NOUVELLES DU FRONT

B U L L ET I N DE L I A I SON DU F R ON T D ES I N D IGN É S D U G A B ON
N° 1 - SEPTEMBRE 2013 - SOUTIEN: 500 F, UNIQUEMENT AU BUREAU DU FIG  06 16 62 65. PHOTOCOPIABLE À VOLONTÉ ET DISTRIBUABLE GRATUITEMENT .

LE FRONT DES INDIGNÉS DU GABON S’ENGAGE DANS LA DÉSOBÉISSANCE CIVILE
Après avoir analysé la situation nationale et dressé le bilan du mouvement revendicatif afin d’adopter de nouvelles formes de lutte, le forum des Indignés qui s’est tenu en juin 2013, a conclu à la nécessité d’expérimenter une autre forme de résistance: la désobéissance civile.
Qu’est-ce que la désobéissance civile? Ses premières formes connues remontent à l’antiquité: Antigone désobéit aux lois pour enterrer son frère dignement. Dans la Lysistrata d’Aristophane, les femmes, fatiguées de voir leurs maris tout le temps en guerre, décident –pour parler gabonais- de les «boucher», de ne plus leur «donner.» A Rome, en 195 av. JC, elles protestent massivement et publiquement contre une loi qui leur impose une certaine façon de s’habiller et en 42 av. JC, elles manifestent contre une taxe abusive qui est imposée aux Romains. Au Moyen Âge, l’Eglise catholique qui instrumentalisait Dieu pour asservir les peuples, affirmait que tout pouvoir venant de Dieu, contester une décision du roi était pécher contre Dieu. Cette doctrine, initiée par Saint Paul, s’appuie sur la Bible en interprétant hors contexte la parole de Jésus qui dit: «donne à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu.» Mais Saint Thomas d’Aquin n’est pas d’accord avec cette interprétation. Dans sa Somme théologique, il met en question l’obéissance aveugle à la loi: si cette dernière a des conséquences néfastes, il faut désobéir si cette désobéissance n’a pas de conséquences plus graves que les dégâts que causerait la loi contestée. Il considère que lorsqu’ une loi est inique, elle pêche contre Dieu. Mais c’est au 19è S. que la désobéissance civile est véritablement théorisée: intellectuel diplômé de la prestigieuse Université de Harvard, Henri David Thoreau, un anticonformiste Etats-unien, avait préféré passer une nuit en prison plutôt que payer la part de ses impôts qui aurait servi à l’Etat de perpétuer l’esclavage et de financer la guerre contre le Mexique. En 1849, il publie un essai très court mais très important, Resistance to Civil Government réédité, après sa mort, sous le titre Civil Disobedience. Cet essai marque un tournant dans l’histoire du mouvement revendicatif universel. En effet, les principes de la désobéissance civile seront appliqués avec succès, notamment par deux des plus grandes figures du 20è S.: Mohandas Ghandi, artisan de l’Indépendance de l’Inde en 1947 et Martin Luther King, Jr. qui a cristallisé, dirigé et incarné la lutte pour les droits civiques des Noirs américains dans les années 50-60. Le mouvement revendicatif du Gabon a essayé tous les moyens légaux pour se faire entendre, mais en vain. En tirant des leçons de l’Histoire il apparaît que face à la violence d’Etat légalisée et justifiée par l’oppresseur, nous devons concentrer notre lutte sur ce qui fait la force de notre adverse. La force de notre adversaire, c’est notre faiblesse et notre peur. La force de la violence, c’est la peur de la violence. Pourtant, accepter de subir le réflexe de violence amènera à affaiblir ce dernier. En effet, si Jésus, Gandhi et Luther King ont donné leurs vies pour leurs prochains, si Nelson Mandela a donné 26 ans de la sienne, comment peut-on prétendre s’engager pour le peuple gabonais en redoutant de respirer un peu de gaz lacrymogène ou de passer quelques heures en garde à vue?

EDITORIAL

Personne ne fera le Gabon à notre place
Le 1er Forum des Indignés du Gabon s’est tenu en 2012 sous le thème «reconquérir notre souveraineté». Après un an de réflexion, celui de cette année a approfondi les principes et les conditions nécessaires au progrès de notre pays: partant du constat que tout ce que nous avons essayé n’a pas empêché notre pays de s’embourber davantage dans les régressions sociales, économiques et politiques, le Front des Indignés du Gabon (FIG) est arrivé à une conclusion significative: nous devons adopter de nouvelles formes de résistances. Mais la résistance n’est possible qu’au terme d’une prise de conscience et d’un engagement individuels pour que chacun de nous prenne sa responsabilité devant l’Histoire. En effet, par principe et pour être cohérents avec l’exigence de souveraineté, nous devons savoir que personne ne fera le Gabon à notre place. Car, inévitablement, devant nos ancêtres et devant nos enfants, nous rendrons des comptes, un jour, pour ce que nous avons eu le courage de faire et pour tout ce que nous avons eu la lâcheté de ne pas faire.
Grégory Ngbwa Mintsa

Parce qu’Ali9 ne pourra pas bastonner et mettre tous les Gabonais en prison et parce qu’il ne compte que sur notre peur pour se maintenir au pouvoir, montrons que nous n’avons pas peur en exigeant qu’il nous enferme tous. Chacun de nous doit donc concevoir le moyen le plus efficace de désobéir pour affaiblir ce pouvoir.  Blanche Abegue

Page 2

NOUVELLES DU FRONT N° 1

Henri David Thoreau, un rebelle pacifique
Source: http://www.scriptoblog.com/index.php?option=com_content&view=article&id=288:la-desobeissance-civile-h-thoreau&catid=53:politique&Itemid=55

a désobéissance civile est un court texte de Henry David Thoreau. Rebelle dans l’Amérique du XIX° siècle, ce diplômé de Harvard atypique s’est inscrit dans le mouvement transcendantaliste d’Emerson, mutation kantienne (et manquée) du protestantisme non conformiste. Mais il fut aussi un lecteur passionné de la Baghavad-Gîta (à une époque où la mystique indienne était à peu près inconnue en Occident), et un opposant farouche à l’impérialisme US naissant. Il peut être vu comme un des précurseurs de la sensibilité libertarienne américaine, une sensibilité qui n’a pas vraiment d’équivalent en Europe, et que nous confondons parfois, bien à tort, avec le libéralisme.

té qui a du sens trouve, dans son enfermement, une forme de liberté intérieure authentique Ainsi la tyrannie de la majorité peut être empêchée. Une minorité est impuissante tant qu’elle respecte la loi du plus grand nombre. Mais quand elle bloque le fonctionnement de la machine d’Etat majoritaire, elle construit un rapport de force avec la majorité. Alors, tôt ou tard, l’Etat n’a plus que le choix entre la violence et la capitulation. Tout dépend, dans ces conditions, du choix des fonctionnaires : s’ils obéissent à l’Etat, la révolution pacifique est manquée. Mais s’ils refusent d’obéir, la victoire est acquise: dès l’instant où les hommes qui servent la maEtude de l’inclassable Henry chine se rebellent contre elle, elle Thoreau, à travers son ouvrage perd toute capacité d’action –car, maître en dernière analyse, elle n’est faite que d’hommes réduits à l’état Pour Thoreau, le meilleur gouverned’engrenages. ment est celui qui ne gouverne pas du C’est à ce type de combat qu’il faut tout. Mais, ajoute-t-il, cet idéal ne pourse préparer, poursuit Thoreau. Et ra être atteint que quand les hommes y pour cette raison, il faut que le dissiseront prêts. Pour l’instant, il faut donc dent se tienne, autant que possiadmettre que le gouvernement est un ble, à distance de l’argent. Il faut mal (parce que même désigné par le qu’il apprenne à vivre avec peu peuple, il peut en venir à tromper le d’argent, et si possible sans argent peuple), mais un mal nécessaire du tout. Alors le gouvernement (parce que les hommes ne sont Une minorité est impuissante tant qu’elle respecte la n’aura rien à lui prendre. On ne pas encore prêts à se gouverner peut spolier celui qui n’a rien. eux-mêmes). Dans l’immédiat, il loi du plus grand nombre. Mais quand elle bloque le Un contribuable riche refuse de n’est donc pas question de sup- fonctionnement de la machine d’Etat majoritaire, elle payer? On saisit ses biens. Mais un primer le gouvernement. Il est contribuable sans fortune? On n’a question de rendre possible un construit un rapport de force avec la majorité. rien à saisir, hormis sa personne. meilleur gouvernement, c'est-àEt là, l’Etat doit dénoncer sa prodire un gouvernement qui éduquera les être la sienne. Il existe un moment où, pre nature. hommes pour rendre possible, un jour, en face du retournement de la liberté (…) Il faut que les esprits libres l’absence de gouvernement. contre elle-même, cesser d’obéir aux sachent vivre en autarcie (…) Il faut A l’aune de ce critère, la démocratie lois édictées en vue de protéger la liberqu’ils construisent, hors du système américaine, règne de la majorité, n’est té peut devenir, paradoxalement, un qu’ils exècrent, un espace autonomisé, jamais qu’une tyrannie comme les au- moyen de recouvrer la liberté. sur lequel l’Etat sera sans prise –sauf à tres. C’est la tyrannie de la majorité, (…) Certes, le dissident sera jeté en employer la violence directe, et mais c’est la tyrannie quand même. Par- prison. Et après? On n’a rien sans rien. donc… à révéler sa nature. ce qu’elle est une tyrannie, elle peut Le prix à payer pour la liberté peut être, Il faut se montrer mauvais admifaire régner la Loi, mais pas rendre les parfois, paradoxalement, de payer de sa nistré, mais bon voisin. Ce que Thohommes plus justes. Et donc elle ne liberté propre le combat que l’on mène reau prône donc, c’est une révolte prépare en rien l’avènement d’un temps pour la liberté de tous les hommes. Il sans violence, sinon celle d’une évenoù les hommes seront, enfin, prêts à se n’y a aucune honte à cela. Au contraire: tuelle répression(…) C’est une révolte gouverner eux-mêmes. Au contraire: dans un pays où la liberté n’a plus de de l’humain contre la machine, de parce qu’elle est solide (puisque majori- sens, il est probable qu’un homme eml’esprit libre contre la liberté des ennetairement approuvée), cette tyrannie prisonné pour avoir défendu une libermis de la liberté.

L

peut faire régresser les hommes sous l’angle de la liberté. Ainsi la liberté américaine prépare le retournement de sa pure expression. L’homme américain fabriqué par la démocratie jouit d’une certaine liberté, mais du fait de la dynamique du système qu’il sert, il perd le goût de la liberté. N’ayant pas compris la nature du projet dans lequel il s’inscrit, il finira inévitablement par le pervertir, au point que la liberté américaine peut, nous explique Thoreau il y a 150 ans, devenir l’incubateur de l’esclavage pour le monde. Libérez un marchand de Boston, et il utilisera cette liberté pour asservir le Mexique, dont il convoite les ressources. Un tel homme n’utilisera sa liberté que pour satisfaire ses intérêts. De la justice, et de l’exigence de justice qui fonde la conscience, il n’a que faire. Fondamentalement, la généralisation de ce type d’homme, produit par le projet américain, annonce l’échec et même l’inversion de ce projet. Alors que faire ? Thoreau répond: désobéir. La Constitution, explique-t-il, peut constituer le mal si du bien naît le mal. La loi ne doit être suivie que si le corps politique dont elle est garante se porte effectivement dans la direction qui doit

NOUVELLES DU FRONT N° 1

Page 3

«Le pays exige des expérimentations audacieuses et soutenues. Le bon sens est de choisir une méthode et de l’essayer. Si elle échoue, admettez -le franchement et essayez autre chose. Mais surtout, essayez autre chose!» Franklin Roosevelt, 22 mai 1932.

Comment désobéir
Chaque pays, chaque époque, chaque société, chaque individu ont leurs réalités propres. Dans le contexte impérialiste de l’Inde, Gandhi ne s’est pas limité, comme Thoreau, à refuser la part d’impôt qui aurait financé l’esclavage et la guerre. Martin Luther King non plus. Les Gabonais qui s’interroge sur comment-on-va-encore-faire ignorent qu’ils appliquent, depuis longtemps la désobéissance civile à l’échelle nationale. En effet, lorsqu’une loi a supprimé la dot, en considérant que les effets de la loi seront plus négatifs que ceux qui ont amené à supprimer la dot, les Gabonais ont désobéi et continuent de la pratiquer, étant donné la dimension sociale du mariage traditionnel, inconcevable sans dot. Le législateur gabonais, ennemi de la tradition, a beau imposer la filiation séminale, dans les familles et dans la tradition, celui qui veut fonder une famille et avoir des enfants, doit épouser une femme au préalable. Alors, comment désobéir face aux régressions, aujourd’hui? En rejetant tous les attributs du pouvoir qui lui permettent de s’imposer comme des maîtres devant qui nous, les citoyens, devons nous incliner. Exemple: les soi-disant représentants du peuple ont installé un feu tricolore à l’entrée de l’Assemblée nationale qui perturbe gravement la circulation. Rien que pour montrer qu’ils sont au-dessus de nous et que l’esclave doit s’arrêter, au cas où le maître sortirait. Pourtant, il n’y a aucun carrefour à cet endroit. Donc, aucun risque d’accident. Le désobéissant ne s’arrêtera plus au feu tricolore de l’Assemblée nationale. Mais il n’est pas un délinquant: il s’arrêtera aux autres feux tricolores pour éviter de causer un accident. Un licencié arbitraire de la CNSS ou de la Fonction publique pourrait refuser de montrer ses papiers lors des innombrables contrôles de police en exigeant d’être arrêté. Avant de baisser les vitres de sa voiture, il aura pris soin d’appeler d’autres désobéissants qui vont mobiliser des dizaines de personnes qui exigeront d’être arrêtées pour les mêmes motifs. Puisque la police est la plus grande force du régime, nous allons surpeupler tous les cachots du pays tant que nous serons considérés comme des esclaves et jusqu’à ce que le régime comprenne qu’il doit nous respecter en tant que citoyens. Des dizaines de fonctionnaires sont arbitrairement suspendus de salaires. Qu’ils arrêtent de présenter leurs pièces d’identité aux contrôles et le monde entier saura qu’Ali9 a mis en prison tous les fonctionnaires dont il a supprimé les salaires arbitrairement. Considérant ce qu’il investit pour son image à l’extérieur, Ali9 sera bien embarrassé. Mais un policier peut aussi désobéir s’il ne veut pas être frappé par la malédiction des pères et mères qu’on lui ordonne d’aller frapper. Il faut insister sur un point: le désobéissant n’est pas un voyou. Sans être pacifiste, il est pacifique et serein. Il n’insulte ni n’agresse personne. Courtois dans son insoumission, il mène une action frontale et ouverte, sans prêter le flanc à toute accusation d’outrage à la force publique. Mais, surtout, il prendra soin d’être discipliné, organisé, en contact et en concertation permanents avec ses compagnons afin de coordonner aux mieux les initiatives. Enfin, le désobéissant n’agit pas dans la clandestinité. Il annonce clairement ses intentions à l’adversaire pour lui permettre de se ressaisir et de changer avant qu’il soit trop tard. Dès sa création, le Front des Indignés du Gabon s’est engagé à œuvrer pour que le peuple gabonais se réapproprie sa souveraineté. Le mouvement est lancé et nous savons que, quel qu’en soit le prix, la victoire est assurée. Grégory Ngbwa Mintsa

Page 4

NOUVELLES DU FRONT N° 1

Gandhi, Rosa Parks, Luther King: en désobéissant, ils ont sauvé leurs peuples
Si Ghandi n’avait pas désobéi aux lois coloniales de l’Empire britannique, l’Inde, la plus grande démocratie du monde, serait, aujourd’hui, aussi arriérée que le Gabon.
e 11 septembre 1906, à Johannesburg , au cœur de l’Apartheid, Mohandas Gandhi, un jeune avocat d’origine indienne, réunit 3 000 personnes au théâtre impérial. Il leur fait prêter un serment de désobéissance. Cet acte spectaculaire lui vaut deux emprisonnements successifs, l’année suivante. C’est au cours de son second séjour en prison qu’il découvre les écrits d’Henri David Thoreau qui le marquent profondément, d’autant qu’ils coïncident avec le concept indien de Satyagraha (la voie de la vérité) qui l’a inspiré tout au long de son engagement. Fils de juriste, et d’une lignée de 6 générations de premiers ministres de la principauté de Rajkot, Gandhi pense qu’il ne pourra évoluer qu’en abandonnant ses valeurs ancestrales. Il va donc à Londres pour étudier le droit . Paradoxalement, c’est là qu’il approfondit les grands textes de l’hindouisme et découvre les vies et les pensées de Bouddha, Jésus, Mahomet et des théosophes anglais. A son retour, il est écœuré par l’opportunisme, l’arrogance, la violence la corruption et le cynisme qui règnent dans le microcosme colonial. Le jeune juriste se brouille avec les barons du tribunal, l’élite locale et nombre de ses proches qui lui disent –traduit en gabonais«toi tu veux faire comme chez les Blancs! Mais tu es un rêveur! Chaque pays a ses réalités! On va encore faire comment? Le pays est géré! Tu es courageux, mais tu crois que c’est toi qui va faire quoi? Laisse tes histoires-là et défends ton petit bout de pain!» Ça le révolte. Heureusement, il décroche un contrat en Afrique du Sud où il va prospérer tout en animant un grand mouvement indien anti-apartheid. De retour en Inde, il sillonne le pays pendant un an pour mieux le connaître et réalise les conditions inhumaines que la colonisation et le système des castes imposent à ses compatriotes.

L

M OHANDAS KARAMCHAND GANDHI

utilise le jeûne pour la première fois pour soutenir la grève des ouvriers du textile. Ayant soutenu le colonisateur pendant la 1è guerre mondiale, à l’armistice, il demande l’autonomie de l’Inde. Bien entendu, les Britanniques refusent. Il organise d’immenses mouvements d’impressionnantes manifestations relayées dans tout le pays. Le 6 avril 1919, à Amritsar, les Anglais tirent sur les manifestants pacifiques. Bilan: 300 morts et plus de 1 000 blessés. Bouleversé, Gandhi suspend le mouvement. Mais l’année suivante, avec l’appui du parti du congrès et des Musulmans, il lance l’opération de non coopération avec les Britanniques qui consiste, entre autres, à boycotter leurs produits textiles en revenant aux habits traditionnels tissés de manière artisanale. Cela donne lieu à une vaste répression au cours de laquelle 22 policiers sont tués par la foule. Bouleversé une fois de plus, Gandhi fait arrêter son mouvement et adresse ses condoléances aux familles des victimes, y compris celles des policiers morts. Mais il est arrêté et condamné à 6 ans de prison. Relâché au bout de 2 ans, il se lance, au niveau national, dans la défense de l’égalité des Intouchables qu’il appelle haridjans (enfants de Dieu) situés tout au bas de l’échelle des castes.

Partout où il passe, il incarne la lutte contre l’injustice. Au Bihar, il fait plier

le gouvernement devant les risques de l’insurrection des planteurs de l’indigo qui l’ont sollicité pour les défendre contre leur quasi-esclavage par l’industrie textile anglaise. A Ahmedabad, il

En mars 1930, Gandhi lance son action la plus spectaculaire: la marche du sel. Avec une poignée de personnes, il marche 350 km en 24 jours et arrive aux marais salants de Jabalpur à la tête de milliers d’Indiens qui l’ont rallié progressivement sur son parcours. A l’arrivée, Gandhi prend une poignée de sel et annonce le démarrage de la désobéissance civile non violente qui obligera le vice-roi à céder progressivement aux revendications chaque fois que la désoGhandhi file lui-même le coton et porte la tenue tradi- béissance civile est activée, jusqu’à actionnelle. Il vit dans la simplicité, car il sait que c’est le corder l’indépendance en 1947  goût du luxe et du matériel qui affaiblit nos consciences. Michel Ongoundou

NOUVELLES DU FRONT N° 1

Page 5

Gandhi, Rosa Parks, Luther King: en désobéissant, ils ont sauvé leurs peuples
Si les Noirs américains menés par Martin Luther King, jr avaient respecté les lois ségrégationnistes, Barack Obama serait peut-être, aujourd’hui, cireur de chaussures à Hawaï.
Dans les années 60, aux Etats-Unis d’Amérique, la ségrégation raciale était parfaitement légale, surtout dans les Etats du Sud. Pire encore, elle était plus conçue et entretenue par les citoyens blancs, héritiers de siècles d’esclavage. C’est dire que ce qui se trouve dans les têtes de la majorité des citoyens peut être plus difficile à changer que les lois. Mais les deux combinés montrent à quel point les conditions de vie des Noirs étaient difficiles. Une petite poignée de Noirs, considérant qu’il n’y avait pas de race supérieure, s’est lancée dans la désobéissance civile. Plus question de respecter les lois et la tradition qui veulent que les Noirs et les Blancs vivent rigoureusement séparés et que même les bus, les lieux publics, les restaurants, les toilettes, les écoles aient des espaces ou des établissements réservés aux Noirs et d’autres aux Blancs. Bien entendu, ils étaient considérés comme des citoyens à part entière lorsque l’armée enrôlait pour la guerre. Mais dans la vie civile, ils n’avaient même pas le droit de vote. Des Noirs décident donc d’occuper invariablement des espaces réservés aux Blancs et aux Noirs. Ils sont, bien sûr, arrêtés par la police, condamnés par les tribunaux, mais, pire, les Blancs ségrégationnistes s’organisent dans les villes contre les Noirs pour les lyncher à mort, les bruler vifs ou les pendre juste parce qu’ils sont Noirs. C’est, en particulier, la principale activité du Ku Klux Klan, une organisation officiellement et légalement reconnue dont l’objectif, à l’origine, était de régler leurs comptes

Martin Luther King et Malcom X

Barack Obama présente le buste de Martin Luther King qu’il a installé dans son bureau à la Maison Blanche.

aux émigrés italiens et qui s’est recentrée contre les Noirs. Mais ces derniers résistent. Plus ils sont persécutés, plus ils sont déterminés à en finir avec l’injustice érigée en acte de naissance pour tout un peuple.  Lire la suite page 5

En refusant de céder sa place à un Blanc dans un bus, Rosa Parks, une Noire américaine, décidait de ne plus être une sous-citoyenne. Son acte individuel aboutira à la reconnaissance des droits civiques des minorités.
e 1er novembre 1955, à Montgomerry (Alabama) Rosa Parks, une Noire américaine monte dans le bus, comme tous les jours. Elle trouve une place libre et elle s’assoit. Un Blanc veut s’asseoir et lui demande de lui céder sa place. Elle refuse. Le Blanc insiste et lui rappelle la loi. Le Sud des USA, cette année-là, applique les lois ségrégationnistes avec rigueur: aucun rapprochement entre «races» noire et blanche: écoles pour Blancs et écoles pour Noirs. Dans les lieux publics, WC pour les Blancs et WC pour les Noirs. Les restaurants, bars, salons de coiffure, caisses de supermarchés... sont rigoureusement dédiés soit aux Blancs, soit aux Noirs. C’était la loi. Mais ce 1er novembre 1955, Rosa Parks décide de ne pas céder sa place
Rosa Parks et Martin Luther King en 1955.

à un Blanc. Scandale dans le bus! La police intervient pour lui imposer de céder sa place, au nom de la loi. Elle refuse. On menace de l’arrêter, mais

elle ne cède toujours pas sa place. Ce jour, Rosa Parks considère que la prison n’est rien à l’échelle d’une vie et que sa dignité d’être humain jouissant de tous ses droits et libertés ne sera plus sacrifiée pour être la bonne citoyenne qui respecte une loi qui l’opprime. Non. Elle ne cèdera pas sa place. La police la met donc en prison. A l’évidence, par cet acte individuel, elle ne pouvait pas prédire que sa posture anodine allait, plus tard, obliger le Congrès à abolir les lois ségrégationnistes dans tous les Etats et à accorder le droit de vote aux Noirs et aux autres minorités. Si Rosa Parks n’avait pas désobéi à de mauvaises lois, Barack Obama serait peut-être un cireur de chaussures, aujourd’hui  Blanche Abegue

Page 6

NOUVELLES DU FRONT N° 1

En désobéissant, ils ont libéré leurs peuples
Suite de la page 5
Malgré les filatures et le harcèlement du FBI, les violences physiques, les emprisonnements et les attentats à la bombe, Luther King initie, soutient ou accélère les mouvements anti ségrégationnistes et pacifistes par des actions non violentes et des opérations de désobéissance civile inspirées de la pensée de Henri David Thoreau: sur le modèle de Rosa Parks, notamment le boycott des bus de Montgomerry pour obtenir le droit de vote, la fin de la ségrégation et les droits du travail des minorités ethniques. L’apothéose de ce mouvement sera la grande marche pour l’emploi et la liberté qui s’est terminée le 28 août 1963 au Lincoln Museum où, devant des dizaines de milliers de sympathisants noirs, blancs, asiatiques, juifs… il a prononcé son discours historique «I have a dream » qui reste un des textes les plus connus et les plus forts de l’histoire de l’humanité. Il contribuera à faire de lui le plus jeune prix Nobel de la Paix, en 1964. Plus tard, il militera contre la guerre du Viet Nam et contre la pauvreté. Jouissant du soutien de John F. Kennedy, ses luttes pacifiques aboutiront à la loi sur les droits civiques (Civil Rights Act) et à la loi sur les droits de vote (Voting Rignts Act) grâce à laquelle les Noirs ont pu élire un président noir longtemps après sa mort  Marc Ona Essangui
1955: Rosa Parks désobéit à la loi qui l’oblige à céder sa place à un Blanc dans le bus. Elle est arrêtée et les Noirs décident tous de boycotter les bus pour protester contre la ségrégation dans les transports et au travail. La revendication s’étend à tous les droits civiques et prend une dimension nationale.

Le «bus de Rosa Parks» (Musée Ford)

1963: le mouvement de défense des droits civiques des minorités est à son comble. Une marche spectaculaire mais pacifique est organisée jusqu’au Mémorial de Lincoln. Martin Luther King prononce son discours historique, I have a dream. Le président Kennedy soutient le mouvement, mais il sera assassiné.

Marche sur Washington en 1963
1966: devant l’ampleur et la détermination des manifestations et, face au trouble social occasionné par la violence d’Etat, le président Lyndon Johnson, garant de l’image du rêve américain, reçoit Luther King à la Maison blanche. Il est devenu une des grandes figures de l’histoire des Etats-Unis d’Amérique.

Le président Lyndon Johnson reçoit Martin Luther King à la Maison Blanche en 1966.

Le 2 juillet 1966, Lyndon Johnson signe la loi sur les droits civiques (Civil Rights Act) en présence de Martin Luther King, jr.

NOUVELLES DU FRONT N° 1

Page 7

Désobéir à une loi est-il illégal?

L

a première juridiction internationale a été créée par les Alliés, après la seconde guerre mondiale, pour juger les crimes nazis, à Nuremberg. De là est né la notion juridique de crime contre l’humanité. Le cas des nazis Les nazis qui passaient à la barre avaient pour argument de défense qu’ils ne faisaient qu’obéir aux ordres et qu’ils n’avaient pas le choix. En effet, il est reconnu que beaucoup de nazis ayant participé aux différents massacres étaient des gens ordinaires, pas particulièrement violents, et même pas antisémites. Ils suivaient un mouvement d’ensemble de la grande majorité de la société. Outre le fait que sans leur adhésion, cette grande majorité n’existerait pas, des faits vérifiés ont montré que, dictés par la conscience, de nombreux officiers ont préféré être rétrogradés ou même fusillés que massacrer leurs compatriotes, leurs parents, leurs amis, au motif qu’ils étaient la cible d’un pouvoir brutal. Des faits plus marquants encore démontrent qu’il y a des ordres et des lois que la conscience humaine ne saurait, en aucun cas, appliquer: dans un village polonais, un commandant de bataillon reçoit l’ordre formel d’exécuter 1 800 femmes, vieillards et enfants. Profondément choqué par cette folie, il ordonne à ses hommes d’exécuter cette tuerie, mais permet à ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas le faire de ne pas y participer. Sur les 500 soldats, 12 ont refusé. Alors que si tous l’avaient fait, les 1 800 personnes auraient eu la vie sauve. Mais, comme au Gabon d’aujourd’hui, le conformisme, l’effet de groupe et la manipulation ont effacé tout raisonnement rationnel et donc toute humanité chez le plus grand nombre. Ainsi, la majorité des débats au procès de Nuremberg a porté sur

On pourrait penser que tout cela a été adopté dans le contexte particulier de la Révolution, mais non: au 20è S., le préambule de la Constitution de 1958, donc de la 5è république, encore en vigueur aujourd’hui, renvoie à la même Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Mais les juristes se sont longtemps posé la question suivante: ce texte est-il une simple déclaration philosophique, sans implication juridique, ou est-il normatif et juridique? la hiérarchie entre la légalité et la justice. Ceux qui ont ordonné les massacres ont été reconnus coupables et ont été condamnés à mort et exécutés. Mais le tribunal a élargi la réflexion pour aboutir à la conclusion que dans certains contexte, la désobéissance à une autorité criminelle n’est plus seulement un droit, mais un devoir dont l’inaccomplissement est lourdement condamnable. Désobéissance civile et droit positif Maintenant, il se pose une question de droit: désobéir à une loi est-il légal ou illégal? Le droit français (que nous copions-collons sauf en ce qui concerne les droits et libertés du citoyen) a débattu sur cette question pendant des siècles. L’article 2 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (DDHC) de 1789 dispose clairement que «le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression.» Ce droit de résistance à l’oppression sera même étendu pour être intégré à la Constitution «montagnarde», en ses articles 33, 34 et 35 qui consacrent carrément un droit à l’insurrection. Le Conseil Constitutionnel a tranché sans ambigüité: suite à différents actes de désobéissance à des mesures gouvernementales, sa décision du 16 juillet 1971 reconnaît à la DDHC une haute valeur normative. Il est même allé jusqu’à s’y référer dans sa décision du 27 décembre 1974, sur un cas relatif à la loi de finances. Saisi sur une question de nationalisation, le Conseil Constitutionnel français a reconnu implicitement la valeur constitutionnelle de la Déclaration de 1789 en sa décision du 16 janvier 1982 en réaffirmant que le droit à la propriété est situé «au même rang que la liberté, la sûreté et la résistance à l’oppression » déclarée comme «le plus sacré des devoirs»
Blanche Abegue

Page 8

NOUVELLES DU FRONT N° 1

«Quand un pouvoir est inique, désobéir est un devoir patriotique »
Responsable de la commission stratégique du Front des Indignés du Gabon, Grégory Ngbwa Mintsa, prix de l’Intégrité 2009 décerné par Transparence International, tout au long du forum des indignés, a insisté sur la prise de conscience et l’engagement individuels de chacun sans laquelle le changement reste inaccessible. Selon lui, ce constat explique le découragement des partisans du changement qui, paradoxalement, transfèrent leur responsabilité devant l’Histoire sur des messies qui n’ont contribué qu’à l’affaiblissement, au découragement et à la résignation du mouvement revendicatif. Depuis 20 ans, il martèle que «personne ne fera le Gabon à notre place.» Désigné par le 2è Forum des Indignés pour préciser les « formes de lutte alternatives » qu’il prône, il précise, ici, comment désobéir dans le contexte du Gabon.

En tant que président de la commission stratégique du Front des Indignés, vous proposez d’expérimenter la désobéissance civile. Concrètement, ça consiste à quoi? C’est très simple. Je me suis toujours appliqué à dire ce que je fais et à faire ce que je dis. Je propose simplement ce que je fais individuellement depuis 2009. Cette année là, j’étais interdit de sortie du territoire et mon passeport était confisqué. Après l’élection présidentielle, l’Etat policier s’est intensifié. J’ai décidé de ne plus présenter mes pièces d’identité aux innombrables contrôles de police, en disant clairement: « l’Etat qui refuse de me donner un passeport ne peut pas me demander de lui présenter une pièce d’identité. » Lorsqu’on me demandait si je n’avais pas une carte nationale d’identité ou un permis de conduire, je répondais que j’en avais, mais que je ne les présenterais pas, même en prison et même sous la torture. J’ajoutais qu’en tant qu’éléments d’un Etat policier, ils avaient la violence légale de leur côté pour me tabasser comme ils le voudraient mais, même dans ce cas, je ne montrerais pas mes papiers. Je n’ai eu besoin ni d’un gourou, ni d’un leader charismatique pour prendre cette posture. Mais tout le monde n’a pas votre courage. De quel courage parlez- vous? Il ne s’agit pas de courage, mais d’indignation. J’estime que nos actes doivent être à la hauteur de notre capacité d’indignation. Je pense que ceux qui acceptent de subir les violations de leurs droits fondamentaux et de leurs libertés, qui acceptent les injustices ou qui ferment les yeux devant la misère qui sévit autour d’eux sont ceux que cette situation n’indigne pas suffisamment pour vouloir y mettre fin. Chacun, à son niveau, doit savoir ce qui l’indigne et comment désobéir sans qu’il y ait nécessairement le mot d’ordre d’un messie et même si des citoyens qui défendent la même cause peuvent s’as-

tarismes donnent le contenu qui les arrange. Quant à la subversion, j’ai toujours dit que «lorsqu’un pouvoir

est inique, désobéir est un devoir patriotique.» J’ai toujours été exaspéré
de voir que lorsque le gouvernement interdit les meetings, on arrête les meetings. Il interdit de s’associer, on arrête de s’associer. Il est même allé jusqu’à autoriser un meeting, à condition que ce soit tels et non tels qui parlent. Tels et non tels ont obéi. Il pond un décret qui interdit à un chanteur de chanter ses propres chansons en public sans l’autorisation du Bugada, Bureau présidentiel des droits d’auteurs! Pour couvrir le détournement des 50 milliards de F. affectés à la réhabilitation des hôpitaux de la CNSS, Ali9 détruit la Fondation Jeanne Ebori et licencie les agents, infirmiers et médecins de la Caisse. Aucune réaction. Il met des étudiants grévistes en prison, les étudiants manifestent courageusement en se défoulant sur les taxis et les citoyens eux-mêmes victimes de l’émergence. Enfin, que dire d’un gouvernement qui banalise en «crime de sang» ordinaire la barbarie du sacrifice humain, qui avait déjà été édulcorée en «crime rituel»? Que dire des compatriotes qui restent silencieux? Combien de temps encore allons nous camoufler notre lâcheté derrière un prétendu respect des lois? Mais le bongoïsme est la chose du monde la mieux partagée: les militants des partis de l’opposition sont-ils si naïfs qu’ils n’ont pas remarqué que les grandes manifestations organisées par la plupart des leaders ne saccagent que les quartiers pauvres et non La sablière? Puisque la violence est le seul langage de notre pouvoir, pourquoi ne pas en délocaliser le théâtre à la présidence, au centre-ville et à La sablière? Le jour où un leader me demandera de saccager mon propre quartier, je désobéirai. Ceux qui acceptent les dérives de nos dirigeants en ont le droit. Le désobéissant, quant à lui, fait valoir son droit de résister à l’oppression.

Grégory Ngbwa Mintsa, responsable de la commission stratégique du Front des Indignés du Gabon. socier pour coordonner leurs actions. N’êtes -vous pas en train d’appeler à la subversion et au trouble de l’ordre public? Je ne suis le leader de personne et personne n’est mon leader. J’encourage seulement mes compatriotes à prendre leurs responsabilités individuelles. Je n’incite pas. Je suggère. Mais je précise que le désobéissant n’est pas un voyou. C’est un citoyen responsable. Il ne casse rien, n’insulte personne, n’agresse personne, ne tue personne. Le régime, au Gabon, est un pouvoir militaro-policier. Nous allons le pousser à aller jusqu’au bout de sa logique et à dévoiler sa nature et ses réflexes de violence qui se retourneront contre lui. Puisque la violence est sa seule réponse ainsi que son seul moyen de nous faire peur, subissons cette violence comme une revendication et comme une défiance, pour qu’il sache que nous n’avons plus peur et parce qu’il n’a rien d’autre pour nous soumettre. Concernant le trouble à l’ordre public, c’est un concept vide auquel les totali-

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful