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L’ECHO SAMEDI 19 OCTOBRE 2013

Entreprises Entretien

«La 4G à Bruxelles? C’est frustrant d’habiter au cœur de l’Europe et de rester à l’âge de la pierre!»
Neelie Kroes

Vous ciblez quelqu’un en particulier? Non. Mais nous devons tirer les leçons de ce qui est arrivé à Nokia, Alcatel, Ericsson,… Ces groupes paient la facture d’un manque de marché unique et de vision, alors que nous avons, en Europe, dans les années nonante, été à l’origine du GSM et de la standardisation des réseaux! Nous étions des leaders. Arrêtons de vivre sur nos acquis, conservons nos modèles de business à jour. Comment se fait-il que le Japon où la Corée sont déjà totalement couverts en 4G et pas l’Europe? Réveillons-nous! Nous avons de l’or entre les mains. C’est un message pour Bruxelles aussi? Rappelons que vous vous étiez fâchée, cet hiver, contre Évelyne Huytebroeck et sa norme des 3 Volts/mètre… Je n’ai toujours pas avalé ses arguments environnementaux. Ce n’est pas prouvé qu’il y a un risque, et c’est vraiment frustrant d’être au cœur de l’Europe et de rester à l’âge de la pierre! Quels sont les créneaux de croissance de demain? Je me répète, ce n’est pas à moi de définir la stratégie des entreprises. Vous devez bien avoir une petite idée? Prenons les synergies avec le secteur de l’énergie, les smartgrids auront demain une influence énorme sur la consommation des foyers. L’éducation peut aussi fortement s’élargir au contact des nouveaux médias. Puis, il y a tout ce qui tourne autour de l’e-health. La pyramide des âges s’est inversée en Europe. Quel Européen qui vieillit ne rêve pas de pouvoir prolonger son indépendance? La technologie le permet. L’enjeu est, aussi, financier. On confronte souvent l’Europe et ses cent opérateurs aux États-Unis, où trois ogres se partagent un marché de même taille… C’est vrai. Si la naissance d’un marché unique des télécoms en Europe stimule ce mouvement ou permet des alliances, tant mieux. Selon vous, un changement des mentalités doit donc s’accompagner d’une nécessaire consolidation? Il y aura certainement des opportunités. Or on compte, en Europe, trop d’opérateurs moyens. Il nous faut plus de groupes globaux même si, à côté, il restera énormément d’espace pour des acteurs de niche, plus flexibles, plus proches du client. Comment auriez-vous réagi comme Néerlandaise si un rapprochement s’était finalisé entre KPN et America Movil? Je n’ai pas à avoir un avis sur qui doit être actionnaire ou non d’une entreprise, ou

même avoir des préférences. Les Mexicains regardent l’Europe. C’est un fait. Je sais que les Chinois et les Américains sont aussi attentifs. Nous verrons ce qu’il adviendra. À une époque, la vente de KLM à Air France a été un choc pour le peuple néerlandais. Au final, les deux compagnies tirent profit de ce rapprochement et la marque KLM n’a jamais eu une image aussi positive. Des emplois ne risquent-ils pas de disparaître dans le secteur? Certains jobs seront certainement perdus. Mais d’autres vont apparaître. J’ai peur lorsque je vois le niveau de chômage atteint parmi les jeunes dans des pays comme l’Espagne, la Grèce, le Portugal. Au même instant, le business des applications mobiles a permis de créer 800.000 emplois en Europe depuis la chute de Lehman Brothers. Et en 2015, nous ferons face dans l’Union, selon nos calculs, à un déficit d’un million de spécialistes ICT. Dans votre paquet télécom, vous plaidez pour la neutralité du web. En même temps, la France pense à taxer les géants internet pour renflouer son industrie… Mon expérience me dit qu’en matière de taxation, il faut faire très attention à coordonner sa politique, en vue d’éviter tout clientélisme entre pays. Mais est-il légitime que Google, Facebook & Co paient pour l’usage de nos réseaux et de nos contenus? On peut débattre. C’est facile d’en débattre. Mais à qui s’arrête-t-on? Et comment le justifier? Ce qu’il faut surtout trouver, c’est un équilibre intelligent. Oui, nos entreprises télécoms méritent d’être en meilleure forme et doivent redevenir compétitives. On peut réfléchir à un soutien. Il doit alors faire partie d’une politique de financement globale, j’estime. Se limiter à aller ponctionner ceux qui se portent bien, parce que ce sont des cibles faciles, c’est le genre de taxes que je n’aime pas. Les nouvelles technologies, c’est devenu une passion? J’ai une anecdote. Le jour où j’ai été confirmée comme Commissaire sous Barroso, j’ai rencontré un compatriote qui m’a congratulé… Il m’a ensuite demandé pourquoi ils ne m’avaient offert que ce portefeuille si pauvre. Je lui ai répondu d’attendre. La Concurrence, que j’occupais auparavant, attirait toutes les attentions et toutes les convoitises. J’ai pris du plaisir à joueur l’arbitre, mais ici la mission était beaucoup plus créative, fascinante. Il s’agissait d’imaginer les opportunités de demain! Ce paquet télécom, c’est peutêtre, finalement, le combat dont je suis la plus fière.

© dRIES LUYTEN

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économiquement solide, nous avons besoin de nous ouvrir à un monde de plus en plus digital, compter des opérateurs forts, et équiper le plus vite possible nos pays en internet très haut débit. Qu’apportera la suppression des frontières télécoms en Europe? En coordonnant la mise aux enchères de spectre d’un pays à l’autre et en harmonisant les réseaux, nous offrirons notamment de nouvelles opportunités aux opérateurs qui le souhaitent. Ce n’est pas anecdotique. On parle de gros investissements et de vraies synergies. La manière avec laquelle cela était géré était tout sauf effective. Pour avoir un marché, il aurait fallu un régulateur. Or, ce n’est pas prévu? En politique, vous avez parfois des rêves qui ne peuvent pas aboutir, parce qu’ils ne sont pas le meilleur chemin pour arriver à vos fins. Nombreux sont ceux pour qui il était impensable de toucher aux régulateurs nationaux. Nous avons joué l’équilibre. Il n’y aura pas d’interférence. Cela n’empêche, nous conservons une proposition plus que décente, qui permettra de redresser un secteur qui va très mal. T-Mobile vient d’annoncer sa volonté, aux États-Unis, de renoncer dans plus de cent pays aux frais d’itinérance facturés à ses clients voyageurs… (Elle interrompt). C’est la preuve qu’il fallait en finir avec une pratique qui est dépassée. Espérons que nous en serons totalement quittes, en Europe aussi, d’ici deux ans, grâce au jeu de la concurrence. C’est

une question de survie! France Telecom, Vodafone, etc.. pointent une politique européenne destructrice, braquée sur les prix, au seul profit du consommateur. À tort? Franchement, évoquer la suppression du roaming pour justifier tous les maux, c’est trop facile. Les opérateurs étaient au courant que nous étions en train d’écrire le chapitre final en la matière. Sans surprise. Si leur survie dépend de taxes perçues à des frontières artificielles, c’est que leur stratégie n’a pas d’avenir! Ce n’est pas à moi de dire au secteur ce qu’il doit faire, mais il est temps que les mentalités évoluent. Au vu des tarifs pratiqués, le consommateur éteint aujourd’hui systématiquement son smartphone lorsqu’il voyage. Les appels internationaux vont décoller? Les opérateurs scandinaves ont été les premiers à modifier leur approche, via des tarifs d’itinérance avantageux. Leurs résultats prouvent qu’ils avaient raison. Les revenus qu’ils génèrent à l’étranger se sont envolés aussi vite que les volumes d’appels. Comment le secteur peut-il sortir de sa mauvaise passe actuelle, sinon? L’explosion des données mobiles, l’émergence d’un monde du «tout digital» et l’éclosion de la communication des objets offrent de nombreuses perspectives. Cela va rebattre les cartes. Mais… Mais? Les opérateurs européens doivent se poser la question de savoir s’ils veulent jouer un rôle en première ligne où se limiter à être uniquement les transporteurs des messages. Car cette vision est dépassée.

EXPRESS
Neelie Kroes, dans son costume de commissaire européenne aux Nouvelles technologies, revient sur le paquet télécom que l’Europe doit avaliser dans les jours qui viennent. Le but, en effaçant les frontières, est de stimuler un secteur en perte de vitesse et pourtant si crucial pour l’avenir compétitif de l’Europe. Une meilleure harmonisation des réseaux et la consolidation du secteur doivent, outre la suppression des frais de roaming, offrir de nouvelles opportunités. «Nous avons de l’or dans les mains, cessons de nous reposer sur des business models révolus», s’exclame Neelie Kroes, convaincue que l’explosion des données mobiles va rebattre les cartes entre les différents acteurs du secteur. À 72 ans, c’est son dernier — et son plus beau? — combat.