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LES MYTHÈMES DU DÉCADENTISME
Gilbert DURAND
Je pense qu’en ayant lu votre programme et vu vos intentions, vous vous
orientez vers une pluridisciplinarité qui est toujours fructueuse, à condition
qu’elle soit disciplinarité, parce que souvent sous le nom de
pluridisciplinarité on a fait entrer n’importe quoi et surtout une absence de
disciplinarité. A un niveau quelconque la pluridisciplinarité n’a d’avantage
certain que si elle s’ajoute en plus de chacune de nos disciplines et prête
justement à une réflexion méthodologique sur nos disciplines. Vous avez
choisi pour mon propos les structures figuratives du décadentisme ; je me
réjouis de la mode qui soudain s’est emparée des recherches, ou plutôt des
promotions, de l’imaginaire dans certains titres ; c’est une revanche sur le
destin qu’avaient subies les études sur l’imaginaire. Pendant vingt ans, nous
avons dû bourlinguer durement, dans des mers peu sûres et maintenant
comme le titrait le journal Le Monde à l’occasion d’un de nos derniers
colloques, c’est « une valeur qui monte », quelquefois de façon un peu
agaçante pour le spécialiste que je suis devenu en trente ou trente-cinq ans
d’étude de l’imaginaire, parce qu’on en parle un peu à tort et à travers. Je
me réjouis tout de même de cette poussée et je vous dirais que cette année
j’ai vécu le couronnement de mon action imaginatrice en ouvrant le 52
ème
congrès des instituteurs d’école maternelle de l’enseignement public. C’était
un succès pour nous, car c’était impensable il y a vingt ans en arrière
seulement. Le titre en était « L’enfance sur les chemins de l’imaginaire ».
Donc je crois que si l’imaginaire touche même ‘les Hussards noirs de la
république’ dans ce qu’ils ont de sérieux positiviste, c’est que réellement
quelque chose est en train de changer et que notre domaine peu à peu est
pris au sérieux...
Je voudrais d’abord faire quelques réflexions méthodologiques sur le
propos que je vais tenir : « structure figurative » c’est un mot que j’utilise
depuis un certain nombre d’années, voire de décennies, parce que j’avais
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imprudemment intitulé un de mes ouvrages, le premier d’ailleurs, de toute
cette série, Structures anthropologiques de l’imaginaire et je ne voulais pas
être classé parmi le structuralisme qui déjà faisait eau de toute part, il y a
vingt ans ; aussi j’ajoutais toujours figuratif. J’entends par là que je
m’attache beaucoup moins à des formes, fatalement simplifiées, des formes
binaires, mais déjà d’emblée à des contenus, c’est-à-dire à des figurations ou
à des configurations. Ce structuralisme figuratif a donné deux séries de
méthodes : une plus fréquentée par les littéraires, que j’ai appelée en son
temps, « mythocritique » en hommage à Charles Mauron qui avait écrit des
livres sur la « Psycho-critique », mythocritique qui consistait à chercher et à
trouver à travers un texte, à travers un écrit, quels étaient les mythes ou le
mythe inspirateurs et qui permettait d’éclairer certaines démarches du récit,
que n’éclairaient pas les explications traditionnelles par l’histoire, par la
biographie, voire par la stylistique. L’autre méthode implique non seulement
une méthode critique mais un mouvement qui est presque à l’inverse de
l’autre, que j’ai appelé « Mythanalyse » en mémoire de mon maître
Bachelard, qui parlait toujours d’un projet de Mythanalyse qu’il n’a pas
réalisé pour une foule de raisons et que nous avons tenté de réaliser. La
Mythanalyse prend plus large que la mythocritique et prend même
inversement. La mythocritique part d’un texte pour trouver une hypothèse
mythique, la mythanalyse elle, part d’un ensemble, d’une tranche d’époque
de culture, d’un moment culturel pour essayer d’en voir quelles en sont les
constantes figuratives et les points sensibles. Ceci touche à des problèmes de
sociologie, de culture ou d’histoire de la culture parce que toujours les
historiens qui avaient une vue d’ensemble se sont aperçus qu’il y avait des
moments, quelquefois répétitifs, à travers l’histoire ou même d’une culture à
l’autre, des sortes de consonances entre des cultures quelquefois lointaines
qui réinvestissaient les mêmes images, les mêmes configurations. Je prends
un exemple banal : tous les historiens de a culture occidentale se sont
aperçus qu’il y avait des phases de classicisme et de romantisme ou pour
parler de façon plus savante, de baroquisme et de classicisme (Vohringer,
d’Ors, Deonna, etc.), mais qu’il y avait aussi des moments très éloignés dans
la culture qui entraient en consonance, comme le montrent par exemple les
travaux de l’ethnologue et historien Bartoux sur l’art gréco-bouddhique qui
a d’étranges consonances avec notre art gothique du XIII
e
siècle.
Il y a donc des espèces de nœuds figuratifs qui peuvent servir de point de
repère et qui peuvent guider une mythanalyse. On va essayer d’appliquer
cette méthode, qui, en gros, fait un recensement non pas de statistiques
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pointues — et vous savez que la sociologie qui a tant utilisé les statistiques
fait une marche arrière ou une marche avant, comme vous voulez, sur ce
point —, mais de ce que j’appellerais en référence aux travaux de P.
Sorokin, un sociologue américain, une quasi-statistique, c’est-à-dire que
nous prenons dans un milieu culturel des choses émergées, en un certain
grand nombre de quantité, dans les titres, dans les schémas ou dans les
scénarios, dans les livrets d’opéras, dans des citations stéréotypiques où
reviennent des noms ; Prométhée revient au XIX
e
siècle comme l’a montré
Trousson dans sa somme sur Prométhée. Cela donne une sorte de tissu
quasi-statistique où dominent certaines fréquences plus grandes que les
autres, un certain nombre d’images, un certain nombre de mythes, de
morceaux de mythes, ou de personnages mythologiques.
Un deuxième point méthodologique porte sur la mise en circulation des
mythes. Même si tous les mythes réapparaissent à toutes les époques,
certains semblent laissés pour compte, non qu’ils soient sans intérêt, mais
parce que le courant officiel en place ne choisit que quelques mythèmes,
quelques mythes, que quelques ensembles mythologiques au détriment
d’autres. C’est ce que j’appellerai un phénomène de convergence et cette
convergence est d’autant plus sensible que sociologiquement ce sont les
pouvoirs institués qui prennent en charge ces mythes. Je m’explique : un
exemple me vient à l’esprit : j’écoutais sur France-Musique les bonnes
émissions où notre ami Michel Noiret parlait hier encore sur le musicien
Glück ; il est bien certain que la querelle des gluckistes et des Puccinistes
serait passée inaperçue, si soudain il n’y avait eu, à la cour de France, le
coin du Roi et le coin de la Reine, puisque le roi et la reine s’opposaient
dans ce domaine-là. Il y a donc une promotion à un moment donné, dans la
Nomenklatura, si je puis me permettre cette expression, qui veut dire à la
fois les classes dirigeantes, et les personnes de pouvoir de tel ou tel ensemble
mythique.
De même, il est évident que Richelieu, en fondant l’Académie française
et tout ce qui s’en suit, a pris une option décisive pour un certain type de
culture pour le meilleur et pour le pire. Alors, non seulement il faut qu’il y
ait un tissu répétitif et quasi statistique d’éléments figuratifs, mais il faut
encore qu’il soit pris en charge par certaines institutions, par certains
pouvoirs qui les mettent en circulation.
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Ceci déjà déblaye notre terrain méthodologique et j ‘en arrive maintenant
au point d’application qui est le décadentisme je n’ai pas pris ce terme en un
sens trop pointu, celui du décadentisme dans la France de la fin du XIX
e
siècle, bien que cela entre dans l’enveloppe, mais il n’y a pas que cela ;
j’entends par là, en France, non seulement le journal des Décadents ou le
« Décadent », non seulement les gens qui ont pris ce titre et ce mot comme
bannière, Patern Bérichon, par exemple qui a un prénom et un nom
charmants, mais tout ce qui s’insère dans une période qu’on peut faire
commencer autour de 1856-1857 (date de publication de Madame Bovary) et
se terminer dans les années 1918-1920 (avec le Déclin de l’Occident de
Spengler ou les Essais de Freud sur la pulsion de mort). Il y a là les deux
balises qui me semblent, couvrir, en gros, le décadentisme. Certes il y a
toujours eu des poussées décadentes, dans le romantisme déjà, dans le
classicisme même, mais qui étaient toujours écartées, occultées,
transformées par la masse en mouvement. Je laisserai aussi de côté les
connotations les plus usuelles que l’on trouve dans la décadence de l’Empire
romain, par exemple, à laquelle Huysmans a consacré un chapitre essentiel
dans cette bible du décadentisme qu’est A Rebours. On ne devrait peut-être
pas négliger par contre certains décadentismes sectoriels, comme lors de la
période noire de la fin du XIV
e
et du début du XV
e
siècles. Je ne sais pas si,
derrière la Régence en France, après la longue dictature classique de
Richelieu si, dans le pré-romantisme, chez le Marquis de Sade et les
Libertins, il ne se cache pas quelque chose qui peut ressembler à un
décadentisme. Ce qui est certain par contre, c’est la manifestation d’un
décadentisme, à la même époque, à Venise, qui va même rester, jusqu’à La
mort à Venise, le modèle même de la décadence, du pourrissement
somptueux et oriental.
*
Je vais donc vous exposer certains mythèmes, le mot est de Levi-Strauss,
c’est-à-dire des éléments du mythe, des morceaux du mythe, que j’appellerai
aussi en hommage à Gaston Bachelard, des complexes ; mythème et
complexe, dans ma bouche, auront la même signification parce qu’ils
s’organisent les uns avec les autres et forment un mythologène, comme on
dit un philosophène décadent. L’ensemble forme une structure abstraite d’un
grand scénario vague, qui peut typifier la décadence. Je discernerai six
mythèmes ou complexes, que j’essaierai de qualifier, comme je l’ai déjà fait
dans plusieurs de mes publications.
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Le premier mythème, c’est le mythème d’A Rebours, le titre même est
significatif, c’est le mythème de la perversion, de la contre-nature, si vous
voulez, c’est le complexe de Des Esseintes, mais aussi le complexe d’Iseult.
Je vous renvoie à un texte important de Gilles Deleuze qui était orfèvre en la
matière, sur la perversion dans La logique du sens et dont les pages ont été
très heureusement reprises dans la post-face du livre Vendredi et les Limbes
du Pacifique de Tournier.
Des Esseintes est un pervers, j’allais dire polymorphe, au sens freudien,
qui fait de la décadence une sorte d’infantilisation. Ce mythème de la
contre-nature, dont on ne devra pas négliger les harmoniques
homosexuelles, trouve une traduction significative dans la pensée de
Schopenhauer, dont le Monde comme Volonté et comme représentation
(1819) va infiltrer, avec retard (après 1860) la culture allemande et en partie
la culture française. La Nature n’est plus cette grande Nature « qui t’invite
et qui t’aime » du romantique ; elle va au contraire être remplacée par son
occultation, par son refoulement, par l’hymne à l’artefact, à l’artificialisme,
à la machine.
Regardez lorsque Des Esseintes veut se faire une serre, ce qui est à la
mode, ce n’est plus du tout la serre de Zola, ce n’est plus la serre féminine,
la serre des plantes de la fécondité et de l’amour ; c’est encore moins
l’orangerie de Stendhal, « entres ici, ami de mon cœur » ; pas du tout, il
cherche les plantes qui ressemblent le plus ‘à des tuyaux de poêle, à des
bicyclettes, ou à des machines à coudre, il recherche donc les plantes qui
sont , es moins végétales. Vous avez donc là un parti pris contre la nature
qui est très caractéristique de ce mouvement. Ce mouvement est porté aussi
par d’immenses artefacts, ceux d’Eiffel, de Jules Verne, de Baltard pour
citer des architectes célèbres, de Garnier à l’Opéra de Paris qui est une
énorme machine et un énorme spectacle généralisé ; l’artefact, la machine
remplacent peu à peu la nature.
Même chez Zola, la locomotive va devenir persona grata si l’on peut
dire, dans un horizon anti-naturel, dans un horizon de perversion. Il
conviendrait d’ailleurs de joindre à cette forme de décadentisme l’effet de
style, bien analysé par mon regretté collègue et ami Léon Cellier, qu’est
l’oxymoron, qui est aussi une figure pervertissante. Le titre des Fleurs du
Mal est une sorte d’oxymoron, c’est-à-dire une perversion, pourrait-on dire
du substantif par l’épithète ou réciproquement, l’épithète démentant le
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substantif ou l’inversant. L’oxymore est une sorte d’A Rebours stylistique.
Voilà pour le premier mythème.
II). Le second mythème, est le mythème du farniente, de la paresse et ses
connotations orientalistes, mythème baudelairien de ce « monstre délicat, à
la fois haï et désiré ». Il est beaucoup question d’ennui en effet, depuis
Baudelaire jusqu’au inonde boulevardier, ou l’on s’ennuie beaucoup. Alors
que les romantiques sont terrorisés par une époque qui ne porte plus
d’épopée, les décadents sont satisfaits, s’installent dans cette situation de
spleen, saveur de monstre froid. Ce mythème pourrait être appelé le
complexe du dandy ou du dandisme, ou le complexe du Wotan wagnérien.
Car Wotan est un dandy, surtout dans la mise en scène de Chéreau, qui lui
fait porter dans l’Or du Rhin une robe de chambre de dandy. Le Walhalla est
un monde où l’on s’ennuie, un monde crapuleux, sordide ; et Wotan, aussi
pervers que Des Esseintes, combine peu à peu la destruction des dieux et
celle du Walhalla. L’oisiveté décadente s’oppose donc au travail romantique,
c’est-à-dire à Prométhée, au Titan victorieux, à tous ces forgerons géants
que l’on trouve chez Hugo. Loin d’être des prolétaires, les décadents
s’ennoblissent. Isidore Ducas se fait Comte de Lautréamont, Des Esseintes
est due, avant la panoplie dorée de Proust. Cette oisiveté est d’ailleurs
facilement orientalisée, d’un orientalisme nouveau là encore par rapport à
l’époque romantique qui reste héroïque et chevaleresque (Chateaubriand).
L’orientalisme décadent s’installe à l’intérieur du harem, dérape vers les
femmes d’Alger, avec peu à peu en toile de fond la conquête de l’Algérie,
l’Orient et la paresse, image qui aura la vie dure. Cet oripeau orientaliste,
fracassant dans Salambo, à la mode sous le Second Empire, n’a plus rien à
voir avec l’Orient ou même l’Espagne du Cid. L’Espagne de Carmen n’est
plus celle du Cid, c’est-à-dire du combat héroïque, mais l’Espagne de la
décadence. Carmen va devenir comme l’ont souligné nos collègues de
Bordeaux, un des grands phares de cette mythologie décadente.
III). Le troisième mythème, le plus important peut-être
philosophiquement , c’est celui du déclin bénéfique, c’est le complexe de qui
de tous, mais je l’appellerai le complexe des Troyens, vieux complexe qui
rôde depuis l’Antiquité latine, (si notre ami Joël Thomas était là, il pourrait
en parler avec plus de compétence que moi) ; il rôde dans la fondation de
Rome ; après tout Enée vient des vaincus troyens, qui ont été vaincu par les
grecs ; c’est le déclin d’une civilisation qui est, j’allais dire fumier, pour les
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fleurs futures, fussent-elles fleurs du mal et surtout si elles sont fleurs du
mal.
Troyens qui seront bien ceux de Carthage chers à Berlioz, qui leur
compose une énorme trilogie dans les années 1858-3. Parmi eux se tient
Didon, type même de l’orientale. Cet éloge du déclin s’oppose bien sûr au
printemps romantique, au printemps wagnérien, car Wagner est en partie
romantique puisque né en 1813 avec la génération romantique ; un
printemps que j’appellerais sigmundien, souvenez-vous de l’hymne au
printemps au premier acte de la Walkyrie, « Le printemps est entré » dit
Sigmund. Au contraire dans ce mythème vous avez l’éloge du déclin quel
qu’il soit. Déclin des cultures, des Troyens ou déclin dans l’œuvre, perdue
au XX
e
siècle mais dont le début est ancré au début du siècle, en 1901, de
Thomas Mann. Les Budenbrock, c’est le délicieux déclin d’une famille qui
se sauve par le déclin, c’est A. Buddenbrock, l’héritier dégénéré de la
grande famille lubeckoise, la grande famille banquière, qui est soudain la
rédemption de cette famille parce qu’il se révèle incapable et qu’il n’aime
que la musique de Wagner. De même dans l’opéra russe, le personnage de
Boris Godounov, usurpateur, assassin, criminel de déclin, devient fondateur.
Traits de décadence aussi chez Dostoievsky, tout à fait à l’opposé des valeurs
prométhéennes, de conquête du monde par le travail, la santé, par la
déification même du titan puisque le mythe se termine par cette déification.
IV). Le quatrième mythème, très important, et que Didon laissait déjà
pressentir, c’est le mythème de la femme fatale. On pourrait l’appeler le
complexe d’Hérodiade ou de Salomée ou de Dalila ou de Carmen ou d’Iseult
de Kundry ou Brunnhilde etc. Toutes les femmes de cette sensibilité du
siècle sont fatales à l’extrême, opposé absolument de la femme romantique.
Dans le romantisme vous aviez l’elfisme féminin, la femme est une elfe ; je
sais bien que déjà Stendhal disait « le terrible animal », préfaçant ainsi
Baudelaire, mais c’était éclipsé, par toutes ces femmes dévouées, ces femmes
aimantes, ces femmes limpides Ursule Mirouet, Eugénie Grandet, Atala, etc.
Toutes les héroïnes romantiques sont malheureuses, persécutées, pures,
elfes, elles sauvent le monde ; là pas du tout, c’est l’inverse. Au contraire la
femme est l’élément malade, enfant malade et douze fois impure. Carmen
est la belle incarnation de tout cela et le succès de Carmen, le succès
incroyable de cet opéra qui a été un des plus joués au monde, tient à cela. La
nouvelle de Mérimée est bien plus ancienne, elle est romantique, mais elle
passe inaperçue il faut que ce soit le livret de Halévy et l’opéra de Bizet qui
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relancent le mythe et qui soudain le mettent au pinacle. La Carmen de
Mérimée était un peu laissée pour compte dans un ensemble de nouvelles,
parmi d’autres nouvelles ; soudain, avec Bizet, Carmen devient un
personnage de l’orientalisme hispanisant. Il est significatif d’ailleurs que
Rossi, dans son fameux film s’est inspiré étrangement des croquis de
Gustave Doré ; quand on compare « le voyage en Espagne » de Doré et la
mise en scène, la mise en vision de Rossi, on voit tous les détails que Rossi
avait notés, avait croqués et reproduits de façon très fidèle. Par exemple, un
petit détail, entre autres, les cigarières qui ramènent l’enfant au berceau
dans l’usine, chose qui n’est pas comprise par un public moyen. Pourquoi un
enfant dans un berceau ? ; parce que, simplement, il est chez Gustave Doré,
les femmes emmenaient les nourrissons au travail avec elles, à c8té d’elles et
vous avez un croquis de Doré qui représente exactement la même scène que
vous voyez à l’entrée de la fabrique de cigares.
Ainsi donc la femme fatale, malgré elle quelquefois, entraîne la perte du
héros. Tel est bien le cas chez Wagner, dans Tannhaüser, dans Lohengrin,
dans le Vaisseau Fantôme ; même Brunnhilde, moins parfaite que les
français voudraient bien la voir, trucide ou fait trucider par personne
interposée, Siegfried. Image de cette femme baudelairienne, de cette femme
animal dangereux que l’on retrouve constamment à cette époque-là.
V). Le Cinquième mythème est celui du renoncement à l’amour, en tout
cas à l’amour bisexuel, hétérosexuel. C’est l’époque où fleurissent les études
sur la perversion. La Psychologia Sexualis de Krafft-Ebbing, les premières
études de Freud sur les perversions sexuelles, les hymnes à l’homosexualité,
(Sapho, Bilitis, etc.) chez Verlaine, Proust et plus tard Gide. Le renoncement
à l’amour hétérosexuel est d’ailleurs dans le Crépuscule des Dieux la
condition même de la victoire, du pouvoir, de l’argent.
Ce renoncement à l’amour a d’ailleurs obsédé antithétiquement Wagner
tout au long de sa vie. Parsifal renonce à l’amour, à Kundry et à son baiser
maternel. Les peintres de cette époque, Gustave Moreau en tête, vont peindre
avec prédilection les saints patrons de l’homosexualité, un païen, Orphée, un
chrétien, Saint-Sébastien, qui va être à la mode jusqu’à Debussy. A l’opposé
de la folie amoureuse romantique, de l’amour stendhalien, il y a toujours là,
prudence et retrait. Type d’amour qu’il faut aussi remettre dans le contexte
de l’éloge de la maison close, du bordel d’homosexuels, chez Proust avec la
pension Jupien, ou chez Toulouse-Lautrec.
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VI). Nous arrivons enfin au sixième mythème, que l’on pourrait appeler,
en pastichant un titre récent, de Grand macabre, ou en référence à un titre de
chapitre de A Rebours, le complexe de la grande vérole. C’est aussi le
complexe de Mort à Venise d’Aschenbach le fameux roman relancé au
cinéma sur une musique de G. Mahler. Cette mort est absolument opposée à
la mort romantique, sur les barricades comme Gavroche (qui est
contemporain du tableau de Delacroix représentant les barricades de 1830,
même s’il date de 1862). comme Barrat, comme Lord Byron mourant pour
sauver la Grèce.
Dans le décadentisme il n’y a plus de ruines de Missolonghi, plus de
coup de pistolet dans la poitrine comme pour Werther. La mort vient par
maladie, par pourrissement, par épuisement. Amfortas n’en finit pas de
mourir, il ne meurt pas finalement puisque le royaume de Graal est sauvé
par une folie pure, mais il n’en finit pas d’agonir. Ailleurs les malades vont
mourir dans le sanatorium, Chez Thomas Mann il y a ce fameux hymne du
héros de La Montagne Magique à sa bien-aimée : « toi ensemble de
molécules d’eau vouée à la putréfaction », curieuse déclaration d’amour qui
évoque bien des danses macabres de notre XV
e
siècle. Les héros ne parlent
que d’images de leurs poumons et disparaissent dans des zones macabres et
suspectes. Mais le plus spectaculaire est la mort sanglante sur scène, celle de
Jean-Baptiste Iokanahan, que Richard Strauss poussera le plus loin dans sa
Salomé de 1905 Salomé fait décapiter Jean-Baptiste pour lui donner un
baiser qu’il refuse ; Hérode en est tellement dégoûté qu’il fait écraser
Salomé par les boucliers de ses hommes. Certes la mort sanglante a existé
chez les romantiques : Julien Sorel est décapité, mais cela passe en douce,
Jéricho peindra des têtes de décapités, mais ce sont des exceptions à la règle.
Le romantisme sortait de la terreur. Là au contraire dans les sous-produits
d’Hérodiade, si je puis dire, domine cette tête ensanglantée de Jean-Baptiste,
cette danse macabre d’Hérodiade ou de Salomé, qui veut avoir la peau de
Jean-Baptiste.
Eloge donc de la maladie, de la folie, aussi. On se complaît à nous dire
qu’à cette époque l’absinthe et la grande vérole c’est-à-dire la paralysie
générale font de nobles victimes parmi les poètes. Par ailleurs vous avez
l’éloge masochiste, plus que sadique car Sacher-Masoch est de cette époque :
il sera même l’amant passager de Louis II de Bavière, l’ami de Wagner.
Dans ce mythème que j’ai appelé donc pour m’amuser, le grand
Macabre vous avez une résurgence de choses qui étaient totalement écartées,
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scotomisées et gommées par la conscience en place, à savoir la maladie, la
mort, la folie, un certain type de pourrissement du vivant que vous retrouvez
dans toutes ces œuvres avec plus ou moins d’intensité.
Voilà quels sont les six mythèmes ou complexes qui constituent un grand
mythologème assez bien résumé par ce qu’on peut appeler la saga d’Hérode
pour donner un titre général. Vous trouvez là, et c’est pour cela que Hérode,
Hérodias, Hérodiade, Salomée ont fasciné les musiciens, les librettistes, les
romanciers de cette époque, tous les ingrédients que je viens de vous décrire,
ce vieux roi Hérode hésitant comme Wotan, pervers, criminel mais n’ayant
pas de volonté ; et puis les femmes fatales qui l’entourent, il y en a deux au
moins, la mère et la fille et puis la vertu de Jean, réduite à la mort, à la mort
affreuse par la danse, par la volupté toute orientale qui entoure l’ensemble.
Le royaume d’Hérode est le type même du royaume décadent, fantoche, un
royaume de collaboration avec le romain. Autour de lui on pourrait faire
varier un mythologème hérodien, selon que l’on accentue les traits du
déclin, de la morbidité, de la femme perverse, de la mort ou de la maladie.
Ce serait une sorte de mythologème-idéal.
*
On pourrait maintenant caractériser de façon plus sociologique et moins
« imaginaire » le décadentisme, en abandonnant la mythanalyse. Un des
traits dominants du décadentisme me semble alors être le savant et
jubilatoire mélange des valeurs. Les valeurs se télescopent, comme dans
l’oxymoron, mais par raffinement et emprunt.
Songez aux styles architecturaux et du mobilier, de la décoration du
Second Empire, songez à ce modèle excessif que son : les châteaux de Louis
II de Bavière, que vient de pourfendre, scandalisé, notre ami Dominique
Fernandez dans son dernier beau livre Le banquet des anges est scandalisé
par les châteaux de Louis II de Bavière qui sont le comble du mauvais goût,
de l’entassement, du mélange hétéroclite, du kitsch le plus phénoménal.
Oui, mais c’est qu’il y a un télescopage de l’information ; j’oserai dire que
les périodes décadentes, en m’avançant peut-être un peu trop, sont les
périodes où il y a un surcroît d’informations, où les choses circulent bien ;
alors vous allez me dire de nos jours, où va-t-on ?, avec l’informatique
généralisée, avec la vidéo, peut-être que l’on y va, je ne me prononce pas sur
un autre temps. Meine Zeit dit et écrit Thomas Mann dans un livre. Mais il
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est certain que l’information circule et crée une certaine entropie qui nivelle
les valeurs, les catégories et affaiblit la société qui la porte. Parce qu’une
société est faite de hiérarchie, elle est faite de catégorisation, elle est faite de
11castagell, elle est faite de classes sociales, etc. Sinon elle ne fonctionne
pas, elle n’est plus société, elle est quelque chose de totalement amorphe,
elle est quelque chose de totalement anomique.
Vous arrivez alors à ce paradoxe que les grandes civilisations
décadentes, ou les grands moments décadents des civilisations (sous les
Césars néroniens par exemple à Rome) connaissent une certaine indifférence
devant l’information. Des Esseintes est un indifférent, un immoraliste avant
le livre de Gide, parce que tout est dans tout et réciproquement comme dira
un personnage de cette époque. Parallèlement se produit un nivellement
social, un empêchement du fonctionnement social. C’est très net pour
l’Empire romain finissant qui ne fonctionne plus selon les schémas
duméziliens des hiérarchies, des trois ordres ou plus exactement les trois
grandes fonctions sociales se télescopant, n’ont plus de signification. Les
notions d’Augustus et de César n’ont plus aucune signification ; à un certain
moment chaque légion romaine va élire son empereur. Une guerre civile
généralisée s’installe alors que refluent vers Rome les cultures raffinées de
l’Orient, de l’Egypte, de Babylonie, de Syrie, qui vont donner par exemple
l’orfèvrerie du Bas-Empire romain, un des arts
les plus raffinés qui soit. Il en va de même pour la période hellénistique
qui est une sorte de décadence grecque, si l’on veut admettre qu’il existe une
civilisation grecque, car le cycle de Périclès n’a finalement duré que vingt-
cinq ans.
Ce qu’on appelle la période hellénistique c’est alors la retombée de
l’hellénisme du Péloponèse en Orient, son mélange son mixage avec les
Hébreux, avec les Syriens, avec les Egyptien. et Alexandrie ; et là aussi vous
avez une civilisation brillante, aiguë mais qui n’a plus rôle de société ; si
vous voulez ce qui la typifie c’est la fin des Ptolémée, c’est la fin de
Cléopâtre dans les bras de César, et sous la morsure des aspics ; là aussi,
belle image décadente, cette Cléopâtre mourant, dont de nombreuses réfé-
rences caractérisent la période que nous avons examiné.
Voilà donc ce que l’on pouvait dire du mythologème de la décadence et
des grandes figures mythiques de la décadence, repérées dans une
mythanalyse un peu rapide, qui s’est cantonnée à six mythèmes ou à six
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complexes, il y en a peut-être huit, il y en a peut-être neuf, je crois qu’il ne
faut pas qu’il y en ait moins de cinq, parce qu’après on tombe dans la
dichotomie un peu facile. Après cinq, les systèmes commencent à bien
fonctionner, six, sept, huit (oui d’accord), il ne faut pas non plus qu’il y en
ait plus de quinze ou vingt, parce qu’à ce moment-là vous n’arrivez plus à
discerner bien nettement ce qu’est la typification du phénomène que vous
étudiez ; c’est un problème important en science de l’homme que j’évoque
là. La science de l’homme est obligée plus que tout autre, de caricaturer, je
prends un mot sartrien, c’est-à-dire de simplifier, sinon elle n’arrive plus à
discerner les différences, elle n’arrive plus à fonctionner dans un ensemble
de discernement. Je crois donc qu’une analyse à cinq, entre cinq et douze ou
treize coordonnées arrive à donner ce que Max Weber appelle un idéal-type,
à peu près plausible, à peu près fonctionnel et fonctionnant, de la situation,
que ce soit une situation littéraire, sociologique, économique, quelle qu’elle
soit, que l’on étudie. Il faut se donner cette complexité préalable lorsqu’on
étudie l’homme et en même temps savoir la limiter sous peine alors de
verser dans le concassage indéfini des catégories, qui à la limite, ne sont
plus significatives. Voilà ce que j’avais à lancer aujourd’hui comme un
prolégomène, dirait-on en philosophie au XVIII
e
siècle, prolégomène aux
études que vous allez faire cette année. Je ne pense pas que ces catégories
puissent être contredites, je pense qu’elles peuvent être perfectionnées, sur-
analysées et que vous pouvez peut-être en trouver d’autres plus fines, à
l’intérieur de cela, mais je crois que les quelques articles que j’ai consacrés
au décadentisme peuvent éclairer et lancer le magnifique programme que
vous avez cette année et le lancer de toutes ses forces pluridisciplinaires.
(Texte librement retranscrit à partir de l’enregistrement sonore)