IMAGE, MATIÈRE : IMMANENCE

Georges Didi-Huberman P.U.F. | Rue Descartes
2002/4 - n° 38 pages 86 à 99

ISSN 1144-0821

Article disponible en ligne à l'adresse:

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------http://www.cairn.info/revue-rue-descartes-2002-4-page-86.htm

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Pour citer cet article :

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Didi-Huberman Georges , « Image, matière : immanence » , Rue Descartes, 2002/4 n° 38, p. 86-99. DOI : 10.3917/rdes.038.0086
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 79.47.72.30 - 09/06/2011 18h06. © P.U.F. Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 79.47.72.30 - 09/06/2011 18h06. © P.U.F.

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour P.U.F.. © P.U.F.. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.

Rue Descartes 2002/4. Toute autre reproduction ou représentation.cairn. 86-99. Image.cairn.09/06/2011 18h06.cairn.30 . notamment par photocopie. matière : immanence. sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.info . .72. © P.info/article.30 . en tout ou partie.72.U. N° 38. des conditions générales de la licence souscrite par votre établissement. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.U.F.. © Presses Universitaires de France.info ..Cet article est disponible en ligne à l’adresse : http://www..79. © P. La reproduction ou représentation de cet article. Document téléchargé depuis www. p. en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France.47.09/06/2011 18h06.F.47. matière : immanence par Georges DIDI-HUBERMAN | Presses Universitaires de France | Rue Descartes 2002/4 . n'est autorisée que dans les limites des conditions générales d'utilisation du site ou..N° 38 ISSN 1144-0821 | ISBN 2-13-052273-4 | pages 86 à 99 Pour citer cet article : — Didi-Huberman G. est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur.. Tous droits réservés pour tous pays.79. le cas échéant. Distribution électronique Cairn pour les Presses Universitaires de France.php?ID_REVUE=RDES&ID_NUMPUBLIE=RDES_038&ID_ARTICLE=RDES_038_0086 Image. Document téléchargé depuis www.

c’est ce qu’il s’agit d’incarner.info . qui. matière et forme.. Mais sa dénégation fut toujours maladroite : homme de métier.09/06/2011 18h06. de la main.79. Victor Chklovski et S. pour un peintre. un historien de l’art ne peut accepter jusqu’au bout la séparation entre forme et matière.72. bien sûr. Une forme.cairn. Aussi l’entreprise théorique que vous développez depuis vos premiers écrits semble encore l’informe.47.F..72. M.09/06/2011 18h06. dans sa métaphysique du disegno. matière : immanence F.86 | GEORGES DIDI-HUBERMAN Entretien avec GEORGES DIDI-HUBERMAN Image. C’est. il parle d’un usage du mot forme que n’auraient certainement pas accepté Konrad Fiedler et Heinrich Wölfflin ou. Document téléchargé depuis www. du matériau. Eisenstein. du geste. Lorsque Derrida critique la teneur métaphysique de la forme. il ne pouvait s’empêcher de retourner à la « cuisine » de l’atelier. ne relève pas de l’idea et ne peut s’asservir entièrement au monde de l’intelletto. comme il disait. pour un sculpteur ou pour un cinéaste. voulut dénier tout ce qui.cairn.47.F.. le cas de nombreux historiens pétris de l’esthétique traditionnelle.Vasari. Ce fut même le cas du fondateur de la discipline. dans son article célèbre sur « La forme et le vouloirdire ». Pas plus qu’un artiste.30 .U. particulièrement depuis Aristote. plus tard.30 . © P. Document téléchargé depuis www.U. de mettre en mouvement et de produire GEORGES DIDI-HUBERMAN . NOUDELMANN : La notion de matière s’inscrit d’emblée dans une histoire de la métaphysique occidentale qui distingue. depuis votre étude sur l’incarnat jusqu’à vos écrits sur l’empreinte ou : Un historien de l’art ne peut être métaphysicien que par dénégation de ce qu’il a sous les yeux.79. en sorte que son discours apparaît souvent comme un tissu de contradictions théoriques.info . précisément permettre de repenser cette distinction. © P..

Leur signification dépend. d’ailleurs. 1-2) –..30 . Il faudrait à chaque fois.79.30 . matériellement. Les notions d’incarnat. l’opposition au contenu… voire l’opposition à l’informe lui-même. Document téléchargé depuis www. dans ce cas.cairn. © P. que vous soulignez. devrait justement permettre de dépasser. Mais ne rencontre-t-il pas aussi le danger de ses connotations technicistes (la transformation de la matière en stock manipulable) ? Faut-il trancher dans ce genre de question ? Il n’y a pas de bons et de mauvais mots en soi. tentaient en effet.U. c’est justement que ce qui s’y produit ne se trouve plus en opposition logique avec quoi que ce soit qui distinguerait en elle une matière et une forme.09/06/2011 18h06. qui se transforme – ne se sépare de la matière.PAROLE | 87 Y a-t-il du sens aujourd’hui à distinguer matière et matériau ? « Matériau » est un terme utilisé aussi bien dans les arts sonores que dans les arts visuels. qui se meut et se transforme avec. Si je dis que la cire est le « matériau » d’une sculpture de Medardo Rosso (fig. à chaque fois.F. d’empreinte ou d’informe. ce qui n’est pas le cas.47. du contexte et des enjeux pour lesquels ils sont utilisés. de leur valeur d’usage. en jetant du pigment sur un support. de penser cette intrication et de forcer les séculaires oppositions où le mot forme se trouve immobilisé : pas seulement l’opposition à la matière. dans sa pratique même. © P. 3). comme un organisme.info . on reconduit une vieille opposition philosophique que l’histoire de l’art.F.info . la cire redevient un « matériau » Document téléchargé depuis www. Ce que tente l’œuvre visuelle – comme les dessins de Victor Hugo que vous voyez ici (fig.. j’aime le mot matériau parce qu’il s’emploie surtout au singulier. mais aussi l’opposition à la présence.72.09/06/2011 18h06. Il semble délivrer ainsi la matière des connotations du matérialisme philosophique (de l’Antiquité. comme du sang qui coagule. la forme – qui se meut.. Mais si je décris Medardo Rosso au travail. À chaque moment. penser le « féminin singulier » de sa matière-matériau. la forme se forme. je risque de suggérer l’idée qu’un autre matériau aurait pu convenir tout aussi bien. évidemment. etc. un contenu et un style. en attaquant au marteau un bloc de granit ou en modifiant la structure chimique d’une pellicule sensible. ou prend. Lorsqu’on veut opposer une histoire de l’art du « contenu » (Warburg et l’iconologie) à une histoire de l’art de la « forme » (Wölfflin et l’étude des styles). devant chaque objet. À aucun moment.47.72. des Lumières ou du marxisme). J’aime le mot matière parce qu’il est féminin.. .U.79. Dit-on que la chair est le matériau du corps ? Il vaut peut-être mieux dire « matière ».cairn.

.09/06/2011 18h06. .30 .30 .72.09/06/2011 18h06.47. Paris.U. Victor Hugo. © P.info .79.cairn. vers 1875.1. Encre noire et lavis sur papier beige.. © P.F.88 | GEORGES DIDI-HUBERMAN fig..47.79.cairn.U.info .F. Tache. Bibliothèque nationale de France. Document téléchargé depuis www.. Photo DR Document téléchargé depuis www.72.

F.30 .cairn.info ..cairn. © P...79. vers 1856.U. utilisation de barbes de plume sur papier beige. Encre brune et lavis.PAROLE | 89 fig.72.47.info .U. « Toujours en ramenant la plume». .47.72.F. © P.2. Photo DR Document téléchargé depuis www. Bibliothèque nationale de France. Document téléchargé depuis www.30 .09/06/2011 18h06..79. Victor Hugo.09/06/2011 18h06.

30 .F..09/06/2011 18h06.47.U.info .09/06/2011 18h06.cairn.72. Milan. Medardo Rosso.U. 1892.info .3. collection Massimo Carrà.90 | GEORGES DIDI-HUBERMAN fig. Cire teintée sur plâtre.F.72. L’Enfant au soleil. Photo DR Document téléchargé depuis www. © P.79.30 .47. Document téléchargé depuis www. © P...79.. .cairn.

en effet. commence toujours par mettre en question tout ce que l’on croyait penser jusque-là. et c’est toute la représentation kantienne qui se fissure… Ce sont les artistes qui inventent d’abord des images capables de critiquer par-dedans la notion de représentation. toute notre vision du monde… Fra Angelico décide de projeter sur un mur une pluie hasardeuse de pigment.79. au contact avec la pâte..info .47. quant à vous. fécondes et capables de transformer.79.PAROLE | 91 dans un sens. par Document téléchargé depuis www. aussi.30 . une capacité extraordinaire à faire surgir des singularités inattendues. .09/06/2011 18h06. désarmés. sans idées ?). © P. c’est l’expérience qui m’a mobilisé. et c’est toute la représentation platonicienne qui en prend un coup. par votre relecture de Pline et de la peinture comme matière colorante. dès le départ.U.47. Comme ce sont les corps qui inventent d’abord les expériences capables de critiquer par-dedans notre notion de la perception. le choix s’est imposé à moi de ne pas tenter cette critique sur le plan d’une stricte histoire de la philosophie : on pourra toujours décortiquer ou déconstruire la Critique du jugement. à l’imago romaine. toujours la Critique du jugement – parce que c’est une œuvre de génie – aura quelque chose à vous répondre… Il y a souvent une acuité qui se perd à situer toutes choses sur le plan des grands principes.72. Il s’agit. L’expérience modifie la matière même du penser. Ce retour à la matérialité matricielle vise-t-il à retrouver l’image avant la représentation ? Et à penser l’expérience d’une incorporation de l’image ? Document téléchargé depuis www. Victor Hugo – regardez – décide de tremper dans l’encre sa plume par l’autre bout (c’est-à-dire par les barbes).09/06/2011 18h06. D’emblée. à l’image inscrite dans la matière même.U. Lorsque Kant parle de l’espace architectural de Saint-Pierre.. Mais. quand il s’agit d’interroger une œuvre visuelle..F. parce que l’expérience. d’un coup. non techniciste comme vous dites. Merleau-Ponty contestait la prééminence de la vision et de l’optique dans la tradition cartésienne. mais.cairn.72. il ne parle pas expérience (avez-vous remarqué combien l’expérience nous laisse d’abord niais.F. à Rome. mais technique : un matériau en tant que matière travaillée par une techné spécifique. à situer toutes choses de texte à texte. certes. de procéder à une critique philosophique de la représentation. c’est-à-dire le travail d’un artiste. Elle a sa fragilité. Mettre en valeur la matérialité a aussi un enjeu stratégique pour mettre en cause le privilège de l’œil aussi bien dans l’histoire de l’art que dans la tradition philosophique.30 .. il parle idée (fût-elle géniale). avec la surprise philosophique qui la caractérise.info .cairn. © P. Vous revenez.

je crois. © P.09/06/2011 18h06. alors que la notion de matière tendait à s’y soustraire ? Penser l’image comme matrice ne fait-il pas courir le risque du paradigme généalogique et d’un retour du modèle platonicien.F. et ils coexistaient déjà à l’époque de Pline l’Ancien. © P. de l’esthétique. notamment à propos de l’imago romaine. J’ai simplement insisté sur ce sens non artistique de l’imago... Mais l’analyse de l’empreinte ne rencontret-elle pas à nouveau la métaphysique.79. Document téléchargé depuis www. Il suffit.09/06/2011 18h06.72. c’est un peu retrouver la chair que veut ignorer ce corps que l’on dit « propre ». en aucune façon.72.U. par ailleurs. beaucoup d’artistes tentent.79. dans mon travail. Mais je me méfie de l’expression : « Retrouver l’image avant la représentation ».30 . de produire des images après la représentation. Le concept le plus pertinent n’est pas forcément le plus généralement applicable. disait qu’il est le spécialiste). un rôle analogue). que la représentation – comme on le prétend de l’art en général ou de l’histoire en général – serait « morte » aujourd’hui.30 .Votre parallélisme avec Merleau-Ponty se justifierait en ce sens. Retrouver l’image que veut ignorer la représentation. Aujourd’hui.. Vous l’entendrez peut-être comme un paradoxe.info . même si c’est pour le renverser et pour penser la dissemblance à l’origine même du processus ? L’analyse deleuzienne du simulacre ne permet-elle pas d’éviter le matriciel ? C’est sur la base d’une analyse historique et anthropologique que j’ai été amené à insister sur le paradigme généalogique.47. si je me souviens bien. Pourquoi dites-vous avant ? Il s’agit de deux régimes coexistants.cairn. Ce qui ne veut dire. si l’on peut dire. Aby Warburg avait déjà interrogé l’histoire occidentale des images sous l’angle d’une généalogie des survivances : elle était à l’histoire des influences – qui se pratique couramment en histoire de l’art – ce que la Document téléchargé depuis www. l’exploration de la clinique hystérique a sans doute joué.U. ..cairn.F.92 | GEORGES DIDI-HUBERMAN Vous avez montré comment le contact est nécessaire à l’engendrement des formes. auquel les Romains accordaient une valeur généalogique considérable qui fut ensuite oubliée à l’âge. mais je crois bien que le philosophe devrait apprendre à se méfier des généralités (dont Bachelard.info . de lire l’ouvrage de Hans Belting Image et culte pour comprendre la très longue durée et la très grande importance culturelle de ce paradigme. exemple : c’est sur la base d’un champ d’expérience fascinant issu de la physiologie et de la psychopathologie que Merleau-Ponty a pu contester la prééminence cartésienne de l’optique à laquelle vous faites allusion (toutes proportions gardées.47.

puis Rosalind Krauss. analysée d’abord dans Spinoza et le problème de l’expression. Ce qui nous permet de faire une remarque. est-il platonicien pour autant qu’il parle de matrice ? Je ne crois pas. . elle. L’analyse deleuzienne. que l’idée d’origine avait perdu tout son sens.info .F.. Entre le modèle idéal et la copie matérielle.. 17) et avec un vocabulaire du pli (com-plicare. Non par hasard.U. chez Spinoza.09/06/2011 18h06. je dirai que les notions par vous évoquées (incarnat.30 . par exemple.47. avec un vocabulaire de la fluidité (le verbe effluere se lit dans la scolie de Éthique.PAROLE | 93 Document téléchargé depuis www.79. Dans l’atelier de Rodin. Il y a bien. qui m’importe plus que jamais –. Pour essayer de préciser ma pensée – mais aussi pour rebondir sur votre référence à Deleuze.cairn.cairn. d’un côté avec la pointe de la plume pour dégager les aspects – un bateau. Mais qu’est-ce qui vous oblige à y associer la métaphysique ou le modèle platonicien ? Lorsque Freud suggère qu’on devrait. à l’historicisme des savants positivistes au XIXe siècle.F. nous aide à penser désormais en termes de cause immanente. la notion d’immanence va déjà de pair.. généalogie nietzschéenne des impensés avait été. empreinte.47. Il y a une grande différence entre la copie d’un modèle idéal et le tirage d’une empreinte matérielle. il y avait une telle prolifération de matrices et de tirages engendrés les uns par les autres dans le même matériau – le plâtre –. par exemple. informe) tentent de situer l’image dans un contexte théorique que nous devons en grande part à Deleuze : il s’agit de l’immanence. regarder la forme de son propre crâne en n’oubliant pas qu’il s’agit là d’une empreinte de notre passage par le bassin maternel. ex-plicare). spéculer sur les différences entre cause matérielle et cause formelle. dans le mot « généalogie ».1) –.72. en manipulant Aristote avec Platon (comme nous le faisons depuis des siècles). © P.72. un peu plus tôt.09/06/2011 18h06. chaque matin. I. non seulement sur les flux et les plis deleuziens mais.U. comme l’ont bien montré Leo Steinberg. nous pouvons toujours.79. sur nos petits dessins de Victor Hugo : c’est la même encre qui est utilisée. déjà.30 . sur notre exemple (fig. et d’un autre côté avec les barbes de la même plume (ou avec un pinceau) pour noyer les aspects dans cette espèce de turbulence fluide ou de Document téléchargé depuis www.. © P.info . les idées de matrice ou d’empreinte. mais qui donne aussi le thème du dernier texte publié de Deleuze (par ailleurs fort bien commenté par Giorgio Agamben) en 1995.

.U. encore. j’ai probablement lu avec plus d’attention les analyses cliniques d’Erwin Straus ou de Ludwig Binswanger que les grands textes synthétiques de la phénoménologie française. et cet apport me fut décisif). . mais aussi dans un certain agacement : tout ce qui était dit sur l’art byzantin pouvait l’être de Cézanne. à penser toutes choses impures et intriquées. Ils forment notre sensibilité mais ils ne nous donnent pas l’outil tangible pour aborder les singularités. de suivre le mouvement inverse.47.30 . Bref. avec le contenu. auraient pu vous amener aux textes de Merleau-Ponty. même avant Sartre –. Et donc se tenir dans un ordre de questions rapprochées – techniques. Regard.F. c’est étouffer le singulier dans le préconçu. Mettre au jour la singularité.72.47. © P. parole.94 | GEORGES DIDI-HUBERMAN tourmente généralisée. Mais il faut apprendre. historiques.30 . écoutant Maldiney à Lyon où j’étais étudiant. Je me souviens..cairn. mais généraux.09/06/2011 18h06. les noms de Riegl. celles d’image comme processus d’absence mettant la conscience à l’épreuve de sa séparation à Sartre.72. si j’ose dire.cairn.. espace de Henri Maldiney – sont des livres admirables. pour la première fois.79.info . comment cette image déploie son propre processus d’absentification… Pour cela il faut entrer en matière. avec les images. Vous semblez cependant contourner les analyses de type phénoménologique. de Fiedler. l’encre est ici un milieu d’immanence qui réunit la forme avec l’informe.info . paradoxalement. avec le symbole et avec tout ce que vous trouverez encore sur ces dessins… Le philosophe « clair et distinct » pourra s’effrayer d’un tel mélange. sans modification conceptuelle décisive. La singularité vive. avoir été sous le charme (j’entendais là. avec la matière. Approcher la matière en tant que corporéité ne relève pas seulement d’une métaphore. Je me suis efforcé. L’Imaginaire ou Le Visible et l’invisible – ou. par contourner certains problèmes séculaires de Document téléchargé depuis www. Ces notions d’incorporation et d’incarnation s’articulent dans votre œuvre à celles de déchirure et d’apparaître. Maldiney n’est pourtant pas le seul représentant de ce mouvement de pensée et les notions de chair du monde. ce n’est pas dire que l’image est un « processus d’absence » – beaucoup l’ont dit. © P. sans doute. et réciproquement.09/06/2011 18h06. Aller du concept à l’œuvre – aller du concept d’image à cette image-ci –.F.. manquée. c’est analyser comment l’image. à travers ma pratique d’historien de l’art.U. la singularité phénoménologique était donc.79. de toucher. anthropologiques – qui commencent. les singularités concrètes. En privilégiant les cas. Pourquoi ce contournement ? Document téléchargé depuis www. puis tout cela redit une autre fois sur Tal Coat. de Binswanger…. en effet.

à sa manière.F. © P. Vous réactivez parfois une filiation théorique. Blanchot) qui pense l’effondrement de l’image par et en elle-même. Celui des images en général est encore plus immaîtrisable. devant ce vertigineux divers ? Il faut renoncer à la cartographie pour se déplacer vers ce Document téléchargé depuis www.PAROLE | 95 Vous conjuguez deux approches de l’image : l’une d’elles privilégie le processus visuel et l’absentification (ou présentification de l’absence). à épuiser. le matériau et l’empâtement d’un autre… On peut. celle de la théologie négative (Denys l’Aréopagite. par exemple –. Nous parlions. devant chaque image. L’autre approche s’appuie sur le matérialisme bataillien. et plus tard dans ses versions athées. J’ai souvent. par exemple. l’esthétique philosophique.47..09/06/2011 18h06. Que peut faire une théorie.F.. et privilégie la fascination pour la basse matérialité. par symétrie. à baliser.72.U. ne va pas sans une exploration des limites. Le territoire des œuvres d’art visuelles est impossible à quadriller.. la construction anthropomorphe. Comment conciliez-vous ces deux approches ? Est-ce une oscillation ? Ou est-ce une dialectique ? L’absence et l’effondrement d’un côté. l’empâtement originel qui bouleverse lui aussi.30 .U. voir les choses comme cela. © P..09/06/2011 18h06. ce qui équivaut à penser en rond.47. Document téléchargé depuis www.30 . d’une critique de la représentation : celle-ci.info . Rien n’est plus étranger à ma façon d’interroger un tableau que celle d’Arthur Danto. et surtout à faire l’impasse sur la gravité inhérente au phénomène artistique.cairn.cairn. ou plutôt l’intuition théorique qu’il faut toujours. de même l’esthéticien devrait savoir entrer dans l’intimité et la technicité propres aux œuvres qu’il commente.72. . jouer sur deux tableaux au moins. lorsqu’il construit toute une argumentation esthétique sur des tableaux qui n’existent pas – le « monochrome rouge représentant les Égyptiens qui se noient dans la Mer rouge ». l’impression que les questions cruciales posées par les œuvres d’art se trouvent contournées par une démarche esthétique trop liée à sa propre tradition textuelle (quand les philosophes accepteront-ils de lire cette autre tradition textuelle qu’est la Kunstliteratur définie et recueillie par ce contemporain de Warburg que fut Julius von Schlosser ?). en effet.79.info . On peut y voir une oscillation constante du point de vue. De même que l’épistémologue conséquent doit entrer dans l’intimité et la technicité de son objet – comme Gilbert Simondon l’a si bien fait –. D’où l’intérêt philosophique de disciplines comme l’histoire de l’art ou l’archéologie. au début de cet entretien. à mes yeux. à se simplifier ad hoc les conditions de la pensée. Nicolas de Cues.79.

J’ai surtout été attentif à l’emploi particulier du mot « dialectique » dans le contexte d’une constellation de penseurs grâce auxquels. dans les années vingt et trente du XXe siècle.79. et ainsi de suite.Tout se tient. les notions d’histoire et d’image ont été simultanément reformulées et. en un sens.U.. © P..96 | GEORGES DIDI-HUBERMAN Si la relation est dialectique. le bronze. chemin faisant. Il faut considérer les points extrêmes. Et tellement sujette aux transformations. et rien n’est pur : même l’absence. Or. l’observation viscérale. par le biais d’une dissemblance en acte. les procédures techniques de Donatello (empâtement) ne se comprennent qu’en référence à un vocabulaire pathétique issu de l’Antiquité (ressemblance). qui ressemble aux postes-frontières. avec votre référence à Bataille et à ce que vous appelez sa dialectique hérétique ? Le mot « dialectique » a une longue histoire.F. un simple cube de métal noir. La matériologie de Donatello ou la prolifération écœurante des sculptures anatomiques d’un autre côté : corps à corps avec la cire.info .72. Si nous jetons un nouveau coup d’œil à nos petits dessins de Victor Hugo. .30 .cairn. n’est jamais pure… Document téléchargé depuis www.47. le matériau et l’empâtement d’un autre. en effet : l’absence et l’effondrement d’un côté. La théologie négative de Fra Angelico ou le minimalisme de Tony Smith d’un côté : un mur blanc d’Annonciation.09/06/2011 18h06. comme vous le voyez.47.. alors quel est le sens de cette dialectique ? Vous avez proposé d’importantes réflexions sur le sens de la dialectique dans son usage non exclusivement hégélien. Gilles Châtelet est même parvenu à réintroduire la dialectique dans le contexte d’une pensée deleuzienne. les scories. nous constatons que l’empâtement – l’étouffement de la feuille par l’encre jetée en masse – est l’instrument même de l’effondrement des apects.79.info . le cube noir de Tony Smith (abstraction) ne se comprend qu’en référence au choix de sa taille qui est cellelà même de l’artiste (anthropomorphisme) .30 . une leçon théorique qui concerne peut-être bien la dialectique agitée en toute image : le mur blanc de Fra Angelico (absence) ne se comprend qu’en référence à la problématique « matricielle » de l’incarnation (empâtement) .F. dans l’épreuve d’une déchirure au sein de la matérialité qui renvoie à la scission du regard. © P.72. c’est dire.U.cairn..09/06/2011 18h06. Comment articulez-vous votre référence à Benjamin et à l’image comme dialectique arrêtée. le feu. Mais cette heuristique des frontières porte. il y a au moins ces deux espèces de mise aux limites de la représentation. refondées (bien qu’à strictement parler l’idée de fondation ne convienne pas Document téléchargé depuis www. dans une image. voire aux renversements de sens… Dans Les Enjeux du mobile.

elles ne produisent que de la tourmente renouvelée. Il y a forcément. à mes yeux. paradigme freudien aidant. et je ne voudrais pas trop apesantir notre entretien –. Au-delà de tout roman familial. mais directement impliqués dans la création plastique (Carl Einstein. l’art.47. La monographie que j’ai consacrée à Georges Bataille était scandée sur un rythme à trois temps. Elles tourbillonnent à la façon du fleuve (l’image vient de Walter Benjamin). qu’elles s’y transforment et s’y déplacent constamment. L’image-pathos – L’image-symptôme ». C’est à ce moment-là.47. Ces penseurs étaient non autorisés. l’institution où je travaille. un charme particulier – mais tragique.info . L’université les ignorait et refusa d’« habiliter » leurs recherches (ce fut aussi le cas de Warburg.. et donc l’histoire de l’art. la linguistique pour la génération structuraliste.F. qui s’intitulait « Thèse – Antithèse – Symptôme ».. la notion de symptôme s’avère cruciale dans une telle construction : elle m’a permis.U.F. Et j’ai trois fois échoué cette habilitation à diriger les recherches qu’accorde. © P. Bataille) de leur temps.30 . De quelle genre de « dialectique » s’agit-il ici ? S’il fallait le résumer d’un trait – car il faudrait parler de chaque auteur en particulier.30 .09/06/2011 18h06.info . © P. Et celle consacrée à Warburg s’articule..PAROLE | 97 Document téléchargé depuis www. par vote. non académiques : des philosophes non professionnels. c’est-à-dire à la façon d’un mouvement immanent. Eisenstein) ou littéraire (Benjamin.72. cependant. pourrait-on dire – à la différence de leurs contemporains Heidegger ou Cassirer –. je dirais que les polarités ne s’y réduisent jamais. en France. . est si puissamment « agrégé ». de même.79. en tout cas.cairn.U.79. Elles ne connaissent pas la « synthèse » au sens de la « réconciliation » hégélienne : bien au contraire. S.72. concernant certains de ces penseurs – dans la figure du philosophe sans chaire : j’ai moi-même renoncé à présenter cette « agrégation » à quoi le statut de philosophe. d’explorer les voies Document téléchargé depuis www. sur un plan dialectique intitulé « L’image-fantôme. ici).. plus tard. M. Comme vous le constatez. ce qu’il faut reconnaître est qu’une connaissance de l’image et du temps par le montage nous a été inventée par tous ces penseurs – Proust y compris – à une époque où l’histoire de l’art jouait un rôle « pilote » comparable à celui que devait assumer. qu’il a été véritablement possible de repenser l’histoire.09/06/2011 18h06.cairn. chercheur essentiellement privé qui représente un peu à l’histoire de l’art ce que Proust fut à la littérature).

Bataille parle de « dialectique des formes » et de « déchirure » en même temps. je savais bien qu’il y avait les moulages sur nature utilisés par Donatello pour sa Judith. dans Documents. j’avais dû défendre un point de vue qui se plaçait. cet âge d’or de la ressemblance… Introduire la dissemblance. un autre article de Bataille ? Celui-ci n’en fait pas mystère : l’informe n’est déchirant que parce qu’il nous regarde. brièvement dit. tenter de dialectiser ce qu’« imiter » avait pu vouloir dire pour un Florentin du Quattrocento. évidemment.30 . et sur lesquels j’ai tenté de réfléchir dans un travail ultérieur sur l’empreinte. Parce qu’il nous entretient de notre propre animalité et de notre propre destructibilité.47.79.72.. © P.info . En sorte que je me sens plutôt mal à l’aise avec les usages que quelques « postmodernistes » ou tenants de la New Art History ont pu faire de mon travail. Le symptôme serait au signe...F. Quelques mois seulement avant de publier son article sur l’abattoir. autant il eût été stupide – anthropologiquement et historiquement faux – de faire du « dissemblable » un mot d’ordre général pour les artistes de ce milieu et de cette époque. Qu’est-ce donc qui peut être si « déchirant » dans l’image d’une peau d’animal informe jetée sur un sol d’abattoir. au bas d’un escalier. . justement.30 . la forme et la ressemblance dans votre lecture de l’informe chez Bataille ? En quoi ce maintien relève-t-il d’une autre approche de l’humain et de sa représentation ? Quelles sont les implications politiques et historiques de ce parti-pris théorique (je pense à Antelme et à la question de l’irréductible) ? Document téléchargé depuis www. À côté des taches « dissemblables » du couvent de San Marco.cairn.72. informe.F.47. et qui illustre. Autant il avait été incomplet de penser la peinture renaissante sous l’angle unique d’une conquête des ressemblances.79. ce que la chair est au corps et l’image à la représentation.cairn.U.U. Bataille avait écrit un petit texte éprouvant sur les sacrifices aztèques. Pourquoi tenez-vous à maintenir.. où c’était bien une peau humaine qui était jetée. © P. Il ne s’agit pas simplement d’un débat de spécialistes sur l’exégèse d’un texte de treize lignes publié par Georges Bataille en 1929… Cela va bien au-delà. En avançant dans mon travail sur la dissemblance chez Fra Angelico. il s’agit principalement de Rosalind Krauss et d’Yve-Alain Bois dans leur catalogue sur L’Informe – a Document téléchargé depuis www.98 | GEORGES DIDI-HUBERMAN d’un au-delà de la sémiologie structuraliste.info . c’était. La vulgate dont vous parlez – si nous nous comprenons bien. Il en est de même avec Bataille. contre une certaine vulgate.09/06/2011 18h06.09/06/2011 18h06. à contre-courant de la vulgate sur l’art de la Renaissance.

.09/06/2011 18h06.info .72. l’image ne serait qu’un bout visuel à scruter attentivement. une boucle de vague dans cette immanence. au nom d’une esthétique « postmoderniste » qui emprunte souvent à Baudrillard ses schémas de pensée. un puissant reste de modernisme qui s’ignore.. Nous ne cessons de peiner avec cette vérité : la destruction n’est pas l’Autre absolu de l’humain. un pli. sous l’informe comme valeur esthétique. Et l’image ? Eh bien. © P.79. malheureusement.cairn.. Mais sa destruction même laisse des traces qui.F. Document téléchargé depuis www. l’homme est indestructible : il faut penser cela ensemble. avant d’être commentée par Maurice Blanchot dans un chapitre célèbre de L’Entretien infini. de l’anthropomorphisme. et la ressemblance une pure niaiserie infraphysique.U.PAROLE | 99 Document téléchargé depuis www. . comme telle. voilà le problème d’une anthropologie du regard.47. La destruction nous est immanente : travail contre travail (Éros contre Thanatos). un informe pur.47.79.. délivré de toute dialectique et de tout anthropomorphisme.09/06/2011 18h06. fussent-elles informes. requièrent de nos regards la mise question. Interroger chaque trace sous l’angle humain. L’homme est destructible.info . Vous faites bien de penser ici à Robert Antelme. l’informe comme problème anthropologique et la tension essentielle qui y est à l’œuvre. donc la mise en jeu. réductible à l’informe.F.30 . Dissemblance avec ressemblance : sinon la dissemblance devient une pure idée métaphysique. L’homme est destructible. elle finit par occulter.U. © P.cairn. Outre que cette pureté manifeste.72. puisque cette tension n’a peutêtre pas été mieux décrite que dans L’Espèce humaine. hypostasié.30 .

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful