The Tocqueville Review

La Revue Tocqueville
VOLUME 9 1987/88
Edited by
JESSE R. PITI'S
ROLAND SIMON
and
DOUGLAS E. LOYD
JEAN-LOUIS MARTRES
OLIVIER mL
La Révolution Française
et le Narcissisme Idéologique
La Révolution est un jardin cultivé jalousement pas
les historiens ct la courtoisie interdisciplinair e interdit de
tirer dans les chasses d'autnü.
Cependant de nouvelles méthodes s'y intéressent en
cette période anniversaire, de la psychanalyse à l'économie.
Quant à la Science Politique, un certain nombre d'aspect.s
du phénomène retenait déjà son attention.
Ainsi l'étude des politiques publiques nous montre
comment la République s'emploie à réparer les irréparables
désastr es des ventes révolutionnaires en demandant, par
exemple, aux Américains de remeubler Versailles.
L'Histoire Constitut ionelle démontre que la
Révolution fut un bref entr'acte qui changea une dynastie
par une autre, pour finir par restaurer la première avant de
se terminer, par hasard, dans les bras de la République.
Quant à l'analyse des idées politiques, elle fait un
bilan plutôt décevant de l'originalité de cette période. L'idée
démocratique ou l'idée républicaine doivent beaucoup à
j'Angleterre, aux Etats-Unis, à l'Antiquité Grecque. Quant
au tyrannicide, les protestants du XVIème siècle avaient dit
l'essentiel. Reste évidemment la théorie du gouvernement
Révolutionnaire, tirée de l'expérience de Robespierre et qui
aura une grande influence sur la pratique marxiste.
Cependant il faut bien constater que l'agitation
autour du bicentenaire, dont la célébration est désormais
prise en charge par J ean-Noël Jeannenay, nous amène à
poser la question suivante: à quoi sert politiquement la
Révolution aujourd'hui?
Bien sûr, nous savons par éducation et par rumeur
que la Révolution est française comme la cuisine, la mode et
les parfums.
Bien sûr, d'autres pays ont connu des phénomènes
similaires dont nous aimons penser qu'ils ne furent que des
esquisses ou des r épétitions. Mais en général nous les
129
130 LA HEVUE TOCQUEVILLE
connaissons que comme des imitations plus ou moins
réussies de la Notre. tellement le narcissisme français nous
interdit de nous intéresser à autre chose qu'à nous-mêmes.
Aussi avons-nous besoin d'interroger le miroir de l'Histoire
pour affirmer l'anclennté de notre identité politique.
légitimer notre régime. trouver des arguments pour nos
querelles présentes et les querelles anciennes.
Aussi chacun s'é-vcrtue à ranimer la flamme mal etcinte de
cet acte fondateur· de la République.
Cependant l'ambiguité du phénomène amène les
historiens à prendre des distances et à ne plus servir le
politicien en lui donnant des réponses manichéenes que son
idéologie partisane lui faisait espérer.
Ainsi peut-on s'interroger sur la signification réelle
de ce système do communication imparfait qui unit le
présent ct le passé. A force de trop vouloir prouver la
véracité de ses lieux communs idéologiques, la République
comme Narcisse risque de sc piéger et de libérer la seule
vérité incontournable de la Révolution: la violence.
L'idée centrale que nous développerons est que la
mythologie révolutionnaire se définit au travers
d'interprétations qui sont autant de ressources, ou
d'argumentaires symboliques dans le cadre de rivalités
partisanes. San caractère équivoque et inépuisable tient à la
valeur instrumentale qu'elle revêt au coeur des conflits du
politique. Acte fondateur de la République, mémoire sacrée
des origines, ce passé ne se conjugue pour cela qu'au
présent, sur lequel il a d'ailleurs des effets considérables.
En fait le Présent politique questionne 1'I1istoire pour
lui demander de lui renvoyer un reflet fidèle de ses passions
présentes. Mais la science universitaire n'est pas aussi
dévote, quelquefois. que le souhaitent les politiques, d·où
certaines distorsions grinçantes, certaÎns renet.s insidieux,
certains silences aussi qui troublent l'eau du miroir.
Pour ces raisons, il nous paraît utile de rechercher ce
que les politiques attendent du Mythe Révolutionnaire.
avant d'examiner la réponse des historiens, ou leur silence.
Peut-être pour savoir si, une fois encore, Narcisse ne fmit
pas par succomber au piège qu'il sc tend à lui-même.
LA QUES110N AU ilHROlR ,
SENS ET ENJEUX DE LA RÉVOLUTION
L'intérêt porté par le politique à l'épisode historique
qu'est la Révolution français.; ne s'est jamais démenti depuis
son déclenchement. Cet intérêt peut être appl·écié à travers
ln matrice politique actuelle du système de valeurs. Mais
d'abord, voyons comment la logique de concurrence entre
Le narCLSSLsme idéologique 131
machines partisanes a pu transformer ce qui n'était somme
toute qu'une série d'évènements historiques parmi d'autres
en un repère sacralisé de «l'identité politique française ».
Toutes semblent s'accorder sur l'éminence de l'héritage
Républicain malgré les ambiguïtés de l'Histoire. Mais toutes
désirent aussi que l'Evènement confirme et justifie leur
conception de l'Histoire.
L'ÉMINENCE POLITIQUE
DU PATRIMONIE RÉPUBLICAIN
Le monument révolutionnaire a, initialement , été
constitué par les révolutionnaires eux-mêmes, ou leurs
sympathisants, pour se donner des références communes, des
signes de reconnaissance, pour mettre en place des modèles
de comportements ainsi que légitimer leur action et leur
existence en les rendant nécessaires et fatals. A cet effet, il
y a eu création ou captation d'espaces commémoratifs
1
et
nouvelle mise en forme calendaire du Il y a aussi,
dès cette époque, élaboration d'une histoire de caractère
catéchistique, qui vint directement servir ce groupe politique
visant à la domination en lui fournissant argumentaires et
symboles.
Ainsi Saint Martin, philosophe aujourd'hui oublié,
écrit dans ses lettres à un ami sur la Révolution Française
(1794) que celle-ci est «l'image abrégée du jugement
dernier,. punissant, d'un côté, les nobles, prêtres et les
rois, ces «excroissances monstrueuses parmi les individus
égaux par la Nature », elle récompense, de l'autre, le Peuple
et les disciples de « ce Jean Jacques que je regarde comme
un prophète de l'ordre sensible »,3
Mais cette politique de la mémoire est
vigoureusement contestée. Les groups politiques rivaux
s'emploient à dénoncer ces systèmes de représentations et
ces rituels commémoratifs. Ils ne peuvent accepter l'image
idéalisée qu'ils donnent des nouveaux détenteurs du
pourvoir,
Il convient de ne pas perdre de vue que la
représentation du présent comme du passé est toujours une
construction volontaire destinée à fixer certains intérêts et
certaines Tous les signes qui en sont donnés,
les « traces» qui en sont conservées (momuments, symboles,
chants, dates anniversaires .. ,), ont pour effet, et souvent
même pOlU fonction, d'induire une certaine vision du monde,
Aussi les luttes qui ne peuvent manquer de s'engager autour
d'eux sont-elles inéluctablement «politiques », c'est-à-dire
déterminées par des options idéologiques il n'y a pas de
132 LA REVUE TOCQUEVILLE
mémoire sans politique car la politique a toujours partie liée
avec la mémoire.
L'exemple de la fête du 14 juillet le souligne avec
forcc. Succédant a ux fêtes d'Anci en Régime, cette
manifestation républicaine voit le jour en 1880. Elle est
d'abord l'affaire des autorités qui l'imposent en indiquant
très précisément quel doit être son déroulement. Mais celle-
ci est violemment. combattue à gauche comme à droite. Dans
les campagnes, les communes conservatrices l'ignorent
délibérément, voire même la sabote (la maire empêche par
exemple la fanfare de jouer la Marseillaise). Tandis que
dans les villes ouvrières, l'armée, symbole de la r epression
de classe et du nationalisme, est conspuée lors des défilés.
Aux chants militaires, les ouvriers des cités industrielles
opposent des .. Vive la sociale" et "l'Internationale » .5
Hipployte Taine, figure de proue de tous les c o n t r e ~
révolutionnaires, verra, lui, dans ce 14 juillet, .. la fête de
l'assassinat », des .. saturnales républicaines ».
Le conflit de ces organisations politiques se prolonge
ainsi en un affrontement. hist.orique pruticulièrement vif, qui
n'a jamais vraiment cessé depuis, même s'il revêt
aujourdl1ui des formes spécifiques.
Or, n'est-ce pas précisément là le mécarusme
principal de la perénnité de la symbolique r évolu tionnaire?
Car au delà du désaccord sur le contenu à prêter aux signes
et rituels révolutiolUlaires, ces différents groupes continuent
de recolUlaître à travers ces actes mêmes de dénégation, le
caractère ... décisif ,. , ... fondamental .. de cet événement. Ds
contribuent en ce sens à le consolider en tant que symbole
dominant. Autrement dit, il nous semble que l'accord qui se
réalise sur l'objet même du désaccord, la Révolut ion
française comme victoire du Peuple sur l'Arbitraire, est. ce
qui confere à ccl épisode historique toute son évidence
sociale et. c'est paradoxalement l'agent vérilable de l'efficacité
d'un tel système de signes.
Ce jeu de polémiques et de reconnaissances indirectes
serait ainsi le fondement de l'éminence, tant
historiographique Que sociale, de cette réalité hjstorique.
Cela revient à dire que lorsque les commémorations
politiques ne sont plus des lieux de conflits, des enjeux de
luttes, c'est certes qu'elles ont réussi, puisqu'elles se sont
imposées à tous; mais, en même temps, cela montre qu'eUes
ont échoué car, désinvesties de tout affect et de toute
conviction, elles perdent toule valeur symbolique et, partant,
toute signification véritable.
Mais que représente aujourd'hui 1789 pour la Vème
République et les entreprises partisanes qui s'y affrontent?
Le narcissism.e idéologique 133
Tout type de légitimité repose dans l'histoire sur un
anéantissement de celui qui le précède. 1789, c'est l'acte de
naissance de la Démocratie. Il faut dès lors trouver à
travers les faits révolutionnaires les symboles des valeurs
démocratiques, comme les signes d'un changement radical.
L'enjeu est de faire de cette date le point de passage entre
la nuit et la lumière, le moment à partir duquel tout ce qui
est fait ne peut être que nouveau. Il s'agit de faire en sorte
qu'au regard du mythe démocratique, le sens de l'Histoire
soit accompli par son apparition et que l'avenir ne puisse
présager d'aucun autre régime qui lui soit comparable.
l

Iais la période révolutionnaire ne contient aucun
héros disposant du temps et du consensus nécessaires pour
donner des institutions stables. La .. bohème littéraire" qui
a fait la Révolution (R. Damton), l'instabilité qu'elle a
provoquée, les conséquences qu'elle a eues finalement
(Napoléon, la Restauration), tout cela fait que cette
fondation demeure largement ambigüe. Ses Pères fondateurs,
en tâchés de multiples péchés (le plus grand étant
certainement de ne pas avoir duré), elle n'offre à ceux qui se
veulent ses descendants que des justifications ambigües. Il
n'y a pas d'ancêtres héroïques à la manière d'un J efferson
ou d'un Washington pour les Etats-Unis. A défaut, c'cst la
période elle-même qui cst mythifiée: on parle de .. La
Révolution ", sans aut.re distinction, regroupant par
conséquent des phénomènes politiques hétérogènes.
De la même façon, comme on s'cst attaché à l'époque
à célébrer la déesse Raison, à pratiquer le culte des
nouvelles valeurs, Liberté, Egalité, Fraternité, on ne garde
dans le temps présent qu'un culte général pour ces mêmes
valeurs, détachées de tout contexte historique.
Ne pouvant trouver pendant cette période des
hommes indiscutables, des institutions perennes, qui
rassemblent tous ccux qui acceptent la Démocratie et la
République, pour maintenir cet.t.e unité on s'en tient aux
mots. Nous n'avons que des « concepts-fondateurs ".
LA CONFIRMATION HlSTOJ/lQUE
DES .VÉRITÉS • IDEODOGIQUES
Cette ambiguité permet tout. naturellement aux
hommes du présent de reconstruire leur généalogie à partir
des pierres révolutionnaires. Pour la Gauche qui se vent
l'héritière directe de la Révolution, la Droite, c'est l'Ancien
Régime. Tandis que pour la Droite dont le lien à l'acte
fondateur cst moins net, la Gauche c'est la Terreur et donc
le Totalitarisme. Cette définition de la situation justifie donc
134 LA REVUE TOCQUEVILLE
de part et d'autre le combat idéologique mené pour battre
l'adversaire.
P olit iquement, on peut présenter l'échiquier
.. révolutionnaire,. de la façon suivante:
• Pour l'Extrême Gauche. qui cherche à prouver
l'existence de la lutte des classes et le sens de l'Histoire, la
Révolution, c'est la violence comme mode de gouvernement;
c'est l'exemple de la praxis nécessaire pour se débarrasser
des classes dirigeantes inféodées à la Bourgeoisie. C'est en
même temps l'acte égalitaire qui supprime les hiérarchies de
tout ordre. Pour elle donc, la Révolution doit être le preuve
que seule le force peut faire avancer le sens de l"Histoire ;
. Pour la Gauche Marxiste, ce doit être la vérification
des lois de l'Histoire: la conquête par la bourgeoisie de
l'appareil d'Elat féodal. présageant l'accélération de
l'Histoire, amenant la victoire du Prolétariat. C'est aussi
l'esquisse du gouvernement révolutionnaire, la premi ère
approche des institutions nouvelles;
- Pour la Gauche non Marxiste, il faut chercher la
fracture, l'émergence du Peuple, la Vertu républicaine face à-
la ploutocratie et à l'aristocratie. C'est la maIÙfestation de la
Justice, par les armes, l'esquisse perfectible du
gouvernement désintéressé de la Vertu; le vent de la
Liberté commence à souffler à ce moment là.
- Pour le Centre ct une partie de la Droite, c'est la
Démocr atie. Elle appartient à ce titre au patrimoine
national. C'est un réformisme jusqu'à la Fête de la
Fédération. C'est, en fait, un .. oui-mais JO. Il Y a des
avantages, mais aussi des inconvéIÙents.
- Pour l'Extrême Droite et la Droite extrême, la
Révolution ne peut être que le déclin des valeurs morales
avec la lutte contre le magistère de l'Eglise, l'ouverture à
des valeurs nouvelles non nationales, la subversion du
pouvoir légitime par des intellectuels dévoyés. En un mot,
c'est un malheur onéreux qui a retardé, ruiné et assassiné
de nombreux Français parmi les meilleurs.
Ces différentes forces politiques expriment leur
références discursives par mythes inte rposés. Mais
l'affrontement joue surtout entre les franges centrales de
l'échiquier.
Pour la Gauche qui se différencie du Marxisme
.. orthodoxe ,. , il s'agit de conserver le patrimoine
révolutionnaire mais en en soustrayant les aspects les plus
contestés. li lui faut présenter la Révolution comme l'ancêtre
nécessaire mais non reproductible, démontrer qu'elle est
enfermée de façon nécessair e dans une période historique à
jamais révolue. D' où l'idée de la spécificité des conditions
révolutionnaires Qui poussent le Peuple à des extremités :
Le narcissisme idéologique 135
1) Il faut que ce soit le Peuple en masse pUlsque
c'est lui qui décide en Démocratie. Il ne peut être question
d'une simple révolte, d'une incapacité tactique du pouvoir à
se défendre. C'est la Nation en armes qui reprend sa
souveraineté comme elle avait chassé les Anglais de France
par la voix (!) de Jeanne d'Arc;
2) Il faut que les conditions et l'époque aient justifié
les moyens employés par le Peuple
- les ennemis extérieurs;
- la trahison des Nobles;
- la subversion des provinces inféodées à l'Eglise
et aliénées par l'obscurantisme religieux,
attardés dans leur éloignemnt ;
3) Il faut que les institutions et les hommes aient
posé les problèmes essentiels de la Démocratie en
recherchant tous les moyens pour lutter contre les riches et
les puissants qui accaparaient le pouvoir.
Cette mythologie a été longtemps accept ée sans
susciter de problèmes majeurs. Ceux qui la refusaient ne
pouvaient que refuser la République. C'est « la Révolution
en bloc ".
La difficulté a surgi avec les progrès enregistrés par
l'historigrapme révolutionnaire qui a amené des historiens à
considérer la Révolution comme un phénomène historique
avant que d'être un mythe et à chercher par conséquent à
établir la chronologie complexe de cette période.
Il est apparu progressivement que le complot de
l'aristocrtie était moins évident, que la pureté des
révolutionnaires était de moins en moins établie, que les
massacres procédaient quelques fois d'une justice arbitraire
et que les grands évènements commémorés obéissaient à des
logiques bizarres voire folkloriques sans grand rapport avec
les mythes incarnés (comme en témoigne la réalité de la
prise de la Bastille).
La Droite va symétriquement exploiter ces révisions
historiograpruques pour chercher à détruire cette mythologie
qui par trop la dessert. Cette logique est d'autant plus
accentuée qu 'elle sc produit dans le cadre fortement
bipolaire de la Vème République. Elle prend la figure de
deux traditions totalement opposées. L'une va voir dans les
massacres de Septembre, dans «le Génocide franco-
français », les attributs naturels de la Gauche au pouvoir.
Alors que l'autre trouve justification de ces attaques pour
renforcer sa vision d'un monde dans lequel les riches sont
toujours coalisés pour empêcher le Peuple de s'exprimer. De
teUe sorte que le clivage Droite/Gauche se renforce par ce
jeu de représentations symétriquement inverses du
136 LA REVUE TOCQUEVILLE
phénomène. Et toute nouvelle information sur la période
révolutionnaire ne peut que venir conFIrmer cette opposition.
Où se situent les historiens par rapport à cette
matrice politique des valeurs révolutionnaires? De quel type
est le travail de ces professionnels du passé?
LA REPONSE DE L UNIVERSITÉ
LES PIEGES DU MIROIR
Traditionnellement c'est J'historien qui a en charge la
réponse ct c'est à lui que s'adresse naturellement le pouvoir.
Ceci et toujours vrai. Mais des phénomènes perturbateurs
apparaissent. En effet, sa docilité est d'autant moins acquise
que progressivement l'autonomie du champ méthodologique
le sépare d'une simple hagiographle politique et que le
pouvoir politique n'est plus le seul à même de lui dispenser
les faveurs auxquelles il soit attaché.
L'autonomie du champ méthodologique
Pendant longtemps, le travail de 111istorien a été le
seul à être un travail d' .. archiviste "., au sens étymologique
du terme. Se penchant sur le .. commencement .. (archê) , il a
alors bénéficié de l'exclusivité des prébendes attachées à la
défense de la mémoire des origines. Depuis quelques années,
ce savant voit son monopole sérieusement remis en question.
1789 intéresse aujourd11ui de nombreuses disciplines. Cette
portion dhistoi re se prête à l'expérimentation de toutes les
méthodes et de toutes les techniques.
s
L'hi storien n'est donc plus le seul à donner la
réponse aux politiques. Des économistes, par exemple, se
préoccupent d'appliquer leur grille de lecture, de tester leurs
hypothèses sur cet épisode prestigieux de l'histoire de
France. Le u r but est de découvir .. la cause". des
évènements de l'année 1789, pour les uns, d'en faire .. le
bilan une fois pour toutes ,., pour les autres. Ainsi Florin
Aftalion, dans Economie de la Révolution Française,1 cn
s'appuyant sur la théorie économique classique et .. la
nouvelle économie des institutions". c'est-à-dire sur l'étude
des comportements individuels érigés en principe de
méthode, soutient que l'origine de ce mouvement
révolutionnai re se situe dans une politique fiscal e et
monétaire inadéquate, ainsi que dans l'échec des mesures de
libéralisation du commerce entre 1774 en 1789. La
démonstration est des plus logiques. Mais l'auteur ne fait
jamais que retrouver, au terme du raisonnement, les
postulats qu'il avait placés à son point de départ, à savoir la
validité des thèses quantitatives. René Sédillot dresse lui,
Le narcissisme idéologique 137
dans Le coût de la Révolution française ,8 une comptabilité
extrëmement précise du nombre de morts qu'a provoqué cet
évènement. sur les champs de bataille on sur l'échafaud, des
portions de territoires, conquises ou perdues, des pertes
commerciales et industrielles, des déboires monétaires ... Un
tel ouvrage vaut surtout comme un très bon instrument de
travail. Il ne saurait cependant prétendre .. compler ... la
Révolution française, car il n'accorde d'attention qu'aux
éléments susceptibles d'ètre quantifiés.
Ou bien encore la saisine par la psychanalyse. C'est
le cas du livre sur La guillotine de l'imaginaire de la
Terreur de Daniel Arasse.
g
L'auteur s'y est posé plusiers
questions: Pourquoi la Guillotine fait-elle à ce point peur?
En quoi mérite-l-cette réaction de crainte? Qu'est ce qui,
précisément, rait horreur dans la ~ Veuve" ? L'un des
mérites du livre est de montrer comment cet objet a
bénéficié d'un véritable culte de la part des révolutionnaires,
qui l'ont entouré de mille litanies, en en faisant même
K Sainte Guillotine, protectrice des patriotes ". C'est ainsi à
une véritable psychanalyse de l'invention du docteur
Guillotin que se livre l'auteur, au terme d'une recherche très
documentée.
On pourra trouver un autre exemple, de type
linguistique, de ce mouvement avec l'ouvrage de Marcel
David Fraternité, et Révolution Française. LO Professeur à la
Sorbonne où il est spécialiste du XVIIIème siècle, l'auteur y
pr ocède à une reconstitution des fortunes et infortunes de ce
mot dans la période révolutionnaire. L'ouvrage est
considérable autant par la richesse d'information qu'il
déploie, que par l'ampleur des résultats auxquels il aboutit.
Marcel David situe ses initiateurs à l'époque des lumières;
d'ailleurs toutes or les idées, les valeurs, les vertus, les
principes que la Révolution a exigé en fondement et en
ferment des transformations auxquelles elle a procédé c. .. )
ont un passé qui remonte pour le moins aux années 1740 ".
I! montre quelle arme elle a pu être dans les rivalités qui
opposaient les prétendants au pouvoir. Les rapports entre
fraternité et Révolution sont ainsi mis en lumière tant sous
l'angle des incidences économiques, que sociales! culturelles,
religieuses ou affectives.
Cette diversification des approches dont la portée
demeure donc inégale est le contrecoup de la consecration
qu'a connue cet objet au sein du champ universitaire
français. Depuis l'ouverture à la Sorbonne en 1886 d'une
chaire d'histoire de la Révolution, il y est devenue une
vér itable institution, possédant, comme l'écrit Furet, "ses
revues spécialisées, ses professeurs assermentés, C.) ses
lieux de culte et de révérence ". LL C'est pourquoi la
138 LA REVUE TOCQUEVILLE
Révolution ne peut. manquer d'etre ce dont il est gratifiant
de parler. La simple référence à celle-ci, étant donné l'enjeu
social qui y est lié, garantit à tout coup une audience
spectaculaire, ainsi Que les avantages aisés de traiter un
s ujet valorisé parce qu'éprouvé. Peut-être est-ce là un
élément d'explication de la • crampe cérébrale .. l Daniel
Halévy) qui semble entourer le phénomène ...
Et tout cas, la Révolution a sur le plan universitaire
des vertus insoupconnées. Elle permet dejà ces comparaisons
incomparables avec la Révolution américaine, qui amènent,
sous prétexte que le mot est identique, les bordelais à
Charlottevill e et les américains à Bordeaux. Elle constitue
également un excellent moyen d'obtenir des moyens de
financement pour des centres de recherche toujours en quëte
de budgets décents. Et comment pou rraient-ils leur échapper
que la valorisation sociale dont bénéficie l'événement est le
garant d'une solvabilité indéfectible? Ces raL..'OQIl.5 peuvent
apparaître impies, voire sacrilèges. ~ l a î s c'est jU5tement. en
faisant question de ce qui est si souvent;. hors de question,
que l'objet Révolution française pourra cesser de contraindre
la réflexion scientifique.
Les historiens n'ont pas po ur autant cessé
d'interpréter le phénomène. L'examen de la bibliographie
.. révolutionnaire ,. indique qu'ils occupent encore une
position dominante en la matière. Comment s'organisent ces
interprétations? On peut les ramener, en simplifiant, à trois
idéaux-types.
Tout d'abord, la position des «héritiers ~ du
marxisme, pour qui 1789 est une coupure radicale, en deçà
de laquelle il n'y a qu'asservisement, gabegi es et privilèges
et au delà de laquelle nait un monde nuuveau fondé sur les
libertés, l'égalité et l'émancipation des liens féodaux. Elle
assume une tradition qui va de Jaurès â A Soboul en
passant par A. Mathiez et G Lefebne, et que l'on a défmie
comme jacobine dans lbistoriographie française. Sa thèse
principale, susceptible bien entendu de multiples nuances,
est que 1789 constitue la résultante d'un conflit entre forces
productives de type capitaliste et rapports sociaux dépassés
de type féodal. Il s'agit d'une " ré

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olution bourgeoise il
soutien popul aire .. (Soboul) qui est fondamentalement
antiféodale. Mais surtout elle permet de valider la méthode
du matérialisme hist.orique et en ce sens, constitue la
promesse d'un nouveau changement .5ocial et politique. Ce
manichéisme se retrouve aujourd'hui dans la collection
lancée par Michel Vovelle La Révolution française, images
et récit.
lz
Les témoignages iconographiques y servent de
vecteur essentiel à une hist.oire de la Révolution ., sans
concepts, faiLe de retrouvailles du coeur, marquée par une
Le idéologique 139
sorte de divination des âmes et des acteurs ,. (Furet). On
retrouve ce manichéisme dans l'ouvrage de Guy Lemarchand
et Moni que Levêque, Précis d'histoire des campagnes
{rançaise,I3 où le privilège accordé à l'économie su r fond
d'une histoire linéaire et téléologique, transforme l'épisode
révolutionnaire en phénomène nécessaire autant que
propitiatoire.
Ensuite, la position des contre-révolutionnaires,
Puisant leurs références chez E. Burke, Taine, ou plus
récemment, p, Gaxotte, ils condamnent violemment le
phénomène révolutionnaire dans lequel ils voient à la fois
les agissements d'une minorité perverse, l'ancètre de tous les
totalitarismes, et la conséquence désastreuse du
« philosophisme,. ou de la rupture du « pacte divin ». La
Vendée constitue d'ailleurs depuis quelques années, te pierre
angulaire de ce discours, fournissant un thème à haute
charge émotive: l'idée de génocide. C'est ainsi que pour
Reynald Secher,l. cette révolte fut un « génocide" en bonne
et dûe forme, ainsi que la matrice des grandes tueries qui
marquèrent le XXème siècle. Elle s'inscrit dans la logique
barbare du terrorisme. Les causes en sont à chercher dans
les caractères de la "gauche révolutionna ire,,: anti-
religieuse, centralisatrice, totalitaire ...
On peut remarquer que ce manichéisme est le
symétrique inverse du précédent, reposant d'ailleurs sur des
matériaux puisés aux mêmes sources : les déclarations et les
écrits des acteurs mêmes de cet épisode historique. D'un
côté sont valorisés la .. rupture salvatrice », la
" souveraineté populaire". et la «Raison,. tandis que sont
dénoncés « l'arbitraire "', « le complot,.., .. l'obscurantisme ".
De l'autre sont sacralisés .. le Roi ", .. la Vendée,., .. le
catholicisme". et maudits la .. Terreur >l, .. la violence ", " la
démagogie ". De telles histoires sont bien entendu l'envers
et l'endroit d'une même commémoration de l'événement.
Cepen dant, une position nouvelle établie au t.erme
d'une démarche souvent critique et analytique témoigne
d'une volonté de passer enfin du mythe il l'histoire.
Longtemps réduite, cette historiographie s'est
considérablement développée ces dernières années, profitant
de l'importante réflexion qui a été engagée autour du rôle et
du statut de l'histoire. Les travaux des anglo-saxons
tiennent une place tout à fait iropOltante. Mais le regard
qu'ils projettent sur cette période n'ayant pas à se plier aux
règles de bienséance universitaire ou aux interdits inscrits
dans ce qu'on peut appeler la culture politique française, il
n'est pas rare que l'image instituée de la Révolution de 89
en soit sérieusement mise à mal.
140 LA REVUE TOCQL<:

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lLLE
Ainsi lbistonen britannique Alfred Cobban, après
aVOlr critiqué dans une conférence restée célèbre. .. Le
mythe de la Révolution française ... , en 1955, revient à la
charge. Dans u sens de la Rél.:olution française,'s il s'en
prend aux théories marxistes élaborées à ce sujet, en les
jugeant ", trop générales ou perimées ~ . Il montre qu'elle;; ne
respectent pas la complexité du phénomène, en paniculier
en soutenant une conception bien trop simpliste de la
bourgeoisie, selon clles, orientée par l'u nique désir de
conquête des positions politiques suprêmes. une fois garantie
sa domination sur les forces productives.
Or, pour Cobban, il est nécessaire d'opérer en la
matière une révision sémantique car Ibisloricn ne peut
plaquer le sens actuel de certains mots sur leur signification
passée et aujourd'hui souvent oubliée, sans verser dans un
travers méthodologique criant.
C'est également l'exemple du son compatriote Alan
Forest, de l'Université de :\lanchester. Dans un livre
consacré à la politique des re###BOT_TEXT###quot;olutionnaires, à l'égard des
pauvres," il enquëte sur les ambitions développées alors de
" nationaliser la misère ... Le résultat. auquel il aboutit est.
le constat d'un décalage profond enlre discours et. réalité et.
d'un échec patent. L'inflation s'éle

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l'inverse de ce qui était. prévu: une précarité des plus
noires. Quelques années plus tard, on dût. même restituer
aux hopitaux une partie de leurs revenus d' Ancien Régime ...
En France, cette position a surtout été illustrée par
les recherches de François Furet, en particulier Penser la
Révolution française. Dans cet ouvrage, l'auteur s'attache à
faire de la Révolution française un ~ problème plutôt qu'une
période privilégiée de J'histoire de France ". Outre les
vigoureuses considérations mét.hodologiques addressées à
l'historiographie révolutionnaire, il y défend l'idée que la
Révolution se " termine" avec Bonaparte qui en constitue la
version" plébiscitaire ", c'est-à-dire .. la for me enfm trouvée
sous laquelle la société fonde un pouvoir qui tienne tout
d'elle même en restant indépendant d'elle, supérieur â elle
(..,) mais qui rende à un nouveau roi ce qu'elle cherche en
vain depuis 1789 C .. ): la condit.ion de possibilité d'une
administration démocratique ".
Cette position se marque aussi par un éclatement des
recherches, qui s'attachent désormais à des points très
limités de la réalité révolutionnaire. Il en résulte une
fragmentation du mythe, éclaté, déchiré, disséqué par les
nouvelles approches méthodologiques. i\Jais fmalcIIIent la
perfection dans la recherche qui vise à rétablir la complexité
Le narClSSlsme idéologique 141
du phénomène révolutionnaire ne lui fait pas perdre sa
charge émotive. Et si de plus en plus la réponse
universit aire se plie mal à des typologies simplistes, elle
apporte sa contribution au pouvoir.
En effet le travail critique continue de se prêter aux
influences des idéologies constituées. On y retrouve les
préocupations proprement politiques de savoir si la
Révolution est ou non un « bloc ", si la Terreur et la Vendée
dépendent de «causes idéologiques " ou de «simples
circonstances ... , si elles sont le fait d'une Gauche tyrannique
on d' une Droite maléfique. On pourrait même sans peine y
retrouver un « centre-droit " et un " centre-gauche ... tant il
est vrai que les précautions méthodologiques n'empêchent
pas ces auteurs d'être dans l'histoire et à ce titre d'être pris
dans l'étau d'enjeux et d'intérêts particuliers.
Au total, ces différentes perspectives s'ordonnent
selon la configuration en vigueur au sein de l'univers
politique et ne prennent de sens qu'au regard ce celle-là,
tellement l'ordre idéologique sc trouve encore capable de
plier à ses lois toutes les réalités historiques.
Cependant cet ordre lui-même devient différent sans
qu'il soit possible de dire a priori qu'il s'agit d'une évol ution
dans les idées politiques ou le résultat d'un travail complexe
de toutes les disciplines scientifiques tendant à rejeter les
approches trop manichéennes.
Mais peu importe. Il existe une synergie entre les
nouvelles approches de l'histoire et l'évolution des idées dans
la mesure où l'on essaie de passer d'une logique de
l'affrontement à une logique du consensus. \ 1 Celle dernière
ne peut être vérifiée dans l'Histoire ? Tout au moins le
compte rendu de la méthode historique tend à faire
disparaître ce qu'il y avait de trop blanc ou de trop rouge
dans la Révol ution.
Alors finalement l'autonomie de la discipline aura
encore servi. le Pouvoir, dans la mesure où il veut fonder
l'ordre social sur un sentiment communautaire ...
L'autonomie du champ stratégique :
" La maladie professionnelle de ['historien "
L'historien est investi depuis longtemps d'une mission
tout à fait cruciale celle d'apporter les assurances de
l'Histoire aux ambitions politiques de ses contemporains. Il
suffit d'examiner l'évolution dans le temps du discours
historique pour s'apercevoir qu'il s'agit même là d'une
véritable topique. Des chroniqueurs bénédictins du l\-1oyen
Age aux grands érudits du XVIlème et XVIIIème siècles,
l'histoire est produite à l'usage des Grands et des
142 LA REVUE TOCQl:ELLE
prétendants à cette dénomination. Dans les scriptoria
monastiques, après avoir été servante de la théologie,
propédeutique de la Cité de Dieu, elle se lafcise et vient
servir les cours et les Princes' c'est l'apogée des historiens
comme Jean de Montreuil ou Froissart. La nature de la
légitimité peut alors changer avec les transformations
apportées il la fin du X

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11Ième 5iècle dans l'ordre du
politique ct du social: la fonction. elle, demeure. De Fustel
de Coulanges à Michelet . le Peuple,. el «la Xation.
prennent le relais. pour incarner et asseoir le nouveau
régime des nouveaux hommes de la République. On le voit,
comme le souligne ).Iarc Ferro, d'abord naît la fonction ( ... 1
ensuite le métier JO , l'
Mais l'affirmation du métier n'efface pas ipso facto
les errances de la fonction, ce que Furet appelle
ironiquement la .. maladie professionnelle de l'historien -. li
n'y a pas en effet entre les deux d'antériorité irréversible.
Henri Irénée Marrou qui a pOUltant déployé tant
d'efforts et d'intelligence pour mettre en lumière la place de
la subjectivité dans le travail de l'historien n' en continue pas
moins d'appeler celui-ci à un rapport affectif avec le passé,
en lui demandant .. amitié,. et "sympathie pour les
personnages qu'il pourrait r encontrer lors de son
investigation.
l
'
Le comportement actuel des hist oriens est là
également pour en témoigner. Ils continuent, pour leur plus
grande part, dans la reconstitution qu'ils prétendent faire
des manifestations passées de la 'oie sociale, à fermer les
yeux devant l'incidence de la perspect ive , de la
reconstruction et de la sélection. Le rapport qu'ils
entretiennent avec l'histoire reste pour cela plus celui,
affectif et militant, du réquisitoire ou de l'éloge que celui,
distant et mesuré, de la connaissance scientifique. Le
meilleur indicateur en est que le public continue d'ëtre le
point d'ancrage essentiel de l'ounage d'histoire. Il en
constitue autant l'enjeu que le ressort )'Iétier et
fonct ion entretiennent donc des relations plus complexes
qu'on ne le dit parfois.
Pour l'historien de la Révolution française, la
sollicitation du passé est encore plus intéressée' il lui faut
fournir au détenteur de pouvoir, ou à son prétendant, un
imaginaire reconstitué sur la base de ses intérêts et de ses
prétentions, un imaginaire qui ouvre de nOU

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eaux
itinéraires, dresse de nouvelles bornes, fonde de nouvelles
croyances.
Comment s'organise ce tra

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ail de légitimation? il
consiste en deux opérations:
144 LA RE\TE TOCQUEVILLE
respiré que pour le bien de son pays ... :3 Elle peut être
analysée comme une lentath-e de préserver le patrimoine de
croyances accumulées sur la figure de l'Incorruptible .
patrimoine qui paniclpe du credll dont. disposent ces
entreprises politiques dans leurs luttes actuelles.
Et, effeclivement. d'autres entreprises politiques
n'hésitent pas à s'appuyer s ur ces révisions
hislorigraphiques pour sé\-èrement mettre en cause la
légitimité symbolique. et. donc historique, de ces
Celle prise de position S'inscrit. donc dans un jeu complexe
de captations et destructions symboliques. Cl revèt une
valeur essentiellement relationelle celle des rapports de
rivalité existant entre entreprises politiques.
N'ayant jamais dressé de barrière épistémologique
entre sa pratique et son emironnement, ce professionnel du
passé a ainsi, comme l'a d'ailleurs rois en é\idence François
l-ùret. produit autant d'interprétations de la Révolution qu'il
y avait de perspectives politiques pour accueillir et
reformuler l'évènement.
En mettant au jour la trame .. st.ratégique.. de
l'historiographie r évolutionnaire. on comprend également.
comment ce passé peut se conjuguer continuellement au
présent, comment, pareil à la lumière d'un mort, il
peul. poursuivre sa course dans le temps, bien qu'en réalité
il n' existe plus depuis longtemps.
Toutefois si cet aspect classique de la relation a u
Pouvoir demeure, là encore des changements peunnt être
appréciés. La dépendance du Pouvoir existe bien
évidemment en démocratie comme dans tous les régimes.
Mais l'autonomie universitaire permet à ses membres de se
fixer leur propres enjeux de carrière. qui ne passent pas par
des récompenses immédiates du politique. Bien mieux la
récompense des medias qui s'apprécie en tirages et en
prestige ne passe pas par lui (du moins pas entièrement
dans la mesure où le systeme médiati que a lui· même une
certaine autonomie).
Dès lors. donc, la réponse que l'historien est censé
apporter sur ce sujet. comme sur les autres. sera davantage
condîtionée par le désir de séduire un public qu'un pouvoir
désarmé. Apparaitront alors des ouvrages plus en quête de
" sensationnel ,., de " coups de théâtre ., de changements de
perspectives, moins directement utilisables par le Pouvoir
qui devant ce monstre foisonnant ne sait plus très bien si
on ne lui a pas volé" sa Révolution ... Ce désarroi est assez
sensible dans le discours politique, où les gouvernants, faute
de savoir si le I.crrain n·est pas miné. n'osent plus aborder Je
sujet sans prendre de t.elles precautions qu'on fmit par se
demander si, un jour ou l'autre, le concept. ne sera pas
Le narClSSlsme idéologique 145
totatement vidé de contenu à for ce de voir chaque thèse
contestée sitôt énoncée.
LE MYTHE DE NARCISSE
OU LA DEMOCRATIE PIEGEE
L'effet du culte révolutionnaire sur la réalité
politique française est tout à fait paradoxal. Car, à vouloir
verifier, par le Passé, les thèses du Présent, à rechercher
dans le mythe fondateur les justifications d'une position
partisane, on entretient éternellement ce mort-vivant qu'est
la Révolution. A ne pas vouloir lui trouver une tombe
décente que tous pourraient neurir à des dates variables, on
a ouvert la boîte de Pandore et déchaîné le seul élément
caractér istique d'une révolution: la violence. Alors qu'un
régime établi et légitimé doit tout. faire pour enfermer le
changement dans des procédures souples et rodées, la
France a fini par considérer implicitement que la violence
révolutionnaire était un mode de changement banal. Ainsi
règle-t-ellc la succession de ses r égimes, l'alternance de ses
for ces politiques, les conflits sociaux par des rituels
révolutionnaires dont la violence n'est plus jamais absente.
Ces multiples controverses laissent en effet dans
l'insatisfaction. Elles ne permettent pas de saisir les effets
d'une telle commémoration su r les croyances politiques du
plus grand nombre. Or c'est à ce niveau que doit porter
l'interrogation, car c'est là que se situe la conséquence
fondamentale de cette symbolique r évolutionnaire: la
généralisation d'un système de shèmes au travers duquel se
trouvent. affirmés la forme nécessairement républicaine de la
démocratie et, paradoxalement car de façon inavouée, le rôle
de ta violence comme procédure de changement social et
politique.
Les commémorations organisées autour de la
Révolution française ont joué comme un important facteur
de politisation. Elles ont servi à inculquer et
institutionnaliser un certain nombre de prat.iques qui,
er radiquant les spécificités lqcales, ont introduit la
.. République au village ". Par là même, elles ont cont.ribué
à la définition d·un rapport institué à la politique qui
participe à part entière de son fonctionnement comme à
l'affirmation de sa prééminence au sein de la structure
sociale. Ainsi le départ des maires pour le défllé du 18 août
a accrédité pendant longtemps dans chaque commune l'idée
de J'exi stence d'une scène politique nationale, lieu où se
discutaient et. se pr.enaienL les grandes décisions qui
affectaient l'avenir de chacun; tandis qu'à Paris la
procession de ces maires se donnait à voir comme
146 LA RE

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