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Jurisprudence n° 96-0771/F629 Date de recours: 24/05/1996 Origine: RWANDAISE Membre: Avocats: s L. STALARS et P.

DEWOLF

Date de décision: 28/05/1998

COMMISSION PERMANENTE DE RECOURS DES REFUGIES, NORTH GATE II, Boulevard E. Jacqmain, 152 bte 7, 1000 BRUXELLES.

2ème CHAMBRE FRANCAISE

Décision N° 96/771/F629/cd

En cause de :

NOM, PRENOM: X NE A: X LE : X NATIONALITE: rwandaise DOMICILE ELU : X
Vu la Convention de Genève du 28 juillet 1951 et son Protocole additionnel du 31 janvier 1967 relatifs au statut des réfugiés, ci-après dénommés « la Convention de Genève »;

Vu la loi du 15 décembre 1980 sur l'accès au territoire, le séjour, l'établissement et l'éloignement des étrangers, modifiée par les lois des 14 juillet 1987, 18 juillet 1991, 6 mai 1993, 10 et 15 juillet 1996, ci-après dénommée « la loi »;

Vu l'arrêté royal du 19 mai 1993 fixant la procédure devant la Commission permanente de recours des réfugiés ainsi que son fonctionnement, modifié par l'arrêté royal du 27 septembre 1996;

Vu la décision (CG/95/10057/RA9996) du Commissaire général aux réfugiés et aux apatrides, prise le 9 mai 1996;

Vu la requête introduite auprès de la Commission par pli recommandé à la poste le 24 mai 1996;

Vu les convocations notifiées aux parties en date du 17 avril 1998 pour l'audience du 15 mai 1998 mise en continuation à l’audience du 18 mai 1998;

Entendu la partie requérante en ses dires et moyens à l'audience publique du 15 mai 1998 et à l’audience publique et à huis clos du 18 mai 1998, assistée par Maîtres L. STALARS et P. DEWOLF, avocats;

Considérant que le requérant expose en substance les faits suivants à l’appui de sa demande : Qu’après une carrière militaire, il a occupé différents postes ministériels dans les années 1980 et 1990 ; qu’il précise ne jamais avoir à proprement parler eu de carrière politique, n’ayant pas milité au sein d’un parti ni présenté sa candidature lors d’élections ; qu’il expose avoir été désigné à ces postes ministériels ou à d’autres fonctions éminentes en raison de ses compétences de technicien et du fait qu’il représentait une des principales personnalités originaires du sud du pays au sommet de l’Etat, le régime étant issu d’un coup d’Etat perpétré par des officiers originaires du nord du pays ; Qu’en juillet 1992, il fut nommé chef d’état-major de la gendarmerie sur la proposition de l’opposition ; qu’il explique s’être trouvé à ce moment confronté à la nécessité de faire face à la montée des tensions, alors qu’il disposait d’effectifs dont les deux tiers (4000 hommes sur les 6000 que comptait la gendarmerie) avaient été recrutés entre 1990 et 1992 sans avoir reçu de formation adéquate ; qu’afin de faire face aux menaces pesant sur les responsables de l’opposition, il créa une compagnie chargée d’assurer leur sécurité ; Qu’à partir du mois d’août 1993, il a été chargé de préparer le passage de la gendarmerie sous l’autorité du Front patriotique rwandais (F.P.R.) conformément aux accords d’Arusha ; Que le soir du 6 avril 1994, il dit avoir été averti vers 20 heures 40’ par le directeur de cabinet du président Habyarimana de la chute de l’avion présidentiel ; qu’il se rendit immédiatement à l’étatmajor de l’armée afin d’y obtenir plus d’informations ; que l’assassinat du président ayant été confirmé, il proposa vers 21 heures que les officiers les plus anciens et jusqu’au grade de major se réunissent afin d’évaluer la situation et que la MINUAR soit associée à leurs discussions ; que le directeur du cabinet du ministre de la Défense, remplaçant ce dernier en mission, le colonel en retraite Bagosora, décida ensuite de former un « comité de crise » ; Qu’après que le général Dallaire et le colonel Marchal les eurent rejoints, entre 22 heures 30 et 23 heures, il est intervenu pour s’opposer à l’idée d’une prise de pouvoir par les militaires, prôner le respect du processus prévu par les accords de paix d’Arusha et déclarer qu’il fallait consulter le représentant du Secrétaire général des Nations Unies, Monsieur Booh-Booh ; qu’il fut également demandé au général Dallaire de faire procéder à des patrouilles conjointes avec la gendarmerie et d’augmenter leur nombre ; que le général Dallaire s’est ensuite rendu chez Monsieur Booh-Booh, accompagné du colonel Bagosora et d’un autre officier ; Qu’ayant constaté l’absence du colonel Rusatira, il le fit appeler afin de s’assurer de son appui ; que celui-ci conforta effectivement son option légaliste ; Que vers 24 heures, il a pris contact avec l’état-major de la gendarmerie pour organiser les mesures

nécessaires au maintien de l’ordre et convoquer les commandants à une réunion le 7 avril à 10 heures à l’Ecole supérieure militaire (ESM), à laquelle devaient également participer les commandants d’unité de l’armée ainsi que les officiers des deux états-majors et du ministère de la Défense; Qu’une heure plus tard, le colonel Bagosora les a rejoints à l’état-major de l’armée pour leur rendre compte de son entretien et les informer qu’une rencontre avec les ambassadeurs accrédités à Kigali était prévue à la résidence de l’ambassadeur des Etats-Unis le 7 avril à 9 heures du matin ; que le requérant a alors annoncé qu’il se joindrait au groupe pour cette rencontre ; qu’il a passé le reste de la nuit à l’état-major de l’armée avec quelques autres officiers rwandais et le colonel Marchal sans qu’aucun incident ne soit signalé ; Que le 7 avril, il se rendit à la rencontre prévue chez l’ambassadeur des Etats-Unis où n’étaient présents que les colonels Bagosora et Rwabalinda ; qu’il y apprit, suite à une question de l’ambassadeur, que le premier ministre, Agathe Uwilingiyimana, avait été empêchée de prononcer un discours radiodiffusé ; qu’après avoir attendu vainement les autres personnes conviées à la rencontre, il se rendit à la réunion prévue à l’ESM, persuadé qu’il y serait annoncé qu’un coup d’Etat avait eu lieu ; que contrairement à ses craintes, la réunion se déroula normalement et les officiers présents marquèrent leur accord pour le maintien du pouvoir entre

les mains des civils ; que le comité de crise fut officiellement constitué au cours de cette réunion ; Qu’après la réunion, à laquelle avait assisté le général Dallaire, ce dernier l’informa que des casques bleus étaient bloqués au camp Kigali; qu’un officier rwandais lui confirma que la situation y était tendue et l’avertit que le premier ministre avait été tué ; que le général Dallaire l’informa également de l’enlèvement du président de la Cour constitutionnelle et du ministre de l’Information par la garde présidentielle ; que le requérant qui avait surpris pendant la réunion un aparté entre le commandant du camp Kigali, faisant part de tensions y régnant, et le colonel Bagosora lui répondant qu’il s’y rendrait après le réunion, invita le général Dallaire à suivre le problème posé au camp Kigali avec Bagosora pendant que lui-même se chargerait du reste; Que dans les deux heures qui suivirent, il prit de multiples contacts au cours desquels il apprit, notamment, que les gendarmes qui gardaient les ministres dans le quartier de Kimihurura avaient été chassés par la garde présidentielle, que les ministres de l’opposition et le président de la Cour constitutionnelle avaient été exécutés, que le F.P.R. avait passé la nuit à évacuer ses sympathisants vers son campement et que des éléments armés de ce mouvement prenaient position dans la ville, que des militaires du camp Kigali assassinaient depuis le matin des militants du F.P.R. et que la garde présidentielle conduisait des actions de représailles contre les opposants au président Habyarimana ; Qu’il se rendit alors au ministère de la Défense nationale pour convaincre le colonel Bagosora d’ordonner à la garde présidentielle de cesser ses violences, estimant que celui-ci était le seul à disposer encore d’une autorité effective sur cette unité ; qu’il y trouva le général Dallaire en compagnie de Bagosora ; qu’après un contact téléphonique avec un représentant du F.P.R., menaçant de passer à l’offensive si la garde présidentielle ne cessait pas ses exactions, Bagosora donna effectivement des ordres pour que celle-ci fût ramenée dans son camp; que dans les instants qui suivirent, ils furent avertis que le F.P.R. avait entamé l’offensive, attaquant entre autres l’état-major de la gendarmerie et le camp de la gendarmerie de Kacyiru ; Que suite à cette offensive, la gendarmerie, étant également chargée de la défense du territoire en cas

d’hostilités, passa sous les ordres de l’état-major de l’armée; que lui-même conserva la responsabilité du maintien de l’ordre en dehors des zones de combat avec les éléments de la gendarmerie non engagés dans la bataille, soit une centaine d’hommes à Kigali et une centaine pour le reste du pays; Qu’il convoqua dans la soirée une réunion du comité de crise au cours de laquelle il fut demandé au général Dallaire d’intervenir afin d’obtenir un cessez-le-feu du F.P.R. ; qu’à l’issue de cette réunion, il apprit le décès des casques bleus belges et se rendit à la morgue en compagnie du général Dallaire et d’un officier ; Que le 8 avril à 6 heures du matin, il participa à une réunion avec le chef d’état-major ad interim de l’armée afin d’évaluer la situation sur le terrain, avant de retrouver le comité de crise dont il accepta de prendre la présidence afin d’éviter un blocage à la suite d’un incident provoqué par certains membres soucieux d’évincer le colonel Bagosora ; Que durant le reste de la journée, il participa à diverses réunions, notamment de l’état-major de la gendarmerie, avec le général Dallaire et au ministère de la Défense où se réunissaient les politiciens en vue de procéder aux remplacements nécessaires ; que le soir du 8 avril, les responsables politiques étaient en mesure d’annoncer au comité de crise qu’ils étaient parvenus à un accord permettant à nouveau le fonctionnement des autorités civiles, ce qui s’effectuera dans la journée du lendemain, mettant fin à l’existence du comité de crise ; Que le 9 avril à 7 heures du matin, au cours d’une ultime réunion du comité de crise, il a chargé la compagnie de sécurité routière de la gendarmerie de contrôler les barrages tenus par la population entre Kigali et Gitarama, tâche qui sera rendue impossible suite à l’opposition de la population soutenue par l’armée, malgré l’intervention de l’état-major de l’armée et du préfet de Kigali ; qu’au cours de la même journée, il organisa avec les éléments de la gendarmerie non engagés dans les combats la protection des personnes menacées et les regroupa dans certains endroits de la capitale, les moyens limités dont il disposait ne permettant pas d’assurer leur sécurité autrement ; Que le 12 avril, la gendarmerie a été chargée d’escorter le gouvernement dans son repli à Gitarama ; qu’il a accompagné le convoi et a pris les premières mesures de maintien de l’ordre sur place, la ville de Gitarama ne possédant pas de détachement de gendarmerie ; qu’il a entre autres organisé le rassemblement des Tutsis dans le stade de Gitarama afin de les placer sous la protection de la gendarmerie et d’empêcher les massacres ; qu’il a ensuite regagné Kigali ; Que durant les semaines qui ont suivi, il a effectué des tournées dans le pays ; qu’il s’est rendu trois fois à Butare, le 15, le 22 et le 24 avril ; qu’il indique que le 15 avril, la situation y était calme ; que par contre, le 22 la région était à feu et à sang ; qu’il a pris des contacts avec différentes autorités et a constaté que l’armée se livrait à des massacres et que le commandant local de la gendarmerie était introuvable ; qu’il a alors personnellement veillé à assurer la sécurité de l’évêque, un Tutsi, avant de se rendre à Gitarama où il rencontra les autorités politiques en compagnie du colonel Rusatira pour les inciter à lancer un appel au calme et à dénoncer les massacres ; que le même jour, il fit une communication radiophonique pour appeler la population à mettre fin aux massacres et accessoirement pour signaler qu’il était toujours en vie, la radio du F.P.R. ayant annoncé son assassinat par les partisans du président Habyarimana ; que le 24, la situation n’avait pas évolué et l’unité locale de la gendarmerie, dont l’essentiel avait été envoyé au front, était matériellement incapable de faire face aux événements ; que suite à constat, il décida d’entreprendre des démarches afin de mettre sa famille en sécurité ; Qu’il déclare avoir également constaté que des membres de la gendarmerie, y compris parmi les officiers, participaient aux massacres et cite le nom de trois gendarmes qu’il a fait arrêter à Kigali

pour s’être rendus coupables de tels faits ; qu’il expose que ce genre de mesures ainsi que ses appels au calme étaient mal perçus par la population et l’exposaient à l’hostilité de certains hommes politiques ; qu’il fut même confronté à un appel à la mutinerie lancé par un officier de son étatmajor; qu’il persévéra néanmoins et se rendit encore dans le courant du mois de mai 1994 à Gitarama pour y rencontrer le président de la République, le premier ministre et le ministre de la Défense en compagnie du chef d’état-major de l’armée afin d’insister pour que les autorités civiles prennent des mesures pour arrêter les massacres ; Que début juin, il apprit par la radio qu’il était déchargé de ses fonctions, ce qui lui fut confirmé officiellement le 5 juin ; qu’entre temps, il était parvenu à mettre sa famille à l’abri au Burundi ; Que le 15 juin, il parvint à se faire délivrer un ordre de mission sous le prétexte qu’il se faisait fort de négocier l’achat d’armes et de munitions en Europe ; qu’il put de la sorte quitter le pays le 17 juin 1994 ; Qu’il déclare à l’audience ne pas avoir voulu démissionner de son propre chef lorsqu’il se rendit compte que la situation dégénérait complètement sans qu’il pût rien faire pour modifier le cours des événements, estimant qu’abandonner ses hommes à leur sort dans ces circonstances aurait constitué un grave manquement à ses obligations de commandement ; qu’il explique que les dispositions qu’il avait prises durant les troubles ainsi que l’attitude de neutralité qu’il s’était efforcé d’assigner à la gendarmerie dès sa prise de fonctions avaient eu pour conséquence de faire apparaître ce corps et certains de ses officiers en particulier comme sympathisants du F.P.R. ou de l’opposition intérieure ; que sa démission aurait eu pour effet de livrer ces hommes aux représailles des extrémistes hutus ; qu’en outre, il rappelle que jusque dans les derniers jours de son commandement les faibles effectifs sur lesquels il pouvait encore compter ont continué à protéger tant bien que mal des populations menacées ; Qu’il déclare craindre pour sa vie en cas de retour au Rwanda ; qu’en effet, les nouvelles autorités rwandaises s’attaquent selon lui à toutes les personnalités hutues, même ralliées dans un premier temps, dès lors qu’elles paraissent diverger de la ligne du F.P.R. ; qu’il donne plusieurs exemples de persécutions, y compris des assassinats commis en dehors du Rwanda, à l’encontre de personnalités qui avaient pourtant initialement rejoint le F.P.R. avant de prendre leurs distances ; qu’en ce qui le concerne, sa longue carrière au service du régime Habyarimana lui serait assurément reprochée ; que les extrémistes des deux camps lui tiennent rigueur de l’attitude légaliste qu’il a voulu préserver à la tête de la gendarmerie ; qu’il ajoute que la campagne de diffamation dont il fait l’objet depuis 1995 constitue l’indice évident qu’il est particulièrement visé par les nouvelles autorités ;

Considérant que la Commission a entendu à leur demande Monsieur Gasana Ndoba, coordinateur du Comité pour le respect des droits de l’Homme et la démocratie au Rwanda (C.R.D.D.R.) et Madame Mukagasana Yolande ; Que Monsieur Gasana expose mener des enquêtes concernant la violation des droits de l’Homme au Rwanda ; qu’il confirme que la nomination du requérant à la tête de la gendarmerie répondait à une exigence de l’opposition ; qu’il estime toutefois que les espoirs mis dans le requérant ont été déçus; qu’en ce qui concerne la période antérieure à l’assassinat du président Habyarimana, il rappelle l’existence de rapports signalant la dégradation de la situation et fait valoir que le chef de la gendarmerie devait en avoir connaissance; qu’il affirme que lors d’incidents survenus durant cette période et en particulier en février 1994, la gendarmerie est restée passive face aux exactions des extrémistes hutus ; qu’il dénonce la même passivité dans le chef du requérant après le 6 avril 1994, lui reprochant de n’avoir pris aucune mesure efficace pour empêcher le génocide ; que le déclenchement des massacres à Butare fut selon lui la conséquence du limogeage du préfet et du

déplacement du commandant de la gendarmerie, le 19 avril 1994, décision à laquelle le requérant ne pouvait être étranger ; qu’il lui reproche de n’avoir pris aucune mesure corrective ; qu’il fait état de sources selon lesquelles la garde personnelle du requérant aurait été impliquée dans les violences dans la région de Butare ; qu’il fait état également du témoignage du colonel Rusatira, qui a sauvé des gens en les cachant puis en les amenant dans la région de Gitarama, témoignage selon lequel le requérant lui avait refusé une escorte à cette fin ; Que Madame Mukagasana Yolande expose que son mari a été assassiné avec d’autres Tutsis le 13 avril 1994 par des éléments de la gendarmerie ; qu’elle témoigne également d’autres crimes commis durant ces journées par des gendarmes et tient le requérant pour responsable de ces faits eu égard à la position qu’il occupait ;

Considérant que la Commission a également entendu à la demande de la partie requérante les témoignages du colonel Marchal, commandant du secteur de Kigali pour la MINUAR, du professeur Filip Reyntjens, de Monsieur Joseph Matata, secrétaire exécutif de l’Association rwandaise pour les droits de l’Homme de septembre 1991 à mai 1995 et fondateur en 1995 du Centre de lutte contre l’impunité et l’injustice au Rwanda, et de Messieurs Alain De Brouwer et François Nzabahimana ; Que le colonel Marchal insiste d’emblée sur la qualité de la collaboration du requérant et de la gendarmerie en général avec les unités de la MINUAR et avec les représentants des Nations Unies en général ; qu’il se dit cependant bien conscient que l’attitude des troupes dépendait en grande partie de la qualité du commandement de terrain et qu’une partie des forces armées et de la gendarmerie était minée par les extrémistes ; qu’il fait valoir d’ailleurs que des problèmes similaires ont surgi au sein de ses propres troupes dont il considère que certains éléments se sont comportés de manière totalement irresponsable et provocatrice ; que nonobstant ce constat lié au contexte général, il a dans l’exercice de sa mission toujours pu compter sur la collaboration de la gendarmerie, là où les forces armées rwandaises se montraient nettement moins coopérantes ; qu’il donne plusieurs exemples d’opérations qui ont pu être menées à bien grâce au concours de la gendarmerie ; qu’il cite en particulier l’opération « clean corridor », qui a permis l’installation du bataillon F.P.R. et de ses autorités politiques à Kigali, conformément aux accords d’Arusha ; que cette opération à haut risque avait donné lieu à des manifestations violentes des extrémistes hutus et n’a pu être menée à bien que grâce entre autres à la « parfaite collaboration qui a régné entre la gendarmerie nationale et la MINUAR » ; qu’il informe la Commission qu’en février 1994 des événements insurrectionnels équivalant à une situation de guerre civile ont éclaté à Kigali ; qu’au cours de ces événements, qui ont duré du 21 au 25 février, la collaboration entre lui-même et le requérant a été l’un des facteurs ayant permis de contenir les débordements et de rétablir le calme ; Qu’en ce qui concerne les événements consécutifs à l’assassinat du président Habyarimana, le colonel Marchal insiste sur le fait qu’il a été le témoin direct des prises de position sans ambiguïté du requérant en faveur de la poursuite du processus de paix, ayant assisté à la réunion des officiers supérieurs qui s’est tenue le soir du 6 avril au siège de l’état-major de l’armée et ayant ensuite passé la nuit sur place afin de suivre l’évolution de la situation en compagnie du requérant et d’autres officiers rwandais ; qu’à cet égard, il souligne qu’il avait déjà pu constater bien avant cette réunion du 6 avril l’engagement du requérant en faveur du processus de paix organisé par les accords d’Arusha ; qu’il indique également que, contrairement à ce qu’il a entendu affirmer par ailleurs, des patrouilles conjointes « MINUAR – gendarmerie » parcouraient encore la ville dans la nuit du 6 au 7 avril 1994 et évoque un témoignage selon lequel une patrouille mixte effectuait encore une mission de contrôle durant l’après-midi du 7 avril 1994 ; qu’il fait valoir, en outre, que contrairement à certaines critiques adressées au requérant, il n’est pas exact que ce dernier s’est rendu injoignable durant les jours qui ont suivi et qu’eu égard aux maigres moyens de communication dont disposait la gendarmerie, aucun reproche ne peut lui être adressé sur ce point ;

Que de manière générale, il rappelle aussi que l’offensive du F.P.R. avait eu pour conséquence de placer les forces armées en état de guerre et que les officiers supérieurs comme le requérant avaient de ce fait pour mission première d’organiser la défense du territoire, ce qui accaparait l’essentiel de leur temps et la quasi-totalité des effectifs ; Qu’au sujet de la prétendue passivité du requérant ou de son incapacité à s’opposer au génocide, il fait remarquer que les autorités des Nations Unies et de la Belgique avaient été alertées, en vain, de la gravité de la situation bien avant le mois d’avril et que lui-même avait, juste avant le retrait des forces armées belges, prévenu tout aussi vainement ses autorités que ce retrait entraînerait un bain de sang ; qu’il lui semble dès lors incompréhensible et injuste de reprocher aux Rwandais modérés restés au pays de n’avoir pu réussir là où la Belgique et les Nations Unies n’ont même rien tenté ;

Considérant que le professeur Reyntjens déplore en premier lieu que la décision attaquée ait fait un usage abusif de ses écrits en extrayant des phrases de leur contexte ou en citant des débuts de phrase et en leur adjoignant une fin n’ayant rien à voir avec ce qui était écrit dans son ouvrage ; Qu’en ce qui concerne le requérant, il expose que ce dernier ne faisait certainement pas partie de « la structure organisatrice du génocide » et qu’il ne dispose d’aucune indication de sa participation ou de son implication dans les massacres ; que selon lui, le requérant a dû développer une stratégie de survie comme beaucoup d’autres responsables civils et militaires auxquels il pourrait à la rigueur être reproché un manque de courage pour s’opposer au génocide, tout en ajoutant que « certains l’ont fait et ont trouvé la mort » ; Que dans un entretien avec des agents du secrétariat de la Commission, le 25 juillet 1996 (farde 25), il signale un fait allant à l’encontre de l’accusation de passivité à l’égard des extrémistes hutus adressée au requérant, à savoir que ce dernier avait décidé le 5 avril 1994 de procéder à une nouvelle opération de recherche de caches d’armes dans une zone ultra-interahamwe, décision qui était clairement de nature à lui valoir l’hostilité des radicaux ; Qu’il attire l’attention de la Commission sur une stratégie de dénigrement orchestrée par les autorités rwandaises à l’encontre de personnalités qui ne s’inscrivent pas dans la ligne du F.P.R. ; que cela se concrétise dans certains pays européens par des campagnes diffamatoires dans les médias ou par la constitution de syndicats de délation au Rwanda même, mais aussi par des mesures plus radicales comme des assassinats et des enlèvements y compris dans des pays étrangers ; qu’à cet égard, il invite à la plus grande circonspection en ce qui concerne les informations fournies par le C.R.D.D.R. qu’il définit non comme un réel mouvement de défense des droits de l’Homme, mais comme une organisation politique proche du F.P.R. ; Qu’il déclare qu’en cas de retour au Rwanda le requérant risquerait, au minimum, de subir un procès inéquitable et vraisemblablement de disparaître ;

Considérant que Monsieur Joseph Matata expose qu’il était absent du Rwanda au moment du génocide et qu’il y est retourné de juillet 1994 à fin février 1995 ; qu’il a enquêté à cette époque sur les massacres commis dans la zone de Kigali et en particulier dans trois quartiers ; que durant ses enquêtes, il n’a recueilli aucune information sur une éventuelle responsabilité du requérant dans la perpétration de ces crimes ; qu’il confirme que des gendarmes ont pris part au génocide, mais que selon les témoignages qu’il a recueillis, les ordres émanant de leur état-major étaient de protéger les populations menacées ; qu’il donne plusieurs exemples où cette protection s’est révélée effective et cite également certains faits démontrant que les miliciens hutus avaient eux-mêmes conscience du rôle protecteur de la gendarmerie et ont, en conséquence, perpétré leurs exactions en évitant le

contact avec les gendarmes ; qu’il précise n’avoir entendu formuler aucune critique à l’encontre du requérant au cours de son séjour au Rwanda et que les seules accusations proférées à son encontre, il « les a entendues ici en Belgique à partir de mars - avril 1995, lorsque le C.R.D.D.R. a commencé à faire circuler sa liste » ; qu’invité à s’exprimer au sujet du reproche de passivité adressé au requérant, il concède que celui-ci a peut-être manqué de courage, mais rappelle que le chef d’état-major de l’armée ad interim du 9 au 16 avril 1994 n’ a rien pu faire non plus pour enrayer le déclenchement du génocide, alors qu’il avait sous ses ordres l’ensemble des forces armées, y compris la gendarmerie, et qu’à ce jour il ne fait pas l’objet des mêmes reproches, mais qu’au contraire, rallié au nouveau régime, il a été promu chef d’état-major de la gendarmerie ; Que dans le cadre de ses activités en faveur des droits de l’Homme avant 1994, il atteste de la volonté de transparence et de respect des droits humains manifestée par le requérant ; qu’il signale que ce dernier a personnellement signé en mai 1993 en faveur de son organisation (A.R.D.H.O.) une autorisation permanente de visiter les brigades de gendarmerie, y compris les cachots ; que cela constituait un précédent unique dans l’histoire du Rwanda et que tant le ministre de la Justice que le chef de l’état-major de l’armée avaient rejeté une demande similaire ; Qu’il estime qu’en cas de retour du requérant au Rwanda « il ne tiendrait pas des heures » et risquerait d’être exécuté ; qu’en effet, bien que n’étant pas un « politique » et que n’ayant pas été impliqué dans le génocide, le requérant serait tenu pour un opposant au seul motif qu’il ne s’est pas rallié au régime ; Qu’il fait état d’une campagne de délation émanant du pouvoir en place afin de déconsidérer les intellectuels hutus modérés et dit redouter que les autorités belges cèdent au chantage des extrémistes des deux camps en prêtant foi aux accusations lancées contre le requérant ; qu’à ce sujet, il s’exprime de manière très critique à l’égard du C.R.D.D.R., dont il fut un collaborateur jusqu’en 1995 et qu’il présente dans une note déposée à l’audience comme « faisant partie d’un immense réseau extrémiste du F.P.R., chargé de traquer les intellectuels hutus réfugiés dans les pays où le régime de Kigali est incapable de les atteindre » ;

Considérant que Monsieur Alain De Brouwer fait état de missions au Rwanda au cours desquelles il a eu écho du rôle modérateur joué par le requérant ;

Considérant que Monsieur François Nzabahimana explique qu’il était présent à Kigali en avril 1994 ; qu’il cite différents exemples, dont il a été le témoin direct, de situations où la gendarmerie est intervenue pour sauver des personnes menacées ; qu’il déclare également avoir assisté à une discussion entre le requérant et le président intérimaire de la République, au cours de laquelle le requérant insistait pour que des funérailles officielles soient organisées en l’honneur des ministres et des autres dignitaires de l’opposition assassinés, afin de marquer clairement la réprobation des autorités aux yeux de la population et d’empêcher par cette action symbolique une banalisation des massacres ;

Considérant que la Commission a pris connaissance de multiples rapports et publications se rapportant aux événements de 1994 au Rwanda, relevant du domaine public ou versés au dossier à son initiative, ainsi que des nombreux documents déposés à l’audience par les différents intervenants ;

Considérant que la décision attaquée n’examine pas le bien-fondé des craintes de persécution exprimées par le requérant, mais se prononce d’emblée en faveur d’une application de la clause d’exclusion prévue à l’article 1er, section F, a) et c) de la Convention de Genève ; qu’elle considère qu’en raison des fonctions exercées par le requérant, sa responsabilité est engagée dans le génocide, de manière générale pour n’avoir rien tenté pour empêcher ou freiner les assassinats et en particulier pour avoir refusé une escorte demandée par le général Rusatira (à l’époque colonel) et n’avoir pas pris de disposition afin d’assurer la protection de la population à Kigali (informations reprises d’un rapport du C.R.D.D.R.), pour avoir à tout le moins admis le rappel à Kigali du commandant de la gendarmerie de Butare et de son unité, laissant ainsi le champ libre aux milices extrémistes (informations reprises d’un rapport du C.R.D.D.R.), pour avoir fait montre d’une passivité coupable dans l’épisode tragique de l’assassinat des dix casques bleus belges (conclusion tirée principalement d’écrits du Pr. Reyntjens) et pour avoir refusé une assistance à des personnes en danger parmi lesquelles le premier ministre Agathe Uwilingiyimana (informations reprises d’un rapport du C.R.D.D.R.);

Considérant que la partie requérante reproche à la décision attaquée de ne pas avoir préalablement à l’application de la clause d’exclusion examiné si le requérant tombait sous le coup des clauses « d’inclusion » ; Que la Commission rappelle à cet égard que les termes d’exclusion et d’inclusion sont des concepts apparus dans la doctrine mais ne se retrouvent pas dans le texte de la Convention de Genève ; que les passages pertinents de la section F de l'article 1er de ladite Convention se lisent comme suit :

"F. Les dispositions de cette Convention ne seront pas applicables aux personnes dont on aura des raisons sérieuses de penser : qu'elles ont commis un crime contre la paix, un crime de guerre ou un crime contre l'humanité, au sens des instruments internationaux élaborés pour prévoir des dispositions relatives à ces crimes; (…) ; qu'elles se sont rendues coupables d'agissements contraires aux buts et aux principes des Nations Unies" ;

Qu’il est dès lors parfaitement conforme à cette disposition d’exclure du bénéfice de la Convention les personnes concernées sans qu’il soit nécessairement requis de se livrer au préalable à l’exercice intellectuel gratuit de vérifier si elles n’auraient pas pu répondre aux critères de la définition du réfugié ; Que dans le présent cas d’espèce, la décision attaquée se limitant à l’application de la clause dite d’exclusion, la Commission est tenue avant toute chose de vérifier s’il en a été correctement fait application;

Considérant que la Commission constate qu’il ressort des diverses sources d’information et des pièces et témoignages produits que les critiques adressées au requérant portent essentiellement sur une omission d’agir, formulée de manière générale ; que les seules informations sur des faits précis reprochés au requérant émanent du C.R.D.D.R. ; Qu’elle observe que la décision attaquée se fonde d’ailleurs principalement sur un rapport de cette association et, en ce qui concerne l’assassinat des casques bleus, sur des écrits du professeur Reyntjens ; Que ce dernier a tenu lui-même à dénoncer l’usage abusif de ses écrits fait par ladite décision ; que la Commission constate effectivement que l’ouvrage cité présente sans ambiguïté le requérant comme un modéré, partisan du respect du processus démocratique et de la pacification, et que le Commissaire général aux réfugiés et aux apatrides a, en l’occurrence, usé d’un procédé consistant à extraire des phrases ou des morceaux de phrases de leur contexte sans l’indiquer, pour en tirer des conclusions opposées au sens du texte cité ; que cela s’avère d’autant plus frappant que les passages manquants soit confirment la version du requérant, soit plaident franchement en sa faveur ; qu’en ce qui concerne l’assassinat des dix casques bleus belges, la Commission n’a connaissance d’aucune information permettant de conclure à une quelconque responsabilité du requérant ; Que les autres faits précis reprochés au requérant émanent d’une source, le C.R.D.D.R., dont la fiabilité est mise en doute par trois témoins entendus à l’audience, notamment par le Professeur Reyntjens dont la compétence et l’objectivité ne paraissent pas devoir être mises en doute, et par un militant des droits de l’Homme qui a mené personnellement des enquêtes à Kigali sur les auteurs du génocide ; que deux autres sources, Amnesty international et la Sûreté de l’Etat belge, émettent les mêmes réserves (farde n° 25, sous-farde C.R.D.D.R.) ; Que parmi ces faits, celui qui paraît le plus circonstancié a trait au refus du requérant de fournir une escorte au colonel Rusatira ; que le rapport du C.R.D.D.R. cité dans la décision attaquée reprend cette information et que dans son témoignage à l’audience Monsieur Gasana Ndoba affirme avoir reçu cette information de la bouche même de Monsieur Rusatira ; que la partie requérante dépose un témoignage écrit de ce dernier qui dément fermement les faits et présente cette accusation comme étant « sans aucun fondement » et totalement fausse ; qu’après la clôture des débats, Monsieur Gasana Ndoba a adressé à la Commission un courrier reprenant une nouvelle version de l’incident visant à concilier ses accusations avec le démenti précité ; qu’il n’y a pas lieu de procéder à une réouverture des débats suite au dépôt de cette pièce qui laisse transparaître un acharnement relevant plus de la volonté de nuire que du souci de contribuer à l’établissement de la vérité ; qu’au vu de ce qui précède, il apparaît que l’accusation portant sur le refus du requérant de donner une escorte au colonel Rusatira, est dénuée de tout fondement ; Que les autres accusations portées par le C.R.D.D.R ne paraissent pas davantage étayées ; qu’ainsi, Monsieur Gasana Ndoba déclare à l’audience disposer depuis quelques mois du témoignage d’une personne qui aurait échappé à une tentative d’assassinat perpétrée par les gardes du requérant ; qu’il appert cependant que dans un rapport de 1995 le C.R.D.D.R. affirmait déjà disposer de ce même témoignage, l’intéressée résidant en Belgique ; qu’invité à s’expliquer, Monsieur Gasana Ndoba explique n’avoir pu prendre contact avec la sœur de ce témoin direct que récemment ; que cette réponse n’est pas compatible avec le contenu du rapport précité dans lequel le prénom et le numéro de téléphone de ladite sœur étaient mentionnés et où il était précisé que le témoin en question résidait chez cette sœur ; qu’ainsi encore, Monsieur Gasana Ndoba adresse à la Commission, en cours d’audience, un témoignage manuscrit qu’il a traduit lui-même, où il est question d’une grenade et d’essence remise a un criminel par des gendarmes résidant chez le requérant dans son village

d’origine; qu’il apparaît que l’auteur de ce manuscrit semble hésitant quant à sa propre identité, ayant signé initialement Antoine, prénom biffé et remplacé par celui de Jean-Pierre (pièce n°26); que la Commission est d’avis que la gravité des accusations portées et des conséquences qu’elles peuvent avoir pour le requérant, sont manifestement sans aucun rapport avec la légèreté des éléments sur lesquels elles reposent ; Que la question de la responsabilité générale du requérant pour ne pas avoir posé de geste concret afin d’empêcher ou de freiner le génocide est plus délicate ; Qu’en effet, d’une part, il n’est pas contestable que des gendarmes ont participé aux massacres ; que le requérant ne le nie d’ailleurs nullement et atteste même la réalité de l’événement relaté à l’audience par Madame Mukagasana ; qu’il affirme d’ailleurs avoir fait arrêter l’officier responsable de ces crimes ; que d’autre part, il n’existe pas d’indication sérieuse d’une implication du requérant dans les massacres ; qu’il s’impose dès lors avant toute chose de déterminer si le seul fait qu’une personne a occupé une haute responsabilité au Rwanda durant la période du génocide suffit à présumer l’existence de raisons sérieuses de penser qu’elle s’est rendue coupable d’un crime contre l’humanité ou d’agissements contraires aux buts et principes des Nations Unies; Que la Commission admet d’une manière générale que le simple fait d’avoir occupé un poste de responsabilité dans un régime génocidaire peut constituer un motif suffisant pour présumer une responsabilité dans les crimes commis ; que toutefois cette présomption n’est pas irréfragable ; qu’il s’impose, en effet, de s’interroger sur la nature du pouvoir réellement détenu et la possibilité de son exercice effectif et d’apprécier si l’attitude de la personne concernée peut raisonnablement être tenue pour révélatrice de son consentement, fût-il tacite ; qu’enfin, il convient d’envisager l’éventualité de circonstances particulières de nature à exonérer la personne de sa responsabilité ;

Considérant en l’espèce, qu’il ressort de sources convergentes que l’état de guerre créé par l’offensive du F.P.R., à partir du 7 avril, a eu pour conséquence de faire passer la gendarmerie sous le contrôle de l’armée ; que le requérant ne conservait sous ses ordres que des effectifs limités et pour autant qu’ils n’étaient pas réquisitionnés pour assurer la défense du territoire ;

Que le requérant expose avoir utilisé ces moyens limités pour s’efforcer autant que possible d’offrir une protection à des populations menacées ; qu’il donne à cet égard plusieurs exemples précis ; que ces affirmations sont pour partie corroborées par les informations recueillies par la Commission dont il ressort qu’à certains endroits la gendarmerie a effectivement joué un rôle protecteur; qu’à cet égard, la Commission attache un intérêt particulier aux explications données à l’audience par Monsieur Matata, dont il ressort que si des gendarmes se sont rendus, à titre individuel, coupables ou complices de crimes, il était communément admis parmi les survivants qu’il a rencontrés durant son enquête que les ordres étaient clairement de protéger les populations visées par les extrémistes; qu’en ce qui concerne directement la personne du requérant, il ressort d’un témoignage écrit du général Gatzinsi, actuel chef d’état-major de la gendarmerie rwandaise, qu’il a sauvé la vie à beaucoup de gens menacés (témoignage publié dans la Revue Dialogue de mai – juin 1996); Que le requérant affirme également avoir pris des mesures concrètes pour réprimer les exactions commises par ses subordonnés ; que la Commission constate qu’aucune source indépendante ne recoupe cette information, mais que l’extrême précision des propos du requérant leur donne une incontestable apparence de crédibilité ; Que le requérant expose, dans le même ordre d’idées, avoir entrepris diverses démarches auprès des

autorités constituées afin de les convaincre d’adopter des mesures susceptibles d’enrayer les massacres ; que cette affirmation est corroborée par l’un des témoins entendus à l’audience et par le témoignage cité supra du général Gatzinsi ; Que les déclarations du requérant et les informations rapportées ci-dessus concernant la période du génocide sont confortées par les renseignements plus précis et plus étoffés disponibles au sujet de l’attitude du requérant depuis son accession à la tête de la gendarmerie jusqu’au 7 avril 1994 ; que les différents faits précis dont le colonel Marchal a été le témoin direct indiquent dans le chef du requérant une volonté et un comportement résolument pacificateurs, ouverts au dialogue et soucieux de faire respecter le processus démocratique ; que d’autres officiers belges présents au Rwanda en 1993 – 1994 confirment la teneur de ce témoignage ; que le témoin Matata fait état, en outre, d’un engagement clair du requérant en faveur d’un meilleur respect des droits de l’Homme par la gendarmerie ; qu’il se dégage de l’ensemble de ces témoignages l’impression d’un engagement non dénué de courage de la part du requérant en faveur d’un processus de réconciliation nationale ; Que le requérant fait également valoir que son attitude tant avant le génocide que durant ce dernier a eu pour effet de mettre en danger sa propre sécurité et celle des siens et est vraisemblablement à l’origine de sa destitution le 5 juin 1994 ; qu’il cite plusieurs exemples précis pour étayer ce propos ; qu’un témoignage écrit du colonel Vincent, chef de la mission de la coopération technique militaire belge au Rwanda de juillet 1991 à avril 1994, confirme l’existence de ces menaces ; qu’il y a lieu de considérer aussi que la qualité de la collaboration du requérant avec les Nations Unies durant l’opération «clean corridor» a rendu possible l’installation du bataillon F.P.R à Kigali, facteur dont on ne peut nier l’incidence sur le sort de la bataille; qu’il se conçoit que, même sans tenir compte des gestes qu’il aurait posés après l’assassinat du président Habyarimana, le profil du requérant et son attitude durant les deux années qui ont précédé cet événement suffisaient à l’exposer à la suspicion et à l’hostilité des extrémistes hutus ; qu’il est évident que cette circonstance ne pouvait que contribuer à restreindre encore sa capacité d’action dans le contexte de guerre civile qui prévalait à partir du 7 avril 1994; Qu’il se déduit de ce qui précède que si le requérant était incontestablement revêtu d’un titre d’un rang élevé dans l’appareil d’Etat rwandais, les moyens dont il disposait effectivement durant la période du génocide étaient extrêmement réduits ; qu’il existe par ailleurs des indices sérieux qu’il a posé des actes de différentes natures qui ont permis de sauver des vies humaines durant cette même période; Qu’en l’état des informations disponibles, il n’existe pas de raison sérieuse de penser que le requérant aurait commis, volontairement encouragé ou sciemment toléré des crimes contre l’humanité, des crimes de guerre ou d’autres agissements visés par l’article 1er, section F, a) de la Convention de Genève; Qu’il n’existe pas davantage de motif de penser que le requérant se serait rendu coupable d’agissements contraires aux buts et principes des Nations Unies, tels que prévus par la section c) de la même disposition; que cette accusation apparaît aux yeux de la Commission d’autant plus dénuée de fondement que tous les témoignages confirment que le requérant a eu pour attitude constante de collaborer avec les représentants de l’Organisation des Nations Unies sur place et de les associer dès le soir du 6 avril à la gestion de la crise; que si ce choix s’est révélé inefficace, les Nations Unies n’ayant pu empêcher le génocide et ayant admis le retrait du principal contingent de la MINUAR, le contingent belge, dès les premiers incidents graves, il semblerait à la Commission particulièrement inique d’en adresser le reproche au requérant; que le caractère atroce du crime de génocide et en particulier de celui qui fut perpétré au Rwanda ne justifie pas que des victimes expiatoires soient désignées à la légère; Qu’aucun indice n’amène à penser que des éléments nouveaux susceptibles d’infirmer ces

conclusions pourraient surgir à échéance raisonnable; qu’il ne se justifie pas de surseoir à statuer;

Considérant que la question qui reste à trancher porte sur le caractère fondé ou non des craintes du requérant; Que tant les témoignages reçus à l’audience, à l’exception notable de celui de Monsieur Gasana Ndoba, que les diverses sources relevant du domaine public (voir notamment :Amnesty International : Recrudescence alarmante des massacres, Londres, 12 août 1996, index AI : AFR 47/13/96 ; Rompre le silence, Londres, 25 septembre 1997, index AI : AFR 47/32/97 ; Région des grands lacs / lettre ouverte aux gouvernements… , Londres, octobre 1997, index AI : AFR 02//24/97 ; communiqué sur les « disparitions » du 12 mars 1998, index AI : AFR 47/08/98 ; Centre de Lutte contre l’Impunité au Rwanda : Communiqués / Dossiers / Notes, Bruxelles, avril 1998 ; Human Rights Watch : World Report 1997 / Rwanda Overview ; Gérard Prunier, Update to End of March 1996, Writenet, avril 1996) font état d’arrestations arbitraires, de disparitions et d’assassinats d’anciens officiers de l’armée rwandaise, ou de personnalités hutues modérées, dont le principal crime semble avoir été leur volonté de modération dans le conflit interethnique qui continue d’ensanglanter le Rwanda ; que plusieurs personnalités au profil similaire à celui du requérant mais qui avaient choisi de se rallier au nouveau régime ont dû fuir le pays, quand elles en ont eu l’opportunité; qu’un proche parent de l’épouse du requérant, haut placé dans l’actuel appareil d’Etat rwandais, vient d’être démis de ses fonctions et incarcéré pour des motifs peu clairs; que plusieurs incidents démontrent aussi que ces persécutions ne se limitent pas aux frontières du pays, ainsi que vient de le rappeler l’assassinat au Kenya ce 16 mai 1998 de Monsieur Seth Sendashonga, Hutu modéré rallié au F.P.R. dès 1991, ministre de l’Intérieur de juillet 1994 à septembre 1995 qui avait démissionné parce qu’il reprochait au régime de ne pas réprimer les exactions de l’armée contre les civils hutus et de ne pas respecter les équilibres politiques prévus par les accords d’Arusha ; qu’il n’est pas sans intérêt d’observer que selon certaines sources, Monsieur Seth Sendashonga s’était engagé à livrer en juin 1998 un témoignage devant le Tribunal pénal international sur le Rwanda, sur les pratiques du régime actuel consistant à manipuler, voire à « fabriquer », des témoignages devant ce tribunal ou les juridictions rwandaises afin de faire condamner certaines personnes (Le Monde, 19 mai 1998, page 3) ; Que l’acharnement dont semble faire l’objet le requérant induit à conclure à une volonté de lui nuire de la part des actuels détenteurs du pouvoir rwandais; Que le requérant a des raisons sérieuses de craindre d’être persécuté dans son pays;

Considérant en conséquence que le requérant établit qu’il a des raisons de craindre d’être persécuté, au sens de l’article 1er, section A, §2 de la Convention de Genève, en cas de retour dans son pays;

PAR CES MOTIFS : LA COMMISSION

- Statuant contradictoirement;

- Déclare la demande recevable et fondée; Réforme dès lors la décision rendue le 9 mai 1996 par le Commissaire général aux réfugiés et aux apatrides;

- Reconnaît au requérant la qualité de réfugié;

Ainsi délibéré le 28 mai 1998.

La Commission permanente de recours des réfugiés composée de:

M. M. WILMOTTE

Mme M.F. CHARLES

M. S. BODART

Assesseur

Assesseur

Président

assistés par Mme C. GUERENNE et F. FRAIPONT, secrétaires.