OCTAVE MIRBEAU ET LA MÉDECINE

par Arnaud Vareille
Société Octave Mirbeau Angers 2013

FAIRE SCANDALE

Dans son essai sur Flaubert, Albert Thibaudet écrit que « c’est avec lui, après lui et d’après lui que l’esprit médical, les nécessités et les déformations médicales sont incorporées à la littérature1 », et rappelle combien l’hôpital dans lequel il passa ses premières années eut une influence profonde et durable sur son œuvre, notamment en raison de la facilité avec laquelle le jeune Flaubert pouvait contempler les cadavres alignés dans l’amphithéâtre de l’Hôtel-Dieu, à Rouen. La jeunesse de Mirbeau a, elle aussi, été marquée par la médecine. Plus modestement que le père de son illustre prédécesseur, médecin-chef, le sien n’est qu’officier de santé et compense le manque de prestige et de légitimité attaché à ce titre (le même que celui de Charles Bovary) par une fatuité inversement proportionnelle à son talent. Enfant, Mirbeau entend donc souvent parler d’actes médicaux ; il assiste aussi parfois à quelques scènes traumatisantes lorsqu’il accompagne son père dans ses visites de médecin de campagne. Alfred Bansard des Bois, le premier ami, a la primeur de ces récits scabreux, que le futur écrivain se plaît à lui faire dans ses lettres2. Sa prévention contre les médecins date de ce premier contact brutal avec la chose médicale, comme il l’écrit à son confident, le 20 février 1867 : « […] j’avais constaté plusieurs fois que je n’étais pas fait pour la lancette et le bistouri. Du reste, je trouve qu’il faut avoir l’âme attachée dans le corps avec de gros boulons d’acier pour écorcher les gens vifs et les raccourcir quelquefois d’une jambe ou d’un bras ; bienheureux quand ce n’est pas de la tête 3. » Il ne manquera pas, plus tard, de dénoncer en la personne des praticiens de véritables bouchers ou des criminels qui s’ignorent. L’œuvre abonde en exemples de la sorte, qu’il s’agisse de contes comme « Le Tronc » (Le Journal, 5 janvier 1896), qui raconte l’histoire pitoyable d’un pauvre diable amputé de ses quatre membres par d’ignobles médecins militaires, ou de romans, à l’image du Calvaire, dont le chapitre II fait le portait d’un chirurgien des armées en monstre froid. Parallèlement à l’écriture de fiction, Mirbeau mène une carrière de journaliste. Bien 1 Albert Thibaudet, Gustave Flaubert, Gallimard, « Tel », 1982, p. 11. 2 Voir sa lettre du 1er juillet 1869, où il évoque avec humour, malgré l’horreur de la chose, une
délicate opération d’ablation de la verge à laquelle il a assisté, in Correspondance générale, édition établie, présentée et annotée par Pierre Michel, avec l’aide de Jean-François Nivet, Lausanne, L’Âge d’Homme, t. 1, 2002, pp. 142-143. 3 Ibid., p. 70.

que sans concession avec l’ordre social, ses récits se refusent au dogmatisme et laissent le sens de l’œuvre en suspens. En revanche, la chronique est pour l’auteur une tribune où faire valoir ses partis pris à grand renfort d’audace, de provocation et de virulence. L’influence de la presse est alors considérable et la chronique s’y taille la part belle. Genre très souple, elle répond toutefois à quelques règles dont la connivence du journaliste avec son lectorat n’est pas la moindre ; elle est au diapason des valeurs de la grande presse : divertir le public et le conforter dans ses préjugés. Par son intransigeance, Mirbeau fait rapidement figure d’exception dans le monde des publicistes, et apparaît, selon Remy de Gourmont, comme « le chef des Justes par qui sera sauvée la presse maudite ». Il y poursuit, en effet, un but précis : faire scandale. Aussi, lorsqu’en 1901 Élie Faure lui fait visiter Bicêtre, Mirbeau, fort ému par le spectacle qui s’offre à lui, publie dans Le Journal deux articles polémiques contre les médecins afin d’en dénoncer l’incurie et la suffisance. Six ans plus tard, ce sont cinq chroniques successives que le romancier fera paraître dans Le Matin, sous le titre générique de Médecins du jour (avec une variante pour la dernière, intitulée Médecins d’aujourd’hui), afin de révéler, de nouveau, au public les agissements criminels de la Faculté de Médecine. Car le médecin de l’époque a un pouvoir de nuisance qui dépasse de très loin celui des héritiers de Diafoirus 4. Enorgueilli par l’essor du positivisme, qui va rapidement dégénérer en scientisme, le praticien moderne s’est assuré une emprise nouvelle sur la société. Il est désormais un des prescripteurs de la morale, celui qui, par le biais de l’étude physiologique, décrète la santé ou l’affection du sujet, en souligne les symptômes de vitalité ou ceux de décrépitude. Le scandale provoqué par la série Médecins du jour n’est pas le premier à mettre au crédit de Mirbeau. Il a déjà bousculé les artistes dramatiques et suscité un bel affolement médiatique lors de l’affaire du « Comédien » déclenchée par son article du 26 octobre 1882, paru dans le Figaro ; il s’est attiré plusieurs duels pour la franchise de sa prose et une surveillance étroite de la part de la police lors des années 1890 pour avoir clairement affiché son anarchisme dans des articles comme « La grève des électeurs » (Le Figaro, 28 novembre 1888), ou apporté son soutien à quelques illustres figures du mouvement, tel Jean Grave lors de son procès en 1894. C’est, une fois encore, la police qui va réagir à la campagne d’articles de 1907 en ouvrant une enquête sur 4 Jarry rappelait dans « La Morale murale » l’aura de superstition dans laquelle baignait, au début du XXe siècle encore, la figure du praticien : « Les médecins sont les nouveaux prêtres qui bénéficient – encore un peu de temps, et peut-être longtemps auprès de la foule, car elle adore qu’on lui fasse peur – du prestige d’être détenteurs de mystères », La Plume, 1er mars 1903, p. 319.

un prétendu complot destiné à déstabiliser la Faculté de Médecine 5. Car le scandale a ses vertus. Alors que le débat sur les questions fondamentales de société est confisqué par tous ceux qui ont intérêt à ce que rien ne change, le scandale le porte sur la place publique, dévoile les coulisses du pouvoir, fait tomber les masques. Pour parvenir à ses fins, Mirbeau a recours à de multiples procédés. Il va tout d’abord, dans « Les Pères Coupe-Toujours », mimer le sérieux de l’enquêteur naturaliste confronté au milieu étudié en évoquant, de manière symptomatique, les « documents humains » que peut recéler la presse médicale, qu’il cite abondamment avec la distance nécessaire à l’observateur scientifique, ou bien encore en recueillant, dans Médecins du jour, les confidences d’un interne sur le microcosme de la Faculté. La littérature a emprunté, par l’intermédiaire de Zola, les méthodes de la science médicale pour décrire le corps social. Le propos de Mirbeau est bien de retourner contre la médecine les armes qu’elle a fournies à la littérature dans la seconde moitié du XIX siècle, afin de la soumettre à son tour à une analyse sans concession de ses pratiques. Le journaliste insiste donc sur la dimension testimoniale de son enquête : il ne ferait que transcrire ce qu’il a vu ou entendu. Mais le scandale ne peut surgir d’un tel programme. Mirbeau fait alors du Mirbeau et la neutralité apparente cède le pas à la verve du polémiste. Ironiques, satiriques, presque diffamatoires (il regrette de ne pouvoir, légalement, citer de noms dans certains cas), les chroniques harcèlent leur cible. Leur auteur se paie même le luxe de quelques allusions à ses propres textes. L’apparition du docteur Triceps, figure mirbellienne s’il en est, dans « Propos gais », est la plus emblématique à cet égard. Avec l’irruption de cette référence dans l’espace de la chronique, se produit une collusion entre régimes fictionnel et factuel, qui décuple la portée des révélations dans la mesure où ce brouillage favorise toutes les extrapolations fantasmatiques du lecteur. Le caractère outrancier de certains portraits de médecins – qui ne dépareraient pas dans la collection de la « Melle Bistouri » de Baudelaire, rêvant de la visite d’un petit interne « avec sa trousse et son tablier, […] avec un peu de sang dessus ! » – n’est pas sans évoquer les spectacles du Grand-Guignol, et notamment le « théâtre médical » d’André de Lorde et Alfred Binet6. Mirbeau utilise tous les registres et 5 Voir Pierre Michel et Jean-François Nivet, Octave Mirbeau, l’imprécateur au cœur fidèle, Paris, Librairie Séguier, 1990, p. 796. 6 Il est frappant, par exemple, de noter la similitude d’inspiration entre les articles de Mirbeau et le drame en un acte de Johannès Gravier et A. Lebert, Le Chirurgien de service (première représentation le 23 novembre 1905), ainsi qu’avec la comédie en un acte d’Elie de Bassan, Les Opérations du professeur Verdier (représentée le 16 mai 1907). Voir, à propos du « théâtre médical » au Grand-Guignol, la préface d’Agnès Pierron à Le Grand-Guignol. Le Théâtre des peurs de la Belle Époque , Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1995 (pp. XIX à XXIV, notamment). Si Mirbeau a pu être sensible à la veine de ces auteurs, on sait que ceux-

confirme l’efficacité polémique de son style, composé d’un savant mélange de références à l’actualité et d’imaginaire. Et puisque la médecine touche à la vie, il ne se prive pas de convoquer les ressources d’un puissant pathos en décrivant, avec force détails complaisants et plusieurs figures d’insistance, l’agonie de petits malades. Mirbeau bouscule ainsi le lecteur dans ses habitudes confortables, l’apostrophe, lui demande de participer à la révélation des turpitudes mises en lumière. Le dialogue, véritable ou fictif, se noue également avec des détracteurs, ou des sympathisants, ainsi qu’en témoigne, de textes en textes, l’écho des réactions diverses suscitées par les articles. Toutefois, le chroniqueur ne se contente pas de céder à la facilité car la presse a un pouvoir exorbitant qu’il entend bien ne pas laisser aux seules mains des esprits conservateurs. Pour être à la hauteur des enjeux et mettre en cause les véritables responsables, il étend sa critique à d’autres institutions, comme l’Académie Française ou l’Académie des BeauxArts, par exemple. Bien qu’il paraisse fort éloigné de la question médicale, l’art fait l’objet de plusieurs allusions, ne serait-ce que pour rappeler combien sont solidaires l’engagement pour la vérité et celui pour la défense de la beauté. S’il se laisse aller à une « prolixité élégante7 », destinée à s’attirer la bienveillance du lectorat, Mirbeau use aussi de références culturelles plus conflictuelles, car contemporaines ou synonymes d’une modernité toujours problématique. Ainsi les audaces attachées aux noms de Salomé, Monet, Renoir, Cézanne, ou encore, Morrow ou Poe, émaillent-elles des chroniques consacrées au conformisme de l’époque. La campagne de Mirbeau contre les médecins a, bien entendu, une dimension politique. Au milieu de son entreprise de démolition, pour paraphraser Bloy, le polémiste indique, d’abord, quelques raisons d’espérer. Il nuance alors ses jugements et, après avoir attaqué nommément plusieurs médecins, il rend hommage au dévouement des personnels dans les hôpitaux. Mais c’est pour mieux faire contraster ensuite leur abnégation avec la scandaleuse indifférence d’institutions criminelles « si étroitement aristocratiques, si lâchement anachroniques, qui dorment dans la graisse rancie de leurs préjugés ». L’attaque des corps constitués se fait donc au nom du combat contre toutes les entraves à l’individuation, cet épanouissement des talents de chacun induisant un progrès pour tous. Briand, qui abdique ses principes au nom du réalisme politique, en est le parfait
ci le lui ont bien rendu puisque, en 1922, André de Lorde réalisa, en collaboration avec Pierre Chaîne, une adaptation du Jardin des Supplices pour la scène du « théâtre des peurs ». 7 « […] art de déployer beaucoup de mots, d’idiomatismes et de “culturismes” pour peu “d’idées” », Marc Angenot, 1889, un état du discours social, Le Préambule, coll. « L’Univers des discours », 1989, p. 145.

contre-exemple. Contre la sclérose des esprits que favorisent la médiocrité générale et la reproduction sociale (explicitement dénoncée dans « Examens et concours » – bien avant que Pierre Bourdieu ne la théorise), Mirbeau prend les médecins comme prétexte afin d’inviter ses contemporains à méditer sur « le spectacle quotidien de la comédie humaine ». En anarchiste conséquent, il défend le mérite individuel non pour favoriser l’avènement des ploutocrates et des oligarques sur les ruines de l’État, mais dans l’intention de précipiter la disparition de tous les « éteignoirs » (selon le mot de Stendhal, qu’il admire), qui, à la Belle Époque, se sont affublés du faux-nez de la démocratie pour se perpétuer. Arnaud VAREILLE

L’Assiette au beurre, n° 187, 9 octobre 1904

OCTAVE MIRBEAU

Caricature chilienne du docteur Brouardel

Articles sur la médecine

Brouardel et Boisleux
Dans une maison aimable où, l’autre soir, nous dînions, la conversation, commencée gaiement sur le voyage de M. Félix Faure en Russie 8, dévia très vite sur la Duse9, de la Duse sur l’amour, de l’amour sur le docteur Boisleux 10. C’est qu’il y avait, parmi les convives, un médecin. Il y a toujours un médecin parmi les convives, comme, dans les foules parisiennes, il y a toujours un Chinois. Et un médecin, seul, pouvait se souvenir encore de ce drame, déjà oublié11. — Quelle horreur ! s’écria une jeune femme, Et comment se fait-il qu’un tel misérable ait été condamné à une peine si courte et si douce ? Le médecin répliqua vivement — Horreur, en effet !... Mais pas dans le sens où vous l’entendez, madame... J’ai connu Boisleux... C’était, je vous assure, un gynécologue distingué, un très habile opérateur et, de plus – ne vous récriez pas – un brave homme !... Il n’a pas su se défendre, voilà tout !... En dehors de son métier, où il excellait, jamais je n’ai vu quelqu’un d’aussi gauche, d’aussi timide que lui... C’était à un point tel que cet homme, très intelligent, paraissait, dans les circonstances ordinaires de la vie, un parfait imbécile. Il ne pouvait soutenir aucune discussion. Aussi, ne venait-il jamais aux réunions de notre Société, et nous envoyait-il des communications écrites, lesquelles étaient, toujours, d’un grand intérêt... Au procès, durant ces heures mortelles de l’audience, son attitude d’écrasé le perdit, car elle fut, non seulement pour les juges, mais pour tout le monde, un aveu 12. Il
8 Ce voyage a eu lieu du 18 au 31 août 1897, dans le cadre de l’alliance franco-russe, dénoncée par Mirbeau. 9 La grande actrice italienne Eleonora Duse (1858-1924) est venue en France en 1897 et y a remporté un très grand succès. Elle est l’interprète favorite de Gabriele d’Annunzio, avec qui elle entretient une liaison tumultueuse depuis 1895. Le 27 juin précédent, dans un article du Journal intitulé « Propos de table et d’été », Mirbeau a évoqué les représentations données par “la Duse” et regretté qu’elle n’ait joué que des « pièces ridicules ou surannées » telles que La Dame aux camélias. 10 Le docteur Charles Boisleux, 40 ans, est un gynécologue, qui a soutenu sa thèse de médecine en 1886 et qui gérait une clinique sise rue des Archives. Il était accusé d’avoir pratiqué, à son domicile personnel, au 58 rue de l’Arcade, un curetage-avortement sur une demoiselle Thomson, décédée le 26 novembre 1896 des suites d’une péritonite. 11 La condamnation du docteur Boisleux à cinq ans de réclusion, par les Assises de la Seine, remonte à plus de quatre mois déjà (fin mars 1897). 12 Il en est allé de même d’Alfred Dreyfus. Dans une instruction menée uniquement à charge, quel que soit le comportement du suspect, tout se retourne contre lui et est abusivement interprété comme un aveu. En l’occurrence, une circonstance au moins aurait dû jouer en faveur de Boisleux : il était assisté par un jeune médecin américain en stage, ce qui implique qu’il n’avait aucunement conscience de commettre un crime sanctionné par la loi.

était anéanti, ce que nous appelons, nous autres, sidéré... S’il eût conservé la moindre parcelle de présence d’esprit, soyez sûre, madame, que M, Brouardel 13 n’en eût pas eu aussi facilement raison. D’ailleurs, notre cher doyen ne se fût pas frotté à un Boisleux décidé à se défendre... car je connais aussi le paroissien... — Vous direz tout ce que vous voudrez.... Boisleux n’en a pas moins tué une femme ! — Erreur de diagnostic très fâcheuse14 !... Oui... Crime ?... Non.... Boisleux était incapable d’une mauvaise action... Il était même généreux et désintéressé15... Oh ! je sais... sa cause ne fut point populaire... On ne voulut rien entendre de tout ce qui devait plaider en sa faveur... Toutes les circonstances, toutes les coïncidences, grâce auxquelles, en les altérant, on pouvait obtenir une condamnation inique, furent exploitées avec une véritable cruauté... Habilement préparée par le ministère public, et surtout par M. Brouardel, l’opinion considéra ce malheureux comme un horrible assassin, quelque chose comme un Jack l’Éventreur16... Eh bien ! savez-vous quelle était la moyenne de la mortalité à sa clinique ?... Elle était de 16 % – les débats l’ont prouvé – tandis que, dans les hôpitaux, elle est de 33 et même de 37 %... Et, tenez... Tout dernièrement, à la Charité, le docteur X... a pratiqué le curetage sur une femme enceinte de trois mois... L’a-t-on poursuivi, pour s’être trompé, comme Boisleux ?... Ah ! s’il fallait poursuivre tous les médecins, tous les professeurs, même les plus éminents et les plus glorieux, qui se sont trompés et se trompent, chaque jour, dans leurs diagnostics, mais notre Faculté et notre Académie de médecine seraient vite désertes... et, au lieu de faire des opérations et de dicter des ordonnances, nos illustres praticiens tresseraient des chaussons de lisière et rempailleraient

13 Paul Brouardel (1837-1906), professeur de médecine légale, est alors doyen de la faculté de médecine de Paris et membre de l’Académie de médecine depuis 1887 ; il va prochainement être nommé grand-officier de la Légion d’Honneur. 14 Boisleux était accusé d’avoir pratiqué le curetage alors qu’il ne pouvait pas ne pas avoir constaté la grossesse de la jeune femme : autrement dit, d’avoir procédé à un avortement en toute connaissance de cause. C’est en voulant retirer les débris du fœtus qu’il a malencontreusement perforé l’utérus, ce qui a entraîné une péritonite. 15 On accusait Boisleux de n’être motivé que par l’appât du gain, circonstance aggravante. 16 Dans un article qui paraîtra le 5 janvier 1902 dans Le Journal, « Propos gais », Mirbeau dénoncera les chirurgiens qui « exercent leur profession à la manière de Vacher et de Jack l’Éventreur, mais sans danger », et fera dire à l’un d’entre eux : « La mort des uns, c’est la vie des autr es ». Jack l’Éventreur (Jack the Ripper) est le surnom donné à un tueur en série non identifié, qui avait tué sauvagement, en les égorgeant et les éviscérant, cinq prostituées londoniennes, dans le quartier de Whitechapel, entre le 31 août et le 9 novembre 1888.

des chaises à Poissy, comme de simples notaires infidèles 17... Voulez-vous mon opinion sur Boisleux ? C’est un martyr ! — Ça, par exemple !... — Oui, un martyr,,. et le martyr de M. le doyen Brouardel, ce qui, à mon avis, est le comble du martyre. — Comment cela ? — M. le doyen Brouardel – il serait peut-être temps de le proclamer tout haut – constitue un danger public par l’énorme, exorbitant, effrayant pouvoir dont il est investi et qu’il n’exerce pas toujours avec la mesure et la modération qu’il faudrait... Car, enfin, pour faire couper le cou à un homme ou simplement ruiner sa vie, il prononce des affirmations qui ne sont, le plus souvent, que des hypothèses... Et il s’appuie sur des lois physiologiques, changeantes comme des théories, éphémères comme des modes et qui, l’année d’après, sont remplacées par des lois contraires... Encore, s’il se contentait de ce que peut lui donner d’approximatif cette science incertaine, obscure et capricieuse qu’est la médecine !... Mais non !... Je l’ai suivi dans des affaires retentissantes... Ce n’est plus un savant, c’est un accusateur public... Ce n’est plus un médecin, c’est un juge !... Il a cette folie, ou plutôt cette perversion, si caractérisée du juge, qui consiste à ne voir, partout, que des crimes !... Loin de tempérer les excès de la justice, il les exalte et les justifie, en leur apportant la consécration de la science... Prudent, d’ailleurs, avec les forts, il est sans pitié avec les faibles18. Dans les affaires civiles, où l’on a recours à ses lumières d’expert, il a presque toujours cette malchance de donner raison aux riches... Mais la justice n’y perd rien, car il se rattrape sur les pauvres, copieusement. Pour Boisleux, cest un autre sentiment qui le fit agir... Mais je ne puis admettre un instant que notre cher doyen ait cru sérieusement à sa culpabilité !... — Ho ! ho ! — Remarquez d’abord son acharnement insolite contre Boisleux... Non seulement, par des affirmations arbitraires et antiscientifiques, il déclare Boisleux coupable d’avoir sciemment, pratiqué, sur Mlle Thomson, un avortement... mais encore, il veut écarter de ce malheureux la possibilité d’une circonstance atténuante, d’une excuse, d’une sympathie... Et l’effondrement de l’accusé lui rend cette manœuvre facile, Il n’admet pas que Boisleux
17 Mirbeau a consacré deux chroniques à ceux qu’il appelle « les dilettantes de la chirurgie », « Les Pères Coupe-toujours » et « Propos gais » (parus dans Le Journal le 15 décembre 1901 et le 5 janvier 1902, voir plus loin). Quant aux « notaires infidèles », ils sont une figure obligée de nombre de ses contes et romans, notamment Dingo. 18 C’est précisément ce que Mirbeau ne cesse de dire des magistrats.

soit un travailleur, un opérateur adroit... il lui refuse, péremptoirement, l’honneur d’avoir découvert un procédé opératoire remarquable, qui s’appelle l’Élytrotomie ’ interligamentaire. Lisez, dans le compte rendu du procès, cette partie de la déposition de M. Brouardel !... Elle est incroyable !... « Ce procédé n’est pas de Boisleux ! », déclare-til, sans donner une preuve de cette trop facile négation, sans nommer le praticien à qui, selon M, Brouardel, on devrait cette pratique !... Il serait par trop insolent qu’un chirurgien, qui n’est ni d’un hôpital, ni d’une académie, se permît de découvrir quoi que ce soit !... Le docteur Delineau a beau réfuter, point par point, les théories scabreuses de M. le doyen... il a beau affirmer que ce procédé « est bien de Boisleux » – et la preuve, c’est qu’à l’étranger, en Allemagne19, en Angleterre, on dit communément « le procédé de Boisleux » ; c’est que, le docteur Berlin, de Nice, qui a publié, sous la direction de M. Auvard, accoucheur des hôpitaux de Paris, un manuel de thérapeutique gynécologique20, consacre, au moins, vingt pages à la description « élogieuse » du « procédé Boisleux » – M. Brouardel ne veut rien savoir, rien entendre, rien admettre ! Il importe à M. Brouardel que Boisleux ne soit même pas considéré comme un chirurgien de quelque valeur, mais bien comme une sorte de rebouteux, ignorant, brutal, capable de tout pour de l’argent !... Et savez-vous pourquoi ? — Expliquez ! encouragea quelqu’un d’entre nous, avec un sourire sceptique. — Mon Dieu ! poursuivit le jeune médecin, rien n’est plus simple... C’est l’enfance de la psychologie !... M. le doyen Brouardel, dont l’énumération des titres officiels, des fonctions honorifiques et rétribuées ne saurait tenir, en petit texte, dans une page in-folio... M. Brouardel qui, on s’en souvient, arrêta si comiquement la peste bubonique à Bougival... M. Brouardel, enfin, n’est pas aimé de ses collègues... M. Brouardel souffre beaucoup de cette hostilité latente, courtoise, mais indéniable... Rappelez-vous le beau charivari qui l’accueillit, à l’Académie de médecine, après son second voyage de Bournemouth, si étrangement différent du premier !... Je sais bien que le bon Cornélius Herz est un terrible jouteur, moins facile à terroriser que Boisleux, et qu’il a plus d’une pierre dans son sac21 !...
’ Incision du vagin. Le mémoire de Boisleux sur LÉlytrotomie interligamentaire a paru à Paris en 1892. En 1891, Boisleux avait également publié une brochure témoignant de sa compétence de gynécologue, De l'Asepsie et de l'antisepsie dans les opérations gynécologiques 19 C’est en Allemagne, à Leipzig, qu’a paru, en 1896, chez Breitkopf & Härtel, une brochure du Dr Boisleux : Von der chronischen und akuten Pelviperitonitis und deren Behandlung , traduction d’un mémoire paru en français en 1894, De la pelvipéritonite chronique et aiguë et leur traitement . 20 Ce très gros Manuel de thérapeutique gynécologique a paru en 1894 chez Rueff. C’est l’obstétricien Alfred Auvard, né en 1855, qui a assuré la direction de cette publication en sept volumes. Le Dr Berlin, pour sa part, était chargé du quatrième volume, intitulé Opérations. 21 Cornelius Herz, affairiste et maître-chanteur, ami du baron de Reinach et pourvoyeur de fonds de Georges Clemenceau pour son journal La Justice, a joué un rôle éminent dans le scandale de Panama. Condamné à cinq ans de prison et 3 000 francs d'amende, il s’est réfugié à Bournemouth, où il mourra au

Mais à quoi bon être une autorité scientifique aussi considérable que M, Brouardel, à quoi bon étaler une infaillibilité tyrannique, si l’on doit prendre, aussi allègrement, les lanternes qui éclairent le seuil de Cornelius Herz pour des vessies malades ?... Durant quelques mois, à la suite de cette équipée, la situation de M. Brouardel sembla compromise, et de latente qu’elle avait été jusque là, l’hostilité de ses confrères devint avérée et publique... C’est dans ces conditions que survint l’affaire Boisleux. M. Brouardel n’aurait-il pas compris, tout de suite, le parti qu’il pouvait en tirer et ne se serait-il pas dit : « À tort ou à raison, l’opinion est fort surexcitée contre les grands médecins... On les accuse de toutes les erreurs, voire de tous les crimes... les campagnes les plus violentes s’organisent contre les hôpitaux... On dénonce les chirurgiens... on fait la statistique funèbre de toutes les femmes qui succombent, injustement, sous leur couteau !... Voyons !... cette haine, ces suspicions, ces dénonciations, ne serait-ce pas une admirable occasion de les détourner habilement sur les petits médecins, ces pelés, les praticiens pauvres, ces galeux, d’innocenter l’Hôpital, la Faculté, l’Académie, et de rentrer, ainsi, en grâce auprès de mes collègues, reconnaissants de leur avoir rendu un pareil service ! » C’est une question que je me pose et que je vous pose !... Il y eut un silence, non de gêne, mais d’ennui... — Oui ! oui ! reprit le jeune médecin... Je sais bien... Répondre à un tel point d’interrogation... pénétrer, sans autre lumière que celle de l’hypothèse, dans les cavernes de l’âme... expliquer les raisons secrètes qui mènent la conduite d’un homme, quand ce n’est pas un expert officiel !... c’est scabreux !... Et l’on risque de se tromper !... Mais, pourtant, le pauvre Boisleux a payé durement son erreur et sa vie est perdue 22 !... Que voulez~vous qu’il fasse désormais ?..., Mais cela nous était devenu indifférent... Sur la table, il y avait des fleurs charmantes et des viandes savoureuses ; autour de la table, il y avait des femmes dont les épaules nues, les bras souples comme des lianes, les sourires de péché, nous éloignaient de

début du mois de juillet 1898. La France avait en vain demandé son extradition, refusée par l’Angleterre pour des raisons médicales, du moins officiellement : il était supposé être diabétique et souffrir de la vessie, d’où le jeu de mots. Deux éminents médecins, Charcot et Brouardel, avaient été envoyés en Angleterre pour l’examiner en juin 1896, et, dupés par ce grand comédien, avaient imprudemment attesté de son mauvais état de santé et de son incapacité à se déplacer. Voir Jean-Yves Mollier, Le Scandale de Panama, Fayard, 1991, p. 429. 22 Boisleux publiera cependant, en 1911, une étude sur La Méthode respiratoire.

toute la distance de la volupté et du bonheur, de ces cauchemars chirurgicaux 23, et de Boisleux martyr, et de Brouardel bourreau... — Au diable ! criai~je, vous avez, mon cher, des conversations vraiment stupides et glaçantes !... Si nous parlions un peu de l’adultère ! — Oui ! oui ! applaudirent les femmes. — Oui ! oui ! exhalèrent les orchidées et les vins. — Oui ! oui ! susurrèrent les sauces dans les plats... Et ainsi fut fait !... Le Journal, 25 juillet 1897

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Les Pères Coupe-Toujours
Je ne nie pas les bienfaits de la chirurgie ; ils sont indéniables. Mais je suis un peu effrayé par les chirurgiens, du moins par beaucoup de chirurgiens. La plupart du temps, les chirurgiens sont d’habiles ouvriers et d’ingénieux découpeurs. Ils ne sont que cela. Ils travaillent la chair humaine, comme le menuisier le bois, et l’orfèvre, l’or. Ils n’ont pas ou presque pas de culture médicale, d’éducation scientifique. Ils ont eu cette préoccupation d’assouplir leur main, mais pas celle de meubler leur cerveau. Ce qui souvent, dans bien des cas, rend leur intervention dangereuse. Et, lorsque, par surcroît, ils n’ont pas la conscience très nette, très précise, des responsabilités terribles qu’ils assument, alors ce sont de véritables assassins, des assassins tolérés et respectés. Je me souviendrai, toute ma vie, d’une fin de dîner où les convives parlaient, à tour de rôle, sur la beauté. On parle toujours sur la beauté, après boire. Chacun donnait sa définition. Un chirurgien renommé pour son audace et pour son habileté, d’ailleurs, dit ceci24 :
23 L’expression apparaissait déjà en 1888, dans la première page de L’Abbé Jules : « [...] mes si beaux rêves d'oiseaux bleus et de fées merveilleuses se transformaient en un cauchemar chirurgical, où le pus ruisselait, où s'entassaient les membres coupés [...] » 24 Le dîner est une scène topique chez Mirbeau, dans la mesure où elle favorise l’introduction d’anecdotes dans le texte. On en trouve de nombreux exemples dans ses chroniques comme dans ses romans. Quant au médecin ou au chirurgien, sa présence est rituellen ainsi que Mirbeau le soulignait dans « Brouardel et Boileux », paru dans Le Journal du 25 juillet 1897 (voir plus haut) : « C’est qu’il y avait parmi les convives, un médecin. Il y a toujours un médecin parmi les convives […] ».

— La beauté, pour moi, c’est un ventre de femme, ouvert, tout sanglant, avec des pinces dedans. Il n’y a rien de plus beau. Et il se frotta les mains bruyamment, et je vis sur son visage l’expression de joie sincère, d’enthousiasme même, sur quoi on ne pouvait pas se méprendre. J’ai déjà conté, je crois, cette anecdote sinistre25. Je ne cesserai de la rappeler, car elle projette une lumière éclatante sur la mentalité de cet homme, une mentalité de véritable, de complet assassin, avec cette aggravation ou cette supériorité sur les assassins professionnels qu’il est, lui, théoriquement, esthétiquement, philosophiquement, c’est-à-dire consciemment, un assassin. Par contre, on a cité aussi, cette parodie d’un illustre professeur de Faculté qui avait coutume, à ses leçons, de recommander à ses élèves : — Quand vous faites une opération, faites-la bien vite, joyeusement. Par ce joyeusement, il entendait, celui-là, que l’opérateur doit se pénétrer de cette idée grave et joyeuse qu’en tailladant des chairs et en sciant des os, il sauve autrui de la maladie, de la douleur, de la mort. Parole admirable et qui fait aimer celui-là qui l’a prononcée. Il m’arrive souvent de lire des journaux de médecine. C’est une lecture savoureuse et que je recommande à tous ceux-là qui recherchent les émotions psychologiques violentes. Il est rare, parmi d’excellentes et instructives choses, de n’y point glaner les documents humains les plus extraordinaires et les plus imprévus. Souvent, ils sont d’un tragique à vous glacer la moelle ; quelquefois d’un comique à vous tordre de rire. Dans la Gazette des hôpitaux de septembre 1901, à l’article : Bulletin et Actualités, je lis, avec une stupéfaction profonde, ceci que n’eût point désavoué Molière, et qu’il regrettera, toute sa mort, de n’avoir point connu : À la suite de différentes observations, les conclusions suivantes ont été votées : « L’Académie de médecine, dans le but de faire diminuer le nombre des aveugles , pense qu’il est inutile d’adresser aux sages-femmes une circulaire recommandant un traitement prophylactique déterminé… » Voilà pour le comique. On ne peut guère le dépasser. 25 Dans le « Frontispice » du Jardin des supplices (1899), un jeune homme attribue ces propos à son père, le docteur Trépan.

Au point de vue tragique, rien ne vaut, ni les terreurs de l’Américain Morrow 26, ni les imaginations compliquées d’Edgar Poe, comme cet article que je lus, tout dernièrement, dans la Presse médicale, parue le 9 novembre 1901. L’article est intitulé : Deux cas de mort par rachicocaïnisation ; et il est signé par le docteur Legneu, agrégé, chirurgien des hôpitaux. La rachicocaïnisation, comme cet effroyable néologisme l’indique, est un mode d’anesthésie, au moyen de l’injection lombaire de la cocaïne. Il faut tenir compte au docteur Legneu des aveux complets sans restriction par quoi il commence, héroïquement, son article… Il ne cherche pas à équivoquer… à atténuer la gravité de son acte… Il écrit avec beaucoup de sang-froid, beaucoup de calme, ceci, que je reproduis textuellement : Je ne veux pas rouvrir la discussion sur la rachicocaïnisation ; mais, dans ces derniers temps, j’ai eu à déplorer la mort, par cocaïne, et c’est un devoir impérieux pour moi d’apporter à la communication que j’ai faite à la Société de chirurgie ce regrettable complément. Deux de mes malades sont morts, tout de suite, quelques minutes après l’injection, sur la table de l’opération. Il ne s’agit donc plus de morts tardives, secondaires, pour l’explication desquelles on pouvait, en toute conscience, admettre ou discuter la part de la maladie en cours. Les morts immédiates que j’ai eues ne laissent aucun doute sur l’influence de la cocaïne chez ces malades. Voilà donc une déclaration nette, précise, lugubrement loyale, et qui ne laisse aucune place à l’ambiguïté… Le docteur Legneu continue : Et cependant, il y n’y eut à incriminer aucune faute, ni du côté de l’injection, ni du côté de la dose. L’injection fut faite, une fois, par un de mes internes, en ma présence ; une autre fois par M. Frédel, chef de clinique, dans le troisième ou le quatrième espace lombaire, suivant la technique que j’ai exposée ici ; l’injection fut poussée lentement, la dose inférieure ou égale à deux centigrammes. Et la substance utilisée était bien de la 26 William Chambers Morrow (1854-1923), romancier et nouvelliste américain. La Revue Blanche publia plusieurs de ses contes, avant de faire paraître, en 1901, une traduction de son œuvre la plus célèbre, Le Singe, l’Idiot et autres Gens (The Ape, the Idiot and Other People, 1897), recueil de nouvelles macabres salué par Apollinaire et Jarry, notamment.

cocaïne, une cocaïne non altérée. Je l’ai fait analyser, elle était intacte et, d’ailleurs, avant comme après, la même solution m’a donné les bons résultats que je vous ai signalés autrefois. Du côté des malades, il y a, cependant des circonstances atténuantes. Ainsi, dans cette partie-là, par un étrange retournement des choses, ce sont les victimes à qui l’on donne des circonstances atténuantes. Seulement, on les tue tout de même… Ce sont des circonstances atténuantes purement honorifiques… Ici, le docteur Legneu décrit minutieusement l’état de son malade. État fâcheux, d’ailleurs. Ce brave homme était sujet aux étourdissements, aux accès apoplectiformes. Le cœur fonctionnait mal ; les artères étaient athéromateuses. « Je fis part de mes craintes à mes élèves, confesse le docteur, mais nous trouvions aussi que le cas était bien mauvais pour la cocaïne. A tort, je le reconnais, je me décidai pour cette dernière, et j’opérai le malade le 1 août. » Détails techniques sur les préparatifs de l’opération : « On prépare le champ opératoire, pendant que je finis de me laver les mains. » Il se lavait les mains, déjà !... Il se lavait les mains avant ! Et voici maintenant l’opération, telle que la conte le docteur Legneu : Je commence, dit-il, l’opération environ 10 à 12 minutes après l’injection ; le malade est tranquille, ne dit rien, ne sent rien… Tout à coup, pendant que j’ouvrais l’articulation et évacuais les caillots qui la remplissaient, le malade se plaint d’étouffer : il demande à s’asseoir et pousse quelques gémissements. On l’assied ; sa tête est agitée de quelques mouvements convulsifs ; il retombe sur le lit, la face noire… Il était mort !... Ceci se passait trois à quatre minutes après le début de l’opération, soit un quart d’heure après l’injection… Le docteur eût été heureux de pratiquer l’autopsie du cadavre… Car ce n’est pas le tout que de tuer les gens… encore est-il utile de savoir comment on les tue. Malheureusement, cette joie si cordiale, si techniquement cordiale, lui fut refusée. Et il dut « se contenter des seuls renseignements cliniques », c’est-à-dire de savoir ce fait peu important, que le malade fût mort ! Ici se placent quelques commentaires moraux que je me reprocherais, toute ma vie, de

ne pas reproduire, car ils sont très beaux. Malgré la peine qu’on éprouve toujours, écrit le docteur Legneu, quand on perd un malade d’anesthésie sur la table d’opération, je ne puis dire que ce cas m’ait beaucoup troublé… Nous étions si pénétrés de la gravité des circonstances, nous avions tant discuté à l’avance le pour et le contre de ces deux modes d’anesthésie, chloroforme ou cocaïne, que le résultat n’était pas fait pour nous surprendre… Je me reconnus coupable de n’avoir pas saisi que l’athéronie, la congestion cérébrale, chez ce malade, constituaient une contre-indication à la rachicocaïnisation… Je m’en voulais de ne pas avoir endormi ce malade au chloroforme, et je pensais, en fin de compte, que j’avais plus de torts que la cocaïne… Ô cruelles beautés du remords ! Que pensez-vous qu’il arriva, après un tel accident ? Je continuai donc, résume logiquement le docteur Legneu, comme par le passé, à utiliser les injections de cocaïne… Et, sur ces entrefaites, un second accident vint troubler à nouveau la série de mes opérations… Et il ajoute froidement : Celle-ci m’a préoccupé davantage… J’affaiblirais, je pense, la portée de ces récits et de ces déclarations si je les entourais d’un commentaire quelconque. Il est bon, cependant, de dire ceci : ces choses se passaient, quelques semaines après une émouvante séance, où en pleine Académie de médecine, le professeur Recluser, qui fut un des propagateurs de l’anesthésie par la cocaïne, venait de confesser tous les dangers de cette méthode et suppliait ses confrères de l’abandonner, comme il avait fait lui-même… Le Journal, 15 décembre 1901

er Paul Reclus (1847-1914) : professeur de clinique chirurgicale à la Faculté de Paris.

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Propos gais
Je parlais, l’autre jour, des chirurgiens… Quelques personnes m’ont reproché de n’avoir pas été assez sévère, d’autres de l’avoir trop été ; parmi ces derniers, le docteur Legneu, dont je n’ai fait, pourtant, que reproduire la prose. Si quelqu’un s’est montré sévère, impitoyable contre le docteur Legneu, c’est bien le docteur Legneu lui-même. Je n’y pouvais rien. Et si je suis peu familier avec les choses de la chirurgie, comme il le prétend, c’est de sa faute. À tout prendre, il est possible que cet honorable chirurgien soit un excellent chirurgien, mais c’est un bien mauvais écrivain. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait point de bons chirurgiens. Dieu me garde de cette impiété. J’en connais d’admirables, de grande science et de grande conscience 27, et plus que de toute autre amitié, je suis fier d’être leur ami. Bien comprise, il n’est pas de profession plus émouvante, plus noble, que celle de chirurgien, puisqu’elle n’a pour but que de délivrer l’homme de cette chose haïssable, abominable entre toutes : la souffrance… Tout le monde n’a point l’héroïsme catholique de M. Paul Bourget, qui va chercher dans la souffrance, comme jadis, dans l’adultère, la joie de vivre… L’autre jour, me répondant dans un journal, le docteur Doyen 28, involontairement, je veux le croire, traduisait, de façon tout italienne29, mes sentiments à l’égard de ce vieux praticien dont je rapportais, en français, les paroles restées fameuses : Cito, tuto, jucunde30… M. Doyen voulait, disait-il, me donnait une leçon de latin. Il eût mieux fait, je pense, de prendre une leçon de français, car je m’étais très clairement exprimé, et il n’y avait pas à douter une seconde, de l’admiration que j’avais de ce professeur, respecté parmi les plus respectés. 27 Allusion à Rabelais, médecin s’il en fut, et à la doctrine de Salomon évoquée par Gargantua, au chapitre VII de Pantagruel : « Science, sans conscience, n’est que ruine de l’âme ». 28 Célèbre chirurgien, très mondain. Mirbeau en fera l’une de ses « Têtes de Turc » dans le numéro spécial de L’Assiette au Beurre, du 31 mai 1902, rédigé par ses soins et illustré par Léopold Braun. Il y reprochera notamment au praticien son goût pour la réclame et sa boulimie d’opérations. 29 Mirbeau fait référence à la fameuse maxime italienne relative à la traduction : « Traduttore, traditore » (“Traducteur, traître”). 30 Devise d’Esculape, qui définit les trois modalités de l’action du médecin : « Tuto, cito, jucunde » (“Sans danger, rapidement, agréablement”). En répétant, dans l’article précédent, le conseil d’un professeur à ses étudiants (« – Quand vous faites une opération, faites-là vite, joyeusement »), Mirbeau l’a évoquée de manière tronquée.

Mais il n’y a pas, non plus, que des chirurgiens admirables. M. Doyen est le premier à le reconnaître et à les stigmatiser durement… Il y en a d’autres, malheureusement, d’autres qui exercent leur profession à la manière de Vacher 31 et de Jack l’Eventreur, mais sans danger… J’ai souvent entendu excuser les folles audaces et les plus innommables charcuteries, par l’amour exagéré du métier… Mais certains assassins ont aussi cet amourlà… Si grand que soit l’amour professionnel, il ne doit pas aller jusqu’à amener sur les visages, ces sourires de joie macabre, comme j’en ai surpris aux lèvres de certains chirurgiens. — Mon Dieu ! me dira-t-on, il y a dans toutes les professions des imbéciles et des malfaiteurs… Sans doute… Il y a de mauvais peintres, de mauvais cordonniers, de déplorables notaires… Ce sont de fâcheux individus, dont on n’aime point les tableaux, les bottes et les fuites à l’étranger32… Mais leur malfaisance de peintres, de cordonniers ou de notaires, ne va pas jusqu’à tuer les gens… C’est pourquoi l’on a raison d’être plus sévère pour les chirurgiens, dont l’ignorance, les erreurs, l’inconscience ont ceci de redoutable, d’irrémédiable qu’elles se paient, non seulement avec de fortes sommes d’argent, d’abord, mais avec la vie, ensuite… Et quand on est mort, c’est pour longtemps, dit le proverbe. Le docteur Doyen connaît-il ce chirurgien qui, venant de pratiquer, sur une jeune femme, une laparotomie33 très compliquée, eut l’idée réjouissante et soudaine que cette femme fût aussi atteinte d’une maladie du pylore… Et comme elle était bien étalée, toute sanglante, sur la table d’opération, l’organisme encore sous l’influence profonde du chloroforme : — Bah !... dit-il… faut voir ça… J’ai le temps. De même qu’il lui avait ouvert le ventre, il se mit à lui ouvrir l’estomac, cito, tuto, jucunde. La malade n’avait rien. Un pylore intact, parfait, superbe !... — C’est curieux !... dit-il… je me suis trompé… Et pourtant… le diable m’emporte… j’aurais parié tout ce qu’on aurait voulu… 31 Joseph Vacher, surnommé « l’Éventreur du Sud-Est », a commis, en France, une série de viols et de crimes avec mutilations sur des adolescents des deux sexes, à la fin des années 1890. Condamné à mort en octobre 1898, il est exécuté le 31 décembre 1898. 32 Les notaires sont l’une des cibles favorites de Mirbeau. Leurs escroqueries seront, de nouveau, un leitmotiv de Dingo, roman de 1913, dans lequel les notaires successifs d’un petit village grugent la population et s’enfuient avec les économies des habitants, qui, chaque fois pourtant, renouvellent aveuglément leur confiance envers le nouveau venu. Mirbeau règle au passage, encore et toujours, ses comptes avec sa famille puisque, si son père était médecin, la plupart de ses aïeux officiaient dans le notariat. Il dut lui-même, sur injonction paternelle, suivre un temps la voie familiale à Rémalard, dans « la caverneuse étude » de Maître Robbe, ainsi qu’il la désigne dans une lettre du 20 février 1867, adressée à son ami d’enfance Alferd Bansard des Bois. 33 Ouverture de l’abdomen par large incision.

Et il se mit à la recoudre avec une héroïque tranquillité…34 C’est ce même chirurgien, habile bonhomme d’ailleurs, et bon vivant – ah ! quel bon vivant ! – qui a une manie vraiment peu banale… la manie de la trépanation… Il ne peut voir quelqu’un sans lui proposer aussitôt de lui ouvrir le crâne… — Au moins comme ça… on est fixé tout de suite… et l’on ne travaille pas à l’aveuglette ! dit-il avec un rire jovial. Un jour, je me trouvais dans une maison à dîner avec lui… Il n’y a pas un meilleur convive, et plus gai… et sachant mieux raconter une anecdote… C’est une joie, que cet excellent homme… Après le repas, au fumoir, je me plaignis d’une névralgie qui me faisait souffrir depuis le matin. — Voulez-vous que je voie ça ?... me dit-il… Cinq minutes… Cric… crac !... Ça n’est rien !... Il plaisantait, je le veux bien… Mais plaisantait-il véritablement ?... Ah ! son regard !... M. le docteur Doyen connaît-il aussi cet autre chirurgien, dont on me racontait, tout dernièrement, les nombreuses prouesses ?... Je regrette vivement que la loi ne me permette pas de le nommer, puisqu’elle ne me permet pas de faire la preuve de ce dont je l’accuse… Celui-là ne travaille pas dans les Académies, ni dans les journaux de chirurgie cotés et respectables… mais il est néanmoins assez connu dans un certain monde… On l’emploie, et il s’emploie, à toutes sortes de besognes. Aussi l’a-t-on décoré, il y a trois ou quatre ans, pour services exceptionnels… Exceptionnels… Jamais le mot ne fut plus juste… Gros, avec un masque rabelaisien, il respire la joie et la tranquillité morale… Il aime le vin, les petites femmes, les tableaux… Et voici ce qu’il fait : Ce brave homme possède une clinique, où il ouvre les ventres, pour six cents francs… tarif connu… La modicité de ce prix lui a valu une clientèle nombreuse et peu choisie… une clientèle de ventres modestes35, qui ne peuvent se confier au bistouri des grands chirurgiens… On lui amène un malade… Si c’est une femme, il exige que le mari assiste à l’opération, et réciproquement… — Parce que moi, dit-il, avec emphase et bonhomie… je ne travaille pas dans les 34 Cette anecdote est la version développée de celle que Mirbeau a déjà donnée, en 1899, dans le « Frontispice » du Jardin des supplices. Elle concerne également le docteur Trépan (voir la note 2 de l’article précédent). Cette irruption, encore voilée, de l’imaginaire mirbellien dans la chronique amorce la chute, qui mêle ostensiblement la réalité et la fiction. 35 Dans un article de 1896, intitulé « L’Hôpital » et recueilli dans Le Chemin de Velours (Mercure de France, 1928), Remy de Gourmont écrivait, après avoir évoqué le ventre des filles publiques « barré d’une large couture » : « Il ne faut demander aux médecins que le respect de la chair pauvre et sans défense ».

caves… je travaille au grand jour… au grand jour, morbleu !... La malade est allongée sur la table d’opération… endormie… Le docteur commence… Un coup de bistouri… et le ventre est ouvert !... — Vous voyez, dit-il au mari… le ventre est ouvert !... Maintenant, si vous voulez que je fasse l’opération, c’est quinze cents francs en plus… — Mais, répond le mari, consterné… vous m’aviez dit six cents francs… — Pour le ventre… pour le ventre, sacristi !... Mais pour l’opération… Ah ! vous ne voudriez pas ! On discute… Les manches retroussées, le couteau à la main, le docteur gesticule… — Le ventre… Le ventre seulement… Ne l’oublions pas… La plupart du temps on s’arrange pour cinq cents, pour mille francs… quelquefois pour deux cents… Souvent, on ne s’arrange pas du tout… car, les six cents francs, c’était tout ce qu’il y avait dans la maison. — Alors, il n’y a rien de fait !... dit le docteur… Et il recoud la patiente, qui sera opérée par un autre, ou qui mourra… au petit bonheur !... Cette histoire, que je fus à même de vérifier plus tard, me fut contée par mon vieil ami Triceps36… Elle avait le don de l’enchanter… Et comme je protestais contre sa gaieté : — Qu’est-ce que tu veux… me dit-il… c’est la vie ! — C’est la mort. — Eh bien ! la mort des uns… c’est la vie des autres… Ainsi, moi, tiens… tu me connais… Je suis bon garçon… sensible…. charitable… et tout !... Oui… Eh bien ! mon vieux… j’ai trouvé un nouveau pansement pour les escarres… Il est épatant !... Il est épatant en ceci… qu’il emporte tout… même le malade !... Ah ! ah ! ah ! qu’est-ce que tu veux ?... c’est la vie !... Hier encore… ce pansement… je l’ai expérimenté sur un professeur d’histoire… Eh bien !... il est dans l’histoire, à l’heure qu’il est, ce brave professeur !... C’est la vie !... Ah ! s’il fallait faire attention à tous les insectes qu’on écrase !... Ce brave Triceps !... Je voudrais bien savoir si le docteur Doyen le connaît aussi, celui-

36 Personnage récurrent chez Mirbeau. Il était déjà le médecin de la farce intitulée L’Epidémie (1898) et celui du roman Les Vingt-et-un jours d’un neurasthénique, qui vient de paraître six mois plus tôt, le 15 août 1901. Il se caractérise par une bonhomie cynique.

là !...37 Le Journal, 6 janvier 1902 * * *

Le docteur Doyen, par Delannoy, Les Hommes du jour, 1 janvier 1909

37 Un post-scriptum fait suite à l’article dans Le Journal. Nous ne le reproduisons pas ici, car il traite d’art et non de médecine.

Médecins du jour
I Ils ne soignent plus mais ils professent Une « séance » à l’hôpital

J’ai suivi, voici quelques jours, la visite d’un célèbre médecin, dans un des grands hôpitaux de Paris. Ah ! cet hôpital !... La tête m’en tourne et le cœur m’en lève encore ! Après tout, pourquoi ne pas le nommer, c’est Beaujoner. Le concierge m’avait dit : — Le couloir, à droite… Traversez deux cours… un autre couloir… Ensuite, prenez à gauche… Là, vous demanderez, hé !… Je crus que je marchais dans une ville morte. Des murs noirs ; un carrelage inégalement bossué, où la poussière s’accumulait dans les creux ; des cours très sales, très mornes, encombrées de plâtras ; des appentis écroulés ; çà et là, quelques arbres chétifs qui ignorent le printemps et qui poussent, on ne sait comment, entre des pavés ; pas de verdures, pas de fleurs. Une lumière d’une affreuse tristesse, une lumière malade, dort au fond de ces cours qu’enferme le quadrilatère des bâtiments, où les fenêtres sont plus sombres, les vitres plus encrassées, plus opaques que les vieilles pierres rongées des façades. Une prison m’eût paru moins sinistre. Cela ressemblait à d’énormes magasins abandonnés, à une usine après l’incendie38. Dans les couloirs, je croisai trois ou quatre pauvres diables, en bonnet de coton, en capote bleuâtre, qui, appuyés sur une canne et toussotant, se promenaient à tout petits pas.

er Situé dans le 8e arrondissement de Paris, l’établissement, fondé en 1784 par Nicolas Beaujon, fut
d’abord un orphelinat et ne devint un hôpital qu’en 1795. 38 La description reprend les caractéristiques de l’hôpital psychiatrique visité par le narrateur au chapitre III des Vingt et un Jours d’un neurasthénique (1901).

J’en vis d’autres, dans les cours, assis sur des bancs, grelottant, épaules hottues 39, genoux serrés, qui prenaient l’air et respiraient la vie à la bouche d’un caniveau. On eût dit qu’ils avaient été oubliés là, comme des paquets, dans la hâte d’un déménagement. Quand je passai devant eux, ils n’eurent la curiosité ni la force de lever la tête. Je trouvai le maître dans son laboratoire. Il nouait, méthodiquement, par-dessus son veston, un tablier de toile bise. Une toque noire, un peu inclinée sur l’oreille, coiffait sa respectable calvitie. Il parlait de Salomé40. Avec beaucoup d’indignation, il protestait contre « une exhibition aussi immorale ». Des baisers sur la bouche d’une tête coupée ! Ah ! ah ! Pouah !... Spectacle ignoble offert à des dégénérés du monde par des dégénérés de la musique et de la littérature : il prononça même le mot de délinquants. — Regrettons Cyrano, messieurs, et Corneille dont la forte vertu… etc.41 Nous étions là une vingtaine de personnes : internes, élèves préférés, amis, trois dames, pas très jolies, qui étudiaient la médecine. C’était fort imposant. Et je pensais, non sans orgueil, combien, dans un instant, les malades allaient être rassurés par tant de braves gens réunis en cortège, pour les soulager et pour les guérir. * * * La première salle où nous entrâmes doit contenir réglementairement vingt-quatre lits. C’est du moins ce que m’apprit une inscription répétée sur les murs. J’en comptai quarante-neuf. Ils se touchaient. Nul espace libre entre eux. C’était comme un immense drap blanc où les têtes renversées, les mentons levés faisaient l’effet de petites taches noires, brunes ou jaunes, quelques-unes très rouges, quelques-unes, aussi, plus pâles que le drap. On avait beaucoup de peine à s’en approcher. Sur un regard que j’adressai à l’interne : — Ah ! oui… fit celui-ci en souriant ironiquement. Le cube d’air, n’est-ce pas ? Le 39 Adjectif qualificatif non attesté et créé à partir du verbe « hotter » : « porter avec une hotte » (Littré). Ce néologisme est une trace de l’écriture artiste à laquelle sacrifie souvent Mirbeau. 40 Richard Strauss vient de mettre en musique la figure de Salomé, d’après l’œuvre d’Oscar Wilde (1893). L’adaptation du livret a été réalisée par Hedwig Lachmann et l’opéra créé le 9 décembre 1905, au Hofoper de Dresde. La création française en langue originale a eu lieu à Paris, le 8 mai 1907, au Théâtre du Châtelet. À la suite de la représentation, Mirbeau a écrit tout le bien qu’il pensait de l’œuvre et du rapprochement franco-allemand qu’elle occasionnait (voir ses Chroniques musicales, Séguier/Archambaud, 2001, pp. 237-245). 41 Mirbeau n’apprécie guère Rostand et se méfie de l’héroïsme cornélien. Les deux références servent de repoussoirs à l’œuvre précitée, illustration de l’art véritable, selon lui.

fameux cube d’air ? Eh bien ! voilà… Ici, il en est des règlements comme partout… De la théorie, mon cher… Des infirmiers nous précédaient qui déplaçaient, comme ils pouvaient, les lits serrés, faisaient virer les malades ainsi que des meubles dans un grenier encombré. Je crus un moment qu’on allait les empiler les uns sur les autres, les mettre en rayons de bibliothèque, afin d’établir un passage, un dégagement. De nouveau, j’exprimai ma surprise. Je demandai : — Mais c’est toujours comme ça, me répondit-il. Du premier au dernier mois de l’année… Nous n’avons jamais assez de place… L’encombrement est tel que, pour hospitaliser des cas plus graves, les cas urgents qui nous arrivent, je suis obligé de congédier les malades qui n’ont que 38° de température… Oui, enfin… 38°, 38°3… — C’est-à-dire que vous les envoyez dans un autre hôpital ? — Vous êtes inouï !... Un autre hôpital !... Mais dans les autres hôpitaux, mon cher, c’est pareil ! — Alors ?... Où vont-ils ?... L’interne hocha la tête, fit un geste vague qui exprimait peut-être de l’impuissance, peut-être de la fatalité : — Qu’est-ce que vous voulez ?... — Mais c’est affreux ! m’écriai-je. — Sans doute… Heureusement, on finit par se blaser un peu… Sans ça !... Tous avaient l’air de braves gens. Je me rendis compte que ce que je voyais là, ce n’était la faute ni des médecins, ni des internes, ni du personnel de l’hôpital, ni de l’Assistance publique ; que ce n’était ni la faute de personne, que c’était la faute de tout le monde. De cet abandon honteux où est laissée l’administration la plus sacrée, il ne fallait accuser que l’effroyable gabegie électorale, gabegie anonyme par où, de Lille à Marseille et de Bordeaux à Belfort, coule, ruisselle, sans cesse et sans profit pour aucun, l’or inutile des budgets…42 Nous étions engagés à la file indienne, dans l’étroite rangée pratiquée par les infirmiers entre les lits. En passant, on s’accrochait aux couvertures, aux matelas. Par une maladresse dont je rougis très fort, j’appuyai un peu lourdement ma main sur le ventre d’un malade, 42 Mirbeau exprime ici la méfiance que sa sensibilité anarchiste lui a toujours inspirée envers le système parlementaire, juste bon, selon lui, à confisquer légitimement les moyens de décision au bénéfice d’opportunistes et de démagogues, grimés en individus soucieux du bien public.

qui poussa un cri de douleur. — Allons ! allons ! fit l’interne. Comme tu es douillet, maintenant ! — Douillet ! douillet !... Je voudrais vous y voir !... Ah ! vrai. L’expression de sa figure se calma instantanément. Il ajouta avec presque de la gaieté : — Enfin, tout de même, monsieur l’interne, je me fais vieux ici… vous savez ?... Et puis, votre fait… je ne peux plus, je ne peux plus !... Ses grands yeux caves m’émurent. Au-dessous du sinus maxillaire, ses joues se creusaient profondément. Il avait une barbe de quinze jours, qui poussait très noire, et, par la chemise entr’ouverte rejoignait la pilosité du thorax décharné. La fièvre, sur ses lèvres sèches, soulevait de petites cloques brûlées et blanchâtres… — Qu’a-t-il ? demandai-je, quand nous nous fûmes un peu éloignés. — On ne sait pas trop, répondit l’interne. Une typhlo-colite aiguë, peut-être, peut-être autre chose. Il est perdu… Ça, on le sait… Après un petit silence : — On va le transporter, ce soir, dans le service de la chirurgie… J’ai besoin de son lit… * * * L’illustre professeur stationnait successivement au chevet des malades. Quelquefois, il leur adressait la parole, le plus souvent, il ne leur disait rien. Il était, devant eux, impassible et froid, comme devant des pièces anatomiques. Il les examinait avec une attention rapide et concentrée… Au-dessus de quelques lits s’alignaient, sur une planchette, des fioles contenant de l’urine. Il les prenait, les exposait à une vive lumière, les regardait, les secouait : — Ah ! ah ! faisait-il, simplement. Ou bien, sur un autre ton : — Oh ! oh ! Puis, le dos tourné au malade, une main sur ses hanches, l’autre se livrant à des gestes lents et pondérés, les jambes croisées sous le tablier de toile bise, la toque un peu plus penchée sur l’oreille, il parlait avec abondance. Sa suite l’écoutait religieusement. Un flot de mots scientifiques sortaient de sa bouche, qui s’en allaient rouler de l’épouvante, par toute la salle, comme la vague roule des galets sur une grève. Il décrivait la maladie

minutieusement, son éclosion, son évolution, sa terminaison probable, sans le moindre souci du patient qui, lui aussi, écoutait avidement, des grimaces aux lèvres, ces paroles d’autant plus terribles qu’il ne les comprenait point. De temps en temps, le maître invitait un élève, un confrère à contrôler, par un bref examen, c’est-à-dire à admirer le diagnostic si longuement décrit. Et de toutes les couchettes les regards étaient tendus vers lui, regards de terreur, d’espoir aussi, pauvres regards affolés, où s’exprimaient, dans une fixité tragique, tout l’infini de la douleur et de l’illusion, et tout l’immense désir de vivre, et toute l’affreuse peur de mourir. * * * Nous allâmes ainsi de salle en salle. Même encombrement, même décor sinistre, mêmes discours, mêmes regards. Le professeur ne s’arrêtait pas aux lits des malades en agonie. Pourquoi faire ? Dans la dernière salle, en découvrant un malade, il dit : — Ah ! messieurs, voici un cas très curieux, excessivement curieux… J’appelle tout particulièrement votre attention… Je n’avais pu approcher aussi près que j’eusse voulu du professeur, et je n’entendais pas toujours très bien ce qu’il disait. Pourtant, je crus comprendre que le cas en question était surtout curieux « par une certaine qualité de la douleur ». Il paraît que cette douleur venait contrarier formellement toutes les lois jusqu’ici vérifiées de la psychologie expérimentale. C’était passionnant. Pour étayer d’un exemple sa démonstration, qui fut longue, et, m’affirma l’interne, très remarquable, il pesait du pouce, très fortement, et aux moments les plus opportuns, sur la partie douloureuse. Alors le pauvre diable soubresautait ; on voyait passer sur tout son corps comme une vague de souffrance. Mais, ne voulant pas crier, ne voulant pas hurler, il se déchirait les lèvres avec ses dents. Une sueur épaisse, gluante, collait ses cheveux, poissait sa barbe… Et son regard ! Oh ! ce regard de crucifié, comment pourrai-je jamais l’oublier ?... Tout entier à sa leçon, l’illustre professeur exigea que chacun de la suite vint appuyer du pouce « sur la douleur » et qu’il en vérifiât les correspondances et les répercussions extraordinaires. Tous défilèrent, tous appuyèrent. Le dernier qui vint était un tout jeune homme, très petit, avec une courte barbe blonde, taillée en pointe, un front énorme, et déjà chauve. Il se fit un visage souriant, et, comme s’il félicitait le maître d’avoir, en quelque

sorte, inventé une souffrance nouvelle, il dit : — En effet, cher maître, en effet… Extrêmement curieux !... Très amusant ! Par malheur, l’homme était évanoui. La visite terminée, pendant que le professeur, toujours professant, se lavait les mains, je demandai à l’interne : — Expliquez-moi une chose qui me tourmente et qui m’intrigue… Le docteur a beaucoup et fort éloquemment parlé sur les malades… De leur traitement, pas un mot, pas un seul mot… L’interne me regarda avec stupéfaction : — Mais naturellement, mon cher… Comment ? Vous en êtes encore là ?... On ne traite pas les malades aujourd’hui. Ce n’est plus la même chose. Finie, la thérapeutique !... Mais oui, voyons !... Le médecin, le vrai médecin moderne, ce n’est plus un médecin… C’est un savant, mon cher. La médecine et la science, ça fait deux choses, et qui s’excluent !... Tenez… Il fut interrompu par le professeur qui l’appelait. — Venez donc me voir après le service… Je vous expliquerai, dit-il. Et il me quitta. Le Matin, 29 mai 1907

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Médecins du jour
II Hécatombe d’enfants : la faculté se porte bien
L’histoire romaine et la peinture académique française nous apprennent que rien n’élève l’esprit comme de méditer sur les ruines. Jamais décor plus favorable que l’hôpital Beaujon ne s’était offert à mes méditations. Pourtant, en attendant le retour de mon ami l’interne, l’affreux aspect de ces murs entre

lesquels je marchais, le dégoût tragique de ces salles où j’avais passé s’atténuèrent peu à peu. C’est que me revenait à l’esprit le souvenir d’une autre visite toute récente que j’avais faite à un autre hôpital, l’hôpital des Enfants-Malades43, auprès duquel, maintenant que j’en évoquais l’épouvante, Beaujon m’apparaissait comme un palais féerique. En allant aux Enfants-Malades, je m’étais dit : — Certes, je sais ce que c’est que l’administration. Je connais son inertie, son incurie, ses traditions misonéistes, son gaspillage effréné de l’argent, son mépris, ou plutôt son indifférence, pour la vie humaine. Je sais aussi qu’elle ne fait pas toujours ce qu’elle voudrait. Il ne faut donc pas m’attendre à de très beaux spectacles. Mais, là-bas où je vais, il s’agit de l’enfant. L’intérêt national, à défaut de la piété administrative, commande qu’on ait pour l’enfant des soins exceptionnels, qu’on l’entoure d’une protection vigilante et tendre. Si, dans notre société imprévoyante et dure à l’homme, il reste encore un effort, un scrupule, un souci de l’avenir, un respect de la vie continuée, ce doit être pour l’enfant, car en le perdant, on perd tout… Or, ce que je vis à l’hôpital des Enfants-Malades, voici. * * * Je fus tout d’abord frappé par son aspect riant. De l’espace, de la lumière, de larges pelouses, des bouquets d’arbres. Accroupi devant une plate-bande, un jardinier plantait des fleurs. Quelques pavillons étaient neufs. Les autres bâtiments semblaient bien vieux, mais leurs façades, soigneusement blanchies, n’avaient dans la perspective rien qui m’inquiétât. En m’en approchant les fenêtres aux rectangles affaissés me parurent pourtant sournoises et méchantes. Du premier service où je fus introduit, rien à dire ou peu de choses. En France qui est un des pays les plus malpropres et les plus routiniers de l’Europe 44, il ne faut pas se montrer trop difficile. Ce que je vis était convenable, ou à peu près. J’appris que, fatigué de ses incessantes et vaines réclamations, le médecin titulaire du service avait pris à sa charge 43 L’Hôpital des Enfants-Malades, premier établissement pédiatrique au monde, ouvre ses portes en 1802, à Vaugirard, dans l’ancienne Maison de l’Enfant-Jésus. 44 Le jugement est fondé en raison puisque Mirbeau a effectué, en 1905, un tour d’Europe en automobile. La 628-E8, récit qui paraîtra en novembre 1907 chez Fasquelle, retrace les étapes essentielles de ce voyage à travers la Belgique, les Pays-Bas et l’Allemagne. Le romancier y soulignera la propreté et la modernité de ce dernier pays pour les opposer à l’insalubrité des villages français.

la réfection de ces salles. Il avait fait ce qu’il avait pu ; de l’illusion surtout, et c’est beaucoup. Ici et là, quelques plantes vertes ; des jouets sur les lits ; des couleurs claires partout… Cela rassure les visiteurs et réconforte l’esprit des petits malades. Sous le gai badigeon, on n’en voyait pas moins la vétusté des murs, le tassement et les fissures du plafond, l’insalubrité des parquets. À l’entrée des salles, il y avait des boxes d’isolement qui n’isolent rien et d’où la contagion peut aller où elle veut, comme elle veut. Que ces boxes n’isolent pas, cela est indifférent à l’administration. Qu’ils aient l’air d’isoler, c’est tout ce qu’on leur demande. De la porte, les règlements sont saufs. Je trouvai bien rudimentaires, tout à fait indignes de la Ville de Paris, les installations annexes : étuves, laboratoire, laiterie, salle de bains, chambre de photographie et de radiographie, etc. À la rigueur, on pouvait s’en servir, avec de la patience, de l’ingéniosité et du dévouement. Heureusement, ce n’est pas ce qui manque ici. — Allons, allons, me disais-je en m’excitant à l’indulgence… Ce n’est pas trop mal ! Je traversai les pavillons de la diphtérie, de la scarlatine, de la rougeole, pavillons presque neufs, bien installés, trop encombrés. Mais, en ces temps d’épidémies, l’encombrement est inévitable. — Allons, allons, me disais-je encore, c’est très bien !... Pourtant, dans le pavillon de la rougeole, j’assistai à l’agonie d’un bel enfant de douze ans. Il venait du service des coquelucheux, où naturellement il avait contracté une très grave rougeole et, avec la rougeole, une broncho-pneumonie infectieuse, contre laquelle, hélas ! on ne pouvait rien. Ses yeux étaient déjà hagards ; ses petites mains se crispaient sur le drap. Il étouffait, il délirait. C’était un enfant très beau, extrêmement robuste, bâti pour vivre toute une longue et forte vie d’homme. Et il mourait ! Et il avait fallu l’hôpital pour que la mort ait raison de ce corps de petit hercule ! * * * Le service des coquelucheux est situé au troisième étage d’un très vieux bâtiment. L’escalier qui y mène est sombre et fétide. La rampe de fer, mal peinte, glue aux doigts. Les marches en sont usées, quelques-unes entièrement pourries. Toutes sortes de tarières ont creusé dans le bois des trous où la boue des chaussures et les germes morbides que le vent apporte du dehors s’accumulent et fermentent. Sur les murs, anciennement peints en

brun, les dégels successifs ont fixé les traces multiples de leurs rigoles d’eau, les fantaisies sinueuses de leurs saletés. L’enduit tombe par plaques. Le salpêtre y soulève de grosses cloques par où suinte sans cesse une matière blanchâtre, comme le pus suinte d’une plaie infectée. Et l’odeur de tout cela est terrible. Ce n’est plus l’odeur de l’hôpital, c’est l’odeur de la misère, l’odeur de la contagion, l’odeur du crime aussi. Véritablement, j’oubliais que j’étais dans un hôpital. Il me semblait que j’accompagnais quelqu’un qui va opérer une rafle dans un bouge. Les salles, étroites et très basses – elles ne mesurent que deux mètres soixante-cinq centimètres de hauteur – étaient bondées. Lits contre lits ; souffles contre souffles ; morts contre mourants. La première observation que je fis fut que la disposition des fenêtres ne permettait pas de renouveler l’aération de ces mornes soupentes, où la lumière se fait livide, où l’atmosphère est pesante et empoisonnée. J’y respirais difficilement, j’y respirais comme dans les cavernes du Métropolitain45… Je vis que de grosses poutres traversaient le plafond ; je vis que des lézardes s’ouvraient dans les murs… Un petit venait de mourir ; près du cadavre, encore chaud, un autre petit râlait. Je n’entendais que des souffles étouffés ou sifflant. Des toux déchirantes soulevaient, sous le drap, de pauvres petites poitrines condamnées. On me dit : — Ah ! monsieur ! C’est une pitié !... Ils nous arrivent, la plupart du temps, avec des coqueluches simples… Huit jours, quinze jours à la campagne, et ce serait fini !... Ici, la maladie se complique tout de suite… Ou bien c’est la rougeole – je me rappelai le bel enfant qui agonisait – c’est la scarlatine, c’est la diphtérie, toute sorte de mauvaises fièvres qu’ils attrapent – car tout est infesté ici – et dont ils meurent – car la virulence de ces infections est extraordinaire… Et voyez, monsieur !... On me désignait le plafond, les murs. — Voyez !... Ces pauvres petits malades n’ont pas seulement la moitié de l’air qu’il faudrait à des enfants bien portants… Je demandai : — Combien en meurt-il ? — Vingt-quatre pour cent, monsieur, me fut-il répondu. Et après un silence : — Bien entendu, nous ne comptons pas tous nos autres contagieux qui s’en vont 45 Inauguré en 1900.

mourir dans les autres services !… * * * Par des escaliers pareillement ignobles, entre des murs également sordides, nous montâmes ensuite à la crèche. Là non plus, on ne s’est pas donné la peine de dissimuler. Là, c’est le crime et c’est l’assassinat, toujours !... Pas de salles de bains à la crèche. Trois baignoires portatives, en fonte émaillée, et dont l’émail est parti, laissant à nu les rugosités infectées de la fonte. Et c’est tout. Pas de chauffage à la crèche. L’hiver, on allume un poêle microscopique qui n’arrive jamais à répandre dans les salles la chaleur réglementaire. Aussi, par les journées froides, dans la crainte des pneumonies, on ne baigne pas les enfants à la crèche. Plus de nourrices à la crèche. Leurs enfants s’y contaminaient et mouraient comme les autres. Plus de visiteurs charitables à la crèche. Les médecins en interdisent l’accès, par peur de la contagion. Car la contagion court de lits en lits, comme sur des fils électriques, et la mort est au bout. On apporte à cette crèche des bébés dont beaucoup sont sains et beaux, et, après quelques jours, malgré les soins d’un personnel de femmes admirables, ce n’est plus que de petits cadavres qu’on jette sur les dalles de l’amphithéâtre, comme des paquets de viande sur des étals de boucherie… Il faut que vous sachiez, que vous répétiez partout que, dans cette crèche maudite, la mortalité s’élève à un chiffre effrayant de soixante-dix pour cent ! Ah ! l’impression d’horreur et de colère que j’ai ressentie là, je voudrais la communiquer aux mères, je voudrais leur dire, je voudrais leur crier : — N’envoyez jamais vos enfants à la crèche des Enfants-Malades… Tuez-les plutôt ! * * * À cinquante mètres de là s’élève un admirable pavillon. Il est tout neuf. Il reluit. Il est bâti en briques vernissées, multicolores, percé de larges baies par où l’air, la lumière

entrent à grandes ondes de vie et de joie. Des arbres l’entourent. Des fleurs ornent ses abords égayés. C’est là que s’étale, que triomphe notre glorieuse Faculté. Pour se construire ce palais, la Faculté a bien pris l’argent destiné aux malades ; elle a bien pris le meilleur emplacement dans les vastes terrains de l’hôpital ; elle a bien pris un peu de l’air, un peu de la lumière qu’il fallait au pavillon de la rougeole… Mais la Faculté a le droit de tout prendre… Et que les petits agonisants qui meurent dans ces taudis empoisonnés se réjouissent ! Et que se réjouissent aussi les petits cadavres qu’on empile, comme les volailles au marché, sur les tables de dissection… À l’abri de la contagion, dans ce merveilleux amphithéâtre où jamais personne d’ailleurs ne vient suivre un enseignement inutile et décrié, bien douillettement chauffée, dans ses salles spacieuses, toujours désertes, la Faculté est heureuse… La Faculté se porte bien ! Le Matin, 16 juin 1907

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Médecins du jour
III Professeurs qui n’enseignent pas. Médecins qui ne soignent pas.
Mon ami l’interne vint me retrouver. J’étais fort surexcité. Je lui en expliquai un peu fébrilement la raison. Il me dit, en m’entraînant, par un dédale de couloirs, dans une chambre : — Sans doute, ce que vous avez vu à Beaujon et aux Enfants-Malades, ce que vous pouvez voir, chaque jour, dans tous les hôpitaux de Paris, est effrayant. Cela effraie surtout par le pittoresque violent qui s’en dégage. Mais ce n’est pas le plus effrayant, croyez-moi. L’hôpital n’est qu’un des effets du mal ; ce n’en est pas la cause. La cause est ailleurs… Elle est principalement dans l’enseignement médical… Elle est, pour tout dire, dans la Faculté, dans les pouvoirs exorbitants que s’attribue la Faculté, soutenue, protégée par le

gouvernement, par tous les gouvernements – qu’ils soient conservateurs ou révolutionnaires – qui se succèdent en France. En France, les gouvernements changent : les institutions ne changent jamais. Elles datent, pour la plupart, de Louis XIV. Quelques-unes, les plus modernes, de Napoléon. Il n’en est pas une qui date de nous. Il s’est accompli des choses immenses ; l’Europe s’est formée en grandes nations ; l’Amérique, l’Australie, l’Asie, même la noire Afrique ont pris ou repris leur place dans le monde. Nos institutions l’ignorent ou elles s’en moquent. Elles demeurent, refusant obstinément de s’adapter aux nécessités de notre existence élargie. Que des institutions puissent durer aussi longtemps sans évoluer, alors que la vie évolue sans cesse, c’est ce que, pour les condamner, on en peut dire de plus caractéristique. Et pourtant, c’est, chez nous, la raison la plus forte que nous avons de les maintenir. Quand je contemple M. Maujan46, qui est le symbole du plus pur radical-socialisme, je me dis que la Révolution – la grande – n’a, au fond, touché à rien. Elle n’a touché qu’à des noms, qu’à des mots. La guillotine, qui versa tant de sang inutile, n’a même pas touché aux têtes qu’elle trancha. * * * Une fois installé dans sa petite chambre, après avoir bourré sa pipe, mon ami interne reprit : — Le public peut, s’il en a le goût, voir ce qui se passe à l’hôpital. Il ignore tout de ce qui se cuisine à la Faculté. Je vais vous le dire sommairement… D’abord, mon cher, nous n’avons pas réellement d’enseignement médical. Ce que nous avons, c’en est la parodie… Je me rappellerai toujours le soupir de soulagement que poussa un de nos maîtres quand il fut nommé professeur… Comme on le félicitait : « Enfin, s’écria-t-il, en s’affalant dans un fauteuil, je vais donc pouvoir me reposer ! » Et il fit comme il avait dit. Il n’était plus tout jeune, à la vérité, avait une femme riche, aimait fort la musique. Ce fut pour lui l’occasion de se consacrer désormais, et presque exclusivement, à sa passion. Je pourrais vous citer le cas vraiment prodigieux de celui qui, le jour même de sa nomination, demanda et obtint un congé qui, sans interruption, dure depuis seize ans. Celui-là voyage. Il est archéologue, je pense, à moins qu’il ne soit économiste, ou peut-être danseur. Nous y avons gagné qu’ils 46 Adolphe Maujan (1853-1914), député de la Seine à deux reprises, vient d’être réélu, le 20 mai 1906, pour un nouveau mandat. Il siège dans le groupe de la Gauche radicale socialiste.

ne nous assomment pas de leurs leçons, si parfaitement oiseuses. C’est quelque chose, et cela vaut bien les quinze mille francs annuels que nous leur payons. Malheureusement, il en est qui prennent leurs fonctions au sérieux, et qui sévissent. Je sais bien que nous ne sommes pas tenus de les écouter, et cette liberté, nous en usons dans une large mesure. À part Robin, Dieulafoy, Pozzi47 dont les cours sont suivis par un public nombreux, les autres professeurs professent dans le désert. Pour remplir leurs vastes amphithéâtres, ils n’ont jamais que le personnel de leurs services et les infortunés stagiaires. Les « plus hauts bonnets » s’en adjoignent jusqu’à quarante. Mais cela ne fait illusion à personne. On ne vient pas à leurs cours, on n’y vient pas pour cette seule raison qu’on n’y apprend rien. Les seuls cours suivis – bien qu’ils soient mis à l’index – sont ceux des professeurs libres. Il est instructif, par exemple, de comparer les cours d’Huchard 48, à Necker49, et ceux de Landouzy50, à Laënnec51. Étudiants, professeurs, médecins de province, praticiens étrangers accourent en foule autour d’Huchard, tandis que le pauvre Landouzy se morfond toujours parmi ses seuls stagiaires, dont beaucoup, n’y tenant plus, s’endorment ou bien désertent. C’est que le premier, en six leçons nourries, fortes, claires et concises, vous fait un magistral exposé théorique et thérapeutique, des maladies du cœur, tandis que le second se perd, toute une longue année, dans les brouillards de la médecine générale avec citations et digressions littéraires, qui n’ont d’ailleurs aucun rapport avec la littérature, pas plus qu’avec la médecine. Il faut le dire. Sauf en de très rares exceptions, la Faculté est infiniment médiocre et absolument stérile. On la connaît bien à l’étranger, où depuis longtemps, elle a perdu tout prestige. Les grandes découvertes ont toujours été faites par des professeurs libres. Laënnec52, qui découvrit l’auscultation, n’appartint point à la Faculté. Claude Bernard, qui révolutionna la physiologie ; Pasteur, à qui nous devons toute 47 Albert Robin (1847-1928), membre de l’Académie de médecine, spécialiste renommé de l’estomac. Ami de Mirbeau, dont il est le médecin traitant depuis plusieurs années, il sera le dédicataire de Dingo (1913). Médecin à la mode, il avait déjà eu les honneurs de la littérature avec Villiers de L’Isle-Adam, qui lui avait dédié « Une entrevue à Solesmes », l’une de ses Histoires insolites (1888), et avec Jean Lorrain, qui fit de même en 1900 avec « Le Possédé », un des Contes d’un buveur d’éther. Georges Dieulafoy (18391911), professeur de pathologie interne à la Faculté de Médecine de Paris. Samuel Pozzi (1846-1918), chirurgien de l’hôpital Broca à Paris, pionnier de la gynécologie et ami de Mirbeau ; il est un des modèles du docteur Cottard dans La Recherche du temps perdu et le père de la poétesse Catherine Pozzi. 48 Henri Huchard (1844-1910), médecin clinicien français. Membre de l’Académie de médecine et spécialiste réputé des affections cardiaques, il a publié un Traité clinique des maladies de cœur. 49 Hôpital fondé en 1778, par Madame Necker, mère de Madame de Staël et épouse de Jacques Necker, ministre de Louis XVI. Il est consacré à la médecine et à la chirurgie de l'adulte. Il ne fusionnera avec l’hôpital des Enfants-Malades qu’en 1920. 50 Louis Landouzy (1845-1917), membre de l'Académie de Médecine. Spécialiste de la tuberculose, il est aussi célèbre pour ses mondanités. 51 Ancien hospice créé au XVIIe siècle pour les nécessiteux puis réservé aux femmes en 1801, avant de devenir un hôpital généraliste, Laënnec était sis à Paris, au 42 de la rue de Sèvres.

l’orientation de la science moderne, non plus. Huchard, bien des fois, a confessé qu’à la Faculté il n’eût point mené à bien – à supposer qu’il les eût entrepris – ses considérables travaux. Alors, on se demande à quoi peut bien servir la Faculté ? — Eh ! mon Dieu ! répondis-je, comme l’Académie française, comme l’École des Beaux-Arts, elle sert à s’attribuer des honneurs, des privilèges, des profits, au détriment des autres. Elle permet à ses membres de recruter, par leur situation officielle, qui en impose toujours aux snobs, une clientèle de malades qui les enrichisse, par les concours truqués qui sont chaque fois un marchandage et un scandale, une clientèle de médecins qui maintienne et continue la toute-puissance de la caste, s’acharne à déconsidérer, à étouffer l’effort libre, et de toutes les choses de la médecine, fasse leur chose exclusive, leur propriété intangible. — Voilà… Vous y êtes !... approuva mon ami l’interne. * * * Il ralluma sa pipe, et il continua : — Vous savez que la thérapeutique est la science du traitement des maladies, ou, mieux – car la maladie est individuelle – des malades. En réalité, la thérapeutique, c’est toute la médecine, étant, en quelque sorte, la synthèse des sciences qui concourent à faire ce que, dans la pratique courante, comme dans l’acception idéale du mot, nous appelons un médecin. Eh bien ! à la Faculté, on n’en veut plus entendre parler. À la Faculté, on n’est pas un médecin, on est un professeur. Médecin y est devenu synonyme d’apothicaire… Toutes les plaisanteries, vous les entendez d’ici, n’est-ce pas ?... Médecin ?... Mais c’est la plus grave injure, la plus impardonnable offense que vous puissiez adresser à un membre de la Faculté. Soigner et guérir les malades ?... Fi donc !... Chose ridicule, presque honteuse ; tare irrémédiable. M. le professeur Bouchard 53, qui a la politesse académique, qualifie cela d’un mot charmant : « C’est un vain cérémonial », écrit-il. Soigner et guérir les malades, cela n’est bon que pour ces vulgaires praticiens, bonimenteurs de la foire, charlatans moliéresques qui pratiquent – ainsi que le disait déjà Voltaire54 – cette bonne 52 René-Théophile-Marie-Hyacinthe Laënnec (1781-1826), médecin, nommé en 1816 à l’hôpital Necker. Il inventa le stéthoscope. 53 Charles Bouchard (1837-1915), professeur titulaire de la chaire de pathologie générale, membre de l’Académie de Médecine et de l’Académie des Sciences. 54 Dans ses Epigrammes (1760), Voltaire écrivait : « Un médecin, c'est quelqu'un qui verse des drogues qu'il connaît peu dans un corps qu'il connaît moins ».

farce d’introduire dans un corps que l’on connaît peu des médicaments que l’on ne connaît pas du tout. Puis, comme il ne suffit pas de railler ses ennemis, qu’il faut les déshonorer, si l’on peut, la Faculté n’hésite pas à accuser les thérapeutes de former, avec les pharmaciens, une sorte d’association de malfaiteurs, pour la mise en exploitation de drogues inutiles, le plus souvent, dangereuses quelquefois… Le mot d’ordre, à la Faculté de médecine, c’est de nier la médecine. On y repousse avec horreur la thérapeutique. On y fait également de la pathologie dans l’espace… Un malade, mon cher, mais ce n’est rien… une bête d’expérience, un accessoire de laboratoire, et mieux encore – car on y répète souvent le mot d’Hippocrate : Experientia fallar – un thème à discours… Tenez, tout à l’heure, au cours de cette visite qui vous a tant impressionné, j’ai demandé, bien timidement, au professeur après sa leçon : « Et le traitement, maître ? » – « — Ah !... oui ! Mais ce que vous voudrez… ce que vous voudrez ! » J’ai crayonné rapidement, au petit bonheur, une courte ordonnance, et la lui montrant : « Est-ce bien comme cela ? » Il ne l’a même pas regardée, et il a dit, d’un air fatigué, obsédé, irrité : « Mais oui ! mais oui !... ça n’a aucune importance. » * * * Je m’étonnais d’entendre parler de la sorte mon ami l’interne. Je lui en fis la remarque. Il répliqua : — Idéalement, et dans le secret de mon âme, je suis pour la thérapeutique. Pratiquement, je suis contre. Et vous allez comprendre pourquoi. J’ai de l’ambition. Je veux conquérir tous les bénéfices et tous les honneurs que comporte la profession que j’ai choisie. Or, thérapeute, je suis fichu d’avance. On me refuse, impitoyablement, à tous les concours (externat, internat, clinicat, agrégation, professoral…), si brillants qu’ils puissent être. J’en suis réduit à devenir un petit médecin de quartier ou de campagne, ou un pauvre journaliste, obligé, pour vivre, à me livrer aux plus basses besognes dans une de ces feuilles inavouables qui pullulent autour de notre métier… Du jour où je suis entré à l’École, la Faculté m’a pris par tout ce qu’il y a, en somme, de légitime, dans mes espérances. Quelles que soient mes préférences et mes idées, elle m’entraîne à sa suite, dans cette voie absurde d’exclusivisme doctrinal et d’intrigues compliquées par quoi elle a détruit, peu à peu, l’enseignement médical, d’abord, nos vertus professionnelles, ensuite, enfin, la médecine elle-même. Sous peine de déchéance, je ne puis me délivrer de ce

carcan qu’elle m’a mis au cou… Oh ! la Faculté ! Le Matin, 27 juin 1907
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Médecins du jour
IV Examens et concours Gavage, truquage, marchandage
En France, tout commence et tout finit par des concours. Et qui dit concours dit truquage, marchandage, injustice. De haut en bas de l’échelle sociale, on ne voit que de pauvres diables qui, dans des efforts douloureux, usent leurs facultés, leurs dons personnels, leur force imaginative à préparer des examens et passer des concours. À propos de tout et à propos de rien. On pourrait partager notre pays en deux immenses groupes, ceux qui passent des examens et ceux qui les font passer. Les éminents professeurs et les chers élèves. Hormis cela, il n’y a rien que des individualités misérables et des « individualités sans mandat », comme on dit à la Chambre. Qu’il s’agisse de jouer de la flûte, de la contrebasse, du piano, du bistouri ou du canon : concours. Veut-on dresser un plan de caserne, d’hôpital, de théâtre, de mairie ou un plan de bataille ? Concours. Faire un tableau, une statue, un pont, un jardin, un bœuf gras, un drame lyrique ? Concours. Désirez-vous être admis à apprendre quelque chose, à enseigner n’importe quoi, à défendre la veuve ou à insulter l’orphelin, ou bien à avoir le droit, éminemment national, d’user vos vieux fonds de culottes sur les ronds de cuir, vos manches de lustrines sur les bureaux d’un hôtel de ville ou d’un ministère ? Concours. Les bêtes elles-mêmes, les bêtes admirables que nous ne cessons de déshonorer en leur imposant un anthropomorphisme odieux, concourent : les chevaux, les chiens, les chats, les

oies, les pigeons et les cochons. Examens toujours et concours partout… Pas d’autre conception de la vie que de perpétuer, à travers toute la vie, la marmaille que nous étions à l’école primaire et au collège. Spectacle suprêmement comique où notre patriotisme se réconforte et s’amuse de vieux colonels, avec des barbiches martiales, des rangées de croix sur la poitrine, des rhumatismes et des fièvres coloniales, pâlissant sur des sujets de concours pour entrer dans des écoles de guerre ou pour en sortir comme professeurs ou comme élèves. Car l’âge n’y fait rien, ni la gloire. Si haut qu’on monte dans la hiérarchie enseignante, il n’arrive point qu’on ne soit toujours et encore l’élève de quelqu’un. M. Liard 55, dont le nom n’évoque point l’idée d’abondance, n’est-il pas l’élève de son ministre ? Et son ministre l’élève de tout le monde56 ? Et, si nous avons été bien sages, si nous avons bien passé nos examens, on nous décore d’un titre, comme à dix ans on ornait notre front d’une couronne de papier vert. Si nous n’avons pas été sages, on nous prive de dessert et on nous met aux arrêts, n’est-ce pas, mon général ? « Général, cinq, huit, quinze jours d’arrêts ! » Pauvre vieux général ! La marmaille, l’éternelle marmaille, je vous dis ! Quel beau titre et quel beau sujet pour une comédie-bouffe que ne jouera pas Antoine57 ! * * * C’est surtout dans les choses de la médecine qu’examens et concours prennent un caractère véritablement grandiose. Ces concours-là, le docteur Huchard, dans sa lettre au ministre de l’Instruction publique relative aux réformes de l’enseignement médical, les appelle des concours de circonstances. Ah ! oui, de circonstances ! Et quelles circonstances ! De vingt à trente-cinq ans, les concours occupent la vie tout entière de celui qui veut 55 Louis Liard (1846-1917), philosophe et administrateur français. Il succéda, en 1884, à Albert Dumont à la direction de l'enseignement supérieur au ministère de l'Instruction Publique et fut l’organisateur de l’Université nouvelle. Vice-recteur de l’académie de Paris depuis 1902. Son portrait par Pierre-André Brouillet a été exposé au Salon des Artistes Français cette année-là. 56 Première attaque dans l’article contre Aristide Briand (voir infra la note 67). 57 André Antoine (1858-1943), metteur en scène, fondateur, en 1887, du Théâtre Libre, sur la scène duquel furent créées de nombreuses pièces naturalistes. Mirbeau reprendra l’expression « la marmaille » pour en faire le titre d’un article consacré aux Beaux-Arts ( Paris-Journal, 30 janvier 1910). Il y dénoncera l’infantilisation des artistes, placés sous l’éternelle coupe de l’art officiel, et achèvera son texte par des propos presque identiques à ceux employés ici : « De la marmaille, je vous dis ».

être médecin et, de médecin, devenir professeur de médecine. On élève le professeur comme on engraisse une volaille à la gaveuse mécanique. Le médecin engraisse et, aussitôt qu’il est gras, on le mange. Je veux dire qu’il se mange lui-même et que le professeur a vite fait de dévorer le médecin. Voici comment : Le candidat s’est entraîné à apprendre des leçons, à entonner leçons sur leçons, à s’empâter de leçons. Quand il s’est bourré jusqu’à éclater, il en redemande encore. La gaveuse marche, marche ; le candidat entonne, entonne. Tout entier à sa gaveuse et à son entonnement, il ne regarde rien, n’observe rien, ne crée rien. Il entonne, voilà tout. Pendant toute la durée de la préparation au concours, il lui est, physiquement et moralement, impossible de se livrer à aucun travail, à un travail personnel, le seul qui compte et qui importe. En pleine force physique, en pleine activité cérébrale, en pleine force créatrice, il n’a fait qu’immobiliser sa volonté, engourdir son initiative, stériliser, atrophier son imagination sous les couches successives des pâtons de la gaveuse et trente-cinq ans après avoir plié son esprit à toutes les exigences d’une discipline abrutissante, il est fatigué, déprimé et ne produit rien. Il n’a acquis aucune science, mais il a gagné un titre. Est-ce bien là ce qu’il voulait ? Il faut le dire et le répéter : la Faculté ne fait pas de professeurs et de savants ; elle confère des titres. Or, le titre ne fait pas toujours la « fonction », et nous savons, par une longue suite d’expériences désastreuses, que la fonction ne fait presque jamais le mérite58. Alors s’explique la pauvreté scientifique des cinquante dernières années dans la médecine française. Demandez donc leur nom aux plus illustres bacilles. Ils sont presque tous allemands. C’est que le concours énerve et tarit l’esprit de découverte. Non seulement le concours a démoralisé, épuisé, vidé ceux qui y ont réussi ; il a en quelque sorte disqualifié, et pour jamais, ceux qui y ont échoué. Du temps perdu, des cerveaux gâchés, des forces détruites, et la routine, les préjugés victorieux : tel est le plus clair résultat des concours. Remarquez encore que si la science médicale a fait quelques progrès c’est uniquement grâce à ceux qui, délibérément quelquefois, par manque de ressources le plus souvent, n’ont pas voulu ou n’ont pas pu suivre la voie exténuante et coûteuse des 58 Plaisantes variations autour de la célèbre formule lamarckienne « La fonction crée l’organe », amendée par le darwinisme. Elles soulignent que les lois naturelles du mérite sont, ici, faussées par « l’esprit de corps » dénoncé dans la suite de l’article. Mirbeau a toujours été sensible aux théories déterministes et évolutionnistes, auxquelles il fait souvent référence dans divers contextes. En 1899, dans un article du Journal du peuple (« Une face de Méline », 1er mars), il évoquait le principe de Lamarck comme élément régulateur après le grand « désordre » qu’apporterait « la liberté sans limite » pour laquelle il combat.

concours, à ceux qui travaillèrent héroïquement à côté de la Faculté, mais en dehors d’elle59. * * * En plus de l’inutilité flagrante des concours, il faut aussi parler de leur immoralité scandaleuse. De même que toutes les institutions similaires, la Faculté de médecine tient âprement à garder les concours qui sont pour elle un moyen de corruption, un instrument politique de premier ordre. Par le concours, elle élimine soigneusement le caractère indépendant des uns, le mérite supérieur des autres, renforce ses privilèges surannés et maintient son indispensable médiocrité60. C’est ce qu’on appelle poliment l’esprit de corps 61. Je sais bien que de temps en temps, à intervalles réguliers, elle se paie le luxe d’introduire chez elle de grands talents. Elle admet des hommes de la taille et de la force de Robin, de Brissaud 62. Mais ceux-ci sont tellement noyés dans un tel flot d’intrigants et de médiocres que leur personnalité, qui pourrait, qui devrait avoir une influence directrice, reste strictement décorative, par conséquent sans danger. Ainsi l’Académie française nomme de-ci de-là un Hugo, un Renan un Berthelot. Mais que de Costa de Beauregard, de Thureau-Dangin, de Vandal, de d’Haussonville63, qui sont vraiment toute l’Académie, comme Bouchard et 59 L’insistance sur la marginalité est récurrente chez Mirbeau et correspond à sa sensibilité libertaire : tout ce qui est institué est nuisible à l’épanouissement individuel. La fin de la phrase est une référence explicite à L’Endehors, le journal anarchiste fondé en 1891 par Zo d’Axa, dans lequel Mirbeau a publié « Ravachol », le 1er mai 1892. 60 Georg Simmel avait déjà analysé ce phénomène dans un essai intitulé Comment les fmormes sociales se maintiennent (Alcan, 1898). Il y écrivait, pour dénoncer les dysfonctionnements de la reconnaissance sociale, que, « dans un corps de fonctionnaires, la jalousie enlève souvent au talent l’influence qui devrait lui revenir […] » (p. 90) 61 Déjà mis en cause par Georges Palante dans un article de La Revue philosophique d’août 1899 (recueilli, en 1904, dans un volume paru chez Alcan sous le titre Combat pour l’individu). Le philosophe en donnait cette définition : « Un corps est un groupe professionnel défini qui a ses intérêts propres, son vouloir-vivre propre et qui cherche à se défendre contre toutes les causes extérieures ou intérieures de destruction ou de diminution. » (souligné par l’auteur). Et il poursuivait : « Ces avantages moraux [pour lesquels lutte le corps] ne sont sans doute que des moyens en vue d’assurer la prospérité matérielle du corps et de ses membres ; mais le corps les traite comme des fins en soi et il déploie, à les conquérir et à les défendre, une énergie, une âpreté, une combativité dont les passions individuelles ne peuvent donner qu’une faible idée. » 62 Édouard Brissaud (1852-1909), professeur à la Faculté de Médecine de Paris, neurologue, cofondateur de la Revue de Neurologie (1893). 63 L’obscurité de ces noms pour le lecteur d’aujourd’hui témoigne du peu de cas que la postérité a fait de ces Immortels et de leurs œuvres. Elle justifie rétrospectivement le jugement de Mirbeau. Charles Costa de Beauregard (1835-1909) fut élu à l’Académie le 23 janvier 1896 ; ancien officier, il est entré sous la coupole comme historien. Paul Thureau-Dangin (1837-1913), élu le 2 février 1893, historien, a été élu secrétaire perpétuel en 1908. Albert Vandal (1853-1910), professeur d'histoire diplomatique à l’École des

Landouzy sont toute la Faculté de médecine ! Les concours sont réglés d’avance, un an d’avance. Chaque fois, c’est un scandale nouveau, ou, plutôt, c’est le même scandale qui se répète. On crie, on proteste, on réclame justice. Mais le ministre est occupé ailleurs – les ministres sont toujours occupés ailleurs – et les choses, après l’alerte, reprennent leur cours naturel et silencieux vers l’omnipotente et indestructible injustice. Sans que le ministre se soit ému, le Journal de Praticiens a pu, deux mois avant un concours, publier dans l’ordre la liste de ses lauréats. L’année dernière, un groupe d’étudiants remit à M. Briand, également deux mois avant le concours, sous enveloppe cachetée, les noms des cinq futurs agrégés. Sans s’étonner autrement, M. Briand put constater que la liste était parfaitement exacte. — Curieuse coïncidence, fit-il. Ah ! c’est fort amusant ! Et gaiement, il annonça à M. Parsons64 qu’il allait, ma foi, décorer M. Kistemaeckers65. Une fois seulement, il y eut de l’imprévu dans un concours. L’anecdote vaut qu’on la conte. Un certain docteur Balthazard – celui-là même à qui il arrive en ce moment une aventure professionnelle assez pénible66 – subissait les épreuves du concours d’agrégation. C’était un ancien élève de l’École polytechnique, venu un peu tard à la médecine. Et voici ce qu’il dit devant le jury que présidait M. le professeur Bouchard. — Mes très chers et très illustres maîtres… Je travaillais à l’École d’application, à Fontainebleau… Un jour de sortie, par une belle journée de soleil, je me promenais dans la forêt. J’avais apporté un livre. Je m’assis sous un hêtre et j’ouvris ce livre… C’était un livre de M. le professeur Bouchard ! Ah ! mes très chers, mes très illustres maîtres, je n’en
Sciences politiques, élu le 10 décembre 1896. Paul-Gabriel d’Haussonville (1843-1924), homme politique, élu le 26 janvier 1888, un des modèles du baron Courtin, dans Le Foyer, comédie d’Octave Mirbeau (1908). Aristide Briand est alors ministre de l’Instruction publique, des Beaux-Arts et des Cultes dans le gouvernement Clemenceau. Un temps apôtre de la grève générale et proche des anarchistes avant d’entrer au gouvernement et de céder aux sirènes du pouvoir, il fut un ami de Mirbeau. Cette deuxième allusion à sa manière complaisante de traiter les sujets de société (il s’était notamment révélé fort conciliant, aux yeux de ses amis politiques, lors de l’élaboration de la loi de 1905 consacrant la séparation des Églises et de l’État) sera accentuée dans l’article suivant. 64 Léon Parsons était un journaliste de L’Aurore, attaché au ministère Briand. Il fut un des membres de la commission chargée de rédiger le projet de la loi de 1905. 65 Henry Kistemaeckers (1872-1938), éditeur belge. Il se rendit célèbre pour avoir publié de nombreux textes licencieux qui lui valurent quelques procès et une entreprise florissante. Dans ses articles, Mirbeau a souvent dénoncé son mercantilisme. 66 Victor Balthazard (1872-1950), professeur de médecine légale à la Sorbonne. Il a collaboré avec Pierre Curie et Charles Bouchard pour l’étude de l'action physiologique de l'émanation du radium sur des souris et des cobayes. Nous n’avons trouvé aucune information susceptible d’éclairer la remarque de Mirbeau.

avais pas lu dix pages que, tout d’un coup, transporté, illuminé par le rayonnant, l’émerveillant, le foudroyant, le miraculeux génie de ce livre, je me levai et m’écriai : « Et moi aussi, je serai professeur ! » Et me voici… Puis il parla de la pluie et du beau temps, et, je crois, aussi du venin des vipères qui pullulent dans les gorges d’Aspremont. Que vouliez-vous qu’ils fissent… devant une telle profession de foi ? Qu’ils le reçussent. On dérangea un peu l’ordre de la liste préparée peut-être depuis un an. On raya un nom, auquel on substitua le nom du docteur Balthazard. C’était ennuyeux. Mais quoi ? Une telle épreuve valait bien ce petit ennui, n’est-ce pas ? Le Matin, 7 juillet 1907

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Médecins d’aujourd’hui
V La Faculté se réforme. Mais dans réforme il y a « orme »
Dans sa déposition contre le docteur Balthazard, M. le professeur Dieulafoy s’est écrié dramatiquement qu’on vilipendait partout le corps médical, qu’il en avait assez de la critique des journaux, de la calomnie des salons, des théâtres, des restaurants et des dîners en ville et qu’il était venu à la barre de témoignage, moins pour écraser le docteur Balthazard que pour venger une bonne fois et publiquement, ce pauvre corps tant maltraité. Et il allait faire comme il avait dit. Mais M. le président Toutain, qui redoute l’éloquence des médecins, ne lui en laissa pas le temps. Eh bien, M. le professeur Dieulafoy a tort.

Le meilleur moyen de venger le corps médical, ce n’est pas de se mettre en colère. C’est de le réformer, du moins de tâcher à le réformer. Il en a besoin. Comme tous les autres corps, d’ailleurs, qu’ils soient constitués ou non. Tout le monde en convient, M. le professeur Dieulafoy tout le premier, malgré son ardent donquichottisme, et M. le professeur Debove67 pareillement, qui commence à se réformer soi-même, en s’en allant de sa chaire de doyen, de peur d’être obligé de la quitter. Le récent congrès des praticiens qui fut un événement émouvant et considérable, a lumineusement démontré la nécessité et même l’urgence de beaucoup de réformes. Il nous a fait voir qu’il y avait dans la médecine française les plus belles consciences et les meilleures bonnes volontés ; qu’individuellement, les médecins étaient admirables, et que, collectivement, ils ne valaient rien du tout, phénomène, hélas !, commun à presque toutes les communautés. Il a aussi exposé, discuté magistralement toute une série de programmes nouveaux qui sont excellents et qui ne réclament rien moins que la refonte complète de notre enseignement médical. J’ai appris là les choses les plus surprenantes et qui, comme toutes les choses dites surprenantes, ne m’ont nullement surpris. * * * À l’école, on n’enseigne pas la bactériologie ; nouveauté sans doute trop récente, par conséquent dangereuse et encore suspecte de diabolisme. Pendant des années et des années, la Faculté refusa obstinément de créer une chaire qui lui manquait : la chaire de clinique thérapeutique, la plus importante, la plus utile de toutes, celle qui fait vraiment le médecin, le médecin tel que nous voudrions qu’il en eût beaucoup. Vous reconnaissez là, n’est-ce pas ? la prévention que je vous ai signalée du soidisant homme de science contre le charlatanisme de la médecine pratiquante. Pour l’obtenir cette chaire, il fallut l’intervention fortuite d’un riche Américain qui proposa d’en prendre les frais à sa charge et qui sur nouveaux refus, menaça de l’aller créer en Allemagne… Alors, du moment qu’on en appelait au patriotisme !... C’est avec l’impolitesse la plus méprisante, la plus insolente que fut écartée également la fondation d’une chaire d’homéopathie. L’homéopathie ! On en rit encore à la Faculté ! 67 Georges-Maurice Debove (1845-1920) est le doyen de la Faculté de Médecine de Paris.

Pourtant l’homéopathie existe. C’est un fait impressionnant et qui donne à réfléchir, même aux plus fervents allopathes. Que sont, en effet, les petites doses de Robin ? Que sont ses ferments métalliques, qui ont démontré sur notre organisme déprimé, l’action dynamique de la molécule, la puissance formidable de l’atome68 ?... Je le demande respectueusement à M. Debove, dont j’ai lu à ce sujet les plus étranges lettres. Je n’en finirais pas si je voulais énumérer, selon la méthode rabelaisienne, tous les partis pris et toutes les anomalies, signaler toutes les injustices, m’arrêter à toutes les tendances réactionnaires de l’école. * * * Les médecin, les grands aussi bien que les petits, les jeunes comme les vieux, ceux du Nord et ceux du Midi, les allopathes, les homéopathes et les triplepattes ont déclaré à qui mieux mieux, au congrès des praticiens, que le mal est dans la Faculté – je n’ai fait qu’interpréter, en les atténuant plutôt, leurs unanimes doléances – et que c’est la Faculté qu’on doit réorganiser de fond en comble, sur des bases entièrement nouvelles, beaucoup plus larges, beaucoup plus libres. Les uns demandent qu’on sépare la Faculté de l’État, c’est la mode69. Les autres préconisent une mesure plus radicale et infiniment séduisante : sa suppression. Voilà une solution à laquelle je serais fort tenté de me rallier. Est-il besoin de dire qu’elle m’enchante ? J’ai naturellement en horreur toutes ces institutions si étroitement aristocratiques, si lâchement anachroniques, qui dorment dans la graisse rancie de leurs privilèges et ne veulent jamais ouvrir leurs fenêtres à l’air du dehors, dans la crainte qu’il ne disperse la poussière accumulée de leurs préjugés. Et puis, on aura beau dire et beau faire, on aura beau ajouter les réorganisations aux réorganisations, empiler réformes sur réformes, abattre ici, rétablir là, on n’arrivera jamais à détruire complètement l’esprit de caste qui y règne même si l’on enlevait aux bénéficiaires le droit carnavalesque qu’ils ont de se distinguer des autres humains par cette toque et par cette robe dont se moquait déjà Molière. Mais la suppression de la Faculté aurait un inconvénient capital ; 68 Mirbeau parle ici en connaissance de cause. Le docteur Albert Robin le soigne, depuis plusieurs années déjà, à l’aide de ce genre de remèdes. Edmond de Goncourt l’atteste dans son Journal, à la date du 29 décembre 1894, en notant que le couple Mirbeau sort de chez Robin « les poches pleines de petites bouteilles et de cachets ». 69 Allusion à la loi de 1905 consacrant la séparation des Églises et de l’État. Les remous qu’elle a occasionnés ne sont pas tous apaisés, deux ans après sa promulgation.

elle entraînerait la suppression d’un budget dont l’enseignement a besoin pour vivre, car je ne crois pas qu’en France il puisse se suffire à lui-même. Nous reparlerons de cela plus tard70. * * * Devant cette poussée générale, devant cet étalage des plus durs, des plus légitimes griefs contre la Faculté, M. Briand comprit qu’il ne pouvait pas se désintéresser de la question. Et puis, une réforme, diable ! voilà qui était son affaire, ne fût-ce que pour l’enterrer, comme les autres… M. Briand a le sens révolutionnaire. J’entends que, mieux que personne, il sait tourner une résolution, la combattre, tout en ayant l’air de la défendre, ou la défendre tout en ayant l’air de la combattre. Avec M. Briand, on ne sait pas. Il nomma, pardieu ! une commission qui devait étudier, proposer, appliquer la réforme unanimement désirée des études médicales. Comme c’était contre la faculté, contre son particularisme, ses abus de pouvoir, son exclusivisme dogmatique, ses pratiques routinières, qu’était dirigé le mouvement, M. Briand ne trouva rien de mieux, par des choix et des exclusions soigneusement calculés, de confisquer au profit de la Faculté ce mouvement contre la Faculté. Il lui attribua une énorme majorité, tout en ayant soin de lui composer une minorité très effacée, et qui ne comptât pour rien. De la sorte, les réformes pourraient attendre, comme toujours. Car, se dit M. Briand en se frottant les mains, dans réformes, il y a ormes71 !... Il est vraiment harmonieux, et d’une harmonie qui ne se dément pas, que M. Briand n’agisse jamais autrement qu’il ne le fait en cette circonstance72. 70 Mirbeau n’est pas revenu sur cette question. 71 Avant d’entrer en politique, Aristide Briand était avocat, inscrit au barreau de Saint-Nazaire. Le
jeu de mots s’alimente à cette origine : c’est à l’ombre d’un orme que se rendait la justice au Moyen Âge. On appelait « juges de dessous l’orme », les petits juges qui n’avaient pas de tribunal et qui siégeaient donc en plein air. Par extension, on désignait les petits avocats sans talent par l’expression « avocats de dessous l’orme », comme c’est le cas dans la Farce de maître Pathelin. Mais la référence faite ici à l’arbre de justice vaut surtout pour la locution plus tardive « attendre sous l’orme », qui découle des précédentes et que Littré définit en ces termes : « Attendez-moi sous l’orme, se dit quand on donne un rendez-vous auquel on n’a pas dessein de se trouver (l’origine de ce dicton vient de ce que les justices seigneuriales se tenaient généralement aux portes des châteaux et palais, sous un orme qui y était planté ; il arrivait souvent que les parties assignées manquaient au rendez-vous et se faisaient attendre sous l’orme) ». 72 Dans tout ce passage, Mirbeau règle ses comptes avec Briand, son ancien ami. Il l’a, en effet, vainement sollicité, au mois d’août 1906, en tant que ministre des Beaux-Arts, afin qu’il fasse entendre raison à Jules Claretie, l’administrateur de la Comédie-Française, qui refusait de jouer Le Foyer, pièce de Mirbeau qu’il finira pourtant par accepter, avant de revenir sur ses engagements au cours des répétitions de la

Pour toutes les questions littéraires, M. Briand s’en remet à l’Académie française du soin de les régler. Car enfin l’Académie, n’est-ce pas ?... On ne sait jamais ce qui peut arriver… Tant de beaux discours !... Pour toutes les questions d’art, il s’adresse tout naturellement à l’École des BeauxArts… Car enfin il est bien évident que les Monet, les Renoir, les Cézanne dépassent ce « certain degré d’art » permis par l’État73, par l’État républicain, et au-delà duquel l’art n’est plus de l’art, n’est plus que de l’anarchie… Pour toutes les questions religieuses, M. Briand en réfère au pape… ou aux évêques, représentants du pape… Or, qui de plus compétent que le pape dans ces affaires délicates et si embrouillées ? Il ne faut donc point s’étonner que, pour des questions d’enseignement médical, même si la Faculté s’y montre en posture d’accusée, ce soit à la Faculté que M. Briand confère le soin héroïque de se condamner elle-même. Tout s’enchaîne et tout s’équilibre. Et Louis XIV, du haut de son cheval de bronze, et Napoléon, du haut de sa rotonde, se réjouissent en voyant qu’il n’y a rien de changé. * * * Je n’accuse M. Briand ni ne le blâme. Je serais même désolé qu’il prît dans un sens ironique qu’elles n’ont point ces observations joyeuses ou tristes, selon l’humeur des gens qui se paient le spectacle quotidien de la comédie humaine. Non seulement je n’accuse pas M. Briand, mais je l’admire et je l’approuve. M. Briand est ministre, par conséquent, il n’est maître de personne ni de lui-même, et il est prisonnier de tout le monde et de tout. Quand il est arrivé au pouvoir, l’esprit tout plein de réformes chimériques, il a vu tout de suite qu’on ne gouverne pas contre les choses, fussent-elles les plus malfaisantes du monde, et que pour durer, pour n’être pas brisé par elles, il faut gouverner avec elles… Il gouverne. En attendant, la commission des réformes médicales fonctionne. Elle fonctionne dans le silence et dans le mystère. Nul bruit n’en vient jusqu’à nous, ou si petit… si petit !... Ce
pièce, en mars 1908. Sur cette affaire, voir Pierre Michel et Jean-François Nivet, op. cit., pp. 775-783. 73 « L’Etat ne peut autoriser qu’un certain degré d’art » est une formule que Mirbeau attribue à Georges Leygues, l’une de ses cibles préférées. Homme politique dont la carrière ministérielle s’étale sur près de quarante ans, c’est en tant que ministre de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts (de 1898 à 1902) qu’il s’attire les sarcasmes de l’auteur. Mirbeau lui fait prononcer cette sentence définitive dans plusieurs de ses chroniques esthétiques, ainsi qu’au chapitre VI des Vingt et un jours d’un neurasthénique (1901).

que l’on sait, par de rares indiscrétions, c’est qu’on y joue la comédie bien mieux qu’au théâtre. Ce que l’on sait aussi, c’est que, pour couronner l’œuvre de la commission et lui donner une signification éclatante, M. Briand a nommé, virtuellement nommé, M. Landouzy au poste de doyen de la très sainte Faculté, en remplacement de M. Debove, qui décidément va se reposer un peu. Et ce sera une chose très belle de voir installé dans ce temple de la science matérialiste le spiritualisme éminemment clérical de la famille Buloz74… Le Matin, 31 juillet 1907

74 François Buloz (1803-1877) a fondé la Revue des Deux Mondes en 1829. Il en sera le directeur de publication jusqu’à sa mort, en 1877. Son fils Charles (1843-1905) prendra sa relève jusqu’en 1893, date à laquelle Ferdinand Brunetière lui succèdera. En 1907, c’est Francis Charmes (1848-1916) qui en assume la direction. Sous l’égide de Brunetière, la revue devient très conservatrice à la fin du XIX e siècle : elle lutte contre la diffusion des idées socialistes, observe plus que de la réserve lors de l’affaire Dreyfus et prend surtout une orientation très cléricale, comme en atteste sa vigoureuse opposition au positivisme ambiant et à la loi de séparation des Églises et de l’État. Veuf, Landouzy a épousé en secondes noces l’ex-femme de Charles Buloz. Cette dernière possédait des parts importantes dans la revue ainsi que son frère, le physiologiste Charles Richet (1850-1935), avant que ce dernier ne découvre la gestion hasardeuse de son exbeau-frère. Un procès fut évité à Charles Buloz au prix de grands sacrifices financiers de la part du frère et de la sœur, qui ont encore, en 1907, des intérêts dans la revue. D’où la pointe finale de l’article de Mirbeau.

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