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La

Revue Socialiste
Le FN passé au crible

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4e trimestre 2013

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Sommaire

Edito
Harlem Désir, La République face aux extrémismes………………………………………………… p. 5 Alain Bergounioux, Front national. Un pour le prix de deux… ………………………………………… p. 11

Quatre perspectives
Nonna Mayer, « Marine Le Pen fait ses meilleurs scores chez les ouvriers, dont un tiers dit avoir voté pour elle »……………………………………………… p. 15 Sylvain Crépon, Le Front national, éternel « centre de gravité » de la vie politique française ?… p. 19 Gaël Brustier, Contribution à une analyse de la « droitisation »………………………………… p. 27 Gilles Ivaldi, « Le mouvement à gauche opéré par le FN participe d’une évolution vers un “populisme de crise” »……………………………………………………… p. 33

Éclairages
Jérôme Fourquet, Le FN face aux contradictions internes de son électorat ………………………… p. 45 Sarah Proust, Argumenter contre le Front national, c’est démonter la mécanique du discours frontiste ………………………………………………………………… p. 49 Nicolas Lebourg, Appareil et équilibres du Front national …………………………………………… p. 53

Sommaire

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Guillaume Bachelay, Sortie de l’euro et autarcie économique : le programme du FN est anti-emploi, anti-croissance, anti-entreprises, anti-pouvoir d’achat…………… p. 59 Axelle Lemaire, Front national et droits de l’homme : de la négation au maquillage discursif…… p. 69 Marc Coatanea, Le Front national et les questions de société : un projet réactionnaire…………… p. 75 Magali Balent-Brisemeur, « La seule boussole du FN en matière internationale est la préservation de l’intérêt national » ………………………………………………………………… p. 79 Gaël Brustier, David Djaiz, Le PS face à la dynamique des droites : bilan et perspectives…………………… p. 83 Thierry Marchal-Beck, Laura Slimani, Quelle mobilisation des jeunes socialistes contre la droite extrême et l’extrême droite ? Décrypter, mobiliser, combattre……………………………… p. 87

Grand texte
Léon Blum, Contre le racisme……………………………………………………………………… p. 95

À propos… Pascal Perrineau (dir.), Le vote normal, 2013
Alain Bergounioux, Un vote pas si normal………………………………………………………………… p. 103

À l’étranger
Christophe Sente, La tentation populiste en Europe…………………………………………………… p. 109

Harlem Désir
est Premier secrétaire du Parti socialiste

La République face aux extrémismes1

es premiers mots qui me viennent sont d’abord merci d’être là si nombreux  ; et bienvenue dans ce premier forum de l’année, ici au Gymnase Japy, lieu de mémoire du Paris populaire et engagé, qui a accueilli tant de rassemblements de gauche mais qui fut aussi un lieu d’internement des Juifs lors des grandes rafles parisiennes, notamment lors de la rafle du Vel d’Hiv en 1942. Les premiers mots qui me viennent, chers amis, c’est surtout  : il était temps. Il était temps que les républicains fassent entendre leur voix, et c’est ce que je vois ici dans cette salle, pas seulement un forum du Parti socialiste, mais des femmes et des hommes qui veulent que la République fasse à nouveau entendre sa voix avec force. Nous sommes une majorité dans ce pays, peutêtre trop silencieuse, à ne plus vouloir mettre notre drapeau de républicains dans notre poche et à ne plus vouloir assister à la propagation de

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l’intolérance, de la xénophobie, de la haine dans notre pays, à ne pas supporter que chaque jour charrie son lot de déclarations nauséabondes et de désignations de boucs émissaires. Nous sommes une majorité à vouloir que la France reste la France qu’on aime et pas celle de la haine. Pour beaucoup d’entre nous, c’est un combat qui vient de loin, c’est parfois la source même de notre engagement politique et personnel, et bien ce combat est plus que jamais d’actualité. Certains fins esprits nous ont expliqué, quand nous tirions la sonnette d’alarme, que nous faisions le jeu de nos adversaires. Comme s’ils ne se nourrissaient pas de la crise et de la désespérance, comme dans les années 1930 et les années 1980, comme s’ils nous avaient attendus pour progresser chaque jour dans les sondages comme dans la société. Il est grand temps d’agir. D’autres nous disent que rappeler les valeurs de la République ne suffit pas. C’est une évidence, et le combat contre l’extrême droite doit se mener sur tous les plans, celui des réponses à la crise, celui de l’emploi, celui de l’avenir économique

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Regardez ce qui se passe en Autriche, il n’y a pas de chômage, mais l’extrême droite est là, une extrême droite qui avance sur le thème « Les Autrichiens d’abord ! » et qui pourrait un jour se retrouver au gouvernement, dans des alliances, elle y a d’ailleurs déjà été. Quand il n’y a plus les valeurs, il n’y a plus de barrière. Parce que la crise de notre époque n’est pas seulement économique, sociale, elle est aussi une crise de repères, une crise morale, une crise des valeurs.

La République face aux extrémismes

de notre pays, celui de la présence des services publics sur tous les territoires, celui de l’école et de la promesse d’égalité. La diabolisation ne suffit pas davantage, et ce que nous lançons aujourd’hui porte aussi sur le nécessaire travail de déconstruction du discours, du programme, des mensonges du Front national. Mais regardez ce qui se passe en Autriche, il n’y a pas de chômage, mais l’extrême droite est là, une extrême droite qui avance sur le thème « Les Autrichiens d’abord  ! » et qui pourrait un jour se retrouver au gouvernement, dans des alliances, elle y a d’ailleurs déjà été. Quand il n’y a plus les valeurs, il n’y a plus de barrière. Parce que la crise de notre époque n’est pas seulement économique, sociale, elle est aussi une crise de repères, une crise morale, une crise des valeurs. Et donc, il faut mener ce combat sur ce front aussi, celui du refus des idéologies du repli, de la désignation permanente des ennemis intérieurs et extérieurs, celui des fondements de notre vivre ensemble dans la République. Léon Blum disait : « Irez-vous du côté de l’avenir ou du côté du passé, du côté de l’iniquité ou du côté de l’égalité, du côté de l’égoïsme ou du côté de la fraternité  ? Vous ne pourrez pas rester neutres ; il faut vous prononcer, il faut choisir… » Alors oui, ce forum s’inscrit dans une réponse frontale au Front national, parce que je veux que face au Front national se dresse un front de tous les républicains et un front de toute la société
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française. C’est pourquoi nous avons voulu, avec David Assouline que je remercie d’avoir préparé ce Forum, que soient présentes ici les forces les plus diverses de notre société  : des intellectuels, des syndicalistes, des acteurs des quartiers populaires, des élus locaux. C’est ensemble que nous pourrons décrypter, démasquer, dénoncer les mensonges du Front national. Et porter la riposte sur les valeurs – parce que le Front national ne sera jamais un parti comme un autre – mais aussi la riposte programmatique parce qu’il faut répondre sur le fond à leurs contre-vérités. Et le mensonge le plus grossier de Madame Le Pen ces derniers jours, c’est de dire que le Front national ne serait pas d’extrême droite. Quand Madame Le Pen nie être d’extrême droite, je me dis qu’il y a décidément, dans cette famille, un problème de négationnisme. Qui croit-elle abuser dans sa quête de respectabilité  ? Quand un animal a un bec de canard, des plumes de canard, et fait le bruit d’un canard, il y a tout de même de fortes chances pour qu’il s’agisse d’un canard  ! Alors elle peut nous menacer de procès, c’est leur conception du débat démocratique, et son père les a tous perdus quand il a lui aussi tenté de bâillonner ses contradicteurs. Mais oui, je dis qu’évidemment le Front national est un parti d’extrême droite, qui a des dirigeants d’extrême-droite et une idéologie d’extrême-droite. Je dis que c’est un parti d’extrême droite et Madame Le Pen fréquente toute l’extrême droite européenne, à commencer par celle d’Autriche lorsqu’elle va danser la valse à Vienne au bal de l’Olympia, qui

Je dis que c’est un parti de menteurs, qui se disent sociaux auprès des ouvriers du Nord et ultralibéraux auprès des patrons du Sud et qui ne disent pas la vérité sur la ruine économique, l’explosion de chômage et d’inflation que représenterait la sortie de l’euro qu’ils proposent. Un parti qui n’a jamais défendu les conquêtes sociales du monde ouvrier et qui a toujours combattu les syndicats.

Édito
est je cite « interdit aux juifs ». C’est un parti d’extrême droite dont son père est toujours le président d’honneur et sera tête de liste aux Européennes, lui qui a été condamné pour propos négationnistes. C’est un parti xénophobe, qui veut inscrire la discrimination et le racisme dans la loi avec la préférence nationale et en prétendant remettre en cause la nationalité française de certains citoyens en raison de leur origine, un parti qui dévoie la laïcité pour attaquer les musulmans alors qu’il tolère les pires intégristes religieux en son sein. C’est un parti sexiste, qui compare le mariage pour tous à la polygamie, et qui veut restreindre les droits des femmes en s’attaquant à l’IVG. Je dis que c’est un parti de menteurs, qui se disent sociaux auprès des ouvriers du Nord et ultralibéraux auprès des patrons du Sud et qui ne disent pas la vérité sur la ruine économique, l’explosion de chômage et d’inflation que représenterait la sortie de l’euro qu’ils proposent. Un parti qui n’a jamais défendu les conquêtes sociales du monde ouvrier et qui a toujours combattu les syndicats. Et il est essentiel que les représentants de la CGT et de la CFDT soient présents ici, je vous demande de les saluer. Je dis aussi que le FN est un parti d’incompétents, dont la gestion municipale a été une catastrophe et s’est toujours finie en faillites, en condamnations et en discriminations, dans des villes où ils étaient plus occupés à censurer les bibliothèques municipales qu’à créer des logements ou des crèches. Je dis aussi que leurs idées tuent et que nous le rappellerons autant que nécessaire  : hier elles tuaient Jaurès parce qu’il refusait le nationalisme guerrier, elles tuaient Salengro ministre du Front populaire parce qu’il luttait contre les ligues fascistes, comme elles ont tué Brahim Bouarram en marge d’une manifestation du FN jeté d’un pont dans la Seine, ou encore Clément Méric dans les rues de Paris. Le Front national change de façade mais l’idéologie profonde reste la même. Renaud Dély l’explique bien, l’extrême droite a souvent pris divers visages dans l’Histoire  : l’Action française, les Ligues,

7 la Collaboration, l’OAS, le poujadisme. Le Front national est l’héritier de l’extrême-droite française, il a seulement changé de vitrine pour brouiller les repères et servir une nouvelle stratégie électorale. Mais il reste toujours le même courant profondément ennemi des Lumières, un parti antirépublicain, obsédé par l’origine et la religion des citoyens – l’immigré, le musulman – au lieu de fonder la citoyenneté sur l’adhésion aux valeurs et au projet républicain. Et, comme toujours dans son histoire, l’extrême droite est l’anti-France parce qu’il n’y a rien de patriote à diviser et déchirer son pays lorsqu’il doit sortir de la crise.

Pour plaire à Marine Le Pen, MM. Copé et Fillon trahissent De Gaulle, ils trahissent Mandel – que l’extrême droite appelait le « juif » Mandel –, ils trahissent Chirac ! Et les derniers gaullistes comme Alain Juppé ne parviennent plus à stopper cette dérive. C’est la Droite forte de Guillaume Peltier, ancien du Front national, qui est devenue le premier courant au dernier congrès de l’UMP. Ils sont dans une compromission qui sera pour eux la tâche indélébile du déshonneur républicain.

Nous vivons un moment grave. Parce que la crise est encore là et qu’elle a laissé des fractures profondes dans notre pays. Mais aussi parce que, pour la première fois depuis longtemps, une partie de la droite est en train de céder sur les valeurs fondamentales et accepte de pactiser avec les ennemis de la République. Certains sont prêts à l’alliance dans la rue comme ils l’ont montré en défilant ensemble contre une loi d’égalité, même après le vote de cette loi par le Parlement. Les mêmes et d’autres, emmenés de longue date par M. Buisson, travaillent à l’alliance dans les thèmes et dans les urnes. Ils ont un axe commun  : Immigration-islam-IdentitéInsécurité. Et des dirigeants prêts à franchir le pas

8 – Marine Le Pen qui veut le pouvoir alors que son père était d’abord un provocateur, et de l’autre côté, nous voyons MM.  Copé et Fillon rompre avec la ligne républicaine que Jacques Chirac avait toujours maintenue face au FN. Pour plaire à Marine Le Pen, ils trahissent De Gaulle, ils trahissent Mandel – que l’extrême droite appelait le « juif » Mandel –, ils trahissent Chirac  ! Et les derniers gaullistes comme Alain Juppé ne parviennent plus à stopper cette dérive. C’est la Droite forte de Guillaume Peltier, ancien du Front national, qui est devenue le premier courant au dernier congrès de l’UMP. Ils sont dans une compromission qui sera pour eux la tâche indélébile du déshonneur républicain. Par stratégie politicienne et électoraliste, la droite est en train de perdre son âme mais demain elle perdra aussi les élections face à l’extrême droite. Cette dérive de la droite, elle existe aussi ailleurs dans d’autres pays d’Europe, comme en Hongrie où Viktor Orban, membre lui aussi du PPE aux côtés de l’UMP, a bridé les libertés et attisé la xénophobie comme nous l’explique notre ami Sandor Szoke. Zeev Sternhell nous montre que cette jonction entre l’UMP et le FN se fonde sur un rejet des Lumières, c’est une alliance anti-progrès. Hasard du calendrier, c’est aujourd’hui même le 300e anniversaire de la naissance de Diderot. Et c’est bien cet esprit de Diderot, de Voltaire, de Montesquieu, de Condorcet, cet esprit des Lumières françaises, des droits de l’homme, de l’égalité, d’une nation faite de citoyens égaux, que ce bloc réactionnaire veut attaquer. Oui, face à ce bloc droitier, nous devons être un rempart républicain, parce que nous sommes la dernière digue. La droite veut fracturer la société : à nous de refaire Nation, de refaire République, de refaire France avec tous les citoyens. Il faudra aller convaincre ceux qui sont tentés de voter FN, c’est un de nos défis. Il faudra porter nos arguments mais aussi avoir le courage de dire que le vote FN n’apporte aucune réponse à la crise, qu’il est un défoulement vain et dangereux pour notre pays, pour nos communes, pour notre voix en Europe. Je veux que nous parlions à ceux qui sont tentés par
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La République face aux extrémismes

Je veux que nous parlions à ceux qui se sentent exclus de la mondialisation, qui subissent la fracture territoriale, à ceux qui doutent de la capacité du politique à changer les choses, aux périurbains qui craignent la relégation et le déclassement, aux ruraux qui vivent la désertification et le repli des services publics, jusqu’aux habitants des quartiers populaires qui sont les premières victimes du chômage et de l’insécurité.

le vote FN  : on parle d’électeurs du Front national mais on ne l’est pas par nature ou définitivement, je veux que nous parlions à ceux qui se sentent exclus de la mondialisation, qui subissent la fracture territoriale, à ceux qui doutent de la capacité du politique à changer les choses, aux périurbains qui craignent la relégation et le déclassement, aux ruraux qui vivent la désertification et le repli des services publics, jusqu’aux habitants des quartiers populaires qui sont les premières victimes du chômage et de l’insécurité. Mais je veux que nous parlions aussi et que nous mobilisions tous ceux qui résistent à ces dérives et qui attendent un message fort sur la République. La reconquête républicaine, c’est cela le devoir de la gauche envers la France. La République, ce n’est pas une abstraction, ce n’est pas seulement une belle idée, ce sont des réalités concrètes. C’est le devoir de la gauche de le dire : il y a aujourd’hui des maux qui rongent la société française et qui gangrènent le pacte républicain. Ces maux sont nombreux : j’ai évoqué le chômage, la précarité, l’inégalité territoriale et c’est l’objet de notre politique d’y répondre. Mais il y en a d’autres aussi : l’intégrisme, le communautarisme, le racisme, la xénophobie, c’est eux que nous devons combattre. Alors la République doit savoir taper du poing sur la table contre ces extrémismes ! L’histoire mouvementée et douloureuse qui a donné naissance à la République n’est pas terminée. Et puisque cette semaine marquait le 55e anniversaire de la Constitution, je propose

Édito
de revenir à son article premier  : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ». Indivisible, c’est le combat pour l’égalité républicaine. Le combat pour l’École de la République ne s’est pas arrêté quand les hussards noirs de Ferry, ces fils de paysans et d’ouvriers devenus professeurs, ont battu les campagnes pour apprendre à tous les enfants de France à lire, à écrire, à compter. Oui, c’est parce que nous croyons comme Victor Hugo que « la liberté commence là où l’ignorance finit » que nous soutenons la Refondation de l’École menée par Vincent Peillon et que nous sommes fiers du recrutement et de la formation de 60 000 enseignants supplémentaires dans l’Éducation nationale. La République indivisible, ce sont les quartiers prioritaires et les zones de sécurité prioritaires parce que nous ne nous résignons pas à la ghettoïsation, nous n’acceptons pas la République à deux vitesses et parce que ça n’est plus supportable la reproduction sociale qui assure un avenir doré aux uns et condamne les autres à n’en avoir aucun ! La République indivisible, c’est qu’aucun citoyen ne soit tenu à l’écart selon sa naissance, selon sa couleur, son nom. Le combat pour la République laïque ne s’est pas arrêté en 1905 avec la loi de séparation des Églises et de l’État. C’est à la gauche aujourd’hui de porter un renouveau laïc et de promouvoir une laïcité d’intégration et non d’exclusion, comme en parle Caroline Fourest. Refuser toute stigmatisation, mais aussi refuser tout intégrisme. Parce que je le dis,

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Les affaires, le mélange entre intérêts publics et privés et les tentations de les étouffer sous le précédent pouvoir, la coupure entre les citoyens et leurs élus parfois, ont alimenté une crise de défiance sur laquelle prospère le Front national. Jaurès disait que la République « c’est un grand acte de confiance ». Il faut rétablir la confiance. Nous avons fait la loi sur la transparence, sur les patrimoines d’élus et nous allons inscrire le non-cumul dans la loi.

Il y a dans notre pays, outre les extrémistes politiques, des extrémistes religieux qui n’aiment pas davantage nous voir vivre ensemble, et la France, ce n’est ni le discours de haine de Marine Le Pen ni les émeutes de Trappes manipulées par des extrémistes religieux. Nous combattrons fermement le racisme et le communautarisme qui sont deux faces du même problème.

il y a dans notre pays, outre les extrémistes politiques, des extrémistes religieux qui n’aiment pas davantage nous voir vivre ensemble, et la France, ce n’est ni le discours de haine de Marine Le Pen ni les émeutes de Trappes manipulées par des extrémistes religieux. Nous combattrons fermement le racisme et le communautarisme qui sont deux faces du même problème. Et il est un beau symbole de cette tradition française, c’est la Mosquée de Paris, construite en hommage aux 70  000 musulmans morts pour la France en 14-18 et qui a abrité des juifs pendant la seconde guerre mondiale. La laïcité, c’est ce qui permet non pas d’effacer mais de conjuguer nos différences et de les transcender dans le projet républicain. Le combat pour une République pleinement démocratique. Les affaires, le mélange entre intérêts publics et privés et les tentations de les étouffer sous le précédent pouvoir, la coupure entre les citoyens et leurs élus parfois, ont alimenté une crise de défiance sur laquelle prospère le Front national. Jaurès disait que la République « c’est un grand acte de confiance ». Il faut rétablir la confiance. Nous avons fait la loi sur la transparence, sur les patrimoines d’élus et nous allons inscrire le noncumul dans la loi. De même, le combat pour les libertés ne s’est pas arrêté en mai 1968. Les combats du Mouvement de Libération des Femmes, de Simone Veil, mais aussi des nouvelles organisations féministes sont nos combats. C’est à la gauche de poursuivre

10 la bataille jamais achevée de l’égalité entre les femmes et les hommes, qu’il s’agisse de la parité, de l’égalité salariale et professionnelle, de la lutte contre les violences, c’est le combat mené par Najat Vallaud-Belkacem. Le combat pour la République sociale ne s’est pas arrêté avec la Commune de Paris, avec le Front populaire, avec le Conseil national de la Résistance, il se poursuit jour après jour. Pour nous la gauche, c’est notre raison d’être. Protéger les plus faibles  : nous venons d’étendre la CMU à des centaines de milliers de Français ; être solidaire chacun de tous, entre les générations, c’est notre réforme pour sauver les retraites par répartition ; et surtout ne pas laisser le chômage gangrener la société, avec son lot de souffrances et de drames, c’est le combat du Président de la République, et c’est le sens des emplois d’avenir, parce que c’est bien le chômage des jeunes qui crée la plus grande désespérance. Mes chers camarades, le meilleur rempart contre l’extrême droite et la droite extrémisée, c’est de continuer de mener la politique de gauche qui est la nôtre pour apporter des solutions aux Français, et c’est d’assumer la confrontation entre deux projets de société, deux visions pour la France : celle de la gauche pour le progrès social et celle de la droite pour la casse ultralibérale. L’emploi, l’école, le logement, le service public, la solidarité, c’est notre priorité absolue, parce que c’est comme ça que nous pouvons combattre le malaise social, et que c’est aussi comme ça que nous ferons reculer le Front national. Chers amis, la France est une trop grande idée pour la laisser aux populistes, aux xénophobes et aux démagogues qui veulent porter de notre pays une vision étriquée et repliée sur elle-même. J’étais il y a quelques jours au Mali, pour l’investiture du nouveau Président, où François Hollande a rappelé que le combat pour libérer Tombouctou du joug de

La République face aux extrémismes

la barbarie n’était rien d’autre que le juste retour du combat des tirailleurs africains pour libérer la France du nazisme. C’est le message qu’il a rappelé hier en Corse en hommage aux tabors marocains. Et ces soldats de toutes origines et de toutes religions, qui se battent au nom de notre idéal, ils se joignent dans l’Histoire aux révolutionnaires de Valmy, qui faisaient trembler le sol aux cris de «  Vive la Nation  », ils se joignent aux résistants des FTP-MOI qui se sont sacrifiés pour un pays qui n’était le leur que par le cœur et les valeurs. Ils nous font honneur et ils nous obligent : c’est en leur nom que nous devons défendre l’idéal républicain. Je ne me résigne pas à ce que l’extrême-droite revienne embraser l’Europe, qu’elle s’appelle Aube Dorée, Vlaams Belang, UKIP, Ligue du Nord, Jobbik ou Front national. Alors l’an prochain, nous devrons la battre dans les têtes et dans les urnes, aux élections européennes et avant cela aux élections municipales. J’ai voulu lancer l’offensive dès La Rochelle : face au bloc des droites, nous devons former un bloc de gauche qui mène pied à pied la bataille culturelle et idéologique, valeurs contre valeurs. Nous donnerons dans les prochains jours à nos militants toutes les armes de conviction et d’argumentation nécessaires. Au cœur de cette bataille, il y a la République : et ce qui nous unit est plus fort que ceux qui la divisent. Et surtout, nous devons toujours porter l’espérance face au déclinisme et au défaitisme. Dans son grand discours, il y a exactement 50 ans, Martin Luther King disait « Chers amis, bien que nous devions faire face aux difficultés et aux frustrations du moment, j’ai tout de même fait un rêve ». Et bien nous aussi, nous devons toujours porter notre rêve, le rêve français de liberté, d’égalité, de fraternité et de laïcité ! Le rêve des Lumières françaises ! Vive la République, et ceux qui la défendent, et vive la France !

1. Cet article est le texte du discours prononcé par Harlem Désir le samedi 5 octobre 2013 lors du forum « La République face aux extrémismes », organisé par le Parti socialiste.

Alain Bergounioux
est directeur de La Revue socialiste

Front national Un pour le prix de deux…

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idée que, comme il y a eu une seconde mondialisation, nous connaîtrions aujourd’hui un «  second  » Front national, est aujourd’hui apparemment admise dans la presse. Elle tient à trois faits. D’abord, le changement de discours opéré par Marine Le Pen depuis 2011 – déjà entamé par son père cependant – qui a fait renoncer le Front à son ultralibéralisme, et à sa critique virulente de l’État pour se faire le chantre de la protection sociale et de l’action étatique. Le fonctionnaire « budgétivore », hier honni par Jean-Marie, est aujourd’hui choyé par Marine. Même traitement pour la laïcité, hier ignorée au mieux, aujourd’hui revendiquée pour en faire une arme anti-islam. Ensuite, entre évidemment en compte l’extension de l’influence électorale du Front national, qui réunit des électorats différents, l’un plus populaire, notamment dans le Nord et l’Est, l’autre plus marqué par les thèmes traditionnels du

Front dans le Sud Est. Particulièrement préoccupant pour nous, est l’écho rencontré dans les catégories populaires. Le Front national n’est certes pas un « parti ouvrier », comme il se dit parfois. Mais les études électorales montrent cependant que de 2007 à 2012, la proportion d’ouvriers qui votent pour le Front national est passée de 25 % à 35 %. Enfin, le troisième fait majeur résulte de la « respectabilité » donnée au Front national par la droite UMP ellemême. Nicolas Sarkozy avait déjà fait de la reprise des thèmes du Front une arme électorale dans ses deux campagnes présidentielles. Le moins que l’on puisse dire est que les deux «  frères ennemis  »

Le Front national n’est certes pas un « parti ouvrier », comme il se dit parfois. Mais les études électorales montrent cependant que de 2007 à 2012, la proportion d’ouvriers qui votent pour le Front national est passée de 25 % à 35 %.

12 Jean-François Copé et François Fillon sont allés encore plus loin. La porosité des électorats l’explique sans doute. Mais, à vouloir ne pas montrer clairement les différences, beaucoup de dirigeants de la droite accentuent le phénomène. Pourtant, il y a là une part d’illusion. Car les continuités sont fortes entre le «  premier  » et le «  second  » Front national. Ceux qui ont lu le discours de Marine Le Pen, à l’université d’été de Marseille, s’en sont rendu compte – et le père n’a pas tort de dire que les idées de sa fille sont les siennes… La différence – elle est évidemment de taille – c’est qu’elle veut le pouvoir, alors que lui entendait gérer le parti comme un patrimoine. Mais, sur le fond, l’hostilité à l’immigration, qui passe par l’anti-islamisme affiché et un détournement du sens de la laïcité, la recherche de boucs émissaires et l’exploitation de toutes les peurs de la société, la dénonciation des « élites » politiques, économiques et syndicales, l’affirmation d’un repli sur la Nation, dénonçant avant tout l’Union européenne, tout cela était dans le dit « premier » Front national. Ce qui fait son actuelle influence tient certes au camouflage du discours politique et aux détournements de valeurs de gauche. Mais, plus encore, aux difficultés des partis de gouvernement de faire apparaître des résultats tangibles dans leurs politiques, soit qu’ils aggravent la crise, comme la droite française jusqu’au printemps 2012, soit que les efforts entrepris demandent du temps pour porter leurs fruits dans une opinion lasse et sceptique. Nous mesurons bien les dangers de cette situation au moment où il est possible, dans les temps à venir, que la droite française se décompose et qu’une partie se décide à conclure des alliances politiques. Les hésitations sont encore présentes. Mais des dynamiques politiques peuvent prendre corps sans que les acteurs en soient les maîtres. Nous en avons vu de nombreux exemples dans le passé. En tout cas, déjà, le Front national est un parti « installé » dans la vie politique.

Front national. Un pour le prix de deux…

La République, non pas celle des discours officiels mais la République vécue, les principes et les valeurs d’une société solidaire et ouverte, est la condition de la survie de la France que nous aimons dans le monde de demain. C’est pour cela que notre combat doit être de manière inséparable social et culturel.

Nous mesurons également nos devoirs. Une grande part de l’électorat attend avant tout des résultats dans sa vie quotidienne. Il y a moins d’attachement aux idéologies qu’on ne le dit. C’est donc à la cohérence de notre action gouvernementale et de nos pratiques politiques que nous devons veiller. À soi seul le discours des valeurs ne peut suffire. Cela ne veut pas dire qu’il ne doit pas être tenu. Évitons les fausses querelles. Les électeurs de droite et de gauche tentés par le Front national doivent être placés face à leurs responsabilités. La République, non pas celle des discours officiels mais la République vécue, les principes et les valeurs d’une société solidaire et ouverte, est la condition de la survie de la France que nous aimons dans le monde de demain. C’est pour cela que notre combat doit être de manière inséparable social et culturel. Il ne faut rien laisser passer de la rhétorique fallacieuse et dangereuse du Front national, qui forme un tout dans ses déterminations profondes. Des politologues disent qu’il se briserait une fois au pouvoir, et que les contradictions l’emporteraient, comme ses anciennes expériences municipales l’ont montré dans les années 1990. Évitons cela ! Et que la droite française ne fasse pas la courte échelle à une force qui a pour but de la détruire ! C’est son intérêt et c’est l’intérêt du pays. Ce numéro de la Revue socialiste a pour ambition d’offrir des armes intellectuelles et politiques pour mener ce combat.

LA REVUE SOCIAlIsTE N° 52 - 4E TrIMEsTrE 2013

Quatre perspectives

Nonna Mayer
est directrice de recherches au CNRS

« Marine Le Pen fait ses meilleurs scores chez les ouvriers, dont un tiers dit avoir voté pour elle »

a revue socialiste  : On attribue souvent le succès électoral de Marine Le Pen à la stratégie de « dédiabolisation » du FN. Que pensez-vous de cette explication ? Nonna Mayer  : Le FN n’a pas attendu Marine le Pen pour tenter de se débarrasser de son image extrémiste, son président a multiplié les procès envers ceux qui qualifient son parti d’extrême droite comme en témoigne cet extrait de son droit de réponse au Monde en 1995  : « Président de ce mouvement, je proteste une fois de plus contre cette qualification (d’extrême droite). Elle ne se borne pas innocemment à assigner au Front national une place sur l’éventail des partis. En science politique, elle a une définition bien précise qui, évoquant les ligues et les mouvements fascistes d’avant-guerre, se caractérise par le refus de la démocratie et des élections, l’appel à la violence, le racisme et la volonté d’installer le parti unique. Or, sur chacun de ces points, le Front national se distingue de l’extrême droite et même s’oppose à elle » (Le Monde, novembre 1995).

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Mais dans le même temps il multipliait les provocations antisémites. Sa fille, elle, ne considère pas les chambres à gaz comme un «  détail  » de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale mais comme « le summum de la barbarie  », elle n’a aucune complaisance envers les nazis, c’est ce qui modifie son image. Pour la première fois depuis 1987 et la sortie de son père sur le point de détail, la proportion de personne qui voit dans ce parti un danger pour la démocratie passe sous la barre des 50 % (47 % contre plus de 70 % dans les années 1990). Pour la première fois, une courte majorité de sondés la voient comme la représentante d’une « droite patriote attachée aux valeurs traditionnelles » (44 % des sondés, contre 41 % l’an précédent) plutôt que d’une extrême droite nationaliste et xénophobe » (44 % versus 43 %)1. Mais cette «  normalisation  » a ses limites. Aujourd’hui 65 % des Français ont une mauvaise opinion de Marine le Pen, 77 % la jugent d’extrême droite, 71 % agressive, 62 % démagogique, 58 % raciste et 78 % jugent les idées de la fille proches

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« Marine Le Pen fait ses meilleurs scores chez les ouvriers dont un tiers dit avoir voté pour elle »

Cette « normalisation » a ses limites. Aujourd’hui 65 % des Français ont une mauvaise opinion de Marine le Pen, 77 % la jugent d’extrême droite, 71 % agressive, 62 % démagogique, 58 % raciste et 78 % jugent les idées de la fille proches de celles du père. Surtout, il n’y a pas de lien mécanique entre l’image du FN dans l’opinion et le vote en sa faveur.

de celles du père2. Surtout, il n’y a pas de lien mécanique entre l’image du FN dans l’opinion et le vote en sa faveur. Jean-Marie Le Pen a recueilli des millions de suffrages malgré, ou peut être parfois à cause de, sa diabolisation, et la stratégie de dédiabolisation conduite par sa fille pèse sans doute moins, au moment de voter, que l’exacerbation de la crise économique, la montée de l’insécurité, la désaffection à l’égard des partis de gouvernement, les divisions de ses opposants. L. R. S.  : En 2002 et 2012, les deux candidats du FN ont sensiblement réalisé le même score. Mais leurs électeurs sont-ils les mêmes  ? Si ce n’est pas le cas, en quoi diffèrent-ils (milieu social, valeurs, etc.) ? N. M.  : La sociologie des deux électorats est très similaire3. Comme son père, Marine Le Pen réussit mieux dans les milieux populaires, socialement défavorisés, peu qualifiés, mal armés pour faire face à la crise qui a commencé bien avant 2008. Au premier tour présidentiel de 2012 le vote mariniste est quatre fois plus fréquent chez les personnes qui n’ont pas dépassé le niveau du certificat d’études ou du certificat d’aptitude professionnelle que chez les diplômées du supérieur. Et Marine Le Pen fait ses meilleurs scores chez les ouvriers, dont un tiers dit avoir voté pour elle le 22  avril. Comme son père aussi elle progresse dans le monde rural et périurbain, inquiet d’une contagion des problèmes sécuritaires. En revanche, elle réussit beaucoup mieux que son
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père dans l’électorat féminin. Le 22  avril l’écart entre le vote des électeurs et des électrices en sa faveur s’est réduit à 2 points, contre 3 en 2007, 6 en 2002, 7 en 1988 et 1995. Surtout une analyse de régression logistique introduisant successivement dans le modèle sexe, âge, diplôme, pratique religieuse et orientation politique montre que toutes ces variables ont un effet statistiquement significatif sur le vote Marine Le Pen, sauf le genre, alors qu’il était un facteur déterminant du non-vote pour son père. Divers facteurs ont pu jouer. La candidate est une femme, jeune, plus moderne sur les questions de société (avortement, homosexualité, mariage), qui présente le message frontiste sous une forme plus policée. Son discours est plus social que celui de son père, en faveur d’un État protecteur, d’un renforcement des services publics, et encore plus critique à l’égard de l’Union européenne, thèmes plus susceptibles de séduire l’électorat féminin. Il y a enfin la transformation de la structure socioprofessionnelle. Dans toutes les professions, les femmes en activité sont plus réticentes à soutenir Marine le Pen, sauf dans celle des employées, et plus particulièrement les employées de commerce. Caissières de supermarché, vendeuses, elles incarnent un nouveau prolétariat des services, peu représenté, peu reconnu, mal payé, dont les conditions de précarité n’ont rien à envier à celle des ouvriers, et le vote mariniste y est, pour la première fois, presque aussi fréquent que chez ces derniers.

Dans toutes les professions, les femmes en activité sont plus réticentes à soutenir Marine le Pen, sauf dans celle des employées, et plus particulièrement les employées de commerce. Caissières de supermarché, vendeuses, elles incarnent un nouveau prolétariat des services, peu représenté, peu reconnu, mal payé, dont les conditions de précarité n’ont rien à envier à celle des ouvriers, et le vote mariniste y est, pour la première fois, presque aussi fréquent que chez ces derniers.

Quatre perspectives
L. R. S.  : Quelle place occupent le racisme et la xénophobie dans le vote frontiste  ? Et la peur de l’islam ? N. M.  : Là encore les motivations des électorats du père et de la fille sont très similaires. Ils se distinguent avant tout des autres électorats par une vision «  ethnocentriste-autoritaire  » de la société valorisant l’entre-soi et l’ordre. Les électeurs de Marine Le Pen en 2012 comme ceux de Jean Marie Le Pen hier sont les plus portés à penser qu’il y a « trop d’immigrés en France » et à souhaiter le rétablissement de la peine de mort, avec des écarts à la moyenne nationale qui atteignent un niveau record en 2012  : 40 points sur la peine de mort, que 70 % souhaitent rétablir, et 38 sur l’évaluation du nombre d’immigrés que 88 % jugent trop nombreux. Dans la même ligne, les électeurs marinistes du 22 avril sont de loin les moins favorables au droit de vote des étrangers accepté par un tiers d’entre eux seulement (contre 60 % dans l’ensemble de l’échantillon) et les plus fervents partisans d’une mesure comme la suppression des allocations familiales aux familles de mineurs délinquants (77 %, au lieu de 46 %). Enfin l’image de l’islam, sans surprise y est de très loin la plus négative  : la proportion de ceux qui en ont une image plutôt ou très négative passe de 48 % chez les électeurs qui ont voté à gauche au premier tour présidentiel de 2012, à 69 % chez ceux qui ont voté pour un candidat de droite, et 85 % chez les électeurs de Marine Le Pen4. Enfin si ces attitudes sont une condition nécessaire du vote Le Pen ; elles ne sont pas une condition suffisante. Leur concrétisation en vote dépend de l’importance relative accordée à ces enjeux au moment de voter. Les électeurs de Marine Le Pen, comme ceux de Jean-Marie Le Pen hier, sont ceux qui placent en tête de leur préoccupation la lutte contre l’immigration clandestine, dans une proportion supérieure de 35 points à celle qu’on trouve dans l’ensemble de l’électorat, avant même la lutte contre le chômage, et qui classent à égalité la lutte contre l’insécurité et l’amélioration du pouvoir d’achat.

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C’est moins du côté des traits de sa personnalité, de son image, qu’il faut chercher les clés de ses succès électoraux potentiels, que dans le travail de terrain, la capacité à mobiliser localement les électeurs, les convaincre d’aller voter. Et si notre enquête auprès de populations en grande précarité montre une indéniable attraction pour Marine Le Pen, son courage, son franc-parler, elle montre aussi que le premier effet de l’insécurité sociale est de mettre des obstacles à la participation électorale, de favoriser l’abstention.

L. R. S. : Les sondages d’opinion donnent de plus en plus de crédit à Marine le Pen. Sur quels thèmes ou quels traits de sa personnalité repose sa popularité grandissante  ? Pensez-vous que ces opinions positives pourraient un jour se traduire en suffrages en faveur du FN ? N. M.  : Les sondages montrent effectivement une nette hausse de la popularité de la présidente du FN, bien supérieure à celle qu’a connue son père. En juillet dans le baromètre TNS-Sofres/Le Figaro sa cote atteignait 31 %, arrivant à la sixième place. Et le sondage BVA/Le Parisien de septembre, déjà cité, la crédite de 34 % d’opinions favorables, soit une hausse de 5 points en deux ans. Mais comme le souligne le commentaire du sondage, cela veut dire que les deux tiers des sondés ont une mauvaise opinion de Marine Le Pen, le seul trait de personnalité positif qui lui est reconnu est son courage (par 68 %)  ; elle n’est toujours pas perçue comme politiquement crédible, trois sondés sur quatre ne lui feraient pas confiance pour gérer le pays et deux sur trois n’envisagent pas de voter pour elle. C’est moins du côté des traits de sa personnalité, de son image, qu’il faut chercher les clés de ses succès électoraux potentiels, que dans le travail de terrain, la capacité à mobiliser localement les électeurs, les convaincre

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« Marine Le Pen fait ses meilleurs scores chez les ouvriers dont un tiers dit avoir voté pour elle »

d’aller voter. Et si notre enquête auprès de populations en grande précarité montre une indéniable attraction pour Marine Le Pen, son courage, son franc-parler, elle montre aussi que le premier effet de l’insécurité sociale est de mettre des obstacles à la participation électorale, de favoriser l’abstention5. L. R. S.  : Que pensez-vous de la radicalisation d’une partie de la droite française classique ? La pensez-vous payante à long terme ou peut-elle s’avérer contre-productive ? N. M.  : A long terme et même à très court terme, pour les prochaines municipales, cette stratégie initiée par Nicolas Sarkozy, consistant à mettre

Cette stratégie initiée par Nicolas Sarkozy, consistant à mettre au cœur du débat politique les thématiques privilégiées par le FN, stigmatisant les immigrés, les étrangers, l’islam, est contre productive, elle profite au FN. De petites phrases en petites phrases les ténors de l’UMP légitiment les positions du FN, brouillent les frontières idéologiques et contribuent à diviser leur propre camp, à s’aliéner le soutien de leurs électeurs centristes.

au cœur du débat politique les thématiques privilégiées par le FN, stigmatisant les immigrés, les étrangers, l’islam, est contre productive, elle profite au FN. De petites phrases en petites phrases les ténors de l’UMP légitiment les positions du FN, brouillent les frontières idéologiques et contribuent à diviser leur propre camp, à s’aliéner le soutien de leurs électeurs centristes. Le sondage annuel effectué pour la Commission nationale consultative des droits de l’homme sur le racisme montre clairement ces évolutions. Alors que depuis 1990 on notait une acceptation croissante des minorités, mesurée sur un indicateur global de tolérance, depuis trois années consécutives, la tendance s’est inversée. Mais cette baisse reflète essentiellement un rejet des Maghrébins et des Musulmans et elle est essentiellement le fait de la population qui se situe à droite et à l’extrême droite. La popularité de Marine Le Pen, entre 2011 et 2013, n’a augmenté que parmi les sympathisants de droite (de 34 % à 56 %, + 22 points) alors quelle a reculé chez les sympathisants de gauche. De même son potentiel de vote a augmenté de 13 points parmi les sympathisants de droite (de 40 % à 53 %) et de 15 points parmi les seuls sympathisants UMP (de 25  % à 40 %) alors qu’il baisse de 7 points parmi les sympathisants de gauche (de 14 % à 7%).

1. Sondage TNS Sofres pour France Info, Le Monde et Canal Plus, du 24 au 28 janvier, sur un échantillon national de 1 012 personnes représentatif de la population âgée de 18 ans et plus, interrogées en face-à-face 2. Sondage BVA pour Le Parisien du 12 au 12 septembre 2013 sur un échantillon de 1049 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus interrogée au téléphone. 3. Voir Nonna Mayer, « De Jean-Marie à Marine Le Pen », in TNS-Sofres, L’état de l’opinion, Paris, Éditions du Seuil, 2013, p. 81-98. 4. « French Electoral Study 2012 » coordonnée par Nicolas Sauger auprès d’un échantillon aléatoire représentatif de la population française métropolitaine inscrite sur les listes électorales de 2014 personnes interrogées en face-à-face au domicile entre le 9 mai et le 9 juin 2012 : http://www.cee.sciences-po.fr/fr/elections-2012.html. 5. Programme de recherche VOTPAUVR sur « Précarité sociale et politique en 2012 » avec un soutien financier FNSP/ EDF, voir « Les effets politiques de la crise : le vote des pauvres et des précaires en 2012 » Informations sociales, 180, 2013 (à paraître). LA REVUE SOCIAlIsTE N° 52 - 4E TrIMEsTrE 2013

Sylvain Crépon
est sociologue au laboratoire Sophiapol de l’université Paris-Ouest-Nanterre. Il est l’auteur de plusieurs travaux sur l’extrême droite, et notamment de Enquête au cœur du nouveau Front national, Nouveau Monde Éditions, 2012.

Le Front national, éternel « centre de gravité » de la vie politique française  ?

«L

e Front national est désormais devenu le centre de gravité de la vie politique en France ». Tel est le credo que ne cesse de marteler Marine Le Pen depuis qu’elle a pris les rennes du parti frontiste en janvier 2011. Se présentant comme la seule alternative face à un bloc « UMPS » jugé politiquement, économiquement et socialement homogène, le FN prétend désormais dicter le « la » en obligeant les autres partis politiques à se positionner vis-à-vis de ses idées et principes, que ce soit pour les critiquer ou, au contraire, les légitimer. Si cette assertion est partiellement vraie, elle se doit d’être historiquement nuancée. Ce phénomène de reconfiguration du champ politique autour du Front national ne date en effet pas de 2011, mais tout simplement de l’émergence électorale de ce parti sur la scène politique française au début des années 1980. Un phénomène

qui n’a cessé depuis de se prolonger avec plus ou moins d’efficacité. Déroutés, nombre de leaders de la droite n’ont eu de cesse depuis lors d’être tentés, faut-il le rappeler sans succès, par une course-poursuite avec les idées professées par Jean-Marie Le Pen. Que l’on se remémore l’assertion de Charles Pasqua en 1988 selon laquelle il n’y avait pas de différence notable entre les électeurs du RPR et ceux du FN, les propos de Jacques Chirac en 1991 sur « le bruit et l’odeur » qui désignaient les désagréments supposément causés par les personnes immigrées en France, les alliances entre certains centristes et le FN lors des régionales de 1998. Plus récemment, c’est Patrick Buisson, conseiller stratégique de l’ancien locataire de l’Élysée et autrefois rédacteur en chef du journal d’extrême droite Minute, qui a professé l’émergence d’une droite assumée et décomplexée ayant vocation à fusionner avec l’extrême droite. Seul Jacques Chirac aura, en définitive, réussi à imposer le principe de constitution d’un cordon sanitaire autour du parti frontiste,

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préservant ainsi son camp de toute compromission, sans que cela ne l’empêche pour autant d’accéder au pouvoir. Il faut néanmoins convenir que le parti frontiste a su très adroitement exploiter les tabous des autres partis en matière d’insécurité, d’immigration ou d’intégration, ces derniers prenant alors le risque, en se lançant à la poursuite de ses idées, de s’éloigner des fondamentaux républicains. Sans cesse amené à faire de la surenchère en la matière, que ce soit pour des raisons électoralistes ou pour tenter de rassurer un électorat populaire s’estimant exposé à l’insécurité et aux ratés de l’intégration, ceux-ci se risquent à des déchirements internes qui ne peuvent que profiter au parti lepéniste. Signe des temps, alors que 51 % des sympathisants de l’UMP se disent prêt à des alliances électorales avec le FN (ils étaient moins de 40  % avant 2011), les deux récentes législatives partielles de l’Oise et du Lot-et-Garonne ont vu certains électeurs socialistes renoncer à soutenir le front républicain en s’abstenant, voire en votant pour les candidats frontistes. Il convient à ce stade de retracer les menaces, réelles ou supposées, incarnées par ce parti qui, plus que jamais, apparaît comme l’empêcheur de tourner au rond du système politique. « Dédiabolisation », « normalisation ». Telles sont les deux orientations mises en avant par l’équipe de Marine Le Pen depuis qu’elle a succédé à son père à la tête du Front national début 2011. Consciente

« Dédiabolisation », « normalisation ». Telles sont les deux orientations mises en avant par l’équipe de Marine Le Pen depuis qu’elle a succédé à son père à la tête du Front national début 2011. Consciente que les outrances de ce dernier constituaient un handicap sur le chemin du pouvoir, la nouvelle présidente frontiste décide dès le lendemain des présidentielles de 2002 de constituer un groupe de travail chargé de réfléchir aux causes de la défaite cinglante au second tour de la présidentielle.
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que les outrances de ce dernier constituaient un handicap sur le chemin du pouvoir, la nouvelle présidente frontiste décide dès le lendemain des présidentielles de 2002 de constituer un groupe de travail chargé de réfléchir aux causes de la défaite cinglante au second tour de la présidentielle. Plusieurs cadres frontistes de tout premier plan m’ont ainsi confié, dans le cadre de mes enquêtes au sein du parti frontiste, qu’ils avaient vécu l’entredeux-tours de cette élection comme un véritable camouflet et non comme une victoire. Face aux manifestations gigantesques dénonçant la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection, ils réalisent que celui-ci ne deviendra jamais président de la République, comme ils le pronostiquaient, non sans quelque naïveté, auparavant. Une prise de conscience qui les amène à réorienter leur stratégie. Décortiquant les travaux de la sociologie électorale, ils finissent par entendre les enquêtes établissant qu’entre 40 % et 60 % des électeurs du Front national ne souhaitaient pas, dans le courant des années 1990, que Jean-Marie Le Pen devienne président de la République, arguant qu’il représentait un danger pour la démocratie et que par ailleurs il n’avait pas les compétences d’un chef d’État1. Car si le père n’a jamais mis son parti sur les rails du pouvoir, sa fille entend bien lui faire jouer un rôle autre que symbolique. Sur le plan de la communication, cela se traduira par la prise de distance avec les propos de Jean-Marie Le Pen sur la Shoah2, ou encore par la «  normalisation  », avec l’impératif de donner au parti une crédibilité en matière de gestion. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Si la communication a changé, le programme demeure, quant à lui, quasiment le même, la pierre angulaire restant la préférence nationale, récemment rebaptisée « priorité nationale » dont les constitutionnalistes s’accordent à dire qu’elle est anticonstitutionnelle3. Par ailleurs, bien qu’il ait le vent en poupe et qu’il cherche à se mettre sur les rails du pouvoir, le FN reste prisonnier de sa logique antisystème. En effet, à trop se normaliser, il risquerait de perdre son capital de parti protestataire en devenant une sorte de complément de l’UMP. Il lui faut donc entretenir

Quatre perspectives
À trop se normaliser, le FN risquerait de perdre son capital de parti protestataire en devenant une sorte de complément de l’UMP. Il lui faut donc entretenir une certaine radicalité, qui le distingue dans l’arène politique. L’instrumentalisation de la laïcité censée lutter efficacement contre le « danger communautariste » constitue un levier très efficace. Le FN peut ainsi s’opposer à l’immigration, et surtout à l’islam, à travers un référentiel universaliste emprunté à la gauche et devenu un bien commun à mesure que se renforçait l’assise républicaine.

21 avec les fondements laïques et républicains. Curieuse, mais non moins efficace subversion de leurs principes. A cela il faut ajouter une orientation sociale à même de séduire un électorat populaire qui constitue une part importante de l’électorat frontiste. Cela se traduit, par exemple, par la volonté de relever le salaire minimum ou par l’emploi d’une rhétorique marxisante qu’on n’entend même plus à gauche, Marine Le Pen n’hésitant pas à dénoncer le « grand capital »5. C’est au milieu des années 1990 que ce virage social a été initié au sein du Front national de la jeunesse alors dirigé par Samuel Maréchal. Suite à l’effondrement du communisme soviétique, le Front national abandonne son identité droitière (ultralibéralisme économique, atlantisme, conservatisme moral) et puise son inspiration idéologique dans des groupes, tel le GRECE, ayant conceptualisé dès les années 1970 la recherche d’une troisième voie entre capitalisme et communisme. On voit dès lors le parti frontiste prendre la défense des travailleurs, critiquer de plus en plus violemment les États-Unis et leur «  impérialisme  » agressif au Moyen-Orient, ou encore dénoncer la société de consommation jugée destructrice de l’âme des peuples. «  Le social, c’est le Front national  !  » peut-on alors lire sur ses affiches. Le FNJ n’hésite pas quant à lui à reprendre à son compte le slogan du PPF de Jacques Doriot dans les années 1930, « Ni droite, ni gauche ».

une certaine radicalité, qui le distingue dans l’arène politique, tout en rendant cette radicalité audible, pour ne pas dire acceptable afin de s’attirer de nouveaux soutiens. A ce niveau, l’instrumentalisation de la laïcité censée lutter efficacement contre le « danger communautariste » constitue un levier très efficace. Le FN peut ainsi s’opposer à l’immigration, et surtout à l’islam, à travers un référentiel universaliste emprunté à la gauche et devenu un bien commun à mesure que se renforçait l’assise républicaine. Une tendance que l’on retrouve dans d’autres pays européens, notamment où sévissent des partis néo-populistes4, à l’instar du PVV de Geert Wilders aux Pays-Bas. De quoi se dédouaner de toute accusation de xénophobie et répondre à des inquiétudes, pouvant s’avérer au demeurant légitimes, de certains Français vis-à-vis de l’intégrisme musulman. Pourtant, à bien y regarder, le parti lepéniste véhicule une vision essentialisante des cultures plus proche des thèses de l’extrême droite de toujours que des valeurs républicaines. En avançant par exemple que la laïcité serait une forme sécularisée des fondements chrétiens qui, à l’inverse de l’islam, feraient la différence entre le monde de Dieu et celui des hommes, prémices à la sécularisation, les dirigeants frontistes établissent une incompatibilité culturelle entre les populations, les musulmans étant dès lors jugés inconciliables

C’est au milieu des années 1990 que ce virage social a été initié au sein du Front national de la jeunesse alors dirigé par Samuel Maréchal. Suite à l’effondrement du communisme soviétique, le Front national abandonne son identité droitière (ultralibéralisme économique, atlantisme, conservatisme moral) et puise son inspiration idéologique dans des groupes, tel le GRECE, ayant conceptualisé dès les années 1970 la recherche d’une troisième voie entre capitalisme et communisme.

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Dans certaines régions comme le Nord-Pasde-Calais, il est indéniable que ce ralliement populaire provient pour une bonne part des rangs de la gauche ouvrière. Se refusant à voter pour la droite, incarnation d’un patronat honni, et dépité tant par un climat affairiste que par un embourgeoisement de la base militante des partis de gauche, nombre d’ouvriers de la région ont pu être tentés par l’option FN.

Dans un contexte où les clivages politiques font de moins en moins sens, cette volonté de redéfinir la pluralité politique à partir de critères identitaires (« nationaux » vs « cosmopolites ») n’est pas sans attrait pour une jeunesse en quête de repères structurants et qui se reconnaît de moins en moins dans les anciennes configurations politiques marqués par les clivages sociaux et politiques. C’est à cette époque que le parti lepéniste entame la conquête de l’électorat ouvrier, plus de 30 % de cette catégorie lui accordant son vote aux présidentielles de 1995. Une tendance qui ne s’est pas démentie depuis, si l’on excepte les élections de 2007 durant lesquelles Nicolas Sarkozy a réussi à accaparer une part de l’électorat populaire frontiste. L’origine de ce ralliement populaire, plus difficile à définir qu’il n’y parait, a suscité de nombreux questionnements parmi les chercheurs. Dans certaines régions comme le Nord-Pas-de-Calais, il est indéniable qu’il provient pour une bonne part des rangs de la gauche ouvrière. Se refusant à voter pour la droite, incarnation d’un patronat honni, et dépité tant par un climat affairiste que par un embourgeoisement de la base militante des partis de gauche, nombre d’ouvriers de la région ont pu être tentés par l’option FN6. La critique frontiste de la mondialisation pourvoyeuse de délocalisations auxquelles la région doit faire face, d’une Union Européenne jugée par trop libérale, ou encore la mise en avant de la fameuse « priorité nationale » ne sont pas sans attraits pour ceux qui, touchés par la misère sociale, ne croient
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plus aux lendemains qui chantent. Cette alternative populiste radicale prétendant redéfinir les solidarités sous un jour plus ethnique que social, permet de résoudre la tension suscitée par ce que le sociologue Louis Chauvel nomme le sentiment de « dyssocialisation » qui désigne une contradiction brutale entre l’héritage de valeurs, de représentations et d’identité transmis par la génération précédente et les situations sociales objectivement vécues dans le présent7. Tandis que dans les années 1990 l’électorat populaire frontiste était fortement concentré dans les anciennes banlieues rouges situées à proximité des grands centres urbains8, la situation a évolué par la suite. Les politistes Jean-Yves Dormagen et Céline Braconnier ont montré, dans une étude récente sur l’ethnicisation du vote en Seine-Saint-Denis, que si l’implantation frontiste a diminué dans ces zones, c’est en partie parce que les Blancs les ont désertées pour investir les espaces périurbains, où le FN effectue désormais des scores toujours plus importants9. Il prospère également dans les villes petites et moyennes comme on a pu récemment le voir dans le Gard, le Vaucluse, le Var et les Bouches-du-Rhône. Amorcé dans les années 1990, le phénomène devient significatif dans les années 2010. Surtout, il semble que l’électorat frontiste ait amplement rallié les abstentionnistes10  ; le profil des deux électorats, peu diplômés, faiblement politisés et avec des revenus modestes, ayant une proximité sociologique notable, comme le politiste Joël

Tandis que dans les années 1990 l’électorat populaire frontiste était fortement concentré dans les anciennes banlieues rouges situées à proximité des grands centres urbains, la situation a évolué par la suite. Si l’implantation frontiste a diminué dans ces zones, c’est en partie parce que les Blancs les ont désertées pour investir les espaces périurbains, où le FN effectue désormais des scores toujours plus importants.

Quatre perspectives
Gombin l’a récemment montré dans ses derniers travaux11. Cette reconfiguration tant sociologique que géographique laisse-t-elle augurer des ralliements d’ampleurs lors des prochaines élections municipales  ? Complexe, la projection doit être envisagée avec prudence. Il reste que sous couvert d’anonymat, plusieurs cadres FN disent redouter un succès trop important qui verrait le FN devoir gérer un nombre trop important de villes faute de cadres suffisamment formés. Tout au plus espèrent-ils en ravir trois ou quatre, y investir toutes leurs ressources gestionnaires afin de pouvoir en faire des vitrines et gagner de la sorte en crédibilité. Ainsi, Steeve Briois fait-il campagne à Hénin-Beaumont sur des thématiques strictement locales (crèches, écoles, maisons de retraites, emploi) sans chercher aucunement à appliquer le programme frontiste dans sa ville. Tous au FN ont en mémoire la décision des époux Mégret, du temps où ils géraient la ville de Vitrolles, de mettre en place une prime pour les enfants nés de parents européens qui avait été logiquement retoquée par le tribunal administratif. L’effet avait été désastreux pour la crédibilité du parti. A ce niveau, la stratégie du parti frontiste se situe surtout à moyen et long termes. L’objectif consiste avant tout à investir un maximum de conseiller municipaux afin que ceux-ci puissent à terme se notabiliser, gagner en visibilité, se former à la politique. Ils y gagneront de la sorte un capital d’implantation en vue d’échéances électorales futures. C’est là une différence de stratégie notable entre le père et la fille. Si Jean-Marie Le Pen a fait de son parti une machine ayant pour objectif de le porter au pouvoir, il voyait d’un mauvais œil la constitution de baronnies locales dont il redoutait qu’elles ne lui fassent de l’ombre. D’où son peu d’empressement à soutenir les villes du Sud passées sous giron frontiste dans les années 1990. Il redoutait également que les conseillers municipaux de son parti ne soient amenés à faire des compromis, par exemple en votant les budgets, et qu’ils tombent ainsi dans la compromission et s’éloignent de l’orthodoxie du parti. Marine Le Pen a compris que cette ligne était une

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Marine Le Pen souhaite que les élus de son parti soient à même de se confronter aux réalités de la politique locale. Afin de les fidéliser, elle et son équipe se sont évertués à investir un maximum de jeunes, voire de très jeunes candidats en tête de liste.

erreur pour qui souhaite véritablement accéder au pouvoir, qu’un parti sans élus durablement implantés n’a pas d’avenir. Elle souhaite au contraire que les élus de son parti soient à même de se confronter aux réalités de la politique locale. Afin de les fidéliser, elle et son équipe se sont évertués à investir un maximum de jeunes, voire de très jeunes candidats en tête de liste. Outre que ce renouvellement générationnel permettra de tourner un peu plus la page Jean-Marie Le Pen et de ses compagnons de route quelque peu encombrants, elle offrira surtout l’opportunité d’investir des candidats n’ayant que peu de capitaux politiques à faire valoir. Redevables d’une investiture qui aurait été, il est important de le rappeler, inespérée dans n’importe quel autre parti politique, leur fidélité à la présidente du Front national devrait s’en trouver renforcée. Pour en revenir aux jeunes, il est d’ailleurs symptomatique que beaucoup d’entre eux se sont engagés au sein du Front national alors que Marine Le Pen en prenait la tête. Un engouement générationnel qui s’est traduit au niveau des urnes puisque 23 % d’entre eux ont voté pour la candidate frontiste en 201212. Il est notable que l’image de modernité que Marine Le Pen a su mettre en avant dans les médias a joué un rôle non négligeable dans sa capacité à séduire les jeunes générations. Dans les entretiens que j’ai pu faire avec de jeunes sympathisants, beaucoup mettaient en avant le fait qu’elle soit « une femme de son temps » : jeune au regard du personnel politique auquel ils sont habitués, active avec un statut d’avocat, divorcée deux fois et vivant dans une famille recomposée sans être mariée, supposément gay friendly, et ce bien que le programme du FN soit résolument conservateur en matière de

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Le Front national, éternel « centre de gravité » de la vie politique française  ?

mœurs. Sa prise de distance avec les outrances de son père, sa mise en avant des fondements républicains, sa critique du communautarisme ou sa dénonciation du sexisme, de l’homophobie voire de l’antisémitisme dans certains quartiers ont grandement contribué à la rendre populaire auprès de cette jeunesse pour laquelle son père fait figure de dinosaure de la politique française. Si l’on repère toujours des crânes rasés dans les défilés du Front national, la nouvelle équipe s’efforce toutefois de les tenir à distances des structures du parti.

En 2012, beaucoup de jeunes sympathisants mettaient en avant le fait qu’elle soit « une femme de son temps » : jeune au regard du personnel politique auquel ils sont habitués, active avec un statut d’avocat, divorcée deux fois et vivant dans une famille recomposée sans être mariée, supposément gay friendly, et ce bien que le programme du FN soit résolument conservateur en matière de mœurs.

Le Front national a d’ailleurs déployé, et depuis très longtemps, beaucoup de moyens et d’énergie dans l’Internet afin de pouvoir diffuser ses messages auprès de la jeunesse. Les sites frontistes, ou ceux proches du FN, constituent autant de sas qui permettent une première approche virtuelle, préalables à des ralliements réels. Sachant que le FN éveille toujours la suspicion en dépit de la « dédiabolisation », au point que nombre de ses électeurs continuent de masquer leur vote en sa faveur13, Internet est perçu comme une opportunité de constituer des contre-médias à même de contourner l’information diffusée par les médias traditionnels jugés « aux ordres », mais aussi de prendre contact plus facilement avec de potentiels soutiens encore réticents à faire leur coming out. Les forums tels F.  desouche, bien que celui-ci ne soit pas directement rattaché au FN, permettent en ce sens de
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contribuer à diffuser les idées frontistes, chaque membre étant invité à commenter sous pseudonyme l’actualité sous un jour nationaliste. Le discours social constitue sans doute également un attrait auprès des jeunes générations. En effet, avec la crise économique, tout un pan de la jeunesse issue des catégories populaires arrive sur un marché du travail en pleine rétractation. Sans compétences ni diplômes à faire valoir dans la nouvelle économie globalisée, cette partie de la jeunesse qui ne parle aucune langue étrangère, pour laquelle voyager à l’étranger tient de l’utopie et peine à saisir quels atouts pourraient bien lui apporter la mondialisation ou l’Union européenne, risque fort de considérer que le discours frontiste n’est pas sans attraits. Autant de points qui peuvent faire craindre des élections pour le moins compliquées pour la gauche au printemps prochain. La législative partielle à Villeneuve-sur-Lot a montré que la stratégie du Front national pouvait s’avérer terriblement efficace. En mettant en avant un candidat à la fois jeune et bien implanté, notamment en raison de son héritage familial (son père étant membre de la chambre d’agriculture locale et édile UMP), le FN n’a raté le siège que d’un cheveu. Le candidat socialiste était de son côté étonnamment très peu implanté. Avec 12 % à 14 % des électeurs socialistes du premier tour ayant voté pour le candidat frontiste au second, on est toutefois loin du raz de marée escompté par le Front national et de sa volonté de faire éclater les clivages traditionnels. De son côté, le candidat de droite n’est pas parvenu à capitaliser sur l’échec du candidat socialiste. Si la situation locale, avec l’affaire Cahuzac en toile de fond, ne permet pas de faire de cette élection un test à l’échelle nationale, il reste que de nombreux électeurs de gauche refusent désormais de cautionner le Front républicain au motif que l’UMP serait engagé dans une course-poursuite avec le FN. Mais le plus inquiétant est sans doute le rapprochement idéologique entre les électorats de droite et d’extrême droite. Si le FN sent toujours aujourd’hui le souffre, la stratégie de Patrick Buisson a indéniablement contribuer à convaincre la moitié de l’électorat de

Quatre perspectives
Si des alliances au niveau local voient inévitablement le jour, elles seront sans doute sporadiques et circonstanciées. En s’engageant dans une alliance au niveau national, l’UMP prendrait le risque de partir au combat avec un allié dont le principe phare du programme, la préférence nationale, est anticonstitutionnelle, c’est-à-dire en contradiction avec les fondements républicains. De quoi s’aliéner sa composante centriste, voire gaulliste, et risquer l’éclatement.

25 partir au combat avec un allié dont le principe phare du programme, la préférence nationale, est anticonstitutionnelle, c’est-à-dire en contradiction avec les fondements républicains. De quoi s’aliéner sa composante centriste, voire gaulliste, et risquer l’éclatement. Ses dirigeants l’ont bien compris qui, en dépit d’un braconnage intempestif sur les terres idéologiques du FN, voire de propos ambigus dans les consignes de second tour, restent fermes sur cette question des alliances. De son côté, le parti frontiste risquerait de perdre son capital protestataire, d’être justifiable de compromis, donc de compromission, et par ailleurs comptable d’un bilan. Le Front national a donc peu de chance d’absorber l’UMP, ni d’être absorbé par elle. En dépit de sa nouvelle stratégie, au demeurant efficace, il risque de continuer pour un certain temps encore à se tenir à l’écart du pouvoir tout en engrangeant des soutiens plus importants. De quoi faire de lui plus que jamais le centre de gravité du système politique en contraignant les autres partis à se positionner vis-à-vis de ses thèses sulfureuses.

droite qu’une alliance avec le parti de Marine Le Pen était de l’ordre du souhaitable. Doit-on pour autant s’attendre à des alliances électorales dans un futur proche ? Rien n’est moins sûr. Si des alliances au niveau local voient inévitablement le jour, elles seront sans doute sporadiques et circonstanciées. En s’engageant dans une alliance au niveau national, l’UMP prendrait le risque de

1. Pascal Perrineau, Le symptôme Le Pen, Paris, Fayard, 1997. 2. En février 2011, à peine élue à la tête du FN, elle qualifie la Shoah de « summum de la barbarie » dans une interview au magazine Le Point (3 février 2011). 3. Louis Favoreu, « La Constitution n’autorise pas la préférence nationale », Le Figaro, 19 juin 1998. 4. Hans-Georg Betz, La droite populiste en Europe. Extrême et démocrate ?, Paris, Autrement, 2004. 5. Marine Le Pen, A contre-flots, Paris, Grancher, 2006. 6. Je me permets de renvoyer ici au 3e chapitre consacré à Hénin-Beaumont de mon ouvrage Enquête au cœur du Nouveau Front national, Paris, Nouveau monde éditions, 2012. 7. Louis Chauvel, « Le renouveau d’une société de classes », in Paul Boufartigue (dir.), Le retour des classes sociales, Paris, La dispute, 2004. 8. François Platone, Henri Rey, « Le FN en terre communiste », in Nonna Mayer, Pascal Perrineau, Le Front national à découvert, Paris, Presses de Science Po, 1996. 9. Céline Braconnier, Jean-Yves Dormagen, « Le vote des cités est-il structuré par un clivage ethnique ? », Revue française de science politique, vol. 60, n° 4, août 2010. 10. Nonna Mayer, « De Jean-Marie à Marine Le Pen  : l’électorat du Front national a-t-il changé  ? », in Pascal Delwit (dir.), Le Front national. Mutations de l’extrême droite française, Bruxelles, Éditions de l’université de Bruxelles, 2012. 11. http://www.joelgombin.fr/tag/fn/ 12. IFOP, sondage sortie des urnes, 22 avril 2012. 13. Sylvain Baronne, Emmanuel Négrier, «  Le nouveau désordre frontiste. Le vote Le Pen en milieu rural  », Communication à la section thématique 27, « Le nouveau Front national en question », Congrès de l’AFSP, 10-11 juillet 2013.

Gaël Brustier
est sociologue et auteur de La guerre culturelle aura bien lieu, Mille-et-une-nuits, 2013

Contribution à une analyse de la « droitisation »

es récentes déclarations de François Fillon sur la stratégie de l’UMP face au FN, plaçant celui-ci sur un pied d’égalité avec le PS ont fait comprendre que le problème majeur pour la vie politique de notre pays se situe plus au sein de la droite parlementaire que dans la montée réelle mais limitée du Front national. S’il est très difficile d’établir une théorie générale de la droitisation, il apparaît que ce phénomène concerne l’ensemble des pays d’Europe occidentale ou d’Amérique du Nord.

L

Mondialisation et géographie sociale
L’entrée dans la mondialisation de la France, les conséquences de la globalisation financière et de la crise et la modification de la géographie sociale de notre pays ont eu des conséquences sur notre imaginaire collectif. Des données quantifiables

relatives à la désindustrialisation de notre pays ou au déclassement de nombre de nos concitoyens éclairent sur l’ampleur des enjeux. Cette évolution correspond au basculement du centre de gravité du monde de l’Atlantique au Pacifique. L’évolution du processus de production d’un pays induit des mutations considérables dans une société. On sait, par exemple, comment la Californie, à partir des années 1950, en plein boom économique consécutif à l’effort de guerre de la Second Guerre mondiale, a vu son urbanisme évoluer, sa population muter et comment certains comtés sont alors devenus le berceau d’une flambée conservatrice à partir des années 19601 qui amena Reagan au poste de gouverneur de Californie en 1966 puis à la Maison Blanche en 1980. Les grandes évolutions économiques induisent, par exemple, une gestion différente de l’espace et la mondialisation mérite qu’on en étudie la sociologie2. La périurbanisation de la France n’est pas le moindre des phénomènes induits par cette évolution. On peut aussi mentionner l’existence d’une ruralité ouvrière postindustrielle dans

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Contribution à une analyse de la « droitisation »

Les grandes évolutions économiques induisent une gestion différente de l’espace et la mondialisation mérite qu’on en étudie la sociologie. La périurbanisation de la France n’est pas le moindre des phénomènes induits par cette évolution. On peut aussi mentionner l’existence d’une ruralité ouvrière postindustrielle dans le Nord-Est de la France expliquant, en grande partie, la percée actuelle du Front national dans ces régions. Ces réalités sociales et spatiales, imbriquées, déterminent les représentations que nos concitoyens se font du monde.

européen. Cependant, à chaque élection présidentielle, l’écart s’accroît entre le total des candidats de droite et celui des candidats de gauche chez les ouvriers.

Gramsci est de retour…
Ce n’est pas un hasard si Gramsci est l’un des auteurs qui vient éclairer la présente période. Dirigeant historique du Parti communiste italien (PCI), mort à sa sortie des geôles de Mussolini, Gramsci a théorisé l’hégémonie culturelle. De nombreux auteurs nous permettent de le redécouvrir. Razmig Keucheyan notamment, dans Guerre de mouvement, guerre de position, se fait l’exégète talentueux de Gramsci. La « crise », dont on parle depuis quarante ans, a son idéologie  : l’occidentalisme. Nos pays se conçoivent comme un ensemble civilisationnel menacé et en déclin. La «  crise  » n’est jamais que le nouveau stade d’évolution de l’économie mondiale qui induit des mutations dans les représentations collectives. Ce retour de Gramsci permet de rompre le cercle vicieux de la confrontation entre une gauche impuissante et une « gauche manichéenne »5 pour imaginer une gauche qui affronte les évolutions culturelles du monde. Lorsque l’on met l’accent sur le « combat culturel », il est fréquent de se voir opposer la primauté de

le Nord-Est de la France expliquant, en grande partie, la percée actuelle du Front national dans ces régions. Ces réalités sociales et spatiales, imbriquées, déterminent les représentations que nos concitoyens se font du monde.

Crise de la social-démocratie…
Le problème de la droitisation est lié au problème du destin de la social-démocratie. Le problème de la gauche aujourd’hui est qu’elle ne parvient pas à dégager un véritable horizon historique, une interprétation du monde cohérente. La crise de social-démocratie n’est d’ailleurs pas propre à la France. Le livre magistral de Donald Sassoon, One hundredyears of socialism 3, décrit fort bien la situation dans laquelle se trouve la social-démocratie européenne. On peut conseiller également, le tout nouvel ouvrage de référence coordonné par Jean-Michel de Waele, Fabien Escalona et Mathieu Vieira, The Palgrave Handbook of Social Democracy in the European Union. Évoquons aussi l’important ouvrage qu’ils ont dirigé – « Une droitisation de la classe ouvrière »4 – qui permet de comprendre les étapes du désalignement électoral de la classe ouvrière par rapport à la gauche. Phénomène qui dépasse le strict cadre français, ce désalignement doit être analysée dans un cadre
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La « crise », dont on parle depuis quarante ans, a son idéologie : l’occidentalisme. Nos pays se conçoivent comme un ensemble civilisationnel menacé et en déclin. La « crise » n’est jamais que le nouveau stade d’évolution de l’économie mondiale qui induit des mutations dans les représentations collectives. Ce retour de Gramsci permet de rompre le cercle vicieux de la confrontation entre une gauche impuissante et une « gauche manichéenne » pour imaginer une gauche qui affronte les évolutions culturelles du monde.

Quatre perspectives
l’économique et du social sur toute autre question. Renonçant à être « vraiment à gauche », la social-démocratie serait sanctionnée. Mais placer le curseur «  à gauche  » ne suffit pas à gagner l’hégémonie culturelle. Tout individu, a fortiori tout citoyen, développe sa propre interprétation du monde. Il faut donc donner une interprétation du monde radicalement différente de celle qui soustend la puissance des droites…

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La question des paniques morales vient se greffer sur la peur du déclin. Les paniques morales sont des réactions souvent disproportionnées par rapport à des comportements minoritaires jugés en décalage avec la norme sociale et potentiellement dangereux pour la société.

Paniques morales et peur du déclin
Depuis une quarantaine d’années, les pays d’Europe occidentale ou d’Amérique du Nord sont donc hantés par la peur du déclin. Cette peur n’est pas d’une radicale nouveauté sur notre continent. Elle a été prégnante dans les années  1920 et  1930 notamment. La parution du Déclin de l’Occident d’Oswald Spengler 6 a, par son titre plus encore que par ses analyses, marqué une époque et contribué à introduire dans le débat public une thématique alors relativement nouvelle pour un continent qui, depuis 1492, était parvenu à dominer le monde et à dominer des puissances comme la Chine ou l’Inde. Souvenons-nous que la peur du déclin a mû les conquêtes du pouvoir par Thatcher (1979)7 et Reagan (1980). Dans le cas de ce dernier, le mouvement conservateur n’a pu parvenir à la quasihégémonie culturelle sur les États-Unis sans l’idée que les États-Unis vivaient un déclin qu’il convenait d’endiguer. Reagan entonna le chant du déclin pour solidariser les différentes familles conservatrices du Parti républicain et séduire les « Reagan Democrats » qui firent son succès en 1980 et surtout 1984. La France qui tombe8, l’ouvrage de Nicolas Baverez a, quant à lui, contribué, en France, à nourrir les prémices de la petite révolution conservatrice sarkozyenne. Aujourd’hui, c’est François Fillon qui psalmodie le thème du « déclin ». La question des paniques morales vient se greffer sur la peur du déclin. Les paniques morales sont des réactions souvent disproportionnées par rapport à des comportements minoritaires jugés en décalage

avec la norme sociale et potentiellement dangereux pour la société. Le sociologue Stuart Hall, père des Cultural Studies, a mis en lumière le mode de fonctionnement du thatchérisme au Royaume-Uni, voyant dans celui-ci une tentative de réponse à la crise qui passait par une recomposition complète de l’idéologie et des structures sociales du pays. « La gauche ferait bien de commencer par “apprendre du thatchérisme”» dit Hall qui invite ainsi à comprendre, dans leur subtilité et leur complexité, les dynamiques de domination culturelle exercées par les droites depuis une trentaine d’années.

Obsession de l’islam et populisme identitaire
L’islam est une sorte de medium pour introduire cette peur du déclin civilisationnel dans nos débats publics. Nos sociétés sont obsédées par l’islam. Ce n’est pas lié à la seule crise économique mais à l’évidence au sentiment diffus que, depuis une quarantaine d’années, nos pays vivent une baisse d’influence dans le monde. Un pays comme la Norvège, épargné par la crise, est le cadre de développement d’une extrême droite particulièrement dynamique, dont l’aspect «  anti-islam  » n’est pas le moindre. L’extrême droite hédoniste-sécuritaire de Pim Fortuyn puis Geert Wilders aux Pays-Bas, témoigne également de la vigueur de l’extrême droite dans des pays moins exposés à la crise. Se développe en fait une forme de «  populisme identitaire » : contestation des élites au nom d’une vision essentialiste de l’identité française (qui se

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Contribution à une analyse de la « droitisation »

définit, chacun le comprend, plus par ce qu’elle n’est pas que par ce qu’elle est), le populisme identitaire est la dernière configuration idéologique qui s’est développée à droite. Il recouvre tant la peur de l’islam que l’opposition au mariage pour tous ou le rappel à des « valeurs » conservatrices. C’est en prenant en compte cette dimension liée aux paniques morales et aux causes qui les soustendent qu’on peut comprendre le mouvement qui s’est déroulé l’an passé en opposition au « mariage pour tous ».

des 4 % de messalisants. En plusieurs occasions plusieurs centaines de milliers de personnes ont battu le pavé pour s’opposer à la « loi Taubira ». Il s’agit d’un mouvement contestataire de droite qui comporte à la fois ses intellectuels, ses cadres politiques, ses relais et soutiens dans le monde de l’économie, ses activistes. L’efflorescence de mouvements, groupes et groupuscules militants sur le terreau de cette mobilisation démontre la vigueur du mouvement mais surtout engage à s’interroger sur de possibles réalignements électoraux consécutifs.

Un mouvement social de droite
Nos sociétés sont obsédées par l’islam. Ce n’est pas lié à la seule crise économique mais à l’évidence au sentiment diffus que, depuis une quarantaine d’années, nos pays vivent une baisse d’influence dans le monde. Un pays comme la Norvège, épargné par la crise, est le cadre de développement d’une extrême droite particulièrement dynamique, dont l’aspect « anti-islam » n’est pas le moindre.

Un électorat de droite en fusion
L’électorat de l’UMP et du Front national tend à fusionner. Cela est vrai dans le Sud-est. C’est à relativiser dans le Nord-Est où l’électorat ouvrier du FN des terres désindustrialisées a plus de mal à se reporter spontanément sur l’UMP. Cela semble prendre un tour plus indirect dans l’Ouest. Deux partielles ont vu le PS être éliminé dès le premier tour de scrutin. Dans l’Oise et le Lot-et-Garonne, les candidats socialistes ont été évincés du second tour au profit du Front national. Il s’agit de cas différents tant les chiffres relatifs à la porosité de second tour de l’électorat socialiste au vote FN diffère. Mais l’alerte est bien là. L’UMP connaît, en termes de voix, une légère érosion. Le PS, à chaque fois, connaît un effondrement. Le Front national fait des bonds en pourcentages. A Villeneuve-sur-Lot, au premier tour, alors que l’abstention progresse par rapport à juin 2012, il a enregistré 1  000 voix supplémentaires par rapport à l’an passé. Le FN, dont on constate qu’il parvient à progresser de manière spectaculaire dans ses duels avec l’UMP semble bénéficier d’une dynamique à double détente : au premier tour, une forme de radicalisation droitière le fait progresser. Au second, c’est une dynamique de contestation des élites qui peut lui apporter, à chaque fois, quinze à vingt points supplémentaires. Néanmoins, on aurait tort de se focaliser sur le seul Front national. Si l’on s’attarde sur les travaux

De l’été 2012 à  la fin du printemps 2013 s’est déroulé en France un important mouvement social «  de droite  ». Parti de l’opposition d’une partie de la société à la « proposition 31 » du candidat François Hollande relative au droit des personnes de même sexe de se marier. Ce mouvement était-il prévisible  ? Il est toujours difficile de prévoir des « paniques morales » et de prévoir l’ampleur d’un mouvement social. Néanmoins, au sein de l’Église catholique, le rapport de forces était tel, au moment de l’élection du Président de la République, qu’il n’était absolument pas inenvisageable que l’opposition soit forte et que les paroisses mobilisent véritablement les fidèles. Le mouvement, parti d’un noyau de catholiques pratiquants, a très vite débordé le strict cadre
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Quatre perspectives
Il faut considérer l’évolution de l’imaginaire du pays dans son ensemble et resituer le problème du FN dans la problématique plus large d’une droitisation qui doit surtout être analysée comme la difficulté de la social-démocratie et de la gauche radicale à dominer culturellement (idéologiquement) le pays.

31 dans son ensemble et resituer le problème du FN dans la problématique plus large d’une droitisation qui doit surtout être analysée comme la difficulté de la social-démocratie et de la gauche radicale à dominer culturellement (idéologiquement) le pays. C’est davantage l’implosion de la droite (qui a définitivement jeté aux oubliettes la démocratiechrétienne et le gaullisme) qui pose un problème politique à la France. Cette implosion est révélée spectaculairement par les récentes déclarations de François Fillon relatives au « ou-ou » et au choix du « moins sectaire » entre FN et PS. La question s’avère donc plus être celle des outils que peut développer ou redévelopper le Parti socialiste pour imposer sa propre représentation du monde.

de Joël Gombin, on constate par exemple, qu’en termes d’inscrits, sur trente ans, si la progression du FN est réelle, elle n’est toutefois nullement exponentielle. Pour comprendre le problème, il faut considérer l’évolution de l’imaginaire du pays

1. Lisa McGirr, Suburban Warriors, Princeton University Press, 2001 2. Saskia Sassen, La globalisation, une sociologie, Gallimard, 2009 3. Donald Sassoon, One Hundred years of socialism, 2010 4. Mathieu Vieira, Jean-Michel de Waele (eds.), Une droitisation de la classe ouvrière en Europe ?, Paris, Economica, collection Politiques Comparées, 2012, 218 pages. 5. Michael Bérubé, The Left at war, NYU Press, 2009 6. Déclin de l’Occident, (2 tomes 1918-1922), Gallimard, 1948, réédition 2000. 7. Voir notamment Stuart Hall, Le Populisme autoritaire, Paris, Editions Amsterdam, 2008. 8. Nicolas Baverez, La France qui tombe : un constat clinique du déclin français, Perrin, 2003

Gilles Ivaldi
est chargé de recherche au CNRS, section 40 « Sociologie - Sciences politiques - Droit » du département Sciences Humaines et Sociales (SHS).

« Le mouvement à gauche opéré par le FN participe d’une évolution vers un “populisme de crise” »

a Revue socialiste : Le Front national est-il un danger pour la République ? Gilles Ivaldi  : Le rapport des partis populistes extrémistes au champ démocratique est, on le sait, complexe et très ambigu, tant du point de vue de l’expression de leur projet politique, que du point de vue du système de valeurs qu’ils incarnent dans l’espace public. Des formations telles que le Front national, en France, représentent un défi de l’intérieur, non pas tant pour les fondements du régime lui-même, que pour les normes et la culture des démocraties libérales. Comme la grande majorité des partis populistes extrémistes en Europe, le FN accepte de se plier aux règles du jeu démocratique légal. Son projet n’est pas, en ce sens, ouvertement « révolutionnaire » quand bien même, on l’a encore vu récemment, le parti continue d’entretenir des liens avec certains groupuscules radicaux violents. En revanche, son populisme anti-establishment conduit à un travail systématique de sape des valeurs et des mécanismes fondamentaux de la démocratie représentative pluraliste. Il s’attaque

L

à certaines normes démocratiques que sont les processus institutionnels, la régulation des conflits, la recherche de compromis entre des intérêts contradictoires et le rôle essentiel joué par les corps intermédiaires – syndicats, partis, associations – dans l’articulation et l’expression de ces intérêts. Le modèle qui prévaut, aujourd’hui, dans la plupart des grandes nations occidentales, est précisément

Son populisme anti-establishment conduit à un travail systématique de sape des valeurs et des mécanismes fondamentaux de la démocratie représentative pluraliste. Il s’attaque à certaines normes démocratiques que sont les processus institutionnels, la régulation des conflits, la recherche de compromis entre des intérêts contradictoires et le rôle essentiel joué par les corps intermédiaires – syndicats, partis, associations – dans l’articulation et l’expression de ces intérêts.

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« Le mouvement à gauche opéré par le FN participe d’une évolution vers un “populisme de crise” »

ce modèle de démocratie libérale, fondé sur des principes de checks and balances, de respect des conventions internationales ou de constitutionnalité. Ces principes fondent la stabilité des régimes démocratiques y compris à travers un certain formalisme que rejette le FN. Son volontarisme politique masque souvent le refus de considérer l’existence de ces contraintes formelles qui pèsent aujourd’hui sur l’action publique et la gouvernance. L’argumentation populiste du FN véhicule l’image d’une démocratie «  dévoyée  » par les élites. Son discours est d’abord normatif et expressif – Margaret Canovan parle très justement de la dimension « rédemptrice » du populisme. Il se fonde sur une représentation idéalisée du peuple comme une entité homogène qui serait dotée d’un sens moral et, surtout, d’une volonté unique. En cela, il fait mine d’ignorer la pluralité d’intérêts, de préférences, de croyances ou de valeurs, qui existe au sein de la société civile. Sur des questions comme la peine de mort ou le mariage pour tous, le « peuple » que le FN prétend représenter ne correspond en réalité qu’à une partie seulement de la société française, en aucun cas son intégralité. L’idéal frontiste d’une démocratie plébiscitaire, sous l’autorité d’un chef incarnant une volonté populaire unique, est donc assez éloigné des exigences et des réalités du pluralisme démocratique moderne. La doctrine, enfin, du FN demeure encore profondément ancrée dans un espace de radicalité et d’arbitraire discriminatoire. Son corpus idéologique tranche avec les valeurs et les objectifs du

pacte républicain d’assurer la cohésion nationale, l’intégration, l’universalité et la défense des groupes minoritaires contre une possible oppression, ou, tout simplement, contre l’indifférence de la majorité. À cet égard, la stratégie de « dédiabolisation » mise en œuvre par Marine Le Pen s’est traduite par des changements de comportement et de langage, mais elle n’a pas sensiblement altéré le cœur du programme du parti sur les questions d’immigration, d’autorité ou sur certaines questions morales comme le mariage homosexuel ou même l’avortement. Le défi est d’autant plus important, aujourd’hui, que le FN s’est très habilement réapproprié le registre de la laïcité et de la défense des valeurs républicaines, ce qui brouille un peu plus encore son message et accroît la distance entre son image plus « soft » et la réalité d’un programme radical qui n’a finalement que très peu évolué depuis Jean-Marie Le Pen. L.  R.  S.  : Bon nombre d’intellectuels et d’hommes politiques ont pointé la «  lepénisation des esprits  » pour stigmatiser le danger que représente le discours frontiste. Cette affirmation vous paraît-elle fondée aujourd’hui  ? La menace est-elle idéologique ? G. I. : Oui, mais pas seulement. L’impact des partis populistes extrémistes est de plusieurs ordres. Il touche à la fois aux idées, mais aussi, aux politiques publiques tangibles, aux transformations des partis modérés sous l’influence de leurs challengers populistes et, plus largement, à l’impact sociétal de ce type de formations. Notons quand même qu’il existe aujourd’hui un débat scientifique important au niveau international sur cette question de l’influence de partis tels que le FN. Il apparaît souvent difficile d’établir avec certitude un lien de causalité entre le succès de ces partis et l’évolution des partis modérés sur les questions relatives à l’immigration, à la sécurité, ou, plus récemment, à l’islam. La plupart des travaux comparatifs montrent en particulier que l’impact des formations populistes est souvent surestimé par les observateurs. En termes de policies, les études dont on dispose

Le défi est d’autant plus important, aujourd’hui, que le FN s’est très habilement réapproprié le registre de la laïcité et de la défense des valeurs républicaines, ce qui brouille un peu plus encore son message et accroît la distance entre son image plus « soft » et la réalité d’un programme radical qui n’a finalement que très peu évolué depuis Jean-Marie Le Pen.
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Quatre perspectives
Les études dont on dispose soulignent l’influence de ces partis sur certains enjeux spécifiques, notamment l’immigration. On constate, effectivement, une tendance au durcissement des politiques d’immigration, en Europe, depuis de nombreuses années et cette tendance est globalement plus marquée dans les pays où les partis populistes extrémistes sont forts électoralement.

35 minorités et de lutte contre les discriminations. Les positions prises par François Hollande pendant la campagne de 2012 témoignent, je crois, de cette évolution, avec à la fois une position de fermeté sur l’immigration et l’appel à une meilleure intégration, dont le droit de vote des étrangers pourrait être une mesure emblématique si elle voit le jour pendant le quinquennat. À droite, la « course aux voix » du FN par la droite parlementaire n’est évidemment pas une nouveauté, elle a été engagée dès le milieu des années 1980. Mais, la stratégie de droitisation a incontestablement été poussée très loin par Nicolas Sarkozy lors de la présidentielle de 2012. Dès 2011, la loi relative à l’immigration, à l’intégration et à la nationalité a montré un durcissement notable, qui tranchait déjà avec la politique «  d’immigration choisie » du début de mandat. En 2012, un virage éminemment populiste a été opéré sur la réduction drastique de moitié de l’immigration légale, la remise en cause de Schengen et les questions liées au «  communautarisme  ». Ces évolutions ont fait suite à certains changements substantiels dans la doctrine de la droite républicaine, comme le lien établi, dès 2010, entre immigration et criminalité, et, même si cela est passé relativement inaperçu, certains propos sur les effets supposés négatifs de l’immigration sur la protection sociale à travers les débats sur l’AME (Aide médicale d’État) au sein de la droite ou les propos tenus par Nicolas Sarkozy lors de la campagne présidentielle. Il ne s’agit pas simplement d’un épiphénomène conjoncturel  : pendant plusieurs mois, cette ligne identitaire et « civilisationniste » a été relayée politiquement par

soulignent l’influence de ces partis sur certains enjeux spécifiques, notamment l’immigration. On constate, effectivement, une tendance au durcissement des politiques d’immigration, en Europe, depuis de nombreuses années et cette tendance est globalement plus marquée dans les pays où les partis populistes extrémistes sont forts électoralement. Dans certains cas, ces évolutions sont liées à la pression que ces mouvements exercent au sein du gouvernement, notamment dans des cas comme l’Italie, l’Autriche, le Danemark ou la Norvège où les populistes ont directement participé aux coalitions au pouvoir ou les ont soutenues. Pour autant, des tendances similaires sont visibles dans d’autres pays comme la Grande-Bretagne, les Pays-Bas ou l’Allemagne où le poids de la droite radicale a été ou reste encore beaucoup plus limité. En France, l’essor électoral du FN a indéniablement pesé sur les politiques d’immigration et de sécurité. Là aussi, un lien de causalité est difficile à établir. Dès le milieu des années 1970, les politiques d’immigration avaient pris un tournant restrictif, s’agissant notamment de l’immigration de travail. L’émergence du FN a donc probablement joué comme un accélérateur en la matière. Son impact n’a pas, en outre, été le même à gauche et à droite de l’échiquier politique. Depuis 1981, la gauche a évolué sur les questions d’immigration et a progressivement adopté des politiques plus restrictives en matière d’entrée et de séjour des étrangers. Elle a, en revanche, été en mesure de préserver des politiques positives en matière d’intégration des immigrés, de droits des

On assiste à un processus de radicalisation au sein de l’UMP, à la fois du point de vue électoral et au regard de l’évolution du parti lui-même. Les élections internes de novembre 2012 ont montré l’ascendance prise par les fractions les plus droitières, notamment la Droite forte, sur une plateforme étonnamment proche idéologiquement du FN.

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« Le mouvement à gauche opéré par le FN participe d’une évolution vers un “populisme de crise” »

En France, le FN est longtemps resté isolé, politiquement, mais ailleurs, en Europe, des partis de même nature ont été capables de s’imposer comme partenaires de gouvernements de centre droit, ce qui a bouleversé les modèles traditionnels de coalitions. Cette alliance des droites a privé, dans de nombreux cas, la gauche de l’opportunité d’occuper le gouvernement.

certaines personnalités de l’UMP, au premier rang desquelles l’ancien ministre de l’Intérieur, Claude Guéant. Ce dernier s’est illustré par une succession de déclarations très polémiques sur l’immigration et l’islam. Les cinq années de présidence Sarkozy ont, en outre, été marquées par un renforcement impressionnant de l’arsenal sécuritaire et répressif. On assiste, me semble-t-il, à un processus de radicalisation au sein de l’UMP, à la fois du point de vue électoral et au regard de l’évolution du parti luimême. Les élections internes de novembre 2012 ont montré l’ascendance prise par les fractions les plus droitières, notamment la Droite forte, sur une plateforme étonnamment proche idéologiquement du FN. La prise de distance de Jean-Louis Borloo a témoigné du malaise provoqué dès 2011 chez l’aile centriste par ce déplacement à droite de l’UMP. Il s’agit là d’un élément essentiel  : la construction d’un bloc unifié, à droite, reste une condition fondamentale de résistance au Front national et l’unité construite autour de l’UMP, depuis 2002 a participé de cette stabilité. La fragmentation à droite et au centre droit joue clairement en faveur du FN au plan électoral. En termes partisans, ensuite, le succès des partis populistes extrémistes a profondément transformé les systèmes politiques dans lesquels ces mouvements se sont structurés. En France, le FN est longtemps resté isolé, politiquement, mais ailleurs, en Europe, des partis de même nature ont été capables de s’imposer comme partenaires de gouvernements de centre droit, ce qui a bouleversé les modèles traditionnels de coalitions. Cette alliance des droites a privé dans de nombreux cas la gauche
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de l’opportunité d’occuper le gouvernement. L’avertissement vaut sans doute pour la gauche française : aujourd’hui, la pression qu’exerce le FN sur l’UMP affaiblit indéniablement la droite parlementaire. Ceci favorise mécaniquement la gauche, mais accroît, en retour, la tentation, par l’UMP, d’une alliance avec la formation de Marine Le Pen, notamment localement. Enfin, au plan sociétal, l’impact de partis comme le FN est très difficile à mesurer même si l’on parle volontiers, depuis de nombreuses années, en France, de «  lepénisation  » des esprits. Les enquêtes internationales d’opinion montrent que les attitudes anti-immigrés, sécuritaires ou antiislam, par exemple, sont assez largement répandues dans les sociétés européennes contemporaines et dépassent le cercle des seuls électeurs et sympathisants d’extrême-droite. Les formations populistes extrémistes ont certainement contribué à donner plus de visibilité à des préoccupations existantes et ont clairement accéléré leur mise à l’agenda politique dans les années 1980, mais il existe nombre d’autres facteurs qui peuvent aider à comprendre le développement de sentiments xénophobes ou autoritaires, au sein des opinions publiques européennes. L.  R.  S.  : Le climat économique, social et politique n’est-il pas propice à la montée de ce courant nationaliste et xénophobe, dans toute l’Europe ? G. I. : Il existe incontestablement, aujourd’hui, un contexte particulièrement propice aux partis populistes extrémistes sur l’ensemble du continent et les prochaines élections européennes de juin 2014 devraient permettre de mesurer l’audience sans doute à la hausse de ces partis dans plusieurs pays. Depuis 2008, les élections nationales ont déjà montré un regain de vitalité pour des partis installés de longue date comme le FN, en France, ou le FPÖ, en Autriche. D’autres formations ont émergé depuis quelques années, notamment dans des pays jusquelà relativement épargnés par le populisme  : ainsi le PVV, aux Pays-Bas, les Démocrates, en Suède, les Vrais Finnois, en Finlande, ou l’UKIP, au

Quatre perspectives
Royaume-Uni, sans oublier l’Aube Dorée, en Grèce, ou l’expression plus atypique incarnée par le M5S de Beppe Grillo, en Italie, en février dernier. L’Europe est, aujourd’hui, confrontée à un ensemble d’enjeux culturels, économiques, politiques et internationaux. Sur la scène internationale, l’instabilité au Moyen-Orient, la situation en Syrie, la menace nucléaire iranienne et les suites du printemps arabe continuent d’alimenter les craintes des opinions publiques d’un « choc des civilisations » dont se saisissent les partis xénophobes pour dénoncer la montée de l’islamisme. La plupart des leaders populistes, à l’image de Marine Le Pen en France, de Heinz-Christian Strache, le leader du FPÖ autrichien, ou de Geert Wilders, aux Pays-Bas, défendent, aujourd’hui, avec plus ou moins de vigueur, l’idée d’un islam incompatible avec les valeurs et la culture occidentales. Marine Le Pen a mené une campagne très virulente, en 2012, contre ce qu’elle a nommé le « fascisme vert » qui fait écho aux propos très polémiques de Wilders, lorsque ce dernier comparait le Coran à Mein Kampf, il y a quelques années. Au débat culturel, se mêlent, évidemment, les questions économiques. Les partis populistes trouvent dans la crise économique, la montée du chômage et les politiques d’austérité matière à fustiger les gouvernements de gauche comme de droite pour leur incapacité à lutter efficacement contre la crise et ses effets sociaux. Une observation intéressante tient à l’évolution de partis tels que le FN sur les

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La difficulté de l’UE à coordonner véritablement une réponse politique aux attentes des citoyens nourrit le discours eurosceptique des mouvements populistes et favorise les attitudes de repli nationaliste. L’europhobie joue, depuis de nombreuses années, un rôle important dans la dynamique de mobilisation par ces partis : en France, en 2012, l’hostilité à l’Union européenne a constitué un facteur déterminant du vote en faveur de Marine Le Pen, à l’élection présidentielle.

L’Europe est, aujourd’hui, confrontée à un ensemble d’enjeux culturels, économiques, politiques et internationaux. Sur la scène internationale, l’instabilité au Moyen-Orient, la situation en Syrie, la menace nucléaire iranienne et les suites du printemps arabe continuent d’alimenter les craintes des opinions publiques d’un « choc des civilisations » dont se saisissent les partis xénophobes pour dénoncer la montée de l’islamisme.

questions économiques, avec un discours beaucoup plus à gauche sur les questions fiscales, sur la préservation des services publics, la redistribution des richesses ou l’intervention de l’État dans l’économie. En cela, le mouvement à gauche opéré par le FN, en France, participe d’une évolution plus générale vers un « populisme de crise » qu’on retrouve chez d’autres partis similaires tels que le PVV néerlandais, les Vrais Finnois, en Finlande, ou les populistes danois du Parti du Peuple. Enfin, cette crise est naturellement aussi celle de l’Union européenne, qui constitue, depuis de nombreuses années, une cible privilégiée du discours europhobe et antiglobalisation des populistes européens. La difficulté de l’UE à coordonner véritablement une réponse politique aux attentes des citoyens nourrit le discours eurosceptique des mouvements populistes et favorise les attitudes de repli nationaliste. L’europhobie joue, depuis de nombreuses années, un rôle important dans la dynamique de mobilisation par ces partis  : en France, en 2012, l’hostilité à l’Union européenne a constitué un facteur déterminant du vote en faveur de Marine Le Pen, à l’élection présidentielle. L.  R.  S.  : Les récents propos de François Fillon qui, à son tour, établit une équivalence entre le PS et le FN ne risquent-ils pas de faire tomber la dernière digue qui subsistait entre la droite républicaine et le FN ?

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« Le mouvement à gauche opéré par le FN participe d’une évolution vers un “populisme de crise” »

G.  I. : Les propos de François Fillon sont effectivement pour le moins inattendus de par leur teneur et venant, qui plus est, d’un leader politique qui a longtemps été parmi les défenseurs les plus ardents du refus de toute compromission avec le FN. Ils témoignent du désarroi dans lequel se trouve l’UMP, aujourd’hui. À l’image du Parti socialiste, en 2002, le parti de Jean-François Copé est confronté à une triple crise : idéologique, stratégique et de leadership. Il lui faut formuler un projet alternatif crédible pour tenir son rôle de principal parti d’opposition. Il doit clarifier, ensuite, sa ligne stratégique, notamment s’agissant d’éventuelles alliances locales avec le FN. Pour finir, et c’est le sens des primaires prévues pour 2016, il doit répondre à l’absence de leader clairement identifié dans un parti dont la culture politique reste profondément marquée par le culte bonapartiste du chef, mais qui ne peut cependant pas prendre le risque de vivre dans l’attente d’un hypothétique retour de Nicolas Sarkozy. À l’approche des municipales de 2014, le scénario de rapprochements locaux avec l’extrême-droite apparaît de plus en plus plausible. Cet affaiblissement du « cordon sanitaire » résulte d’un double phénomène : d’une part, le changement de position de l’UMP, d’autre part, la stratégie de modération et d’ouverture initiée, dès juin 2012, par le FN, avec la création du Rassemblement Bleu Marine (RBM). Outre la polarisation idéologique qu’on évoquait plus haut, un fait marquant de 2012 aura été l’abandon définitif du Front républicain par l’UMP, qui a fait suite

Les études d’opinion soulignent un soutien de plus en plus important à de telles alliances droite-extrême-droite chez les sympathisants UMP. Ces mêmes sondages montrent, en outre, une radicalisation idéologique très forte de ces derniers sur les questions relatives à l’immigration, à la sécurité ou à l’islam. Même si les deux électorats restent pour l’heure distincts, en particulier sur les questions économiques, l’existence de telles convergences représente un véritable défi pour la droite modérée.

À l’approche des municipales de 2014, le scénario de rapprochements locaux avec l’extrême-droite apparaît de plus en plus plausible. Cet affaiblissement du « cordon sanitaire » résulte d’un double phénomène : d’une part, le changement de position de l’UMP, d’autre part, la stratégie de modération et d’ouverture initiée, dès juin 2012, par le FN, avec la création du Rassemblement Bleu Marine (RBM).
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à l’adoption du « ni FN, ni PS », lors des cantonales de mars  2011. Cette décision pourrait être lourde de conséquences dans l’hypothèse d’un FN renforçant son ancrage local dans des triangulaires où la formation lepéniste ne se heurtera plus désormais au « plafond de verre » du scrutin majoritaire. À cela s’ajoute la légitimation du FN comme parti « démocratique » et « compatible avec la République » par Nicolas Sarkozy pendant la campagne présidentielle. Cette position tranche avec l’attitude plus ferme adoptée par Jacques Chirac et les responsables de l’UDF et du RPR, à partir du début des années 1990, et la condamnation du FN comme un parti hors de l’arc républicain. Si l’UMP paraît vouloir encore maintenir une ligne claire de démarcation avec le FN au plan national, la droitisation de ses troupes et les convergences qui sont apparues, notamment autour du mariage pour tous, montrent que les rapprochements à la base ne sont pas à exclure. Les études d’opinion soulignent un soutien de plus en plus important à de telles alliances droite-extrême-droite chez les sympathisants UMP. Ces mêmes sondages montrent, en outre, une radicalisation idéologique très forte de ces derniers sur les questions relatives à l’immigration, à la sécurité ou à l’islam. Même si les deux électorats restent pour l’heure distincts, en particulier sur les questions économiques, l’existence de telles convergences représente un véritable défi pour la droite modérée.

Quatre perspectives
Du côté du FN, l’ouverture qui a présidé à la formation du RBM, en 2012, semble constituer aujourd’hui la principale ligne tactique de Marine Le Pen, à l’approche des municipales de mars prochain. La charte rendue publique par le FN témoigne d’une volonté claire de dégager des bases d’accord avec les élus de droite parlementaire – fiscalité, sécurité, aide aux petits commerces, refus du « communautarisme » et fermeté face aux « gens du voyage »  – comme autant de préalables nécessaires à une alliance sur le terrain. Des accords semblent se préfigurer, en particulier, dans le grand sud méditerranéen, où le FN devrait peser de tout son poids aux prochaines municipales. La stratégie de Marine Le Pen repose, on le voit, sur deux piliers distincts. Au niveau national, elle continue de privilégier une ligne « anti-système » renvoyant dos-à-dos la droite et la gauche. Son discours s’appuie sur un populisme économique, plutôt à gauche, l’appel à l’intervention de l’État et, surtout, le rejet de l’Europe. C’est ce premier pilier qui sera vraisemblablement au cœur de la campagne pour les européennes de juin 2014. Parallèlement, au plan local, le FN reprend les grandes orientations de la stratégie mégrétiste des années 1990  : améliorer l’ancrage local du parti, favoriser le rapprochement avec l’UMP à la base et, à terme, provoquer l’éclatement de la droite sur la question des alliances avec l’extrême-droite. Ce rapprochement se fait sur un programme de droite classique : moins d’impôts, plus de sécurité et lutte contre l’immigration. Un des grands enjeux dans les mois à venir sera donc, pour la majorité comme pour l’opposition, de contrer cette stratégie à géométrie variable. L. R. S. : L’idéologie du déclin est-elle l’une des matrices de la dérive actuelle ? G. I. : Oui, très probablement. Il me semble cependant que le thème du déclin renvoie à deux aspects du phénomène populiste. Le premier est celui du rapport à la globalisation, à l’internationalisation et à l’ouverture vers le reste du monde. Depuis de nombreuses années, les partis populistes européens mobilisent autour d’une ligne de clivage

39 opposant des groupes sociaux différenciés par leurs positions économique, sociale ou culturelle, dans un monde globalisé. Des partis tels que le FN en France recrutent parmi les électeurs les plus fragilisés et les plus inquiets face à la globalisation, auprès des moins diplômés, des plus jeunes, des précaires ou des ouvriers. En 2012, l’électorat de Marine Le Pen a épousé les contours d’une France des couches populaires, touchées par le chômage, la précarité économique et un profond sentiment d’abandon. Ce sont ces catégories qui se montrent les plus sceptiques face à l’ouverture internationale de la France  : rejet massif de l’Union européenne, perceptions négatives de la globalisation et sentiments xénophobes. C’est ce sentiment de déclin de la France que Marine Le Pen manipule lorsqu’elle affirme  : « la France est déstabilisée dans tout ce qui fait sa noblesse et sa grandeur. Aujourd’hui, la France est rabaissée, sans cesse. La France ne peut plus rien. La France n’est plus rien » (Discours, Marseille, 15 septembre 2013). Le second élément qui me paraît lié à la thématique du « déclin » est la crise de l’autorité telle que semblent la percevoir de nombreux citoyens. Nicolas Sarkozy avait placé l’autorité au cœur de sa campagne de 2007, non seulement sous l’angle de la sécurité, mais en réactivant un ensemble de valeurs traditionnelles de la droite  : discipline, effort, autorité, mérite. C’est une réflexion qui traverse aujourd’hui l’ensemble de la classe politique française. Le FN joue pleinement sur cette perception d’une perte des repères dans de nombreux secteurs de la vie collective, dans la famille, à l’école, au sommet de l’État, dans la police, auprès des juges

C’est ce sentiment de déclin de la France que Marine Le Pen manipule lorsqu’elle affirme : « la France est déstabilisée dans tout ce qui fait sa noblesse et sa grandeur. Aujourd’hui, la France est rabaissée, sans cesse. La France ne peut plus rien. La France n’est plus rien » (Discours, Marseille, 15 septembre 2013).

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« Le mouvement à gauche opéré par le FN participe d’une évolution vers un “populisme de crise” »

ou dans certains quartiers. Lors de son discours du 1er mai 2013, Marine Le Pen avait fait de l’autorité son thème de prédilection et s’était posée en «  rempart contre les ténèbres  ». Des faits divers récents, à Marseille ou à Nice, notamment, ont remis la question de la sécurité sur le devant de la scène politique, avec en filigrane cette même question de la capacité des détenteurs de l’autorité républicaine à faire face à la violence et à la criminalité. Autant d’enjeux porteurs pour le FN. L. R. S.  : L’attachement aux principes républicains, moraux et laïcs n’est-il pas la meilleure arme anti-FN ? G. I. : Sans aucun doute. L’histoire de la droite française, depuis trente ans, démontre en tout cas que la surenchère idéologique sur les terres de prédilection du FN ne produit pas d’effets durables et qu’elle ne peut suffire à endiguer le vote en faveur de l’extrême-droite. En réalité, il n’existe pas aujourd’hui d’évidence claire d’options stratégiques qui permettraient de lutter efficacement contre les mouvements populistes extrémistes. Les stratégies d’intégration ou d’isolement de ces partis ont produit, selon les contextes, des effets très variables. Cette variabilité est due à un ensemble complexe de facteurs relatifs aux modes de scrutin, à l’histoire des partis populistes ou à l’attitude des partis traditionnels, des médias et de la société civile face à ces nouveaux acteurs partisans. Le cas autrichien illustre bien cette complexité  : parvenu au pouvoir en 2000, le FPÖ a connu de lourdes pertes électorales aux élections de 2002, en passant de 27 à 10 % des voix. Revenue dans l’opposition, l’extrême-droite a réuni près de 28 % lors des élections de 2008 et est créditée de plus de 20 % des voix pour les prochaines législatives de fin septembre. L’expérience accumulée de plusieurs décennies d’essor et de consolidation des partis populistes, en Europe, montre surtout la primauté de la cohérence idéologique des partis modérés face aux extrêmes, et de leur capacité à répondre concrètement aux attentes et aux inquiétudes des citoyens. Dans la plupart des cas, le succès de partis comme le FN
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se nourrit de cette absence de réponse de la part des partis traditionnels. Mais le principal risque pour les formations de gouvernement reste de légitimer les positions radicales des mouvements populistes en tentant de récupérer, électoralement, leurs idées ou leurs thèmes. C’est clairement une erreur stratégique. Chacune des grandes traditions politiques de la gauche et de la droite est en mesure de répondre aux attentes des Français sur l’ensemble des enjeux qui font aujourd’hui le lit du FN, dans le cadre des valeurs qui sont les siennes. N’oublions pas que l’ordre, l’autorité, la tradition ou l’identité sont d’abord des valeurs historiques de la droite, avant d’être des thèmes de campagne du Front national. L’UMP est, à ce titre, parfaitement légitime à évoquer ces questions. L’enjeu est de les intégrer à ce que les politologues américains appellent la « région d’acceptabilité », sans donner dans la surenchère ou la démagogie. De même, la gauche peut tout à fait tenter de continuer à répondre à ces mêmes interrogations, dans le cadre des valeurs traditionnelles de solidarité, de justice sociale et d’universalité qui définissent son ADN idéologique. Pour finir, ne perdons pas non plus de vue les défis lancés aux partis populistes eux-mêmes. Leur survie, au sein des systèmes démocratiques, pose certaines questions stratégiques fondamentales, s’agissant, notamment, de l’alliance avec les forces de droite modérée. Le FN est soumis aux mêmes types de contraintes internes et externes que les autres partis. La marche de Marine Le Pen vers la conquête du pouvoir se heurte encore, aujourd’hui, à un rejet important de la part des

Les stratégies d’intégration ou d’isolement de ces partis ont produit, selon les contextes, des effets très variables. Cette variabilité est due à un ensemble complexe de facteurs relatifs aux modes de scrutin, à l’histoire des partis populistes ou à l’attitude des partis traditionnels, des médias et de la société civile face à ces nouveaux acteurs partisans.

Quatre perspectives
L’expérience des mairies frontistes, en 1995-1997, s’était globalement soldée par un fiasco du lepénisme municipal et avait montré l’absence d’une culture gestionnaire. La conquête, par le FN, de villes en 2014 mettrait donc le parti de Marine Le Pen face à ses responsabilités et pourrait une nouvelle fois montrer les limites de l’ambition du Front national d’incarner le « parti de l’alternative ».

41 éventuelle « dé-radicalisation » pourrait avoir un double coût. Le débat sur le mariage pour tous a montré que des dissensions existent au sein du FN et qu’une partie des militants n’est pas totalement en phase avec les choix stratégiques de Marine Le Pen. Au plan électoral, la modération par le FN de son message politique pourrait, à terme, lui aliéner une partie de l’électorat le plus protestataire qui reste avant tout séduit par sa radicalité anti-système. Il en est de même, enfin, pour l’exercice effectif du pouvoir  : l’expérience des mairies frontistes, en 1995-1997, s’était globalement soldée par un fiasco du lepénisme municipal et avait montré l’absence d’une culture gestionnaire. La conquête, par le FN, de villes en 2014 mettrait donc le parti de Marine Le Pen face à ses responsabilités et pourrait une nouvelle fois montrer les limites de l’ambition du Front national d’incarner le « parti de l’alternative ».

Français. Le FN s’est sans doute banalisé, mais il souffre toujours d’un manque de crédibilité et continue d’être associé à l’extrême droite par beaucoup de nos concitoyens. S’il veut conquérir de nouveaux territoires, il lui faudra donc poursuivre son entreprise de désenclavement et, sans doute, modérer certaines de ses positions. Cette

Éclairages

Jérôme Fourquet
est Directeur du département Opinion et Stratégies d’Entreprise de l’Ifop

Le FN face aux contradictions internes de son électorat

D

ans une récente analyse intitulée «  Front du Nord, Front du Sud  », publiée dans le journal Le Monde, nous avons essayé de montrer que les divergences pouvant exister entre Marine Le Pen, la leader du FN, et Marion Maréchal-Le Pen, une des deux députés du parti, ne devaient pas être analysées comme des rivalités de personnes mais d’abord comme l’expression de deux sensibilités complémentaires existant dans l’électorat frontiste.

FN du Nord et FN du Sud
En effet, l’analyse que nous avons réalisée à partir d’un cumul d’enquêtes totalisant 6  000 interviews a montré que si le rejet de l’immigration, la demande de protection face à la mondialisation et la dénonciation des insuffisances des politiques de lutte contre la délinquance (trois thèmes qui

constituent toujours et encore les piliers de l’idéologie frontiste) étaient partagés par toutes les composantes de l’électorat FN, des différences régionales assez marquées apparaissaient sur d’autres sujets. On peut ainsi opposer de manière un peu schématique, un électorat frontiste « méditerranéen » (résidant dans les régions ProvenceAlpes-Côte-d’Azur et Languedoc-Roussillon) et un électorat « nordiste », regroupant les électeurs du Nord-Pas-de-Calais, de la Picardie, de Haute-Normandie, de Champagne-Ardenne et de Lorraine. Si ces derniers appartiennent majoritairement aux milieux populaires (ouvriers et employés) et sont plus sensibles que la moyenne aux thématiques sociales (notamment par exemple sur la nécessité d’augmenter la fiscalité des plus riches), leurs homologues du Sud se recrutent davantage dans les classes moyennes, les milieux indépendants et les retraités, sont plus sensibles au discours antifiscal et présentent une orientation plus droitière.

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Le FN face aux contradictions internes de son électorat

Le jugement sur le niveau d’imposition des plus riches
Électeurs FN du Sud Ensemble des électeurs FN Électeurs FN des autres régions Électeurs FN du Nord-Est 60 % 47 % 46 % 37 % 22 % 34 % 35 % 42 % 18 % 19 % 19 % 21 %

les villes du Sud (où la frontière entre l’UMP et le FN est de fait de plus en plus poreuse).

« Welfare chauvinism » versus droite-extrême
On peut dire que les figures « sudistes » du FN campent sur le discours traditionnel et historique du mouvement tel qu’il a été inventé et développé par Jean-Marie Le Pen. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si c’est précisément dans les départements méditerranéens que Jean-Marie Le Pen a connu ses premiers succès électoraux et que ces territoires sont très vite devenus les bastions du parti. Sans doute en partie influencée par ce qu’elle a vu et entendu dans les terres ouvrières en crise du Pas-de-Calais, Marine Le Pen a, quant à elle, progressivement modifié la tonalité du discours frontiste en lui donnant une orientation plus sociale et populaire. Cette inclinaison est très nette depuis 2011 (date de son élection à la tête du parti) et a été clairement perceptible durant la campagne présidentielle de 2012. L’idéologie «  mariniste  » conjugue les fondamentaux de l’extrême-droite (rejet de l’immigration et de la mondialisation, accent mis sur la lutte contre l’insécurité) avec une volonté de

Est trop élevé, ce qui incite les personnes à quitter le pays N’est pas assez élevé, ce qui ne permet pas de corriger les inégalités Est adapté

L’analyse des reports de voix au second tour de l’élection présidentielle de 2012 confirme ces différences de sensibilité. Alors que l’électorat de Marine Le Pen du Sud s’est majoritairement reporté sur Nicolas Sarkozy au second tour, les électeurs « marinistes » du Nord-Est se sont beaucoup plus abstenus ou reportés sur François Hollande. Or, il est frappant de constater que les principaux leaders du FN ont adopté leur message politique à ces spécificités géographiques. Marine Le Pen, élu dans le Pas-de-Calais, et Florian Philippot, en voie d’implantation à Forbach en Lorraine, développent volontiers un discours vantant les mérites de «  l’État-stratège  » et défendant notre modèle social à la française. Ils ont également été très en retrait dans le débat sur le mariage gay et n’évoquent jamais l’hypothèse d’alliance avec l’UMP pour les prochaines élections municipales. À l’inverse, Marion Maréchal-Le Pen, députée du Vaucluse, mais aussi Gilbert Collard, élu dans le département voisin du Gard ou bien encore Louis Aliot, compagnon de Marine Le Pen, candidat à Perpignan, tout en partageant les fondamentaux du FN ont un positionnement différent. Les deux députés ont en effet activement participé à plusieurs manifestations des opposants au mariage gay et ces trois responsables s’expriment fréquemment en faveur de listes communes avec la droite pour les municipales dans
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On peut dire que les figures « sudistes » du FN campent sur le discours traditionnel et historique du mouvement tel qu’il a été inventé et développé par Jean-Marie Le Pen. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si c’est précisément dans les départements méditerranéens que Jean-Marie Le Pen a connu ses premiers succès électoraux et que ces territoires sont très vite devenus les bastions du parti. Sans doute en partie influencée par ce qu’elle a vu et entendu dans les terres ouvrières en crise du Pas-de-Calais, Marine Le Pen a, quant à elle, progressivement modifié la tonalité du discours frontiste en lui donnant une orientation plus sociale et populaire.

Éclairages
défendre le modèle social français en le réservant exclusivement aux nationaux. Cela correspond donc à ce que certains analystes des mouvements populistes ont observé ailleurs en Europe et ont défini sous le concept de « welfare chauvinism ». Ce virage stratégique a permis à Marine Le Pen de développer encore davantage son audience dans les milieux populaires mais aussi de progresser parmi les classes moyennes. De ce fait, la dynamique frontiste ne pose plus uniquement un problème à la droite mais aussi à la gauche qui se trouve de plus en plus en concurrence avec le FN auprès de ces catégories sociales, qui ont historiquement constitué un réservoir « naturel » de la gauche. Désormais, dans les classes populaire et moyenne blanches des espaces péri-urbains et des villes moyennes, c’est Marine Le Pen qui est en tête, la gauche conservant une influence dans les grandes métropoles et leurs banlieues, à forte population immigrée. Les deux dernières élections législatives partielles de l’Oise et du Lot-et-Garonne ont confirmé cette tendance avec un Parti socialiste éliminé dès le premier tour et un Front national en très forte progression avec des scores au second tour compris entre 47 et 49 %. Lors de l’élection présidentielle également, le nouveau discours du FN a permis à Marine Le Pen de se créer de nombreux espaces de progression. Si l’on compare son score par rapport à celui de son père lors du second tour de l’élection présidentielle de 2002 (scrutin qui constituait jusqu’à présent le record absolu pour le FN), la leader frontiste améliore sensiblement les positions de l’extrême droite dans la France péri-urbaine et renforce son assise dans les terres industrielles en crise du Nord et de l’Est. En revanche, et cela a été assez peu noté, elle apparaît en recul sur tout le littoral méditerranéen. Dans cette zone, comme dans d’autres sociologiquement assez similaires (stations balnéaires de la côte atlantique, cantons cossus de l’Alsace ou de Savoie, quartiers aisés des grandes métropoles),

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Si le discours plus social développé par Marine Le Pen lui a permis de progresser dans certains territoires et de concurrencer davantage la gauche dans les catégories populaires, ce choix risque de lui coûter des voix dans d’autres milieux, qui rebasculeront vers la droite « classique » d’autant plus facilement que l’UMP s’est fortement droitisée ces dernières années.

une frange de l’électorat de droite radicalisé qui avait voté Jean-Marie Le Pen en 2002 (car Jacques Chirac ne semblait pas assez à droite à ses yeux) a préféré voter cette fois pour Nicolas Sarkozy plutôt que pour le FN. Nous touchons là une des difficultés qui va se présenter au FN pour les prochaines échéances. Si le discours plus social développé par Marine Le Pen lui a permis de progresser dans certains territoires et de concurrencer davantage la gauche dans les catégories populaires, ce choix risque de lui coûter des voix dans d’autres milieux, qui rebasculeront vers la droite « classique » d’autant plus facilement que l’UMP s’est fortement droitisée ces dernières années. La capacité à faire tenir ensemble ces deux types d’électeurs sera déterminante pour le FN tout comme sa propension à conserver les électeurs séduits par sa nature « antisystème » au fur et à mesure que le parti deviendra plus « institutionnel » et plus respectable conformément aux souhaits de Marine Le Pen. On le voit, la dynamique frontiste n’est pas sans limite, et si les prochaines élections devaient se traduire par de nouveaux succès pour le FN, les contradictions sociologiques à  l’œuvre dans son électorat acquis et potentiel devraient à terme de conduire ce mouvement à atteindre un plafond, plafond qui pourrait néanmoins être plus élevé que les niveaux enregistrés jusqu’ici.

Sarah Proust
est secrétaire nationale du Parti socialiste à la Riposte

Argumenter contre le Front national, c’est démonter la mécanique du discours frontiste

D

ans son entreprise de dédiabolisation le Front national use de divers instruments au service d’une nouvelle ambition  : gagner les élections, et d’une nouvelle stratégie  : attirer de nouveaux électeurs, notamment les plus jeunes. Si les responsables frontistes restent fidèles à ce qu’a toujours été le FN, un parti antirépublicain, ils cherchent à montrer un autre visage en exprimant de vieilles idées avec de nouveaux mots, censément moins brutaux. La seule nouveauté au FN c’est la rhétorique, autrement dit la mécanique du discours, la façon dont les choses sont dites. Pour convaincre les électeurs que le projet et les propositions du Front national sont inefficaces, injustes et antirépublicains, il convient en premier lieu de les déconstruire, de les décrypter, c’est-àdire montrer et démonter les six mécaniques par lesquelles le parti frontiste dupe nos concitoyens.

L’insinuation
L’insinuation consiste à dire plus par ce que l’on sous-entend que par ce que l’on exprime explicitement. Deux exemples illustrent cette mécanique  : l’interruption volontaire de grossesse et la peine de mort. En 2012, lors de la campagne présidentielle, Marine Le Pen, alors invitée sur un plateau de télévision, affirme être opposée au remboursement des « IVG de confort ». Par là, la présidente du Front national cherche à instiller le raisonnement suivant chez les téléspectateurs et les électeurs : s’il existe des IVG de « confort », c’est donc qu’il existe aussi des IVG «  convenables  »  ; si Marine Le Pen est opposée aux avortements de confort, elle est donc favorable au droit en soi, elle est juste opposée aux abus. Par cette seule expression « d’IVG de confort », l’héritière Le Pen dédiabolise son parti d’un côté et attaque un droit fondamental de l’autre. En effet, par cette distinction insidieuse entre les avortements convenables et les avortements non

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Argumenter contre le Front national, c’est démonter la mécanique du discours frontiste

Par cette seule expression « d’IVG de confort », l’héritière Le Pen dédiabolise son parti d’un côté et attaque un droit fondamental de l’autre. En effet, par cette distinction insidieuse entre les avortements convenables et les avortements non convenables, elle cherche à faire croire qu’elle n’est pas opposée au principe même de l’avortement. C’est la dédiabolisation. Et toujours par cette mécanique, elle soumet ce droit à négociation, à suspicion, à interprétation : elle attaque là le fondement même du droit aux femmes à avorter.

L’omission
Nous constatons, par des études d’opinion régulières mais aussi par la pratique militante qui est la nôtre, que certains de nos concitoyens accordent du crédit au Front national au motif que celui-ci n’aurait jamais gouverné. Telle est l’une des victoires frontistes, obtenue grâce à la technique de l’omission  : beaucoup considèrent que ce parti n’a jamais été « aux affaires », « on les a jamais essayés » entendon. Or, le FN a administré quatre villes  : en 1995 pour Marignane, Toulon et Orange et en 1997 pour Vitrolles, le FN est aux manettes. Les quatre maires FN ont tous eu maille à partir avec la justice, tous sans exception. Jacques Bompard, maire d’Orange a été mis en examen pour prise illégale d’intérêts le 13 décembre 2010. Le 18 octobre 2011, la chambre régionale des comptes de Provence-AlpesCôte d’Azur pointe des irrégularités dans sa gestion municipale à Orange. Daniel Simonpieri, maire de Marignane est condamné à un an de prison avec sursis dans un dossier de favoritisme, fausses factures et emploi fictif. Jean-Marie Le Chevallier, maire de Toulon, est condamné en 2001 à un an de prison avec sursis pour détournement de fonds publics et complicité d’abus de confiance, dans l’affaire de la Jeunesse toulonnaise, qui concernait la création d’un emploi fictif au sein d’une association paramunicipale. Catherine Mégret, maire de Vitrolles a été condamnée pour détournement de fonds publics. Ainsi, les quatre maires Front national ont tous été inquiétés par la justice pour des faits relatifs à leur gestion municipale, désastreuse d’un point de vue financier, politique et moral.

convenables, elle cherche à faire croire qu’elle n’est pas opposée au principe même de l’avortement. C’est la dédiabolisation. Et toujours par cette mécanique, elle soumet ce droit à négociation, à suspicion, à interprétation : elle attaque là le fondement même du droit aux femmes à avorter. La mécanique est à peu près identique sur la question de la peine de mort. Lorsque le Front national évoque la peine de mort pour les tueurs d’enfants1, il suggère des degrés dans la gravité des crimes passibles de la peine de mort, comme si cela n’était pas le cas quand celle-ci était en vigueur en France et comme c’est le cas dans les pays qui pratiquent encore la peine capitale. A-t-on jamais, en France, État de droit, condamné à la peine capitale un voleur de pommes  ? Évidemment non, mais en précisant les crimes passibles de la peine de mort (au lendemain d’un fait divers dramatique en l’occurrence le viol et le meurtre d’une adolescente et donc devant une opinion publique sidérée), Marine Le Pen suggère une opposition de principe à la peine capitale, opposition qui peut être battue en brèche dans les cas les plus graves. Opposition conditionnelle en somme. Il est en effet plus facile d’affirmer « Je suis contre la peine de mort, sauf pour les violeurs d’enfants », que « je suis pour la peine de mort ». La position in fine reste la même, mais elle est tournée de manière plus audible.
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Le détournement du sens des mots
Par le détournement du sens des mots, le Front national fait dire à un mot l’inverse de son sens. La façon dont ce parti évoque la laïcité est l’exemple le plus percutant de ce procédé. Le FN a toujours été,

Éclairages
par sa proximité avec les milieux catholiques intégristes, un parti anti-laïque. Depuis trois ans, et avec 100 ans de retard, il prétend défendre la laïcité. A dire vrai, Marine Le Pen en appelle à la laïcité pour condamner les prières de rue des musulmans à Paris, mais reste bien silencieuse lorsque le mouvement catholique intégriste Civitas organise des prières sur les boulevards lors des débats parlementaires sur le mariage pour tous. La laïcité, ce n’est pas interdire les prières de rue et autoriser les prières de boulevard. Au FN, la laïcité est un instrument pour préserver ce que ses responsables appellent les «  valeurs chrétiennes de la France » et surtout pour attaquer l’islam et les musulmans sans être taxés de racisme. Laïcité par-ci, intégrisme toujours là. L’utilisation du concept de laïcité par le FN est un contresens, un détournement du sens des mots. En aucun cas le frontisme n’est un courant laïque.

51 chacun de plus d’aides sociales si les immigrés étaient exclus des dispositifs de solidarité nationale. En période de crise, cette démonstration est encore plus ravivée par le FN, qui affirme que « la solidarité devient un luxe que la France ne peut plus se permettre ». Or, régulièrement, des études attestent le caractère fallacieux des propos frontistes. Citons en une, précise, détaillée et argumentée, celle de l’économiste Xavier Chojnicki rendue en 2009 au ministère des Affaires sociales. Il y est relevé qu’en 2009, les immigrés ont coûté au budget de l’État 47,9 milliards d’euros, répartis ainsi : 16,3 milliards pour les retraites, 11,5 milliards pour les prestations de santé, 6,7  milliards pour les allocations familiales, 2,5 milliards au titre de l’aide au logement, 1,7  milliard pour le RMI. Dans le même temps, les immigrés ont versé au budget de l’État 60,3 milliards d’euros  : 3,4 milliards pour l’impôt sur le revenu, 3,3 milliards d’impôts sur le patrimoine, 18,4 milliards impôts et taxes à la consommation, 2,6  milliards  en impôts locaux et autres, 6,2  milliards  en contribution au remboursement de la dette sociale (CRDS) et contribution sociale généralisée (CSG), environ 26,4 milliards en cotisations sociales. Le solde positif pour le budget de l’État entre ce que les immigrés perçoivent et ce qu’ils versent est ainsi de plus de 12 milliards2.

Le mensonge
Le mensonge est la mécanique la plus ancienne au FN, sa marque de fabrique. L’exemple le plus saillant des fictions assenées par le parti d’extrême droite est l’argument selon lequel l’immigration coûterait trop cher à la France. Le raisonnement frontiste est simple : nous (comprendre les Français) serions chacun plus riches, nous bénéficierions

Le glissement sémantique
Dans son entreprise de dédiabolisation, c’est le glissement sémantique que le FN privilégie. Il s’agit là de garder la même idée mais de l’évoquer avec des mots de moins en moins brutaux pour rendre l’idée de plus en plus acceptable. Le glissement sémantique le plus notable est la façon dont le Front national est passé en vingt ans de la «  préférence nationale » à la « priorité nationale ». Dans les années 1970 et jusqu’au début des années 1980, dans les programmes du FN l’immigration était attaquée de manière frontale et définie comme un parasite de la société française. Dans les années 1980 et 1990, la préférence nationale intègre le discours frontiste :

Marine Le Pen en appelle à la laïcité pour condamner les prières de rue des musulmans à Paris, mais reste bien silencieuse lorsque le mouvement catholique intégriste Civitas organise des prières sur les boulevards lors des débats parlementaires sur le mariage pour tous. La laïcité, ce n’est pas interdire les prières de rue et autoriser les prières de boulevard. Au FN, la laïcité est un instrument pour préserver ce que ses responsables appellent les « valeurs chrétiennes de la France » et surtout pour attaquer l’islam et les musulmans sans être taxés de racisme.

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on préfère les Français plus qu’on n’attaque les immigrés. En 2012, la rupture sémantique voit le jour, c’est la priorité nationale qui devient le maître mot frontiste. Dans le terme de priorité, il y a une notion de critère, de pseudo-objectivité. Mais, le fond reste le même : exclure les étrangers des dispositifs d’aides publiques auxquels ils ont droit. En trente ans, la même idée est exprimée avec des mots censément plus respectables. Avec ce glissement sémantique, le FN espère que sera franchie la barrière morale érigée par ceux de nos concitoyens qui rejetaient la « préférence nationale » ou le slogan « Français d’abord », mais qui pourraient être dupés par son avatar, la « priorité nationale ».

L’identification
En 2011, à l’occasion des élections cantonales, s’est dessinée une nouvelle cartographie électorale du Front national. Traditionnellement, c’est dans le sud-est et l’est de la France que le FN connaissait ses meilleurs scores. Aujourd’hui la géographie électorale du FN change et suit les territoires dits « périurbain » qui ne sont ni ruraux, ni urbains, ni intégrés aux dynamiques métropolitaines, ni assez éloignés des grandes villes pour avoir une identité propre. Après les cantonales, le FN lance

Dans son entreprise de dédiabolisation, c’est le glissement sémantique que le FN privilégie. Il s’agit là de garder la même idée mais de l’évoquer avec des mots de moins en moins brutaux pour rendre l’idée de plus en plus acceptable. Le glissement sémantique le plus notable est la façon dont le Front national est passé en vingt ans de la « préférence nationale » à la « priorité nationale ».

le « Tour de France des oubliés », une campagne de terrain dans ces territoires périurbains où des services publics ont fermé, où l’accès en transport en commun est difficile, où l’emploi est rare. Le FN laboure ces villes petites et moyennes et dit aux électeurs : « Vous êtes des oubliés, vous n’avez droit à rien, on vous demande d’être solidaires, mais qui est solidaire de vous ? Pas l’État qui lui est solidaire des immigrés ». La boucle est bouclée  : identification des électeurs (« les oubliés »), du responsable (« l’État », l’UMP ou le PS), des coupables (« les immigrés »). Le Front national repère les habitants de ces territoires au sens où il qualifie leur identité, de manière négative comme le fait toujours le Front national. Mais en leur disant qu’ils sont les oubliés d’un système, il leur permet d’être reconnus et d’exister dans le champ social. Face à cela et notamment en vue des élections municipales, la gauche doit montrer le fonctionnement du couple solidarité et réciprocité. Sans réciprocité démontrée, la solidarité est vécue comme un don, bien trop généreux en période de crise. C’est à la puissance publique de montrer qu’elle est le tenant de la réciprocité en rendant accessibles l’emploi, le logement, les mobilités, la santé. La réciprocité est le retour social que la puissance publique opère à l’égard des populations résidant sur le territoire national. Dans ces territoires et face au FN c’est sur ce terrain que les socialistes sont attendus. Démonter la mécanique du discours frontiste permet non seulement d’opposer des arguments au projet et aux propositions du FN, mais surtout de démontrer aux électeurs comment l’extrême droite les dupe et les manipule pour mieux les attirer. Il n’y a pas de fatalité en l’espèce, faire reculer le FN est notre devoir, les socialistes ont les outils, les armes et la vigueur nécessaires pour mener les batailles politiques, programmatiques et militantes qui nous permettront de laisser l’extrême droite là où elle doit être : en marge de la République.

1. Marine Le Pen, Europe 1, 20 novembre 2011. 2. X. Chojnicki et L. Ragot, On entend dire que… l’immigration coûte cher à la France, qu’en pensent les économistes ? Les Échos éditions, Eyrolles, Paris 2012. LA REVUE SOCIAlIsTE N° 52 - 4E TrIMEsTrE 2013

Nicolas Lebourg
est historien. Il est l’auteur avec Joseph Beauregard de François Duprat. L’homme qui inventa le FN, 2012, et Dans l’ombre des Le Pen, 2012.

Appareil et équilibres du Front national

es équilibres internes du Front national ne peuvent se saisir hors de la particularité de sa structuration. Le FN se crée en 1972 par le compromis nationaliste (une unité d’action des extrêmes droites théorisée par Charles Maurras en 1934), et non par une orthodoxie qu’il n’a de toute façon jamais réellement trouvée, au-delà des thèmes de la péjoration sociale de l’immigration (adoptée en 1978, apport de François Duprat) et de la «  préférence nationale » (1985, apport de Jean-Yves Le Gallou). Si on ne peut comprendre le fonctionnement interne actuel du FN sans avoir quelques notions sur les habitudes et traditions présentes, la prospective est, elle, très délicate, puisqu’elle recoupe à la fois une interaction avec la marge extérieure, la bipartition sociologique du Front, et des luttes de personnes.

L

La structuration de l’appareil
Dans sa brochure fondatrice Pour une Critique positive (1962), Dominique Venner posait pour principe que les « nationalistes » (l’extrême droite radicale) devaient s’unifier pour diriger les «  nationaux  » (l’extrême droite réactionnaire). Pour le nationaliste-révolutionnaire (NR) François Duprat, rapporteur du projet de fondation du FN au congrès de 1972 du néofasciste Ordre nouveau, le compromis nationaliste n’est pas à entendre en simple front unifié, mais tel l’occupation de tous les segments de propagande et de possibilité d’implantation des extrêmes droites. Duprat réclame ainsi sans relâche aux nationaux-catholiques frontistes de créer un Parti social-chrétien pour empiéter sur le centre droit. L’émulation doit être le processus de réalisation d’un renouveau de l’extrême droite, jusqu’à ce que soit atteint le stade révolutionnaire permis par l’avancée des diverses « marques » constituées.

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Pour le nationaliste-révolutionnaire (NR) François Duprat, rapporteur du projet de fondation du FN au congrès de 1972 du néofasciste Ordre nouveau, le compromis nationaliste n’est pas à entendre en simple front unifié, mais tel l’occupation de tous les segments de propagande et de possibilité d’implantation des extrêmes droites. Duprat réclame ainsi sans relâche aux nationaux-catholiques frontistes de créer un Parti social-chrétien pour empiéter sur le centre droit. L’émulation doit être le processus de réalisation d’un renouveau de l’extrême droite, jusqu’à ce que soit atteint le stade révolutionnaire permis par l’avancée des diverses « marques » constituées.

Appareil et équilibres du Front national

Le compromis nationaliste n’est pas choisi en terme d’intégration au système, mais en tant que mode multiforme de déstabilisation de celui-ci, et en tant que moyen pour son courant le plus « conséquent », mais l’un des plus réduits numériquement, d’orienter à son compte la masse mécontente, et de proposer une issue politique à ses membres1. Subséquemment, le compromis nationaliste frontiste des années 1970 est en fait plus gramciste que la Nouvelle droite d’Alain de Benoist, puisqu’on retrouve ici la guerre de positions et celles de mouvements en sus de la constitution d’un bloc social, alors que la Nouvelle droite se limite à une guerre culturelle qui tend souvent à la justification de l’entre-soi. Néanmoins, trois éléments empêchent ce système de bien fonctionner jusqu’à nos jours : a) le système électoral, d’autant plus lorsque est institué le mode de financement public des partis au-delà de 5 %, impliquant la nécessité de tenir sa niche électorale ; b) la nécessité de production par la propagande d’une figure charismatique  : l’invention d’un personnage de sauveur est nécessaire sur cette part de marché politique, comme en témoigne le fait que la marque Le Pen ait tué tous les partis concurrentiels ; c) pour construire le FN, Ordre nouveau décalque certes le
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Movimento Sociale Italiano, mais avec une différence qui va jouer un rôle essentiel : au contraire de son modèle italien, le FN n’accorde pas de reconnaissance officielle aux courants. Ce dernier point a des conséquences imprévues. En effet, la séparation faite entre l’équipe Ordre nouveau et le FN n’était pas automatique, puisque, lorsque Faire face est lancé en réaction à la dissolution d’ON par l’État (1973), Alain Robert, leader de l’ex-ON, expose que le nouveau titre «  doit regrouper notre courant de pensée, et, pourquoi pas, exprimer la tendance nationaliste-révolutionnaire au sein du Front, de la même façon que le CERES de Chevènement représente la fraction gauchisante du PS ». Quoique Jean-Marie Le Pen ait préféré la lutte avec cette faction, il n’en demeure pas moins que cette manière d’envisager le compromis nationaliste perdure. Trente ans après, Unité radicale se donne pour « but ultime » de fonctionner comme la Gauche socialiste au sein du Parti socialiste, en citant aussi le comportement de la fraction trotskyste Militant à l’intérieur du New Labour et celui des nationaux-catholiques de Chrétienté solidarité organisés à l’intérieur et à l’extérieur tant du FN que de l’Église catholique. À rebours, Jean-Marie Le Pen conserve sa méfiance envers le principe des factions. Il refuse ainsi en 1992 que les NR de Troisième voie rejoignent en tant que courant le FN, proposant seulement des places de cadres au cas par cas à leurs responsables. Il est aujourd’hui

Jean-Marie Le Pen conserve sa méfiance envers le principe des factions. Il refuse ainsi en 1992 que les NR de Troisième voie rejoignent en tant que courant le FN, proposant seulement des places de cadres au cas par cas à leurs responsables. Le FN est aujourd’hui dans la même optique vis-à-vis du Bloc identitaire, admettant que Philippe Vardon, cadre niçois de haute qualité, puisse rejoindre le FN, mais affirmant qu’il ne saurait le faire s’il amène ses hommes pour s’y construire une base.

Éclairages
dans la même optique vis-à-vis du Bloc identitaire, admettant que Philippe Vardon, cadre niçois de haute qualité, puisse rejoindre le FN, mais affirmant qu’il ne saurait le faire s’il amène ses hommes pour s’y construire une base2. Or, si l’impossibilité de mener des fractions est censée servir le pouvoir du président, il n’empêche pas le vote par sensibilités aux congrès, avec la circulation de listes nominatives des partisans de Bruno Mégret et Bruno Gollnisch lors de ceux de 1997 et 2007. Il est même possible que cette modalité renforce le jeu des forces centrifuges, car les réseaux ne s’exprimant pas via des motions idéologisées (comme au PS), la présidence ne peut dominer des motions qui travestissent les querelles de pouvoir en querelles idéologiques en jouant de l’affirmation d’une synthèse idéologique au-dessus des minorités décomptées. L’appareil passe directement à la querelle personnelle, ce qui est lourd de conséquences aux congrès susdits, enclenchant en grande part les scissions de Bruno Mégret (1999) et Carl Lang (2009). Le système unifie donc en période haute de domination charismatique, mais il provoque des ruptures et scissions en proportion de la baisse de ce capital symbolique. Le procédé du dedans-dehors a, quant à lui, apporté diverses complications à la présidence. En 1994, Pierre Vial structure le courant néo-païen avec la fondation de l’association Terre et Peuple. Se référant au nationalisme völkisch du sang et du sol, Terre et Peuple entretient à loisir force équivoques avec le nazisme. La création d’une structure externe eût pu être un moyen de canaliser la provocation. Elle a en fait durci l’entre-soi radical et démontré que l’on ne pouvait faire l’impasse sur ses cadres. Le courant a été très actif lors de la tentative de prise de contrôle de l’appareil en 1998 (amplement guidée par Jean-Yves Le Gallou) et a servi à Jean-Marie Le Pen à se démarquer, fustigeant les «  racialistes  » qui entouraient Bruno Mégret. Ce dernier s’est ensuite trouvé coincé par l’importance de l’association dans son Mouvement national républicain. Concernant le fonctionnement d’un compromis nationaliste, le lepénisme a ajouté

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La dédiabolisation s’est d’abord fait connaître par un visage sociétal et l’opposition aux nationaux-catholiques menés par Romain Marie, avec la modération de Marine Le Pen quant à l’avortement, sa vie en concubinage, et ses références républicaines et laïques. Il ne s’agit pas là d’un double discours. S’opposer aux nationaux-catholiques c’est être « à gauche » dans l’extrême droite, donc être dans une posture qui vise non à une alliance des droites mais à la « désintégration du système ».

ce qui manquait au modèle maurrassien initial : la figure du sauveur. Le FN se présentait à l’extérieur comme un bloc, alors qu’il était le champ réuni des extrêmes droites reconnaissant en Jean-Marie Le Pen leur arbitre et point d’équilibre.

Courants et dédiabolisation
Après la scission (1999), l’essentiel de l’action du clan Le Pen vise la liquidation des insubordonnés, alors même que s’est tari le vivier de places éligibles, et que sont donc affaiblis les réseaux de clientèles en vue d’obtenir du capital social et financier. La bataille pour les postes internes et éligibles a désactivé la machinerie. Cette phase est moins l’édification d’une orthodoxie que d’une orthopraxie : la soumission au président. Le processus est nécessité par la défaillance de pouvoir charismatique de Jean-Marie Le Pen, puis de Marine Le Pen, durant son ascension considérée comme une non-politique par une grande part des cadres. Le compromis nationaliste se réfugie alors au Mouvement national républicain, puis au Parti de la France (créée en 2009 par Carl Lang après qu’il fut évincé de la tête de liste nordiste aux européennes). La dédiabolisation s’est d’abord fait connaître par un visage sociétal et l’opposition aux nationaux-catholiques menés par Romain Marie, avec la modération

56 de Marine Le Pen quant à l’avortement, sa vie en concubinage, et ses références républicaines et laïques. Il ne s’agit pas là d’un double discours. S’opposer aux nationaux-catholiques c’est être « à gauche » dans l’extrême droite, donc être dans une posture qui vise non à une alliance des droites mais à la « désintégration du système », selon la visée NR, ou à la prise du pouvoir démocratique, selon ce jeu. À l’intérieur de l’extrême droite, l’opposition avec les nationaux-catholiques est un mode aisé de différenciation progressiste. À cet égard, le discours d’Unité radicale était exactement celui des lepéno-marinistes de Générations Le Pen (2002) lorsqu’ils partent à l’assaut du parti  : la mise en cause des « fous de jésus », selon leur expression, sert à montrer leur modernité et leur adaptation aux masses populaires. Pour Générations Le Pen, il s’agissait tout à la fois de « déringardiser » (contre les nationaux-catholiques), de déracialiser (contre les racialistes et identitaires), et de purger le lepénisme des provocations antisémites sans renier l’héritage national-populiste. Le laïcisme prôné par les NR comme par les lepéno-marinistes est une arme interne de haute qualité pour marginaliser tout à la fois les nationaux-catholiques et les néo-païens. Il s’agit bien de lutte des places, mais pas seulement. Les polémiques contre les maurrassiens sont aussi des « critiques positives » au sens de Venner  : la recherche d’un mode opératoire en accord avec son temps. Dans l’auto-représentation des militants NR ou marinistes, qui suivent ici la même logique bien au-delà de la simple opposition radicalité / dédiabolisation, ce refus se rapporte pleinement à leur identification à « gauche ». En effet, la raison de se représenter à « gauche », pour des militants qui raisonnent en termes de réalisation de visions du monde et non de programme socio-économique, n’est pas tant une politique sociale, syndicale, que celle de son topos. Or, comme le souligne Michel Winock « les deux principales lignes d’identification de la dualité droite/ gauche ont été celles qui opposaient laïcité à catholicisme et socialisme à libéralisme. [La gauche] se réclamait de 1789, des immortels principes, de la
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Appareil et équilibres du Front national

République, laïcité, opposition au libéralisme : ce sont là les marqueurs utilisés qui permettent de donner chair à l’oscillation idéologique en charge de briser le repère de la démarcation droite/gauche. Ce sont les trois éléments que n’a cessé de mettre en avant le courant Nationaliste révolutionnaire (non sans logique propre, puisqu’un Marcel Déat jadis n’hésitait pas à voir dans le jacobinisme l’ancêtre du fascisme). Dans le cas des marinistes, il s’agit de se trouver une position dans le jeu politique institutionnel.

République, de la laïcité  »3. République, laïcité, opposition au libéralisme : ce sont là les marqueurs utilisés qui permettent de donner chair à l’oscillation idéologique en charge de briser le repère de la démarcation droite/gauche. Ce sont les trois éléments que n’a cessé de mettre en avant le courant NR (non sans logique propre, puisqu’un Marcel Déat jadis n’hésitait pas à voir dans le jacobinisme l’ancêtre du fascisme). Dans le cas des marinistes, il s’agit de se trouver une position dans le jeu politique institutionnel. Toutefois, l’oscillation idéologique radicale n’est plus portée par le courant NR, mais par Alain Soral, autour du slogan « gauche du travail, droite des valeurs ». Son association Égalité & Réconciliation a été lancée en 2007 dans l’espoir de fournir des cadres beurs au FN, devant ainsi octroyer un marqueur de dédiabolisation. Alain Soral ne fait néanmoins qu’un aller-retour dans les instances frontistes, claquant la porte car il n’a pas été investi en tête de liste. Il redéploie alors son antisionisme radical dans le combat culturel. Il critique violemment la façon dont le FN se vendrait au sionisme mais prend garde d’épargner les Le Pen, visant en priorité Louis Aliot4. Marine Le Pen, elle, tente à la fois de faire exploser les droites, de récupérer les marqueurs de gauche (voir la campagne de second tour dans la partielle de Villeneuve-sur-Lot à l’été 2013) et se fait initialement une image modernisatrice sur le thème de l’opposition aux nationaux-catholiques (sur l’IVG

Éclairages
en particulier). Il n’y a pas de « virage à gauche » dans le marinisme, et la dédiabolisation n’est pas opposée à la radicalité. Bien au contraire, ce sont des marqueurs issus de cette dernière qui ont donc permis la première, et ont mis fin au compromis nationaliste mais non à la connexion entre nationaux et nationalistes.

57 – d’autant que le parti souffre d’une méconnaissance du bon managment. En effet, le conflit de personnalités qui oppose Florian Philippot à une grande part de l’encadrement pourrait bien permettre la cristallisation d’autres tensions. Le marinisme est une opposition conjointe tant au libéralisme culturel qu’au libéralisme économique. Il parvient ainsi à fédérer les deux Fronts, le sudiste antifiscaliste et droitier, le nordiste antilibreéchangiste et populaire6. Cette sociologie électorale correspond aux ténors, avec au Nord une Marine Le Pen députée européenne fustigeant l’euro-libéralisme, et voulant un FN loin des groupuscules, au Sud une députée Marion Maréchal-Le Pen, sur une ligne de droite assumée et épousant les principes du compromis nationaliste. Le succès de la jeune femme, sa fidélité aux formes lepénistes, et le fait qu’elle jouisse de la marque Le Pen, en font un point de rencontre naturel de ceux hostiles tout à la fois à la ligne et la personne de Florian Philippot –  y compris les ex-soutiens de Bruno Gollnisch. Dans la perspective du prochain congrès, la place de numéro deux de Florian Philippot, jusqu’ici uniquement basée sur une décision de la présidente, risque d’être mise en difficulté (cf. le système de vote évoqué plus haut), sans qu’il soit possible d’accuser une Le Pen de félonie. Pour l’instant, Florian Philippot (candidat nordiste) a face à lui une façade méditerranéenne oppositionnelle (pour les municipales cette géographie lepéno-mariniste est nette, de Louis Aliot à Perpignan à MarieChristine Arnautu à Nice). Certes, depuis que sa stratégie néosouverainiste fragilisa les intentions de vote début 2012, il a appris à parler immigration et islam, et il s’est initié à une culture politique dont il ignorait tout, entre autres auprès de Jean-Yves Le Gallou (également en lien avec la mouvance identitaire). Ayant la nécessité de se trouver une base au sein de l’appareil, il lui importe de se tourner vers des militants avec qui il eut le contact difficile. Les tendances frontistes sont manifestement en concurrence pour cliéntéliser les nouvelles bases. Nombre de nouveaux adhérents viennent «  pour

Un équilibre difficile ?
Marine Le Pen a pris le pouvoir à l’issue d’une longue purge qui aura vidé le FN tant de nombre de ses radicaux que de ses nationaux-catholiques –  certains commentateurs y virent un signe de rupture idéologique, alors qu’il s’agissait de conquête. Aujourd’hui, le FN n’est plus un compromis nationaliste. Personnage essentiel de la mise en place de la dédiabolisation, Louis Aliot est explicite  : «  le compromis nationaliste c’est sur le programme, ça ne concerne pas les nazis ». Il estime que si les radicaux représentaient 50 % des cadres en 1998, ils n’en seraient plus que 5 % 5. Alors que ce qui caractérise historiquement l’extrême droite française est son émiettement en groupes connectés, Marine Le Pen fait le pari de transformer le FN en écurie présidentielle. Cette phase dite de « professionnalisation » (expression déjà obsédante à l’ère mégretiste) n’est pas sans difficulté interne

Le marinisme est une opposition conjointe tant au libéralisme culturel qu’au libéralisme économique. Il parvient ainsi à fédérer les deux Fronts, le sudiste antifiscaliste et droitier, le nordiste antilibre-échangiste et populaire. Cette sociologie électorale correspond aux ténors, avec au Nord une Marine Le Pen député eeuropéenne fustigeant l’euro-libéralisme, et voulant un FN loin des groupuscules, au Sud une députée Marion Maréchal-Le Pen, sur une ligne de droite assumée et épousant les principes du compromis nationaliste.

58 Marine  »  : ils ne représentent plus de trajets en provenance des courants et chapelles des extrêmes droites. C’est eux que le parti promeut. Lorsque Florian Philippot a pris la place de numéro deux à l’été 2012, Louis Aliot a obtenu en échange une vice-présidence à la formation. Toute personne qui connaît le fonctionnement d’appareil peut y lire une stratégie « par le bas ». La formation dispensée est aujourd’hui entre les mains de nationaux, y compris d’un national-catholique tel Thibault de la Tocnaye, ancien soutien de Bruno Gollnisch. Si ce pari réussit, le FN disposera d’un encadrement de nationaux, alors qu’à l’époque mégretiste il s’agissait de nationalistes. Cette particularité de nationalistes encadrant les nationaux avait un fort air de « droite révolutionnaire  ». En ce scénario, la mue serait achevée et on assisterait à une cristallisation peutêtre plus nette des deux sous-ensembles majeurs de l’extrême droite, avec une extrême droite radicale en ses groupuscules d’une part, une extrême droite que l’on pourrait désormais qualifier d’institutionnelle d’autre part. Marion Maréchal Le Pen constituerait une charnière comme le fut son grand-père dans les premières décennies du FN. Néanmoins, ne pas être passé par une litanie de groupuscules radicaux n’a pas le même sens aujourd’hui qu’hier. La fonction d’école des cadres qu’occupaient les groupuscules dans l’écologie de l’extrême droite est aujourd’hui en partie dévolue à la consommation numérique. Or, force est de reconnaître qu’Alain Soral a réussi l’une des plus importantes opérations politiques des dernières années. Si la Liste antisioniste n’a réuni que 1,3 % des voix

Appareil et équilibres du Front national

aux européennes de 2009 (région Ile-de-France), Alain Soral sort haut la main du combat culturel, avec pas moins de 15 millions de lectures de ses vidéos7. L’influence d’Égalité & Réconciliation se ressent sur une partie de la nouvelle jeunesse frontiste. Elle paraît se trouver à l’aise dans le discours de l’actuel numéro deux, le discours républicaniste de l’un servant d’écrin à la dénonciation du « lobby sioniste » des autres. Il est vrai que le site web de l’association, aussi fréquenté que certains médias nationaux, ne rate pas une occasion de mettre en avant les passages télévisés de Florian Philippot, alors même qu’Alain Soral est à couteaux tirés avec la garde lepéno-mariniste. Cela pourrait-il aboutir à la constitution d’une base militante  ? Le FN se retrouverait en ce cas dans la position pré-scission avec un leader qui a) à peine encarté fut directement installé au poste de numéro deux par son président ; b) affiche une présentation « nationale et républicaine » (un slogan utilisé par Bruno Mégret en l’empruntant à un organe « antisioniste » nationaliste-révolutionnaire)  ; c) s’appuie sur un corps radical jouant le dedans-dehors. Ce scénario est-il envisageable  ? A l’étroit entre Marine Le Pen et Marion Maréchal-le Pen, Florian Philippot pourrait certes être amené à réinventer le compromis nationaliste. Cependant, sur le plan tant idéologique qu’humain, il est difficile d’envisager deux personnalités plus antagonistes que celles de Florian Philippot et d’Alain Soral. Enfin, la perspective de succès amenuise la pression sur le marché des places éligibles et devrait rationnellement permettre une certaine stabilisation des concurrences.

1. Cf. Nicolas Lebourg et Joseph Beauregard, François Duprat, l’homme qui inventa le Front national, Denoël, 2012, 382 p. 2. Cf. Nicolas Lebourg, Le Monde vu de la plus extrême droite, Presses Universitaires de Perpignan, 2010, Dominique Albertini et David Doucet, Histoire du Front national, Talliandier, 2013, p. 239. 3. Michel Winock, « Le Terrain vierge de la nouvelle gauche », Le Banquet, deuxième trimestre 1995, p. 81 et p. 86.4. Cf. Abel Mestre et Caroline Monnot, Le Système Le Pen. Enquête sur les réseaux du Front national, Denoël, pp. 84-87. 5. Cf. Nicolas Lebourg et Joseph Beauregard, Dans l’Ombre des Le Pen. Une histoire des n° 2 du Front national, Nouveau Monde, 2012, 391 p. 6. Cf. IFOP, Front du Nord, Front du Sud, focus n° 92, août 2013, 6 p. 7. Total donné in Le Monde diplomatique, octobre 2013. LA REVUE SOCIAlIsTE N° 52 - 4E TrIMEsTrE 2013

Guillaume Bachelay
est député de Seine-Maritime et secrétaire national du PS à la coordination

Sortie de l’euro et autarcie économique  : le programme du FN est anti-emploi, anti-croissance, anti-entreprises, anti-pouvoir d’achat.
e Front national est un parti-discours. Au quoi faire, il oppose le comment dire. Au traitement des faits, il substitue leur détournement. Aux solutions, il préfère la formulation sous forme de caricature et l’incantation sur le mode de la démesure. Bref, il instrumentalise les choses pour mieux manœuvrer les hommes. Avec les autres caractéristiques – le culte de la personnalité, la dénonciation des élites et des corps intermédiaires, la xénophobie, la stigmatisation de l’immigration tenue pour responsable du chômage, le refus du droit du sol, le rejet de toute référence supranationale –, ces procédés contribuent à ranger cette formation à l’extrême droite de l’échiquier politique à l’heure où sa présidente mène une opération lexicale et médiatique sommant adversaires et médias de renoncer à cette qualification. Parmi les ressorts du vote frontiste, le rapport descriptif que le FN entretient avec le réel est sans doute le plus puissant : « Le discours de Marine Le

L

Pen s’organise au travers de constats empiriques, dans lesquels l’idéologie est sous-jacente. Il est plus simple de dénoncer des principes idéologiques explicites et revendiqués que de remettre en cause le réalisme des descriptions de la vie commune »1. La stratégie consiste à faire écho à la crise et ses effets gigognes. Financiarisation de l’économie, déstructuration du tissu industriel, chômage de

Le FN prétend que ses recettes sont celles dont le pays a besoin. Et pour cause ! N’ayant jamais été mises en place, elles n’auraient, paraît-il, jamais eu l’occasion de décevoir. Ce syllogisme ne résiste pas au rappel des faits : le FN a déjà dirigé des municipalités – Toulon, Marignane, Orange en 1995, Vitrolles remportée en 1997. Or ses rares gestions des deniers publics se sont avérées calamiteuses pour les finances communales et fatales pour le contribuable local.

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masse, relégation territoriale, pauvreté, absence de perspective pour la jeunesse, sans oublier la profonde défiance à l’égard de la parole et de l’action publiques – trente ans d’insécurité sociale minent le pays et, au premier rang, les catégories populaires et les classes moyennes. De tels dégâts alimentent et confortent l’extrême droite, son approche défaitiste de l’histoire, sa vision décliniste de l’Europe, son regard catastrophiste sur la France, sa conception pessimiste des individus. Le Front national fait campagne sur la crise autant que la crise nourrit sa campagne. Un autre carburant réside dans l’extra-territorialité que le FN entretient avec l’exercice du pouvoir. Il prétend que ses recettes sont celles dont le pays a besoin. Et pour cause ! N’ayant jamais été mises en place, elles n’auraient, paraît-il, jamais eu l’occasion de décevoir. Ce syllogisme ne résiste pas au rappel des faits  : le FN a déjà dirigé des municipalités – Toulon, Marignane, Orange en 1995, Vitrolles remportée en 1997. Or ses rares gestions des deniers publics se sont avérées calamiteuses pour les finances communales et fatales pour le contribuable local. A Toulon, à l’issue de la mandature FN, la dette était de 100 % du budget, soit plus de 210 millions d’euros. A Orange, le budget ne fut ramené à l’équilibre qu’au prix d’une contraction des dépenses courantes et des politiques de proximité. Quant à l’action conduite à Vitrolles, la chambre régionale des comptes en dressa une évaluation implacable. Dans les territoires concernés, les mesures discriminatoires prévalurent, notamment pour l’octroi de subventions aux associations, et les choix clientélistes dominèrent au point qu’à l’issue des mandats frontistes, la justice condamna certains ex-maires FN – de Toulon, de Vitrolles – à des peines de prison avec sursis, à des amendes et même à des peines d’inéligibilité pour détournement de fonds publics. Pas brillant, le bilan. Seulement, c’est un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Grâce à cette amnésie collective, le Front national peut jouer tantôt les victimes – en incriminant, par exemple, le mode de scrutin ou les consignes de
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barrage républicain –, tantôt les oies blanches – en prétendant n’être lesté d’aucun passif alors qu’il a fait la démonstration renouvelée de son incompétence. A l’approche des élections municipales de mars 2014, il est indispensable de rappeler que le FN a déjà dirigé des collectivités locales et qu’à chaque fois, l’expérience s’est soldée par des injustices sociales et des ardoises financières. Parce qu’ils décrivent le réel et prétendent n’être pour rien dans son cours, le Front national et ses chefs – c’est leur troisième point d’appui – ne sont pas soumis aux impératifs qui s’imposent aux autres partis. Par leur opposition continuelle, ils échappent au rendez-vous des résultats auxquels un ministre, un parlementaire, un président d’exécutif territorial ne saurait légitimement se soustraire. En outre, alors que les médias imposent la rapidité et écartent souvent la complexité, les responsables – élus locaux, dirigeants gouvernementaux, mais aussi acteurs syndicaux, bénévoles associatifs, chefs d’entreprise, etc. – semblent théoriser leur impuissance chaque fois qu’ils expliquent les contraintes auxquelles ils sont confrontés dans l’exercice de leurs missions. Le FN, de son côté, mobilise des slogans contre des raisonnements et promet le claquement de doigts plutôt que le retroussage de manches. La fonction tribunitienne ne s’encombre ni des conventions internationales, ni des données de la conjoncture, pas davantage des nécessités budgétaires, encore moins des obligations constitutionnelles : elle dénonce, elle assène,

La fonction tribunitienne ne s’encombre ni des conventions internationales, ni des données de la conjoncture, pas davantage des nécessités budgétaires, encore moins des obligations constitutionnelles : elle dénonce, elle assène, elle montre du doigt pêle-mêle les partis de gouvernement, les syndicats, les immigrés, la Commission européenne, le Fonds monétaire international. Il est plus confortable de régler des comptes que de régler des problèmes.

Éclairages
elle montre du doigt pêle-mêle les partis de gouvernement, les syndicats, les immigrés, la Commission européenne, le Fonds monétaire international. Il est plus confortable de régler des comptes que de régler des problèmes. Ce rapport distant et même absent au réel a longtemps servi la dynamique frontiste. C’était la martingale de Jean-Marie Le Pen, qui a inlassablement revendiqué le rôle de perturbateur des institutions. Le fondateur du Front national n’ambitionna jamais sérieusement d’accéder au pouvoir de l’État. Lui importait exclusivement celui qu’il exerçait sur les chapelles rivales de l’extrême droite française, cet imperium qu’il avait forgé dans la douleur au cours des années 1970 et qui lui apporta, dès le début des années 1980 et pour trois décennies, une rente de situation électorale, la visibilité médiatique et le contrôle du financement public dont bénéficiait son parti identifié à une petite entreprise dont il était à la fois le patron et le produit. C’est pourquoi il mit tant d’énergie à contrer les velléités de ses lieutenants successifs et consacra tant d’efforts à s’assurer que la transmission serait familiale, que l’une de ses filles prolongerait son action. C’est aussi la raison pour laquelle Le Pen père conçut la vie publique sous le seul prisme de l’élection présidentielle et qu’il ne fit jamais des scrutins intermédiaires, municipales, cantonales, régionales, une priorité, au grand déplaisir de nombreux cadres du parti. L’arrivée de Marine Le Pen à sa tête marque un changement d’objectif  : la prise du pouvoir par les urnes et l’aspiration au gouvernement du pays sont affirmées comme les buts poursuivis. C’est pourquoi la dédiabolisation est pour elle une étape vitale. Elle passe par le ripolinage sémantique – la tentative d’échapper à la caractérisation d’extrême droite – et par le confusionnisme politique – avec la multiplication des emprunts au corpus de la gauche, par exemple l’affirmation du rôle protecteur de l’État ou encore l’évocation de la laïcité (idées dont le FN fait un usage sélectif, concevant l’un comme un instrument anti-immigrés et brandissant l’autre comme une valeur anti-islam).

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Il leur faut délivrer une analyse du réel ainsi que des réponses à ses défis. C’est là que le bât blesse car les options défendues par le Front national en matière économique et sociale, au plan national comme à l’échelon européen, loin d’améliorer la situation des milieux populaires et des classes moyennes précarisées, ne feraient que l’aggraver durement et durablement.

L’autre figure obligée du FN consiste à combler son déficit de crédibilité, contrecoup de l’aspiration à gouverner. Il ne suffit plus à Marine Le Pen et à ses candidats d’épouser les épisodes de la crise en espérant secrètement qu’elle perdure. Il leur faut délivrer une analyse du réel ainsi que des réponses à ses défis. C’est là que le bât blesse car les options défendues par le Front national en matière économique et sociale, au plan national comme à l’échelon européen, loin d’améliorer la situation des milieux populaires et des classes moyennes précarisées, ne feraient que l’aggraver durement et durablement. A ce moment précis de la confrontation avec l’extrême droite, la gauche doit adopter la riposte adéquate : si le combat des valeurs doit être poursuivi – les années 1930 ont tragiquement prouvé que les défaites politiques commencent toujours par des démissions intellectuelles et culturelles –, la déconstruction du programme frontiste doit être opérée. Pour en dévoiler le vide, les impasses et les dangers. Mais aussi pour prendre les citoyens à témoin, c’est-à-dire les respecter en sollicitant leur raison quand Marine Le Pen flatte leurs pulsions et les responsabiliser en leur démontrant, par des arguments et non par des commandements, par la réflexion et non par des injonctions, que voter FN, c’est voter contre eux-mêmes et contre leurs intérêts de citoyens, de salariés, d’entrepreneurs, de contribuables, d’usagers des services publics, de consommateurs. C’est de cette façon qu’une partie des électeurs de l’extrême droite sera ébranlée dans leur vote et que ceux qu’il peut tenter seront

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amenés à reconsidérer leur choix. Au passage, c’est parce que le FN est un parti qui nuit aux intérêts populaires que l’appellation de « populiste » dont certains politologues l’affublent apparaît impropre puisqu’elle revient à mettre au banc du champ démocratique ses électeurs alors qu’il s’agit de mettre à jour l’inanité de son programme. La meilleure manière de combattre un adversaire consiste à affronter ses affirmations jusqu’à leurs ultimes conséquences pour en montrer l’invraisemblance et la dangerosité. C’est à ce tamis qu’il faut soumettre les deux principales orientations préconisées par le Front national, celles sur lesquelles repose désormais sa doctrine tout entière2.

Songeons que le passage à l’euro concret le 1er janvier 2002 avait été préparé de longue date : un programme de travail ambitieux et minutieux s’était déroulé pendant dix ans, nécessitant quelque deux mille salariés pour produire plus de deux milliards de billets et sept milliards de pièces – ce qui, au passage, rend impossible dans les faits le délai d’un semestre évoqué par le FN pour que s’opère le changement de monnaie.

La sortie de l’euro
C’est le sésame frontiste, présenté comme « le seul moyen de retrouver de la croissance » 3. A écouter Marine Le Pen, la solution pour susciter l’activité, l’emploi et le pouvoir d’achat consisterait à disjoindre la France de la monnaie unique européenne et à renouer avec une devise nationale dont la dévaluation, oscillant entre 20 % et 25 %, par rapport à l’euro assurerait mécaniquement à nos produits des gains de compétitivité et à nos entreprises la conquête de nouvelles parts de marché. L’ennui est que jamais cette option n’est décrite dans sa totalité, avec ses conditions en amont et ses conséquences en aval. Si la sortie de l’euro est notre futur, pourquoi le FN ne décrit-il jamais les jours, les semaines, les mois qui suivraient une telle décision ? Et d’abord, pourquoi ne parle-t-il jamais de la période qui, nécessairement, devrait la précéder  ? C’est que ce choix politique à l’impact économique, social, diplomatique, considérable aurait également un coût logistique massif  : retirer des pièces et des billets en euros, redémarrer la fabrication des francs et des centimes, les acheminer vers les établissements bancaires et les administrations chargées d’accueillir du public, pèserait lourdement sur le budget de l’État qui n’a pas besoin de
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cette contrainte supplémentaire. Songeons que le passage à l’euro concret le 1er janvier 2002 avait été préparé de longue date  : un programme de travail ambitieux et minutieux s’était déroulé pendant dix ans, nécessitant quelque deux mille salariés pour produire plus de deux milliards de billets et sept milliards de pièces – ce qui, au passage, rend impossible dans les faits le délai d’un semestre évoqué par le FN pour que s’opère le changement de monnaie. Au Front national, ces réalités furent balayées d’un revers de la main, puis elles suscitèrent des réponses alambiquées  : l’essentiel de la monnaie, ce sont des écritures dans les banques, y affirme-t-on comme pour botter en touche, avant d’en appeler à des solutions présentées comme transitoires mais jamais décrites – des économistes qui adhèrent au projet de sortie de l’euro ont mentionné, dans le débat public, un système de poinçonnage des billets pour « changer » les vieux euros en nouveaux francs. On imagine, si tant est que cela fût possible, la tournure des choses dans la vie de tous les jours… Autre complication  : les désagréments liés à une nouvelle gymnastique de conversion. Avec le FN, une personne de 80 ans aurait dans son porte-monnaie une quatrième devise avec laquelle il lui faudrait se familiariser : après le franc Poincaré, le franc Pinay et l’euro, il y aurait le franc Le Pen – « quand on songe qu’il nous a fallu une décennie pour convertir, tant bien que mal, les anciens francs en nouveaux euros et inversement, on se dit qu’infliger un nouveau système

Éclairages
de conversion [aux] Français relève d’un masochisme dont les pires bureaucraties n’oseraient pas rêver »4. Reste que ces difficultés avérées ne seraient pas les plus douloureuses si on les ramène aux effets déflagratoires pour l’économie nationale, pour nos entreprises et nos emplois, du retrait délibéré de la France hors la zone euro. L’objectif de l’extrême droite, si l’on a bien compris, est de rétablir le franc sur la base d’une parité 1 € = 1 FF. Le processus suppose d’entrée de jeu une perte d’environ un cinquième de sa valeur pour la future monnaie nationale. Avec des conséquences mesurables et préjudiciables à l’intérêt national, mais aussi à l’ensemble des Français dont les économies fondraient de 20 % du jour au lendemain ! Le premier résultat d’une sortie de la monnaie européenne serait un accroissement massif et immédiat de la dette française. Actuellement, celle-ci est libellée en euros. Demain, dans le scénario de sortie préconisé par le FN, ses détenteurs – dont près de 70 % sont des non-résidents, peu soucieux du devenir de l’Hexagone en tant que nation – exigeraient que les créances de l’État fussent remboursées en euros sonnants et trébuchants, pas en franc dévalué d’un cinquième de sa valeur. Immédiatement, automatiquement, le montant de la dette s’accroîtrait d’autant pour dépasser les 110  % du PIB. Et nulle taxation exceptionnelle des actifs extérieurs libellés en euros et détenus par les banques, réplique conçue par les experts

63 frontistes pour contenir un tel tsunami financier, ne parviendrait à compenser les coûts pour l’État de sa dette résiduelle en euros. On imagine les effets en cascade ! Les épargnants, soucieux de ne pas voir se déprécier leur patrimoine, placeraient leurs économies à l’étranger. Les taux d’intérêt des emprunts français – aujourd’hui historiquement bas – grimperaient en flèche pour atteindre un niveau record. Les banques françaises, pour compenser le départ en nombre des comptes, répercuteraient le surcoût de la hausse des taux d’intérêt sur le crédit consenti aux ménages – renchérissant comme jamais l’achat d’un logement, d’une voiture, ou le financement des études des enfants – et aux entreprises – et d’abord aux PME et aux TPE, qu’il s’agisse pour elles de soutenir leur trésorerie, de consolider leurs fonds propres ou d’accompagner un investissement. Les entreprises, précisément, verraient leur activité se réduire drastiquement – c’est la deuxième conséquence d’une potentielle sortie de l’euro. Qui peut penser que nos partenaires européens, ceux-là mêmes avec lesquels nous avons contracté au sein de l’union économique et monétaire (UEM), avec lesquels nous réalisons la plus grande part de nos échanges, resteraient inertes  ? Certes, ils auraient subi de plein fouet le départ de la deuxième économie d’Europe, membre fondateur de l’Union européenne et de la monnaie unique. Mais unis autour de l’euro qu’ils auraient préservé et consolidé après le choc, ils adapteraient en peu de temps leur stratégie de financement, d’investissement et de commerce à cette nouvelle donne, zappant la France de leurs radars. De l’autre côté de l’Atlantique, mais aussi en Asie et chez les pays en développement, nos concurrents prendraient des mesures de rétorsion pour rendre plus difficile l’accès à leurs marchés pour nos entreprises et nos productions made in France, exception faite des biens et des services proposés par quelques très grands groupes exportateurs au capital multinational. « Pour maintenir le faible avantage de compétitivité puis, très vite, pour éviter la ruine » 5, la France devrait se résoudre à réduire les salaires et les pensions. Le pouvoir d’achat serait aussi attaqué par la flambée

L’objectif de l’extrême droite, si l’on a bien compris, est de rétablir le franc sur la base d’une parité 1 € = 1 FF. Le processus suppose d’entrée de jeu une perte d’environ un cinquième de sa valeur pour la future monnaie nationale. Avec des conséquences mesurables et préjudiciables à l’intérêt national, mais aussi à l’ensemble des Français dont les économies fondraient de 20 % du jour au lendemain !

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Sortie de l’euro et autarcie économique  : le programme du FN est anti-emploi, anti-croissance…

Pour la première fois depuis le Directoire, il y a deux-cent-dix-sept ans, la France serait en situation de faillite financière, au bord de l’asphyxie économique et du chaos social au point qu’elle devrait se résoudre à lancer un appel au secours aux instances internationales. Pas étonnant, dans ces conditions, que le plan de sortie en douze étapes présenté par le Front national en 2011 ne soit plus guère mis en avant par ses porteparoles et que Marine Le Pen plaide désormais non pour une sortie de l’euro en solitaire, mais pour une sortie « concertée » conjointement avec plusieurs États membres

du prix des produits d’importation – pétrole donc carburant, gaz, mais aussi café, cacao, téléphonie mobile, ordinateurs, écrans plasma, etc. Pour la première fois depuis le Directoire, il y a deux-cent-dix-sept ans, la France serait en situation de faillite financière, au bord de l’asphyxie économique et du chaos social au point qu’elle devrait se résoudre à lancer un appel au secours aux instances internationales. Pas étonnant, dans ces conditions, que le plan de sortie en douze étapes présenté par le Front national en 2011 ne soit plus guère mis en avant par ses porte-paroles et que Marine Le Pen plaide désormais non pour une sortie de l’euro en solitaire, mais pour une sortie « concertée » conjointement avec plusieurs États membres – hypothèse d’autant plus saugrenue que leur intérêt n’est pas que la France rompe avec l’UEM. La vérité, c’est que la sortie de l’euro ferait éclater l’Europe au détriment de la France et des pays du Sud. D’autant que la sortie serait également à l’ordre du jour en matière agricole, puisque le FN a inscrit dans son programme une politique agricole nationale. Celle-ci serait financée «  en récupérant le budget français versé aujourd’hui à l’Europe, est-il écrit, ce qui suppose donc bien de détruire l’intégralité de la construction européenne, et ce qui ne suffirait pas pour autant (puisque le
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solde français au budget européen est aujourd’hui de 7 milliards d’euros) »6, contre un peu plus de 10  milliards d’euros de subventions communautaires versées aux agriculteurs français. La vérité, c’est que « l’agriculture française, premier bénéficiaire de la politique agricole commune (PAC), serait asphyxiée et paralysée pour l’export puisque nos marchés, d’aujourd’hui et de demain, sont ceux du grand bassin euro-méditerranéen »7. Le projet frontiste plongerait l’économie française dans une période de grave incertitude, comme le souligne Éric Heyer, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), lorsqu’il évoque « cette sortie de l’euro qui nous amènerait à changer complètement de logiciel et dont on ignore ce qu’elle coûterait, à la centaine de milliards près »8. C’est pourquoi la présidente du Front national n’aime pas être interrogée sur les conséquences du scénario qu’elle préconise. Une belle illustration de son malaise fut récemment donnée à la radio : – « Michaël Darmon : Lorsque vous dites « on sort de l’Europe », vous avez bien conscience que ça va (…) frapper d’abord les gens modestes ? – Marine Le Pen : Mais pourquoi vous dites ça ? – Michaël Darmon  : Mais parce que les prix vont augmenter (…) avec la dévaluation, comment vous défendez les revenus modestes avec cette politique ? – Marine Le Pen  : Mais arrêtez de faire peur aux Français. Nous avons tous les jours des experts, il n’y en a pas beaucoup, il y en a dix, c’est démontré dans un film remarquable, « Les nouveaux chiens de garde », où l’on voit que ce sont toujours les mêmes experts qui viennent nous expliquer que si on ne continue pas le schéma tracé il y a 20 ans (…) cela va être l’épouvante, la ruine, le soleil va s’éteindre »9. Tout à coup, la vitrine fraîchement repeinte du Front national s’effondre : la théorie du complot et le recours à l’exagération, ficelles habituelles de l’extrême droite traditionnelle, font office de réponse. La promesse d’arguments s’évanouit dans la permanence de la rhétorique outrancière et creuse.

Le Dossier Le protectionnisme national
C’est l’autre pilier du projet de l’extrême droite pour la France  : il s’agit de « redonner de l’oxygène à notre économie, booster considérablement le tourisme, être à nouveau compétitifs, réindustrialiser la France, relancer les exportations  »10 en édifiant des barrières commerciales et tarifaires aux frontières de la France. En ligne de mire  : le libre-échange sans règle ni frein qui prévaut dans la mondialisation et que le Front national rend responsable des délocalisations à l’œuvre en Europe. Qu’avec la globalisation des échanges et l’apparition de nouveaux acteurs dans la division internationale du travail, des pays fabriquent à moindres coûts des pans entiers de la production industrielle, c’est une évidence que les élus locaux, les organisations syndicales et les salariés ont constatée de longue date en se mobilisant, dans les bassins d’emploi, pour des sites de production menacés de déménagement ou de fermeture – luttes dont sont d’ailleurs absents élus et militants FN qui se contentent de diffuser des communiqués de presse en rafale à des fins de récupération. Reste que s’il est bien réel, le phénomène est difficilement mesurable, quantifiable, tant les dimensions qu’il recouvre sont nombreuses et imbriquées. Selon une étude de la direction générale du Trésor parue en 201011, si l’on se fonde sur le contenu en emplois des échanges, l’effet des échanges avec les pays émergents seraient à l’origine de 28 % des destructions d’emplois industriels entre 2000 et 2007. Pour combattre cette situation, de nombreux leviers sont à activer. En France, avec les filières stratégiques et les plans industriels, les investissements d’avenir, l’accès au financement des entreprises à travers la Banque publique d’investissement et la réforme bancaire, la formation initiale et continuelle avec l’anticipation des métiers en tension, toutes orientations mises en œuvre par le gouvernement et la majorité parlementaire sous l’impulsion du Président de la République. Mais l’action passe aussi par la réorientation de l’Europe : depuis

65 2012, l’exigence de réciprocité commerciale dans les échanges entre l’Union et les autres zones régionales du monde et la lutte contre le dumping fiscalo-social parmi les vingt-huit pays membres sont des impératifs portés par la France dans les instances communautaires. Les récentes interventions de la Commission en matière de panneaux photovoltaïques, de faïence ou encore de télécoms témoignent du réveil européen en la matière. Dans cette économie internationalisée et interdépendante qui a besoin d’être régulée et où la France réalise de réelles performances dans les secteurs clés de la croissance de demain (aéronautique, traitement des eaux et des déchets, santé, énergies, mobilité durable, réseaux électroniques, contenus culturels, luxe et art de vivre, etc.), le Front national propose de baisser le rideau, de rétablir des frontières douanières et tarifaires autour de l’Hexagone seul contre le reste du monde. Là non plus, il n’est pas à une contradiction près puisqu’il plaide pour « des protections raisonnées aux frontières » pour « sortir la France de son isolement »12. En somme, dans une sorte d’oxymore économique, il s’agirait de s’enfermer pour s’ouvrir, de se replier pour se déployer. Ce projet qui s’apparente ni plus ni moins à l’autarcie ne résiste pas à un examen approfondi. Et d’abord parce que notre pays est adhérent de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Celle-ci «  accorde la possibilité de relever des droits de douane de manière justifiée et ciblée,

Dans cette économie internationalisée et interdépendante qui a besoin d’être régulée et où la France réalise de réelles performances dans les secteurs clés de la croissance de demain (aéronautique, traitement des eaux et des déchets, santé, énergies, mobilité durable, réseaux électroniques, contenus culturels, luxe et art de vivre, etc.), le Front national propose de baisser le rideau, de rétablir des frontières douanières et tarifaires autour de l’Hexagone seul contre le reste du monde.

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Sortie de l’euro et autarcie économique  : le programme du FN est anti-emploi, anti-croissance…

pour des impératifs environnementaux essentiellement », mais « elle sanctionne le recours à des taxes massives frappant uniformément un pays ou un ensemble de pays »13. Avec l’internationalisation et la dissémination de la chaîne de production opérées ces vingt dernières années, le renfermement protectionniste apparaît également contreproductif  : « 60 % des exportations chinoises vers les États-Unis proviennent de filiales américaines implantées en Chine ou de sous-traitants asiatiques produisant pour des firmes occidentales. Voilà pourquoi les iPad, iPhone, tablettes numériques, ordinateurs portables peuvent être vendus bon marché aux consommateurs des pays développés. Augmenter fortement les tarifs douaniers pour ces importations, c’est renchérir ces biens de consommation de masse et donc appauvrir les consommateurs occidentaux »14. La facture serait lourde, en effet, pour le consommateur français  : où et à quel prix trouverait-il les produits qui ne sont plus fabriqués en France ? Faudra-t-il attendre que rouvrent des usines de téléphonie dans notre pays et plus largement sur le continent européen – il n’y en a plus aujourd’hui – pour changer son mobile au motif que le Front national ne veut plus d’importations d’appareils venus d’ailleurs  ? Cette question, jamais ses responsables ne la posent sur les plateaux de télévision. Enfin, dans une économie globalisée, les décisions des uns entraînent les réactions des autres. Personne n’imagine que face au protectionnisme de la France à leur égard, nos partenaires qui sont aussi nos concurrents resteraient immobiles. Les mesures de rétorsion seraient immédiates  : boycott des produits français, fermeture de l’accès à leurs marchés pour les entreprises tricolores, accroissement des droits commerciaux, relèvement des taux de change – la riposte ne tarderait pas à faire sentir ses effets. Sans oublier la chute des investissements internationaux qui frapperait la France, destination jusqu’ici prisée, au détriment de l’attractivité et de la création de valeur ajoutée. Les chefs d’entreprise et les travailleurs savent parfaitement qu’une telle bataille commerciale serait néfaste pour notre
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Personne n’imagine que face au protectionnisme de la France à leur égard, nos partenaires qui sont aussi nos concurrents resteraient immobiles. Les mesures de rétorsion seraient immédiates : boycott des produits français, fermeture de l’accès à leurs marchés pour les entreprises tricolores, accroissement des droits commerciaux, relèvement des taux de change – la riposte ne tarderait pas à faire sentir ses effets.

économie et pour l’emploi. Les dépôts de bilan des entreprises se multiplieraient alors qu’en France, l’exportation assure un emploi à près de six millions de personnes. Quant au pouvoir d’achat et à la compétitivité des entreprises, ils seraient plombés par l’inflation frappant les prix de ce que nous importons. Dans la mondialisation, le libre-échange intégral et le protectionnisme national constituent deux impasses. C’est à l’échelon européen que l’exigence de protection doit être portée et par la gauche – certains d’entre nous plaident de longue date pour le « juste échange »15, c’est-à-dire le respect des normes internationales en matière sanitaire, alimentaire, sociale et environnementale, ainsi que la définition de règles de compensation pour rétablir les conditions d’un échange équilibré entre régions-puissances et en leur sein. Application des normes non marchandes et pas seulement des règles strictement commerciales, protection des industries naissantes et des brevets, utilisation de l’arsenal juridique existant, notamment à l’échelle de l’OMC – clauses anti-dumping, clauses de sauvegarde, clauses de défense de la propriété intellectuelle et industrielle –, les outils ne manquent pas16. La solution réside dans un approfondissement et une réorientation de la construction européenne, telle que la proposent les socialistes français avec leurs partenaires européens, et non dans une sortie de l’euro qui dissimule une sortie de l’Europe, comme les appelle de ses vœux l’extrême droite.

Éclairages
Ce travail de déconstruction peut être appliqué à tous les volets du projet frontiste – fiscalité, logement, éducation, sécurité, immigration, etc. Il dévoile un Front national qui veut bien avoir un programme à condition que celui-ci ne soit pas discuté, questionné, examiné, ce qui est le lot quotidien en démocratie. C’est qu’une fois les conséquences de ses

67 propositions mises à jour, il apparaît pour ce qu’il est  : un parti sans solutions dont l’application des thèses provoquerait à coup sûr la mise sous tutelle de la nation par le FMI ou quelque autre troïka. Pour un parti qui s’autoproclame partisan de la souveraineté, ce n’est pas la moindre des contradictions ni le moindre des mensonges.

1. Alain Mergier, Le Monde, 18 septembre 2013. 2. Pour un argumentaire complet, on se reportera à Guillaume Bachelay et Najat Vallaud-Belkacem, Réagissez ! Répondre au FN de A à Z, Jean-Claude Gawsewitch éditions, 2011. 3. Challenges, 14 avril 2011. 4. Réagissez ! Répondre au FN de A à Z, op. cit., p. 108. 5. Ibid, p. 109. 6. « Le FN et l’agriculture », Médiapart, 17 février 2012. 7. Stéphane Le Foll et Guillaume Bachelay, « Ayons les idées claires face au FN », Libération, 18 juillet 2013. 8. Cité par lepoint.fr, 12 janvier 2012. 9. Le Grand Rendez-vous d’Europe/i-télé/Le Monde, 22 septembre 2013. 10. Marine Le Pen, Des paroles et des actes, France 2, 23 juin 2011. 11. Lilas Demmou, « La désindustrialisation en France. Une analyse des déterminants intérieurs (évolution de la structure et de la demande et externalisation auprès du secteur des services) et extérieurs (concurrence internationale) du recul de l’industrie en France entre 1980 et 2007 », Les Cahiers de la DG Trésor, juin 2010. 12. Discours sur l’économie de Marine Le Pen, petit déjeuner de presse, 8 avril 2011. 13. Réagissez !, op. cit., p. 92. 14. Henri Weber, La nouvelle frontière. Pour une social-démocratie du XXIe siècle, Seuil, 2011, pp. 149-150. 15. Guillaume Bachelay, « Protectionnisme, ouvrons le débat », Marianne, 27 février 2009. 16. Henri Weber, op. cit., pp. 150-151.

Axelle Lemaire
est secrétaire nationale du PS aux Droits de l’Homme et députée des Français établis en Europe du Nord

Front national et droits de l’homme : de la négation au maquillage discursif

S

onder le rapport du Front national aux droits de l’homme implique de se soumettre à une gymnastique complexe où les sophismes et vices de raisonnement se substituent au discours cartésien. De la négation totale de l’existence des droits humains, professée par Jean-Marie Le Pen, à la référence abusive et fallacieuse entretenue par sa fille Marine, de la condamnation permanente des dispositions de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme aux plaintes systématiques portées devant la Cour de Strasbourg, les paradoxes discursifs et programmatiques sont innombrables. Ils révèlent en réalité une instrumentalisation du corpus des droits humains poussée à l’extrême. D’où la grande dangerosité d’une rhétorique fondée sur un renversement des valeurs, consistant à revendiquer le droit à affirmer des principes contraires aux droits de l’homme au nom même du

respect de ces droits, ce qu’interdit expressément l’article 17 de la Convention européenne des droits de l’homme (« Nul ne peut utiliser les droits garantis par la Convention dans le but de rechercher l’abolition ou la limitation de ces mêmes droits »). La technique est particulièrement exploitée pour évoquer les droits de la famille, pour justifier la préférence nationale, ou encore s’emparer de la liberté d’expression. L’avocat Henri Leclerc, ancien président de la Ligue française pour la défense des droits de l’homme, l’a bien exprimé  : «  Le Front national prend la République au piège des droits de l’homme dans la mesure où il revendique pour lui-même la liberté d’expression tout en cherchant à l’interdire aux autres1 ».

Négation et outrances
Les références frontistes aux textes de protection des droits et libertés fondamentaux démontrent un glissement progressif de la négation des droits

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Front national et droits de l’homme  : de la négation au maquillage discursif

humains vers une reconnaissance partielle et relative. Le discours actuel évolue au gré de l’actualité  : moins lisible, plus fluctuant, il est empreint d’un opportunisme historique plus marqué mais recèle les mêmes paradoxes intrinsèques. L’unique discours du Front national consacré aux droits de l’homme fut prononcé par Jean-Marie Le Pen à La Trinité sur Mer, le 26 août 1989, à l’occasion du bicentenaire de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. La lecture de cet exposé est lourde d’enseignements  : «  La déclaration des droits de l’homme est la mère de tous les grands mouvements totalitaires du XXe siècle, car très rapidement, l’aspiration à l’humanisme et à l’humanitarisme débouche sur la terreur […], elle marque le début de la décadence de la France […], nie le principe général d’autorité, ne reconnaît pas les droits de la famille, de la nation et ceux liés à la survie et à la pérennité de la lignée2 ». Pour le président du Front national de l’époque, l’évocation des droits humains relève d’une «  religion de l’homme  » porteuse de la destruction de valeurs séculaires supérieures, nationales et judéochrétiennes. Cette exhortation donne leur sens aux propos qui émaillent la fin de l’allocution  : « toute vie est exclusion », « la définition du racisme est par nature spécieuse ». Jean-Marie Le Pen construisait à l’époque un raisonnement politique entier, calqué sur la pensée contre-révolutionnaire de Joseph de Maistre  : les droits garantis dans les textes ne sont que chimères,

Jean-Marie Le Pen, le 26 août 1989 : « La Déclaration des droits de l’homme est la mère de tous les grands mouvements totalitaires du XXe siècle, car très rapidement, l’aspiration à l’humanisme et à l’humanitarisme débouche sur la terreur […], elle marque le début de la décadence de la France […], nie le principe général d’autorité, ne reconnaît pas les droits de la famille, de la nation et ceux liés à la survie et à la pérennité de la lignée ».
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et représentent un danger pour l’influence et la grandeur de la nation. De fait, l’affirmation de la prévalence d’une race sur une autre, la « préférence nationale  », se voit justifiée et devrait endosser valeur constitutionnelle. Celle-ci l’emporte par exemple, dans la hiérarchie des normes morales, sur la notion de « droit à la vie familiale normale » issue de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme, surtout si un tel droit permet de légitimer le regroupement familial de ressortissants étrangers. À la dénonciation de la « religion de l’homme », le président du FN substituera à partir de 1995 deux idées-forces : l’intérêt national et les « valeurs de la vie »3. Il s’agit des deux seules contraintes supérieures devant lesquelles le pouvoir politique doit impérativement s’incliner. Qu’importe si les droits individuels sont bafoués, ils ne sont que papier. C’est ainsi que Jean-Marie Le Pen justifie son opposition au droit d’avorter, considéré comme contraire à l’intérêt national (puisque l’avortement fait baisser le nombre de naissances et partant, la puissance démographique de la nation) et aux valeurs de la vie (en raison du caractère vital de l’embryon), sans craindre de bafouer les droits des femmes. Cette négation absolutiste de l’existence des droits humains, que l’on pourrait qualifier de doctrine « sincère » du Front national, a été édulcorée par intermittence et selon les besoins, notamment au fil des procès impliquant des dirigeants du parti. Quand le Président Le Pen professe en tribune l’inexistence des droits humains, son service juridique opérant en coulisse les invoque en permanence : dans les contentieux électoraux portés devant le Conseil constitutionnel ou le Conseil d’État, devant les juridictions ordinaires lorsqu’il s’agit de défendre l’ignominie de certains propos au nom de la liberté d’expression. La Déclaration de 1789 et le Préambule de 1946 nourrissent ici, par une utilisation abusive du droit, les argumentaires, notamment autour de la notion de liberté d’expression. Ainsi retrouve-t-on plusieurs références à ces textes dans les défenses de Jean-

Éclairages
Cette négation absolutiste de l’existence des droits humains, que l’on pourrait qualifier de doctrine « sincère » du Front national, a été édulcorée par intermittence et selon les besoins, notamment au fil des procès impliquant des dirigeants du parti. Quand le président Le Pen professe en tribune l’inexistence des droits humains, son service juridique opérant en coulisse les invoque en permanence

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L’ambivalence entretenue
L’accession de Marine Le Pen à la tête du parti marque un changement de discours sur les droits de l’homme. L’expression honnie par le père est désormais utilisée à de nombreuses reprises par la nouvelle présidente. Marine Le Pen met en avant la construction française d’une « conception hautement civilisée des droits de l’homme et du citoyen ». Instrumentalisant l’ambivalence jusqu’à son comble, elle n’hésite pas à justifier des mesures programmatiques contraires aux droits humains par des références aux articles de la Déclaration de 17895. Ainsi, par exemple : – Le refus des quotas pour la parité et la lutte contre le communautarisme s’expliquent par l’article 1er édictant que « les hommes naissent libres et égaux en droit » ; – La baisse des impôts doit être poursuivie conformément à l’article 13 de la Déclaration qui dispose que «  Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable. Elle doit être également répartie entre tous les Citoyens, en raison de leurs facultés » ; – La sortie de l’Europe et de l’euro répond à l’article 3, selon lequel « le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation ».

Marie Le Pen lors des procès pour apologie de crime de guerre (mars  1986), banalisation de crimes contre l’humanité (mars 1991), et injure publique (l’affaire « Durafour-crématoire », juin 1993). La liberté d’expression demeure néanmoins un principe à géométrie variable  : Jean-Marie Le Pen s’est par exemple érigé contre la diffusion de l’émission de caricature le « Bébête show », jugée comme « très corrosive pour le principe d’autorité4 ». Le paradoxe frontiste en matière de droits de l’homme s’affiche politiquement à partir de 1996-1997. Le 2  juin 1997, lorsque débute le gouvernement de Lionel Jospin, Le Pen fait inscrire à l’article 2 des statuts du FN que le parti est « attaché à l’égalité devant la loi de tous les citoyens français sans distinction d’origine, de race ou de religion […], attaché à la liberté d’expression ». Jusqu’à l’élection présidentielle de 2007 néanmoins, Jean-Marie Le Pen ne cessera de déclarer sa méfiance envers la Déclaration de 1789, préférant aux « droits de l’homme » un « droit naturel  » supérieur auquel l’État et les citoyens devraient se soumettre. Parmi les propositions les plus symptomatiques de cette méfiance, l’on note celle de limiter le rôle du Conseil constitutionnel « au contrôle de la conformité des lois à la lettre des articles de la Constitution » (dans les programmes présidentiels de 2002 et 2007), sans plus l’étendre aux droits et libertés substantiels contenus dans le Préambule de 1946 et la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.

L’accession de Marine Le Pen à la tête du parti marque un changement de discours sur les droits de l’homme. L’expression honnie par le père est désormais utilisée à de nombreuses reprises par la nouvelle présidente. Marine Le Pen met en avant la construction française d’une « conception hautement civilisée des droits de l’homme et du citoyen ». Instrumentalisant l’ambivalence jusqu’à son comble, elle n’hésite pas à justifier des mesures programmatiques contraires aux droits humains par des références aux articles de la Déclaration de 1789.

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Marine Le Pen fait également inscrire, dans la Charte du Rassemblement Bleu Marine6, que « Chacun jouit des libertés fondamentales dans le respect de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et de la promotion de nouvelles libertés ». Le changement d’approche semble évident. Pourtant, derrière le maquillage discursif, les fondamentaux programmatiques, intrinsèquement contraires aux droits de l’homme, n’ont pas changé. Le programme officiel du parti intègre le rétablissement de la peine de mort proposé aux Français par référendum. Il fait figurer en bonne place la préférence nationale, renommée priorité nationale7. Sur le site internet du parti, il est expliqué que la diversité est le nouveau nom de la « préférence immigrée », ce « racisme inversé ». Le programme continue d’ailleurs d’appeler à la suppression du regroupement familial. Au nom de la défense de la laïcité, cette « valeur au cœur du projet républicain », l’islamisme « galopant » du pays est constamment dénoncé, sans crainte d’encourager les discriminations sur le fondement de la nationalité ou de la religion. La dénonciation de l’avortement, pour être plus indirecte, n’en est pas moins réelle : les responsables du FN réclament la suppression du remboursement de l’IVG, et un cadre du parti n’hésite pas à décrire le planning familial comme un « centre d’incitation à l’avortement ». Le Front national refuse d’accorder le mariage aux couples homosexuels et s’engage à abroger la loi promulguée le 18 mai 2013. Le programme présidentiel contient l’interdiction faite aux juges de se syndiquer, d’adhérer à un parti politique, ou d’écrire « quoi que ce soit »8 en rapport avec leur métier. Et toujours, la liberté d’expression à la manière frontiste est un concept à portée relative  : en même temps que la présidente du FN nomme auprès d’elle un conseiller politique à la liberté d’expression9, elle menace de saisir la justice pour dénoncer l’adossement par la presse du qualificatif « extrême » à la description de son mouvement, un geste qu’elle perçoit comme une « insulte » fruit d’une « guerre sémantique »10. La pensée nationale populiste continue aussi de se heurter aux frontières et de rejeter toute affirmation
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La pensée nationale populiste continue aussi de se heurter aux frontières et de rejeter toute affirmation à portée universaliste si sa mise en œuvre n’est pas établie dans un cadre strictement national. Ainsi, la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme reste considérée comme illégitime. La ligne frontiste officielle rappelle que « nulle autorité politique ou judiciaire européenne ou mondiale n’assure l’exercice de ces libertés », et le FN réclame formellement une renégociation du traité.

à portée universaliste si sa mise en œuvre n’est pas établie dans un cadre strictement national. Ainsi, la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme reste considérée comme illégitime. La ligne frontiste officielle rappelle que « nulle autorité politique ou judiciaire européenne ou mondiale n’assure l’exercice de ces libertés  », et le FN réclame formellement une renégociation du traité, ce qu’a souligné le député frontiste Gilbert Collard dans une question orale posée à Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, le 1er octobre 2013. Avec toujours, néanmoins, le même usage accordéoniste des principes  : dans une lettre adressée au Conseil constitutionnel le 24 juin 2013, le conseiller régional et vice-président du FN Louis Aliot invoque, pour demander plus d’impartialité au Conseil constitutionnel… l’article  6 de la Convention européenne garantissant le droit à un procès équitable.

La critique frontiste du « droit de l’hommisme » international
Au plan international, toute intervention militaire au nom de la «  responsabilité de protéger  », fondée sur le socle du droit international public, est systématiquement qualifiée de «  droit de l’hommisme  » par le FN. Jean-Marie le Pen ira jusqu’à comparer l’activisme des droits de l’homme

Éclairages
à un « sida mental ». Lorsqu’il est interrogé sur la libération de Nelson Mandela, il réplique «  cela ne m’a ni ému, ni ravi. J’ai toujours une espèce de méfiance envers les terroristes quel que soit le niveau auquel ils se situent »11. Cette expression est en cohérence avec le discours de La Trinité  : le combat pour les «  droits de l’homme  » mène inexorablement à la Terreur. De fait, le résistant à un régime antidémocratique n’est pas un militant politique, mais un terroriste. Le FN pourrait se contenter de dénoncer l’ingérence de la France ou de se tenir à une politique étrangère minimale, comme le font d’autres formations politiques. Il n’en est rien. Dans les années 1980, les frontistes dénonçaient déjà l’impérialisme américain mais se rangeaient du côté de Ronald Reagan et de l’anticommunisme. La chute du mur a rebattu les cartes, et la doctrine du FN a glissé vers un noninterventionnisme teinté de pensée anti-égalitariste : les peuples du Sud étant considérés comme inférieurs, incapables de vivre la démocratie, soumis inexorablement à la dictature, toute intervention militaire, toute condamnation des atteintes aux droits de l’homme s’avère inutile. Plus qu’inutile, elle serait dangereuse, car libérerait les forces « islamistes » sous-jacentes. Ainsi en témoigne le refus de la Guerre du Golfe et de l’intervention en Afghanistan, le soutien à Saddam Hussein, Slobodan Milosevic, Mouammar Kadhafi, et aux dictateurs pendant les printemps arabes. Le communiqué de presse publié le 27 août 2013 par la présidente du Front national sur l’hypothèse d’une intervention en Syrie pour mettre fin à l’utilisation d’armes chimiques par le régime de Bachar El Assad est sans détour  : « Hollande choisit les islamistes ». L’absence totale de dénonciation des crimes commis par le régime du dictateur syrien constitue autant de silences pesants montrant que le Front national d’aujourd’hui n’est en rien différent de ce qu’il était hier. Si le relativisme culturel et religieux est décrié en France par la doctrine frontiste, il permet de justifier, en dehors des frontières, le non-interventionisme. L’actualité internationale est surtout mise en lumière lorsqu’il s’agit pour le FN de demander la «  réduction drastique

73 du nombre de demandeurs d’asile », l’asile politique étant présenté comme une «  pompe aspirante de l’immigration qui fait de la France le pays où les prestations sociales pour les étrangers sont les plus avantageuses du continent européen 12 ». Au total, lorsque l’outrance, visible, de Jean-Marie Le Pen ne laissait nul doute quant aux intentions, les références humanistes et républicaines employées par Marine Le Pen forment un écran de fumée occultant un projet toujours profondément liberticide, xénophobe et raciste. Mais les nouveaux communicants du Front national ont compris que l’exaltation de la nation ne pouvait pas se borner à celle de l’Ancien régime, et ont récupéré pour l’exploiter ce qui, dans la conscience collective, relève du récit de la Révolution française. Les frontières sont ainsi floutées, et le FN en sort en apparence humanisé. Au-delà de l’emprunt historique, la conversion est un leurre : si les mots ont changé, la mécanique à l’œuvre est restée la même. Pour appauvrir un principe et le vider de sa substance, les frontistes l’adoptent et lui font exprimer exactement le contraire de ce qu’il représente. C’était le slogan de Big Brother dans la fable orwellienne de 1984 : « La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force. » Ce qui n’empêche pas la députée Marion Maréchal-Le Pen de s’en prendre frontalement, dans un discours adressé le 29 septembre 2013 aux militants du parti flamand d’extrême droite Vlaams Belangaux, aux « valeurs de l’Union européenne  : le libertarisme contre les libertés, le commerce sans entrave contre les valeurs sacrées de l’homme, les droits de l’homme contre le droit des peuples et la mondialisation contre les identités ».

Les droits de l’homme, droits sociaux
Pour contrer l’accablante ascension du Front national, les droits de l’homme sont un rempart et doivent continuer de fixer le point d’ancrage de la gauche. Nous l’avons beaucoup fait, au Parti socialiste, par nos paroles et nos condamnations

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Front national et droits de l’homme  : de la négation au maquillage discursif

Les nouveaux communicants du Front national ont compris que l’exaltation de la nation ne pouvait pas se borner à celle de l’Ancien régime, et ont récupéré pour l’exploiter ce qui, dans la conscience collective, relève du récit de la Révolution française. Les frontières sont ainsi floutées, et le FN en sort en apparence humanisé. Au-delà de l’emprunt historique, la conversion est un leurre : si les mots ont changé, la mécanique à l’œuvre est restée la même. Pour appauvrir un principe et le vider de sa substance, les frontistes l’adoptent et lui font exprimer exactement le contraire de ce qu’il représente.

morales légitimes. Nous l’avons fait, pour les militants engagés dans les associations, par le recours systématique au juge, à chaque fois que nous décelions une parole de haine tombant sous le coup de la loi. Aucune de ces condamnations, verbales ou judiciaires, n’a eu d’impact électoral probant. Pourquoi cet échec ? Peut-être parce que,

en sus des droits civils et politiques, le caractère social des droits de l’homme n’est pas suffisamment proclamé. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen n’est pas le fruit d’une utopie intellectuelle et libérale, elle est avant tout un outil de conquête sociale. Elle n’aurait pas vu le jour sans la force des baïonnettes et la révolte du peuple. Le Préambule de 1946, garant d’un nombre conséquent de droits et libertés fondamentaux, est le fruit d’une autre conquête, celle de la Libération et du Conseil national de la Résistance. Ce patrimoine historique, à l’origine de nos droits et libertés, a trouvé un écho au niveau européen, par l’affirmation de la libre circulation des travailleurs et de leurs droits sociaux, la liberté d’association, ou encore l’égalité de traitement entre les femmes et les hommes. Mais le Front national se conforte désormais dans le protectionnisme à couleur sociale pour mieux défendre ses thèses xénophobes  : «  L’immigration n’est pas un projet humaniste, mais une arme au service du grand capital ». Aux socialistes de rappeler que les droits humains sont les seuls garants de la véritable égalité, source de paix sociale.

1. « Faut-il parler des droits de l’homme ? », Interview à la Vie ouvrière, n° 2832/271, 4 décembre 1998. 2. Discours retranscrit dans « La Lettre de Jean-Marie Le Pen » du 1er septembre 1989. 3. Interview à National Hebdo n° 550, 2 février 1995. 4. Propos tenus lors de l’émission L’Heure de Vérité, 9 mai 1990. 5. Une recherche simple par le mot-clé « droit de l’homme » sur le site internet du Front national (www.frontnational. com) affiche ces résultats. 6. Le Rassemblement Bleu Marine (RBM) est une association politique fondée le 24 mars 2012 pour préparer les élections législatives et coaliser les partis souverainistes et nationalistes alliés. Outre le FN, on compte dans cette association le SIEL de Paul-Marie Couteaux. 7. Programme « Immigration » du projet présidentiel de Marine Le Pen : « Les allocations familiales seront réservées aux familles dont un parent au moins est Français ou Européen ». 8. Programme « Justice » du projet présidentiel de Marine Le Pen en 2012. 9. Il s’agit de Karim Ouchick, ex-maire-adjoint PS de Gonesse (Val-d’Oise). 10. « Le Front national, parti d’extrême droite », Le Monde, 4 octobre 2013. 11. Propos tenus lors de l’émission L’Heure de Vérité, 9 mai 1990. 12. Communiqué de presse de Nicolas Bay, responsable de la communication électorale et Conseiller de Marine Le Pen sur les questions d’immigration, 26 novembre 2011. LA REVUE SOCIAlIsTE N° 52 - 4E TrIMEsTrE 2013

Marc Coatanea
est secrétaire national du Parti socialiste aux questions de société et adjoint au maire de la ville de Brest.

Le Front national et les questions de société : un projet réactionnaire

e Front national est-il plus compatible avec la République et ses valeurs depuis que Marine Le Pen en a pris la présidence ? S’est-il éloigné de l’idéologie d’extrême droite qui a été la sienne depuis sa création ? Bien sûr que non. De multiples analyses nous le prouvent, et ce numéro de la Revue socialiste nous en offre un nombre conséquent. Il s’agit, dans cette contribution, de répondre à ces questions sur un plan  : celui des questions de société, et plus précisément de l’égalité des droits et de l’égalité réelle. Il n’y a pas de combat républicain sans combat pour l’égalité. Sans égalité, la liberté n’est que la loi du plus fort et la fraternité qu’une chimère. C’est pourquoi les socialistes républicains que nous sommes ont toujours fait de l’égalité le pilier de leur action. C’est à l’aune de cette condition du progrès que nous devons d’abord analyser le Front national de Marine Le Pen. Deux thématiques semblent les

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plus emblématiques de l’incompatibilité absolue du Front national avec l’égalité républicaine : les droits des personnes LGBT et les droits des femmes.

Droits des personnes LGBT : homophobie ordinaire et stratégie électorale
Le débat sur le mariage pour tous a donné lieu, au FN, à l’orchestration d’une répartition des rôles entre Marine Le Pen et les autres responsables nationaux de son parti. À l’inverse des députés frontistes Marion Maréchal-Le Pen et Gilbert Collard, Marine Le Pen ne s’est jamais investie de manière frontale contre le projet de loi ouvrant le mariage et l’adoption à tous les couples. Pourtant, le parti d’extrême droite a une position constante sur le sujet  : l’opposition ferme à l’égalité des droits, la négation de la réalité de l’homophobie en France et, enfin, l’engagement renouvelé d’abroger la loi ouvrant le mariage et l’adoption aux couples

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Le Front national et les questions de société : un projet réactionnaire

Le fait que Marine Le Pen ait été en retrait de la mobilisation anti mariage pour tous ne fait donc pas écho à des convictions pro égalité des droits qui seraient les siennes, mais bien plus un calcul électoral. Comme sur les questions économiques et sociales, Marine Le Pen est un caméléon qui sait s’adapter aux attentes de l’électorat populaire qu’elle souhaite séduire.

de même sexe. Il suffit de parcourir les multiples communiqués de presse que le FN a publiés ces derniers mois pour s’en convaincre1. Le positionnement politique de la présidente du FN a été décrit par le sociologue spécialiste de l’extrême droite Sylvain Crépon comme «  très habile, si vous regardez son électorat populaire »2. Le fait que Marine Le Pen ait été en retrait de la mobilisation anti mariage pour tous ne fait donc pas écho à des convictions pro égalité des droits qui seraient les siennes, mais bien plus un calcul électoral. Comme sur les questions économiques et sociales, Marine Le Pen est un caméléon qui sait s’adapter aux attentes de l’électorat populaire qu’elle souhaite séduire. « Les ouvriers ou petits commerçants sont globalement pour le mariage pour tous. Le Front national est donc présent, mais Marine Le Pen en retrait. De cette façon, elle se préserve », note Sylvain Crépon. Marine Le Pen a également anticipé que cette loi est entrée rapidement dans les mœurs, comme le PACS depuis son adoption, et qu’elle ne fait désormais plus l’objet d’une opposition virulente comme elle le fut durant le débat parlementaire. Enfin, si Marine Le Pen s’est constamment désolidarisé de l’association « La Manif pour tous », c’est pour l’unique raison qu’elle ne souhaitait pas voir se développer un mouvement d’opposition qu’elle ne contrôlait pas et qui pouvait éventuellement renforcer les rangs de l’UMP qu’elle cherche à faire imploser. Pour s’assurer des convictions profondes de Marine Le Pen sur l’homosexualité, il suffit d’ailleurs d’observer les rares sorties médiatiques qui furent
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les siennes sur le sujet. Le 14 juin 2011, sur France Inter, elle comparait le mariage des couples de même sexe à la polygamie. Elle a défendu les maires souhaitant se soustraire à la loi de la République refusant de célébrer des mariages de couples de même sexe. Enfin, elle a sans cesse dénoncé un « lobby gay », qu’elle fustige au même titre que tous les mouvements associatifs et citoyens qui ne partagent pas ses idées. Enfin, la période du débat sur le mariage pour tous a illustré la double stratégie de Marine Le Pen visà-vis de la droite et du reste de l’extrême droite. Premier étage de la fusée lepéniste : aspirer l’UMP. La participation de multiples responsables du FN, leurs deux députés en tête, aux manifestations contre le projet de loi, coude à coude avec les dirigeants de l’UMP, a été la plus éclatante démonstration. Seconde étape de la fusée lepéniste  : déléguer les relations du FN avec la frange la plus dure de l’extrême droite à d’autres responsables de son parti. Ainsi, c’est Bruno Gollnisch, vice-président du FN, qui a invité Nick Griffin, leader du British National Party, connu en Grande-Bretagne pour ses déclarations négationnistes, antisémites et racistes, dans le cortège du FN lors de la manifestation du 13  janvier 2013. Marine Le Pen n’a pas réagi, Louis Alliot s’est refusé à tout commentaire et le FN n’a pas condamné sa présence3.

Droits des femmes : un seul droit, celui de rester au foyer
En matière d’égalité entre les femmes et les hommes, le Front national a un projet purement conservateur. Il est opposé à toutes les dernières avancées des droits des femmes et, pour répondre à la précarité des femmes, n’a qu’une seule proposition  : la rémunération des femmes au foyer. Ainsi, Marine Le Pen est une adversaire de la parité, qu’elle considère comme « contraire à la méritocratie républicaine »4. Comme l’a très justement noté Adeline Hazan dans le précédent numéro de la Revue socialiste, si les femmes sont

Éclairages
moins nombreuses que les hommes au Parlement, c’est que « nous héritons d’une Histoire, faite de l’exclusion des femmes de toute sphère publique. Cette Histoire est celle de l’accaparement du pouvoir par les hommes et du cantonnement des femmes à la sphère privée, au foyer, à la famille. Elle est aussi celle de la construction de notre système politique (son fonctionnement, ses codes, ses réseaux) par les hommes et pour les hommes »5. Tout sauf une question de mérite, donc. Mais la conviction profonde de Marine Le Pen est bien que les femmes sont par nature moins méritantes que les hommes et que leur place est au foyer. Elle l’a d’ailleurs confirmé sans détour sur France 2 le 24 février 2012 : « le progrès pour les femmes est de rester à la maison »6. Pour encourager les femmes à «  rester à la maison », le Front national propose un « salaire minimum qui serait accordé aux femmes qui font le choix d’élever leurs enfants  »7. Ce «  salaire maternel  » est rapidement devenu, lors de la campagne présidentielle de 2012, un «  revenu parental  », pour tenter de masquer le fait qu’il soit à destination quasi exclusive des femmes. Peu importe son nom, cette aide financière, qui serait d’un montant équivalent à 80 % du SMIC pendant trois ans à partir du 2e enfant et renouvelable pour 4 ans pour le 3e enfant, n’a qu’une seule cible : les femmes. 97 % des bénéficiaires du congé parental sont aujourd’hui des femmes  : pourquoi en seraitil autrement demain avec le revenu parental de

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Marine Le Pen souhaite réserver l’IVG aux femmes qui en ont les moyens et leur réassigner un rôle social unique, celui de faire des enfants. Ce qui résume certainement le mieux la vision des droits des femmes de Marine Le Pen est la déclaration de son père dans Le Parisien et qui date de 1996 : « il est ridicule de penser que leur corps leur appartient, il appartient au moins autant à la nature et à la Nation ». Tout est dit…

Pour encourager les femmes à « rester à la maison », le Front national propose un « salaire minimum qui serait accordé aux femmes qui font le choix d’élever leurs enfants ». Ce « salaire maternel » est rapidement devenu, lors de la campagne présidentielle de 2012, un « revenu parental », pour tenter de masquer le fait qu’il soit à destination quasi exclusive des femmes.

Marine Le Pen  ? La présidente du FN ne propose rien pour réduire les inégalités salariales et professionnelles entre les femmes et les hommes et lutter contre le fait que les femmes occupent 80 % des emplois précaires. Ainsi, le projet du Front national a un objectif  : encourager les femmes à s’éloigner de l’emploi. Il refuse un modèle familial fondé sur le partage à égalité des responsabilités parentales entre les femmes et les hommes et promeut à l’inverse un modèle de dépendance des femmes vis-à-vis de leur conjoint. Peu importent les conséquences de son projet sur les carrières professionnelles de femmes qui se trouveront durablement éloignées du marché du travail et qui auront les plus grandes difficultés à retrouver un emploi. Peu importent les conséquences de son projet sur le montant de leurs pensions de retraite, qui sera durement affecté par leurs carrières amputées. Nous n’aurons pas le temps ici de revenir en détail sur les autres points du programme de Marine Le Pen qui représentent une remise en cause fondamentale des droits des femmes. Au premier rang desquels, le refus de mettre en place un ministère des Droits des femmes et le déremboursement par la Sécurité sociale de ce qu’elle appelle, scandaleusement, « l’IVG de confort ». Elle souhaite ainsi réserver cet acte aux femmes qui en ont les moyens et leur réassigner un rôle social unique, celui de faire des enfants. Ce qui résume certainement le mieux la vision des droits des femmes de Marine Le Pen est

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Le Front national et les questions de société : un projet réactionnaire

la déclaration de son père dans Le Parisien et qui date de 1996  : « il est ridicule de penser que leur

corps leur appartient, il appartient au moins autant à la nature et à la Nation ». Tout est dit…

1. Voir les communiqués du Front national sur son site web  : http://www.frontnational.com/terme/mariage-homosexuel/ 2. Interview dans Sud Ouest, « Mariage pour tous : l’électorat FN pour ce mariage », paru le 26 mai 2013. En ligne sur http://www.sudouest.fr/2013/05/26/l-electorat-fn-pour-ce-mariage-1064629-4778.php 3. Manif pour tous, un invité britannique embarrassant dans le cortège du FN, Blog Droites extrêmes, 14 janvier 2013 : http://droites-extremes.blog.lemonde.fr/2013/01/14/manif-pour-tous-un-invite-britannique-embarrassant-dans-lecortege-du-fn/ 4. Déclaration lors du Forum ELLE/Sciences Po du 5 avril 2012. 5. Adeline Hazan, « Le partage du pouvoir politique entre femmes et hommes : construire la démocratie réelle », in « Le temps des femmes », Revue socialiste n° 51, août 2013, page 82. 6. http://www.egalite2012.fr/publication/marine-le-pen-et-legalite-femmes-hommes-incompatibilite-absolue 7. Interview de Marine Le Pen dans Présent, 21 décembre 2010. LA REVUE SOCIAlIsTE N° 52 - 4E TrIMEsTrE 2013

Magali Balent-Brisemeur
est politologue, directrice des projets de la Fondation Robert Schuman et chercheure associée à l’IRIS

« La seule boussole du FN en matière internationale est la préservation de l’intérêt national »
a Revue socialiste  : Lorsque l’on s’intéresse au discours du FN, il est rare de se pencher sur sa dimension internationale, un peu comme si le parti d’extrême droite ne pensait pas ces questions. Or vous démontrez le contraire. D’où vient selon vous ce malentendu ? Magali Balent  : Cette idée selon laquelle le FN ne s’intéresserait pas à l’international relève d’un malentendu, largement alimenté par des partis pris. Le premier d’entre eux tient au fait que dans la mesure où le parti de Marine Le Pen est nationaliste, il est censé ignorer ce qui est extérieur à la nation. Or c’est précisément parce qu’il s’agit d’un parti nationaliste qu’il s’intéresse aux affaires du monde. Il s’inquiète des menaces qui pèsent sur la population non seulement au sein de notre pays, mais aussi qui s’exercent hors du territoire. Le second parti pris concerne l’électorat du FN. Celui-ci est présumé ne voter pour ce parti que pour des problèmes intérieurs  : sécurité, immigration, etc. Or là encore, l’obsession pour l’immigration oblige le FN à tourner, pour des raisons évidentes,

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son regard vers l’extérieur et les phénomènes qui peuvent déclencher les mouvements migratoires. Troisième parti pris  : on considère toujours le FN comme un parti différent des autres, non doté d’un programme véritable, focalisé sur un ou deux enjeux. Mais comme tout parti qui prétend au pouvoir, il se doit de disposer d’un programme complet et notamment en matière de politique étrangère. Je vous rappelle qu’en France la politique étrangère est une question de crédibilité électorale pour tout candidat à l’élection présidentielle. Marine Le Pen l’a très bien compris. Elle se déplace à l’étranger et elle

Dans la mesure où le parti de Marine Le Pen est nationaliste, il est censé ignorer ce qui est extérieur à la nation. Or c’est précisément parce qu’il s’agit d’un parti nationaliste qu’il s’intéresse aux affaires du monde. Il s’inquiète des menaces qui pèsent sur la population non seulement au sein de notre pays, mais aussi qui s’exercent hors du territoire.

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« La seule boussole du FN en matière internationale est la préservation de l’intérêt national »

se positionne sur les grands enjeux internationaux pour montrer aux électeurs qu’elle est capable, elle aussi, d’exercer la fonction suprême. L.  R.  S.  : Le discours que le FN porte sur l’Europe semble très contrasté. La construction européenne est l’objet d’un rejet très profond. Quant au continent européen, il est vanté comme le berceau de la civilisation occidentale  ? Comment expliquer cette apparente contradiction ? M.  B. : Pour comprendre dans quelle logique le FN s’inscrit sur la question européenne, il faut distinguer le continent européen en tant que tel et l’Union européenne. Il s’agit de deux entités radicalement différentes pour le parti de Marine Le Pen. D’un côté, il y a l’Europe qu’il encense parce qu’il la considère comme le berceau de la civilisation. Elle est appréhendée comme une réalité charnelle, un espace culturel – elle porte un message chrétien forgé dans l’histoire contre l’ennemi musulman – et ethnique. Et elle est bornée géographiquement  – ce qui fait que la Turquie n’a évidemment pas sa place en Europe. De l’autre côté, il y a l’Union européenne, la construction politique telle qu’elle s’est faite à partir de 1957 et surtout telle qu’elle s’est approfondie à partir de 1992 avec Maastricht dans un sens plus fédéral. Pour le FN, il s’agit là

d’une imposture, une trahison de l’idéal européen. Alors qu’ils encensent l’Europe en prétendant que c’est une communauté de civilisation qui a vocation à se rassembler, à débattre, à coopérer – en respectant la souveraineté de chaque État évidemment –, l’Union européenne apparaît comme une sorte de projet politique mondialiste, au service des intérêts étrangers et notamment des États-Unis. Elle veut détruire les nations européennes, démanteler les frontières, pour faire de l’espace européen une région du monde parmi d’autres, sans spécificité culturelle. L’Union européenne accélérerait selon le FN les mouvements migratoires pour diluer l’identité européenne dans un vaste magma cosmopolite. L. R. S.  : On le voit au sujet du Mali, de la Syrie ou de l’Égypte, le FN prend régulièrement position sur d’autres terrains que la scène européenne. Quel est alors le fil conducteur de ses interventions ? M.  B. : La logique qui prévaut aujourd’hui est la même que celle qui sous-tendait la position de Jean-Marie Le Pen dans la guerre du Golfe en 1990  : il faut défendre l’intérêt national envers et contre tout. Et ceci passe la plupart du temps par la neutralité dans des conflits où cet intérêt national n’est pas directement engagé. C’est le cas de la Syrie ou du Mali. Ensuite, il importe de montrer qu’on respecte les souverainetés nationales dans le monde afin de pouvoir logiquement exiger qu’on respecte la nôtre. Enfin, pour le FN, ce qui fait la puissance d’un État, c’est son indépendance par rapport aux autres. Cette posture est fondamentale pour la crédibilité d’une nation, Or, selon le FN, la France se contenterait aujourd’hui de suivre les diktats américains. Pour toutes ces raisons, le FN refuse de laisser la France être embarquée dans des guerres qui ne sont pas « les siennes », que ce soit pour des questions de principes ou par solidarité avec un autre État. L’accusation portée par Marine Le Pen à l’encontre de la politique menée par François Hollande en Syrie, l’accusant de faire de la France «  la catin du Qatar  et de l’Arabie Saoudite  » dénonce précisément cette prétendue

Il y a l’Union européenne, la construction politique telle qu’elle s’est faite à partir de 1957 et surtout telle qu’elle s’est approfondie à partir de 1992 avec Maastricht dans un sens plus fédéral. Pour le FN, il s’agit là d’une imposture, une trahison de l’idéal européen. Alors qu’ils encensent l’Europe en prétendant que c’est une communauté de civilisation qui a vocation à se rassembler, à débattre, à coopérer, l’Union européenne apparaît comme une sorte de projet politique mondialiste, au service des intérêts étrangers et notamment des États-Unis.
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Il faut défendre l’intérêt national envers et contre tout. Et ceci passe la plupart du temps par la neutralité dans des conflits où cet intérêt national n’est pas directement engagé. C’est le cas de la Syrie ou du Mali. Ensuite, il importe de montrer qu’on respecte les souverainetés nationales dans le monde afin de pouvoir logiquement exiger qu’on respecte la nôtre.

81 FN parle du peuple russe comme d’un peuple frère avec lequel l’Union européenne a vocation à développer sinon un partenariat stratégique, au moins une coopération renforcée, voire même à terme à intégrer la Russie. Ensuite le FN est très admiratif de la politique étrangère menée par la Russie  : celle-ci sait défendre ses valeurs et ne s’engage pas dans des conflits qui ne sont pas les siens. La Russie incarne une certaine résistance au nouvel ordre mondial, représenté par l’ONU et les ÉtatsUnis  ; elle soutient les identités nationales contre le cosmopolitisme promu par l’Amérique. Enfin, le FN est tout simplement fasciné par le modèle autoritaire russe qui incarne pour lui tout à la fois le courage, la fermeté et l’efficacité. Pour le reste, une des particularités du FN est de percevoir les relations internationales comme une scène où il n’existerait que des relations conflictuelles entre États. Il est donc primordial de savoir d’où viennent les menaces. Le FN identifie donc toujours un ennemi principal puis des ennemis secondaires. Longtemps, l’ennemi principal a été le communisme et par voie de conséquence l’URSS. Aujourd’hui l’ennemi, c’est la mondialisation et toutes ses ramifications  : les organisations internationales, l’Union européenne qui est présumée en être un des agents et bien sûr les États-Unis. La mondialisation est aussi coupable d’avoir produit l’islamisme  : avec son projet de dilution des identités, elle a provoqué une réaction très violente dans

servilité de la France vis-à-vis de puissances étrangères. L.  R.  S.  : Pourtant, en ce qui concerne le Mali, il y a la question religieuse. On aurait pu imaginer que le FN soutienne l’intervention au nom de la lutte contre l’islam radical. N’est-ce pas contradictoire ? M.  B. : On aurait pu le concevoir en effet, mais le FN pense aussi qu’intervenir dans ce type de conflit peut entraîner des représailles sur le territoire national sous la forme d’attentats terroristes notamment. En outre, cela peut provoquer un accroissement des flux migratoires vers la France. Là encore, ce qui prime, c’est l’intérêt national. L.  R.  S.  : Aux frontières de l’Europe, la Russie semble faire l’objet d’une certaine admiration. Pour quelles raisons  ? Plus largement le FN semble lire les relations internationales à travers une grille de lecture amis/ennemis. Précisément, en vertu de quelle logique est-on un pays ami ou un pays ennemi du FN ? M.  B. : La Russie tient en effet une place à part. À l’époque de la Guerre Froide, Jean-Marie Le Pen n’était pas tendre à l’égard de l’Empire soviétique. Mais depuis les années 1990, renaît au sein du FN une certaine fascination pour la Russie. D’abord, la Russie appartient à la même aire civilisationnelle que la France, puisque c’est une terre chrétienne et indo-européenne. C’est la raison pour laquelle le

Une des particularités du FN est de percevoir les relations internationales comme une scène où il n’existerait que des relations conflictuelles entre États. Il est donc primordial de savoir d’où viennent les menaces. Le FN identifie donc toujours un ennemi principal puis des ennemis secondaires. Longtemps, l’ennemi principal a été le communisme et par voie de conséquence l’URSS. Aujourd’hui l’ennemi, c’est la mondialisation et toutes ses ramifications.

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« La seule boussole du FN en matière internationale est la préservation de l’intérêt national »

le monde arabe. Quant aux amis, ce sont tout naturellement ceux qui se battent contre la mondialisation. Le FN prend donc souvent fait et cause pour ceux qu’il perçoit comme des résistants au nouvel ordre mondial : pour la Russie donc, mais aussi par exemple en Côte d’Ivoire, pour Gbagbo abandonné par la communauté internationale et qui a défendu l’ivoirité, contre l’internationaliste Ouattara. Ce qu’il faut noter, c’est qu’avant toute chose, l’ennemi est une idéologie – avant le communisme, aujourd’hui le mondialisme – et que de là découle ensuite la liste des États ennemis. L. R. S. : On considère souvent que le succès de Marine Le Pen est le fruit d’une stratégie de dédiabolisation du FN. Cette stratégie concerne-t-elle aussi le champ des relations internationales ? M.  B. : Oui, mais elle est moins perceptible parce que le FN est moins attendu sur cette question. Sur la forme cela passe par des voyages différents de ceux de son père. Jean-Marie Le Pen avait l’habitude de se faire photographier avec les grands dictateurs africains. Aujourd’hui quand Marine Le Pen se déplace, elle se rend aux États-Unis, ou elle envoie son compagnon Louis Alliot en Israël pour tenter d’obtenir des entretiens avec des dirigeants. Précisément la relation du FN à ce pays est révélatrice de cette stratégie de dédiabolisation. La composante antisémite, très présente au sein du FN depuis sa création, s’affaiblit pour des raisons stratégiques. Marine Le Pen a bien compris que l’antisémitisme discréditait le parti. Par ailleurs, sur le plan personnel, elle se désintéresse d’une question qu’elle juge aujourd’hui dépassée et contre-productive. Elle se concentre sur des enjeux qui préoccupent l’électorat et elle a fait le choix de la lutte contre l’islam. Au niveau du discours, on perçoit par exemple cette stratégie de dédiabolisation à travers l’usage d’un ton plus modéré à l’égard des États-Unis – Marine Le Pen distingue toujours la politique étrangère des États-Unis à laquelle elle n’est pas favorable de la nation américaine dont elle se prétend l’amie. Et
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Marine Le Pen tient désormais un discours très recentré sur les sujets qui préoccupent l’électorat. Son discours sur les relations internationales renvoie toujours à la nation vantée comme un espace protégé et à la question d’un islam menaçant. C’était beaucoup moins vrai avec Jean-Marie Le Pen qui, en adversaire de la décolonisation, était très sensible à l’idée de grandeur française et promouvait la nécessaire expansion de la France dans le monde. Cette dimension n’intéresse pas Marine Le Pen.

elle tient désormais un discours très recentré sur les sujets qui préoccupent l’électorat. Son discours sur les relations internationales renvoie toujours à la nation vantée comme un espace protégé et à la question d’un islam menaçant. C’était beaucoup moins vrai avec Jean-Marie Le Pen qui, en adversaire de la décolonisation, était très sensible à l’idée de grandeur française et promouvait la nécessaire expansion de la France dans le monde. Cette dimension n’intéresse pas Marine Le Pen. L. R. S.  : En quelques mots, pourriez-vous dire ce que pourrait être la politique étrangère du FN de Marine Le Pen ? M.  B. : Le terme qui pourrait définir sa politique –  et cela n’a pas évolué depuis les que le parti existe  –, est celui de Realpolitik. La seule boussole du FN en matière internationale est la préservation de l’intérêt national. Il se désintéresse de tout principe universaliste, éthique et il ne lit, ne juge, n’analyse l’actualité internationale qu’à l’aune de l’intérêt national. Ensuite, cette politique internationale, contrairement à ce que l’on croit souvent n’est pas déconnectée du reste du discours du FN. En effet, tout le programme politique du FN vise la survie de la nation. Sa politique étrangère n’est donc que le versant extérieur de cette politique de défense et de redressement de l’identité française.

Gaël Brustier
est sociologue et auteur de La guerre culturelle aura bien lieu, Mille et une nuits, 2013

David Djaiz

est normalien et diplômé de Paris I

Le PS face à la dynamique des droites : bilan et perspectives

a «  Manif pour tous  », véritable mai  1968 de la droite, a donné au concept de «  droites en fusion  » un début de réalité. Un vaste bloc social, culturel et demain électoral est en train d’émerger dans notre pays. Face à cette dynamique, qui n’a rien d’irrésistible, la gauche semble pourtant bien démunie. Les incantations médiatiques contre le Front national témoignent davantage de l’impuissance et de la désorientation de nos dirigeants que de leur détermination à éradiquer l’extrême-droite. Le Front national n’est en réalité que l’épiphénomène d’un mouvement de fond plus préoccupant, la droitisation, c’est-à-dire l’adhésion d’un nombre grandissant de nos concitoyens à un « univers de valeurs  » et une «  vision du monde  » marqués à droite. Le FN n’est qu’un élément dans un dispositif plus complexe qui dépasse largement le cadre institutionnel des organisations. Il a néanmoins focalisé toute l’attention politico-médiatique pendant

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de nombreuses années. Mais toutes les tentatives de le combattre ou de l’éradiquer ont échoué.

Mener le combat culturel
Il y a selon nous deux moyens de lutter efficacement contre la droitisation et donc contre le FN, dans un contexte bien particulier où la gauche détient les leviers du pouvoir tout en ayant largement et depuis longtemps perdu la bataille culturelle et symbolique : – en concevant des politiques publiques innovantes et efficaces qui répondent aux préoccupations de nos concitoyens les plus fragiles – véritable « cœur de cible » électoral de la droite extrêmisée. C’est le travail du gouvernement et des exécutifs locaux. – en véhiculant dans l’espace public une vision du monde républicaine, démocratique et socialiste, alternative à celle qui domine aujourd’hui et qui s’apparente à un «  néo-maurrassisme  » qui fait reculer tout uniment la République, la

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Le PS face à la dynamique des droites : bilan et perspectives

Qu’est-ce que le socialisme au XXIe siècle, alors que les deux corpus théoriques structurant la pensée socialiste du XXe siècle, le marxisme et la social-démocratie, sont en crise ? Comment rester fidèle à ce double héritage tout en adaptant le socialisme démocratique et républicain à notre temps, et aux nouveaux défis et rapports de force dont il est porteur ? La refondation idéologique n’est possible que sur le temps long. Le parti doit être au « carrefour » de ce travail-là.

démocratie et le socialisme. C’est le travail du Parti socialiste. Proclamer l’importance du combat culturel ne suffit cependant pas. Il faut se donner les moyens de le mener réellement. Mais pour faire du PS le vaisseau amiral du combat culturel, il est besoin d’un double aggiornamento : – la refondation idéologique. Qu’est-ce que le socialisme au XXIe  siècle, alors que les deux corpus théoriques structurant la pensée socialiste du XXe siècle, le marxisme et la socialdémocratie, sont en crise  ? Comment rester fidèle à ce double héritage tout en adaptant le socialisme démocratique et républicain à notre temps, et aux nouveaux défis et rapports de force dont il est porteur ? La refondation idéologique n’est possible que sur le temps long. Elle exige un travail ambitieux et coopératif, qui associe intellectuels, élus, militants et citoyens. Le parti doit être au « carrefour » de ce travail-là. – la rénovation militante. Nous voudrions ici nous concentrer sur cet aspect indispensable et trop souvent oublié, alors qu’il peut être mis en œuvre beaucoup plus rapidement.

constater que « l’acte I » de la rénovation s’est joué à l’extérieur du parti, par l’externalisation d’un certain nombre de ses fonctions vitales, comme : – la fonction de production idéologique, avec l’efflorescence de think tanks satellites qui « pensent » à la place du parti. – la fonction de propagande et de mobilisation, avec les primaires citoyennes de 2011, qui connurent un succès réel, à tel point qu’elles sont devenues incontournables dans la vie politique française, et que tous les partis en réclament désormais. La réflexion rénovatrice a donc souvent postulé que la rénovation du parti passait par la délégation et l’externalisation de fonctions. Pari gagné, au vu du succès des primaires, mais pari risqué. En externalisant toujours plus ses fonctions autrefois vitales, le Parti socialiste risque de plus en plus de ressembler à ce « grand cadavre à la renverse » sur lequel on a tant glosé après la défaite de Ségolène Royal en 2007. L’acte II de la rénovation du PS, c’est donc la rénovation du parti dans le parti. Notre postulat est qu’un grand Parti socialiste est incontournable dans la vie politique française, à cause de la faiblesse relative de l’encadrement syndical et du mouvement social par rapport à d’autres démocraties modernes (au Nord de l’Europe notamment), à cause de la centralité de l’élection présidentielle sous la Ve  République qui, contrairement au souhait du

La rénovation militante
Il ne s’agit pas d’autre chose que d’engager l’acte II de la rénovation du PS. Il est intéressant de
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Un grand Parti socialiste est incontournable dans la vie politique française, à cause de la faiblesse relative de l’encadrement syndical et du mouvement social par rapport à d’autres démocraties modernes (au Nord de l’Europe notamment), à cause de la centralité de l’élection présidentielle sous la Ve République qui, contrairement au souhait du général de Gaulle, oblige à avoir de puissantes formations politiques capables de mobiliser des millions de citoyens au moment de l’élection à la fonction suprême, et enfin, à cause de l’urgence du combat culturel à mener.

Éclairages
général de Gaulle, oblige à avoir de puissantes formations politiques capables de mobiliser des millions de citoyens au moment de l’élection à la fonction suprême, et enfin, à cause de l’urgence du combat culturel à mener. Seul le Parti socialiste peut mener efficacement ce combat, car c’est un travail quotidien, qui ne peut être porté et accompli que par les militants, au plus près de nos concitoyens. L’acte II de la rénovation du PS passe donc par la mise en place de pratiques et d’outils nouveaux et efficaces qui lui permettront d’être le vaisseau amiral du combat culturel. Le Parti socialiste peut se fixer trois objectifs en la matière : mieux former ses militants et ses cadres en aiguisant leur imaginaire et leur vision du monde  ; élargir intelligemment ses effectifs  ; retrouver l’ancrage social qui lui fait défaut en se connectant aux pratiques sociales les plus innovantes. Objectif n° 1 : priorité à la formation militante et intellectuelle Le secteur formation. Le développement d’un véritable secteur formation au sein du parti serait la première pierre de cet acte II de la rénovation. L’engagement politique est un chemin lent et difficile qui requiert des formes d’accompagnement appropriées. Ainsi serait-il utile de mettre en place une véritable « pépinière politique » décentralisée permettant l’éclosion de nouveaux talents aptes à défendre une représentation du monde conforme à nos traditions et nos valeurs, à endosser les combats de la gauche, et à exercer demain des responsabilités locales et nationales. Des compétences, de l’expérience, et du sens tactique, voilà ce qu’une telle pépinière devrait dispenser aux jeunes cadres et élus socialistes en devenir. Les relations avec les intellectuels. S’agissant de la formation intellectuelle, le parti dispose de certains outils censés permettre une collaboration avec le monde des idées. C’est le cas de la Revue socialiste, du Laboratoire des idées ou de l’Université populaire permanente. Mais à bien des égards ces outils sont sous-utilisés. La création de véritables

85 universités populaires itinérantes permettrait de faire jouer au PS un véritable rôle de médiateur entre les intellectuels et les citoyens, et de se saisir des idées nouvelles qui émergent. En développant ces universités itinérantes, ouvertes aux militants du parti mais aussi bien au-delà aux sympathisants et aux citoyens, le PS pourrait se rapprocher de la société et du monde des idées tout à la fois. Ce serait un moyen réel de mobilisation du peuple de gauche. La « bourse aux livres ». Cette diffusion des idées peut aussi prendre la forme des «  bouquineries militantes » visant à diffuser et discuter les ouvrages de référence, comme les livres récemment parus. La plateforme 2.0. À ces outils traditionnels, il nous paraît indispensable d’ajouter une plateforme «  2.0  » de collaboration entre élus, militants, chercheurs et simples citoyens. Ce serait une sorte d’atelier numérique où toutes les bonnes volontés pourraient collaborer. Objectif n° 2 : un grand Parti socialiste Militants, volontaires, soutiens. Le PS doit redessiner sa géométrie militante. En redéfinissant trois cercles dans le parti – militants, volontaires, soutiens – il est possible d’aller vers un grand Parti socialiste. Au traditionnel noyau des militants, s’ajouterait un second cercle, celui des volontaires. Les volontaires ne sont pas encartés au parti, ne paient pas leur cotisation annuelle, ne participent pas aux désignations des candidats. En revanche, ils sont actifs et structurés le temps d’une campagne électorale. Ils choisissent de s’engager pour une candidate ou un candidat et font la totalité de sa campagne  : ils distribuent des tracts, collent des affiches, font du phoning, organisent des réunions d’appartement, des stand up, participent au porteà-porte. Ils constituent une force d’appoint non négligeable. Quant aux soutiens, il s’agit là d’une catégorie moins floue que le sympathisant : il donne son adresse mail au parti, reçoit régulièrement des informations et de la documentation, participe à la campagne électorale sans être forcément sur le terrain, peut faire un don financier… Il nous paraît

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Le PS face à la dynamique des droites : bilan et perspectives

possible et raisonnable de porter les effectifs élargis du PS à un million de personnes (en additionnant militants, volontaires et soutiens). Objectif n° 3 : un parti au cœur de la société Il existe une France qui innove socialement, une France qui invente des modes de régulation nouveaux et prometteurs. Le PS se doit de nouer des liens avec cette France-là. Échanges solidaires et non marchands, coopératives, développement de modèles de production et de consommation alternatifs  : on ne compte plus les exemples permettant de penser que notre société prépare l’après-crise. Les «  Maisons de la Gauche  ». Il est possible d’inventer dans le parti des lieux pour faire exister

Il existe une France qui innove socialement, une France qui invente des modes de régulation nouveaux et prometteurs. Le PS se doit de nouer des liens avec cette France-là. Échanges solidaires et non marchands, coopératives, développement de modèles de production et de consommation alternatifs : on ne compte plus les exemples permettant de penser que notre société prépare l’après-crise.

ces innovations sociales. La «  Maison de la Gauche  » serait cet espace où la politique se pratiquerait différemment. Ouverte à tous, elle serait un lieu d’interactions non marchandes entre citoyens : prêts de livres, garde d’enfants, troc, accompagnement vers l’emploi, et surtout une compagnie conviviale et intéressante pour toutes les générations de militants et de sympathisants. Aller vers les citoyens. Conjointement, il est souhaitable de développer au sein du parti de nouvelles façons de faire de la politique complémentaires des usages traditionnels de la politique élective et représentative. Le porte-à-porte et le stand up qui ont émergé au PS en 2011-2012 représentent à cet égard une nouveauté beaucoup plus radicale qu’il n’y paraît puisque le candidat ou le militant qui participe à un porte-à-porte ou à un stand up délaisse la fonction de « représentation » habituelle au profit d’une simple fonction de « présentation ». C’est un autre rapport au citoyen dans l’espace public, plus risqué parce que « sans filet », mais plus authentique. Plusieurs élections récentes démontrent qu’en Europe la social-démocratie doit faire son aggiornamento. Nombre de ses piliers traditionnels sont ébranlés. Il s’agit donc, en France, d’en bâtir de nouveaux et de renouer le lien avec la société. C’est tout le sens de cette réflexion sur les outils du combat culturel.

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Thierry Marchal-Beck
est président des Jeunes socialistes

Laura Slimani
est secrétaire nationale à la coordination et aux campagnes des Jeunes socialistes

Quelle mobilisation des jeunes socialistes contre la droite extrême et l’extrême droite? Décrypter, mobiliser, combattre
e premier souvenir politique de nombreux jeunes est l’apparition de Jean-Marie Le Pen sur les écrans de télévision à côté de Jacques Chirac, excluant le candidat socialiste du 2e tour de l’élection présidentielle de 2002. Ils avaient entre 7 et 15 ans. Ils ne sont pas la génération 21 avril mais ils ont grandi et construit leur culture politique dans la France de Nicolas Sarkozy. Comment cette expérience a-t-elle façonné une génération et fait émerger une droite radicalisée et une extrême droite réaffirmée ? Comment lutter efficacement contre celle-ci et permettre à la gauche de reconquérir les cœurs et les têtes des jeunes générations  ? Ces questions ont incité les Jeunes socialistes à élaborer des outils efficaces pour démasquer et combattre le FN.

L

Grandir dans la France de Nicolas Sarkozy
Une génération ne peut sortir indemne de 10 ans de droite car les dirigeants politiques sont prescripteurs idéologiques dans la société. Une génération de Français-es a grandi avec des ministres de l’Intérieur qui, à intervalles réguliers, ont posé une « question musulmane »  : propos sur les moutons que l’on égorge, le voile, le halal, les prières de rues, les drapeaux dans les mariages. C’est le débat sur l’identité nationale et la théâtralisation de la politique migratoire avec la promotion des chiffres de renvois à la frontière. La force de ces sujets ne réside pas dans l’efficacité des politiques conduites, mais dans une lente et progressive détermination du « nous » et du « eux ». Tout comme les Algériens devaient, à l’époque coloniale, renoncer à l’islam pour devenir Français1, l’affirmation du «  rôle positif de la colonisation », les « Apéros saucisson

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Quelle mobilisation des jeunes socialistes contre la droite extrême et l’extrême droite?

pinard » de la Droite populaire, l’affirmation des «  racines chrétiennes de la France  » servent à écarter de la communauté nationale ceux qui sont pourtant pleinement Français1, et à façonner une identité ethnicisée, diffusée notamment par des sites tels que fdesouche.com. La droite y amalgame la question de la sécurité en désignant comme l’ennemi les habitants des quartiers populaires, les « caïds », les « grands frères » et les imams, laissant entendre que certains territoires de la République sont dirigés par le fait religieux. On observe la même présomption de culpabilité lorsqu’entre les deux tours de la campagne présidentielle de 2012, concernant le droit de vote des étrangers aux élections locales, Nicolas Sarkozy affirme que ce n’est pas le vote du Canadien mais du Nord-Africain qui l’inquiète. Nous avons assisté à la substitution de la question raciale à la question sociale : l’ennemi n’est plus le patron ou le banquier responsable de la crise mais le voisin de pallier, l’assisté, l’étranger qui volerait l’emploi et les prestations sociales. Le discours 3 millions de chômeurs = 3 millions d’immigrés est désarmant de simplicité. Au-delà du rapprochement des discours sur l’assistanat, la période 2007-2012 a vu une fusion des valeurs UMP-FN vis-à-vis du monde extérieur, les électeurs UMP s’alignant progressivement sur ceux du FN. En 2013, 52 % des électeurs UMP souhaitent que la France se protège plus, contre 28  % en 2006, évolution touchant principalement les milieux populaires. Cela doit nous faire relativiser le discours sur l’électeur FN se tournant vers l’extrême droite «  faute de

18 % des jeunes ont voté pour le Front national en 2012. Au sein de l’UMP, les jeunes sont les électeurs qui souhaitent le plus une alliance avec le FN. C’est d’abord l’éducation qui est le meilleur rempart contre le FN. Au sein d’une même classe d’âge, le vote FN diminue au fur et à mesure que le niveau de qualification augmente.

mieux  ». Nous faisons face à une montée du racisme et de la xénophobie. En 2012 la candidate du FN progresse dans l’électorat populaire qui délaisse Nicolas Sarkozy au premier tour mais lui fait bénéficier de ses voix au second. Le vote FN apparaît donc comme un sas pour le vote vers UMP. C’est pourquoi la stratégie d’extrême droitisation à l’UMP est payante à court terme, et rend de plus en plus probable un rapprochement, voire une fusion, non plus seulement des électorats, mais bien des appareils partisans.

Combattre le FN chez les jeunes après 2012
18 % des jeunes ont voté pour le Front national en 2012. Au sein de l’UMP, les jeunes sont les électeurs qui souhaitent le plus une alliance avec le FN. C’est d’abord l’éducation qui est le meilleur rempart contre le FN. Au sein d’une même classe d’âge, le vote FN diminue au fur et à mesure que le niveau de qualification augmente. L’objectif de 50 % d’une classe d’âge au niveau licence, la scolarisation obligatoire jusqu’à 18 ans, l’augmentation du niveau de qualification des filières professionnelles et la multiplication des passerelles entre formations font donc partie intégrante de l’action de la gauche pour combattre les idées de l’extrême droite. En tant que militants, nous avons deux tâches  : définir qui nous sommes et caractériser nos adversaires. Il faut aujourd’hui synthétiser deux tentations de la famille socialiste. Dénoncer d’une

Nous avons assisté à la substitution de la question raciale à la question sociale : l’ennemi n’est plus le patron ou le banquier responsable de la crise mais le voisin de pallier, l’assisté, l’étranger qui volerait l’emploi et les prestations sociales. Le discours 3 millions de chômeurs = 3 millions d’immigrés est désarmant de simplicité.
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Éclairages
part sur le terrain des valeurs car le vote FN n’est pas fondé sur la raison, déconstruire d’autre part le programme du Front national qui est à des années lumières des discours soi-disant social, pro-pouvoir d’achat, féministe et laïque que peuvent tenir ses dirigeants dans les médias. Pour faire douter celles et ceux qui sont tentés par le discours de l’extrême droite et inciter tous les jeunes de gauche à nous rejoindre pour combattre le FN, il suffit d’expliquer avec des mots simples en quoi le programme du FN est un trompe-l’œil, sans stigmatiser ceux qui se sont laissés berner. Combattre les dirigeants du FN et leur parti, discuter avec ses électeurs pour gratter son vernis rose. Dire à un lycéen en quoi la préférence nationale, pierre angulaire de son projet, remettrait en cause la déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Expliquer à une jeune fille que le FN est contre le remboursement de l’IVG, mais que la gauche a permis son remboursement à 100 % et lui permet d’avoir accès à la contraception gratuitement. Démasquer l’imposture «  laïque  » d’un parti qui dénonce les prières de rues musulmanes mais encourage celles contre l’avortement et le mariage pour tous. Démontrer que le FN ruinerait les comptes de l’État avec l’immigration «  zéro  » car celle-ci rapporte 13  millions d’euros par an à l’État grâce aux cotisations. Enfin, pointer du doigt le mensonge du FN en matière de pouvoir d’achat  : la sortie de l’euro provoquerait au moins le doublement du prix de l’essence suite à une forte dévaluation du franc et ruinerait la compétitivité des entreprises françaises à l’étranger. La gauche n’est plus porteuse d’espoir lorsqu’elle ne mène pas une politique de transformation sociale qui améliore le quotidien de son camp social. Aux socialistes de montrer que la gauche est du côté du pouvoir d’achat par l’augmentation des salaires, une fiscalité redistributive et progressive, la réapparition des services publics (santé, sécurité, éducation) sur les territoires délaissés. La montée de l’extrême droite se fait en Europe dans des contextes différents. En Autriche, le parti d’extrême droite pèse plus de 22 % (contre 26 %

89 pour les sociaux-démocrates) alors que le pays est pratiquement dans une situation de plein-emploi. En Wallonie le Front national est quasi inexistant alors que le taux de chômage y est bien plus élevé qu’en Flandres. La formation de coalitions entre la droite et l’extrême droite avec comme ciment la xénophobie, et l’absence d’alternative présentée par les progressistes sont donc décisifs dans l’extrême droitisation du paysage politique. C’est en Europe que les progressistes ont le plus de mal à incarner une alternative, même lorsqu’ils en ont eu l’occasion. La compression salariale, la baisse des dépenses de l’État et le démantèlement des services publics sont le résultat du constitutionnalisme européen qui restreint le champ d’action publique en matière monétaire, budgétaire, économique et sociale. La capacité des socialistes à incarner cette alternative tant dans leur programme que dans une attitude clivante au Parlement et au Conseil européen sera donc décisive. Changer la vie c’est aussi un nouvel élan démocratique avec la VIe République, transparente et au mandat unique, intraitable avec la corruption et les financements partisans, qui redonnera de la confiance et du pouvoir à celles et ceux qui en ont trop peu. N’oublions pas cependant que la politique menée au début du mandat de Lionel Jospin avait considérablement transformé la société : 35 heures, emplois jeunes, CMU, PACS. Mais sans valoriser idéologiquement ces progrès ni les poursuivre sur la fin de mandat, la gauche a cessé de mener la bataille des idées, a perdu dans les têtes et donc dans les urnes.
La gauche n’est plus porteuse d’espoir lorsqu’elle ne mène pas une politique de transformation sociale qui améliore le quotidien de son camp social. Aux socialistes de montrer que la gauche est du côté du pouvoir d’achat par l’augmentation des salaires, une fiscalité redistributive et progressive, la réapparition des services publics (santé, sécurité, éducation) sur les territoires délaissés.

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Quelle mobilisation des jeunes socialistes contre la droite extrême et l’extrême droite?

La bataille pour l’hégémonie culturelle sera donc la clé d’un recul durable de l’extrême droite en France en en Europe. Il nous faut être fiers des valeurs de la gauche car nous ne convaincrons personne en nous excusant. Comme la droite, nos responsables politiques doivent devenir prescripteurs dans l’espace public et faire progresser les valeurs de la gauche. Nous avons notamment la responsabilité d’incarner une rupture avec la stigmatisation des personnes de confession musulmane et de promouvoir la France de la diversité, de la laïcité, de l’égalité. Cela passe également par la mise à l’agenda de débats par les socialistes afin d’influencer les représentations collectives. Réduction du temps de travail, allocation d’autonomie, augmentation des salaires, droit d’asile, protectionnisme européen satureront l’espace public des valeurs de la gauche et ne laisseront plus autant d’espace aux feux allumés par la droite et l’extrême droite sur la place de l’islam, de l’immigration ou la sécurité.

Nous ne serons pas la génération d’un 21 avril bis dans les villes, ou en Europe. Nous avons des armes à opposer au Front national : la gestion catastrophique des finances de leurs villes, leurs déboires juridiques avec la préférence nationale, leurs politiques réactionnaires en matière de culture, l’absence de politiques jeunesse.

Militer pour gagner face à l’extrême droite
Après l’analyse vient le temps de l’action. C’est d’abord en étant présents quotidiennement sur les territoires où l’extrême droite est forte que nous la combattrons. Dans ces nouveaux territoires

Après l’analyse vient le temps de l’action. C’est d’abord en étant présents quotidiennement sur les territoires où l’extrême droite est forte que nous la combattrons. Dans ces nouveaux territoires périurbains, abandonnés, pas ou peu investis par les socialistes. En allant vers les jeunes qui ont le sentiment d’être invisibles et dont on parle si peu, que l’on rencontre dans les lycées professionnels, dans les CFA, les lycées agricoles, les sections technologiques, ainsi que les jeunes travailleurs.
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périurbains, abandonnés, pas ou peu investis par les socialistes. En allant vers les jeunes qui ont le sentiment d’être invisibles et dont on parle si peu, que l’on rencontre dans les lycées professionnels, dans les CFA, les lycées agricoles, les sections technologiques, ainsi que les jeunes travailleurs. Trop souvent, les militants ne sont pas armés pour faire du judo avec les arguments de l’extrême droite : la formation politique de chacun des volontaires sur le terrain est un préalable indispensable. Garder son calme, trouver l’argument qui frappe et fait douter sans stigmatiser s’apprend. C’est là le rôle des mouvements politiques de gauche. Rien ne remplace la présence continue, en période électorale mais surtout en dehors, sur les territoires, les réseaux sociaux et en porte-àporte pour expliquer et populariser la politique du gouvernement car il n’y a pas d’acceptation naturelle du progrès. Nous ne serons pas la génération d’un 21 avril bis dans les villes, ou en Europe. Nous avons des armes à opposer au Front national  : la gestion catastrophique des finances de leurs villes, leurs déboires juridiques avec la préférence nationale, leurs politiques réactionnaires en matière de culture, l’absence de politiques jeunesse. Il faudra cultiver l’union de la gauche avec nos camarades communistes et écologistes, tout en continuant de respecter le cordon sanitaire même s’il s’agit d’être républicain pour deux au vu du ni-ni voire des consignes pro-FN de l’UMP. Il faudra se rendre dans tous les quartiers populaires comme dans les territoires périurbains. N’opposons jamais plusieurs «  segments  » des classes

Éclairages
populaires comme certains peuvent être tentés de le faire : toutes ont intérêt à ce que la gauche continue à être majoritaire dans les villes, dans les régions, en France, et à ce qu’on le devienne en Europe. Enfin, nous ne laisserons pas le FN prétendre qu’il représente la jeunesse. Les socialistes ont la

91 responsabilité de donner aux jeunes de gauche un espace pour s’exprimer, participer à l’élaboration du projet de leur ville auquel ils pourront apporter une vision et des propositions. Le Parti socialiste sera d’autant plus fort en 2014 qu’il puisera dans leur énergie et leur détermination.

1. Lorcin, Patricia M.E. Kabyles, Arabes, Français, Pulim, Limoges, 2005.

Grand texte

Léon Blum

Contre le racisme
IXe Congrès national de la Ligue internationale contre l’antisémitisme, le 26 novembre 1938

Q

uand Bernard Lecache1 m’a demandé de présider votre banquet, et d’y remplir le rôle obligatoire de président, de tout président, c’est-à-dire d’y prononcer quelques paroles, j’ai hésité un instant, mais n’est-ce pas, Bernard Lecache, je n’ai pas hésité très longtemps. Ce banquet interrompt les travaux d’un Congrès où vous vous êtes occupés des questions juives, et je n’ai pas l’intention de vous parler d’autre chose. Je ne parlerai pas de politique nationale, ni même de politique internationale, je vous parlerai de la question juive, de la dramatique question juive, et pourtant je suis juif, je suis un juif qui ne s’est jamais targué de son origine, mais qui n’en a jamais rougi, un juif qui a toujours porté son nom. Et pourquoi hésiterais-je, au bout du compte  ? Pourquoi je me contraindrais, pourquoi je m’imposerais à moi-même, une sorte de récusation volontaire  ? Après tout, je ne me crois pas incapable

de parler comme si je n’étais pas juif. (Très bien ! Très bien !) Je cherche dans mon passé, dans mon lointain passé, et, mon Dieu, j’y trouve quelques états de service chaque fois qu’il a fallu prendre la parole ou même agir pour des persécutés ou pour des opprimés. J’étais bien jeune quand j’ai mené la campagne contre les massacres d’Arménie à côté de Pressensé et de Jaurès. Je ne crois pas, depuis bien des années, que jamais quelqu’un ait pu me reprocher d’hésiter quand il s’agissait des indigènes des colonies d’Asie ou d’Afrique, opprimés par des administrateurs brutaux ou par un patronat trop avide. Pourquoi ne parlerais-je pas ce soir des juifs, comme j’ai parlé tant de fois des Annamites ou des nègres du Congo ?

Sans passion
Je crois aussi que je peux en parler sans passion, autant qu’on peut contenir sa passion intérieure devant le spectacle qui est imposé en ce moment à

96 l’humanité. Nous assistons à des phénomènes tels qu’on n’en a pas, je crois, vu de semblables depuis quinze siècles, depuis l’effondrement de l’Empire romain et les invasions barbares. J’ai vécu, moi, depuis ma jeunesse, et vous avez tous vécu avant nous, dans l’idée que l’humanité était avant tout gouvernée par la loi du progrès, qu’en effet l’humanité s’avance d’une façon à peu près régulière, et que son progrès ne se marque pas seulement par les conquêtes successives de la science, par l’emprise de plus en plus grande, de plus en plus puissante et de plus en plus précise de la raison humaine sur les forces naturelles, mais qu’il se marque aussi par le développement, par l’épanouissement du sens moral chez l’homme, des sentiments de fraternité, de solidarité et d’équité. C’est dans ce sens que depuis tant de siècles tous les grands mouvements humains se continuent, se continuent au point de se confondre presque dans notre esprit, qu’il s’agisse de la philosophie grecque, de la morale évangélique, du mouvement de la Renaissance, et du mouvement révolutionnaire du siècle dernier. Nous différions sans doute entre nous, mais nous différions surtout en ceci que pour certains l’évolution du progrès humain était régulière et continue, tandis que pour d’autres, pour mes amis et moimême, de grands changements ne pouvaient être obtenus à certains instants que par des actes de crise, de mutation révolutionnaire. Mais, les uns et les autres, nous pensions que le progrès humain, une fois conquis, et après peut-être des périodes d’oscillations ou de flottements qui ne permettent pas toujours d’en discerner clairement la marche,

Contre le racisme

devenait alors un avantage définitif  : toute l’humanité pouvait alors repartir pour un progrès nouveau, pour une conquête nouvelle. Nous avons vécu ainsi les uns et les autres, et c’est ainsi que l’humanité a vécu depuis de longs siècles.

Inexplicable recul
Et tout d’un coup, dans des zones entières du continent, toute la civilisation moderne est partie. Voilà que tout semble remis en question, non seulement l’humanité n’avance plus, mais il semble qu’on lui inflige soudain un inconcevable, un inexplicable recul, non seulement tout a été remis en question, mais tout semble détruit et l’humanité rétrogradant, reculant, paraît revenir d’un coup jusqu’à des époques dont nous avions perdu le souvenir dans notre mémoire, que nous n’arrivions même plus à concevoir ou à nous représenter exactement, jusqu’à des temps de fanatisme idolâtre, où toute civilisation humaine avait dû lentement s’évader. Oui, c’est cela, c’est le spectacle terrible, c’est de voir, je le répète, ce que nous n’avions jamais cru possible, la civilisation revenir sur ses pas, c’est de cela que le peuple juif est victime, c’est de cela que des centaines de milliers de juifs sont victimes, sans en être pourtant les seules victimes, ne l’oubliez pas, ne l’oubliez jamais, ils sont les victimes les plus exposées, mais ils ne sont pas les seules victimes. Comment est-ce que cela a pu se produire  ? Comment se résout cette véritable énigme posée devant la raison ? Les juifs, dans l’histoire passée, ont subi pendant bien des siècles la dispersion et la persécution. Ils étaient alors frappés d’une malédiction religieuse portée non pas par l’Église elle-même, mais du moins par l’instinct populaire de la chrétienté. Aujourd’hui, plus rien de pareil. Non seulement l’Église, non seulement l’instinct de la chrétienté ne sont plus pour rien dans ce phénomène de la régression humaine, mais elles le condamnent, mais elles y assistent avec désespoir. Et, en effet, là où les juifs sont aujourd’hui persécutés le plus durement, les Églises chrétiennes le

Nous assistons à des phénomènes tels qu’on n’en a pas, je crois, vu de semblables depuis quinze siècles, depuis l’effondrement de l’Empire romain et les invasions barbares. J’ai vécu, moi, depuis ma jeunesse, et vous avez tous vécu avant nous, dans l’idée que l’humanité était avant tout gouvernée par la loi du progrès.
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Grand texte
sont aussi, et c’est contre la religion elle-même qu’il semble cette fois que la malédiction soit prononcée, au point que, terminant son discours de Marseille, il y a quelques semaines, mon ami Édouard Herriot pouvait conclure en disant  : «  Nous arriverons bientôt à cet état étrange, et d’ailleurs paradoxal seulement en apparence, que c’est nous, les librespenseurs, qui deviendrons un jour les défenseurs, et les protecteurs de la liberté de croyance. » (Vifs applaudissements)

97 l’alluvion des conquêtes romaines, germaines ou sarrasines, était déjà un mélange complexe de races différentes, et la France est pourtant une nation. Mon ami Bouglé2, il y a quelques jours, dans l’hebdomadaire Marianne, rappelait en quelques mots, à grands traits, ce que tous les savants ont démontré depuis longtemps, qu’il n’existe pas chez les juifs de caractère ethnique uniforme, qu’entre les juifs d’une région ou d’une autre, et même entre deux juifs pris dans des régions différentes, il est impossible de trouver des caractères anthropologiques constants. La théorie, elle-même, est frappée de mille contradictions. Je lisais ce matin, oh non, pas par hasard, je me souvenais de la page et je voulais la relire, je lisais dans L’Anneau d’améthyste3 d’Anatole France le dialogue de Monsieur Bergeret avec un certain Monsieur de Tenemondre. Monsieur de Tenemondre demande à Monsieur Bergeret s’il n’est pas antisémite. Monsieur Bergeret lui répond  : « Je crains de n’en être pas capable. Les colonies sémites autrefois couvraient toutes les côtes de la Méditerranée. Je n’ai pas le cœur assez grand pour contenir tant de haines. Le roi Cadmus était sémite, je ne pense pourtant pas être l’ennemi du roi Cadmus. » Et il ajoutait  : « Aujourd’hui, les Sémites sont représentés dans le monde par les juifs et les innombrables groupements arabes d’Asie et d’Afrique ». En Palestine, des Arabes et des juifs se trouvent côte à côte, et mon souhait intime, mon souhait ardent a toujours été qu’ils y vécussent en paix et dans une collaboration féconde (Très bien  ! très bien !), mais je n’ai pas l’impression que les théoriciens du racisme portent une telle haine aux Arabes de Palestine… peut-être parce qu’ils leur reprochent de s’être un peu moins frottés aux Aryens que les juifs…

Non seulement tout a été remis en question, mais tout semble détruit et l’humanité rétrogradant, reculant, paraît revenir d’un coup jusqu’à des époques dont nous avions perdu le souvenir dans notre mémoire, que nous n’arrivions même plus à concevoir ou à nous représenter exactement, jusqu’à des temps de fanatisme idolâtre, où toute civilisation humaine avait dû lentement s’évader.

Un dogme
Et alors quelle en est la cause aujourd’hui  ? C’est un dogme, c’est une théorie dogmatique, un dogme étrange, le dogme racial, le dogme qui confond la nation avec l’existence de race pure, homogène, exempte de tout alliage, ce qui veut concevoir l’idée et appliquer la pratique d’une différence spécifique entre les races, d’une différence entre races supérieures, faites pour le gouvernement et la conquête, et de races inférieures, condamnées et faites on ne sait trop pourquoi. Je ne veux pas entrer longuement ce soir ici dans la critique des théories raciales. Vous savez que s’il fallait une race entièrement pure et homogène pour faire une nation, il n’y aurait pas une seule nation dans le monde. (Applaudissements.) La Gaule, avant que César l’ait conquise, avant qu’elle ne fût recouverte par

Le racisme, cause de la régression
En France, nous ne pourrions pas avec tous les efforts du monde arriver à cette notion d’une idée raciale. Nous ne pourrions pas soumettre au même critère un Provençal et un Breton. Mais cependant,

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En France, nous ne pourrions pas avec tous les efforts du monde arriver à cette notion d’une idée raciale. Nous ne pourrions pas soumettre au même critère un Provençal et un Breton. Mais cependant, quoi qu’elle vaille, c’est cette théorie de la race qui est à l’origine, c’est en elle qu’il faut voir la cause, c’est son développement, son développement empreint de toutes les formes du fanatisme, qui a amené cette régression humaine à laquelle nous assistons aujourd’hui.

Contre le racisme

quoi qu’elle vaille, c’est cette théorie de la race qui est à l’origine, c’est en elle qu’il faut voir la cause, c’est son développement, son développement empreint de toutes les formes du fanatisme, qui a amené cette régression humaine à laquelle nous assistons aujourd’hui. L’effort que la civilisation fait depuis des siècles était contraire à cette théorie. Il avait été, là où nos ancêtres voyaient les faits d’une fatalité héréditaire, de montrer au contraire la conséquence tantôt de la contagion, tantôt de l’imitation, tantôt de l’acclimatation, tantôt d’une sorte de sécrétion interne de l’individu lui-même. Nous savons aujourd’hui que l’enfant d’une mère tuberculeuse n’est pas nécessairement tuberculeux, et nous savons que le nourrisson allaité par une nourrice tuberculeuse court grand risque de contracter la contagion. Chaque fois que la science nous montrait un recul de la théorie des hérédités fatales, eh bien, c’était la civilisation humaine qui s’avançait, et maintenant qu’on veut nous jeter vers ces notions peu à peu passées et détruites par la science moderne, c’est, en effet, toute la civilisation humaine qui rétrograde et qui recule. Mais enfin, mes chers amis, quelles qu’en soient les causes – et je crois que je vous signale en ce moment l’essentiel – le spectacle est là sous nos yeux. Dans un grand pays d’Europe, dans plusieurs pays d’Europe, des centaines de milliers de juifs sont aujourd’hui destinés, condamnés au sort le plus lamentable et le plus atroce. Les laissera-t-on sortir
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de leur prison, même dépouillés ? Je n’en sais rien. Je n’en suis pas sûr. Je ne suis pas sûr du tout que le racisme ne soit pas résolu malgré tout à conserver ces serfs ou ces otages. Mais enfin, pour ceux qui sont déjà sortis et pour ceux qui sortiront encore, il faudra bien trouver un asile. Je dirai ici tout ce que je pense, même si je dois offenser le sentiment d’autres juifs, même si je dois m’inscrire contre des paroles prononcées ou publiées récemment par des hommes qui, tout au moins au point de vue religieux, peuvent passer pour les représentants des juifs. (Bravo ! Bravo ! Applaudissements très nourris.) Je ne verrais rien au monde de si douloureux et de si déshonorant que de voir des juifs français s’appliquer aujourd’hui à fermer les portes de la France aux réfugiés juifs des autres pays. (Applaudissements prolongés.) Qu’ils ne s’imaginent pas qu’ils préserveraient ainsi leur tranquillité, leur sécurité. Il n’y a pas d’exemple dans l’histoire qu’on ait acquis la sécurité par la lâcheté (applaudissements chaleureux) et cela ni pour les peuples, ni pour les groupements humains, ni pour les hommes.

L’asile d’une nuit
Pour moi, je me fais des choses une idée que vous allez peut-être trouver bien simple, bien rudimentaire, mais je ne peux pas me les représenter

Vous êtes chez vous, la nuit, à la campagne. A quelques kilomètres de là éclate un cataclysme naturel, une catastrophe naturelle, soit l’incendie, soit l’inondation. Des hommes sont là, des femmes sont là, des enfants sont là qui fuient à travers champs demi-nus, tremblants déjà de froid, menacés par la faim. Votre maison est peut-être déjà pleine, c’est possible, mais quand ils frappent à votre porte, vous la leur ouvrez, et vous ne leur demandez pour cela ni leurs pièces d’état civil, ni leur casier judiciaire, ni leur certificat de vaccins.

Grand texte
autrement  : vous êtes chez vous, la nuit, à la campagne. A quelques kilomètres de là éclate un cataclysme naturel, une catastrophe naturelle, soit l’incendie, soit l’inondation. Des hommes sont là, des femmes sont là, des enfants sont là qui fuient à travers champs demi-nus, tremblants déjà de froid, menacés par la faim. Votre maison est peut-être déjà pleine, c’est possible, mais quand ils frappent à votre porte, vous la leur ouvrez (Bravo ! bravo !), et vous ne leur demandez pour cela ni leurs pièces d’état civil, ni leur casier judiciaire, ni leur certificat de vaccins. (Applaudissements enthousiastes.) Il y a là un devoir d’humanité élémentaire, je dirais presque, si les mots n’avaient pas l’air de jurer ensemble, d’humanité animale. Naturellement, ces malheureux ne pourront pas rester toujours là, c’est entendu. Naturellement, il faudra trouver des solutions ayant un caractère de stabilité et de durée, mais enfin pour l’instant, en attendant qu’eux-mêmes ailleurs trouvent un gîte plus sûr et plus durable, comment allez-vous leur refuser l’asile d’une nuit ? Il faut cela d’abord et il faut ensuite, d’ailleurs tout de suite, que les grandes migrations s’organisent. J’ai le droit de parler aussi de cela, car comme socialiste, comme Français, j’ai toujours réclamé le droit des peuples à population excessive, à surcroît de naissances considérable, j’ai toujours réclamé pour eux, dis-je, le droit à la migration, le droit aux possibilités de peuplement. Pourquoi ne formulerais-je pas aujourd’hui la même revendication  ? C’est parce que j’étais convaincu de cette nécessité pour les juifs, de la terre d’asile, offrant un lieu stable et sûr, que je me suis, depuis vingt ans, différent en cela aussi, je le sais, de beaucoup de juifs français, si passionnément intéressé, comme je l’ai fait, à la cause sioniste. Je sais quelles sont les difficultés aujourd’hui. Je répète avec quelle passion je souhaite que la Conférence qui se réunira bientôt à Londres parvienne enfin à trouver un terrain d’accord entre deux branches de la famille sémite, les Arabes et les Juifs, et que l’émigration puisse reprendre sur une échelle plus large, et qu’elle puisse même s’étendre dans d’autres régions de

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Mais l’humanité guérira, l’humanité guérira parce qu’elle doit continuer à vivre. Il faut donc supporter l’épreuve avec confiance, la supporter avec courage, sans égoïsme, sans forfanterie, sans peur, sans honte. Il faut bannir de soi toutes les formes mesquines et si facilement dégradantes de la plainte. Il faut être digne de soi-même. Il faut être digne de son passé et de ses origines. Il faut être calme et courageux. Il faut avoir confiance dans l’avenir de l’humanité.

l’Asie, soit en Transjordanie, soit dans certaines régions de la Syrie, soit dans l’Irak. Cela ne suffira pas peut-être, il faudra trouver des terres neuves. Qu’on les cherche, qu’on les trouve, mais en faisant vraiment ce que les grands États démocratiques doivent faire pour que ce soit vraiment des cités nouvelles que l’on ouvre, avec toutes les possibilités supérieures de la vie humaine. Qu’ils trouvent au moins là-bas quelque chose qui ressemble à une nouvelle patrie et non pas des camps de concentration internationaux. (Applaudissements prolongés.)

Confiance dans l’humanité
Voilà, mes chers amis, ce que je voulais vous dire ce soir. Et ce n’est pas parce que nous sommes ici réunis dans cette atmosphère, à cause du milieu, à cause des circonstances que j’achèverai par des paroles aussi amères que celles que je viens de prononcer, je le ferai par des mots d’espoir, cet espoir que je porte jusqu’au plus profond de moi-même. Je ne crois pas que la catastrophe de l’humanité soit irréparable. Je suis sûr que la civilisation reprendra son chemin. Une éclipse peut se prolonger, elle ne supprime pas pour cela le soleil. En face de quoi sommes-nous  ? Au bout du compte, pour moi, je crois que ce qui se passe c’est, selon des modalités particulières à certains pays, explicables par

100 leur histoire intérieure, une des formes du délire mental qui a plus ou moins frappé l’humanité entière après la guerre de 1914-1918. L’humanité a été « choquée » au sens pathologique du mot, elle a été commotionnée, et c’est ce choc, cette commotion qui dans certains territoires du globe – et pour des raisons que l’on pourrait reconstituer – ont pris des formes étranges et barbares. Cela ne s’était pas vu depuis des siècles. Depuis combien de siècles l’humanité avait-elle connu quelque chose qui l’eût agitée à ce point dans les profondeurs ? Ne vous étonnez pas, il n’y a pas de disproportion entre les faits et la cause. Depuis la guerre, l’humanité a connu d’étranges maladies et cela en est une à bien des égards et la pire de toutes. Mais l’humanité

Contre le racisme

guérira, l’humanité guérira parce qu’elle doit continuer à vivre. Il faut donc supporter l’épreuve avec confiance, la supporter avec courage, sans égoïsme, sans forfanterie, sans peur, sans honte. Il faut bannir de soi toutes les formes mesquines et si facilement dégradantes de la plainte. Il faut être digne de soi-même. Il faut être digne de son passé et de ses origines. Il faut être calme et courageux. Il faut avoir confiance dans l’avenir de l’humanité. Nous traversons à bien des égards une phase périlleuse et cruelle de l’histoire, mais nous verrons d’autres jours, et après nous les enfants de nos enfants et les enfants de nos petits-enfants. (Une ovation chaleureuse et enthousiaste est faite à l’orateur.)

1. Bernard Lecache, président de la LICA en 1938. 2. Célestin Bouglé, sociologue, ami de Marcel Mauss, professeur à la Sorbonne, proche des socialistes. 3. L’Anneau d’améthyste, roman d’Anatole France, dont le héros Monsieur Bergeret est un professeur humaniste et républicain. LA REVUE SOCIAlIsTE N° 52 - 4E TrIMEsTrE 2013

À propos de…
Le débat intellectuel a toujours été consubstantiel au socialisme, dont les grands combats sont d’abord des combats d’idées. Conscients de cet héritage et soucieux du lien avec les intellectuels, nous avons souhaité mettre en place une nouvelle rubrique, intitulée « A propos de » et entièrement consacrée à un livre. Cette rubrique, animée par Matthias Fekl, se structurera ainsi : – une note de lecture présentera de manière synthétique l’ouvrage en question ; – puis, nous demanderons à une ou des personnalités – intellectuels, politiques, etc. – de réagir à l’ouvrage ; – enfin, l’auteur de l’ouvrage pourra à son tour réagir, et conclure, au moins provisoirement, le débat. Nous nous attacherons à sélectionner des ouvrages émanant d’auteurs déjà connus ou encore en devenir, français et étrangers, couvrant largement la palette des savoirs, développant des idées fortes et des analyses nouvelles de nature à faire débat et à contribuer à la nécessaire rénovation intellectuelle de la gauche française. Dans ce numéro, nous avons retenu l’ouvrage dirigé par Pascal Perrineau, Le vote normal. Les élections présidentielles et législatives d’avril-mai-juin 2012, Presses de Sciences-Po, 2013

Alain Bergounioux
est directeur de La Revue socialiste

Un vote pas si normal…

C

et ouvrage collectif1 prend place dans la collection précieuse des études que Sciences-Po livre après chaque élection majeure. Celles-ci sont toujours des références par des articles qui explorent toutes les dimensions de l’événement. C’est encore le cas avec ce volume rédigé dans les mois qui ont suivi les élections du printemps 2012. Soulignons d’emblée la richesse des annexes avec la publication de tous les résultats département par département, circonscription par circonscription, une complète cartographie, et un éphéméride depuis 2011 qui permet de suivre la campagne. La première partie porte justement sur la nature de la campagne. Grâce à l’enquête Présidoscopie (à laquelle a participé la Fondation Jean Jaurès), qui a permis d’interroger à douze reprises un panel de 6 000 personnes, Christophe Priar analyse un paradoxe  : les tendances depuis 2011 permettaient de prévoir la défaite de Nicolas Sarkozy et la victoire

de François Hollande mais cette élection a été faite également de mouvements d’opinion qui ont amené plusieurs reclassements électoraux. Cela traduit une réalité déjà à l’œuvre dans les élections précédentes (pensons à 2002  !), la volatilité des électorats et l’érosion (non la disparition) des fidélités traditionnelles. La personnalisation de l’élection présidentielle – mais aussi plus partiellement des élections législatives où les candidats UMP connus ont mieux résisté à la concurrence du Front national dans le Sud Est par exemple – est un facteur explicatif.

Internet, avec tous ses dérivés (textos, Facebook, Twitter), est désormais complètement intégré aux campagnes. Ces dernières sont désormais impensables sans ces pratiques nouvelles. Mais les fractures culturelles sont réelles. L’usage d’internet est plutôt le fait d’électeurs cultivés. La télévision a toujours un rôle clef pour une majorité.

104 Mais elle ne se fait plus guère sur le modèle d’un leader charismatique. La figure présidentielle – il y a eu un effet du quinquennat  – n’a plus un caractère d’exception. Cela rapprochera peut être la Ve  République d’une «  démocratie mature  » comme le pense Laurence Morel. Mais cela renforce aussi la volatilité. L’examen des pratiques informationnelles pendant la campagne apporte un constat intéressant. Internet, avec tous ses dérivés (textos, Facebook, Twitter), est désormais complètement intégré aux campagnes. Ces dernières sont désormais impensables sans ces pratiques nouvelles. Mais les fractures culturelles sont réelles. L’usage d’internet est plutôt le fait d’électeurs cultivés. La télévision a toujours un rôle clef pour une majorité. Et surtout, internet n’est pas le lieu où la politique est réellement discutée. Cela changera peut-être à l’avenir. Mais tous ces traits montrent que les élections de 2012 sont commandées principalement par une offre politique qui place les électeurs en situation de réaction. Cela relativise évidemment la portée des programmes. Quelques thèmes seulement surnagent travaillés par les candidats pour répondre à un enjeu de campagne. Un regret toutefois, il manque dans cette partie, une étude sur l’action propre des partis. Ces campagnes, en effet, ont particulièrement mis en évidence la fonction de mobilisation des partis, notamment avec les «  primaires  » pour le Parti socialiste et les campagnes de « porte à porte », qui ne sont pas une nouveauté, mais qui ont été revitalisées, montrant ainsi la nécessité de forces militantes. Ces éléments doivent rester à l’esprit pour la seconde partie qui constitue le cœur des analyses électorales. Celles-ci, qui relèvent d’une méthodologie fine permise par l’application de modèles mathématiques, permettent de faire un diagnostic d’ensemble. Anne Muxel établit que l’abstention pour l’élection présidentielle se situe dans la moyenne et qu’elle a touché principalement les milieux sociaux éloignés de la politique. En revanche, un net décrochage se produit avec les élections législatives – confirmant ainsi leur caractère second. Et c’est le camp défait à l’élection présidentielle – en l’occurrence la droite
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Un vote pas si normal…

L’analyse des résultats et des dynamiques politiques montre que le succès de François Hollande a été l’œuvre principalement d’une « construction » politique. Car la gauche en tant que telle ne regroupe que 43,8 % des voix au premier tour. Il a fallu assurer les reports à gauche – principalement de l’électorat de Jean-Luc Mélenchon – mais attirer également des parts importantes des électorats de François Bayrou et de Marine Le Pen. Cela a été rendu possible par la force de l’antisarkozysme et l’habileté tactique du candidat socialiste.

– qui a été victime d’une abstention différentielle à son détriment. Les deux études sur la victoire de François Hollande, par Jérôme Jaffré, et la défaite de Nicolas Sarkozy, par Jean Chiche et Elisabeth Dupoisier, sont évidemment essentielles. L’analyse des résultats et des dynamiques politiques montre que le succès de François Hollande a été l’œuvre principalement d’une «  construction » politique. Car la gauche en tant que telle ne regroupe que 43,8 % des voix au premier tour. Il a fallu assurer les reports à gauche – principalement de l’électorat de Jean-Luc Mélenchon – mais attirer également des parts importantes des électorats de François Bayrou et de Marine Le Pen. Cela a été rendu possible par la force de l’antisarkozysme et l’habileté tactique du candidat socialiste. Le vote a reposé faiblement sur l’adhésion. L’équation de Nicolas Sarkozy était difficile. Ayant peu de réserves à droite au soir du premier tour, déstabilisé par sa deuxième place, il a conduit l’essentiel de sa stratégie pour capter une large majorité de l’électorat de Marine Le Pen. La forte « droitisation » de sa campagne a eu un effet paradoxal, elle a été, d’un côté, efficace puisqu’il a doublé son score du premier tour, mais, de l’autre, elle lui a aliéné une part de l’électorat centriste dont il avait aussi besoin. Les analyses sociologiques menées dans ces études sont également riches d’enseignements.

A propos… Pascal Perrineau (dir.), Le vote normal, 2013
La rétraction de l’électorat de droite, autour des couches supérieures et des personnes âgées est claire. La fragilité de la reconquête des catégories populaires apparaît aussi pour le Président élu. La comparaison des deux cartes électorales, celle de 1981 et celle de 2012, avec un total de voix à peu près semblable, est significative : la France de gauche est maintenant principalement urbaine – le fait des grandes métropoles surtout – et largement une France de l’Ouest et du Sud Ouest, plus faible (hormis les départements du Nord et du Pas-deCalais) dans la France de l’Est. L’étude de l’électorat du Front national, menée par Pascal Perrineau, rend compte de l’effet perturbateur qu’a désormais le parti de Marine Le Pen sur la vie politique. Il dépasse désormais les frontières de ses anciens bastions pour établir une influence réelle dans les couches populaires fragilisées par la crise économique. Jean-Luc Mélenchon, largement héritier des structures électorales du Parti communiste, n’a que très peu étendu son influence dans les territoires ouvriers. Il a progressé, comme le montre Bruno Cautres, surtout dans un électorat de petites classes moyennes du secteur public. Deux articles analysent enfin, les contre-performances des écologistes dont la candidate a consacré beaucoup d’énergie à gâcher le capital électoral acquis en 2009, comme le dit Daniel Boy, et de François Bayrou qui a payé essentiellement son isolement et son incapacité à montrer comment il pourrait nouer une coalition politique.

105

La troisième partie tente de dessiner ce que pourra être la présidence Hollande et de donner un contenu à ce qui s’annonçait comme « une présidence normale ». L’article de Gérard Grunberg, centré sur la carrière de François Hollande et son action et celui de Pierre Avril, sur la pratique des institutions, apportent autant d’éléments de réponse que d’interrogations. L’expression de «  présidence normale  » a été un bon argument de campagne. Mais cela engage-t-il une autre pratique des institutions  ? En période de crise, la difficulté est évidente. Il y a une logique des institutions et le poids des inquiétudes. Quelques mois après la rédaction de ce livre, il apparaît que le Président ne peut éviter d’être celui qui, comme l’écrit Gérard Grunberg, « montre la voix et entraîne le pays  ». En fait, ce vote de 2012 n’a rien de très « normal ». Il traduit des mouvements profonds en cours dans la société française. L’intérêt de ce livre est de donner des éléments pour le comprendre.

Jean-Luc Mélenchon, largement héritier des structures électorales du Parti communiste, n’a que très peu étendu son influence dans les territoires ouvriers. Il a progressé surtout dans un électorat de petites classes moyennes du secteur public.

1. Pascal Perrineau (dir.), Le vote normal. Les élections présidentielles et législatives d’avril-mai-juin 2012, Presses de Sciences-Po, 2013.

À l’étranger

Christophe Sente
est docteur en sciences politiques, et membre du Conseil scientifique de la Fondation européenne d’études progressistes (FEPS)

La tentation populiste en Europe

P

ublié à Bruxelles sous les auspices du Centre d’action laïque et rédigé en compagnie du journaliste Jean Sloover qui collabora à Alternatives économiques et au Monde, le livre La tentation populiste – cinq démocraties européennes sous tension1  assume qu’il n’apportera pas une pierre de taille aux tentatives de conceptualiser la notion de populisme, mais des réflexions sur la situation actuelle.

Les limites d’un mot
Cette lucidité doit certainement à la modestie d’auteurs d’un ouvrage d’éducation permanente devant les apports des sciences politiques qui, initiés par le questionnement fondamental d’Ernst Gellner, ont trouvé un prolongement contemporain dans les interrogations récentes de Laurent Bouvet sur le « sens du peuple ». Cependant, à l’issue d’une discussion

de la signification de l’évolution politique récente de cinq démocraties de l’ancienne Europe occidentale avec des spécialistes renommés, elle doit aussi beaucoup à un renouvellement du constat, déjà posé par Marc Lazar, de la polysémie problématique de la notion de populisme. Dans un passé récent, cette notion a en effet été mobilisée pour tenter de définir des phénomènes aussi variés que la création d’un parti agraire à la fin du XIXe siècle aux USA, l’affirmation de gouvernements autoritaires en Amérique du Sud et, enfin, la nature de régimes post-soviétiques. Aujourd’hui, elle est utilisée pour tenter de cerner les traits présumés communs à des formations aussi différentes que Syriza en Grèce ou le parti de Geert Wilders aux Pays-Bas. Tant d’élasticité induit que la notion ne satisfera probablement jamais aux conditions strictes mises par l’université pour atteindre au statut de concept. Pourtant, même galvaudé, le terme de populisme présente bien un intérêt  : son usage, et surtout la difficulté à s’entendre sur sa

110 signification, rendent au moins compte d’une évolution latente de systèmes politiques dont la direction reste incertaine. A quelques mois de la tenue simultanée d’élections dans les États membres de l’Union européenne qui sont déjà annoncées comme le moment d’une affirmation internationale du populisme, la communauté scientifique s’accorde en fait surtout sur un point. Si tous les partis «  populistes  » contemporains ne sont pas nécessairement des créations récentes, ils doivent leur essor, dans un contexte de transition sociale que la notion de « globalisation » peine elle aussi à cerner, à l’audience de discours relativement simplistes dont les ressorts sont la promesse d’une sortie de crise et la dénonciation du sacrifice des « peuples » nationaux à l’unification européenne par des «  élites  » gouvernementales. Au-delà, ce socle d’une définition étant posé, le débat est ouvert. Assiste-t-on à un authentique élan populaire, susceptible de bouleverser le champ politique ? Ou, au contraire, l’effervescence médiatique que suscitent les élections de 2014 et qu’alimentent les ambiguïtés de la notion de populisme ne renverrait-elle qu’à une adaptation, beaucoup plus banale, de systèmes politiques nationaux à un nouvel environnement ? Courant 2013, le constat de la résilience de la division des systèmes politiques selon un axe gauche/ droite plaide sans doute en faveur d’une interprétation du « populisme » dans les termes d’un épiphénomène de l’adaptation des systèmes politiques

La tentation populiste en Europe

selon une logique darwinienne. En d’autres mots, cet axe gauche/droite qui distingue les protagonistes des débats sur la redistribution des revenus de l’activité économique demeurerait fondamental, même si des partis historiques, exposés à la concurrence, pourraient être appelés à disparaître faute de convaincre l’électeur de leur capacité à s’adapter aux évolutions de l’agenda. Le résultat des élections présidentielles françaises de mai 2012 – au cours desquelles le Front national n’a pas supplanté le PS au second tour – comme celui des élections allemandes du 22 septembre – marqué tant par l’éviction du Parti libéral que par la modestie du score de l’ Alternatieve für Deutschland – confortent certainement, au moins jusqu’en mai 2014, cette lecture des tendances européennes. Une interprétation systémiste de la signification du populisme n’exclut cependant pas que nos démocraties ne soient pas, conformément à une hypothèse discutée avec Alain Bergounioux et Mario Telo, exposées à un risque de « weimarisation ». Le terme n’est pas utilisé ici pour présumer la résurgence de mouvements totalitaires car le contenu des programmes de la majorité des mouvements «  populistes  » n’emprunte pas au nazisme. Par contre, il trouve une utilité pour diagnostiquer les risques induits, dans un contexte de crise socioéconomique, par une évolution du multipartisme qui, caractérisée par une fragmentation accrue de la représentation et une relative volatilité électorale, signifie la difficulté concomitante à coaliser des acteurs autour d’un programme substantiel.

Courant 2013, le constat de la résilience de la division des systèmes politiques selon un axe gauche/droite plaide sans doute en faveur d’une interprétation du « populisme » dans les termes d’un épiphénomène de l’adaptation des systèmes politiques selon une logique darwinienne. En d’autres mots, cet axe gauche/ droite qui distingue les protagonistes des débats sur la redistribution des revenus de l’activité économique demeurerait fondamental
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La résilience de l’axe gauche/droite
La mise en perspective de l’évolution politique de cinq États ainsi que les leçons tirées d’entretiens accordés par Alain Bergounioux, Rene Cuperus, Gerassimos Moschonas, Catherine Fieschi et Mario Telo permettent de souligner, au-delà des divergences entre ces intellectuels, plusieurs éléments importants qui plaident en faveur du diagnostic de la résilience de l’axe gauche/droite. La diversité

À l’étranger
Quoique la multiplication des partis « populistes » soit indéniable, ces partis ne sont pas partout, du moins à ce stade, les gagnants de la transformation politique qui accompagne la modernisation économique et culturelle. La fluctuation des succès qu’ils remportent dans les urnes ou que les sondages d’opinion enregistrent ne leur garantit pas une perspective gouvernementale.

111 Ces trois points peuvent être éclairés, ici, par la mise en avant des expériences hollandaise et grecque. Aux Pays-Bas, depuis l’assassinat de Pim Fortuyn, deux formations clairement distinctes concurrencent les partis traditionnels. La première est le  Partij voor de Vrijheid (PVV) de Geert Wilders qui s’est imposé en 2006 en captant l’électorat de la Lijst Pim Fortuyn et campe résolument à droite. Précédemment, Pim Fortuyn avait bénéficié de l’échec de la coalition social-libérale de Wim Kok à rassurer les citoyens hollandais sur les conséquences de l’intensification des échanges économiques et des flux migratoires. Par contre, il n’avait pas eu le temps de clarifier un programme politique qui, tout en étant axé sur la question des droits des migrants, peinait à concilier une défense radicale du principe de liberté individuelle conforme à la tradition nationale de tolérance et une limitation des droits cosmopolitiques. L’orientation choisie par Geert Wilders est par contre sans ambiguïté : ancien député libéral, il a été proche de F. Bolkestein ainsi que des milieux intellectuels inspirés le Republican Party américain. Selon Rene Cuperus, cette précision est importante car elle permet de récuser toute assimilation du PVV à un parti d’extrême-droite. En outre, malgré sa virulence, le discours de Wilders à l’égard de l’immigration musulmane ne comporte pas la défense d’un idéal social conservateur défini par les institutions de la famille ou de l’Église, mais bien d’une modernité libérale et hédoniste. Depuis 2012, l’impopularité des mesures d’austérité de

relative des orientations idéologiques de mouvements qui partagent une critique de la construction européenne mérite d’être citée en premier car elle exclut de comprendre les systèmes politiques actuels à partir de la seule tension entre partis traditionnels «  historiques  » et partis populistes « modernes ». Cette diversité apparaît même dans les contenus d’un anti-européisme présumé fondateur du populisme contemporain. Ensuite, quoique la multiplication des partis « populistes » soit indéniable, ces partis ne sont pas partout, du moins à ce stade, les gagnants de la transformation politique qui accompagne la modernisation économique et culturelle. La fluctuation des succès qu’ils remportent dans les urnes ou que les sondages d’opinion enregistrent ne leur garantit pas une perspective gouvernementale. Enfin, si le développement de partis populistes s’effectue en toute logique au détriment de partis traditionnels, il ne signifie pas un estompement de la centralité d’un clivage gauche-droite pour au moins deux raisons. D’une part, parce que, à la seule exception jusqu’à présent du cas particulier de la « refondation » italienne, les partis traditionnels n’ont jamais été simultanément et mortellement affaiblis au sein d’un État. D’autre part, parce que les thèmes clefs de la redistribution socio-économique et de la justice sociale n’ont pas été supplantés par les débats sur la construction européenne et la mondialisation abordés par les partis populistes au travers des questions de la gestion des migrations, du multiculturalisme ou de l’avenir de la laïcité de l’État  : ils ont au contraire été revitalisés par ceux-ci.

L’importance de Geert Wilders et son omniprésence dans les médias ne signifient cependant pas que le jeu politique hollandais soit marqué une polarisation exclusive entre une nouvelle droite populiste et des partis traditionnels. Dans un passé récent, le PVV n’a pas été le seul bénéficiaire de l’érosion de la confiance des électeurs dans les formations historiques nationales. En 2006, le PVDA a été exposé à la concurrence du Socialist Partij.

112 la nouvelle coalition social-libérale a par ailleurs accéléré la réorientation de son discours dans la direction d’une critique de l’Union européenne. Ce n’est plus seulement le principe de libre-circulation des personnes qui est mis en cause, mais l’UE ellemême, en tant que structure supranationale responsable de choix économiques jugés contraires aux intérêts et aux libertés du peuple hollandais. L’importance de Geert Wilders et son omniprésence dans les médias ne signifient cependant pas que le jeu politique hollandais soit marqué une polarisation exclusive entre une nouvelle droite populiste et des partis traditionnels. Dans un passé récent, le PVV n’a pas été le seul bénéficiaire de l’érosion de la confiance des électeurs dans les formations historiques nationales. En 2006, le PVDA a été exposé à la concurrence du Socialist Partij qui, depuis les années 1990, délaisse sa posture gauchiste des années 1970 pour reformuler dans des termes plus consensuels une critique du libéralisme et des choix de la gauche gouvernementale. Cette modernisation de sa rhétorique anticapitaliste lui a permis de remporter 16 % des voix. Bien que ce succès n’ait pas été réédité en 2012, l’épisode de 2006 montre que, jusqu’à présent, aux Pays-Bas, les transferts de voix aux dépens des partis traditionnels ne se sont pas effectués entre la gauche et la droite. Au sud de l’Europe, les manifestations du « populisme » en Grèce confirment que si elles peuvent mettre en question l’existence d’un parti traditionnel – en l’occurrence le PASOK –, elles ne signifient pas la naissance d’un nouveau courant politique qui romprait complètement avec les traditions programmatiques de la gauche et la droite. Ainsi, si Alexis Tsipras réussit à normaliser Syriza en mettant fin à des querelles internes entre factions communistes et en imposant une représentation réaliste de la construction européenne, il régénérera probablement la social-démocratie nationale et rendra à celle-ci une assise sociologique traditionnelle composée de salariés, de retraités et de chômeurs. De même, le terme de «  populisme  » révèle ses insuffisances lorsqu’il est appliqué au parti Aube Dorée. En tant qu’organisation hostile à l’Union
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La tentation populiste en Europe

Le trait remarquable des évolutions politiques européennes est moins la croissance électorale linéaire de partis populistes qu’une nouvelle pondération de l’importance respective des formations politiques au sein de systèmes nationaux multipartites. Cette nouvelle répartition des suffrages au sein de laquelle les positions dominantes deviennent de plus en plus rares complique la formation des gouvernements.

européenne dont les leaders utilisent un discours démagogique, Aube Dorée satisfait à la définition élémentaire actuelle et minimale de la notion. Elle n’en est pas moins un parti dont des militants revendiquent une filiation avec l’extrême droite traditionnelle et appartiennent à des structures paramilitaires. Autrement dit, elle n’a pas vocation à contribuer à l’effacement du clivage gauche-droite en Grèce. Ce bref retour sur deux des cas nationaux examinés dans La tentation populiste autorise deux considérations. La première est que le terme de « populisme » recouvre bien deux expressions, respectivement de « gauche » et de « droite », d’une critique radicale des politiques gouvernementales inspirées par le monétarisme néolibéral. A ce jour, si le simplisme des analyses économiques les rapproche, la question de l’accès des migrants aux ressources européennes les distingue. La seconde est que si l’axe gauche droite n’a pas été déstructuré, mais tout au plus remodelé, le rapport des forces est fréquemment défavorable à la social-démocratie.

Une weimarisation du multipartisme ?
Douter de l’originalité profonde de mouvements populistes et souligner la résilience de l’axe gauche droite est compatible avec l’hypothèse, discutée notamment par Rene Cuperus, d’une transformation de l’espace politique européen pour autant qu’on distingue cette transformation de l’inéluctabilité

À l’étranger
d’une opposition frontale entre partis populistes et traditionnels. En effet, à ce stade, le trait remarquable des évolutions politiques européennes est moins la croissance électorale linéaire de partis populistes qu’une nouvelle pondération de l’importance respective des formations politiques au sein de systèmes nationaux multipartites. Cette nouvelle répartition des suffrages au sein de laquelle les positions dominantes deviennent de plus en plus rares complique la formation des gouvernements. Le cas récent de l’Italie en a offert une démonstration exemplaire. En Allemagne, même si la CDU incarne la figure désormais exceptionnelle d’un parti capable de susciter l’adhésion de plus de 40 % d’un électorat national, ce sont les contradictions des partis progressistes qui n’étaient pas associés au pouvoir fédéral lors de la précédente législature qui lui garantissent l’accès à la Chancellerie. En Grande-Bretagne, il n’est pas exclu que la formation du prochain gouvernement soit particulièrement complexe en dépit d’un système électoral majoritaire et sans que ceci exige une percée importante de l’UKIP. Le multipartisme n’est évidemment pas neuf en Europe. Toutefois, dans un contexte de crise économique déjà comparé à celui de l’entre-deux-guerres, le double impact d’une volatilité électorale et d’une perte par les partis traditionnels d’un monopole de la représentation de la « droite », de la « gauche » et du « centre » pourrait bien exposer les régimes politiques nationaux au risque d’une weimarisation signifiant que les difficultés de la constitution d’une majorité au sein des parlements induiront l’adoption de programmes gouvernementaux minimalistes, incapables d’affronter les enjeux actuels et de satisfaire les attentes des électeurs. Une nouvelle étape du désenchantement démocratique serait ainsi à redouter. En 2013, les partis traditionnels de gauche comme de droite conservent le plus souvent

113 la main pour former les gouvernements nationaux. Cependant, leur réticence à négocier avec des « new comers » « populistes » les conduit, dans de nombreux cas, à former ensemble des coalitions et à internaliser la gestion du clivage entre la gauche et la droite. Dans un tel contexte, les sondages d’opinion et les résultats électoraux indiquent que la social-démocratie est la première à faire les frais de cette forme de blocage politique quand bien même sa collaboration avec des partis de droite libéraux ou conservateurs permet un accompagnement social des contraintes de la mise en place de l’UEM. Ainsi en est-il de l’Italie, de la Grèce ou des Pays-Bas dont les exemples tendent a contrario à indiquer que le succès d’une stratégie de «  grande coalition  » dépend, sinon d’un contexte économique favorable, au moins d’une capacité programmatique et symbolique telle que celle de Willy Brandt. Il ne faut sans doute pas abuser de la référence à l’entre-deuxguerres pour analyser la crise européenne contemporaine, mais l’expérience de Weimar devrait rappeler à la social-démocratie quatre erreurs à ne pas répéter : abuser de l’Union sacrée, se couper de la gauche radicale, choisir une stratégie attentiste et sous-estimer la capacité de la droite à canaliser le mécontentement social.

Il ne faut sans doute pas abuser de la référence à l’entre-deux-guerres pour analyser la crise européenne contemporaine, mais l’expérience de Weimar devrait rappeler à la socialdémocratie quatre erreurs à ne pas répéter : abuser de l’Union sacrée, se couper de la gauche radicale, choisir une stratégie attentiste et sous-estimer la capacité de la droite à canaliser le mécontentement social.

1. Christophe Sente, Jean Sloover, La tentation populiste – cinq démocraties européennes sous tension, 2013.

Notes :

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Qui a amené Jaurès et Blum au socialisme ? Qui a été le premier noir à devenir ministre ? Qui est la première femme à entrer dans les organes dirigeants du Parti socialiste ? Qui a dit : « Les communistes ne sont pas à gauche, ils sont à l’Est » ? Qui a écrit : « Mon Parti aura été ma joie et ma vie », avant de se suicider ?

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quoi peut ressembler un mouvement politique sans les hommes (et les femmes) qui le composent  ? Il est difficile de séparer les théories de l’action. Ce dictionnaire a pour objet de rappeler au souvenir, parfois même de sortir de l’oubli, cent acteurs du socialisme qui ont marqué de leur empreinte, d’une façon ou d’une autre, le siècle écoulé, participant chacun à leur place aux luttes et aux combats pour le respect des droits de l’homme (et de la femme), la conquête des droits politiques et sociaux, la liberté et la justice. Les auteurs n’ont pas eu le dessein d’intégrer dans cet ouvrage tous ceux qui ont joué et jouent un rôle important sur l’avant-scène socialiste. Les chefs du Parti, sont bien sûr présentés. Mais à côté des incontournables, on trouve aussi des disciples plus modestes, des pionniers, des intellectuels, des propagandistes plus obscurs, des activistes, des tribuns, des élus et des gestionnaires, des majoritaires par nature et des éternels minoritaires. On trouve aussi dans la liste les portraits de quelques socialistes qui ont quitté la « vieille maison », autrement dit « trahi » la famille. Leurs vies ne sont pas brossées sentencieusement, mais volon-tairement sur un ton libre et parfois vif. Ils sont montrés avec leurs forces, leurs convictions, mais aussi leurs doutes et leurs faiblesses. Un dictionnaire du socialisme « à l’échelle humaine » rehaussé par une iconographie exceptionnelle : un ouvrage de référence !

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