche dans la famille est indispensable; si cela réussit, cela
donne les analyses les plus stimulantes "

Quel curieux savoir, en effet, que cette représentation alimentaire


d'un sexe d'homme, " savoir " sur l'érection qui s'annonce assez
comme n'étant pas du savoir, justement, mais un phénomène
hallucinatoire, déjà une conséquence du clivage post-traumatique.
A la manière du caricaturiste Steadman, nous aimerions poser
l'énigme suivante: cette petite fille a-t-elle goûté à cette

54
saucisse ? Y a-t-elle pensé seulement ? Ou bien a-t-elle pensé
l'avoir goûtée ?...

Cette histoire que je crois exemplaire, ce récit d'une aventure


sexuelle traumatique se retrouve et s'inverse dans la relation de
ces trois hommes entre eux, comme un modèle vécu d'une
sexualité entre deux générations. C'est par exemple la question
du lapsus calami de Freud, reproduit deux fois (que Zeus ait châtré
son propre père Chronos), qui vient scander la relation de Freud
(sa métaphore paternelle) telle qu'elle s'est jouée par rapport à
ses deux fils spirituels: successivement Jung et Ferenczi.

Un autre point de rencontre existe entre eux trois: le problème


posé par la voyance, la transmission de pensée et l'occultisme. Il
est établi que ce fut une préoccupation à propos de laquelle Freud
demanda à Ferenczi de ne pas rendre publiques ses déductions,
en tout cas pas avant qu'il en parle lui-même. Comme l'écrit
Nandor Fodor:

" En étudiant les notes de Jones concernant la correspondance


entre Ferenczi et Freud, on ne peut s'empêcher d'avoir le
sentiment que Ferenczi a servi de bouc émissaire sur lequel Jones
pouvait décharger son ressentiment contre Freud à cause de
toutes les expériences étranges et inquiétantes dont le père de la
psychanalyse avait l'habitude de se régaler ". Dans ce domaine,
une expérience semble avoir impressionné particulièrement
Ferenczi :

" La question que Ferenczi inscrivit sur un morceau de papier était


très exactement: " Que fait en ce moment la personne à qui je
pense ? ".Et la réponse (également citée textuellement par
Ferenczi) fut: " La personne à qui vous pensez s'assoit dans son lit
- demande un verre d'eau - retombe et meurt ". " Ferenczi, saisi,
regarda sa montre, réalisant soudain que l'heure à laquelle il
aurait dû arriver auprès de son patient était passée de quelques
minutes. Sans même prendre congé, il quitta la maison à la hâte
et bondit dans une voiture. Arrivant à destination il apprit que tout
s'était passé exactement comme le médium l'avait dit et, au
moment précis, le patient s'était assis dans son lit, avait demandé
un verre d'eau et était mort ".

Qu'il s'agisse du " cheval merveilleux d'Elberfield " ou de la


transmission télépathique du nom, ou de télékinésie par la " nièce
de Felletar " dont parle Ferenczi, il est certain que, malgré son
scepticisme habituel, Freud a modifié sa position et a pris la
décision d'écrire, se basant sur sa propre expérimentation, mais
seulement pendant l'été 1932! Voici un passage de son texte:

" Quand il y a de cela plus de dix ans, je vis surgir dans mon
horizon ces phénomènes occultes, je ressentis moi aussi, la
crainte qu'ils ne vinssent à menacer notre conception scientifique
du monde, qui aurait dû céder la place au spiritisme ou à la

54
mystique si certaines données de l'occultisme étaient confirmées.
Actuellement j'ai changé d'avis. C'est à mon sens témoigner de
peu de confiance envers la science que de la croire incapable
d'assimiler et de remanier celles d'entre les données de
l'occultisme qui seraient reconnues exactes ".

Ainsi, les retombées du voyage américain ne vont pas cesser de


sitôt, pour ces trois hommes: début du conflit théorique et
personnel entre Jung et Freud; stimulation pour Ferenczi à
l'occasion des échanges provoqués par ce " ménage à trois " et
resserrement des liens d'amitié avec Freud. C'est ainsi que
Ferenczi va très régulièrement confier à Freud ses problèmes
sentimentaux et sexuels, à l'occasion de ses fiançailles éphémères
avec la jeune Elma (d'une autre génération que lui) et sa
culpabilité inquiète, qui va se développer pendant des années
sans que son mariage avec Gizella à la fïn de la guerre résolve ses
conflits. Sa souffrance amoureuse va rendre pathétiques ses
déclarations d'ambivalence et de dépendance vis-à-vis de la mère
d'Elma, cette femme plus âgée qui a tant de charme et dont il a
tant besoin (Gizella), mais qui ne peut pas lui donner d'enfant ce
qu'il souhaitait par-dessus tout (" du fait de son homosexualité ",
dira Freud).

Le décryptage ultérieur de leur correspondance permettra de


saisir sur le vif comment, dès mars 1909, Freud cherche à faire
correspondre non plus une " Neurotique " comme avec Fliess,
mais une " Méthodique " avec Jung; pour y parvenir, il propose un
petit " congrès " à trois, entre lui, Jung et Ferenczi. Ainsi pouvons-
nous constater que les relations professionnelles et passionnelles
induites par Freud se reproduisent, avec souvent les mêmes mots,
les mêmes syncopes, les mêmes réactions d'autorité' et de
prestance du fait du maître, vis-à-vis de Fliess, de Jung, de
Ferenczi.

Mais en cette année 1910 l'événement c'est la naissance de l'IPA,


moment clef où va se jouer la reconnaissance conflictuelle tant du
" fils aîné " que du " frère aîné ". C'est une opération de délégation
qui, de la part de Freud, consiste à démissionner sans le faire, en
tentant de désexualiser les liens homosexuels entre analystes, ce
qui produira et fera se reproduire, pendant longtemps, des
théories... et des rivalités fraternelles.

CHAPITRE 3
Frère aîné sans reproches
1. Les trois coups de Nüremberg

Plus tard, en juillet 1923, à l'occasion d'un ouvrage collectif dédié


à Ferenczi pour son cinquantième anniversaire, Freud rédige
quelques pages où se trouve condensée en une phrase, au milieu

54
des éloges, une bien curieuse évaluation de l'effet de l'analyse sur
Ferenczi. S'il est, pour Freud, " Cher Ami " ou " Cher Fils " dans les
moments délicats, voici Ferenczi non pas fils aîné mais " frère aîné
sans reproches ", frère aîné de tous les autres, de ses propres
frères et des autres psychanalystes.

" ...Ferenczi ayant grandi en tenant la position médiane d'une


nombreuse fratrie, avait dû combattre en lui un fort "
Brudercomplex " et, par l'action de l'analyse, est devenu un frère
aîné sans reproches (Tadellos), excellent enseignant, promoteur de
jeunes talents ".

Ce " complexe du frère " passé au feu de l'analyse (deux fois trois
semaines) aboutissait ainsi, pour Freud, à ce changement
symbolique metaphorisé, comme si un droit d'aînesse venait à lui
être conféré, sans être dépassé par un changement de génération
: enseignant, maître très écouté, président du groupe de
Budapest, président de l'Internationale de septembre 1918 à
octobre 1919, se démettant de ses fonctions en faveur de Jones
pour des raisons de politique internationale, enfin toujours " frère
aîné sans reproches " mais jamais en position paternelle...

Comment comprendre cette désignation, ce changement


symbolique dans la lignée des frères, sinon comme une
surdétermination où sont noués : le propre " Bruderkomplex " de
Freud, le problème propre à Ferenczi lié à ce moment-là à la
maladie mortelle de son frère aîné, et enfin l'élection par Freud de
l'aîné parmi ses héritiers ?

Tous ces enjeux, clairement exprimés en 1923-24, vont se jouer


sur un mode implicite à l'occasion du deuxième Congrès, celui de
Nüremberg, en 1910, du fait de cette opposition des places,
révélatrice pour l'ensemble du mouvement freudien : celle du
dauphin, celle du favori.

En contrepoint de la création d'un instrument de défense contre la


médecine officielle, l'Association internationale (IPA) va soutenir le
rapport de chaque membre à la nouvelle cause, et de chacun
entre eux, comme de chacun à la filiation imaginaire du seul
maître à bord.

Jung est sacré " prince héritier ", adopté comme " fils aîné " mais il
n'acceptera pas d'être un égal par rapport à Freud, un " ami ", et
infligera très vite une blessure à Freud en prenant " grand plaisir "
à cette " destitution de la dignité paternelle ", là où Freud pourtant
avait tout fait pour que les pouvoirs soient ainsi distribués...

L'autre, c'est Ferenczi, plus tard " grand Vizir ", non pas fils aîné,
mais " frère aîné irréprochable ", toujours " Cher Ami " mais jamais
" Cher Sándor ", à qui plus d'un reproche sera fait ensuite (1931),
dont celui de renoncer encore une fois à la présidence ne sera pas
un des moindres.

54
Ces deux aînés, fils-frères-ennemis sont investis pour prendre la
relève, comme s'il s'agissait d'une répétition d'un clivage chez
Freud par rapport à Fliess (l'un idéal, l'autre persécuteur) dont
Freud était l'aîné de deux ans ;. résurgence inversée, comme
l'écrira Jones, " de l'extrême dépendance qu'il (Freud) manifestait
à l'égard de Fliess jusqu'à quarante-cinq ans, faisant songer à une
adolescence prolongée ". Jung sera démis de sa fonction et de sa
relation filiale, alors que Ferenczi ne cessera jamais le dialogue
tout en soutenant ce défi et les risques subséquents, mais en
gardant cette place dans l'institution dont il est cofondateur avec
Freud, sans en exercer vraiment les fonctions présidentielles. Ainsi
conservera-t-il sa liberté de pensée. Voici ce qu'en pensaient les
témoins :

" Ceux qui ont connu Ferenczi le décrivent comme un fragment de


vie à l'état pur, n'acceptant ni limites ni contraintes, agissant dans
toutes les directions à la fois... s'intéressant à tout avec la même
intensité, prêt à toutes les expériences. D'autres ajoutent que ce
débordement vital avait un parfum de désespoir et de mort.
Certes, cela s'accorde bien avec la réputation d'optimisme
invétéré de Ferenczi ; car quoi de plus désespéré que le refus
absolu de renoncer à l'espoir?... Ferenczi écrivait indifféremment
en allemand ou en hongrois. Il traduisait lui-même ses textes très
librement d'une langue dans l'autre. Il n'était pas rare non plus
qu'une conférence de vulgarisation destinée aux médecins
hongrois se transformât en article à l'intention des psychanalystes
de langue allemande et subit des modifications importantes ".

C'est en mars 1910, à Nüremberg, que les psychanalystes


peuvent entendre se répondre les deux communications de Freud
et de Ferenczi, l'une sur l'avenir de la psychanalyse, l'autre sur
son histoire. A eux deux ils balisent déjà passé et avenir ; l'acte de
fondation relève d'un présent qui fera coupure pour tous les
adeptes : trauma pour certains que ce baptême et cette auto-
destitution simultanée : Moïse-Freud confiant à Josué-Jung la
mission d'atteindre la terre promise, comme il l'écrit à Jung qu'il
baptise à l'occasion d'un autre nom antique et qu'il tutoie :

" Sois donc tranquille, cher fils Alexandros je te laisse davantage à


conquérir que je n'aurais pu maîtriser moi-même : toute la
psychiatrie et l'assentiment du monde civilisé qui est accoutumé à
me considérer comme un sauvage ".

Ferenczi, dans son texte d'introduction aux statuts de l'IPA, tente


d'aborder le problème posé, sur le mode d'une famille imaginaire,
faisant coïncider deux inconciliables : la franchise et l'autorité. Les
pulsions seraient alors idéalement sublimées, la sauvagerie de
l'ancêtre de la horde, socialisée ; alors qu'auparavant, dans une "
guerre de guérilla ", les analystes étaient " comme des apôtres de
la paix éternelle, obligés pour leur idéal de faire la guerre ". Et plus
loin :

54
" Cette association doit être une famille où le père ne détient pas
une autorité dogmatique, mais seulement celle que lui confèrent
ses capacités et ses actes ", la fiction ici, portant à la fois sur le
clivage du père, le père fondateur et le père délégué, le père qui
se destitue lui-même et celui qui est institué, mais que de
douleurs en perspective...

" Certes la vérité doit être communiquée sans infliger d'inutiles


souffrances, cela va sans dire au stade actuel de la civilisation et
au deuxième siècle de l'anesthésie ".

Il semble bien que, dans cette néoformation familiale, Ferenczi ne


peut que plaider contre une partie de lui-même pour entraver sa
révolte, lui qui reconnaît publiquement :

" Bien souvent, en rêve, j'ai, sous une forme plus ou moins
déguisée, anéanti et enterré le père spirituel, hautement respecté
mais au fond encombrant, du fait même de sa supériorité
spirituelle et qui, de surcroît, présentait toujours certaines
caractéristiques de mon propre père ".

Paradoxalement il est peut-être le psychanalyste de son époque


qui a le mieux échappé aux pièges de l'institution dont il était le
promoteur...

" Aucune révolution n'échappe à la tentation ou peut-être à la


nécessité d'institutionnaliser ses conquêtes pour les assurer, pour
empêcher tout retour en arrière. Mais, souvent, toute espèce de
mobilité se trouve ainsi compromise, que ce soit vers l'avant ou
vers l'arrière ".

Une grande partie de l'œuvre de Ferenczi va payer cher le prix de


cette respectabilité, quoiqu'il précise l'enjeu de " sublimation
homosexuelle " qui est fondée là vers un niveau idéal.

Au même moment, Freud met en scène son dégagement comme


si ses élèves voulaient le dépouiller. En s'excluant de la direction
officielle, il en contrôlera d'autant mieux les rouages. Ferenczi fait
partie de son plan et s'expose en première ligne, comme il, le fera
si souvent plus tard. Coup de force porté aux Viennois (Adler,
Stekel) doublé d'un coup d'intronisation par rapport à Jung : " Mon
impatience de vous voir à la bonne place, l'intolérance envers la
pression de , ma propre responsabilité... ", et très vite le doute
chez Freud : " En fait, on aurait dû ne rien faire ".

Enfin, coup de cœur par rapport à Ferenczi, qui va en soutenir


longtemps les effets, où tous deux se sont, d'après Freud, "
aveuglés de façon identique " en ce qui concerne la réaction
violente des Viennois ; mais Freud est : " ravi de l'accord sans
nuages qui les unit ".

54
Donc, à Nüremberg, les trois coups sont frappés par cette seconde
naissance, pour la double histoire de la psychanalyse, l'officielle et
la secrète. Freud a réussi sa manœuvre stratégique : éviter
l'antisémitisme en désignant un président goy, éliminer l'influence
des Viennois, poursuivre " l'accord sans nuages " avec Ferenczi au
prix d'un aveuglement différent mais identique. Comme Freud
l'écrit à Jung à ce moment-là :

" Dimanche dernier Ferenczi a été un baume pour moi. J'ai à


nouveau pu parier du plus important et du plus intime ; c'est en
effet quelqu'un dont je suis absolument sûr " ; ceci en février,
deux ans, jour pour jour, après sa rencontre avec Ferenczi.

En août de la même année, ils partent ensemble en vacances


visiter le Paris de la Salpetrière et de Charcot, Paris du Louvre et
de la " Sainte-Anne " de Léonard de Vinci. Depuis longtemps,
Freud se passionnait pour le peintre italien, à qui " la tendresse de
la mère avait été fatale " et dont il ne dira pas dans son texte qu'il
avait une pratique homosexuelle, ce que Ferenczi avait évoqué
dans son article déjà cité : " La défense des Uraniens ". " Ils
déjeunèrent au Café de Paris, et Freud fit visiter à Ferenczi, dont
c'était la première visite à Paris, tout ce qu'il était possible de voir
en si peu de temps ". Ensuite, ce furent leurs vacances italiennes :
Rome, Naples, Syracuse, Palerme. Freud a écrit de ce voyage que
l'attitude de Ferenczi à son égard était faite d'un mélange "
d'admiration timide et de sourde résistance ". A ceci Ferenczi
proteste :

" Ne me comprenez pas de travers, je vous en prie. Je ne veux pas


réformer la société, vraiment, je ne suis pas paranoïaque. Je ne
veux que libérer la pensée et la parole de la contrainte
d'inhibitions inutiles dans le rapport entre gens
psychanalytiquement orientés... "

À quoi Freud répondra :

" Je n'éprouve plus le besoin de révéler complètement ma


personnalité, et vous l'avez fort justement attribué à une raison
traumatique ".

L'idée sous-jacente ici, chez Ferenczi, d'une confiance mutuelle et


symétrique sera reprise par lui vingt ans plus tard, dans son
Journal, à la recherche d'un idéal de communication entre
psychanalystes pouvant tout se dire et sachant tout les uns des
autres ; trace d'une nostalgie d'amitié véritable comme avec Von
Freund ou plus tard avec Groddeck, dans une tentative de
dépassement du rapport inconditionnel, donc ambivalent, qu'il
entretenait avec Freud, comme aussi, quelques années plus tôt,
avec ce premier père symbolique qu'avait été pour lui Max
Schächter.

54
Mais dès 1910, cette effervescence intellectuelle entre hommes, "
fils " et " frères " les uns des autres, analystes les uns des autres,
est subvertie par Ferenczi qui n'hésite pas à introduire l'honnêteté
analytique non seulement entre hommes, mais jusqu'à l'intérieur
du couple homme-femme. Il pousse la comparaison jusqu'au bout
; il écrit à Freud que " la relation analytique (avec Gizella)
progresse, activée par la présence de sa sœur d'Italie ", comme
ses " propres progrès ont été activés par le ménage à trois sur le
bateau pour l'Amérique... ". Voici le commentaire que Freud faisait
à Jung à la suite de ce fameux voyage, où leur " ménage à trois " a
eu tant de répercussions sur eux :

" Le jour après notre séparation, étonnement, beaucoup de gens


vous ressemblaient de manière frappante et votre chapeau clair
avec le ruban noir apparaissait à chaque pas à Hambourg. Cela
s'est encore poursuivi à Bertin. Notre ami Fer(enczi) a également
avoué, après coup, quelque chose de particulier. Il a emporté la
clef de sa chambre au Manhattan Hotel Cela veut dire
naturellement qu'il confisque la femme (Frauenzimmer) afin que
personne ne puisse parvenir à elle, jusqu'à ce qu'il revienne. A
partir de là, nous avons eu un bon morceau d'analyse - lui aussi a
développé le métabolisme des questions dont nous partions...
Bien des pensées qu'il rapportait à vous et aussi à moi
concernaient naturellement son complexe des lemmes. Le stylo
fait lamentablement grève aujourd'hui... "

Si donc Ferenczi fait de l'analyse avec Gizella, où il s'analyse lui-


même grâce à cette triangulation et ce " complexe des femmes ",
prélude de la présence d'Elma entre Gizella et lui, il apparaît aussi,
dans ses lettres, qu'il préfère faire l'amour dans la journée sur son
divan plutôt que la nuit, ce dont il parle à Freud, car ça le trouble "
vis-à-vis de ses patients qui produisent toutes sortes de réactions
à sa propre gêne ".

Ainsi, la " puissance du sexe féminin " fait ici sa loi pour Ferenczi,
et les racines de ses symptômes multiples voisinent avec le début
du conflit entre lui, Elma, Gizella, sous les yeux de Freud. La scène
analytique s'érotise concrètement et se déshomosexualise ;
glissement d'un ménage à trois hommes vers un manège entre
deux femmes... Le contre-transfert passionné qu'il fera bientôt sur
la jeune Elma, " immature, méchante, vaniteuse et affamée
d'amour " (comme elle se décrira elle-même longtemps après),
sera en effet le problème affectif fondamental de Ferenczi, "
métabolisant " à sa façon l'homosexualité ambiante.

Transfert et passion amoureuse, chantage au mariage,


indiscrétions permanentes entre Freud et lui à propos de cette
jeune amoureuse déprimée. Rejetée d'abord dans un mouvement
très vif comme " démence précoce " (Freud), tant elle est
provocante et sensuelle, folle de son corps, ou bien évoquée
comme " personnalité narcissique " (Ferenczi), ce qui apparaît
moins pessimiste et plus juste ; mais Sándor, pour un temps, est

54
amoureux. De fiançailles en ruptures, cette liaison houleuse et
très angoissant pour les trois protagonistes va scander les années
à venir, avec appel au secours auprès du Professeur Freud,
soumissions et insoumissions, hésitations, rencontres entre Freud
et Gizella, lettre pour Gizella adressée par erreur à Freud, etc.

Ces bouleversements personnels procurent à Ferenczi un terrain


affectif d'élection pour une auto-observation permanente, analyse
de ses mouvements névrotiques qu'il va théoriser et dénommer la
" maladie introjective ". A l'instar de tous les hommes
d'aujourd'hui, il se considère comme un :

" hétérosexuel compulsif qui, pour se détacher de l'homme,


devient le valet des femmes ".

Lui-même, dans sa correspondance à Freud, se décrira " comme


un ballon de football " entre ces deux femmes, l'une mère, l'autre
fille. N'est-ce pas aussi pour sortie de l'emprise homosexuelle dont
sa propre aventure d'adolescent est un modèle récurrent, fellation
dans la réalité qui lui est imposée par un garçon plus âgé que lui,
un aîné, sinon un frère aîné, alors qu'il admire ce sexe plus
prestigieux ? Ce trauma sexuel par l'aîné sera repris sur un plan
théorique par Freud comme un exemple de séduction active et
précoce, dans plusieurs de ses textes tardifs ; par exemple quand
il écrit :

" La séduction dans l'enfance garda ainsi sa part dans l'étiologie,


bien qu'en des proportions plus modestes les séducteurs avaient
été d'ailleurs, le plus souvent des enfants plus âgés ".

D'autre part, Ferenczi n'aimait pas sa sœur aînée, Gizella, ou en


était trop amoureux comme il le suggère dans son Journal. Après
des jeux sexuels avec celle-ci, quand il avait trois-quatre ans, la
cuisinière l'aurait menacé avec un couteau de cuisine.

Quoi qu'il en soit des tribulations amoureuses de Ferenczi, sur


lesquelles nous reviendrons plus loin, Freud va aborder l'étude
analytique de l'amour dans un texte intitulé : " Contributions à
l'étude de la vie amoureuse ". Il y a là quelques résonances avec
le texte pré-analytique de Ferenczi, où l'amour est pour lui un
sujet qui mérite un intérêt scientifique, avant que ne soit désigné
plus tard le concept d'" amour de transfert ". Le Congrès suivant,
celui de Weimar, sera l'occasion de grands débats avec des textes
devenus classiques : un post-scriptum de Freud sur Schreber ; la
psychose maniaco-dépressive par Abraham ; l'homosexualité par
Ferenczi, dans ses liens avec le mécanisme d'introjection :
ébauche d'une nosologie.
2. Théorisation

a) Introjection et Transfert

54
renverse

caractérielles

54
3. Symptômes transitoires et auto-analyse, les
petits textes

Ceux-ci jalonnent toute l'œuvre de Ferenczi et constituent une


source de réflexion renouvelée à qui veut saisir la diversité de ses
préoccupations et l'aisance avec laquelle il savait s'y affronter.
Auto-observations liées à la masturbation infantile et à sa
sexualité mal assumée, dont nous retrouvons les traces dans
certains articles comme " Les mains honteuses ", " Les mots
obscènes " ou " Le rêve du pessaire occlusif "...

Une sélection s'impose et le choix est arbitraire, mais certains plus


que d'autres ont retenu l'attention, celle de Freud par exemple,
dans son hommage rendu à Ferenczi pour son 50' anniversaire où
il cite les " symptômes transitoires " et " L'histoire d'Arpad ".

Avant de les aborder tous deux, notons qu'il est clair que dans "
Mots obscènes - Contribution à la psychologie de la période de
latence, il est question d'un pseudo-dialogue analytique à propos
de ce " jeune homme à peu près normal ", qui n'est autre que
Sándor lui-même. Étant donné que Freud a découvert dans son
étude sur le Witz que " les enfants traitent les mots comme des
objets " et que, d'autre part, Ferenczi a retrouvé chez lui une
inhibition importante à l'égard de la prononciation de certains
mots triviaux ou obscènes, il essaye d'envisager le
développement théorique de ce tabou à partir de la régression
décrite' par Freud comme " régression formelle ", soit ce qui
concerne l'identité de perception :

" Au stade primitif du développement psychique, si le besoin n'est


pas satisfait en réalité, l'apparition du désir entraînera
l'investissement régressif de la sensation correspondante à une
satisfaction vécue autrefois, qui sera fixée par voie hallucinatoire
".

" La formulation d'une plaisanterie grivoise nous donne encore


nettement l'impression de commettre une action (...). Prenons
l'exemple d'un jeune homme à peu près normal, qui manifestait
une rigidité morale quelque peu excessive et une intolérance
particulière pour les mots obscènes ; il se souvint, pendant
l'analyse d'un rêve, qu'à l'âge de six ans et demi, sa mère l'avait
surpris en train d'inscrire sur une feuille de papier un véritable
dictionnaire des expressions obscènes qu'il connaissait.
L'humiliation d'être découvert, et précisément par sa mère, ainsi
que la sévère punition qui s'ensuivit, entraînèrent un désintérêt
pour le domaine érotique pendant un grand nombre d'années, et
même plus tard, une hostilité pour le contenu du vocabulaire
érotique... "

Et plus loin, à propos d'un jeune homosexuel devenu plus tard


musicien, qui avait tant de mal " à prononcer le mot obscène pour
flatulence ", il enchaîne :

54
" Le fait que le terme obscène pour gaz intestinaux lui était
beaucoup plus intolérable que n'importe quelle périphrase,
s'explique par des événements de l'enfance semblables à ceux
vécus par le " rédacteur du dictionnaire " précédemment
mentionné. Le lien intime du domaine obscène avec le complexe
parental était donc, dans les deux cas, la force répressive
principale ".

Comme nous savons que cette liste de mots grossiers a été


rédigée par Ferenczi lui-même, comme il en a fait l'analyse dans
sa grande lettre à Groddeck , en précisant que c'est ainsi qu'il
devint " un excellent élève et un masturbateur secret ", nous
lisons avec un intérêt supplémentaire le commentaire analytique
qu'il en fait, développant sa déduction jusqu'au rôle archaïque des
jurons, des blasphèmes et des malédictions, consécutifs à la
grande poussée de refoulement du christianisme qui fait coïncider
le trivial et le sacré :

" Particulièrement tragiques sont ces cas où des mots obscènes


font subitement irruption dans la conscience vertueuse et pure
d'un névrosé. Ce qui bien entendu n'est possible que sous forme
de représentations obsédantes, car ces mots sont si parfaitement
étrangers à la vie affective consciente du psychonévrosé qu'il ne
peut les ressentir que comme des idées pathologiques, absurdes,
dépourvues de sens, des " corps étrangers ", mais ne les
reconnaître en aucun cas comme des éléments à part entière de
son vocabulaire. Si nous n'y étions préparés par tout ce qui
précède, nous serions confrontés, telle une énigme insoluble, au
fait que des représentations obsédantes de mots obscènes, en
particulier des termes vulgaires pour les excréments et les
organes évacuateurs les plus méprisés, apparaissent souvent chez
des névrosés masculins après la mort de leur père ; et
précisément, des hommes qui aimaient et respectaient leur père
jusqu'à l'idolâtrie. L'analyse montre alors qu'en cas de mort, à
côté de l'atroce douleur de la perte, se manifeste également le
triomphe inconscient d'être libéré de toute contrainte ; le mépris
du -tyran " devenu inoffensif s'exprime dans les termes les plus
sévèrement défendus à l'enfant autrefois ".

Quand son père est décédé, Sándor avait quinze ans.

" Le rêve du pessaire occlusif " c'est-à-dire du diaphragme


anticonceptionnel, lui aussi semble-t-il tout à fait auto-analytique,
est présenté au lecteur comme l'était dans le texte sur les "
souvenirs-écrans ", le dialogue autobiographique de Freud avec
lui-même. Connaissant la problématique conflictuelle de Ferenczi,
une phrase comme celle-ci ne peut que se rapporter à lui, après
cette complaisante désignation : " naturaliste et très viril " :

" Dans son langage maladroit le rêve exprime peut-être ce vœu


naïf : s'il ne m'est pas possible d'avoir un enfant avec la femme

54
plus âgée et s'il ne m'est pas permis d'en avoir un avec la plus
jeune, je vais m'en faire un moi-même ".

Les associations sont aussi tout à fait repérables comme siennes :


" coq de village " renvoyant aux derniers mots de son observation
du petit Arpad, publiée en 1913 ; sa terreur liée au regard sur le
sexe de son père, et son envie par rapport à deux amis d'enfance
(J.M. et G.L.) et la taille de leur membre (sans que soit rapporté ici
ce qu'il raconte à Freud dans la lettre inédite, déjà citée). Enfin, sa
position subjective par rapport à la crainte de l'enfant liée à la
crainte de ne pas pouvoir avoir d'enfant, " Schrei nach dem kinde
" comme il l'écrira plus tard à Groddeck, où c'est le
dysfonctionnement de sa sexualité avec Gizella qui est
vraisemblablement détaillé ici :

" A la naissance de son fils(?), elle a eu une déchirure périnéale


qui, à l'époque, a été mal recousue et qui a entraîné plus tard un
prolapsus vaginal et utérin, provoquant chez elle (et naturellement
chez moi) une perturbation considérable de la jouissance
sexuelle... ".

Avec " Les symptômes transitoires au cours d'une analyse


" (1912), nous abordons les premiers textes sur la technique où
les symptômes de transfert sont une traduction en langage
d'organes des formules langagières les plus répandues, expression
symbolique du mouvement affectif inconscient.

" J'ai la rage aux dents du désir de posséder toutes ces choses "
dit-on en hongrois, ou bien une douleur au cœur révèle le désir de
poignarder, des douleurs crâniennes révèlent " l'œil pour œil, dent
pour dent " des fantasmes transférentiels, etc. ; chaud, froid,
somnolence, spasmes musculaires isolés, crampes-érections, tous
symptômes cédant à la compréhension tels que l'évanouissement
(passé de mode) à la scène, comme dans la vie courante, parce
qu'analysé par la société elle-même.

Des idées substitutives, obsédantes sont comme une


contradiction indirecte à l'égard de l'analyste, ou d'une langue à
l'autre (comme " lekar " : en slave, médecin ; en allemand,
charlatan), jusqu'à l'hallucination symbolique, ou l'illusion
objective, qu'il désigne comme auto-symbolique (à la suite de
Silberer) comme auto-observation du fonctionnement psychique.

Beaucoup d'autres petits textes mériteraient à eux seuls une


étude exhaustive, tant ils sont surprenants, par leur style incisif et
percutant, et par l'acuité du coup d'œil qu'ils sous-tendent.
Impossible de les citer tous et de les étudier en détail ; il faut les
relire et y prendre à chaque fois un plaisir renouvelé :

— Les plus fréquents concernent le symbolisme : des yeux, du


pont, du cerf-volant, des draps, de l'éventail, de la tête de Méduse

54
; l'horreur de fumer ; l'ontogenèse des symboles où il cherche à
faire la distinction entre symbole, comparaison et métaphore.

— Les plus pittoresques concernent son implication dans son


époque et son environnement : " dressage du cheval sauvage ", "
complexe du grand-père ", " les gaz intestinaux, privilège des
adultes ", " effets psychiques des bains de soleil ", " bavardage ", "
fantasmes de Pompadour ", " le fils du tailleur ", " le trac ", etc.

— Les plus précieux sont en rapport avec sa pratique de l'analyse


: " névroses du dimanche ", " sensation de vertige ou d'agitation
en fin de séance ", " miction, moyen d'apaisement ", "
psychanalyse et criminalité ", où il dénonce le sadisme des
instances répressives. Notons aussi sa tentative d'interpréter la
crise d'épilepsie et les phénomènes de régression qui s'y
démontrent, et " Le rêve du nourrisson savant " d'où Ferenczi
déduit un savoir effectif des enfants sur la sexualité des adultes ;
ce qu'il complète dans " Psychanalyse des névroses de guerre ",
où il commente le réflexe de Moro en associant le grasping-reflex
du nouveau-né à la conduite naturelle de cramponnement du
singe (ce Tragsaugling),. thème repris et développé depuis par
Hermann. Enfin, dans " Psychanalyse à l'usage de l'omnipraticien
", il affirme l'importance que l'analyse devrait prendre au sein du
travail d'équipe en milieu médical, travail institutionnel comme on
le désignerait aujourd'hui. Les symptômes caractériels sont aussi
évoqués ; il y reviendra plus tard dans ses recherches sur la
technique active, pour les interdire pendant la séance : l'envie
d'uriner, par exemple, si fréquente, signe de blessure narcissique
(ambition, vanité), compulsion qui apparaît à la place de la prise
de conscience ; les régressions autoérotiques, anales, urétrales
ou génitales, homosexuelles ou non ; les bâillements comme des
soupirs déguisés avec larmes pour évoquer un deuil ancien ; ou
bien encore la toux, pour cacher quelque chose, ou les
borborygmes intestinaux, la parole refoulée devenant " expression
ventriloque "...

Non seulement en théorie, l'apparition de ces symptômes


transitoires se produit quand le psychisme est menacé d'un lien
associatif entre des fragments refoulés, mais sur le plan
technique, c'est le point d'attaque contre les résistances les plus
solides, déguisés en déplacement d'affects. Voici déjà toute une
procédure technique mise en place.

4. Les critiques et les précurseurs

Ces " attaques contre les résistances ", qui constituent le point
d'impact de la méthode psychanalytique face aux résistances du
patient, vont se doubler, pour Ferenczi, comme pour Freud,
d'attaques contre l'extérieur mais aussi contre l'intérieur du milieu
analytique lui-même : " Protégez-moi de mes amis, mes ennemis
je m'en occupe ", citait Freud à l'occasion.

54
Avec l'IPA était forgé, en principe, un outil de cohésion interne
contre la médecine officielle, suffisante et insolente, considérant
Freud comme " un sauvage ". Mais très vite, du dauphin lui-même,
vint l'hérésie tant redoutée ; de Jung vint la grande offensive
atteignant l'édifice de Freud au cœur même de sa cohérence,
réussissant à convaincre l'Amérique elle-même, dès 1912.

Si Ferenczi a critiqué les positions d'Adler et son " als-ob ", les
positions philosophiques de Putnam et les positions
simplificatrices de l'école psychiatrique de Bordeaux, c'est la
critique de Jung qui aura politiquement le plus d'importance,
comme dix ans plus tard la critique de Rank avec qui, ni Ferenczi,
ni Freud ne pourront plus véritablement travailler, après la
publication de son Traumatisme de la naissance.

A la suite de la conférence faite à Munich par Ferenczi : " Foi,


incrédulité et conviction ", la critique des " métamorphoses
" (Wandlungen) de C. G. Jung va se mettre en place très vite, dès
la lecture de ce livre. Compte tenu de la gravité de l'enjeu, Freud
préfère ne pas entamer les hostilités publiquement avec le
président du Mouvement à propos de cet édifice imposant, cette
nouvelle " Weltanschauung ", cette " vision du monde "
enthousiaste qui, " à première vue pourrait susciter l'admiration ",
comme l'écrit ironiquement Ferenczi :

" Si nous approuvons les remarques de Jung sur la genèse des


sentiments religieux et ce, sur la base de connaissances solides
(nous avouons d'ailleurs tenir cette transformation de l'érotique en
religieux pour un fait de civilisation très complexe et encore
insuffisamment analysé), nous refusons de suivre l'auteur
lorsqu'au lieu de se borner à constater les faits, il émet des
jugements de valeur qui, selon nous, n'appartiennent plus à la
seule psychologie mais à la morale et à la théologie... ".

L'argumentation de Jung pour " désexualiser la libido " s'appuie


sur sa fréquentation des psychotiques et l'étude approfondie des
écrits de Miss Miller, " Hymne au créateur " reconnu comme "
construction hystérique ". Sur ce terrain qui est aussi le sien,
Ferenczi, retrouvant les accents du psychiatre subversif qu'il était
en 1900 par rapport à la science de son époque, vient dans ce
texte-ci renouveler sa comparaison entre l'amour passionnel et la
folie :

" Dans la démence précoce la réalité fait par trop défaut pour
qu'on puisse mettre ce phénomène sur le compte de la sexualité "
stricto sensu ", dit Jung. A cela nous répliquerons que nous
sommes bien loin de connaître les proportions du dommage que
peut subir la fonction du réel à la suite de vrais traumatismes
sexuels. Nous voyons à quel point l'homme est capable de se
détourner de la réalité dans l'hystérie et dans la névrose
obsessionnelle du fait de traumatismes psychiques érotiques ;
nous connaissons par ailleurs des états suscités par l'amour

54
(indubitablement une cause sexuelle " strictissimo sensu ") où
l'individu est presque aussi aliéné à la réalité que celui qui souffre
de démence précoce... ".

A vouloir tout englober, à vouloir faire dériver les pulsions du moi


des pulsions sexuelles, Jung en arrive, avec son concept de
présexuel, à un " désaveu de la sexualité infantile reconnue pour
la première fois par Freud ". Ce mot de désaveu est ici très
important, car il dévoile l'ampleur d'un mécanisme qui sera
souvent repris par la suite comme prototype d'un effet
traumatique, désaveu d'un acte par une parole, soit ce qui " rend
le traumatisme pathogène ".

Ferenczi poursuit sa critique implacable : " Tout se passe comme si


Jung avait brusquement perdu tout souvenir du concept de sexuel,
dans le sens où Freud l'utilise dans ses " Essais ", lequel était
auparavant fort bien connu de lui ". Et plus loin, c'est : " l'abandon
progressif du concept d'inconscient ".

A l'occasion de l'analyse des rêves, Jung considère ceux-ci comme


un " pressentiment intérieur des tâches les plus dures réservées
par l'avenir ". Il est certain qu'ainsi il forge une " systématisation
philosophique ", pour le moins " prématurée " qui, en voulant
maintenir à tout prix le postulat, écarte les faits susceptibles de la
contredire ". A l'inverse de " l'utraquisme " cher à Ferenczi, Jung
multiplie ses exclamations vertueuses : " ... Autant comparer une
sonate de Beethoven à du caviar, sous prétexte qu'on les aime
tous les deux ". Ou bien : " Une terminologie de ce genre
conduirait à traiter de la cathédrale de Cologne dans le cadre de la
minéralogie sous prétexte qu'elle est en pierre ".

Les positions morales de Jung quant à la valeur comparée des


religions, ses positions mystico-esthétiques sont en filigrane, ainsi
d'ailleurs que cette distinction qu'il développera plus tard entre un
" inconscient juif " et un " inconscient aryen ".

Quand, dans son autobiographie tardive, dont nous avons déjà


parlé, il réécrit sa propre version de la rupture avec Freud et
déclare que c'est en écrivant le chapitre sur le sacrifice qu'il
sacrifiait son amitié à Freud, ou pourrait penser que cet
autosacrifice est une trace de cette " grande poussée du
refoulement du christianisme ", dont Ferenczi parlait dans un texte
précédent (" Mots obscènes ") ; mais ne serait-ce pas aussi une
cicatrice de son trauma infantile - névrose traumatique de ses
onze ans dont Freud n'a pas su, n'a pas voulu, être le témoin? Au
refus de Freud de l'entendre par rapport au " vénérable séducteur
" dont celui-ci était une figure transférentielle flagrante, répond ici
le contrecoup de l'obéissance à l'injonction de Freud : " Soyez
convenable " ! Jung l'est devenu, au prix d'un clivage de la
théorie, repéré ici par Ferenczi dans les inconséquences de ces "
métamorphoses ", soit le désaveu par Jung de la sexualité infantile
et l'abandon progressif de la notion d'inconscient.

54
Ferenczi a donc fait, ici aussi, démonstration de pertinence, même
si son originalité, en tant que " frère aîné sans reproches " - sinon
sans peurs -, n'est pas tant dans ces défenses et illustrations des
positions de Freud, où pourtant il excelle, que dans cette multitude
de textes très courts d'une finesse d'observation que peu
d'analystes ont développés en liaison avec leur auto-analyse.

Avant d'aborder les conflits classiques d'après-guerre, quelques


exemples révèlent assez bien son mode de pensée :

" Alba me raconte toujours son rêve le matin ; Alba dort pour elle,
Alba rêve pour moi ".

Il associe cela au droit patriarcal à " disposer de toutes les femmes


de la maison ", ce qui n'est pas sans lien avec son complexe
paternel et la puissance de son père liée au grand -nombre
d'enfants et à la taille de son sexe, dont il a souvent parlé à Freud
; ce n'est pas sans lien non plus avec sa propre problématique
amoureuse.

S'il pose la question sur l'origine des mots, c'est aussi la question
: d'où viennent les enfants ?

" Le plaisir des ressemblances-analogies-utraquisme " est pour lui


analogue au plaisir préliminaire, " épargne de dépense psychique
liée à l'inhibition ". C'est ainsi qu'il a pu écrire sur " la position du
malade durant la cure " révélant un fantasme homosexuel ; sur
les pollutions d'un patient quand on vient de lui changer les draps
de lit ; sur les gaz intestinaux comme privilège des adultes ; ou
sur les interventions infantiles pour doter la femme du sexe
masculin (une anguille, des " anglaises ") ; ou bien encore ce
patient dont les idées sont " réellement les " enfants de son esprit
", dont il refusait de se séparer pour les abriter au plus profond de
lui-même ".

La paresse anormale dont Ferenczi se plaindra très souvent a


toujours, dit-il, des motifs inconscients qui sont à découvrir par la
psychanalyse ; l'érotisme anal sur lequel il reviendra, venant ici
chez lui se sublimer dans son grand travail, gardé neuf ans dans
ses tiroirs : " Thalassa ", l'amphimixie des érotismes, bio-analyse
des catastrophes, dont nous parlerons plus loin en détail, premier
grand livre qu'il publie, en 1924, et dont Freud écrira, après la
mort de Ferenczi : " C'est peut-être l'application la plus hardie de
la psychanalyse qui ait jamais été tentée ", usant d'expressions
telles que " rêverie scientifique ", " performance exceptionnelle " à
son propos.

Cette reconnaissance par Freud sera aussi une occasion nouvelle


de conflits à propos des principes, où nous verrons se développer
les rapports entre Ferenczi, Groddeck et Rank, mais aussi à propos
des techniques de l'analyse et de la question de la pratique par les
non-médecins, c'est-à-dire de l'analyse " laïque ".

54
Enfin, en ce qui concerne les précurseurs de Freud, Ferenczi
souligne :

• les travaux du vieux médecin hongrois Lindner, à qui il fait


personnellement part de la " résurrection triomphale de sa
théorie dans les travaux de Freud " ;
• il insiste aussi sur les textes d'Anatole France dont il cite
entre autres, cette phrase dédiée aux aliénistes : " Apprenez
donc, messieurs les miroirs, à ne pas nous traiter de fous
parce que vous ne recevez pas le même reflet des choses "
;
• il cite enfin " le manuscrit d'un médecin de village ", dans
lequel Anatole France décrit un changement psychologique
brutal chez ce médecin, trouble soudain de la perception de
l'espace et du temps, proche du vertige sur l'Acropole décrit
par Freud. Face à un jeune garçon frappé de méningite, ce
médecin à la retraite, qui croyait avoir repoussé toute
sensibilité, commente ce trouble comme s'il s'agissait d'un
retour du refoulé : " Je n'en revenais pas, c'est le terme
populaire et il est juste ".

Toutes ces observations littéraires et psychologiques que relève


Ferenczi, comme l'érotisme de la succion du pouce chez l'enfant
décrit par Lindner, ou les associations libres chez M. Bergeret
décrites par Anatole France, prolongent son propre
questionnement préanalytique.

" Freud n'invente pas, comme l'écrit J.P. Mordier, il fait rupture ".
C'est en associant une " lecture de divertissement " à " une
lecture d'érudition " que Ferenczi dégage les origines multiples de
la pensée et de la méthode de Freud, comme déjà, en jeune
philosophe et en jeune psychiatre, il savait réinterpréter les
concepts de maladie, de diagnostic, de santé, de déviance, vers
une nouvelle hygiène mentale de la relation médecin-malade.
C'est en récusant une " lecture pieuse " de l'idéologie médicale
que Ferenczi défait ce qu'il perçoit comme artificiel. A ce propos,
Claude Lorin apporte de remarquables précisions ; sur un mode
imagé, il ponctue ses développements par une phénoménologie
poétique dont j'extrais ces quelques lignes :

" Homme du Balaton, être de la mer, des poissons et des algues,


Ferenczi possède dès son jeune âge la passion thalassale du
Transitoire, l'obsession du larvaire, des entre-deux, de l'air et de
l'eau. Freud est sédentaire et cérébral. Ferenczi est nomade et
aquatique ( ... ) L'océan parle en lui ( ... ) Son savoir pré-
analytique est marin, ouvert " à tous vents ". L'aquatisme
férenczien fait amerrir la Science-Passion des liquides ".

54
DEUXIÈME PARTIE

LES CONFLITS
CLASSIQUES
" Même dans l'analyse ne pas discuter
est un principe qui a fait ses preuves...
Cependant… "
Ferenczi-Groddeck, Correspondance,
11.12.1922, Payot, p. 80-81.

CHAPITRE IV

A propos des principes


1. 1923 : Ferenczi a cinquante ans

Pour Freud, cette année fut critique. C'est la découverte d'une


plaque de leucoplasie dans sa cavité buccale ; il attend deux mois
avant de se confier à un médecin pour une première intervention
chirurgicale. Quoiqu'on lui cache la malignité de cette tumeur, il a
fait le diagnostic. Jones précise qu'il ne subira pas moins de trente-
trois interventions avant sa mort, avec essai de nombreuses
prothèses douloureuses, toujours gênantes pour la déglutition et
l'élocution. La mort de son petit-fils, Heinele (tuberculose)
accentue encore son vécu de deuil et sa dépression par rapport à
la mort de sa fille Sophie.

Au même moment, les conflits au sein du comité opposent Rank


et Jones. Groddeck publie Le Livre du Ça et se marie avec son
ancienne patiente Emmy. Freud écrit " L'organisation génitale
infantile de la libido " et développe en secret une réponse à
Groddeck : " Le Moi et le Ça ". Rank fait lire à Freud Le
traumatisme de la naissance, et Ferenczi va enfin publier en
allemand Thalassa, essai d'une théorie de la génitalité, depuis très
longtemps attendu.

Thalassa utilise la psychanalyse pour faire correspondre les étapes


de la psyché en développement et la biologie ; programme
gigantesque, innovation radicale que cette première théorisation
des catastrophes, fondement de la " bio-analyse ", psychanalyse

54
des origines de la vie, centrée sur la théorie du symbole et le
principe de plaisir.

Mais, juste avant la parution de Thalassa, à l'occasion du


cinquantième anniversaire de Ferenczi, un numéro spécial de la
Zeitschrift lui est consacré, dans lequel se trouve ce texte de
Freud, très riche d'appréciations élogieuses et de subtilités
amicales, présenté ici in extenso :

" Peu d'années après la publication de la Science des


Rêves (1900), celle-ci tomba entre les mains d'un
jeune médecin de Budapest, neurologue, psychiatre et
expert auprès des tribunaux, toujours à la recherche
de nouvelles acquisitions dans son travail scientifique.
Il n'alla pas loin dans sa lecture et très vite repoussa
le livre, sans que l'on sache si ce fut plus par ennui
que par dégoût. Cependant, peu de temps après,
l'attrait de nouvelles possibilités de travail et de
connaissances le conduisit vers Zürich et de là vers
Vienne, poussé par le désir de parier à l'auteur de ce
livre qu'il avait, autrefois, laissé de côté avec dédain.
Cette première visite fut le début d'une longue et
intime amitié, jusqu'ici sans nuages, au nom de
laquelle, notamment en 1909, il participa au voyage
en Amérique pour les Conférences faites à la Clark
University de Worcester dans le Massachussets.

Tels furent les débuts de Ferenczi, devenu depuis un


maître et un enseignant de la psychanalyse qui, en
cette année 1923, arrive au terme de sa cinquantième
année et de sa dixième année de direction du groupe
de Budapest.

A plusieurs reprises, d'autre part, Ferenczi est


intervenu dans les destinées extérieures de la
psychanalyse. On connaît sa prise de position au
deuxième Congrès de psychanalyse à Nüremberg en
1910, où il proposa et contribua à faire adopter la
création d'une Association Psychanalytique
Internationale, en tant que collectif de défense contre
l'appréciation portée par la médecine officielle sur la
psychanalyse. Au cinquième Congrès de Budapest, en
septembre 1918, Ferenczi fut élu à la Présidence de
l'Association. Il choisit pour secrétaire Anton Von
Freund et l'énergie unie de ces deux hommes, ainsi
que les projets généreux de donation de Freund
auraient certainement élevé Budapest au rang de la
capitale européenne de la Psychanalyse, si des
catastrophes et des destins individuels n'avaient
anéanti ces beaux espoirs ; Freund tomba malade et
mourut en 1920, Ferenczi se démit de ses fonctions
en raison de l'isolement de la Hongrie qui la

54
maintenait en dehors des relations internationales, en
octobre 1919, et transmis la présidence de
l'Association internationale à Ernest Jones, de Londres.
Au moment de la République Soviétique Hongroise,
Ferenczi s'était vu confier des fonctions d'enseignant
à l'Université et on s'entassait pour venir l'écouter.
Mais ce groupe hongrois, qu'il avait créé en 1913,
surmonta toutes les tourmentes, se développa sous sa
direction, devint un lieu de travail intense et fructueux
et brilla par l'accumulation de talents comme nulle
part ailleurs.

Ferenczi, qui occupait une position médiane au sein


d'une nombreuse fratrie et qui avait dû combattre en
lui-même un fort complexe fraternel (Bruder complex)
devient par l'action de l'analyse, un frère aîné sans
reproches, un excellent enseignant, promoteur de
jeunes talents.

Les écrits analytiques de Ferenczi sont connus de tous


et fort appréciée- Les " Conférences de vulgarisation
de la psychanalyse - n'ont été publiées par nos
éditions (Vertag) qu'en 1922, dans la Bibliothèque
psychanalytique internationale dont elles constituent
le Tome Xiii. Claires et de forme accomplie, souvent
écrites dans un style captivant, ces Conférences
constituent à vrai dire pour le profane la meilleure
introduction à la psychanalyse. Un recueil de ses
travaux spécifiquement médicaux, dont un certain
nombre ont été traduits en anglais par E. Jones
(Contributions to psychoanalysis, 1916), attend
encore d'être publié. Nos éditions en assumeront la
tâche, dès que la rigueur des temps présents ne s'y
opposera plus. Les livres et fascicules publiés en
hongrois ont connu de nombreuses éditions et ont
familiarisé avec l'analyse les cercles cultivés de
Hongrie.

L'œuvre de Ferenczi en impose avant tout par sa


diversité. Aux études de cas si bienvenues et aux
communications cliniques de grande acuité
d'observation (" Un petit homme-coq, " Symptômes
transitoires au cours d'une analyse ", "
Communications sur la pratique analytique "),
s'ajoutent des comptes rendus critiques exemplaires
comme celui sur " Métamorphoses de la libido et des
symboles - de Jung, ou sur les opinions de Régis et
Hesnard sur l'analyse, des polémiques percutantes
comme celle avec Bleuler sur l'alcoolisme, ou avec
Putnam concernant les rapports de la psychanalyse et
de la philosophie, polémiques mesurées et courtoises,
aussi fermes soient-elles. S'y ajoutent encore les

54
essais qui fondent avant tout le renom de Ferenczi, où
s'expriment de façon si réjouissante son originalité, sa
richesse de pensée et sa fantaisie scientifique si bien
dirigée, grâce auxquelles il a su construire" des
domaines importants de la théorie psychanalytique et
faire avancer la connaissance des rapports
fondamentaux de la vie psychique (" Introjection et
Transfert ", " Théorie de l'Hypnose ., " Développement
du sens de là réalité et ses stades ", " Études sur le
symbolisme ", etc.). Enfin, les travaux de ces
dernières années (" Les Névroses de guerre ", "
Hystérie et Pathonévroses ", " Psychanalyse des
troubles mentaux de la paralysie générale " (avec
Hello), dans lesquels l'intérêt médical part du fait
psychique pour tenter d'atteindre le facteur
somatique, enfin les approches de la thérapie active.

Si incomplète que soit cette énumération, les amis de


Ferenczi savent qu'il a gardé pour lui plus de choses
qu'il ne s'est décidé à en publier. A l'occasion de son
cinquantième anniversaire, ils unissent leurs vœux
pour que lui soient accordés la force, l'humeur et les
loisirs de concrétiser ses projets scientifiques en de
nouvelles réalisations ".

Sigmund Freud

2. Thalassa - Catastrophes

Cette " nouvelle réalisation, fantaisie scientifique si bien dirigée ",


comme Freud la désigne, aura mis neuf années au moins pour être
non-pas rédigée mais publiée, ses premiers fondements datant de
14-15 quand il traduisait en hongrois les " Trois Essais ", durant les
heures de liberté que lui laissait sa mobilisation, et entre ses
séances d'équitation où il inventait la " psychanalyse équestre ".

Cette position cavalière qu'il va prendre dans ce texte-ci par


rapport à quantité d'idées reçues déborde peut-être les souhaits
mêmes de Freud quant à une extension aussi considérable de ses,
thèses. Mais Ferenczi dépasse ses propres scrupules et ce qu'il
appelle le " crime de psychomorphisme ", pour s'enhardir à cette
transgression et oser la publication. D'ailleurs, comme il l'écrit à la
même époque, à propos d'un jeune patient écrivain qui lui
ressemble comme un frère :

" Ses idées étaient réellement les enfants de son esprit dont il
refusait de se séparer... A ces enfants, spirituels correspondaient
dans son inconscient des enfants de chair qu'il désirait concevoir
de manière réellement féminine ".

54
Cet enfantement " réellement féminin ", et de toute façon retardé
en conséquence d'une érotique anale développée, constitue à la
fois par son origine fantasmatique et dans sa tentative de
dépasser la mythologie propre à Freud, ns serait-ce que pour s'en
libérer, une performance peu commune renversant les relations de
dépendance qui mettaient la psychanalyse jusque-là en dette des
sciences exactes. Le voici plus freudien que Freud. Comme l'écrit
Nicolas Abraham :

" La compulsion de répétition en tant que solution symbolique loin


de se situer " au-delà " comme le voulait le dernier Freud - du
principe de plaisir, doit être, au contraire, conforme à ce principe.
Telle est la thèse orthodoxe de Ferenczi qui, sur ce point capital,
devient plus freudien que le maître lui-même. Et de préciser : il y a
nécessairement plaisir (détente) dans la répétition symbolique.
Celle-ci a même signification qu'un rituel de fête commémorant
quelque délivrance heureuse ".

La délivrance en question par ce livre, si important pour lui, va


porter d'une part sur deux idées : la compréhension de
l'impuissance sexuelle et la recherche d'un ancrage originaire du
symbolique. De là, il construit un espace de correspondances à
double entrée : psyché-soma, onto-phylogénèse. Il échafaude,
d'autre part, un tableau des analogies dont les deux axes sont les
régressions et les catastrophes et, de là, extrapole une explication
nouvelle de l'histoire même de la vie, mais surtout de la vie
érotique des vertébrés, mammifères que nous sommes, à partir de
la vie des cellules sexuelles.

Ainsi interroge-t-il la préhistoire de notre jouissance et de nos


dimorphismes sexuels par cette biologie et cette phénoménologie
du plaisir, voire de l'amour. Toute l'évolution de l'espèce est
scandée par des privations et des traumatismes auxquels il a bien
fallu s'adapter, voilà l'hypothèse.

La première publication en allemand est d'abord intitulée "


Esquisse d'une théorie de la génitalité ", mais la seconde est
écrite en hongrois, publiée cinq ans plus tard à Budapest avec
quelques modifications de détail ; son nouveau titre : "
Catastrophes dans le développement du fonctionnement génital -
une étude psychanalytique ".

Quand, en août 1932, il cherchera à formuler pour lui-même une


nouvelle évaluation de l'analyse, il jugera dans son Journal que
cette version était trop " suspendue aux paroles du maître " ; il
envisageait donc peut-être une troisième version, qu'il n'a pas eu
le temps de réécrire avant sa mort.

La lecture aujourd'hui de ce livre permet de faire au moins deux


constats :

54
• l'un concernant le principe de son travail : démonstration
d'une méthode de pensée par analogies, reconnue à présent
comme un modèle créateur par excellence chez certains
chercheurs et mathématiciens modernes ;
• l'autre concernant cette nouvelle science, qui doit tout à
Ferenczi, quoiqu'elle n'ait pas pris le nom de bioanalyse
comme il le pensait, mais celui de psychosomatique, dont il
pose ici les fondements épistémologiques.

Cette perspective est effectivement considérable ; elle part d'une


intuition romantique selon laquelle l'amour peut avoir quelque
chose d'une catastrophe psychique analogue à " la foudre ou à
l'avalanche ", comme il l'écrivait déjà en 190 1. En développant à
partir de là, la théorie traumatique des psychonévroses, il cherche
un analogon originaire en confrontant l'ethnographie,
l'embryologie à la fameuse théorie de l'évolution des espèces,
reliées pour la circonstance, aux bouleversements géologiques. En
ce qui concerne les régressions, il en renverse dialectiquement le
sens. En voici un exemple :

" Selon notre conception, la dent est aussi un pénis primitif auquel
l'enfant doit renoncer dans son rôle libidinal au moment du
sevrage. D'après ce qui vient d'être dit, ce n'est pas la dent qui est
le symbole du pénis, mais c'est le pénis, plus tardivement
développé, qui est le symbole de l'appareil de pénétration plus
ancien, la dentition ".

De la même façon, pour lui, c'est la mère qui devient symbole de


l'océan primordial, et non l'inverse. A partir de l'océan d'origine,
Thalassa (dont le liquide amniotique est la reproduction
symbolique), au moment de l'accouchement il y a passage entre
deux modes de vie, aquatique et terrestre, reproduisant
l'assèchement des mers aux âges géologiques, comme plus tard
la phase de latence est considérée comme reproduction accélérée
des glaciations.

Mais, au cours de ce travail, il nuance sa position par rapport à la


naissance, démontrant que la catastrophe n'est pas toujours chez
le nourrisson là où on pourrait le croire : toute la force de
l'évolution des espèces permet au fœtus de vivre parfaitement
bien une naissance à laquelle toute la phylogenèse lui a permis de
s'adapter. Ainsi, la naissance n'est qu'une des nombreuses traces
de ce passé étrange du vertébré aquatique devenu mammifère,
mais le " traumatisme de la naissance ", si important en théorie,
est plutôt une simplification tel que Rank l'exposait l'année
précédente. Les catastrophes traumatiques de la petite enfance
viennent d'ailleurs ; elles sont le fait de l'accueil, elles sont le fait
de la prise de pouvoir ou de l'abus de pouvoir de l'adulte sur
l'enfant ; c'est l'hypnose parentale. Il complète cette position dans
son Journal, en écrivant : " Les nourrissons n'aiment pas, il faut
qu'ils soient aimés ".

54
1) A partir de là, comment procède-t-il pour en arriver à ce "
tableau synoptique des parallèles présumés ", que nous
commenterons plus loin, soit cette mise en perspective du destin
de l'espèce humaine, ses origines, son évolution, et du destin de
l'individu pour en arriver aux accidents de la destinée du sujet ?

Comment procède-t-il pour concilier la théorie des pulsions et la


théorie biologique de Haekel qui postule que le développement de
l'embryon (ontogenèse) reproduit dans ses grandes lignes, mais à
une vitesse démultipliée, le développement des espèces
(phylogenèse) ?

Combien de milliards d'années sont-ils reproduits en accéléré de


l'ovule au nouveau-né ? Comment est-ce pensable ?

Il prend modèle sur l'embryologie et la fusion des cellules


sexuelles (amphimixie) pour expliquer les érotismes partiels
d'organes tels que la vessie et le rectum, tous deux en lutte
complémentaire au moment de l'éjaculation : grande question
toujours en suspens. En jouant de l'analogie avec les troubles du
langage, il va désigner les ratés de la puissance sexuelle chez
l'homme un " bégaiement sexuel ", l'opposition entre consonnes
et voyelles correspondant à l'opposition entre rétention et
évacuation.

C'est donc toute une analyse de la physiopathologie qui est à


l'œuvre, une recherche de finalité, sans qu'il y ait pourtant de
véritable finalisme, comme lorsqu'il ponctue par cette formule
saisissante : " le rectum apprend à la vessie à conserver, la vessie
enseigne au rectum la générosité... " c'est un " animisme qui ne
serait plus anthropomorphe ", une analogie féconde sans être une
faute de raisonnement ou une idée délirante. Pour soutenir ce
type d'analogie, il se sert de cette méthode qu'il affectionne
depuis longtemps et qu'il baptise " l'utraquisme " (chacun des
deux, l'un et l'autre) pour cerner cette amphimixie des érotismes
qui est en jeu dans le processus de l'érection-éjaculation, et qui
est souvent le lieu dératisations régressives, donc de symptômes.

2) Allant plus loin, c'est la relation hétérosexuelle elle-même qu'il


considère comme un processus fusionner (amphimictique) :
aboutissement d'une fresque historique qui part de l'autoérotisme
oral et anal du nouveau-né jusqu'à la primauté du génital, les
masturbations, la Phase de latence, etc.

C'est ici que les régressions sont développées, englobant le désir


œdipien lui-même dans une tendance biopsvchologique plus
générale qui pousse les êtres à un état de calme dont ils
jouissaient avant leur naissance. Freud écrira en 1933 que l'idée
directrice de Thalassa est :

54
" la nature conservatrice des instincts, qui les pousse à vouloir
toujours rétablir la situation -antérieure abandonnée par suite
d'une perturbation extérieure ".

Voici comment Ferenczi décompose la position masculine : une


régression sous forme hallucinatoire ou imaginaire, là où
l'organisme entier s'identifie au partenaire féminin ; une
régression sous forme symbolique, là où le Moi s'identifie au
phallus pénétrant le corps féminin ; une régression sous forme
réelle, quand le sperme accède concrètement à la situation intra-
utérine.

En ce qui concerne la position féminine, il insiste sur


l'identification au partenaire, porteur phallique, sur la
compensation symbolique d'un pénis creux anal et sur une
compensation par identification à l'enfant susceptible d'être
attendu. S'il insiste sur cette tendance à la conservation' chez la
femme : du sexe, du sperme, de l'enfant et de l'homme (dans la
mesure où la femme est " quelque peu moins portée à la
polygamie que l'homme ", il innove surtout par rapport à Freud en
essayant de soutenir sa perception de la jouissance phallique
comme une surdétermination de plusieurs éléments : le plaisir
régressif lié à cette représentation intra-utérine, à ce retour ;
l'exorcisme ou abréaction des expériences infantiles pénibles :
naissance ou traumas précoces ; la joie d'avoir échappé au danger
d'engloutissement pour l'homme ou de perforation pour la femme.

Par là même, il anticipe sur ce qu'il décrira bientôt comme


fonction traumatolytique du rêve, mais déjà, est évoquée ici, cette
fonction traumatolytique de l'orgasme.

Il pose la question : ces sensations orgasmiques et érotiques de


flotter, voler, nager, d'être au septième ciel, ne sont-elles pas des
représentations (mémoire inconsciente) de l'existence intra-
utérine ? Il y a un rudiment historique ou préhistorique dans
chaque symbole ; " être comme un poisson dans l'eau ", n'est-ce
pas l'expression langagière la plus étonnante pour évoquer
comme une connaissance intuitive de nos origines lointaines en
tant que vertébré aquatique ?

3) Il reprend cette idée pour tenter de coordonner les déductions


analytiques et les résultats de l'embryologie (le cœur de
l'embryon humain, par exemple, ressemble d'abord à celui du
poisson puis à celui du reptile). Il remonte ainsi l'échelle des
vertébrés (poissons primitifs de l'ère primaire, grands reptiles et
petits mammifères du secondaire, oiseaux et mammifères des
tertiaire et quaternaire).

Complétant la loi de Haeckel qui récuse l'importance des annexes


placentaires, il poursuit : " la genèse des membranes protectrices
de l'embryon est aussi une répétition générale de l'évolution des
espèces (la périgénèse). En effet, seuls les animaux terrestres

54
développent des membranes protectrices (œuf, amnios, etc.) et la
poursuite de cette protection sera assurée chez l'enfant par
l'amour et l'affection maternels, pendant cette grande période de
fragilité du nourrisson désignée quelquefois de " néoténique ".
Ainsi Ferenczi utilise-t-il, avec Freud, les thèses de
l'évolutionnisme, en en tirant le maximum de conséquences
logiques :

" Le psychanalyste se sent plus attiré par la manière de penser


plus psychologique de Lamarck qui attribue un rôle dans
l'évolution même de l'espèce, aux aspirations et mouvements
instinctuels, contrairement au grand naturaliste britannique
(Darwin) qui confie tout à la mutation, donc en dernière analyse
au hasard ".

Il y a de l'instinct, mais aussi des aspirations, des abréactions dans


cette grande fresque de l'histoire naturelle de la vie. Il y a
également des reproductions historiques : quel est ce mouvement
qui va conduire des fossiles vivants aux primates ? Quel est ce
mouvement qui ne supporte plus d'explication par le surnaturel,
mais requiert une interprétation scientifique, que la psychanalyse
tente de proposer?

Ces changements de perspective font écrire à Ferenczi qu'il y a un


" changement de signification de la symbolique, dans lequel, tout
comme l'affïrment les linguistes pour les changements de
signification des mots, il se cache de l'histoire et ici
particulièrement un chapitre important de l'histoire de l'espèce " ;
d'où cette réinterprétation d e la légende du déluge et du
sauvetage des Juifs de la Mer rouge comme des inversions
mythiques de l'assèchement originel, l'arche de Noé étant
particulièrement évocatrice si l'on veut se pencher sur cette
surinterprétation phylogénétique.

Si le tableau synoptique (ci-après) où il met en parallèle ces deux


temporalités si différentes, donne un peu le vertige, c'est
probablement, comme l'écrit Freud, par difficulté d'adaptation :

" Lorsqu'on dépose ce petit écrit, on pense : c'est presque trop


pour une seule fois, d'ici peu je vais le relire. Mais je ne suis pas
seul dans ce cas : probablement il y aura vraiment un jour une
bioanalyse, comme Ferenczi l'a annoncé, et celle-ci devra revenir
à l'essai d'une théorie de la génitalité ".

Il existe depuis cinquante ans une bioanalyse qui s'appelle


psychosomatique, fondée sur un raisonnement logique, et il est
temps en effet - comme Freud le pressentait - de revenir
aujourd'hui sur ce synopsis surprenant, et de rendre à Ferenczi ce
qui lui revient.
Première observation :

54
Ferenczi ne s'est pas arrêté à l'évolution des vertébrés, mais
cherche à saisir tout le cycle depuis l'ovule-spermatozdide, à
l'époque où " l'homme était un monoblaste ". Ainsi la ponte
ovulaire (ponte, expulsion) est-elle homologuée comme
catastrophe n'2.

La catastrophe n°1, plus hypothétique mais nécessaire à la


logique du raisonnement, est une mise en relation entre la
maturation des gamètes, c'est-à-dire la constitution génétique
elle-même (clivage chromosomique), et la catastrophe cosmique,
premier clivage de la matière, postulé par Freud, et largement
développé depuis : des biochimistes cherchent à induire en
laboratoire, dans des systèmes très simples (microsphères de
matière organique), des processus vitaux comme celui de l'auto-
conservation. Ainsi, c'est la matière inanimée elle-même qui est
conçue en tant

Tableau " Synoptique des parallèles présumés "

PHYLOGENÈSE ONTO ET PÉRIGENÈSE

1e Apparition de la vie Maturation des cellules sexuelles.


catastrophe organique

2e Apparition des êtres Ponte de l'ovocyte par l'ovaire (Rupture du


catastrophe unicellulaires follicule de DE GRAFF)
individualisés
(oogénèse) (spermatogenèse).

3e Début de la Fécondation.
catastrophe reproduction
sexuée. Embryon in utero.

Évolution des
espèces animales
dans la mer.

4e Assèchement de Naissance.
catastrophe l'océan.
Primauté du génital.
Vie terrestre

Animaux avec
organes génitaux
différenciés.

5e Ère glaciaire Période de latence


catastrophe
Hominisation (puberté)

qu'évolutive à la suite des travaux d'Oparin (1924), de Teilhard de


Chardin et des vérifications expérimentales de S.L. Miller créant

54
non seulement des acides aminés, mais aussi une nouvelle
science : la chimie prébiologique ou prébiotique (1950).

Deuxième observation :

Ferenczi sépare en deux périodes chacune les trois catastrophes


suivantes (3, 4 et 5), ce qui lui permet de tenir compte, par
hypothèse, non seulement des moments géologiques
(assèchement, glaciation...), mais des périodes considérables qui
vont se développer ensuite : après la reproduction sexuée,
transformation des vertébrés ; après la fécondation,
transformation de l'embryon. D'autre part. Ferenczi ne développe
pas sur un mode paléontologique ce que pourrait être le
phénomène d'hominisation, en rapport avec les différentes
glaciations du quaternaire, la dernière en date étant elle-même
subdivisée en plusieurs phases froides et interstades tempérés.

Ce domaine de recherche, ici entrouvert, est loin d'être clos,


quand on constate qu'un auteur comme André Leroi-Gourhan écrit
dans son ouvrage de 1964 : " Il aurait fallu peut-être faire une
place à la psychanalyse... ". Et tout un travail serait à faire à partir
des découvertes récentes, pour suivre les traces de cette
adaptation autoplastique. Ferenczi écrivait en effet :

" L'adaptation, c'est le renoncement aux objets habituels de


satisfaction et l'accoutumance à de nouveaux objets, donc la
transformation, toujours pénible au début, d'une perturbation en
satisfaction (…)

Il n'y a pas d'évolution sans motivation intérieure, pas de


changement qui ne corresponde à une adaptation de l'être à une
perturbation extérieure ".

Scansion entre l'adaptation (autoplastique), modification de


l'espèce ou modification de soi, et l'adaptation du monde extérieur
(alloplastique), transformation des techniques, etc.

Comme le démontre Leroi-Gourhan, contrairement aux mythes


d'un ancêtre homme-singe, ou au mythe scientifique
correspondant, l'homme " néoténique " (fœtus de singe), il semble
que le développement de la masse du cerveau soit la
conséquence et non la cause - de l'érection du corps de nos
ancêtres sur leurs deux pattes de derrière (époque estimée
aujourd'hui à huit millions d'années) : " l'homme est intelligent
parce qu'il a deux pieds ", écrit-il. Et il ajoute : " la bipédie libère la
main, la main a libéré la mâchoire, la mâchoire a diminué de taille
ainsi que la face, et a libéré plus de place pour le cerveau ".

" Bien avant Cro-Magnon, les Austrolanthropes découverts en


Afrique australe - d'où leur nom - et vivant à l'ère tertiaire, se
servaient de pierres taillées (...) les traces les plus anciennes

54
reculant toujours plus loin vers les deux millions d'années ou plus
loin encore ",

comme le soutient Yves Coppens.

Troisième observation :

Le tableau de Thalassa pourrait être développé en se rapportant


aux données modernes de la paléontologie, et de l'embryologie.

Phylogenèse

1 CATASTROPHE

(4 milliards et demi d'années). Théories cosmiques de l'origine de


la terre (évolution cosmique).

Fission de la matière (évolution moléculaire).

(3 milliards 800 millions d'années). (Évolution biologique)

début de la photosynthèse.

Algues productrices d'oxygène, création de l'atmosphère.

Onto-périgenèse

Maturation des cellules sexuelles dans les gonades. Division des


chromosomes - Méiose (ADN)

- Male (XY) hétérogamétique pour ses chromosomes sexuels (chez


les vertébrés).

Mutations génétiques (crossing-over), etc.

Phylogenèse Onto-périgenèse

Il CATASTROPHE Ponte ovulaire à partir de l'ovaire.

Apparition des protozoaires, début de - Fécondation intra-tubaire

sexualité et prédation. - évolution de l'œuf humain (moru-

111 Antécambrien (diversification marine, la, blastula, gastrula)

méduses, mollusques ... ). - présence d'une corde comme chez

Ère primaire (- 570 millions d'années) les premiers poissons

Arthropodes, premiers vertébrés (silu- - différenciation des trois


feuillets

54
rien). Évolution dans la mer. fondamentaux

- neurula

- présence vestigiale d'une vésicule

vitelline (rôle respiratoire)

- placenta hémo-chorial en disque.

IV SORTIE DES EAUX NAISSANCE : dépendance par rap-

(Dévonien) port au milieu

(300 millions d'années) Marche à quatre pattes, évolution jus-

Ichtyostéga : ancêtre de tout vertébré. qu'à la phase PHALLIQUE


dans les

- Ère secondaire (grands reptiles) deux sexes.

Organes génitaux de plus en plus dif- Descente retardée des


testicules.

férenciés, début des mammifères.

Expansion des mammifères au tertiaire

Bipédie : homo habilis, homo erectus

premiers outils (2 à 3 millions d'années).

V GLACIATIONS DU Période de latence.

QUATERNAIRE

(1 million d'années) PUBERTÉ, croissance continue jus-

Maîtrise du feu (Archanthrope). qu'à l'âge adulte : initiations et


ADAP-

Apparition des sépultures TATION CULTURELLE.

(Paléanthrope).

Art rupestre (Néanthrope)

Agriculture, élevage.

Homme historique.

54
Ainsi les particularités du développement sexuel de l'homme par
rapport aux animaux sont-elles ici ébauchées, dans une
perspective qui se dégage de l'anatomie comparée pour aborder
une " paléontologie des symboles ", comme l'écrit Leroi-Gourhan.
Notons enfin les constatations amères de Ferenczi au décours de
la guerre de 1914-18 :

" Les malheurs de l'ère glaciaire ont forgé autrefois la première


société familiale et religieuse, base de toute évolution ultérieure.
La guerre nous a simplement rejetés dans l'ère glaciaire, ou plutôt
elle a mis à jour les empreintes profondes laissées par celle-ci
dans l'univers psychique de l'homme ".

Quatrième observation :

Si la notion de régression thalassale ou d'océan introjecté fait


presque partie d'une banalité psychanalytique (Freud dit d'ailleurs
que " l'homme ne naît jamais complètement, mais qu'il passe la
quasi moitié de sa vie dans le sein maternel quand il va dormir "),
ce qui est moins bien reconnu, c'est ce qui relève du domaine de
la " fantaisie scientifique ".

Est disqualifié en effet comme fiction ou mythe moderne ce qui,


en fait, est le résultat d'un modèle de pensée pour aborder une
compréhension des différentes sexualités animales ou des divers
comportements.

Ferenczi s'interroge inlassablement :

• pourquoi le chien et le chat remuent-ils la queue lorsqu'ils


sont contents ou attentifs? " Élémentaire, mon cher Sándor
", semble-t-il se dire à lui-même, c'est une " réaction
archaïque " " la partie caudale de la colonne vertébrale (... )
autrefois pilier de soutien de segments corporels, atrophiés
depuis, est devenue l'organe des mouvements d'expression
".
• Pourquoi, en dormant, les hommes ont-ils froid
(pöikilothermie) et les yeux sont-ils révulsés en haut et en
dehors ? Régression à une position des yeux des poissons
qui n'ont pas de vision binoculaire.
• Pourquoi la triméthylamine des sécrétions sexuelles de la
femme (dont l'effet d'excitation érotique est rapporté à des
souvenirs d'enfance) a-t-elle une odeur de poisson ?
Pourquoi le cycle menstruel est-il de 28 jours, comme le
cycle lunaire ? etc.

Enfin, se demande encore Ferenczi :

pourquoi les espèces terrestres ont-elles un dimorphisme sexuel si


accentué? Ne serait-ce pas un effet de cette lutte dont le but
aurait été la conquête de l'humidité perdue, dans le corps de
l'autre?

54
Voici comment il schématise cette construction :

" Le coitus par cloacum obtenu de force par le mâle serait donc la
cause primitive du fait que l'érotisme de la femelle, phallique
également à l'origine, s'est trouvé remplacé par l'érotisme
cavitaire cloacal (Jekels, Federn) où le rôle de la verge est tenu par
l'enfant et le contenu intestinal. L'impossibilité d'expulser les
excréments lorsque le pénis remplit le cloaque, puis la délivrance
après l'achèvement du coït, c'est-à-dire tension anale et résolution
brusque de celle-ci, devaient procurer des sensations
voluptueuses telles que la femelle a pu y trouver consolation et
compensation ".

Ainsi construit-il son modèle de la lutte originaire des sexes en


s'appuyant sur le phénomène hystérique de matérialisation : "
régression topique plus profonde encore que l'hallucination,
relevant d'un stade encore plus précoce d'adaptation
autoplastique ".

De même pousse-t-il la notion d'inconscient vers ce que serait un


" inconscient biologique " et s'appuie-t-il sur le refoulement
psychique et la " censure biologique " pour intégrer la
désintrication pulsionnelle (entmischung) ; comme quoi " ce n'est
qu'à l'aide du désir ", pris comme facteur d'évolution que peut se
comprendre la théorie de Lamarck. Il modifie l'aphorisme " la
fonction crée l'organe " (et son corollaire surréaliste, " la friction
crée l'orgasme "), en faisant intervenir la notion psychanalytique
de contre-investissement, et en comparant les dispositifs du
refoulement et les sédimentations. Exemple : " ...l'excitabilité
primitive recouverte par une excitation réflexe, possédant une
direction, recouverte par la réaction psychique la plus sélective...
", etc. Soit une biologie des profondeurs alliée à une biologie du
plaisir.

Comme il y a déplacement et condensation dans le travail du


rêve, Ferenczi pousse son hypothèse d'une condensation et d'un
déplacement organiques :

" Chaque organe possède une personnalité particulière, chacun


est le théâtre d'une répétition de conflits entre le " Moi et les
intérêts libidinaux... "

C'est ainsi qu'il finit par faire tomber toutes les barrières
artificielles entre maladies organiques et psychiques, comme il
cherche à effacer les différences entre les disciplines scientifiques,
poussant l'idée de " reconstruire tout le passé végétal et minéral.
Il s'ensuivrait un approfondissement considérable d'analogie entre
analyse psychique et analyse chimique... "

4) Ce ne sont pas les mathématiciens modernes qui


désavoueraient ce type de raisonnement, bien au contraire. Sans
connaître apparemment les travaux de Ferenczi, quelqu'un

54
comme René Thom adopte exactement la même position que lui,
à la recherche de modèles qui prennent une valeur
supplémentaire, dans la mesure justement où ce sont des
véhicules de l'imaginaire. La fiction scientifique n'est pas
nécessairement du délire (sans préjuger toutefois de l'utilisation
politique qui peut en être faite, comme dans l'affaire Lyssenko).
René Thom écrit que ce type de modèle " ne postule pas
nécessairement une vérification expérimentale, mais permet de
sortir d'un positivisme limité ". Lui aussi propose un tableau
synoptique qu'il appelle " Comparatif des régimes symboliques et
de l'embryologie " et qu'il exploite en établissant des cycles
analogues entre éthologie et linguistique. Aussi parvient-il à
décrire des phénomènes discontinus à l'aide de modèles
mathématiques continus.

On peut lire dans son ouvrage plus d'une réflexion qui paraissent
l'extrapolation directe des propositions du Ferenczi de Thalassa.
Par exemple :

" Des idées telles que les miennes, fondées d'une certaine
manière sur une analogie entre les processus de l'embryologie et
ceux de la linguistique, sont résolument scandaleuses par le bon
sens du savant positiviste. Identifier la structure triploblastique de
l'embryon avec la structure ternaire de la phrase transitive, sujet-
verbe-objet, peut sembler n'être qu'une métaphore difficile à
accepter. C'est, cependant, ce que je propose justement quand
j'identifie l'ectoderme, avec l'objet, le mésoderme, avec le verbe,
et l'endoderme avec le sujet, tout au moins pour les vertébrés,
parce que pour les insectes la situation est un peu différente (... )
Alors que l'insecte s'enferme dans sa carapace (d'origine
ectodermique sans composante 'mésodermique) par un refus du
monde extérieur (une sorte de complexe de la ligne Maginot), le
vertébré fait preuve d'une philosophie de la vie tout autre ; il
consacre la plupart de son tissu périphérique (ectodermique et
tissu nerveux) à la simulation du monde extérieur, faisant montre
ainsi d'une disponibilité plus grande ".

Voilà un mathématicien bioanalyste! Pour cet auteur, au niveau de


l'embryologie, une catastrophe première serait la gastrulation,
quand les cellules du blastomère se divisent, et l'invagination qui
s'ensuit introduit la première division entre ectoderme à
l'extérieur, et endoderme à l'intérieur. De même réalisa-t-il des
figures mathématiques pour des comportements éthologiques
simples, comme l'agressivité du chien modulée par la colère et la
peur ; ces figures sont des plis, des queues d'aronde, des ombilics
elliptiques, etc. Ces travaux d'éthologie (mathématisés en modèle
géométriques) sont reliés à ceux de Lorenz dont il se trouve qu'il
a, lui aussi, essayé de réunir ce qui était artificiellement séparé en
fondant l'inné et l'acquis dans un seul concept. Thom ponctue son
travail par des considérations qui correspondent aux conceptions
de Ferenczi :

54
" Une grande partie de mes affirmations relève de la pure
spéculation, on pourra sans doute les traiter de rêveries...
j'accepte le qualificatif ; la rêverie n'est-elle pas la catastrophe
virtuelle en laquelle s'initie la connaissance ? ".

Ainsi, cette " catastrophe virtuelle " qu'est la rêverie scientifique


pour un mathématicien-bioanalyste d'aujourd'hui - lui aussi enfant
terrible dans sa discipline - apparaît, rétroactivement, comme une
autre figure de la castration symbolique pour la science. Il faut la
replacer dans cet entre-deux où l'analogie et l'intuition cherchent
encore leur formalisation, d'où l'importance de rapprocher ce qui
était séparé et de concevoir aussi " pulsion de vie et pulsion de
mort " comme reliées par un va-et-vient incessant ", en référence
à Nietzsche.

Dans le même ordre d'idées, les travaux modernes, à partir de la


théorie de l'information, de la " théorie générale des systèmes " et
de la théorie du double lien de Bateson, renouvellent
l'épistémologie, et sont les preuves de la solidité de ces
recherches sur l'autonomie et la dépendance du vivant à l'égard
de son milieu, qu'il soit écosystème, environnement psychique ou
désir de l'autre. La psychanalyse et la bioanalyse sont donc dans
des rapports de feed-back que l'on peut souhaiter évolutifs. La "
capacité d'auto-organisation " recherchée dans toute approche
thérapeutique peut faire référence sans hésiter au grand
précurseur qu'était Ferenczi, dès la publication de Thalassa, en
1924.

Mais les commentaires que j'aimerais faire sur ce livre débordent


considérablement une étude sur Ferenczi ; lui-même prévoyait
que sa recherche aurait pour conséquence comme une "
quatrième blessure narcissique " après celles, déjà nombreuses,
infligées au narcissisme de l'homme moderne par Newton, Darwin
et Freud, soit " que nous ne soyons pas aussi autonomes que nous
le voudrions par rapport à l'univers (... ) seul omniscient ".

En France, quelques années plus tard, et en s'appuyant sur


L'Univers... du discours, dans un vaste ensemble abstrait, Lacan a
réussi à prendre pied dans une esthétique scientifique en
postulant que " le signifiant représente un sujet pour un autre
signifiant " ; ce qui est une dépossession supplémentaire du Moi,
une nouvelle blessure narcissique. Plus près de nous, de récents
travaux psychanalytiques français, comme ceux de Michèle
Montrelay, tentent de rapprocher le refoulement " par sauts ", de
la physique quantique. " Que penser de cet isomorphisme ? écrit-
elle, le fait de poser la question est on ne peut plus mal reçu ".

En référence à Freud, on peut toujours, comme cela a été fait très


souvent, stigmatiser " l'absence de père " dans Thalassa et
insister sur les développements fantasmatiques corollaires : mère
phallique, naissance anale et quête mythique d'un héros, comme
tant d'épopées l'ont écrite ; quête initiatique dont le Graal est la

54
jouissance (mythologies) ou la fusion (comme dans " la chasse au
Snarck de Lewis Carroll par exemple).

Mais il y a de la vérité dans le mythe, et c'est bien ce que Freud


démontre par sa construction de " Totem et Tabou ". En fondant la
culture sur l'acte sacrificiel (animal, humain, divin), il reprend le
sens de l'eucharistie en tant que réparation et répétition du
parricide originel. Dans le développement de Freud, c'est pour "
l'amour du père " et non seulement " au nom du père ". que la
religion du fils est instaurée.

Ainsi, nous semble-t-il, ces deux grands textes complémentaires


se répondent et s'éclairent l'un l'autre :

" Totem et Tabou " développe comment la fête sacrificielle vient à


fonder une lignée symbolique d'appartenances ; exorcisme " par
contrat " de la catastrophe du parricide, par amour pour le père
(culte des ancêtres, alliances fraternelles) ; cette idée force sera
reprise par Freud quand il cherchera à fonder le judaïsme, à partir
du meurtre de Moise comme " événement passé oublié ".

Thalassa développe une fête orgiaque des organes et des vestiges


symboliques par des régressions en série ; exorcisme de la
question phallique (culte de l'enfant), dans une quête violente qui
transforme toute fille en femme et en mère (alliances
matrimoniales).

" Totem et Tabou " consacre le rapport à la loi en codifiant


cannibalisme et exogamie au nom de l'amour du père.

Thalassa consacre la loi du retour à la puissance du désir pour


l'amour de la mère.

3. Ferenczi-Rank

Venons-en à l'importance de Thalassa-Catastrophes par rapport au


livre de Rank, quel que soit la fécondité de ce rapprochement
entre naissance et traumatisme. Certes, ils avaient élaboré
ensemble l'année précédente un travail en commun désigné par
Ferenczi comme " technico-politico-scientifique ", car il s'agissait
bien sûr de la politique de l'analyse, précisément des " visées de
réparation " par rapport au Mouvement en pleine ébullition. Mais
tous deux vont s'éloigner l'un de l'autre, et Ferenczi critiquera
sans hésiter trois ans plus tard le livre de Rank.

Il faut bien voir que la question du politique était aussi là dans


leurs transferts respectifs et concurrentiels à Freud. On a voulu
souvent, et mal à propos, réunir leurs positions du fait de ce
travail en commun ; souhaitons que l'analyse rapide dont
Thalassa vient d'être l'objet dans le paragraphe précédent
permette de constater combien leurs positions sont différentes et
inconciliables.

54
Dans ce texte de 1913, " Perspectives de la psychanalyse " écrit
avec Rank, ils abordent des questions directement techniques et
constatent la situation :

" En effet, la plupart des psychanalystes, réduits à l'étude de la


littérature, se sont cramponnés avec beaucoup trop de rigidité à
ces règles techniques (et sont) incapables de les articuler avec les
progrès accomplis entre temps par la science psychanalytique... "

et plus loin :

" ...Les difficultés techniques ont surgi d'un trop grand savoir de
l'analyste (de) l'identification à l'analyste... ) de son contre-
transfert narcissique (et de) l'activité dite sauvage "... ", effet
indésirable de la nouveauté même des idées de Ferenczi,
entraînant un " harcèlement " du patient. alors qu'une " activité
modérée " serait hautement préférable.

Ils insistent ensemble sur ce qui est ressenti (Erlebniss), dans la "
perspective du ressenti précoce fondamental " (complexe d'Œdipe
par exemple), " dont l'effet traumatique est ranimé dans l'analyse
". C'est ici que se situe leur divergence, dont toute l'acuité va se
répercuter dans leur relation et dans les relations entre Freud et
Rank.

Si on ouvre le " Traumatisme de la naissance " publié en 1923, à la


page 214, on peut lire ceci, quels que soient par ailleurs les
mérites d'un tel livre dont le succès de librairie est toujours grand
:

" A notre avis, il n'est nullement nécessaire de se livrer dans


chaque cas donné, à la recherche analytique pénible et ennuyeuse
du " traumatisme pathogène " : il suffit de reconnaître dans la
reproduction, le traumatisme spécifique de la naissance et de
montrer au moi adulte du patient qu'il ne s'agit là que d'une
fixation infantile... ",

superbe tautologie qui postule un Moi adulte chez un patient pour


le moins névrosé...

Dans la critique qu'en fera Ferenczi, englobant ce texte et "


Technique psychanalytique " de Rank paru en 1926, il reprendra
les déductions déroutantes de son collègue qui considère par
exemple, " sevrage et apprentissage de la marche chez l'enfant
comme des conséquences du choc produit par la naissance " et
conclura poliment que cette étude est un " coup manqué ", après
avoir mis en pièces la surinterprétation que fait Rank du rêve de
l'homme aux loups, où les fameux loups du dessin de Serguei
Pankeiev ne seraient... que les photos des élèves de Freud... "
Légèreté ", " étourderie " et " aveuglement complet "...

54
Ici encore, le principe du travail psychanalytique dans sa rigueur
est réaffirmé à l'encontre de cette distorsion flagrante,
douloureuse pour Freud car venant de quelqu'un de très proche,
ce que Freud saura excuser de la part de celui qui " avait si bien
servi la cause ", mais plus tard. Pour l'instant, c'est l'état
psychique de Rank qui est en question et une dissidence
potentielle se profile, sous-tendue par la question de l'analyse des
non médecins.

Un. travail récent permet de situer le malaise de Freud à l'égard


de la répétition agie, qui lui fait penser l'action interprétative
plutôt comme une " éducation désillusionnante, rectifiant
l'imaginaire ".

Loin d'une perspective, de post-éducation, chez Ferenczi, nous


allons aborder comment, en poursuivant sa critique du livre de
Rank et la pratique de celui-ci, en étayant sa recherche sur
l'analyse de Swift et ses voyages, Ferenczi consolide son
argumentation par rapport à tous les indices des traumas
précoces et la nécessité d'en tenir compte.

4. Ferenczi à New York

Cette dissidence larvée de Rank sera manifeste à l'occasion du


voyage que fera celui-ci aux USA, presque en même temps que le
voyage que fait Ferenczi (accompagné de sa femme et de deux
patientes). Ce problème de l'analyse par les non médecins est un
principe crucial pour lequel il fallait maintenir une cohésion au
sein du comité par rapport à l'extérieur (ce que Ferenczi tentera
de faire auprès de Rank pour qu'au moins sur cette question-là, ils
évitent leurs discordes).

Le texte de son ami Sándor Lorand, " Pionnier des pionniers "
relate en détails ce voyage de Ferenczi à New York et les conflits
que va soulever sa position très ferme, et toujours partagée par
Freud, de la nécessité pour la survie de l'analyse qu'elle ne soit
pas seulement une spécialisation de la psychiatrie :

" Lorsque Ferenczi arriva aux États-Unis, un an seulement après le


Congrès de Bad-Hombourg, certains des membres nourrissaient
une grande amertume au fond d'eux-mêmes, Oberndorf réagissait
toujours de façon très véhémente à propos de l'acceptation de
l'analyse Iudique par Ferenczi (et je me rappelle d'Anna Freud
rectifiant un orateur qui se référait aux diplômés du Haffipstead
therapy course and clinic, comme à des analystes profanes, en
soutenant contre lui que ces personnes étaient des "
professionnels " et non des " profanes "). Cette question ingrate et
fâcheuse était seule responsable de la non reconnaissance
officielle de Ferenczi par la Société de New York et de la conduite
que certains membres pouvaient avoir en ce qui le concernait... "

Et plus loin :

54
" Pendant son séjour. Ferenczi eut en effet une activité
psychanalytique, non seulement avec d'anciens patients
américains qui avaient été en analyse avec lui en Europe, et qui
profitaient de sa présence aux États-Unis pour une analyse
complémentaire, mais également avec quelques médecins qui
étaient intéressés et voulaient suivre une analyse, ainsi qu'avec
un petit nombre d'éducateurs. Tous étaient des patients sur le
plan analytique et Ferenczi ne mit certainement pas en place un
programme de formation pour eux comme le laissait supposer
Jones. Mais il est certainement vrai que Ferenczi n'aurait jamais
refusé une analyse à quelqu'un sous prétexte qu'il avait comme
projet de devenir analyste plus tard. Il prenait en analyse tous
ceux qui désiraient faire une analyse ".

C'est à cette occasion qu'il fera un exposé sur les " fantasmes
gullivériens " à la New School en décembre 1926, devant'- la
Société de Psychiatrie Clinique de New York. où il reconnaît dans le
motif des rêves lilliputiens l'identifïcation symbolique que le rêveur
a réussi, en substituant son corps entier à son organe sexuel. A
cette occasion, il poursuit sa critique de Rank et considère " le
trauma de la naissance " comme une " fuite devant le
traumatisme sexuel remplacé par l'idée moins effrayante de la
naissance ". Il poursuit son analyse de Swift, l'auteur des "
Voyages de Gulliver ", et constate la personnalité névrotique de
celui-ci, dont l'impuissance sexuelle est attribuée rétroactivement
aux " activités sexuelles qui ont été inhibées par des intimidations
et des fixations dans la prime enfance " (p. 427). Similitude chez
Sándor avec sa propre histoire, et avec un texte de référence,
toujours présent chez Ferenczi quant au traumatisme sexuel
précoce, celui d'Arpad, " Le petit homme-coq ".

Cette histoire d'Arpad est le modèle des conséquences


catastrophiques que peut engendrer une attaque extérieure sur le
sexe, ici le coup de bec d'un coq, ailleurs une séduction plus
humaine, mais toujours imprévisible. Ce texte est très important,
car modèle de référence pour Freud qui l'oppose au " petit Hans "
dans " Totem et tabou ", pour décrire une " manifestation de
totémisme positif ", dans un rapport " indirect au complexe
d'Oedipe ". En effet ce petit homme-coq manifeste une réaction
post-traumatique très forte : prenant plaisir à fantasmer des
tortures sur les volailles, véritable fête jubilatoire et ambivalente à
l'égard de ces volatiles ; c'est le modèle même du traumatisme
castrateur en deux temps, après une période de latence d'une
année, sans symptômes, et des menaces de castration entre
temps s'il poursuivait ses attouchements voluptueux.

Cette observation d'Arpad est fondatrice pour Ferenczi, modèle de


névrose infantile consécutive à la menace doublée d'un acte
traumatique, prototype sur lequel s'édifie toute sa conception de
l'identification à l'agresseur (" les vieux juifs l'intéressent... le voilà
coq mendiant ", " il se propose d'épouser toutes les femmes de
son entourage, le voilà coq de village ", etc.). D'autre par t, la

54
perte du langage humain, temporaire mais manifeste dans ce cas,
évoque sa description des troubles de l'éjaculation quand il parle
de " bégaiement sexuel " et pourrait être rapprochée de la
création du néolangage chez Swift. Ferenczi, d'ailleurs, insiste sur
l'impuissance sexuelle de celui-ci et sa conduite névrotique avec
sa femme, dont témoignent les voyages de Gulliver, au Pays des
Merveilles de l'érection, voyage qui aurait duré neuf mois et treize
jours... la gestation de Thalassa a duré neuf années.

Le rapt par sa nurse dont Swift a été victime, (elle l'a emmené en
voyage pendant trois ans au-delà de la Manche), et la mort de son
père avant sa naissance, permettent à Ferenczi d'étayer son
opinion : la psychogenèse de la névrose et de l'homosexualité est
un principe qui ne peut pas être compris par le supposé " trauma
de la naissance "

" Quand les éléments pathogènes dans l'enfance paraissent aussi


manifestes, il ne semble guère nécessaire de rechercher
l'existence d'anomalies physiologiques au moment de la
naissance... "

Depuis cette époque, le principe même du traumatisme sexuel


précoce est affirmé, confirmé maintenant, en contrepoint des
idées simplificatrices de Rank. C'est bien la question de la
catastrophe dans l'échange, langage et corps ensemble, qui va
soutenir son questionnement théorique, compte tenu de ses
propres symptômes névrotiques dont il parle à Freud et à
Groddeck. Mais, avec Groddeck, son transfert trouve symétrie et
réciprocité.

5. Ferenczi-Groddeck (l'entre-deux femmes)

A partir de 1921, Groddeck, " sondeur d'âmes " et " autre enfant
terrible " de la psychanalyse, deviendra très vite, pour Ferenczi, un
ami véritable et le sujet-supposé-tout-savoir quant aux passions
de l'âme et aux souffrances du corps. L'ami s'écrivant même ici
avec un " e " final, pour parodier les fameuses " lettres à l'amie "
écrites par Georg Groddeck sous le pseudonyme de Patrick Troll,
futur " Livre du Ça ", à l'intention de Freud.

Cette réciprocité, amicale et chaleureuse entre Sándor et Georg,


ou Sándor et Pat, devient pour Ferenczi ce qu'il désigne comme un
" substitut homosexuel ", à partir duquel il peut sortir de sa
réserve et de son inhibition ; il peut aussi crier son dépit par
rapport à l'incompréhension de Freud, clamer son désarroi et sa
souffrance réprimée et désigner les limites de l'interprétation
analytique, là où sa santé et sa vie affective sont en jeu. Un cri du
cœur inaugure, en effet, cette correspondance-analyse :

" Je veux, le ÇA veut, non pas une interprétation analytique, mais


quelque chose de réel : une femme jeune, un enfant! ".

54
En effet, depuis dix ans, sa maladie d'amour lui tient au cœur et
au corps. Depuis deux ans il est l'époux de Gizella, ayant
régularisé son ancienne liaison avec elle, après de multiples
hésitations dont Freud est tenu au courant très en détail, mais
justement, peut-être trop en détail...

Ce " cri du cœur " ne peut se comprendre qu'en référence au lien


à Freud, beaucoup plus qu'en référence à une analyse faite avec
Freud ; celle-ci a été désignée comme incomplète, nous allons voir
qu'il s'agit surtout d'une psychanalyse de " l'époque préanalytique
" - la formule est de Freud - avec tout l'enthousiasme débridé qui
autorisait bien des audaces et des contradictions chez Ferenczi
comme chez Freud.

Ces lettres à Groddeck et les nombreux échanges verbaux entre


eux sont sûrement la tentative ultime faite par Ferenczi pour saisir
les enjeux inconscients de cette situation, dont il est à lui seul une
scène toujours renouvelée ; tentative pour se dégager de
l'intervention active de Freud sur sa vie amoureuse, sans perdre le
bénéfice qu'il tirait de la pression stimulante de Freud, sans perdre
" l'amour de Freud ".

Les sollicitations redoublées de Ferenczi à l'adresse de Freud


obligeaient celui-ci à prendre parti, à donner conseils et
suggestions à son " cher fils ", orphelin de père depuis l'âge de
quinze ans. Mais comment vivre de ces " substituts ", qu'ils soient
homo ou hétéro-sexués, redoublement d'une question plus
générale : comment vivre d'une interprétation psychanalytique,
quand on a été un " enfant trop bien élevé ",- nourrisson sage et
savant, c'est à dire au courant d'un " savoir effectif sur la sexualité
des adultes " ?

Ferenczi vivra pendant des années, à la fois très mal dans son
corps (angoisse, insomnie, sensibilité au froid, troubles cardiaques
et urémie avant même la maladie de Biermer qui devait
l'emporter), et très bien dans ce rapport d'allégeance qu'il a su
maintenir entre lui et Freud. En décrivant avec précision ses
symptômes et ses inhibitions à son ami Groddeck, il met en scène
les deux transferts sur lesquels s'appuie son discours :

• tantôt il écrit à la manière de Freud (avec son Ça masculin,


comme dirait Groddeck), et il désigne déjà par une formule
utilisée depuis par Lacan, ce qu'il en est de la " logique de
l'inconscient ";
• tantôt il écrit à la manière de Groddeck (avec son Ça
féminin, sans doute) et forge par exemple, comme en
s'amusant, le mot valise d'ANGSTMA (asthme et angoisse), à
la recherche d'une interprétation poétique de l'épilepsie, et
propose entre autres comme thérapie de la crise le genou
dans le ventre, (dans l'âme du ventre, dirait Groddeck)...

54
Il décrivait en 1929 les liens entre la crise épileptique et des
expériences de déplaisir " qui donnaient au patient l'impression
que la vie ne valait pas la peine d'être vécue ". Quoi qu'il en soit,
écrivant comme l'un ou écrivant comme l'autre, ou bien

prenant la parole au plus tranchant de son angoisse, Ferenczi fait


ici démonstration d'une grande lucidité analysante.

Les " massages psychiques " que Groddeck lui prescrit


(piétinements du ventre par Gizella) sont efficaces sur ses
symptômes... " Vaincu par la gentillesse et l'amabilité naturelles "
de Groddeck, Ferenczi lui parle de sa relation à Freud :

" Par périodes, je m'étais laissé analyser par lui (une fois durant
trois, une fois durant quatre à cinq semaines) ; pendant des
années nous avons voyagé ensemble chaque été. Je ne pouvais
pas m'ouvrir tout à fait librement à lui, il avait trop de ce " respect
pudique ", il était trop grand pour moi, il avait trop d'un père...

... ce que je voulais, c'était être aimé de Freud ".

Mais quel prix va -t-il payer pour ce désir d'être aimé? Côté
paternel, amour soutenu par Freud avec son exigence et son
humour bien connus, mais aussi ce " respect pudique " dont parle
Ferenczi pour désigner l'ambiance dans sa propre famille ; côté
maternel, amour incestueux pour Gizella Pàlos et la position
maternelle complémentaire qu'elle revendique avec tant
d'insistance ; côté " Bruder-Komplex ", nous avons déjà vu que
Gizella porte le prénom d'une sœur plus âgée que lui, dont on sait
par ailleurs qu'il ne l'aimait pas tellement, ou l'aimait trop, à la
suite de quelques jeux sexuels d'enfance... et menace d'un
couteau.

D'autre part, à la lecture de ces lettres à Groddeck, nous allons


suivre l'amour malheureux de Sándor pour Elma et les
conséquences multiples de la répression de cet amour. Ferenczi
insiste, il " lutte avec acharnement ", il lutte " convulsivement
" (Krampfhaft) contre cet autre amour pour cette jeune fille de
quinze ans plus jeune que lui, et, dès l'intervention de Freud, il "
repousse carrément la jeune fille " ; mais il a tout fait pour que
Freud donne son avis.

C'est pendant l'année qui va de juillet 1911 à juillet 1912 que se


jouera cette rencontre impossible, familiale, amoureuse et
psychanalytique en même temps. Une rupture suivra de peu les
fiançailles avec Elma ; mais les relations intrafamiliales
persisteront avec toute leur ambiguïté et leur violence pendant
longtemps : " situation infernale ", écrira plus tard Elma.

Pour la première fois dans ses lettres à Groddeck, cette histoire


d'amour à trois est, en partie, élucidée ; histoire d'amour entre
trois personnages en quête d'analyse : Sándor, Gizella et Elma ;

54
histoire des transferts agis, histoire des passions croisées,
redoublées des relations de dépendance à Freud d'abord, à
Groddeck aussi.

Ferenczi hésitera pendant des années entre ses infidélités et ses


retours en sanglots vers Gizella. La correspondance entre Frédéric
Kovacs et sa femme Vilma nous apprend un autre aspect de
l'équilibre intrafamilial, qui régnait encore dix-sept ans après le
début de cette histoire à rebondissements -multiples, où sont
intriqués amour et tendresse, passions et pulsions, transferts
incestueux, sensualité et psychanalyse. Frédéric Kovacs l'écrit à
Vilma quand il est en traitement chez Groddeck à Baden-Baden, le
8.1.1927 :

" Imaginez, ma petite chérie, ce que m'a raconté Groddeck hier,


lorsqu'il m'a fait sa visite régulière : Ferenczi aimait tout d'abord
Gizella, puis il s'est fiancé à Elma ; mais les fiançailles ont été
rompues, elle s'est alors mariée en Amérique, et c'est ensuite que
Ferenczi a épousé Gizella. Que dites-vous de cela? De plus, le plus
cher désir de Gizella à présent et son projet, c'est que Sándor
divorce et qu'il épouse Elma.

Elle ne renoncerait pas pour une autre, seulement pour Elma. Elle-
même se contentant de jouer un rôle de mère. Au demeurant,
Gizella est dans sa soixante-deuxième année, et Elma a tout juste
un peu plus de quarante ans ".

Quel est donc ce transfert réciproque et cet amour fou entre


Sándor et Elma, qui a survécu si longtemps à leur rupture, amour
entretenu par Gizella, la mère de l'une et la femme de l'autre,
amour impossible contre lequel Ferenczi luttait toujours avec
acharnement par ses spasmes cardiaques ?

Début janvier 1912, interrompant son traitement avec Ferenczi,


Elma part à Vienne pour faire une analyse avec Freud...
Oscillations persistantes entre amour et transfert, mais six mois
plus tard Elma ventre à Budapest et Ferenczi la prend à nouveau
en analyse...

Rien n'est plus comme avant, quoique Ferenczi essaye de


maintenir harmonieuse la situation entre lui et ces deux femmes!
Au soulagement général, Elma part enfin pour l'Amérique, mais
Gizella en 1917 hésite encore... elle ne se décide pas à épouser
Sandor sans avoir auparavant demandé l'avis de sa fïlle...
l'injonction de Freud, pourtant, semble décisive.

Quant à Ferenczi, après le départ d'Elma, il constate à la fois un


soulagement conscient, mais aussi une recrudescence de ses
spasmes cardiaques liés à une perturbation inconsciente... " l'infini
des exigences de la libido... ". Enfin le mariage a lieu entre Sándor
et Gizella en 1919 ; le jour même, le père d'Elma, Geza Pàlos,
meurt brutalement d'un coup au cœur (Herzschlag, infarctus).

54
Ainsi paradoxalement, la tentative freudienne de jouer avec
Ferenczi la loi de la prohibition de l'inceste sur un mode
paternaliste et sévère aura fonctionné en sens inverse, plutôt
comme une incitation à l'inceste le plus œdipien :

• Sàndor épouse Gizella et sacrifie sa fonction paternelle ; il


n'aura pas d'enfant.
• Il cache à Gizella et lui révèle tour à tour ses positons
d'infidélité, tout en ayant mal au cœur pendant des années,
oscillant entre mère et fille.
• Comme on peut le lire dans cette correspondance, il
développe des souhaits de mort vis-à-vis de la mère (dont il
se venge) et vis-à-vis de la femme (qu'il épouse).
• Il se venge aussi du père qui (en principe) lui interdit la
mère, mais ne se venge-t-il pas également de Freud, qui lui
interdit la fille proposée par la mère ? de Freud qui,
paradoxalement, lui recommande chaleureusement
d'épouser la mère.
• Il se venge enfin et surtout sur lui-même par ses symptômes
: (" emmailloté de laine la nuit, les conduits auditifs bourrés
de coton, avec de fréquents éblouissements, auto-
observation du fond d’œil... ", etc.).

Suite de ses confidences à Groddeck :

" ...Le Professeur Freud a pris une ou deux heures pour s'occuper
de mes états ; il s'en tient à son opinion précédemment exprimée
à savoir que l'élément principal chez moi serait ma haine à son
égard à lui, qui (tout comme autrefois le père) a empêché mon
mariage avec la fiancée la plus jeune (actuellement belle-fille). Et,
de ce fait, mes intentions meurtrières à son égard s'expriment par
des scènes de décès nocturnes (refroidissements, râles). Ces
symptômes@ sont surdéterminés par des réminiscences
d'observation de coït parental. Je dois avouer que cela m'a fait du
bien pour une fois, de parler de ces mouvements de haine face au
père tant aimé ".

Ainsi Ferenczi, en situation inextricable, préférera assumer une


position œdipienne, avec tous les bénéfices névrotiques qu'il en
tire : il renoncera à sa liaison dangereuse, en conservant au mieux
l'estime tant souhaitée de Freud et l'accueil toujours compréhensif
de Gizella.

L'analyse de son transfert négatif sur Freud date donc de 1922,


comme cette lettre en fait foi, alors que pour beaucoup d'auteurs,
jamais cette analyse n'aurait eu lieu.

Grâce à cette amitié avec Groddeck, Ferenczi pourra enfin


terminer son grand œuvre : Thalassa. Auparavant il le " passait à
l'acte ", écrit-il, sous la forme symptomatique qu'il désigne
plaisamment comme ses " refroidissements poïkilothermes ". C'est
dans cette inépuisable Thalassa qu'il pourra défier la position de

54
Freud en ce qui concerne le sens des pulsions de mort : non pas
dualité, mais circularité : " va-et-vient incessant entre les
tendances de vie et de mort, où ni la vie ni la mort ne
parviendraient à régner seules ".

. Si Groddeck se vexe quelque peu de l'utilisation faite par


Ferenczi de ses propres découvertes sur les troubles organiques,
et si Sándor reste longtemps en insécurité entre ces deux
femmes, qui " jouent au football " avec lui, cette relation
chaleureuse entre les deux hommes a certainement constitué
pour lui un appui transférentiel de premier ordre.

Après la mort de Ferenczi, Groddeck écrit à Gizella :

" Devant moi, il a utilisé l'expression " j'atomise l'âme " mais une
telle atomisation ne peut se terminer, si elle est sérieusement
tentée, que par une dissolution de soi-même car l'autre humain
est, et reste pour nous un mystère ; nous ne pouvons atomiser
que notre propre âme, et cela nous détruit.

(...) Les événements extérieurs n'ont eu de signification dans la


vie de cet homme hors du commun que pour autant qu'il était de
ces êtres généreux qui donnent toujours et encore... ".

Cette " atomisation de l'âme " quand il s'adresse à Groddeck vient


s'articuler à son propre morcellement fonctionnel et à
l'atomisation de l'image corporelle que Ferenczi développe dans
un de ses textes posthumes, intitulé " Réflexions sur le
traumatisme ".

Grâce à la lecture de sa correspondance avec Groddeck, nous


pouvons dépasser les habituelles simplifications qui circulent sur
le compte de Ferenczi et constater sur pièces la leçon " d'humilité
" par rapport aux conflits en jeu.

Tous trois, Freud, Groddeck et Ferenczi, nous apparaissent mieux,


au-delà de cette ferveur qui les anime, chacun avec sa sensibilité
exacerbée dans leurs transferts homosexués. La complexité de
leurs relations se précise, quand apparaissent ces étonnantes
figures féminines qui viennent prendre corps et prendre langue
derrière les allures quelque peu guindées de certaines lettres
d'anniversaires.

Quelle sensualité en effet, et quel aveu dans ces confidences,


quand, par exemple, Ferenczi évoquant la femme de Groddeck,
termine cette lettre-séance de noël 1921 en lettre ouverte :

" Faites de cette lettre ce que vous voudrez... ",

pour ajouter lui-même en post-scriptum :

54
" Mon caractère scrupuleux m'a obligé à montrer cette lettre à ma
femme!... "

Quant à l'enjeu le plus moderne, soit la question de la médecine


psychosomatique, inépuisable résurgence des conflits
intrapsychiques chez Ferenczi lui-même, et ses conflits d'opinions
quant au bon usage de la psychanalyse, il est posé entre ces deux
chercheurs depuis leur rencontre.

Pour Groddeck, le symptôme somatique résulte d'une


psychodynamique ne passant pas par l'appareil mental ; pour lui,
le ça ignore tout de la logique linguistique, il se moque de
l'anatomie et de la physiologie et retrouve le désir, par exemple,
de connaître les douleurs de l'enfantement au niveau de n'importe
quel organe (au cours d'une lithiase, par exemple), chaque
segment corporel pouvant exprimer le désir du ça.

Pour les psychosomaticiens contemporains, le symptôme ne prend


son sens qu'en creux par rapport à un vécu insymbolisable ; ils
insistent sur le manque, là où Groddeck fonde une intentionnalité
et une toute-puissance du ça, ni organique, ni psychique comme
la pulsion.

Enfin, notons que pour Reich (ce que Ferenczi a déjà décrit dans
Thalassa), le corps est un théâtre : il y a identité entre cuirasse
musculaire et cuirasse caractérielle, il y a " cristallisation d'un
processus sociologique d'une époque donnée ". Certaines de ces
positions dites " néo-reichiennes " ont été développées depuis,
avec un certain succès, par Lowen, Janov, etc.

Mais pour Ferenczi, un des principes même de la psychanalyse


reste l'épistémologie en relation à la technique. A ce propos, il fait
un travail considérable d'éclaircissement par essais et erreurs,
outrances dans un sens, remises en chantier par l'expérience : les
techniques actives, les techniques de relaxation, techniques non
ritualisées de la psychanalyse qui, précisément, ne négligent pas
le corps et ses raisons, la régression et ses multiples
manifestations de transfert, c'est-à-dire d'amour. Mais l'amour
pour lui, est à la fois potentiellement une catastrophe et une fête.

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CHAPITRE V

54
A propos des techniques
1. La logique et l'acte

C'est toujours à propos d'un certain langage du corps, témoignage


de l'amour de transfert, que les difficultés analytiques se sont
posées. A côté de l'illusion d'une technique univoque de portée
universelle, on connaît toute une gamme d'attitudes perverses qui
ont quelques raisons de choquer, qu'elles soient liées à la
pathologie de l'analyste, qu'elles soient liées indirectement à des
théories plutôt terrorisantes, sources de sidération sur la pensée
créatrice de l'analyste.

Une connaissance plus juste des textes de Ferenczi, sur la


technique active en premier lieu, devrait permettre d'éviter
quelques contresens. De la même façon, la dimension " perverse
polymorphe " de la sexualité infantile n'a de sens, pour Freud,
qu'APRÈS " in der TAT ", en conséquence de - du fait de - ce qu'il
désigne comme " une menace de- castration ", ou des influences
extérieures de la séduction; de même, poursuit-il, " la prostituée
use de cette disposition polymorphe et par conséquent infantile,
dans l'intérêt de sa profession ". Il y a donc pour Freud une
perversion polymorphe de la sexualité de l'enfant, qui est
potentielle. Ce sont ces séries complémentaires dans la causalité
des névroses qui imposent une adaptation:

" ... Ferenczi cherchait à comprendre toujours plus et mieux; il n'a


jamais cessé d'insister sur le fait que ce n'étaient pas les malades
qui devaient être sélectionnés en fonction de leur analysabilité
avec la technique analytique existante, mais que c'était cette
technique qui devait être modifiée, adaptée, développée en
fonction des besoins des malades ".

Ainsi, c'est toute technique non adaptée qui se désigne comme


perversion technique, non plus comme acte, mais comme acting
de l'analyste : sa conférence de 1918, au Congrès de Budapest,
insistera sur la maîtrise du contre-transfert et sera désignée par
Freud comme " or pur de la psychanalyse ". Mais cette maîtrise
n'est pas toujours absolue, de même que l'adaptation de la
technique n'est pas toujours très simple.

Que penser aujourd'hui de cette affaire si mal connue qui tourne


autour de la " technique active " ?, déjà bien précisée lors de cette
conférence au 1er congrès d'après-guerre, à Budapest, et sur
laquelle Ferenczi a tellement insisté par la suite, mais qui lui a été
imputée comme transgression.

Que penser du rapport analytique? Rapport logique ou


communication analogique? C'est pourtant lui qui va réguler la
Iogique des sens, sinon du sens, la logique des processus
primaires, la logique de l'inconscient :

54
" Si tu désires quelque chose inconsciemment, tu ne peux
échapper à la logique (de nature totalement différente), la logique
de l'inconscient".

Mais cette logique de l'inconscient va se jouer dans le système


transfert contre-transfert et se développer telle une circularité
fermée, si ne vient pas s'interposer l'acte analytique. Cet acte,
symbolique sans être magique, parole rare et imprévue, ne lève
pas toujours les ambiguïtés d'être acte de parole acte, action,
activité, agir ou acting.

A titre d'exemple, voici comment Izette de Forest résume " les six
étapes du traitement psychanalytique " selon Ferenczi, dans le
chapitre de son livre intitulé " L’incessante recherche de Sàndor
Ferenczi " :

• " le patient décide d'être analysé.


• Le patient devient sensible à ses conduites et habitudes
superficielles et découvre qu'il les utilise pour se protéger
des situations dangereuses.
• Le patient apprend les causes émotives de ses peurs, à la
lumière de ses traits de caractère et par l'observation de ses
comportements, en particulier par rapport à l'analyste.
• Le patient admet que sa protection contre l'anxiété est sans
espoir et en conséquence que l'analyste semble représenter
une menace pour lui.
• Le patient revit les expériences traumatiques de sa petite
enfance à travers le conflit avec l'analyste:
émotionnellement crucial, direct et agressif.
• Le patient revit l'issue inattendue de son conflit avec
l'analyste, se débarrasse de son sens déformé des valeurs,
et apprenant à mesurer son sens croissant de la réalité, par
la signification des réalités de la situation analytique, trouve
que la situation analytique n'est plus assez satisfaisante ni
même nécessaire à l'aménage-. ment de sa vie ".

Ici comme on voit, l'acte analytique est axé sur le conflit direct
avec l'analyste, après analyse des défenses caractérielles et des
symptômes de transfert, le traumatisme infantile devant ainsi être
revécu pour atteindre un nouveau sens des réalités. C'est un
projet qui ne peut être que contractuel, mais les termes de
l'implication réciproque ne sont pas nécessairement fixés
définitivement.

Dans ce contrat et le projet qui le sous-tend, entrent en jeu les


associations d'idées du psychanalyste, son désir à lui, sa théorie,
son goût du pouvoir ou sa passion de guérir, le " Plomb " de la
persuasion nécessaire à côté de l'" or pur " de l'alchimie
freudienne. Quant au " tout dire ", est-ce seulement ce qui passe
par la tête? Ou bien n'est-ce pas aussi ce qui passe par le corps? "
Die Einfälle ", difficile à bien traduire.

54
En ce qui concerne la règle d'abstinence, si peu élaborée de nos
jours, nous allons voir que la technique active en est précisément
un dépassement et une illustration, car elle agit comme un "
agent provocateur " à l'encontre du principe de plaisir, surtout par
rapport aux défenses caractérielles. D'autre part, il faut éviter le
contresens lié au concept d'activité. L'opposition actif-passif se
rapporte surtout aux équations de Freud sur l'étude des stades
prégénitaux : le rapport actif-passif correspond à la perte de l'objet
de l'époque sadique-anale, comme le rapport présence-absence
renvoie à la détresse psychique de l'époque précédente: l'activité,
dans la technique, c'est autre chose; c'est une nouvelle règle, non
contradictoire avec la règle fondamentale.

2. " L'activité ", c'est une nouvelle règle

Là où une véritable nécessité apparaît pour Ferenczi, c'est dans sa


recherche d'une méthode qui puisse s'appuyer sur un certain
nombre de règles: celle-ci est effectivement nouvelle (" neuen
analytischen Regel ", depuis qu'a été posée la nécessité que le
psychanalyste soit lui-même d'abord analysé, et depuis la règle
première, dite fondamentale, de l'association libre.

Ferenczi précise en 1919:

"Depuis la découverte du transfert et de la "technique active",


nous pouvons dire que la psychanalyse dispose, outre
l'observation et la déduction logique (interprétation), de la
méthode expérimentale ";

avec des guillemets pour " Acktiven Technik " dans son texte, pour
bien signifier que cette désignation est déjà l'effet d'un certain
consensus. Il ne s'agit donc pas d'une alternative entre technique
active et expectative; il s'agit d'une stratégie thérapeutique dont
les effets peuvent être vérifiés, et dont l'enjeu n'est pas tant la
passivité ou l'activité du thérapeute, que de rendre actif sur un
certain nombre de points précis le patient lui-même, même si
certaines ,consignes paraissent absurdes, provocantes ou
paradoxales.

3. L'injonction paradoxale

L'origine de cette technique est reconnue comme étant une


initiative de Freud, dont celui-ci fait état publiquement, au même
Congrès de Budapest, à propos des phobiques. Mais aussi, et c'est
le plus important et le moins connu, à propos des obsessionnels
graves, vis-à-vis desquels :

" une attente passive serait encore plus contre-indiquée, car dans
ces cas la cure se dirige vers une prolongation interminable du
traitement".

L'année suivante, Ferenczi en parle en ces termes :

54
" C'est à Freud lui-même que nous devons le prototype de cette
"technique active". Dans l'analyse des hystéries d'angoisse, il a
recouru - en cas de stagnation -à l'expédient qui consiste à exiger
des patients qu'ils affrontent précisément les situations critiques
propres à susciter leur angoisse, non pour les habituer à des
choses angoissantes, mais pour détacher de leurs chaînes
associatives des affects mal ancrés".

Il est donc question, dans la pratique de Freud, d'une exigence par


rapport à une conduite précise du patient; à strictement parler,
c'est une utilisation positive de l'angoisse, sinon déjà une
connotation positive sous forme de cette injonction provocante à
laquelle Freud se résout, en dernier recours, véritable expédient
provisoire par rapport au principe même de la " talking-cure ".
Mais voilà, quand la cure par la parole s'enlise, quand la patiente
interrompt son traitement par trois fois, comme celle dont parle
Ferenczi dans cet article, il est urgent de modifier la technique
habituelle, tantôt faire affronter à la patiente ce qui est le plus
difficile pour elle, tantôt faire en sorte qu'elle arrête certaines
conduites.

Ferenczi poursuit:

" On espère ainsi que les valences tout d'abord non saturées de
ces affects librement flottants attirent en priorité les
représentations qui leur sont qualitativement adéquates et
historiquement correspondantes".

C'est-à-dire qu'en exigeant de sa patiente qu'elle s'interdise toutes


les formes d'onanisme larvé et déplacé qu'il a observées pendant
les séances, il favorise par cette "mesure transitoire" la poursuite,
voire la reprise de la cure, parce que "toutes ces petites activités
apparemment inoffensives et passant inaperçues, se révèlent en
fait, un refuge de la libido ". L'effet obtenu est "foudroyant", à
condition que les interdictions soient poursuivies en dehors du
temps des séances, puis qu'elles soient étendues aux symptômes,
qui vont se substituer aux précédents, comme " le besoin
intempestif d'uriner pendant la séance " (symptôme transitoire
dont il a déjà parlé en 1912).

Le but recherché est triple: non pas tant contrecarrer en quoi que
ce soit la masturbation de la patiente, que 1) vérifier l'hypothèse,
toujours déniée jusque là, de l'existence d'une masturbation
pendant l'enfance; 2) observer la modification des fantasmes qui
ressemblent, dans ce cas, à de " véritables délires fébriles " ; 3)
voir apparaître des "fragments de souvenirs depuis longtemps
ensevelis, regroupés peu à peu autour de certains événements de
l'enfance, qui livrent ainsi les circonstances traumatiques les plus
importantes de la maladie", c'est-à-dire réussir la levée du
refoulement.

54
Donc, si la méthode fonctionne à " rebrousse-poil " par rapport au
principe de plaisir, on voit qu'elle n'est pas sans effets immédiats,
parfois très violents et très utiles.

Pourquoi ces interventions pour surmonter la " stagnation de


l'analyse " sont-elles conçues dans un temps limité ? Il s'agit de
mesures exceptionnelles, comme d'un "forceps " lors d'un
accouchement. Ferenczi précise que, de fait, c'est " une technique
qui a toujours existé depuis les temps préhistoriques de l'analyse
", mais sans dénomination propre. Choisir une terminologie est le "
seul moyen de prendre conscience de son propre agir ", voilà
pourquoi il persiste à utiliser cette formule, relativement ambiguë,
dans sa visée d'une méthodologie scientifique, et qu'il utilise une
métaphore physico-chimique de " valence non saturée " pour
repérer le saut qualitatif recherché entre les " affects flottants " et
le souvenir.

Quant au point d'application de l'injonction thérapeutique, il s'agit


toujours: soit d'accomplir des actions désagréables (affronter des
phobies, par exemple), soit de renoncer à des actions agréables.
Cette abstinence imposée d'un plaisir-refuge concerne des
activités apparemment anodines, mais qui, quelquefois, peuvent "
remplacer toute l'activité sexuelle du sujet ". C'est dire si l'enjeu
est important.

4. Une pianiste croate

Un des exemples développés par Ferenczi est assez spectaculaire


pour être évoqué ici. Après plusieurs interruptions de l'analyse,
cette jeune femme était toujours erythrophobe, persécutée par les
regards des passants dans la rue, obsédée d'avoir une haleine
fétide, de ne pas être assez remarquée, quelquefois de l'être trop.
L'injonction de Ferenczi consiste en ce qu'elle lui chante en séance
une certaine mélodie qui lui est venue à l'esprit et que fredonnait
autrefois sa sœur aînée tyrannique:

" ... Elle chanta de sa belle voix de soprano, mima les gestes
exactement comme sa sœur, puis s'exhiba ainsi tellement qu'il fut
possible de lui montrer là, en acte, son désir de plaire ".

" En poursuivant à rebrousse-poil, les injonctions suivantes


aboutirent à lui faire accomplir les actions qui suscitaient en elle le
plus d'angoisse ", c'est-à-dire jouer au piano, " ses exercices de
doigté qu'elle redoutait tellement ". C'est à partir de là que cette
patiente put reconn2Citre ses préoccupations, jusque-là refoulées,
par exemple " lâcher un vent, ou bien contracter son sphincter
anal, rythmiquement ". Tout ceci lui fut immédiatement interdit.

Comme il advient de toute règle technique, la patiente s'efforça


ensuite de pousser l'activité à l'absurde en exagérant les tâches
qui lui avaient été dévolues".

54
Mais pour découvrir qu'au piano, à chaque geste un peu
passionné, elle éprouvait une sensation génitale voluptueuse, il
fallut qu'elle obéisse " à l'ordre d'adopter en jouant un
comportement très passionné comme elle l'avait vu faire à
d'autres " (sa sœur, précisément). Dès que ces jeux lui
procurèrent trop de plaisir, ils furent interdits, mais le bénéfice de
ces intermèdes, c'est la reconstruction et les réminiscences des
jeux infantiles refoulés. Donc l'injonction et la prohibition en
alternance, maintiennent l'abstinence à son plus fort niveau.

De nombreux autres exemples permettent de saisir l'ampleur du


champ d'action ainsi couvert, là où toute l'improvisation du
psychanalyste donne la mesure de son écoute, de son regard et
de sa vigilance, en fonction de chaque cas, pour évaluer le
clivage, mais aussi comme l'écrira Ferenczi dans " Confusion des
langues ", la profondeur du clivage.

Certains " symptômes transitoires " ou symptômes figés,


impliquent d'abord d'encourager le patient à les développer
pleinement, puis de les interdire: le besoin d'uriner avant ou
pendant la séance; la sensation de nausée, de défécation
imminente; gigoter en permanence; se tirailler les cheveux, les
mains, le visage; serrer les jambes ou contracter les sphincters;
parler à côté sous forme d'associations trop zélées; écrire des
poèmes et bien d'autres lettres, etc.

Dans tous ces cas, en contradiction flagrante avec la position


supposée classique (position qui n'est supposée telle que par celui
qui cherche un livre de recettes), Ferenczi a décrit et théorisé ce
qui se désigne aujourd'hui comme la connotation positive du
symptôme en une nouvelle règle de la psychanalyse: par exemple
" mentir " chez tel patient qui " menaçait de simuler ses rêves ", et
vis-à-vis duquel l'injonction à mentir a permis d'aller dans le sens
de la " réalisation de ce projet ". Cela peut paraître surprenant à
plus d'un psychanalyste mais, dès 1920, Ferenczi avait établi que :

1. l'activité ordonnée au patient, injonction ou prohibition, ou


les deux alternativement, se faisait toujours " contre le
principe de plaisir ", c'est-à-dire à rebrousse-poil par rapport
aux bénéfices et satisfactions conscients et inconscients,
poussant jusqu'à l'absurde tel ou tel symptôme de transfert.
2. Pour une efficacité satisfaisante, il considérait indispensable
d'être parvenu à la fin de l'analyse, ou bien d'être dans une
phase de stagnation de l'analyse, ou bien d'être à " la
température d'ébullition de l'amour de transfert" ; dans les
cas contraires, utilisée comme une fin en soi, une telle
activité ne serait qu'analyse sauvage.
3. C'est un moyen d'investigation approfondi dont la visée, par
cette exacerbation des résistances et donc du conflit
intérieur, est d'obtenir une levée du refoulement, ce qui est
impératif pour aborder efficacement les névroses de

54
caractère et les symptômes comme l'impuissance, les tics
ou les habitudes sexuelles pathologiques.

Cet encouragement à développer les résistances, cette


prescription paradoxale n'est pas une invention des théories
systémiques, mais un bien propre de la psychanalyse,
généralement méconnu; les théories systémiques ont le privilège
de les avoir découverts à nouveau et utilisés dans un contexte
différent. Toutefois, ce que Ferenczi a su théoriser, d'après le
prototype freudien, est repérable dans certaines pratiques
médicales anciennes, à la fois intuitives et fort subtiles. L'une
d'elles, chez un médecin anglais du XVIIIE siècle, John Hunter,
concerne une impuissance sexuelle :

" ... Je lui dis donc que s'il avait vraiment confiance en lui-même, il
devait s'allonger près de cette femme tout en se promettant de
s'abstenir de tout rapport avec elle pendant six nuits de suite
quels que fussent sa puissance et son désir, et de m'informer du
résultat obtenu, ce qu'il convint de faire. Une quinzaine de jours
plus tard, il vint me dire que la nouvelle démarche avait produit
une telle transformation en lui que non seulement la puissance lui
était revenue, mais lorsqu'il se couchait tous les soirs, l'angoisse
n'était plus celle de son impuissance, mais au contraire de se
trouver possédé d'un désir si violent qu'il risquait de s'en trouver
fortement incommodé ".

Comparons avec un passage de Ferenczi à propos du même


symptôme :

" re, d u ... d'une façon générale on ne tardera pas à interdi $$


moins provisoirement, ces tentatives d'auto-guérison en
déconseillant les tentatives de coït, tant que la vraie libido, avec
ses caractéristiques précises, n'aura pas surgi en résultat de
l'analyse... "

Dans les deux cas, on peut remarquer :

• une connotation positive du symptôme d'impuissance sous


la forme d'une abstention sexuelle volontaire, l'injonction
étant variable du conseil à l'interdit, de la demande à la
prescription formelle, mais paradoxale dans son principe;
• un point de différence entre les deux auteurs: là où Hunter
exalte la confiance en soi et la volonté du patient, Ferenczi
fait jouer sa confiance à lui en la valeur de l'analyse pour
accéder à ce qu'il appelle plaisamment la " vraie libido " ;
• l'autre différence vise l'attitude ultérieure: là où le médecin
anglais ne sait sûrement que faire des " désirs violents "
ainsi révélés chez son patient, Ferenczi analyse le désir.
sadique envers les femmes,. mais le refoulement a été levé
- c'est là l'essentiel - grâce à une prescription du symptôme.

54
C'est cette position technique qui va se trouver toute indiquée
face aux difficultés les plus graves que rencontrait déjà la
psychanalyse: les syndromes caractériels intriqués ou non de
symptômes.

5. Les névroses de caractère

Ferenczi écrit à leur propos:

" Ces individus, comme les psychotiques, n'ont généralement pas


conscience de leur maladie; (ces traits de caractère) sont, en
quelque sorte, des psychoses privées, supportées, voire admises
par un Moi narcissique, en tous cas des anomalies du Moi, et c'est
précisément le Moi qui oppose la plus grande résistance à leur
changement. (... ) Le narcissisme peut, comme Freud nous l'a
appris, limiter l'influence de l'analyse sur le patient, en particulier
parce que le caractère se dresse en général comme un rempart
qui barre l'accès aux souvenirs infantiles. (... ) Si on ne réussit pas
à amener le patient à ce que Freud a appelé " la température
d'ébullition de l'amour de transfert " où fondent même les traits
de caractère les plus coriaces, on peut faire une dernière tentative
et recourir à la méthode opposée en assignant au patient des
tâches qui lui sont désagréables, donc par la méthode active,
exacerber et par là pleinement développer et conduire ainsi à
l'absurde des traits de caractère qui n'existent souvent qu'à l'état
d'ébauche ".

Ces mesures de technique active ne sont pas orientées vers un


but moral, mais seulement contre le principe de plaisir;
provocation à une nouvelle répartition de l'énergie psychique du
patient, pour la mise à jour du refoulé. Il s'ensuit une exacerbation
de la résistance, ce qui vient troubler " la tranquillité confortable
mais torpide d'une analyse stagnante".

" ... Quand le malade abandonne ses activités voluptueuses ou se


contraint à en pratiquer d'autres, chargées de déplaisir, de
nouveaux états de tension psychique surgissent en lui (... ) Si bien
que leurs rejetons (Abkömmlinge) trouvent - sous forme d'idées
signifiantes - le chemin de la conscience. (...) La technique active
ne joue par conséquent que le rôle d'" agent provocateur"; ses
injonctions et ses interdictions favorisant des répétitions qu'il faut
ensuite interpréter ou reconstruire en souvenirs ".

Notons au passage l'emploi par Ferenczi de ce concept de


construction, dès 1920, concept repris par Freud mais seulement
en 1936.

Dès 1928, voici ce qu'écrivait Ferenczi en évaluant son propre


mouvement :

"Au début de ma carrière analytique, je faisais tout mon possible


pour ne pas agir sur le caractère de mes malades; au contraire

54
j'essayais de mon mieux de les respecter; je me conciliais ainsi la
personnalité du malade, c'est-à-dire son Moi et son Surmoi. Ce
pacte d'amitié tacite permettait ensuite à l'analyste et à
l'analysant (analysand) de collaborer au dévoilement de
l'inconscient... "

Et plus loin :

" Dans le cadre de ma technique dite active, il m'arrive d'enjoindre


à mon patient de dominer ses processus psychiques et physiques
habituels... "

Mais comment éviter le chantage, tout en demandant au patient


de se dominer? C'est une question délicate qui va aboutir aux
concepts d'élasticité technique et de néocatharsis; chez Reich cela
aboutira à ses travaux sur la " cuirasse caractérielle ".

6. Contre-indications - élasticité

Si Ferenczi n'hésite pas à soigner par l'analyse des névroses


narcissiques ou des tics (bégaiement, coprolalie), comment ne pas
percevoir les limites de son action, les dangers, les abus de
pouvoir? En 1926, lui-même écrit un article sur les " contre-
indications de la technique active " ; mais ce qu'il critique bien
plus que la technique elle-même, c'est le phénomène de chantage
inhérent à l'injonction, la " voie véritablement traumatique du
préavis ". Il propose de remplacer cette tactique, si courante chez
Freud et chez lui, quant à une date de préavis pour terminer la
cure par un " accord avec le patient et la possibilité d'y renoncer ".
Il décrira plus tard un " traumatisme psychanalytique pire que le
trauma d'origine ", lui-même connaissant bien l'effet des
injonctions de Freud à son égard. Il est plaisant de constater à ce
propos, dans une lettre inédite de Ferenczi à Freud du 14.2.1924
que:

" C'est seulement la fixation d'un terme dans tous les cas qui a
donné à Rank l'occasion de découvrir, par les réactions des
patients à cette fixation d'un terme, la répétition de la naissance
dans l'analyse "...

La déviation de Rank prenant donc son origine dans cet abus de


pouvoir qu'est le chantage au terme de la cure, fixé d'avance.

D'autre part, dans cette même lettre, Ferenczi s'attaque


directement à Karl Abraham, comme à tous ceux, et ils sont
nombreux, qui:

" prennent la responsabilité de prolongations qui n'apportent


aucun résultat scientifique; (ces prolongations) ne peuvent être
attribuées qu'à la méconnaissance de la situation analytique (... )
Si donc Abraham par exemple se sent visé, ceci ne peut pas nous
surprendre... "

54
Ferenczi, tout en indisposant parfois Freud à ce propos, a très bien
saisi que les consignes elles-mêmes constituent un danger,
préférant à l'intransigeance une souplesse adaptée à chaque
situation - ébauche de ses positions techniques ultérieures comme
l'" élasticité technique ", liée à la notion de " tact ". Si Freud
évoque souvent dans les lettres les " complexes fraternels " de
Ferenczi, la lecture détaillée de leur correspondance ne permet
plus de douter un instant ni du " double langage " de Freud, ni d
son irritation derrière l'attachement profond qu'il manifestait à
Ferenczi. Par contre, ici aussi, Ferenczi réussit à tirer parti de ses
erreurs:

"Je dois aussi vous faire part des déceptions que j'ai éprouvées.
Dans certains cas, je me suis manifestement trompé sur mon
appréciation de l'opportunité ou de la portée des mesures de "
provocation ", avec pour conséquence, si je voulais garder le
patient, d'avoir à avouer mon erreur et, après cette perte de
prestige assez considérable, de le laisser exhaler son triomphe sur
moi. En fait, même cette expérience affective n'était pas sans
présenter certains avantages pour l'analyse".

On voit ici qu'il ébauche, en 1924, ce qu'il développera plus tard


comme " analyse mutuelle " ou " analyse alternative " dans son
Journal clinique de 1932, où le psychanalyste se confie
suffisamment à son patient pour que les rôles soient
provisoirement et stratégiquement inversés.

Il faut bien saisir aujourd'hui - ce qui paraîtra étrange à certains -


que ces injonctions à l'abstinence, quoique temporaires, ne
portaient pas seulement sur des substituts de masturbation, mais
sur toute la gamme des " habitudes sexuelles ". il s'agit, dans ces
cas, 'de mettre en place une modification de conduites
symptomatiques par frustration: conduites anales, génitales ou
urétrales. Un des effets est l'apparition de fantasmes Sadiques, à
partir desquels on peut suivre une modification progressive des
fantasmes suivant un modèle qu'il semble bien connaître
personnellement. En effet, il en a parlé à son ami Groddeck dans
sa lettre d'auto-analyse, le jour de noël 1921, quand nommant
Gizella il évoque un rêve où il est question de " ne pas lui faire du
mal " : " Je ne lui dis rien, ou trop peu de mes pensées d'infidélité;
à la place, je me fais mal avec mon cœur".

Dans cette même lettre, si importante comme nous l'avons déjà


vu, il parle aussi de ses intentions meurtrières à l'égard de Freud,
qui s'expriment par des scènes d'angoisse de mort nocturnes,
(râles et refroidissements dont il souffre souvent et dont il a pu
parler directement à Freud) ce qui, écrit-il, lui aurait fait beaucoup
de bien, soit son plaisir de souffrir transformé en mieux-être: "Je
dois avouer que cela m'a fait du bien de pouvoir, pour une fois,
parler de ces mouvements de haine face au père tant aimé". Dans
un cas clinique très proche, il écrit ceci: " ...Les rêves d'un patient
m'ont permis de suivre avec une grande netteté la transformation

54
progressive du fantasme de meurtre sadique en coït ". Ainsi y a-t-il
passage du fantasme sadique au plaisir de souffrir, quand
l'érotisme anal s'est substitué à la masturbation. J'aurais pu aller
plus loin dans ce cas si j'avais recouru aux exercices de rétention
anale pour favoriser le retour de l'érotisme sur les organes
génitaux (etc.) ".

Ainsi, pour les névroses narcissiques (équivalence terminologique


pour parler des psychoses) et les tics, il est question: soit d'"
interdire formellement la moindre ébauche de tic pendant les
séances, puis en dehors d'elles ", soit de faire fantasmer le
patient, ce qu'il met en place dans son article de 1924:

" Je l'incitai néanmoins à imaginer quelque chose d'agressif à mon


égard. Finalement, après les tentatives habituelles de défense et
de refus, se présentèrent des fantasmes d'agression d'abord
timides, puis de plus en plus violents, ces derniers accompagnés
de signes d'angoisse manifeste (sueurs froides). A la fin, il
fantasma avec une acuité hallucinatoire qu'il me battait, puis qu'il
me faisait sauter les yeux, fantasme qui se transforma
brusquement en une scène sexuelle où je jouais le rôle de la
femme. Durant cette activité fantasmatique, le patient avait des
érections manifestes ".

Ce qui intéresse Ferenczi, c'est donc l'étude de la transformation


du contenu fantasmatique, ou la transformation d'un rêve en un
fantasme, particulièrement dans les cas de névroses actuelles

ou de tics; ceux-ci, " actes qui visent à modifier le monde


extérieur " sont "comme les névroses de guerre, l'effet d'une
régression du Moi, à un stade de réflexe de défense ". r cette
analogie qu'il propose entre le tic et la névrose traumatique il fait
allusion à ces enfants apparemment " trop bien élevés " qui ont
été écrasés par des idéaux éducatifs toujours anti-sexuels. Nous y
reviendrons à propos des névroses qu'il appelle " névroses de
frustration ", dans leur lien avec le refoulement originaire, soit
toute la relation entre traumatisme et fantasme.

7. Stratégie ou esquive ?

Sans pouvoir résumer toute cette question de la technique active,


nous pouvons constater que l'acte analytique ainsi conçu est une
injonction, entre le conseil et l'interdiction, l'ordre et la
prescription, la demande ou la proposition, cherchant à réduire au
minimum l'effet de chantage, sans sous-estimer les effets de
séduction ou de provocation.

Le but de cette technique est toujours l'activité du patient


précisée par l'analyste, à l'inverse de ce que serait un acting, ou
un chantage au changement, ou un laisser-faire n'importe quoi.
C'est, souvent, plus une technique de réactivation, une mesure
exceptionnelle, un expédient, un artifice. Inverse de " l'analyse par

54
le haut", celle qui part de la surface des associations, la technique
active est véritablement une " analyse par le bas " (von unten). Il
s'agit donc d'une stratégie qui n'est pas une fïn en soi, mais qui va
quelquefois jusqu'à l'absurde en vue d'une meilleure élucidation
des couches profondes de l'inconscient.

Cette stratégie n'est pas une particularité singulière de Ferenczi,


mais un principe dont toute l'analyse se trouve éclairée, de même
que la relaxation est posée par lui comme un principe,
partiellement contradictoire avec le précédent mais aussi
complémentaire, à partir de laquelle il décrira plus tard une "
néocatharsis " qui permet de poursuivre le travail en
approfondissant toujours la détente physique, vers une plus
grande régression. Ces stratégies variables impliquent l'évolution
même des positions de Ferenczi, au début plutôt rigides, puis
allant vers toujours plus d'élasticité, la relaxation profonde
permettant un " état de transe " et le travail particulièrement
fécond sur les rêves à répétition. Ces techniques font apparaître
l'importance du "traumatisme ignoré du patient lui-même" ou des
"cicatrices super-archaïques ". Ferenczi évoque dans son Journal le
destin des enfants dont les parents sont fous, et dont la relation
maternelle est désignée comme cicatrice (ur-urtraumatische
Mutterliche-Kindliche Narbe). Cette idée de cicatrice est
essentielle ; elle sera reprise par Freud, comme nous le verrons
dans le chapitre suivant, et par Balint dans son " Basic fault " (Le
défaut fondamental).

Dans leur échange de correspondance en 1930-3 1, se jouaient


entre Freud et Ferenczi plusieurs conflits: oui ou non, Ferenczi
accepterait-il la présidence ? Allait-il aliéner sa liberté de pensée
en s'astreignant à des tâches administratives, fût-il aidé par
Eitingon et Anna Freud? Dès que la décision définitive parviendra
à Vienne - décidément non - Freud entamera le processus de
distanciation, et ressortira une querelle sur la technique, qui était
en suspens jusque-là... et les réponses aux questions de Ferenczi
sur le trauma ne viendront pas, comme il le souhaitait. Ce sont
donc aussi des raisons politiques qui ont poussé Freud à rédiger
cette lettre du 13.12.1931, manifestant là sa mauvaise humeur,
évoquant le parrainage de toute transgression présente et à venir.
C'est ici que Freud mélange sans hésitation les confidences qu'il
tenait de Clara Thompson,- les techniques souples de Ferenczi
avec ses malades que nous appellerions aujourd'hui psychotiques
ou en état de régression maligne, et ce qu'il désigne ironiquement
dans cette lettre " technique d'affection maternelle ".

Au-delà des problèmes liés à la transcription par Jones de la lettre


de Freud (laquelle comporte un lapsus calami que j'ai relevé dans
la préface du tome IV : " Godfather: le parrain et non pas " God
the father " : dieu le père), nous essaierons de comprendre
l'évolution incessante de Ferenczi, sans pouvoir suivre cette idée
généralement admise que toute psychanalyse transgressive soit
liée au non respect d'une réglementation idé $$ . a lecture

54
attentive de ces textes sur la technique active, et a fortiori ceux
plus tardifs comme " Analyse d'enfant avec les adultes ", le
confirme. Le travail sur les traumatismes précoces et sur la vérité
historique, si problématique soit-il, reste encore une perspective
pertinente en contradiction avec les développements
dogmatiques qui entretiennent un climat de non créativité chez
l'analyste; déjà en 1924, Ferenczi relevait que: "les difficultés
techniques ont surgi d'un trop grand savoir de l'analyste " et: " ce
penchant à la spéculation semble fréquemment n'avoir été qu'un
moyen d'esquiver les difficultés techniques gênantes ". C'est
grâce au concept de commotion psychique qu'il dépassera la
notion de trauma, comme il dépasse les notions d'hypnose
paternelle ou maternelle par la confusion des langues, ouvrant
ainsi la voie aux enjeux modernes de la recherche sans éluder les
difficultés liées à la compréhension approfondie des traumas
précoces. Enfin, par " l'analyse mutuelle ", il cherche à éliminer
toute technique préétablie pour favoriser une spontanéité
maxima, dans le but avoué que " le patient puisse surmonter plus
facilement cette déception de ne pas être aimé de nous ".

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TROISIÈME PARTIE

LES ENJEUX MODERNES


" Là était
persuader
l'inconscient, pu
inconscient de
que l'on vient
compréhension
double pensée
de la double pe

Georges Orwe
Audiberti,

CHAPITRE VI

Réhabilitation du trauma
54
dans la théorie
1. Une question déplacée

Est-ce du fantasme, est-ce de la réalité ? Question lancinante,


même si transformée aujourd'hui: est-ce du réel ou de
l'imaginaire? Avec un léger déplacement toutefois, lié au
changement de logique: celle de Freud, celle de Lacan. Pour Freud,
la question est non pas de celles que l'on élimine tout de suite
mais presque, car fort bien posée par lui; la réponse est très claire.
Ferenczi dès 1909, un an et demi après leur rencontre, le précise
ainsi :

" ... Lorsque l'analyse des bien portants fit apparaître le souvenir
de traumatismes analogues dans l'enfance sans que, plus tard,
une psychonévrose s'ensuivit, il (Freud) dut admettre que ce n'est
pas le traumatisme qui est le véritable agent pathogène, mais le
refoulement des représentations qui s'y rattachent. C'est ainsi que
Freud rétablit dans ses droits la prédisposition individuelle en ce
qui concerne l'origine des névroses ".

Entre endogène et exogène, prédisposition ou trauma, fantasme


ou réalité, Freud avait déniché une troisième voie: le refoulement
après coup de la représentation. C'est effectivement très subtil ;
c'est le rapport entre mémoire et discours, c'est le remaniement
incessant des images. psychiques, c'est le symbolique qui vient
nouer ensemble l'expérience sensuelle et sa représentation
incertaine. Un détail cependant, reste en suspens: qu'en est-il de
ce refoulement ? Refoulement du représentant-représentatif de la
pulsion, ou refoulement de la scène traumatique à laquelle
l'enfant, de quelque façon, a pu ou même a dû assister ? En tout
cas, voici fondée la réalité psychique comme une nouvelle
compréhension de l'ancienne " prédisposition individuelle ", ce qui
ne veut pas dire prédisposition héréditaire, sans pour autant
l'exclure...

Pour Freud, la " fixation de la libido de l'adulte " mérite d'être


subdivisée entre, d'une part, les événements accidentels
infantiles, et, d'autre part, la préhistoire et ses événements. Quant
à l'exogène qui s'y surajoute, ce sont les événements accidentels
de l'âge adulte.

Ainsi, en dépassant cette dichotomie réalité/fantasme, Freud


réussit-il à combler théoriquement les " lacunes de la vérité
individuelle " par la "vérité préhistorique", car il insiste: les
événements rapportés par la mémoire sont " dans la plupart des
cas un mélange de vrai et de faux ". Ce qui rend absurde la
question de l'endogène OU de l'exogène: la réalité psychique
n'annule pas l'expérience vécue et son souvenir; l'existence de
ces composites n'exclut en rien l'existence de cas cliniques dont

54
l'origine serait soit purement endogène, soit purement exogène.
Ce serait même aussi absurde, écrit Freud que de poser la
question: " l'enfant naît-il parce qu'il a été procréé par le père OU
conçu par la mère ? "... c'est une question " déplacée ", écrit-il.
Dans ce passage de l'" Introduction à la psychanalyse ", il prend
exemple sur l'embryologie: quand on blesse un œuf à un stade
très précoce et qu'une lésion infime entraîne des conséquences
considérables ; il stigmatise même à cette occasion la
malhonnêteté du monde scientifique de son temps qui préfère une
vérité partielle.

À la fin de sa vie, il aura encore une formule très forte pour


souligner le même fait et considérer comme " insensée " l'attitude
de certains psychanalystes qui ne tiennent pas compte des
événements de l'enfance :

"Il est insensé (Unsinnig) de prétendre, comme le font certains


que l'on peut exercer la psychanalyse sans rechercher les
événements de la période infantile et sans tenir compte de celle-ci
".

Encore une fois, Freud éprouve le besoin de se démarquer de


certains théoriciens de l'analyse, ceux qui n'ont pas l’équité
suffisante pour tenir en main les doubles références dialectiques :
structure et histoire. Prétendre le contraire serait insensé... Jamais
pour Freud, la structure ne domine tout, même si quelquefois pour
lui elle subvertit l'histoire.

C'est précisément ceci que Ferenczi ne cesse de soutenir contre la


" nomenklatura " psychanalytique déjà très vivace à son époque,
prête à proclamer " une partie de la vérité pour le tout ", la partie
qui arrange son idéologie, prête à soutenir l'universalité de tous
les fantasmes inconscients, de tous les archétypes originaires, de
tous les Oedipes structuraux, en désavouant l'effet de ces réalités
d'enfance qui, bien souvent, dépassent la fiction.

En ce qui concerne les jugements de Freud sur ses propres


théorisations, non seulement oscillation et découragement, mais
quelquefois prises de position extrêmement fermes et précises,
nous aimerions citer :

- en 1905, le cas Dora: - J'ai été plus loin dans cette théorie, sans
l'abandonner, c'est-à-dire que je la déclare aujourd'hui non pas
fausse mais incomplète ".

- Suit une référence à son article de 1896 (l'étiologie de l'hystérie)


dans lequel se trouve une note datée de 1924: " Tout ceci est
juste, mais il faut noter que je ne m'étais pas encore libéré, à
cette époque, de la surestimation de la réalité et de sous-
estimation du fantasme ".

54
Quel est donc ce clivage qui prévaut dans certains esprits
habituellement bien informés, pour soutenir à la fois l'abandon par
Freud de ses premières théories du trauma et de la séduction (ce
qui est manifestement faux) et le non intérêt d'un tel débat,
comme si cela revenait au même qu'il s'agisse de mythe ou
d'histoire !

Si l'on prend soin de lire Freud, on peut constater simplement trois


choses :

- Ce qu'il appelle " sous-estimation du fantasme " a donné le jour


au concept théorique de pulsion de mort, dont une des définitions
les plus claires consiste à préciser:

" que tend à restaurer ce qui avait été supprimé par une
perturbation extérieure".

Ainsi réussit-il à ne plus surestimer la réalité puisqu'il intègre cet


élément historique à la raison même de cette pulsion de mort- " la
pulsion par excellence ".

- Dans le deuxième paragraphe de Moise, Freud prend soin de


faire une analogie entre la genèse du monothéisme juif et la
genèse des névroses; la jonction est faite par "la nécessité d'un
événement passé et ensuite oublié ". Soit que le meurtre de Moise
est déductivement considéré comme une nécessité traumatique
pour la collectivité en question.

- C'est dire la place centrale, dans sa spéculation, des mécanismes


de répétition désignés comme " fixation au traumatisme " ; ce
sont les effets dits " positifs des traumas " " pour ranimer le
souvenir de l'incident oublié ou plus exactement le rendre réel, le
faire revivre".

Cette thèse a toujours été soutenue par Ferenczi par exemple


dans cet article remarquable: " Enfant mal accueilli et sa pulsion
de mort ", reprise par Lacan: " Le fantasme protège le Réel ".

Freud évidemment, est responsable de cette double perception


mais, chez lui, c'est une oscillation entre deux théories; ce n'est
pas une conviction univoque, encore moins une croyance ou un
préjugé.

C'est dans l'article de Ferenczi, " Les fantasmes provoqués


" (1924), que l'on trouve la mise au point la plus complète sur
cette .question du rapport entre les expériences sexuelles
précoces et les fantasmes infantiles. La réflexion de Ferenczi se
porte sur ces enfants qui sont " si bien élevés " qu'ils ne
fantasment plus, enfants mal accueillis ou " laissés tombés "
comme il les désignera plus tard. L'enfant trop bien élevé, en
effet, est un produit de la répression traumatique. Le dernier mot
de Ferenczi dans ses écrits théoriques, en dehors de sa

54
correspondance, se trouve dans le fragment daté du 26.12.1932 :
" l'analyse d'enfant, l'éducation c'est de l'intropression de
superego (de la part des adultes) " ; s'il invente cette formule,
c'est bien pour permettre la distinction entre les effets simples de
la répression et les mécanismes indispensables de l'introjection;
d'où ce mot-valise d'" intropression ".

2. " L'enfant trop bien élevé "

" Les fantasmes infantiles de l'enfant trop bien élevé tombent,


pour leur part, sous le coup du refoulement primaire"
(Urverdrangung) avant même de devenir conscients; en d'autres
termes, on pourrait dire qu'une certaine quantité d'expériences
sexuelles infantiles, donc de "traumatismes sexuels", loin de nuire
plus tard à la normalité, notamment à la capacité normale
d'imagination, la favorise plutôt. Ce fait.. nous amène à accorder
moins d'importance au traumatisme infantile".

On saisit ici la démonstration de Ferenczi: à partir de l'absence


reconnue chez certains patients de ces fantasmes conscients
(ceux-ci faisant tout le sel de l'imagination, de la création, de
l'intuition chez chacun d'entre nous), il en déduit le trauma
précoce, c'est-à-dire l'éducation rigide anti-sexuelle, comme
responsable de ce résultat, dont les effets seront plus tard
dramatiques.

Ces enfants, écrasés psychiquement par des idéaux éducatifs,


deviennent un contre-exemple qui relativise la dangerosité du
trauma et donne au trauma sexuel, pris dans un sens large et flou,
une valeur positive, voire utile par la qualité de l'imaginaire - ce
qui sera repris par Freud comme " un des facteurs positifs du
trauma ".

Mais voilà, il y a le macro-trauma, bien visible, à la limite trauma-


écran, trauma exhibé, dont nous allons voir plus loin l'effet
pathogène; et il y a la série de micro-traumas cumulatifs, tels
qu'ils ont été désignés depuis, qui sont justement, eux surtout,
tombés sous le coup du refoulement, qui sont hors mémoire, mais
nocifs de ce fait au plus haut degré.

C'est ici que l'idéalisme psychanalytique n'arrive pas à suivre, et


tout le mouvement freudien a été submergé par cette vision
partielle qui renie la parole même de Freud, dans un mouvement
de trahison explicite de ses textes.

Le tout-fantasme s'est imposé, dès les années vingt, comme une


traînée de poudre faisant du " narcissisme de l'analyste une
source d'erreur particulièrement abondante ", Ferenczi précise, "
... dans la mesure où il suscite parfois une sorte de contretransfert
narcissique qui amène les analysés à mettre en relief les choses
qui flattent le médecin ". Et qu'est-ce qui flatte le plus le médecin
si ce n'est sa théorie! Par un système inconscient d'amplification

54
narcissique et d'homéostasie idéologique, les enjeux, dès cette
époque, ont constitué un modèle mythique duquel nous sommes
encore prisonniers.

Ferenczi poursuit sa démonstration :

" Au début, on croyait ce dernier (le traumatisme infantile) à


l'origine de l'hystérie, mais, par la suite, Freud lui-même en
réduisit considérablement la portée en découvrant que le facteur
pathogène résidait dans les fantasmes inconscients, et non dans
les expériences infantiles réelles. Or, nous constatons maintenant
qu'une certaine quantité d'expériences infantiles réellement
vécues offre une sorte de protection contre les voies anormales
que le développement est susceptible de prendre... "

Coup de chapeau à la théorie si narcissiquement investie par


Freud, de la place éminente qu'il a construite pour le fantasme
inconscient et la " vérité préhistorique ", venant combler les
lacunes de la " vérité individuelle ". Mais point trop n'en faut, et
son -renversement dialectique dans la phrase suivante vient
remettre la mesure face au débordement idéologique toujours
possible :

" ... Toutefois, il ne faut pas que le -vécu " excède un certain
optimum. Une expérience excessive, trop précoce ou trop intense,
peut tout autant entraîner le refoulement et, conjointement, la
pauvreté de la vie fantasmatique " (Ibid.).

Ce n'est pas le concept de " vécu " (entre guillemets dans le texte)
qui est le plus important, mais bien le concept d'OPTIMUM, c'est-à-
dire le facteur quantitatif des expériences infantiles.

Tout est là en effet, pour que soit introduite une distinction


efficace et que soit dépassée la notion vague et du même coup
ambiguë de " trauma psychique ", pour imbriquer quantitatif et
qualitatif.

Première distinction: les enfants trop bien élevés, c'est-à-dire


écrasés psychiquement ou domptés comme des fauves, ne
fantasment pas du tout ou pas assez; les enfants trop empêtrés
dans une sexualisation précoce de la part de leurs éducateurs
naturels fantasment toujours la même chose, et vont " souffrir "
non seulement " de réminiscences " dans une formule hystérique
de leur avenir, mais aussi de toute une gamme de troubles
névropathiques où la répétition des conduites, liée aux fantasmes,
se démontre génératrice de la grande pathologie mentale. Cette
distinction débouche sur la pathologie relationnelle mère-enfant :
violences physiques et psychiques plus ou moins combinées et
troubles des fonctions symboliques fondamentales. Le secret sur
les origines, par exemple, le mensonge par omission sur tel
événement préhistorique ou de la période néonatale, peut

54
constituer une zone interdite dans la relation primordiale à la
mère.

Deux formes d'hypnose sont décrites: l'une dite maternelle par "
insinuation " ou " séduction" ; l'autre dite paternelle par "
intimidation ou crainte ".

Voici donc le relais de la fonction de la préhistoire individuelle,


prise en compte non seulement par les actes, les gestes, les
provocations, mais aussi par la parole (et la menace est bien un
phénomène langagier), dont toute dysfonction va être
préjudiciable à l'enfant: parole mensongère ou délirante, manque
de parole ou ,distorsion de la réalité la plus élémentaire; parole à
fonction hypnotique, réponse faite à l'enfant qui est de l'ordre non
pas de la passion, mais du passionnel: séduction au propre
comme au figuré, violences, viol, violation de l'espace psychique.

"Insensés" sont donc les détournements de l'histoire par les


officiels bureaucrates ou psychanalystes, comme sont de pratique
courante, dans les familles dysfonctionnelles, les détournements
de sens, les détournements de sexe, comme dans la culture
psychanalytique sont de pratique courante les détournements de
textes, par caviardage, traduction cavalière ou rhétorique de
sophistes. D'où la question insistante de la séduction et de sa
place dans les théories.

3. Séduction - Commotion - Déduction

a) La séduction

Freud utilise le mot Verführung, traduit en français par séduction;


première ambiguïté liée à l'esprit des langues et aux glissements
de sens. En français on entend habituellement par séduction un
pouvoir d'attirance, de simulation; c'est une connotation
traditionnelle de la féminité, voire de la subversion. Chez certains
philosophes, cela peut aller jusqu'à évacuer le sens étymologique
par des notions comme la " stratégie des apparences ", la " parure
", et jusqu'au détournement de sens 'complet par rapport à Freud,
avec l'allégation qu'il n'aurait écrit sur ce problème que " de
manière extrêmement furtive et discrète ".

Freud, comme Ferenczi, s'intéresse à la séduction en langue


allemande. Les questions soulevées par eux sont moins oiseuses
qu'on ne voudrait le croire ou le faire croire, puisqu'il s'agit de la
viscosité de la libido ou de l'importance rétroactive d'un
événement en liaison avec la régression, ou encore des degrés de
combinaison entre deux facteurs: l'élément extérieur et l'arrêt de
développement par effet traumatique. Ce qui intéresse Freud,
c'est l'enfance du sexuel, le rapport entre discours, mémoire et
symptôme ; rien à voir avec les fantaisies du type " sexduction ",
quels que soient au demeurant les effets d'initiation sexuelle

54
précoce et les effets de subversion liés à la " surprise par
changement de code ".

Deux équivoques possibles sont à considérer; la première


concerne "le choc sexuel-présexuel", la seconde, la "commotion
psychique ", toutes deux entretenues en français par une forme
d'hypothèque psycho-philosophique liée à l'ambiguïté du terme
séduction.

Au moment de brader la " Verführungstheorie ", théorie de la


séduction ou théorie du " choc sexuel-présexuel ", Freud est à la
charnière de deux époques: en 1897, l'idylle avec son "cher
sorcier ", son " seul public " est au paroxysme, leur projet commun
au bord de l'abandon; il est en plein travail de deuil par rapport à
son père.

Freud essaye de repérer les " indices de réalité et les "fantasmes


investis d'affect", mais en quel lieu ? " Dans l'inconscient, il n'y a
pas d'indices de réalité permettant de distinguer l'une de l'autre,
la vérité et la fiction investie d'affect ". C'est son premier
argument, qui sera relativisé dès qu'il aura découvert que ces
indices-là sont repérables sinon dans l'inconscient, du moins dans
et par le transfert (revendication amoureuse, provocation, acting
... ). son deuxième argument (dans cette même lettre à Fliess),
quoique non théorique mais pragmatique, est très important car il
est le reflet de sa grande illusion: tout comprendre de la
pathologie mentale par l'effet direct du trauma, celui-ci étant
repérable dans le discours : " Je ne crois plus à ma neurotica...
parce que l'incident de jeunesse. Voilà même dans les états les
plus délirants, ne se révèle pas ". Voilà donc ce que Freud
cherchait, y compris dans les psychoses: un incident de jeunesse
secret, un trauma refoulé; c'est à partir de cette déconvenue qu'il
met au point une deuxième théorie à côté de la première, toutes
deux en articulation nécessaire.

Les deux autres arguments de Freud sont établis en fonction des


névroses:

" ... les déceptions répétées que je subis lors de mes tentatives de
pousser mes analyses jusqu'à leur véritable achèvement ",

et enfin :

" ... la surprise de constater que dans chacun des cas, il fallait
accuser le père de perversion, le mien non exclu, alors qu'une
telle généralisation des actes pervers commis envers des enfants
semblait peu croyable".

Si le mien non exclu est ici souligné, c'est qu'il a tout simplement
été éliminé par les officiels. Max Schur, Marianne Kruhl et Marie
Balmary ont déjà insisté sur ce point. De qui parlait-il donc, à ce
moment où il commence à reconnaître chez lui une influence

54
venue, non plus du père, mais des domestiques, de son professeur
de sexualité qu'il appelle " vieille préhistorique " ?

" Dans mon cas, le père n'a joué aucun rôle actif, encore que j'aie
trouvé une analogie entre lui et moi ".

Cette dernière citation de Freud, peu explicite, montre comment le


rôle de son père est questionné: d'abord " non exclu" de la
perversion, ensuite " sans aucun rôle actif, encore que... ". Qu'a t-
il appris, en effet, par son enquête auprès de sa mère au sujet de
la deuxième femme de son père ? Qu'a-t-il appris de la disparition
de Rebecca, lui à qui son demi-frère avait dit qu'il était de la "
troisième génération " ? Marie Balmary ponctue:

" Ainsi, Freud aurait raison, son père n'aurait joué envers lui aucun
rôle actif, et le petit Sigmund n'aurait pas été l'objet d'une
séduction, mais il se trouverait le témoin de ce que son père
aurait fait: faire disparaître une femme. Et la disparition de Nanie
serait une figuration " de la disparition de Rebecca... "

Tout est là, en effet, dans la propre histoire de Freud, le roc du


maternel sur lequel il achoppera longtemps, comme si seuls des
actes caractérisés, des actes pervers par exemple, pouvaient
avoir des effets traumatiques. Comme si la parole de la mère,
langue maternelle elle-même, n'était pas susceptible de
détourner, d'induire en erreur, de mentir, ne serait-ce que par
omission, bien capable d'abuser du corps comme du sens, du goût
à vivre comme du plaisir à s'adapter.

Ce roc du maternel n'est pas tant du côté de l'anatomie, ni même


du destin, qu'au seuil de ces traumatismes insaisissables,
invisibles directement, mais seulement déductibles comme nous
le verrons plus loin; détournement de la libido de l'enfant dès les
premières heures de la vie, violences faites à son échange
pulsionnel avec le milieu humain, trop humain.

Dans la famille de Sàndor Ferenczi, nous connaissons maintenant


plusieurs détails qui constituent des éléments traumatiques en
série: la rigueur sévère et sans chaleur de sa mère, la douceur de
son père dont il pense que cela aurait pu dévier son complexe
d'Oedipe; les jeux sexuels avec sa sœur Gizella et la menace d'un
couteau, les jeux homoérotiques avec un camarade plus âgé.

Ainsi, les séductions prépubertaires sont parfois extrêmement


claires dans le souvenir, parfois utilisées comme des écrans à des
traumatismes plus précoces, parfois comme traces insaisissables
d'un passé mal symbolisé. En tout cas, il importe de ne pas sous-
estimer telle époque de l'enfance au profit d'une autre, distinction
à faire entre séduction et trauma.

b) La commotion psychique

54
En langue allemande " die Verführung " (la séduction) a gardé son
sens étymologique qui est un sens actif. Il s'agit surtout de
tromper, d'induire en erreur, de détourner, corrompre, abuser.
C'est toujours ce sens-là qui est impliqué dans les textes qui nous
occupent: l'action séductrice. " Der Führer ", c'est le chef, le guide,
comme on sait; " verführen " (le verbe) implique non seulement
séduire mais suborner et pervertir; " Der Verführer ", c'est celui
qui détourne, Don Juan, " l'abuseur " de Séville et d'ailleurs. " Die
Verführung " se traduit donc au mieux par détournement ou
dévoiement. En allemand, la séduction d'un enfant c'est le viol. En
français, ce mot est utilisé dans son sens passif: c'est le moyen de
charmer; c'est l'attrait spontané ou artificiel, piège du désir de
l'autre. En français, la séduction d'un enfant c'est son charme.

Les post-freudiens français achoppent souvent sur cette


équivoque : c'est ainsi que Laplanche et Pontalis, dans leur article
à ce propos ont atténué la formule explicite de Freud et parlent du
" sexuel-présexuel " au lieu du " choc sexuel-présexuel ".

Ferenczi théorisait ceci comme une commotion (Erschütterung).


Que lit-on dans son article, écrit en 1932 :

" Le comportement des adultes à l'égard de l'enfant qui subit le


traumatisme fait partie du mode d'action psychique du
traumatisme ",

et (p. 147) :

" Un fait surprenant mais apparemment de valeur générale, lors


du processus d'auto-déchirure (Selbstzerreissung), est la brusque
transformation de la relation d'objet devenue impossible en une
relation narcissique".

Voilà décrite et théorisée la séduction-choc prépubertaire, non


seulement le choc sexuel, la surprise, avec ses effets de
sidération, d'anesthésie et d'obéissance post-hypnotique, mais
aussi le comportement des adultes en réaction aux
comportements de l'enfant. Les paroles de l'adulte ou, son silence,
les accusations en réaction aux conduites et inhibitions de
l'enfant, font partie intégrante du trauma lui-même!

D'où la description du clivage post-traumatique, de l'éclatement


de la personnalité, atomisation ou fragmentation (Zersplitterung),
qui doit être distingué du clivage structural du sujet, si l'on veut
bien ne pas tout confondre, ce sur quoi Ferenczi insiste en parlant
de la " profondeur du clivage ". Du trauma découlent l'éclatement
du souvenir et l'identification à l'agresseur, toute relation d'objet "
devenue impossible " et les conséquences cliniques ultérieures:
explosions caractérielles, dépressions et conduites d'échec
répétitives de l'enfant.

54
Après que Ferenczi se soit tant attaché aux catastrophes dans le
développement embryonnaire et le développement des espèces
animales, voici qu'il complète " Thalassa " par cette COMMOTION
PSYCHIQUE, CATASTROPHE DANS LE DÉVELOPPEMENT DES
PULSIONS, CATASTROPHE DANS LA PRÉHISTOIRE DU SUJET, là où
s'articulent si intimement pulsions, fantasmes et langages.

c) La déduction

Même avant d'étudier les textes inédits de Freud comme sa


correspondance avec Ferenczi, il est évident, pour qui veut bien
lire, que Freud n'a jamais renoncé au rôle pathogène du trauma: "
Il s'agit seulement de définir ce qu'on considère comme
traumatique ". Freud a toujours su nuancer sa pensée, surtout dès
qu'il est question des causes, préférant toujours décrire une
mosaïque de relations causales; par exemple, en 1937 :

" C'est le facteur accidentel, séquelle des traumatismes précoces,


ainsi que la force des pulsions qui constituent les deux facteurs
d'étiologie des. névroses ".

Cela était clair déjà dans son schéma de 1915, où l'on peut saisir
la place que tiennent les événements chez l'adulte et chez
l'enfant.

= + libido événement

Constitution sexuelle

événements de la vie
préhistorique + événements
infantile
de la vie

La précision qui précède mérite d'être méditée:

" La valeur des événements de la vie infantile ne doit pas, ainsi


qu'on le fait volontiers, être diminuée au profit des événements de
la vie ancestrale et de la maturité de l'individu considéré ".

"Ainsi qu'on le fait volontiers ", déjà à l'époque où Freud écrivait l'"
Introduction à la psychanalyse"... Mais alors, depuis, toute une
spéculation a saisi le fantasme originaire comme un archétype,
qu'il est déjà pour Freud, pour en faire une valeur univoque, une
valeur quasi religieuse, comme s'il y avait opposition entre la
sexualité infantile et les traumas!

Freud écrivait encore en 1938 : "Le fantasme est la seule activité


sexuelle qui reste à l'enfant APRÈS la menace de castration ".

54
Ferenczi évalue les conséquences intrapsychiques de cette
menace comme un " autosacrifice de l'intégrité de son propre
esprit pour SAUVER les parents! ". Clivage et sacrifice de sa propre
pensée pour le sauvetage, le salut ou la protection intriqués des
images parentales introjectées. Ces nuances sont liées aux
distinctions freudiennes: principe de réalité, épreuve de réalité,
exigence de réalité. A ces dernières, il va bien falloir que l'enfant
s'adapte puisque la famille ne s'adapte pas à lui :

• " adaptation autoplastique ", s'adapter soi-même,


• et "adaptation alloplastique ", adapter l'extérieur;
• nécessité inconsciente de reproduire la situation pathogène
par identification à l'agresseur en fonction d'un traumatisme
souvent ignoré du patient lui-même: soit un bouleversement
de la mémoire (comme par exemple dans la propre histoire
de Jung) ;
• adaptation permanente enfin, aux exigences des pulsions.

A la question insistante posée à Freud par Ferenczi: "'Comment


rafraîchir la théorie du trauma en apparence désuète ? ", Freud
répond, mais la lettre n'est pas citée par Jones. Chez Gallimard par
contre, la lettre est reproduite mais caviardée le passage éliminé
est instructif :

" Bref, le prix Goethe va nous coûter cher... (début du caviardage)

"VOS NOUVELLES IDÉES ÉBAUCHÉES SUR LA FRAGMENTATION


TRAUMATIQUE DE LA VIE PSYCHIQUE ME SEMBLENT PLEINES
D'ESPRIT (Geistreich) ET POSSÉDER QUELQUE CHOSE DES
GRANDS TRAITS CARACTÉRISTIQUES DE LA " GÉNITAL THÉORIE ".
JE PENSE QUE, CONSIDÉRANT L'EXTRAORDINAIRE ACTIVITÉ
SYNTHÉTIQUE DU MOI, ON NE PEUT PARLER DE TRAUMA SANS
TRAITER EN MÊME TEMPS LA CICATRISATION (Narbenbildung)
RÉACTIONNELLE. C'EST BIEN CETTE DERNIÈRE QUI ENGENDRE CE
QUI EST VISIBLE POUR NOUS, LES TRAUMA NOUS DEVONS LES
DÉDUIRE" (fin du caviardage)

"Je me réjouis que vous travailliez- etc.

N'est-il pas surprenant, le contenu de ces trois phrases


caviardées! Est-ce l'appréciation par Freud des idées nouvelles de
Ferenczi ? Est-ce la fragmentation traumatique qui est visée par la
censure officielle ? Est-ce la capacité synthétique du Moi (ce qui
serait bien étonnant) ? Est-ce la cicatrisation, c'est-à-dire les
fantasmes réactionnels ?...

Ne serait-ce pas plutôt la DÉDUCTION, qui apparaît la comme un


impératif: " die Traumen müssen wir erschliessen " ? Car si " les
traumas, nous devons les déduire ", il y a un impératif là-dessous.
Si l'on " doit les déduire", on ne peut pas aussi les annuler, les
nier, les dénier ou les renier ? Comment rejeter comme nulles et

54
non avenues, au nom d'une théorie, fût elle théorie du désir, les
conditions concrètes des détournements pulsionnels précoces ?

Quand on sait que ces traumas représentent une part caractérisée


de la carence affective des adultes, de leur inconséquence, de leur
conduite psychopathique ou de leur difficulté à inventer leur
fonction maternelle ou paternelle, on ne peut que souscrire aux
théorisations " en apparence désuètes ", et pourtant toujours
utiles; comme on ne peut que reconnaître à Ferenczi une
pertinence peu commune, quand on lit dans son Journal ce qu'il
écrit à propos des enfants dont les parents sont fous, et qu'il
évoque " la cicatrice super-architraumatique de la relation mère-
enfant ", traduit aussi comme " archi-originaire ".

Derrière ce " super-archi-traumatisme " lié à la folie caractérisée,


le mot clef de cette commotion psychique, si variable dans ses
effets, c'est le désaveu. Freud n'a jamais écrit que le champ
fantasmatique était de l'ordre de la cause, mais bien au contraire,
qu'il fallait dénouer et souvent " déduire " ou reconstruire ces
conjonctions souvent monstrueuses entre la vérité et le réel, soit
la " relation du sujet à la vérité comme cause " suivant la formule
de Lacan. Mais cette relation n'est pas accessible sans quelques
détours; c'est même l'enjeu crucial de la cure psychanalytique.

4. Rêve à répétition et désaveu

Quand Freud critique Ferenczi, par exemple dans " Analyse


terminée et interminable ", donc après la mort de ce dernier, la
notion de trauma est dans un premier temps réduite à sa plus
simple expression, évacuée du champ de la discussion de la façon
suivante :

" Il est certain que c'est l'étiologie traumatique qui offre à


l'analyse le terrain le plus favorable... ( .. ) les difficultés viennent
d'ailleurs, du facteur quantitatif, de la puissance invincible et de la
force actuelle des puisions et des modifications du Moi".

Or, quelques lignes plus bas, Freud précise que ces pulsions
peuvent être renforcées par des moments physiologiques
(puberté, ménopause), mais aussi par de " nouveaux
traumatismes "; il réintroduit ainsi ce qu'il vient d'éliminer, comme
en évoquant les rechutes, consécutives aussi à de " nouveaux
traumatismes ".

Quand il se critique lui-même, dans la première des " Nouvelles


Conférences ", il annonce une modification dite " mineure " de sa
théorie pour nuancer l'affirmation (pourtant majeure) de la "
Science des rêves " que le rêve est toujours un accomplissement
de désir... Mais Freud suggère dans ce texte@ sans pour@@
soutenir lui-même, tout en l'écrivant, que :

54
"La fixation inconsciente à quelque traumatisme para@ être le
plus important de ces troubles de la fonction du rêve... "

Ainsi laisse-t-il le lecteur, auditeur imaginaire et contradicteur


supposé, conclure de lui-même que le rêve est non pas seulement
réalisation de désir, mais bien une " tentative " de réalisation.
Toute la subtilité va porter sur ce mot " Versuch ", le même
qu'utilise Ferenczi dans son texte " Réflexions sur le traumatisme
".

Après quoi, dans cette même " Nouvelle Conférence ", Freud va
annuler ce qu'il a mis trente pages à essayer d'éclaircir, par la
considération suivante: " Toute personne au courant du
dynamisme psychique sait que cela revient au même... "

Qu'écrivait Ferenczi quelques années plus tôt ? Là où le rêve


achoppe à sa fonction, il ne voit certainement pas un événement
mineur; il considère au contraire cette donnée comme une
dimension clinique de première grandeur, il l'appelle la "fonction
traumatolytique du rêve ". Pour sa démonstration, il s'appuie sur
des exemples remarquables en ceci que, dans une même nuit,
souvent deux rêves se suivent et ne se ressemblent pas; le
premier rêve est source d'angoisse et provoque le réveil, mais
sans aucun contenu onirique représentable:

" Dans un cas observé pendant des années, il y eut chaque nuit au
moins deux, et le plus souvent plusieurs rêves. Le premier, fait
pendant l'heure du sommeil le plus profond, n'avait pas de
contenu psychique: la patiente se réveillait, avec le sentiment
d'une grande agitation, des réminiscences sourdes de sensations
douloureuses, d'expériences de souffrance de nature corporelle et
psychique, avec des ébauches des sensations dans différents
organes du corps. Après une veille assez prolongée, nouvelle
plongée dans le sommeil avec apparition de nouvelles images
oniriques très vives, qui se révélaient comme des distorsions et
des atténuations des événements vécus dans le premier rêve (et
même dans le rêve seulement inconsciemment). Il devenait
progressivement de plus en plus clair que la patiente ne pouvait et
ne devait répéter les expériences traumatiques de sa vie, sur un
mode purement émotionnel et sans contenus représentatifs, que
dans un sommeil profondément inconscient, presque comateux ".

Le deuxième rêve, suivant de près le précédent, révèle par contre


un contenu manifeste abondant, trace d'un sommeil moins
profond :

" la patiente ne pouvait supporter que des atténuations en forme


d'accomplissement de désir. Ce qui est théoriquement important
dans cette observation et d'autres semblables, c'est la relation
entre la profondeur de l'inconscience et le traumatisme, ce qui
justifie en soi la tentative de rechercher l'événement
commotionnant à l'aide d'une mise en transe intentionnellement

54
favorisée. Un choc inattendu, non préparé et écrasant, agit pour
ainsi dire comme un anesthésique -.

Il s'agit donc d'une séquence en deux temps qui se reproduit


fréquemment chez un même sujet; parfois chaque nuit, pendant
des années. L'opinion de Ferenczi à ce propos est qu'

" une définition plus complète de la fonction du rêve serait alors


(au lieu de: "le rêve est un accomplissement de désir"): tout rêve,
même le plus déplaisant, est une tentative d'amener des
événements traumatiques à une résolution et à une maîtrise
psychiques meilleures, au sens, pourrait-on dire, de l'" esprit
d'escalier", ce qui, dans la plupart des rêves, est facilité par une
diminution de l'intelligence critique et par la prédominance du
principe de plaisir. Je ne voudrais donc pas que l'on considère le
retour des restes de la journée et de la vie dans le rêve comme
des produits mécaniques de la pulsion de répétition, mais je
soupçonne là derrière l'action d'une tendance, devant également
être qualifiée de psychologique, à une résolution nouvelle et
meilleure, l'accomplissement de désir étant le moyen par lequel le
rêve y parvient, plus ou moins bien. "

Il s'agit donc de l'accomplissement de désir non plus considéré


comme une fin en soi, mais bien comme un moyen d'élimination
du traumatisme. On sait en effet que les traces du choc, les traces
de la commotion psychique ne sont habituellement pas retrouvées
au moyen de la mémoire.

C'est pourquoi Ferenczi ajoute aux restes diurnes ce qu'il appelle


"les restes de vie" (Lebensreste). Il poursuit :

" le premier rêve est une répétition pure; le deuxième est une
tentative d'en venir à bout seul, d'une façon ou d'une autre, et
cela à l'aide d'atténuations et de distorsions, c'est-à-dire sous une
forme falsifiée. Donc à la condition d'une falsification optimiste le
traumatisme sera admis à la conscience ".

C'est à partir de ce constat que Ferenczi fait suivre, à l'analyse du


rêve en état de, veille, ce qu'il appelle une deuxième analyse, " en
état de transe " pour :

" un accès direct aux impressions sensibles à l'aide d'une transe


profonde, laquelle régresse pour ainsi dire au-delà du rêve
secondaire et fait revivre dans l'analyse les événements
traumatiques ".

Et plus loin :

" Notre analyse veut (et apparemment peut) remonter aux stades
antérieurs du processus de refoulement. Il est vrai que cela
implique l'abandon complet de toute relation au présent, et une
immersion complète dans le passé traumatique. Le seul pont entre

54
le monde réel et le patient en transe est la personne de l'analyste
qui, au lieu d'une simple répétition gesticulatoire et émotive,
pousse le patient, plongé dans l'affect, à un travail intellectuel en
le stimulant infatigablement par des questions. Cette chose
favorable à laquelle nous nous référons face à l'impulsion
suicidaire,, est le fait que dans ce nouveau combat traumatique le
patient n'est pas tout à f ait seul. Nous ne pouvons peut-être pas
lui offrir tout ce qui aurait pu lui revenir dans son enfance, mais le
seul fait que l'on puisse lui venir en aide donne déjà l'impulsion
pour une nouvelle vie, dans laquelle est clos le dossier de tout ce
qui est perdu sans retour et de plus, effectué le premier pas,
permettant de se contenter de ce que la vie offre malgré tout, de
ne pas rejeter tout en bloc, même ce qui serait encore utilisable ".

Nous sommes loin de la position de Freud, qui déclare, dans le


texte déjà cité : " l'étiologie traumatique offre à l'analyse son
terrain le plus favorable " ! Bien au contraire, à l'appui de ses
développements théoriques, Ferenczi démontre explicitement
combien le traitement psychanalytique des névroses graves et
des psychoses est ici engagé.

Dans le texte " Enfant mal accueilli et sa pulsion de mort ", il


désigne en 1929 ce champ pathologique du terme global de
névrose de frustration, là où les traumatismes sont souvent moins
visibles mais plus pathogènes que dans les cas où le traumatisme
fait partie des souvenirs, ou encore quand ces traumatismes sont
utilisés comme écrans. C'est aussi dans ce premier texte que
Ferenczi compare l'effet psychique du choc à celui d'un
anesthésique. Cette commotion (Erschütterung), par définition,
est inattendue, le psychisme n'est en rien préparé à le subir:

" Le choc est équivalent à l'anéantissement du sentiment de soi,


de la capacité de résister, d'agir et de penser, en vue de défendre
le soi propre ".

Ferenczi précise que ce concept d'" Erschütterung " vient du. mot
allemand " Schütt " : débris, perte de la forme propre, acceptation
facile et sans résistance d'une forme imposée, à la manière d'une
poupée de son ou d'un sac de farine (Sack-Mehl). Comment
comprendre alors ce qui va rendre tel traumatisme si lourd de
conséquences, si pathogène? Ferenczi répond :

" Le pire, c'est vraiment le DESAVEU, l'affirmation qu'il ne s'est


rien passé, qu'on n'a pas eu mal, ou même d'être battu et grondé
lorsque se manifeste la paralysie traumatique de la pensée ou des
mouvements; c'est cela surtout qui rend le traumatisme
pathogène. On a même l'impression que ces chocs graves sont
surmontés, sans amnésie ni suites névrotiques, si la mère est bien
présente, avec toute sa compréhension, sa tendresse, et, ce qui
est plus rare, une totale sincérité ".

54
Dans certains milieux psychanalytiques, souvent très
conformistes, on préserve souvent les figures parentales des
conséquences de leurs actes, défaut ou faute commise, sexuelle
ou non, par ceux qui sont censés représenter la loi, faute qui
cherche un témoin et le trouve dans le transfert. Quand un tel
tabou chez le psychanalyste est aussi actif que chez son patient
(pour les mêmes raisons), un fantasme ou une théorie pouvant
servir à bafouer la réalité, la psychanalyse vient redoubler, voire
aggraver quelquefois le DÉSAVEU de la réalité infantile par les
adultes, soit ce qui a rendu le traumatisme pathogène; là où
l'analyste vient ainsi HONORER de tels parents parfois incestueux,
par son silence respectueux donc complice, il semble bien que
l'analyste vienne renforcer la culpabilité du sujet; contresens
complet du projet de l'analyse !

En effet, jusqu'où le patient a-t-il le droit de se souvenir ou de


reproduire ses revendications en dépit de son psychanalyste, si les
traumatismes qui le concernent, " quoique incroyables et
extravagants aux yeux de la morale traditionnelle ", ne sont pas
reconnus comme tels ? Si le patient a le droit de se souvenir, il
peut le faire mais seulement dans un état second, désigné comme
" état de TRANSE " " l'énonciation d'une faute étant radicalement
différente de la dénonciation d'un fautif ".

On peut lire à ce propos les paroles de Béatrice dans la pièce


d'Antonin Artaud sur les " CENCI ". Artaud rejoint ici Goethe et son
cri dans Mignon repris par Freud: " Was hat man dir, du, armes
kind gettan ", " une nouvelle devise pour la psychanalyse ? ".

5. L'absence à soi-même

En 1931, devant un public déjà relativement hostile, Ferenczi


essaye de faire admettre la non-étanchéité des techniques entre
psychanalyse d'enfants et psychanalyse d'adultes; il s'agit surtout
dans ce texte (" Kinderanalyse mit Erwachsenen ") de ce qu'il
appelle " le jeu des questions et des réponses " (Frage-und
Antwort-spiel). Tout à fait strict vis-à-vis de la libre association du
patient comme élément nécessaire du contrat analytique, Ferenczi
développe là ce qu'il considère comme des " résistances de
l'analyste " entraînant une perte de la liberté d'association.

"Dès que le patient se trouve disposé à tout livrer en


s'abandonnant réellement, à dire tout ce qui se passe en lui, il
émerge soudain de son état, en sursaut, et se plaint qu'il lui est
vraiment impossible de prendre au sérieux ses mouvements
intérieurs quand il me sait tranquillement assis derrière lui, fumant
ma cigarette et réagissant, tout au plus indifférent et froid, par la
question stéréotypée: " Qu'est-ce qui vous vient à ce propos ? "
Alors j'ai pensé qu'il devait y avoir des moyens d'éliminer cette
perturbation des associations pour fournir au patient l'occasion de
déployer plus largement sa tendance à la répétition, tendance qui
lutte pour arriver à percer. Mais il m'a fallu pas mal de temps pour

54
recevoir, une fois de plus des patients eux-mêmes, les premiers
encouragements quant à la manière d'y parvenir. Voici un
exemple: un patient dans la force de l'âge se décide, après avoir
surmonté de fortes résistances, notamment une méfiance intense,
à faire revivre des événements de sa prime enfance. Je sais déjà,
grâce à l'élucidation analytique de son passé, que dans les scènes
revécues il m'identifie à son grand-père. Tout à coup, en plein
milieu de son récit, il me passe le bras autour du cou et me
chuchote à l'oreille: " Dis, grand-père, je crains que je vais avoir
un petit enfant ". J'ai alors eu l'idée heureuse, me semble-t-il, de
ne rien dire tout d'abord du transfert ou d'une chose de ce genre,
mais de lui retourner la question sur le même ton de
chuchotement: " Oui, pourquoi donc penses-tu cela? " Comme
vous le voyez, je me suis laissé entraîner là dans un jeu qu'on
pourrait appeler jeu de questions et réponses, tout à fait analogue
aux processus que nous rapportent les analystes d'enfants, et cela
fait un moment que ce petit tour de main marche fort bien. Mais
ne croyez pas que, dans ce jeu, il me soit possible de poser
n'importe quelle question. Si ma question n'est pas assez simple,
si elle n'est pas vraiment adaptée à l'intelligence d'un enfant,
alors le dialogue est rapidement rompu, et plus d'un patient m'a
jeté à la figure que j'avais été maladroit, que j'avais pour ainsi dire
gâché le jeu...

(... ) Au cours de toute association libre, des éléments d'extase et


d'oubli de soi sont inévitables; cependant l'invitation à aller plus
loin et plus profond conduit parfois - avec moi très souvent,
avouons-le honnêtement - à l'apparition d'une extase plus
profonde; quand elle prend une allure pour ainsi dire
hallucinatoire, on peut, si on veut, l'appeler autohypnose; mes
patients l'appellent volontiers un état de transe. Il est important
de ne pas abuser de ce stade de plus grande détresse pour
imprégner le psychisme sans résistance du patient, des théories
et formations fantasmatiques propres à l'analyste; il convient
d'utiliser plutôt cette influence, indéniablement grande, pour
accroître chez le patient l'aptitude à élaborer ses propres
productions".

Ferenczi ne développe pas son exemple si pittoresque de ce


garçon qui a peur d'attendre un enfant, disons, de son grand-père,
mais il nous montre la richesse qu'apporte le travail
psychanalytique qui ne craint pas d'aborder les phénomènes de
régression. On pourrait remarquer, d'autre part, que dans cette
absence à soi-même il s'agit incontestablement: - d'une régression
topique du Moi, qui est passagère, bien moins intense que dans le
rêve ; - et, tout autant, d'une régression quant à l'objet, où celui-ci
devient arch2iique c'est-à-dire objet partiel correspondant à un
stade libidinal de fixation, donc de fixation traumatique.

Dans ses " Réflexions sur le traumatisme ", Ferenczi parlait de "
Traumanalyse " (analyse des rêves en état de transe) plutôt que

54
de " Traumdeutung ". Comment passer en effet du " Traum " au
"Trauma", de la Traum-analyse à la Trauma-analyse ?

Si c'est le DÉSAVEU par là mère ou par son substitut qui rend le


traumatisme pathogène, c'est, en conséquence, le DÉSAVEU par
le psychanalyste qui est susceptible d'entraîner des passages à
l'acte t ès graves, par une reproduction " pire que le traumatisme
original ". C'est cette " confusion des langues " qu'il convient de
délier avec le patient, comme chaque psychanalyste doit le faire
avec' lui-même, son passé, et ses implications théoriques.

C'est son " élasticité technique " qui sera le garant de sa propre
capacité " d'adaptation ", c'est-à-dire adaptation de la
psychanalyse au patient, dont la limite théorisable sera souvent
atteinte par Ferenczi, dans des récits qui " atomisent l'âme " et
dont il rend compte scrupuleusement dans son Journal, qu'il
désigne parfois " Poésie et Vérité " ou " Poésie et vérité
scientifique ".

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CHAPITRE VII

" Poésie et vérité scientifique "

1. Double malentendu

Adapter la psychanalyse au patient implique d'adapter la théorie


et d'envisager la psychanalyse du traumatisme psychique suivant
deux axes de réflexion:

• l'un pratique, où peuvent s'associer de façon simple: la


technique active et la relaxation; l'analyse en "état de
transe" ; l'analyse des rêves à répétition et les jeux de
langage, comme ils sont pratiqués dans les analyses
d'enfants;
• l'autre théorique, où s'enchaînent une série de modes
d'approche du trauma, depuis:

o le choc sexuel prépubertaire, " choc sexuel-présexuel "


de Freud,
o jusqu'aux formules de Ferenczi: " la commotion
psychique ", les hypnoses parentales et, enfin,

54
l'achèvement de sa pensée théorique, le concept de "
Sprachverwirung ", la " Confusion des langues ".

La conférence qui porte ce titre fut lue par Ferenczi en septembre


1932, au Congrès de Wiesbaden, et produisit des effets très variés
allant de l'enthousiasme au rejet. Le premier titre prévu était dé à
très suggestif - mais moins original: " Les passions des adultes et
leur influence sur le développement du caractère et de la
sexualité de l'enfant". Ce sont les passions des adultes qui sont
mises en cause: "Die Leidenschaft ", C'est-à-dire non pas les
passions amoureuses des adultes mais leurs mouvements
passionnels. Le deuxième titre va plus loin ; c'est la mise en cause
du double langage et ses effets de communication
dysfonctionnelle, c'est-à-dire pathogène; " Confusion des langues
entre les adultes et l'enfant, le langage de la tendresse et de la
passion", qui pourrait aussi s'entendre, au plus près du sens,
langage de tendresse et langage du passionnel (Die Sprache der
Leidenschaft).

Mais, 1932 est aussi l'année où Ferenczi décide de ne plus publier


la totalité de ses notes cliniques, en raison des polémiques entre
Freud et lui et des répercussions sur le milieu analytique; c'est
l'année de son Journal. C'est aussi l'année où sa maladie devient
de plus en plus invalidante. Il écrit la " Confusion des langues ",
déjà malade physiquement après son séjour à Venise avec Gizella,
à l'hôtel Danieli. Du célèbre café Florian, il écrit à Freud, à propos
du " penis-neid " : " Je dois avouer que, dans mon expérience
pratique, ce dernier ne joue pas le grand rôle que l'on pourrait
théoriquement lui attribuer. Et dans votre expérience ?... " C'est
aussi par une lettre à Freud, mais en août, qu'il annonce sa
décision définitive de refuser la Présidence de l'association :

"Cher Monsieur le Professeur,

Après de longues et de cruelles hésitations, j'ai pris la décision de


renoncer à la candidature à la Présidence. Aux raisons que je vous
ai déjà exposées s'ajoute maintenant le fait qu'au fur et à mesure
que je m'efforçais de donner un aspect plus profond et plus
efficace à mes analyses, j'ai été entraîné sur une voie
incontestablement critique et autocritique, qui dans une certaine
mesure semble entraîner la nécessité non seulement de
compléments mais également d'une correction de notre pensée
pratique et par moment, également théorique... "

C'est, pour les deux hommes, un tournant de leur relation; leur


correspondance et le Journal de Ferenczi attestent à quel point
c'est à cette date-là que les malentendus devinrent réciproques:
Freud voulant forcer la main de Ferenczi sous prétexte de le
guérir, ou de réduire son isolement.

Ce journal, " Poésie et vérité scientifique ", est daté de janvier à la


fin du mois d'août 1932, plus quelques notes en octobre. Le détail

54
de ces dates, l'imbrication des thèmes avec ceux déjà publiés
dans " Notes et fragments " et les thèmes essentiels de "
Confusion des langues " méritent un temps d'attention. Voici
comment Michael Balint parle de ce journal clinique, dans sa "
Note pour une préface ", en 1969, peu de temps avant son propre
décès :

" (Ce Journal) est entièrement spontané, comme tout vrai journal
doit l'être. Il est vrai qu'une grande partie, environ 80 %, est tapée
à la machine, ce qui signifie que Ferenczi a dicté cette partie à sa
secrétaire chaque fois qu'il pouvait se libérer quelques instants de
son travail. Les débuts de passage sont datés, si bien qu'on peut
suivre ce qu'il parvenait à faire chaque jour. Il se donnait pour
règle de mettre un titre à chacune de ses idées, mais les idées de
chaque jour étaient, de façon régulière, étroitement en rapport les
unes avec les autres. Le dernier passage tapé à la machine date
du 24 Août 1932. Ferenczi arrête alors de travailler afin de se
rendre d'abord à Vienne, où il rencontra Freud pour la dernière fois
de sa vie, puis de là, au Congrès de Wiesbaden, qui s'ouvrit
officiellement le 4 Septembre. Après cette date, on trouve juste six
pages supplémentaires écrites à la main, toutes datées d'Octobre
1932 ".

En consultant l'échange de correspondance avec Freud, on


constate que ce 24 août est la date de la réponse sèche de Freud,
réponse à propos de ce qu'il désigne " pilule amère " : le refus par
Ferenczi de la Présidence. Dans son Journal, Ferenczi écrira des
textes qui font penser à ce qu'il est en train d'agir par rapport à
Freud :

" la spontanéité rafraîchissante ",

"la provocation déprimante" (le 22 août)

et " la rigueur du tabou de l'inceste est-elle la cause principale de


la fixation de l'inceste? " (le 24).

Sa visite à Vienne pour lire à Freud son exposé sur "les passions
des adultes " s'annonce donc très mal, car redoublant le
malentendu par cette décision quant à la Présidence, que Freud ne
peut considérer que comme un acte hostile. C'est ainsi que Freud
va interpréter par avance le contenu de la " Confusion des langues
" comme un " chambardement fondamental " (Grundsfürzend) ;
Ferenczi va mal supporter cette critique et l'interpréter comme si
Freud, contrairement à ce qui s'écrit, " ne voulait pas d'un tel
Président " lui proposant ladite présidence comme un "traitement
de choc " ; bien sûr, Freud voulait d'un tel Président, mais à quel
prix?...

Si on remonte au début de l'année 1932, on s'aperçoit que cette


décision n'était pas facile à prendre, et Ferenczi oscillait entre son

54
travail personnel et la pression de Freud, qui devint vite injonction
:

" ... J'espère que vous ferez preuve d'une certaine obligeance et
que vous sacrifierez les agréments de votre isolement maintenu
jusqu'à présent pour obéir aux devoirs d'un dirigeant du
mouvement... "

La réponse de Ferenczi à cette injonction du mois d'avril, quoique


ferme, est très nuancé. C'est un exemple de sa réflexion et de ses
distances vis-à-vis de Freud. Manifestement il refusait d'obéir, pour
ne pas le payer trop cher en laissant tomber sa recherche, et les
idées critiques qui s'y trouvent. Voici le passage important de
cette lettre, inédite, du 1er mai 1932 :

" Quel que soit le motif favorisant un tel isolement, ce n'est pas
forcément quelque chose de répréhensible ou de mauvais; il est
vraisemblable que chacun de nous puisse faire l'expérience de
telles périodes qui, à vrai dire, se sont annoncées un peu
tardivement chez moi, ou, comme vous l'avez écrit une fois, sous
forme de crise de puberté tardive. L'auto-analyse plus approfondie
m'a montré à vrai dire que, dès la petite enfance, j'avais tendance
à me laisser glisser dans des situations dont je ne pouvais venir à
bout qu'au prix d'efforts démesurés. Je ne me suis jamais accordé
de vraies vacances " psychiques". Maintenant, il semble que je
veuille me reposer d'une sorte de surproduction d'une moitié de
vie. Par repos, j'entends m'adonner à une sorte de " Poésie et
vérité " de laquelle un jour, peut-être, je le pense quelquefois,
sortira certainement quelque chose qui ne manquera pas de
valeur. Je ne pense pas que l'on puisse volontairement changer
quelque chose à cette disposition, et ainsi, c'est en quelque sorte
mon sens des responsabilités qui me pousse à vous demander si
vous voulez avoir un président dont l'intérêt qu'il peut porter à ces
questions est, en partie, entravé de cette façon ? Si cela était, je
ferais mon possible pour remplir la tâche qui m'attend. Mais si
vous pensez que cette activité, à notre époque si dure, demande
beaucoup plus que ce que je peux offrir, je renoncerais alors sans
la moindre amertume à la fonction de dirigeant".

2. "Qui est fou?"

Le même jour voici la page de son Journal, où il est question à la


fois des techniques et de leurs limites, de l'analyse mutuelle et de
ses critiques.

Sous ce titre: "Qui est fou, nous ou les patients? (les enfants ou les
adultes?).

Une question: Freud est-il réellement convaincu, ou bien est-il


contraint à une crispation théorique exagérée pour se protéger
contre son auto-analyse, c'est-à-dire contre ses propres doutes?
Ne pas oublier que Freud n'est pas celui qui a découvert l'analyse,

54
mais qu'il a repris à Breuer quelque chose de tout prêt. Peut-être
n'a-t-il suivi Breuer que sur un mode logique, intellectuel, mais pas
avec une conviction relevant du sentiment; en conséquence, il
n'analyse que les autres et pas lui-même. Projection.

Immenses résistances de ma part lorsque, cédant à la proposition


d'" Orpha -, je fis la tentative de me laisser analyser par le patient,
c'est-à-dire de m'en remettre au pouvoir d'un patient me livrant et
me relaxant complètement. Peur que le patient ne mésuse de
cette situation à son propre avantage; dans l'inconscience de ses
propres tendances malveillantes, le patient auquel une telle
puissance est mise entre les mains peut justement tout faire pour
se libérer du déplaisir, sans se soucier de savoir si cela nuit à
l'analyste, voire même l'anéantit; le patient trouve des
satisfactions compensatoires dans les actes sadiques pour
lesquels l'analyse offre une occasion.

Si l'on poursuit plus loin, de façon quelque peu démonomaniaque,


le cheminement de cette pensée, on en arrive à l'idée que la
malveillance d'un malade mental peut poursuivre quelqu'un
jusque dans ses rêves, en un mot, peut le détruire de façon
démoniaque, elle pousse à des agissements dangereux et
néfastes, perturbe le repos du sommeil, détruit les possibilités de
bonheur par envie, annihile la puissance, pousse au suicide, etc.,
etc.

A juste titre, le patient réplique à la franche communication de ces


facteurs de suspicion: 1. pourquoi devrait-il, lui, le patient, s'en
remettre aveuglément au pouvoir du médecin? N'est-il pas
possible, vraisemblable même, qu'un médecin qui n'est pas bien
analysé (et qui donc est bien analysé ?) ne va pas soigner, mais
laisser libre cours à ses passions, à mes frais, de façon névrotique
ou psychotique? En guise de confirmation, de justification de ce
facteur de suspicion, je dois me souvenir de certaines remarques
de Freud, qu'il a laissé tomber en ma présence, comptant
manifestement sur ma discrétion :

"les patients, c'est de la racaille ". Les patients ne sont bons qu'à
nous faire vivre, et ils sont du matériel pour apprendre. Nous ne
pouvons pas les aider de toute façon. C'est du nihilisme
thérapeutique, et malgré cela, par la dissimulation de ces doutes
et l'éveil d'espoirs, des patients se laissent prendre.

Je pense, pour ma part, qu'à l'origine Freud croyait vraiment en


l'analyse, il a suivi Breuer avec enthousiasme, il s'est occupé
passionnément, avec dévouement, de la guérison des névrosés
(restant couché par terre des heures durant, si c'était nécessaire,
auprès d'une personne en crise hystérique). Mais il a dû être,
premièrement ébranlé, deuxièmement désenchanté par certaines
expériences, à peu près comme Breuer au moment de la rechute
de sa patiente, et par le problème du contre-transfert s'ouvrant
devant lui comme un gouffre.

54
Chez Freud, cela correspond sans doute à la découverte que les
hystériques mentent. Depuis cette découverte, Freud n'aime plus
les malades. Il est retourné à l'amour de son Surmoi ordonné,
cultivé (une autre preuve est son antipathie et ses termes
injurieux à l'encontre des psychotiques, des pervers, et en général
contre tout ce qui est " par trop anormal ", ainsi que contre la
mythologie hindoue). Depuis ce choc, cette déception, il est
beaucoup moins question du trauma, la constitution commence à
jouer le rôle principal. Il s'ensuit évidemment une part de
fatalisme. Après la vague psychologique, Freud a donc de nouveau
atterri, premièrement dans le matérialisme du chercheur des
sciences de la nature; dans le subjectif, il ne voit presque
uniquement que la superstructure du physique, et dans le
physique lui-même il voit quelque chose de beaucoup plus réel;
deuxièmement, il reste encore intellectuellement attaché à
l'analyse, mais non émotionnellement; troisièmement, sa méthode
thérapeutique, comme sa théorie, est de plus en plus imprégnée
par l'intérêt pour l'ordre, le caractère, le remplacement d'un
mauvais Surmoi par un meilleur, il devient pédagogique. "

Avant d'aller plus avant dans la citation de cette page si dense où,
sont abordés plus loin, " l'abandon de toute technique pour se
montrer spontané " et le " délire érotomaniaque de l'analyste ", on
peut saisir déjà quel est l'enjeu de ces malentendus:

Ferenczi veut utiliser le modèle du trauma pour élargir la


compréhension analytique vers les sphères de la psychose et se
heurte aux surdités pédagogiques du Maître.

Freud veut imposer à Ferenczi la Présidence du mouvement car,


bien qu'ayant survécu à la date fatidique de sa mort, prévue
encore pour 1930, Freud se sent bien malade et n'en veut pas
d'autre que son " Grand Vizir secret " pour faire son éloge funèbre:

" Si je passe le cap du 31 septembre, cela aura duré vraiment


assez longtemps. Mais, si je devais vivre encore plus longtemps
que cela, alors je ne voudrais pas qu'un autre que vous prononce
mon épilogue".

Un deuxième malentendu tourne autour d'une susceptibilité


croissante chez Freud: l'espacement des lettres de Ferenczi ne
peut que réactiver " l'hyperesthésie traumatique " de Freud "
quand une correspondance faiblit "; ce qui renforce la crainte
d'une dissidence, d'une nouvelle trahison, " à la Stekel ". Mais tout
ceci est démasqué depuis longtemps par Ferenczi comme
intolérance intellectuelle, voire projection, " nihilisme
thérapeutique " et amour de son Surmoi.

Par ailleurs, il existe une confirmation indirecte de la critique très


vive que Ferenczi fait ici de Freud, et elle recoupe précisément ce
point chaud du rapport de Freud à l'hystérie et à ses mensonges,
comme du rapport de Freud à la folie. Comme elle est de la main

54
même de Freud, il semble opportun de la citer. Après avoir reçu le
livre du psychiatre hongrois Hollos, Freud répond à retardement en
essayant d'expliquer le plus honnêtement possible les raisons de
ce retard:

" ... Je dus m'avouer que la raison (de ma réponse retardée) en


était que je n'aimais pas ces malades; en effet, ils ne mettent en
colère, je m'irrite de les sentir si loin de moi et de tout ce qui est
humain. Une intolérance surprenante qui fait de moi plutôt un
mauvais psychiatre... Ne suis-je pas en train de me conduire
comme les médecins d'autrefois envers les hystériques ? Mon
attitude serait-elle la conséquence d'une prise de position de plus
en plus nette dans le sens de la primauté de l'intellect,
l'expression de mon hostilité à l'égard du Ça?.

Donc, il semble bien que ce deuxième malentendu soit bien plus


profond que le premier et plonge ses racines dans les traumas de
Freud, là où il ne voulait pas " risquer son autorité " (comme avec
Jung) et parler à ses jeunes collègues comme si une analyse
mutuelle était possible.

Pour Ferenczi, là encore, la divergence est clairement exprimée et


repérable dans une des lettres qu'il lui écrit:

" ... Tout dire, même ce qui est risqué, si c'est la vérité, dans
l'espoir que la vérité ne pourra de toute façon produire que du
bien ".

Est-ce une position analytiquement exigible, ou bien une position


sacrificielle et dangereuse ? Si elle est restée en suspens pour
eux, elle l'est encore pour nous... au-delà du " mi-dire " lacanien.

Voici comment Balint en parlait, là où la construction en analyse


cherche à relier ensemble le vraisemblable et l'impossible
certitude de la mémoire :

" Peu importe que certains acceptent la vérité de la reconstruction


du traumatisme sexuel infantile dans tous ses détails ou non, la
discussion théorique à propos des conséquences, surtout au
regard des mécanismes subtils du refoulement, reste valable et
importante aujourd'hui. Il en est exactement de même pour le
débat concernant les transformations qui en résultent au niveau
du moi ; ces questions sont aussi applicables à notre théorie
actuelle qu'elles l'étaient en 1932 quand Ferenczi les mit sur le
papier".

Tous ces points montrent assez que la dernière rencontre entre les
deux hommes pouvait difficilement bien se passer, pour une série
de raisons dont quelques-unes se précisent et font porter
l'éclairage autant sur Freud et son intolérance que sur Ferenczi et
son enthousiasme fébrile...

54
3. Double langage

Malgré tout, la question reste encore posée de comprendre


pourquoi la " Confusion des langues " fut si mal accueillie par
Freud, alors que ce concept, quoique nouveau, était déjà évoqué
par Ferenczi en 1927-28 et reconnu comme une sorte de
paradoxe: " ce qui échappe aux parents, c'est précisément ce qui
va de soi pour les enfants ".

Ne serait-ce pas que, depuis 1897, Freud avait " renoncé à croire à
sa neurotica ", mise au point pour l'amour de Fliess, " parce que
même dans " les états les plus délirants, l'incident de jeunesse ne
se révèle pas " ? Ferenczi ne lui apportait-il pas une réponse,
moins événementielle, moins linéaire et directe, mais qu'il n'avait
pas formulée lui-même ? D'où peut-être chez Freud, une certaine
susceptibilité ? Le diagnostic porté par Ferenczi apparaît
aujourd'hui relativement lucide :

" crispation théorique exagérée pour se protéger contre son auto-


analyse, c'est-à-dire contre ses propres doutes ", " ...Depuis qu'il a
découvert que les hystériques mentent, il n'aime plus les malades;
il est retourné à l'amour de son Surmoi ordonné et cultivé... Il
devient pédagogique... "

La première idée de " Confusion des langues " est celle-ci: le


trauma n'est pas le choc, ni l'incident de jeunesse secret, ni le
refoulement du souvenir, ni le fantasme inconscient d'un trauma,
ou d'un attentat. Il parait donc impossible d'éliminer l'historique
pour n'accorder foi qu'à la légendaire prestation d'Oedipe -Roi,
légende incomplète où fiction, mythe et théorie sont imbriqués.

Le trauma précoce s'est constitué en deux temps :

1. les mouvements passionnels des adultes, le langage du


passionnel face aux demandes de tendresse et de vérité de
l'enfance (hyper ou hypo-stimulation) ;
2. les désaveux de la souffrance vécue par l'enfant comme un
terrorisme, ce qui implique: le désaveu de l'histoire
événementielle par l'adulte; le désaveu de l'autonomie de
pensée de l'enfant, redoublés d'une impossibilité de prendre
conscience du trouble ;
3. la métaphore qu'il utilise pour expliquer cette prématuration
pathologique consécutive au trauma, est celle des:" fruits
qui deviennent trop vite mûrs et savoureux, quand le bec
d'un oiseau les a meurtris, (c'est) la maturité hâtive d'un fuit
véreux ", où se manifeste une récurrence de l'histoire
d'Arpad.

C'est pourquoi Ferenczi ose demander: qui sont les plus fous, les
enfants ou les adultes ? les psychanalystes ou les patients ? Sa
réponse ne fait pas de doute: ce sont les adultes et les
psychanalystes...

54
L'effet inconscient d'un trauma est ainsi repéré par Ferenczi
comme la différence entre deux qualités de langage, différence
non éclaircie ou bien confusion entre deux niveaux de
communication élémentaire: le tendre et le passionnel: L'effet
pathogène inconscient du trauma est structuré comme un double
langage.

La deuxième grande idée de ce texte est que deux niveaux de


communication y sont isolés fondant l'effort plus ou moins
conscient pour s'attacher l'enfant; effort inconscient pour rendre
l'enfant fou... et l'autre de l'adulte n'est-ce pas l'enfant ?

" A côté de l'amour passionné et des punitions passionnelles, il


existe un troisième moyen de s'attacher un enfant, c'est le
terrorisme de la souffrance. Les enfants sont obligés d'aplanir
toutes sortes de conflits familiaux, et portent sur leurs frêles
épaules, le fardeau de tous les autres membres de la famille. lis
ne le font pas, en fin de compte, par pur désintéressement, mais
pour pouvoir jouir à nouveau de la paix disparue et de la
tendresse qui en découle. Une mère qui se plaint continuellement
de ses souffrances peut transformer son enfant en une aide-
soignante, c'est-à-dire un véritable substitut maternel, sans tenir
compte des intérêts propres de l'enfant ".

Et, dans le post-scriptum de cette même conférence:

" Ces contradictions vous font pressentir entre autres que, dans
l'érotisme de l'adulte, le sentiment de culpabilité transforme
l'objet d'amour en un objet de haine et d'affection, c'est-à-dire un
objet ambivalent. Tandis que cette dualité manque encore chez
l'enfant au stade de la tendresse, c'est justement cette haine qui
surprend, effraye et traumatise un enfant aimé par un adulte.
Cette haine transforme un être qui joue spontanément, et en toute
innocence, en un automate, coupable de l'amour, et qui, imitant
anxieusement l'adulte, s'oublie pour ainsi dire lui-même. C'est ce
sentiment de culpabilité et la haine contre le séducteur qui
confèrent aux rapports amoureux des adultes l'aspect d'une lutte
effrayante, pour l'enfant, scène primitive qui se termine au
moment de l'orgasme; cependant que l'érotisme infantile, en
l'absence de " lutte des sexes ", demeure au niveau des jeux
sexuels préliminaires, et ne connaît de satisfactions qu'au sens de
la satiété et non au sens du sentiment de l'anéantissement de
l'orgasme... "

Il y a donc un érotisme infantile, différent de l'érotisme adulte,


comme déjà Ferenczi avait différencié mensonge d'adulte et
mensonge d'enfant: " Tout mensonge d'enfant est un mensonge
de nécessité! "; de même écrira-t-il dans son Journal (1.6.1932)
qu'il y a chez l'enfant une " excitation spontanée et une excitation
provoquée ". D'où l'analyse nécessaire de cette confusion.

4. " Confusion des langues ", confusion des lois

54
Pour bien saisir la valeur théorique du trauma infantile, le détour
par les grands traumatismes de l'âge adulte s'avère utile, là -OÙ-la
rencontre d'un système de fonctionnement social fait basculer
brutalement les repères fondamentaux antérieurs.

Double langage ici aussi, confusion entre ce qui est proclamé et ce


qui est perpétré, entre l'affiche publique et la pratique Courante,
entre la loi de l'État et les règles d'application de cette loi;
terrorisme d'une liberté perverse ou terrorisme de l'État. C'est
particulièrement frappant quand il s'agit d'un enfant confondu
avec un adulte, par un système de lois ou une absence de lois.

a) Enfants-modèles (silence de la loi)

Triste avatar contemporain de la métaphore ferenczienne des

becs d'oiseaux, certains enfants, esclaves sexuels, font


régulièrement parler d'eux à l'occasion de quelque overdose. A
Los Angeles, on les appelle les " petits poulets " ; ils sont mineurs
et homosexuels prostitués, entre 12 et 18 ans; quant aux
amateurs, quelque peu rapaces, ce sont les " faucons ". Les
réseaux de recrutement de ces jeunes garçons semblent
manipulés par l'industrie des films pornographiques, et le concept
d'enfant-modèle, " enfant trop bien élevé ", prend effectivement
tout son sel...

En effet, semble-t-il, dans cet État de Californie il n'y a pas de


différence, sur le plan légal, entre un modèle de roman-photo ou
de film X, qu'il soit adulte ou non; lmprécision du règlement: c'est
la loi du silence au nom d'une pseudo-liberté sexuelle; c'est loi du
silence de la loi. L'enquête à laquelle je me réfère révèle quelques
paroles saisissantes :

" Le jeune Rick répond à l'enquêteur: " Vous comprenez, quand un


mec me paye, j'ai l'impression qu'il m'aime vraiment ".
Commentaire d'un responsable local: " les faucons qui les
exploitent leur donnent davantage d'affection que leurs propres
parents... s'ils s'attachent vraiment au gosse, ce dernier aura une
chance de s'en sortir; s'il le rejette un jour, comme ça arrive la
plupart du temps, le gosse retrouvera le trottoir, le sexe, la
drogue, la violence, n'importe quoi. Éventuellement il deviendra
lui-même faucon".

Quel écho aux dernières lignes de Ferenczi quand il décrit: " le


changement significatif provoqué dans l'esprit de l'enfant par
identification anxieuse avec le partenaire adulte ",, "l'introjection
du sentiment de culpabilité de l'adulte"; et " le jeu, jusqu'à présent
anodin (qui) apparaît maintenant comme un acte méritant une
punition ".

Rien n'a été écrit d'aussi juste sur les effets de ce phénomène de
viol. Malheureusement, les commentateurs habituels tirent

54
argument de cette insistance chez Ferenczi à reconnaître un
langage de la tendresse chez l'enfant pour lui reprocher,
sentencieusement, d'avoir renié les acquis freudiens
fondamentaux, comme celui des " Trois Essais " et l'ambivalence
des pulsions. Les mêmes commentateurs ont-ils lu, dans " Ma vie
et la psychanalyse ", ;que -la pulsion de mort est historiquement
déterminée?

Ainsi, les corps et les fantasmes de ces enfants prostitués offrent à


la misère sexuelle de certains adultes l'objet transitionnel du
même sexe qu'eux. Après quoi, la culpabilité récupérée permet
une mise en scène et une exploitation financière de tout l'arsenal
sadien de la cruauté, pour les cinéphiles amateurs; la confusion de
la loi de l'État servant de garantie et de caution au marché noir
des images perverses.

Aux antipodes de ces " enfants-modèles ", torturés et drogués au


nom de la liberté d'expression et de la liberté sexuelle, c'est dans
le contexte carcéral que j'ai choisi un autre exemple pour illustrer
le même phénomène de la confusion des lois à laquelle des
enfants peuvent être soumis.

b) Les mouflets (la loi du milieu) " Maloletka "

" [Le législateur] estima de l'intérêt général que tous les enfants à
partir de l'âge de douze ans, [... 1 fussent jugés au tarif maximum
du code. Autrement dit, " avec application de toutes les mesures
de châtiment". Décret du 7 avril 1935. (Autrement dit, y compris
la peine de mort)... Sont ajoutés en 1941 les crimes commis
involontairement ou par imprudence. Pour la cueillette des épis ou
une pochée de pomme de terre - une seule pochée d'une culotte
d'enfant: même tarif: huit ans" !

Avec ce même humour grinçant l'auteur de " L'Archipel du Goulag


" poursuit:

" Sur l'Archipel, les mouflets voient le monde tel qu'il apparaît aux
yeux des quadrupèdes; seule la force y tient lieu de bon droit!
Seul le carnassier a le droit de vivre !... Les enfants ressentent
l'Archipel avec la divine réceptivité de l'enfance. En quelques jours
les enfants y deviennent des bêtes, et les pires des bêtes, celles
qui n'ont pas de valeurs éthiques... Pas un enfant ne saurait y
rester une personnalité à part; il sera foulé aux pieds, déchiré,
démembré s'il ne se proclame pas d'emblée un pionnier du
milieu... la parole humaine n'a pas été faite pour eux, leurs oreilles
ne laissent rien entrer qui leur soit inutile... les mouflets agissent
avec préméditation, ils n'ont nullement l'intention d'offenser, ils ne
font pas semblant. C'est pour de bon qu'ils ne reconnaissent
personne pour des êtres humains à l'exception d'eux-mêmes et
des voleurs notoires. C'est comme ça qu'ils ont compris le monde"
!...

54
Dans ce contexte bien spécial des camps de concentration, la
confusion par " le législateur " entre des adultes et des enfants de
douze ans, semble entraîner une adaptation immédiate de ces
enfants aux conditions extrêmes de lutte pour la vie auxquelles ils
sont soumis. Dans une telle société, " primitive " à plus d'un titre,
les détenus adultes en viennent à se tatouer les uns les autres; je
cite Pierre Clastres. " C'est le prisonnier lui-même qui se
transforme en machine à écrire la loi et qui l'inscrit sur son propre
corps... la limite est atteinte, le prisonnier est absolument hors la
loi, son corps écrit le dit ".

Ce sont les adultes qui témoignent d'une initiation!... Pour les


mouflets, pas de marquage, pas de rituels d'initiation, c'est
d'emblée une introjection de la loi, non pas seulement la loi de
l'État mais la loi du Milieu, loi des truands. S'ils sont dans les
camps relativement protégés, " l'impunité partielle " dont ils
jouissent " développe leur audace " par rapport aux détenus
adultes sur lesquels ils se vengent de la façon la plus cruelle.
Ainsi, l'organisation d'un tel système pénal, sa rigueur
d'application et l'incarcération qui s'ensuit, constituent-elles une
forme extrême de détournement de la libido modifiant les
personnalités par privation de liberté, ce qui est bien la privation
d'un droit, objet symbolique par excellence.' Ce minimum à
respecter qui, ici, n'existe plus est remplacé par un principe à
double entrée: la loi de l'État qui les incarcère, la loi du Milieu qui
leur permet de survivre; " La réponse la plus simple quand les
injustices l'emportent, c'est: commets toi-même des injustices! ".

@ Ces deux exemples extrêmes, matrices culturelles chez des


enfants de douze ans, de l'homosexualité vénale dans un cas, de
la grande délinquance concentrationnaire dans l'autre, conduites
ultimes de survie psychique et physique, ne nous éloignent qu'en
apparence du souci qui est le nôtre, soit la recherche des
conditions de vie que les adultes que nous analysons ont connues
dans leur enfance. Les conditions d'exercice du désir inconscient
de leurs parents, témoins ici d'une confusion chez les adultes par
rapport à une loi, fondamentale, comme par exemple la
prohibition de l'inceste, constituent une multitude de situations
pathogènes où est agi le traumatisme, soit dans la période
prépubertaire, soit beaucoup plus tôt en fonction de la pathologie
du désir d'enfant.

Winnicott écrit : " J'émets l'hypothèse que la mère hait le petit


enfant avant que le petit enfant puisse haïr sa mère et avant qu'il
ne puisse savoir que sa mère le hait ". En effet, l'inceste avec la
mère n'est pas d'abord une problématique génitale, mais va se
développer non seulement à tous les stades de maturation de la
libido de l'enfant (la mère " première séductrice "), mais aussi,
avant même sa naissance, dans cet acte de parenté et sa
constellation signifiante qui est agi plus ou moins volontairement
par la mère.

54
A son insu, porteuse apparemment saine de ses propres séquelles
psychiques devenues ou non symptômes, elle met en acte avec
l'enfant, ce qu'il en est du RÉEL pour elle (intimité sensuelle et
double lien). Ailleurs, il s'agit du désir de ne pas avoir d'enfant,
plus ou moins annulé, ou agi sous forme de carence d'amour
nourricier, ou de " l'organisation des défenses contre sa
dépression ", de positions phobiques par rapport à l'identité
sexuelle de l'enfant. Ailleurs il s'agit encore de doubles contraintes
où sont mélangés les niveaux de communication, de désir sexuel
insatisfait investissant l'enfant comme signifiant ou emblème
phallique, etc. En tous cas, la consistance de la réalité psychique
de l'enfant va dépendre de l'insistance avec laquelle le réel de la
mère aura prise sur lui, dont dépendent les potentiels d'existence
pour lui, et par là même ses capacités d'identification.

Mais comment repérer cette séduction archaïque et ne pas la


disqualifier sous forme de fantasme ? Alors que le souvenir de ce
premier temps traumatique est toujours un problème chez l'enfant
déjà, chez l'adulte encore plus, puisque fragmenté, éclaté, il se
répète, mis en acte comme Réel dans le transfert: PASSÉ RÉEL,
suivant la désignation de Lacan, en opposition avec les trois
autres :

PASSÉ HISTORIQUE

PASSÉ ÉPIQUE

PASSÉ PHYSIQUE...

C'est dire l'importance du concept, chez Ferenczi de névrose dé


frustration, que Lacan a su intégrer à sa propre métapsychologie
sous forme de " crise de frustration ".

5. Névrose de frustration

Dans le séminaire de 1956 de J. Lacan, trois concepts sont


articulés: castration, frustration, privation, par rapport aux trois
coordonnées, Imaginaire, Symbolique et Réel. Le tableau lacanien
(voir page suivante) peut être repris et développé en considérant
plusieurs points :

1. la mère imaginaire (mère phallique) prend d'autant plus


d'importance que le rapport mère symbolique/mère réelle
fonctionne mal: source de vécu dépressif et persécutoire de
l'enfant.
2. le champ de la privation est à entendre comme privation
d'un droit légal, ou d'une parole de vérité, lieu par
excellence des frustrations précoces au sens de Ferenczi,
trou dans le réel pour Lacan, s'articulant avec des secteurs
de forclusion plus ou moins étendus.
3. Enfin, deux types d'amour différents peuvent être précisés.

54
o ·l'un nourricier, d'origine maternelle, plus réel que
symbolique, dont la carence entr2Clne des frustrations
précoces, massives, psychogènes ou meurtrières ;
o ·l'autre, fondateur d'identité, et surtout d'identité
sexuelle, plus symbolique que réel, parole d'origine
paternelle qui permet à l'enfant d'acquérir une image
du corps séparée de l'univers maternel; sa carence
entraîne des psychoses par privation d'objet
symbolique (forclusion d'un signifiant paternel par
exemple, le nom du père).

Développement du schéma Lacanien (1956)

Que je me suis permis de compléter de plusieurs concepts


importants, comme la mère phallique, le désaveu, etc.

PÈRE SYMBOLIQUE CASTRATION OBJET IMAGINAI

PÈRE RÉEL DETTE SYMBOLIQUE PHALLUS

MÈRE SYMBOLIQUE FRUSTRATION OBJET RÉEL

celle qui donne et autorise Dommage imaginaire (satisfaction)

MÈRE PHALLIQUE Aliénation précoce -Plaisir masturb

MÈRE RÉELLE -Holding

celle qui refuse (Versagen) -Amour nourrici

et se refuse à être -Désaveu mater


PRIVATION
" suffisamment bonne ". OBJET SYMBOLI
TROU dans le RÉEL
Mère qui fait semblant. -Amour fondate
sépare du corps
PÈRE IDÉAL
PAROLE de vérit
Père imaginaire
-DROIT
DIEU et ses avatars
-PLACE LÉGITIM
Père de la préhistoire

individuelle

Notons que (Versagung), la FRUSTRATION se définit dans le Robert


comme: "privation d'une satisfaction et privation d'un droit ". Dans
ce séminaire, Lacan lui donne le sens de frustration d'amour. Voici
comment Ferenczi aborde cette question en 1929 :

54
" Si nous voulons classer les cas relevant de cette étiologie parmi
les " types de maladie " dont Freud a donné une définition si
précoce et cependant si complète, il faudra les placer,
approximativement, au point de transition entre les névroses
purement endogènes et les névroses exogènes, c'est-à-dire les
névroses de frustration (VERSAGUNGS NEUROSE). Ceux qui
perdent si précocement le goût de la vie apparaissent comme des
êtres ayant une capacité d'adaptation insuffisante, semblables à
ceux qui, selon le classement de Freud, souffrent d'une faiblesse
congénitale de leur capacité à vivre, avec la différence toutefois
que dans nos cas le caractère congénital de la tendance maladive
est simulé du fait de la précocité du trauma ".

On sait que, dans ce texte crucial, Ferenczi interprète des


spasmes de la glotte infantile comme des tentatives de suicide
par auto-strangulation, et considère la " force vitale " après la
naissance comme fragile, " ne se renforçant qu'après
immunisation progressive contre les atteintes physiques et
psychiques grâce à une éducation menée avec tact " (p. 78). C'est
dire que l'intégration des pulsions de mort de l'enfant va varier en
quantité suivant l'accueil qui lui est fait, dans les premiers temps
de sa venue au monde. Dans ce texte, on perçoit aussi sa critique
discrète mais soutenue de Freud quand il insiste sur la simulation
du caractère congénital de la tendance maladive: C'est dire la
difficulté d'évaluer le trauma précoce. Il précise plus loin (p. 80) :

" Une tâche reste à résoudre: constater les différences plus fines
entre la symptomatologie névrotique des enfants maltraités dès le
début et celle de ceux qui sont d'abord traités avec enthousiasme,
voire avec un amour passionné, mais qu'on a laissés tomber par la
suite ".

Cette problématique entre Freud et lui ne sera pas résolue comme


Ferenczi l'aurait souhaité, même si, après la mort de ce dernier, on
peut noter des retours chez Freud qui s'harmonisent parfaitement
avec les intuitions et les développements de son " paladin ". En
ces moments de tension qu'illustrent leurs lettres, si l'on poursuit
la lecture du Journal de Ferenczi, le 1er mai 1932, on constate
combien il critique chez Freud, chez les autres analystes et, chez
lui-même les positions extrémistes, techniques ou théoriques, qu'il
n'hésite pas à qualifier de positions " délirantes ", mettant en
cause transfert et attitudes que l'analyste peut prendre face à son
patient, " positions infantiles ", écrit-il.

Nous sommes ici au sommet de ses audaces, de son autocritique


et de son acuité de pensée. Cette page, certes, n'est qu'un
exemple parmi d'autres, mais la fécondité dont elle fait preuve est
une meilleure illustration de sa recherche qu'une analyse
exhaustive de tous les thèmes abordés dans ce Journal. Voici la
suite de ce texte du 1" mai 1932 où il développe son autocritique
et celle de Freud, jusqu'à la notion de " délire scientifique
" (Wissenschaftliche Wahne).

54
6. "Délire scientifique"

Poursuivant par rapport à Freud, il écrit :

" ... la modification de sa méthode thérapeutique, devenant de


plus en plus impersonnelle (flotter comme une divinité au-dessus
du pauvre patient ravalé au rang d'enfant; ne se doutant pas
qu'une grande partie de ce que l'on nomme transfert est
artificiellement provoquée par ce comportement, on prétend que
le transfert est fabriqué par le patient). Certes, cela peut être vrai
en partie, et considéré comme utile pour faire surgir le matériel
ancien, mais si le médecin ne se surveille pas, il s'attarde plus
longtemps que nécessaire dans cette situation confortable pour
lui, dans laquelle les patients lui épargnent le déplaisir de
l'autocritique, lui fournissent l'occasion de goûter l'agrément
d'être en position du supériorité et d'être aimé sans réciprocité
(presque une situation de grandeur infantile) et qui plus est, être
payé pour ça par le patient. Tout à fait inconsciemment, le
médecin peut ainsi se mettre. en toute innocence consciente, en
situation infantile face à son patient. Une partie du comportement
d'un tel analyste peut, à juste titre, être désigné comme fou par le
patient. Certaines théories du médecin (idées délirantes) ne
doivent pas être ébranlées, si on le fait cependant, on est un
mauvais élève, on reçoit une mauvaise note, on est en "
résistance ".

Ma "thérapie active" était un premier assaut inconscient contre


cette situation. Par l'exagération et la mise en évidence de cette
méthodologie sadique-éducative, il m'est clairement apparu
qu'elle n'était pas tenable. En guise de théorie nouvelle (nouveau
délire) vint la théorie de la relaxation, le laisser-faire complet à
l'égard du patient, la répression brutale des réactions
émotionnelles naturellement humaines. Mais les patients récusent
la fausse douceur du maître irrité en son for intérieur, tout comme
précédemment la brutalité de l'analyste " actif " qui laisse le
patient souffrir des tourments infernaux et attend encore d'en être
remercié. On en vient finalement à se demander s'il n'est pas
naturel, et aussi opportun, d'être franchement un être humain
doué d'émotions, tantôt capable d'empathie, tantôt ouvertement
irrité? Ce qui veut dire, abandonner toute "technique" et se
montrer sans fard, tout comme on le demande au patient.
Lorsqu'on commence à agir de la sorte, le patient en viendra, en
toute logique, à exprimer son soupçon quant à l'analyse
imparfaite de l'analyste et, s'éveillant de sa timidité, il osera peu à
peu faire lui-même remarquer tel trait paranoïde ou portant à
l'exagération; finalement, viendra la proposition d'analyse
mutuelle. Si l'on a une certaine confiance en sa propre capacité de
n'être, en fin de compte, impressionné que par la vérité, on peut
se résoudre au sacrifice, paraissant effrayant, de se livrer soi-
même au pouvoir d'un fou. Chose curieuse, on est récompensé de
ce courage, le patient surmonte plus facilement la déception de
ne pas être aimé de nous que la dépendance indéfinie par rapport

54
à un parent (père ou mère) qui promet tout en apparence, mais
qui, intérieurement, refuse tout.

On a ainsi plus de chance, et plus rapidement, par le contraste


avec le présent, de replonger dans le passé traumatique, à partir
de quoi on peut s'attendre à un rétablissement définitif spontané
et non plus fondé sur l'autorité.

Quant au médecin, d'avoir été dégrisé de la sorte de son délire


scientifique, il aura, dans des cas ultérieurs, une action plus
salutaire; il parviendra aussi, en bénéfice secondaire, à des
possibilités de jouir de la vie qui lui étaient jusqu'alors
névrotiquement ou psychotiquement refusées".

Précisant ses questions par rapport à l'" analyse mutuelle ", il


poursuit dans son Journal :

" Dans l'analyse mutuelle, dans laquelle je me suis récemment


engagé, cette interprétation des choses machinale, égocentrique,
me touche de la façon la plus désagréable; j'ai trouvé cela
positivement ennuyeux et j'ai dû prier l'analyste de me laisser
parler jusqu'au bout. Il est vrai que cette façon de faire, le patient'
l'a apprise de moi; il se pourrait donc que moi aussi, j'en aie trop
fait, ce qui m'a d'ailleurs bientôt été donné à entendre.
L'explication que nous avons eue à ce sujet conduisit alors à la
supposition que le patient, du fait des difficultés en partie
artificiellement créées, et surtout du fait de l'insistance excessive
sur la situation analytique contre sa propre conviction
émotionnelle, se sent mis dans une position de contrainte, par
suggestion. Sa dépendance à l'égard de la disposition amicale de
l'analyste l'empêche d'exercer sa critique extérieurement, mais
bien sûr aussi intérieurement; on peut ainsi garder un patient
pendant des années sans progrès substantiels, espérant toujours
qu'on est en train de " perlaborer " quelque chose. Nombreux sont
ceux que j'entends dire alors que le cas se serait enlisé -, plus d'un
se souvient, dans cette position inconfortable, qu'il existe quelque
chose comme la fixation d'un terme et expulse brutalement le
patient de la cure".

A la lecture de ce passage exemplaire, on saisit le mode


d'évolution de Ferenczi; il s'affronte lui-même aux limites des
techniques les plus formelles, parfois les plus rigides, pour aboutir
à 1 recherche d'une " non-technique " avec spontanéité maximale
pour que le patient " surmonte la déception de ne pas être aimé
de nous " ; l'analyste lui-même tirant des bénéfices psychique non
négligeables de cette position relativement symétrique, ca
l'analyse mutuelle est d'abord un pis-aller, étant donné qu'aucun
psychanalyste ne peut être considéré comme suffisamment bien
analysé. A n'être surtout " impressionné que par la vérité ",
l'analyste doit ainsi pouvoir rompre les " contraintes
" (Zwangslage) confusion et "double pensée" - au sens d'Orwell,

54
"double bind " - au sens de Bateson, origine de la frustration
infantile pathogène.

C'est au prix extrême de cet échange là que l'analyse peu trouver


la raison de sa déraison, la justification de ce " courage vers une
transparence et une circulation de vérité, tel ce " levai d'amour "
qui permet de dépasser la " co-subordination mutuelle " vers ce
qu'il désigne en parlant de la relation amoureuse comme une "
relation mère-enfant réciproque ". Pour éviter la " dissection
intellectuelle ", il faut intégrer à l'analyse une certaine dose de "
bonté ".

Cette nouvelle perspective, qui renverse encore une fois les


principes d'autorité et de dogmatisme professionnel, confine à la
rêverie ultime, celle d'un groupe idéal, véritable phalanstère
psychanalytique ou communauté intime, comme il aurait
sûrement souhaité la poursuivre avec Groddeck et Gizella... ne
pouvant la concrétiser avec Freud.

Il écrit, dans son Journal. le 25 mars 1932 :

" ... Je dois là-dessus, ou bien me faire à l'impossibilité, je dirais


même, à la folie de cette idée et de cette technique, ou bien je
dois persévérer dans l'audace, et arriver à ceci, qu'à la vérité ça
n'a pas d'importance s'il se constitue un petit groupe de
personnes dont chaque membre saurait tout les uns des autres,
que cela faciliterait même les relations au sein d'un tel groupe, en
comparaison des constantes cachotteries réciproques, des
suspicions, des mesures de précaution et d'inhibition dans toutes
les manifestations, dans la parole, et enfin aussi dans le
sentiment, telles qu'elles sont en usage aujourd'hui... "

Son enthousiasme reprenant parfois le dessus et lui permettant de


s'écrier: "Pardon mutuel, succès final!" Mais la voie n'est jamais
tracée d'avance, qui va du "pardon de la parole" au " pardon
mutuel "... cela suppose que la compassion ne se transforme pas
en identification projective, et les bonnes intentions en positions
intrusives, chez l'un comme chez l'autre.

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CHAPITRE VIII

Ferenczi, pionnier.
54
1. Amitié ou amour de transfert?

Cette communauté lyrique dont il rêve, ce phalanstère à la


Fourier, ce nouveau monde, nouvel éden psychanalytique, cet
idéal dont il essaye de soutenir l'enjeu jusqu'à ses conséquences
ultimes, ce " groupe de personnes dont chaque membre saurait
tout les uns des autres ", n'est en somme, pour lui, que la
poursuite logique, c'est-à-dire folle, d'une transparence
réciproque, comme une " folie contrôlée ".

On a l'impression, à la lecture des derniers textes de son Journal


que Ferenczi utilise les relations amoureuses comme métaphore
de la relation analytique, cherchant à dépasser la notion d'amour
de transfert toujours ambiguë et teintée d'amour sublime ou
d'amour divin. C'est la métaphore de l'amour archaïque mère-
enfant, relation amoureuse elle aussi, qui donne mieux la mesure
de cette mutualité asymptotique, et c'est la jouissance
orgasmique qui est le modèle de la domination, sinon, comme
chez Madame Lou, le modèle de la réussite de l'analyse.

Dans sa lettre ouverte à Freud, Lou Andreas Salomé a écrit dans le


même sens que Ferenczi, à propos non pas de la " fin de l'analyse
", - mais de la " pleine efficacité de l'analyse ".

" Dans cet essor, il faut que l'explosion de l'instinct libéré se


métamorphose en nouvelle extase amoureuse "... Voici encore une
exigence que Freud ne partagerait pas... Mais la vision de
-Ferenczi, quoique aussi romantique que celle de Lou, mais plus
abstraite, cherche à dénoncer les relations de pouvoir telles
qu'elles sont en jeu; d'où la formulation de Ferenczi de " co-
subordination mutuelle ": " deux éléments du monde, disparates,
veulent la même chose, à savoir:

1. l'un veut dominer, l'autre veut être dominé ;


2. l'un veut dominer plus qu'être dominé; l'autre inversement
(bisexualité, prépondérance de l'un des sexes);
3. (après l'orgasme) les deux veulent reposer et n'avoir aucune
peur l'un de l'autre (self-consciousness), s'abandonner à la
relaxation. Aucun ne veut dominer. Relation mère-enfant
mutuelle (aucune tendance du Moi, ou tendances du Moi
entièrement satisfaites des deux côtés".

C'est bien dans le but indirect de rompre les " co-subordinations


mutuelles " qui ont entravé le développement précoce, qu'il
cherche et revendique un droit à la spontanéité technique, aveu
d'émotions et, au besoin, partage d'émotions avec le patient.
C'est ainsi qu'il. cherche à sortir du formalisme intellectuel, de
cette distance et de cette froideur qui lui semblent si
préjudiciables à " la pleine efficacité de l'analyse ".

54
C'est ainsi qu'il a toujours cherché à dépasser les limites d'un code
technique, même s'il a lui-même évolué vers une " spontanéité "
et un " partage d'émotions ". Il avait déjà décrit le " tact " et cette
idée - qui n'a été reprise d'abord que par Balint et Winnicott - à
savoir ce qu'il écrit dans " Élasticité technique " :

" Le résultat idéal d'une analyse finie est donc précisément cette
élasticité que la technique exige également du psychiatre ".

Les contraintes, doubles liens précoces (" l'un veut dominer plus
qu'être dominé, et l'inverse " sont mis en jeu par lui, comme pour
être exorcisés, dans cette tentative de réciprocité où les doubles
transferts vont entrer en résonance, sinon en compétition. En voici
un exemple frappant, extrait de son Journal (le 31.1.1932) :

" ... Du côté de l'analyste, l'aversion à jouer un rôle quel qu'il soit,
le refus des sentiments d'affectation, peu après apparition de flots
" maladifs" de sentiments (tristesse, bouleversement, regrets,
effondrement avec les larmes aux yeux), à l'opposé de la froideur
précédente. A cet instant même, dégel du patient, surgissement
en lui du sentiment que j'ai enfin compris (c'est-à-dire senti), sa
souffrance... "

Que faire pour que le patient puisse exercer sa critique tant qu'il
n'a pas été compris ? Comme souvent lui-même a eu tant de mal
à le faire avec Freud... " On ne peut pas se faire analyser par
chaque patient! " s'exclame-t-il, mais il faut pourtant " arrêter
l'illusion d'une perlaboration indéfinie et éviter les erreurs passées
de la fixation d'un terme ". Comment comprendre cette fin de
l'analyse, la vivre soi-même, la faire vivre au patient? Comment
dépasser ce qu'écrira Freud quelques années plus tard, en
généralisant son point de vue à l'égard de la névrose, et de celle
de Ferenczi en particulier?:

" L'une des plus fortes résistances de transfert émane de la


surcompensation opiniâtre de l'homme. Il ne veut pas s'incliner
devant un substitut de son père, refuse d'être son obligé, et par là,
de se voir guéri par le médecin... "

Il n'est pas difficile d'approcher les contradictions de Freud à ce


niveau, car il y a une trace non équivoque de ce lien bien
spécifique: lien d'amitié et lien d'amour de transfert - qu'ils ont
vécu tous les deux réciproquement, quelle que soit cette "
surcompensation" que Freud impute à Ferenczi. Comme dans
toute communauté religieuse, militaire et psychanalytique, c'est le
lien homosexuel qui relie les membres entre eux (le complexe
fraternel dont Freud ne cesse de parler à Ferenczi) et l'idéalisation,
la projection de l'Idéal du Moi qui se rapporte au chef.

Or, voici le commentaire de Freud, après la mort de Ferenczi :

54
" Il convient de ne pas regarder comme des transferts toutes les
bonnes relations qui s'établissent entre analyste et analysé,
pendant et après J'analyse. Certaines de ces relations amicales
reposent sur des bases réelles et. se montrent viables... "

Écrit cinq ans après la mort de Ferenczi - et quoique Freud ne le


mentionne pas précisément -, c'est bien de son amitié à Ferenczi
qu'il s'agit ici, ce point épineux de l'équilibre instable entre
transfert et amitié, là justement où Ferenczi conteste le rapport de
Freud à la folie, à la déviance et à la froideur intellectuelle de
l'analyste. Freud répondra plus tard par un déni partiel de la
dimension du transfert entre eux, par une justification de leur
amitié, précisant qu'elles ne sont pas toutes à considérer comme
des transferts.

Ce que Freud reconnaît en le généralisant dans cette phrase est


l'annulation de la phrase précédente, ce qui n'est perceptible que
si on se rend compte qu'il parle toujours de la même personne, du
même analysé de référence (Ferenczi). Voici cette phrase qui
caractérise bien le " rôle " joué par l'analyste, voire son "
affectation " :

" Un beau jour, sans que la cause puisse en être attribuée à un


événement extérieur, une rechute (Störung) se produit. L'analysé
entre en conflit avec son analyste auquel il reproche de ne pas
avoir mené l'analyse jusqu'au bout. D'après lui, l'analyste aurait
dû considérer qu'une relation de transfert n'est jamais uniquement
positive, en tenant compte de ce fait, il aurait dû envisager la
possibilité d'un transfert négatif...

En effet, Ferenczi a critiqué Freud à ce propos, mais aujourd'hui on


peut mieux apprécier le ton de leurs échanges, " l'hyperesthésie
traumatique " de Freud et les regrets perceptibles dans les lettres
de Ferenczi, qui ne font pas tant apparaître une rechute qu'une
suite de mises en question et de mises en cause, de plaintes
plutôt que de récriminations.

Extrait d'une lettre de Freud à ce propos :

" Il est bien possible qu'avec les deux (patients) ou avec tous les
patients vous réussissiez mieux l'analyse que moi, mais il est
entendu que je n'y voie aucun inconvénient. Je suis saturé de
l'analyse comme thérapie, " fed up ", et qui d'autre pourrait mieux
la faire que vous ... ? "

Extraits de la réponse de Ferenczi, six jours plus tard, après un


lapsus calami, " Cher ami " au lieu de l'habituel " Cher professeur "
:

" Au départ, vous étiez mon maître adoré et mon idéal


inaccessible pour lequel je nourrissais ces sentiments mitigés,
bien connus, d'un élève... Les circonstances défavorables n'ont

54
pas permis de mener mon analyse à terme. Je regrette surtout que
dans l'analyse vous n'ayez pas percé à jour et mené à l'abréaction
chez moi des sentiments et fantasmes négatifs en partie
transférés... Certains petits faits au cours de nos voyages en
commun ont également fait apparaître en moi une certaine gêne
en particulier la sévérité avec laquelle vous avez corrigé ma
conduite obstinée dans la question du livre de Schreber. Et, je me
demande encore maintenant si la douceur et l'indulgence de la
part du représentant de l'autorité n'auraient pas été plus
appropriées...

Je ne partage pas votre opinion que le processus de guérison est


un processus négligeable ou sans importance, que l'on aurait le
droit de négliger parce qu'il semblerait moins intéressant. Moi
aussi, je me sens souvent " fed up ", mais j'ai surmonté cette
impulsion et c'est avec joie (mit Freude) que je peux vous dire que
c'est justement là que toute une série de questions se révèlent
sous un autre jour plus précis, et peut-être même tout le problème
du refoulement... "

Extrait de la réponse de Freud :

" Cher ami, sans acte manqué,

Votre bonne lettre me confirme dans ma confiance que la


mauvaise humeur qui perturbe notre relation ne sera pas de
longue durée... Je vous concède volontiers que ma patience
envers les névrosés, dans l'analyse, est épuisée (sich-ausgiebt) et
que, dans la vie, j'ai tendance à être intolérant avec eux... "

Et Freud se compare plus loin à cet homme peu puissant qui disait
à sa femme après le premier coit: " voilà maintenant tu connais
ça, tout le reste est également toujours pareil ".

D'avoir été interpellé par Ferenczi comme " Cher ami " semble
avoir suffi pour apaiser " l'intolérance " de Freud (efficacité
relationnelle de ce lapsus), lui qui cherchait autant que Ferenczi
une relation réciproque, mais avait déjà été quelque peu échaudé
pour y croire encore. En tout cas, ce qu'il appellera plus tard une "
rechute " n'est maintenant que " mauvaise humeur dans la
relation ". A Fliess, Freud écrivait déjà :

" Rien ne peut pour moi remplacer les contacts avec un ami; c'est
un besoin qui répond à quelque chose en moi, peut-être à quelque
chose de féminin";

et l'on sait que, pour lui, c'est toujours l'ami qui est devenu
l'ennemi.

Pour Ferenczi, les points en question dans cette approche de la


limite de sa propre analyse et de la fin de toutes celles qu'il
pratique, sont essentiellement déterminés par:

54
• le rapport à la guérison, qui est pour lui primordial;
• le rapport à l'autorité de Freud, c'est-à-dire de la
dépendance par l'intermédiaire de l'histoire du président
Schreber, dont ils parleront ensemble comme "l'incident de
Palerme " ;
• le rapport à l'abréaction des fantasmes négatifs qui étaient
impossibles dans sa propre analyse si courte avec Freud
(deux fois trois semaines), interrompue par les nécessités de
la guerre.

Trois sujets d'envergure qui mettent en question: amour de


transfert, idéalisation, amitié, affiliation, engagement
professionnel et capacité à être un bon analyste; véritable deuil à
faire pour Freud et que Ferenczi essaye de transcender par cette
rêverie idéale d'une communauté analytique et ce récit, toujours
démultiplié, d'expériences d'analyse mutuelle qui permettent le "
dégel " du patient. Ici, pour un temps, Freud s'est " dégelé " par
l'effet du " cher Ami " qu'il n'attendait plus, aveu et abréaction
plus efficaces que toute déclaration.

2. Deuil ou" roc du biologique"?

C'est grâce aux lettres à Groddeck que nous en savons


maintenant un peu plus sur cette question, et une confrontation
de ces textes permet une relative mise au point. Nous savons qu'il
y a un discours sur ce transfert négatif, mouvements de haine
meurtrière insuffisamment abréagis assurément, puisqu'ils
persistent sous forme autodestructrice dans cette série de
symptômes d'angoisse de mort qui ne cessent de perturber les
nuits de Ferenczi. Mais Freud généralise: le patient de sexe
masculin ne voudrait pas " s'incliner devant le substitut paternel ",
devant " l'idéal inaccessible " à qui il voue des "sentiments
mitigés", comme l'écrit Ferenczi lui-même.

C'est à ce long dialogue avec Ferenczi défunt, auquel on assiste


sans trop le savoir, quand Freud reprend, dans " Analyse
terminée... ", la conférence de Ferenczi, sur le " problème de la fin
de l'analyse ". Freud critique alors la proposition de Ferenczi,
supposée " trop exigeante " quand aux critères de fin d'analyse.
Déplacement, comme déjà il y avait eu un " transfert de faute " de
la part de Freud sur Breuer. En effet, de quelle " position trop
exigeante " s'agissait-il (Anspruchwohl) ? Il s'agissait d'une
comparaison, faite en 1931 par Ferenczi en se servant de
Groddeck comme modèle (ce qui n'est pas pour plaire à Freud).
Tout le passage de Ferenczi montre à quel point ses positions sont
nuancées, là où Freud cherche une théorisation globale, quoiqu'il
fasse la distinction entre " travailler la douce pierre ", " la glaise
molle " ou " écrire sur du sable ". Freud cherche à ponctuer ce
débat sans grande illusion. En ceci, les conclusions de Freud sont
décevantes puisqu'il insiste pour soutenir que :

54
" Le refus de la féminité en ce qui concerne les femmes ne peut
être qu'un fait biologique, une partie du grand mystère de la
sexualité... "

Voici le passage de Ferenczi, cité par Freud :

" Tout patient mâle doit faire la preuve qu'il a surmonté sa peur de
la castration, en arrivant à se sentir sur un pied d'égalité de droits
avec son médecin. Toutes les malades femmes, pour que leur
névrose paraisse complètement liquidée, doivent en avoir fini
avec leur complexe de virilité et accepter sans rancœur toutes les
possibilités concevables de leur rôle féminin".

Ce n'est là qu'une déclaration d'intention, une visée normative, un


projet de principe.

Suite immédiate du passage de Ferenczi, que Freud ne cite pas :

" Cet objectif 'de l'analyse correspond à peu près à l'exigence que
Groddeck pose à ses patients de raviver la naïveté paradisiaque.
La différence entre lui et moi, c'est qu'il s'efforce d'atteindre ce
but directement... "

Ferenczi se différencie précisément de Groddeck: il ne cherche pas


à atteindre ce but directement par les méthodes centrées sur le
symptôme corporel comme Groddeck, mais par la méthode "
orthodoxe, même si le rythme est plus lent " et surtout, dans ce
texte, il fait une relation entre deux positions subjectives par
rapport au langage, difficilement traduisible en français:
opposition entre les deux concepts " Versagung " (frustration) et "
Entsagung " (renonciation), construits avec le verbe " sagen
" (dire). Plus loin, il suspecte les " auto-guérisons pathologiques
par narcissisme exacerbé, puis il repère la transformation des
symptômes, y compris une éventuelle " psychose passagère ".
Enfin, il situe la fin de l'analyse par rapport à la mort et au deuil:

" L'analyse est véritablement terminée lorsqu'il n'y a congé ni de


la part du médecin, ni de la part du patient; l'analyse doit pour
ainsi dire mourir d'épuisement le médecin devant toujours être le
plus méfiant des deux et soupçonner que le patient veut sauver
quelque chose de sa névrose en exprimant la volonté de partir... ...
Le patient est, enfin, parfaitement convaincu que l'analyse est
pour lui un moyen de satisfaction nouveau, mais toujours
fantasmatique, qui ne lui apporte rien sur le plan de la réalité.
Lorsqu'il a peu à peu surmonté le deuil à propos de cette
découverte (Einsicht), il se tourne inévitablement vers d'autres
possibilités de satisfaction plus réelles ".

Voici donc trois notions, aujourd'hui considérées comme


essentielles, que Freud ne reprend pas dans ce contexte-ci: la
renonciation, le deuil, et que l'analyse puisse mourir
d'épuisement.

54
Freud préfère faire un glissement de Ferenczi à Groddeck, qu'il
accusait par ailleurs de " furor sanandi " et ne pas prendre en
considération les éléments originaux qu'apporte Ferenczi; il
préfère élever le débat vers le travail infini (unendlich), c'est-à-dire
le processus psychique " interminable " enclenché par l'analyse, et
c'est ici qu'il suggère une tranche d'analyse indispensable à
l'analyste, par exemple " tous les cinq ans " (pourquoi d'ailleurs
cinq ? Ne serait-ce pas l'effet récurrent de l'écart numérique entre
28 et 23 ? ... ).

Sans entrer dans toute la complexité de ces critères et de


quelques autres évoqués dans cet article, on peut s'assurer, en
comparant avec " Analyse terminée... ", combien l'article de
Ferenczi supporte la confrontation. Si Freud parle des " efforts
thérapeutiques, hélas demeurés infructueux, auxquels un maître
de l'analyse tel que Ferenczi a consacré ses dernières années ",
sur quoi insiste-t-il ? Sur " la correction après-coup du processus
de refoulement" par son incorrigible position pédagogique; sur
l'analyse " incomplète " (ce qui était bien le cas de Ferenczi) ; et
sur " les nouveaux traumatismes ", cause de rechutes.

Mais, assurément, le souci de la guérison n'avait pas la même


importance pour les deux hommes -. l'un cherchait
l'aboutissement d'un terme naturel, d'un terme logique; l'autre
cherchait à justifier le processus sans fin et à trouver un terme
normatif.

Ainsi Freud cherchait à se garder prudemment de trop


d'optimisme et se réfugiait derrière le " roc du biologique " et le
complexe de castration pour expliquer tous les échecs, quoiqu'il
admette l'existence de certaines analyses qui aboutissent à une
conclusion; mais sûrement pas les " analyses des névroses de
caractère ".

Retrouvant d'autre part la différence des sexes dans des fins


d'analyse différentes, Freud, dans " La Féminité ", écrit en 1932 :

" ... un homme de trente ans est un être jeune, inachevé,


susceptible d'évoluer encore. Nous pouvons espérer qu'il saura
amplement se servir des possibilités de développement que lui
offrira l'analyse. Par contre une femme du même âge nous effraie
par ce que nous trouvons chez elle, de fixe et d'immuable... "

Freud insiste: " l'accotement de ces mots " libido-féminine " ne


peut se justifier! " ; texte décidément inépuisable pour situer les
deux hommes l'un par rapport à l'autre.

Derrière ce dialogue se profilent, en demi-teinte, leur position


différente par rapport aux femmes et l'accusation faite à Ferenczi
de parrainer toutes les déviations à venir, de mettre en danger
l'institution: nouvelle délégation de la faute.

54
Précisément, qu'en est-il de ce " Godfather ", ce parrain
caractériel, si exposé lui-même " aux dangers de l'analyse " ? Ces
dangers sont bien sûr ceux encourus face à la " puissance du sexe
féminin " : non seulement son pouvoir biologique de procréation
(sans obéir aux calculs sorciers d'un Fliess investi d'un tout-savoir
phallique), mais aussi le pouvoir paradoxal de son infériorité, car :

" ... l'infériorité de la femme est due, sans doute, à ce caractère


asocial qui est le propre de toutes les relations sexuelles ".

En allemand: " dissozialen Charakter " ; est-ce asocial ou dissocié


du social masculin? Que faut-il comprendre?...

3. Ferenczi, le parrain?

Les constructions théoriques de Freud fonctionnaient ainsi par


essais-erreurs; c'est bien là leur qualité scientifique; mais c'étaient
les siennes. Sa critique ouverte insiste sur les positions
caractérielles de Ferenczi, dont celui-ci ne serait pas tout à fait
conscient :

" Le besoin obstiné de vous imposer est, me semble-t-il, plus


puissant chez vous que vous ne voulez l'admettre ".

D'autre part se profile toute l'inquiétude de Freud quant aux


dangers auxquels chaque psychanalyste est exposé :

"... à force de s'occuper tout le temps de ce qui a été refoulé, de


tout ce qui dans l'âme humaine tend à se libérer, l'analyste (peut)
voir s'éveiller en lui toutes ses exigences pulsionnelles qu'il
parvient généralement à maintenir dans le refoulement".

Comme Ferenczi est le modèle même de l'analyste et de


l'analysant devenu un " maître incontesté " mais toujours fragile,
Freud ici évoque cette ancienne polémique entre eux, qui a été
réactivée en décembre 1931 par une femme émissaire entre
Budapest et Vienne ; encore une femme-élève analyste entre
Freud et un ami ou collègue. Comme il y a eu Emma Eckstein
entre Fliess et lui, Sabina Spielrein entre Jung et lui, Lou entre
Tausk et lui, entre Ferenczi et lui d'abord Elma Pàlos et maintenant
Clara Thompson. Certes, son rôle est plus modeste, mais il aura
l'effet de cristallisation suffisant pour accentuer la distance entre
eux et réactiver l'ancien conflit entre Ferenczi et Freud par rapport
à Elma.

Maintenant, Ferenczi développe ses recherches techniques par


rapport à la psychose en analyse, l'utilisation des transferts et les
variations stratégiques nécessaires; l'enjeu est complètement
différent :

" Je peux embrasser Papa-Ferenczi aussi souvent que je veux ",

54
dit, à qui veut l'entendre, la patiente; ce qui revient très vite aux
oreilles de Freud, et n'a rien à voir avec la relation passionnée et
douloureuse qui a bouleversé Ferenczï, Gizella et Elma, son
éphémère fiancée.

Freud superpose la situation ancienne et la technique actuelle et


stigmatise, par sa lettre du 13.12.193 1, ce qui serait une "
technique d'affection maternelle ", qu'il envisage si mal lui-même,
de sa place de psychanalyste:

" Je n'aime pas être la mère dans un transfert, cela me surprend et


me choque toujours un peu ".

A la même époque, Freud disait à Kardiner:

" Les problèmes thérapeutiques ne m'intéressent pas beaucoup. Je


suis à présent beaucoup trop impatient. Je souffre d'un certain
nombre de handicaps qui m'empêchent d'être un grand analyste.
Entre autres, je suis beaucoup trop un père... "

Pour comprendre ce " Godfather " et l'ensemble de la lettre citée


par Jones, quoique expurgée du 13.12.1931, il faut remonter au
moins à la lettre précédente que Ferenczi lui adressait huit jours
plus tôt, en écho à son récent séjour à Vienne entre le 27 et le 30
octobre 1931. Le 5 décembre, Ferenczi poursuit leur discussion à
propos des nuances techniques et des interprétations de son
attitude: il récuse la perception de Freud qui pense qu'il serait "
vexé " ou en " révolte infantile " ; il se justifie et insiste sur la
valeur objective de ses observations, sachant reconnaître chez lui-
même une certaine " opiniâtreté ", " comme tout un chacun " ;
mais face aux positions parfois transférentielles de Freud, il a fort
à faire.

Plus encore, on peut lire dans cette lettre comme une leçon que
Freud ne supportera pas bien:

."Il s'agit uniquement d'une différence de rythme dans la


communication inévitable et dans la conception du devoir
scientifique, qui consiste à dire tout, même ce qui est risqué, si
c'est la vérité, dans l'espoir que la vérité ne pourra de toute façon
produire que du bien..."

Là, Ferenczi allait trop loin; la réponse cinglante de Freud ne se fit


pas attendre.

J'ai déjà signalé le contresens ou le lapsus de Jones par rapport au


manuscrit de Freud: non " God the father " (Dieu le père) comme
l'écrit Jones - ce qui donne à la phrase de Freud un sens
énigmatique et assez comique -, mais " Godfather ", mot anglais
dans le texte allemand de Freud, soit " le parrain ". Voici cette
phrase :

54
" Les plus jeunes d'entre nos collègues trouveront cela difficile de
s'arrêter dans les relations engagées au point où ils se proposaient
de le faire à l'origine, et Ferenczi, le parrain, se dira peut-être, en
regardant la scène animée qu'il a créée: "peut-être aurais-je dû
m'arrêter avant le baiser dans ma technique d'affection
maternelle". Aucune dissertation sur les dangers de la néo-
catharsis ne pourra rien y changer; de toute façon, il ne faut pas
prendre le risque de ce danger ".

Freud poursuit en stigmatisant cette " Küsstecknik " (technique du


baiser) et renvoie Ferenczi à " l'époque préanalytique " de son
histoire d'amour impossible, et ce qui serait une " actuelle puberté
". D'où le rapport entre " la nouvelle pratique et la faute ancienne
".

Les réponses de Ferenczi sont à deux niveaux de complexité: 1. A


Freud, il répond le plus honnêtement possible en essayant de ne
pas aggraver l'incompréhension de celui-ci, et cherche la
meilleure justification, n'évitant jamais les autocritiques et
autoanalyses :

" Dorénavant, je crois être capable de créer une atmosphère


sereine et sans passion qui se prête également à l'éclosion de ce
qui se tenait caché jusque là... Par conséquent, ce serait une
erreur d'enterrer la couche productrice qui commence à se
découvrir sous mes yeux... "

2. Pour lui-même il va développer son commentaire et décider de


ne plus publier les notes de son Journal. Il appellera ceci des "
vacances psychiques ", comme pour s'en excuser auprès de Freud,
ou bien " Poésie et vérité ", en référence à Goethe.

La vérité, décidément, n'est pas bonne à dire n'importe quand,


surtout dans le cadre d'un lien aussi exigeant que le lien
d'allégeance à " son " maître adoré ", " idéal inaccessible ", aussi
peu disposé à voir son paladin devenu maître, lui donner des
leçons sur " la conception du devoir scientifique "...

Dès les premières pages du Journal, il raconte l'histoire analytique


du transfert de sa patiente D.M. (et précisément ces deux initiales
désignent Clara Thompson) ; dans la mesure où l'on accorde crédit
à cette description, on s'aperçoit de l'hyperesthésie dont est
empreinte la critique de Freud qui essaye de déconsidérer cette
néo-catharsis et ses dangers, en montant en épingle cette
supposée " Küsstecknik ". Voici ce passage, en date du 7.1.1932,
qui a pour titre: " L'insensibilité de l'analyste ". Il souligne d'abord,
en faisant référence à Groddeck, sans oublier nommément Clara
Thompson :

" le naturel et la franchise du comportement... (qui) créent la


disposition la plus adéquate et la plus favorable à la situation
analytique... "

54
et critique explicitement l'attitude analytique habituelle :

" ... l'attitude consistant à s'accrocher désespérément à une


position fondée sur la théorie sera très vite reconnue pour ce
qu'elle est par les patients, qui, au lieu de nous le dire (ou de se le
dire), utilisent notre particularité technique ou notre façon
unilatérale de voir, pour nous pousser à l'absurde.

Je me rappelle par exemple le cas de N.G. qui ne se lassait pas de


me parler de son exécrable gouvernante qui, tout en étant très
gentille avec elle, n'abandonnait jamais la position pédagogique
malgré l'intimité de leur vie commune. Auparavant, la patiente
avait eu une nurse qui s'était toujours comportée avec naturel.

Je suis convaincu que l'insuccès relatif de cette analyse peut être


rapporté à la non-perception de cette situation; si j'avais compris
les accusations et plaintes cachées et modifié mon comportement
en conséquence, la patiente n'aurait pas été contrainte à répéter
inconsciemment, dans son comportement à mon égard, l'attitude
obstinée de son enfance. Le tragique de son cas résidait donc
dans son incapacité à supporter le comportement rigide et en
partie hypocrite des parents, précepteurs et médecins".

Ce passage est instructif, car il montre bien comment Ferenczi


cherche à dépasser l'interprétation traditionnelle et stérile, là où la
pathologie prend un tour tragique, dans des répétitions que la
situation analytique favorise et au besoin exacerbe...

Paradoxe de cette reproduction transférentielle trop réussie,


indispensable pour saisir l'affect inconsciemment en jeu, et
inutilisable si ces affects sadiques de domination ne sont pas
dénoués par l'analyste lui-même. Mais là, il s'agit " d'avouer au
patient que cet obstacle artificiel était créé par nous", ce qu'il va
développer ensuite :

"Voir le cas de D.M., une dame qui, "obéissant" à ma passivité, se


permettait de plus en plus de libertés et m'embrassait même à
l'occasion. Étant donné que cela fut autorisé sans résistance,
comme quelque chose de permis en analyse, et tout au plus
commenté théoriquement, il advint qu'elle fit la remarque, comme
ça, en passant, dans un groupe de patients qui étaient analysés
par d'autres: " Moi, je peux embrasser Papa-Ferenczi aussi souvent
que je veux".

Tout d'abord, je traitai le désagrément qui s'ensuivit avec une


totale absence d'affect en ce qui concernait cette analyse. Mais la
patiente commença alors à se ridiculiser, de façon pour ainsi dire
ostentatoire, dans son comportement sexuel (dans des réunions
mondaines, en dansant). C'est seulement la compréhension et
l'aveu du manque de naturel de ma passivité qui l'a ramenée pour
ainsi dire à la vie réelle, laquelle doit tenir compte des résistances
sociales. En même temps, il devint évident qu'ici aussi il s'agissait

54
d'un cas de répétition d'une situation père-enfant: quand elle était
enfant, son père, qui ne se possédait plus, avait commis sur elle
un abus sexuel poussé très loin; mais elle fut ensuite calomniée en
quelque sorte par son père, manifestement à cause de la
mauvaise conscience et de l'angoisse sociale de celui-ci. La fille
dut se venger de son père de façon indirecte, par l'échec de sa
propre vie".

Cette longue citation est capitale pour comprendre ce dont il


s'agit. Si plus loin, Ferenczi relativise en partie cette notion du "
naturel chez l'analyste " - et il y a de quoi effectivement -, il pose
ici, en développant cet exemple, la notion qui seule va permettre
de réduire les répétitions chez la patiente (" Einsicht und das
zugestehen ": compréhension et aveu). Reconnaître pour soi et
pour l'autre que l'attitude de l'analyste est susceptible de mise en
question, ce qui la différencie de l'attitude du père sadique, en
l'occurrence séducteur et calomniateur.

L'on voit incidemment qu'il n'y a, contrairement à ce que pense


Freud, ni " Küsstecknik ", ni " technique d'affection maternelle ",
mais une reproduction modifiée de la relation père-fille avec
tendresse: " embrasser Papa-Ferenczi aussi souvent que je veux "
n'a pas grand chose à voir avec la grande tirade historico-
mythique, allant de la Russie des Soviets (qui, d'après Freud, en
1931 admettait une pleine liberté sexuelle!) jusqu'aux "
Niebelungen " où le baiser sur la bouche était un signe " innocent
de bienvenue "... La notion de tendresse, pour Freud, n'est que
maternelle et sied fort mal à un maître de l'analyse: "il ne faut pas
prendre les risques de ce danger... ", alors que Ferenczi n'hésitait
pas à noter dans son Journal, comme une victoire :

"pardon mutuel, succès final ! "

Le rapprochement entre " la nouvelle pratique et la faute ancienne


" ne sert à Freud qu'à disqualifier la souplesse mise en jeu, surtout
avec des patientes aussi difficiles qui usent de toute occasion pour
dominer la situation et en particulier s'il s'agit de se venger.

L'accusation par Freud de ce parrainage technique de toute


transgression passée, présente et à venir par rapport à ses
propres limites à lui (Freud), permet de saisir l'espace du transfert
de Freud sur son élève devenu maître. Autonome, celui-ci devient
traître en puissance et transgresseur de la rigueur morale et de la
pédagogie professionnelle de l'analyste idéal; sa liberté de pensée
et de recherche n'est plus tolérée, mais considérée par Freud
comme "révolutionnaire" ou comme un "besoin obstiné de
s'imposer "...

Ferenczi et Lou Andreas Salomé sont les seuls analystes de cette


époque à n'avoir pas cédé: l'une " hérétique ", l'autre " enfant
terrible ", ils ont su tous deux soutenir le choc de cette forme
subtile de dictature de la pensée, par laquelle Freud voulait faire

54
passer ceux qu'il aimait par-dessus tout, justement pour leur
indépendance et leur liberté, du fait même de leurs positions de
pionniers et de leurs déviances potentielles.

4. Dernières heures ou derniers jours?

Ataxique, asthénique et très diminué physiquement, Ferenczi n'en


continue pas moins sa quête permanente d'éclaircissements
théorico-cliniques quant à sa propre affection qu'il sait, depuis
peu, être une affection organique: anémie de Biermer avec
complications neurologiques, syndrome dit neuroanémique,
entraînant des troubles considérables de l'alimentation, mal
soignés à l'époque avec des extraits hépatiques par voie orale, la
vitamine B 12 n'ayant pas encore été synthétisée. Il va en cure en
France, à Biarritz, à Luchon, revient à Budapest, " de lit à lit ", sans
même pouvoir se rendre à Vienne...

Voici comment en parle son élève et ami Sàndor Lorand :

" Ferenczi avait sans doute de nombreux problèmes de nature


névrotique, au nombre desquels il y avait son hypocondrie qui
rendait difficile de situer précisément le début de son anémie
pernicieuse. Balint, dans une information personnelle, me dit que,
au Congrès de Wiesbaden en 1932, Ferenczi paraissait encore en
bonne santé. De ce congrès il partit pour Biarritz, où les premiers
symptômes de sa maladie se manifestèrent. Ensuite, il eut des
difficultés pour se déplacer et probablement à cause de l'ataxie et
de la paralysie croissante, il fut de plus en plus dépendant de sa
femme. A ce moment-là, la vraie nature de son anémie
s'accompagnait de complication neurologiques dites " sclérose
latérale combinée de la moelle " (...) Balint nous décrit combien ce
fut douloureux de voir les parésies gestuelles de Ferenczi ; au
début, les membres inférieurs étaient atteints, ensuite aussi ses
mains le furent graduellement. Balint continua à lui rendre visite
toutes les semaines. Le dimanche avant sa mort, Ferenczi était
déjà si faible et les mains si atteintes qu'il avait de la peine à tenir
un verre. La cause directe de son décès fut une paralysie des
centres respiratoires. Il est tout à fait possible qu'au cours de la
dernière semaine de sa vie, Ferenczi ait souffert d'hallucinations
causées par son anémie. La thèse de Jones est que "la face
sombre " de Ferenczi soit toujours restée tapie à l'arrière-plan et
que, vers la fin de sa vie, Ferenczi ait développé des
manifestations de nature psychotique qui 'lui firent tourner le dos
aux doctrines de Freud. Les faits contredisent le diagnostic de
Jones. (... ) Jones croyait que Ferenczi complotait contre lui ; dans
sa biographie sur Freud, il cite des exemples de Ferenczi parlant
derrière son dos, et il accuse Ferenczi de mentir à Freud, ainsi que
d'autres choses de cet ordre. Il suffit de parcourir ces pages pour
se rendre compte à quel point Jones pouvait personnellement
nourrir des sentiments négatifs à l'égard de Ferenczi... "

54
Après la parution du tome Ill de la biographie de Freud par Jones,
Balint s'est décidé à écrire à l'éditeur. Voici un extrait de sa lettre :

" ... malgré sa déchéance progressive, il se maintint


psychiquement très bien et, à plusieurs occasions, discuta avec
moi en détail de ses controverses avec Freud, de ses projets de
réécriture et d'extension de son texte du dernier congrès, s'il était
à nouveau capable de tenir un crayon. Je l'ai vu le dimanche avant
sa mort et, même alors, malgré ses douleurs intenses et son
ataxie, il était toujours en parfait état mental (" mentally he was
quite clear ").

En vérité, comme en chacun de nous, il y avait des traits


névrotiques chez Ferenczi, entre autres un besoin anormal et
touchant d'être aimé et apprécié, correctement décrit par Jones.
De plus, il est possible que le Dr. Jones, pour aboutir à ce
diagnostic, ait eu accès à d'autres sources que celles qu'il cite.
Mais, à mon avis, la différence essentielle entre l'opinion du Dr
Jones et la mienne ne tient pas tant au respect des faits qu'en leur
interprétation... "

Réponse de Jones :

" Je compatis à la situation vraiment douloureuse où se trouve le


Dr Balint. Naturellement, il n'est pas question que je mette en
doute la précision de sa mémoire ou l'acuité de ses observations.
Toutefois, il a oublié de dire qu'elles étaient parfaitement
compatibles avec un diagnostic très sérieux - comme c'est le cas
chez les paran6iaques (" paranoïd patients "), d'induire en erreur
amis et relations en exhibant une parfaite lucidité sur beaucoup
de points. Je ne puis -non plus suspecter le Or Balint de douter de
ma bonne foi. Ce que l'ai écrit des derniers jours de Ferenczi reste
controversé - comme le remarque justement le Dr Balint-. Je
reproduis mon accord aux opinions exprimées si fermement par
Freud, Eitingon et tous ceux que j'ai connus en 1933, considérant
que ses travaux ont été induits par des facteurs subjectifs ".

A propos de cette réponse de Jones faite à Balint, Imre Hermann a


donné lui-même quelques précisions :

"J'ai moi-même parlé avec Ferenczi, à sa demande, quelques jours


avant sa mort. Il partait comme d'habitude à sa façon réfléchie, il
était soucieux de l'avenir de la Société Hongroise. Il mentionnait
effectivement le nom d'un membre auquel il ne se fiait pas; cette
méfiance ne relevait d'aucune paranoïa, elle était fondée sur les
faits...

Dans sa réponse, Jones rétorque: " Ce que j'ai écrit, à ce propos,


des derniers jours de Ferenczi était fondé sur le témoignage
irrécusable d'un témoin oculaire... " Il est frappant d'apprendre ici
qu'il s'agit des derniers jours, alors qu'auparavant le diagnostic

54
concernait les dernières années, manifestement une inexactitude!
"

C'est au-delà de cette inexactitude de Jones relevée avec quelque


humour par Hermann, qu'il faut chercher l'héritage direct tel qu'il
s'est prolongé dans tout ce mouvement de pensée, désigné
précisément " École hongroise ".

Parmi de multiples témoignages des héritiers directs et


participants de cette culture, en voici un, publié récemment qui
-permet comme une transition entre cette époque des années 30,
à l'ombre de l'irrésistible ascension du fascisme, et l'héritage de
Ferenczi plus indirect, voire tout à fait imprévu, que nous
aborderons enfin.

" ... pour compléter ma formation de spécialiste, j'ai pu de


nouveau rencontrer Sandor Ferenczi. Il habitait une des belles
villas de la rue Lisznyai, m'a reçu avec beaucoup de gentillesse et
m'a adressé à Alice Balint pour ma formation. A la fin des séances,
je rencontrais chez elle bon nombre de personnes célèbres, des
psychologues qui seront connus par la suite. Au bout de quelques
années d'analyse, vint également le moment de recevoir une
formation théorique. Une salle était réservée pour le séminaire
psychanalytique et les conférences au rez-de-chaussée de la
maison de la rue Mészaros (le propriétaire de la maison était
Frédéric Kovacs, architecte). Autour de la longue table recouverte
de vert de la grande salle, étaient as ' sis les conférenciers, les
directeurs de séminaire et les élèves. Quelques noms: Imre
Hermann, Michaël Balint, Sigmund Pfeiffer, Ladislas Revesz,
Robert Bak. Géza Dukesz, Mme Robert Felszeghy, Edit Gyômrôi,
Lili ajdu. L'ethnologue Géza Roheim venait également donner des
conférences: à l'aide d'une bourse offerte par la princesse Marie
Bonaparte, il avait passé quelques@ années parmi les Papous, et il
venait rendre compte de ses expériences... Les vendredis,
c'étaient les séminaires de technique analytique de Vilma
Kovacs... Au rez-de-chaussée de la rue Mészaros, des traitements
gratuits étaient dispensés à ceux qui en avaient besoin. Tous les
membres de l'association avaient proposé de donner une heure de
travail dans ce noble but. Un matin de mai 33, Alice Balint me
téléphona pour me faire part d'une nouvelle consternante: Sandor
Ferenczi était mort dans la nuit. Il arriva à plus d'un homme fait de
sangloter près de son cercueil. Nous nous sentions comme des
orphelins. Après Sandor Ferenczi, c'est Istvan Hollôs, le doyen des
psychiatres qui devint le président de l'association. Puis le choix
tomba sur André Aimassy. A l'époque, nous n'avions le droit de
travailler que sous surveillance policière. A chaque conférence un
détective de la police d'État venait s'installer parmi nous, qui
exigeait également qu'on lui fournisse la liste des personnes
présentes... "

Notons à ce propos que c'est dans son Journal clinique que


Ferenczi développe les éléments fondamentaux de compréhension

54
du racisme. Face à une douleur, une réaction paranoïaque fait
l'économie de cette souffrance par déplacement. Dénégation de
l'amour et projection de la haine:

" je ne l'aime plus, je le hais ". " Exemple le plus frappant:


déception traumatique dans l'enfance, haine d'un certain type de
personne toute la vie durant". "Le mécanisme paranoïde peut
ainsi se manifester par le fait que le déplacement trace des
cercles encore plus larges et que la haine est étendue sur toute
une famille, toute une nation, toute une espèce ".

Pour saisir toute la complexité des relations entre les membres de


la société psychanalytique de Budapest, il faut lire l'entretien avec
Hermann à propos de Freud en Hongrie, publié récemment en
France, et tenter d'apprécier ce qu'est devenu l'héritage direct de
Ferenczi, à la suite des changements politiques d'après-guerre.

Quant à l'héritage indirect de Ferenczi, il est aujourd'hui


considérable dans le monde entier, et ne peut être introduit que
par la notice nécrologique de Freud.

5. L'héritage (esquisse de l'influence de Ferenczi)

Comme l'a noté Wladimir Granoff à propos de cette notice


nécrologique, et contrairement aux précédents textes écrits par
Freud pour la mort d'Abraham et de Tausk, dans celui-ci figurent à
la fois la notion d'histoire du mouvement et la référence à la
veuve du disparu.

Comme d'autre part, l'a remarqué récemment Jeff Masson, dans


son livre, la pudeur de Freud s'exprime par rapport à son ami,
mort si brutalement, par une absence de ces critiques directes
qu'il lui faisait l'année précédente et une évocation plus subtile,
certes à usage public, des raisons mêmes de son éloignement: "
désir de guérir " et " affections non taries ", au heu de cette "
faute ancienne " qui serait " revenue dans la technique nouvelle ".
Par contre, en insistant sur " Thalassa ", Freud laisse dans l'ombre
l'importance des derniers travaux de Ferenczi et revient à leur
voyage américain, pour lui décerner en quelque sorte une
copaternité quant à plusieurs de ses propres textes :

" ... Plus d'une étude qui, plus tard, a eu sa place dans la
littérature sous son nom ou sous le mien, a pris forme tout d'abord
lors de ces discussions";

Ceci n'est sûrement pas une clause de style, mais une


authentique reconnaissance post mortem d'un partage, ou d'une
paternité mutuelle...

Notice nécrologique :

54
Sàndor Ferenczi
par

Sigmund Freud

" Nous avons fait l'expérience que les vœux n a coûtent guère,
aussi nous nous faisons généreusement cadeau les uns aux autres
des vœux les meilleurs et les plus chaleureux, dont le premier est
le vœu d'une longue vie. Une petite histoire orientale bien connue
dévoile l'ambivalence de ce vœu précisément. Le sultan invite
deux sages à lui préparer un horoscope. Tu seras heureux,
Seigneur, dit l'un d'entre eux, car il est écrit dans les étoiles que
tu verras mourir avant toi tous tes proches. Ce devin sera
exécuté. Tu seras heureux, dit aussi l'autre, car je lis dans les
étoiles que tu survivras à tous tes proches. Celui-ci sera richement
récompensé. Les deux ont exprimé le même accomplissement de
désir.

En janvier 1926, j'ai dû écrire la notice nécrologique de Kart


Abraham, notre ami inoubliable. Quelques années auparavant, en
1923, j'avais pu saluer Sàndor Ferenczi, à l'occasion de son
cinquantième anniversaire. Aujourd'hui, à peine une dizaine
d'années plus tard, j'ai la douleur de lui avoir survécu, à lui aussi.

Dans cet article d'anniversaire, il m'avait été permis de louer


publiquement la diversité de ses talents, son originalité, la
richesse de ses dons; la réserve qui sied à l'ami m'avait interdit de
parier de sa personnalité si digne d'affection, aimant les hommes,
ouverte à tout ce qui est important.

A partir du moment où son intérêt pour la jeune psychanalyse l'a


conduit à moi, nous avons partagé bien des choses. Je l'ai invité à
m'accompagner lorsqu'en 1909 on m'a proposé de tenir des
conférences pendant une semaine de célébration à Worcester,
Mass. Chaque matin, avant que ne sonne l'heure de ma
conférence, nous nous promenions tous les deux devant le
bâtiment de l'Université, je lui demandais de m'indiquer de quoi je
devais parier ce jour-là, et il me préparait un plan, qu'ensuite, une
demi-heure plus tard, j'élaborais en improvisant. Ainsi, il avait sa
part dans la genèse des "Cinq leçons". Un peu plus tard, au
congrès de Nüremberg de 1910, je l'ai persuadé de proposer
l'organisation des analystes en une Association Internationale,
comme nous l'avions élaboré ensemble. Cela a été accepté, avec
des modifications minimes, et c'est resté en vigueur même
aujourd'hui. Plusieurs années de suite, nous avons passé nos
vacances d'automne ensemble en Italie, et plus d'une étude qui,
plus tard, a eu sa place dans la littérature sous son nom ou sous
le mien, a pris forme tout d'abord lors de ces discussions.

54
Lorsque la guerre mondiale a éclaté et a mis fin à notre liberté de
mouvements, paralysant en même temps notre activité
psychanalytique, Ferenczi a utilisé cette pause pour commencer
son analyse avec moi, interrompue ensuite par sa mobilisation
dans l'armée, mais qui a pu être poursuivie plus tard. Le
sentiment d'un lien mutuel sûr qui s'est développé entre nous au
cours de tant d'événements partagés, n'a été perturbé par rien,
même quand à un stade, malheureusement trop tardif de sa vie, il
s'est attaché l'excellente femme qui aujourd'hui le pleure comme
sa veuve.

Il y a dix ans, lorsque t'" Internationale Zeitschrift- a consacré un


numéro spécial à Ferenczi à l'occasion de son cinquantième
anniversaire, la plupart de ses travaux qui ont fait de tous les
analystes ses élèves ont déjà été publiés. Mais sa création la plus
riche en idées, la plus brillante, il ne nous l'avait pas encore
donnée. J'en avais connaissance et, dans la dernière phrase de
mon article, l'ai suggéré qu'il nous en fasse le don.

En 1924, la " Versuch einer Genitaltheorie -(Essai d'une théorie de


la génitalité, ou Thalassa) a effectivement paru. Ce petit livre est
plutôt une étude biologique que psychanalytique; l'application des
points de vue et des intuitions, provenant de la psychanalyse, à la
biologie des processus sexuels, et même à la vie organique en
général est peut-être l'application la plus hardie de la
psychanalyse qui ait jamais été tentée. L'idée directrice qui est
soulignée est la nature conservatrice des instincts, qui les pousse
à vouloir toujours rétablir la situation antérieure, abandonnée par
suite d'une perturbation extérieure. On peut reconnaître dans les
symboles les témoins de corrélations anciennes; des exemples
impressionnants laissent apparaître comment les particularités de
la structure psychique conservent les traces des transformations
archaïques de la constitution physique. Après la lecture de cet
écrit, nous avons l'impression de comprendre maintes
particularités de la vie sexuelle, dont l'interrelation nous a
toujours échappée jusqu'ici, et nous avons le sentiment de nous
être enrichis d'hypothèses qui promettent une pénétration
approfondie dans des champs étendus de la, biologie. Il serait
vain aujourd'hui de vouloir séparer ce qu'on peut admettre
comme connaissance confirmée de ce qu'on tente de deviner par
les connaissances à venir, à la manière d'une rêverie scientifique.
Lorsqu'on dépose ce petit écrit, on pense: c'est presque trop pour
une seule fois, d'ici peu je vais le relire. Mais je ne suis pas le seul
dans ce cas; probablement il y aura un jour vraiment une "
bioanalyse -, comme Ferenczi l'a annoncé, et celle-ci devra
revenir à l'essai d'une théorie de la génitalité.

C'est après cette performance exceptionnelle que notre ami s'est


peu à peu éloigné de notre cercle. De retour de sa tournée de
conférence américaine, il s'est comme de plus en plus enfermé
dans le cocon de son travail solitaire, alors qu'autrefois il a
participé avec beaucoup de vivacité à tout ce qui se passait dans

54
les cercles analytiques. Nous avons appris qu'un seul problème
occupait tout son intérêt: l'aspiration à guérir et à aider est
devenue sa préoccupation principale. Il s'était probablement fixé
des objectifs qu'avec nos moyens thérapeutiques d'aujourd'hui il
est impossible d'atteindre. De sources affectives non taries
naissait sa conviction qu'on pourrait obtenir de bien meilleurs
résultats avec les malades si on leur donnait beaucoup plus de cet
amour après lequel ils languissaient, dans leur enfance. Il essayait
d'inventer un moyen de réaliser cela dans le cadre de la situation
analytique, et comme il n'avait pas obtenu de succès dans ce
domaine, il s'était tenu à l'écart. Il semble qu'il n'était plus non
plus certain que tel ou tel de ses amis soit d'accord avec lui. Où
qu'ait pu le conduire le chemin qu'il a emprunté, il n'a pas pu le
parcourir jusqu'au bout. Peu à peu se sont développés en lui les
signes de ce processus de destruction physique qui probablement
jetait une ombre sur sa vie depuis des années. Il est mort d'une
anémie pernicieuse, peu avant sa soixantième année. Il n'est pas
pensable que l'histoire de notre science le laisse tomber dans
l'oubli".

Freud a donc eu " la douleur de survivre " à Ferenczi, lui le Sultan


qui voyait sa mort inscrite dans les chiffres et qui ne pouvait
imaginer quelqu'un d'autre que son " Grand vizir secret " comme
successeur. Mais, quelle étrange apostrophe où, entre ces devins,
le moins habile des deux est mis à mort par le sultan pour avoir
soulevé le désir inconscient! Voir mourir ses proches, c'est jouir du
spectacle, c'est prendre un plaisir à cette mort; survivre, c'est
subir un destin, favorable certes, mais passivement! tout se
passant comme si Freud, par cette anecdote, ne pouvait réprimer
une certaine jubilation, au moment où les questions
embarrassantes posée s par Ferenczi, pouvaient donc maintenant
être laissées en suspens.

D'autres notices nécrologiques seront publiées avec celle de


Freud: celle d'Etitingon par exemple, qui refusait quelques mois
plus tôt que " Confusion des langues " soit publié, et qui écrit à
l'occasion de sa mort que: " Ses conférences sont généralement
parmi les plus éblouissantes de nos congrès " Jones aussi bien se
flatte d'avoir été son ami, dont écrit-il, " la gentillesse était sans
faille et montrait la texture authentique de son charme et de son
caractère attachant ".

Jones télégraphie à Eitingon, le 29 mai 1933:

" la seule consolation est l'amère vérité, qu'un événement ne


menace plus de provoquer une explosion dans le mouvement
international lui-même ".

Donc, l'explosion n'a pas eu lieu, mais une sorte d'implosion


n'arrête pas de survivre à ces conflits non résolus.

EN HONGRIE

54
Après la disparition de Ferenczi, l'École hongroise, psychanalytique
mais aussi socio-anthropologique, sera dominée par deux
personnalités: Imre Hermann et Géza Roheim. Une étude
approfondie s'imposerait à ce propos. Brièvement nous pouvons
constater que, décédé le 22.2.1984, Hermann était un des
signataires d'une pétition en faveur de dirigeants communistes
arrêtés en 1919 et qui, avec Ferenczi, proposaient leurs services à
l'éphémère République des Conseils. Un de ses premiers livres,
traduit en français sous le titre " L'Instinct filial ", paru à Budapest"
en 1943, disparut des librairies hongroises et ne fut plus réédité
en hongrois; il y soutient, entre autres, que c'est "le refoulement
d'une pulsion (qui) conduit à l'agression: par exemple, si je ne
peux pas me cramponner facilement, alors je vais me cramponner
de force " ; quand le nourrisson se cramponne à sa mère, ce n'est
pas agressif, c'est amical, ça fait vivre " . L'on peut reconnaître
aisément l'emprunt fait au Ferenczi de la " Confusion des langues
" dans cette observation d'un double message produit par l'enfant
vers la mère, à l'occasion de ce langage gestuel primordial: si le
geste vital est perçu à tort comme agressif, c'est un engrenage
précoce des confusions qui s'installe.

Roheim restera le précurseur de l'anthropologie psychanalytique.


Il publie, dès 1909, un texte sur la "Mythologie de la lune " et fait
plus tard deux analyses, l'une avec Ferenczi, l'autre avec Vilma
Kovacs. Invité à faire des conférences en même temps que
Ferenczi en 1919, il sera ensuite congédié lui aussi et subira la
pression de l'antisémitisme ambiant. Émigré aux USA en 1938,
psychanalyste à Worcester puis à New York. Par ses nombreux
travaux ethnographiques, il aboutit à ceci que: " nous pouvons
démontrer que la structure de la société est fondée sur la libido,
c'est-à-dire qu'elle a encore une autre origine que biologique " ; la
civilisation est, pour lui, conséquence de l'enfance prolongée de
l'homme. Alors que Freud propose dans " Totem et tabou " une
interprétation phylogénétique, Roheim, comme Ferenczi, penche
plutôt vers une conception ontogénétique.

L'École hongroise est aussi constituée par des continuateurs


directs de l'œuvre de leur maître et ami: Vilma Kovacs, Alice
Balint, Sàndor Radô, et les victimes du nazisme: Zsigmond
Pfeiffer, Làszlo Révesz, Géza Dukes...

EN ANGLETERRE

Il faudrait évoquer quatre grandes figures de la psychanalyse:


Anna Freud, Mélanie Klein, D.W. Winnicott et Michael Balint,
éminent représentant de l'École hongroise.

Anna Freud, dans son livre " Le Normal et le Pathologique chez


L'Enfant" en 1965, se montre une adepte de
l'environnementalisme. Elle arrive en Grande-Bretagne bien après
l'installation de Mélanie Klein et de son influente école; la crise
entre les deux ne va pas cesser. Elle créa des cliniques en milieu

54
rural, dans le cadre du service de guidance infantile du West
Sussex, puis en 1952 une clinique de thérapie de l'enfant, futur
Hampstead Center; on y inaugure la psychanalyse simultanée de
l'enfant et de sa mère.

Mélanie Klein avait fait une analyse à Budapest avec Ferenczi, puis
en fit une autre à Berlin avec Karl Abraham. Deux constatations
conduisent sa recherche: l'incompatibilité d'une attitude éducative
avec l'analyse et la nécessité d'une analyse approfondie du
complexe d'Oedipe chez l'enfant. Après le congrès de 1927, où
Joan Riviere et Ernest Jones approuvèrent Mélanie Klein, elle
insista toujours plus sur l'importance du Surmoi précoce et la
possibilité du transfert chez l'enfant. A saisir le développement du
kleinisme, toujours plus opposé aux positions d'Anna Freud, on
peut reconnaître aujourd'hui comme beaucoup plus proche de
Ferenczi l'opinion d'Anna Freud, qui préférait une mise en chantier
de l'analyse en deux temps, avec un temps préparatoire, en
s'intéressant précisément aux parents réels avant d'aborder les
jeux fantasmatiques avec les images intériorisées. Dès 1923,
Mélanie Klein met en place une thérapie de l'enfant par le jeu,
dans la nursery ou au domicile de l'enfant, théorisant, en
confirmation des opinions d'Abraham, le rapport entre psychose
infantile et sadisme oral, entre phase schizo-paranoïde et
incorporation cannibalique. Si Ferenczi est toujours assez critique
à son égard, il lui reconnaît aussi des qualités.

Un récent texte de Maria Torok a mis en évidence, au décours


d'une recherche patiente dans sa généalogie, combien était
surdéterminée cette fascination par un bon sein, chez cette
théoricienne qui tente de prolonger les thèses de Freud en faisant
éclore une " religion du sein ". Pour décrypter les racines de ce
mouvement, Maria Torok remonte à l'histoire du patronyme et de
la lignée des Reitzes (Reitz: irritation, excitation) ; l'étude
cryptonymique montre bien comment une réalité subie aux
générations précédentes va engendrer, dans la théorisation, un
bébé sadique producteur de fantasmes.

Michael Balint, fils de médecin, dirige l'Institut de psychanalyse de


Budapest de 1931 à 1939; avant de trouver une place
d'enseignant de psychanalyse à Londres, il doit repasser ses
diplômes à Edimbourg, puis s'installe à Manchester. Il poursuit ses
recherches à la Tavistock Clinic; commence de 1948 à 1953 un
groupe avec des travailleurs sociaux, et en 1950 des séminaires
de travail avec les médecins praticiens. Resté fidèle à Ferenczi par
suite d'un " transfert non résolu ", disait-il lui-même avec humour,
c'est à lui que revient le mérite d'avoir transcrit non seulement le
Journal clinique de Ferenczi, mais toute la correspondance entre
Freud et Ferenczi; à ce propos, les détails historiques fournis par
Judith Dupont, sa nièce, sont ici de première importance:

" Les lettres de Freud à Ferenczi étaient en possession de Gizella


Ferenczi, la veuve de Sàndor. Les lettres de Ferenczi à Freud se

54
trouvaient chez Anna Freud, à Londres. Quand, en 1945, Gizella
quitte la Hongrie avec sa fille Magda, pour rejoindre son autre fille
Elma, en Suisse, à Berne, elle a emporté les lettres de Freud avec
elle. Vers 1947, Gizella a demandé à Anna Freud de lui donner les
lettres de Sandor; cette dernière a accepté de lui donner les
lettres manuscrites, mais elle a demandé en échange d'avoir des
photocopies de toute la correspondance entre Freud et Ferenczi.
Ainsi, la totalité des lettres manuscrites originales s'est trouvée
être la propriété de Gizella Ferenczi. Après sa mort, les lettres se
sont retrouvées chez ses filles: Magda Ferenczi (mariée à un autre
membre de la famille Ferenczi, Louis) et Elma Laurvick. Michael
Balint était l'exécuteur littéraire de Ferenczi, à la demande de
Gizella; les lettres ont donc abouti chez lui et, après sa mort, tout
naturellement chez sa femme Enid Balint, elle-même analyste.
Depuis longtemps déjà, M. Balint avait dactylographié les lettres
pour qu'elles soient prêtes pour une éventuelle publication,
souhaitée par la famille Ferenczi et par lui-même. Enid Balint a fait
faire des photocopies de cette version dactylographiée et en a
remis un exemplaire à l'actuel exécuteur littéraire de Ferenczi,
Judith Dupont. Tout est donc prêt pour qu'une publication puisse
avoir lieu ".

Sans détailler l'œuvre de Balint, soulignons simplement ici que,


dans son livre " The basic Fault ", il développe un thème inauguré
par Ferenczi: la névrose de frustration:

" A mon avis,, l'origine du défaut fondamental peut être ramenée


à l'existence d'une disproportion considérable entre les besoins
psychophysiologiques d'un sujet, au cours des phases précoces de
son développement, et les soins, l'attention, l'affection dont il a
disposé à cette même époque tant sur le plan matériel qu'affectif
".

Il justifie ses deux concepts (défaut, fondamental) de la façon


suivante :

" Défaut: parce que c'est le terme exact qu'emploient de


nombreux patients pour en parler... Ils le ressentent comme un
défaut et non comme un complexe, un conflit ou une position... Ils
ont le sentiment que ce défaut provient de ce que quelqu'un a soit
fait défaut au patient, soit été en défaut envers eux. Cette zone
est entourée d'une grande angoisse qui s'exprime en général sous
la forme d'une demande désespérée que l'analyste, cette fois, ne
devrait pas - et en fait il ne doit pas - lui faire défaut.

Fondamental : parce que " ces phénomènes appartiennent au


domaine de la psychologie à deux personnes et sont plus
élémentaires que ceux relevant du niveau œdipien, qui impliquent
trois personnes ".

Balint a su développer, d'autre part, à la suite de Ferenczi, les


différentes formes de régression thérapeutique, lieu électif des

54
conflits entre Freud et Ferenczi, établissant les nuances entre
régression maligne - comme chez Anna O. - et les régressions
moins graves. Ainsi repère-t-il des régressions au service du Moi,
la régression au traumatisme et à la situation satisfaisante
prétraumatique, où il est important que l'analyste évite de devenir
" omnipotent ", ou d'apparaître tel aux yeux de son patient, tout
en tenant le rôle d'une véritable substance primaire,
indestructible, qui ne se " préoccupe pas de maintenir des limites
nettes entre le patient et lui-même (... ) sans pour autant faire au
patient quelque promesse que ce soit ".

Avec des concepts comme " l'amour primaire ", " l'analyste discret
" pour " surmonter l'abîme ", les travaux de Balint sont en partie la
continuation, l'illustration et l'éclaircissement des descriptions
cliniques de Ferenczi. Mais s'il est universellement reconnu, c'est
grâce à la mise au point d'une nouvelle formation des médecins:
les " groupes Balint ".

Winnicott, dans une perspective analogue, crée les termes de "


mère suffisamment bonne ", d'" objet transitionnel " et de " mère
chaotique ", ce qui lui permet de critiquer les positions théoriques
de Mélanie Klein. Par exemple :

" On voit donc que l'œuvre de Mélanie Klein, sur les mécanismes
de défense par scission, et sur les projections et les introjections,
etc. constitue une tentative pour définir en fonction de l'individu
les effets de la faillite de l'environnement".

" La mère chaotique " ouvre une description qui sera reprise par
Bateson, mais déjà repérable chez Ferenczi dans ce qu'il désignait
la " relation mère-enfant archi-super-traumatique ".

" De toutes sortes de façons, et surtout dès que les mots peuvent
être utilisés, cette mère n'a pas cessé d'embrouiller tout pour ma
malade, et elle n'a jamais rien fait d'autre. Elle n'était même pas
toujours mauvaise mère. Parfois elle était très bonne mère, mais y
mêlant toujours des désordres et des actions véritablement
traumatiques ".

C'est ainsi qu'il parle des " parents dépressifs " qui mettent
l'enfant en position de garde-malade ou de psychiatre, et qu'il
souligne, comme Ferenczi l'a fait maintes fois avant lui, que, pour
ces enfants surmenés, " l'intelligence a été prostituée et utilisée à
prévoir les humeurs et les tendances parentales complexes ".

La seule référence faite explicitement à Ferenczi est dans " Jeu et


Réalité " en 1971 et concerne la conférence de 193 1, " Analyses
d'enfants avec les adultes ".

Ainsi peut-on remarquer que la " révision de certains chapitres de


la théorie sexuelle " dont Ferenczi parlait courageusement en
1932, n'a été faite que longtemps après lui, entre autres par

54
Winnicott, considéré et admiré en France comme une
psychanalyste original. Ses concepts d'" objet et espace
transitionnel " et sa notion du " visage de la mère comme
précurseur du miroir pour l'enfant" (s'inspirant du "Stade du
Miroir" de J. Lacan) lui permettent la description du " holding ", "
handling " et de l'" object-presenting ", où est repérée " la
capacité particulière de la mère de s'adapter aux besoins de son
bébé, permettant ainsi à celui-ci d'avoir l'illusion que ce qu'il crée,
existe réellement ".

Dans le même ordre d'idées on pourra suivre les développements


de Masud Kahn à propos des " micro-traumas cumulatifs " et de "
l'espace du secret ".

AUX ÉTATS-UNIS

L'influence de Ferenczi a été manifeste chez ses élèves directs,


venus s'installer en Amérique: Izette de Forest, Elizabeth Severn,
Clara Thompson, Sàndor Lorand, mais aussi ses collègues et amis:
Sàndor Radé, Géza Roheim, Robert Bak, Endre Peto.

C'est ainsi qu'Elizabeth Severn, dont Ferenczi parle très en détail


dans son Journal clinique (R.N.), semble avoir joué un rôle
important dans ses recherches sur " l'analyse mutuelle ", pour
tenter de sortir de l'impasse en quoi consiste la répétition sans fin
des traumatismes de l'enfance. Elle écrit dans son livre :

" Je voudrais insister sur la différence entre le mode de traitement


psychanalytique généralement admis, qui consiste en une pure et
simple dissection et qui compte avant tout sur la compréhension
ou la reconstruction psychique du passé à laquelle le patient peut
parvenir, et une méthode qui, une fois trouvé le traumatisme ou la
cause spécifique de la maladie, ne dédaigne pas de "jouer la
mère" ou d'être le Bon Samaritain pour la victime, lui facilitant la
totale reproduction des émotions et de la tonalité affective
propres à la période ou aux événements traumatiques, dans des
conditions différentes et meilleures. Cela exige plus de temps,
plus de patience, cela exige surtout une capacité d'émotion ou de
" don " chez l'analyste qui, s'il n'est pas capable de le faire, n'est
pas un vrai " médecin de l'âme ". "

D'autre part, Clara Thompson, dont il est question aussi dans le


Journal (D.M.), écrit dans son livre, " La psychanalyse, son
évolution, ses développements ", en représentante de l'école
culturaliste, à la suite de Fromm, Sullivan, K. Horney, ce qui ne
pouvait venir que d'une ancienne patiente de Ferenczi :

" En insistant sur l'importance des attitudes réelles de l'analyste,


Ferenczi a porté son intérêt sur l'étude de l'interaction des
individus les uns sur les autres ".

54
Elle souligne aussi la parenté des tentatives de Ferenczi avec les
développements de Rosen, Moreno, Fromm-Reichmann, etc.

Plus près de nous, on peut lire quelques judicieux aphorismes


développés par Carl Whitaker, à propos de comment " aider à
maintenir en vie le psychothérapeute ". Lui, qui a pour théorie que
" toutes les théories sont destructrices ", suggère avec humour: - "
apprenez à aimer; flirter avec n'importe quel bébé disponible ". - "
Apprenez à être heureux avec votre partenaire, plus qu'avec vos
enfants et comportez-vous comme un enfant avec votre
partenaire " - " Élaborez des rapports à long terme de façon à vous
sentir libre de haïr en toute sécurité ", etc.

Mais c'est essentiellement chez Harold Searles et Gregory Bateson


que se trouvent les développements théoriques les plus fructueux,
débordant de tous côtés les limites de la psychanalyse et de sa
rhétorique. " L'effort pour rendre l'autre fou " date de 1965. On
peut y lire que " l'effort conscient ou inconscient consiste à activer
dans la personnalité de l'autre les éléments dissociés ou refoulés
(... ) J'imagine que dans de nombreux cas où un parent favorise la
folie de son enfant, la psychose de l'enfant représente
l'avortement d'un désir conscient ou inconscient du parent d'aider
l'enfant à atteindre une intégration meilleure (...) La mère du
schizophrène deviendra folle s'il devient un individu en se
séparant d'elle psychologiquement... ". Mais tant d'autres

pages pourraient être citées. D'autre part, la première description


du " double-lien " par Bateson date de 1956. J'ai déjà souligné
combien il serait utile, pour l'épistémologie contemporaine, de
remarquer les correspondances entre ce que décrit Bateson sur la
confusion des niveaux de communication pour maintenir une
homéostasie intrafamiliale, et ce qui a été décrit par Ferenczi
comme désaveu de l'événement par la parole maternelle.
L'incapacité de se soustraire aux contraintes - ou injonction
négative tertiaire - répond point par point aux descriptions par
Ferenczi de ces micro-traumas de l'enfance, hypnose par
insinuation, dite maternelle.

EN FRANCE

Il faudrait aborder en détail les liens multiples qui relient l'œuvre


de Lacan à celle de Ferenczi; par exemple, les séances courtes
comme une des variantes possibles des "techniques actives ", la
notion de " logique de l'inconscient ", et cette formule, qui rejoint
celle de Ferenczi sur " l'autosacrifice de l'intégrité de son propre
esprit pour sauver les parents ", soit: " le réel supporte le
fantasme, le fantasme protège le réel " ; ou encore cette belle
évocation de " la délivrance du sens emprisonné, qui va de la
révélation du palimpseste, au mot donné du mystère et au pardon
de la parole "

54
Notons aussi les travaux de Nicolas Abraham et Maria Torok avec
les notions de séquestre, de fantôme et de crypte. Dans "L'objet
perdu-moi ", M. Torok apporte cette précision: " C'est cet élément
de réalité si douloureusement vécu, mais échappant de par sa
nature indicible à tout travail de deuil, qui a imprimé à tout le
psychisme une. modification occulte " ; et, dans " Topique
réalitaire " : " l'effet du trauma est donc d'arrêter le processus
d'introjection (... ) les mots du sujet ont été frappés d'une
catastrophe qui les a mis hors circuit (... ) le fantôme s'oppose à
l'introjection libidinale, c'est le témoin de l'existence d'un mort
enterré en l'autre... "

Un auteur récent de langue allemande (Johannes Cremerius) cité


par Barbro Sylvan (Confrontation n' 12, p. 114) écrit que: "
Ferenczi est devenu pour beaucoup la carrière dont ils ont extrait
les matériaux pour leurs " nouveaux " édifices, souvent sans
indiquer où ils ont puisé leurs trouvailles, ce qui fait honte à la très
célèbre probité de la science " ; cet auteur donne la liste suivante:
"Winnicott, Mahler, Masud Kahn, Spitz, Nacht, Kohut, Richman,
Rosen, Moreno, Fairbairn, Gunthrip ".

En ce qui concerne Sacha Nacht, que j'ai personnellement connu


en 1957, je constate que cette critique n'est pas fondée. En effet,
dans son rapport écrit avec Racamier en 1958, " Guérir avec Freud
", il cite Ferenczi (p. 97) en ce qui concerne la thèse homosexuelle
de la conception du délire chronique, et cite aussi (p. 181), entre
autres textes, un article signé par Ferenczi et Hôllos de 1925 ;
d'autre part, dans " La présence du psychanalyste " (p. 186), il
développe le thème de " l'accueil ", de " l'ouverture attentive " de
la part de l'analyste, comme corollaire, je cite: " du besoin
fondamental de réparation indispensable à certains patients dont
le Moi a été distordu à la suite, non pas d'une réalité psychique
traumatisée, mais d'une réalité réellement et violemment
traumatisante ". Il convient de noter que Sacha Nacht a fait une
analyse avec Freud en 1936, ce qui ne l'empêche pas de
développer l'idée de " la bonté inconditionnelle du médecin " en
citant Hippocrate, et de l'importance pour le malade de trouver
chez l'analyste " l'amour qui lui aurait manqué chez ses parents "
en citant Ferenczi.

Citons enfin les traductions par Nicolas Abraham du grand poète


hongrois Jozsef Attila, dont il écrivait ceci, à propos de sa fin
tragique et de l'intolérance d'un tel patient, fragile, face aux
exigences d'une psychanalyse dite classique :

" Il ne subsiste aucun doute sur la relation qui existe entre le


déclenchement de sa maladie et la cure psychanalytique qu'il
poursuivait. Des poèmes déchirants, autant d'acting out,
réclamaient qu'un point final fût mis aux insupportables
frustrations de la cure et que la promesse symbolisée par la
présence de l'analyste, une femme, trouvât un accomplissement
dans le mariage. Il est remarquable que les innombrables

54
frustrations réelles dont Attila avait souffert le long de sa vie
n'eussent pu avoir raison de sa volonté de vivre. Il a fallu la
situation particulière de la psychanalyse pour le précipiter dans sa
maladie fatale. Pour comprendre son intolérance aux exigences
d'une psychanalyse classique, il suffira de lire la poésie ci-après.
Elle date d'avant 1932 et relate, selon le récit d'une sœur aînée,
de quelle étrange façon celle-ci l'alimentait en l'absence de leur
mère, lorsqu'il n'avait pas encore ses dents. L'effroyable justesse
de son intuition de bébé en détresse fait de ce chef-d’œuvre
poétique un authentique document humain... "

CAUCHEMAR

" ... Elle a sept ans. Le jour l'appelle

L'appelle à gambader l'espace.

Pourquoi maman compte sur elle

Pour garder l'enfant, cette peste...

... or les yeux bouffis vont s'ouvrir

Le bébé s'est mis à crier

Elle le toise et sans mot dire

Se lève réchauffer le lait,

Sur l'enfant déjà blême et bleu

Fixe un regard indifférent,

Papillon mort dans les cheveux,

Traîne des ailes son ruban

Dans la bouche ouverte elle pousse

La mamelle du biberon

Le garçonnet tousse et s'étouffe

Et crie, tel bâton qui se rompt.

Comme la mer il est palpitant.

Le bon lait coule et pleut à verse.

Alors elle l'ôte... l'enfant

54
En avalant, glapit et cherche.

Puis la grande lui rend le lait.

il n'est plus que raideur et spasme

Aussitôt qu'il s'apaiserait,

De la bouche à nouveau, l'arrache!

L'enfant ne sait plus ce qui doit

Jouir ou infiniment pleurer.

Rage le secoue et renvoie

Bavant sur ses lèvres le lait.

Comme qui vient de naître au monde

Il a la tête cramoisie,

Tels vers au front, ses veines rampent

Et son gros orteil se raidit,

Hurle et suffoque, il a faim et peur

Ses gencives happent vers l'ombre;

Seul un homme accouchant de dieux

Vivrait ce cauchemar de monstre.

D'épouvante l'enfant est moite

Comment! Qui donne? et qui reprend?

Tel l'assassin la fille est froide

L'aveugle en bas remet son chant.

Ainsi fit-elle sa besogne '

En silence, une demi-heure;

Et lorsqu'une voisine cogne

Sursaute, puis va de bon cœur

Ouvrir la porte d'un air doux

54
" Il doit faire ses dents " dit-elle

Puis s'assoit dans l'alcôve et joue

A peloter ses dix doigts pâles.

Depuis des semaines, la mère

rentre au soir et prend dans les bras

Son fils. Il s'agrippe à sa chair

Et du bon lait ne mange pas... "

Ce " coupable innocent " comme l'écrit Eva Brabant était un des
grands poètes hongrois, ainsi que Sàndor Petôfi, poète et militant
de la Commune de 1848, et Endre Adv, héros du patriotisme
démocratique et ami de la famille Ferenczi.

A l'instar de Jozsef Attila, Ferenczi veut être celui qui n'oublie pas.
Le cauchemar, pour lui, n'est pas seulement création onirique,
mais témoignage d'une torture d'enfance, cauchemar vécu,
aisément banni de la mémoire, sauf à celui qui, tel un poète, est
capable d'en réinventer le tragique. Ce sadisme nourricier
dépasse la fiction, comme toute réalité assassine: " Seul un
homme accouchant de dieux, vivrait ce cauchemar de monstre ".

Dans son séminaire du 2 juin 1954, Jacques Lacan a rendu


hommage à Ferenczi, de la façon suivante:

" Pour l'enfant il y a d'abord le symbolique et le réel,


contrairement à ce qu'on croit. Tout ce que nous voyons se
composer, s'enrichir et se diversifier dans le registre de
l'imaginaire, part de ces deux pôles. L'histoire passée, vécue, du
sujet que nous cherchons à atteindre dans notre pratique, nous ne
pouvons l'atteindre que par le langage enfantin dans l'adulte...

Ferenczi a vu magistralement cette question. Qu'est-ce qui, dans


une analyse, fait participer l'enfant à l'intérieur de l'adulte ? La
réponse est tout à fait claire: ce -qui est verbalisé de façon
irruptive ".

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Conclusion

54
Si Ferenczi est bien celui " qui a fait la psychanalyse " suivant la
formule de Wladimir Granoff, c'est au plus tranchant de ce qu'elle
peut représenter: une démarche agnostique et subversive,
scientifique dans son objet, militante dans sa pratique.

S'il n'accouche de "l'enfant de sa vie" qu'en 1924, " Thalassa ",


cette " performance exceptionnelle ", il prolonge, par la bioanalyse
c'est-à-dire la psychosomatique, ses réflexions précédentes sur
l'amour-castastrophe et la psychose maniaco-dépressive. Mais,
comme modèle de l'imagination scientifique, " Thalassa " peut
être considéré aujourd'hui comme un texte précurseur des
recherches modernes, notamment celle du mathématicien René
Thom, qui n'hésite pas à utiliser des analogies symboliques entre
l'embryologie, la linguistique et l'éthologie, et à développer la
théorie dite des catastrophes. Ainsi, cette évolution de la sexualité
par adaptation aux catastrophes de l'environnement, telle que
Ferenczi l'a proposée, trouve-t-elle sa place dans le vaste
ensemble de la théorie générale des systèmes ouverts: évolution
moléculaire mais aussi cosmique, géologique et prébiologique,
avant l'évolution des espèces et l'application de ces théories aux
systèmes humains.

Comme théoricien de la technique psychanalytique, Ferenczi est


celui qui a su préserver l'acquis des premières déductions de
Freud, préférant une extension du concept de traumatisme sexuel,
pour ne pas négliger, dans la pratique, les conséquences
désastreuses des commotions psychiques précoces, quelquefois
oubliées par le patient lui-même; celles-ci nécessitent en effet un

aménagement de la cure par rapport à des standards rigides,


lesquels sont souvent une esquive des difficultés, par " hypocrisie
professionnelle " ou " trop grand savoir de l'analyste "...

En cela, Ferenczi est celui qui cherche l'adaptation. de la


psychanalyse aux situations les plus délicates, comme il est celui
qui propose que ce soit le milieu familial qui s'adapte à l'enfant, et
non pas l'inverse. Il en vient ainsi à s'opposer radicalement au "
coup manqué " que constitue le " Traumatisme de la naissance "
d'Otto Rank, comme il s'était opposé, dix ans plus tôt, à la
déviation jungienne en son " désaveu de la sexualité infantile " et
sa " systématisation philosophique ".

En contrepoint de nombreux textes autoanalytiques, nous avons


pu suivre comment il cherche à déshomosexualiser la scène de
l'analyse, du fait même de sa sensualité et de sa perception de la
psychologie féminine. Pour lui, " la femme est plus hautement
évoluée que l'homme, a plus de finesse dans ses sentiments
(moraux), plus de sensibilité (esthétique) et plus de bon sens ".

En abordant le traitement de nombreuses psychoses hystériques,


qui ne sont jamais pour lui des contre-indications de l'analyse, il

54
s'affronte aux limites de sa pratique, même si, du tact au contact,
de la tendresse à l'analyse mutuelle, certaines cures se trouvent
dans une impasse, la dépendance de l'analyste vis-à-vis de son
analysante-analyste ayant des effets difficilement prévisibles.

Il rend compte de tous ces questionnements dans son " Journal


clinique " de l'année 1932, dans lequel on peut lire qu'au-delà de
son " élasticité technique ", il tendait à estomper toute idée de
technique préétablie, en vue d'une " capacité à être ensemble ",
demandant autant d'honnêteté de la part de l'analyste qu'il en est
demandé au patient. Jusqu'où une analyse mutuelle est-elle
possible ?...

Il en arrive ainsi au grand texte de la fin de sa vie, " Confusion des


langues ", où il évite une solution globale d'explication des
pathologies mentales, pour persister dans son évaluation de
"l'érotisme parental ",.réfutant cette conception basée sur
l'introjection de la faute que l'on trouve souvent comme issue de
l'idéalisme psychanalytique. Avec " au moins vingt-cinq ans
d'avance " sur les théorisations de son époque, comme l'écrit
Balint, il insiste sur la position de soignant de l'adulte que peut
prendre un enfant vis-à-vis de cet entourage, plus ou moins fou,
dépressif, ou incestueux, et, par là, développe une perception

différente de celle de Freud face aux déviances et aux


traumatismes précoces responsables. " Au commencement était
l'action ", écrivait Freud en ce qui concerne le début mythique de
l'humanité, mais n'est-ce pas aussi valable au début de chaque
enfance ?

Ainsi, les tentatives techniques qu'instaure Ferenczi tout au long


de sa carrière sont loin d'apparaître maintenant, comme aux yeux
de Freud, un parrainage de techniques transgressives. Bien au
contraire, elles situent la recherche de Ferenczi à la tête de l'école
hongroise, en pionnier des travaux américains de Searles et
Bateson, des travaux anglais de Winnicott, et, en France, des
études de Nicolas Abraham et Maria Torok, ainsi que de certaines
conceptions de Lacan.

Le lyrisme avec lequel il sait confronter ses propres symptômes à


l'acuité de son analyse, les débordements d'enthousiasme qui
scandent son rapport à Freud, à la fois douloureux et angoissé,
fidèle mais libre de sa pensée jusqu'à sa mort brutale, sont autant
d'indices que son écriture nous transmet, témoin de cette autre
scène qui est celle de notre folie, scène de toute histoire et de son
désaveu, scène de correspondance problématique entre paroles et
actes, donc scène primitive sans cesse renouvelée, comme
l'écrivait déjà Shakespeare: "fine frenzy ".

Chronologie et principaux textes

54
de Ferenczi

1848 Baruch FRÄNKEL, Juif immigré, né en 1830 à Cracovie en


Pologne, s'engage à 18 ans comme volontaire dans la lutte contre
les Habsbourg.

1849 Après la capitulation des insurgés, il s'installe comme libraire


à Eger, puis à Miscolcz. Épouse Rosa Eibenschütz, Viennoise
d'origine polonaise (en 1858); elle a dix ans de moins que lui.

1873 Le 7 juillet, naissance de leur huitième enfant, Sàndor


(Alexandre) ; il est le cinquième garçon d'une fratrie qui en
comptera onze.

1881 Mort de sa jeune sœur Vilma (diphtérie). Changement du


patronyme familial: FRÄNKEL; FERENCI; FERENCZI. Études
secondaires brillantes au collège protestant.

1888 Mort de son père, Baruch (devenu Bernath).

1893 Études médicales à Vienne. Première lecture des travaux de


BREUER et FREUD. Rencontre avec Max Schächter, directeur de la
revue médicale " GYÔGYÀSZAT ".

1894 Diplôme de médecin.

1896 Service militaire.

1897 Travaille à l'hôpital St Roch, puis (en 1898) devient médecin


assistant dans le service réservé aux prostituées, à Budapest.
Première lecture de " La Science des Rêves " dont il ne fait pas le
compte rendu pour des raisons qu'il analyse plus tard (tome 1, p.
20).

Nombreux articles, dont beaucoup peuvent être considérés


comme pré-analytiques; certains traduits en français in: Claude
Lorin, " Le jeune Ferenczi, Premiers écrits, 1899-1906 " (J.F.),
Aubier-Flammarion.

1899 " Spiritisme ".

1900 S'installe comme neurologue. Attaché au service de


neuropsychiatrie de l'hôpital Élisabeth.

" Conscience et développement ", " Deux erreurs de diagnostic "


in: Topique 19 ; " Maladies coordonnées et assimilées ", " Nouvel
essai d'explication de la menstruation ", etc.

1901 " L'amour dans la science ".

1902 "Homosexualité féminine";

54
" Paranoïa " in: Topique 19.

1903 " Contribution à l'organisation du service hospitalier du


médecin assistant" in: J.F., p. 338.

1904 Chef de service en neurologie.

" La valeur thérapeutique de l'hypnose ".

Début vraisemblable de la liaison entre Sàndor et Gizella.

1905 " De la neurasthénie ". Création d'un Comité de Défense des


Homosexuels. Ill' congrès de psychiatrie hongroise.

1906 " De la prescription en thérapie neurologique " (étude sur les


placebos) in: Inf. Psych., juin 1982.

Traduction de la " Lettre à un adolescent qui veut étudier la


médecine i,> du médecin français Georges Dumas, professeur en
Sorbonne, ami de P. Janet et futur opposant aux idées de Freud
(J.F. et Perspectives Psychiatriques n' 92).

" Tass sexuels intermédiaires ".

1907 Premiers contacts avec C.G. JUNG à Zurich. S'achète un


chronomètre et s'entraîne aux techniques d'associations d'idées.

1908 2 février, première rencontre avec FREUD à Vienne, à


l'initiative de son ami le Dr Stein.

27 avril: 1" congrès dit " Rencontre de Psychologie Freudienne " à


Salzbourg.

" Psychologie et pédagogie ", Œuvres Complètes (O.C.), t. 1,


(1968, Payot).

FREUD parle de " l'Homme aux rats ", JUNG de la démence


précoce.

Vacances avec FREUD à Berchtesgaden.

1909 Voyage aux USA avec FREUD et JUNG.

" Introjection et transfert ", t. 1.

1910 Mars: II' congrès, Nüremberg.

JUNG Président. Fondation de l'IPA (Association Psychanalytique


Internationale).

" De l'histoire du mouvement psychanalytique ", " Mots obscènes


".

54
Août: vacances avec Freud (Leyde, Paris, Florence, Rome, Naples,
Palerme, Syracuse).

1911 Juillet: Elma Palos, déprimée, entame un traitement avec lui


jusqu'en décembre ; " fiançailles quasi certaines " entre eux.

Août: rejoint FREUD dans les Dolomites.

Septembre: III' congrès, Weimar.

" Homoérotisme ", O.C., t. 11, 1970, Payot.

Novembre: Elma part à Vienne faire une analyse avec FREUD.


Premier article français sur la psychanalyse (Morichau Beauchant).
Démission d'Adler et de Steckel du groupe viennois.

1912 Elma fait à nouveau une tentative de traitement avec


FERENCZI. Atmosphère familiale tendue entre Sàndor, Gizella et
Elma. Pâques: vacances avec FREUD en Dalmatie.

" Symptômes transitoires ", t. Il.

Été: JUNG part seul aux USA, donc pas de congrès possible.

Mise au point du Comité Secret, à l'initiative de JONES, avec:


FREUD, FERENCZI, RANK, ABRAHAM, SACHS, JONES; EITINGON en
1919.

Novembre: évanouissement de FREUD en déjeunant avec JUNG.

1913 Mars: voyage à Corfou. Avril: opération nasale.

19 mai: naissance du groupe hongrois: FERENCZI Président, avec:


HOLLÔS, RADÔ, LEVY, IGNOTUS.

25 mai: réunion du Comité, JONES Président; FREUD offre les


bagues à l'effigie de Jupiter.

" Développement du sens de réalité et ses stades ",

" Ontogenèse des symboles ", t. Il.

Gizella continue à vouloir marier Elma à Sàndor.

Juillet: tensions croissantes entre FREUD et JUNG.

Août: rencontre entre FREUD et la mère de Sàndor, Rozà


FERENCZI, à Marienbad.

Septembre: IV' congrès, Munich (JUNG Président). " Foi, incrédulité


et conviction sous l'angle de la psychologie médicale ", t. Il. "

54
Arpad, le petit homme-coq ", t. Il. " Critique des métamorphoses "
de JUNG.

Projet de mariage entre Elma et un Américain (Laurvick).

1914 14 avril: démission de JUNG. ABRAHAM Président.

Problèmes des nationalismes balkaniques; opposition croissante


entre Serbes et Croates. 28 avril: assassinat de François Ferdinand
à Sarajevo.

Quelques semaines d'analyse de FERENCZI avec FREUD,


interrompues par la mobilisation. Médecin-major chez les
Hussards, en garnison à PàPa: " Première analyse équestre ".

Traduction en hongrois des " Trois Essais " de FREUD.

Ébauche de " Thalassa ", non publiée à ce moment-là. Critique de


l'école psychiatrique de Bordeaux (REGIS, HESNARD).

1916 Poursuite de son analyse à Vienne.

" Névrose de guerre ", " Le silence est d'or ", etc.

1917 Trois mois passés dans le Semmering (Basedow?).

" Pollution sans rêve d'orgasme... ", t. Il.

Mort de Schächter.

1918 Septembre: V' congrès, Budapest; FERENCZI Président de


l'IPA.

"Technique psychanalytique", t. Il.

FREUD: Introduction à la psychanalyse des névroses de guerre,

in: Résultats, idées, problèmes, (1984, PUF). 31 octobre: révolution


hongroise dite des chrysanthèmes; armistice. 16 novembre:
proclamation de la République (Kàrolyi).

1919 Mariage de Sàndor avec Gizella Palos (née Altschul); le


même jour, décès de son premier mari, Gezà Palos;

Annonce à Freud le 1" mars.

21 mars: proclamation de la. République des Conseils (Bela Kun).

Avril: Pourparlers avec les étudiants et les ministères avant les


prochaines nominations universitaires. Rôle important de son ami
S. Rado.

54
Première chaire d'enseignement de la psychanalyse. G. ROHEIM
préside à l'enseignement de l'anthropologie, et G. REVESZ à celui
de la psychologie expérimentale.

4 juillet: suicide de Tausk, annoncé par Freud.

1" août: invasion des armées roumaines; terreur blanche


antisémite; régime de Horthy.

Octobre: FERENCZI cède la Présidence à JONES pour les raisons


politiques d'isolement croissant de la Hongrie.

"Psychanalyse et criminologie", O.C., t. III, (1 974, Payot).

1920 Janvier: mort de son ami et mécène des revues de


psychanalyse, Anton Von FREUND. FERENCZI nommé Président de
l'International Journal of Psychoanalysis.

Ouverture de la polyclinique de Berlin (ABRAHAM, EITINGON, REIK,


SACHS).

VI' Congrès, La Haye; FERENCZI Président.

"Prolongements de la technique active " -

1921 Septembre: voyage avec FREUD dans la Hartz de tous les


membres du Comité.

" Georges Groddeck: Le sondeur d'âme ".

25 décembre: grande lettre auto-analytique à Grodeck (in:


Correspondance F.G., (1982, Payot).

Congrès, Baden-Baden.

"Psychanalyse et politique sociale", t. 111.

1922 " Considérations sociales dans certaines psychanalyses ", t.


111.

Août: vacances avec RANK à Seefeld.

Septembre: congrès, Berlin:

" Présentation de Thalassa"; FREUD: Le moi et le ça; Mélanie


KLEIN: analyse précoce; ABRAHAM: psychose maniaco-dépressive.

1923 Découverte par FREUD de son cancer du maxillaire. Juillet:


50' anniversaire de FERENCZI; texte de FREUD à cette occasion
(traduit ici, chap. IV).

54
Rank publie son " Traumatisme de la naissance " ; travail en
commun avec lui à leur livre: " Perspectives de la psychanalyse ",
O.C., t. Ili.

Rencontre à Vienne avant le Congrès; Abraham redoute une


déviation type JUNG; dissolution du Comité Secret annoncée par
RANK.

Congrès d'Oxford.

1924 Pâques: congrès de Salzburg (VIII' congrès international).


Voyage de RANK aux USA.

Première édition de " Thalassa ", " Rêve du nourrisson savant ".

1925 Septembre: congrès de Hambourg. Anna FREUD, déléguée


de son père.

" Psychanalyse des habitudes sexuelles ".

Texte pour le centenaire de Charcot, t. III.

1926 70' anniversaire de FREUD.

Août: Genève, première rencontre des analystes de langue


française.

" Contre-indication à la technique active ".

" Critique de RANK ", t. Ill.

Septembre: voyage de Ferenczi aux USA, invité à la New-school

for social Research.

Conflits avec la Société de New York à propos de l'analyse par

les non-médecins, position que défendront toujours FREUD et

FERENCZI, opposés à JONES et une partie des psychanalystes

américains.

" Fantasmes gullivériens ", t. 111.

1927 Juin: retour de FERENCZI. Passant par Londres, il découvre

l'influence du kleinisme même sur JONES.

Congrès d'Innsbruck. Admission de la Société Psychanalytique

Française (LAFORGUE, SOKOLNICKA, LÔWENSTEIN).

54
1928 Février: commence à Budapest une série de conférences
publi-

- ques comme il n'y en a pas eu depuis la guerre.

Conférence de W. REICH à Budapest, critiquée par FEREN-

CZI.

" Adaptation de la famille... ", " Les problèmes de la fin de l'ana-

lyse", " Élasticité ", O.C., t. IV (1 982, Payot).

Octobre: voyage à Tolède, Madrid:

" Traitement psychanalytique du caractère ".

Conférence en français sur " Le processus de la formation de la

psychanalyse " (Payot, t. IV).

1929 "Enfant mal accueilli et sa pulsion de mort", "Masculin et

Féminin", O.C., t. IV.

Dissolution à New York du groupe d'analystes non-médecins

formés par FERENCZI.

Précisions à FREUD sur l'adaptation de l'analyse à des situations

particulières: enfants, psychotiques, primitifs...

" De l'enfance d'une fillette prolétaire " (inédit, à paraître au Coq

Héron) in: Zeitschfrift. f. psa. Pâd. 111 5/6.

Août: congrès d'Oxford: " Principe de relaxation et néo-cathar-

sis ", O.C., t. IV.

Fatigabilité croissante de FERENCZI désignée comme " sénilité

précoce " par FREUD; son " affaire c'est la recherche ", écrit-il.

Édition hongroise de " Thalassa " sous un autre titre: " Castas-

trophes dans le développement du fonctionnement génital ".

1930 Susceptibilité par rapport à la Présidence du mouvement.

FREUD, persuadé qu'il va mourir avant septembre 1930, ne peut

54
concevoir que FERENCZI comme Président.

" Principe de relaxation ", t. IV.

Mort de la mère de FREUD.

Août: début de la rédaction régulière de " Notes et fragments ",

t. IV.

Septembre: quitte Pest pour Buda, où FERENCZI et sa femme

aménagent leur nouvelle villa, Lisznyai utca 1 1.

1931 Le congrès est décommandé en raison des problèmes


monétaires

insurmontables.

6 mai: 75' anniversaire de FREUD.

" Analyse d'enfant avec les adultes", t. IV.

Ouverture d'une polyclinique à Budapest, Mészaros utca 12,

dirigée par M. BALINT, assisté de sa première épouse Alice.

Voyage à Capri. Discussion avec FREUD de leurs divergences:

question de technique. Hésitations quant à la Présidence.

" Réflexions sur le traumatisme ", t. IV.

Réaction de FREUD qui stigmatise la position de Ferenczi

comme celle d'un parrain (Godfather) de toute technique trans-

gressive.

1932 17 janvier: début de l'écriture de son Journal (à paraître chez

Payot, Journal Clinique).

21 août: renonce définitivement à la Présidence, pour faire évo-

luer les questions de technique.

Voyage à Vienne dont il revient déprimé et épuisé en raison de

l'accueil réservé que fait FREUD à son texte pour le prochain

congrès.

54
Congrès de Wiesbaden: " Confusion des langues".

Diagnostic de son anémie de Biermer.

Voyage en France (Biarritz, Luchon).

décembre: amélioration de son état sanguin.

1933 Rechute et troubles neurologiques croissants: syndrome


neuro-

anémique.

Autodafé des livres " anti-allemands " à Berlin, dont ceux de

Freud. 27.2: incendie du Reichstag. Un mois plus tard, FEREN-

CZI conseille à FREUD de quitter Vienne, qui persiste à ne pas

croire à l'invasion de l'Autriche.

L'article de FERENCZI, " Confusion des langues " est retiré de

la publication prévue au Zeitschrift.

Lundi 22 mai, 14 h 30: décès brutal par troubles respiratoires liés

à une myélite ascendante ; enterrement le 24 au cimetière israé-

lite de Farkasret à Budapest.

Texte posthume: "Présentation abrégée de la psychanalyse", t.

IV.

Notice nécrologique de FREUD (reproduite ici, chap. VIII).

Après-guerre

Le Journal clinique est décrypté par BALINT, après avoir été


conservé par Gizella.

Échanges des correspondances FREUD et FERENCZI entre Gizella


et Anna FREUD; les originaux sont confiés à BALINT, puis, après sa
mort, reviennent à son épouse Mme Enid BALINT. Celle-ci en a
confié un exemplaire complet à Mme Judith Dupont et l'équipe de
traduction du Coq Héron, et un autre à Mme Simitis. Cette
correspondance est accessible depuis peu à la Bibliothèque de la
ville de Vienne.

1983 26 novembre: Inauguration d'une plaque commémorative


sur le mur de sa villa (voir Coq Héron n' 90).

54
" DANS CETTE MAISON A TRAVAILLÉ DE 1930 À 1933 LE DR
FERENCZI SÀNDOR, NEUROLOGUE, PSYCHANALYSTE, CHERCHEUR,
ET THÉRAPEUTE DES MALADIES MENTALES.

SOCIÉTÉ HONGROISE DE PSYCHIATRIE. GROUPE DE TRAVAIL


PSYCHANALYTIQUE. "

Dans sa lettre de félicitations (le 28.5.1930) FREUD lui écrit: " Une
inspection de votre nouvelle adresse est bien sûr très tentante. Je
ne peux prévoir si je resterai assez valide. Mais elle deviendrait
des plus urgentes s'il se révélait par des fouilles dans votre jardin,
qu'autrefois déjà, c'était là l'emplacement d'une villa romaine dont
le propriétaire avait même séjourné en Égypte, et en aurait
rapporté maints souvenirs... "

1985 Publication (Ed. Payot) du JOURNAL CLINIQUE, écrit par


FERENCZI en 1932.

Publication (Ed. Fischer) d'un texte inconnu de FREUD, découvert


avec le JOURNAL de FERENCZI: " Ubersicht der
Ubertragungsneurosen ", présenté par Mr 1. SIMITIS, à paraître en
français (Aperçu sur les névroses de Transfert).

Adressée à FERENCZI, cette version s'étaye sur leur


correspondance.

La même année (1915) Freud publiera cependant un autre texte,


justement célèbre: " Observations sur l'amour de transfert ",
moins métabiologique que celui-ci; leur comparaison précise sera
du plus vif intérêt.

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Conclusion

Si Ferenczi est bien celui " qui a fait la psychanalyse " suivant la
formule de Wladimir Granoff, c'est au plus tranchant de ce qu'elle
peut représenter: une démarche agnostique et subversive,
scientifique dans son objet, militante dans sa pratique.

S'il n'accouche de "l'enfant de sa vie" qu'en 1924, " Thalassa ",


cette " performance exceptionnelle ", il prolonge, par la bioanalyse
c'est-à-dire la psychosomatique, ses réflexions précédentes sur
l'amour-castastrophe et la psychose maniaco-dépressive. Mais,

54
comme modèle de l'imagination scientifique, " Thalassa " peut
être considéré aujourd'hui comme un texte précurseur des
recherches modernes, notamment celle du mathématicien René
Thom, qui n'hésite pas à utiliser des analogies symboliques entre
l'embryologie, la linguistique et l'éthologie, et à développer la
théorie dite des catastrophes. Ainsi, cette évolution de la sexualité
par adaptation aux catastrophes de l'environnement, telle que
Ferenczi l'a proposée, trouve-t-elle sa place dans le vaste
ensemble de la théorie générale des systèmes ouverts: évolution
moléculaire mais aussi cosmique, géologique et prébiologique,
avant l'évolution des espèces et l'application de ces théories aux
systèmes humains.

Comme théoricien de la technique psychanalytique, Ferenczi est


celui qui a su préserver l'acquis des premières déductions de
Freud, préférant une extension du concept de traumatisme sexuel,
pour ne pas négliger, dans la pratique, les conséquences
désastreuses des commotions psychiques précoces, quelquefois
oubliées par le patient lui-même; celles-ci nécessitent en effet un

aménagement de la cure par rapport à des standards rigides,


lesquels sont souvent une esquive des difficultés, par " hypocrisie
professionnelle " ou " trop grand savoir de l'analyste "...

En cela, Ferenczi est celui qui cherche l'adaptation. de la


psychanalyse aux situations les plus délicates, comme il est celui
qui propose que ce soit le milieu familial qui s'adapte à l'enfant, et
non pas l'inverse. Il en vient ainsi à s'opposer radicalement au "
coup manqué " que constitue le " Traumatisme de la naissance "
d'Otto Rank, comme il s'était opposé, dix ans plus tôt, à la
déviation jungienne en son " désaveu de la sexualité infantile " et
sa " systématisation philosophique ".

En contrepoint de nombreux textes autoanalytiques, nous avons


pu suivre comment il cherche à déshomosexualiser la scène de
l'analyse, du fait même de sa sensualité et de sa perception de la
psychologie féminine. Pour lui, " la femme est plus hautement
évoluée que l'homme, a plus de finesse dans ses sentiments
(moraux), plus de sensibilité (esthétique) et plus de bon sens ".

En abordant le traitement de nombreuses psychoses hystériques,


qui ne sont jamais pour lui des contre-indications de l'analyse, il
s'affronte aux limites de sa pratique, même si, du tact au contact,
de la tendresse à l'analyse mutuelle, certaines cures se trouvent
dans une impasse, la dépendance de l'analyste vis-à-vis de son
analysante-analyste ayant des effets difficilement prévisibles.

Il rend compte de tous ces questionnements dans son " Journal


clinique " de l'année 1932, dans lequel on peut lire qu'au-delà de
son " élasticité technique ", il tendait à estomper toute idée de
technique préétablie, en vue d'une " capacité à être ensemble ",
demandant autant d'honnêteté de la part de l'analyste qu'il en est

54
demandé au patient. Jusqu'où une analyse mutuelle est-elle
possible ?...

Il en arrive ainsi au grand texte de la fin de sa vie, " Confusion des


langues ", où il évite une solution globale d'explication des
pathologies mentales, pour persister dans son évaluation de
"l'érotisme parental ",.réfutant cette conception basée sur
l'introjection de la faute que l'on trouve souvent comme issue de
l'idéalisme psychanalytique. Avec " au moins vingt-cinq ans
d'avance " sur les théorisations de son époque, comme l'écrit
Balint, il insiste sur la position de soignant de l'adulte que peut
prendre un enfant vis-à-vis de cet entourage, plus ou moins fou,
dépressif, ou incestueux, et, par là, développe une perception

différente de celle de Freud face aux déviances et aux


traumatismes précoces responsables. " Au commencement était
l'action ", écrivait Freud en ce qui concerne le début mythique de
l'humanité, mais n'est-ce pas aussi valable au début de chaque
enfance ?

Ainsi, les tentatives techniques qu'instaure Ferenczi tout au long


de sa carrière sont loin d'apparaître maintenant, comme aux yeux
de Freud, un parrainage de techniques transgressives. Bien au
contraire, elles situent la recherche de Ferenczi à la tête de l'école
hongroise, en pionnier des travaux américains de Searles et
Bateson, des travaux anglais de Winnicott, et, en France, des
études de Nicolas Abraham et Maria Torok, ainsi que de certaines
conceptions de Lacan.

Le lyrisme avec lequel il sait confronter ses propres symptômes à


l'acuité de son analyse, les débordements d'enthousiasme qui
scandent son rapport à Freud, à la fois douloureux et angoissé,
fidèle mais libre de sa pensée jusqu'à sa mort brutale, sont autant
d'indices que son écriture nous transmet, témoin de cette autre
scène qui est celle de notre folie, scène de toute histoire et de son
désaveu, scène de correspondance problématique entre paroles et
actes, donc scène primitive sans cesse renouvelée, comme
l'écrivait déjà Shakespeare: "fine frenzy ".

Chronologie et principaux textes


de Ferenczi

1848 Baruch FRÄNKEL, Juif immigré, né en 1830 à Cracovie en


Pologne, s'engage à 18 ans comme volontaire dans la lutte contre
les Habsbourg.

54
1849 Après la capitulation des insurgés, il s'installe comme libraire
à Eger, puis à Miscolcz. Épouse Rosa Eibenschütz, Viennoise
d'origine polonaise (en 1858); elle a dix ans de moins que lui.

1873 Le 7 juillet, naissance de leur huitième enfant, Sàndor


(Alexandre) ; il est le cinquième garçon d'une fratrie qui en
comptera onze.

1881 Mort de sa jeune sœur Vilma (diphtérie). Changement du


patronyme familial: FRÄNKEL; FERENCI; FERENCZI. Études
secondaires brillantes au collège protestant.

1888 Mort de son père, Baruch (devenu Bernath).

1893 Études médicales à Vienne. Première lecture des travaux de


BREUER et FREUD. Rencontre avec Max Schächter, directeur de la
revue médicale " GYÔGYÀSZAT ".

1894 Diplôme de médecin.

1896 Service militaire.

1897 Travaille à l'hôpital St Roch, puis (en 1898) devient médecin


assistant dans le service réservé aux prostituées, à Budapest.
Première lecture de " La Science des Rêves " dont il ne fait pas le
compte rendu pour des raisons qu'il analyse plus tard (tome 1, p.
20).

Nombreux articles, dont beaucoup peuvent être considérés


comme pré-analytiques; certains traduits en français in: Claude
Lorin, " Le jeune Ferenczi, Premiers écrits, 1899-1906 " (J.F.),
Aubier-Flammarion.

1899 " Spiritisme ".

1900 S'installe comme neurologue. Attaché au service de


neuropsychiatrie de l'hôpital Élisabeth.

" Conscience et développement ", " Deux erreurs de diagnostic "


in: Topique 19 ; " Maladies coordonnées et assimilées ", " Nouvel
essai d'explication de la menstruation ", etc.

1901 " L'amour dans la science ".

1902 "Homosexualité féminine";

" Paranoïa " in: Topique 19.

1903 " Contribution à l'organisation du service hospitalier du


médecin assistant" in: J.F., p. 338.

1904 Chef de service en neurologie.

54
" La valeur thérapeutique de l'hypnose ".

Début vraisemblable de la liaison entre Sàndor et Gizella.

1905 " De la neurasthénie ". Création d'un Comité de Défense des


Homosexuels. Ill' congrès de psychiatrie hongroise.

1906 " De la prescription en thérapie neurologique " (étude sur les


placebos) in: Inf. Psych., juin 1982.

Traduction de la " Lettre à un adolescent qui veut étudier la


médecine i,> du médecin français Georges Dumas, professeur en
Sorbonne, ami de P. Janet et futur opposant aux idées de Freud
(J.F. et Perspectives Psychiatriques n' 92).

" Tass sexuels intermédiaires ".

1907 Premiers contacts avec C.G. JUNG à Zurich. S'achète un


chronomètre et s'entraîne aux techniques d'associations d'idées.

1908 2 février, première rencontre avec FREUD à Vienne, à


l'initiative de son ami le Dr Stein.

27 avril: 1" congrès dit " Rencontre de Psychologie Freudienne " à


Salzbourg.

" Psychologie et pédagogie ", Œuvres Complètes (O.C.), t. 1,


(1968, Payot).

FREUD parle de " l'Homme aux rats ", JUNG de la démence


précoce.

Vacances avec FREUD à Berchtesgaden.

1909 Voyage aux USA avec FREUD et JUNG.

" Introjection et transfert ", t. 1.

1910 Mars: II' congrès, Nüremberg.

JUNG Président. Fondation de l'IPA (Association Psychanalytique


Internationale).

" De l'histoire du mouvement psychanalytique ", " Mots obscènes


".

Août: vacances avec Freud (Leyde, Paris, Florence, Rome, Naples,


Palerme, Syracuse).

1911 Juillet: Elma Palos, déprimée, entame un traitement avec lui


jusqu'en décembre ; " fiançailles quasi certaines " entre eux.

54
Août: rejoint FREUD dans les Dolomites.

Septembre: III' congrès, Weimar.

" Homoérotisme ", O.C., t. 11, 1970, Payot.

Novembre: Elma part à Vienne faire une analyse avec FREUD.


Premier article français sur la psychanalyse (Morichau Beauchant).
Démission d'Adler et de Steckel du groupe viennois.

1912 Elma fait à nouveau une tentative de traitement avec


FERENCZI. Atmosphère familiale tendue entre Sàndor, Gizella et
Elma. Pâques: vacances avec FREUD en Dalmatie.

" Symptômes transitoires ", t. Il.

Été: JUNG part seul aux USA, donc pas de congrès possible.

Mise au point du Comité Secret, à l'initiative de JONES, avec:


FREUD, FERENCZI, RANK, ABRAHAM, SACHS, JONES; EITINGON en
1919.

Novembre: évanouissement de FREUD en déjeunant avec JUNG.

1913 Mars: voyage à Corfou. Avril: opération nasale.

19 mai: naissance du groupe hongrois: FERENCZI Président, avec:


HOLLÔS, RADÔ, LEVY, IGNOTUS.

25 mai: réunion du Comité, JONES Président; FREUD offre les


bagues à l'effigie de Jupiter.

" Développement du sens de réalité et ses stades ",

" Ontogenèse des symboles ", t. Il.

Gizella continue à vouloir marier Elma à Sàndor.

Juillet: tensions croissantes entre FREUD et JUNG.

Août: rencontre entre FREUD et la mère de Sàndor, Rozà


FERENCZI, à Marienbad.

Septembre: IV' congrès, Munich (JUNG Président). " Foi, incrédulité


et conviction sous l'angle de la psychologie médicale ", t. Il. "
Arpad, le petit homme-coq ", t. Il. " Critique des métamorphoses "
de JUNG.

Projet de mariage entre Elma et un Américain (Laurvick).

1914 14 avril: démission de JUNG. ABRAHAM Président.

54
Problèmes des nationalismes balkaniques; opposition croissante
entre Serbes et Croates. 28 avril: assassinat de François Ferdinand
à Sarajevo.

Quelques semaines d'analyse de FERENCZI avec FREUD,


interrompues par la mobilisation. Médecin-major chez les
Hussards, en garnison à PàPa: " Première analyse équestre ".

Traduction en hongrois des " Trois Essais " de FREUD.

Ébauche de " Thalassa ", non publiée à ce moment-là. Critique de


l'école psychiatrique de Bordeaux (REGIS, HESNARD).

1916 Poursuite de son analyse à Vienne.

" Névrose de guerre ", " Le silence est d'or ", etc.

1917 Trois mois passés dans le Semmering (Basedow?).

" Pollution sans rêve d'orgasme... ", t. Il.

Mort de Schächter.

1918 Septembre: V' congrès, Budapest; FERENCZI Président de


l'IPA.

"Technique psychanalytique", t. Il.

FREUD: Introduction à la psychanalyse des névroses de guerre,

in: Résultats, idées, problèmes, (1984, PUF). 31 octobre: révolution


hongroise dite des chrysanthèmes; armistice. 16 novembre:
proclamation de la République (Kàrolyi).

1919 Mariage de Sàndor avec Gizella Palos (née Altschul); le


même jour, décès de son premier mari, Gezà Palos;

Annonce à Freud le 1" mars.

21 mars: proclamation de la. République des Conseils (Bela Kun).

Avril: Pourparlers avec les étudiants et les ministères avant les


prochaines nominations universitaires. Rôle important de son ami
S. Rado.

Première chaire d'enseignement de la psychanalyse. G. ROHEIM


préside à l'enseignement de l'anthropologie, et G. REVESZ à celui
de la psychologie expérimentale.

4 juillet: suicide de Tausk, annoncé par Freud.

54
1" août: invasion des armées roumaines; terreur blanche
antisémite; régime de Horthy.

Octobre: FERENCZI cède la Présidence à JONES pour les raisons


politiques d'isolement croissant de la Hongrie.

"Psychanalyse et criminologie", O.C., t. III, (1 974, Payot).

1920 Janvier: mort de son ami et mécène des revues de


psychanalyse, Anton Von FREUND. FERENCZI nommé Président de
l'International Journal of Psychoanalysis.

Ouverture de la polyclinique de Berlin (ABRAHAM, EITINGON, REIK,


SACHS).

VI' Congrès, La Haye; FERENCZI Président.

"Prolongements de la technique active " -

1921 Septembre: voyage avec FREUD dans la Hartz de tous les


membres du Comité.

" Georges Groddeck: Le sondeur d'âme ".

25 décembre: grande lettre auto-analytique à Grodeck (in:


Correspondance F.G., (1982, Payot).

Congrès, Baden-Baden.

"Psychanalyse et politique sociale", t. 111.

1922 " Considérations sociales dans certaines psychanalyses ", t.


111.

Août: vacances avec RANK à Seefeld.

Septembre: congrès, Berlin:

" Présentation de Thalassa"; FREUD: Le moi et le ça; Mélanie


KLEIN: analyse précoce; ABRAHAM: psychose maniaco-dépressive.

1923 Découverte par FREUD de son cancer du maxillaire. Juillet:


50' anniversaire de FERENCZI; texte de FREUD à cette occasion
(traduit ici, chap. IV).

Rank publie son " Traumatisme de la naissance " ; travail en


commun avec lui à leur livre: " Perspectives de la psychanalyse ",
O.C., t. Ili.

Rencontre à Vienne avant le Congrès; Abraham redoute une


déviation type JUNG; dissolution du Comité Secret annoncée par
RANK.

54
Congrès d'Oxford.

1924 Pâques: congrès de Salzburg (VIII' congrès international).


Voyage de RANK aux USA.

Première édition de " Thalassa ", " Rêve du nourrisson savant ".

1925 Septembre: congrès de Hambourg. Anna FREUD, déléguée


de son père.

" Psychanalyse des habitudes sexuelles ".

Texte pour le centenaire de Charcot, t. III.

1926 70' anniversaire de FREUD.

Août: Genève, première rencontre des analystes de langue


française.

" Contre-indication à la technique active ".

" Critique de RANK ", t. Ill.

Septembre: voyage de Ferenczi aux USA, invité à la New-school

for social Research.

Conflits avec la Société de New York à propos de l'analyse par

les non-médecins, position que défendront toujours FREUD et

FERENCZI, opposés à JONES et une partie des psychanalystes

américains.

" Fantasmes gullivériens ", t. 111.

1927 Juin: retour de FERENCZI. Passant par Londres, il découvre

l'influence du kleinisme même sur JONES.

Congrès d'Innsbruck. Admission de la Société Psychanalytique

Française (LAFORGUE, SOKOLNICKA, LÔWENSTEIN).

1928 Février: commence à Budapest une série de conférences


publi-

- ques comme il n'y en a pas eu depuis la guerre.

Conférence de W. REICH à Budapest, critiquée par FEREN-

54
CZI.

" Adaptation de la famille... ", " Les problèmes de la fin de l'ana-

lyse", " Élasticité ", O.C., t. IV (1 982, Payot).

Octobre: voyage à Tolède, Madrid:

" Traitement psychanalytique du caractère ".

Conférence en français sur " Le processus de la formation de la

psychanalyse " (Payot, t. IV).

1929 "Enfant mal accueilli et sa pulsion de mort", "Masculin et

Féminin", O.C., t. IV.

Dissolution à New York du groupe d'analystes non-médecins

formés par FERENCZI.

Précisions à FREUD sur l'adaptation de l'analyse à des situations

particulières: enfants, psychotiques, primitifs...

" De l'enfance d'une fillette prolétaire " (inédit, à paraître au Coq

Héron) in: Zeitschfrift. f. psa. Pâd. 111 5/6.

Août: congrès d'Oxford: " Principe de relaxation et néo-cathar-

sis ", O.C., t. IV.

Fatigabilité croissante de FERENCZI désignée comme " sénilité

précoce " par FREUD; son " affaire c'est la recherche ", écrit-il.

Édition hongroise de " Thalassa " sous un autre titre: " Castas-

trophes dans le développement du fonctionnement génital ".

1930 Susceptibilité par rapport à la Présidence du mouvement.

FREUD, persuadé qu'il va mourir avant septembre 1930, ne peut

concevoir que FERENCZI comme Président.

" Principe de relaxation ", t. IV.

Mort de la mère de FREUD.

54
Août: début de la rédaction régulière de " Notes et fragments ",

t. IV.

Septembre: quitte Pest pour Buda, où FERENCZI et sa femme

aménagent leur nouvelle villa, Lisznyai utca 1 1.

1931 Le congrès est décommandé en raison des problèmes


monétaires

insurmontables.

6 mai: 75' anniversaire de FREUD.

" Analyse d'enfant avec les adultes", t. IV.

Ouverture d'une polyclinique à Budapest, Mészaros utca 12,

dirigée par M. BALINT, assisté de sa première épouse Alice.

Voyage à Capri. Discussion avec FREUD de leurs divergences:

question de technique. Hésitations quant à la Présidence.

" Réflexions sur le traumatisme ", t. IV.

Réaction de FREUD qui stigmatise la position de Ferenczi

comme celle d'un parrain (Godfather) de toute technique trans-

gressive.

1932 17 janvier: début de l'écriture de son Journal (à paraître chez

Payot, Journal Clinique).

21 août: renonce définitivement à la Présidence, pour faire évo-

luer les questions de technique.

Voyage à Vienne dont il revient déprimé et épuisé en raison de

l'accueil réservé que fait FREUD à son texte pour le prochain

congrès.

Congrès de Wiesbaden: " Confusion des langues".

Diagnostic de son anémie de Biermer.

Voyage en France (Biarritz, Luchon).

54
décembre: amélioration de son état sanguin.

1933 Rechute et troubles neurologiques croissants: syndrome


neuro-

anémique.

Autodafé des livres " anti-allemands " à Berlin, dont ceux de

Freud. 27.2: incendie du Reichstag. Un mois plus tard, FEREN-

CZI conseille à FREUD de quitter Vienne, qui persiste à ne pas

croire à l'invasion de l'Autriche.

L'article de FERENCZI, " Confusion des langues " est retiré de

la publication prévue au Zeitschrift.

Lundi 22 mai, 14 h 30: décès brutal par troubles respiratoires liés

à une myélite ascendante ; enterrement le 24 au cimetière israé-

lite de Farkasret à Budapest.

Texte posthume: "Présentation abrégée de la psychanalyse", t.

IV.

Notice nécrologique de FREUD (reproduite ici, chap. VIII).

Après-guerre

Le Journal clinique est décrypté par BALINT, après avoir été


conservé par Gizella.

Échanges des correspondances FREUD et FERENCZI entre Gizella


et Anna FREUD; les originaux sont confiés à BALINT, puis, après sa
mort, reviennent à son épouse Mme Enid BALINT. Celle-ci en a
confié un exemplaire complet à Mme Judith Dupont et l'équipe de
traduction du Coq Héron, et un autre à Mme Simitis. Cette
correspondance est accessible depuis peu à la Bibliothèque de la
ville de Vienne.

1983 26 novembre: Inauguration d'une plaque commémorative


sur le mur de sa villa (voir Coq Héron n' 90).

" DANS CETTE MAISON A TRAVAILLÉ DE 1930 À 1933 LE DR


FERENCZI SÀNDOR, NEUROLOGUE, PSYCHANALYSTE, CHERCHEUR,
ET THÉRAPEUTE DES MALADIES MENTALES.

54
SOCIÉTÉ HONGROISE DE PSYCHIATRIE. GROUPE DE TRAVAIL
PSYCHANALYTIQUE. "

Dans sa lettre de félicitations (le 28.5.1930) FREUD lui écrit: " Une
inspection de votre nouvelle adresse est bien sûr très tentante. Je
ne peux prévoir si je resterai assez valide. Mais elle deviendrait
des plus urgentes s'il se révélait par des fouilles dans votre jardin,
qu'autrefois déjà, c'était là l'emplacement d'une villa romaine dont
le propriétaire avait même séjourné en Égypte, et en aurait
rapporté maints souvenirs... "

1985 Publication (Ed. Payot) du JOURNAL CLINIQUE, écrit par


FERENCZI en 1932.

Publication (Ed. Fischer) d'un texte inconnu de FREUD, découvert


avec le JOURNAL de FERENCZI: " Ubersicht der
Ubertragungsneurosen ", présenté par Mr 1. SIMITIS, à paraître en
français (Aperçu sur les névroses de Transfert).

Adressée à FERENCZI, cette version s'étaye sur leur


correspondance.

La même année (1915) Freud publiera cependant un autre texte,


justement célèbre: " Observations sur l'amour de transfert ",
moins métabiologique que celui-ci; leur comparaison précise sera
du plus vif intérêt.

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