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La

Revue Socialiste
Protéger

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4e trimestre 2011

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Sommaire

Introduction Alain Bergounioux, Retour sur un objet démocratique non (encore) identifié …………………………

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Le dossier Jacques Sapir, « Le bilan du libre-échange est calamiteux » …………………………………………

p. 9

Elie Cohen, Le retour de la tentation hexagonale…………………………………………………… p. 13 Jacques Mistral, La séduction trompeuse du protectionnisme et de la démondialisation ………… p. 19 Jean-Marc Siroën, Nouvelle division internationale du travail et protectionnisme européen ……… p. 27 Daniel Vasseur, Un protectionnisme « intelligent » pour l’Europe ………………………………… p. 35 Henri Rouilleault, Mondialisation, crise économique et crise sociale. Le protectionnisme n’est pas une solution ………………………………………… p. 47 Henri Weber, Comment se protéger ? ………………………………………………………………… p. 55 Kader Arif, Pour une politique européenne plus ambitieuse et plus juste …………………… p. 63

Sommaire

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Guillaume Duval, Pourquoi l’Europe n’a pas de politique industrielle ……………………………… p. 69 Michel Aglietta, Consolider l’endettement public et renforcer l’euro pour promouvoir la croissance durable en Europe ………………………………… p. 77

Polémique Claude Lelièvre, Refonder l’école. Un nouveau pacte éducatif ……………………………………… p. 85

Grand texte Pierre Mendès France, Gouverner, c’est choisir……………………………………………………………… p. 93

À propos de… Tony Judt, Ill Fares The Land, Penguin Books, 2010 Tony Judt, Qu’y-a-t-il de vivant et qu’y-a-t-il de mort dans la social-démocratie ? ……… p. 107 Matthias Fekl, L’option sociale-démocrate………………………………………………………… p. 115

Actualités internationales Karim Pakzad, Afghanistan : quelle issue après dix ans de guerre ? …………………………… p. 121

Alain Bergounioux
est directeur de La Revue socialiste

Retour sur un objet démocratique non (encore) identifié

orsque ce numéro paraîtra, les élections primaires seront derrière nous et nous serons dans l’âpre campagne présidentielle. Tout laisse à penser que celles-ci auront créé une dynamique politique et un horizon d’attente. Dans la mesure où nombre d’électeurs du premier tour, le 9 octobre, ne sont pas retournés voter, au second tour, le 16 octobre, et qu’un grand nombre d’électeurs n’ont voté qu’à ce dernier, c’est un peu plus de 3 millions de Français au total qui ont participé à ces primaires. Le PS s’était fixé un objectif d’un million et en espérait deux millions  ! Le nombre plus important encore de téléspectateurs qui ont suivi les débats, environ 6 millions, pour le dernier de l’entre deux tours, achève de montrer l’intérêt suscité chez les électeurs de gauche. Cela est suffisant pour tordre le cou à l’idée reine de la « dépolitisation ». Il y a, dans notre société, à la fois, de la défiance vis-à-vis de la politique mais

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également une forte attente qui s’exprime lorsqu’elle le peut. Encore faut-il que la politique offre une occasion de l’estimer. Ce fut justement le cas. Car, il s’agissait de faire de vrais choix. Certes, nous vivons dans une démocratie médiatique. Et la personnalisation est une donnée, que l’on peut condamner, quand elle tourne à la « peopolisation », mais qui ne date pas d’hier et qui touche toutes les sociétés démocratiques modernes. Or, il y avait un contenu politique réel dans ces élections primaires et des points de vue différents se sont confrontés sur des thèmes importants. Jusqu’à présent, pour beaucoup

Il y avait un contenu politique réel dans ces élections primaires et des points de vue différents se sont confrontés sur des thèmes importants. Jusqu’à présent, pour beaucoup d’électeurs, entendre dire que le Parti socialiste était « un parti de débats » sonnait comme une abstraction. C’est désormais concret.

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Retour sur un objet démocratique non (encore) identifié

d’électeurs, entendre dire que le Parti socialiste était « un parti de débats » sonnait comme une abstraction. C’est désormais concret. Et ils ont pu accompagner, à partir d’analyses et de jugements divers, ce qui est une des fonctions majeures d’un parti politique de gouvernement : trouver les voies d’un projet politique qui, à partir d’aspirations et d’intérêts souvent contradictoires, dégage des lignes de force. Le moment que nous avons vécu apporte aussi une réponse à une question que nous nous sommes posée avant d’adopter ce processus. Quel sera demain le rôle du Parti socialiste ? Sera-ce « la fin du parti militant » comme l’affirment les critiques1. En fait, la question de la rénovation de notre parti se pose déjà depuis de nombreuses années. Nous avons connu une évolution préoccupante avec la difficulté d’élargir et de diversifier notre assise militante et sociale. Le fait que le Parti socialiste soit un grand parti d’élus, à tous les niveaux de la vie démocratique, est évidemment un atout dans le rapport à la population. Mais cela induit aussi inévitablement une professionnalisation de la politique et ne protège pas de la sclérose. Dans les dernières années, des adaptations ont été mises en œuvre pour revivifier le parti. Il ne faut pas les sous-estimer. La parité hommes-femmes dans les fonctions partisanes et électives devient une réalité de plus en plus fréquente. Les votes militants s’appliquent également à davantage d’occasions. L’élection du Premier secrétaire et des premiers secrétaires fédéraux ne date que de 1995. Les élections primaires s’inscrivent ainsi dans une tendance générale. Un parti socialiste aujourd’hui qui se veut populaire (et qui ne l’est pas assez…) ne peut pas vivre roulé en boule sur lui-même dans une société qui a été bouleversée par rapport aux conditions de sa naissance. Les élections primaires sont une forme nouvelle de mobilisation politique. Les militants partagent le choix de leur candidat aux élections présidentielles, mais ils sont au cœur de l’organisation de cette consultation, qui permet

Un parti de gauche doit être dans la société. Les modalités anciennes de présence ne suffisent plus. Les élections primaires ouvertes ne sont pas une panacée, et n’apportent pas de réponses aux défis de la mise en œuvre des projets politiques. Mais elles sont une manière de vivifier notre démocratie. Et, elles nous créent une obligation (quasi) morale de réussir notre campagne pour 2012, les citoyens qui sont venus voter dans nos primaires le comprennent bien ainsi…

de tisser des liens politiques multiples, sans doute intermittents, mais nombreux et diversifiés dans chaque commune, grande ou petite. Bien sûr, de véritables enseignements ne pourront être tirés que dans la durée avec la régularité acquise de cette forme de mobilisation politique. Mais son succès présent traduit une aspiration démocratique réelle. L’individualisation de nos sociétés ne conduit pas au retrait pur et simple dans la vie privée. L’engagement politique est plus irrégulier et se porte davantage sur des causes spécifiques. Cela peut ne pas être un problème pour de petits partis « thématiques ». Mais cela en est un pour les partis « généralistes », comme le nôtre, qui ont une vocation gouvernementale. L’idée qu’ils ne peuvent être que des partis d’électeurs autour d’un petit nombre de « professionnels » de la politique est erronée. Un parti de gauche doit être dans la société. Les modalités anciennes de présence ne suffisent plus. Les élections primaires ouvertes ne sont pas une panacée et n’apportent pas de réponses aux défis de la mise en œuvre des projets politiques. Mais elles sont une manière de vivifier notre démocratie. Et, elles nous créent une obligation (quasi) morale de réussir notre campagne pour 2012, les citoyens qui sont venus voter dans nos primaires le comprennent bien ainsi…

1. Pour cette thèse, voir Rémi Lefebvre, Les primaires socialistes – La fin du parti militant, Raisons d’agir, 2011. Pour une analyse différente, voir Alain Bergounioux, « Primaires or not Primaires ? », Pouvoirs, n°138, septembre 2011. LA REVUE SOCIAlIsTE N° 44 - 4E TrIMEsTrE 2011

Le Dossier

Ina Piperaki -Jean-Michel Reynaud

L’effacement des dettes, une solution à la crise mondiale
L’exemple de Solon dans la Grèce antique

C’est essentiellement la cupidité qui est à l’origine de la crise mondiale qui affecte toutes les économies et l’ensemble des citoyens, en particulier les plus faibles. Pour sortir durablement de cette crise, une nouvelle gouvernance mondiale doit émerger pour, qu’enfin, les échanges globalisés ne produisent plus d’exclusion sociale mais profitent à la qualité de vie, au bien être social, à la solidarité et à la responsabilité. Mais derrière les incantations il faut des propositions, nombreuses dans ce livre, favorisant l’émergence d’une nouvelle ère économique et sociopolitique. À travers l’exemple de Solon (VIe siècle avant notre ère), père de la démocratie et de la première constitution au monde, l’annulation partielle ou totale des dettes publiques et privées est une solution incontournable.
Ina Piperaki, docteur en pharmacie (phD) et universitaire a été directrice de la recherche et du développement de la filiale grecque d’une multinationale pharmaceutique. Parfaitement francophone et francophile elle multiplie les conférences à travers l’Europe, et plus particulièrement en France, sur des sujets philosophiques, laïques, mais aussi scientifiques et médicaux. Jean-Michel Reynaud, directeur du développement d’un groupe coopératif de formation, président honoraire de la section des Finances du Conseil économique, social et environnemental, a été cadre bancaire et responsable syndical. Il est spécialisé en intelligence économique, en philosophie et dans la défense de la Laïcité.
104 pages - Ft : 12 x 17 cm - Prix public : 5 e - ISBN : 978-2-916333-89-2 - Vendu en librairie - Diffusion Dilisco

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Jacques Sapir
est économiste à l’EHESS. Il a notamment écrit La démondialisation, Le Seuil, 2011.

« Le bilan du libre-échange est calamiteux »

a revue socialiste : Quel bilan peut-on faire aujourd’hui du libre-échange dans les évolutions de l’économie mondiale ? Est-ce un handicap pour les économies des pays développés, un avantage pour les pays émergents  ? Comment expliquer qu’en Europe, certains pays paraissent en pâtir, comme la France, bien qu’elle soit la cinquième économie exportatrice du monde, et d’autres, non, comme l’Allemagne ? Jacques Sapir : Le bilan du libre-échange au sens strict est assez calamiteux. Rien ne prouve (et c’est un euphémisme) que la libéralisation des échanges ait favorisé la croissance. En fait, le seul cas où l’on peut démontrer que la libéralisation a bien induit une croissance est celui de la Chine. Mais il faudrait alors calculer ce qui a été détruit dans les autres pays. Les conséquences environnementales ont aussi été très sensibles avec une dégradation importante de la situation dans les pays dits « émergents » et dans les pays dits « sous-développés » par des

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transferts d’activités fortement polluantes qui n’ont pas été accompagnés de transferts de technologie (le cas du démantèlement des navires en Inde et au Bengladesh en est un exemple, celui du recyclage des téléphones portables aussi). Ceci explique pourquoi dans un certain nombre de pays en développement la richesse (calculée par le PIB par habitant) s’accroît, mais l’espérance de vie diminue ! Au-delà du discours traditionnel sur les limites de la notion de PIB (limites bien réelles), le véritable problème est que l’on voit se développer une couche de « superriches » et un embryon de classes moyennes dans

Rien ne prouve (et c’est un euphémisme) que la libéralisation des échanges ait favorisé la croissance. En fait, le seul cas où l’on peut démontrer que la libéralisation a bien induit une croissance est celui de la Chine. Mais il faudrait alors calculer ce qui a été détruit dans les autres pays.

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L’Allemagne, que l’on présente comme l’un des « vainqueurs » de la mondialisation, a vu ces dernières années son excédent commercial hors de la zone euro (et de l’Europe) s’effondrer. Aujourd’hui, l’Allemagne ne réalise que 20 % de ses excédents hors de l’Europe, dont environ 13 % aux États-Unis. Le commerce est déficitaire avec trois des BRIC (Chine, Inde et Russie). Ce sont les excédents réalisés sur l’Europe et la zone euro (60 % du total) qui permettent à ce pays de donner l’illusion d’une bonne performance à l’échelle mondiale.

« Le bilan du libre-échange est calamiteux »

les pays en voie de développement. Cela explique pourquoi le PIB par habitant moyen s’accroît. Mais le PIB par habitant médian en règle générale ne s’accroît pas. La polarisation des revenus augmente de manière rapide avec le libre-échange. En fait TOUS les pays connaissent, à un niveau ou à un autre, des problèmes du fait du libre-échange. Les États-Unis ont un déficit commercial qui a atteint 5 % du PIB. L’Allemagne, que l’on présente comme l’un des «  vainqueurs  » de la mondialisation, a vu ces dernières années son excédent commercial hors de la zone euro (et de l’Europe) s’effondrer. Aujourd’hui, l’Allemagne ne réalise que 20 % de ses excédents hors de l’Europe, dont environ 13  % aux États-Unis. Le commerce est déficitaire avec trois des BRIC (Chine, Inde et Russie). Ce sont les excédents réalisés sur l’Europe et la zone euro (60 % du total) qui permettent à ce pays de donner l’illusion d’une bonne performance à l’échelle mondiale. En fait, si l’on regarde hors de la zone euro, la France réalise une performance peu différente de celle de l’Allemagne. On le voit, le libre-échange est un problème général, mais certains pays ont trouvé des systèmes qui leur permettent d’en masquer les effets en les reportant sur d’autres pays (comme l’Allemagne). L. R. S.  : Peut-on réguler efficacement le commerce international  ? Est-il possible de
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faire entrer en compte les normes sociétales, concernant l’environnement, la santé, le droit des travailleurs, sans un consensus large entre les grands États ? Est-il possible, alors, d’établir un « juste échange » comme le propose le projet du Parti socialiste  ? Peut-on le faire sans un équilibre entre les taux de change ? Jacques Sapir  : La question n’est pas technique. Bien entendu on «  peut  » toujours imaginer une régulation internationale… C’est une question essentiellement politique. Croit-on qu’il soit possible de faire entrer les normes environnementales, sociétales et de droit du travail dans le commerce international par une négociation sans conditions ou au contraire par une négociation à partir de points de force, dont des mesures unilatérales ? En acceptant le principe de libre-échange comme base, nous nous sommes privés des points de force nécessaires pour faire aboutir une telle négociation. Il faut au contraire établir les bases de ce que pourraient être des droits compensatoires, en tenant compte de la productivité par branche et non par pays, mais aussi des caractéristiques de consommation d’énergie des différentes branches, qui sont loin d’être les mêmes. On aboutirait alors à un spectre général de droits de douanes différenciés par pays et par type de produits. Ce calcul n’est d’ailleurs pas difficile à faire et ne prendrait pas plus de deux semaines à une équipe travaillant au ministère de l’Économie et des Finances. Il conviendrait alors d’entamer une négociation mais en précisant bien que si aucun accord n’est trouvé en 3 ou 6 mois, nous nous réservons de mettre en place de manière unilatérale ces droits de douane. En fait, les mesures de rétorsion possibles sont assez limitées. Le commerce international combine largement les dimensions économiques et politiques. Aucun pays ne souhaite être confronté à un monopole. Quand vous n’avez que deux constructeurs mondiaux (dans l’aéronautique lourde, Airbus et Boeing), vous n’allez pas acheter des Boeing parce que l’un des pays du groupe Airbus vous taxe. Vous ne prendrez jamais le risque d’aboutir à un

Le Dossier
monopole. De plus, il est évident que les bases de la possible taxation sont établies de manière transparente et ne correspondent pas à une volonté de dégager un avantage économique particulier. Tout ceci m’amène à penser que des accords, soit avec des groupes de pays soit avec certains pays, seraient trouvés assez rapidement. Mais il faudra pour cela accepter un certain niveau d’affrontement verbal dans une période transitoire. Bien entendu, la question des taux de change interfère avec celle de la protection. Si le taux de change de l’euro était de 1 pour 1,10 dollars, le niveau des droits de douane serait plus faible. Ceci pose la question du rôle des marchés financiers dans la détermination des taux de change et du fait que l’équilibre technique que l’on peut constater pour certaines périodes sur ces marchés ne correspond en rien aux besoins structurels des économies. L. R. S.  : Quelles seraient les conditions pour établir un protectionnisme au niveau européen  ? Peut-on le faire autrement que de manière ciblée, compte tenu de la dispersion planétaire des chaînes de production  ? Une politique protectionniste nationale estelle envisageable ? Quels seraient ses effets ? Jacques Sapir : Un protectionnisme européen serait une des solutions idéales, mais à la condition de recréer des montants compensatoires entre pays de l’Union européenne. En effet, les phénomènes que l’on a décrits dans le commerce hors Union européenne existent aussi dans le commerce intra-UE. Les investissements directs des grandes firmes transnationales ont permis à la productivité de ces pays de rattraper celle des pays du « cœur » historique de l’Europe, du moins dans certaines branches. Mais les salaires n’ont pas suivi. En Roumanie et en Slovaquie, ils sont le tiers des niveaux en France et en Allemagne. Comme nous ne pouvons pas forcer les gouvernements et les industriels de ces pays à augmenter les salaires, il faudrait instaurer une taxe, sur le modèle des montants compensatoires qui ont existé dans le marché commun dans les années soixante, pour

11 compenser le surcroît de compétitivité engendré par la combinaison haute productivité et bas salaire. Dans ces conditions, et si l’on se mettait d’accord sur des règles communes, effectivement un protectionnisme européen serait une solution élégante au problème que posent les hausses importantes de productivité que n’accompagnent pas des hausses équivalentes de salaires ou des mesures de protection sociale et environnementale. Mais, il convient d’éviter des discussions à n’en point finir. C’est là qu’un protectionnisme national a son rôle à jouer. Il ferait basculer le paradigme d’une logique « libreéchange, mais…  » à une logique «  protectionnisme, mais…  ». Un protectionnisme à l’échelle nationale serait moins efficace qu’un protectionnisme européen (ou du moins mis en œuvre par certains pays du cœur historique de l’Europe). Mais, il serait infiniment plus efficace que le statu quo actuel. Dans mon esprit c’est un mécanisme pour déclencher une négociation, tout d’abord au sein de l’Union, puis de manière plus large. Avec des mesures protectionnistes prises unilatéralement vous plaidez saisi  ! Mais, il faudrait que ces mesures soient prises de manière transparente pour que nos partenaires comprennent que ce que nous cherchons n’est pas une position d’avantage mais à combattre des déséquilibres existants. Des mesures protectionnistes auraient bien entendu pour effet de relocaliser sur le territoire national certaines activités. L’expérience montre que l’effet de relocalisation est très rapide. Mais, je le redis, c’est à

Un protectionnisme à l’échelle nationale serait moins efficace qu’un protectionnisme européen (ou du moins mis en œuvre par certains pays du cœur historique de l’Europe). Mais, il serait infiniment plus efficace que le statu quo actuel. Dans mon esprit c’est un mécanisme pour déclencher une négociation, tout d’abord au sein de l’Union, puis de manière plus large.

12 une combinaison de mesures protectionnistes et de mesures concernant le taux de change qu’il faudrait procéder si nous voulons éviter de voir les industries française et européenne, détruites par des pratiques de concurrence malsaines. L. R. S.  : Peut-on penser qu’il y a des liens entre la crise actuelle des dettes souveraines et les problèmes du libre-échange ? Jacques Sapir  : C’est évident. Le libre-échange conduit à une pression directe et indirecte sur les revenus, réduisant (de manière relative ou absolue) la demande solvable dans nos pays. Comme l’euro nous empêche de dévaluer, certains pays ont laissé augmenter l’endettement pour maintenir cette demande solvable. En Espagne et au Portugal, ce fut l’endettement des ménages et des entreprises, bien plus que l’endettement public. En Grèce, on a eu une politique fiscale laxiste du côté des recettes pour redonner de la demande solvable, mais au détriment de l’endettement public. En France, nous avons maintenu des dépenses publiques à un niveau élevé et dans le même temps nous avons cherché à compenser les pertes de compétitivité par des cadeaux fiscaux aux entreprises, condui-

« Le bilan du libre-échange est calamiteux »

La crise de la dette, dont celle de la dette souveraine n’est que l’un des aspects, est en Europe comme aux États-Unis la réponse que l’on a historiquement trouvée à la rupture du compromis social qui s’était établi dans les années cinquante et soixante sur le partage de la valeur ajoutée entre profits et salaires. Et cette rupture est liée de manière décisive et indiscutable au processus d’ouverture des économies qui a commencé dès le début des années soixante-dix.

sant là aussi à un endettement public qui augmente depuis de nombreuses années. La crise de la dette, dont celle de la dette souveraine n’est que l’un des aspects, est en Europe comme aux États-Unis la réponse que l’on a historiquement trouvée à la rupture du compromis social qui s’était établi dans les années cinquante et soixante sur le partage de la valeur ajoutée entre profits et salaires. Et cette rupture est liée de manière décisive et indiscutable au processus d’ouverture des économies qui a commencé dès le début des années soixante-dix.

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Elie Cohen
est économiste et auteur de Penser la crise, Fayard, 2010.

Le retour de la tentation hexagonale1

a revue socialiste  : Quel bilan peut-on faire aujourd’hui du libreéchange dans les évolutions de l’économie mondiale  ? Est-ce un handicap pour les économies des pays développés, un avantage pour les pays émergents  ? Comment expliquer qu’en Europe, certains pays paraissent en pâtir, comme la France, bien qu’elle soit la cinquième économie exportatrice du monde, tandis que d’autres non, comme l’Allemagne ? Elie Cohen : Dans le monde réel, le libre-échange n’existe pas. Caractériser l’ordre commercial international de « libre échangiste » est une facilité de langage. À la vérité l’ordre commercial international tel qu’il résulte des cycles du Gatt puis de l’OMC relève d’un mercantilisme organisé, fondé sur un troc mutuellement avantageux de concessions commerciales. La panne actuelle de Doha est la preuve que les pays développés ou émergents du Nord et du Sud ne voient plus les avantages mutuels qu’ils pourraient tirer d’une nouvelle vague

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de libéralisations. Il existe par contre une théorie de l’échange fondé sur les avantages comparatifs et des idéologues libre-échangistes qui prônent le désarmement douanier unilatéral comme vecteur de croissance. Ces idées peuvent être dominantes et inspirer des politiques, mais il n’y a pas un sens de l’histoire, le monde a connu des alternances de politiques d’ouverture et de politiques protectionnistes. Certains pays ont crû à l’abri de protections douanières et d’autres ont décliné. En fait les politiques d’ouverture commerciale ne produisent pas les mêmes effets pour les pays développés et pour les pays émergents. Un exemple donné en son temps par Joseph Stiglitz permet d’emblée de saisir les différences. En 1955, la Corée et le Ghana avaient à peu près le même niveau de PIB par habitant et les deux pays produisaient et exportaient des denrées alimentaires. Le premier fit le choix de la croissance industrielle extravertie en profitant de l’ouverture des marchés occidentaux et de ses faibles coûts salariaux pour constituer à l’abri de son marché intérieur une industrie natio-

14 nale. Le second est resté un pays agricole, avec le temps et les crises successives, le Ghana a fini par devenir un pays de plus en plus pauvre. La Corée fit le parcours des nations qui décollent  : investissement dans l’éducation et la formation, spécialisation industrielle basée sur une montée progressive dans les secteurs à valeur ajoutée et dans la chaîne de valeur des produits et services. L’extraversion économique est d’abord à sens unique  : conquête des marchés extérieurs et préservation du marché intérieur, l’importation et l’usage des devises étant alors réservées à l’acquisition de technologies et de matières premières et non à l’importation de biens de consommation occidentaux. Puis avec le temps et la sophistication économique, la Corée va pratiquer l’ouverture aux importations pour améliorer sa compétitivité, se fournir à bas coût chez les autres et optimiser la chaîne de valeur de ses industries. Le parallèle entre ces deux pays suggère que c’est le dirigisme, l’investissement dans le capital humain et la protection des industries naissantes qui ont permis le décollage de la Corée et que le laisserfaire laisser-aller du Ghana a produit une spirale sans fin de pauvreté et de déclassement économique. Mais une autre conclusion s’impose aussi, l’intervention publique pour peser sur la spécialisation peut donner de bons résultats en phase de décollage économique alors que l’ouverture commerciale favorise l’optimisation des chaînes de valeur dans les économies matures. L’histoire rapidement esquissée

Le retour de la tentation hexagonale

L’intervention publique pour peser sur la spécialisation peut donner de bons résultats en phase de décollage économique alors que l’ouverture commerciale favorise l’optimisation des chaînes de valeur dans les économies matures. L’histoire rapidement esquissée de la Corée, rappelle la trajectoire du Japon hier et de la Chine aujourd’hui : les politiques commerciales appropriées au décollage économique ne sont pas celles qui conviennent aux pays développés.
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de la Corée, rappelle la trajectoire du Japon hier et de la Chine aujourd’hui  : les politiques commerciales appropriées au décollage économique ne sont pas celles qui conviennent aux pays développés. Un demi-siècle de libéralisation commerciale a produit de profonds changements dans la distribution des activités. Le résultat le plus spectaculaire a été la désindustrialisation de l’Occident et la montée en puissance des Émergents. Ce résultat n’est pas surprenant pour deux raisons. Il s’apparente dans l’ordre de l’économie productive au processus de division du travail : l’ouverture économique permet la spécialisation sectorielle (abandon du textile et développement de l’aéronautique par exemple) et intrasectorielle (abandon des segments d’activité intenses en travail non qualifié au profit de secteurs intenses en travail qualifié) ainsi que la montée en gamme (exportation de textile griffé et importation de T-shirts). Il traduit ensuite la bascule dans les économies développées de consommations de biens agricoles et industriels vers la consommation de services. Si le processus était anticipé, pourquoi assistet-on à un réveil douloureux, pourquoi réclame-ton le retour à la politique industrielle et pourquoi certains songent-ils à un retour au protectionnisme. Pour un pays comme la France la réponse est simple  : l’effondrement industriel n’a pas été compensé par une montée en gamme dans le hightech, la France a raté son entrée dans l’économie de la connaissance, la perte d’emplois industriels bien payés a abouti à une croissance du chômage et de la précarité, et enfin le commerce extérieur est nettement déficitaire (75 milliards de déficit de balance courante en 2011). On comprend dès lors la tentation protectionniste française sauf à rappeler immédiatement que l’Europe a une balance commerciale excédentaire, que les pays du Nord de l’Europe ont réussi leur consolidation industrielle (Allemagne, Pays-Bas, Pays scandinaves…) et/ou leur transition vers l’économie de la connaissance. Au cours des dix dernières années, à marche forcée, l’Allemagne s’est adaptée à la mondialisation en gelant ses coûts salariaux, en forgeant un compromis social indus-

Le Dossier
triel, en acceptant la délocalisation d’une partie de ses chaînes de production, le résultat a été impressionnant  : l’économie allemande est devenue plus ouverte et plus compétitive, elle a accumulé les excédents commerciaux. Un chiffre permet mieux que de longs développements de rendre compte du décrochage français  : si la France avait maintenu le poids relatif de ses exportations par rapport à l’Allemagne, elle aurait accru ses exportations de 150 milliards d’euros et aurait donc un commerce extérieur largement excédentaire. L. R. S.  : Peut-on réguler efficacement le commerce international  ? Est-il possible de faire entrer en compte les normes sociétales, concernant l’environnement, la santé, le droit des travailleurs, sans un consensus large entre les grands États ? Est-il possible, alors, d’établir un « juste échange » comme le propose le projet du Parti socialiste  ? Peut-on le faire sans un équilibre entre les taux de change ? E. C. : À Seattle déjà le Président Clinton voulait réaliser des avancées sur les sujets sociaux et environnementaux, la France par ailleurs a tracé depuis longtemps des lignes rouges sur la diversité culturelle. La négociation sur ces « nouveaux sujets » n’a pas réellement abouti. Faut-il pour autant y renoncer  ? Trois problèmes différents sont à considérer. 1. La montée en puissance de la Chine montre qu’un pays peut avoir des avantages absolus à l’échange remettant en cause l’hypothèse fondatrice de la théorie des avantages comparatifs. Comme un consensus entre Européens pour remettre en cause le statut de la Chine est difficile à atteindre, il faut au moins être offensif sur la défense de la propriété intellectuelle, les procédures anti-dumping et la question des aides publiques. Par ailleurs l’Europe et les USA doivent adopter une démarche commune au FMI pour combattre la sous-évaluation du yuan. 2. Il est absurde que l’Europe investisse lourdement dans le passage à une économie verte et s’interdise d’en tenir compte dans ses importations : la taxe carbone aux frontières est légitime, de même

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Il est absurde que l’Europe investisse lourdement dans le passage à une économie verte et s’interdise d’en tenir compte dans ses importations : la taxe carbone aux frontières est légitime, de même qu’une conditionnalité carbone dans les marchés publics.

qu’une conditionnalité carbone dans les marchés publics. 3. La désindustrialisation de l’Europe du Sud par ses effets insupportables sur la balance commerciale n’a que deux issues possibles, soit un fédéralisme redistributeur, soit des stratégies nationales de ré-industrialisation. Le PS a donc raison d’avancer son agenda sur le « juste échange », mais il faut savoir choisir ses combats : autant il est légitime d’avancer la revendication écologique et donc la taxe d’égalisation carbone, autant la France peut refuser de considérer les biens culturels comme des biens marchands indifférenciés, autant réclamer une égalité de conditions sociales pour commercer revient en fait à refuser l’échange. Pour autant l’agenda de la régulation reste ouvert  : la panne de Doha, les crises financières, l’impératif écologique conduisent à réinterroger l’équilibre actuel de la régulation commerciale. Le succès de l’OMC et notamment de son organe de régulation collective, l’ORD, ne tient pas suffisamment compte de la différenciation grandissante des préférences collectives et de la nécessité de préserver les biens publics internationaux. Il convient donc à la fois d’étendre l’espace de régulation à l’écologie et à la diversité culturelle et à mieux tenir compte des normes de l’Organisation internationale du travail. Pour cela il convient de créer de nouvelles instances de régulation dans le domaine environnemental notamment et de développer l’inter-régulation en rendant opposable au sein de l’OMC les normes et principes de régulation adoptés au sein de l’OIT de l’UNESCO et des Conventions environnementales2. L. R. S.  : Quelles seraient les conditions pour établir un protectionnisme au niveau

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Une stratégie protectionniste ciblée porterait certainement sur la Chine. Mais qui aurait le plus à perdre à cibler un pays en très forte croissance, au potentiel de consommation en accélération continue, et qui monte très rapidement dans la chaîne de valeur ?

Le retour de la tentation hexagonale

européen  ? Peut-on le faire autrement que de manière ciblée, compte tenu de la dispersion planétaire des chaînes de production  ? Une politique protectionniste nationale estelle envisageable ? Quels seraient ses effets ? E. C. : L’absurdité du protectionnisme européen tient à un simple constat  : 1. l’Europe a un léger excédent de balance courante  ; 2. Si on élimine le commerce intracommunautaire (les 2/3), l’Europe est une économie relativement fermée qui commerce peu avec le reste du monde ; 3. Les importations de produits non énergétiques venant de pays à bas coût salarial ne représentent que 10 %  ; 4. A l’inverse, nos exportations sont tournées vers des pays en forte croissance demandeurs de nos technologies et de nos marques  ; 5. Un protectionnisme européen conçu sur cette base aurait pour seul effet de dégrader la situation actuelle de l’Europe. Mais poussons le raisonnement plus loin : une stratégie protectionniste ciblée porterait certainement sur la Chine. Mais qui aurait le plus à perdre à cibler un pays en très forte croissance, au potentiel de consommation en accélération continue, et qui monte très rapidement dans la chaîne de valeur ? Un exemple permettra d’illustrer ce point : la France est après les États-Unis le pays dont le solde de balance commerciale est le plus élevé dans le secteur de l’aéronautique. D’ici à 2030 la flotte asiatique va être multipliée par 3 alors que la flotte américaine ne va augmenter que de 50 %. Or Airbus peut légitimement aspirer à prendre 50  % du marché au cours des 10 prochaines années. Faut-il prendre le risque de s’en priver alors que nos importations des pays low cost ne représentent que 10 % !
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Le protectionnisme européen de plus suppose que nous pourrions rallier à nos vues les nations marchandes de l’Europe du Nord ; or la crise européenne actuelle vient du fossé qui s’est creusé au sein de l’Europe entre un Nord industriel exportateur et qui maîtrise ses finances publiques et un Sud désindustrialisé, déficitaire en balance courante et qui a perdu la maîtrise de ses finances publiques. Les économies européennes du nord de la zone euro (allemande, néerlandaise, autrichienne, finnoise… comme celles qui sont hors zone euro (suédoise) ont au cours des dix dernières années fortement accru leur degré d’ouverture, leurs échanges, leurs excédents et leur orientation vers les émergents. Les Allemands ont même su inventer un modèle fortement exportateur dans l’automobile basé sur une gestion sophistiquée de la chaîne de valeur qui permet de bénéficier des bas coûts des pays de l’Est, de la mobilisation du salariat allemand, d’un partenariat avec les sous traitants, pour le plus grand profit des travailleurs allemands et de la balance commerciale allemande. Les firmes allemandes produisent sur le sol national une plus grande part de leur valeur ajoutée automobile que notre champion Renault, et pourtant la balance commerciale automobile est fortement excédentaire tandis que la nôtre est déficitaire. Bref le protectionnisme ne règle en rien les problèmes bien identifiés de la France par rapport à ses voisins du Nord de la zone euro : dégradation de son système scolaire, érosion de sa compétitivité coût, incapacité à faire croître ses PME innovantes et exportatrices, médiocrité de sa performance

Bref le protectionnisme ne règle en rien les problèmes bien identifiés de la France par rapport à ses voisins du Nord de la zone euro : dégradation de son système scolaire, érosion de sa compétitivité coût, incapacité à faire croître ses PME innovantes et exportatrices, médiocrité de sa performance en matière d’innovation.

Le Dossier
en matière d’innovation. Comme le protectionnisme européen n’est guère envisageable, il serait plus honnête que ses défenseurs plaident pour un protectionnisme national. Une politique protectionniste nationale est envisageable pour la France sur les ruines de la zone euro, après le retrait de l’Union européenne et une remise en cause des accords de l’OMC. La France devrait dans un tel contexte exporter massivement pour couvrir la charge grandissante de ses importations de matières premières et d’énergie et elle devrait le faire dans un contexte de guerre commerciale avec des mesures de rétorsion qui atteindraient nos secteurs d’excellence. Une forte dévaluation du franc par rapport à l’euro permettrait sans doute de relocaliser certaines activités sur le sol national au prix d’une forte baisse du coût réel du travail français. L. R. S. : Peut-on penser, qu’il y a des liens entre la crise actuelle des dettes souveraines et les problèmes du libre-échange ?  E. C. : La crise qui dure depuis 2007 est née de l’accumulation de déséquilibres globaux dans la mondialisation. Les déficits permanents américains induits par une consommation frénétique

17 financée à crédit sont le pendant des excédents permanents des pays émergents producteurs de matières premières et de biens industriels. La libéralisation financière et la globalisation financière ont permis que les excédents financiers des émergents financent la consommation des Américains. Pour transformer une épargne chinoise qui voulait s’investir sans risque en investissements américains risqués, une industrie financière du risque est née qui a inventé la titrisation des subprimes, les CDS et autres produits dérivés, structurés… Le régulateur capturé par l’industrie financière ou incapable de prendre la mesure de la finance fantôme ou dépourvu des moyens financiers nécessaires à une bonne régulation a laissé faire. Ce schéma des déséquilibres globaux économiques et financiers a fonctionné au sein de l’Europe entre un Nord industrieux exportateur et excédentaire, et un Sud consommateur désindustrialisé et déficitaire. C’est ce déséquilibre interne à l’Europe qui est à l’origine de la crise actuelle des dettes souveraines. Certains ont cru que l’adoption de l’euro abolissait la contrainte extérieure. La crise des dettes souveraines nous rappelle brutalement que même au sein de l’Union européenne et même avec une monnaie unique, nul ne peut s’abstraire de l’exigence de compétitivité. Ces expériences enseignent que la globalisation financière n’a pas eu les vertus de la globalisation des échanges ni sur les pays émergents ni sur les pays développés. À l’inverse, une Europe qui sortirait par le haut de la crise actuelle de la dette souveraine des pays de la zone euro pourrait se donner pour objectif d’inventer un système financier intégré et régulé sur une base européenne, au service d’une économie réelle également intégrée à l’échelle régionale.

La crise qui dure depuis 2007 est née de l’accumulation de déséquilibres globaux dans la mondialisation. Les déficits permanents américains induits par une consommation frénétique financée à crédit sont le pendant des excédents permanents des pays émergents producteurs de matières premières et de biens industriels.

1. Cf. Elie Cohen, La tentation hexagonale, Fayard, Paris, 1996. 2. Elie Cohen, L’ordre économique mondial, Fayard, Paris, 2001

Jacques Mistral
est économiste. Il a notamment écrit La troisième révolution américaine, Perrin, Paris, 2008.

La séduction trompeuse du protectionnisme et de la démondialisation
« Une politique tarifaire est une politique qui organise la rareté. C’est évidemment avantageux pour ceux qui produisent ces biens rares. Mais cela cause par ailleurs une somme de dégâts bien supérieure aux avantages des bénéficiaires. La Nation dans son ensemble ne peut espérer être gagnante en rendant artificiellement rare ce dont le pays a besoin ».
John Maynard Keynes, Cité par Robert Skidelsky, John Maynard Keynes: Hopes betrayed, Penguin, 1983

a France est, en ce début du XXIe siècle, le seul pays industrialisé dans lequel la tentation protectionniste – éventuellement présentée sous une tenue camouflée – soit aussi présente dans les débats politiques. C’est un thème rhétorique auquel de nombreux politiciens de gauche comme de droite, surtout aux extrêmes, n’hésitent pas à faire appel pour résumer l’idée qu’une « alternative » est possible, sans qu’il soit jamais nécessaire d’en expliciter le contenu. Après tout, le protectionnisme a réellement existé dans l’histoire, il est donc possible, et il est facile de le peindre sous des

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couleurs attrayantes puisqu’il constitue une rupture avec tout ce qu’une fraction de l’électorat est avide d’entendre dénoncer  : la mondialisation, l’euro, le libéralisme ou les puissances d’argent. Le protectionnisme, c’est un thème politique à succès parce qu’il se nourrit de toutes les indignations et tranche les nœuds gordiens dans lesquels s’emmêlent les débats démocratiques sur les politiques à mener en période de grandes difficultés. Et puisqu’il ne s’agit que de donner un peu plus de moyens à l’État-protecteur, qui finalement peut être contre  ? Malheureusement, cette séduction est infondée, elle

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La séduction trompeuse du protectionnisme et de la démondialisation

Le protectionnisme a réellement existé dans l’histoire, il est donc possible, et il est facile de le peindre sous des couleurs attrayantes puisqu’il constitue une rupture avec tout ce qu’une fraction de l’électorat est avide d’entendre dénoncer : la mondialisation, l’euro, le libéralisme ou les puissances d’argent.

est paradoxale, elle est dangereuse. C’est du moins ce que suggèrent les enseignements de l’histoire aussi bien sur le plan économique que politique.

Le protectionnisme et la première industrialisation
Il est facile de comprendre la séduction qu’exerce le protectionnisme en se référant aux situations où il a produit des résultats à première vue positifs. Contrairement à ce qu’affirment les tenants du libreéchange, ce dernier n’a en effet pas toujours été la règle, loin de là, en particulier pendant la période siècle. On cite d’industrialisation rapide du XIXe  alors les exemples de l’Allemagne et des États-Unis, exemples ô combien probants puisque ces deux pays ont construit leur puissance industrielle à l’abri de fortes protections douanières. L’expérience japonaise, amorcée et poursuivie plus tard, présente les mêmes caractéristiques. En effet très parlants, ces exemples sont ils suffisants pour en déduire une loi générale  ? Ce serait aller vite en besogne. Notons d’abord que les théoriciens de l’époque sont peu nombreux et l’histoire de la pensée ne leur réserve qu’une place marginale tant leur apport manque de substance ; de Carey aux États-Unis, il ne reste rien ; de Frédéric List, en Allemagne, subsiste un argument en faveur d’un rejet (temporaire) de la concurrence extérieure fondé sur l’idée forte mais courte « d’économie complexe » ; et c’est tout. Aujourd’hui, il est possible d’élaborer un modèle théorique qui explique la logique économique des processus à l’œuvre : en atténuant la pression de la concurrence
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extérieure, la protection a en effet permis, dans les cas cités, de capter des externalités intertemporelles qui requièrent pour se concrétiser une longue période d’investissements et d’augmentation de la capacité de production. C’est pourquoi la théorie économique a reconnu dès John Stuart Mill le bienfondé, sous certaines conditions, de l’argument dit « de l’industrie naissante ». En termes simples et contemporains, on peut faire référence au succès d’Airbus qui a été rendu possible par les subventions accordées au départ pour permettre à l’avionneur européen « dans l’enfance » de jouer à armes égales avec Boeing et de conquérir ainsi, comme on ne le sait pas assez, une partie importante du marché américain lui-même. Mais c’est une chose de comprendre comment cette politique a permis l’industrialisation des pays en question et c’est autre chose d’imaginer que ces exemples soient aisément transposables ou qu’il soit désirable de les suivre dans des contextes bien différents. Allons en effet au-delà des « externalités intertemporelles  » et considérons ce qu’est l’économie politique du protectionnisme réel dans chacun des trois cas  mentionnés. La première caractéristique, c’est que la protection est un moyen d’accroître le surplus économique, ou, plus simplement, les profits. Pour compenser le retard industriel par rapport à des concurrents plus avancés, et donc capables de vendre à meilleur prix comme c’était le cas de la Grande Bretagne au XIXe siècle, il faut garantir des prix plus élevés à l’industrie nationale, lui permettre de dégager ainsi les profits nécessaires au financement des investissements qui permettront le rattrapage  : le protectionnisme n’est

Le protectionnisme n’est pas au service d’un quelconque intérêt général, il est toujours une politique au service d’intérêts particuliers, il peut, dans certaines conjonctures, servir ceux d’une classe dominante prête à assumer les intérêts supérieurs d’un pays « en développement »

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pas au service d’un quelconque intérêt général, il est toujours une politique au service d’intérêts particuliers, il peut, dans certaines conjonctures, servir ceux d’une classe dominante prête à assumer les intérêts supérieurs d’un pays « en développement », on en verra d’autres formes plus loin. C’est cela qui caractérise l’Allemagne, les États-Unis et le Japon pendant leur période d’industrialisation rapide, mais c’est aussi une exploitation accrue de la classe ouvrière mise au service – ce qui est le plus décisif – d’acteurs privés ayant un comportement stratégique. Car ce n’est pas l’État qui a assuré dans ces trois cas le succès du protectionnisme, ce sont les acteurs privés qui ont utilisé l’État comme instrument. Que se passe-t-il d’ailleurs si les acteurs privés sont défaillants ? On trouve alors une situation « à la Méline », ce ministre qui à la fin du XIXe siècle a marqué de son nom la période pendant laquelle la France crut pouvoir se protéger de la première vague de mondialisation qui prenait essor à l’époque ; c’est, soit dit en passant, de là que vient un retard industriel vis-à-vis de l’Allemagne qui n’a jamais été compensé depuis. Ainsi l’image positive du protectionnisme que véhicule l’expérience du XIXe siècle a-t-elle quelques justifications – si l’on s’intéresse au succès industriel sans être regardant sur les moyens – mais devrait susciter un commentaire politique plus circonspect – surtout à gauche  : un protectionnisme réussi en période de croissance rapide, c’est le poids dominant de grands intérêts privés, l’État capturé, la société asservie, on en verra d’autres exemples.

21 l’autarcie ont pendant les années trente dramatiquement propagé et amplifié les effets de la crise. Le point de départ, c’est la loi dite Smoot-Hawley adoptée par le Congrès des États-Unis et signée par le Président Hoover en juin  1930  ; quelques mois plus tard, elle avait ouvert la voie dans bien d’autres pays à des mesures d’inspiration similaire dictées par des raisons politiques locales prenant souvent la forme de représailles. Arrêtons-nous sur ce dernier terme qui est au protectionnisme ce que l’OMC est au libre-échange, le mécanisme politique qui relie entre elles les nations entrant en relations commerciales. Prenez un gouvernement qui pour des raisons de politique intérieure entend « protéger » une partie de ses activités soumise à la concurrence jugée dommageable de l’un de ses partenaires. De deux choses l’une  : soit il existe un lieu où les deux pays peuvent exposer et faire arbitrer leur contentieux, c’est le cas de l’Organe de règlement des différends à l’OMC ; soit, en l’absence d’une telle enceinte au jugement de laquelle les deux pays acceptent de se soumettre, le pays exposé au relèvement tarifaire répliquera en imposant au premier, en représailles, des mesures qui frapperont ses exportations. Et cela est inévitable, l’histoire ne donne aucun exemple d’un pays qui ait accepté de gaieté de cœur, sans réagir, de voir ses exportations mises à mal par un partenaire. Il faut faire preuve d’une bien grande naïveté pour écarter ces effets induits et ne songer qu’au soulagement que produit la mesure initiale. Comme le résume la citation de Keynes en exergue, la réalité de toute mesure de protection, c’est le soulagement temporaire de certains, par exemple d’un secteur industriel en difficulté, au prix, immédiatement, d’une détérioration de la situation d’un autre, exportateur et donc probablement plus en pointe  : dans le contexte actuel, il faut évidemment anticiper qu’une éventuelle restriction des exportations chinoises vers la France verrait par exemple nos ventes d’Airbus immédiatement sanctionnées. Le protectionnisme, en bref, dégrade la situation de tous les partenaires et en premier lieu, paradoxalement, de celui qui y recourt en premier (dans l’exemple qui

Le protectionnisme en temps de crise
Le protectionnisme fut par la suite, comme on le sait, étroitement associé aux drames de l’entredeux-guerres. Que cela se soit produit dans un contexte où les options de politique économique étaient de plus en plus restreintes, que ce soit le fait de gouvernements aux abois n’enlève rien au diagnostic  : le relèvement des tarifs douaniers, les dévaluations compétitives et la recherche de

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La séduction trompeuse du protectionnisme et de la démondialisation

La réalité de toute mesure de protection, c’est le soulagement temporaire de certains, par exemple d’un secteur industriel en difficulté, au prix, immédiatement, d’une détérioration de la situation d’un autre, exportateur et donc probablement plus en pointe : dans le contexte actuel, il faut évidemment anticiper qu’une éventuelle restriction des exportations chinoises vers la France verrait par exemple nos ventes d’Airbus immédiatement sanctionnées.

ment en dévaluant de 15  % en décembre  1932  ; les Danois ne pouvaient le supporter sans réagir et dévaluèrent de 17 % un mois plus tard. Fin 1933, les deux monnaies étaient à peu près à leur point de départ, mais trois années de dévaluations compétitives infructueuses n’avaient fait qu’exacerber les difficultés économiques, accentuer les pressions protectionnistes, amplifier les tensions politiques et finalement rendre la recherche de solutions internes plus conflictuelle et plus difficile. En bref, sous forme tarifaire ou monétaire, le protectionnisme en période de crise est le dernier recours d’une société tétanisée et d‘un État submergé par l’amoncellement de difficultés insolubles.

précède, Boeing serait évidemment trop heureux de satisfaire la demande supplémentaire chinoise). Ce que nous apprend l’histoire économique, en tout cas, c’est que, de représailles en représailles, le commerce mondial – et derrière lui l’activité – ne peut que s’étioler comme ils l’ont fait sans discontinuer de 1929 à 1933 ; ce n’est pas un accident, c’est une loi d’airain. À côté de la manipulation des tarifs, les années trente sont aussi marquées par la pratique des dévaluations compétitives qui obéissent exactement à la même logique : « donnons un petit avantage de prix à nos producteurs, pénalisés par une parité surévaluée, et les choses iront mieux  », discours familier puisque c’est aujourd’hui l’antienne de tous les opposants à l’euro. Plus qu’une longue démonstration, il peut être instructif d’examiner un exemple concret de cette politique  : le Danemark et la Nouvelle Zélande étaient dans l’entre-deuxguerres les deux principaux fournisseurs de beurre de la Grande Bretagne  ; en 1930, la Nouvelle Zélande décida en dévaluant de 5 % de « donner un petit avantage de prix à ses producteurs » handicapés par leurs coûts et par le ralentissement de la demande extérieure  ; les Danois s’empressèrent de réagir en suivant la livre au moment de sa propre dévaluation en septembre  1931, mesure insuffisante pour les fermiers danois qui obtinrent une dévaluation supplémentaire de 5  % un an plus tard ce à quoi les Néo-zélandais répondirent viveLA REVUE SOCIAlIsTE N° 44 - 4E TrIMEsTrE 2011

Le protectionnisme et la substitution d’importation
Le protectionnisme renaquit de ses cendres dans les années soixante avec le débat sur l’industrialisation de l’Amérique latine, situation nouvelle et intéressante. À l’époque – c’était avant l’émergence de ceux que l’on appelle aujourd’hui les «  émergents  »  – l’Amérique latine (à laquelle il faudrait ajouter l’Inde, la Turquie et quelques autres pays…) représentait pour l’essentiel le monde en développement. L’Afrique, l’Asie, la Chine derrière ses murailles étaient loin d’avoir décollé ; l’Amérique latine, pour sa part, avait déjà connu, au début du XXe siècle et jusque dans les années vingt, des performances brillantes. Mais ces pays avaient été très durement frappés par la baisse des cours des matières premières après le déclenchement de la dépression ; très endettés, ils avaient fait face à de sérieuses difficultés financières et s’étaient comme tant d’autres repliés sur eux-mêmes dans les années trente. C’est dans ce contexte que se développa après la Seconde Guerre mondiale un puissant courant idéologique et politique prônant une stratégie d’industrialisation « par substitution d’importation ». La Commission économique des Nations Unies à Santiago du Chili joua un rôle majeur dans cette dynamique. Elle dénonça l’échange inégal dans lequel la tendance

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séculaire à la baisse du prix des matières premières enfermait les pays dépourvus d’industrie et fixèrent comme objectifs une diversification des exportations. Dans ce but, ses promoteurs poussèrent plus avant la logique de l’industrie dans l’enfance en mettant l’accent sur le handicap que subissait toute activité industrielle qui n’atteignait pas la taille critique à partir de laquelle elle bénéficierait des économies d’échelle (les externalités intertemporelles déjà mentionnées). En mettant en relief les bénéfices sociaux qui résulteraient du processus d’industrialisation, elle justifiait les efforts nécessaires attendus de la population et même les inefficacités que provoquerait la protection jusqu’à ce que la concurrence se joue à armes égales. Le Tiers-Monde, né à la conférence de Bandung en 1955, fit de la substitution d’importation, parfois qualifiée de «  reconquête du marché intérieur  », sa ligne officielle. Un demi-siècle plus tard, il n’en reste rien ou presque (il faudrait ici, ce qui sort du champ de cet essai, un développement spécifique sur l’Inde). Il n’en reste rien d’abord parce que l’économie des pays engagés dans cette voie s’est effondrée sous le poids de politiques économiques incohérentes n’aboutissant finalement qu’à l’endettement et à l’inflation sans que les effets positifs attendus de l’industrialisation ne se concrétisent jamais. Il y a des années que l’Amérique latine a réorienté ses politiques. Il est triste, à ce stade, de mentionner le désastre économique dans lequel se sont enfoncés les pays qui, par aveuglement politique, se sont plus que d’autres enferrés dans la poursuite d’une politique de ce type  : au premier rang figure l’Algérie, qui avait dans le temps compté

23 sur les « industries industrialisantes » pour mettre en valeur ses ressources pétrolières au service du socialisme, mais aussi Cuba ou la Biélorussie, le Venezuela ou quelques autres. S’il ne reste rien de ces expériences, c’est surtout que l’on a vu depuis un quart de siècle d’autres modèles s’imposer avec succès en démontrant la possibilité pour un pays sans avantage comparatif initial de compenser son retard mais en suivant une politique perpendiculaire à celle de la substitution d’importation. Comme on le sait, les pays d’Asie, au premier rang desquels Taïwan, la Corée, la Chine plus récemment, ont suivi les enseignements tirés de l’expérience japonaise que l’on peut résumer dans ce bref survol par deux caractéristiques  : 1. une stratégie d’exportation intensive qui, sur les secteurs où le pays peut avoir un avantage comparatif, vise une part importante du marché mondial pour internaliser très vite les économies d’échelle et assumer, en termes de qualité, de design ou d’innovation, tout ce qu’exige une compétitivité au meilleur niveau  ; 2. une spécialisation toujours en mouvement, tournée vers des productions à plus forte valeur ajoutée, remontant les filières, passant d’un secteur à l’autre et organisant une division internationale du travail avec les économies moins avancées de la zone. En résumé, c’est incontestablement, comme le disent les manuels, une stratégie «  tirée par l’exportation  »  ; mais attention, il ne s’est jamais agi pour les « tigres asiatiques » ou pour la Chine aujourd’hui de faire preuve d’une confiance naïve dans les vertus du libre-échange, il s’agit, comme pour le Japon autrefois, d’une vraie stratégie, mettant en œuvre ce qu’il y a de plus fécond dans la doctrine de l’industrie dans l’enfance. On peut finalement voir dans ce rapide survol des expériences d’industrialisation en Algérie, au Venezuela, au Mexique ou en Corée la confirmation de ce que ce sont les acteurs stratégiques (Hyundaï ou Samsung par exemple dans le cas coréen) qui sont la clé du succès  ; le protectionnisme n’est qu’un instrument qui en lui même ne définit pas une politique. Ou, pour le dire autrement, déployer la bannière protectionniste pour rejeter le marché

S’il ne reste rien de ces expériences, c’est surtout que l’on a vu depuis un quart de siècle d’autres modèles s’imposer avec succès en démontrant la possibilité pour un pays sans avantage comparatif initial de compenser son retard mais en suivant une politique perpendiculaire à celle de la substitution d’importation.

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La séduction trompeuse du protectionnisme et de la démondialisation

mondial, repousser ses contraintes et se priver de ses opportunités, c’est au mieux, comme Méline, préparer l’échec économique et au pire ouvrir la voie à de sombres aventures politiques.

La démondialisation, un conte pastoral ?
Tout ce qui précède étant plus ou moins connu, le protectionnisme n’a pas seulement les couleurs attrayantes mentionnées en introduction, il a aussi un aspect sulfureux ce qui explique qu’il soit utile à ses partisans d’en peindre la façade sous des couleurs plus riantes. Aujourd’hui en France, c’est le terme de « démondialisation » qui constitue ce décor. Terme il faut le reconnaître sympathique, qui fleure bon les territoires et la gastronomie et rappelle les petits villages et les églises des affiches de la campagne de 1981. Partons donc de là et tournonsnous un instant vers la démondialisation réellement existante. Car ce n’est pas une utopie, on peut en observer un exemple vivant, c’est en Pennsylvanie ou dans l’Ohio, au pays Amish. Ce que l’on y voit, ce que l’on y touche du doigt, c’est la démonstration qu’il est possible au XXIe siècle de se soustraire aux contraintes du marché mondial, d’ignorer les lois de la finance, de ne pas soumettre les choix de la communauté au diktat de l’économie capitaliste. À quelles conditions  ? Elles sont simples  : une discipline de travail sans failles et un mode de vie frugal. Une discipline de travail sans failles parce que la productivité, même rehaussée par deux siècles de

Le protectionnisme n’a pas seulement les couleurs attrayantes mentionnées en introduction, il a aussi un aspect sulfureux ce qui explique qu’il soit utile à ses partisans d’en peindre la façade sous des couleurs plus riantes. Aujourd’hui en France, c’est le terme de « démondialisation » qui constitue ce décor.
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savoir-faire, reste celle d’une société où la division du travail est réduite et l’innovation peu active  ; un mode de vie frugal parce que les biens produits par la collectivité sont peu diversifiés et que les échanges monétaires sont limités. Les Amish se déplacent en voitures à cheval rutilantes, leurs vêtements ont l’élégance surannée de ceux utilisés par leurs ancêtres au XIXe siècle, ils n’ont pas de sécurité sociale mais pratiquent une solidarité étendue, ils sont moins exposés au cancer que les autres américains… Bien audacieux est celui qui porterait un jugement sur le « bien-être » de cette collectivité par rapport à celle des salariés mondialisés du voisinage. Ce qui est certain, c’est que les Amish – dont le nombre double tous les vingt ans – illustrent la possibilité d’un art de vivre aux antipodes de celui que dénoncent avec de bons arguments les opposants à la tyrannie de la mondialisation. Est-ce cette solution que proposent en France les tenants de la démondialisation ? Bien sûr que non, et c’est peut-être dommage car il s’agirait là d’une vraie alternative ; mais, depuis la fin des aventures post-soixante-huitardes du Larzac, elle n’a plus guère de traction dans l’opinion. Personne sur la scène politique ne songe en réalité à se soustraire réellement à la mondialisation parce que personne ne le demande  ; et personne ne le demande parce que personne en France ne souhaite imiter les Amish. Ce que suggèrent donc les démondialisateurs est plus tortueux, c’est qu’il serait possible d’éliminer les inconvénients de la mondialisation tout en en conservant les avantages, c’est-à-dire en évitant les dommages collatéraux sur l’emploi, le pouvoir d’achat, les services publics, la protection sociale etc. C’est ce que promet toujours, sans succès comme on l’a vu, la tentation de se mettre en congé du monde. Voyons ainsi, pour conclure, les enseignements, pour 2012, de notre survol historique, économique et politique. Ne pas considérer le libre-échange comme un dogme ; ne pas faire preuve de naïveté dans la définition de nos politiques  ; nous donner les moyens de faire valoir nos intérêts ; appliquer avec adresse l’argument de l’industrie dans l’enfance, évidemment, tout cela fait partie de ces enseignements.

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Sur de tels principes, un très large accord peut être dégagé. Mais si le mot de démondialisation a un sens, c’est bien sûr qu’il invite à aller plus loin, à organiser, comme on le disait déjà en 1980, une rupture. Certains ont été tentés de tirer les leçons de 1983 en constatant que l’on ne pouvait « appliquer le programme socialiste [de l’époque] dans un seul pays » ; vingt ans plus tard, on ne démondialisera pas le monde à partir d’un seul pays. Évitons d’en faire une démonstration fracassante. Bornonsnous à deux exemples. – Prenons la proposition centrale d’une protection à l’échelle européenne. La politique commerciale s’exerçant à ce niveau, l’idée est en effet plus présentable que si elle devait s’appliquer aux bornes de l’hexagone  ; cette proposition, au demeurant, n’est pas neuve, Jean-Marcel Jeanneney l’avait par exemple défendue dès 1978. Évidemment, d’éventuelles propositions françaises allant en ce sens en juin 2012 paraîtraient à nos partenaires singulièrement décalées par rapport aux urgences de l’heure, elles ne rencontreraient qu’un succès d’estime des plus limités, il faudrait au plus vite élaborer une politique économique alternative  ; et donc se passer d’entrée de jeu de ce qui est présenté comme l’instrument fondamental de la rupture : de qui se moque-t-on ? – On lit aussi des propositions audacieuses pour reprendre en mains le monde de la finance, pourquoi pas en effet, il y a matière. Il faut néanmoins avoir en tête le déficit extérieur et le déficit budgétaire tous deux très élevés : pour en donner une image forte, disons que la totalité du budget de l’Éducation nationale en 2012 est financée par l’épargne étrangère. Susciter dans un tel contexte la méfiance des préteurs (pas des spéculateurs) étrangers c’est nous placer de nousmêmes dans la situation grecque  : que le fonds de pension des enseignants californiens Calpers, par exemple, mette en doute la capacité de la

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L’enjeu fondamental de l’élection de 2012, ce n’est pas et ce ne peut pas être de trouver un abri, de relâcher la pression, d’échapper à la dynamique de l’économie mondiale. Comme l’a démontré notre propre expérience à la fin du XIXe siècle, un pays qui se met en congé du monde le fait à ses risques et périls. Comme hier sous Méline, adopter aujourd’hui la rhétorique de la démondialisation, c’est déjà accepter le repli et la marginalisation.

France à rembourser sa dette, c’en est fini des largesses budgétaires et ce sont les salaires des enseignants français – et de bien d’autres – qu’il faudrait immédiatement raboter  : mieux vaut y réfléchir à deux fois. Bref, le discours de la « démondialisation » mérite les critiques qui lui ont été abondamment adressées en des termes plus polémiques et politiques que l’argument historique présenté ici : c’est un discours riche en critiques, faible en substance. Il tinte agréablement à l’oreille d’une partie de l’électorat mais il se borne à flatter les illusions. Il n’est pas vrai qu’il soit de bonne politique de les flatter ainsi, cela ne fait que préparer les désillusions du lendemain. L’enjeu fondamental de l’élection de 2012, ce n’est pas et ce ne peut pas être de trouver un abri, de relâcher la pression, d’échapper à la dynamique de l’économie mondiale. Comme l’a démontré notre propre expérience à la fin du XIXe siècle, un pays qui se met en congé du monde le fait à ses risques et périls. Comme hier sous Méline, adopter aujourd’hui la rhétorique de la démondialisation, c’est déjà accepter le repli et la marginalisation. C’est du discours inverse dont le pays a besoin s’il veut surmonter les difficultés auxquelles il fait face, c’est le discours inverse qu’il faut tenir, encourager les acteurs et les forces économiques tournés vers l’avenir, vers l’innovation, vers le monde.

Jean-Marc Siroën
est professeur d’économie à l’université Paris-Dauphine

Nouvelle division internationale du travail et protectionnisme européen

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écrire le commerce international aujourd’hui est une gageure. Au-delà même des effets controversés de la mondialisation commerciale sur le chômage, les inégalités et le pouvoir d’achat des salariés, d’autres ruptures commencent seulement à être perçues  : pénurie chronique des matières premières, notamment alimentaires, externalisation de la production industrielle et des services (offshoring), imprévisibilité des taux de change, surréaction du commerce international aux crises économiques, bonne santé insolente des pays émergents et fragilisation humiliante des anciens pays industriels. Notre manière de voir le commerce international est devenue obsolète et les statistiques en donnent une image erronée, moins par malignité, que par inadéquation des concepts. Derrière les clichés, approximations et fausses évidences, les données qui permettraient d’évaluer l’ampleur et la nature

de la mondialisation commerciale et d’apprécier ses effets ne sont plus pertinentes.

Une division internationale « verticale »
Il est depuis peu largement reconnu que les données commerciales dont nous disposons ne permettent d’appréhender ni l’ampleur, ni la nature de la mondialisation commerciale. Économistes, organisations internationales, administrations nationales et élite politique ont longtemps enfoui leur tête dans la terre pour se cacher des erreurs patentes. Les théories du commerce international, les indicateurs d’ouverture ou de spécialisation diffusés par les manuels se sont évertués à comparer ce qui n’était pas comparable, à relativiser des choux par des carottes, le commerce par les revenus nationaux (généralement, le PIB)1. Il est fréquent d’entendre qu’en exportant (environ) 20 % de sa production (le PIB), la France consacrerait grosso modo un emploi

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Nouvelle division internationale du travail et protectionnisme européen

Économistes, organisations internationales, administrations nationales et élite politique ont longtemps enfoui leur tête dans la terre pour se cacher des erreurs patentes. Les théories du commerce international, les indicateurs d’ouverture ou de spécialisation diffusés par les manuels se sont évertués à comparer ce qui n’était pas comparable, à relativiser des choux par des carottes, le commerce par les revenus nationaux (généralement, le PIB).

sur cinq aux exportations. Mais quand Hong Kong exporte 1,5 fois son PIB doit-on aussi conclure que ce territoire y consacre… 150  % des emplois  ? Cette démonstration par l’absurde des erreurs d’interprétation tient au fait que les exportations sont valorisées en termes de prix et intègrent toute la chaîne de valeur du bien exporté, quel qu’ait été son lieu de production, alors que le PIB agrège la valeur ajoutée de la seule production nationale. Au niveau macroéconomique, cette différence serait sans conséquence si toute la valeur du bien exporté était produite dans le même pays depuis l’extraction des matières premières jusqu’à l’exportation. Mais la plupart des biens exportés exige des importations préalables de matières premières, de biens intermédiaires, de composants. La valeur d’un bien exporté se partage donc entre une valeur ajoutée nationale et une valeur ajoutée étrangère. Or, ce qui importe pour analyser la relation entre le commerce international, la croissance et l’emploi dans un pays, c’est bien la valeur ajoutée nationale, pas la valeur des ventes à l’étranger. Il y a certes des emplois français dans les exportations françaises mais aussi beaucoup d’emplois à l’étranger. On sait que seule une faible partie de valeur ajoutée d’un Airbus A320 exporté par la France se situe en France, le reste se localisant dans les pays partenaires (Allemagne, Angleterre, Espagne) mais aussi ailleurs. Inversement, des firmes françaises, participent à la fabrication des Boeing2. Exporter
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10  milliards d’Airbus n’augmente donc pas la production française (le PIB) de 10 milliards, loin de là. À noter, d’ailleurs que lorsqu’Airbus vend un appareil à Singapore Airlines, il exporte aussi un peu de valeur ajoutée américaine et, inversement quand Air France achète un Boeing, elle crée aussi des emplois auprès des sous-traitants industriels français. La division internationale du travail « classique », sur laquelle s’était fondée la théorie des avantages comparés, concernait des produits finals supposés intégralement produits dans le pays – l’exemple fameux de Ricardo du vin portugais et des draps anglais. La dynamique du commerce mondial de l’après-Seconde Guerre mondiale, notamment théorisée par Krugman, reposait davantage sur une décomposition fine de la demande rendant possible l’échange de biens similaires mais différenciés entre pays aux avantages comparatifs peu marqués – automobiles françaises contre automobiles allemandes. Mais, cette « nouvelle » théorie continuait à raisonner en termes de biens finals, alors même qu’augmentait la part des produits intermédiaires dans le commerce international. Aujourd’hui, les automobiles françaises exportées en Allemagne ne sont qu’un assemblage de pièces et composants en grande partie fabriqués ailleurs dans une division internationale du travail (DIT) « verticale » où les pays se spécialisent par «  tâches  ». Pour un nombre croissant de produits industriels, une

Aujourd’hui, les automobiles françaises exportées en Allemagne ne sont qu’un assemblage de pièces et composants en grande partie fabriqués ailleurs dans une division internationale du travail (DIT) « verticale » où les pays se spécialisent par « tâches ». Pour un nombre croissant de produits industriels, une multitude de pays peut, tout au long de la chaîne de valeur (chain value) participer à la production d’un bien final qui ne sera finalement exporté que par un seul.

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multitude de pays peut, tout au long de la chaîne de valeur (chain value) participer à la production d’un bien final qui ne sera finalement exporté que par un seul. Aucun pays ne peut prétendre aujourd’hui être spécialisé dans l’industrie des smartphones mais les États-Unis le sont certainement dans la conception, la fabrication de certains composants ou la distribution, alors que la Chine l’est dans l’assemblage et la finalisation. Avec le concept proposé de Made in the World, l’OMC a (enfin !) pris conscience de la monumentale insuffisance de l’appareil statistique et de la nécessité d’évaluer le commerce non plus en terme de prix à la production, mais en terme de valeur ajoutée. La Chine, parce qu’elle exporte des notebooks ou des smartphones « Made in China » ne doit pas, pour autant, être considérée comme spécialisée dans les produits de haute technologie, car son avantage comparatif reste largement concentré aux étapes les moins qualifiées et à faible valeur ajoutée. La part de la Chine dans la valeur ajoutée de ses iPod exportés au prix de 150 $ est ridiculement basse et limitée à l’assemblage qui ne compte que pour 4 $, avec un prix de vente aux États-Unis de 300 $  ! Malgré la « délocalisation » apparente de la production de iPod, l’essentiel de la valeur ajoutée reste donc localisé dans le pays importateur et donneur d’ordre – les États-Unis – à la fois en amont (conception, certains composants, etc.) et en aval (distribution, marge) et, dans une moindre mesure, au Japon (disque dur), Taïwan et quelques autres pays asiatiques3. On peut considérer comme raisonnable un chiffre qui situerait la part moyenne du contenu en importations des exportations françaises entre un tiers et la moitié, part évidemment très variable selon les secteurs4. Pour un pays comme la Chine, on se situerait plutôt entre la moitié et les deux tiers (plus de 80  % dans certaines industries, comme celle des ordinateurs). En 2008, ce pays a ainsi pu voir chuter la moitié de ses exportations dont la valeur représentait environ un tiers de son PIB, sans grandes conséquences sur son taux de croissance – 2 ou 3 points au maximum pour un taux à deux

29 chiffres – et, en tout cas, beaucoup moins que les 17 points « mécaniques » d’une situation où la totalité de la valeur ajoutée des exportations chinoises aurait été… chinoise.

Causes et conséquences de la nouvelle DIT
Les causes de cette « verticalisation » croissante de la division internationale du travail sont multiples. La plus intuitive est la persistance de coûts de main-d’œuvre faibles dans les pays en développement favorisant ainsi la délocalisation, non de la chaîne de production dans son ensemble, mais les activités les plus intensives en main-d’œuvre peu qualifiée, comme l’assemblage. Mais l’innovation technique, notamment l’expansion de l’industrie électronique, a également contribué à allonger et à complexifier les processus de production tout en permettant leur segmentation. La fabrication de la coque d’un ordinateur est « séparable » de la fabrication du microprocesseur, composants par ailleurs peu pondéreux et relativement peu coûteux à transporter. Cette DIT verticale a évidemment été accélérée par l’ouverture commerciale des pays émergents souvent complétée par la création de zones attractives pour les investissements étrangers et bénéficiant d’avantages douaniers pour l’importation de matières premières et de composants transformés (les Maquiladoras mexicaines ou les Export Processing Zones chinoises). Les carences statistiques, aussi bien que conceptuelles, empêchent d’évaluer correctement les conséquences de cette nouvelle DIT. Néanmoins, on peut affirmer que la mesure du commerce international – exportations et importations mondiales – conduit à surestimer la mondialisation commerciale. Ce qui importe pour l’emploi, et la croissance, n’est pas la valeur des exportations mais leur contenu en valeur ajoutée nationale… Dès lors que différents pays se spécialisent à une étape du processus de production, le même produit sera comptabilisé plusieurs fois. Avant de se retrouver dans un des

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La nature des spécialisations, souvent associée aux perspectives de croissance et de développement, est devenue indéchiffrable et se prête à des erreurs d’analyse. On surestime ainsi le rôle du commerce extérieur dans la croissance du PIB de la Chine, en oubliant le rôle de la modernisation de l’agriculture, de la croissance démographique, des investissements publics et d’infrastructures, de la construction immobilière et… de la demande intérieure.

milliers de composants électroniques qui équipe un avion de ligne, le minerai de silicium aura franchi dix, quinze, vingt frontières et aura donné lieu à autant d’enregistrements douaniers5. La nature des spécialisations, souvent associée aux perspectives de croissance et de développement, est également devenue indéchiffrable et se prête à des erreurs d’analyse. On surestime ainsi le rôle du commerce extérieur dans la croissance du PIB de la Chine, en oubliant le rôle de la modernisation de l’agriculture, de la croissance démographique, des investissements publics et d’infrastructures, de la construction immobilière et… de la demande intérieure. Le sens à donner aux soldes commerciaux bilatéraux s’est également appauvri. Lorsque les ÉtatsUnis importent un iPod de Chine, ils réimportent surtout une partie de leur propre valeur ajoutée plus un disque dur japonais et quelques composants taïwanais. Le déficit des États-Unis avec la Chine est alors surestimé (et celui avec le Japon, sous-estimé). Ces faux déséquilibres sont pourtant avancés comme une preuve de non réciprocité. Le déficit bilatéral des États-Unis avec la Chine pour les iPhones apparaît ainsi dans les statistiques pour 1,9 milliard de dollars. Mais si on considère que derrière le iPhone se dissimule une multitude de composants venant d’autres pays ce déficit est réduit à… 73 millions. Il passe à 685 millions avec le Japon et… 341 millions avec l’Allemagne6 ! Mais si cette nouvelle DIT a favorisé les profits
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plutôt que les travailleurs les moins qualifiés, la « désindustrialisation » des « vieux » pays industriels ne doit pas être surestimée non plus. Les grandes firmes multinationales «  occidentales  » ont conservé le contrôle de l’ensemble de la « chain value  » industrielle et des profits. Ce qui pose problème est sans doute moins la délocalisation de l’assemblage du iPod que les marges colossales d’Apple. La nouvelle DIT n’a pas, pour l’instant, remis pas en cause l’ancien schéma « hétérodoxe », actualisée par la théorie de la croissance endogène, d’une spécialisation qui localiserait les activités à haute valeur ajoutée dans les pays industriels et cantonnerait les pays en développement dans les activités à faible valeur ajoutée. La nouvelle division internationale du travail a bien favorisé la délocalisation des activités intensives en main-d’œuvre non ou moins qualifiée sans que, parallèlement, tous les ajustements aient pu se réaliser, notamment la reconversion des emplois vers des activités exportatrices ou non délocalisables. Elle a donc pesé sur la main-d’œuvre moins qualifiée, en termes d’emplois et de salaires.

Le protectionnisme européen : remède pertinent ?
La carence du système d’information sur la mondialisation commerciale a des effets dévastateurs sur les débats et laisse la porte ouverte à des querelles idéologiques dont les termes ont été peu renouvelés

La carence du système d’information sur la mondialisation commerciale a des effets dévastateurs sur les débats et laisse la porte ouverte à des querelles idéologiques dont les termes ont été peu renouvelés depuis trois siècles, lorsque la critique libérale du mercantilisme par Hume, Montesquieu ou Adam Smith se confrontait à la résistance des courants « mercantilistes ».

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depuis trois siècles, lorsque la critique libérale du mercantilisme par Hume, Montesquieu ou Adam Smith se confrontait à la résistance des courants « mercantilistes ». Ce débat a d’ailleurs plus souvent opposé la droite libérale à une droite « souverainiste  » (mercantiliste, nationaliste) et auquel la gauche, héritière de Marx ou de Rosa Luxemburg, a souvent refusé de participer au nom d’un internationalisme qui voyait dans le protectionnisme le reflet des contradictions mêmes du capitalisme et de la rivalité entre puissances impérialistes. Il n’avait d’autre effet que mettre en opposition les classes ouvrières de chaque pays.

31 près au même niveau que les États-Unis, l’Union européenne est la troisième utilisatrice de droits antidumping, instrument de base pour se protéger des pratiques déloyales. L’agriculture européenne conserve une hyperprotection dans ses grandes productions et des tarifs élevés dans le secteur du textile habillement. L’UE est parfois condamnée par l’OMC pour ne pas respecter ses règles. Mais on remarquera que ces actions, qui marquent les limites du libre-échangisme européen, se heurtent elles-mêmes aux contradictions de la nouvelle DIT. L’Union européenne a certes imposé un droit antidumping sur les bicyclettes chinoises importées. Mais elle a dû exonérer les firmes européennes qui importaient les pièces détachées incorporées à leur production… Il existe dans les produits français importés de Chine une part de valeur ajoutée, et donc d’emploi, japonaise, allemande et… française. Se protéger contre la Chine, s’est aussi se protéger contre ces pays et, parfois, contre soi-même. Pour certains produits importés, le protectionnisme pourrait davantage atteindre la valeur ajoutée – et donc l’emploi – du pays importateur que celle du pays exportateur : imagine-t-on les États-Unis taxer les importations d’iPod en provenance de Chine ou d’automobiles Ford assemblées dans les Maquiladoras mexicaines alors que l’essentiel de la valeur ajoutée du bien importé, donc de l’emploi, reste américain ? Même si on peut toujours déceler, ici ou là, quelques tentations protectionnistes, celles-ci sont restées très éloignées des réactions aux crises précédentes au premier rang desquelles la crise de 1929. La part de la valeur ajoutée française, et donc d’emploi, qui pourrait être protégée (ce qui ne signifie pas « sauvée » comme le montre l’exemple de l’industrie textile) des pays à bas salaires est faible et doit être mise en balance avec les effets contre-productifs de ce protectionnisme. Les importations françaises représentent environ 20 % du PIB dont une partie, d’ailleurs, « contient » de la valeur ajoutée française réimportée. Environ les deux tiers de notre commerce sont réalisés avec nos partenaires européens pour lesquels personne ne

L’Union européenne ne correspond pas à cette caricature de territoire naïvement ouvert à tous les vents de la concurrence internationale. L’Union européenne a un système de normes sévères et coûteuses à respecter (ce qui ne signifie pas quelques failles). Derrière l’Inde et à peu près au même niveau que les États-Unis, l’Union européenne est la troisième utilisatrice de droits antidumping, instrument de base pour se protéger des pratiques déloyales.

Les partisans d’un protectionnisme européen ont certes raison de chercher à lever le tabou, même si, en France, le débat sur l’opportunité du protectionnisme n’a jamais été fermé, loin de là (on pourrait citer depuis quarante ans une multitude de débats ouverts par des personnalités aussi éminentes que, par exemple, Jean-Marcel Jeanneney ou Maurice Allais). Mais ils ont tort d’y voir une solution au chômage, aux inégalités et à la baisse du pouvoir d’achat. L’Union européenne ne correspond pas à cette caricature de territoire naïvement ouvert à tous les vents de la concurrence internationale. L’Union européenne a un système de normes sévères et coûteuses à respecter (ce qui ne signifie pas quelques failles). Derrière l’Inde et à peu

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Si on exclut les produits agricoles surprotégés, les produits « fatals » sans substituts dont les matières premières énergétiques et minières, les produits industriels qui ne sont pas ou plus produits en France et qui ne menacent plus l’emploi ou des biens d’équipement indispensables à la compétitivité de notre industrie, on se situe maintenant à un maximum de 2 ou 3 % de notre PIB, dont une partie en provenance de pays ayant des coûts salariaux aussi ou plus élevés que les nôtres.

propose de mesures protectionnistes. Nos importations extra-européennes représentent donc environ 7  % du PIB. Si on exclut les produits agricoles surprotégés, les produits «  fatals  » sans substituts dont les matières premières énergétiques et minières, les produits industriels qui ne sont pas ou plus produits en France et qui ne menacent plus l’emploi ou des biens d’équipement indispensables à la compétitivité de notre industrie, on se situe maintenant à un maximum de 2 ou 3 % de notre PIB, dont une partie en provenance de pays ayant des coûts salariaux aussi ou plus élevés que les nôtres. Au final, la protection à destination des pays ciblés, n’agirait sans doute que pour moins de 1  % de notre PIB… en se souvenant qu’importer un iPhone made in China, c’est d’abord importer des biens et services américains, japonais et… allemands. Pour que la protection procure alors un gain net positif, il faudrait qu’elle compense les pertes associées  : baisse de nos exportations dues aux mesures de rétorsion des autres pays, à la chute des exportations de produits et services intermédiaires que nous réimportons sous forme de produits finals. A ces effets sectoriels négatifs sur le PIB doit s’ajouter la baisse du pouvoir d’achat dû au renchérissement des produits importés et qui pèsera sur la demande,

avec une éventuelle compensation par des hausses salariales qui, à leur tour pèseront sur la compétitivité sans améliorer pour autant la situation des travailleurs. On voit donc, qu’indépendamment même des questions politiques qui seraient soulevées, le bilan économique final du protectionnisme risque fort d’être négatif, y compris relativement aux buts légitimes recherchés de sauvegarde de l’emploi et du pouvoir d’achat. Si la mondialisation commerciale doit être mieux maîtrisée, le protectionnisme n’est pas, aujourd’hui, le bon instrument. La mondialisation commerciale a certes bouleversé la DIT, mais il n’est pas clair qu’elle ait rendu les économies plus dépendantes du commerce international. Ce doute ne signifie pas que la mondialisation commerciale n’ait pas impliqué des ajustements négatifs en termes d’emploi ou de salaires. Le caractère contre-productif d’un protectionnisme européen ne signifie pas l’absence de marge de main-d’œuvre. Un des problèmes de la France a sans doute été sa difficulté à dégager un nombre suffisant de PME « compétitives », bien intégrées dans la chain-value et bénéficiant d’une position forte sur leur « niche ». La mondialisation de l’industrie française s’est davantage réalisée par les plus grandes firmes conquises par l’offshoring et beaucoup moins par la consolidation des PME dans un processus de production globalisé. Cette meilleure insertion des firmes françaises, et notamment des firmes de taille moyenne, dans la nouvelle DIT, passe par le levier de l’innovation, de la formation, de la fiscalité. On peut regretter aussi la relative timidité de l’Union européenne dans la régulation du commerce international. Dans ses accords commerciaux, elle est ainsi moins exigeante que les États-Unis ou le Canada dans le respect des droits des travailleurs, pas toujours bien respectés, notamment dans les Export Processing Zones qui se trouvent des acteurs majeurs de la nouvelle division internationale « verticale » du travail.

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1. Pour une critique des indicateurs d’ouverture commerciale voir Jean-Marc Siroën, 2004, « L’international n’est pas le global. Pour un usage raisonné du concept de globalisation », Revue d’Économie Politique, 114 (6), novembredécembre, p. 681-698. 2. Pour le Boeing 787 Dreamliner, voir WTO et IDE Jetro (2011), Trade Patterns and global value chains in East Asia : From trade in goods to trade in tasks. 3. Voir par exemple pour l’iPod, Jason Dedrick, Kenneth L. Kraemer and Greg Linden, 2009, “Who Profits from Innovation in Global Value Chains  ? A Study of the iPod and notebook PCs” et “Who Captures Value in a Global Innovation System ? The case of Apple’s iPod”. 4. Certains économistes estiment que le contenu en importations des exportations françaises était d’environ 25 % en 2004. Non seulement, il a dû augmenter depuis, mais la méthode sous-estime cette part en supposant que le contenu en importations est de même nature pour les produits exportés que pour les produits destinés au marché intérieur. Voir G. Daudin, Ch. Rifflart et D.Schweisguth, 2009. “Who produces for whom in the world economy ?”, Documents de Travail de l’OFCE 2009-18. 5. Voir par exemple la synthèse de Andreas Maurer et Christophe Degain, 2010, “Globalization and trade flows : what you see is not what you get!”, WTO, ERSD-2010-12, June 2010. Consulter également le site de l’OMC. 6. Voir WTO et IDE Jetro (2011), op.cit.

Razzy Hammadi (sous la direction de)

L’Économie sociale et solidaire
Au cœur de l’Autre économie
Depuis février 2010 au sein du Laboratoire des idées du Parti socialiste, j’ai eu la chance, avec Antoine Détourné, de coordonner et animer un groupe d’experts, chercheurs, praticiens, et de militants de l’économie sociale et solidaire, ce collectif a œuvré à ce qu’il convient de caractériser comme l’une des réflexions les plus abouties du PS dans le domaine, et ce depuis longtemps. De Claude Alphandéry à JeanLouis Laville, en passant par Jean-Marc Borello, nombreuses sont les illustres contributions qui ont prêté main forte à ce projet. De plus, la particularité ainsi que la plus-value des travaux ne réside pas seulement dans le travail de recherche ou bien encore dans la multiplicité des points de vues synthétisés au travers d’une orientation à la fois offensive et novatrice, mais plutôt dans cette conviction que l’économie sociale et solidaire ne doit plus être la béquille d’un système économique à bout de souffle ou pis encore, le supplément d’âme d’un projet économique qui se voudrait progressiste, mais bien le cœur battant de cette Autre économie que nous voulons. Au lendemain de la crise financière, c’est l’identité même des préceptes économiques qui a été interrogée : capital contre démocratie, captation contre répartition, profit au détriment du développement sont les couples de valeurs antagonistes qui permettent à ce texte de prendre tout son essor autour de propositions concrètes, de mesures fortes et de convictions renouvelées. Car si aujourd’hui, l’« Autre économie » résonne dans les entrailles de l’économie sociale, il se pourrait bien que demain ce soit l’économie capitaliste, celle d’un autre temps, qui devienne l’Autre économie, marginale… voire minoritaire. Razzy Hammadi

104 pages - Ft : 14 x 20,5 cm - Prix public : 10 e ISBN : 978-2-916333-99-1

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DU SOcIaLISME ,

12, CITÉ MaLESHERBES 75009 PaRIS

PRÉNOM

VILLE

E-MaIL Souhaite recevoir …… exemplaire(s) de l’ouvrage L’Économie sociale et solidaire, au prix 10 e, + 1 e de participation au frais de port. (franco de port à partir de 10 exemplaires commandés) Ci-joint mon règlement de la somme de …………… Euros à l’ordre de Encyclopédie du socialisme DaTE : SIGNaTURE :

Daniel Vasseur
est économiste

Un protectionnisme « intelligent » pour l’Europe
Si les libre-échangistes ne peuvent pas comprendre comment un pays peut s’enrichir aux dépens des autres, nous ne devons pas en être étonnés, puisque ces mêmes messieurs ne veulent pas non plus comprendre comment, à l’intérieur d’un pays, une classe peut s’enrichir aux dépens d’une autre classe. » « Pour nous résumer : dans l’état actuel de la société, qu’est-ce donc que le libre-échange : C’est la liberté du capital ».
K. Marx, discours sur la question du libre-échange, publié en annexe de Misère de la philosophie

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n spectre hante l’Europe : le spectre du protectionnisme. Même si on l’évoque encore principalement pour en dénoncer les « dangers », même s’il a bien plus de contempteurs que d’avocats dans les médias, il n’est plus un sujet « tabou ». Des observateurs, des acteurs économiques et politiques s’y rallient même de manière inattendue, en reniant d’anciennes convictions libre-échangistes, tels Valéry Giscard d’Estaing1 ou Michel Rocard2. A contrario, le temps des prophètes de la mondialisation heureuse semble passé, et les partisans

du libre-échange se trouvent de facto conduits à mettre davantage l’accent sur les risques du protectionnisme que sur les bienfaits constatés du commerce international. Dans l’opinion, cette nouvelle offre idéologique et politique fait son chemin. Selon un sondage réalisé par l’IFOP et publié en juin 2011, 72 % des Français estiment que l’ouverture des frontières de la France a été une mauvaise chose pour les salariés et 65  % considèrent qu’il faudrait augmenter les taxes sur les produits importés en provenance des pays émergents.

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Un protectionnisme « intelligent » pour l’Europe

Le protectionnisme et ses ennemis ; positionnement d’un débat politique
Un thème qui s’est imposé dans le débat public… La question du protectionnisme s’invite désormais régulièrement dans les discussions programmatiques qui précèdent les grandes échéances électorales. Alors qu’elles semblent aujourd’hui achopper sur le constat largement partagé de l’absence de « marges de manœuvre », du fait des contraintes budgétaires et de la globalisation, le protectionnisme peut apparaître comme le préalable de l’action publique, qu’il s’agisse de lancer une politique de réindustrialisation, de préserver les services publics, de consolider la protection sociale ou de rendre la fiscalité plus équitable. En effet, tout effort fait dans ces différentes directions, sans se prémunir de la concurrence livrée par des systèmes économiques, politiques et sociaux qui ne respectent pas les mêmes principes, ne risquet-il pas d’être consenti en pure perte ? Les moyens de les financer ne viendraient-ils pas bientôt à manquer  ? Dans ces conditions, une forme de protectionnisme n’est-elle pas la condition de la reprise en main de notre destin, c’est-à-dire de la mise en œuvre d’un projet socialiste ? En particulier, la redistribution fiscale et sociale, qui occupe traditionnellement une place privilégiée dans les programmes socialistes et sociaux-démocrates, peut devenir suspecte de n’être plus qu’une des solutions palliatives, et en définitive inefficaces, à des maux qui se situent en amont, au cœur du système productif et au stade de la répartition de la valeur ajoutée. Quant à l’autre composante habituelle de ces programmes socialistes, à savoir le renforcement de la régulation internationale, notamment la primauté à instaurer des normes sociales et environnementales sur les règles de l’OMC etc. elle apparaît de plus en plus dérisoire, au vu de la réalité des négociations et de l’échec répété de toute velléité à cet égard. L’actualité
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Ainsi, les peuples grecs, espagnols et portugais viennent-ils de se réveiller après le long rêve d’une croissance fondée sur le tourisme et le bâtiment, d’une consommation entretenue non par la production et la distribution de revenus salariaux mais par l’endettement public ou privé, par la hausse supposée sans fin de la valeur des actifs financiers ou immobiliers… La France, lestée de lourds déficits publics et commerciaux, qui semble errer dans ses propres ruines industrielles ne commence-t-elle pas à leur ressembler ?

peut fournir des illustrations à l’appui de nouvelles interrogations sur le modèle de développement de nos économies. Ainsi, les peuples grecs, espagnols et portugais viennent-ils de se réveiller après le long rêve d’une croissance fondée sur le tourisme et le bâtiment, d’une consommation entretenue non par la production et la distribution de revenus salariaux mais par l’endettement public ou privé, par la hausse supposée sans fin de la valeur des actifs financiers ou immobiliers… La France, lestée de lourds déficits publics et commerciaux, qui semble errer dans ses propres ruines industrielles ne commence-t-elle pas à leur ressembler ? … mais un débat souvent caricatural Comme le libre-échange, le protectionnisme a eu ses penseurs et compte des réussites incontestables. Le protectionnisme a des racines anciennes dans la pensée économique européenne, des mercantilistes à Friedrich List ou même dans une certaine mesure J.M. Keynes ainsi que dans la politique des États. En France, depuis Colbert, dont la stratégie a été indéniablement un succès (bien que le terme de « colbertisme » soit paradoxalement devenu un repoussoir), mais aussi en Allemagne, aux ÉtatsUnis et dans tous les pays émergents aujourd’hui. En vérité, il n’y a pas d’exemple de grande puissance industrielle qui ne se soit bâtie sans un

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certain protectionnisme. Toutefois, l’hégémonie d’une certaine doxa libérale, dans l’enseignement et l’analyse économique, fait qu’il constitue encore à l’heure actuelle un programme de recherche. Il existe une asymétrie entre, d’une part, les calculs savants des «  gains à l’échange  » liés aux différences de structure entre consommation et production dans chaque pays, qui sont monnaie commune (quoique purement théoriques), d’autre part, l’ignorance des pertes réelles dues à certains échanges commerciaux, du fait de conséquences durables sur le chômage, la qualité de l’emploi et du fait de la désagrégation de filières porteuses de gains de productivité comme d’une bonne spécialisation internationale à long terme. Il faudrait en particulier pouvoir mobiliser les abondantes ressources intellectuelles investies aujourd’hui dans le domaine de l’« économie industrielle » et des structures de marché, au service d’une évaluation précise des effets de tarifs douaniers et d’écluses commerciales. Des ressources aujourd’hui entièrement utilisées au service de « modèles théoriques » fondés sur l’hypothèse d’équilibre de marché, dont découlent des raisonnements de plus en plus subtils mais aussi toujours plus éloignés de la réalité de l’économie et toujours plus prisonnières d’un cadre de pensée bien particulier. Le manque de substrat scientifique à la querelle du protectionnisme favorise des approches extrêmement idéologiques, pour ne pas dire caricaturales.

37 «  L’économie est mondialisée  ; on ne peut rien y faire. Le protectionnisme priverait nos entreprises de produits importés dont elles ont besoin pour produire et exporter. Il nous attirerait des mesures de rétorsion. On ne peut remplacer ce qui a disparu et il faut plutôt privilégier la montée en gamme de notre production etc. » S’ensuit en général un parallèle avec l’URSS, l’Albanie, ou encore la Corée du Nord, ainsi qu’une dénonciation de tendances mortifères au repli sur soi par temps de difficultés. Comme souvent, la bataille pour l’interprétation du passé constitue un enjeu essentiel du présent et le protectionnisme se trouve accusé, en particulier, d’avoir aggravé la crise des années 1930. À cette caricature, on peut opposer une autre, celle qui fait des partisans du libre-échange les docteurs Pangloss de la mondialisation libérale ou les idiots utiles des concurrents de l’Europe. Déficits commerciaux, désindustrialisation, chômage, multiplication des petits boulots précaires et mal payés, désespérance sociale, accroissement des inégalités, montée inéluctable du populisme… tout va mal, mais il n’y aurait rien à faire. Pire, il faudrait surtout ne rien faire. En effet, ces difficultés seraient secondaires et temporaires  ; elles ne constitueraient qu’un moment d’un grand plan de l’univers, un moment pénible mais nécessaire au service d’un objectif supérieur  : le développement des pays émergents, une nouvelle répartition internationale du travail plus efficace, tout cela dans l’intérêt de tous à long terme etc. Pourtant, on ne voit point de montée en gamme de nos économies  ; à l’inverse, nos pays se trouvent de plus en plus concurrencés dans les secteurs à forte valeur ajoutée et certains États parmi les plus avancés, comme les États-Unis accusent maintenant un déficit commercial sur ces segments. L’impopularité croissante de l’ouverture des marchés dans l’opinion publique, bien au-delà de la France désormais, agace une partie des classes dirigeantes. Elle l’attribue à un manque de compréhension des mécanismes économiques par les hommes et les femmes du commun, ce qui paraît parfois la conforter dans son sentiment supériorité.

Le manque de substrat scientifique à la querelle du protectionnisme favorise des approches extrêmement idéologiques, pour ne pas dire caricaturales. « L’économie est mondialisée ; on ne peut rien y faire. Le protectionnisme priverait nos entreprises de produits importés dont elles ont besoin pour produire et exporter. Il nous attirerait des mesures de rétorsion. On ne peut remplacer ce qui a disparu et il faut plutôt privilégier la montée en gamme de notre production etc. »

38 Mais jamais l’enseignement de l’économie n’abolira la misère sociale. On pourrait se demander s’il ne faudrait pas davantage écouter le « peuple » qui, subissant de plein fouet les conséquences de la mondialisation perçoit certains phénomènes, perçoit certaines réalités pouvant échapper à des observateurs plus lointains  ? D’ailleurs, quand bien même la vision du monde libérale était avérée, pourrait-on pour autant demander aux plus défavorisés de se sacrifier pour plus malheureux qu’eux à l’autre bout de monde ? On peut difficilement fonder un mouvement social progressiste sur un tel universalisme abstrait. Dans un tel cas de figure, les forces de gauche se trouveraient dans une impasse politique.

Un protectionnisme « intelligent » pour l’Europe

Un protectionnisme lucide et moderne ne consisterait naturellement pas à construire des « murailles de Chine », ni à prendre des mesures qui deviendraient des handicaps pour l’économie européenne ou nationale. Il ne s’agit pas de se priver de composants ou de matières premières indispensables. Ce protectionnisme ne serait pas aveugle mais s’appuierait sur une vision précise de nos intérêts et de la concurrence déloyale à laquelle nous sommes soumis.

Un protectionnisme « intelligent »
Un protectionnisme lucide et moderne ne consisterait naturellement pas à construire des « murailles de Chine », ni à prendre des mesures qui deviendraient des handicaps pour l’économie européenne ou nationale. Il ne s’agit pas de se priver de composants ou de matières premières indispensables. Ce protectionnisme ne serait pas aveugle mais s’appuierait sur une vision précise de nos intérêts et de la concurrence déloyale à laquelle
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nous sommes soumis. Il s’agit de lutter contre le dumping commercial, monétaire, financier social et écologique, d’accompagner le renouveau de politiques industrielles en prenant à chaque fois les dispositions appropriées selon les pays d’origine, selon les secteurs et selon les moments. L’expertise économique, à laquelle il a été fait allusion plus haut, devra jouer tout son rôle car la méthode ne consiste pas à « fermer les frontières » mais à corriger et à canaliser un mouvement devenu fou. D’ailleurs, si des mesures unilatérales seront à l’évidence nécessaires, le moyen d’agir pourra consister aussi souvent que possible à négocier ou renégocier des accords commerciaux avec d’autres grands ensembles économiques, de manière à garantir qu’ils soient bel et bien mutuellement avantageux. D’aucuns veulent opposer le protectionnisme « bête » (contre-productif) et « méchant » (nationaliste) à la régulation internationale. Cependant, ce protectionnisme intelligent constitue en définitive une forme de régulation, sans doute la seule possible aujourd’hui. Ériger des barrières tarifaires au niveau adapté permettrait de recréer les conditions dans lesquelles la liberté du commerce produit les effets favorables prévus par certaines théories. Pense-t-on avoir atteint un « optimum », une division internationale du travail pleinement satisfaisante, quand un pays accumule des excédents en réduisant une grande partie de sa main-d’œuvre en esclavage, en étouffant toute liberté syndicale ou d’expression, en manipulant le taux de change de sa monnaie, en finançant ses exportations à perte, en pillant les droits de propriété intellectuelle des entreprises étrangères, en détruisant son environnement et celui de toute la planète etc. ? On taxerait les émissions de CO2 en Europe pour accélérer, en définitive, le remplacement de la production européenne par des importations non-taxées qui se traduisent par des émissions bien supérieures ? De manière apparemment paradoxale, on peut souvent conclure que le protectionnisme remédierait à des distorsions qui perturbent le bon fonctionnement des marchés.

Le Dossier Les effets d’une compétition internationale non-régulée
Les ravages de la concurrence des pays à bas coûts Alors qu’on a longtemps voulu relativiser la responsabilité des échanges avec les pays émergents dans la désindustrialisation de nos économies3, de nouvelles études démontrent qu’ils ont joué un rôle important. Notamment, un document de travail de la direction générale du Trésor l’évalue, sur la base d’une analyse économétrique, à 39 % des emplois industriels détruits entre 1980 et 2007 (soit 740 000 sur 1,9 million), alors que l’effet des échanges avec les autres pays développés peut être considéré comme nul4. Elles tendent également à indiquer que ce phénomène s’aggrave, concomitamment à la forte croissance des importations en provenance de ces États. Important à l’échelle de tout un pays, ce qui veut dire catastrophique dans plus d’un bassin d’emplois considéré en particulier. Encore n’appréhendet-on pas, par cette approche, la pression exercée sur les salaires et les conditions de travail des salariés les moins qualifiés, dans l’industrie et par contrecoup dans toute l’économie. Pour sauver son emploi, ou en trouver un, il faut accepter de plus en plus souvent des rémunérations dégradées, des horaires atypiques, un statut plus précaire etc. Il faut nécessairement se concentrer sur le cas de la Chine dont les méthodes radicales et le potentiel démographique bouleversent la donne mondiale pour les décennies à venir. Une politique « mercantiliste » c’est-à-dire toute entière tournée vers l’accumulation d’excédents extérieurs, s’avérait déjà nocive pour nos économies quand elle était le fait de quelques «  dragons asiatiques  ». Pratiquée à l’échelle d’un État dictatorial d’1,3 milliard d’habitants comme la Chine, elle peut devenir mortelle. Entre le début des années 2000 et aujourd’hui, le déficit commercial de l’Union européenne vis-à-vis de la Chine a bondi d’une quarantaine de milliards d’euros à plus de 150. Elle est son premier fournis-

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En une décennie, la part du marché mondial détenue par les exportateurs chinois est passée de 3% à 12% tandis que celle de la zone euro reculait de 3 points et celle de la France de 2 points (de 6,5% à 4,5%) : notre pays est un des principaux perdants, en Europe, de la montée en puissance de la Chine.

seur mais seulement son troisième client. Dans le cas de la France, alors que nos échanges étaient presque à l’équilibre avec la Chine au début de la décennie, nos importations en provenance de ce pays excèdent en 2010, nos exportations vers celui-ci de 20 Md d’euros, soit plus de 40 % de notre déficit extérieur. En une décennie, la part du marché mondial détenue par les exportateurs chinois est passée de 3 % à 12 % tandis que celle de la zone euro reculait de 3 points et celle de la France de 2 points (de 6,5 % à 4,5 %) : notre pays est un des principaux perdants, en Europe, de la montée en puissance de la Chine. Un modèle de développement fondé sur l’oppression Ces tendances ne doivent rien à une « logique de marché  » mais tout à une politique volontariste menée avec constance, voire avec acharnement par les hiérarques chinois, de substitution de la production nationale aux importations (s’accompagnant de nombreuses mesures protectionnistes) et de promotion des exportations (la Chine n’étant, par exemple, tenue par aucune limitation en matière de crédits à l’exportation, contrairement à nous). C’est que la Chine, à rebours de l’image que l’on s’en fait parfois, reste une économie centralisée, fondée sur la symbiose entre État, collectivités locales, banques et grandes entreprises publiques qui bénéficient d’un accès privilégié au crédit et aux ressources nationales. De leur côté, les «  joint-ventures  » créées avec des investisseurs étrangers demeurent

40 étroitement contrôlées par le pouvoir. Tous les moyens sont bons pour assurer la compétitivité de l’industrie chinoise. Les salaires augmentent moins vite que la productivité, de sorte que leur part dans la valeur ajoutée n’est que de 40 %, contre 60 à 70 % dans nos pays, et qu’elle diminue, puisqu’elle dépassait 50 % il y a dix ans ! Dans ces conditions, l’épargne des entreprises, des nouveaux riches et même des ménages les plus modestes, privés d’une protection sociale décente, atteint des proportions sans commune mesure dans le monde  : la part de la consommation dans le PIB a reculé de 45 % à 35 % en 10 ans  ! Cette situation a quelque chose d’absurde  ; en bonne théorie, un pays émergent en croissance rapide devrait consommer et investir davantage qu’il n’épargne, c’est-à-dire accumuler temporairement des déficits extérieurs, parce qu’il a d’énormes besoins à court terme et tous les moyens de rembourser ses emprunts à long terme… Ces caractéristiques aberrantes de l’économie chinoise s’expliquent par une exploitation forcenée de la main-d’œuvre. La Chine applique des méthodes comparables à celle de l’Europe à l’époque de la révolution industrielle au XIXe siècle. Ainsi le système du « hukou » ou passeport intérieur, qui rappelle les livrets ouvriers d’autrefois, a pour fonction de réduire les travailleurs migrants, venus chercher du travail dans les zones côtières, à la condition de citoyens de seconde zone, bien obligés d’accepter les emplois qu’on leur offre. Le

Un protectionnisme « intelligent » pour l’Europe

Après le dumping salarial, le dumping environnemental. Non seulement la Chine ne taxe pas comme nous la consommation d’énergie, mais bien elle… la subventionne ou maintient son prix à un niveau artificiellement bas. Dumping monétaire bien sûr : le congrès américain estime à 27 % la sous-évaluation du yuan. Au moins les États-Unis ont-ils tapé du poing sur la table de sorte que la parité yuandollar s’est quelque peu rééquilibrée – mais aux dépens de l’euro.
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développement d’une « classe moyenne », au mode de vie et de pensée «  occidental  » ne doit pas faire illusion. Certes, il faut des cadres motivés et ouverts sur le monde pour promouvoir une croissance fondée sur les exportations, mais la grande majorité des salariés chinois ne profite guère de la croissance de leur pays. Si l’augmentation des prix alimentaires et des logements a provoqué, à la fin de 2010, des émeutes de salariés, c’est bien la preuve qu’ils se maintiennent à peine au-dessus du minimum vital… Après le dumping salarial, le dumping environnemental. Non seulement la Chine ne taxe pas comme nous la consommation d’énergie, mais elle… la subventionne ou maintient son prix à un niveau artificiellement bas. Dumping monétaire bien sûr  : le congrès américain estime à 27 % la sous-évaluation du yuan. Au moins les États-Unis ont-ils tapé du poing sur la table de sorte que la parité yuan-dollar s’est quelque peu rééquilibrée – mais aux dépens de l’euro. Celui-ci n’ayant pas suivi le mouvement, est resté stable vis-à-vis du yuan et s’est donc apprécié vis-à-vis du dollar ! Il semble pour le moins hasardeux de miser sur une réorientation de la croissance chinoise, au profit de la consommation intérieure et de vouloir se rassurer en se disant qu’on n’en voit encore aucun signe mais il s’agit d’un processus long, ne faisant que commencer etc. Les déséquilibres intérieurs comme extérieurs ne se résorbent pas (excédent commercial supérieur à 10 % du PIB, investissement continuant à croître plus fortement que la consommation, déséquilibre croissant entre industrie et services…). Les autorités, confrontées à la menace d’un ralentissement de la croissance et aux tensions sociales, réagissent spontanément en faisant tout leur possible pour renforcer encore la compétitivité de l’économie chinoise et le secteur exportateur – tout en ajoutant quelques bonnes paroles sur son nécessaire «  rééquilibrage  ». Pourquoi la classe dirigeante de ce pays renoncerait-elle à un modèle de développement qui marche si bien – pour elle ? Elle a une vision claire de ses intérêts et elle les défend, contrairement à l’Europe qui fait confiance aux « marchés » (c’est plus

Le Dossier
L’idée que le Chine va se « normaliser » et que la hausse des salaires changera bientôt la donne internationale repose sur une foi bien naïve dans la logique du développement capitaliste, minorant le rôle des luttes sociales et politiques, alors que le contexte chinois apparaît bien particulier et n’est guère comparable à la France des « trente glorieuses », par exemple.

41 forme de marges colossales pour les entrepreneurs du Sud, les multinationales du Nord qui délocalisent et le secteur de la distribution de nos pays qui ne répercute au consommateur qu’une partie de la baisse de ses coûts d’approvisionnement. Il s’ensuit un accroissement des inégalités internes à chaque État dont l’histoire a peu d’exemple, se manifestant par exemple par le développement d’une consommation ostentatoire et une grande prospérité de l’industrie du luxe, au Nord comme au Sud. Surtout, cette situation se traduit par un « surplomb d’épargne » et une accumulation de capital à valoriser qui circule à grande vitesse dans la planète financière, en quête de placements, et crée une grande instabilité financière. Globalement, il trouve à s’investir dans la dette publique et privée qui augmente fortement au Nord, pour suppléer au manque de revenus salariaux. On soutient la consommation à crédit. Comme on le voit, le déséquilibre né dans les rapports entre capital et travail entraîne des déséquilibres macroéconomiques, entre épargne et consommation, entre États structurellement importateurs et exportateurs, puis des déséquilibres financiers. Ces différents déséquilibres «  faisant système  » d’où une forme de cohérence et une certaine durabilité mais ils devaient tôt ou tard se solder par une crise. Ceci aura pris une dizaine d’années. À cet égard, la crise des subprimes n’a constitué qu’un facteur déclenchant, ce qui explique l’impuissance des économies développées à redémarrer, alors qu’elles avaient su surmonter et effacer rapidement les récessions du début des années quatre-vingt-dix et du tournant des années 2000. En fin de compte, le monde est confronté à une crise globale de surproduction ou de sousconsommation en tout point comparable à celle des années trente mais cette fois-ci, le commerce international en a été un rouage essentiel. Dans ce contexte, le protectionnisme s’attaque à la racine des difficultés. Au Nord, il permettrait d’enclencher un processus de réindustrialisation et favoriserait le travail au détriment du capital, les salariés aux dépens des employeurs, d’où un accroissement de la production et de la part qui revient

confortable intellectuellement et politiquement) et veut se persuader que la Chine va devenir un État « normal » avant tout soucieux du bien-être de ses habitants, singulièrement des plus faibles… L’idée que le Chine va se « normaliser » et que la hausse des salaires changera bientôt la donne internationale repose sur une foi bien naïve dans la logique du développement capitaliste, minorant le rôle des luttes sociales et politiques, alors que le contexte chinois apparaît bien particulier et n’est guère comparable à la France des « trente glorieuses », par exemple. Les réserves de main-d’œuvre font que cette « période de transition », s’il ne s’agissait que de cela (c’est-à-dire dans le meilleur des cas), risque d’être assez longue pour créer des dégâts profonds et irréversibles dans un État de taille modeste comme le nôtre… La crise mondiale actuelle comme crise de surproduction due à la stratégie de développement de certains pays émergents Au final, on pourrait résumer la situation de l’économie mondiale en disant le mode de développement actuel des pays émergents se traduit par un déséquilibre dans le rapport de force entre travail et capital à l’échelle planétaire. Partout, la part de la valeur ajoutée revenant aux salariés régresse, au Nord sous l’effet de la concurrence d’une maind’œuvre à bon marché au Sud, parce que la rémunération des travailleurs ne progresse pas du même pas que leur productivité. Ces surprofits prennent la

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On peut parler d’une « solution protectionniste », et non plus d’une « tentation protectionniste », comme il est de coutume, puisqu’il s’agit non d’un réflexe national mais d’une stratégie de croissance à l’échelle de planète. Une solution non-négociée, certes, mais parce qu’il n’y a rien à négocier.

Un protectionnisme « intelligent » pour l’Europe

aux classes moyennes et populaires. Production, revenus et consommation formeraient à nouveau le cercle vertueux d’une croissance équilibrée et autoentretenue. Au Sud, la remise en cause du modèle exportateur ne peut que conduire la Chine, notamment, à privilégier le développement de son marché intérieur, pour le plus grand bénéfice de ses salariés, éventuellement après une crise économique et sociale car on conçoit difficilement un tel changement sans de violentes secousses. En ce sens, il s’agit d’un « protectionnisme altruiste ». Au final, on peut aussi parler d’une « solution protectionniste », et non plus d’une «  tentation protectionniste  », comme il est de coutume, puisqu’il s’agit non d’un réflexe national mais d’une stratégie de croissance à l’échelle de planète. Une solution non-négociée, certes, mais parce qu’il n’y a rien à négocier.

Un protectionnisme souhaitable et réalisable
Les différentes formes que pourrait prendre ce protectionnisme raisonné – la possibilité de prendre des mesures ciblées de protection commerciale, pour préserver nos industries et permettre le développement de secteurs d’avenir, de préférence à l’échelle de l’Union, par le biais du tarif extérieur commun et des normes techniques ; – la faculté d’imposer des sanctions économiques aux entreprises qui délocalisent leur production
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et leur emploi tout en voulant continuer à profiter de nos marchés à fort pouvoir d’achat ; – une défense de la valeur ajoutée européenne par le biais d’un Buy european act, similaire au Buy American act, réservant les marchés publics du continent aux entreprises européennes ou à des joint-ventures qui fabriquent leurs produits sur notre sol ; 5 – la mise en œuvre d’une véritable politique de change au service des économies européennes, l’euro étant le bien commun de tous les pays de la zone et non l’héritier du deutsche mark. Cela signifie la fin de (au mieux) la « non-politique de change » actuelle, ou (au pire) de l’« euro fort », la BCE ayant une préférence évidente pour un taux de change élevé qui limite le prix des importations et l’inflation ; – une défense des fleurons industriels et des jeunes pousses les plus prometteuses de l’Union, au moyen d’un contrôle des prises de participation capitalistiques par des acteurs extracommunautaires (protectionnisme financier). L’objectif est de protéger nos savoir-faire, nos centres de décision et de recherche, nos emplois les plus qualifiés, et plus généralement la cohérence de nos filières et l’efficacité de nos politiques industrielles, la qualité de notre insertion de notre économie dans le commerce mondial et notre avenir en tant que Nation. Il ne faut pas laisser les hedge fund et les « fonds souverains » du monde entier venir faire leur marché en Europe, dépecer nos entreprises les plus compétitives, racheter nos start-up, désarticuler nos filières industrielles et s’approprier le fruit des efforts collectifs consentis pour les développer (subventions publiques, recherche universitaire, système de formation…). C’est d’autant plus nécessaire que les européens n’ont généralement pas droit à la réciprocité en la matière. Pourquoi pas une golden share européenne ? ; – une réorientation de la politique de la concurrence européenne, qui permette la constitution de champions européens aptes à faire face à la concurrence mondiale. Au lieu de cela, certaines décisions de la Commission ont fait un tort consi-

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dérable à l’industrie européenne en interdisant des rapprochements et donc en facilitant le rachat des entreprises européennes concernées par des groupes extra-européens. Tel fut le cas de Péchiney après le rejet en 2003 de la fusion Alcan-Algroup-Péchiney, qui devait se faire dans les meilleures conditions pour Péchiney, en raison du risque d’atteinte à la concurrence sur le marché intérieur… Aujourd’hui, Pechiney n’existe plus vraiment et ce qui en reste dépend d’un fonds d’investissement américain (Appolo)… De même, le contrôle étroit et même restrictif que la Commission européenne exerce sur les aides d’État devrait être revu car elles constituent un des principaux vecteurs d’une politique de réindustrialisation. Contrairement à ce que beaucoup croient, les États disposent de nombreux moyens d’action. Les grandes entreprises, même internationalisées –  voire parce qu’elles le sont – ont besoin d’une forme de « parrainage politique  », de pouvoir compter sur un État d’origine, pour nouer des partenariats en matière de recherche et d’innovation, pour défendre leurs intérêts dans les enceintes multilatérales et sur les marchés les plus « exotiques », comme ultime recours en cas de crise etc. Contrairement à ce que beaucoup croient aussi, le commerce mondial n’est pas un «  mouvement brownien  » d’atomes économiques qu’il apparaîtrait vain de vouloir suivre et

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Une politique de réindustrialisation est nécessaire et elle appelle une protection de nos marchés sans laquelle on ne ferait que labourer la mer. Ainsi, grâce à une politique volontariste et protectionniste, l’Argentine a réussi à recréer de toutes pièces une industrie du jouet national, la part de marché de la production locale y passant de 5 % à 30 % en quelques années.

Contrairement à ce que beaucoup croient, les États disposent de nombreux moyens d’action. Les grandes entreprises, même internationalisées – voire parce qu’elles le sont – ont besoin d’une forme de « parrainage politique », de pouvoir compter sur un État d’origine, pour nouer des partenariats en matière de recherche et d’innovation, pour défendre leurs intérêts dans les enceintes multilatérales et sur les marchés les plus « exotiques », comme ultime recours en cas de crise etc.

contrôler. Le commerce intra-firme représente ainsi la moitié des échanges mondiaux ; ce dernier résulte donc largement de décisions de localisation des activités prises au sein de grandes entreprises. Il s’agit donc de bien se faire entendre d’elles. De même, la complexité et l’intrication des échanges ne rendent pas impossibles de tels dispositifs protectionnistes ou dangereux pour nos propres entreprises (dans la mesure où certaines sont étroitement dépendantes de certaines importations). Il suffit de renverser la charge de la preuve  : à l’exportateur de démontrer que ses articles n’ont pas été entièrement produits dans un État concerné par nos droits de douane ou qu’ils l’ont été dans des conditions garantissant une bonne couverture des coûts sociaux et environnementaux. Par ailleurs, une fois les paramètres convenablement fixés, il n’y a pas de risque de défavoriser les entreprises françaises ou européennes sur notre marché puisqu’on taxerait aussi bien les intrants importés dont ils ont besoin que les produits finaux importés qui viennent les concurrencer. Enfin, certains contre-arguments confinent à la théorisation de l’impuissance. À quoi bon se protéger si nous sommes désormais incapables de remplacer les importations par de la production nationale ou européenne  ? entend-on parfois. C’est partir perdant d’avance. Les mêmes iront-ils jusqu’à suggérer de prendre un peu de poison pour mourir plus confortablement  ? Cet argument, à caractère purement statique, est significatif d’un certain épuisement du paradigme néolibéral  : espère-t-on sérieusement que les emplois de demain naîtront du

44 seul fonctionnement des marchés ou d’inoffensives « politiques d’environnement »  ? Une politique de réindustrialisation est nécessaire et elle appelle une protection de nos marchés sans laquelle on ne ferait que labourer la mer. Ainsi, grâce à une politique volontariste et protectionniste, l’Argentine a réussi à recréer de toutes pièces une industrie du jouet national, la part de marché de la production locale y passant de 5 % à 30 % en quelques années. Ce protectionnisme pourrait avoir une dimension défensive ou offensive Une dimension défensive, en particulier dans le secteur automobile, qui a longtemps constitué un des points forts de la valeur ajoutée nationale. On sait bien qu’une partie importante de la dégradation de notre commerce extérieur dans les années 2000 tient aux délocalisations décidées par Renault et Peugeot. Ils ont même souvent obligé leurs soustraitants à les suivre à l’étranger  ! Entre la fin des années quatre-vingt-dix et la fin des années 2000, la production des constructeurs automobile français sur notre sol s’est réduite d’un tiers, alors qu’ils maintenaient leurs parts du marché national (au-dessus de 50 %) et que le nombre d’immatriculations s’y stabilisait6. Le solde des échanges dans ce secteur, encore largement excédentaire en 2004 (+13,1 Md d’euros) est devenu déficitaire (-4,4 Md en 2009). Cette évolution a contribué pour près de la moitié à la dégradation de notre balance commerciale en produits manufacturés. Dans le même temps, les constructeurs français ont obtenu un soutien d’une ampleur exceptionnelle de la part des pouvoirs publics nationaux. Ils leur ont sauvé la vie au plus fort de la crise, en 2008-2009, en leur consentant un prêt de 6 Md d’euros et en mettant en œuvre une prime à la casse dont ils devaient être et ont bien été les principaux bénéficiaires. L’heure n’est plus aux demi-mesures, à l’image des convocations des chefs d’entreprises concernés dans le bureau du Président de la République, à chaque rumeur de fermeture de site de production. On ne peut pas appeler cela une « politique
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Un protectionnisme « intelligent » pour l’Europe

industrielle  »… L’État actionnaire ou apporteur de subventions et autres crédits d’impôt doit imposer aux firmes une stratégie et des engagements précis de redéveloppement de la production sur le territoire national. Dans le même temps, on doit compenser par des droits de douane adaptés le dumping fiscal et/ou social pratiqué par certains de nos concurrents, c’est-à-dire les différences de coûts que ne justifient pas les écarts de développement entre pays. Il faut agir vite ; une fois la base productive disparue, il deviendra difficile de la reconstituer. Il ne s’agit en l’occurrence que de faire la même chose qu’un autre pays développé, le Japon, qui interdit de facto les importations d’automobiles sur son territoire. Manifestement, son industrie ne s’en porte que mieux et n’en est pas moins internationalisée… Une dimension offensive, par exemple, dans le secteur des énergies vertes, où la France, malgré son potentiel scientifique et industriel, a pris un retard qui risque de devenir définitif si on laisse les importations tuer au berceau nos industries naissantes. Allons-nous «  verdir  » nos modes de vie et de production en recourant massivement à des produits made in China ? Il y aurait là, en particulier, les bases d’un grand projet industriel francoallemand, la mutualisation des moyens de nos deux pays, en grande partie complémentaires, permettant de viser un leadership mondial, à l’image de ce qui a été accompli avec Airbus. Des politiques dont il existe déjà des exemples de réussite

Allons-nous « verdir » nos modes de vie et de production en recourant massivement à des produits made in China ? Il y aurait là, en particulier, les bases d’un grand projet industriel franco-allemand, la mutualisation des moyens de nos deux pays, en grande partie complémentaires, permettant de viser un leadership mondial, à l’image de ce qui a été accompli avec Airbus.

Le Dossier
Le monde actuel offre de nombreux exemples d’une combinaison réussie d’une politique de (ré)industrialisation et d’une protection des marchés nationaux. On peut prendre celui de l’Afrique du Sud. Autrefois, dotée d’une industrie puissante (l’isolement diplomatique contraignant ce pays à une forme d’autosuffisance), elle a traversé une grave crise après avoir libéralisé l’accès à son marché et privatisé ses entreprises stratégiques. Aussi at-elle élaboré un nouveau cadre de politique industriel qui articule tout à la fois, de manière très intéressante  : 1. l’identification de secteurs économiques prioritaires, notamment dans une optique de spécialisation (un pays de taille moyenne ne peut tout faire) mais aussi de diversification et de renforcement à long terme du tissu productif (on ne peut se contenter de défendre ses points forts traditionnels). Ainsi un programme de développement de la production automobile, a-t-il fixé l’objectif d’1,2 million de véhicules à l’horizon de 2020 et d’un accroissement du taux d’intégration local de 35 % à plus de 70 % sur la même période. 2. l’ajustement des tarifs douaniers en fonction de ces politiques sectorielles, en veillant à la cohérence entre droits applicables aux biens intermédiaires et aux produits finis. 3. la poursuite de l’intégration régionale avec les États voisins, politiques commerciale et industrielle prenant tout leur sens à l’échelle d’un ensemble économique suffisamment important. Le Brésil s’est donné les moyens récemment de faire face à une forte augmentation des importations, détruisant tissu industriel et emplois dans le secteur de l’automobile, en décidant unilatéralement de taxer les véhicules dont le contenu national et régional (Mercosur), reste en deçà de 65  %. Cette mesure est ciblée sectoriellement mais aussi, en pratique, géographiquement. De manière plus large, un grand projet de développement économique, comme l’Europe en aurait besoin, « Brasil maior » (« Brésil plus grand ») combine, d’une part, la promotion de l’investissement, de la R&D et de l’innovation, assortie d’objectifs précis d’augmentation de leur part dans le PIB, d’autre part, une

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Certes, le rebond allemand en 2009 et 2010 a été impressionnant mais seulement à la hauteur de la chute constatée en 2008, plus forte qu’ailleurs. Son modèle social se délite. Le taux de pauvreté s’est remis à augmenter en Allemagne et se situe désormais au-dessus de la moyenne de l’OCDE.

certaine préférence économique nationale, fondée sur des mesures anti-dumping, la réglementation des marchés publics et la politique de crédit des banques publiques. On a là un bon exemple de ce que peut être un « protectionnisme intelligent ».

Conclusion : quel compromis proposer aux Allemands ?
Car tout est là. Pour que l’Europe adopte ce projet, il faut d’abord convaincre nos partenaires allemands. Leurs excédents commerciaux signifient-ils que leurs intérêts diffèrent diamétralement des nôtres, ce qui rendrait tout espoir d’accord illusoire en la matière  ? Deux observations à cet égard. D’abord, l’Allemagne devra se rendre compte tôt ou tard les limites de sa stratégie actuelle, qui en fait un peu la « Chine de l’Europe ». Sa performance économique apparaît en réalité médiocre : +1,1 % de croissance annuelle entre 1996 et 2009, contre +1,7 % pour l’ensemble de la zone euro. Certes, le rebond allemand en 2009 et 2010 a été impressionnant mais seulement à la hauteur de la chute constatée en 2008, plus forte qu’ailleurs. Son modèle social se délite. Le taux de pauvreté s’est remis à augmenter en Allemagne et se situe désormais au-dessus de la moyenne de l’OCDE. In fine, cette stratégie non-coopérative de désinflation compétitive fondée sur la déflation salariale (le salaire réel moyen a diminué de 2,5 % entre 2000 et 2009) et la sousconsommation contraint ses concurrents à s’aligner sur ce modèle, ce qui la privera à terme de son efficacité. Ce scénario a déjà commencé à se réaliser.

46 L’Allemagne devra donc s’interroger sur le maintien de cette stratégie et sur l’opportunité pour elle d’une meilleure prise en compte de l’intérêt de ses partenaires, en particulier dans la mise en œuvre d’une véritable politique commerciale européenne. Et ce d’autant plus qu’elle accuse, elle aussi, un déficit vis-à-vis de la Chine qui ne cesse de se creuser (près de 23 milliards d’euros en 2010). Ensuite, il convient de mettre en balance le prérequis non-négociable que constitue pour nous cette véritable politique commerciale européenne avec un certain nombre d’enjeux fondamentaux aux yeux des Allemands. À savoir  : premièrement, la préservation de l’euro, celui-ci présentant d’énormes avantages pour l’Allemagne qui réalise 56 % de ses excédents au sein de notre zone monétaire, secondement, le renoncement de notre part (à nous Français), à des mesures nationales de sauvegarde commerciale au sein de l’UE. Notre déficit bilatéral le plus important n’est-il pas avec l’Allemagne  : 30 Md d’euros sur 50 Md en 2010, alors qu’il était presque nul en 2000 ? En définitive, un argument pourrait emporter l’adhésion de nos partenaires. Il s’agit en effet, au

Un protectionnisme « intelligent » pour l’Europe

travers de ce nouveau pacte fondateur de l’Union, de promouvoir un « patriotisme économique européen », pour le plus grand bien des peuples et des économies de l’Union mais aussi de l’idée européenne, qu’il faut revitaliser et réenchanter en lui redonnant son sens initial  : une union sans cesse plus étroite fondée sur des solidarités de fait, alors que l’Europe d’aujourd’hui, un espace commercial sans identité ouvert à tous les vents, ne cesse d’éloigner les Européens les uns des autres. D’ailleurs, l’intégration commerciale de l’Union ne progresse plus depuis une vingtaine d’années… comme si les Européens n’avaient pas grand-chose à faire de plus ensemble ni à tirer d’eux-mêmes. Comme si, vieillis et fatigués, sans projet, ils devaient chercher à l’autre bout du monde la source de la croissance, chez les économies «  jeunes et dynamiques  ». À rebours, le retour à la régionalisation des échanges, qui s’amorce partout dans le monde, constitue la condition de l’approfondissement politique et social de la construction européenne. Revenir à l’esprit du traité de Rome de 1957 ne conduit pas à moins d’Europe mais à plus d’Europe, à une Europe plus unie, plus forte et plus consciente d’elle-même.

1. Les Échos du 29 mai 2011 2. « Le libre-échange intégral est fini. Il a fait trop de dégâts ». Le Parisien, 6 avril 2011 3. En pointant d’autres facteurs comme les gains de productivité et la proportion croissante des services dans la consommation des ménages. 4. Cf. « La désindustrialisation en France », document de travail de la direction générale du Trésor, juin 2010, p. 30 et suivantes. 5. A contrario, signalons que la Commission européenne n’a rien trouvé à redire lorsqu’une entreprise chinoise, Covec, a remporté en 2009 l’appel d’offres lancé par le gouvernement polonais pour la construction de l’autoroute VarsovieLodz, et ce, grâce à des subventions massives du ministère chinois de la Construction… 6. Voire, dans les deux cas, progressait temporairement grâce à des mesures comme la prime à la casse. LA REVUE SOCIAlIsTE N° 44 - 4E TrIMEsTrE 2011

Henri Rouilleault
est économiste et ancien directeur général de l’ANACT

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e monde est confronté depuis 2007 à la plus grave crise financière et économique de l’après-guerre. À l’origine de cette crise, ont cumulé leurs effets des exigences insoutenables de rentabilité, la montée des inégalités, les errements de la finance en matière d’endettement privé, de sous-évaluation et de transfert de risques.

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Une crise multidimensionnelle
La croissance a simplement ralenti dans les pays émergents, notamment en Chine devenue première pour les exportations devant l’Allemagne en 2009 et seconde pour le PIB devant le Japon en 2010. Les pays développés sont sortis de la récession de 2008-2009, au prix d’une montée du chômage, sauf en Allemagne, et d’un accroissement de la dette publique pour soutenir les banques et relancer l’économie. Les politiques d’austérité aux ÉtatsUnis et en Europe qui visent depuis lors à retrouver

un niveau d’endettement public soutenable à moyen terme tout en refusant d’augmenter les impôts font courir le risque d’une seconde récession, avec moins de marges de manœuvre pour en sortir. La crise est multidimensionnelle, un lien étroit unissant la mondialisation du commerce international et celle de la finance  : les exigences de rentabilité accélèrent les transferts de production, le déficit des paiements américains nourrit l’abondance de liquidités et la montée des fonds souverains des pays émergents. Elle est systémique, avec le basculement du rapport de force géopolitique en faveur des pays émergents, et une crise écologique, climatique et énergétique, sans précédent. À l’ère de la communication instantanée, le capitalisme financier et les échanges commerciaux internationaux inquiètent la population des pays développés1, particulièrement en France, sensiblement moins celle des pays émergents. Pour la Confédération européenne des syndicats, les travailleurs ont l’impression d’être des jetons dans un « capitalisme de casino », que les puissances

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L’Union européenne n’avance qu’au bord du gouffre pour sortir de la pression des marchés financiers sur la dette souveraine. Une monnaie unique ne peut tenir durablement quand certains États membres empruntent à 3 %, l’Italie et l’Espagne à 6 %, et la Grèce à 15 %. Des crises sociales apparaissent, sous des formes variables selon les pays (mobilisations syndicales, mouvements des indignés, tensions urbaines), qui appellent chacune des réponses appropriées.

entre eux sur les droits de l’homme et les mouvements migratoires. On plaidera à l’inverse, au vu des leçons de l’histoire et de la théorie économique, que si l’inquiétude des salariés est légitime, pour autant le protectionnisme n’est pas une solution. Pour sortir de la crise, il revient aux progressistes de pousser à des avancées concrètes et ambitieuses, dans le monde, en Europe et en France, en matière de régulation financière et commerciale, et de responsabilité sociale et environnementale des entreprises et des États.

financières qui ont créé la crise leur font payer l’accroissement de la dette publique qui en résulte, avec le blocage des salaires, les suppressions d’emplois. Pour beaucoup d’observateurs, au plan macroéconomique, «  le pire est à venir  »2. Les gouvernements et le vote des citoyens paraissent peser moins que les marchés financiers et les agences de notation, ce qui fragilise la démocratie représentative. Aux États-Unis, les républicains, majoritaires à la Chambre des représentants, bloquent le plan emploi de Barack Obama et l’indispensable remise en cause des réductions d’impôt pour les plus riches. L’Union européenne n’avance qu’au bord du gouffre pour sortir de la pression des marchés financiers sur la dette souveraine. Une monnaie unique ne peut tenir durablement quand certains États membres empruntent à 3 %, l’Italie et l’Espagne à 6 %, et la Grèce à 15 %. Des crises sociales apparaissent, sous des formes variables selon les pays (mobilisations syndicales, mouvements des indignés, tensions urbaines), qui appellent chacune des réponses appropriées. Dans ce contexte, des propositions radicales sont faites : un universitaire3 envisage un « monde sans Wall Street  »  ; d’autres, de différentes sensibilités4, prônent la « démondialisation » et la fin de la monnaie unique européenne. Ces thèmes sont repris au plan politique par l’extrême droite et par la gauche de la gauche, avec des contenus distincts entre ces deux courants et un désaccord radical
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Quelques leçons de l’histoire et de la théorie économique
La crise en cours depuis 2007 confirme une nouvelle fois les impasses de la théorie économique standard  : l’économie de marché ne produit pas spontanément un équilibre ; les marchés financiers ne sont pas « efficients » mais ont un comportement moutonnier  ; le développement du commerce international n’est pas toujours favorable à l’ensemble des pays et des acteurs. On se concentrera sur ce dernier point. Depuis David Ricardo en 1817, les économistes savent que le commerce international n’est pas un jeu à somme nulle où tout ce qui est gagné par les uns serait perdu par les autres, mais sous certaines conditions un jeu à somme positive, mutuellement gagnant. Pour autant, le modèle des avantages comparatifs est théorique et a-historique. La réalité est plus complexe : elle est faite de

La crise en cours depuis 2007 confirme une nouvelle fois les impasses de la théorie économique standard : l’économie de marché ne produit pas spontanément un équilibre ; les marchés financiers ne sont pas « efficients » mais ont un comportement moutonnier ; le développement du commerce international n’est pas toujours favorable à l’ensemble des pays et des acteurs.

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concurrence imparfaite, de mobilité des facteurs de production, capital et travail, de discontinuités dans l’évolution des prix, de la croissance et de la productivité, et dans l’ouverture des échanges. Comme le montre Paul Bairoch5, dans l’histoire, le protectionnisme est la règle, et le libre-échange l’exception. Entre libre-échange et croissance, il n’y a pas de relation univoque, indépendante des périodes et des pays. Il faut se garder des équations manichéennes protectionnisme = stagnation et libre-échange = développement, sans leur substituer les équations inverses. Au XIXe siècle, le Royaume-Uni, alors économie dominante, est le champion du libre-échange ; les États-Unis sont la patrie du protectionnisme et protègent leur industrie naissante dans ce cadre  ; en Europe continentale, les phases d’expansion, d’ouverture des échanges, et de crise sociale ne sont pas corrélées  ; l’Inde et la Chine stagnent. En 1848, Karl Marx, selon ses propres termes, « vote pour le libre-échange » pour accélérer le développement du capital productif et l’heure de la révolution prolétarienne. Plus tard, de 1890 à 1914, les sociaux-démocrates européens s’opposeront majoritairement aux thématiques protectionnistes. Entre les deux guerres mondiales, c’est la crise financière de 1929 et pas le protectionnisme qui engendre la récession, mais la montée des mesures protectionnistes conduit alors à l’effondrement du commerce mondial et accentue le recul de l’activité et la montée du chômage. C’est l’époque de la montée des totalitarismes, contexte qui conduit John Maynard Keynes6, changeant d’avis sur ce point, à préconiser d’expérimenter progressivement davantage d’autosuffisance nationale de façon à produire au Royaume-Uni «  chaque fois que c’est raisonnablement et pratiquement possible  ». Comme le souligne Robert Skidelsky dans sa biographie7, il s’agit d’un « second choix », l’article n’étant volontairement publié qu’après l’échec de la Conférence économique internationale de Londres en juin-juillet 1933. Après la seconde guerre mondiale, l’Europe continentale jusqu’en 1973, et le Japon jusqu’en 1990,

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Après la seconde guerre mondiale, l’Europe continentale jusqu’en 1973, et le Japon jusqu’en 1990, connaissent une forte croissance, dans un contexte de rattrapage du niveau de productivité américain et de libéralisation des échanges, avec les accords du GATT et la mise en place de l’Union européenne. Il faut cependant attendre 1970 pour retrouver le niveau d’intégration du commerce international qui prévalait en 1913, à la veille de la première guerre mondiale.

connaissent une forte croissance, dans un contexte de rattrapage du niveau de productivité américain et de libéralisation des échanges, avec les accords du GATT et la mise en place de l’Union européenne. Il faut cependant attendre 1970 pour retrouver le niveau d’intégration du commerce international qui prévalait en 1913, à la veille de la première guerre mondiale. C’est l’extension du modèle fordiste, analysée par Michel Aglietta et Robert Boyer. Économies d’échelle, gains de productivité, progression des salaires et de la protection sociale, forment un cercle vertueux. Les demandes interne et externe s’alimentent mutuellement. Productivité, salaires et prix convergent entre les USA, le Japon et l’Europe, et au sein de celle-ci. Le commerce international, contrairement à la théorie et à ce qui se passait avant la Première Guerre mondiale, se développe prioritairement au sein des mêmes branches et entre des pays développés aux dotations de facteurs similaires. Le développement des firmes multinationales joue en ce sens. Paul Krugman8, avec d’autres, explique ce paradoxe par une «  nouvelle théorie du commerce international » qui complète le modèle de Ricardo, centré sur les écarts de productivité, et celui d’Hecksher-Ohlin-Samuelson, centré sur les différences de dotations de travail et de capital. Plus réaliste, son modèle fait place à côté des avantages comparatifs, aux économies d’échelle, à la diversité des produits au sein d’une branche, à la taille des

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marchés, aux coûts de transport et à la concurrence oligopolistique. Ceci étant, la prise en compte des économies d’échelle maintient et renforce l’idée que le commerce international est un jeu à somme positive. Ce modèle rend aussi compte des choix de localisations des productions par les firmes nationales ou multinationales : les rendements d’échelle sont là aussi essentiels, complétés par le jeu des externalités, proximité des universités, centres de recherche et de formation, réseaux d’entreprises... Comme le souligne Paul Krugman9, au moment où ces outils de compréhension de la réalité étaient élaborés, le monde redevenait plus « classique ». Le coût salarial horaire relatif des partenaires commerciaux américains, après avoir cru de 76 en 1975 à 81 en 1990 est retombé à 65 en 2005 traduisant la forte progression du commerce avec la Chine et le Mexique. Pour la première fois en 2006, les États-Unis échangent davantage de produits manufacturés avec les pays en développement qu’avec les autres pays développés. Une part importante des importations de ces pays provient des filiales, jointventures, et sous-traitants des firmes américaines. En France et chez nos partenaires européens, le commerce intra-européen reste majoritaire, mais le même mouvement est en cours10. Dans le même temps, les nouvelles technologies de l’information et de la communication permettent de segmenter la chaîne de valeur, d’externaliser et/ou de délocaliser facilement des segments de production. Alors que les constructeurs automobiles américains étaient

Dans le même temps, les nouvelles technologies de l’information et de la communication permettent de segmenter la chaîne de valeur, d’externaliser et/ou de délocaliser facilement des segments de production. Alors que les constructeurs automobiles américains étaient concentrés autour des grands lacs, Apple conçoit en Californie, produit en Chine, et commercialise dans le monde entier.
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concentrés autour des grands lacs, Apple conçoit en Californie, produit en Chine, et commercialise dans le monde entier. Le succès des firmes allemandes à l’exportation est dû non seulement à la qualité de leur spécialisation dans les biens d’équipement mais aussi aux délocalisations de segments de production dans les nouveaux membres de l’Union européenne. Le choix pour l’affectation des nouveaux produits et investissements entre les établissements au sein des groupes multinationaux est désormais une des formes essentielles de la mondialisation, qui explique notamment la dégradation très rapide de la balance commerciale de l’industrie automobile en France, qui passe d’un excédent de 12 Md€ en 2004 à un déficit de 5 Md€ en 2009. Les craintes dépassent cependant parfois la réalité, les délocalisations au sens du transfert à l’étranger pour réimporter ne concerneraient ainsi qu’au plus 0,4 % par an des emplois industriels en France11, dont moitié au bénéfice des pays émergents. Mais, plus que jamais avantages comparatifs, économies d’échelle, et externalités combinent leurs effets dans la localisation des emplois. D’où, en termes de stratégie, l’importance croissante des investissements porteurs d’avenir, des pôles de compétitivité et de l’accompagnement des transitions professionnelles. À l’importance désormais reconnue des économies d’échelle et des externalités, il faut en effet ajouter celle des coûts d’ajustement, du redéploiement des activités, de la transition pour les salariés et les territoires. Ce changement des conditions de production et d’échange dans le monde suit de peu le tournant néolibéral des années Reagan et Thatcher, et combine ses effets avec lui. La pression sur les salariés et les organisations syndicales s’accroît avec la montée des exigences de rentabilité des actionnaires, le développement des fonds de pension et de private equity, et la nouvelle division internationale du travail. La part de la rémunération du travail dans la valeur ajoutée des sociétés non financières décroît, notamment aux États-Unis depuis 2001 et en Allemagne depuis 1995. En France, le rapport de Jean-Philippe Cotis12 montre que la part de la

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La crise en cours depuis 2007 est aux ÉtatsUnis, au Royaume-Uni et en Espagne, celle du modèle de croissance néolibéral basé sur la compression des salaires, l’endettement privé dans l’immobilier, et le transfert des risques financiers. Elle montre aussi les limites du modèle de croissance fondé sur les exportations au détriment de la demande interne de l’Allemagne : modèle certes résiliant aux variations de la conjoncture, mais pas généralisable, les excédents et déficits commerciaux se compensant.

51 de la dépense publique, et l’insoutenabilité d’une croissance trop élevée de la dette publique. En définitive, le seul modèle de croissance soutenable est fondé sur l’innovation, la croissance verte, l’investissement dans les compétences et les transitions professionnelles, le partenariat public-privé, et la négociation collective. La capacité des entreprises, des organisations syndicales, et des pouvoirs publics allemands à gérer un recul de l’activité en 2008-2009 plus fort qu’en France sans baisse d’emploi et montée du chômage est éloquent sur ce dernier point.

rémunération du travail (salaires, cotisations, intéressement et participation) dans la valeur ajoutée des sociétés non financières est globalement stable depuis les années quatre-vingt-dix, à un niveau de trois points inférieur à celui des trente glorieuses13. En revanche, au sein des profits, la part des bénéfices distribués s’accroît fortement par rapport aux bénéfices non distribués depuis 1990. Par ailleurs, comme le montrent Thomas Piketty et Camille Landais, les inégalités salariales sont considérablement renforcées au bénéfice des 1 % et 0,1 % des salariés les mieux rémunérés et à l’encontre des précaires. Enfin, si le coût salarial total évolue comme la productivité depuis 20 ans, la progression du salaire net par tête est plus faible (1 % par an entre 1983 et 2007), une part des gains de productivité, qui ralentissent, étant absorbée par les charges croissantes de la protection sociale. La crise en cours depuis 200714 est aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Espagne, celle du modèle de croissance néolibéral basé sur la compression des salaires, l’endettement privé dans l’immobilier, et le transfert des risques financiers. Elle montre aussi les limites du modèle de croissance fondé sur les exportations au détriment de la demande interne de l’Allemagne  : modèle certes résiliant aux variations de la conjoncture, mais pas généralisable, les excédents et déficits commerciaux se compensant. Elle confirme à la fois l’efficacité contracyclique

La perspective : plus de régulation, mais pas plus de protectionnisme
La crise financière est entrée depuis 2010 dans une seconde phase, la crise de la dette publique des États-Unis et des pays de la zone euro, avec les écarts de taux prohibitifs imposés par les marchés financiers par rapport au taux allemand, le besoin de restaurer les comptes publics et d’éviter de casser une croissance molle. Comme toujours, une fois reconnues les contraintes très réelles, il n’y a pas qu’une seule politique possible, mais plusieurs. Des marges de manœuvre existent, au niveau mondial, au niveau européen, et au niveau français, en vue d’une économie de marché régulée, socialement et écologiquement responsable, d’une démocratie

La crise financière est entrée depuis 2010 dans une seconde phase, la crise de la dette publique des États-Unis et des pays de la zone euro, avec les écarts de taux prohibitifs imposés par les marchés financiers par rapport au taux allemand, le besoin de restaurer les comptes publics et d’éviter de casser une croissance molle. Comme toujours, une fois reconnues les contraintes très réelles, il n’y a pas qu’une seule politique possible, mais plusieurs.

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approfondie et de la coopération internationale. Au niveau mondial, c’est la « bataille pour l’organisation de la planète »15, pour de réels engagements en matière d’émissions de gaz à effet de serre, de régulation financière, et de résorption des importants excédents et déficits de balance des paiements par des politiques macroéconomiques coordonnées, pour une remise en ordre du système monétaire international, pour un « socle universel de protection sociale »16. Au niveau européen, c’est plus d’Europe. C’est un nouveau compromis franco-allemand, dépassant par des concessions mutuelles le fait que l’Allemagne a moins besoin de croissance que nous du fait d’une démographie en baisse, et plus de facilité à l’obtenir du fait d’une spécialisation industrielle favorable. C’est la mutualisation partielle et la monétisation par la BCE de la dette des États de la zone euro17, une gouvernance économique renforcée, l’émission d’euro-obligations pour financer les projets d’avenir, une taxe sur les transactions financières, et une taxe carbone dans et aux frontières de l’Europe. Ces taxes pèseraient sur les comportements, leur produit servirait à financer des investissements européens dans les secteurs d’avenir. La taxe carbone freinerait par ailleurs les délocalisations en accroissant le coût du transport. Au niveau français, c’est réduire la contrainte budgétaire en fusionnant impôt sur le revenu et CSG, en supprimant les niches fiscales, en taxant davantage les plus hauts revenus et les bénéfices distribués. C’est relancer la négociation salariale. C’est apporter des réponses au recul de la balance commerciale depuis 2002 et de la compétitivité visà-vis de nos partenaires de la zone euro. C’est transférer progressivement vers l’impôt les cotisations sociales pesant sur le seul travail pour financer une politique universelle comme la politique familiale. C’est une politique industrielle privilégiant les investissements dans les secteurs d’avenir, sans maintenir artificiellement les industries en déclin, mais en revitalisant les territoires. C’est l’investissement dans les compétences et la sécurisation des parcours professionnels18. C’est une
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démocratie sociale plus vivante, avec l’extension du champ de la négociation collective à l’accompagnement des parcours professionnels et à la gestion des restructurations ; ce sont des représentants des salariés dans les conseils d’administration19. Aux trois niveaux, il s’agit de restaurer le rôle du politique, de bâtir des alliances mettant en cause la logique du néolibéralisme, et infléchissant le cours de la globalisation financière et marchande, en réduisant la pression sur les salariés et les États. La déclaration commune du PS français et du SPD allemand de juin 2011 va dans ce sens. Les élections françaises du printemps 2012, américaines de novembre 2012, et allemandes d’octobre 2013 seront décisives et la période intermédiaire particulièrement délicate. Faut-il ajouter à ces perspectives concrètes, comme le proposent certains, un « protectionnisme sélectif »20 avec des taxes différenciées par pays et par produit pour compenser les écarts de coûts salariaux unitaires, ou le coût du non-respect des normes sociales et environnementales  ? Non, parce que «  le protectionnisme coopératif  »21 n’existe pas  : l’histoire montre qu’il engendre toujours des mesures de rétorsion. Celles-ci seraient immédiates sur les ventes d’Airbus et de TGV et sur les achats de dette publique si la France, ou l’Europe, taxait les importations de la Chine qui n’a pas ratifié la convention de l’OIT sur la liberté syndicale, ou de l’Inde qui n’a pas ratifié celle sur le travail des enfants. Au niveau de l’Union européenne, l’engagement à ratifier des normes environnementales et sociales doit être posé dans les traités commerciaux avec les pays émergents. Mais, comme le note Henri Weber22, l’un des promoteurs du passage du libre-

Au niveau français, le « splendide isolement », outre qu’il contredirait nos engagements européens, serait peu réaliste pour un pays qui exporte 25 % du PIB, où un emploi sur sept hors administrations, et un sur quatre dans l’industrie, dépend d’un groupe étranger.

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échange au « juste échange », les pays émergents ne parviendront que progressivement au niveau de protection que les salariés des pays développés ont mis un siècle et demi à conquérir. Le mouvement est cependant engagé comme en témoignent les hausses de salaires réels et de la protection sociale en Chine. Au niveau français, le « splendide isolement », outre qu’il contredirait nos engagements européens, serait peu réaliste pour un pays qui exporte 25 % du PIB, où un emploi sur sept hors administrations, et un sur quatre dans l’industrie, dépend d’un groupe

53 étranger23. Il conduirait à couper nos entreprises de possibilités d’économies d’échelle et d’externalités positives dont on a vu l’importance comme sources d’innovation, de compétitivité et de croissance. Comme le rappelle Daniel Cohen24, toutes les études montrent que sur la durée la croissance est plus forte dans les économies ouvertes. Mieux vaut préparer l’avenir, favoriser l’émergence d’un nouveau modèle de développement, prendre des mesures qui responsabilisent les décideurs et donnent du temps pour des transitions négociées.

1. Le développement des échanges commerciaux internationaux est jugé positif pour leur pays par 90 % des chinois, 53 % des Français, 50 % des Allemands et 39 % des Américains  ; 77 % des Allemands, 69 % des chinois, 40 % des Américains et 34 % des Français jugent leur pays bien placé dans la compétition économique mondiale. Une nouvelle crise apparaît probable dans les dix pays interrogés. Le remboursement des aides publiques par les entreprises qui délocalisent, la taxation du dumping social et environnemental, et la lutte contre les OPA par des entreprises étrangères, sont plébiscitées, particulièrement en France (sondage IFOP, en décembre 2010). 2. Patrick Artus, Marie-Paule Girard, Globalisation, le pire est à venir, La Découverte, 2008, paru à la veille de la chute de Lehmann Brothers, et dont le cœur de l’analyse reste d’actualité. 3. François Morin, Un monde sans Wall Street ?, Seuil, 2011, souligne notamment que les Bourses ne remplissent plus leur rôle  : les émissions nettes d’action des sociétés non financières (entrées en Bourse et augmentations de capital moins dividendes versés, rachats d’action et retraits de la cote) sont, depuis 2005 aux États-Unis, négatives de façon croissante et voisines de zéro dans les autres pays développés. 4. Le prix Nobel conservateur Maurice Allais, La mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance  : l’évidence empirique, Clément Juglar, 1999, dans une analyse très contestable au plan technique comme au plan politique 5. Paul Bairoch, Mythes et paradoxes de l’histoire économique, La Découverte, 1933. On s’appuie aussi ici sur la postface de Jean-Charles Asselain. 6. John Maynard Keynes, “National self-sufficiency”, The Yale Review n° 4, 1933. 7. Robert Skidelsky, John Maynard Keynes, 1920-1937, the economist as savior, Macmillan, 1992, second tome de la biographie. 8. Elhanan Helpman, Paul Krugman (1985), MIT press ; Market structure and foreign trade ; Pop internationalism (1996), traduction française (1998), La mondialisation n’est pas coupable ; The conscience of a liberal (2007), traduction française L’Amérique que nous voulons. 9. Paul Krugman, The increasing returns revolution in trade and geography, Nobel prize lecture, 2008. 10. 61 % des exportations en juin 2011 en glissement annuel sont à destination de l’Union européenne et 69 % de l’ensemble de l’Europe (respectivement 58 % et 67 % des importations en proviennent). La Chine est notre second partenaire pour les importations, le huitième pour les exportations et le principal déficit commercial. 11. INSEE, L’économie française 2005-2006, données sur la période 1995-2001. 12. Partage de la valeur ajoutée, partage des profits et écarts de rémunération (2009), rapport de la mission présidée par Jean-Philippe Cotis, Directeur Général de l’INSEE. 13. La référence au début des années quatre-vingt-dix n’est en revanche pas pertinente la part des salaires dans la valeur ajoutée s’étant accrue à la suite des deux chocs pétroliers, la baisse des profits entraînant une baisse de l’investissement, puis augmentant après 1983 avec la désinflation. 14. Henri Rouilleault (2011), L’emploi au sortir de la récession… renforcer l’accompagnement des transitions professionnelles, www.travail-emploi-sante.gouv.fr/IMG/pdf/rapportHR19-11-2010.pdf 15. L’expression est de Michel Rocard au début des années quatre-vingt-dix. 16. Le socle de protection sociale pour une mondialisation juste et inclusive, rapport de l’ancienne présidente du Chili, Michelle Bachelet, remis le 26 septembre 2011 en prévision du G20.

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17. « Mutualisation dont Angela Merkel ne veut pas et que Nicolas Sarkozy n’ose pas demander », selon Jacques Delors (Le Temps, 18 août 2011), au risque d’approfondir la crise de la zone euro et à terme de menacer non seulement l’Italie et l’Espagne mais aussi la France, et de coûter plus cher à l’Allemagne. 18. Pascale Gérard (juillet 2011), Sécurité sociale professionnelle, de quoi parle-t-on ? comment y parvenir ?, Laboratoire des Idées. 19. 2012-2017 : renforcer les droits des salariés (2011) Terra nova 20. Jacques Sapir, op cit, qui en attend une baisse de 4 points du taux de chômage, et Jean-Luc Mélenchon, le Monde du 24 août. 21. Arnaud Montebourg, Votez pour la démondialisation, Flammarion, 2011, qui préconise « un protectionnisme européen à dimension écologique ». 22. Henri Weber, La nouvelle frontière, Seuil, 2011. 23. INSEE Première n° 1069, mars 2006, données à fin 2003. 24. Daniel Cohen, La mondialisation et ses ennemis, Hachette, 2004.

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Henri Weber
est député européen et auteur de La Nouvelle frontière. Pour une social-démocratie du XXIe siècle, Seuil, Paris, 2011.

Comment se protéger  ?

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n 2007, j’ai entamé par la Suède, avec d’autres députés, une tournée des capitales européennes pour étudier les réponses que nos partis frères apportaient aux mutations du capitalisme et de nos sociétés. Il en est résulté, entre autre, un livre : La Nouvelle frontière. Pour une social-démocratie du XXIe siècle1. Grâce à l’entremise de notre ambassadeur Denis Delbourg, j’ai été reçu par de nombreux dirigeants du Sveriges Socialdemokratiska Arbetareparti (SAP) et du syndicat LO (Landsorganisationen i Sverige - Confédération syndicale de Suède). À tous, j’ai posé la question  : « Comment votre fameux modèle social-démocrate nordique peut-il survivre à l’accélération de la mondialisation  ? Ce modèle combine un taux d’activité élevé, de hauts salaires, une protection sociale diversifiée et de qualité, des prélèvements obligatoires et une redistribution sociale parmi les plus élevés du monde.

N’est-il pas condamné par l’exacerbation de la concurrence internationale  ? Par quoi comptezvous le remplacer  ?  ». «  Dans ta question, il y a un présupposé que nous ne partageons pas », m’a répondu Par Nüder, vice président de la commission des Finances du Riksdag et ex-ministre des Finances de 2004 à 2006 dans le gouvernement de Göran Persson. « Tu postules que la mondialisation constitue un péril, nous pensons au contraire, que sous certaines conditions, elle représente aussi une grande chance. La Suède compte dix millions d’habitants, son marché intérieur est exigu, ses entreprises et ses salariés travaillent, depuis des décennies déjà, pour le marché mondial. L’ouverture des marchés en forte et rapide expansion des pays émergents peut nourrir notre croissance. Ces pays sont de redoutables concurrents, mais aussi de fabuleux clients. C’est affaire de bonne spécialisation économique, d’investissement dans la matière grise, d’innovation… ». Des réponses similaires m’ont été apportées aux Pays-Bas, en Finlande, en Autriche, au Danemark, en Allemagne…

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Pour promouvoir un « protectionnisme européen », nous avons besoin des socialistes allemands, scandinaves, britanniques… Bref, du PSE et de toutes les forces progressistes de notre continent. Nous ne les convaincrons pas en leur proposant la « démondialisation », à l’heure du décollage des pays émergents, mais une autre mondialisation, maîtrisée et solidaire, distincte de la mondialisation libérale.

Comment se protéger  ?

Se protéger avec qui, comment ?
Arnaud Montebourg préconise un protectionnisme à l’échelle européenne. En cela, il diffère heureusement des souverainistes de droite ou de gauche qui prônent, quant à eux, un protectionnisme national et même nationaliste. Mais pour promouvoir un « protectionnisme européen », nous avons besoin des socialistes allemands, scandinaves, britanniques… Bref, du PSE et de toutes les forces progressistes de notre continent. Nous ne les convaincrons pas en leur proposant la « démondialisation », à l’heure du décollage des pays émergents, mais une autre mondialisation, maîtrisée et solidaire, distincte de la mondialisation libérale, à l’œuvre depuis trente ans sous l’égide des ÉtatsUnis et des institutions financières internationales. Les socialistes ne sont pas antimondialistes, ils sont altermondialistes. Il n’y a aucune chance de gagner la social-démocratie européenne à un protectionnisme de repli, lumineusement défini par Arnaud Montebourg lui-même dans une interview à Libération  : «  plus les autres nous achèterons des produits, mieux cela vaudra  », déclare-t-il  ; « moins nous achèterons des produits aux autres, mieux cela vaudra ». 2 Ce protectionnisme autarcique est une impasse  : qu’adviendrait-il si chaque continent décidait de vendre le plus possible aux autres et de leur acheter le moins possible  ? La réponse des sociaLA REVUE SOCIAlIsTE N° 44 - 4E TrIMEsTrE 2011

listes français et européens à la demande légitime de protection qu’expriment les citoyens face aux dégâts de la mondialisation libérale est différente. Nous l’avons appelée le « juste échange », et le PSE l’a adoptée à notre instigation à son Congrès de Varsovie, le 3  décembre 2010, sous le nom de « fair exchange ». Il ne s’agit pas de se fermer au commerce international, mais de le réguler. D’après l’OCDE, d’ici à 2015, 90 % de la croissance mondiale se fera hors d’Europe, dans les pays émergents. Là se situent désormais les quatre cinquièmes de la population mondiale et les marchés en forte expansion. Première puissance économique et commerciale du monde, l’Union européenne doit être présente et conquérante sur ces marchés. 36  millions de salariés européens travaillent aujourd’hui pour l’exportation, ils seront le double demain. L’Union européenne doit combiner ouverture et protection, comme le font ses partenaires et concurrents, les États-Unis, la Chine, l’Inde, le Japon… Elle doit être ouverte, mais non offerte. Le juste échange souhaite maintenir les pays européens dans le peloton de tête des pays les plus avancés et pour cela poursuit trois objectifs  : 1. assurer leur ré-industrialisation en chevauchant la nouvelle révolution technologique ; 2. la nouvelle révolution numérique, des biotechnologies, de l’économie verte ; 3. favoriser l’essor des pays en voie de développement  ; préserver notre écosystème. Pour atteindre ces objectifs, les socialistes européens préconisent à la fois des politiques défensives et offensives.

Au nom du juste échange, les socialistes exigent que soient respectés les principes de réciprocité et d’équilibre dans le commerce avec les pays développés et les « grands émergents ». Si la Chine peut construire un tronçon de l’autoroute Berlin-Varsovie, il faut que les entreprises européennes puissent avoir accès de la même façon aux marchés publics chinois.

Le Dossier Une Europe qui protège
Au nom du juste échange, les socialistes exigent que soient respectés les principes de réciprocité et d’équilibre dans le commerce avec les pays développés et les «  grands émergents  ». Si la Chine peut construire un tronçon de l’autoroute Berlin-Varsovie, il faut que les entreprises européennes puissent avoir accès de la même façon aux marchés publics chinois. Si la Chine exporte pour 282 milliards d’euros de marchandises en Europe, en 2010, il faut que les exportations de biens et de services des pays européens atteignent à peu près la même valeur, et non 130 milliards, comme c’est aujourd’hui le cas. Si les géants de l’automobile chinois Geely et SAIC peuvent acheter Volvo et Rover, il faut que les entreprises européennes du secteur puissent devenir majoritaires dans le capital de leurs implantations en Chine et non limités à n’en détenir, au maximum, que 49 %. Ces principes nous autorisent à défendre nos industries naissantes, au nom de la préservation de l’avenir  ; et nos activités stratégiques, au nom de la défense de notre souveraineté, comme le font sans complexe nos grands partenaires commerciaux. Le traité de Lisbonne de 2007 étend le champ de la co-décision à la politique commerciale de l’Union (Article  207 du TFUE)3. Le Parlement européen doit donner son accord aux traités commerciaux, initiés par le Conseil et négociés par la Commission, pour permettre leur ratification. Il a acquis un «  droit de veto  » qu’il utilise pour peser sur les négociations. Aussi la Commission commence à prendre en compte les revendications des députés européens en matière de réciprocité, dans les accords bilatéraux de libre-échange (ALE). En matière de marchés publics, par exemple, deux pistes sont envisagées : la première permettrait aux États européens de fermer leurs marchés publics aux entreprises des États tiers non-signataires de l’Accord sur les marchés publics (AMP) de l’OMC. La seconde mettrait en place des restrictions ciblées à l’encontre d’un partenaire commercial qui refuse-

57 rait de manière répétée les offres des entreprises européennes. Dans le même esprit, l’accord de libre-échange avec la Corée du sud, ratifié en février 2011 et entré en vigueur en juillet, prévoit des mesures de sauvegarde et de surveillance qui permettent d’augmenter les droits de douane applicables à une liste de « produits sensibles » (textiles et vêtements, électronique grand public, automobiles…), en cas de doute sur la réciprocité des conditions commerciales. Des mesures de protection provisoires peuvent être déclenchées, dès lors qu’une augmentation importante et anormale des importations est constatée. Avec les pays en voie de développement et en particulier avec les pays les moins avancés (PMA), nous devons au contraire accepter des rapports commerciaux asymétriques, en leur ouvrant largement nos marchés. Ce sont les systèmes de préférences généralisées (SPG et SPG +). Créé en 1971, le Système de préférences généralisées est un outil important de la politique commerciale de l’Union européenne. Il permet l’accès des produits des pays en voie de développement au marché de l’UE à des conditions préférentielles (droits tarifaires réduits). Le SPG comprend 3 régimes : Le régime général concerne 176 pays et couvre plus de 6 000 lignes tarifaires qui bénéficient, lors de leur importation sur le territoire de l’UE, soit de droits de douane réduits, soit même d’une franchise de droits. Le régime «  SPG +  » vise les pays les plus vulnérables ayant ratifié et effectivement mis en œuvre des conventions internationales dans le domaine des droits du travail, des droits de l’homme, de l’environnement et de «  bonne gouvernance ». Le régime « PMA » qui prévoit l’accès au marché de l’UE en franchise de droits pour tous les produits émanant des 50 pays les moins développés, à l’exception des armes.

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Comment se protéger  ?

Amplifier la bataille des normes
Les socialistes proposent, en second lieu, de poursuivre et d’amplifier la bataille des normes. L’Union européenne est une grande puissance normative  : elle représente 33 % du PIB mondial et 500  millions de consommateurs. Elle dispose d’une puissance de négociation considérable pour imposer ses normes, comme condition d’accès à son marché : normes techniques et sanitaires, bien sûr  ; le Parlement européen en vote des centaines chaque année dans le cadre de la législation sur la protection des consommateurs. Mais aussi normes sociales, environnementales, humanitaires, démocratiques… établies par les conventions internationales et défendues par les agences spécialisées de l’ONU (OIT, OMS, FAO, UNESCO, PNUE)4 et les Organisations non gouvernementales (ONG). Au Parlement de Strasbourg, nous agissons pour que ces normes non marchandes soient intégrées aux traités commerciaux et conditionnent l’accès aux systèmes de préférences généralisées. S’appuyant sur trois rapports d’initiatives votés le 5 novembre 2105, le rapport Caspary, adopté le 27 septembre 2011 à une large majorité demande à la Commission européenne d’inclure de manière systématique, dans tous les accords de libre-échange qu’elle négocie avec des États tiers, une série de normes sociales et environnementales. Les normes non-marchandes contenues dans le rapport Caspary6 «  Une liste de normes minimales [doivent] être respectées par l’ensemble des partenaires commerciaux de l’UE »: – en matière sociale, ces normes doivent correspondre aux huit conventions fondamentales de l’OIT (Core Labour Standards) telles qu’énumérées dans la déclaration de l’OIT relative aux principes et droits fondamentaux au travail (1998)  ; à ces huit conventions s’ajoutent, pour
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les pays industrialisés, les quatre conventions prioritaires de l’OIT (ILO Priority Conventions) ; – en matière environnementale et de respect des droits de l’homme, la norme minimale doit correspondre à la liste de conventions relatives à l’environnement et aux principes de bonne gouvernance, telle que prévue par le règlement européen sur le schéma de préférences tarifaires généralisées (SPG). « Une liste de conventions additionnelles doit être mise en œuvre, de manière graduelle et flexible, en tenant compte de l’évolution de la situation économique, sociale et environnementale du partenaire concerné  » : – en matière sociale, l’objectif ultime doit correspondre à la mise en œuvre pleine et entière de l’Agenda pour le travail décent de l’OIT.

Les écluses tarifaires
En cas d’échec des négociations sur les normes, l’UE ne doit pas se résigner au statu quo. Elle doit mettre en place des écluses tarifaires. S’agissant de la lutte contre le réchauffement climatique, par exemple, si l’échec du sommet de Copenhague se répète à Rio, en juin 2012, l’Union devra appliquer unilatéralement la « Stratégie 3X20 » à laquelle elle s’est engagée : réduire de 20 %, en 2020, ses émissions de gaz à effet de serre  ; augmenter de 20 % ses énergies renouvelables et de 20 % encore ses économies d’énergie. Mais elle sera en droit, alors, de prélever une contribution énergie climat à ses frontières (écluse carbone) à l’encontre des grands pollueurs qui ne consentiraient pas le même effort. La lutte contre le réchauffement climatique n’est pas du protectionnisme, elle n’est pas un prétexte pour défendre nos entreprises, elle correspond à l’intérêt général de l’humanité. Le futur accord de libreéchange (ALE) avec l’Inde, par exemple, devra intégrer l’interdiction du travail des enfants, confor-

Le Dossier
En cas d’échec des négociations sur les normes, l’UE ne doit pas se résigner au statu quo. Le futur accord de libre échange (ALE) avec l’Inde, par exemple, devra intégrer l’interdiction du travail des enfants, conformément aux Convention 138 et 182 de l’OIT. L’aide apportée à la Tunisie et à l’Egypte, en mai 2011 est conditionnée au renforcement de l’Etat de droit et des libertés fondamentales dans ces deux pays...

59 PIB sont consacrés à la recherche dans les pays scandinaves et les élèves nordiques arrivent invariablement en tête dans les classements PISA sur le niveau scolaire. – De favoriser le développement de grands groupes, « champions européens », mais aussi d’un dense tissu de PME, et notamment de grosses PME, capables d’innover et d’exporter. – De mettre en œuvre une stratégie de croissance véritablement européenne  : un New deal, écologique et continental  : Europe de l’énergie  ; Communauté européenne de l’innovation et de la recherche (CERI)  ; transition vers une économie sobre en carbone et en matières premières ; grands travaux d’infrastructure transcontinentaux… L’Union européenne doit se donner les moyens de ce volontarisme économique retrouvé : – Moyens financiers  : les grands programmes d’investissement doivent être financés par des obligations européennes dédiées, les eurobonds pour projets ; et par une partie du produit de la future taxe sur les transactions financières. Le Fonds européen de stabilisation financière (FESF) doit être transformé en véritable banque européenne, dotée de 200 milliards d’euros et capable de lever 2  000  milliards d’euros sur les marchés financiers.7 Si Angela Merkel s’y refuse – comme pour le moment elle s’est opposée initialement à tous les autres pas en avant effectués par l’UE depuis 18 mois, le SPD y consent. – Moyens institutionnels  : au «  mécanisme européen de stabilisation  » (MES), et aux agences de supervision mises en place en 2010  ; à l’élargissement des missions de la BCE, qui doit se préoccuper (comme la FED américaine), de la croissance économique et de l’emploi autant que de la stabilité des prix  ; il faut ajouter un gouvernement économique européen. Le cadre institutionnel de ce gouvernement doit être la Commission européenne, responsable devant le Parlement. Animé par un ministre de l’Économie et des Finances, qui serait simultanément vice-président de la Commission européenne, commissaire aux Affaires économiques et moné-

mément aux Convention 138 et 182 de l’OIT. L’aide apportée à la Tunisie et à l’Égypte, en mai 2011, est conditionnée au renforcement de l’État de droit et des libertés fondamentales dans ces deux pays… Les socialistes demandent par ailleurs un recours accru à l’arsenal de l’OMC contre toutes les formes de concurrence déloyale  : clauses anti-dumping et anti-subvention, clauses de sauvegarde, répression des contrefaçons… l’accès des PME à ces procédures doit être facilité et soutenu. L’application du principe «  pollueur-payeur  » doit se traduire par une écotaxe sur les transports maritimes, aériens et routiers. Ils exigent qu’en cas de délocalisation, les multinationales soient astreintes à rembourser les aides qu’elles ont reçues et à réindustrialiser le site qu’elles ont abandonné.

Une Europe qui innove
Au chapitre des réponses offensives, les socialistes proposent : – D’améliorer l’offre des biens et des services des pays européens face à la demande mondiale, et, en particulier de celle des pays émergents. La compétitivité de nos économies ne sera pas assurée par la baisse du coût du travail, mais par la qualité des produits et des services qu’ils seront capables de proposer sur les marchés. – D’amplifier à cette fin l’effort de recherche, d’innovation, de formation, de qualification. 4,5 % du

60 taires et président de l’Ecofin, ce gouvernement aurait pour charge de coordonner effectivement les politiques budgétaires et macroéconomiques des États membres ; de conduire, en coopération avec la BCE, une politique active des changes  ; de veiller à l’application de la «  Stratégie UE 2020 pour une croissance forte, durable et solidaire », adoptée en février 2010 par le Parlement européen. Si les mesures défensives sont nécessaires, les mesures offensives sont décisives  : si les Allemands, les Scandinaves, les Hollandais, les Autrichiens bénéficient de balances commerciales excédentaires malgré la concurrence internationale, l’euro fort, la crise des dettes souveraines, c’est en raison de la bonne spécialisation – sectorielle et géographique – de leur économie (biens d’équipement, produits haut-degamme)  ; l’ampleur de leurs efforts de recherche et d’innovation ; la qualité de leur main-d’œuvre ; la densité de leur tissu de PME… et last but not least, le haut niveau de leur démocratie sociale.

Comment se protéger  ?

La « démondialisation » est un mot-valise, (comme la « décroissance »), qui peut recouvrir les contenus les plus divers : le nationalisme économique – acheter le moins possible aux autres et leur vendre le plus possible –, comme le projet d’une organisation continentale de la société internationale (dont l’Union européenne constitue, jusqu’à présent, le modèle le plus avancé). Ce qui fait la force de ce slogan, c’est précisément son ambigüité.

Pour une mondialisation maîtrisée et solidaire
Arnaud Montebourg propose d’appeler «  démondialisation  », ce que nous avons appelé «  juste échange ». Il reprend, pour l’essentiel les propositions adoptées par nos conventions nationales8, en vue de réguler, maîtriser, humaniser le commerce international. Mais il change l’intitulé, pour mieux traduire, pense-t-il, l’hostilité d’une majorité de Français à la mondialisation libérale et la demande de protection qu’ils adressent à l’État. Selon l’ins% des Français se titut de sondage CSA9, 54  prononcent en faveur du protectionnisme. Pourquoi ne pas donner une réponse cash, nous dit Arnaud, mais différente de celle de Marine Le Pen  ? 17 % des électeurs à la primaire socialiste lui ont donné raison. Je préfère pour ma part m’en tenir à notre ligne du « juste échange » qui n’est, n’en déplaise à Arnaud, ni naïve, ni floue. La « démondialisation » est un mot-valise, (comme
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la «  décroissance  »), qui peut recouvrir les contenus les plus divers  : le nationalisme économique – acheter le moins possible aux autres et leur vendre le plus possible –, comme le projet d’une organisation continentale de la société internationale (dont l’Union européenne constitue, jusqu’à présent, le modèle le plus avancé). Ce qui fait la force de ce slogan, c’est précisément son ambiguïté. S’y reconnaissent aussi bien ceux, nombreux, qui prônent un repli sur le pré carré national ou continental en réponse à la globalisation, que ceux qui considèrent qu’on a été trop loin dans l’ouverture et la déréglementation de nos économies, et qui aspirent à de nouvelles régulations. La gauche doit se garder de semer des illusions, elles lui reviennent toujours en boomerang. La « seconde mondialisation » que nous vivons depuis les années quatre-vingt-dix, ne régressera pas, elle n’en est, au contraire, qu’à ses débuts. Les forces qui la propulsent – l’explosion démographique et l’industrialisation des pays du sud, la révolution de l’Internet et des transports, la fragmentation internationale de la chaîne de production… – n’ont pas fini de produire leurs effets. Aux «  démondialisateurs  » d’aujourd’hui, nous devons dire ce que nous disions aux « antimondialistes » des années quatre-vingt-dix (avant qu’ils ne se transforment eux-mêmes en «  altermondialistes  »)  : la mondialisation n’est pas un choix, c’est une donnée. Elle n’est ni « heureuse », comme le prétendait Alain Minc, ni «  calamiteuse  », comme lui répondait invariablement

Le Dossier
Bernard Cassen, le fondateur d’ATTAC. Elle est fondamentalement ambivalente et conflictuelle  : la mondialisation est un combat qui oppose des conceptions différentes du développement économique et qui renvoie à des intérêts antagonistes. À la mondialisation libérale conduite par les ÉtatsUnis et les multinationales, s’oppose la mondialisation maîtrisée et équitable, voulue par les ONG progressistes, les syndicats de salariés, les partis

61 et les gouvernements de gauche. Tous ceux qui se retrouvent dans les forums sociaux mondiaux, à Porto Alegre, Bombay, Nairobi face aux sommets de Davos. Cette lutte pour une mondialisation solidaire définit le contenu concret de l’internationalisme du XXIe siècle. Nous pouvons y rallier la majorité des forces socialistes et progressistes en Europe et dans le monde. Nous ne les rallierons pas au protectionnisme de repli, fût-il continental.

1. Ed. du Seuil, Paris, août 2011. Voir aussi le rapport « Mission Suède » sur le lien : http://www.henri-weber.fr/europe. php?europe_article_id=83&Europe_articleoffset=18&photo=o&europe_id=5 2. Libération, le 30 septembre 2011. 3. TFUE : Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. 4. OMS : Organisation mondiale de la santé ; OIT : Organisation internationale du travail ; UNESCO : Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture  ; FAO  : Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture ; PNUE : Programme des Nations unies pour l’environnement. 5. – Rapport de Tokia Saïfi (PPE), sur les droits de l’Homme et les normes sociales et environnementales dans les accords commerciaux internationaux. – Rapport d’Harlem Désir (S&D) sur la responsabilité sociale des entreprises. – Rapport de Yannick Jadot (Vert-ALE), sur la politique commerciale internationale dans le contexte des impératifs du changement climatique. 6. Une nouvelle politique commerciale pour l’Europe dans le cadre de la stratégie Europe 2020 - A7-255/2011. 7. Cf. Martine Aubry, Les Échos du 13 septembre 2011. 8. Convention nationale « Pour un nouveau modèle de développement », 29 mai 2010. Convention « Nouvelle donne internationale et européenne », 9 octobre 2010. 9. Sondage CSA pour les Échos, Octobre 2011.

Jean Le Garrec - Guillaume Blanc

L’idée socialiste
À

relire Fourier, Vallès qui débat de «  l’Idée  » avec la grande Séverine, Proudhon surtout, on découvre que le «  socialisme utopique  » est encore d’une étonnante modernité. Regard critique sur la société, analyse du rapport de force voulu par le capitalisme, faiblesse de la politique… Ces auteurs auraient apprécié le petit livre de Stéphane Hessel et particulièrement le titre : Indignez-vous. Le mot « crise » n’a aucun sens pour donner un contenu à la situation que nous vivons. Le combat qui se mène est celui d’un rapport de force entre le pouvoir financier et la politique. Nous pouvons reprendre dans sa brutalité voulue, le mot de Proudhon  : « les anthropophages ». Ce sont les plus fragiles, les chômeurs, les jeunes sans formation, ceux qui sont venus d’ailleurs, qui seront sacrifiés. Jack London, dans son livre, Le Talon de fer, paru en 1906, prévoyait que sans une mobilisation « révolutionnaire » de la société, le capitalisme financier l’emporterait. Le temps est venu !
Après une carrière dans l'entreprise privée, Jean Le Garrec devient membre du gouvernement de Pierre Mauroy en 1981. Quatre fois ministre, il sera ensuite élu cinq fois député du Nord. Ingénieur en électronique, Guillaume Blanc rejoint le cabinet de Martine Aubry en 2006 à Lille. Aujourd'hui secrétaire général du groupe socialiste et apparentés à la Ville de Lille, il intervient également en actualité politique auprès d'étudiants en relation publique et relation de presse.
144 pages - Ft : 14 x 20,5 cm - Prix public : 10 e - ISBN : 978-2-36488-05-4 - Vendu en librairie - Diffusion Dilisco

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Kader Arif
est député européen. Au sein du Parlement européen, il est porte-parole et coordinateur pour le Groupe des socialistes et démocrates de la commission du commerce international

Pour une politique européenne plus ambitieuse et plus juste

e monde change à toute vitesse, la crise financière et ses répercussions sur l’économie ont montré les limites de l’idéologie libérale, et pourtant les pays émergents ne semblent pas affectés par les bouleversements qui touchent si durement les sociétés occidentales. Dans ce contexte qui interroge et effraie souvent, on le voit notamment par la montée des nationalismes partout en Europe, les citoyens expriment un intérêt croissant pour les thématiques de la mondialisation et du commerce, des thèmes dont ils ressentent l’impact croissant sur leur quotidien, sans pour autant en maîtriser les tenants et les aboutissants. La mondialisation s’insinue partout, qu’il s’agisse de l’accès à une information mondiale et immédiate, de la pratique des réseaux sociaux qui bouleverse les organisations sociales comme on a pu l’observer lors des révolutions dites du printemps arabe, ou encore des nouvelles habitudes de consom-

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mation qui reposent de plus en plus sur l’accès à des produits à bas coût produits à l’étranger. Ces nouveaux comportements sont profondément ancrés dans nos sociétés, et à mesure qu’ils se renforcent, les demandes pour davantage de régulation trouvent elles aussi un écho croissant. Les crises financière, économique, sociale, environnementale et alimentaire que nous traversons, et qui marquent dramatiquement cette actualité quotidienne, ont validé les critiques récurrentes, portées par les socialistes, des dérèglements et des instabilités intrinsèques au modèle du capitalisme de marché. C’est pourquoi nous devons conceptualiser un nouveau modèle de croissance et de développement, qui soit soutenable pour la planète, tout en offrant des perspectives à cette moitié de l’humanité qui demeure l’oubliée permanente du développement. Ainsi, toute une réflexion, tant idéologique que stratégique, est devant nous. Dans un domaine qui relève désormais des compétences exclusives de l’Union européenne, le cœur de cette réflexion doit s’engager au niveau euro-

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Pour une politique européenne plus ambitieuse et plus juste

Jusqu’à présent, face aux demandes de régulations et de solidarités nouvelles qui s’exprimaient, les députés européens étaient dépourvus du pouvoir législatif leur permettant de peser directement sur les politiques menées. Avec le traité de Lisbonne, nous disposons désormais du pouvoir de ratifier ou non l’ensemble des accords commerciaux, ainsi que celui de réviser, en codécision avec le Conseil, l’ensemble du cadre de la politique commerciale commune.

péen, dans le respect des traditions nationales et en prenant pleinement en compte les évolutions récentes du monde, notamment l’émergence de la Chine qui a basé sa stratégie de développement sur ses exportations plutôt que sur sa consommation intérieure, l’inflexion de la politique américaine qui prend des accents protectionnistes, la modification de la politique étrangère des dits BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) qui sont passés des porte-voix des pays en développement aux nouveaux champions commerciaux de la planète, ou encore l’accélération de la guerre économique à travers notamment le dumping monétaire symbolisé par le faible cours du yuan. Jusqu’à présent, face aux demandes de régulations et de solidarités nouvelles qui s’exprimaient, les députés européens étaient dépourvus du pouvoir législatif leur permettant de peser directement sur les politiques menées. Avec le traité de Lisbonne, nous disposons désormais du pouvoir de ratifier ou non l’ensemble des accords commerciaux, ainsi que celui de réviser, en codécision avec le Conseil, l’ensemble du cadre de la politique commerciale commune. En tant que porte-parole du Groupe socialiste et démocrate pour le commerce international, j’ai ainsi engagé une réflexion en fixant un objectif commun, celui de redéfinir une nouvelle doctrine pour une politique commerciale européenne ambitieuse et juste, au service d’un développement soutenable et partagé au niveau international. Si
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l’Europe ne défend pas un commerce plus humain, fondé sur des valeurs et créateur d’emplois de qualité en Europe comme dans le reste du monde, qui le fera ? Nous nous battons d’ores et déjà dans notre quotidien parlementaire pour que cette vision socialiste et solidaire prenne le pas sur la vision libérale à l’œuvre aujourd’hui tant au sein de la Commission, du Conseil, que dans de nombreuses familles politiques au Parlement. En effet, nous savons que face à une Commission faible et à des États membres empêtrés dans leurs intérêts nationaux, c’est le Parlement et ses députés qui restent les véritables garants de l’esprit communautaire et les seuls à défendre encore l’aspiration légitime de nos concitoyens à une Europe plus protectrice mais également plus solidaire des pays en développement et de leurs populations. C’est dans cet esprit que nous nous sommes attachés à définir les bases d’une politique commerciale réorientée sur sa fonction première, à savoir la création d’emplois de qualité par le soutien aux secteurs productifs, tout en défendant ceux qui sont les plus exposés à une mondialisation croissante et de plus en plus agressive. En ce sens la priorité est de rendre nos politiques plus cohérentes entre elles. Il est par exemple inacceptable de voir la politique commerciale européenne saper les efforts de développement de nos partenaires du Sud, nuire à nos propres industries en Europe, ou avoir un impact négatif sur l’environnement. En effet, la libéralisation des marchés peut par exemple déstabiliser certains secteurs,

Alors que nous insistons depuis longtemps sur le besoin de maintenir en Europe une industrie et une agriculture fortes, à travers une politique industrielle européenne qui reste encore à définir et une PAC renouvelée, la Commission a fait le choix de mener une politique commerciale axée prioritairement sur la promotion des services.

Le Dossier
porter atteinte à la santé publique, déstabiliser les écosystèmes, mettre en danger les services publics, voire même l’identité culturelle. Alors que nous insistons depuis longtemps sur le besoin de maintenir en Europe une industrie et une agriculture fortes, à travers une politique industrielle européenne qui reste encore à définir et une PAC renouvelée, la Commission a fait le choix de mener une politique commerciale axée prioritairement sur la promotion des services. Cette stratégie n’a pas su favoriser l’emploi en Europe, et nous en payons le prix aujourd’hui. Les socialistes ont été à l’avantgarde du combat contre cette politique, et grâce à notre travail, de nombreux filets de sécurité ont pu être créés. Il ne s’agit pas d’un protectionnisme qui viserait à organiser une fermeture à l’égard du monde extérieur, stratégie qui aurait des répercussions très négatives sur le commerce mondial, mais de la nécessaire protection pour nos entreprises et nos emplois face à une concurrence accrue, parfois déloyale, où les autres acteurs mondiaux refusent de suivre les règles du jeu. Pour définir des règles qui s’appliquent à tous, sans discrimination, la priorité a toujours été de mettre en place des régulations multilatérales négociées au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Il est vrai que les négociations y sont aujourd’hui dans l’impasse, mais je ne ferai pas le procès de cette organisation, car il faut rappeler que le blocage actuel est essentiellement dû à l’administration américaine qui défend des intérêts nationaux au détriment, en particulier, des pays en développement. Il faut rappeler que l’OMC est la seule instance mondiale qui rassemble tous les pays sur un pied d’égalité, y compris les pays en développement. Les négociations qui y ont été menées ont permis de protéger pendant des années des secteurs essentiels dans les pays les plus pauvres, et en particulier les services publics. Or c’est justement parce que le multilatéral est en panne, que se multiplient aujourd’hui les accords de libreéchange bilatéraux, où c’est toujours le plus fort qui gagne face au plus faible. Si nous souhaitons une société plus juste à l’échelle de la planète et un

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Si nous souhaitons une société plus juste à l’échelle de la planète et un développement équitable de tous, et en particulier des plus pauvres, nous ne pouvons pas tirer le trait sur la nécessité de solutions globales, au sein d’une OMC réformée, travaillant en étroite relation avec les organismes des Nations Unies, et en particulier l’Organisation internationale du travail.

développement équitable de tous, et en particulier des plus pauvres, nous ne pouvons pas tirer un trait sur la nécessité de solutions globales, au sein d’une OMC réformée, travaillant en étroite relation avec les organismes des Nations Unies, et en particulier l’Organisation internationale du travail. Je continuerai donc à défendre cette priorité. Mais parce qu’il n’y a pas aujourd’hui de volonté politique suffisante pour faire progresser ces négociations au niveau multilatéral, il est également nécessaire de mettre en place des instruments contraignants, européens, dont l’objectif est d’amener nos partenaires commerciaux à respecter les règles du jeu. Voici quelques exemples de propositions concrètes, portées au niveau européen par les députés socialistes. L’une de nos priorités est ainsi de revoir profondément nos relations avec nos principaux concurrents industrialisés ou émergents, non seulement pour introduire une véritable réciprocité dans les échanges, mais aussi pour sortir d’une certaine naïveté dans nos rapports commerciaux à ces pays. Dans cette guerre commerciale de plus en plus violente, l’Union européenne reste ainsi étonnamment ouverte et insensible aux nouvelles stratégies de ses partenaires. La multiplication des prises de contrôle de nos entreprises par des capitaux étrangers, qui constitue un problème majeur tant sur le plan économique que d’un point de vue de sécurité nationale, requiert ainsi la création d’un instrument européen de surveillance de tous les investissements étrangers, en particulier lorsqu’ils sont faits par des fonds souverains. Il s’agit d’une

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Pour une politique européenne plus ambitieuse et plus juste

solution déjà mise en œuvre aux États-Unis, par la commission CFIUS, et dont nous souhaitons que l’Europe s’inspire. Dans le même ordre d’idées, et la Commission européenne y travaille déjà, le Parlement européen s’est exprimé en faveur d’un instrument pour imposer la réciprocité sur les marchés publics au niveau international, car aujourd’hui l’Europe est l’espace le plus ouvert au monde, alors que les principaux pays industrialisés ou émergents bloquent l’accès aux entreprises européennes. Il ne s’agit là que d’un moyen parmi d’autres pour permettre le respect des réglementations et traités internationaux, qui intègrent des dispositions sur la réciprocité mais ne proposent pas les instruments nécessaires pour la rendre effective. Autre domaine d’action essentiel, celui des instruments de défense commerciale (antidumping, antisubventions et mesures de sauvegarde), dont l’objectif est d’aider les secteurs européens à se prémunir des pratiques déloyales des pays tiers. Ces mécanismes existent, mais ils sont trop peu utilisés, pas assez réactifs, et surtout difficilement mobilisables par les PME qui sont les premières à souffrir de la concurrence internationale. Leur réforme est donc indispensable. Mais c’est aussi par le biais des accords commerciaux qu’elle conclut avec des pays tiers que l’Union européenne dispose du maximum de leviers pour encourager un commerce plus juste. Ainsi, à la demande des socialistes, le Parlement européen s’est officiellement prononcé en faveur

C’est aussi par le biais des accords commerciaux qu’elle conclut avec des pays tiers que l’Union européenne dispose du maximum de leviers pour encourager un commerce plus juste. Ainsi, à la demande des socialistes, le Parlement européen s’est officiellement prononcé en faveur de l’inclusion, dans tous ces accords, de normes sociales, environnementales et relatives aux droits de l’Homme.
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de l’inclusion, dans tous ces accords, de normes sociales, environnementales et relatives aux droits de l’Homme. Des comités de suivi de l’accord, composés de représentants des deux parties ainsi que de représentants de la société civile, doivent par la suite évaluer le respect de ces normes juridiquement contraignantes et le cas échéant demander la suspension de l’accord en cas de non-respect. Toujours dans le cadre de la négociation de ces accords, il est également possible non seulement d’assurer l’exclusion de certains secteurs du champ des négociations, comme par exemple les services publics, l’éducation, la culture ou l’eau comme bien public mondial, mais aussi d’obtenir l’inclusion de clauses de sauvegarde afin de protéger les secteurs agricole ou industriel par des relèvements de droits de douanes ou des baisses de quotas en cas d’afflux massif de marchandises étrangères qui menaceraient nos secteurs économiques. Ainsi, lorsque la Commission a conclu un accord de libreéchange avec la Corée du Sud, nous avons mené un long combat pour que des mesures spécifiques accompagnent le secteur automobile européen et le protègent de l’arrivée massive de voitures coréennes en Europe. De la même manière, il y a quelques mois, lorsque la Commission a relancé sans nous consulter et sur la base d’un mandat obsolète datant de 1999, les négociations avec le Mercosur, nous avons condamné tant la méthode que le fond de cette initiative, qui si elle aboutissait pourrait bien signifier de graves difficultés pour l’agriculture européenne. Enfin, au-delà de ces instruments de protection, c’est avant tout une nouvelle stratégie, cohérente et ambitieuse, qu’il est indispensable de mettre en place. Contrairement aux idées reçues, qui ont guidé les décisions libérales mises en œuvre au niveau européen depuis des décennies, ce ne sont pas les services qui fournissent le plus d’emplois en Europe mais bien l’industrie. Celle-ci doit donc revenir au cœur de nos priorités, en portant une attention particulière sur les PME qui peinent à exporter alors que le savoir-faire européen mérite toute sa place dans le commerce mondial. Une politique industrielle,

Le Dossier
Une politique industrielle, soutenue par un budget renforcé, orientée à la fois sur des grands projets européens et sur le soutien aux PME, et portée par un effort massif sur l’innovation et la recherche et développement, doit être le moteur d’une nouvelle approche du commerce et de la mondialisation.

67 commencent déjà à être mises en œuvre, la famille socialiste européenne joue un rôle capital dans la définition d’une nouvelle politique commerciale, plus respectueuse des droits humains, qui tienne compte de la spécificité de certains secteurs de production et qui ait pour objectif premier la création d’emplois. En effet, la libéralisation accrue des échanges et la confiance aveugle des dirigeants européens dans la capacité de cette mondialisation à produire mécaniquement un équilibre sur la planète ayant prouvé leurs limites, la nécessité de revoir en profondeur le fonctionnement du système commercial mondial fait peu à peu son chemin, et dans le contexte actuel de crise et de baisse du pouvoir d’achat il apparaît désormais clairement que la solution ne peut venir que d’une régulation accrue non seulement en Europe mais à l’échelle de la planète. C’est pourquoi nous continuons à défendre comme socialistes, face à l’ensemble des droites européennes, que le commerce n’est pas une fin en soi. Notre groupe est ainsi à la pointe de la réflexion entre ouverture commerciale, espace d’intervention publique, protection légitime et développement des différents secteurs économiques, tant chez nous que chez nos partenaires. Un commerce juste pour un juste échange.

soutenue par un budget renforcé, orientée à la fois sur des grands projets européens et sur le soutien aux PME, et portée par un effort massif sur l’innovation et la recherche et développement, doit être le moteur d’une nouvelle approche du commerce et de la mondialisation. Ce mouvement doit par ailleurs s’accompagner de mesures incitatives sectorielles, comme la protection des droits de propriété intellectuelle et notamment des brevets, la reconnaissance de nos indications géographiques à l’étranger, ou encore la meilleure information en Europe sur l’origine des produits afin d’éclairer les choix des consommateurs et de mettre en avant les entreprises qui ont fait le choix de maintenir une production préservant le savoir-faire et l’emploi en Europe. Grâce à ce panel de propositions, dont beaucoup

Guillaume Duval
est rédacteur en chef du mensuel Alternatives économiques et auteur de La France d’après, rebondir après la crise, Les Petits matins, Paris, 2011.

Pourquoi l’Europe n’a pas de politique industrielle

a crise actuelle traduit la faillite des dogmes économiques qui prévalaient depuis trente ans. Et en particulier l’idée qu’il serait forcément bon d’aller vers toujours plus de liberté dans les échanges commerciaux et les investissements internationaux. D’où la multiplication d’appels en faveur d’un protectionnisme européen. L’Europe est en effet une des zones les plus ouvertes aux flux commerciaux et financiers. C’est l’une de ses faiblesses importantes vis-à-vis de puissances comme la Chine et les États-Unis, qui protègent plus activement leurs producteurs et leurs marchés intérieurs. On aurait tort cependant de considérer que c’est la domination – indéniable – des idées libérales à Bruxelles qui est le principal obstacle à la mise en œuvre de politiques commerciale ou industrielle plus actives en Europe. Ce sont surtout le refus des États, et notamment des plus grands d’entre eux comme la France, de transférer à l’Union des

L

moyens significatifs et leur volonté de continuer à traiter chacun pour son compte avec les principaux partenaires extérieurs, et en particulier la Chine et les États-Unis, qui empêchent l’Europe de protéger davantage son marché intérieur. Ce frein structurel est encore renforcé par la dynamique de l’internationalisation des entreprises  : la plupart des multinationales d’origine européenne n’ont plus intérêt à une protection plus poussée du marché intérieur européen. Pourrait-on malgré cela envisager des politiques industrielles et commerciales

Une part importante des phénomènes de délocalisation qui affectent négativement les salariés de pays comme la France est interne à l’Union. L’élargissement aux pays d’Europe centrale et orientale, politiquement indispensable après la chute du mur de Berlin, a notamment considérablement creusé les écarts de salaires au sein de l’Union.

70 plus actives en Europe  ? L’ampleur des déséquilibres vis-à-vis de la Chine pourrait y inciter. Mais c’est surtout autour de la conversion écologique de nos économies qu’on peut espérer construire une Europe plus intégrée sur ce plan.

Pourquoi l’Europe n’a pas de politique industrielle

En Europe, beaucoup de problèmes sont internes
Il convient tout d’abord de relativiser l’ampleur des déséquilibres qu’impose le reste du monde à l’économie européenne. Sur ce plan, elle est en effet dans une situation très différente de celle des États-Unis : même en 2008, quand il a fallu acheter beaucoup de pétrole et de gaz à des prix très élevés en dehors de l’Union à 27, ses échanges extérieurs ont été quasiment équilibrés. Bien sûr, lorsque cet équilibre extérieur est obtenu en exportant des biens produits par des salariés payés 100 contre des biens produits par des salariés payés 10, cela consiste en fait à importer beaucoup plus de travail qu’on en exporte. Malgré l’équilibre des comptes extérieurs, ces échanges peuvent donc être associés à des difficultés internes en termes d’emploi. Nous y reviendrons en particulier à propos des relations de l’Union avec la Chine. Il n’en reste pas moins qu’une part importante des phénomènes de délocalisation qui affectent négativement les salariés de pays comme la France est interne à l’Union. L’élargissement aux pays d’Europe centrale et orientale, politiquement indispensable après la chute du mur de Berlin, a notamment considérablement creusé les écarts de salaires au sein de l’Union. Le PIB par habitant d’un Luxembourgeois est 20 fois plus élevé que celui d’un Bulgare, et le coût du travail d’un Polonais était en 2007 en moyenne 4,9 fois plus faible que celui d’un Français : il était équivalent à celui d’un ouvrier de Hong Kong ou de Taïwan. L’élargissement à l’Est s’est effectué à budget de l’Union constant, contrairement à ce qui s’était passé avec l’élargissement au sud vers l’Espagne, le Portugal et la Grèce. Cette stratégie n’a laissé aux Peco (Pays d'Europe
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centrale et orientale) que le choix du dumping social et fiscal comme moteur de leur intégration à l’Union. Cet élargissement a eu un impact particulièrement négatif sur la France parce que nous avions adopté dans les années quatre-vingt-dix, via en particulier les politiques d’allégement de charge à proximité du SMIC, une stratégie d’insertion bas de gamme dans la division internationale du travail au sein de l’Europe des 15. Un positionnement qui se trouve directement concurrencé désormais par la Pologne ou la Roumanie. La capacité à limiter le dumping social et fiscal interne à l’Union compte donc autant pour limiter les délocalisations et la désindustrialisation en France que la protection du marché intérieur européen à l’égard du reste du monde.

L’Europe n’est pas simplement une victime du libre-échange
On aurait tort, également, de considérer l’Union européenne comme une simple victime de l’ouverture excessive des frontières aux flux de marchandises et de capitaux. Elle a été aussi – et surtout – un moteur de cette évolution. En effet, l’Union a promu de manière très active la recherche d’accords de libreéchange avec de nombreux pays du Sud sur tous les continents. Elle dispose aujourd’hui d’accords de ce type avec le Maroc, l’Égypte et la Tunisie  ; un accord a été signé avec le Pérou et la Colombie mais n’est pas encore en vigueur  ; et l’Union s’efforce de

On aurait tort de considérer l’Union européenne comme une simple victime de l’ouverture excessive des frontières aux flux de marchandises et de capitaux. Elle a été aussi – et surtout – un moteur de cette évolution. En effet, l’Union a promu de manière très active la recherche d’accords de libre-échange avec de nombreux pays du Sud sur tous les continents.

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conclure avec les pays d’Afrique, sans succès pour l’instant, des Accords de partenariat économique (APE) centrés eux aussi sur une ouverture accrue des frontières de ces pays aux marchandises et aux entreprises européennes. Cette marche vers le libre-échange a le plus souvent des effets négatifs sur les pays en développement qui n’ont pas voulu ou pas pu s’en protéger. Le problème est particulièrement dramatique sur le plan agricole. On connaît la situation absurde des éleveurs de poulets africains ruinés par l’afflux de poulets européens congelés, des producteurs de lait poussés à la faillite par les arrivages de lait en poudre (qui rendaient les enfants malades du fait de la mauvaise qualité de l’eau), des producteurs de mil ou de sorgho réduits à la misère par les tombereaux de blé déversés par l’aide alimentaire occidentale… Le problème sur ce plan n’est pas tant que l’Europe, les États-Unis ou encore le Japon disposent de politiques pour stabiliser l’activité de leurs propres agriculteurs, mais surtout que les pays du Sud avec lesquels ils commercent n’en aient pas. A contrario, le protectionnisme seraitil la clé du développement des pays du Sud  ? Au cours des dernières décennies, la Corée et la Chine ont pu sortir du sous-développement parce qu’elles ont su protéger leurs marchés, mettre en œuvre des politiques publiques volontaristes, tout en pouvant accéder de manière relativement aisée aux marchés des pays riches. Si l’Europe doit rééquilibrer ses rapports avec la Chine et les États-Unis en protégeant mieux son marché intérieur, elle doit a contrario laisser davantage de liberté à ses partenaires du Sud pour protéger les leurs, notamment en matière agricole. Cela en favorisant surtout la constitution d’ensembles régionaux.

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Ce démantèlement des barrières internes et des politiques industrielles nationales ne s’est cependant pas accompagné de la construction de protections équivalentes aux frontières de l’Europe, en dehors du cas très particulier de la Politique agricole commune. On n’a pas assisté non plus à la mise en place d’une politique industrielle à l’échelle de l’Union. Le poids de l’idéologie libérale au niveau des instances européennes a naturellement joué.

européenne. Prévue d’abord pour les marchés de biens, la logique du marché commun s’est ensuite étendue à la fourniture de services et aux investissements étrangers avec l’Acte unique, adopté en 1986. Outre les droits de douane, ce processus a – logiquement – conduit à démanteler l’ensemble des outils utilisés traditionnellement par les États pour favoriser «  leurs  » acteurs économiques  : subventions, préférences dans l’attribution des marchés publics, contrôle des fusions et acquisitions… De ce fait, les États européens ne pouvaient plus agir que sur la fourniture d’un environnement favorable aux entreprises en termes de qualité des infrastructures, de qualification de la main-d'œuvre, etc. Tout en leur offrant parallèlement une fiscalité et un coût du travail plus faibles qu’ailleurs. La contradiction entre ces deux impératifs entretient évidemment un rapport étroit avec l’accroissement structurel des déficits et des dettes publics au sein de l’Union, et ce avant même la crise.

Les États ne veulent pas de politique industrielle européenne
De plus, la faiblesse structurelle des politiques industrielles et commerciales européennes est profondément liée à l’histoire de la construction

Le marché européen a une histoire très différente de celle du marché américain
Ce démantèlement des barrières internes et des politiques industrielles nationales ne s’est cependant pas accompagné de la construction de protections équivalentes aux frontières de l’Europe, en

72 dehors du cas très particulier de la Politique agricole commune. On n’a pas assisté non plus à la mise en place d’une politique industrielle à l’échelle de l’Union. Le poids de l’idéologie libérale au niveau des instances européennes a naturellement joué. On aurait tort cependant de surestimer ce facteur. Le fait de doter l’Union d’une politique industrielle digne de ce nom obligerait à renforcer les instances européennes, ce dont ne veulent pas les gouvernements des États membres. Cela entraînerait aussi une spécialisation accrue des différents territoires sur un type de production donné, à l’instar de ce qu’on observe au sein des États-Unis. Cette perspective ne pose pas de grosses difficultés aux petits pays : la Finlande a depuis longtemps intégré qu’en dehors des produits dérivés du bois et de la téléphonie mobile, il lui fallait importer le reste. Mais cette idée est beaucoup plus difficile à accepter, pour des raisons tout à fait compréhensibles, par des grands pays comme la France, qui avaient l’habitude de produire à peu près tout sur leur territoire. Enfin, une politique industrielle commune nécessiterait une augmentation significative du budget européen. Mais, même après la crise, il n’en est pas question  : David Cameron, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ont au contraire adressé ensemble début 2011 une lettre au président de la Commission européenne pour exiger le gel du budget européen jusqu’en… 2020.

Pourquoi l’Europe n’a pas de politique industrielle

anglais, français et autres ont très peu fusionné entre eux pour former des géants dont les marchés principaux soient situés sur le Vieux Continent. D’abord parce que ce type de fusion restait politiquement sensible  : le fait qu’un leader industriel allemand (ou anglais) rachète son homologue français (ou réciproquement) passe toujours mal, malgré plus de cinquante ans d’intégration européenne. Il y a bien eu la formation d’Aventis en 1991 (aujourd’hui Sanofi-Aventis), à partir de Rhône-Poulenc et de Hoechst, mais c’est plutôt l’exception qui confirme la règle. Ces difficultés politiques ont été renforcées par l’intégrisme de la Commission européenne en matière de concurrence. En effet, le risque était grand de voir une fusion refusée par Bruxelles et cette attitude de la Commission a découragé la plupart des velléités de consolidation industrielle intra-européenne.

Les multinationales européennes ne veulent pas entendre parler de protectionnisme
Du coup, les champions nationaux ont surtout cherché leur salut hors de l’Union, en investissant dans un premier temps massivement aux ÉtatsUnis dans les années quatre-vingt-dix, puis plus récemment en Asie et dans les autres pays émergents en forte croissance. Mais, de ce fait, ces acteurs multinationaux n’ont aucun intérêt à ce que l’Union se dote de protections accrues à ses fron-

Il n’existe pas d’entreprises européennes
De plus, dans l’histoire, les politiques de protection du marché intérieur ont toujours résulté d’un lobbying intense de la part des industriels. Or, aujourd’hui, les grandes entreprises d’origine européenne ne sont pas demandeuses. Pourquoi ? Parce que le processus d’intégration européenne a été largement concomitant de l’essor de la mondialisation et que, pour cette raison, il n’a pas abouti à la création de véritables entreprises « européennes ». Les champions nationaux allemands, italiens,
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Les champions nationaux ont cherché leur salut hors de l’Union, en investissant dans un premier temps massivement aux États-Unis dans les années quatre-vingt-dix, puis plus récemment en Asie et dans les autres pays émergents en forte croissance. Mais, de ce fait, ces acteurs multinationaux n’ont aucun intérêt à ce que l’Union se dote de protections accrues à ses frontières.

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tières : ils redoutent que des mesures de protection du marché de l’Union ne compliquent leur déploiement à l’extérieur de l’Europe, largement prioritaire à leurs yeux vis-à-vis de la défense de leurs parts de marché dans un espace en faible croissance comme le Vieux Continent. C’est la raison pour laquelle les lobbies patronaux n’exercent, en dehors de quelques secteurs particuliers, aucune pression en faveur d’un protectionnisme européen.

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L’Europe a, comme les États-Unis, un problème bilatéral – de plus en plus massif – vis-à-vis de la Chine. Mais, là non plus, l’Union n’arrive pas à parler d’une seule voix, parce que chacun des gouvernements des grands États membres souhaite continuer à traiter directement avec les autorités chinoises pour leur vendre « ses » trains à grande vitesse, « ses » centrales nucléaires…

Le trou noir de la politique de change
Par ailleurs, de nos jours, les politiques commerciales ne se jouent plus que très marginalement autour des droits de douane imposés aux frontières : le taux de change des monnaies est devenu le moyen principal dont se servent les États pour protéger leurs marchés et favoriser leurs producteurs. En Europe, la gestion du taux de change de l’euro est théoriquement une prérogative du Conseil des ministres de l’Union. Mais les États européens ont des intérêts divergents sur ce plan. Les Allemands, qui s’en sortent actuellement à l’export mais importent beaucoup de gaz et de pétrole et envoient beaucoup de touristes hors de la zone euro, trouvent avantage à ce que l’euro soit une monnaie chère, tandis que les pays d’Europe du Sud, qui exportent peu et reçoivent par contre beaucoup de touristes, plaideraient plutôt pour un euro moins fort. Moyennant quoi les Européens n’ont jamais été capables jusqu’ici de définir explicitement la politique de change qu’ils souhaitent. C’est la raison pour laquelle l’euro sert de simple variable d’ajustement à la concurrence à laquelle se livrent Chinois et Américains sur ce terrain, à travers une gestion politique très active de leurs taux de change réciproques. Avec comme résultat une dévaluation du yuan chinois de 17  % par rapport à l’euro entre avril 2005 et février 2011, compensant une part non négligeable des hausses de salaires intervenues en Chine.

La question chinoise est centrale
La question des déséquilibres des échanges extérieurs européens se pose en effet essentiellement vis-à-vis de la Chine : ce pays constitue aujourd’hui, et de très loin, le principal déficit commercial de l’Union, avec un trou de 167 milliards d’euros en 2010, soit 1,4 % du PIB européen. Le problème européen n’est pas vraiment celui d’un protectionnisme classique comme au XIXe  siècle : vis-à-vis de la plupart des pays du Sud non producteurs de pétrole ou de gaz, l’Europe dégage au contraire des excédents importants, et ce qu’il faudrait pour rééquilibrer les échanges serait plutôt, nous l’avons dit, une plus grande ouverture du marché européen à leurs exportations. Par contre, l’Europe a, comme les États-Unis, un problème bilatéral – de plus en plus massif – vis-à-vis de la Chine. Mais, là non plus, l’Union n’arrive pas à parler d’une seule voix, parce que chacun des gouvernements des grands États membres souhaite continuer à traiter directement avec les autorités chinoises pour leur vendre «  ses  » trains à grande vitesse, «  ses  » centrales nucléaires… Et, pour cela, il faut bien sûr éviter de leur faire trop de peine. Moyennant quoi l’Europe en tant que telle n’a pas de politique commerciale à l’égard de la Chine et ne se donne aucun moyen pour rééquilibrer ses relations avec elle. Au contraire, la Chine profite actuellement des difficultés résultant de la crise des dettes publiques en Europe pour accentuer sa pression et diviser pour

74 mieux régner. Les autorités chinoises disent en gros aux pays en difficultés  : si l’Union européenne et le Fonds monétaire international vous font trop de misère, nous sommes prêts à vous aider. À condition, bien sûr, que vous acceptiez que nous fassions de vos pays des têtes de pont pour nos investissements en Europe. Et cela fonctionne  : une société chinoise gère le port du Pirée, naguère principal port européen, et les armateurs grecs ont accepté de commander leurs bateaux en Chine. L’ampleur des déséquilibres commerciaux qui se sont creusés vis-à-vis de la Chine, l’agressivité croissante des multinationales chinoises sur les marchés européens et les problèmes importants que posent leurs pratiques en matière de propriété intellectuelle pourraient cependant servir de catalyseur à un sursaut européen. Et cela d’autant plus que, malgré ses succès actuels, l’industrie allemande n’est pas la moins menacée par le déploiement des multinationales chinoises, comme on commence à l’observer notamment sur le terrain des énergies renouvelables.

Pourquoi l’Europe n’a pas de politique industrielle

Un espoir : la conversion écologique de nos économies
Mais c’est probablement surtout autour du défi central du XXIe siècle – la conversion écologique des économies – qu’il est possible – et de toute façon nécessaire – de construire une politique industrielle plus intégrée en Europe. L’Europe, qui ne possède quasiment plus sur son territoire de ressources en énergie fossile ou en matières premières non renouvelables, a un besoin vital de réduire sa dépendance à l’égard de ces ressources. C’est probablement un des seuls domaines sur lequel les opinions européennes seraient prêtes à accepter un effort commun supplémentaire. L’Europe a pris déjà – et devrait continuer à prendre dans le futur – des positions plus avancées en matière écologique que celles que la communauté internationale est prête à adopter. Concernant en particulier la lutte contre le changement climatique, il paraît improbable qu’on
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parvienne à définir des politiques ambitieuses pour succéder, après 2012, au protocole de Kyoto, tout en associant au processus les États-Unis, la Chine et l’Inde, ce qui est indispensable. Si accord international il y a, il risque d’être très en retrait par rapport au type d’engagements pris antérieurement dans le cadre du protocole de Kyoto, et aux politiques que l’Union a d’ores et déjà arrêtées jusqu’en 2020 avec son objectif de « trois fois vingt » (20 % d’efficacité énergétique en plus, 20 % d’émissions de gaz à effet de serre en moins et 20 % d’énergies renouvelables dans le « mix » énergétique). Le risque existe que les acteurs économiques européens subissent des contrecoups importants en termes de délocalisation et de concurrence déloyale de la part d’acteurs qui subiront des contraintes environnementales moins fortes. Le fait d’être soumis à des normes plus strictes que les voisins peut toutefois aussi constituer un avantage concurrentiel : cela oblige en effet à développer de nouveaux produits et procédés qui donnent de l’avance aux industriels du pays ou de la zone concernée au moment où les autres doivent s’y mettre à leur tour. Il n’empêche : le relatif isolement européen dans ces matières devrait nous conduire à envisager une «  taxe carbone aux frontières  », c’est-à-dire un dispositif qui permette de s’assurer que les produits qui entrent dans l’Union ont eux aussi acquitté leur écot à la lutte contre le changement climatique. Une mesure défendue notamment de manière convaincante par l’économiste Olivier Godard. Faute de quoi les mesures prises en Europe risquent non seulement de nuire à la production européenne, mais aussi d’être sans effet sur le climat puisqu’elles se traduiraient par davantage d’importations en provenance de pays qui ne font rien pour limiter les émissions. Si nous ne prenons pas ce type de mesures, l’autre risque, qui a déjà commencé à se concrétiser, serait que l’Union abaisse notablement ses ambitions en matière environnementale pour protéger ses industries. Il ne s’agit pas cependant de mesures « protectionnistes » au sens où il s’agirait d’avantager les productions européennes, mais simplement d’assurer aux producteurs européens des conditions comparables vis-à-vis des

Le Dossier
Même s’il n’est pas question à mon sens de s’inscrire dans une perspective de « démondialisation » et de repli sur soi, il est urgent, tant sur le plan strictement industriel que sur le plan écologique, de doter l’Europe de politiques plus actives vis-à-vis de ses partenaires commerciaux et plus protectrices de son marché intérieur. Tout en arrêtant, a contrario, de chercher à imposer une ouverture forcenée à nos partenaires du Sud.

75 tion » et de repli sur soi, il est urgent, tant sur le plan strictement industriel que sur le plan écologique, de doter l’Europe de politiques plus actives vis-àvis de ses partenaires commerciaux et plus protectrices de son marché intérieur. Tout en arrêtant, a contrario, de chercher à imposer une ouverture forcenée à nos partenaires du Sud. Une évolution en ce sens implique cependant de surmonter à la fois l’opposition des États membres, et en particulier de la France, qui ne veulent pas céder de prérogatives à l’Union en la matière et l’inertie des multinationales européennes, pour lesquelles le marché européen ne constitue plus un enjeu majeur. L’ampleur des déséquilibres qui se sont creusés entre l’Europe et la Chine pourrait finir par faire céder ces barrières. Ainsi que les contraintes imposées par la crise écologique.

contraintes environnementales que leur fabrication entraîne. Bref, même s’il n’est pas question à mon sens de s’inscrire dans une perspective de « démondialisa-

Corinne Bord

L’Économie sociale l’autre modèle
Septembre
2008  : la crise financière plonge le monde dans des interrogations sur un système capitaliste hors de tout contrôle. Il est indispensable de s’attaquer aux causes profondes de ce cataclysme, car c’est bien la logique de l’économie spéculative et virtuelle qui est en cause. Plus que jamais, l’économie sociale représente une autre voie pour construire un modèle respectueux de l’Homme et de l’environnement. Un modèle social, économique et sociétal où la démocratie est autant présente dans la société que dans l’entreprise. Sous les feux de l’actualité, l’économie sociale s’impose comme élément d’un nouveau monde. Corinne Bord est vice-présidente de la Fédération Léo Lagrange, et vice-présidente de la Conférence permanente des coordinations associatives (CPCA), en charge des questions européennes. C’est à ce titre qu’elle siège au conseil d’administration du CEGES et au Conseil supérieur de l’économie sociale.

64 pages - Ft : 10,5 x 15 cm - Prix public : 5 e ISBN : 978-2-916333-49-6

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Souhaite recevoir …… exemplaire(s) de l’ouvrage L’économie sociale, l'autre modèle au prix 5 e, + 1 e de participation au frais de port. (franco de port à partir de 10 exemplaires commandés) Ci-joint mon règlement de la somme de …………… Euros à l’ordre de Encyclopédie du socialisme DaTE : SIGNaTURE :

Michel Aglietta
est professeur à l’université de Paris Nanterre. Il est notamment l’auteur de La crise. Les voies de sortie, Michalon, Paris, 2010

Consolider l’endettement public et renforcer l’euro pour promouvoir la croissance durable en Europe

L

a détérioration fulgurante des dettes publiques en Europe à partir de 2009 n’a rien à voir, hormis la Grèce, avec une dégradation progressive de la gestion des finances publiques. Elle résulte d’un événement systémique qui a contraint les États à prendre en charge les dettes privées et à soutenir des économies qui s’effondraient. Il s’agit d’un surgissement de l’endettement public comparable à ceux qui ont été provoqués par des guerres ou par la crise financière globale des années trente. À son tour, le problème posé par la consolidation de ces dettes est similaire à celui qui a confronté les pouvoirs publics dans le passé à la suite de ces événements. Les expériences du passé, notamment celles qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, montrent que les dettes se résorbent sur des périodes longues sans traumatisme majeur si l’on adopte les bonnes politiques. Il existe, en effet, plusieurs canaux possibles

de réduction des dettes. L’art se trouve dans leur combinaison. La croissance économique maintenue sur le moyen terme est la voie royale. Mais elle ne se décrète pas et implique des politiques très volontaristes qui ont totalement disparu d’Europe et qu’il importe de retrouver. La voie japonaise est le piège dans lequel les errements actuels des gouvernements européens risquent de nous faire tomber. Elle se traduit par des ajustements budgétaires et des

La voie japonaise est le piège dans lequel les errements actuels des gouvernements européens risquent de nous faire tomber. Elle se traduit par des ajustements budgétaires et des plans d’austérité qui n’en finissent pas, parce qu’ils entretiennent la croissance basse. La raison est la force d’attrition sur l’économie résultant de la détérioration des facteurs de croissance qui dépendent des dépenses publiques.

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Consolider l’endettement public et renforcer l’euro pour promouvoir la croissance durable

plans d’austérité qui n’en finissent pas, parce qu’ils entretiennent la croissance basse. La raison est la force d’attrition sur l’économie résultant de la détérioration des facteurs de croissance qui dépendent des dépenses publiques. Mentionnons comme repoussoir la voie de l’entre-deux-guerres  : les défauts massifs et les restructurations forcées qui détruisent le capital et plongent les économies dans une spirale dépressive, jusqu’à ce que le désendettement ait atteint son terme et que le manque de capital crée une nouvelle demande. Si l’on oublie l’euthanasie instantanée des créanciers domestiques de l’État par un surgissement de l’hyperinflation type république de Weimar, il reste une voie qui a fait merveille aux États-Unis après la seconde guerre mondiale : un cocktail d’inflation chronique et stable (autour de 3 %) et d’une politique monétaire visant des taux d’intérêt réels négatifs. Cette dernière voie est tout à fait rationnelle. C’est une taxation implicite de l’épargne qui se substitue à l’augmentation de la pression fiscale (taxation explicite des revenus) lorsque celle-ci est entravée par la collusion d’intérêts économiques et politiques produite par la globalisation financière. C’est la politique actuellement suivie par Ben Bernanke devant la paralysie du Congrès. Comment l’Europe peut-elle tenir compte de ces enseignements ?

Pas de résolution des dettes souveraines sans stabilité financière
La focalisation sur la crise des dettes publiques tend à faire oublier l’essentiel : c’est par le comportement des banques engagées dans le financement de la spéculation immobilière que la crise s’est diffusée. Toute réforme qui ne voit pas que les dettes publiques sont contaminées par les pertes cachées des bilans bancaires est vouée à l’échec. Parce que les pertes latentes dorment dans leurs bilans, les banques sont vulnérables à la détérioration des finances publiques et rendent la relance du crédit pour la croissance très problématique. Il faut donc reconnaître la nécessité de restructurer
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les dettes publiques dans les pays où c’est nécessaire et recapitaliser les banques mises en péril par ce processus. Corrélativement la politique macro prudentielle doit surveiller la dynamique de la dette privée et du prix des actifs. L’idée majeure est que la dette totale des nations sera d’autant mieux contrôlée qu’une régulation financière contra cyclique sera mise en œuvre et que la politique monétaire se préoccupera du niveau des taux longs. Ensuite pour retrouver le lien entre finance et croissance, il faut surtout sortir de l’ornière des règles automatiques de contrôle des finances publiques, du type pacte de stabilité et encore pire, règle constitutionnelle. La première réforme est de réguler la concurrence fiscale pour éviter qu’elle déclenche des processus pervers. La deuxième est d’instituer une agence européenne indépendante d’évaluation des finances publiques, capable d’analyser les liens entre structure du budget et croissance de long terme. Sur cette base, une telle agence pourrait remplacer les agences de notation actuelles vis-à-vis des marchés en fournissant des notes fondées sur des évaluations de grande qualité. Elle rendrait ainsi possible rationnellement l’émission d’eurobonds. Un marché d’eurobonds serait un atout majeur pour la zone euro. Elle créerait un marché unifié de titres publics de grande taille et profondeur, directement concurrent du marché financier américain. Ce serait un attracteur de capitaux en provenance du reste du monde pour financer les investissements d’innovation qui relèveraient la croissance potentielle. L’émission d’eurobonds requiert deux conditions fondamentales qui font partie du renouvellement de

Un marché d’eurobonds serait un atout majeur pour la zone euro. Elle créerait un marché unifié de titres publics de grande taille et profondeur, directement concurrent du marché financier américain. Ce serait un attracteur de capitaux en provenance du reste du monde pour financer les investissements d’innovation qui relèveraient la croissance potentielle.

Le Dossier
la gouvernance : d’une part le processus d’évaluation que nous avons évoqué, d’autre part une forte coordination des politiques budgétaires selon la procédure dite des semestres européens. L’évaluation définirait une gamme de bonus/malus pour l’émission des titres publics des pays membres, en fonction des critères utilisés par l’agence d’évaluation, qui modulerait le coût de leurs émissions par rapport au taux d’intérêt moyen des eurobonds. En fondant un marché des eurobonds sur une évaluation objective incontestable parce qu’approfondie et indépendante, tous les pays, y compris l’Allemagne, pourraient bénéficier de la liquidité supérieure à celle des marchés nationaux de dettes publiques séparés. Bénéficiant de notations fondées sur la reconnaissance de la production de valeur due aux investissements publics, donc des flux de recettes futures, les États auraient un intérêt majeur à réorganiser leur politique financière vers une programmation à moyen terme comportant un montant élevé de dépenses publiques productives et une structure fiscale plus efficace. La coordination de la politique budgétaire ne peut être efficace que dans le cadre d’une concertation des politiques macroéconomiques. En effet, une leçon essentielle de la crise financière pour la gouvernance de la zone euro est qu’un dispositif de surveillance et de contrôle est voué à l’échec s’il n’englobe pas la dynamique de la dette privée. Cela veut dire que le dispositif doit être de l’ordre de la supervision active plutôt que des règles automatiques et qu’il doit englober les dérapages du crédit privé, les prix des actifs et les évolutions des taux de change réels, c’est-à-dire de la compétitivité. L’idée majeure est que la dette publique sera d’autant mieux contrôlée qu’une régulation financière contra cyclique sera mise en œuvre et que la politique monétaire se préoccupera du niveau des taux longs. Concernant la procédure budgétaire proprement dite, il s’agit d’impliquer les parlements nationaux dans une programmation budgétaire pluri annuelle constituant un cadre contraignant dans lequel les lois de finances devront s’inscrire. La coordination devrait se faire dans le cadre d’une

79 procédure agréée par tous les gouvernements de l’examen en commun préalable des choix budgétaires de chaque pays. Des préprogrammations budgétaires pour la loi de finances à venir seraient préparées par les gouvernements et envoyées à Bruxelles pour examen par la Commission, puis débat européen au conseil des chefs d’État et au Parlement européen. Des décisions mutuellement contraignantes en résulteraient pour le budget de l’année à venir qui devraient être validées dans les lois de finance nationales.

Le pacte pour l’euro et l’enjeu de la croissance soutenable
Les innovations de gouvernance ne seront efficaces que si les pays européens se redonnent un projet de croissance. La seule manière de sortir du piège de la croissance molle est de promouvoir des investissements de long terme en capital physique, capital naturel et capital humain. La réduction des coûts de la santé par des politiques de prévention à grande échelle et par le développement des biotechnologies, l’énergie propre et ses réseaux de distribution auto régulés, l’adaptation des villes au changement climatique doivent être les objectifs d’une programmation budgétaire à long terme. Il en est de même des infrastructures de transport transeuropéen à basse intensité carbone, c’est-à-dire une priorité au rail par un réseau dense à grande vitesse couvrant l’Europe. L’investissement en capital humain, pour élever massivement les qualifications de la population jeune et pour renouveler les compétences tout au long de la vie active, devrait faire partie d’une politique à long terme de l’emploi qui est la seule manière d’avoir raison du chômage structurel. À l’heure actuelle, les gouvernements sont engagés dans des politiques exclusivement court-termistes, susceptibles de provoquer des résultats opposés à ceux que l’on recherche. Sans perspectives de long terme, l’austérité budgétaire conduit inexorablement à un régime permanent de croissance molle, tandis que les marchés financiers imposent des taux

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Consolider l’endettement public et renforcer l’euro pour promouvoir la croissance durable

À l’heure actuelle, les gouvernements sont engagés dans des politiques exclusivement court-termistes, susceptibles de provoquer des résultats opposés à ceux que l’on recherche. Sans perspectives de long terme, l’austérité budgétaire conduit inexorablement à un régime permanent de croissance molle, tandis que les marchés financiers imposent des taux d’intérêt trop hauts pour la croissance entravée.

d’intérêt trop hauts pour la croissance entravée. Seule une politique de croissance de l’ensemble de l’Europe, donc un relèvement du taux d’investissement, peut éviter l’insolvabilité des pays qui sont pris dans le cercle vicieux. Pour élever l’investissement et l’orienter vers les priorités de long terme, il faut modifier profondément la structure des rendements et des risques par rapport aux errements des années précédant la crise. Pendant près de vingt ans la finance a prospéré sur la surconsommation financée à crédit dans le mépris de la conservation de l’environnement. La politique budgétaire n’a eu qu’une orientation persistante : abaisser les impôts sur le capital. L’incidence de ces dispositions sur l’allocation du capital a été fort claire  : favoriser autant que faire se peut l’amplification des rendements à court terme. Une régulation financière plus exigeante que ne le propose Bâle III est nécessaire pour mettre de l’ordre dans la structure des rendements et des risques qui rende possible une intermédiation financière de long terme. Les investisseurs dont la nature du passif devrait conduire à des allocations d’actifs prenant en charge le long terme, doivent pouvoir trouver avantage à gérer les risques extrafinanciers inhérents aux investissements de la croissance soutenable, plutôt qu’à surfer sur la volatilité des marchés financiers. Pour infléchir la structure des rendements des actifs dans un sens favorable aux investissements durables, la manière la plus efficace est de faire évoluer les prix relatifs par la
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fiscalité. La consolidation budgétaire en Europe ne doit donc pas se contenter d’augmenter les impôts ou de diminuer les dépenses, elle doit saisir l’opportunité de faire évoluer la structure de la fiscalité et celle des dépenses. En outre, parce que les pays européens ont des contraintes budgétaires prégnantes, ils ne vont pas s’engager dans des politiques ambitieuses d’investissement. La seule solution est une politique d’ampleur européenne, financée par un dispositif qui implique une avancée dans l’utilisation du budget européen, dédiée au financement du relèvement de la croissance potentielle. C’est en même temps par cette voie que les populations des pays européens reconnaîtront le bien fondé de la construction européenne. Il faut donc créer deux impôts levés au niveau européen par décision du Parlement européen : une taxe sur les transactions financières largement justifiée par le caractère transfrontière des entités financières et par la légitimité de capter une partie de la rente prélevée par ces institutions sur l’économie d’une part, une taxe carbone avec prélèvements aux frontières, justifiée par l’incitation indispensable aux investissements bas carbone d’autre part. Le produit de ces taxes doit servir de capital pour garantir une intermédiation financière destinée à financer les innovations qui nous engageront sur un sentier de croissance durable. Sur la base du capital de garantie provenant du produit de la nouvelle fiscalité européenne, la

Il faut créer deux impôts levés au niveau européen par décision du Parlement européen : une taxe sur les transactions financières largement justifiée par le caractère transfrontière des entités financières et par la légitimité de capter une partie de la rente prélevée par ces institutions sur l’économie d’une part, une taxe carbone avec prélèvements aux frontières, justifiée par l’incitation indispensable aux investissements bas carbone d’autre part.

Le Dossier
Communauté peut soit utiliser la banque européenne d’investissement pour accroître sensiblement sa capacité d’emprunt, soit créer un Fonds vert européen (FVE). Ce serait un intermédiaire financier non bancaire qui attirerait l’épargne longue des investisseurs institutionnels à son passif et fournirait des crédits et des apports en capital à des organismes financiers divers et spécialisés dans le financement des investissements environnementaux à son actif. Le FVE deviendrait un formidable vecteur du financement de l’innovation pour l’Europe qui pourrait ainsi garder le leadership technologique dans le domaine le plus décisif du régime de croissance de l’actuel demi-siècle. Ce serait un outil permettant à l’Europe de réaliser la cohérence entre la politique climatique, celle de l’environnement en général et la politique macroéconomique. Le FVE opérerait comme un intermédiaire financier de long terme amenant un apport décisif dans ce rôle au système bancaire défaillant. Il offrirait une large gamme de crédits à des organismes financiers spécialisés dans le financement

81 de projets (banques de développement et d’investissement, organismes de crédit spécialisés dans les financements sectoriels, etc.). Il pourrait intervenir en capital dans des partenariats publics privés pour mener à bien des projets structurants d’un nouveau modèle de croissance. Certes les critères de distribution des financements du Fonds sont à préciser, sachant que le principe de diversification des risques pour conserver en permanence la note maximale des obligations qu’il émet serait une contrainte financière qui limite les dérives vers des allocations « politiques ». L’essentiel est fondamentalement de modifier la rentabilité du capital en y incorporant le prix des externalités négatives liées au CO2. Une avancée de l’Europe dans ce domaine, sachant que la Chine est déjà engagée dans le redéploiement des investissements pour la production d’énergie propre et pour la réduction de l’intensité énergétique, donnerait une impulsion à la négociation internationale. Elle rendrait l’hostilité américaine à la définition d’une politique climatique au niveau fédéral difficile à poursuivre.

Polémique

i majuscule comme Instituteur
« Un enfant nul, ça n’existe pas »

déclare Guy Georges, ancien secrétaire général du Syndicat national des instituteurs et professeurs de collèges, dans son dernier livre. Il répond ainsi, par avance, au document de l’UMP Du savoir pour tous à la réussite de chacun qui, selon lui, reprend sous un rideau de fumée la théorie, vieille de plus de 30 ans, de l'école inégalitaire inspirée par le club de l'Horloge. Son ouvrage est un témoignage et un rappel. Guy Georges fut le concepteur de l'École Fondamentale, œuvre collective des adhérents du Syndicat national des Instituteurs et des Professeurs de collège, qui refusaient la suite de réformes contradictoires, la désorganisation, l’asphyxie de l’enseignement de la jeunesse et l’organisation d’une concurrence partiale. Il en rappelle les objectifs toujours actuels, et relate sans concession les obstacles rencontrés. Pourquoi aujourd'hui ? La question que se posaient ces éducateurs demeure avec davantage d'acuité aujourd’hui : « Quel sens donner à notre fonction ? » Comme hier, les solutions existent qui concilient l'émergence de l'élite et l'élévation du niveau d'ensemble d'une classe d'âge. Récemment sont réapparus, par fragments, les principes essentiels d'une scolarité de la réussite exposés il y a quarante ans et qui peuvent être utiles si, enfin, à l'intention suivent les actes. L'Instituteur, avec le « i » majuscule que lui confère son étymologie, ne peut rester indifférent devant la comparaison imprudente et insultante qui lui fut faite par la plus haute autorité de l'État, un jour de décembre 2007 à Rome et qui traduit un choix idéologique auquel la République laïque doit s'opposer. Préfacé par Hubert Montagner, docteur es sciences (psychophysiologie) ancien directeur de recherches à l’INSERM, spécialiste des rythmes de vie de l’enfant et de l’adolescent, cet essai est une référence pour tout décideur, intervenant, usager, citoyen que l'enseignement de la jeunesse préoccupe.

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VIENT DE PARAÎTRE

ISBN : 978-2-36488-000-9 224 pages Ft : 14 x 20,5 cm Prix public : 18 e

A retourner sous enveloppe affranchie à : GRAFFIC DIFFUSION, 62, rue Monsieur Le Prince, 75006 Paris
p MR. p MmE. p MLLE. ADRESSE CODE pOSTaL E-MaIL p souhaite recevoir …… exemplaire(s) de l’ouvrage i majuscule comme Instituteur, au prix de 18 euros, franco de port. Ci-joint mon règlement de la somme de …………… euros par chèque à l’ordre de GRAFFIC Diffusion DaTE : SIGNaTURE : VILLE PRÉNOm

BON DE COMMANDE

Claude Lelièvre
est historien de l’éducation et professeur à l’université René Descartes-La Sorbonne. Il est notamment l’auteur de Les politiques scolaires mises en examen : Onze questions en débat, ESF, Paris, 2008

Refonder l’école. Un nouveau pacte éducatif

es derniers résultats du « Baromètre des services publics » (sondage BVA pour France Info et les Échos, paru en juillet dernier) mettent l’éducation au tout premier rang des priorités. Une première. Pour 60  % des Français interrogés, l’éducation vient en tête de leurs attentes prioritaires en matière d’action publique. En hausse de près de 20 % par rapport à la précédente vague d’enquête (datant de 2010), alors que jusqu’ici la priorité des Français était l’emploi et la lutte contre le chômage (qui arrive désormais en deuxième position). Par ailleurs, un sondage CSA effectué le 10 août dernier fait apparaître que « l’école et l’éducation » (avec 35 % de réponses) figurent en deuxième position (après « l’emploi », qui recueille 42 % des avis) lorsqu’on demande aux sondés « Quels sont, parmi les sujets suivants, ceux qui vous paraissent les plus importants en France aujourd’hui ? (deux réponses possibles) ». Suivent de loin « l’assurance-maladie

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et la santé  » (21  % des réponses), le «  pouvoir d’achat » (20 %), les « retraites » (18 %), la « dette publique de la France » (17 %), « l’environnement » (10 %), « la sécurité des biens et des personnes » (10 %), « l’immigration » (8 %), « les impôts et les taxes » (7 %), « la politique étrangère » (3 %), aucun de ces sujets (non suggéré)  : 2  %. Certes, on sait que les sondages ont leurs limites (même lorsqu’ils ont été effectués selon les règles de l’art, ce qui est le cas en l’occurrence)  ; mais on aurait

Un sondage du CSA effectué le 10 août dernier fait apparaître que « l’école et l’éducation » (avec 35 % de réponses) figurent en deuxième position (après « l’emploi », qui recueille 42 % des avis) lorsqu’on demande aux sondés « Quels sont, parmi les sujets suivants, ceux qui vous paraissent les plus importants en France aujourd’hui ? (deux réponses possibles) ».

86 tort de les rejeter d’un revers de main, car il est vraiment rare que la question éducative se trouve à cette hauteur. Cela reflète sans aucun doute une forte inquiétude ambiante quant à la « question scolaire » en particulier , et une nette prise de conscience de la dégradation accélérée qui a eu lieu sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Des territoires entiers, dans les banlieues et dans les départements ruraux, sont condamnés à un abandon éducatif que la suppression de la carte scolaire n’a fait qu’aggraver. Les retraits de postes par milliers depuis 2007 (66 000 suppressions en cinq ans), la disparition programmée des RASED, la réforme calamiteuse de la formation des enseignants, la réduction brutale à quatre jours de classe par semaine imposée à l’école primaire, l’appauvrissement et le désordre des programmes et des évaluations, notamment dans le primaire et au collège, mais aussi au lycée  : tout cela laisse une Éducation nationale exsangue et désorientée. Les sondages annuels effectués par le CSA à la demande du SNUipp (le principal syndicat de professeurs des écoles) montrent d’ailleurs que cela commence à être clairement perçu par les Français. Alors qu’ils n’étaient en août 2008 que 37 % à estimer que « les mesures prises par le gouvernement pour l’école maternelle et élémentaire » allaient « plutôt dans le mauvais sens », ils sont désormais 50 % à le penser (16 % ne se prononçant pas). Et en août 2011, « la réduction de l’échec scolaire  » est jugée comme

Refonder l’école. Un nouveau pacte éducatif

Face à cette montée de l’inquiétude (voire du rejet) concernant sa politique scolaire, le pouvoir en place tente de jouer (là comme ailleurs) la carte du « mouvement » contre « l’immobilisme », en arguant d’une « révolution » qu’il aurait initié (où l’on passerait du « quantitatif » au « qualitatif »). On peut noter que la première convention de l’UMP en vue des futures élections présidentielles et législatives a été consacrée aux questions scolaires.
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« allant plutôt dans le mauvais sens » par 61 % des Français ainsi que « la formation des enseignants » (par 59 %). Enfin, la politique de non-remplacement d’un enseignant sur deux partant à la retraite est rejetée quasi unanimement (par 82 % des Français selon le dernier sondage du CSA). Face à cette montée de l’inquiétude (voire du rejet) concernant sa politique scolaire, le pouvoir en place tente de jouer (là comme ailleurs) la carte du « mouvement » contre « l’immobilisme », en arguant d’une «  révolution  » qu’il aurait initié (où l’on passerait du «  quantitatif  » au «  qualitatif »). On peut noter que la première convention de l’UMP en vue des futures élections présidentielles et législatives a été consacrée aux questions scolaires. Et les multiples déclarations qui ont eu lieu ces derniers temps vont pour l’essentiel dans le même sens, en ne craignant pas de forcer le ton et de manier l’hyperbole. Le 11 juin, le chef de l’État n’a pas hésité à dire que la « personnalisation » de l’éducation est la « troisième révolution », après celle de Jules Ferry et celle de la « massification ». Et Nicolas Sarkozy a annoncé que, pour cela, l’un des «  grands chantiers du futur  » (sur lequel il « reviendra dans les mois à venir ») portera sur le statut des enseignants (dont le « rôle ne se limite pas à la classe ») conjoint au « développement du rôle de l’établissement ». On aurait tort de penser que c’est là simple improvisation de circonstances. Dans Le Monde du 28 août 2010, le ministre de l’Éducation nationale Luc Chatel avait déjà affirmé que « l’école doit aujourd’hui relever trois défis. Le défi de la personnalisation […]. Deuxième défi  : l’autonomie (de l’établissement) […]. Troisième défi : celui des ressources humaines […]. Tous ces défis reposent sur un changement dans notre manière d’appréhender la question scolaire. Sans bruit, une véritable révolution s’opère sons nos yeux. Une révolution copernicienne : nous sortons d’une approche quantitative du «  toujours plus  » pour aller vers le « toujours mieux ». Une révolution silencieuse  : l’école a moins besoin de grands soirs que de petits matins quotidiens ». Et à l’occasion de sa conférence de presse de rentrée, en septembre de cette

Polémique
Face à la politique éducative désastreuse de ces dernières années, qui a sapé en profondeur les fondements de l’École républicaine et laïque, reconstruire ce que la droite a cassé et réinjecter les indispensables moyens qui font aujourd’hui défaut, ne sauraient suffire et être à la hauteur de l’enjeu. « Refonder l’École » c’est renouveler ses fondements en les retrouvant et en les mettant en œuvre à hauteur du XXIe siècle.

87 peut reprendre ici pour mémoire quelques-unes des propositions qui figurent dans le projet adopté par le Parti socialiste. « Rendre la scolarité obligatoire dès 3 ans ». « L’école primaire, une priorité absolue  » […] c’est donc là qu’il faut concentrer les moyens, en particulier sur le premier cycle des apprentissages […]  ; cela nécessite un engagement particulier  : refonte des programmes et de leurs évaluations, classes à effectifs restreints là où c’est nécessaire, renfort éventuel d’un deuxième professeur dans certaines classes pour personnaliser l’enseignement…  ». «  Le collège doit évoluer en s’inscrivant dans une plus grande continuité avec l’école primaire pour garantir la transmission d’un socle commun pour tous avant la fin de la scolarité obligatoire en permettant une plus grande souplesse des parcours. Nous proposons que les élèves bénéficient d’une culture commune par un large panel d’enseignements communs, pour tous ». « Le lycée de toutes les réussites […]  : atteindre enfin 80 % d’une classe d’âge diplômée du baccalauréat et qualifier 100 % d’une classe d’âge ». Pour aller jusqu’au bout de la réflexion et de la conversion à faire afin de « refonder l’École » sur des bases nettement plus égalitaires, il faut impérativement prendre la mesure de la profonde inégalité de l’École française et de nos « impasses » antérieures. La France, dit-on souvent (et on a raison de la dire) est l’un des seuls pays où l’égalité est une mission pour l’école. Sans doute. Mais la France est aussi l’un des pays où les résultats des élèves à leur sortie de l’école obligatoire sont les plus dépendants de leurs origines socioculturelles, et les plus inégalitaires… Si on opère un bref retour en arrière, on peut constater que la part du PIB (produit intérieur brut) attribué au système scolaire a fortement augmenté durant les cinq premières années du second septennat de François Mitterrand, passant de 6,3 % en 1989 à 7,4 % en 1994, pour rester à peu près à cette hauteur jusqu’à la fin du siècle, et redescendre ensuite (à l’exception d’un certain rebond durant les années où Lionel Jospin a été Premier ministre) jusqu’au pourcentage actuel, à savoir 6 %. Ce qui est assez troublant et pose immé-

année, Luc Chatel a repris avec constance et ostentation le thème de la « troisième révolution », celle de la « personnalisation ». Comme pour toute « révolution », il s’agit bien sûr de « changer de base »  ; mais « silencieusement » («  insidieusement  »), car l’enjeu est en réalité de saper les bases mêmes du service public d’éducation. Cette entreprise est déjà tellement bien entamée qu’il ne saurait suffire de corriger ou d’infléchir ce qui est en route, mais que l’on peut (et que l’on doit sans doute) penser à une « refondation de l’École » pour être à la hauteur du défi. Face à la politique éducative désastreuse de ces dernières années, qui a sapé en profondeur les fondements de l’École républicaine et laïque, reconstruire ce que la droite a cassé et  réinjecter les indispensables moyens qui font aujourd’hui défaut, ne sauraient suffire et être à la hauteur de l’enjeu. Il nous faut retrouver les fondements de l’école et mettre clairement en avant, face aux limitations du néolibéralisme et au désastre social de l’élitisme de notre système scolaire, les finalités premières d’une École républicaine, démocratique et laïque. «  Refonder l’École  » c’est renouveler ses fondements en les retrouvant et en les mettant en œuvre à hauteur du XXIe siècle, pour le XXIe siècle. Il s’agit de refonder l’École républicaine et laïque à partir de sa base fondamentale, à savoir l’École obligatoire (celle que l’on doit à tous et à chacun) ; et de privilégier avant tout pour cela l’enseignement primaire (avec son école maternelle). On

88 diatement question, c’est que les premiers tests PISA qui ont eu lieu en 1999 ont mis en évidence que la France était, parmi les 30 pays étudiés, celui où l’écart des résultats entre les élèves de statuts socioculturels favorisés et ceux de statuts socioculturels défavorisés était le plus important. Et cela pouvait aller jusqu’à un écart inégalitaire double de celui de certains pays, tels que la Finlande bien sûr, mais aussi le Japon ou le Canada (pourtant eux aussi dans la sphère « néolibérale »). Or cela a été montré sur des élèves qui, en France, avaient justement effectué leur scolarité obligatoire au moment de la forte croissance de la part du PIB dévolu au système scolaire. Dur ! Cela indique peut-être simplement qu’il ne faut pas seulement s’intéresser à l’effort global consenti, mais qu’il importe aussi de savoir où vont ces moyens financiers. À ce sujet, l’augmentation des moyens consentis sous le second septennat de Mitterrand est d’abord et avant tout allée aux élèves de lycée, puis – nettement moins – à ceux de collège ; et enfin, en dernier lieu, aux élèves du primaire. Cela d’ailleurs commence à se savoir que le coût moyen de l’élève du primaire français est actuellement inférieur de 14 % à celui de la moyenne des pays de l’OCDE, alors que le coût moyen de l’élève de lycée français est – lui – supérieur de 13 % à celui de la moyenne des pays de l’OCDE. Certes les choix budgétaires ne font pas tout, mais ils sont significatifs de toute une politique et ils y participent activement. In fine, comme l’ont déjà dit les sociologues Christian Baudelot et Roger Establet dès 1989, quand cessera-t-on, en France, de « compter sur la hausse du plafond pour relever le plancher »  ? Et, bien sûr, d’avoir les résultats particulièrement inégalitaires qui vont avec une politique scolaire prioritairement orientée vers un « élitisme dit républicain ». D’autant que la publication, le 13  septembre de cette année, des «  Regards sur l’éducation  » de l’OCDE ne montrent pas de signes d’amélioration, bien au contraire. Le taux de scolarisation des 15-19 ans a diminué en France de 5 % de (89 % à 84 %) alors qu’il augmentait dans le même temps de 9 % dans la moyenne des pays de l’OCDE. Le salaire
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Refonder l’école. Un nouveau pacte éducatif

Comme l’ont déjà dit les sociologues Christian Baudelot et Roger Establet dès 1989, quand cessera-t-on, en France, de « compter sur la hausse du plafond pour relever le plancher » ? Et, bien sûr, d’avoir les résultats particulièrement inégalitaires qui vont avec une politique scolaire prioritairement orientée vers un « élitisme dit républicain ».

moyen des enseignants est inférieur à la moyenne de l’OCDE, aussi bien pour les enseignants débutants, que pour ceux qui ont 10 ou 15 ans d’expérience. Enfin, et sans doute surtout, la France est plus que jamais (avec la Nouvelle Zélande) le pays où l’écart des résultats entre les élèves de statuts favorisés et ceux de statuts défavorisés aux tests internationaux PISA est le plus grand. Dans ce contexte chargé, il n’est pas sans intérêt de noter que le projet d’avis du Conseil économique, social et environnemental (CESE) rendu public ce même mardi 13 septembre souligne que « notre système éducatif a cessé d’être un facteur de réduction des inégalités […]. Plus récemment, une conjoncture défavorable, de très sévères restrictions budgétaires et des suppressions de postes sont venues compromettre cette situation  ». Pour y remédier, le CESE prône de « faire de l’école et du collège la priorité », notamment « en confortant l’école maternelle dans sa mission et en favorisant la socialisation des 2-3 ans  ». Le CESE recommande aussi de « refonder l’éducation prioritaire » en y « concentrant les moyens pour agir de façon intensive », de « rendre réellement professionnelle la formation initiale des futurs enseignants » et de « faire un effort massif de formation continue des personnels ». La question de la formation (initiale et continue) des enseignants doit être effectivement une dimension essentielle si l’on veut vraiment « refonder l’École », la « redresser » à partir de sa base, l’école obligatoire. Plus généralement, cette « refondation » ne peut se faire sans eux (et encore moins contre eux),

Polémique
ce qui implique la mise en place et en œuvre d’un « pacte éducatif » avec les enseignants en premier lieu, et plus généralement avec l’ensemble des acteurs de l’éducation. Signe de son importance et d’un fort accord de principe là-dessus, l’idée d’un « pacte éducatif » a d’ailleurs été formulée par la plupart des candidats aux primaires citoyennes qui viennent de se dérouler. À cet égard, on aurait certainement tort de négliger le travail déjà accompli dans le cadre initial dit de l’Appel de Rennes (lancé il y a plus de trois ans) et qui a abouti à l’Appel dit de Bobigny (rendu public en octobre 2010) lequel a précisément lancé un « appel à la Nation et à ses responsables politiques pour un grand débat national et des engagements solennels avant les échéances nationales qui détermineront l’avenir ». On peut dire en effet que cela a été un événement sans précédent historique, en particulier en raison du nombre et de la diversité des organisations signataires qui se sont mises d’accord non pas sur de simples dénonciations ou refus, mais sur un ensemble de propositions (pas moins de cinq objectifs prioritaires, déclinés en 18 propositions  ; certaines fortement élaborées, d’autres moins mais toutes unitaires). Ce sont en effet exprimés ensemble des syndicalistes (à savoir quatre grandes centrales syndicales  : la CGT  ; la CFDT avec le SGEN – CFDT et la FEP-CFDT  ; l’UNSA avec l’UNSA-éducation, le SE-Unsa et le SEP-Unsa  ; la FSU, avec le SNUipp, le SNES, le SNEP et le SNUEP-FSU)  ; la première fédération de parents d’élèves (la FCPE)  ; la quasi-totalité des associations d’éducation populaires et complémentaires de l’enseignement (avec notamment la présence très active de la Ligue de l’enseignement), des mouvements pédagogiques, les 80 villes du Réseau français des grandes villes éducatrices. Ce n’est pas rien. Cela peut être un appui. C’est en tout cas un signe des temps positif, et sans doute porteur d’avenir. Il est en particulier remarquable que dans ce document signé par de nombreux partenaires et acteurs de l’éducation (notamment syndicaux), la question des moyens n’occupe qu’un espace restreint, même

89 si ce qui est dit vaut la peine d’être connu (car tout à fait significatif des choix prioritaires effectués en commun dans la situation actuelle) : « Nous proposons que le principe d’équité guide toutes les décisions. Ceci nécessite des choix politiques en faveur des territoires et des jeunes subissant aujourd’hui des inégalités et des discriminations insupportables et en faveur de l’école et du collège. Cela exige que l’État joue tout son rôle de garant de l’équité à travers des mécanismes de péréquation entre territoires et oriente d’abord les moyens supplémentaires vers l’école primaire et le collège ». Les propos tenus par des dirigeants de syndicats d’enseignants importants à la dernière rentrée scolaire montrent que les possibilités d’aller vers un « pacte éducatif » à la mesure d’une « refondation de l’École » à l’ordre du jour sont bien présentes. Le 29  août, le site «  ToutEduc  » a souligné que « le Snes n’est “pas fermé à des discussions’’ sur les missions et le statut des enseignants à condition qu’il y ait relance de la démocratisation de l’enseignement. C’est ce que répondent ses trois responsables, interrogés par ToutEduc sur l’après 2012, Nicolas Sarkozy ayant annoncé une refonte du statut, et Martine Aubry une « refondation du système éducatif » […]. Le Snes souhaite un enseignement secondaire pour tous, général, technologique ou professionnel, et une obligation scolaire portée à 18 ans, avec, à terme, un objectif de 100 % au niveau bac ». Le 2 septembre, le SGEN-CFDT a plaidé dans sa conférence de presse pour «  un contrat entre la Nation et son École » et a souligné que «  la nécessité de changer l’École » s’impose comme une évidence dans toute la société. Le SGEN-CFDT s’est prononcé pour « un Grenelle de l’éducation ». Il faut mettre tous les acteurs autour de la table, a-t-il précisé, « y compris les acteurs économiques car les autres forces sociales ont des points de vue à faire valoir. Et il faut prendre le temps du débat ». Le 30 août, le SE-Unsa a indiqué avec force dans son communiqué de presse de rentrée que «  les personnels se refusent à entrer dans un modèle en construction qui a pour objectif de changer la nature

90 même de l’École. Un modèle où la concurrence, la performance, le management seraient les maîtresmots d’un système éducatif concurrentiel dans lequel l’éducation deviendrait un bien de consommation […]. Dans le même temps les personnels perçoivent les limites d’un modèle républicain qui ne tient plus ses promesses et qui n’est plus en capacité d’offrir à chaque élève les voies de son épanouissement personnel et professionnel […]. Notre système éducatif est à la croisée des chemins, conclut le SE-Unsa . L’Éducation est un droit. Il doit être garanti par l’État et relève d’une mission de service public. Il faut tout à la fois cesser l’hémorragie des emplois et refonder l’École de la République ». Le candidat du parti socialiste à l’élection présidentielle du printemps 2012 – François Hollande – a déjà proposé en mai de cette année la mise en place d’« un nouveau pacte éducatif pour démocratiser la

Refonder l’école. Un nouveau pacte éducatif

réussite  » : «  l’école a réussi le pari de la massification, mais pas celui de la démocratisation de la réussite […]. La démocratisation de la réussite passe d’abord par de nouveaux moyens affectés à l’éducation de nos enfants, et donc par l’arrêt des suppressions d’emplois à l’Éducation nationale ; mais aussi par la généralisation de la prise en charge de la petite enfance, par la priorité donnée à l’enseignement primaire… ». Il convient à l’évidence de commencer la réflexion et la concertation le plus tôt possible. L’enjeu est bien là, perçu comme l’un des plus importants par les Français en ce moment des présidentielles  : refonder notre système éducatif aujourd’hui en crise. Et l’axe principal de sa résolution est bien à l’ordre du jour  : la nécessité et la possibilité d’un nouveau pacte éducatif entre la Nation et les professionnels de l’éducation.

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Grand texte

Pierre Mendès France
a été président du Conseil en 1954-1955

Gouverner, c’est choisir Discours d’investiture à l’Assemblée nationale, 3 juin 1953

C

e texte célèbre constitue le premier discours d’investiture de Pierre Mendès France. Il frappa par sa hauteur de vues. Mais il ne permit pas à son auteur d’être investi. Il lui fallut attendre l’année suivante pour obtenir une majorité et entamer une action gouvernementale qui trancha avec la « grisaille » des gouvernements antérieurs depuis 1947. Les enjeux, dont traite Pierre Mendès France, ne sont bien sûr plus les nôtres – encore que les termes de « déclin », de « déficit », « d’emploi », « d’Europe » rendent un son familier aux oreilles contemporaines. Ce discours vaut surtout par la méthode de gouvernement qui y est exposée et qui, elle, mérite encore d’être méditée… Alain Bergounioux, directeur de La Revue socialiste

Le discours
La répétition des crises politiques n’est que le signe du mal profond dont souffre le pays. Du moins, retenons les leçons qu’elles nous apportent. […] […] Quelles responsabilités pèsent donc sur nous si – comme mon patriotisme en a la foi et comme ma raison en a la certitude – il est en notre pouvoir d’arrêter le pays sur la pente fatale et d’opérer le redressement que le monde entier attend, dont le monde entier et la paix ont besoin, et de restituer à la France sa prospérité, son rang et les moyens d’accomplir sa mission ! Si l’enjeu ne peut plus être ignoré, si l’urgence de l’action est devenue évidente, l’incertitude subsiste dans les esprits sur la nature de l’action à entreprendre. Comme on l’a observé, des majorités de composition différente se dégagent sur chacune des grandes questions ; parfois même, il n’y a de majorité que pour repousser toute solution positive. Or, c’est ma conviction que les principaux problèmes

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C’est ma conviction que les principaux problèmes français doivent être considérés comme un tout, que leur solution est une. Il n’y a pas une maladie de nos finances, et une autre de notre économie, une faiblesse de notre diplomatie et une crise de l’Union française, appelant chacune des remèdes distincts. Les causes sont les mêmes, les mesures à prendre forment un tout indivisible.

Gouverner, c’est choisir

français doivent être considérés comme un tout, que leur solution est une. Il n’y a pas une maladie de nos finances, et une autre de notre économie, une faiblesse de notre diplomatie et une crise de l’Union française, appelant chacune des remèdes distincts. Les causes sont les mêmes, les mesures à prendre forment un tout indivisible. L’assemblage des solutions qui recueillent tour à tour des majorités disparates ne constitue pas un programme homogène. Seule, une action cohérente dans toutes ses parties peut tirer le pays des difficultés où il se débat. Elle comporte des concessions de la part des uns comme des autres. Mais, après tant de temps, d’efforts, de sacrifices perdus, l’heure n’est-elle pas enfin venue où politique française et réalités françaises vont pouvoir enfin coïncider ? La politique du choix J’ai déjà dit que la cause fondamentale des maux qui accablent le pays, c’est la multiplicité et le poids des tâches qu’il entend assumer à la fois  : reconstruction, modernisation et équipement, développement des pays d’outre-mer, amélioration du niveau de vie et réformes sociales, exportations, guerre en Indochine, grande et puissante armée en Europe, etc. Or, l’événement a confirmé ce que la réflexion permettait de prévoir  : on ne peut pas tout faire à la fois. Gouverner, c’est choisir, si difficiles que soient les choix. Choisir ne veut pas dire forcément éliminer ceci ou cela, mais réduire ici et parfois augmenter là ; en d’autres termes, fixer des rangs de priorité.
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Certes, il faut accroître dans la mesure du possible la masse des biens produits, de manière à pouvoir accomplir davantage, faire face effectivement à plus de demandes que celles que nous parvenons à satisfaire actuellement. Ce sera un objectif primordial de mon programme et j’y reviendrai longuement. Mais, en attendant, ne disposant que de moyens limités, nous devons veiller soigneusement à les affecter aux objets essentiels, à éliminer ce qui est moins important au profit de ce qui l’est davantage. Dans tous les domaines, nous aurons à transférer l’effort de l’improductif au productif, du moins utile au plus utile. Ce sera la règle d’or de notre redressement, règle universelle valable pour les activités privées comme pour le secteur public. L’État doit donner l’exemple. Laissant de côté pour l’instant les investissements que j’aurai à envisager dans une autre partie de mon exposé, j’examinerai tour à tour les dépenses civiles et les dépenses militaires. Les dépenses de l’État La réalisation des économies doit procéder d’une méthode saine. Les économies sont avant tout des choix  : vouloir éluder ces choix en procédant à des abattements forfaitaires ou à des échenillages empiriques conduit à des résultats absurdes. On finit par mettre hors d’état de fonctionner correctement des services de première nécessité, tout en conservant d’autres dont on pourrait se passer. (Applaudissements à gauche, à l’extrême droite, sur de nombreux bancs au centre et sur quelques bancs

Ne disposant que de moyens limités, nous devons veiller soigneusement à les affecter aux objets essentiels, à éliminer ce qui est moins important au profit de ce qui l’est davantage. Dans tous les domaines, nous aurons à transférer l’effort de l’improductif au productif, du moins utile au plus utile. Ce sera la règle d’or de notre redressement, règle universelle valable pour les activités privées comme pour le secteur public.

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à droite.) Les véritables économies sont productives. Elles obligent à une modernisation et à une rationalisation qui devront être poursuivies énergiquement, selon les méthodes préconisées par le Comité du Coût et du Rendement des services publics, dont les travaux ont bénéficié de la collaboration des organisations syndicales et dont les propositions ont recueilli l’approbation de mes prédécesseurs. Les entreprises publiques ont réalisé d’incontestables progrès dans le domaine de la productivité, progrès qui font honneur à leurs cadres et à leur personnel. Il n’en reste pas moins que seule l’institution de règles de gestion rigoureuse permettra de tirer tout le parti possible de la prise en charge par la collectivité de très vastes secteurs de l’économie française. La solution ne doit pas être cherchée du côté de l’accumulation des contrôles préventifs. C’est sur le résultat que les entreprises publiques doivent être jugées. (Applaudissements à gauche, à l’extrême droite, sur de nombreux bancs au centre et sur quelques bancs à droite.) Une détermination plus exacte de leurs profits et de leurs pertes, une comptabilité de prix de revient plus poussée permettant de suivre une action, et d’en apprécier les effets, et, par là, un accroissement de la responsabilité et de l’initiative des dirigeants, des cadres et des exécutants, telles sont les méthodes dont le nouveau gouvernement s’inspirera. Au nombre des dépenses para-étatiques, figurent celles de la Sécurité sociale. Elle est le gage pour les travailleurs d’une vie moins incertaine, d’une santé plus assurée. C’est défendre la Sécurité sociale que de s’efforcer d’en réduire les imperfections. (Applaudissements au centre et sur de nombreux bancs à gauche, à droite et à l’extrême droite.) Si certaines de ses dispositions ouvrent une porte à la fraude, si elles encouragent une moindre productivité de l’économie, le devoir de ses vrais défenseurs est de chercher les remèdes. Mais dans cette recherche le gouvernement que je formerai, avec votre assentiment, n’oubliera jamais que la Sécurité sociale, est un élément essentiel du progrès de la condition des travailleurs, objectif primordial de sa politique. (Applaudissements sur les mêmes bancs).

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Les dépenses militaires constituent une masse presque égale à celle de toutes les dépenses civiles réunies, investissements mis à part. La Défense nationale est un impératif pour tout pays libre, pour la France, à cause de sa situation géographique, plus que pour tout autre. Elle doit être moderne et efficace. Elle doit être conçue de telle sorte que les charges qui en découlent ne menacent pas sa structure économique et sociale, parce qu’alors elle irait à l’encontre même de son objet.

J’en viens aux dépenses militaires. Elles constituent une masse presque égale à celle de toutes les dépenses civiles réunies, investissements mis à part. Ici encore, il faut avoir le courage de choisir  : mais, dans ce domaine, et là-dessus je voudrais insister, les possibilités de choix ne dépendent malheureusement pas uniquement de nous. Sans nous dissimuler que le désarmement général – que nous ne désespérons pas de voir se réaliser – ouvrira seul les voies aux grands progrès économiques et sociaux, nous plaçant sur le terrain des réalités immédiates il nous faut, à l’instar de nos alliés, et pour ne pas sacrifier tout progrès économique et tout progrès social, comprimer nos dépenses militaires en les révisant et en les aménageant. (Applaudissements sur de nombreux bancs à gauche et sur divers bancs au centre.) La Défense nationale est un impératif pour tout pays libre, pour la France, à cause de sa situation géographique, plus que pour tout autre. Elle doit être moderne et efficace. Elle doit être conçue de telle sorte que les charges qui en découlent ne menacent pas sa structure économique et sociale, parce qu’alors elle irait à l’encontre même de son objet. (Applaudissements sur de nombreux bancs à gauche, au centre et sur plusieurs bancs à l’extrême droite.) […] […] Chacun reconnaît aujourd’hui qu’il est devenu impérieux d’alléger le fardeau que nous impose la continuation de la guerre d’Indochine. L’une des tâches du représentant de la France aux Bermudes

96 sera de rappeler à nos Alliés qu’elle fait peser sur nos épaules des charges écrasantes et qu’elle ronge les forces vives de la Nation. Compte tenu de l’évolution générale des événements d’Asie, il leur soumettra un plan précis en vue de résoudre ce douloureux conflit. Je vous rendrai compte aussitôt après des positions qui auront été prises par le gouvernement. […] Les consommations du secteur privé […] Il me faut maintenant considérer le secteur privé, et cela dans la même perspective, avec le même souci de promouvoir la productivité de l’ensemble de notre pays. Là encore, nous constatons beaucoup de mauvaises utilisations des ressources nationales, beaucoup de gaspillages. C’est ce qui ne ressort que trop du contraste entre une misère extrême et un luxe provocant, contraste qui offense la raison autant que le cœur. (Applaudissements à gauche, au centre et sur divers bancs à droite et à l’extrême droite.) D’autre part, trop souvent l’improductivité ou la moindre productivité est protégée, et avec elle la routine. À cet égard, je n’attends pas de l’institution de contrôles vexatoires et illusoires ce que le jeu de la libre concurrence peut et doit donner  ; encore faut-il que la loi en soit respectée. […] La réforme fiscale associée à une politique sélective du crédit fournira les moyens d’une action visant le double objectif de la justice et de la productivité.

Gouverner, c’est choisir

Une fiscalité moderne doit répartir équitablement les charges et combattre efficacement la fraude  ; elle doit encore assainir et orienter, encourager et soutenir la production, en poussant à l’économie des ressources et à leur meilleure utilisation. Elle peut enfin et elle doit stimuler les investissements privés lorsqu’ils sont conformes à l’intérêt général en leur réservant des avantages appropriés. Le plein-emploi Loin de moi en effet l’idée de chercher le salut dans les restrictions. Ce n’est pas un avenir étriqué que nous voulons préparer à la jeunesse. Il n’y a pas de remise en ordre valable sans remise au travail, pas d’équilibre concevable sans expansion. Il est assurément singulier qu’à l’heure actuelle, en même temps que couve et menace l’inflation, dont il faut nous défendre, l’activité se soit ralentie dans de larges secteurs de notre économie. Il est singulier qu’il y ait des ressources inemployées, des ouvriers en chômage total ou partiel, quand nous assumons tant de tâches et qui dépassent nos forces et quand nous en négligeons d’autres dont l’urgence est égale, parfois supérieure. La stagnation, alors qu’il y a tant à faire, est un douloureux paradoxe ; un ralentissement temporaire des activités n’eût trouvé sa justification que s’il avait servi à éliminer celles qui sont improductives au profit des autres. Telle est la loi d’une économie de libre entreprise. Cette loi a-telle joué  ? Il est malheureusement impossible de répondre par l’affirmative. La prolongation de la stagnation, à plus forte raison un nouveau recul de la production comme celui dont nous sommes menacés, seraient un danger national. Je m’interdis de faire aux travailleurs des promesses que je ne pourrai tenir. Si notre production demeurait au niveau actuel, une plus équitable répartition des revenus serait le seul moyen d’améliorer leur sort. Le spectacle d’inégalités criantes nous fait un devoir d’y recourir  ; mais, ce que ces corrections de répartition peuvent donner est forcément très insuffisant. Il faut donc accroître la masse des biens à répartir. Le sous-emploi des ressources

La réforme fiscale associée à une politique sélective du crédit fournira les moyens d’une action visant le double objectif de la justice et de la productivité. Une fiscalité moderne doit répartir équitablement les charges et combattre efficacement la fraude ; elle doit encore assainir et orienter, encourager et soutenir la production, en poussant à l’économie des ressources et à leur meilleure utilisation.
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La prolongation de la stagnation, à plus forte raison un nouveau recul de la production comme celui dont nous sommes menacés, seraient un danger national. Je m’interdis de faire aux travailleurs des promesses que je ne pourrai tenir. Si notre production demeurait au niveau actuel, une plus équitable répartition des revenus serait le seul moyen d’améliorer leur sort. Le spectacle d’inégalités criantes nous fait un devoir d’y recourir.

97 tions, d’une part, celui de la construction, d’autre part. Il est de toute urgence de remédier au déficit de notre balance commerciale. Sur le plan économique, il risque, en nous privant d’importations indispensables, de provoquer, à bref délai, une véritable asphyxie par insuffisance de matières premières. Sur le plan politique, il nous oblige à solliciter constamment une aide extérieure. Est-ce ainsi que nous sauvegarderons l’indépendance nationale ? (Applaudissements sur de nombreux bancs à gauche, au centre, à l’extrême droite et sur divers bancs à droite.) Parallèlement, la construction sera intensifiée. Il faut construire, parce que la santé physique et morale des travailleurs et de leurs familles, ainsi que la mobilité de la main-d’œuvre sont indispensables au fonctionnement de l’appareil productif. Il le faut parce qu’il serait inadmissible que la crise du logement demeurât sans solution et que toute une génération fût livrée au découragement, sinon poussée à la révolte, pour la raison qu’il lui faudrait renoncer à cet humble idéal qu’est la création d’un foyer. (Applaudissements sur plusieurs bancs à gauche, au centre, et à l’extrême droite.)

et de la main-d’œuvre est un défi à la raison et un défi à la souffrance humaine. Sait-on qu’il prive les travailleurs de 200 milliards de salaires annuels  ? Le plein-emploi est la condition du relèvement du niveau de vie. C’est pourquoi il sera l’objectif primordial du programme du gouvernement. (Vifs applaudissements à gauche, au centre et sur divers bancs à droite et à l’extrême droite.) Les chefs d’entreprises industrielles et agricoles le sauront. Certaines de leurs craintes seront dissipées et le malthusianisme économique deviendra sans excuse. De même, les réticences des travailleurs à l’égard d’une politique de productivité – réticences bien compréhensibles tant que le chômage demeure un risque de la vie ouvrière – pourront être combattues avec des arguments convaincants. Supprimer le chômage total ou partiel, ce n’est pas seulement restituer des salaires normaux aux travailleurs inoccupés ou insuffisamment occupés et, par conséquent, accroître le pouvoir d’achat global de la classe ouvrière  ; c’est aussi rétablir l’équilibre entre l’offre et la demande sur le marché du travail, et rendre aux syndicats dans la négociation des contrats collectifs, et aux salariés individuels dans leurs relations quotidiennes avec leurs employeurs, toute leur indépendance et leur dignité. (Applaudissements à gauche et sur de nombreux bancs au centre et à l’extrême droite.) […] […] Pour ranimer l’économie, pour atteindre le plein-emploi, nous aurons principalement recours à deux moyens  : le développement des exporta-

Il est de toute urgence de remédier au déficit de notre balance commerciale. Sur le plan économique, il risque, en nous privant d’importations indispensables, de provoquer, à bref délai, une véritable asphyxie par insuffisance de matières premières. Sur le plan politique, il nous oblige à solliciter constamment une aide extérieure. Est-ce ainsi que nous sauvegarderons l’indépendance nationale ?

En dehors de ces deux grands stimulants, dont l’un servira l’indépendance nationale et l’autre servira la paix sociale, nous réserverons aux investissements productifs (ceux des particuliers comme ceux de l’État) une place importante. L’investissement n’est

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L’investissement n’est pas seulement la condition nécessaire du développement de la production, il est le gage de l’avenir de la France qui ne saurait piétiner sans déchoir, tandis que ses concurrents et ses rivaux, eux, marchent à pas de géant.

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lution de la technique permet maintenant la mise en valeur – renoncer à tout cela serait commettre une faute impardonnable à l’égard de la jeunesse, celle d’Afrique comme celle de la Métropole. (Applaudissements sur de nombreux bancs à gauche et au centre.) […] Les moyens d’une politique

pas seulement la condition nécessaire du développement de la production, il est le gage de l’avenir de la France qui ne saurait piétiner sans déchoir, tandis que ses concurrents et ses rivaux, eux, marchent à pas de géant. […] Avant de quitter le chapitre des investissements, je voudrais en mentionner un parmi les plus importants ; il s’agit de la formation du capital le plus précieux, le capital humain. La République a besoin de savants ; leurs découvertes, le rayonnement qui s’y attache, et leurs applications contribuent à la grandeur d’un pays. Or, les crédits pour la Recherche scientifique sont dérisoires. (Vifs applaudissements à gauche, au centre, à droite et à l’extrême droite.) Il est attristant mais significatif que la France n’ait plus reçu aucun Prix Nobel pour la Science depuis 1937. […] L’Union française […] D’autres investissements, enfin, s’imposent car la France ne s’arrête pas aux rivages de la Méditerranée. Au-delà, des populations dont la Constitution de 1946 a consacré – s’il en était besoin – l’intégration dans la République française, attendent la réalisation de leur équipement. Leurs espoirs, comme leurs intérêts, sont les nôtres ; si nous voulons maintenir notre niveau de vie, notre indépendance, nos formes propres de civilisation, la métropole seule ne constitue plus une base suffisante. Renoncer en fait, pour avoir hésité devant les choix nécessaires, à des possibilités résultant de conditions aussi favorables que la proximité des territoires européen et africain, l’absence des problèmes insolubles que pose ailleurs la coexistence de civilisations différentes, la présence de richesses extraordinaires dont l’évoLA REVUE SOCIAlIsTE N° 44 - 4E TrIMEsTrE 2011

[…] Je viens de décrire à grands traits les objectifs que nous voulons poursuivre. Leur réalisation nécessite des moyens, et ces moyens, vous seuls pouvez les accorder aux hommes que vous en jugerez dignes. Je ne me dissimule pas, et je ne vous dissimule pas, les difficultés de réaliser des réformes. Ce n’est pas un hasard si, dans l’histoire, les réformes ont toujours été si difficiles que d’aucuns estiment qu’il faut une révolution pour y parvenir. Ce n’est pas mon sentiment. Un pays démocratique où la majorité doit avoir la prépondérance peut réaliser pacifiquement et dans l’ordre ce qui est dans l’intérêt du plus grand nombre, dans l’intérêt de la Nation. […] […] Mais le succès du programme d’action économique et sociale que j’ai défini dépend de l’adoption d’un ensemble de mesures étroitement coordonnées et rapidement prises. […] Ces mesures, je vous demande l’autorisation de les réaliser par décrets. Ceux-ci ne deviendront définitifs qu’après leur ratification par le Parlement. Ils seront, en attendant, provisoirement exécutoires. (Rires et exclamations à l’extrême gauche. – Mouvements divers – Applaudissements sur divers bancs à gauche et sur quelques bancs au centre et à l’extrême droite.) Les dispositions qui vous seront soumises ne dérogeront pas aux prescriptions fondamentales de la Constitution. Le Parlement est et demeure le juge souverain de la politique du gouvernement et des mesures qui permettent de la réaliser. Le Conseil d’État, dans son avis du 6 février 1953, a estimé que, si la Constitution interdit à l’Assemblée nationale « d’abandonner au gouvernement l’exercice de la souveraineté nationale », elle n’empêche pas le Parlement d’autoriser ou d’inviter le gouvernement à prendre des mesures pour modifier ou compléter

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les dispositions législatives en vigueur pourvu que soient fixés le champ d’application, l’objectif et le cadre des décrets à intervenir. […] Le projet qui vous sera présenté au début de la semaine prochaine se différencie nettement des décrets-lois qui furent votés dans le cadre de la Constitution de 1875. Il s’en distingue par son but et par les limitations qu’il fixe aux pouvoirs du gouvernement. […] Le projet de loi que je vous soumettrai associera donc étroitement le législatif et l’exécutif à la réalisation rapide et efficace d’une politique clairement formulée par le gouvernement et expressément approuvée par le Parlement. Telle est ma proposition précise. Sur ce point, vous répondrez sans ambiguïté. Vous avez le droit de ne pas m’accorder l’investiture. Avant de vous prononcer ce soir, vous avez le droit, et sans doute le devoir, de m’interroger minutieusement sur mes intentions, sur mon programme. Mais si vous décidez que ce programme correspond aux nécessités du salut public, qu’il peut contribuer à sauver la France de ses difficultés, alors vous serez engagés. Chacun de ceux, parmi vous, qui aura voté blanc ce soir devra suivre le gouvernement dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, tant que le gouvernement lui-même n’aura pas trahi ses engagements. (Applaudissements sur certains bancs à gauche, sur plusieurs bancs au centre et sur quelques bancs à droite et à l’extrême droite.) […] […] Je le sais, ce que je vous demande, dans cet instant, est d’autant plus dur que je ne puis vous

99 promettre des résultats immédiats. Les réformes, les innovations les plus nécessaires ne deviendront pas effectives en un jour. Notre économie et nos finances demeureront quelque temps sur leur lancée. Il n’y a pas de formule magique qui permette d’effacer d’un coup le passé, d’en écarter les conséquences en un jour. Pour ne prendre qu’un exemple, aucune nouvelle politique, si bonne soit-elle, ne saurait empêcher, je l’ai dit, que de nouvelles avances de la Banque deviennent nécessaires dans le cours du mois, voire dans les mois suivants. Je le déplore. Que la chose soit fâcheuse et critiquable, nul ne le sait mieux que moi qui ai tant dénoncé les méfaits de l’inflation. Mais si une politique de redressement est entreprise vigoureusement, cette politique dont j’ai dessiné les grandes lignes, les séquelles du passé s’effaceront peu à peu, le profit d’une action courageuse se dessinera, s’affirmera progressivement et la Nation connaîtra bientôt qu’elle a pris enfin le chemin de son redressement. (Applaudissements sur certains bancs à gauche et sur quelques bancs au centre.) Politique étrangère Sur une vigueur économique et une santé morale retrouvées, la France pourra rétablir dans le monde une influence digne d’une grande nation. Aucun pays, aussi glorieuse que soit son histoire, ne peut fonder son autorité sur le respect qu’inspire son passé. («  Très bien  ! Très bien  !  » A gauche.) Les sacrifices acceptés ou les batailles gagnées autrefois sont pour nous un exemple mais ne peuvent pas être la monnaie de notre diplomatie. (Applaudissements à gauche et sur quelques bancs au centre et à l’extrême droite.) Même si nos Alliés ont le tact de ne pas nous le rappeler, nous devons savoir qu’aussi longtemps que la France devra compter sur une aide extérieure pour faire face à ses échéances, aussi longtemps que son armée sera équipée aux deux tiers par des dons, aussi longtemps qu’elle mènera une guerre dont le coût financier est payé par moitié par une puissance amie, aussi longtemps que prévaudront ces conditions – qu’aucun de nous n’accepterait dans sa vie

Je le sais, ce que je vous demande, dans cet instant, est d’autant plus dur que je ne puis vous promettre des résultats immédiats. Les réformes, les innovations les plus nécessaires ne deviendront pas effectives en un jour. Notre économie et nos finances demeureront quelque temps sur leur lancée. Il n’y a pas de formule magique qui permette d’effacer d’un coup le passé, d’en écarter les conséquences en un jour.

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L’Organisation atlantique, grâce à laquelle une sorte d’équilibre des forces a pu être établie en Europe, exige que les nations qui en font partie aient entre elles des rapports sains. La solidarité morale, la communauté d’idéal, la reconnaissance que nous conservons à l’égard de ceux qui ont combattu pour notre Libération et, en particulier, des États-Unis, ne doivent plus être entachés d’une dépendance à laquelle il est de l’intérêt de mettre fin.

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privée ou professionnelle (« Très bien ! Très bien !  » A gauche), la France ne sera pas en mesure d’apporter sa pleine contribution à l’équilibre international. (Vifs applaudissements à gauche, au centre, à l’extrême droite et sur quelques bancs à droite.) L’Organisation des Nations Unies ne peut remplir son rôle que si les états qui y sont représentés ont la santé économique et la vigueur diplomatique nécessaires pour parler et agir selon leur conscience. Ce doit être le cas de la France. L’Organisation atlantique, grâce à laquelle une sorte d’équilibre des forces a pu être établie en Europe, exige que les nations qui en font partie aient entre elles des rapports sains. La solidarité morale, la communauté d’idéal, la reconnaissance que nous conservons à l’égard de ceux qui ont combattu pour notre Libération et, en particulier, des États-Unis, ne doivent plus être entachés d’une dépendance à laquelle il est de l’intérêt de mettre fin. (Applaudissements sur divers bancs à gauche, au centre, à droite et à l’extrême droite.) La politique étrangère de la France, c’est donc d’abord son redressement intérieur. C’est ensuite de rechercher des solutions communes avec les autres Nations d’Europe, qui ont à faire face aux mêmes difficultés. Ces idées ne sont pas neuves, mais les événements nous ont détournés de leur inspiration première qui était celle du plan Marshall. Les ÉtatsUnis et nous-mêmes avions fixé à ce programme généreux un but simple et nécessaire  : la création d’une Communauté européenne qui soit suffisamLA REVUE SOCIAlIsTE N° 44 - 4E TrIMEsTrE 2011

ment large et cohérente pour atteindre envers le monde extérieur son indépendance économique. Cet objectif est clair, il est indispensable que nous le conservions constamment présent à l’esprit. Un travail sérieux a été fait dans cette voie sur l’impulsion de nos ministres des Affaires étrangères, les présidents Schuman et Bidault. Il faut accroître nos efforts pour parvenir rapidement à cette Europe plus forte parce que mieux unie, plus indépendante parce que plus solvable. J’ai déploré, comme beaucoup d’entre vous, que les ministres de chacun des pays d’Europe se soient présentés en file indienne devant la nouvelle administration américaine dans les deux derniers mois. Bien sûr, la tentation est forte d’essayer par une habile diplomatie et des contacts personnels d’obtenir quelques avantages particuliers, de s’installer un peu mieux que le voisin dans la générosité américaine. Mais, est-ce ainsi qu’on fera l’Europe ? (Vifs applaudissements à gauche, au centre, à l’extrême droite et sur plusieurs bancs à droite.) Et comment surtout chacune de nos Nations pourraitelle conserver son autorité  ? L’Amérique elle-même souhaite que les Européens établissent leurs plans en commun avant d’en négocier certaines parties avec elle. C’est le bon sens et c’est la seule voie du salut. Les pays d’Europe ne résoudront leurs problèmes que s’ils ont la volonté de le faire ensemble. Notre pensée va d’abord tout naturellement à nos amis anglais. L’exemple étonnant –  inoubliable

J’ai déploré, comme beaucoup d’entre vous, que les ministres de chacun des pays d’Europe se soient présentés en file indienne devant la nouvelle administration américaine dans les deux derniers mois. Bien sûr, la tentation est forte d’essayer par une habile diplomatie et des contacts personnels d’obtenir quelques avantages particuliers, de s’installer un peu mieux que le voisin dans la générosité américaine. Mais, est-ce ainsi qu’on fera l’Europe ?

Grand texte
pour ceux qui en ont été les témoins –, de vigueur et de cohésion que le peuple britannique a donné au monde dans les années de guerre, il a réussi ce nouveau miracle de le donner encore dans les années de paix. Nous venons d’en avoir hier une émouvante manifestation. (Vifs applaudissements à gauche, au centre, à droite et à l’extrême droite.) Chaque jour, sur chaque projet, sur chaque décision, la France et l’Angleterre devraient se concerter et, autant que possible, s’associer. La France et l’Angleterre peuvent non seulement créer ensemble une Communauté européenne solidaire, mais elles ont la chance de pouvoir appuyer cette Europe sur de vastes territoires d’outre-mer. (Applaudissements à gauche, au centre et sur de nombreux bancs à droite et à l’extrême droite.) Cet ensemble peut, si nous savons l’orienter vers une large expansion économique, équilibrer ses échanges avec l’extérieur, trouver ainsi les bases saines d’une grande politique, et devenir une nouvelle force de paix. La construction de l’Europe sera, nous le savons, une tâche longue et difficile. Mais, dès maintenant, ni la France ni l’Europe n’ont rien à craindre d’une large négociation internationale. Comme notre Commission des Affaires étrangères, je souhaite la conférence à quatre que Sir Winston Churchill a appelée de ses vœux, une conférence à quatre soigneusement préparée et que chacun aborderait sans arrière-pensée. Notre politique étrangère peut être constructive et vigoureuse. Nous sentons tous que la situation internationale n’est plus tout à fait la même qu’au début de cette année. Les changements qui sont intervenus nous donnent une occasion de peser sur les événements dans le sens de la détente internationale et de la paix, plus qu’à aucun moment peut-être depuis le début de ce qu’on a appelé la guerre froide. (Applaudissements sur quelques bancs à gauche.) Ne nous faisons pas d’illusion. Aucune politique imaginable ne saurait faire que, si la guerre par malheur venait à éclater de nouveau, nous puissions y échapper ; et c’est bien là l’erreur fondamentale des thèses dites neutralistes. (Applaudissements à gauche et sur de nombreux

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Aucune politique imaginable ne saurait faire que, si la guerre par malheur venait à éclater de nouveau, nous puissions y échapper ; et c’est bien là l’erreur fondamentale des thèses dites neutralistes. La seule chance, en vérité, de préserver la paix pour la France, c’est donc de travailler à la sauvegarde de la paix dans le monde entier.

bancs au centre, à droite et à l’extrême droite.) La seule chance, en vérité, de préserver la paix pour la France, c’est donc de travailler à la sauvegarde de la paix dans le monde entier. (Applaudissements à gauche et sur quelques bancs au centre.) […] L’armée européenne […] La nécessité n’en apparaît nulle part autant qu’à propos du problème de l’armée européenne, l’un des plus graves de ceux qui se posent aujourd’hui au Parlement et au gouvernement. Ce n’est pas sur la base de nos préférences, ou même de nos inquiétudes que nous pouvons le traiter ici  ; c’est sur la base de faits qu’il n’est plus en notre pouvoir de modifier. C’est un fait qu’il existe en Europe de l’Est une force militaire importante. C’est un fait qu’un réarmement de l’Europe occidentale est devenu nécessaire dans l’intérêt même de la paix ; on a pu discuter de son volume, et je l’ai fait moi-même  ; mais personne, dans les partis nationaux, n’a contesté qu’il faille créer des moyens de défendre et de consolider la paix. C’est un fait encore que, dans ces conditions, le problème d’un réarmement allemand et de ses limites et modalités éventuelles s’est posé. Sur ce dernier point, particulièrement douloureux pour un ancien combattant, le Parlement a émis des votes successifs parfaitement cohérents. À plusieurs reprises – sous réserve de conditions sur lesquelles il faudra revenir –, il a proclamé que, plutôt que de voir reconstituer une armée allemande indépendante, il préférait voir créer une force internationale

102 qui incorporerait les contingents allemands. Il a considéré, en outre, que la réconciliation définitive de la France et de l’Allemagne, que nous souhaitons tous avec une égale et parfaite sincérité, serait ainsi mieux servie. Tous les gouvernements français successifs ont défendu cette politique et ils y ont amené nos Alliés. Ceux-ci ne peuvent ignorer cependant qu’à l’issue de négociations longues et complexes, les traités qui nous sont soumis sont loin de correspondre à ce que le Parlement envisageait à l’origine. Telle est fréquemment l’évolution des négociations internationales. Il serait malhonnête de ne pas faire connaître à nos Alliés les graves appréhensions qu’éprouvent les Français dans l’état actuel du problème et les hésitations d’un grand nombre d’entre eux  ; à vrai dire, il n’en est pas un parmi nous qui ne ressente à la fois les raisons qui militent dans l’un et l’autre sens. La division, sur ce point, elle n’est pas entre les Français, elle est dans la conscience de chacun d’eux. […] Le Parlement se prononcera sur l’armée européenne en toute liberté. Nous entrons dans une période constitutionnelle nouvelle dans laquelle une crise ministérielle implique, pour l’exécutif, le droit de demander la dissolution de l’Assemblée nationale. Le respect de la dignité de l’Assemblée exige que le gouvernement s’interdise d’user d’un moyen de pression intolérable dans ce cas, parce que susceptible de fausser la décision. Si le gouvernement que je formerais avec votre assentiment, venait à se trouver en désaccord avec l’Assemblée

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sur l’armée européenne et s’il était renversé, il ne se prévaudrait pas, j’en prends l’engagement sans réserve, des droits constitutionnels qui lui permettraient de demander la dissolution de l’Assemblée. Cette dernière se prononcera donc dans la plénitude d’une totale indépendance. (Mouvements divers. – Applaudissements sur divers bancs à gauche, au centre, à droite et à l’extrême droite.) Conclusion Mes explications ont été longues. C’était inévitable. Ma mission était de décrire une situation, d’établir un diagnostic, de tracer un programme. Il me fallait entrer dans le détail de ce programme, n’en rien laisser dans l’ombre. Si, d’ailleurs, je n’ai pas été suffisamment explicite, je répondrai tout à l’heure à toutes vos questions. Puisque, pour exécuter ce programme, je vous ai demandé des pouvoirs indispensables, il fallait que l’Assemblée et le pays sachent exactement l’usage qu’en ferait le gouvernement. Ainsi le veut le principe démocratique. Le républicain que je suis ne le conçoit pas autrement. Je vous ai montré la voie ardue – la seule, j’en suis sûr – qui mène au grand sommet, et je vous ai dit les grands horizons qu’on y découvre. D’aucuns assureront qu’il y a, pour s’y rendre, d’autres sentiers, ombragés et faciles. En d’autres termes que, dans mon programme, on peut laisser de côté ce qui est dur pour ne retenir que ce qui est agréable. Il y a toujours des médecins tant mieux qui préfèrent les bonnes paroles et les expédients. Ils ne font confiance ni au bon sens, ni à l’énergie, ni au courage de la Nation. Ce sont des pessimistes. Parler le langage de la vérité, c’est le propre des véritables optimistes, et je suis optimiste, moi qui pense que ce pays accepte la vérité, qu’il est prêt à prendre la résolution inflexible de guérir, et qu’alors il guérira. Mais comment le ferait-il si nous-mêmes nous ne faisons pas notre devoir, tout notre devoir. Et c’est bien pourquoi il me faut votre collaboration complète et durable. Cette collaboration entre Parlement et gouvernement exclut que, de part ou d’autre, on finasse, on dissimule.

Je vous ai montré la voie ardue – la seule, j’en suis sûr – qui mène au grand sommet, et je vous ai dit les grands horizons qu’on y découvre. D’aucuns assureront qu’il y a, pour s’y rendre, d’autres sentiers, ombragés et faciles. Il y a toujours des médecins tant mieux qui préfèrent les bonnes paroles et les expédients. Ils ne font confiance ni au bon sens, ni à l’énergie, ni au courage de la Nation.
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Parler le langage de la vérité, c’est le propre des véritables optimistes, et je suis optimiste, moi qui pense que ce pays accepte la vérité, qu’il est prêt à prendre la résolution inflexible de guérir, et qu’alors il guérira.

103 gouvernement doit, à chaque instant, pouvoir agir comme s’il était assuré de durer vingt ans. (Applaudissements sur divers bancs à gauche, au centre et à l’extrême droite.) Remettre de l’ordre dans notre maison, rendre à la Nation une monnaie qui ranimera les réflexes sains d’un pays qui travaille, qui construit et qui épargne, rétablir l’autorité républicaine et la discipline dans les institutions politiques comme dans l’administration, soumettre les intérêts des hommes et des groupes aux besoins essentiels de la Nation, édifier un pays plus moderne, une société plus juste, où ceux qui ont été jusqu’ici les plus désavantagés, qui ont fourni l’effort principal et subi le principal sacrifice, trouveront une raison de vivre, une raison de se dévouer à l’intérêt commun (très bien  ! très bien ! à gauche), assurer à nouveau l’indépendance de la France parmi ses alliés et ses associés, lui permettre de mieux défendre ses droits et, ainsi, de mieux travailler pour la paix, resserrer autour de la mère patrie tant de territoires et de peuples divers que travaillent des forces centrifuges, en donnant à chacun d’eux le sentiment de sa conscience propre, de sa promotion dans la famille réconciliée – est-ce que cela ne vaut pas la peine d’être tenté  ? Et le prix que je vous demande est-il trop élevé pour cette grande et noble croisade ? (Applaudissements sur de très nombreux bancs à gauche et au centre et sur plusieurs bancs à l’extrême droite.) Sans doute, il y a des sacrifices à consentir  : ici une habitude, là un intérêt, ailleurs une position traditionnelle. Qui de vous a jamais cru que les grandes tâches nationales pourront être accomplies sans concessions sur tel point ou sur tel autre,

Je n’ai pas rusé avec la difficulté, ni fardé ce que je crois être la vérité. Réciproquement, j’ai le droit de vous demander autre chose qu’une demi-adhésion ou une demi-décision. La politique que j’ai décrite constitue un bloc. En accepter une partie, en refuser une autre c’est rendre le tout inefficace, c’est rendre inutile la part de discipline et d’effort à laquelle on consent. Il vaut mieux repousser le tout dès aujourd’hui, ouvertement, que de se contenter, une fois encore, d’une tentative partielle et, par conséquent, inutile et démoralisante. (Applaudissements sur certains bancs à gauche et sur divers bancs au centre.) Votre vote de ce soir doit avoir une signification claire. Je vous demande de renoncer aux restrictions mentales, aux habiletés de tribune qui permettent, tout à la fois, d’adhérer à l’ensemble en se réservant sur le détail, d’adhérer pour un jour en réservant le lendemain. Vous voterez tout à l’heure « pour » ou « contre » une politique, c’est-à-dire, pour ou contre chacune des mesures qui en assureront le succès. L’Assemblée est juge sans appel de l’action gouvernementale. Mais un gouvernement ne saurait remplir sa mission s’il est assailli journellement dans cette enceinte, si ses membres et son chef sont contraints de consacrer leurs efforts et leur temps à d’innombrables discussions trop souvent stériles. Le Parlement légifère, il contrôle l’Exécutif. Mais l’Exécutif doit être en état de gouverner et d’administrer (très bien  ! très bien  ! à l’extrême droite), de prendre ses responsabilités sans autre préoccupation que la réalisation du programme fixé en plein accord avec l’Assemblée nationale. Il ne doit pas être arrêté dans son œuvre par la crainte constante d’être renversé. Le Parlement a le droit de retirer sa confiance au gouvernement, à chaque instant ; le

Resserrer autour de la mère-patrie tant de territoires et de peuples divers que travaillent des forces centrifuges, en donnant à chacun d’eux le sentiment de sa conscience propre, de sa promotion dans la famille réconciliée – est-ce que cela ne vaut pas la peine d’être tenté ?

104 concessions qui, je le sais, peuvent être douloureuses  ? Mais le redressement de la France, tant de jeunes hommes et de jeunes femmes l’espèrent et l’attendent. S’il peut être entrepris dans le cadre de la politique générale que j’ai définie, allez-vous leur répondre que vous y avez fait échec à cause d’une objection, d’une réserve, d’une hésitation sur un sujet particulier ? Mesdames, Messieurs, depuis que je m’intéresse à la vie publique, trois hommes ont laissé une trace ineffaçable dans ma pensée. Tout jeune, j’admirais en Raymond Poincaré l’homme d’État, digne de la France qu’il gouvernait. Député, j’étais appelé par Léon Blum à faire partie de son second ministère  ; une vague d’enthousiasme populaire exaltait sa générosité et son intelligence. Et cinq ans plus tard, c’est le général de Gaulle, symbole de la continuité française et animateur de la Résistance, qui, ordonnant ma mutation, m’appelait auprès de lui, au gouvernement d’Alger. Pourquoi suis-je amené à associer, à cette heure émouvante pour moi, les noms de ces hommes si différents ? C’est sans doute parce que, sous le signe de l’amour de la patrie, leur exemple enseignait le dévouement au bien public et le sens de l’État. (Vifs applaudissements à gauche, à l’extrême droite et sur de nombreux bancs au centre et à droite.) Si je n’obtiens pas la décision que je sollicite de l’Assemblée, sans joie en toute sérénité, je n’en ressentirai nulle amertume. Je resterai persuadé que j’ai servi la patrie en faisant entendre de cette tribune des vérités qui finiront, de toute manière, par prévaloir (Applaudissements sur certains bancs à gauche et sur plusieurs bancs au centre et à l’extrême droite.)

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Oublions les préoccupations partisanes, les préjugés, les préférences de clientèle et tout ce qui peut nous diviser ou nous opposer ; écartons toute autre passion que celle du salut national. N’ayons aucune crainte que celle d’être un jour blâmé par notre conscience de citoyen et de Français. Pensons à cette jeunesse anxieuse dont le destin est le véritable enjeu de nos débats, à ce pays inquiet qui nous observe et qui nous juge.

La seule question est de savoir si vous les ferez prévaloir aujourd’hui, dans un esprit de patriotisme désintéressé, ou bien si elles s’imposeront plus tard, après des souffrances nouvelles que nous pouvons éviter. Oublions les préoccupations partisanes, les préjugés, les préférences de clientèle et tout ce qui peut nous diviser ou nous opposer  ; écartons toute autre passion que celle du salut national. N’ayons aucune crainte que celle d’être un jour blâmé par notre conscience de citoyen et de Français. Pensons à cette jeunesse anxieuse dont le destin est le véritable enjeu de nos débats, à ce pays inquiet qui nous observe et qui nous juge. Travaillons ensemble à lui rendre la foi, les forces, la vigueur qui assureront son redressement et sa rénovation. Soyez assurés qu’une fois guéri, loin de vous reprocher votre rigueur et votre courage, il vous sera reconnaissant de l’avoir éclairé et de lui avoir montré le chemin de son salut. (Vifs applaudissements prolongés à gauche, sur de très nombreux bancs au centre et à l’extrême droite et sur divers bancs à droite.)

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À propos de…
Le débat intellectuel a toujours été consubstantiel au socialisme, dont les grands combats sont d’abord des combats d’idées. Conscients de cet héritage et soucieux du lien avec les intellectuels, nous avons souhaité mettre en place une nouvelle rubrique, intitulée « A propos de » et entièrement consacrée à un livre. Cette rubrique, animée par Matthias Fekl, se structurera ainsi : – une note de lecture présentera de manière synthétique l’ouvrage en question ; – puis, nous demanderons à une ou des personnalités – intellectuels, politiques, etc. – de réagir à l’ouvrage ; – enfin, l’auteur de l’ouvrage pourra à son tour réagir, et conclure, au moins provisoirement, le débat. Nous nous attacherons à sélectionner des ouvrages émanant d’auteurs déjà connus ou encore en devenir, français et étrangers, couvrant largement la palette des savoirs, développant des idées fortes et des analyses nouvelles de nature à faire débat et à contribuer à la nécessaire rénovation intellectuelle de la gauche française. Dans ce numéro, nous avons retenu l’ouvrage de Tony Judt, Ill Fares The Land , Penguin Books, 2010

Le guide pratique de la laïcité
Une clarification par le concret
Jean Glavany

Comment intégrer une mosquée dans la ville ? Peut-on prêter une salle municipale pour des activités cultuelles ? Quelle attitude adopter face à une revendication de viande halal dans une cantine scolaire ? Des réponses se trouvent dans ce guide pratique. Ouvrage collectif, fruit d’enquêtes de terrain, il a été réalisé, sous la direction de Jean Glavany, par Dounia Bouzar, Alain Azouvi, Jean Geoffroy, Guy Georges, Guillaume Lecointre et JeanFrançois Loisy et se veut une clarification par le concret. A travers les solutions proposées, se dégage une conclusion forte : la loi de 1905 reste d’une totale actualité.

Sortie le 6 décembre 2011 Vous pouvez commander cet essai à l’adresse suivante :
Fondation Jean-Jaurès 12, cité Malesherbes 75009 Paris 01 40 23 24 00 Disponible sur

www.jean-jaures.org

Tony Judt
était historien. Il était notamment l’auteur de Ill Fares The Land, Penguin Books, 2010, récemment traduit en français par Pierre-Emmanuel Dauzat et publié sous le titre Contre le vide moral – Restaurons la social-démocratie, éditions Héloïse d’Ormesson, 2011.

Qu’y-a-t-il de vivant et qu’y-a-t-il de mort dans la social-démocratie ?

«Q

u’y a-t-il de vivant et qu’y a-t-il de mort dans la socialdémocratie ? » Cette phrase est le titre d’une conférence que donna l’historien Tony Judt, disparu en août  2010, en octobre  2009 à la New York University. Homme de grands talents, historien savant (son Histoire de l’Europe depuis 1945, en témoigne suffisamment), polémiste aiguisé, il a consacré de nombreux travaux à l’histoire de la gauche, particulièrement la gauche française, et des articles encore plus nombreux aux problèmes de la social-démocratie contemporaine. Nous avons demandé à Matthias Fekl de rendre compte de son tout dernier livre, Ill Fares the Land, qui vient juste d’être traduit en français, et qui constitue le testament politique de quelqu’un qui voulait être, comme il le disait, un « social-démocrate universaliste  », lui qui né en Angleterre, et qui fit ses études à Cambridge et à l’École normale supérieure de Paris,

pour enseigner aux États-Unis. L’auteur ne pouvant, hélas, pas répondre à ses lecteurs, nous avons pensé qu’il était nécessaire de lui donner quand même la parole en republiant les pages conclusives de sa conférence, bien dans sa manière érudite et concrète. Alain Bergounioux

L’extrait du livre
(…) Que faut-il faire alors ? Il faut commencer par l’État  : en tant qu’incarnation d’intérêts collectifs, d’objectifs collectifs et de biens collectifs. Si nous ne parvenons pas à apprendre de nouveau à « penser l’État », nous n’irons pas très loin. Mais que devrait faire l’État précisément  ? À tout le moins qu’il ne fasse pas double emploi sans nécessité. Comme l’écrivait Keynes  : « Ce qui est important pour le gouvernement n’est pas de faire des choses que les individus font déjà et de les faire un peu mieux ou un peu moins bien  ; mais de faire les choses qui,

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Le récit que présentait le XXe siècle de l’évolution de l’État progressiste reposait en équilibre précaire sur notre prétention à « nous » – réformateurs, socialistes, radicaux – d’avoir l’Histoire de notre côté : nos projets, selon les termes du défunt Bernard Williams, avaient « été acclamés par l’univers ». Nous n’avons pas aujourd’hui d’histoire aussi rassurante à raconter.

Tony Judt, Ill Fares The Land

pour l’instant, ne sont pas faites du tout. » Or, pour en avoir fait l’amère expérience au siècle dernier, nous savons qu’il y a des choses que les États ne devraient très certainement pas faire. siècle de l’évoluLe récit que présentait le XXe  tion de l’État progressiste reposait en équilibre précaire sur notre prétention à « nous » – réformateurs, socialistes, radicaux – d’avoir l’Histoire de notre côté  : nos projets, selon les termes du défunt Bernard Williams, avaient «  été acclamés par ». Nous n’avons pas aujourd’hui d’hisl’univers1  toire aussi rassurante à raconter. Nous venons de survivre à un siècle de doctrines prétendant dire avec une inquiétante assurance ce que l’État devait faire et rappeler aux individus – si nécessaire par la force –, que l’État savait ce qui était bon pour eux. Nous ne pouvons pas revenir à tout cela. Donc, si nous devons « penser l’État » une fois de plus, mieux vaut commencer par en saisir les limites. Pour des raisons identiques, il serait vain de ressusciter la rhétorique de la social-démocratie du début du XXe siècle. Au cours de ces années-là, la gauche démocratique émergea comme alternative aux différentes sortes de socialisme révolutionnaire marxiste bien moins portées sur le compromis et – dans les dernières années – à leur successeur communiste. Il y avait donc par nature dans la social-démocratie une étrange schizophrénie. Tout en marchant avec confiance au-devant d’un avenir meilleur, elle ne cessait de jeter des regards nerveux par-dessus son épaule gauche. Nous, semblait-elle dire, ne sommes pas autoritaristes. Nous sommes pour la liberté, pas
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pour la répression. Nous sommes des démocrates qui croyons aussi à la justice sociale, à la régulation des marchés, et ainsi de suite. Tant que le premier objectif des sociaux-démocrates fut de convaincre les électeurs qu’ils étaient un choix radical respectable au sein du système libéral, cette position défensive avait du sens. Mais, aujourd’hui, ce genre de rhétorique est incohérent. Ce n’est pas par hasard qu’une chrétienne-démocrate comme Angela Merkel peut gagner une élection en Allemagne contre ses adversaires sociaux-démocrates – même au plus fort d’une crise financière – avec un ensemble de politiques qui sur tous ses points essentiels ressemble à leur propre programme. Sous une forme ou une autre, la social-démocratie est le langage de la politique européenne contemporaine. Il y a très peu d’hommes politiques européens, et certainement moins encore à des postes d’influence, qui se dissocieraient des hypothèses sociales-démocrates fondamentales sur les obligations de l’État, même s’ils peuvent différer sur leur portée. En conséquence, dans l’Europe d’aujourd’hui, les sociaux-démocrates n’ont rien de distinct à proposer : en France, par exemple, même leur tendance impulsive à encourager la propriété étatique les distingue à peine des instincts colbertistes de la droite gaulliste. La social-démocratie a besoin de repenser ses objectifs. Le problème ne réside pas dans les politiques social-démocrates, mais dans le langage dans lequel elles sont formulées. Puisque le défi autoritariste de la gauche a disparu, l’insistance mise

Sous une forme ou une autre, la socialdémocratie est le langage de la politique européenne contemporaine. Il y a très peu d’hommes politiques européens, et certainement moins encore à des postes d’influence, qui se dissocieraient des hypothèses sociales-démocrates fondamentales sur les obligations de l’État, même s’ils peuvent différer sur leur portée.

À propos de…
Puisque le défi autoritariste de la gauche a disparu, l’insistance mise sur la « démocratie » est largement redondante. Nous sommes tous démocrates aujourd’hui. Mais « social » signifie encore quelque chose – sans doute plus à présent qu’il y a quelques décennies, lorsque de tous côtés on admettait sans conteste que le secteur public avait un rôle à jouer. Qu’y a-t-il alors de distinct dans le « social » de l’approche social-démocrate de la politique ?

109 performances  : les chemins de fer sont un monopole par nature. De manière invraisemblable, les Anglais ont en fait instauré une concurrence de ce genre entre les services de cars. Mais le paradoxe du transport public est bien sûr que mieux il fait son travail, moins il a de chances d’être « efficace ». Un car qui assure un service express pour ceux qui peuvent se l’offrir et évite les villages éloignés, où ne monterait de temps à autre qu’un retraité, rapportera plus d’argent à son propriétaire. Mais quelqu’un – l’État ou la municipalité locale – doit continuer à assurer le service local non rentable et inefficace. Sinon, les bénéfices économiques à court terme résultant de la suppression de cette prestation seront compensés par des dommages à long terme causés à la communauté dans son ensemble. Comme on pouvait s’y attendre, sauf à Londres où il y a assez de demande pour que ce système fonctionne, les cars « concurrentiels » ont donc eu pour conséquence une augmentation des coûts à la charge du secteur public ; un accroissement des tarifs aussi élevé que le marché pouvait le supporter ; et des profits attractifs pour les compagnies de car express. Les trains, comme les cars, sont avant tout un service social. N’importe qui pourrait gérer une ligne de chemin de fer rentable si tout ce qu’il y avait à faire était d’organiser la navette des express de Londres à Edimbourg, de Paris à Marseille, de Boston à Washington. Mais quelle sorte de chemin de fer relie dans les deux sens des localités où les

sur la «  démocratie  » est largement redondante. Nous sommes tous démocrates aujourd’hui. Mais «  social  » signifie encore quelque chose – sans doute plus à présent qu’il y a quelques décennies, lorsque de tous côtés on admettait sans conteste que le secteur public avait un rôle à jouer. Qu’y a-t-il alors de distinct dans le « social » de l’approche social-démocrate de la politique ? Imaginez, si vous voulez bien, une gare. Une vraie gare, pas Pennsylvania Station à New York qui est une galerie commerciale des années soixante en faillite, empilée sur une cave à charbon. Je pense à quelque chose comme Waterloo Station à Londres, la gare de l’Est à Paris, le spectaculaire Victoria Terminus de Bombay ou la superbe nouvelle Hauptbahnhof de Berlin. Dans ces remarquables cathédrales de la vie moderne, le secteur privé fonctionne parfaitement bien à sa place : il n’y a pas de raison, après tout, que les kiosques à journaux ou les cafés soient gérés par l’État. Il suffit de se souvenir des sandwiches desséchés, enveloppés dans du plastique, des cafés du British Railway pour admettre que, dans ce domaine, il faut encourager la concurrence. Mais les trains ne peuvent pas être gérés de manière concurrentielle. Les chemins de fer – comme l’agriculture ou le courrier – sont tout à la fois une activité économique et un bien public fondamental. De plus, vous ne pouvez pas rendre un système de chemins de fer plus efficace en mettant deux trains sur les rails pour voir lequel réalise les meilleures

Mais quelle sorte de chemin de fer relie dans les deux sens des localités où les gens ne prennent le train que de temps à autre ? Seule la collectivité – l’État, le gouvernement, les autorités locales – peut le faire. Les subventions nécessaires sembleront toujours inefficaces aux yeux d’une certaine sorte d’économistes : il reviendrait sûrement moins cher d’enlever les rails et que tout le monde utilise sa voiture.

110 gens ne prennent le train que de temps à autre  ? Personne ne mettra de côté les fonds suffisants pour faire face au coût économique que constitue le maintien d’un tel service pour les rares occasions où il l’utilise. Seule la collectivité – l’État, le gouvernement, les autorités locales – peut le faire. Les subventions nécessaires sembleront toujours inefficaces aux yeux d’une certaine sorte d’économistes : il reviendrait sûrement moins cher d’enlever les rails et que tout le monde utilise sa voiture. En 1996, la dernière année avant la privatisation des chemins de fer britanniques, British Railway se vanta d’avoir les subventions publiques les plus basses de tous les chemins de fer européens. Cette année-là, les Français prévoyaient un taux d’investissement pour leurs chemins de fer de 21 livres par habitant  ; les Italiens de 33 livres  ; les Britanniques de 9 livres seulement2. Ces différences se répercutaient exactement dans la qualité du service fourni par les systèmes nationaux respectifs. Elles expliquent aussi pourquoi le réseau ferroviaire britannique ne put être privatisé que moyennant une forte perte : son infrastructure était totalement inadaptée. Mais la différence d’investissement illustre mon raisonnement. Les Français et les Italiens ont longtemps traité leurs chemins de fer comme une prestation publique. Faire fonctionner un train dans une région isolée, même non rentable, maintient des communautés locales. Cela réduit les dommages causés à l’environnement en assurant une alternative au transport routier. La gare de chemin de fer et le service qu’elle assure sont donc un symptôme et un symbole de la société en tant qu’aspiration commune. J’ai laissé entendre plus haut qu’assurer un service ferroviaire aux régions isolées a un intérêt social même s’il est économiquement «  inefficace  ». Ce qui, cependant, pose une question importante. Les sociaux-démocrates n’iront pas très loin en proposant des objectifs sociaux louables, dont ils reconnaissent eux-mêmes qu’ils coûtent plus cher que les solutions alternatives. Nous finirions par reconnaître les vertus des services sociaux, par en dénoncer le
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Tony Judt, Ill Fares The Land

Que se passerait-il si nous prenions en compte dans nos estimations de productivité, d’efficacité ou de bien-être la différence entre une aide humiliante et un bienfait résultant d’un droit ? Nous conclurions peut-être que la prestation de services sociaux ouverts à tous, d’assurance santé publique ou de transports publics subventionnés était en fait une façon rentable de parvenir à nos objectifs communs.

coût… et par ne rien faire. Il nous faut repenser les méthodes que nous utilisons pour évaluer tous les coûts : sociaux comme économiques. Permettez-moi de donner un exemple. Il revient moins cher d’assurer aux pauvres un secours relevant de la bienveillance que de leur garantir le droit à tout un ensemble de services sociaux. Par « bienveillance », j’entends la charité reposant sur la foi, l’initiative privée ou indépendante, l’aide en fonction du revenu sous forme de bons de nourriture, d’octroi d’un logement, de fourniture de vêtements, etc. Mais il est notoirement humiliant d’être le destinataire de ce genre d’aide. La génération la plus âgée se rappelle encore avec dégoût, voire avec colère, «  l’enquête sur les ressources  » pratiquée par les autorités britanniques sur les victimes de la dépression des années 19303. Il n’est pas humiliant en revanche d’être le bénéficiaire d’un droit. Si vous avez juridiquement droit à des allocations chômage, à une retraite, à une allocation d’invalidité, à un logement municipal ou à tout autre aide fournie par l’autorité publique – sans que personne n’enquête pour déterminer si vous avez plongé suffisamment bas pour « mériter » de l’aide –, vous n’éprouverez pas de gêne à l’accepter. Cependant, ce genre de droits juridiques ouverts à tous est coûteux. Mais que se passerait-il si nous traitions l’humiliation elle-même comme un coût, une charge pour la société  ? Si nous décidions de «  quantifier  » le mal fait lorsque des gens sont stigmatisés par leurs concitoyens avant de recevoir simplement les

À propos de…
premières nécessités de l’existence  ? En d’autres termes, que se passerait-il si nous prenions en compte dans nos estimations de productivité, d’efficacité ou de bien-être la différence entre une aide humiliante et un bienfait résultant d’un droit ? Nous conclurions peut-être que la prestation de services sociaux ouverts à tous, d’assurance santé publique ou de transports publics subventionnés était en fait une façon rentable de parvenir à nos objectifs communs. Un tel exercice prête par nature à controverse : comment quantifier « l’humiliation » ? Quel est le coût mesurable de la privation de l’accès aux ressources des métropoles pour des citoyens isolés  ? Combien sommes-nous prêts à payer pour une bonne société  ? Ce n’est pas clair. Mais ce n’est qu’en posant ce genre de questions qu’on peut espérer apporter des réponses4. Qu’entendons-nous par une «  bonne société  »  ? Dans une perspective normative, nous pourrions commencer par un « récit » moral dans lequel situer nos choix collectifs. Ce type de récit se substituerait alors aux termes strictement économiques qui limitent nos conversations actuelles. Mais définir nos objectifs généraux de cette manière n’est pas une mince affaire. Il ne fait pas de doute que, par le passé, la social-démocratie s’est préoccupé du problème du bien et du mal : d’autant plus qu’elle a hérité d’un vocabulaire éthique prémarxiste macéré dans le dégoût chrétien pour la richesse et l’adoration du matérialisme sous leurs formes extrêmes. Mais ce genre de considérations était souvent ponctué d’interrogations idéologiques. Le capita-

111 lisme était-il condamné ? Si c’était le cas, une politique donnée avançait-elle son décès anticipé ou risquait-elle de le retarder ? Si le capitalisme n’était pas condamné, les choix de politique devraient être conçus à partir d’une autre perspective. Dans les deux cas, la question pertinente abordait typiquement les perspectives du « système » plutôt que les vertus ou défauts inhérents à une initiative donnée. Ce type de questions ne nous préoccupe plus. Nous sommes donc confrontés plus directement aux implications éthiques de nos choix. Qu’est-ce précisément que nous trouvons odieux dans le capitalisme financier ou la « société mercantile » comme l’appelait le XVIIIe  siècle ? Qu’est-ce que nous jugeons instinctivement aller de travers dans notre actuelle organisation et que pouvonsnous y faire ? Que trouvons-nous injuste ? Qu’est-ce qui offense notre sens de la propriété lorsque nous sommes confrontés au lobbying sans entraves des riches au détriment de tous les autres  ? Qu’avonsnous perdu ? Les réponses à ce genre de questions devraient prendre la forme d’une critique morale des insuffisances du marché totalement libre ou de l’incompétence de l’État. Il nous faut comprendre pourquoi ils offensent notre sens de la justice ou de l’équité. Nous avons besoin en bref de revenir au monde des fins. Ici, la social-démocratie est d’une aide limitée car sa propre réponse aux dilemmes du capitalisme n’était qu’une formulation tardive du discours moral des Lumières appliqué à «  la question sociale  ». Nos problèmes sont assez différents. Nous sommes, je crois, en train d’entrer dans une nouvelle période d’insécurité. La dernière de ce genre, dont Keynes a fait une célèbre analyse dans The Economic Consequences of the Peace (1919), suivait des décennies de prospérité et de progrès et une fantastique augmentation de l’internationalisation de l’existence, la « globalisation » à laquelle ne manquait que le nom. Comme le décrit Keynes, l’économie commerciale s’était répandue dans le monde entier. Le commerce et la communication s’accélérèrent à un rythme sans précédent. Avant 1914, l’idée que la logique des échanges économiques

Il ne fait pas de doute que, par le passé, la social-démocratie s’est préoccupée du problème du bien et du mal : d’autant plus qu’elle a hérité d’un vocabulaire éthique pré-marxiste macéré dans le dégoût chrétien pour la richesse et l’adoration du matérialisme sous leurs formes extrêmes. Mais ce genre de considérations était souvent ponctué d’interrogations idéologiques.

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Dans un avenir prévisible, nous serons en état d’insécurité économique autant que d’incertitude culturelle. Nous n’avons certainement jamais eu aussi peu confiance en nos objectifs collectifs, notre bien-être environnemental ou notre sécurité personnelle depuis le Seconde Guerre mondiale. Nous n’avons aucune idée du genre de monde dont nos enfants hériteront, mais nous ne pouvons plus nous bercer de l’illusion qu’il ressemblera au nôtre d’une manière rassurante.

Tony Judt, Ill Fares The Land

pacifiques triompherait de l’égoïsme national s’était largement répandue. Personne ne s’attendait à une fin brutale. C’est pourtant ce qui se passa. Nous avons traversé nous aussi une période de stabilité, de certitude et l’illusion d’une amélioration économique illimitée. Mais tout cela est fini à présent. Dans un avenir prévisible, nous serons en état d’insécurité économique autant que d’incertitude culturelle. Nous n’avons certainement jamais eu aussi peu confiance en nos objectifs collectifs, notre bien-être environnemental ou notre sécurité personnelle depuis le Seconde Guerre mondiale. Nous n’avons aucune idée du genre de monde dont nos enfants hériteront, mais nous ne pouvons plus nous bercer de l’illusion qu’il ressemblera au nôtre d’une manière rassurante. Il nous faut réexaminer la manière dont la génération de nos grands-parents a répondu à des défis et des menaces comparables. La social-démocratie en Europe, le New Deal et la Grande Société, ici aux États-Unis, étaient des réponses explicites à l’insécurité et à l’iniquité de l’époque. Peu de gens en Occident sont assez âgés pour savoir exactement ce que signifie assister à l’effondrement de notre monde. Nous trouvons difficile de concevoir une totale décomposition des institutions libérales, une désintégration complète du consensus démocratique. Mais ce fut précisément ce genre d’effondrement qui provoqua le débat Keynes-Hayek et dont sont nés le consensus keynésien et le compromis
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dans lequel nous avons grandi et dont la séduction a été occultée par son succès même. Si la social-démocratie a un avenir, ce sera en tant que social-démocratie de la peur5. Plutôt que chercher à restaurer un discours d’optimisme face au progrès, nous devrions commencer par nous informer sur le passé récent. La première tâche des dissidents extrémistes d’aujourd’hui est de rappeler à leur public les réalisations du XXe siècle ainsi que les conséquences probables de notre insouciante précipitation à les démanteler. Pour dire les choses brutalement, la gauche a quelque chose à conserver. C’est le droit dont a hérité l’ambitieuse soif moderniste de détruire et d’innover au nom d’un projet universel. Il faut que les sociaux-démocrates, qui ont pour caractéristiques un style et une ambition modestes, parlent avec plus d’assurance des acquis du passé. L’essor du service social public, la construction, tout au long d’un siècle, d’un secteur public dont les biens et les services illustrent et promeuvent notre identité collective et nos objectifs communs, l’institution de l’aide sociale sous forme d’un droit et ses prestations comme une obligation sociale : il ne s’agit pas de maigres réalisations. Qu’elles n’aient été guère plus que partielles ne devrait pas nous inquiéter. Si nous ne devions retenir qu’une chose du XXe siècle, ce serait d’avoir au moins compris que plus la réponse est parfaite, plus les conséquences sont terrifiantes. Des amélio-

On peut se battre pour une social-démocratie de la peur. Abandonner la tâche accomplie pendant un siècle revient à trahir ceux qui sont venus avant nous ainsi que les générations encore à venir. Il serait agréable, mais erroné, de considérer que la social-démocratie, ou quelque chose qui lui ressemble, représente l’avenir que nous nous peindrions comme un monde idéal. Elle ne représente même pas le passé idéal. Mais, parmi les options dont nous disposons actuellement, elle est mieux que quoi que ce soit d’autre.

À propos de…
rations imparfaites dans des circonstances insatisfaisantes sont ce que nous pouvons espérer de mieux et sans doute tout ce que nous devrions rechercher. D’autres ont passé les trois dernières décennies à défaire et à ébranler méthodiquement ces mêmes améliorations  : ce qui devrait nous mettre plus en colère que nous ne le sommes. Ce qui devrait aussi nous préoccuper, ne serait-ce que pour des raisons de prudence  : pourquoi étions-nous si pressés de démolir les digues mises en place à grand-peine par nos prédécesseurs  ? Sommes-nous si sûrs qu’il n’y aura pas d’inondation ? On peut se battre pour une social-démocratie de la peur. Abandonner la tâche accomplie pendant un siècle revient à trahir ceux qui sont venus avant nous ainsi que les générations encore à venir. Il

113 serait agréable, mais erroné, de considérer que la social-démocratie, ou quelque chose qui lui ressemble, représente l’avenir que nous nous peindrions comme un monde idéal. Elle ne représente même pas le passé idéal. Mais, parmi les options dont nous disposons actuellement, elle est mieux que quoi que ce soit d’autre. Selon la formule d’Orwell, réfléchissant dans Homage to Catalonia à ses expériences récentes dans la Barcelone révolutionnaire : « Il y a beaucoup de choses là-dedans que je n’ai pas comprises, que, d’une certaine manière, je n’aimais même pas, mais dont j’ai tout de suite vu qu’elles méritaient qu’on se batte pour elles ». Je crois que ce n’est pas moins vrai de ce que nous pouvons sauver du souvenir de la socialdémocratie du XXe siècle. 

1. Bernard Williams, Philosophy as a Humanistic Discipline, Princeton University Press, 2006, p. 144. 2. Pour ces chiffres, cf. mon « I was a famous victory », The New York Review, 19 juillet 2001. 3. Pour des souvenirs comparables d’aides humiliantes, cf. The Authbiography of Malcolm X, Ballantine, 1987. Merci à Casey Selwyn de me l’avoir signalé. 4. «  L’International Commission on Measurement of Economic Performance ans Social Progress  », présidée par Joseph Stiglitz et conseillée par Amartya Sen, a récemment recommandé une approche différente de la mesure du bien-être collectif. Mais, malgré l’originalité remarquable de leurs propositions, ni Stiglitz ni Sen n’ont guère fait mieux que de proposer de meilleures manières d’évaluer la performance économique : les préoccupations non économiques n’occupent pas une grande place dans leur rapport. Cf. www.stiglitz-zen-fitoussi.fr/en/index.htm. 5. Par analogie avec The Liberalism of Fear, texte pénétrant de Judith Shklar sur l’inégalité et le pouvoir politique.

Matthias Fekl
est adjoint au maire de Marmande et vice-président du conseil régional d’Aquitaine

L’option sociale-démocrate

D

ans ce numéro de la revue, la rubrique « A propos de… » se présente exceptionnellement sans réponse de l’auteur de l’ouvrage recensé  : en effet, Tony Judt est décédé en août  2010, des suites d’une maladie dégénérative dont il évoque luimême, notamment dans son dernier ouvrage, Memory Chalet, l’impact progressif sur son travail intellectuel qu’il aura, contre vents et marées, poursuivi jusqu’au bout. Il a semblé important au comité de rédaction de présenter cet ouvrage  : en effet, il traite de sujets essentiels pour la gauche, et la pensée de Tony Judt mérite d’être davantage connue et méditée en France. Cet essai de Tony Judt, tout juste traduit en français, part d’un constat simple : la crise actuelle est multiforme. Elle est, bien sûr, économique et sociale, mais elle se prolonge aussi en une profonde crise politique et morale. Nous sommes ainsi entrés dans une société minée par une perte de confiance généralisée, où la politique a été abîmée par l’argent

et où l’on peine trop souvent à donner un sens à la vie. S’y ajoute un véritable agenda de la peur face aux menaces nombreuses du monde contemporain, qui risque de favoriser des tentations de plus en plus autoritaires au sein même des grandes démocraties. Cette situation, nous dit Judt, est relativement récente. En effet, un regard sur l’Histoire du XXe siècle, sur laquelle il a tant médité par ailleurs dans son œuvre, nous permet d’appréhender la profonde rupture intervenue depuis une trentaine d’années, d’abord dans les idées, puis dans les faits. Depuis les années soixante-dix, nous avons assisté à une révolution conservatrice : en se livrant à une destruction fort peu créatrice, les « Chicago boys », puis Ronald Reagan et Margaret Thatcher se sont attaqués vigoureusement au «  consensus keynésien » et social-démocrate qui avait prévalu après 1945 et avait permis la mise en place de l’État-Providence. Résultat, nous vivons désormais dans un monde caractérisé par plusieurs phénomènes de régression  : l’économisme, qui a éclipsé

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Depuis les années soixante-dix, nous avons assisté à une révolution conservatrice : en se livrant à une destruction fort peu créatrice, les « Chicago boys », puis Ronald Reagan et Margaret Thatcher se sont attaqués vigoureusement au « consensus keynésien » et social-démocrate qui avait prévalu après 1945 et avait permis la mise en place de l’Etatprovidence. Résultat, nous vivons désormais dans un monde caractérisé par plusieurs phénomènes de régression. 

Tony Judt, Ill Fares The Land

toute considération autre que la «  création de valeur »  ; les privatisations généralisées, jusqu’au cœur même des missions régaliennes des États  ; l’accroissement des inégalités, après un mouvement continuel de réduction de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années soixante-dix  ; la stagnation de la mobilité sociale ; l’admiration béate pour le marché et le mépris concomitant du secteur public. Ces évolutions n’ont rien d’inéluctable, mais la gauche ne pourra y mettre un terme qu’à la condition de mener, à son tour, un travail de refondation intellectuelle, préalable indispensable à l’invention d’une vraie alternative. Pour ce faire, Tony Judt propose plusieurs pistes intéressantes pour la gauche de demain. Il préconise, en premier lieu, d’inventer un nouveau langage, là où la parole sociale-démocrate apparaît trop souvent comme une «  langue morte  »  : ni langage twitter, ni surenchère démagogique ne suffiront à retrouver une oreille attentive auprès de peuples inquiets. Il faut sortir de la pensée unique économiste, oser les vrais débats, compléter nos indicateurs de mesure du bien-être. Des priorités claires doivent être fixées. L’éducation est la base de tout, car sans elle, il n’y aura ni économie de la connaissance, ni épanouissement individuel. La question sociale appelle des réponses fortes et concrètes  : ainsi, la réduction des inégalités et la mobilité sociale sont non seulement un impératif moral, mais aussi une nécessité en termes d’efficaLA REVUE SOCIAlIsTE N° 44 - 4E TrIMEsTrE 2011

cité, car une société égalitaire est aussi plus harmonieuse et plus productive. La question du travail non qualifié est essentielle, à l’heure où la mondialisation et le progrès technologique se conjuguent pour ouvrir des opportunités inédites, mais aussi pour laisser de plus en plus de salariés au bord du chemin, et où la tentation existe d’oublier ou de stigmatiser les « perdants ». C’est pourquoi, il est urgent de « repenser l’État », en réhabilitant la légitimité de l’impôt et de sa progressivité, en investissant dans des services publics de qualité, en garantissant l’accès de tous aux biens publics. Sans une telle éthique de l’action publique, il est impossible de reconstruire des liens de confiance et de redonner un sens aux décisions qui engagent notre avenir commun. Tout au long de cet ouvrage écrit d’une plume limpide, Tony Judt nous fait partager sa quête de sens. Plus, il exhorte la gauche à se ressaisir et à être à la hauteur de sa mission de toujours  : celle d’ouvrir l’horizon, de dépasser les seules préoccupations gestionnaires. L’élection ne fait pas une politique, elle ne remplace ni l’utopie, ni un projet mobilisateur et fédérateur. Ainsi, le cap proposé par Tony Judt est clair : il nous appartient de gagner la bataille des idées, dans le contexte nouveau issu de la chute du mur de Berlin. Si la social-démocratie demeure pour lui la meilleure option possible, elle court cependant le risque de devenir une « langue morte  », trop défensive, et n’ayant plus rien de particulier à offrir. Certes, même s’il revendique le contraire, l’auteur donne parfois l’impression de s’enfermer un peu

Le cap proposé par Tony Judt est clair : il nous appartient de gagner la bataille des idées, dans le contexte nouveau issu de la chute du mur de Berlin. Si la social-démocratie demeure pour lui la meilleure option possible, elle court cependant le risque de devenir une « langue morte », trop défensive, et n’ayant plus rien de particulier à offrir.

À propos de…
dans une nostalgie de bon aloi, et il ne parvient pas toujours à dégager de vraies lignes d’action. Malgré une invitation à penser au-delà des frontières, le projet européen est à peine esquissé  ; l’écologie comme nouvel horizon de conquêtes est sans doute abordé trop brièvement ; la visée émancipatrice de la gauche aurait peut-être mérité de plus amples développements  ; l’innovation sous toutes ses

117 formes, et ses liens avec le progrès humain, auraient pu donner lieu à des analyses plus nourries. Pourtant, on retiendra au final que Judt pose les bonnes questions  : celle du sens celle du bien, celle de la justice et de l’équité. Et l’on partagera sa conclusion sous forme de conviction : l’important pour les générations qui viennent est et demeure d’agir pour changer le monde.

Actualités internationales

Jean-Christophe Cambadélis
Essai sur la politique étrangère de Nicolas Sarkozy
a politique étrangère est sans doute ce qui permet le mieux au président de la République d’exprimer sa personnalité et ses idées. Dans le style comme sur le fond, la politique étrangère est une expression « pure » de ce que veut et de ce que vaut la présidence. Porter un jugement sur la politique étrangère de Sarkozy, c’est se prononcer à la fois sur le style présidentiel et sur l’instrumentalisation intérieure d’une politique. C’est surtout s’interroger sur l’absence de politique claire, de sens, de cohérence de la politique étrangère de Nicolas Sarkozy. Aux enjeux classiques de la politique internationale s’ajoutent désormais de nouveaux sujets qui ne peuvent être ni pensés, ni défendus à l’échelle nationale, ou même continentale. C’est au regard de ces enjeux qu’il faut mesurer l’action diplomatique de Nicolas Sarkozy. Nicolas Sarkozy a trouvé dans la politique étrangère une sorte de prolongement de sa politique intérieure, fondé sur le primat de la « famille occidentale » et du maintien de l’ordre légitimé par les « valeurs ». Il a pris ainsi le contre-pied de toute une tradition française. Mais si Nicolas Sarkozy est partout, la France n’est nulle part. Et l’essai démontre qu’à trop vouloir se substituer au Premier ministre, on en oublie le monde. Député de Paris, Jean-Christophe Cambadélis est apprécié comme un des meilleurs analystes politiques du Parti socialiste. Il est, depuis 2008, secrétaire national à l’Europe et à l’International.
112 pages - Ft : 14 x 20,5 cm - Prix public : 12 e - ISBN : 978-2-916333-73-1

« Dis-moi où sont les fleurs ? »
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Karim Pakzad
est coordinateur du Pôle international et défense du Parti socialiste et chercheur associé à l’IRIS

Afghanistan : quelle issue après dix ans de guerre  ?

O

ctobre 2011 marquait la dixième année de la guerre en Afghanistan. Dix ans aux cours desquels une simple opération de sécurisation, qui faisait suite au reversement du régime des Talibans, s’est transformée en une véritable guerre, même si nos gouvernants ont voulu, jusqu’à très récemment, nié son existence et la limiter à des opérations de sécurité. Rien sur le terrain ne démontre qu’il existe une issue prochaine et rapide à cette guerre longue et coûteuse en vies humaines et en moyens financiers. Au contraire, au moment où la lassitude gagne de plus en plus l’opinion publique occidentale, où le retrait des troupes est désormais programmé, l’Afghanistan est loin de connaître la paix. Comment peut-on expliquer qu’une coalition aussi puissante militairement, financièrement et politiquement que celle engagée en Afghanistan sous

l’égide des États-Unis, puisse s’enliser dans les montagnes  afghanes  ? Comment peut-on imaginer que les soldats les mieux équipés et les mieux formés du monde puissent échouer face aux guerriers pachtouns enturbannés, habillés d’un simple shalwar kamiz (vêtement traditionnel afghan) et chaussés de sandales, comme sortis d’un autre âge ? Au commencement ce furent les attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center à New York et le Pentagone à Washington. Au lendemain de ces attentats, les États-Unis pointèrent du doigt la responsabilité d’Al-Qaïda. Le président Georges Bush fit alors de la capture d’Oussama Ben Laden, « mort ou vif », le principal objectif de « la guerre » contre le terrorisme. Le 18 septembre, le Conseil de sécurité des Nations Unies exigea des Talibans l’extradition immédiate de Ben Laden. Simultanément, Georges Bush déclara  que «  les Talibans devaient livrer les terroristes ou qu’ils partageraient leur sort ». Les Talibans ne cédèrent pas à l’ultimatum de Washington et demandèrent

122 des preuves de l’implication de Ben Laden dans les attentats. Devant la menace d’une intervention militaire américaine et la pression du Pakistan sur les Talibans pour éviter une intervention des ÉtatsUnis, le mollah Omar, chef suprême des Talibans, réunit un haut conseil des oulémas afin qu’il se prononce sur la demande de Washington. Le conseil préconisa un départ volontaire de Ben Laden vers le pays de son choix. Les avis divergeaient. Certains dirigeants des Talibans étaient convaincus que l’extradition de Ben Laden n’aurait pas empêché l’intervention militaire américaine. D’autres estimaient que le Pakistan, engagé à leur côté, ne tolérerait pas que son territoire servît à une offensive militaire contre leurs protégés. Finalement, les Talibans refusèrent de renvoyer le chef d’Al-Qaïda. Le 21  septembre, Abdul Salam Zarif, l’ambassadeur des Talibans à Islamabad, aujourd’hui installé à Kaboul et érigé en interlocuteur de Hamid Karzaï et des émissaires étrangers, affirmait que « remettre Ben Laden à l’Amérique ou le pousser hors du pays est une insulte à l’islam et à la charia ». Dès lors, peut-on conclure que la donne a changé en partie dans la nuit du 1er au 2 mai 2011 avec la mort d’Oussama Ben Laden, cible d’un commando américain à Abbottabad, ville garnison au nord d’Islamabad où se trouvait le chef d’Al-Qaïda, depuis plusieurs années, semble-t-il ? Le président Barack Obama a affirmé que la mort d’Oussama Ben Laden avait été la priorité centrale des États-Unis dans la « guerre contre le terrorisme ». Il n’a fait que

Afghanistan : quelle issue après dix ans de guerre  ?

rappeler la principale justification de l’intervention contre l’« émirat islamique » des Talibans. Peut-on alors conclure qu’avec la mort de Ben Laden, la mission des forces américaines en Afghanistan touche à sa fin  ? Le débat est lancé à Washington et dans les capitales européennes. L’influent sénateur républicain Richard Lugar déclare qu’« alors qu’Al-Qaïda est largement affaibli dans le pays et franchisé ailleurs, l’Afghanistan n’a pas de valeur stratégique justifiant la présence de 100 000 soldats américains et 100 milliards de dollars de dépense annuelle ». Le sénateur se fonde à l’évidence sur les sources américaines qui chiffraient à une centaine le nombre de partisans de Ben Laden dans ce pays en 2010. En France, pays le plus intransigeant vis-àvis des Talibans, un changement s’amorce aussi. Le Président de la République déclarait initialement vouloir maintenir la présence militaire française «  le temps qu’il faut  » et rejetait toute éventualité d’un « dialogue avec les Talibans ». Pourtant, un retrait des soldats français est désormais envisagé dès cette année. Sachant que de plus en plus nombreux sont ceux qui voient dans la négociation avec les Talibans une issue prévisible du conflit, la France ne peut pas rester isolée en refusant un dialogue avec les Talibans.

Retour des Talibans au pouvoir ?
Même si Ben Laden n’était plus vraiment opérationnel, sa mort constitue une victoire pour les États-Unis et un succès personnel pour le président Barack Obama. Washington s’attendait à d’éventuels changements dans l’attitude des Talibans après la mort de Ben Laden et s’est attelé à les provoquer. Désormais, Washington dissocie des Talibans et Al-Qaïda. Le 18 juin 2011, le Conseil de sécurité des Nations unies a découplé officiellement la liste noire sur laquelle figuraient jusqu’alors côte à côte les noms des chefs d’Al-Qaïda et des Talibans. Les noms d’une quarantaine de chefs des Talibans ont été déjà rayés de cette liste, mais Kaboul demande à l’ONU d’en rayer 50 autres. Dans une note rendue

Le président Barack Obama a affirmé que la mort d’Oussama Ben Laden avait été la priorité centrale des États-Unis dans la « guerre contre le terrorisme ». Il n’a fait que rappeler la principale justification de l’intervention contre l’« émirat islamique » des Talibans. Peut-on alors conclure qu’avec la mort de Ben Laden, la mission des forces américaines en Afghanistan touche à sa fin ?
LA REVUE SOCIAlIsTE N° 44 - 4E TrIMEsTrE 2011

Actualités internationales
Selon le rapport trimestriel du Secrétaire général de l’ONU au Conseil de sécurité présenté le 21 septembre 2011, l’Afghanistan a connu au cours des mois de juin, juillet, août, 7 000 actions violentes, en moyenne 2 108 incidents par mois, représentant ainsi une hausse de 39 % par rapport à la même période en 2010.

123 représentant ainsi une hausse de 39 % par rapport à la même période en 2010.

Les discussions entre les États-Unis et les Talibans peuvent-elles déboucher sur la paix ?
La préoccupation essentielle de Barack Obama consiste à démontrer que la guerre en Afghanistan n’est pas sans fin. La nouvelle stratégie américaine telle qu’il l’a définie en décembre 2009 prévoyait le retrait des troupes américaines à partir de l’été 2011. Cette stratégie, fondée sur l’envoi de 30 000 soldats supplémentaires en 2010, était destinée à affaiblir les Talibans dans leur zone traditionnelle d’influence, au Sud, pour créer un climat favorable à des négociations entre le gouvernement de Kaboul et les Talibans. Le but était de créer les conditions d’une solution politique à une guerre qui apparaissait de plus en plus ingagnable militairement. Cette stratégie se heurte cependant à des difficultés dues à la complexité de ce conflit. Parallèlement aux difficultés sur le terrain, Barack Obama est confronté à de multiples pressions qui influencent la mise en ouvre de sa politique en Afghanistan. Certes, l’opinion publique se prononce désormais très majoritairement pour un retrait des soldats. Mais, le président est la cible des attaques des conservateurs qui pointent sa faiblesse dans la guerre en Afghanistan, et son manque de fermeté vis-à-vis du Pakistan accusé de soutenir les Talibans. Par ailleurs, les différentes initiatives de négociation entre l’État afghan et les Talibans se sont heurtées, jusqu’à aujourd’hui, à l’intransigeance de ces derniers, qui ont fait du retrait des troupes étrangères la condition préalable à tout dialogue. Les Talibans sont d’autant plus intransigeants vis-à-vis de ces discussions que l’envoi de renfort n’a pas modifié fondamentalement le rapport de forces sur le terrain, et cela, en dépit des quelques succès militaires dans les provinces de Helmand et Kandahar. Au cours de l’année écoulée, les Talibans ont même étendu leur

publique par le Pentagone le 5 mai, Robert Gates, le secrétaire d’état à la Défense confirme des faits déjà connus de longue date  : le « mollah Omar et Ben Laden entretenaient des relations très proches, mais d’autres responsables des Talibans ont estimé qu’Al-Qaïda les avait trahis en s’en prenant aux États-Unis et en causant la chute de leur régime ». Pour l’analyste afghan, Wahid Mojda, ancien haut responsable de la diplomatie afghane sous les Talibans, cette proximité remonte au retour de Ben Laden du Soudan en Afghanistan en 1996. Ben Laden avait répondu à l’invitation du gouvernement de Kaboul qui voulait qu’il entreprenne une médiation entre les Moudjahidines installés à Kaboul et le mouvement des Talibans qui venait de mettre la main sur le Sud et l’Ouest du pays. Rapidement, Ben Laden avait fait allégeance au mollah Omar1. Ce sentiment anti-Ben Laden date, selon l’analyste, de l’attentat de Nairobi au Kenya en 1998 qui fut sanctionné par des tirs des missiles américains sur une base d’Al-Qaïda dans l’est de l’Afghanistan. Cependant, la mort de Ben Laden n’a eu aucune conséquence sur la guerre en Afghanistan. Les Talibans avaient déclaré que cette mort « apporterait un nouveau souffle au djihad contre les occupants étrangers ». Force est de constater que cette affirmation n’était pas de la simple rhétorique tant l’insécurité a progressé en Afghanistan ces derniers mois. Selon le rapport trimestriel du secrétaire général de l’ONU au Conseil de sécurité présenté le 21  septembre 2011, l’Afghanistan a connu au cours des mois de juin, juillet, août, 7 000 actions violentes, en moyenne 2  108 incidents par mois,

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Les relations entre Hamid Karzaï et les Etats-Unis ne cessent de se dégrader, depuis les élections présidentielles frauduleuses du 20 août 2009. Pressé par Washington d’organiser des élections équitables et d’agir plus efficacement contre la corruption, Hamid Karzaï a répondu en menaçant de rejoindre les Talibans pour combattre les troupes de l’OTAN si Washington persistait à exercer davantage de pression.

Afghanistan : quelle issue après dix ans de guerre  ?

influence dans des provinces du Nord jusqu’alors épargnées. L’insécurité leur a permis de prendre pied dans de nouvelles localités, au centre du pays. Si les États-Unis comptaient sur l’affaiblissement des Talibans pour provoquer des négociations avec eux afin de trouver une porte de sortie honorable, ils ont encore échoué. D’autant plus qu’après l’assassinat de Burhanuddin Rabbani, le président du Haut Conseil de paix et de réconciliation, mis en place à Kaboul, pour mener plus efficacement la négociation avec les Talibans, le gouvernement a renoncé à sa politique de négociation. La stratégie de Barack Obama n’aurait pu réussir que s’il avait existé un pouvoir fort, crédible et suffisamment légitime à Kaboul. Seul un tel pouvoir aurait pu prévenir du risque que la politique de négociation avec les Talibans ne se traduise pas par leur retour au pouvoir. Or, le gouvernement de Kaboul reste faible politiquement, sans véritable audience dans le pays, il est disqualifié aux yeux d’une grande partie de la population par son incapacité à assurer la sécurité et combattre la corruption, laquelle implique les plus hauts responsables de l’administration et les proches du président. Les relations entre Hamid Karzaï et les États-Unis ne cessent de se dégrader, depuis les élections présidentielles frauduleuses du 20 août 2009. Pressé par Washington d’organiser des élections équitables et d’agir plus efficacement contre la corruption, Hamid Karzaï a répondu en menaçant de rejoindre les Talibans pour combattre les troupes de l’OTAN
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si Washington persistait à exercer davantage de pression. En juin 2011, il a franchi un pas supplémentaire en pointant les Américains  : « vous êtes en train de devenir une force d’occupation dans mon pays et vous savez bien comment les Afghans traitent les occupants ». Cette déclaration a suscité la colère des membres du Congrès qui ont demandé à l’administration d’adopter une position claire visà-vis du président afghan. Cela n’a pas empêché Hamid Karzaï, deux jours plus tard, d’accuser les troupes américaines et l’OTAN d’avoir bombardé l’Afghanistan avec des armes chimiques «  tuant nos enfants et causant des dégâts écologiques irréparables dans notre pays ». Comment peut-on expliquer l’attitude du président afghan qui doit son accession au pouvoir, en décembre 2001, uniquement à la volonté des ÉtatsUnis, en quête d’« un homme à eux » pour diriger l’autorité de transition mise en place à la conférence de Bonn, après la chute des Talibans ? Hamid Karzaï sait que le calendrier du retrait des forces de l’OTAN, proposé par les États-Unis et adopté au sommet de l’OTAN à Lisbonne en décembre 2010, sera appliqué. Selon ce calendrier les États-Unis et d’autres pays de l’OTAN ont commencé le retrait de leurs troupes dès juillet 2011, pour être progressivement achevé fin 2014. Le départ notamment des 30  000 soldats américains envoyés en renfort en 2009 a d’ores et déjà débuté, et d’ici fin 2012, à l’heure de l’élection présidentielle américaine, un tiers des 100  000 soldats américains présents en Afghanistan auront quitté ce pays. Selon la

Face au désengagement programmé des Etats-Unis et de ses alliés, et craignant d’être marginalisé, Hamid Karzaï s’inquiète pour l’avenir de son régime. Aussi, cherche-t-il à s’imposer comme l’interlocuteur principal des insurgés. Il multiplie les appels au dialogue à « ses chers frères le mollah Omar et Gulbudin Hekmatyar », respectivement chef suprême des Talibans et leader du Hezb-é-islam.

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planification de l’OTAN, l’Afghanistan se dotera d’ici 2014 d’une armée forte de 350  000 soldats qui assurera seule la sécurité dans le pays. Pour y parvenir, les États-Unis y consacrent actuellement près d’un milliard de dollars par mois. Or, si sur papier « l’afghanisation » de la sécurité peut apparaître évidente, en réalité, on ne constate aucune amélioration dans trois provinces et quatre villes déjà passées sous la responsabilité du gouvernement afghan. À titre d’exemple, à Kaboul, « la ville la plus protégée du monde », l’insécurité augmente depuis le début de l’année et les insurgés prennent de plus en plus de risques pour commettre des attentats dans des lieux aussi protégés que l’ambassade des États-Unis, le quartier général de la force de l’OTAN, la FIAS. Face au désengagement programmé des ÉtatsUnis et de ses alliés, et craignant d’être marginalisé, Hamid Karzaï s’inquiète pour l’avenir de son régime. Aussi, cherche-t-il à s’imposer comme l’interlocuteur principal des insurgés. Il multiplie les appels au dialogue à « ses chers frères le mollah Omar et Gulbudin Hekmatyar  », respectivement chef suprême des Talibans et leader du Hezb-é-islam. Jusqu’à aujourd’hui, ni les appels à une réconciliation nationale ni la manifestation du patriotisme du président afghan, n’ont eu d’effet sur les Talibans. Ceux-ci n’accordent aucune légitimité à Hamid Karzaï et à son gouvernement. Devant l’impasse, Washington et ses alliés ont décidé de dialoguer directement avec les Talibans. La confirmation par le secrétaire d’État à la Défense Robert Gates, le 19 juin 2011, de l’existence d’une discussion « préliminaire » entre les États-Unis et les Talibans pourrait marquer un tournant dans la guerre en Afghanistan. Cette nouvelle approche américaine marginalise Hamid Karzaï, qui voit l’initiative du dialogue avec les Talibans lui échapper. À cela s’ajoutent deux autres éléments qui rendent l’avenir d’une solution politique incertaine : l’engagement du Pakistan dans le conflit afghan ainsi que l’hostilité de l’opposition afghane et d’une partie de l’équipe gouvernementale de Hamid Karzaï à toute concession envers les Talibans.

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Le Pakistan mènerait un « double jeu » en Afghanistan : d’une part, il se décrit comme allié des États-Unis dans la « guerre contre le terrorisme » et, d’autre part, il soutient les Talibans afghans. C’est ce que nombre d’observateurs soulignent et c’est ce qui explique la tension récurrente dans les relations entre Washington et Islamabad, tout au long de dix ans de guerre en Afghanistan.

Le Pakistan, entre la lutte contre le terrorisme et le soutien aux Talibans, reste incontournable pour une solution de paix en Afghanistan
Le Pakistan mènerait un «  double jeu  » en Afghanistan : d’une part, il se décrit comme allié des États-Unis dans la « guerre contre le terrorisme » et, d’autre part, il soutient les Talibans afghans. C’est ce que nombre d’observateurs soulignent et c’est ce qui explique la tension récurrente dans les relations entre Washington et l’Islamabad, tout au long de dix ans de guerre en Afghanistan. Les relations entre le Pakistan et l’Afghanistan connaissent également des hauts et des bas sur fond de méfiance entre les deux pays depuis la création du Pakistan. L’Afghanistan représente pour le Pakistan un intérêt vital pour plusieurs raisons. Sa profondeur stratégique face à l’Inde rend difficilement acceptable pour Islamabad d’accepter un gouvernement à Kaboul qui lui soit hostile. Confronté à une insurrection des Talibans pakistanais, également pachtounes comme les Talibans afghans, le Pakistan craint pour son unité et sa stabilité. Ces préoccupations ne sont pas celles des États-Unis, qui ont choisi l’Inde comme partenaire stratégique dans la région et qui souhaitent finir la guerre tout

126 en préservant une influence en Afghanistan. Si les relations entre Kaboul et Islamabad ont connu une certaine amélioration à la suite de la politique de la main tendue de Hamid Karzaï vers les Talibans, elles traversent de nouveau une crise après l’assassinat de Burhanuddin Rabbani, le président du haut Conseil pour la paix et la réconciliation. Hamid Karzaï a suspendu son offre de négociation avec les Talibans. Il n’est cependant pas certain que le Pakistan soit mécontent de cette décision. En effet, soucieux de garder son influence sur les Talibans afghans, le Pakistan n’a jamais regardé d’un bon œil les discussions directes entre Kaboul et les Talibans. Le gouvernement de Kaboul partage la même attitude et les mêmes soucis visà-vis des discussions entre les États-Unis et les Talibans. Ainsi, personne ne veut d’une paix qui se réalise sans son accord. Contrairement à Kaboul, impuissant vis-à-vis des Talibans, le Pakistan a les moyens de freiner ou de faire progresser la réconciliation entre les Afghans. En février 2010, le Pakistan a arrêté le mollah Baradar, le n° 2 des Talibans, réputé modéré et qui souhaitait négocier avec Kaboul, sans consentement du Pakistan. Aux discussions directes entre Washington et les Talibans, le Pakistan et l’Afghanistan ont répliqué par un rapprochement spectaculaire de leur position au début de cette année. Cela pourrait bien expliquer pourquoi les services pakistanais ont lâché Ben Laden et pourquoi Hamid Karzaï a écarté du gouvernement les personnalités les plus hostiles au Pakistan et au dialogue avec les Talibans. Parmi ces personnes, citons le ministre de l’Intérieur, Hanif Atmar, et le président du Conseil de sécurité national, Amroullah Saleh. Le président afghan, Hamid Karzaï, et le premier ministre pakistanais, Youssouf Réza Guilani, se sont mis d’accord au début de cette année pour créer une Commission commune sous leur autorité pour mener à bien la réconciliation inter-afghane. Hamid Karzaï a aussi nommé son principal conseiller comme ambassadeur à Islamabad et l’a doté des pleins pouvoirs pour mener à bien cette tâche. Il est donc acquis que désormais le Pakistan sera associé aux négoLA REVUE SOCIAlIsTE N° 44 - 4E TrIMEsTrE 2011

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L’influence de l’Inde en Afghanistan n’est pas la seule préoccupation du Pakistan. L’unité des Pachtounes a toujours été la hantise d’Islamabad. Le tracé des frontières entre l’Afghanistan et le Pakistan, effectué par l’Empire britannique des Indes en 1893 a divisé l’ethnie pachtoune en deux. L’Afghanistan ne l’a toujours pas accepté.

ciations entre Hamid Karzaï et les Talibans. Cela lui assure un droit de regard sur la manière dont les Talibans seront associés au pouvoir à Kaboul. Cette belle entente n’a pas résisté face à l’évolution de la situation. Les attentats ciblés des Talibans cet été contre les anciens commandants de l’Alliance du Nord, notamment d’origine tadjik, susceptibles de prendre en main les forces de sécurité afghanes après le retrait de soldats de l’OTAN, et finalement l’assassinat de Burhanuddin Rabbani, ont obligé Hamid Karzaï à suspendre les négociations avec les Talibans sous la pression de ses alliés de l’exalliance du Nord. Nous nous trouvons là au cœur de la complexité politique et ethnique de l’Afghanistan. Soulignons que l’influence de l’Inde en Afghanistan n’est pas la seule préoccupation du Pakistan. L’unité des Pachtounes a toujours été la hantise d’Islamabad. Le tracé des frontières entre l’Afghanistan et le Pakistan, effectué par l’empire britannique des Indes en 1893 a divisé l’ethnie pachtoune en deux. L’Afghanistan ne l’a toujours pas accepté. Les liens de solidarité établis entre les Talibans afghans et pakistanais, tous les deux d’origine pachtoune, renforcent la volonté du Pakistan de garder sa mainmise sur les Talibans afghans pour prévenir tout risque d’une désintégration du Pakistan. Nous le savons, les Talibans pakistanais, influencés davantage par Al-Qaïda, ont fait de la déstabilisation du Pakistan l’une de leurs priorités, sinon la seule. Ceci explique pourquoi le Pakistan ne consentait pas à des négociations avec les Talibans, dirigées par le gouvernement de Hamid Karzaï avec la bénédiction des États-Unis et dont il

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était exclu. Hamid Karzaï est pris dans une contradiction  : sa « nouvelle politique pakistanaise » ne fait pas l’unanimité. Au sein de la majorité gouvernementale, les anti-Talibans de l’ex-alliance du Nord, affaiblis mais toujours influents, n’y sont pas favorables. Historiquement proche de l’Inde et de l’Iran, ils refusent aussi bien des concessions visà-vis des Talibans que l’implication du Pakistan dans les négociations. Au contraire, ils n’ont cessé de réclamer l’extension de la guerre sur le territoire du Pakistan, « la véritable base du terrorisme ». C’est aussi le cas de l’opposition dirigée actuellement par l’ex-candidat au scrutin présidentiel et l’un des proches du feu commandant Ahmad Shah Massoud, Dr Abdullah Abdullah, qui est également hostile à des négociations entre Hamid Karzaï et les Talibans. Il a d’ailleurs confirmé sa position au cours d’un grand rassemblement tenu à Kaboul, le 5 mai 2011. Le retour des Talibans à Kaboul pourrait bien déboucher sur une nouvelle guerre civile. Les Talibans semblent s’y préparer. Les assassinats ciblés qui se multiplient depuis quelques mois contre des responsables de la sécurité ou des gouverneurs appartenant à l’ex-alliance du Nord toujours hostiles aux Talibans, feraient partie d’une stratégie à long terme des Talibans. L’évolution politique de l’Afghanistan complique davantage la recherche d’une solution politique qui passe par « la réconciliation et l’intégration » des Talibans dans la vie politique et civile afghane. En dépit d’un bilan insatisfaisant de l’engagement des

127 États-Unis en Afghanistan, des progrès, même s’ils restent fragiles, ont été réalisés dans les domaines politique, culturel et social. Les organisations de la société civile, de défense des droits de l’homme, les associations des femmes, les fondations culturelles sont de plus en plus actives dans les grandes villes, notamment à Kaboul, Balkh au Nord et Hérat à l’Ouest. Elles s’opposent au retour des Talibans  : elles ne constatent aucun changement dans leur approche sur les droits de l’homme et les libertés fondamentales. Si les Talibans gardent leur influence dans les zones de peuplement pachtouns du Sud et de l’Est, le rapport de force politique a tendance à basculer en faveur des ethnies et des forces politiques qui prétendent les représenter. Après la désastreuse élection présidentielle d’août 2009, où Hamid Karzaï a été mis en ballotage par le candidat de l’opposition, l’année 2010 marque un tournant dans la vie politique de l’Afghanistan. Pour la première fois, les députés issus des ethnies minoritaires, tadjike, hazâra, ouzbek et turkmène se trouvent majoritaires à l’Assemblée nationale afghane à la suite des élections législatives du 19 septembre 2010. Même si l’essentiel du pouvoir est concentré dans les mains de Hamid Karzaï, cela marque une étape importante de la vie politique du pays. En outre, la multiplication des conflits entre le président et la majorité parlementaire, tel que celui susmentionné, ne manquera pas de poser problème au volet politique de la stratégie d’Obama consistant à encourager la réconciliation avec les Talibans. Sur le plan politique, les États-Unis auraient proposé deux options aux Talibans, selon les déclarations d’un proche de ces derniers à Kaboul. La première consisterait à obtenir l’entrée des Talibans dans le gouvernement afghan après quelques modifications de la Constitution selon leur souhait, tout en veillant à préserver les acquis en matière politique (organisation d’élections) et sociale (droits des femmes). La seconde impliquerait la mise en place d’une sorte de fédéralisme qui permettrait aux Talibans de gouverner, comme ils l’entendent, les provinces du Sud et de l’Est à majorité pachtoune alors que

En dépit d’un bilan insatisfaisant de l’engagement des États-Unis en Afghanistan, des progrès, même s’ils restent fragiles, ont été réalisés dans les domaines politique, culturel et social. Les organisations de la société civile, de défense des droits de l’homme, les associations des femmes, les fondations culturelles sont de plus en plus actives dans les grandes villes, notamment à Kaboul, Balkh au Nord et Hérat à l’Ouest.

128 le reste du pays continuerait à être gouverné par le régime actuel. Sur le plan militaire et sécuritaire, d’ores et déjà, des négociations sur la mise en place de bases militaires américaines permanentes sont l’objet de discussions entre Kaboul et Washington.

Afghanistan : quelle issue après dix ans de guerre  ?

Un projet inacceptable pour les Talibans et pour les voisins de l’Afghanistan, notamment l’Iran qui a manifesté rigoureusement son opposition. On mesure le chemin qui reste encore à parcourir pour trouver une issue à l’impasse afghane.

1. Le nouveau chef d’Al-Qaïda, Aymen Zawahiri, a fait la même chose. Il a renouvelé, début juin 2011, son allégeance au mollah Omar, le chef suprême des Talibans, avant d’être désigné chef d’Al-Qaïda. LA REVUE SOCIAlIsTE N° 44 - 4E TrIMEsTrE 2011

Qui a amené Jaurès et Blum au socialisme ? Qui a été le premier noir à devenir ministre ? Qui est la première femme à entrer dans les organes dirigeants du Parti socialiste ? Qui a dit : « Les communistes ne sont pas à gauche, ils sont à l’Est » ? Qui a écrit : « Mon Parti aura été ma joie et ma vie », avant de se suicider ?

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quoi peut ressembler un mouvement politique sans les hommes (et les femmes) qui le composent ? Il est difficile de séparer les théories de l’action. Ce dictionnaire a pour objet de rappeler au souvenir, parfois même de sortir de l’oubli, cent acteurs du socialisme qui ont marqué de leur empreinte, d’une façon ou d’une autre, le siècle écoulé, participant chacun à leur place aux luttes et aux combats pour le respect des droits de l’homme (et de la femme), la conquête des droits politiques et sociaux, la liberté et la justice. Les auteurs n’ont pas eu le dessein d’intégrer dans cet ouvrage tous ceux qui ont joué et jouent un rôle important sur l’avant-scène socialiste. Les chefs du Parti, sont bien sûr présentés. Mais à côté des incontournables, on trouve aussi des disciples plus modestes, des pionniers, des intellectuels, des propagandistes plus obscurs, des activistes, des tribuns, des élus et des gestionnaires, des majoritaires par nature et des éternels minoritaires. On trouve aussi dans la liste les portraits de quelques socialistes qui ont quitté la « vieille maison », autrement dit « trahi » la famille. Leurs vies ne sont pas brossées sentencieusement, mais volon-tairement sur un ton libre et parfois vif. Ils sont montrés avec leurs forces, leurs convictions, mais aussi leurs doutes et leurs faiblesses. Un dictionnaire du socialisme « à l’échelle humaine » rehaussé par une iconographie exceptionnelle : un ouvrage de référence !

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