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JUSTICE ET CHARITÉ

Christian Godin
Extrait de l’ouvrage :
Questions de philosophie : La justice
Christian Godin

E D I T I O N S
DU T E M P S
ISBN 2-84274-171-4
© éditions du temps, 2001.
70 rue Hermel, Paris 18
e
.
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d'illustration.
Justice et charité
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JUSTICE ET CHARITÉ
Dans son Droit de la guerre et de la paix (De jure belli ac pa-
cis), Grotius rapporte la justice à la loi naturelle et la charité à
la loi chrétienne. Pour Grotius, la loi naturelle concerne la sau-
vegarde de la société humaine tandis que la loi chrétienne re-
lève de l'économie du salut et oblige l'homme au-delà des pres-
criptions du droit naturel. La charité était ainsi, même en
dehors de la théologie, bien inscrite dans sa nouveauté et dans
son caractère de dépassement. Certes, la Grèce n'ignorait pas ce
mouvement du « cœur » qui peut pousser chaque homme vers
autrui, et briser ainsi le cadre étroit des lois de la Cité
1
mais il y
manquait la transcendance. Avec le christianisme la figure
idéale du saint remplace celles du sage
2
et du héros
3
. La pre-
mière épître aux Corinthiens
4
fait de la charité la valeur su-
prême dépassant la foi et l'espérance, transcendant les actes
mêmes de générosité et de sainteté. Chez Pascal, (lequel parlait
d'« ordres » pour insister sur le caractère à la fois incommu-
nicable et incommensurable entre la chair et l'esprit, l'esprit et
le cœur), la même transcendance fait la supériorité du « cœur »
sur « l'esprit » et la supériorité de « l'esprit » sur la « chair ». Si
la charité est dans le christianisme la plus grande des trois ver-
tus théologales, c'est parce que son essence est l'amour de Dieu
et du prochain. Tandis que la foi est dirigée vers Dieu, et que
l'espérance est dirigée vers soi, à l'exclusion du prochain, la
charité est dirigée vers l'autre
5
. Tel est le sens chrétien de

1. Dans une certaine mesure la désobéissance d'Antigone est déjà un mouvement de
charité (au Moyen Âge, le fait d'accorder sépulture aux morts fera partie des
« aumônes corporelles »), et le stoïcisme prône la bienveillance universelle (philan-
thrôpia).
2. Le juste « en repos ».
3. Le juste « en mouvement ».
4. XIII, 13.
5. La charité ne se réduit pas à un acte. Saint Paul disait, dans sa première épître
aux Corinthiens, déjà évoquée : « même si nous donnions tous nos biens aux pau-
vres, cela ne compterait pas si nous n'avons pas la charité ».
La justice
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« l'accomplissement de la Loi » : alors que le Yahvé vété-
rotestamentaire dit la parole implacable de la Loi, le Dieu chré-
tien est défini comme mouvement d'amour pour les hommes.
Caritas en latin vient de carus, « cher ». De là les mots fran-
çais de chérir et de caresse. Le terme grec qui correspond à la
caritas est ¢γ£πη (agapè). La fameuse proposition de l'évangile
de Jean « Dieu est amour
1
» traduit agapè.
« Tout ce qui ne va point à la charité est figure, dit Pascal.
L'unique objet de l'Écriture est la charité
2
». La « figure » est
une manière de divertissement du cœur. La charité est à la fois
transcendante (en tant qu'amour de Dieu pour les hommes et
amour des hommes pour Dieu) et immanente (en tant qu'amour
des hommes pour les hommes). Thomas d'Aquin la définissait
comme « une amitié de l'homme pour Dieu
3
» et écrivait un peu
plus loin : « La charité par laquelle nous aimons le prochain est
une participation de la charité divine
4
». De même que chez
Platon l'acte juste participe de la justice en soi qui le détermine,
chez Thomas d'Aquin la charité humaine participe de la charité
divine qui la détermine. L'amour du prochain, dans le christia-
nisme, est l'expression de l'amour de Dieu pour les hommes :
« Si Dieu nous a tant aimés, dit l'Évangéliste, nous devons aussi
nous aimer les uns les autres
5
».
Les deux autres grandes religions universelles, l'islam et le
bouddhisme (sous sa forme mahayaniste), connaissent des équi-
valents de la charité chrétienne. Chez les musulmans, aucun
devoir de justice ne figure parmi les cinq préceptes
6
auxquels le
fidèle est tenu d'obéir : l'aumône, en revanche, est l'un de ces
cinq-là. Dans le bouddhisme mahayana (du « Grand Véhicule »),
à la différence du bouddhisme originel dit hinayana (du « Petit
Véhicule ») la délivrance (Nirvana) du cycle des réincarnations
(Samsara) et des souffrances de l'existence (Dhukha) est diffé-

1. Évangile selon saint Jean, I, 4, 8.
2. B. Pascal, Pensées 670 (Brunschvicg).
3. Thomas d'Aquin, Somme théologique II, II, q. 23, a 1, 2, op. cit., p. 160.
4. Thomas d'Aquin, Somme théologique II, II, q. 23, a 2, s 1, ibid., p. 161-162.
5. Évangile selon saint Jean, I, 4, 11.
6. « Les cinq piliers de l'islam » : la shahada (profession de foi), le pèlerinage à la
Mecque, le jeûne du ramadan, les cinq prières quotidiennes et l'aumône.
Justice et charité
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rée par compassion pour les autres. Le bodhisattva est le nom
donné à cette figure de sainteté qui, par pitié pour les autres
souffrances, retarde volontairement le moment de devenir lui-
même bouddha (éveillé, donc délivré) pour permettre aux autres
d'accéder à cette délivrance
1
.
Mais la charité comme dépassement possible de la justice, ou
valeur de complétude, n'existe pas exclusivement dans un
contexte religieux. Les temps modernes ont même connu une
désacralisation de la charité au profit du politique et de l'huma-
nitaire. La fraternité – dernier terme de la trilogie révo-
lutionnaire
2
– peut être comprise comme la métamorphose laï-
que de la charité. L'idée se trouve chez Rousseau – qu'une
société ne tient pas seulement avec des intérêts et des contrats,
mais qu'il lui faut un liant affectif.
De nos jours, avec la mondialisation d'une part, et la multi-
plication des guerres civiles et/ou locales, d'autre part, la charité
sous la forme de l'humanitaire a pris une importance interna-
tionale. La plupart des organisations non gouvernementales
sont des organisations caritatives. Le « caritatif » est la version
laïque du « charitable ».
Opposition de la justice et de la charité
Trois caractères opposent la justice et la charité.
Alors que la justice vise la généralité, voire l'universel, et
s'exprime dans la loi, la charité s'adresse à la singularité ai-
mante et souffrante, et s'exprime dans un acte. Alors que la
justice ne connaît que des individus, membres d'une société, la

1. Divinisés, les bodhisattvas ont fini par devenir les figures les plus populaires de ce
bouddhisme du Grand Véhicule dominant en Chine et au Japon, jusqu'à occulter le
Bouddha lui-même. Parmi les bodhisattvas, le plus souvent représenté dans la
statuaire, et celui qui est l'objet de la plus intense ferveur, est Kuan Yin en Chine
(il s'appelle Kannon au Japon), une forme féminisée de l'Avalokiteshvara indien.
2. Ce n'est qu'en 1848 que le terme de Fraternité a été ajouté au couple Liber-
té/Égalité pour constituer la trilogie républicaine.
La justice
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charité met en relation des personnes membres d'une com-
munauté
1
.
La justice est rationnelle, la charité, sentimentale. Cette
même opposition sépare (chez Tönnies) la solidarité mécanique,
qui ne concerne que les aspects objectifs de l'existence sociale, et
la communauté, qui implique la personne. La charité n'est pas
l'affaire du logos : au problème de la justice s'oppose le mystère
de la charité.
Alors que la justice fait avec la violence bon ménage (le droit
ne naît-il pas d'une violence qui a réussi ? les révolutions, même
les plus meurtrières, surtout les plus meurtrières, ne sont-elles
pas toujours accomplies au nom de la justice ?), la charité est du
côté de la non-violence. La justice condamne, pas la charité. La
justice est condamnée à condamner. À la différence de la justice,
inséparable de la force, la charité ne s'accompagne pas de la
force ; plus, la force, en brisant la liberté de l'intention, la mine-
rait.
Supériorité de la charité
Pour Thomas d'Aquin, la charité dépasse la justice dans
l'exacte mesure où le bien divin est supérieur au bien commun.
Alors que la justice est une vertu « seulement » cardinale, la
charité est une vertu théologale
2
. La justice est une vertu hu-
maine, la charité, une vertu transcendante.
Il n'est pas même sûr que la justice soit une vertu, fera ob-
server Hume. Au sein de la famille, par exemple, l'étendue des
affections rend la justice inutile
3
.

1. F. Tönnies opposait la « communauté » (Gemeinschaft) à solidarité organique à la
« société » (Gesellschaft) à solidarité mécanique.
2. Aucune des trois vertus théologales (la foi, l'espérance et la charité) n'avait été
reconnue comme une vertu par les Grecs.
3. Idée reprise de nos jours par Michael Sandel (Le Libéralisme et les limites de la
justice, op. cit., p. 67) : la justice n'est pas nécessairement bonne, elle peut même
être un « vice » lorsque, par exemple, ce sont les vertus de bienveillance qui sont
pertinentes (comme au sein d'une famille).
Justice et charité
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Déjà Aristote avait fait remarquer que si les citoyens prati-
quaient entre eux l'amitié, ils n'auraient nullement besoin de la
justice, tandis que si on les suppose justes, ils auraient encore
besoin de l'amitié : la justice, à son point de perfection, paraît
tenir de la nature de l'amitié.
Pourquoi les républicains ont-ils éprouvé le besoin d'ajouter
la fraternité à la liberté et à l'égalité ? Ils ont senti qu'il ne suf-
fisait pas à une société d'être libre et juste pour être har-
monieuse. La justice est un minimum – d'où les expressions qui
disent, en même temps que l'exacte mesure, le risque pas tou-
jours esquivé de l'insuffisance : être chaussé « un peu juste »,
réussir un examen de « justesse
1
». Face à la généreuse charité,
la justice connote la gêne plutôt que la norme. C'est pourquoi
elle ne cesse de faire des comptes. La charité, elle, n'est pas
douée en mathématiques – elle ne fait pas de calcul – car ce
qu'elle instaure, c'est le don, non le partage : tandis que la jus-
tice consiste à donner à autrui ce qui est à lui, la charité
consiste à donner ce qui est à soi. En ce sens, elle seule aurait
valeur morale. La charité s'écarte de ce qu'il serait juste de faire
en l'excédant. Ainsi comprend-on le pardon par opposition à la
juste compensation du dommage, la grâce par opposition à la
juste vengeance. La miséricorde, dit saint Thomas d'Aquin, dé-
passe la justice
2
: Dieu en agissant miséricordieusement, « est
comme celui qui, devant cent deniers, en donne deux cents en
prenant sur ce qui lui appartient
3
». Et puis la misère, même
réduite à sa seule dimension matérielle, a d'autres causes
qu'une injuste répartition des richesses. Aussi, la charité per-
met-elle d'aller au-delà du politique.
Tout en considérant la charité comme la source de la justice,
Schopenhauer voyait les rapports de la justice et de la charité
comme ceux du négatif et du positif
4
. Le juste est négatif, car il

1. Juste se dit, en un sens analogue, d'un temps, d'un délai à peine suffisant : rendez-
vous à 8 heures ? Ce sera juste !
2. Somme théologique I, q. 21, a. 3.
3. Ibid., op. cit., p. 316.
4. A. Schopenhauer, Le Fondement de la morale, op. cit., p. 161. Plus loin (ibid.,
p. 165), Schopenhauer dit de la justice qu'elle est plutôt la vertu des hommes et de
la charité qu'elle est plutôt la vertu des femmes...
La justice
90
prend sens par opposition au tort, valeur positive (la justice
consiste à ne pas faire du tort à autrui
1
). Grotius déjà, dans son
De jure belli ac pacis (que cite Schopenhauer) avait défini le
droit comme ce qui n'est pas injuste. La charité, quant à elle, est
positive, car elle consiste à faire du bien à autrui. Alors que
l'expression de la justice est négative (« Ne fais pas à autrui ce
que tu ne voudrais pas qu'il te fît »), celle de la charité est posi-
tive (« Fais à autrui ce que tu voudrais qu'il te fît »). Il suffit de
n'être pas injuste pour être juste, il ne suffit pas de n'être pas
égoïste pour être charitable : il y a plus de positivité dans l'acte
né de la générosité que dans celui qui se contente de nier une
absence. Tandis que la justice consiste à donner à autrui ce qui
lui est dû, la charité est un acte gratuit et désintéressé. La cha-
rité substitue une logique du don à la logique de l'échange
2
.
D'où son incomparable supériorité morale : alors que la justice
est prisonnière des tendances et des besoins, la charité seule
exprime le désintéressement et la générosité.
À la différence de la justice tournée vers le passé comme le
reste froid d'un ordre, la charité s'exerce dans la chair du pré-
sent. Loin d'exclure les passions tristes, la justice est parfai-
tement compatible avec l'envie, le ressentiment et l'agressivité ;
elle représente leur alibi le plus convaincant. D'ailleurs, l'envie
est si prégnante dans la constitution du sens de la justice que
c'est son absence (la non-envie) qui donne le critère de l'assen-
timent devant une situation éprouvée comme juste. L'idéal de
justice et la lutte pour le réaliser peuvent être féroces, jusqu'à
l'oubli de l'humain. Les Possédés de Dostoïevski montrent com-
ment l'amour abstrait des hommes peut mener au nihilisme
3
.
Parti de l'absolu de la justice, le fanatisme révolutionnaire dont
Dostoïevski avait prévu les ravages débouche sur la barbarie. Si
un fanatisme de la charité pouvait exister, il pourrait bien tom-

1. Ibid., p. 166.
2. On n'imagine pas (ou pas encore) un État instituant un impôt du sang à ses ci-
toyens. C'est un domaine (le don du sang) où le principe de charité du don est tou-
jours en vigueur.
3. Terme qui ici peut être pris dans l'unité de son sens « russe » d'anarchisme révolu-
tionnaire et nietzschéen d'effondrement de la volonté de puissance.
Justice et charité
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ber dans l'absurde, on ne l'imagine guère en revanche tomber
dans l'inhumain.
Enfin, la charité n'est-elle pas nécessaire pour qu'une vérita-
ble justice puisse apparaître ? En intériorisant le rapport à au-
trui, la charité ajoute à la justice une dimension morale qui lui
fait volontiers défaut. Ainsi le traitement équitable des esclaves
que Platon recommande dans Les Lois n'a-t-il à nos yeux que
peu à voir avec le sens de la justice car Platon le fait non par
égard pour les esclaves mais par respect pour soi-même (un
maître ne soit pas s'emporter). Semblablement au tribunal un
verdict juste ne saurait aller sans quelque compréhension que la
loi, dans sa rigueur, n'est pas tenue de prendre en compte.
Supériorité de la justice
C'est bien du nom de Juste que les livres saints appellent le
Messie : en l'occurrence, c'est charitable qui ferait petit
1
. L'idéal
de justice peut retourner contre la vertu de charité le soupçon
de mesquinerie. Sous couvert d'attention à la singularité vi-
vante et sensible, la charité n'est-elle pas partiale, et donc tou-
jours partielle ? Comment échapperait-elle à l'arbitraire ? La
charité est une tactique de l'aléatoire (pourquoi ce mendiant-ci
et pas ce mendiant-là ?). Elle est donc, en soi, injuste, car elle
choisit, hiérarchise, exclut selon l'urgence et l'occasion. Aveugle
et sourde, elle voit et entend les détresses qu'elle rencontre seu-
lement si elle est bien disposée à le faire. Les plus grands saints
de la légende dorée ne sont pas tous dépourvus de méchanceté,
et pas seulement à leur égard. Intensément affective, comment
la charité pourrait-elle ne pas penser d'abord, ne serait-ce qu'in-
consciemment, à elle-même ?
Loin de la servir, l'absence de nécessité dessert la charité. Et
c'est bien ainsi que les choses sont généralement comprises.
Alors que l'absence de justice est un scandale absolu (« Il n'y a

1. Les juifs appellent Justes ceux qui, durant la dernière guerre mondiale, ont sauvé
certains de leurs coreligionnaires de la barbarie nazie. Schindler, popularisé par
un film de S. Spielberg (La liste de Schindler), fut le plus célèbre de ces Justes.
La justice
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pas de justice ! »), personne ne se plaindra d'une absence de
charité
1
– laquelle ne peut échapper à son irréductible contin-
gence.
Sur le terrain même où la charité prétend dépasser l'impa-
vide justice – celui de l'affect – la charité est pratiquement tou-
jours mise en défaut. Très rares sont les actes de charité qui
peuvent susciter chez leurs bénéficiaires une satisfaction équi-
valente à celle que leur procurerait une action juste. À l'inverse,
parce qu'elle ignore, a priori, toute égalité en dehors de celle,
abstraite, métaphysique, du « prochain », la charité laisse der-
rière elle une suite de déceptions et de rancunes où disparaît
« l'amour » censé l'animer. « La charité blesse celui qui la reçoit,
écrit Marcel Mauss dans son Essai sur le don, et tout notre ef-
fort moral est dirigé vers la suppression du patronage incons-
ciemment blessant du riche aumônier ». Comment ne prendrait-
il pas comme une insulte celui qui, réclamant la justice, se voit
offrir un geste de charité ? À l'injustice que l'état de charité ré-
vèle déjà en soi s'ajouterait celle d'une absence de réponse. La
charité est proprement un déni de justice. Aucun geste, si géné-
reux fût-il, ne saurait remplacer une bonne loi.
Si l'on tourne à présent ses regards du côté des motivations,
comment ne pas constater que la charité a un peu vite accaparé
pour elle le drapeau de l'idéal sublime ? Le soupçon ne date pas
du marxisme : saint Augustin déjà avait deviné l'impureté pos-
sible des intentions présidant à un acte de charité : « Plus au-
thentique est l'amour que tu portes à cet homme heureux à qui
tu n'as pas à rendre service, plus pur sera cet amour, et plus
sincère. Car si tu rends service à un malheureux, peut-être en-
tends-tu te mettre vis-à-vis de lui en position de supériorité et
veux-tu qu'il soit sous ta coupe, lui qui est à l'origine du bien
que tu lui as fait... Souhaite un égal, tous deux étant sous la
dépendance de Celui à qui il ne saurait être question de rendre

1. Cela dit, le mendiant en voudra davantage à ceux qui ne lui donnent rien, parce
qu'il les voit, qu'à ceux qui l'ont réduit à l'état de mendicité, parce qu'il ne les
connaît pas.
Justice et charité
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service
1
». Autrement dit, la charité véritable n'existerait que là
où une certaine justice est déjà présente ; elle ne saurait en
tenir lieu ; et elle serait menacée dans sa réalité même si une
trop grande injustice jetait entre les êtres un abîme infran-
chissable. Or la charité non seulement naît de l'inégalité, mais
elle s'y maintient et la cultive. Inattentive aux causes dont la
recherche la mettrait en question dans ses fondements mêmes,
la charité se meut dans les effets
2
, dans les deux sens du mot :
elle se donne en spectacle, et n'intervient jamais sur les causes
d'une situation de détresse. Elle implique tout compte fait da-
vantage celui qui l'exerce que celui qui en bénéficie. Elle est un
égoïsme masqué : jadis, on achetait par l'aumône sa place au
paradis (on croyait au dogme de l'intercession des pauvres),
aujourd'hui on déduit du revenu imposable l'argent versé aux
bonnes œuvres. Saint Paul était bien confiant de penser que « la
charité ne fait rien qui nuise au proche », que « la charité est
donc la plénitude de la Loi
3
». Est-ce si sûr ? Le milliardaire qui
donne une partie de sa fortune pour une fondation, ou qui la
lègue à une collectivité après sa mort, transforme une accu-
mulation d'injustices passées en un acte de charité, et pense
faire oublier ces injustices-là derrière cette charité-ci. Pa-
reillement, à l'échelle internationale, « l'aide au dévelop-
pement » – qui porte sur des sommes dérisoires – ne saurait
faire oublier la quantité d'injustices dont ont pu profiter aupa-
ravant les pays et entreprises détenant des positions hégé-
moniques. La charité est la miette accordée à ceux qui n'ont pas
eu leur part du gâteau. Et s'il est vrai que la charité semble
adoucir la sauvagerie du présent, elle en est d'abord le produit
brutal. C'est après les massacres perpétrés par les Croisés à
Jérusalem, en 1089, que se fondent les ordres hospitaliers.
L'humanitaire contemporain, semblablement, s'engouffrera là
où une politique juste n'a pas pu être menée. On ne peut qu'être
méfiant à l'endroit d'une charité qui prospère sur fond d'injus-

1. Saint Augustin, Commentaire de la première épître de saint Jean, trad. P. Agaësse,
Ed. du Cerf, 1984, p. 348.
2. Effets de manche, proprement, dans le cas du geste d'aumône ostentatoire.
3. Saint Paul, Épître aux Romains, 10, trad. J. Grosjean et M. Léturmy in La Bible.
Nouveau Testament, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1971, p. 506.
La justice
94
tice. Et d'ailleurs, inversement, là où des actes de justice ont été
effectifs, on voit la charité ravalée à son rang dérisoire
1
. Plus
l'injustice est grande, et plus le champ de la charité sera large.
De plus, la charité dérive d'un aveuglement idéologique
qu'elle renforce à son tour : la personne charitable a l'impres-
sion de se situer au-delà de la justice alors qu'elle est en-deçà :
ses actions sont des gouttes dans l'océan des injustices. Nul
étonnement si la charité est à la fois la ruse et l'alibi de tous les
conservatismes. Derrière les pratiques charitables, est à l'œuvre
un véritable machiavélisme destiné à faire accepter l'injustice
aux plus démunis. Donner de l'argent au pauvre, c'est le recon-
naître comme pauvre, et donc perpétuer son état de pauvreté.
On a dit du geste de saint Martin coupant en deux son man-
teau : cela fait un saint de plus, cela ne fait pas un pauvre de
moins. S'il est vrai que dans l'histoire les initiatives charitables
ont précédé l'organisation de la justice, cela n'empêche pas que
dans l'ordre des valeurs, c'est l'exigence transcendante de jus-
tice qui fonde l'exercice de la charité. Si des actes d'abord ac-
complis par charité individuelle (l'hospitalité, la tolérance, l'as-
sistance...) sont devenus l'objet de dispositions légales (hôpi-
taux, sécurité sociale, etc.), c'est que ces actes étaient justes en
eux-mêmes. Contrairement à ce que pensait Schopenhauer, ce
n'est pas la charité qui fonde la justice, mais l'inverse.
Cela dit une synthèse des deux valeurs n'est-elle pas pos-
sible ? C'est à cette synthèse qu'aspirait le roi Salomon lorsque,
dans ses prières à Dieu, il demandait un « cœur intelligent ».
C'est la même synthèse qui se trouve dans la définition leib-
nizienne de la justice comme charité conforme à la sagesse, syn-
thèse du cœur et de la raison. Pour Leibniz, en effet, la justice
était assez large pour contenir la charité – laquelle se voyait en
retour accorder une véritable valeur juridique. « Car la justice
dans le fond n'est autre chose que la charité conforme à la sa-
gesse. La charité est une bienveillance universelle. La bienveil-
lance est une disposition ou inclination à aimer, et elle a le
même rapport à l'amour que l'habitude à l'acte. Et l'amour est

1. Au Moyen Âge, le rachat des captifs faisait partie des sept « aumônes corporelles »,
ainsi que la « visite » des malades. L'esclavage a été aboli et l'hôpital a été créé.
Justice et charité
95
cet acte ou état actif de l'âme qui nous fait trouver notre plaisir
dans la félicité ou satisfaction d'autrui
1
». On appelait à l'âge
classique droits parfaits ce qui était du ressort de la justice et
droits imparfaits ce qui relevait de la bienveillance et de la bien-
faisance. Adam Smith dans sa Théorie des sentiments moraux
assimilera les « droits parfaits » à la justice commutative et les
« droits imparfaits » à la justice distributive. C'était une autre
manière de synthèse. Il n'y a pas de justice sans principe de
charité.
Dans les sociétés contemporaines où l'individualisme tend à
déchirer le tissu social, et où le libéralisme économique menace
jusqu'à la notion même de bien commun, l'idée de solidarité,
toujours plus présente
2
, constitue peut-être un autre essai de
synthèse, entre le conceptuel de la loi et le sentimental de l'exis-
tence : sans doute la solidarité prend-elle la place d'une frater-
nité devenue inénonçable
3
. Peut-être aussi, avec l'équité, fait-
elle désormais partie d'un dispositif visant à maintenir, selon
l'apparence, une exigence de justice car l'égalité, elle aussi, de-
vient inénonçable...

1. G. W. Leibniz, « Sur l'amour de Dieu désintéressé », in Système nouveau de la
nature, Flammarion, 1994, p. 126.
2. Le mot figure dans l'intitulé de certains ministères et de certaines lois, ce qui n'est
pas pour nous rassurer...
3. Certain(e)s féministes, qui n'ont pas crainte d'une argumentation un peu lourde,
ont reproché à ce mot de ne renvoyer qu'aux mâles (les frères)...