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La

Revue Socialiste
L’entreprise

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2e trimestre 2013

2 Edito

Sommaire

Sommaire
Réformer l’entreprise

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Alain Bergounioux, Entreprise et socialisme ……………………………………………………………… Introduction Pierre Alain Weill, Entrepreneur en 2013 ………………………………………………………………… Le dossier

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David Chopin, Les droits de l’entreprise……………………………………………………………… p. 93 Marc Deluzet, Mutations du social et du syndicalisme……………………………………………… p. 99 Delphine Mayrargue, Redonner son sens au salaire……………………………………………………… p. 107 Florent Le Bot, L’entreprise : une communauté de travail ?……………………………………… p. 111 Bruno Tranchant, Ces territoires qui s’efforcent de sortir de la crise………………………………… p. 117 Blanche Segrestin, Refonder l’entreprise………………………………………………………………… p. 123 Roger Godino, La nouvelle entreprise et la culture sociale-démocrate…………………………… p. 127 Grand texte Confédération générale du travail, Les nationalisations industrialisées, Brochure de la CGT, 1920………………… p. 133 À propos de… Laurent Davezies, La crise qui vient , 2012 Sylvie Robert, N’opposons pas les territoires …………………………………………………… p. 141 Cécile Beaujouan Derrière le scénario catastrophe, des raisons d’espérer ……………………… p. 145 Actualités internationales Pierre Boilley, Mali, fractures anciennes, chaos actuel …………………………………………… p. 151 Marc Lazar, Une Italie plus incertaine que jamais………………………………………………… p. 157

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Fleur Pellerin, « Un modèle de croissance qui ne néglige pas la dimension sociale et humaine de l’entreprise » …………………………………………………………… p. 17 Fabrice Brégier, Airbus, les PME et l’État dans la mondialisation………………………………… p. 23 Laurent Berger, « Le seul élément susceptible de faire bouger les lignes est la négociation »… p. 29 Entreprendre Michel Destot, PME / PMI : en avant vers les ETI ! ………………………………………………… p. 37 Jacques Huybrechts, Une autre entreprise est souhaitable et possible ………………………………… p. 41 Philippe Da Costa, L’économie sociale et solidaire. Le Groupe MACIF : une mutuelle au cœur du marché …………………………………………………………………… p. 45 Guillaume Bachelay, Redressement, investissement, financement : la production, priorité nationale… p. 51 Philippe Berna, Des entreprises pour l’innovation et la croissance…………………………………… p. 59 Entreprises, Monde, Europe Thomas Chalumeau, La France a la capacité de réussir dans la mondialisation………………………… p. 67 Guillaume Hannezo, Économie financière, économie réelle ……………………………………………… p. 75 Juliette Meadel, Les relocalisations: comment les soutenir et les consolider ?……………………… p. 85

Alain Bergounioux
est directeur de La Revue socialiste

Entreprise et socialisme

L’

entreprise est aujourd’hui au centre de nos politiques, mais elle suscite peu de réflexions en tant que telle. C’est un paradoxe parce que nous avons consacré beaucoup de temps depuis des années à déterminer ce que doit être l’articulation entre l’économie de marché et l’intervention de la puissance publique – qui peut dire quelles sont les fins d’une société et les aspirations des citoyens. Or les marchés n’existent pas sans les entreprises concrètes. Une difficulté tient évidemment à la tendance à généraliser la grande diversité du tissu économique, où coexistent les grandes entreprises du CAC 40, les PME/ PMI, les coopératives, les entreprises artisanales avec des structures capitalistiques fort différentes. Ce numéro de la Revue socialiste entend revenir sur ce manque pour étudier la situation présente des entreprises dans leur diversité et leur unité et analyser les problèmes qui leur sont posés et qui, par conséquent, nous le sont également.

L’entreprise ne s’identifie pas avec le capitalisme. Il a existé avant elle. Ce que nous appelons entreprise actuellement est une création relativement récente, que l’on peut dater surtout de la fin du XIXe siècle, lorsque des structures de production ont été fondées explicitement sur un contrat de travail établi entre employeurs et salariés, se sont dotées d’un encadrement et de services spécialisés, ont connu une direction relativement indépendante des actionnaires. Bref, l’entreprise telle qu’elle s’est constituée au XXe siècle, est avant tout une création collective qui associe plusieurs parties prenantes, essentiellement le capital et le travail. Mais les entreprises ne sont pas indépendantes non plus des territoires qui sont les leurs. Elles ont besoin des équipements et des services qu’apporte la puissance publique. Tout cela a été mis en cause et bousculé par la « contrerévolution libérale » depuis les années 1980 qui, en donnant, le pouvoir aux seuls actionnaires, a fait du profit le plus souvent le caractère dominant de gestion au détriment souvent des salariés mais aussi de la capacité d’investissement pour l’avenir. Et cela

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Historiquement, la social-démocratie lorsqu’elle a pu réellement prendre corps, ne s’est pas constituée principalement par une politique définie, le keynesianisme par exemple, mais par une organisation et une culture. Elle a voulu établir des compromis dynamiques entre le capital et le travail, dont le point d’application concret soit les entreprises, qui doivent demeurer maîtresses de leurs stratégies et de leurs organisations dans la mesure où les intérêts des salariés sont non seulement pris en compte mais garantis.

Entreprise et socialisme

ne concerne pas que les grandes entreprises, car, avec la cascade des sous-traitances et le développement de réseaux d’entreprises dépendant des plus grandes, c’est tout le tissu entrepreneurial qui a été touché. Cette évolution a été évidemment plus que problématique. Les dérives et la crise du capitalisme financier doivent donner justement l’occasion de redéfinir de nouveaux équilibres en tenant compte des réalités économiques mondiales. La dernière partie de notre dossier analyse les conditions qui pourraient permettre de forger un réel collectif entrepreneurial et de définir un cadre juridique adapté pour les entreprises. Ces réflexions peuvent nous permettre également de donner un sens précis à ce qu’on appelle la « socialdémocratie  ». Le débat terminologique n’a pas grand intérêt si l’on se contente de généralités. Cette notion de social-démocratie ne veut pas dire simple-

ment un socialisme modéré ou un simple réformisme pragmatique. Historiquement, la social-démocratie lorsqu’elle a pu réellement prendre corps, ne s’est pas constituée principalement par une politique définie, le keynésianisme par exemple, mais par une organisation et une culture. Elle a voulu établir des compromis dynamiques entre le capital et le travail, dont le point d’application concret soit les entreprises, qui doivent demeurer maîtresses de leurs stratégies et de leurs organisations dans la mesure où les intérêts des salariés sont non seulement pris en compte mais garantis. Les forces en présence doivent donc accepter de faire droit aux volontés des différentes parties prenantes. La social-démocratie a été grandement aidée, dans le pays où elle a pu façonner la société, par l’influence et l’organisation des syndicats. C’est – et cela l’a toujours été – une difficulté en France. Mais, nous n’avons pas le choix si nous voulons conduire une sortie de crise. Celle-ci ne dépend certes pas que de nous, quand la crise a une ampleur comparable aux crises de 1929 et de 1974-1979. Elle dépendra évidemment de la conjoncture et de la mise en place progressive d’un nouveau régime de croissance. Mais, pour ce faire, nous avons besoin de la coopération de toutes les forces du pays. Car ne pas manquer la mise en œuvre d’un nouveau régime de croissance demande de pouvoir s’adapter à de nouveaux marchés, à de nouvelles techniques, à de nouvelles formes d’organisation. Le volontarisme, aujourd’hui, il est là  : avec les cultures et les atouts de la France, bâtir les nouveaux équilibres économiques et sociaux dont nous manquons.

Le dossier

LA REVUE SOCIAlIsTE N° 50 - 2E TrIMEsTrE 2013

Pierre Alain Weill
est chef d’entreprise, ancien délégué national du PS aux entreprises, membre de la commission entreprises.

Entrepreneur en 2013

U

n Français sur trois envisage, un jour, de créer ou de reprendre une entreprise, soit un potentiel de quelque 15 millions d’entrepreneurs âgés de plus de 18 ans1. À l’heure où l’on n’entend parler que de crise et de difficultés comment expliquer cet engouement pour la création d’entreprise  ? Quelle est la motivation pour devenir entrepreneur  ? L’ambition  ? L’indépendance  ? L’argent  ? Le pouvoir  ? Le courage ? L’esprit d’équipe ? La passion d’un métier ? Certainement un peu de tout cela. En allant sur le site de l’agence d’aide à la création d’entreprise vous tomberez sur la rubrique témoignage. Claire et Léa ont créé une radio pour donner la parole aux habitants de l’Ardèche, Françoise ancienne cadre a repris une entreprise d’outillage, Christine s’est lancée pour introduire le bio dans les cantines, Alexandre, 26 ans, ingénieur, s’est associé à deux camarades d’étude pour proposer une solution innovante d’accès à l’énergie pour les zones

rurales d’Afrique subsaharienne, Xavier ancien de la pub a inventé « Le Gobi » une bouteille d’eau réutilisable pensée pour la vie urbaine et espère certainement en faire un succès planétaire, d’autres choisissant la proximité souhaitent être commerçants ou artisans dans leur quartier ou dans leur campagne. Depuis quatre mois, sous la gauche et pour la première fois, une femme préside cette agence pour la création d’entreprise. Elle a été nommée par une autre femme ministre des Petites et moyennes entreprises. Les femmes sont de plus en plus nombreuses à créer leurs entreprises. Elles sont encore trop peu représentées aux conseils d’administration et à la direction des grandes entreprises, cela doit changer. Si tout le monde doit pouvoir être chef d’entreprise, cela ne signifie pas que tout le monde soit fait pour être chef d’entreprise ou simplement en ait envie. Par l’accès facilité aux études, le choix assumé de la diversité des territoires et des origines, la formation adaptée et l’aide au financement, nous devons aider tous ceux qui en ont la capacité et le souhaitent à

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Souvent, ces dernières années, c’est la difficulté à trouver un emploi qui pousse à le créer soi-même. Cela pour diverses raisons, la difficulté à évoluer en interne comme salarié dans les PME, l’âge, le chômage, le territoire dont sont issues, les discriminations. Ces difficultés peuvent être moteur pour rejoindre ceux qui choisissent par envie de construire un projet d’entreprise, de le partager avec les autres, de le porter jusqu’à son développement et de le faire grandir jusqu’à ce qu’il vous échappe un peu pour devenir un bien commun.

Entrepreneur en 2013

Le Dossier
devons augmenter le nombre de nos entreprises de taille intermédiaire, il est insuffisant, or elles sont indispensables pour exporter et redresser notre balance commerciale. Il existe en France plus d’une quinzaine de statuts juridiques d’entreprises privées, auxquels il faut ajouter les statuts publics et mixtes ; chacun de ces statuts impliquant des modes propres d’organisations, des instances décisionnelles, consultatives ou représentatives différentes. La création de statuts d’entreprise européens et la prédominance dans le monde des formes juridiques et comptables anglo-saxonnes risquent encore de modifier la forme de nos entreprises dans les prochaines années. Dans le même temps, certaines formes juridiques comme les coopératives ou scop, plus collectives trouvent face à la crise un regain de popularité. Enfin, elles diffèrent bien sûr par leurs métiers. Parler des entreprises, c’est parler des hommes et du monde qui change. Dans la période de transition actuelle, pour des raisons technologiques, de nombreux métiers disparaissent et de nombreux métiers vont apparaître. Le mouvement est aussi le fait de la mondialisation, des échanges par le Web, du besoin de communication, de la pyramide d’âge, de la progression démographique, parce nos ressources s’épuisent, nos besoins, nos goûts et nos priorités changent. Ce qui est marquant, ce n’est pas simplement le changement, c’est l’accélération avec lequel il s’opère. Les plus grandes progressions boursières de ces dernières années sont des produits et des métiers qui n’existaient pas il y a dix ans. Demain, nos champions seront-ils dans l’hydrogène, la génothérapie, les nanotechnologies ? Saurons-nous inventer des produits utiles au succès mondial ou comme l’annonçait Houellebecq la France sera-t-elle un grand parc d’attraction cantonnée à la gastronomie et au tourisme vert ? Cela dépend de nous et de nos entreprises.

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sions qui engageront leurs salariés, leurs partenaires et leurs sous traitants. Certains le feront avec éthique et morale, d’autres non, au final ils seront plus souvent jugés sur leur succès ou sur leur échec que sur leurs méthodes. Les Anglo-saxons jugent moins sévèrement que nous l’échec, s’il n’est pas frauduleux bien sûr, il est considéré comme une expérience à surmonter. En France, une faillite pour l’entrepreneur est souvent la fin de la route. Comme tout chef d’entreprise il n’aura pas droit aux allocations chômage même si avant de se lancer il a été salarié et a cotisé de longues années. Être entrepreneur c’est une prise de risque.

Revendiquer la production et l’emploi
Il y a quelques mois, à l’occasion du congrès du Parti socialiste, nous étions quelques-uns à lancer autour de Guillaume Bachelay un appel sous forme d’une contribution intitulée : « le parti des producteurs et des entrepreneurs c’est nous ! ». Oui, nous souhaitons que les chefs d’entreprises adhèrent à nos valeurs. Ils sont de plus en plus nombreux, artisans, patrons de PME à comprendre que le gouvernement précédent défendait en priorité, par ses mesures fiscales, la finance et la rente. Ce même gouvernement de droite qui avait trompé les Français en s’autoproclamant le défenseur de la « valeur travail ». Nous pensons que pour défendre la valeur travail, il faut valoriser le travail par sa juste rémunération, l’amélioration des conditions de travail, plus de démocratie sociale, l’avancement des droits de ceux qui travaillent. Enfin, valoriser le travail, c’est ne pas accepter que plus de 3 millions de nos concitoyens en soient exclus, victimes du chômage, et que ceux qui voient leurs salaires bloqués soient poussés à faire des heures supplémentaires pour pouvoir maintenir leur pouvoir d’achat. Revendiquer le sens de l’entreprise et du management équitable, de la production et de l’industrie responsable, les entreprises sociales et solidaires, c’est socialiste.

se lancer dans la création de leur entreprise. C’est aussi notre responsabilité de valoriser l’entreprenariat afin que nos étudiants très diplômés, nos chercheurs, nos ingénieurs aient envie de créer une entreprise. Souvent, ces dernières années, c’est la difficulté à trouver un emploi qui pousse à le créer soi-même. Cela pour diverses raisons, la difficulté à évoluer en interne comme salarié dans les PME, l’âge, le chômage, le territoire dont sont issues, les discriminations. Ces difficultés peuvent être moteur pour rejoindre ceux qui choisissent par envie de construire un projet d’entreprise, de le partager avec les autres, de le porter jusqu’à son développement et de le faire grandir jusqu’à ce qu’il vous échappe un peu pour devenir un bien commun. Être entrepreneur, c’est toujours une aventure même si elle est bien préparée, une liberté, une expérience formidable même si elle engendre beaucoup de nuits blanches à travailler ou à mal dormir. Être son propre patron, c’est gagner son indépendance en prenant un risque et de lourdes responsabilités. Bruno Arasa, le syndicaliste CGT devenu PDG de la Scop Heliocorbeil déclarait récemment : « Avant, je n’étais pas conscient, par exemple, de la responsabilité légale, je voyais ça comme gérer un service ». Qu’ils deviennent chefs d’entreprise en la créant par évolution de carrière, ou par héritage, ils auront en commun de devoir chaque jour prendre des déciLA REVUE SOCIAlIsTE N° 50 - 2E TrIMEsTrE 2013

Parler de « l’entreprise » en général est complexe tant elles sont diverses
Du plus petit artisan à la plus grosse multinationale, notre pays compte plus de 3  millions d’entreprises privées. Environ 23 millions de nos concitoyens y travaillent. Ces entreprises sont très différentes. Elles diffèrent par leur taille. Les TPE de 1 à 10 salariés, les PME de 11 à 250, les ETI de 250 à 2000 salariés et les grandes entreprises. Pour donner une idée de la répartition, 1,8 million d’entreprises n’ont aucun salarié, elles ne rémunèrent que leur dirigeant. Environ un million d’entreprises comptent entre 1 et 199 salariés et près de 7  000 entre 200 et 2 000 salariés. Seules 480 entreprises en France comptent plus de 2000 salariés. Nous

Changer de modèle de production, engager la responsabilité sociétale de l’entreprise
En préparant l’alternance et pendant nos campagnes de 2012, nous avons, par nos propositions, souhaité encourager un nouveau modèle de développement économique, social et environnemental. Il doit être créateur de richesses et d’emplois tout en construisant un mode de consommation plus responsable, et une production plus sobre énergétiquement. Pour y parvenir, nous devons créer les métiers et les produits de demain

1,8 million d’entreprises n’ont aucun salarié, elles ne rémunèrent que leur dirigeant. Environ un million d’entreprises comptent entre 1 et 199 salariés et près de 7 000 entre 200 et 2 000 salariés. Seules 480 entreprises en France comptent plus de 2000 salariés. Nous devons augmenter le nombre de nos entreprises de taille intermédiaire, il est insuffisant, or elles sont indispensables pour exporter et redresser notre balance commerciale.

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Rien de tous ces changements radicaux ne pourra se faire sans la puissance publique. Recherche, éducation, infrastructures demandent des investissements au niveau national et européen. Rien ne pourra se faire sans une politique industrielle qui a tant manqué ces dix dernières années. Pour accomplir ces changements, les entreprises mobilisées devront être force de proposition et actrices du changement. Les grandes comme les petites. C’est pour cela qu’elles sont au cœur du projet socialiste.

Entrepreneur en 2013

Le Dossier
peut-on motiver les salariés lorsqu’il n’y a plus de vision d’avenir et un détachement entre des propriétaires atomisés et les acteurs de l’entreprise  ? Le financement en bourse a été accéléré par la difficulté des entreprises à s’autofinancer sur un marché mondialisé et hautement concurrentiel. Dans le même temps, les banques ont un moindre intérêt à financer les entreprises, toutes occupées qu’elles étaient à créer des produits financiers spéculatifs aussi lucratifs que dangereux qui n’étaient plus connectés à la production et à l’économie réelle.

13 Quelques dates pour rappel  : en 1968, les accords de Grenelle, loi relative à l’exercice du droit syndical dans l’entreprise. En 1970, instauration du salaire minimum interprofessionnel de croissance (SMIC). En 1971, loi sur la formation professionnelle. En 1977, accord interprofessionnel sur la mensualisation. En 1981, la gauche est au pouvoir avec François Mitterrand. Dès 1982, c’est l’instauration de la semaine de trente-neuf heures et de la cinquième semaine de congés payés, en vertu d’un accord interprofessionnel signé l’année précédente, et les lois Auroux sur le droit d’expression et la négociation collective. En 1983 l’âge légal de la retraite passe à soixante ans. En 1988, c’est le retour de la gauche après deux ans de cohabitation et c’est la création du Revenu minimum d’insertion. En 1989, la loi sur la prévention du licenciement économique et le droit à la conversion, et en 1993 la loi quinquennale relative au travail, à l’emploi et à la formation professionnelle. Une nouvelle cohabitation, puis de 1997 à 2002, c’est le gouvernement Jospin avec, dès 1998, la loi Aubry qui prévoit l’instauration de la semaine de trente-cinq heures à partir du 1er janvier 2000 dans les entreprises de plus de vingt salariés et à partir du 1er janvier 2002 dans les autres entreprises. Et en 2002 la loi de modernisation sociale. On en parle encore beaucoup, surtout la droite et le Medef qui oublient de dire qu’ils avaient négocié en échange l’annualisation. Faites le test autour de vous, si vous parlez des 35 heures, les avis divergent, mais demandez qui souhaite renoncer à ses RTT… La perception de la gauche et son action par les entrepreneurs et leur microcosme médiatique est trop souvent méfiante ou caricaturale mais cela change. Il faut parfois du temps. Il y a quelques mois, un éditorial à la une des Echos parlant du premier septennat de François Mitterrand titrait « quand la gauche aimait les patrons ». En repensant à ce que cette même presse disait à l’époque on voit qu’il ne faut jamais désespérer. Il n’est pas inutile en cette période de crise et de confusion, de relire Jaurès. Il est source d’éclaircissement même, ou surtout, quand il nous surprend. Je pense en

ment ». Liés au sort des entreprises, ils s’intéressent à son développement avec le sentiment d’être tenus à l’écart des décisions majeures. Ils sont 59 % à estimer ne pas être écoutés par leur management. Pouvons-nous considérer l’entreprise comme un « bien social » partagé entre les salariés, la direction et l’actionnariat, saurons-nous construire des relations entre ces différents acteurs basées sur davantage de transparence et de confiance ?

La financiarisation
Un phénomène s’est accentué au cours des deux dernières décennies qui a aussi profondément modifié l’entreprise, c’est le pouvoir, la rémunération croissante des actionnaires et leur mise à distance de la direction opérationnelle de l’entreprise. La confrontation, au sein de l’entreprise, s’est ainsi modifiée de bipartite à tripartite amenant à des situations où dirigeants et salariés sont ensemble, opposés aux actionnaires pourtant financiers du développement de l’entreprise. Leur demande de retours sur investissements disproportionnés et trop rapides, leurs arbitrages à leur seul profit engageant la fermeture de sites rentables et des délocalisations ont cassé le lien de confiance. Comment

par l’innovation et la formation. Rien de tous ces changements radicaux ne pourra se faire sans la puissance publique. Recherche, éducation, infrastructures demandent des investissements au niveau national et européen. Rien ne pourra se faire sans une politique industrielle qui a tant manqué ces dix dernières années. Pour accomplir ces changements, les entreprises mobilisées devront être force de proposition et actrices du changement. Les grandes comme les petites. C’est pour cela qu’elles sont au cœur du projet socialiste.

L’entreprise dans le programme du gouvernement
Notre programme se heurte à une crise sans précédent. L’idée de transformation et le mot même de progrès aujourd’hui font peur à nombre de nos concitoyens en difficulté. Cette période difficile peut être l’occasion d’une prise de conscience décisive sur le modèle de société que nous souhaitons construire pour nos enfants. Elle peut aussi devant ces difficultés quotidiennes être une période de repli sur soi et de conservatisme, pire, de populisme. Nous devons donc impérativement et rapidement parvenir par les mesures de justice fiscales et sociales mises en place et par les premiers résultats économiques obtenus à redonner l’espoir. Le fait d’avoir en responsabilité des socialistes, à la tête de l’État, dans les deux assemblées, dans les régions, nous donne une responsabilité et une opportunité historique.

Ce qu’en pensent les salariés, restaurer la confiance, redonner du sens
Lorsqu’on interroge les salariés, ils répondent à 72  % qu’ils sont fiers de travailler pour leur entreprise2. Les salariés entretiennent avec leur entreprise une relation complexe. À la fois impliqués et attachés à « leur boîte », ils sont de plus en plus méfiants visà-vis de son management. Les managers étant euxmêmes plus méfiants vis-à-vis de leurs actionnaires eux-mêmes déroutés par les marchés. Soucieux de s’épanouir dans leur travail, ils sont en période de crise, les premières victimes de la brutalité managériale. Stress au travail, précarité des contrats, licenciements  : quand les difficultés surviennent les salariés sont trop souvent la « variable d’ajusteLA REVUE SOCIAlIsTE N° 50 - 2E TrIMEsTrE 2013

Un phénomène s’est accentué au cours des deux dernières décennies qui a aussi profondément modifié l’entreprise, c’est le pouvoir, la rémunération croissante des actionnaires et leur mise à distance de la direction opérationnelle de l’entreprise. Leur demande de retours sur investissements disproportionnés et trop rapides, leurs arbitrages à leur seul profit engageant la fermeture de sites rentables et des délocalisations ont cassé le lien de confiance. Comment peut-on motiver les salariés lorsqu’il n’y a plus de vision d’avenir et un détachement entre des propriétaires atomisés et les acteurs de l’entreprise ?

« Être socialiste c’est aller vers l’idéal en comprenant le réel »
En 1936, en 1981, en 1997 bien sûr, mais aussi quand elle était dans l’opposition, la gauche, les syndicats, les socialistes ont, par leurs propositions, leur action parlementaire et gouvernementale, toujours contribué à la fois au développement des droits des salariés et au développement des entreprises.

14 particulier au texte « Les misères du patronat ». Il a été publié à la Une de la Dépêche du 28 mai 1890. Dans cet article Jean Jaurès nous dresse sa vision des rapports entre grandes et petites entreprises et sa vision de l’entreprenariat. « C’est une erreur grave de croire que le socialisme ne s’intéresse qu’à une classe, la classe des ouvriers, des producteurs manuels. S’il en était ainsi, il remplacerait simplement une tyrannie par une tyrannie, une oppression par une oppression. Lorsque Danton disait : “Nous voulons mettre dessus ce qui est dessous, et dessous ce qui est dessus”, c’était le mot d’un politicien révolutionnaire excitant les convoitises dans un intérêt passager  ; ce n’était pas le mot d’un socialiste. Le socialisme vrai ne veut pas renverser l’ordre des classes ; il veut fondre les classes dans une organisation du travail qui sera meilleure pour tous que l’organisation actuelle. Je sais bien que les meneurs du socialisme le réduisent trop souvent, par des déclamations violentes et creuses, à un socialisme de classe, d’agression, de convoitise  ; mais je sais aussi que la vraie doctrine socialiste, telle que les esprits les plus divers l’ont formulée, les Louis Blanc, les Proudhon, les Fourrier, est bien plus large et vraiment humaine : c’est le bien de la nation tout entière, dans tous ses éléments sains et honnêtes, qu’elle veut réaliser. En fait, si l’on va au fond des choses, le système d’individualisme à outrance, d’âpre concurrence, de lutte sans merci qui régit

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ou violent bien au contraire. La négociation est là pour régler ces différends. Nous devons justement contribuer au renforcement des organismes de représentation qui permettent de débloquer et de faire toujours progresser le dialogue social. Aux partenaires sociaux, qui viennent d’aboutir à un grand accord par la négociation, de construire ensemble une entreprise plus efficace, plus collec-

15 tive tout en reconnaissant le rôle différent et assumé des patrons et des salariés. Aux politiques de veiller à ce que les conditions du dialogue soient toujours préservées. Nous le savons, le président Hollande est particulièrement attaché à cette méthode et au rôle des partenaires sociaux. Aux salariés et aux entrepreneurs de relever les nombreux défis et de construire ensemble l’entreprise du XXIe siècle.

Nous devons justement contribuer au renforcement des organismes de représentation qui permettent de débloquer et de faire toujours progresser le dialogue social. Aux partenaires sociaux, qui viennent d’aboutir à un grand accord par la négociation, de construire ensemble une entreprise plus efficace, plus collective tout en reconnaissant le rôle différent et assumé des patrons et des salariés. Aux politiques de veiller à ce que les conditions du dialogue soient toujours préservées.

« C’est une erreur grave de croire que le socialisme ne s’intéresse qu’à une classe, la classe des ouvriers, des producteurs manuels. S’il en était ainsi, il remplacerait simplement une tyrannie par une tyrannie, une oppression par une oppression (…) si l’on va au fond des choses, le système d’individualisme à outrance, d’âpre concurrence, de lutte sans merci qui régit aujourd’hui la production, fait presque autant de mal à la classe bourgeoise dans son ensemble qu’à la classe ouvrière. » Jean Jaurès, la Dépêche du 28 mai 1890.
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aujourd’hui la production, fait presque autant de mal à la classe bourgeoise dans son ensemble qu’à la classe ouvrière. Le patronat a ses misères qui ne sont pas les mêmes que celles de l’ouvrier, qui sont moins apparentes, moins étalées, mais qui souvent sont poignantes aussi. ». Jaurès continue son article en décrivant la difficulté des petites entreprises face aux grandes industries. Aujourd’hui la presse économique est aux mains de « Tycoon » du luxe et de l’armement, fortement liés à l’opposition de droite. Cela n’empêche pas des journalistes d’être objectifs et l’on sent aussi avec les crises conjuguées, un intérêt grandissant pour les idées de grands macro-économistes qui démontrent que nous devons changer de modèle. L’image qu’ils renvoient des nombreuses mesures prises en sept mois de gouvernement socialiste nous semble toutefois partiale. Reconnaissons aussi que nous avons pu commettre des erreurs de communication qui n’ont pas facilité la compréhension de notre action. Sur le fond il est normal que la gauche et le patronat ne soient pas toujours d’accord, assumons que la confrontation sociale doive exister pour faire progresser l’entreprise et les conditions de travail et de rémunération. L’idée libérale très à la mode au début des années 2000 selon laquelle ce qui est bon pour l’entreprise est bon pour tous est simpliste. L’intérêt des salariés est objectivement parfois différent voire opposé de celui du patronat. Cela ne signifie pas que le dialogue doit être rompu

1. Sondage réalisé par l’institut Think en ligne réalisé du 12 au 14 décembre 2012 auprès d’un échantillon représentatif de 1 000 personnes. 2. Données du sondage IFOP 2010.

Fleur Pellerin
est ministre déléguée chargée des PME, de l’Innovation et de l’Économie numérique

« Un modèle de croissance qui ne néglige pas la dimension sociale et humaine de l’entreprise »

a revue socialiste  : Les «  Assises de l’entreprenariat » que vous organisez sont l’occasion de faire le point sur la situation des entreprises dans l’économie française. Quelle analyse faites-vous des atouts et des problèmes des entreprises françaises selon leur diversité ? Fleur Pellerin : Les Assises de l’entrepreneuriat sont effectivement l’occasion de faire un état des lieux de la création et du développement des entreprises en France. L’objectif de cette grande consultation, qui associe plus de 300 personnes dans 9 groupes de travail, est d’élaborer un plan pour faire de la France un pays plus accueillant pour les entrepreneurs et de doubler le nombre de créations d’entreprises en 5 ans. Nous voulons aussi promouvoir un modèle de croissance qui ne néglige pas la dimension sociale et humaine de l’entreprise à laquelle je suis attachée. Les exemples ne manquent pas pour illustrer les atouts des entreprises françaises. J’étais début mars en Australie pour la signature d’un contrat entre Arianespace

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et le National Broadband Network australien dont l’objet est d’assurer la mise en orbite de deux satellites qui contribueront à la couverture du pays en accès internet très haut débit. Voilà un exemple du très haut niveau de nos industries technologiques de pointe qui s’exportent, qui gagnent à l’étranger. Mais la réussite de l’économie française, son avenir, dépend aussi d’entreprises qui ont aujourd’hui une taille plus modeste  : je songe en particulier aux PME innovantes et à fort potentiel de croissance, qui grandissent et exportent… Je rencontre tous les jours des entrepreneurs, des dirigeants et salariés de PME plein d’énergie, de volonté et de créativité. Assurément, le premier atout de la France réside dans la diversité de son tissu productif  ; mais la compétence et la motivation des salariés sont aussi un facteur déterminant, contrairement aux clichés que certains véhiculent sur notre pays ! Pour autant, beaucoup d’entreprises françaises rencontrent encore de vraies difficultés pour croître aujourd’hui. Le contexte de crise actuel réduit les débouchés des entreprises et affecte leurs décisions d’investisse-

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« Un modèle de croissance qui ne néglige pas la dimension sociale et humaine de l’entreprise »

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de 10 % du PIB  : les coopératives, les mutuelles, les associations, les SCOP et toutes les organisations qui poursuivent un but social. C’est l’objet du groupe de travail piloté par Nicole Notat : « promouvoir et valoriser l’entrepreneuriat responsable ». L. R. S. : Comment valoriser l’entreprenariat dans notre pays ? Faut-il favoriser l’investissement étranger ? Et à quelles conditions ? F.  P. : Tous les leviers doivent être utilisés par notre pays pour créer le «  déclic  » entrepreneurial auprès des jeunes, auprès des femmes, au sein des quartiers, afin de rassembler tous les talents au service de la création d’entreprise. L’une des priorités que le Premier ministre a d’ailleurs fixée aux Assises de l’entrepreneuriat est d’identifier des pistes pour promouvoir et diffuser l’esprit d’entreprendre auprès des jeunes. C’est l’objet d’un groupe de travail spécifique des Assises. Un autre groupe travaille, lui, sur les moyens de mobiliser tous les talents pour la création et la reprise d’entreprise  : les femmes, les jeunes de nos quartiers ou encore ceux qui après une première expérience de création veulent retenter leur chance. Je crois à l’entrepreneuriat comme ascenseur social, c’est aussi un moyen de redonner une vitalité à des territoires parfois délaissés. Quant à l’attractivité de notre territoire, je veux le redire  : le gouvernement est entièrement mobilisé pour attirer les investisseurs étrangers en France, avec l’appui de l’AFII, de son réseau de Chambres de commerce internationales ou de Missions économiques. La Mission « Marque France » que Pierre Moscovici, Arnaud Montebourg, Nicole Bricq et moi-même avons mise en place il y a quelques semaines permettra de réfléchir aux moyens de mieux coordonner tous les acteurs de la promotion de la France à l’étranger. Nous partageons tous la responsabilité, citoyens, entrepreneurs et gouvernants de valoriser l’image de la France à l’étranger. Elle dispose, comme chacun sait, d’infrastructures incomparables, de services publics de qualité, d’une productivité de référence. La France n’a absolument pas à rougir de ses atouts pour attirer les investisseurs  ! Elle reste parmi les

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Nous partageons tous la responsabilité, citoyens, entrepreneurs et gouvernants de valoriser l’image de la France à l’étranger. Elle dispose, comme chacun sait, d’infrastructures incomparables, de services publics de qualité, d’une productivité de référence. La France n’a absolument pas à rougir de ses atouts pour attirer les investisseurs ! Elle reste parmi les pays qui attirent le plus d’entreprises étrangères : elles ne sont pas moins de 20 000 à être présentes sur notre territoire tandis que 700 nouveaux projets d’investissements ont encore été enregistrés cette année.

Le contexte de crise actuel réduit les débouchés des entreprises et affecte leurs décisions d’investissements alors même que les contraintes financières rendent les banques plus réticentes à prêter. Nos entreprises naissent également trop souvent souscapitalisées ce qui pénalise leur croissance. La BPI, le Pacte de compétitivité et notamment le Crédit d’impôt compétitivité emploi, la mobilisation des Fonds d’épargne, mais aussi le Plan trésorerie joueront un rôle déterminant pour apporter des capitaux nouveaux aux PME qui en ont le plus besoin pour investir, pour se développer, pour embaucher.

ments alors même que les contraintes financières rendent les banques plus réticentes à prêter. Nos entreprises naissent également trop souvent souscapitalisées ce qui pénalise leur croissance. La BPI, le Pacte de compétitivité et notamment le Crédit d’impôt compétitivité emploi, la mobilisation des Fonds d’épargne, mais aussi le Plan trésorerie joueront un rôle déterminant pour apporter des capitaux nouveaux aux PME qui en ont le plus besoin pour investir, pour se développer, pour embaucher. Autre levier de croissance  décisif  : le numérique. Une entreprise sur deux n’a pas de site Internet. C’est une lacune que nous voulons combler par le soutien, l’incitation et la formation. C’est pourquoi nous avons lancé le programme « Transition numérique des PME  » qui  a pour objectif de recenser sur une même plateforme les formations, les intervenants labellisés et les conseillers numériques locaux pour sensibiliser et former les chefs d’entreprises aux outils numériques. Son ambition est de constituer un réseau de conseillers au numérique sur tout le territoire. L. R. S.  : Sur le site des « Assises de l’entreprenariat  », il est indiqué que ces assises doivent réconcilier l’impératif de croissance et de compétitivité avec la dimension sociale et humaine de l’entreprise. Comment
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pensez-vous concilier les deux quand les partenaires sociaux peinent à trouver un consensus sur la question ? F.  P. : Je crois que les partenaires sociaux ont montré à l’occasion de la signature de l’Accord national interprofessionnel du 11  janvier qu’ils peuvent tout à fait trouver des points d’entente, dès lors que chacun est dans une optique de compromis et garde l’objectif de redressement de la compétitivité française en tête. Je pense également à l’accord historique de compétitivité chez Renault, que FO a d’ailleurs signé, et qui peut, je crois, constituer un exemple pour d’autres entreprises qui souhaitent améliorer la compétitivité de leur organisation tout en préservant les intérêts de tous les salariés. Le Président de la République a voulu initier depuis juillet dernier, au travers de la Conférence sociale, un grand mouvement de concertation autour d’une méthodologie partagée qui illustre l’objectif que nous poursuivons  : réconcilier les enjeux de croissance et de compétitivité avec la dimension sociale et humaine de l’entreprise. Je suis persuadée que la gauche ne peut pas dissocier ces deux impératifs, il ne nous faut pas baisser la garde sur cette exigence. J’ai d’ailleurs tiré parti de la tenue des Assises de l’entrepreneuriat pour qu’avec les organisations syndicales et patronales ainsi qu’avec le ministère de l’Économie sociale et solidaire de Benoit Hamon, nous puissions nous pencher sur la valorisation de l’entrepreneuriat social, en référence à l’économie sociale et solidaire qui représente un enjeu de près

Le Président de la République a voulu initier depuis juillet dernier, au travers de la Conférence sociale, un grand mouvement de concertation autour d’une méthodologie partagée qui illustre l’objectif que nous poursuivons : réconcilier les enjeux de croissance et de compétitivité avec la dimension sociale et humaine de l’entreprise. Je suis persuadée que la gauche ne peut pas dissocier ces deux impératifs.

pays qui attirent le plus d’entreprises étrangères  : elles ne sont pas moins de 20 000 à être présentes sur notre territoire tandis que 700 nouveaux projets d’investissements ont encore été enregistrés cette année. Bien entendu, il nous faut veiller au sérieux des projets d’investissements étrangers, et ne pas nous livrer à une course irraisonnée aux capitaux étrangers  : le nombre et la pérennité des emplois créés sont des maîtres mots. Dans le cadre de la stratégie du gouvernement pour renforcer l’attractivité de la France, j’ai d’ailleurs été chargée par le Premier ministre de promouvoir le Pacte pour la compétitivité à l’étranger. J’ai donc entrepris une série de déplacements internationaux, aux ÉtatsUnis dans un premier temps mais aussi récemment en Australie et à Hong Kong, puis en Corée du Sud et au Japon… Partout j’explique aux gouvernements et investisseurs les raisons pour lesquelles ils doivent opter pour une implantation sur notre territoire, dans une logique gagnant-gagnant. L. R. S. : Vous êtes à la fois ministre des PME et de l’Économie numérique. On présente souvent l’économie numérique comme celle des start-up et des grandes réussites de ces dernières années outre Atlantique. Google, Facebook, Amazon sont tout à la fois des success stories et citées comme destructrices de commerces, de journaux et d’emplois.

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dialogue social, elles doivent se faire dans le plus large consensus des organisations syndicales. L. R. S.  : ENA et école de commerce, vous avez comme François Hollande, à la fois une formation à la haute fonction d’État et à l’entreprise. Les entrepreneurs reprochent parfois à l’administration de ne pas comprendre le monde de l’entreprise. Qu’en pensez-vous ? F.  P. : Je crois que la réflexion administrative évolue et prend en compte aujourd’hui, beaucoup plus que par le passé, les contraintes quotidiennes de l’entreprise, particulièrement des TPE et des PME. De la même manière, les entreprises, je le crois, perçoivent aussi plus clairement qu’il y a dix ans les contraintes de l’action publique au quotidien. C’est pour tenir compte des attentes très fortes des entreprises à l’égard de l’administration que nous conduisons un chantier très ambitieux de simplification administrative qui s’élabore dans la concertation la plus large avec toutes les organisa-

21 tions professionnelles. Parmi les chantiers prioritaires, j’ai voulu que l’on mette en place un « test PME » par lequel, avant les projets de loi ou de règlement les plus importants pour les entreprises, on étudie sur un panel de PME l’impact précis d’une mesure sur leur activité et leur fonctionnement. Je citerais également le chantier qui porte bien son nom « Dites le nous une seule fois », visant à simplifier de nombreux formulaires afin que les entreprises n’aient plus à redonner plusieurs fois les mêmes informations à l’administration. D’autre part, nous mettrons tout en œuvre pour qu’à terme, le plus grand nombre de déclarations soient dématérialisées. Dès 2013, la C3S ou les déclarations sociales liées à des marchés publics seront entièrement dématérialisées. Enfin, je suis convaincue qu’à l’instar des entreprises, l’administration doit davantage intégrer la dimension numérique. C’est tout le sens du Séminaire gouvernemental sur le numérique que nous avons organisé fin février dernier et qui associe l’ensemble des départements ministériels à ce défi.

Quelles sont dans ce domaine les filières dans lesquelles nous devrions investir aujourd’hui et les métiers pour lesquels il faut former les jeunes ? F.  P. : Le numérique a vocation à s’insérer à tous les niveaux de la chaîne de valeur. Dans tous les produits de la vie courante, dans les chaînes de production, dans les services. Les objets eux-mêmes deviennent connectés  ! La France possède d’ailleurs plusieurs fleurons dans ce secteur comme l’a souligné le récent Consumer Electronics Show 2013. Il nous faut donc investir dans la filière numérique d’une part, mais aussi améliorer la compétitivité de nos entreprises en les incitant à se numériser le plus possible, et tout particulièrement les TPE et les PME. Mais il nous faut aussi veiller à ce que l’essor du numérique ne se fasse pas au détriment des filières plus traditionnelles de distribution  : nous devons tenir compte de ces évolutions rapides, et accompagner la transition de certains secteurs, en veillant à transformer et non à détruire des emplois. Cela vaut pour la presse, comme pour le commerce ou la culture. Pour favoriser l’essor de champions français du numérique, il y a d’abord la question des infrastructures numériques, qui est cruciale. C’est pourquoi le gouvernement, les Collectivités locales et les acteurs de la filière Télécom vont mobiliser 20 Md€ pour la mise en œuvre du Très haut débit en France dans les prochaines années. En ce domaine, le gouvernement a reconduit le programme TIC & PME afin de promouvoir l’échange de données au sein des filières ainsi que le programme Cap’tronic pour accompagner les PME industrielles dans l’incorporation de technologies électroniques dans les produits. Concernant la formation, notre objectif est d’assurer à notre jeunesse la pleine maîtrise des outils numériques. Si la France veut se tenir au premier rang dans ce domaine, elle doit se donner les moyens de former plus de jeunes, voire tous les jeunes  ! Curiosité, goût pour l’innovation et envie d’apprendre, voilà les valeurs qui naîtront de l’association de l’éducation et du numérique. L. R. S.  : Quelles sont les réformes à faire aujourd’hui dans la «  gouvernance  » des
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entreprises pour donner toute sa force au « dialogue social ». Faut-il de nouvelles lois « Auroux » ? F.  P. : Déjà, le Pacte de compétitivité a initié une réforme non négligeable de ce dialogue social en ouvrant la possibilité d’intégrer deux représentants des salariés au Conseil d’administration des grandes entreprises. Cela permettra non seulement une meilleure information des salariés, mais aussi un apport avec le regard de ces représentants au moment de prendre certaines décisions importantes. Le Crédit d’impôt compétitivité emplois de son côté, qui donnera de l’air à la trésorerie des entreprises – 4 % de leur masse salariale comprise entre 1 et 2,5 SMIC en 2013, 6 % en 2014 – s’accompagne d’un rôle de suivi des organisations syndicales sur l’usage qui sera fait du produit de ce crédit d’impôt. D’autre part, on le voit, les organisations syndicales signent sur le terrain des accords tous les jours ! Au niveau national, l’ANI du 11 janvier a montré que la majorité des organisations pouvaient se mettre d’accord sur des avancées importantes dans le droit du travail. Je cite également à nouveau l’accord de compétitivité chez Renault car il montre que nous sommes loin de l’état d’esprit purement conflictuel que certains veulent attribuer au dialogue social français. Si des réformes doivent intervenir dans le

On le voit, les organisations syndicales signent sur le terrain des accords tous les jours ! Au niveau national, l’ANI du 11 janvier a montré que la majorité des organisations pouvaient se mettre d’accord sur des avancées importantes dans le droit du travail. Je cite également à nouveau l’accord de compétitivité chez Renault car il montre que nous sommes loin de l’état d’esprit purement conflictuel que certains veulent attribuer au dialogue social français. Si des réformes doivent intervenir dans le dialogue social, elles doivent se faire dans le plus large consensus des organisations syndicales.

Hollande président !
Avec ces deux livres, l'Encyclopédie
du socialisme a entendu revenir sur la campagne présidentielle de 2012, et sur l’élection de François Hollande, le dimanche 6 mai : – L’intégralité du discours de François Hollande au Parc des Expositions du Bourget, le 22 janvier 2012… le premier grand meeting de notre candidat. Un discours fondateur. – Un essai de Bernard Poignant, maire socialiste de Quimper, qui a vécu au plus près la campagne de François Hollande, et nous en fait ressortir les temps forts, pour comprendre l’élection du troisième président socialiste de la République française. Ces deux ouvrages sont vendus 10 euros, port compris.
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Fabrice Brégier
est président d’Airbus

Airbus, les PME et l’État dans la mondialisation

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Ci-joint mon règlement de la somme de …………… Euros à l’ordre de Encyclopédie du socialisme DaTE : SIGNaTURE : p Je désire recevoir une facture

a revue socialiste  : Au milieu d’annonces de plans de sauvegarde ou de liquidations d’usines, vous communiquez régulièrement sur de nouvelles commandes et sur vos plans de recrutement. Le marché aérien est-il si porteur ? Fabrice Brégier  : Ces vingt dernières années, le transport aérien a enregistré une croissance annuelle moyenne de 4,8 %. Cela, en dépit de la crise financière asiatique de 1997, des Twin Towers, du SRAS, des conflits du Golfe, ou encore de l’éruption du volcan Eyjafjallajökull  ! Les plus pessimistes pensent qu’au cours des vingt prochaines années, le trafic aérien mondial va progresser à un rythme moyen de près de 5 % pour le transport de passagers et de 5,8 % pour le transport de fret. Airbus prévoit que la demande d’appareils de plus de 100 places atteindra plus de 27 800 unités sur cette période, le tout pour une valeur globale de 3  500 milliards de dollars. La flotte mondiale d’avions de passagers aura ainsi plus que doublé

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en 2030, passant à 31 500 appareils, contre 15 000 aujourd’hui. L. R. S. : La commande de 234 appareils de la famille A320 par la compagnie indonésienne Lion Air, le 18 mars à l’Élysée, en présence du Président de la République, confirme qu’aéronautique rime avec asiatique… F.  B. : Le marché se caractérise par la concentration de nos clients dans quatre régions principales : l’Amérique du Nord, l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie-Pacifique. Dans les prochaines années, les deux premières régions, marchés matures, conserveront un poids important. Le Moyen-Orient poursuivra son développement fondé sur une stratégie de hub entre Europe et Asie. Mais c’est dans la région Asie-Pacifique que la demande d’appareils sera la plus forte. Côté offre, Airbus continuera de rivaliser avec Boeing pour la suprématie sur ce marché, mais il nous faudra aussi compter sur les nouveaux entrants chinois, canadiens ou brésiliens.

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sance est bénéfique à l’Europe. Ainsi, pour chaque emploi créé sur ces sites, ce sont quatre emplois qui sont créés chez Airbus en Europe, et plus encore chez nos fournisseurs, qui restent majoritairement implantés sur notre continent. Quel que soit le lieu d’assemblage final – Hambourg, Toulouse, Tianjin et bientôt Mobile –, nos monocouloirs sont tous identiques. Les tronçons proviennent tous de Saint-Nazaire et de Hambourg, qui réalisent l’assemblage des sections et l’installation des systèmes. Les composants les plus importants et les plus délicats à réaliser sont produits sur les sites européens d’Airbus, et en particulier en France. À titre d’illustration, l’usine de Nantes réalise le caisson central de voilure et celle de Saint-Eloi, à Toulouse, les mâts réacteurs équipant la totalité des appareils Airbus. La seule exception concerne les ailes des appareils assemblés à Tianjin. Elles sont assemblées en Chine, et non au Royaume-Uni, comme c’est le cas pour tous les autres appareils, de sorte que la valeur ajoutée chinoise représente de l’ordre de 7 % de la valeur de l’avion. Les avions assemblés à Tianjin contribuent à développer l’emploi dans la filière en France. Nous avons eu un volume d’achats en France en 2012 de 7 milliards d’euros, en progression de 10 % par rapport à 2011. L.  R. S.  : Quel regard portez-vous sur la crise de l’Euro, qui continue de miner les économies du Sud de la zone et menace l’équilibre européen ? F.  B. : Cette crise a pour nous deux faces. D’abord, il s’agit d’un sujet de préoccupation. Au plan global, parce que les actions de sauvetage et mesures de sauvegarde mobilisent des ressources qui ne seront pas consacrées à de la création de valeur. Nous sommes très attentifs à l’impact de la crise sur certains de nos clients, fournisseurs et soustraitants, parfois fortement et directement touchés. Airbus n’est pas directement affecté, nos principales sources de croissance étant réparties dans le monde et l’Europe dans son ensemble ne représentent que 20 % de notre carnet de commandes. L’autre face présente un aspect plus positif. Depuis le début de

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La monnaie unique continue malgré tout d’être surévaluée par rapport à la devise américaine ce qui grève notre compétitivité. J’appelle de mes vœux une politique monétaire et économique intégrée à l’échelle européenne. L’Europe doit s’organiser pour avoir les mêmes armes que les autres zones économiques. L’industrie aéronautique européenne prétend au leadership sur le marché mondial. Elle a besoin d’un environnement favorable pour concrétiser ses objectifs.

Les plus pessimistes pensent qu’au cours des vingt prochaines années, le trafic aérien mondial va progresser à un rythme moyen de près de 5 % pour le transport de passagers et de 5,8 % pour le transport de fret. Airbus prévoit que la demande d’appareils de plus de 100 places atteindra plus de 27 800 unités sur cette période, le tout pour une valeur globale de 3 500 milliards de dollars. La flotte mondiale d’avions de passagers aura ainsi plus que doublé en 2030, passant à 31 500 appareils, contre 15 000 aujourd’hui.

L. R. S.  : Vous faites la démonstration qu’il est possible de réussir sur ce marché mondial tout en produisant en Europe. Alors pourquoi délocaliser en installant des chaînes d’assemblage en Chine ou aux États-Unis ? F.  B. : Je réfute dans les deux cas le mot « délocalisation », avec la charge négative qu’il comporte. L’objectif principal n’est pas de diminuer nos coûts de production, mais de nous rapprocher de nos marchés. Il s’agit d’accroître notre part de marché en renforçant notre présence sur place et en la rendant plus visible aux yeux de l’ensemble des acteurs qui prennent ou influencent les décisions d’achats d’appareils. Cette stratégie paye ! En Chine, depuis la signature en 2005 de l’accord pour la création d’une ligne d’assemblage final (FAL, en anglais) d’A319 et d’A320 à Tianjin, notre part de marché globale est passée de 27 % à 48 % à ce jour, sachant que ce marché a crû de 9 % par an en moyenne de 2005 à 2012. Aux États-Unis grâce à la FAL que nous construisons à Mobile, dans l’Alabama, notre objectif est d’atteindre une part de marché d’au moins 40 % à terme. Elle se situe aujourd’hui à 17 %. L. R. S.  : Pourquoi avoir ciblé ces pays et pas d’autres ? F.  B. : Pour l’enjeu majeur qu’ils représentent. Les États-Unis sont et resteront le principal marché
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d’avions monocouloirs – pour Airbus, la famille A320 – avec une demande estimée à 4  600 appareils d’ici 2031. Dans ce pays, l’implantation d’une FAL constitue la suite logique des investissements et partenariats déjà réalisés depuis une quarantaine d’années. Nous y avons une partie importante de nos fournisseurs, des centres d’ingénierie, de formation et de support client, tout comme des partenariats de R & D avec des universités. L’importance du marché chinois peut se résumer en quelques chiffres  : sa population est estimée à 1,3  milliard d’habitants. Le transport aérien y croîtra en moyenne de 7 % par an dans 20 ans, 100 millions de Chinois voyageront chaque année à l’étranger. La Chine sera sur cette période le second marché mondial des monocouloirs et le premier marché mondial des avions long-courrier – familles A330 et A350 XWB – et des gros porteurs A380. La Chine est donc un marché absolument capital pour Airbus. L.  R. S.  : Tout de même, ces usines hors d’Europe vont avoir des conséquences sur l’activité et l’emploi en Europe… F.  B. : Oui, et ces conséquences seront positives  ! Ces usines créent de la croissance, et cette crois-

Ces usines créent de la croissance, et cette croissance est bénéfique à l’Europe. Ainsi, pour chaque emploi créé sur ces sites, ce sont quatre emplois qui sont créés chez Airbus en Europe, et plus encore chez nos fournisseurs, qui restent majoritairement implantés sur notre continent. Quel que soit le lieu d’assemblage final – Hambourg, Toulouse, Tianjin et bientôt Mobile –, nos monocouloirs sont tous identiques. Les tronçons proviennent tous de Saint-Nazaire et de Hambourg, qui réalisent l’assemblage des sections et l’installation des systèmes. Les composants les plus importants et les plus délicats à réaliser sont produits sur les sites européens d’Airbus, et en particulier en France.

la crise, l’Euro a tendance à se déprécier face au dollar. Cette orientation est favorable pour Airbus qui exporte 95 % de sa production hors d’Europe et vend en dollars. La monnaie unique continue malgré tout d’être surévaluée par rapport à la devise américaine ce qui grève notre compétitivité. Dix centimes de dollar en moins, c’est 1,2 milliard de manque à gagner pour Airbus. Par ailleurs, elle confère de facto à Boeing un avantage compétitif important. Autant de raisons pour lesquelles j’appelle de mes vœux une politique monétaire et économique intégrée à l’échelle européenne. L’Europe doit s’organiser pour avoir les mêmes armes que les autres zones économiques. L’industrie aéronautique européenne prétend au leadership sur le marché mondial. Elle a besoin d’un environnement favorable pour concrétiser ses objectifs. L. R. S.  : Alors que le taux de chômage en France s’envole à plus de 10 %, avez-vous des difficultés pour recruter ? F.  B. : Pour faire face à un carnet de commandes représentant près de huit ans de travail et 4  682 avions à fabriquer, dont 600 en 2013, Airbus recrute. Nous prévoyons 3  000 recrutements dans le monde en 2013, ce qui portera les créations d’emplois nettes à 8  200 en 3 ans. Nous avons augmenté ces deux dernières années nos effectifs de 7  000 salariés – en enregistrant 10  000 recru-

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Airbus, les PME et l’État dans la mondialisation

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culier grâce au travail du GIFAS*. Pour autant, beaucoup de nos fournisseurs sont fragiles, notamment en raison de leur taille insuffisante et de leur incapacité à grandir. On estime à 10 000 le nombre de PME françaises ayant le potentiel pour devenir championnes dans leur domaine. Au sein de Pacte PME, dont j’assure la présidence, des donneurs d’ordres se mobilisent pour permettre à une partie d’entre elles d’atteindre la taille critique. L’une des forces des grandes entreprises allemandes est de disposer d’environ cinq fois plus d’Entreprises de taille intermédiaire (ETI) que nous, capables d’investir et d’exporter davantage. L.  R. S.  : Au sein d’Airbus, bien que vous soyez le patron d’une entreprise européenne, que faites-vous pour aider les PME françaises ? F.  B. : Nous les aidons d’abord à se financer, car l’accès au financement est leur première source de fragilité. Renforcer les fonds propres de nos sous-traitants, c’est les aider pour des opérations de consolidation ou de retournement. Cette année, Airbus remet au pot 40 millions d’euros, pour lancer Aerofund III. Ce fonds d’investissement, créé en 2004 pour Aerofund I avec Safran, la Caisse des Dépôts et les conseils régionaux de Midi-Pyrénées et d’Aquitaine, avait déjà été renouvelé en 2008 avec Aerofund II et le soutien supplémentaire des Régions Pays de la Loire et Centre. Depuis 2004, quelque 115 millions d’euros ont été injectés dans une trentaine d’entreprises de toutes tailles, de la grosse ETI comme Daher, à l’entreprise familiale comme Mecahers. Il a permis de retourner remarquablement la situation catastrophique de Mecachrome ou dernièrement de financer des opérations de consolidation comme le rachat d’Industron par Sotip. L’accès au financement bancaire passe aussi par une meilleure visibilité. L’été dernier, nous avons instauré, avec le soutien de Safran et du GIFAS*, une garantie de paiement à six mois pour les sous-traitants qui ont du mal à faire face aux besoins de trésorerie suscités par les montées en cadence.

27 L’achat des matières premières représentant un poste particulièrement sensible, nous avons également contribué à la création d’Aerotrade, plateforme d’achats de matières premières. Rassemblant aujourd’hui dix des fournisseurs d’aérostructures d’Airbus et d’Aerolia, elle a pour objectifs de structurer et fiabiliser les approvisionnements en obtenant des réductions de prix conséquentes. Les PME de la filière ont aussi besoin d’être accompagnées dans leur stratégie d’amélioration continue de leur performance industrielle. C’est l’objet de Space Aero (Supply Chain Progress towards Aerospace Community Excellence), l’association qu’Airbus et les donneurs d’ordres du secteur ont créé en 2007, soutenue par des financements publics, État/ Régions. Dans les faits, Space Aero met à disposition des ressources et propose des diagnostics, des outils logiciels adaptés ou encore, toute une palette de formations pour soutenir l’amélioration industrielle. En parallèle, le GIFAS* pilote le Pacte Performances Aéro, qui concernera 700 entreprises (TPE, PME, ETI). Ce programme à l’échelle de l’ensemble de la supply chain française et qui devrait mobiliser quelque 34  millions d’euros sur 4 ans (financés partiellement par l’État – via Oséo et la DGCIS* – les Régions et la filière) vise deux axes d’amélioration : l’adéquation charge/capacité et le pilotage du flux de production, avec un volet formation conséquent. Une première phase du programme pourrait être déployée avant la fin de l’été prochain. L. R. S. : Comment concevez-vous le rôle de l’État vis-à-vis d’Airbus ? F. B.  : Airbus est une entreprise née de la volonté des États européens de créer une filière aéronautique forte et structurée. Il est indéniable que sans la détermination de la France et de l’Allemagne, puis du Royaume-Uni et de l’Espagne, l’entreprise Airbus telle qu’elle est aujourd’hui n’existerait pas. Nous avons besoin qu’un dialogue politique constant entre la France et l’Allemagne sur le soutien à Airbus dans la compétition internationale : contentieux à l’OMC, relation transatlantique, ETS

tements et 3  000 départs naturels en 2011-2012 pour atteindre à ce jour 59  000 employés. Compte tenu de notre structure internationale, 45  % des embauches ont lieu en France et 80 % de celles-ci à Toulouse. Elles concernent des compagnons, des techniciens ou ingénieurs de qualité. Nous sommes le premier choix des jeunes ingénieurs en quête d’emploi. En France, nous ne rencontrons pas de difficultés notables à trouver les compétences dont nous avons besoin, mais pour certains profils très spécifiques, le marché est tendu. C’est le cas, par exemple, des ingénieurs systèmes ou structures, mais également des ingénieurs Supply Chain. La forte demande d’ingénieurs dans le monde implique que l’industrie doit attirer un réservoir de talents de plus en plus diversifiés pour poursuivre l’innovation et la construction du monde de demain. Cela signifie davantage d’équité entre les hommes et les femmes, plus de diversité sociale et culturelle et une égalité des chances à niveaux de compétence comparables pour les personnes handicapées. Nous avons également notre propre lycée à Toulouse qui forme plus de 300 élèves par an, dont une centaine sort chaque année diplômée (Bac Pro, BTS aéronautique). À une échelle plus locale, et avec l’aide de la fondation Airbus nous menons des actions en faveurs des jeunes collégiens des zones d’éducation prioritaire sur Toulouse et son agglomération : visite de nos sites, rencontres et tutorats de nos salariés volontaires. L. R. S.  : Par contre, les PME de la filière connaissent des difficultés à attirer les profils dont elles ont besoin. Quelle aide Airbus peut-il leur apporter ? F.  B. : Comme nous, nos fournisseurs ont besoin de compétences pour faire face à la croissance. Or, ils peuvent avoir plus de mal que nous à les attirer et à les garder. D’une part, leur pouvoir d’attraction est moins grand. D’autre part, il peut y avoir un phénomène d’aspiration de leurs meilleurs talents vers des entreprises plus emblématiques, dont Airbus. Cela peut avoir un impact sur leur propre activité. D’où notre volonté de les aider. D’abord, en
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fixant des règles de bonne conduite pour le recrutement par Airbus de compétences dans les rangs de nos sous-traitants. Ensuite, en accompagnant nos partenaires, par exemple dans le cadre de la filière aéronautique du GIFAS*, l’association des industriels de l’aéronautique, ou encore de Pacte PME, qui comprend notamment un volet consacré au développement des compétences. Airbus met en œuvre une politique de formation par alternance qui vise à préparer les compétences dont toute la filière aéronautique aura besoin et maximiser les chances d’insertion de ces diplômés dans les bassins d’emplois correspondants. En 2012, nous avons formé en France près d’un millier d’alternants et nous devrions d’ici 2014 en accueillir 700 supplémentaires. L.  R. S.  : Dans la relation des donneurs d’ordres avec les PME, n’est-ce pas le règne de « la loi du plus fort » ? F.  B. : Il est dans notre intérêt d’avoir à nos côtés un écosystème de fournisseurs compétitifs, capables de nous accompagner sur la durée – un programme, c’est une trentaine d’années en moyenne – et pour des coûts de recherche et développement élevés au regard des quantités d’avions produites, très inférieures à celles du secteur automobile, par exemple. En France, la filière est bien structurée, en parti-

Beaucoup de nos fournisseurs sont fragiles, notamment en raison de leur taille insuffisante et de leur incapacité à grandir. On estime à 10 000 le nombre de PME françaises ayant le potentiel pour devenir championnes dans leur domaine. Au sein de Pacte PME, dont j’assure la présidence, des donneurs d’ordres se mobilisent pour permettre à une partie d’entre elles d’atteindre la taille critique. L’une des forces des grandes entreprises allemandes est de disposer d’environ cinq fois plus d’Entreprises de taille intermédiaire (ETI) que nous, capables d’investir et d’exporter davantage.

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Airbus, les PME et l’État dans la mondialisation

(EU emissions trading system)  ; soutiens publics à l’exportation (assurance-crédit) ou encore accords de libre-échange négociés entre l’UE et des pays tiers (Japon, Inde, etc.). La longueur des cycles, la complexité des produits, l’importance de la certification créent un contexte spécifique de l’innovation dans notre secteur : l’intervention institutionnelle est indispensable du fait de la défaillance de marché (retours sur investissement très lointains, marges faibles chez les opérateurs/clients qui ne peuvent soutenir la recherche). De plus, le transport aérien possède une dimension de souveraineté économique reconnue et affichée par les grandes nations et les émergents. De fait, la compétitivité et l’excellence technologique de notre secteur résultent de l’engagement fort et constant de l’État, avec un historique qui donne une un poids particulier à la partie française. Pour être efficace, cette politique doit être dotée de budgets de R & D (préparation amont des programmes entre 5 et 15 ans) à un niveau suffisant et constant dans la durée. Or actuellement, le budget de soutien de

la DGAC est au niveau minimum pour permettre de préparer l’avenir (actuellement de 60  m€/an). Les 7 plateformes de démonstration du CORAC* soutenues par le PIA* ont jusqu’à présent comblé ce déficit, mais cet effet cesse dès 2014. En particulier, le programme A350 a pu être lancé grâce à l’engagement de la France à financer 1 400 millions d’avances remboursables sur la période 20102017. Après un premier financement budgétaire de 730  millions d’euros entre  2010 et  2014, il reste donc à honorer 670 millions pour la période 20152017  ! En France, sur nos territoires d’implantation, nous sommes partenaires au sein de multiples initiatives de coopération. Je peux citer les Pôles de compétitivité en particulier le Pôle AESE et le Pôle EMC² *ou les Instituts régionaux de technologies, mais également une initiative comme TARMAC* – qui sont de puissants catalyseurs de l’innovation, ce qui nous permettra de continuer à construire les meilleurs avions du monde, dans les meilleures conditions possibles et les plus respectueuses de l’environnement.

Laurent Berger
est secrétaire général de la CFDT.

« Le seul élément susceptible de faire bouger les lignes est la négociation »

A

Glossaire. *Le CORAC – Comité d’orientation de la recherche de l’aéronautique civile, est une instance unique et privilégiée de dialogue entre tous les acteurs du transport aérien (les opérateurs du transport aérien : compagnies aériennes et aéroports, les industriels de l’aéronautique) et l’État. Cette plateforme anime, oriente et structure l’avenir de la filière aéronautique par ses visions technologiques et les enjeux de recherche qui les sous-tendent. Elle est porteuse de vision à long terme autour de feuilles de route technologiques qui canalisent les efforts et construisent une cohérence. Son efficacité a pu être appréciée dans la mise en place des Programmes d’investissement d’avenir (PIA), véritables fédérateurs de la recherche et de l’innovation en France. *GIFAS : Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales *Pôle AESE : pôle de compétitivité Aéronautique, Espace et systèmes embarqués soutenu par les Régions Aquitaine et Midi Pyrénées, et Communauté urbaines de Bordeaux et Toulouse *Pôle EMC² : pôle de compétitivité sur les technologies avancées de production soutenu par la Région Pays de la Loire et la communauté urbaine de Nantes *DGCIS : Direction générale la compétitivité, de l’industrie et des services *TARMAC : société créée en 2008, localisée à Tarbes, dont les différents associés – Airbus, Sita France, Snecma, Equip’Aero – souhaitaient apporter une réponse innovante dans le secteur du démantèlement d’aéronefs, tout en proposant un modèle économique performant tout en anticipant la réglementation en matière de respect de l’environnement. Sa création faisait suite au succès du projet PAMELA (Process for Advanced Management of End-of-Life of Aircraft), piloté par Airbus, retenu comme un des projets européens LIFE Environnement 2005* et soutenu par la préfecture des Hautes Pyrénées. LA REVUE SOCIAlIsTE N° 50 - 2E TrIMEsTrE 2013

Alain Bergounioux  : Depuis une trentaine d’années, deux évolutions majeures se sont dessinées  : d’abord, la montée en puissance du pouvoir des actionnaires, qui a fortement pesé sur la nature du travail, la gouvernance, le mode de rémunération et les inégalités  ; ensuite, la tentation à l’éclatement des entreprises sous forme de réseaux, avec l’accroissement de la soustraitance. Tant et si bien que les salariés éprouvent de réelles difficultés pour identifier les responsabilités et nouer un réel dialogue social. Laurent Berger : L’entreprise est un vocable qui regroupe une telle diversité de statuts et de pratiques organisationnelles qu’il est difficile de s’y retrouver. Elle est souvent perçue sous la forme d’une entité informelle dont le syndicalisme, luimême, est prisonnier. J’en viens à votre question. La première évolution est marquée par une montée en puissance de la financiarisation et de l’action-

nariat. Elle s’est traduite par un renforcement des inégalités. Les événements qui ont suivi la crise de 2008-2009 n’ont, à cet égard, fait qu’amplifier ce phénomène. Avec, pour conséquence inéluctable, un surpoids du capital conjugué au court-termisme et à une réelle faiblesse de l’investissement. Ce qui est néfaste pour notre économie. Cette logique s’est clairement développée au cours des dernières années, dans certaines entreprises, et s’est accompagnée d’un éloignement des centres de décision. Tant et si bien que les salariés ont parfois du mal à identifier leurs dirigeants. Ceci complique singulièrement la donne en terme d’action syndicale. J’ai travaillé sur de nombreux sites industriels en difficulté et me souviens tout particulièrement d’une société spécialisée dans la fabrication de caoutchouc, dont la direction était invisible. Au point que les salariés étaient incapables de mettre un visage derrière des noms… Je constate, par ailleurs, un partage des risques assez inégal dans la chaîne économique. Avec, d’un côté, l’emploi de

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« Le seul élément susceptible de faire bouger les lignes est la négociation »

Le Dossier
mode de gouvernance de l’entreprise. De ce point de vue, l’accord sur la sécurisation de l’emploi consacre de nouveaux droits. Pour la première fois, des représentants des salariés non-actionnaires feront leur entrée dans le conseil d’administration des grandes entreprises. Ils y disposeront d’une voix délibérative. Nous ne sommes naturellement ni dans la cogestion ni dans l’autogestion, mais il s’agit d’un premier pas. Nous souhaitons aller plus loin encore, en assurant la présence des salariés dans les comités de rémunération, en intégrant, dans le revenu des dirigeants, d’autres critères que la rentabilité financière. Ce qui va de pair avec le respect du maintien de l’emploi, de la reconnaissance des compétences, de la formation, du temps de travail et de prévention, du respect de la soustraitance ou de la lutte contre les discriminations ou les risques professionnels. Nous souhaitons également associer davantage les représentants du personnel aux choix opérés par l’entreprise, en amont des décisions. À charge, pour les comités d’entreprise, d’informer et d’impliquer pleinement leurs représentants dans la stratégie mise en œuvre par les dirigeants. Un exemple parmi d’autres  : le groupe électroménager Electrolux. Depuis quatre mois, les salariés de l’usine de Revin se battent pour que le plan NiVer empêche la délocalisation de leur outil de production en Pologne. La section CFDT a travaillé avec un expert sur cette question, avant de formuler des propositions auxquelles la direction n’a pas jugé utile de donner suite. Les représentants du personnel ont fait la démonstration que le maintien d’une partie de l’activité était possible. Tant et si bien que les dirigeants suédois du groupe semblent aujourd’hui revenir sur leur décision, grâce à la pugnacité des représentants qui ont su formuler des propositions sur la stratégie à mener. Ce faisant, ils ont eu recours au droit à l’expertise dont ils disposent, tout en anticipant sur les mutations, en se montrant bien plus efficaces sur ce point que leurs dirigeants. Lesquels avaient les yeux rivés sur la rentabilité financière, quand les salariés se souciaient prioritairement de l’emploi.

31 J’insiste sur l’idée que nous ne sommes pas dans un processus de cogestion, mais de codécision. Ce qui nécessite de renforcer le rôle de salariés mieux informés et en capacité d’agir sur la stratégie de l’entreprise. C’est ce que nous voulons. Au-delà, la responsabilité sociale doit devenir un outil syndical. C’est une affaire de volonté politique que l’accord sur l’emploi nous permet désormais de mettre en œuvre. Tout cela ne se fera naturellement pas sans heurts. L’entreprise n’est pas un monde idéal. Pas plus que la société, d’ailleurs. Tout est affaire de rapports de force. Notre souhait est d’influer sur les choix. A.  B.  : On retrouve là le débat des années 1960, dans les mêmes termes, avec la publication de rapports sur la réforme de l’entreprise et les réflexions de la CFDT qui se heurtaient déjà aux mêmes objections que celles qui ont prévalu en janvier  2013. À cinquante années de distance, les grandes lignes de partage n’ont guère varié, les contradictions restant les mêmes. Qu’on le veuille ou non, la réforme de l’entreprise est un combat. Elle ne se résume évidemment pas à l’association «  capital travail  », mais à la recherche de compromis, ce qui caractérise une démarche sociale-démocrate. Pour avancer sur la voie d’un projet collectif, il faut encore que le patronat en prenne conscience et entre dans un rapport de négociation. C’est ce qui nous distingue, d’ailleurs, des pays nordiques et de l’Allemagne, en particulier. Comment jugezvous l’état d’esprit français au regard de ces perspectives ? L.  B. : Ce que vous dites est très intéressant. La différence, cependant, entre les années  1960 et 2010, c’est que les lignes ont bougé, à gauche de l’échiquier politique. C’est sans doute la première fois, dans notre pays, que la social-démocratie a trouvé un espace d’expression. Ce, parce que les personnes qui l’incarnent en sont elles-mêmes convaincues et que la situation économique impose cette évolution. Laquelle est favorable à un autre

Je constate un partage des risques assez inégal dans la chaîne économique. Avec, d’un côté, l’emploi de salariés de faible niveau, justifiant l’usage de temps partiels imposés, de CDD ou de contrats précaires, et de l’autre, des emplois stables qui relèvent d’entreprises recourant fréquemment à l’externalisation. Lorsque JeanMarc Ayrault s’est rendu, le 22 janvier dernier, à Saint-Nazaire, pour visiter les installations liées à la fabrication du paquebot MSC, il n’a eu accès qu’aux deux seuls lots sous-traités à des sociétés locales, sur un total de 75 ! Cette organisation de la sous-traitance constitue un véritable défi pour les organisations syndicales.

salariés de faible niveau, justifiant l’usage de temps partiels imposés, de CDD ou de contrats précaires, et de l’autre, des emplois stables qui relèvent d’entreprises recourant fréquemment à l’externalisation. Lorsque Jean-Marc Ayrault s’est rendu, le 22 janvier dernier, à Saint-Nazaire, pour visiter les installations liées à la fabrication du paquebot MSC, il n’a eu accès qu’aux deux seuls lots soustraités à des sociétés locales, sur un total de 75  ! Cette organisation de la sous-traitance constitue un véritable défi pour les organisations syndicales. Au-delà des sagas et autres belles histoires que les dirigeants d’entreprises se plaisent à raconter, subsiste l’idée que le capital est un moteur. Un peu facile, d’autant qu’il y a des salariés qui sont attachés par-dessus tout à leur entreprise et à leur travail. Patrons, syndicalistes et politiques ont parfois tendance à l’oublier. L’objet d’une entreprise est de créer des biens et services, en respectant ses différentes parties prenantes, ainsi que les acteurs qui se trouvent en dehors de son périmètre. Ce qui justifie la défense du principe de responsabilité sociale qui a malheureusement disparu des esprits. Pour l’heure, l’évolution se traduit par une financiarisation accrue de notre économie. Sans oublier que près de 50 % des salariés travaillent dans des TPE/PME.
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A. B. : J’en viens au syndicalisme français qui a été marqué par deux visions  : la première s’emploie à démontrer qu’on ne peut agir que de l’extérieur du monde de l’entreprise, en privilégiant essentiellement les conventions collectives. La seconde, soutenue par la CFDT, la CFTC défend l’idée qu’il est possible également d’agir de l’intérieur. Le rôle historique de la CFDT, en 1968, pour porter la section syndicale d’entreprise est à cet égard significatif. C’est l’idée que l’entreprise est un projet collectif, en lien avec tous ses partenaires. Est-il possible, cependant, dans le contexte actuel, de réformer l’entreprise et d’inventer un nouveau droit de l’entreprise ? L.  B. : Il est toujours possible d’agir. À condition de respecter à leur juste mesure les droits des salariés, en matière de travail, de rémunération et d’organisation. Nous croyons ainsi dans la nécessité de progresser dans le domaine de la codécision et du respect des salariés en tant que partie prenante de l’entreprise, dans la mesure où ils forment une richesse et un véritable investissement sur l’avenir par le biais de la formation et le besoin d’élévation et de qualification. Faute de quoi, un nombre non négligeable d’établissements continuera de fermer ses portes. Le rôle du syndicaliste est donc d’influer sur le

Le rôle du syndicaliste est d’influer sur le mode de gouvernance de l’entreprise. De ce point de vue, l’accord sur la sécurisation de l’emploi consacre de nouveaux droits. Pour la première fois, des représentants des salariés non-actionnaires feront leur entrée dans le conseil d’administration des grandes entreprises. Ils y disposeront d’une voix délibérative. Nous ne sommes naturellement ni dans la cogestion ni dans l’autogestion, mais il s’agit d’un premier pas. Nous souhaitons aller plus loin encore, en assurant la présence des salariés dans les comités de rémunération.

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Il nous faut tourner le dos à une conception du syndicalisme qui a abandonné une partie des salariés sur le bord du chemin. Dans un contexte économique et social particulièrement tendu, nous devons travailler différemment. Il est certes plus facile de saisir des banderoles pour défiler, au risque de finir dans le mur. La véritable question réside dans l’élaboration de nouvelles formes de syndicalismes, en les adaptant aux exigences du monde de l’entreprise.

33 le dialogue social, en mettant l’accent sur des objectifs concrets. La situation est plus difficile encore à l’échelle internationale. L’une des voies nous permettant d’aller de l’avant transite par les entreprises. C’est bien à ce niveau, en effet, que se nouent les accords-cadres et que de véritables progrès se dessinent. Il nous faut donc aller dans cette direction, en nous projetant sur l’avenir, à l’heure où la CES doit faire face à des intérêts divergents. Exemple parmi d’autres, le salaire minimum. Le temps nécessaire à un accord a été long, mais nous y sommes parvenus. Rien n’est aisé et les situations varient sensiblement d’un pays à l’autre. À charge, pour nous, de lutter efficacement contre le dumping social et fiscal, et d’harmoniser les règles et les politiques industrielles et économiques qui prévalent en Europe. Nous ne vivons pas en vase clos. Le syndicalisme est confronté aux mêmes difficultés que le politique. A. B. : Les mêmes contradictions apparaissent au niveau du socialisme européen. Derrière les déclarations communes et les discours, transparaissent des intérêts divergents. De part et d’autre du Rhin, les socialistes français et allemands ont encore un chemin à faire pour construire de réelles réponses communes. La construction de compromis exige donc du temps, générant souvent l’incompréhension des salariés et des électeurs. N’y a-t-il pas cependant nécessité de prendre des risques ? L.  B. : Il nous faut devenir un peu plus européens, en étant un peu moins repliés sur nousmêmes. C’est difficile. Et le constat politique que vous dressez vaut tout autant pour le syndicalisme. À Bruxelles, le consensus est de mise. Mais, dès lors que les discussions doivent déboucher sur des applications concrètes, les difficultés surviennent. D’où un reflux du sentiment européen sensible aussi chez nos adhérents, à un an des élections européennes. Lesquelles doivent se préparer sans plus tarder, dans le cadre d’une campagne de proximité. Pourquoi, dans ces conditions, ne pas orga-

modèle de gouvernance de l’entreprise, au dialogue social et à un rapport de forces qui se joue désormais sur des choix et non sur les conséquences. D’un point de vue syndical, les choses ont cependant peu évolué. Quant au patronat, il ne réagit que lorsqu’il se sent « pressé ». L’idée selon laquelle le détenteur du capital en conserve la propriété reste prégnante. Il est donc très rétif à l’idée de partager le pouvoir. Ceci était particulièrement perceptible lors des négociations portant sur la participation de salariés au conseil d’administration. Le seul élément susceptible de faire bouger les lignes, c’est le principe de négociation. Entendons-nous bien  : l’élaboration d’un compromis issu d’une négociation est toujours un rapport de forces. L’autre facteur clé, c’est la compétitivité. Sur ce point, le rapport Gallois est parfaitement clair, voyant dans le dialogue social une source de performance et d’efficacité. Les entreprises les plus compétitives sont précisément celles où le dialogue est présent. Dès lors que les salariés et leurs représentants agissent sur le pouvoir de décision, les résultats de l’entreprise s’en ressentent. Le patronat n’en manifeste pas moins des réserves. L’anti-syndicalisme reste, en effet, très puissant en France. Plutôt qu’une loi sur l’amnistie sociale, il me paraît donc essentiel d’avoir un vrai regard sur

les moyens alloués aux organisations syndicales. Dans un rapport de subordination, il est essentiel de disposer d’un pouvoir d’intervention, par le biais des représentants du personnel. Le dialogue social est déterminant. C’est cela que nous avons consacré dans l’accord du mois de janvier. A.  B.  : Pour que l’accord de janvier  2013 ait des suites, il convient d’établir un rapport de forces à l’échelle nationale. Ce qui pose clairement le problème du syndicalisme français dans sa diversité. Les nouvelles règles de représentativité qui se mettront en place, en 2013 et dans les prochaines années, vous semblent-elles propices à la mise en place d’objectifs communs et à l’élaboration d’un rapport de force digne de ce nom à l’échelle syndicale ? L.  B. : Oui. Nous sommes dans un moment historique. Et ce, pour deux raisons : la nouvelle liste des syndicats représentatifs a été annoncée le 29 mars. La vertu première des règles de représentativité issues de la loi du 20 août 2008 est de légitimer l’acteur syndical. Ce qui prévaut déjà au sein des entreprises fera l’objet d’une application au niveau interprofessionnel. Par ailleurs, les parlementaires vont transcrire dans la loi un accord qui fait de l’anticipation par le dialogue social le meilleur moyen de maintenir l’emploi. Le gouvernement prend acte, ainsi, de la démocratie sociale et de la représentativité propice à une nouvelle forme de syndicalisme. La CFDT a, de ce point de vue, une part de responsabilité, au même titre que l’UNSA, la CFTC, la CGC, jusqu’à FO et la CGT. Au-delà du travail que nous devons mener en commun, il va nous falloir réfléchir aux pratiques syndicales que nous entendons mettre en œuvre. Ce qui passe par une refonte des pratiques et le renforcement de la formation des représentants du personnel, en privilégiant un travail d’accompagnement, à leur égard. L’avenir du syndicalisme n’est pas tant dans l’expression de ses dirigeants que dans l’implication des adhérents pour répondre aux exigences formulées sur le terrain. C’est un gros travail qui nécessite d’impor-

tants efforts et l’instauration d’un discours nouveau, à l’heure où le chômage dépasse le taux de 10 % de la population active. Pour cela, il nous faut tourner le dos à une conception du syndicalisme qui a abandonné une partie des salariés sur le bord du chemin. Dans un contexte économique et social particulièrement tendu, nous devons travailler différemment. Il est certes plus facile de saisir des banderoles pour défiler, au risque de finir dans le mur. La véritable question réside dans l’élaboration de nouvelles formes de syndicalismes, en les adaptant aux exigences du monde de l’entreprise. A. B. : La présence sur le marché mondial est une nécessité pour une économie moderne. La dimension internationale rend, cependant, la situation plus compliquée que par le passé. C’est un facteur d’interrogation pour le syndicalisme, d’autant que la coopération européenne, jusqu’à présent, n’a pas permis de fortes mobilisations. Quelles sont les réponses du syndicalisme français à ces défis ? L.  B. : La situation de la Confédération européenne des syndicats (CES) et de la Confédération syndicale internationale (CSI) est complexe, en raison de la diversité des situations auxquelles nous sommes confrontés, à l’échelle européenne. Si tout le monde adhère au principe de solidarité, les tentations de repli n’en demeurent pas moins fortes. Il paraît donc indispensable de privilégier

Les entreprises les plus compétitives sont précisément celles où le dialogue est présent. Dès lors que les salariés et leurs représentants agissent sur le pouvoir de décision, les résultats de l’entreprise s’en ressentent. Le patronat n’en manifeste pas moins des réserves. L’antisyndicalisme reste, en effet, très puissant en France. Plutôt qu’une loi sur l’amnistie sociale, il me paraît donc essentiel d’avoir un vrai regard sur les moyens alloués aux organisations syndicales. Dans un rapport de subordination, il est essentiel de disposer d’un pouvoir d’intervention, par le biais des représentants du personnel.
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niser des débats pédagogiques mensuels et sans vote, au Parlement  ? Il y a urgence, d’autant que le repli sur soi est un puissant levier de crise politique. L’Europe n’est pas un problème, mais une solution pour les salariés et le reste de la population. Prenons garde, le danger nous guette. A.  B.  : Il ne saurait y avoir de politique syndicale sans un environnement politique qui prenne véritablement la mesure de la situation…

L.  B. : Absolument. Cette exigence fait d’ailleurs consensus. Nous bénéficions, pour la première fois depuis longtemps, d’une réelle opportunité pour faire vivre la démocratie sociale. L’accord sur l’emploi démontre, à l’évidence, qu’un compromis est possible, en tenant compte des souhaits formulés par les acteurs sociaux, avant que ne débute le débat parlementaire. Nous sommes à la croisée des chemins. Si l’accord est retranscrit en l’état, je suis convaincu que nous parviendrons à faire bouger les lignes sur d’autres sujets.

Entreprendre

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L’économie sociale pour transformer la société

Corinne Bord

Michel Destot
est député-maire de Grenoble, et président de l’Association des maires de grandes villes de France (AMGVF). Il est l’auteur de l’essai ETI et PME : pour une innovation compétitive (Fondation Jean-Jaurès, septembre 2011).

L’économie sociale et solidaire représente 8 %

du PIB en France et dans l’Union européenne, 14 % de l’emploi privé en France. Ces deux chiffres permettent de mesurer ce que représente ce secteur économique en pleine expansion, trop longtemps cantonné dans une approche caritative de la pauvreté. Sera-t-il l’outil de réforme de la société ? La création d’un ministre délégué, décidée par François Hollande, peut le laisser penser. Face à la crise systémique de notre société, il apparaît comme une alternative au libéralisme. Clair, concis, illustré par des exemples concrets et des chiffres clefs, cet ouvrage (préfacé par Jacques Landriot, président du Groupe Chèque Déjeuner) constitue une synthèse indispensable pour comprendre les prochaines mutations économiques. Corinne Bord est vice-présidente de la Fédération Léo Lagrange, membre du Conseil supérieur de l’économie sociale, et conseillère régionale d’Ile-de-France.

PME / PMI : en avant vers les ETI !

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128 pages - Ft : 10,5 x 15 cm - Prix public : 7,5 e - ISBN : 979-1091006-02-6

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ntre récession économique et crise sociale, la France doit impérativement repenser sa stratégie de développement économique. Plus précisément, elle doit mettre en œuvre au plus vite une politique industrielle de l’innovation et encourager l’exportation afin de favoriser la compétitivité de ses entreprises, des start-up aux grands groupes, en passant par les PME et ETI. D’une façon générale, grâce aux avancées technologiques, à la puissance de notre recherche et aux savoir-faire des salariés, nous sommes tout à fait capables aujourd’hui de régénérer notre industrie (biens et services), notamment dans les secteurs des nanotechnologies, de l’aéronautique, des biotechnologies, des technologies de l’information en intelligence collective. Mais un tel dessein ne peut être poursuivi sans un changement résolu de notre modèle de production et de notre tissu industriel. On observe concrètement

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DaTE : SIGNaTURE :

que les PME et les ETI (Entreprises de Taille Intermédiaire) représentent aujourd’hui 66 % de l’emploi marchand français et seulement 15 % des dépenses en R&D. Les grands groupes français à dimension internationale (industriels, financiers ou de services) sont nombreux et souvent issus d’un rapprochement, d’une fédération ou d’une fusion d’ETI/PME (à l’exemple d’Axa, Vivendi, Veolia, Casino…). Ces groupes se sont constitués en absorbant les ETI, contrairement à l’Allemagne qui s’est développée sur une base plus régionale. Ce processus explique pour partie que notre voisin allemand compte actuellement 16 000 ETI contre 4  600 en France. Ces ETI (entreprises de 250 à 5 000 salariés et dont le chiffre d’affaires est inférieur à 1,5  Md€) représentent à ce jour près de 3,9  millions d’emplois en France (2,2  millions de salariés pour les ETI de 500 à 2  000 salariés). Elles restent insuffisantes en nombre et en croissance. Dans le même temps, nos PME sont affaiblies et peinent à se transformer en ETI et à exporter en Europe et dans le monde.

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Les grands groupes français à dimension internationale (industriels, financiers ou de services) sont nombreux et souvent issus d’un rapprochement, d’une fédération ou d’une fusion d’ETI/PME (à l’exemple d’Axa, Vivendi, Veolia, Casino…). Ces groupes se sont constitués en absorbant les ETI, contrairement à l’Allemagne qui s’est développée sur une base plus régionale. Ce processus explique pour partie que notre voisin allemand compte actuellement 16 000 ETI contre 4 600 en France. Ces ETI (entreprises de 250 à 5 000 salariés et dont le chiffre d’affaires est inférieur à 1,5 Md€) représentent à ce jour près de 3,9 millions d’emplois en France (2,2 millions de salariés pour les ETI de 500 à 2 000 salariés). Elles restent insuffisantes en nombre et en croissance.

PME / PMI : en avant vers les ETI !

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être rééquilibrés au profit de ces dernières. La sous-traitance doit être mieux encadrée et régulée dans la durée. Le travail remarquable de Pacte PME doit être mis en valeur et généralisé  : relations plus partenariales, chasse en meutes des grands groupes, ETI et PME à l’export… Les résultats obtenus en ce sens avec EADS ou Schneider Electric doivent être valorisés et servir d’exemples. Dans cet esprit, le rôle des directeurs des achats et des finances des grandes entreprises doit être contenu, à l’exemple de l’Allemagne, où la stratégie industrielle l’emporte dans les entreprises sur la stratégie financière.

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La carte économique s’est transformée. La DATAR revisite la carte de France à l’aune de ces espaces où l’urbain prend une place essentielle (avec les zones périurbaines notamment). Si le monde est multipolaire, la France l’est également : les grandes zones urbaines captent l’essentiel de la croissance économique et démographique. La richesse économique est désormais majoritairement produite dans les métropoles, comme en témoigne l’implantation des entreprises. Un quart des têtes de groupes français sont implantées dans l’aire urbaine de Paris

Une stratégie privilégiant les ETI
Au vu de ce constat, il faut tout mettre en œuvre aujourd’hui pour que les ETI deviennent les fers de lance de l’innovation afin d’être véritablement compétitives. Car malgré leur nombre réduit et les freins existants, elles sont des acteurs performants, fleurons du « made in France »  : 100 d’entre elles sont des leaders mondiaux. Elles représentent 33 % des exportations françaises et constituent la catégorie d’entreprises la moins endettée. Elles représentent un levier décisif pour notre avenir économique et industriel, à l’image de l’entreprise Radiall qui s’est développée dans la région grenobloise. Mais les ETI de grande taille restent le maillon faible : seules 380 d’entre elles ont plus de 1  000 salariés, et 1  800 plus de 500. La puissance publique doit donc accompagner et renforcer l’action de ces ETI en faveur de l’innovation, de la croissance, de l’export et de l’emploi. L’objectif visé doit être clairement le doublement des entreprises de plus de 1 000 salariés d’ici 2020/2025 en misant à terme sur un CAC 400 plutôt que sur le seul CAC 40
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actuel, ce qui permettrait d’englober plus complètement le tissu industriel et économique français. La reconstitution de filières fortes sur initiative nationale ou européenne est aussi impérative pour articuler le développement des technologies d’avenir avec la constitution de niches favorables à l’expansion des PME et particulièrement des ETI. L’exemple du CEA, d’abord avec la filière nucléaire, aujourd’hui avec la filière micro et nano électronique, montre la voie, avec la création de nombreuses PME/ETI (CORYS, SOITEC…) dont certaines sont de véritables success stories. Il serait ainsi raisonnable de fixer trois ou quatre programmes ambitieux de filières pendant le quinquennat. Dans cette logique, il conviendrait naturellement de réduire le nombre des pôles de compétitivité aidés par l’État en se concentrant sur les plus performants en termes d’innovation et de création d’ETI, à l’instar de Saclay, Grenoble et Toulouse. Le Crédit impôt recherche, à défaut de devenir un véritable Crédit impôt innovation, devrait être plus fortement encore orienté vers les PME dynamiques et donc vers les ETI. La Banque publique d’investissement, avec l’appui des missions d’OSEO, et le nouveau Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi devraient être mobilisés avec pragmatisme et discernement. Le problème n’est pas tant de savoir qui de l’État ou des Régions doit diriger le dispositif que d’aider sans délai les entreprises qui disposent d’une bonne gouvernance et d’une bonne implantation, les deux seuls critères incontournables pour se développer, exporter et créer des emplois. Ces nouveaux outils, complémentaires à l’action menée par Ubifrance pour le développement à l’international, devraient permettre aux dirigeants de ces PME/ETI d’accroître à relativement court terme leur part de marché et de devenir leaders sur leur segment au niveau européen voire mondial, à l’instar de l’entreprise ACTIA dans le domaine des logiciels et systèmes embarqués, qui emploie aujourd’hui 3 000 salariés avec un chiffre d’affaires de 300 millions d’euros. Les rapports entre grands groupes et PME devraient

Une gouvernance repensée de notre politique industrielle et d’innovation
La gouvernance de notre politique industrielle et d’innovation doit être repensée. L’État doit se positionner en stratège, en définissant les grandes orientations de la politique industrielle, en orchestrant la veille technologique, en s’assurant d’une meilleure coopération entre grands groupes et PME/ETI. Il pourrait s’appuyer pour ce faire sur un « Comité France », structure stratégique composée de dirigeants d’entreprises de toutes dimensions, des organisations syndicales, de parlementaires, des associations d’élus locaux… Sous la présidence

La gouvernance de notre politique industrielle et d’innovation doit être repensée. L’État doit se positionner en stratège, en définissant les grandes orientations de la politique industrielle, en orchestrant la veille technologique, en s’assurant d’une meilleure coopération entre grands groupes et PME/ ETI. Il pourrait s’appuyer pour ce faire sur un « Comité France », structure stratégique composée de dirigeants d’entreprises de toutes dimensions, des organisations syndicales, de parlementaires, des associations d’élus locaux...

du Premier ministre, ce « Comité France » serait chargé du suivi de la compétitivité française  et permettrait de (re)créer un réel dialogue entre les entreprises et le monde politique. Naturellement, il faudrait aussi que l’Europe s’engage dans la définition d’une politique industrielle et d’innovation à l’échelle du continent (ce qui n’a jamais existé), avec la constitution de pôles de compétitivité multisites. Par ailleurs, les PME et ETI pâtissent particulièrement de la complexité et du coût élevé du brevet communautaire. Il est impératif de s’orienter vers un allégement de ces procédures, d’assurer une meilleure circulation des connaissances et de valoriser les fruits de la recherche. Les régions et les métropoles doivent devenir les territoires privilégiés de l’innovation et de la croissance, avec pour objectif le redressement productif de la France. La carte économique s’est transformée. La DATAR revisite la carte de France à l’aune de ces espaces où l’urbain prend une place essentielle (avec les zones périurbaines notamment). Si le monde est multipolaire, la France l’est également  : les grandes zones urbaines captent l’essentiel de la croissance économique et démographique. La richesse économique est désormais majoritairement produite dans les métropoles, comme en témoigne l’implantation des entre-

40 prises. Un quart des têtes de groupes français sont implantées dans l’aire urbaine de Paris, ce qui est le cas dans la plupart des capitales. 750 têtes de groupe sont recensées dans l’aire urbaine de Lille, 790 dans celle de Marseille-Aix-en-Provence ou encore 1 460 dans celle de Lyon. La Communauté urbaine de Strasbourg qui représente 43 % de la population du Bas-Rhin pèse 55 % de la valeur ajoutée. Nous devons prendre acte de ces mutations économiques, et en tirer les conséquences politiques et juridiques. Ainsi, l’INSEE devrait calculer un PIB par métropole et par région, et plus seulement un PNB national. La métropole, en interaction avec la région, devient le lieu qui favorise le mieux l’émergence de l’économie de la connaissance et des emplois de demain. C’est dans les grandes métropoles que se trouvent concomitamment les pôles universitaires, les pôles de compétitivité, les grands groupes industriels et de

PME / PMI : en avant vers les ETI !

services (Airbus à Toulouse, Michelin à ClermontFerrand, Schneider Electric à Grenoble, etc.), situation qui favorise le développement d’écosystèmes propices à l’innovation et à la croissance. Et, au-delà des grands groupes, si nous voulons créer un Mittelstand en France, il se fera dans les métropoles avec des ETI puissantes capables de se positionner sur un segment de marché à l’échelle mondiale et des PME qui irrigueront ce tissu d’ETI. Pour conclure, au-delà de la constitution de la boîte à outils pour PME et ETI, il faut redonner à notre pays le goût d’entreprendre. À l’instar des USA ou des BRICS, il nous faut recréer une véritable culture entrepreneuriale française. Au Brésil, 2  jeunes sur 3 veulent créer une entreprise  ! Donnons cette chance d’entreprendre aux jeunes Français. La tâche est immense. Elle est politique, culturelle et institutionnelle. Elle peut être enthousiasmante. L’avenir de notre pays en dépend.

Jacques Huybrechts
est co-gérant de la société CHK (Entrepreneurs d’avenir)

Une autre entreprise est souhaitable et possible

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epuis le XIXe  siècle et les thèses et actes fondateurs de l’économie sociale, longtemps désignée «  Tiers secteur  », on a opposé, pour des raisons objectives, le «  Marché  » à la «  Société  ». L’économie sociale et solidaire s’est trouvée progressivement promue mais parfois isolée du champ économique sous l’impulsion du «  socialisme utopique  », du mouvement ouvrier et du catholicisme social. Le choix de nommer, en 2012 en France, un ministre en charge de ce secteur montre tant l’importance prise, et renforcée, en cette période de crise, par ce mouvement et cet entreprenariat de l’économie sociale, que la marque quasi idéologique de notre pays à séparer ce secteur de l’économie de marché. Or, force est de constater, en y regardant de près, qu’un mouvement profond et transformateur est en marche dans l’économie capitaliste. Celui de « l’entreprise d’avenir » ou de « l’entreprise respon-

sable », faisant émerger des agents plutôt issus de l’économie de marché dont la contribution sociale, environnementale et sociétale est forte et intégrée à leur performance globale. Ce mouvement s’incarne parfaitement dans un réseau comme Entrepreneurs d’avenir1 lancé en 2009 en France, ou dans l’émergence d’un label américain BCorporation2, auquel plusieurs centaines d’entreprises dans le monde

Oublions quelques instants l’apparence juridique et statutaire des entreprises que nous aimons bien classer en France en sociales (associations, SCOP, SCIC) et privées (SAS, SARL). Le statut définirait à coup sûr l’engagement social et la portée éthique de la structure. Pourquoi ne jugerions-nous pas les entreprises à leurs actes, leur management et leur gouvernance plutôt qu’à leur statut ou leur supposée appartenance à tel ou tel champ économique ou social ?

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42 ont adhéré. Oublions quelques instants l’apparence juridique et statutaire des entreprises que nous aimons bien classer en France en sociales (associations, SCOP, SCIC) et privées (SAS, SARL). Le statut définirait à coup sûr l’engagement social et la portée éthique de la structure. Pourquoi ne jugerions-nous pas les entreprises à leurs actes, leur management et leur gouvernance plutôt qu’à leur statut ou leur supposée appartenance à tel ou tel champ économique ou social ? Plus de 2,5 millions de PME peuplent le territoire économique national employant près de la moitié des salariés de notre pays. Sondés en 2011 dans le cadre du baromètre CSA-Generali-Les décideurs face aux nouveaux défis de société, les dirigeants de PME déclarent à 83 % devoir s’engager sur au moins 10 domaines clés sur 13 énoncés (et prioritairement sur le bien-être au travail, la lutte contre la pollution, la réduction des inégalités, le chômage et la précarité). Les entrepreneurs intègrent de plus en plus leur rôle social et sociétal, et leur responsabilité écologique. En son sein, l’économie de marché voit se développer un nouveau type d’entreprises dont l’approche globale de son rôle, de sa place et de ses valeurs intègre supérieurement l’humain, l’écologie et la société. Michel Hervé, président du Groupe Hervé, dirigeant particulièrement visionnaire parle des cinq temps du capitalisme3. Il décrit les cinq étapes par lesquelles l’économie occidentale est passée, depuis le moyen âge, nous conduisant, en ce début de XXIe siècle, à un saut qualitatif. Chaque phase vient s’ajouter et se confondre les unes aux autres. La plus primaire, celle du capitalisme guerrier qui progresse par la force, le savoir prendre et la rapine. La deuxième, celle de l’échange qui se développe entre le XIVe et le XVIIIe siècle. C’est l’avènement du capitalisme marchand. La troisième est la phase du capitalisme industriel qui s’appuie sur le « savoir-faire », le progrès technique et qui donne lieu aux grandes révolutions industrielles, entre le XVIIIe siècle et la première moitié du XXe  siècle. Cette industrialisation de l’économie participe à couper l’Homme de la nature et distendre le lien social. La quatrième étape du
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Le Dossier
et sociétaux) élevés. Parmi ces B Corp. figurent les entreprises emblématiques du développement durable comme Patagonia, Seventh Generation, Better World Books ou Ater Eco. Mais d’autres plus inattendus comme des banques, ont rejoint le mouvement. Selon Mike Hannigan, fondateur de Give Something Back, l’une des premières entreprises certifiés « B », un quatrième secteur est en train de naître aux côtés des entreprises classiques, des associations et des pouvoirs publics. En France, le Président de la République, François Hollande, a confié à Jacques Attali la réalisation d’une mission sur l’économie positive afin d’en définir les contours et les acteurs, mais surtout d’en promouvoir l’émergence et le déploiement. Des recommandations seront remises au Président en septembre 2013. Cette économie positive rassemble toutes les entités, et notamment des entreprises, soucieuses de concevoir une façon nouvelle de produire et de partager les richesses avec la finalité de valoriser à long terme l’humain et la nature. Ces entités basent leur développement sur un altruisme rationnel, considèrent le profit comme un moyen et non une fin et en définitive génèrent une valeur supérieure pour tous sans sacrifier le bien-être de chacun. Leur objet n’est pas nécessairement social et encore moins philanthropique, mais leur démarche productive et managériale les amène à mettre l’Humain et la Nature au cœur de leur développement. Comme cette imprimerie du Tarn qui emploie un peu moins de 50 salariés, dont 8 anciens chômeurs de longue durée ou l’Entreprise Techné qui associe ses salariés à tous les niveaux de décision. La vision, les projets, le management, le financement, tous ces enjeux sont traités avec la coopération et l’engagement des salariés. Un fabricant de chaussures qui contraint ses sous-traitants à respecter des normes de travail des enfants et des salaires décents, un groupe de distribution qui cesse totalement l’achat de diamants dans les pays où ce commerce profite aux régimes despotiques, etc. Ces entreprises pionnières de l’économie positive et participant à l’élaboration d’un capitalisme humain

43 se placent au-delà de la fameuse RSE (responsabilité sociétale des entreprises). La RSE est née et se développe pour corriger le système capitaliste mondialisé et ce, en l’absence de réponse et d’autorité supranationale capable d’imposer une régulation significative en matière sociale et environnementale. Soumis à la contrainte de rentabilité relative (être plus rentable que les concurrents), les acteurs économiques cherchent à limiter la RSE à un cadre et une série d’actions compatibles avec les contraintes du capitalisme financier. Pour illustrer le dépassement nécessaire de la RSE, le célèbre professeur à Harvard, Michael Porter, théorise désormais la notion de « shared value », de « valeur partagée » qui, selon lui, va bien au-delà de la RSE, et dont il avait fait l’éloge quelques années avant. Michael Porter constate que le capitalisme est en crise et que les entreprises ont prospéré de façon égoïste aux dépens de la société et des grands équilibres écologiques. La légitimité des entreprises, et en particulier des grandes, est laminée. Mais que faire selon lui pour sauver le capitalisme ? Il ne croit pas en son dépassement mais en sa transformation réelle. Je le cite « Les entreprises peuvent créer de la valeur économique en créant de la valeur sociétale ». Sans attendre d’être taxées pour leurs «  externalités négatives  », les entreprises pourraient désormais «  internaliser  » stratégiquement des finalités non encore assumées jusqu’alors, telles que  : le bien-être des populations, la satisfaction

Le cinquième temps du capitalisme, dans lequel notre économie et nos entreprises entrent, est celui de l’adaptation, du savoir être, du lien et de la coopération. L’ère du capitalisme humain pourrait advenir et faire émerger un nouveau type d’entreprises. Ces entreprises d’avenir basent leur réussite sur la réalisation individuelle et collective des hommes, sur la coopération, sur la liberté et sur la reconstruction du lien avec la nature et la société.

capitalisme se révèle dans la deuxième moitié du XXe siècle et donne la primauté à la reconnaissance et au faire savoir. C’est le triomphe des marques et de la médiatisation des produits et des personnes. Enfin, le cinquième temps du capitalisme, dans lequel notre économie et nos entreprises entrent, est celui de l’adaptation, du savoir être, du lien et de la coopération. L’ère du capitalisme humain pourrait advenir et faire émerger un nouveau type d’entreprises. Ces entreprises d’avenir basent leur réussite sur la réalisation individuelle et collective des hommes, sur la coopération, sur la liberté et sur la reconstruction du lien avec la nature et la société. À ce propos, observons ce qui est en train de se développer outre Atlantique avec le mouvement BCorporation. B pour Benefits qui prend l’ascendant sur le P pour Profit. BCorporation (www. bcorporation.net) est un label qui grandit aux États-Unis. Plus de 500 entreprises représentant près de 3 milliards de chiffre d’affaires ont adopté la certification BCorp. Ceci semble une goutte d’eau à l’échelle du capitalisme mondial et des millions d’entreprises qui peuplent la planète mais il semble bien que le mouvement se propage et pas n’importe où. Des états comme la Californie, New York, l’Illinois, le New Jersey, ont ratifié le nouveau statut juridique de Benefit Corportion. Ce statut permet pour l’entreprise d’inscrire juridiquement ses engagements extra-financiers. Une certification peut être attribuée aux entreprises qui se fixent des objectifs extra-financiers (sociaux, environnementaux

Le célèbre professeur à Harvard, Michael Porter, théorise désormais la notion de « shared value », de « valeur partagée » qui, selon lui, va bien au-delà de la RSE, et dont il avait fait l’éloge quelques années avant. Michael Porter constate que le capitalisme est en crise et que les entreprises ont prospéré de façon égoïste aux dépens de la société et des grands équilibres écologiques. La légitimité des entreprises, et en particulier des grandes, est laminée.

44 des besoins fondamentaux en alimentation, agriculture, éducation, accès à l’eau, protection de la nature, développement individuel des salariés, etc. Elles intégreraient aussi la nécessité de créer et maintenir des emplois sur les territoires. Selon Michael Porter, cette révolution d’un partage de la valeur avec ses parties prenantes passe par de nouveaux modes de production, de management, d’approche des marchés de type «  cluster  » qui pourraient ressembler à nos pôles de compétitivité, aux grappes d’entreprises ou districts industriels qui ont pu faire la spécificité du tissu économique du nord de l’Italie. Mais malgré la fine analyse de Porter, on peut avoir de vrais doutes sur la bascule paradigmatique des entreprises, et plus globalement de l’économie de marché. Or, l’ampleur des défis économiques, sociaux et écologiques suppose une réorientation radicale des critères de valeurs qui président aux prises de

Une autre entreprise est souhaitable et possible

décisions socio-économiques. Les considérations sociétales et écologiques doivent guider tous les choix économiques et les stratégies des acteurs et non pas le contraire. Cette inversion de priorités, bien sûr bloquée par les groupes d’intérêt que cela dérange, mais aussi par le cadre institutionnel qui s’est bâti et qui continue à se développer, favorise un environnement législatif et normatif à minima. Le succès de cette entreprise d’avenir passe bien sûr par la reconnaissance sociale de ses actions et sa capacité à partager, avec la société, sa vision, ses projets et sa valeur. Et dans un pays comme la France, qui doute de ses entrepreneurs et de son économie, cela ne peut que nous réconcilier avec cette vision de l’entreprise. Mais aucune tentative de réguler le marché débridé ne peut faire l’économie d’une réflexion profonde sur l’inversion nécessaire et urgente des priorités, des orientations du capitalisme, et donc des entreprises.

Philippe Da Costa
est directeur de l’innovation et des Relations extérieures de la MACIF et membre du Conseil économique, social et environnemental (CESE)

L’économie sociale et solidaire Le Groupe MACIF : une mutuelle au cœur du marché

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l’automne un projet de loi devrait être présenté au parlement portant sur l’économie sociale et solidaire. C’est l’occasion de s’intéresser de plus près à un secteur en pleine expansion dont l’existence et les ressorts sont encore méconnus du grand public. L’un des principaux défis pour l’ESS est de dépasser son image d’économie de la réparation et de l’assistance pour imposer davantage le sens et les valeurs portés susceptibles de mobiliser. Or, sans le savoir, plus de la moitié de la population française est concernée directement par l’économie sociale et solidaire au quotidien. Ainsi trente-huit millions de personnes sont-elles protégées par une mutuelle adhérente à la Fédération nationale de la mutualité française (FNMF). Elles protègent les particuliers contre les aléas de la vie, qu’il s’agisse de la santé ou de la protection des personnes, via une série de produits d’assurance, de retraite ou de prévoyance. Les mutuelles

1. Entrepreneurs d’avenir est un réseau de dirigeants d’entreprise qui cherche à promouvoir une économie innovante, durable et responsable (www.entrepreneursdavenir.com). 2. La BCorporation est un mouvement et un label – www.bcorporation.net. 3. Cf. Michel Hervé et Thibaud Brière, Le pouvoir au-delà du pouvoir LA REVUE SOCIAlIsTE N° 50 - 2E TrIMEsTrE 2013

sont l’un des poids lourd de l’économie sociale. Ce secteur n’a cessé de croître mais il est désormais en voie de concentration et de diversification. De même, le Groupement des entreprises mutuelles d’assurances (Gema) fédère 18 mutuelles qui protègent 17  millions d’assurés dont 4,8  millions sont sociétaires de la MACIF. Des mots clefs sont indissociables de l’ESS : alternative, coopération, participation des parties prenantes aux décisions. Il existe de nombreuses définitions de l’économie sociale, mais je retiendrai volontiers celle que nous avons adoptée récemment lors de l’avis élaboré par le CESE, « L’économie sociale et solidaire est une forme d’organisation d’activités humaines, fondée sur la solidarité collective et la démocratie, s’appuyant sur l’efficience économique de ses moyens, qui assure la production, la distribution, l’échange et la consommation des biens et des services. Elle contribue à l’expression d’une citoyenneté active et participe à la prospérité individuelle et collective. Elle intervient dans tous les domaines économiques, sociaux, sociétaux et

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L’économie sociale et solidaire. Le Groupe MACIF : une mutuelle au cœur du marché

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nomie sociale, comme « l’ensemble constitué des coopératives, des mutuelles et des associations » par le décret du 15 octobre 1981, créant la délégation à l’économie sociale. L’expression est ensuite consacrée par le législateur, pour la première fois, par la loi de 1983.

47 qui n’existait pratiquement pas à l’époque de sa création ou alors à des tarifs prohibitifs, la MACIF est fondée sur une implication des personnes à la fois comme membres et comme salariés ou usagers, parfois les deux, chaque individu ayant une double qualité d’acteur. L’entreprise repose sur un système de propriété collective librement choisie. Tout ou partie des fonds propres est indivisible, afin de donner un caractère stable et durable au groupe.

environnementaux. » Les entreprises de l’économie sociale et solidaire comprennent les mutuelles relevant du code de la mutualité et les mutuelles d’assurance comme la Macif, les coopératives, les associations et les fondations. Au fil du temps, d’autres types de structures sont venus s’y ajouter : les entreprises qui mettent en avant la citoyenneté économique pour favoriser des relations économiques plus équilibrées et mieux régulées et celles de l’insertion par l’activité économique.

Ce n’est qu’à la fin de l’année 1981 que l’expression « économie sociale » entre par voie réglementaire dans le droit français, à l’initiative de Michel Rocard, alors ministre du Plan et de l’Aménagement du territoire et chargé de l’économie sociale, comme « l’ensemble constitué des coopératives, des mutuelles et des associations » par le décret du 15 octobre 1981, créant la délégation à l’économie sociale. L’expression est ensuite consacrée par le législateur, pour la première fois, par la loi de 1983.

Des sociétés de personnes et non de capitaux
L’une des principales caractéristiques des mutuelles est d’être à but non lucratif. Cela ne les empêche pas de dégager des excédents. Dans le secteur très concurrentiel de l’assurance, ces sociétés de personnes, qui se sont constituées en fonction d’un territoire ou de la profession et des spécificités de leurs usagers, sont parmi celles qui tentent le plus de faire connaître le message de l’économie sociale pour mieux se différencier. Elles œuvrent au cœur du marché. Leader dans l’assurance des biens, la MACIF est une entreprise d’économie sociale qui se distingue par son mode d’organisation : sans capital à rémunérer, elle appartient à ses sociétaires qui ont en charge la gouvernance de la mutuelle. Portée par des valeurs de partage, d’équité et de solidarité, elle place le lien social au cœur de ses préoccupations, jouant quotidiennement son rôle d’entreprise socialement responsable. Les principaux ressorts qui font son originalité par rapport à d’autres formes plus classiques d’entreprises sont le fait qu’il s’agit d’une entreprise de personnes et non de capitaux avec comme principes de fonctionnement la solidarité entre ses membres, la gouvernance démocratique, l’impartageabilité de la propriété collective et l’indépendance vis-àvis des pouvoirs publics. Les excédents éventuellement réalisés sont prioritairement affectés à la pérennité et au développement du projet d’entreprise (renforcement des fonds propres, investissements, ristournes aux membres, expérimentations, innovation sociale). Reposant sur l’initiative de personnes se regroupant autour d’un projet, en l’occurrence celui de la protection des automobilistes

Une histoire à la croisée de l’économique et du social
L’histoire de l’ESS n’est pas récente et débute au XIXe siècle parallèlement à l’essor du capitalisme industriel. Elle recouvre des initiatives diverses, d’inspiration laïque ou religieuse, prises pour améliorer la condition ouvrière avec, pour dénominateur commun, l’innovation sociale et la recherche d’un progrès économique partagé par tous, comme le patronage, les sociétés de secours mutuels, les caisses d’épargne, ou les coopératives agricoles. Au XXe siècle, avec la mise en place simultanée de la sécurité sociale, d’un Code de la Mutualité à la fin de la seconde guerre mondiale et d’un statut de la coopération en 1947, le secteur est reconnu et encadré par la législation. Des possibilités nouvelles de création d’entreprises existent soudain. Créée par des commerçants et dirigeants de PME de la région de Niort en 1960, la MACIF (Mutuelle d’assurance des commerçants et des industriels de France) compte aujourd’hui 4,8 millions de sociétaires et réalise près de 5,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Elle a débuté son activité en se consacrant d’abord à l’assurance automobile et en profitant d’une forme particulière de statuts juridiques. Dès ses débuts, elle a réuni des sensibilités très diverses, acteurs de l’économie sociale, syndicats, entreprises ou employeurs du secteur privé qui ont structuré progressivement le fonctionnement des régions et la gouvernance du groupe. Les modes de vie évoluant et, avec eux, les attentes de ses sociétaires, la mutuelle est devenue au fil des ans un groupe aux activités diversifiées. Malgré la réussite de plusieurs grandes mutuelles crées au cours du XXe siècle, le terme même d’économie sociale a été délaissé pendant une longue période. Il a fallu attendre les années soixante-dix sous l’impulsion d’Henri Desroches, pour que des acteurs des coopératives, mutuelles et associations réhabilitent le terme et créent des instances de concertation avec un premier « Comité de liaison » (futur CEGES1). Ce n’est qu’à la fin de l’année 1981 que l’expression «  économie sociale  » entre par voie réglementaire dans le droit français, à l’initiative de Michel Rocard, alors ministre du Plan et de l’Aménagement du territoire et chargé de l’éco-

Promouvoir l’intérêt général et l’utilité sociale
Beaucoup de structures de l’économie sociale sont des organisations de réparation sociale. Elles se posent en relais de ce que ni les entreprises du marché ni les gouvernements ne savent faire. C’est le cas des associations du secteur sanitaire et social comme la Croix rouge française, le Secours populaire ou Emmaüs. L’économie sociale de marché (mutuelles, banques, coopératives) dont fait partie la MACIF a pour objectif de mettre à la portée de tous des produits de protection qui seraient trop chers autrement. Sans les mutuelles par exemple, les cotisations d’assurance seraient sans doute beaucoup plus élevées qu’elles ne le sont actuellement. Complémentaire de l’économie de marché, elle apporte une réponse aux défaillances de cette économie dont elles prennent le relais, par exemple sur les questions d’accessibilité de services pour tous ou de gouvernance démocratique. Au sein du système, elles font entendre une autre voix.

L’histoire de l’ESS n’est pas récente et débute au XIXe siècle parallèlement à l’essor du capitalisme industriel. Elle recouvre des initiatives diverses, d’inspiration laïque ou religieuse, prises pour améliorer la condition ouvrière avec, pour dénominateur commun, l’innovation sociale et la recherche d’un progrès économique partagé par tous, comme le patronage, les sociétés de secours mutuels, les caisses d’épargne, ou les coopératives agricoles.
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L’économie sociale de marché (mutuelles, banques, coopératives) dont fait partie la MACIF a pour objectif de mettre à la portée de tous des produits de protection qui seraient trop chers autrement. Sans les mutuelles par exemple, les cotisations d’assurance seraient sans doute beaucoup plus élevées qu’elles ne le sont actuellement.

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L’économie sociale et solidaire. Le Groupe MACIF : une mutuelle au cœur du marché

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donne du sens aux projets et aux actions en les rendant plus visibles et en les incluant dans un ensemble cohérent et transversal. Chacun, à sa mesure, délégué, sociétaire, salarié, administrateur, peut ainsi participer à la création d’une valeur commune et adhérer à ce supplément de sens. Cette approche permet un portage politique et technique des engagements pris et nourrit la réflexion sur la nature et les évolutions de la valeur sociale créée par le groupe. La primauté d’un projet centré sur l’humain donne à la MACIF une façon spécifique d’approcher les problématiques de société et d’y répondre. Ainsi dans les sinistres survenant, l’aspect humain a-t-il autant d’importance que l’aspect technique, et le développement durable est-il une priorité parce que la préservation de l’environnement et le bien-être de l’Homme vont de pair. L’adéquation de la réponse apportée aux besoins des territoires et des personnes nécessite une innovation permanente tant sociale qu’économique ou environnementale mais permet au groupe d’être résiliente face la crise. La mise en place d’agendas mutualistes vise à privilégier une approche de la prévention renouvelée et prenant en compte l’environnement de la mutuelle. Si la Macif est désormais un groupe important qui offre une gamme complète de produits et de services adaptés aux particuliers et aux professionnels  : assurances dommages, santé et prévoyance, crédit, épargne, placements financiers, assistance, services à la personne et, depuis peu, services bancaires, elle n’a pas pour autant renoncé à ce qui faisait sa spécificité d’entreprise de l’économie sociale et solidaire. La contribution de sa fondation d’entreprise dans le domaine de l’innovation sociale participe de cette volonté d’inventer des formes nouvelles d’émergence de richesses et de transformation des univers métiers du Groupe.

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Un nouveau rapport entre économie et société est possible et nécessaire. La société civile à quelque chose à apporter y compris en matière économique. A la tradition de l’économie sociale représentée par les associations, les coopératives et les mutuelles dans lesquelles le pouvoir ne dépend pas du capital se sont ajoutées les innovations portées par l’économie solidaire, voulant démocratiser l’économie à partir d’engagements citoyens.

Un mode de gouvernance original
C’est dans son mode de gouvernance que réside sans doute l’une des plus grande originalité de la MACIF. L’entreprise est constituée de plusieurs millions de sociétaires qui élisent des délégués régionaux, lesquels élisent des délégués nationaux qui élisent à leur tour les membres du Conseil d’administration. Cette espèce de pyramide démocratique permet aux élus de s’investir dans la gouvernance de la mutuelle. Les sociétaires de la MACIF sont ainsi à la base et au sommet de l’entreprise. Chacune des onze régions Macif fonctionne comme une association avec son exécutif et des assemblées régionales. Chacun des 2 000 délégués régionaux élus par les sociétaires élit à son tour les 144 délégués nationaux qui adoptent les textes lors de l’assemblée générale et désignent les administrateurs qui siègent au conseil d’administration. Ce type de fonctionnement avec le rôle joué par les délégués des sociétaires, présents à la fois dans l’exécutif régional et dans le conseil d’administration, permet une forte représentation à tous les niveaux de décision, mais aussi une proximité territoriale et humaine entre le groupe et ses délégués et une responsabilisation de chacun. L’engagement et la participation des sociétaires et de leurs délégués rencontrent ceux du groupe dans sa volonté de répondre d’abord à des besoins essentiels et de

partager aussi bien les analyses que les décisions en découlant. L’organisation régionale renforce cette proximité avec un territoire et ses spécificités en permettant d’adapter les fonctionnements, les offres et les politiques à des environnements et des contextes sociaux différents. Ce pilotage participatif, la nature des liens avec nos sociétaires, l’attention portée à l’accessibilité des produits, l’égalité et la solidarité qui existent entre les membres font de la MACIF une entreprise au service de l’humain. Il me semble que c’est d’abord par les valeurs qui le caractérisent que l’on peut reconnaître un acteur de l’économie sociale : proximité locale, dessein social, solidarité entre les membres de la société, primauté de l’utilité sociale sur la recherche du profit. Et c’est toujours une aventure collective dont l’ambition est de faire preuve d’inventivité en trouvant de nouvelles réponses aux questions sociales. C’est aussi dans la mutuelle que la notion de solidarité prend tout son sens. Tous les sociétaires sont en effet solidaires en cas de désastre. Comme pour beaucoup de structures de l’économie sociale, la règle veut que chaque adhérent mutualiste ait voix au chapitre, engagement que l’on retrouve également chez les représentants élus des sociétaires qui ont pour mission d’administrer la mutuelle. La relation d’un sociétaire avec sa mutuelle n’est pas une relation de propriété mais de pouvoir. On l’aura compris, les personnes engagées dans l’économie sociale sont de nature militante. Jacques Vandier, le fondateur de la MACIF, n’hésite pas, par ailleurs, à affirmer que « c’est un devoir que d’être salarié militant ».

Il me semble que c’est d’abord par les valeurs qui le caractérisent que l’on peut reconnaître un acteur de l’économie sociale : proximité locale, dessein social, solidarité entre les membres de la société, primauté de l’utilité sociale sur la recherche du profit. Et c’est toujours une aventure collective dont l’ambition est de faire preuve d’inventivité en trouvant de nouvelles réponses aux questions sociales. C’est aussi dans la mutuelle que la notion de solidarité prend tout son sens. Tous les sociétaires sont en effet solidaires en cas de désastre.
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La création de valeur sociale et la prise en compte des enjeux environnementaux et sociétaux
Créer de la valeur sociale, objectif affiché par le groupe MACIF, produit une grille de lecture partagée qui génère de l’appropriation pour les acteurs du groupe et de l’adhésion à cet objectif stratégique. L’ambition de participer à la transformation de la société en la rendant plus solidaire,

Un nouveau rapport entre économie et société est possible et nécessaire. La société civile à quelque chose à apporter y compris en matière économique. À la tradition de l’économie sociale représentée par les associations, les coopératives et les mutuelles dans lesquelles le pouvoir ne dépend pas du capital se sont ajoutées les innovations portées par l’économie solidaire, voulant démocratiser l’économie à partir d’engagements citoyens. Une autre façon d’entreprendre est possible, fondée sur la solidarité et la coopération, pour favoriser un mieux-être collectif écologique et social passant par le renforcement de la démocratie. La nouvelle loi qui sera présentée au parlement d’ici la fin de l’année devrait permettre de créer les conditions d’une plus grande reconnaissance et d’un nouvel élan pour l’économie sociale et solidaire. En ce qui concerne les mutuelles, dans un secteur de plus en plus concentré, elles cherchent de nouvelles voies de développement. Elles s’ouvrent davantage à des adhérents qui ne sont pas leur cible d’origines et développent de nouveaux produits comme vient de le faire la MACIF en réinventant une nouvelle approche de l’offre bancaire.

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L’économie sociale et solidaire. Le Groupe MACIF : une mutuelle au cœur du marché

Le périmètre
Les coopératives, les mutuelles, les associations et les fondations concernent, en France, plus de la moitié de la population et représentent près de 12 % du PNB. 38 millions de personnes sont ainsi protégées par une mutuelle adhérente à la Fédération nationale de la mutualité française (FNMF) et 18 millions au Groupement des entreprises mutuelles d’assurances (GEMA). 21  000 entreprises coopératives emploient près d’un million de salariés, 45 % de Français adhèrent à une association et plus d’1,8 million de salariés œuvrent aux côtés de 16 millions de bénévoles. En tant que groupements de personnes, ces organisations constituent un ensemble appelé « économie sociale ». Disposant de leurs propres statuts, présentes dans la plupart des secteurs d’activité économique, elles entretiennent des relations partenariales multiples.

Secteurs d’activité
L’ESS est présente dans la quasi-totalité des secteurs d’activité. Elle représente 9,9  % de l’emploi en France, soit 2,3 millions de salariés dans 215  000 établissements. Elle a souvent défriché des besoins émergents comme dans les domaines de la prévoyance, du tourisme de masse ou de l’aide à domicile. Elle est particulièrement présente dans l’action sociale (63 % du total des emplois de ce secteur) et dans les deux composantes du secteur de la santé  : la protection sociale et l’offre de soins. La mutualité est ainsi le premier opérateur de complémentaire santé. Elle est également très présente dans le sport et les loisirs (56 % des emplois de ce secteur) et dans la culture (29 %), dans la banque et l’assurance où elle est également un acteur majeur avec 30 % 
des emplois du secteur ; Elle est en position dominante dans les filières agricoles, où 3⁄4 des agriculteurs adhèrent à une coopérative 
agricole qui fournit matériels, semences et animaux et achète, transforme et commercialise les productions. Ces coopératives représentent 40 % de l’agroalimentaire en France et plus de 160 000 salariés. On retrouve également l’ESS dans de nombreuses activités de production, y compris dans l’industrie, la construction et les services, via les 2 050 Sociétés coopératives et participatives (SCOP) et Sociétés coopératives d’intérêt collectif (SCIC), ainsi que dans l’artisanat avec 432 coopératives d’artisans, ou dans le logement social à travers 170 coopératives d’HLM qui produisent chaque année plus de 6 000 logements.

Guillaume Bachelay
est député et secrétaire national du PS à la coordination.

Redressement, investissement, financement : la production, priorité nationale

D

e la doctrine militaire du Général Maurice Gamelin, chef des armées françaises jusqu’en mai  1940, on disait qu’elle se réduisait à ce vers de Baudelaire : « je hais le mouvement qui déplace les lignes  ». La prophétie formulée en juin 2001 par le PDG d’Alcatel Serge Tchuruk « l’entreprise sans usines » partage avec les plans de bataille du généralissime limogé par Paul Reynaud une même caractéristique  : elle concentre par l’image et le verbe une impasse stratégique aux conséquences désastreuses, dans le présent comme à long terme. Autant Gamelin était en retard d’une déroute militaire, autant Tchuruk était en avance d’un désastre économique.

Le mythe dangereux de l’économie sans industrie
1. Conseil des entreprises, employeurs et groupements de l’économie sociale. LA REVUE SOCIAlIsTE N° 50 - 2E TrIMEsTrE 2013

Il faut dire la vérité  : du milieu des années 1990

à la crise financière de 2008, « l’entreprise sans usines  » dessinait surtout une économie sans industrie, ou alors résiduelle. Cette vision, loin d’être celle isolée d’un baron du CAC 40, irriguait la pensée économique d’alors. Dans le meilleur des cas, elle puisait ses racines loin dans le temps, chez l’économiste Colin Clark qui, dans The Conditions of Economic Progress paru en 1940­ – année de l’étrange défaite en France, mais c’est une coïncidence des chronologies  –, affirmait « une loi de glissement de la population active de l’agriculture vers l’industrie, puis de l’industrie vers les services ou, exprimée autrement, du secteur primaire (qui inclut les mines) vers le secteur secondaire, puis vers le secteur tertiaire »1. Avec des modalités multiples et selon un calendrier variable, le destin des nations réside dans ce mouvement  : allongement de la durée de la vie, progrès des sciences et des technologies, élévation du niveau général d’instruction engendrent une réorientation de l’ethos des sociétés vers l’éducation, la santé, l’environnement, après des

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Redressement, investissement, financement : la production priorité nationale

Le Dossier
d’un désastre, l’idée que les services et la finance étaient l’avenir et l’industrie, le passé. Ces vingt dernières années, elle imprégna la stratégie et les choix de localisation des dirigeants, managers et actionnaires des très grandes entreprises au capital de moins en moins national, mais elle fut soutenue par une part non négligeable de « leaders d’opinion » et de responsables politiques, à droite évidemment, mais pas seulement. La « troisième voie » affirmée par les théoriciens du New Labour autour de Tony Blair, qui se fondait largement sur le primat postindustriel, s’imposa au sein de la social-démocratie des années 2000, tout comme elle inspira, pour bâtir la stratégie de Lisbonne et nombre de ses directives, la Commission européenne, trop heureuse d’y trouver la ratification de ses présupposés en faveur du libre-échange et de la concurrence. De bulles immobilières en bulle Internet, une conviction se forgea sur le Vieux continent – à l’exception de l’Allemagne qui, ces années-là, donna la priorité à la consolidation autant qu’au repositionnement de sa base productive  : le modèle né de la Révolution industrielle était périmé, bruyant, salissant. Un vestige du XIXe siècle condamné par l’émergence des économies en développement auxquelles il fallait sous-traiter, sans le regretter, le travail spécialisé pour mieux bâtir la nouvelle croissance, celle du travail qualifié, des produits à forte valeur ajoutée et des services rémunérateurs. Cette répartition des tâches faisait résonner une hiérarchie implicite des activités économiques au XXIe  siècle  : l’ordinateur contre le bleu de travail, l’équation mathématique plutôt que le bureau d’études, l’école de commerce contre l’école d’ingénieur, l’open space loin des conflits d’ateliers, les prestations plutôt que la fabrication, le néo-libéralisme après le keynésianisme, le temps court à la place du temps long. La crise financière de 2008 et sa contagion à l’économie tout entière a constitué un réveil douloureux. Les pays les plus touchés, tels le Royaume-Uni et l’Espagne, sont aussi ceux qui avaient poussé le plus loin la substitution d’une économie hyperspécialisée et hyper-tertiarisée à

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Aux États-Unis, le président Obama, élu de Chicago, a fait de la réindustrialisation du pays une cause nationale : n’a-t-il pas restructuré General Motors et laissé filer le dollar pour rétablir la compétitivité manufacturière du pays ? L’Inde, pays agricole qui voulait enjamber l’âge industriel pour miser sur les services informatiques et sanitaires, investit massivement sur l’axe New Delhi-Bombay à travers des zones d’activités consacrées à la pétrochimie, à la sidérurgie, à l’automobile et au textile. La même tendance productive s’observe en Italie, au Canada, au Japon.

La désindustrialisation est le mal le plus grave dont souffre notre pays car elle est à l’origine des autres maux qui le frappent : suppressions d’emplois, fermetures d’entreprises, précarisation de pans entiers du territoire, financement tendu de la protection sociale, décrochage dans la compétition internationale, perte de souveraineté et d’estime nationale de soi.

siècles d’efforts physiques pour exploiter la nature au détriment du corps, de la biodiversité, de la qualité de vie. À cet égard, les « Trente glorieuses » coïncidèrent, en France, avec un tel processus. Mais il y a un hic, que nous percevons après les «  trente piteuses  » du chômage de masse et du creusement des déficits publics  : « dans le cas de l’Hexagone, le mouvement a été trop rapide et trop violent. La désindustrialisation menace… Or, en l’absence d’une base industrielle minimale mais solide, une société postindustrielle risque fort de revenir au stade préindustriel »2. La désindustrialisation est le mal le plus grave dont souffre notre pays car elle est à l’origine des autres maux qui le frappent  : suppressions d’emplois, fermetures d’entreprises, précarisation de pans entiers du territoire, financement tendu de la protection sociale, décrochage dans la compétition internationale, perte de souveraineté et d’estime nationale de soi. Les causes du phénomène sont nombreuses. Dans un contexte de mondialisation des échanges et avec l’affirmation de nouveaux acteurs dans la division internationale du travail, des pays assument, à moindres coûts, une part grandissante de la production industrielle. L’impact de la concurrence étrangère sur notre niveau d’emploi est difficilement mesurable car elle revêt de nombreuses dimensions. Reste que si l’on se fonde sur le contenu en emplois des échanges, l’effet des échanges avec les pays émergents serait à l’origine de 28  % des destructions d’emplois industriels entre 2000 et 20073. Du côté des pays
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développés, la recherche permanente de gains de productivité réduit mécaniquement les besoins de main-d’œuvre dans le secteur secondaire. Les mutations sont également internes. Grâce à la hausse globale des revenus au cours des dernières décennies, les ménages consomment moins de biens industriels et de plus en plus de services marchands  : près de 30  % des pertes d’emplois observées dans l’industrie entre  1980 et  2007 seraient imputables à la déformation de la structure de la demande qui a accompagné les gains de productivité réalisés dans l’économie4. En part de PIB, la contribution de l’industrie est passée de 24 % à 14 % entre 1980 et 2007, alors que celle des services a augmenté de 45 % à 56 % en valeur ajoutée évaluée aux prix courants. Enfin, à l’affaiblissement de l’appareil industriel s’ajoute un affaissement continu de son financement. Jadis orienté vers l’économie productive, qu’elle soit d’initiative privée ou de décision publique, celui-ci a peu à peu été fléché vers les services immobiliers, bancaires, financiers et assurantiels. Cette tendance n’a cessé de se vérifier et de s’aggraver durant la période 2002-2012, qu’il s’agisse de la fiscalité ou de l’épargne que les gouvernements conservateurs successifs consacrèrent plus que jamais à la spéculation et à la rente improductive plutôt qu’à l’investissement dans l’innovation, l’industrie, la recherche, l’export, la création et la transmission d’entreprises, et les emplois qu’ils génèrent. Voilà, trop hâtivement restitué, le cheminement

La « troisième voie » affirmée par les théoriciens du New Labour autour de Tony Blair, qui se fondait largement sur le primat postindustriel, s’imposa au sein de la socialdémocratie des années 2000, tout comme elle inspira, pour bâtir la stratégie de Lisbonne et nombre de ses directives, la Commission européenne, trop heureuse d’y trouver la ratification de ses présupposés en faveur du libre-échange et de la concurrence.

une économie industrielle. Après avoir secouru le système bancaire pour conjurer le manque de liquidités, les gouvernements ont, par des moyens divers voire divergents, soutenu les secteurs industriels et leurs branches professionnelles –  prime à la casse ici, chômage partiel là, prêts directs partout. Aux États-Unis, le président Obama, élu de Chicago, a fait de la réindustrialisation du pays une cause nationale  : n’a-t-il pas restructuré General Motors et laissé filer le dollar pour rétablir la compétitivité manufacturière du pays ? L’Inde, pays agricole qui voulait enjamber l’âge industriel pour miser sur les services informatiques et sanitaires, investit massivement sur l’axe New Delhi-Bombay à travers des zones d’activités consacrées à la pétrochimie, à la sidérurgie, à l’automobile et au textile. La même tendance productive s’observe en Italie, au Canada, au Japon. Même l’Angleterre remet en cause la monoculture financière symbolisée par la City. Bref, chacun découvre ou redécouvre qu’«  abandonner l’industrie, c’est s’engager dans une baisse irrémédiable des qualifications et du pouvoir d’achat »5. En France aussi, l’enjeu de la reconquête industrielle s’est installé au cœur du débat public. L’urgence l’imposait  : 750  000 emplois industriels perdus entre 2002 et 2011, une part de l’industrie dans la valeur ajoutée diminuant comme peau

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Redressement, investissement, financement : la production priorité nationale

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La Banque publique d’investissement (BPI) est désormais le bras armé de la puissance publique pour compenser les défaillances du marché quand les entreprises, et notamment les PME, le sollicitent. La BPI accompagne les entreprises en croissance ou en mutation à tous les stades de leur développement, de l’amorçage à la reprise-transmission.

55 bancaires refusent d’assumer – en particulier pour le démarrage des start up dans les green-, bio – ou nano-technologies. Autre particularité  : la gouvernance et les interventions de la BPI sont fortement décentralisées afin d’agir au plus près des acteurs économiques territoriaux – entreprises, laboratoires de recherche, pôles de compétitivité, clusters, établissements d’enseignement supérieur, collectivités territoriales, etc. Quand l’institution sera pleinement déployée, 90  % des décisions seront prises dans les régions. Le Crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE) s’attaque quant à lui au cœur salarial de l’industrie, via un abaissement du coût du travail pour les salaires compris jusqu’à 2,5 Smic. 20  milliards d’euros sont ainsi dégagés pour restaurer la compétitivité des entreprises. Avec d’autres députés du groupe Socialiste, Républicain et Citoyen, membres de la commission des finances, nous avons proposé – et obtenu – un contrôle de l’utilisation du CICE dont le produit ne pourra notamment pas financer l’augmentation des rémunérations des personnes exerçant des fonctions de direction dans l’entreprise, ni la distribution de dividendes aux actionnaires.  L’objectif, c’est l’investissement dans la recherche, l’innovation, la formation, la présence à l’international, la certification et bien sûr l’embauche. Le Crédit d’impôt recherche (CIR) est quant à lui réorienté vers les PME qui peuvent

de chagrin – de 18 % à 12,5 % en dix ans –, des capacités productives nationales proches de leur niveau d’il y a quinze ans quand, dans la même période, celles de l’Allemagne ont progressé de 30 % 6. Certains constats donnent le vertige  : on recense 150  000 robots en Allemagne, 70  000 en Italie contre 35 000 en France7, quant à la moyenne d’âge du parc français des machines-outils, elle est de 17 ans contre 10 en Italie et 9 en Allemagne. Ces dernières années, la perte de substance industrielle a causé une triple fragilisation. De notre force de frappe à l’international, d’abord  : la balance commerciale française est gravement déficitaire (-70 milliards d’euros en 2011, alors qu’elle était positive en 2002). Dès lors que l’industrie représente plus des trois quarts des exportations et 85 % de la recherche et développement, son siphonage a considérablement réduit nos capacités de projection à l’extérieur et l’attractivité de nos produits. C’est le modèle social – autre grave fragilisation  – qui paye les frais de la désindustrialisation  : aujourd’hui, l’industrie consacre 18  % de sa valeur ajoutée aux cotisations sociales patronales, contre 12 % pour les services, soit 1,5 fois plus8. La perte d’emplois industriels a donc asséché le financement de la protection sociale, sans que le secteur des services vienne prendre le relais  : les salaires y sont globalement plus faibles – et donc

moins générateurs de contributions sociales – et de nombreux allégements de cotisations ont accentué le manque à gagner. Enfin, c’est l’économie dans son ensemble qui s’est trouvée affaiblie. D’une part, parce que l’industrie est génératrice d’emplois directs  : en France, le cumul emplois directs +  intérim +  services à l’industrie (informatique, conseil, publicité, logistique, etc.) représentait cinq millions d’emplois en 2008. D’autre part, les activités industrielles sont à l’origine de nombreuses créations d’emplois dans les services par la redistribution des tâches, la sous-traitance, le regroupement de fonctions dans un même groupe. Au sein de l’Union européenne, un emploi industriel génère deux emplois dans les services. Surtout, derrière les chiffres et les statistiques, ce sont des milliers de salariés qui sont confrontés à la brutalité des plans de licenciements, des fermetures de sites, du déclassement des territoires.

L’investissement productif et son financement : des enjeux de souveraineté autant que de compétitivité
Depuis l’alternance de 2012, le redressement productif, c’est-à-dire la consolidation et la conversion technologiques, écologiques, énergétiques, sociales, de l’outil productif en général et de l’industrie en particulier, constitue, avec le rétablissement des comptes publics et la reconstruction d’une éducation nationale, la colonne vertébrale de l’action de François Hollande, du gouvernement et de la majorité. Une nouvelle doctrine économique se définit à mesure que sont mis en place les leviers d’action. Elle se fonde sur quatre piliers  : le soutien à la compétitivité dans ses dimensions d’innovation et de coûts, le retour en force de la puissance publique pour anticiper les défis et fixer les priorités, le financement des PME et des entreprises de taille intermédiaire (ETI) avec la structuration de filières stratégiques

C’est le modèle social – autre grave fragilisation – qui paye les frais de la désindustrialisation : aujourd’hui, l’industrie consacre 18 % de sa valeur ajoutée aux cotisations sociales patronales, contre 12 % pour les services, soit 1,5 fois plus. La perte d’emplois industriels a donc asséché le financement de la protection sociale, sans que le secteur des services vienne prendre le relais : les salaires y sont globalement plus faibles – et donc moins générateurs de contributions sociales – et de nombreux allégements de cotisations ont accentué le manque à gagner.
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organisant les relations avec les grands donneurs d’ordres, le dialogue social et la conjugaison des droits des salariés avec les capacités d’adaptation à la conjoncture des entreprises. La Banque publique d’investissement (BPI) est désormais le bras armé de la puissance publique pour compenser les défaillances du marché quand les entreprises, et notamment les PME, le sollicitent. Alors qu’avant la crise financière de l’automne 2008, l’écart moyen des taux d’intérêt proposés aux PME indépendantes et grands groupes était inférieur à 0,5 %, il augmente brutalement, pour se stabiliser, depuis le printemps 2010, entre 1,3 % et 1,5 %.9 En d’autres termes, il s’agit de conjurer le risque de credit crunch qui menace des entreprises dont la qualité et la viabilité des projets ne sont pas contestables. Intégrant les moyens d’intervention d’OSEO, du Fonds stratégique d’investissement (FSI) et de CDC entreprises, la BPI accompagne les entreprises en croissance ou en mutation à tous les stades de leur développement, de l’amorçage à la reprise-transmission  : en finançant l’innovation sous la forme de subventions et d’avances remboursables, en garantissant des prêts, en cofinançant – aux côtés des banques « classiques » – des prêts bancaires à moyen et long terme, en consolidant les fonds propres des PME, ETI et des grandes entreprises de souveraineté ou stratégiques (par exemple pour les protéger face à des OPA hostiles), et en coordonnant les soutiens financiers à l’export. La BPI a aussi pour mission de prendre des risques que d’autres établissements

Avec d’autres députés du groupe Socialiste, Républicain et Citoyen, membres de la commission des finances, nous avons proposé – et obtenu – un contrôle de l’utilisation du CICE dont le produit ne pourra notamment pas financer l’augmentation des rémunérations des personnes exerçant des fonctions de direction dans l’entreprise, ni la distribution de dividendes aux actionnaires. L’objectif, c’est l’investissement dans la recherche, l’innovation, la formation, la présence à l’international, la certification et bien sûr l’embauche.

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Redressement, investissement, financement : la production priorité nationale

Le Dossier
à la nature, dissuade les mauvais comportements et accélère les mutations  »12. L’outil fiscal est indispensable si nous voulons économiser l’énergie, lutter contre le changement climatique, préserver la santé, sauvegarder la biodiversité et protéger les espaces ruraux. Cela suppose effectivement que nos prélèvements obligatoires, outre le travail, le capital, la consommation des biens et des services, prennent en compte demain les ressources naturelles et les pollutions. Députés et sénateurs ont beaucoup et bien travaillé sur le sujet. En matière de fiscalité écologique, quatre idées simples et fortes peuvent fédérer les approches  : qu’elle s’inscrive dans une réflexion globale sur la fiscalité qui ne saurait être saucissonnée, sauf à être rendue illisible et catégorielle, ce qui serait doublement contraire à l’impôt citoyen  ; que le produit de la fiscalité écologique soit affecté aux investissements et à l’accompagnement de la transition écologique et énergétique ; que la mise en œuvre de la fiscalité écologique soit progressive et qu’elle fasse l’objet d’une compensation, le temps qu’ils s’adaptent, pour les ménages modestes et les classes moyennes, les secteurs d’activité exonérés (transport routier, agriculture, pêche, etc.) et les entreprises exposées à la concurrence internationale ; enfin, tenant compte de ces principes, que les premiers actes d’une véritable fiscalité écologique soient inscrits dès la loi de finances pour 2014, sachant qu’une part du financement du Crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE) doit provenir de la fiscalité écologique.

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Dans la bataille de la reconquête productive pour l’emploi et la compétitivité, l’Europe n’est pas, pour les socialistes, un « front secondaire ». Au contraire. Elle est le champ d’action politique, économique et institutionnel crucial. Que l’on parle finances publiques, compétitivité ou éducation, le redressement intérieur et la réorientation communautaire sont les deux faces d’une même médaille.

désormais en bénéficier au titre des dépenses d’innovation et prototypes. C’est l’ensemble du tissu productif qui doit être soutenu et structuré. En témoigne la signature à l’Élysée, le 17 mars dernier, d’une commande de 234 Airbus A320 par la compagnie indonésienne Lion air d’une valeur de 18,4 milliards d’euros. Ce succès éblouissant marque l’excellence de la filière aéronautique française : depuis des décennies, une recherche intensive et continue, un écosystème vertueux de collaboration entre constructeurs, équipementiers, fournisseurs, motoristes et centres de formation ont permis de forger une filière aéronautique de tout premier plan. Cet exemple, le gouvernement a souhaité s’en inspirer en impulsant la mise en place de douze filières10 dans des domaines stratégiques. Avec les professionnels, les partenaires sociaux et les pôles de compétitivité, il définit un cap, un «  levier d’Archimède  » qui mobilise l’ensemble des acteurs, des donneurs d’ordre aux sous-traitants. Dans l’automobile, l’objectif, c’est le véhicule 2 litres à horizon 2020. Dans la construction navale, c’est le navire écologique, qui consommera 50 % de carburant en moins. Dans le ferroviaire, c’est le TGV du futur qui doit être mis en circulation à l’horizon 2018. Pour ces filières stratégiques, le mot d’ordre, c’est la montée en gamme  ! Louis Gallois le rappelle  : « On achète une Audi parce que c’est une Audi et non parce qu’elle est bon marché. En revanche, on achète une Renault ou une Peugeot parce qu’elle est meilleur marché qu’une Skoda, une Opel, une Toyota ou une Hyundai… ».11 La réforme de l’épargne réglementée est également à l’ordre du jour du Parlement. Comment faire «  profiter  » l’économie française de l’abondante épargne financière des Français  ? Les députés socialistes Karine Berger et Dominique Lefebvre, dans un rapport récent, proposent de réorienter 100  milliards d’euros de cette épargne vers le financement des entreprises d’ici 2017, dont un quart vers les ETI et les PME. Dans la mesure où la part des entreprises françaises détenue par des investisseurs étrangers tend à augmenter,
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une reprise en main par l’épargne des Français sur ce capital se justifie. Ces 100  milliards ne représentant qu’environ 3 % du montant total de l’épargne des Français (qui s’élèvent à environ 3  600 milliards), la réaffectation proposée paraît tout à fait accessible. Réindustrialiser le pays, c’est aussi revaloriser l’image sociale de l’industrie et réaffirmer le rôle central de l’enseignement professionnel et de la voie technologique. Pour réindustrialiser le pays, encore faut-il disposer demain d’une main-d’œuvre qualifiée dans l’Hexagone. L’un des enjeux, relevés par l’État et les Régions à travers les plans prévisionnels de développement des formations professionnelles, réside dans l’anticipation des métiers en tension. Comment imaginer, par exemple, qu’une filière française de la production d’éoliennes en mer se structure du Havre à SaintNazaire si le pays manque de chaudronniers, d’électriciens, d’ajusteurs, de tourneurs, ces métiers de base de l’industrie dont ont tout autant besoin l’automobile ou l’aéronautique pour leur développement ? Autre défi : préparer la transition écologique grâce à une fiscalité repensée qui, pour reprendre les propos de François Hollande lors de la conférence environnementale, « taxe moins le travail, mais plus les pollutions ou les atteintes

Pour réindustrialiser le pays, encore faut-il disposer demain d’une main-d’œuvre qualifiée dans l’Hexagone. L’un des enjeux, relevés par l’État et les Régions à travers les plans prévisionnels de développement des formations professionnelles, réside dans l’anticipation des métiers en tension. Comment imaginer, par exemple, qu’une filière française de la production d’éoliennes en mer se structure du Havre à Saint-Nazaire si le pays manque de chaudronniers, d’électriciens, d’ajusteurs, de tourneurs, ces métiers de base de l’industrie dont ont tout autant besoin l’automobile ou l’aéronautique pour leur développement ?

Le combat européen
Dans la bataille de la reconquête productive pour l’emploi et la compétitivité, l’Europe n’est pas, pour les socialistes, un «  front secondaire  ». Au contraire. Elle est le champ d’action politique, économique et institutionnel crucial. Que l’on parle finances publiques, compétitivité ou éducation, le redressement intérieur et la réorientation communautaire sont les deux faces d’une même médaille. Or, il y a faire ! Les faiblesses de l’Union

sont connues et le format de l’exercice ne permet pas ici de les évoquer toutes. Trois doivent être clairement pointées et, surtout, surmontées. La politique commerciale est tragiquement naïve  : le dumping social et environnemental s’exerce à haute intensité sur nos économies et Bruxelles, dans une synthèse improbable de Nietzsche et Schumpeter, semble s’imaginer que ce qui ne détruit pas complètement l’économie européenne la rend plus forte. Résultat : l’Union européenne affichait en 2010 un déficit de 169 milliards d’euros avec la Chine. Dans les échanges, la réciprocité commerciale n’est ni un vain mot, ni un gros mot. Autre incohérence : la politique de la concurrence, tellement dogmatique. Elle a été édifiée pour homogénéiser le marché unique. C’est chose faite. Mais elle fonctionne désormais à contretemps  : la foudre de la Commission s’abat quand une aide dépasse 200  000  euros alors que les Chinois, les Indiens, les Canadiens et même les Américains subventionnent massivement les industries qu’ils jugent stratégiques. Le gouvernement chinois a ainsi accordé récemment une aide de cinq milliards d’euros à la recherche sur la batterie électrique13. Dernier totem à remettre en cause  : celui de l’euro cher. L’euro, au cours de ces sept dernières années, est resté en moyenne au-dessus de 1,30  dollars américain. C’est une politique darwinienne  : les forts sont avantagés, les faibles sont affaiblis. Louis Gallois le rappelle14 : selon les données du Bureau of Labor Statistics (BLS) américain, entre  2000 et 2010, le coût horaire du travail dans l’industrie

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Redressement, investissement, financement : la production priorité nationale

Louis Gallois le rappelle : selon les données du Bureau of Labor Statistics (BLS) américain, entre 2000 et 2010, le coût horaire du travail dans l’industrie française n’a augmenté que de 32 % en euros, mais de 90 % en dollars, soit une augmentation trois fois plus élevée du fait de la conversion des monnaies. Cela entraîne mécaniquement une hausse du coût de la maind’œuvre très supérieure à celle observée au Japon (+ 26 %) ou aux États-Unis (+ 39 %), mais aussi dans de nombreux pays émergents, dont les monnaies sont liées le plus souvent au dollar.

française n’a augmenté que de 32 % en euros, mais de 90 % en dollars, soit une augmentation trois fois plus élevée du fait de la conversion des monnaies. Cela entraîne mécaniquement une hausse du coût de la main-d’œuvre très supérieure à celle observée au Japon (+  26  %) ou aux États-Unis (+  39  %), mais aussi dans de nombreux pays émergents, dont les monnaies sont liées le plus souvent au

dollar. L’ancien dirigeant d’EADS cite également un chiffre sans appel : quand l’euro gagne dix centimes par rapport au dollar, EADS perd un milliard d’euros dans sa compétition avec Boeing. Ces enjeux – auxquels s’ajoutent ceux de l’harmonisation fiscale et sociale, ainsi que du financement des infrastructures énergétiques, numériques et de transports collectifs à l’échelle continentale – sont décisifs pour la reconquête productive en France et pour que l’Union cesse d’être le seul espace sans croissance d’un monde qui n’en manque pas. À cet égard, la discussion avec la droite allemande s’impose comme un rendez-vous obligé  : l’amitié entre la France et l’Allemagne, ce n’est pas l’amitié entre la France et la politique européenne de Madame Merkel. Cette question sera au cœur de la prochaine convention nationale du Parti socialiste sur l’Europe. C’est aussi l’un des défis historiques de la gauche française que nous ne pourrons relever qu’à la condition d’avoir les idées claires  : la réorientation de l’Europe est l’un des leviers du redressement de la France, elle ne saurait lui servir de substitut.

Philippe Berna
est président du Comité Richelieu1 et dirigeant de la société Kayentis.

Des entreprises pour l’innovation et la croissance

A

1. Hervé Le Bras et Emmanuel Todd, Le mystère français, La République des idées, Seuil, 2013, p. 147. 2. Ibid, pp. 148-149. 3. Lilas Demmou, « La désindustrialisation en France. Une analyse des déterminants intérieurs (évolution de la structure de la demande et externalisation auprès du secteur des services) et extérieurs (concurrence internationale) du recul de l’industrie en France entre 1980 et 2007 », Les Cahiers de la DG Trésor, juin 2010. 4. Ibid. 5. Patrick Artus, Enjeux Les Échos, octobre 2009. 6. Patrick Arnoux, « Les trois dogmes assassins à l’origine de la désindustrialisation de la France », in Le nouvel économiste.fr, 2012. 7. Souligné par le Pacte pour la compétitivité de l’industrie française, rapport remis au Premier ministre par Louis Gallois, Commissaire général à l’investissement, 5  novembre 2012. http://www.gouvernement.fr/sites/default/files/ fichiers_joints/rapport_de_louis_gallois_sur_la_competitivite_0.pdf 8. Guillaume Duval, « Pourquoi le financement de la protection sociale pénalise l’industrie », Alternatives économiques, novembre 2012. 9. Source : Banque de France. 10. Les secteurs concernés sont l’information et la communication, les éco-industries (dont industries de l’énergie), l’aéronautique, l’automobile, le ferroviaire, le naval, la chimie et les matériaux (dont chimie verte), l’industrie et les technologies de santé, le luxe et la création, les industries des biens de consommation et de l’aménagement, l’agroalimentaire et l’agro-industrie, le nucléaire. 11. L’avenir de la politique industrielle française, institut Diderot, novembre 2012. 12. Discours prononcé le 14 septembre 2012. 13. Arnaud Montebourg, « L’esprit du redressement productif », colloque de la Fondation Res Publica, 26 novembre 2012. 14. Op cit. LA REVUE SOCIAlIsTE N° 50 - 2E TrIMEsTrE 2013

lors même que les TPE, les PME et les ETI connaissent une période difficile et que l’impact social s’avère de plus en plus lourd, avec un nombre d’emplois détruits en progression de 8,5 % par rapport à 2011, le Comité Richelieu adresse un message clair  : les restrictions budgétaires et les réflexions sur la dépense publique et la fiscalité, si elles sont nécessaires et appellent des décisions rapides et courageuses, ne peuvent pas suivre une autre voie que celle qui mène la France vers une plus grande compétitivité, de la croissance et des emplois. Dans un contexte qui exige d’avoir une vision claire et de définir une stratégie économique et industrielle en adéquation avec notre temps, l’innovation et les entreprises innovantes ne sont pas des sujets à la marge. Au contraire, elles doivent être fortement intégrées à la stratégie économique nationale et européenne et figurer parmi les priorités, car elles sont source de croissance et peuvent donner

à la France le nouveau souffle économique et social dont elle a profondément besoin. Cette conviction est d’autant plus forte que, chaque jour et partout sur le territoire, nous constatons que de nombreuses entreprises innovantes, de la plus petite à celle qui atteint une taille intermédiaire, s’intéressent aux besoins de notre société, créent des emplois, ont une dimension humaine, disposent de formidables capacités d’expertise et de recherche, sont en mesure d’apporter des solutions, de concevoir et de fabriquer des produits, de se projeter dans l’avenir et d’y emmener notre économie ainsi que les femmes et les hommes dont elle dépend. De la chimie en passant par les TIC, l’environnement, l’énergie, les transports, l’économie sociale et solidaire, l’administration, la défense, le bâtiment, les services ou encore la santé, l’agriculture ou l’agroalimentaire, la France dispose d’un véritable potentiel de développement. Mais nous attirons l’attention de chacun  : si la France dispose d’un véritable potentiel, elle ne doit pas pour autant négliger le monde qui l’entoure et

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Des entreprises pour l’innovation et la croissance

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structures publiques d’achats (nationales et régionales). Des indicateurs de mesure et des objectifs pourraient être fixés pour les acheteurs s’agissant de l’achat d’innovation. Cette mesure fait écho à la proposition du rapport de Louis Gallois sur la compétitivité qui prévoit la création d’un mécanisme d’orientation de la commande publique vers des innovations et des prototypes élaborés par des PME, à hauteur de 2 %. Elle concourt également à l’objectif de développement des PME visé par une autre proposition du rapport de Louis Gallois qui demande la mise en place d’un « Small Business Act  » et d’un «  Small Business Innovation Research » comme cadre de cohérence des dispositifs en faveur de la croissance des PME. Enfin, si le Comité Richelieu rassemble aujourd’hui des entreprises «  technologiques  », nous considérons que toutes les formes d’innovations, « technologiques » comme « non technologiques », ont leur place dans le champ de l’innovation. Le discours que nous portons et la sensibilisation que nous souhaitons concernent autant l’une que l’autre.

61 sont fermés à l’adhésion depuis le 1er janvier 2005. Afin de privilégier une démarche entrepreneuriale et l’initiative participative, le Comité Richelieu met tout particulièrement en avant son souhait de voir créer un Plan d’épargne entrepreneuriat et innovation (PEEI), qui, sur le modèle du Plan d’épargne logement (PEL), aidera toute personne qui souhaite créer une entreprise, ou participer à la création d’une entreprise, à se constituer un capital préalable. Ce nouveau dispositif permettra d’épargner en vue de bénéficier d’un prêt pour entreprendre, investir dans des EIC ou, mieux encore, créer sa propre EIC. Le titulaire bénéficiera d’un taux avantageux et d’un abondement significatif (de l’ordre de 1 à 3 fois l’épargne) avec un système de garantie sur les actions et non sur les biens propres. Par exemple, 100  000  euros épargnés sur 10 ans donnent droit à 100 000 euros de prêt pour investir dans une EIC comme actionnaire non participant, 200  000  euros de prêt pour créer une entreprise non EIC et 300  000  euros de prêt pour créer sa propre EIC.

les dynamiques qui animent ce monde. Un monde où tout s’accélère, où les États que l’on appelait émergents ont émergé, où la libre circulation devient à chaque instant une réalité plus grande et où la concurrence peut être rude. Dans cet environnement, le potentiel de la France peut être fragilisé mais n’est pas condamné. Au Comité Richelieu, notre conception de l’entreprise d’innovation et de croissance (EIC) est non seulement au service de la compétitivité, de la croissance et de l’emploi mais permet également de répondre aux exigences économiques, sociales et responsables de notre société qui réclame légitimement plus d’enthousiasme, de confiance, de liberté et de solidarité.

Nous pensons que la dimension culturelle et sociale joue un rôle extrêmement important car elle conditionne et prédispose l’ensemble de la société, des ouvriers aux chefs d’entreprise en passant par les employés, les enseignants, les administrations, les responsables politiques et syndicaux ou encore la jeunesse de notre pays. Pour se tourner définitivement du côté de l’innovation, la France doit cesser d’avoir peur. Elle doit admettre l’échec et valoriser la réussite.

Pour un projet économique et social collectif : diffuser la culture de l’innovation auprès de tous les acteurs de la société
Nous pensons que la dimension culturelle et sociale joue un rôle extrêmement important car elle conditionne et prédispose l’ensemble de la société, des ouvriers aux chefs d’entreprise en passant par les employés, les enseignants, les administrations, les responsables politiques et syndicaux ou encore la jeunesse de notre pays. Pour se tourner définitiveLA REVUE SOCIAlIsTE N° 50 - 2E TrIMEsTrE 2013

ment du côté de l’innovation, la France doit cesser d’avoir peur. Elle doit admettre l’échec et valoriser la réussite. Nous proposons d’engager une vaste action de sensibilisation qui concernerait l’ensemble de ces publics au travers de l’Éducation nationale, l’enseignement supérieur et la recherche, les moyens de communication institutionnels et notamment numériques ou encore, la création de toujours plus d’espaces dédiés à l’innovation et à l’entrepreneuriat partout sur le territoire et partout dans l’entreprise. Par ailleurs, et notamment parce que nous rassemblons des entreprises à taille humaine, nous sommes conscients que l’impact de la crise actuelle sur les salariés est particulièrement violent. L’incompréhension, le désespoir, le sentiment d’être trompé et abandonné ou encore celui de l’injustice peuvent rapidement s’emparer des personnes qui perdent leur emploi, craignent de le perdre ou encore éprouvent des difficultés à en trouver un, ou en retrouver un. C’est pour cela que nous voulons sensibiliser les syndicats à la culture de l’innovation : pour renforcer la compréhension et la confiance mutuelles entre les salariés et les entreprises et pour créer des dynamiques positives de développement et d’épanouissement tant économique, pour l’entreprise, qu’individuel, pour l’ensemble des salariés. Par le biais de formations et d’actions spécifiques, le Comité considère qu’il est indispensable d’associer les syndicats de salariés qui deviendraient alors des acteurs de l’acceptation et de la diffusion de cette culture de l’innovation. Par ailleurs, il faut mettre en place, au sein des organisations publiques et privées, des communautés d’innovation. C’est-à-dire des réseaux d’«  Early Adopters » ou de « primo-adoptants » qui seraient en charge d’aller découvrir et tester des innovations en relation avec leurs stratégies d’entreprise. Ce dispositif permettrait de faire se rapprocher les fonctions R&D et achat des entreprises et de revaloriser le rôle des acheteurs dans les relations avec les parties prenantes en les incitant à faire émerger des innovations. Il s’agirait de déployer ces réseaux au sein des communautés d’acheteurs d’une filière ou d’un écosystème mais également au sein des

Pour une implication de tous : inciter chaque Français à investir dans un projet entrepreneurial
L’expérience prouve que l’incitation fiscale reste le meilleur dispositif pour réconcilier les Français avec l’investissement productif. Le Comité Richelieu demande à l’État d’engager une action significative en faveur d’une épargne orientée vers l’innovation. À partir des supports actuels de l’épargne populaire plusieurs types de produits sont envisageables comme un Plan d’épargne innovation et croissance (PEIC) sur le modèle du PEA, ou un contrat assurance-vie innovation qui pourrait consister tout simplement à redynamiser des contrats créés en 1998. Ces contrats avaient pour but, à l’origine, de réorienter l’épargne des ménages vers le financement des entreprises françaises, puis européennes, grâce à une incitation fiscale consistant à exonérer au bout de 8 ans les produits générés. Les contrats

Pour rendre possible le développement de l’entreprise et la création d’emplois : accélérer l’entrée sur le marché et faire naître des champions par le financement collaboratif et participatif
La priorité pour les entreprises innovantes reste et restera l’accès au marché, la première commande et la première référence. La réflexion à mener dans ce domaine doit viser à résoudre l’un des défauts majeurs du système actuel  : il existe un déséquilibre flagrant entre le niveau d’aides en amont pour faciliter l’émergence de projets innovants et le niveau d’aides en aval pour faciliter l’accès à la première commande. Il est donc crucial d’établir un lien de cohérence entre les outils de financement en amont avec ceux proposés en aval. C’est ainsi

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vation ensemble, en favorisant les opportunités de partenariats, de cofinancement et d’achats.

63 entreprises, ETI, PME et start-ups, monde associatif) qui permettra de rendre visible la diversité de l’innovation (à la façon des conseillers du Commerce extérieur). Ces experts seraient au cœur d’un « Pacte Innovation » conclu entre l’ensemble des acteurs de l’innovation et de la croissance. Bien au-delà d’un coup de communication, ils seraient des facilitateurs, des coordonnateurs et des médiateurs. Enfin, nous pensons que, de manière non seulement symbolique mais également du fait de l’impact juridique et culturel que cela impliquerait, il conviendrait d’incorporer la «  liberté d’entreprendre et d’innover » dans notre bloc de constitutionnalité.

Il existe un déséquilibre flagrant entre le niveau d’aides en amont pour faciliter l’émergence de projets innovants et le niveau d’aides en aval pour faciliter l’accès à la première commande. Il est donc crucial d’établir un lien de cohérence entre les outils de financement en amont avec ceux proposés en aval. C’est ainsi que nous pourrons multiplier les succès tout en raccourcissant les durées d’incubation des projets.

que nous pourrons multiplier les succès tout en raccourcissant les durées d’incubation des projets. Parce que le système actuel ne repose sur une logique ni d’engagement, ni de résultat, manquant ainsi d’atteindre efficacement son objectif premier, nous proposons de le faire évoluer. Dès le démarrage du projet, le Crédit impôt recherche (CIR) pourrait être attribué sur la base d’un business plan et d’un engagement du créateur d’entreprise (pour les PME) ou du porteur du projet (pour les grands groupes) sur des objectifs à moyen/long terme. Ainsi, plutôt que d’attribuer une succession d’aides, il y aurait un montant total éligible accordé une fois pour toutes. En contrepartie, les organismes attributaires limiteraient leur contrôle et adopteraient plutôt une attitude bienveillante et encourageante. Ce système d’attribution permettrait de mettre en place un modèle de préfinancement total ou partiel du CIR pour les PME. Cette approche sélective serait plus efficace et permettrait de mettre fin à l’attitude de certaines entreprises qui se détournent d’une approche marché au profit d’une «  chasse aux primes ». Par ailleurs, cela permettrait d’instaurer un climat de confiance et une stabilité plus importante pour l’entrepreneur, dans ses rapports avec l’administration. Cet engagement se traduirait notamment par la conclusion d’un rescrit « bienveillant » constituant l’acte de confiance et d’explication à priori qui permet d’éviter les contrôles à posteriori ainsi que les redressements qui représentent par ailleurs un coût pour l’administration.
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Par ailleurs, nous avançons l’idée de mettre en place un critère participatif pour le calcul du CIR des grands comptes. Ce système permettrait une meilleure synergie entre TPE/PME/ETI et grands comptes et aurait pour avantage d’optimiser l’allocation des aides dès les débuts des programmes de R&D, aides qui pourraient logiquement être redéployés via la Banque publique d’investissement au travers d’un soutien en aval facilitant le financement de prototypes et/ou l’accès à la première commande. Une boucle vertueuse dans laquelle tous les acteurs publics et privés se retrouvent gagnants à budget constant. Ainsi, dans le système actuel, un grand groupe qui dépense 30 millions d’euros en R&D toucherait au titre du CIR 9 millions d’euros (soit environ 30 % de 30 millions d’euros). Dans le système de CIR participatif, pour toucher la même somme, l’entreprise devrait avoir sous-traité 4,5 millions d’euros à des entreprises innovantes, soit 15 % de ses dépenses. À 100 millions d’investissement en R&D, soit le montant maximal pour le taux de 30  % de remboursement, l’entreprise devrait avoir sous-traité 15 millions d’euros pour atteindre le plafond de 30 millions d’euros. En complément, la mise en place de la Banque publique d’investissement pourrait jouer un rôle d’accélérateur dans l’accès au marché. Le Comité Richelieu propose de mettre en œuvre des programmes de financement pour l’industrialisation d’innovation au travers de prêts dont les critères d’éligibilité seraient basés sur les fonds propres de la PME augmentés du montant d’une première commande innovante d’un grand compte. Cette mesure permettrait de rééquilibrer l’amont et l’aval du processus entrepreneurial en rendant plus rapide et sûr le passage de l’innovation à l’industrialisation du produit. Enfin, et parce qu’en France, les écosystèmes regroupant grands comptes et TPE/PME/ETI innovantes, capacité entrepreneuriale et fonds propres sur des marchés de moins de 100 millions d’euros, c’est-à-dire des marchés embryonnaires, n’existent pas, il convient de développer les échanges ou les aides entre TPE/PME/ETI d’un même écosystème qui peuvent avoir intérêt à développer une inno-

Un « Pacte Innovation » conclu entre tous les acteurs de l’innovation et de la croissance
L’ensemble des propositions présentées dans cet article ne pourra être mis en œuvre sans l’existence d’un corps d’experts innovation (sur le modèle des experts ANVAR pour l’innovation technologique étendue à l’innovation non technologique) issus de tous horizons (académique, recherche, grandes

1. Le Comité Richelieu est l’association française des Entreprises d’innovation au service de la croissance (EIC). Il rassemble plus de 300 entreprises et s’adresse à un réseau de 4000 entreprises, petites et moyennes.

Entreprises, Monde, Europe

Thomas Chalumeau
est membre de la commission économique du PS

La France a la capacité de réussir dans la mondialisation

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e nombreuses entreprises françaises doivent aujourd’hui se battre pour faire face au durcissement de la compétition internationale. Aider nos entreprises à faire face aux grandes mutations de l’économie mondiale est un impératif pour faire réussir la France dans la mondialisation et permettre le retour de la croissance et de l’emploi dans notre pays. L’innovation et la conquête des marchés liées aux nouvelles classes moyennes des pays émergents seront les clés de la croissance et de l’emploi de demain. Et il n’existe aucune fatalité à ce que la France figure parmi les perdants de la mondialisation, comme le montre le succès de nos meilleures entreprises. Toutes les économies développées renouent avec une politique industrielle et de soutien aux entreprises mieux affirmée. La France ne peut rester à l’écart de ce mouvement, la gauche pas plus qu’une autre, dès lors que ce soutien plus affirmé

au secteur productif trouve de justes contreparties dans les responsabilités que les entreprises sont prêtes à assumer vis-à-vis de leurs salariés et du pays (responsabilité sociale et environnementale, efforts d’innovation). Il est possible de maintenir un équilibre entre les exigences économiques et les attentes sociales. Pour les Français, l’économie doit être au service d’un modèle de croissance et de justice. En attendant le «  réveil  » de l’Europe dans le domaine industriel et de bâtir une mondialisation mieux régulée, aider nos entreprises dans la mondialisation impose en particulier de réinventer un « État stratège » garant de nouvelles formes de contractualisation avec l’industrie, et de soutenir mieux encore nos créateurs et PME/ETI1 dans les domaines de l’export, de l’innovation technologique et de la montée en gamme. Deux éléments clés de la «  nouvelle politique industrielle  » esquissée par l’État et les Régions depuis quelques mois. Un enjeu crucial pour notre pays, mais aussi pour la gauche, invitée à repenser sa relation avec l’entre-

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Le Dossier
s’agit simplement de définir des règles plus justes pour retenir nos entreprises, empêcher l’érosion de notre tissu industriel, et faire en sorte que nos grandes sociétés trouvent davantage intérêt à fabriquer chez nous plutôt qu’en Europe de l’Est ou en Asie. – La seconde série de handicaps est proprement « française » et dessine les termes de ce que peut et doit faire la puissance publique  : réinventer un « État stratège » garant de nouvelles formes de contractualisation avec l’Industrie, et soutenir mieux encore nos créateurs et PME/ETI.

69 Les pertes de parts de marché et le creusement de notre déficit commercial depuis 15 ans se sont faits essentiellement dans les industries fortes en capital et dans celles à fort contenu de R&D, plutôt que dans les industries de main-d’œuvre  : les entreprises françaises sont en train de passer à côté de la troisième révolution industrielle, celle de la technologie et des services à forte intensité intellectuelle. Les salariés et les ménages sont les premiers touchés par cet affaiblissement. Depuis le début des années 2000, nous avons collectivement perdu environ 0.5 % de pouvoir d’achat par an du fait de ce recul de compétitivité. Sans ce facteur, nous aurions au bas mot un demi-million de chômeurs en moins (près de 500 000 emplois industriels ont été perdus en 10 ans), ce qui nous ramènerait au niveau allemand, l’un des plus bas d’Europe, et notre déficit budgétaire serait moindre de 2,5  % avec une dette publique de 60 %. La «  mondialisation  » des échanges a bien sûr sa part de responsabilité. Mais d’autres pays s’en sortent bien mieux2. Depuis 2000 l’évolution de la production de notre appareil productif a « décroché » de manière spécifique par rapport à la demande qui lui était adressée, tant domestique qu’internationale : l’offre de nos entreprises ne suit plus les inflexions de la demande quand elle est dynamique, et souffre de sa faiblesse lorsqu’elle ralentit. Non que la France soit dépourvue d’atouts. Ils sont légions et abondamment présentés dans les rapports ministériels depuis 30 ans  ! Vigueur

prise, si elle veut pleinement réconcilier la France avec la mondialisation.

Trois mutations majeures dans la mondialisation
De nombreuses entreprises françaises doivent aujourd’hui se battre sur le front de l’innovation comme sur celui des coûts de production, face à une compétition de plus en plus dure. Cette « violence » de la mondialisation n’est pas anodine : le monde est en train de connaître trois mutations majeures qui redessinent les rapports de force au sein de l’économie mondiale : – une « révolution des échanges » liée au basculement du monde vers l’Asie et les pays émergents, qui intensifie la mise en concurrence des États et des modèles sociaux ; – une nouvelle « révolution industrielle », la troisième en deux siècles et demi (1780, 1880, 1980), fondée sur les nouvelles technologies et internet, qui rend nécessaire une puissante implication et évolution de l’État sur ces sujets ; – une révolution du modèle « entrepreneurial », les gagnants de la mondialisation seront ceux qui, demain, sauront innover, financer l’innovation et attirer et former les talents sur leur territoire –, laquelle questionne à la fois le modèle universitaire français, le lien entre l’État, les universités et les entreprises, et le modèle de financement et d’innovation en France. Les entreprises françaises subissent ces extraordinaires mutations en déployant d’intenses efforts pour s’adapter à cette nouvelle donne, qui pénètrent l’ensemble des secteurs et tissus économiques. Mais comme leurs homologues européennes, elles restent pénalisées par deux types de handicaps dont il est impératif de prendre la mesure : – Le premier est lié à l’état de la construction européenne. L’Europe défend mal ses entreprises dans la mondialisation  : pas d’utilisation de l’arme du taux de change ; pas de véritable politique industrielle communautaire jusqu’au début des années
LA REVUE SOCIAlIsTE N° 50 - 2E TrIMEsTrE 2013

L’Europe défend mal ses entreprises dans la mondialisation : pas d’utilisation de l’arme du taux de change ; pas de véritable politique industrielle communautaire jusqu’au début des années 2000 ; un renforcement du marché intérieur qui reste la matrice de la construction européenne, chaque État étant invité dans ce cadre à renforcer sa compétitivité respective ; une politique de la concurrence qui interdit les oligopoles ou la constitution de « champions européens » du seul fait de leur taille, là où les autorités américaines les autorisent.

2000  ; un renforcement du marché intérieur qui reste la matrice de la construction européenne, chaque État étant invité dans ce cadre à renforcer sa compétitivité respective  ; une politique de la concurrence qui interdit les oligopoles ou la constitution de « champions européens » du seul fait de leur taille, là où les autorités américaines les autorisent quand ils restent innovants pour les consommateurs et le reste de l’économie (cf. Apple ou Microsoft). L’Europe peut faire mieux et bien plus encore pour aider nos entreprises dans la mondialisation  : en réinvestissant puissamment dans l’économie de la connaissance et les secteurs d’avenir ; en posant un cadre plus favorable à la politique industrielle au sens large (champions industriels européens  ; politique de l’énergie  ; «  Business Act » en faveur des PME européennes) ; en assurant aussi une convergence des règles fiscales en Europe par le haut et en forgeant un euro juste au service de nos entreprises dans la mondialisation (ce qui implique in fine de placer la politique de change, menée par la Banque centrale européenne, sous l’impulsion politique de l’Eurogroupe). Quant à la «  préférence communautaire », elle est sans doute nécessaire dans les cas de dumping pratiqué par certains pays. Sans basculer dans un protectionnisme à courte vue, il

Depuis dix ans, la France décline dangereusement dans la mondialisation
Il n’existe aucune fatalité à ce que la France figure parmi les perdants de la mondialisation. Le succès de nos meilleures entreprises le montre dès aujourd’hui : Airbus, Renault, L’Oréal, énergie, agroalimentaire… Et notre expertise en matière d’eau, d’environnement, d’énergie, de transport le montrera demain dans la mise en œuvre des technologies vertes. La France demeure également une destination de premier ordre pour les investissements directs étrangers, avec 20  000 entreprises étrangères sur son sol, leurs 2 millions d’emplois et 700 décisions nouvelles d’investissements étrangers créateurs d’emplois par an. Mais, au-delà de ses étendards nationaux, la crise financière de 2008 a révélé l’ampleur des problèmes de compétitivité de nombreuses entreprises françaises dans la mondialisation. À l’exception de quelques grands groupes du CAC 40 qui réalisent désormais l’essentiel de leur chiffre d’affaires et de leurs investissements en dehors de notre pays, nos parts de marché diminuent à l’international depuis le début des années 2000. Elles ont chuté de près de 40 % en 10 ans et notre déficit commercial s’est creusé de manière ininterrompue. Avec, à la clé, la destruction de centaines de milliers d’emplois.

Les salariés et les ménages sont les premiers touchés par cet affaiblissement. Depuis le début des années 2000, nous avons collectivement perdu environ 0.5 % de pouvoir d’achat par an du fait de ce recul de compétitivité. Sans ce facteur, nous aurions au bas mot un demi-million de chômeurs en moins (près de 500 000 emplois industriels ont été perdus en 10 ans)

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capital-risque y est très peu développé. Au total, l’insuffisance de l’investissement physique dans notre pays depuis 2000, la baisse de l’effort d’innovation, et le faible renouvellement du tissu des entreprises expliquent, bien plus que le seul coût du travail même, si celui-ci en a sa part, le déclin des positions commerciale de nos entreprises dans la mondialisation.

71 de la Banque publique d’investissement, plan numérique, nouveaux objectifs ambitieux fixés à l’Agence française pour les investissements internationaux (AFII) – ou sont en préparation : réforme du financement de l’économie, soutien à la filière agroalimentaire. Au regard de ces annonces, trois grandes idées fortes se dégagent, qui dessinent l’esquisse d’une nouvelle stratégie d’appui de nos entreprises dans la mondialisation.

Nous avons de très belles grandes entreprises mais le segment par taille d’entreprise le plus « exportateur » est celui qui fait le plus cruellement défaut en France : seul 18 % des entreprises de plus de 50 salariés sont de taille réellement intermédiaire – entre 250 et 5 000 salariés – alors même que 83 % des exportations émanent des entreprises de plus de 250 salariés.

démographique, productivité d’une partie de sa main-d’œuvre, abondance de l’épargne, qualité des infrastructures, excellence mondiale de certains secteurs… Mais notre pays s’est ingénié méthodiquement à les gâcher : Un déficit d’innovation majeur. La France consacre moins de 1,5 % du PIB à l’enseignement supérieur, contre 3  % pour les États-Unis. Ses dépenses de R&D ne représentent qu’1,9  % du PIB, contre 2,4 % pour l’Allemagne avec un déficit notable pour les dépenses privées. Il ne peut y avoir d’industrie compétitive sans une stratégie globale en faveur de l’innovation et du développement industriel des nouveaux procédés et produits. Un manque d’entreprises de taille intermédiaire (ETI). Nous avons de très belles grandes entreprises mais le segment par taille d’entreprise le plus « exportateur » est celui qui fait le plus cruellement défaut en France  : seul 18 % des entreprises de plus de 50 salariés sont de taille réellement intermédiaire – entre 250 et 5  000 salariés  – alors même que 83 % des exportations émanent des entreprises de plus de 250 salariés. Notre pays sait créer des entreprises, mais elle ne sait ni les faire croître, ni les soutenir à l’export ou dans leur internationalisation. Une stratégie de compétitivité principalement orientée vers la compétitivité prix qui montre aujourd’hui ses limites. ModéraLA REVUE SOCIAlIsTE N° 50 - 2E TrIMEsTrE 2013

tion salariale, maîtrise du coût du travail, baisses de charges sur les entreprises ont été au cœur de notre politique économique. Ce seul levier montre aujourd’hui ses limites. Sa mise en œuvre s’est faite – dans les budgets publics – au détriment de la compétitivité « volume » qui passe par de lourds investissements dans la recherche, l’investissement productif, la formation des salariés et l’innovation. Faute d’investissements, faute de marges nécessaires pour investir, de nombreuses entreprises françaises restent positionnées dans le milieu de gamme – voire low cost – sur leurs marchés, ce qui les rend extrêmement vulnérables à l’intensification de la compétition par les prix et aux efforts de « remontée en gamme » des pays à bas coûts salariaux, à commencer par ceux de la Chine, de l’Inde et des pays asiatiques. Un modèle de financement de l’économie défaillant. La France ne manque pas d’épargne. Mais le capital en France part s’investir ailleurs, dans des projets de développements à l’étranger, pour y produire et créer des emplois, au lieu de le faire en France. Il faut dire que l’augmentation de nos coûts salariaux et de la pression fiscale y a été particulièrement élevée depuis le début des années 2000. Résultat  : une balance des investissements directs déficitaire d’une centaine de milliards d’euros par an, et de très grandes entreprises qui n’investissent plus suffisamment dans nos PME. Notre système financier de son côté ne finance pas assez les entreprises qui prennent des risques et le

Propositions pour une nouvelle stratégie de nos entreprises dans la mondialisation
Le déclin des positions de nos entreprises dans la mondialisation n’est pas inéluctable. Mais dans un environnement mondial caractérisé par une mobilité croissante du capital international et des talents et par une concurrence renforcée entre les économies, la France doit avant tout miser sur les secteurs pour lesquels la demande mondiale sera forte et où la France dispose d’un avantage compétitif en matière de qualité de l’offre et de prix. Même si notre marché de proximité reste l’Europe qui représente 60 % de nos échanges, c’est principalement en dehors de la zone euro que nous devons aller chercher des relais de croissance. Le gouvernement a annoncé en novembre  2012 un Pacte pour la compétitivité, ambitieux. Ce plan aborde la question du coût du travail à travers la mise en place d’un Crédit d’impôt compétitivité emploi de 20  milliards d’euros qui permettra d’abaisser le coût du travail dès 2013, tout en élargissant ses dispositions à une vaste palette de mesures, allant de l’innovation industrielle, à la politique des filières. Le tout à l’appui d’une réflexion plus large sur le modèle d’emploi et la place de nos industries en Europe et dans le monde : quatre familles prioritaires viennent ainsi d’être identifiées par le gouvernement à l’appui du recentrage de nos offres et produits à l’international  : « mieux se nourrir », «  mieux se soigner  », «  mieux vivre en ville  », «  mieux communiquer  ». De nombreuses autres mesures viennent d’être annoncées – déploiement

La gauche est en train de réconcilier notre pays avec une grande politique de filières – abandonnée dans le courant des années 1990. Dans le cadre du commissariat général à l’Investissement et de la BPI, l’État s’engage aujourd’hui dans la voie d’une forme de contractualisation de long terme avec les entreprises et l’industrie, pour dresser une perspective, une stratégie sur 15 à 20 ans dans les secteurs clés, notamment de filières dans le secteur industriel – santé, biotech, énergie, numérique, transports…

« Réinventer un État stratège » La gauche est en train de réconcilier notre pays avec une grande politique de filières – abandonnée dans le courant des années 1990. Dans le cadre du Commissariat général à l’investissement et de la BPI, l’État s’engage aujourd’hui dans la voie d’une forme de contractualisation de long terme avec les entreprises et l’industrie, pour dresser une perspective, une stratégie sur 15 à 20 ans dans les secteurs clés, notamment de filières dans le secteur industriel – santé, biotech, énergie, numérique, transports… Cette action entend privilégier les secteurs innovants  en ciblant l’effort sur quelques grands pôles technologiques de dimension mondiale  et en favorisant, dans chaque secteur, sur une base

La France doit avant tout miser sur les secteurs pour lesquels la demande mondiale sera forte et où la France dispose d’un avantage compétitif en matière de qualité de l’offre et de prix. Même si notre marché de proximité reste l’Europe qui représente 60 % de nos échanges, c’est principalement en dehors de la zone euro que nous devons aller chercher des relais de croissance.

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La France a la capacité de réussir dans la mondialisation

Le Dossier
additionne les impôts directs, les cotisations sociales et les impôts sur la production. Ils se montent à 17 % PIB, soit 6 points au-dessus de la moyenne européenne et pratiquement le double de l’Allemagne qui a fait le choix de financer sa protection sociale en grande partie par l’impôt. Notre système productif paye près de 40 % de notre protection sociale. Pour poursuivre l’allégement de notre coût du travail, il est donc essentiel de maîtriser nos dépenses sociales et de transférer une partie du financement de notre protection sociale sur une assiette fiscale notamment écologique, en particulier pour les cotisations non contributives. De même que de stabiliser nos règlements et notre fiscalité pour aider nos entreprises dans la mondialisation. Réviser nos stratégies de délocalisation L’Allemagne nous montre la voie  : alors que nos grandes entreprises ont souvent tendance à privilégier la délocalisation de l’intégralité de certaines lignes de produits, leurs homologues allemandes

73 préfèrent « optimiser » les différents éléments de la chaîne de valeur en délocalisant vers les pays d’Europe Centrale et Orientale les seules productions intermédiaires. Elles conservent ainsi sur le sol allemand toutes les activités de l’« amont » – le design, la recherche, l’ingénierie – et, en «  aval  », l’assemblage final permettant d’assurer la qualité des produits finis et le « label Made in Germany ». Ainsi captent-elles « le meilleur des deux mondes » en conservant à la fois des prix de production maîtrisés et, sur leur sol, les segments à valeur ajoutée et le maximum d’emplois industriels. Ce choix leur a permis de créer ou de maintenir 500 000 emplois industriels. Un exemple à méditer pour les entreprises françaises qui pourraient appliquer les mêmes recettes dans le cadre d’un « partenariat productif stratégique » avec le Sud de la Méditerranée ou encore la Roumanie. Aider les Français à réussir dans la nouvelle économie L’État devra dans les prochaines années maintenir un niveau d’investissement très élevé dans la formation, la politique de l’emploi et l’accompagnement des salariés pour leur permettre d’acquérir les formations professionnelles et les parcours nécessaires à leur réussite, dans une économie durablement plus mobile et plus instable. Dans le cadre de l’économie mondiale telle qu’elle s’esquisse, le social n’est plus un coût mais un investissement  : aides à la mobilité sociale et professionnelle, école de la deuxième chance, réforme de l’enseignement supérieur, portabilité des droits sociaux, contrat de travail partagé entre plusieurs employeurs…  : les implications de la mondialisation ne s’arrêteront pas aux portes des entreprises mais emporteront des mutations profondes des politiques publiques.

contractuelle, le dialogue entre les PME, les soustraitants et les grandes entreprises (projets stratégiques communs, intégration dans le processus d’innovation). Les efforts d’innovation doivent être placés au cœur de cette action, dans le cadre d’une nouvelle gouvernance de la politique de soutien aux entreprises et à l’innovation, faisant notamment de la nouvelle BPI et des Régions (pôles de compétitivité, aides aux entreprises, lien avec les interventions des chambres de commerce et d’industrie…) des vrais acteurs de la décision, aux côtés de l’échelon national (grands contrats de recherche). Cette évolution met notre pays au diapason des meilleures pratiques observées à l’étranger et indique la voie à une large modernisation de l’action publique dans le domaine économique et de soutien aux entreprises, laquelle doit être considérablement simplifiée. Au-delà, le repositionnement des entreprises françaises dans la mondialisation dépend aussi, à l’évidence, de la capacité des acteurs sociaux à nouer un nouveau « contrat social » cessant de faire de l’emploi la seule variable d’ajustement des entreprises. Telle est l’ambition de l’accord du 11 janvier sur la sécurisation de l’emploi, qui vise à offrir de nouveaux droits aux salariés et à refondre notre modèle d’emploi et de formation, en contrepartie de nouveaux éléments de souplesse pour les entreprises, dans le respect des équilibres sociaux qui sont la marque de la gauche. Mieux soutenir nos créateurs et nos PME : « Small is beautiful » La gauche, revenue au pouvoir, est en train de se guérir d’une forme d’incompréhension qui l’a longtemps séparée historiquement en France du monde des « créateurs » et des entrepreneurs. Elle assume désormais un langage de soutien à la création d’entreprise ainsi qu’aux PME et ETI exportatrices dans leurs efforts d’innovation et de montée en gamme. Celles-ci sont en effet le « nerf de la guerre » dans la compétition économique internationale. Le gouvernement a annoncé sa décision de stabiLA REVUE SOCIAlIsTE N° 50 - 2E TrIMEsTrE 2013

La France, en renonçant aux « circulaires Guéant » qui limitaient l’accès au visa des étudiants étrangers, donne le signal qu’elle entend reprendre sa place dans la « guerre mondiale des talents » qui incite les États à attirer sur son sol et dans leurs entreprises les meilleurs diplômés de la planète. D’autres annonces complémentaires sont attendues dans les prochains mois sur le déploiement du numérique dans l’économie et le financement des PME et des ETI.

liser une grande part des mesures fiscales favorables à l’investissement dans les PME pendant tout le quinquennat, la baisse de l’impôt sur les sociétés pour les petites entreprises, ainsi que le renforcement du Crédit d’impôt recherche (CIR) en faveur des PME. En matière de prospection commerciale, les multiples dispositifs de financement à l’export vont être puissamment réformés (les entreprises aujourd’hui ne s’y retrouvent pas) et recentrés sur les PME et ETI. D’ici 3 ans, Ubifrance s’est engagé à accompagner un millier d’entre elles de manière personnalisée sur les marchés internationaux. Enfin, la France, en renonçant aux « circulaires Guéant » qui limitaient l’accès au visa des étudiants étrangers, donne le signal qu’elle entend reprendre sa place dans la « guerre mondiale des talents » qui incite les États à attirer sur son sol et dans leurs entreprises les meilleurs diplômés de la planète. D’autres annonces complémentaires sont attendues dans les prochains mois sur le déploiement du numérique dans l’économie et le financement des PME et des ETI. Adapter nos stratégies et nos politiques publiques à la mondialisation Améliorer le financement de la protection sociale et stabiliser notre pression fiscale Les prélèvements obligatoires sur les entreprises françaises sont aujourd’hui sans doute les plus élevés d’Europe et probablement du monde si on

Alors que nos grandes entreprises ont souvent tendance à privilégier la délocalisation de l’intégralité de certaines lignes de produits, leurs homologues allemandes préfèrent « optimiser » les différents éléments de la chaîne de valeur en délocalisant vers les pays d’Europe Centrale et Orientale les seules productions intermédiaires. Elles conservent ainsi sur le sol allemand toutes les activités de l’« amont » - le design, la recherche, l’ingénierie – et, en « aval », l’assemblage final permettant d’assurer la qualité des produits finis et le « label Made in Germany ».

1. Entreprises de taille intermédiaire. 2. À noter que les « délocalisations » au sens strict vers les pays à plus faibles coûts salariaux n’expliquent qu’entre 10 % et 20 % des pertes d’emplois industriels selon la direction du Trésor, soit environ 15  000 emplois détruits par an, les autres facteurs tenant à des causes structurelles : montée des services dans l’économie, nouvelles technologies et gains de productivité.

Ina Piperaki -Jean-Michel Reynaud

Guillaume Hannezo
est ancien conseiller de François Mitterrand et de Pierre Berégovoy et banquier d’investissement.

L’effacement des dettes, une solution à la crise mondiale
L’exemple de Solon dans la Grèce antique

C’est essentiellement la cupidité qui est à l’origine de la crise
mondiale qui affecte toutes les économies et l’ensemble des citoyens, en particulier les plus faibles. Pour sortir durablement de cette crise, une nouvelle gouvernance mondiale doit émerger pour, qu’enfin, les échanges globalisés ne produisent plus d’exclusion sociale mais profitent à la qualité de vie, au bien être social, à la solidarité et à la responsabilité. Mais derrière les incantations il faut des propositions, nombreuses dans ce livre, favorisant l’émergence d’une nouvelle ère économique et sociopolitique. À travers l’exemple de Solon (VIe siècle avant notre ère), père de la démocratie et de la première constitution au monde, l’annulation partielle ou totale des dettes publiques et privées est une solution incontournable.

Économie financière, économie réelle
À Pierre Bérégovoy, qui ne quitte pas nos mémoires

Ina Piperaki, docteur en pharmacie (phD) et universitaire a été directrice de la recherche et du développement de la filiale grecque d’une multinationale pharmaceutique. Parfaitement francophone et francophile elle multiplie les conférences à travers l’Europe, et plus particulièrement en France, sur des sujets philosophiques, laïques, mais aussi scientifiques et médicaux. Jean-Michel Reynaud, directeur du développement d’un groupe coopératif de formation, président honoraire de la section des Finances du Conseil économique, social et environnemental, a été cadre bancaire et responsable syndical. Il est spécialisé en intelligence économique, en philosophie et dans la défense de la Laïcité.
104 pages - Ft : 12 x 17 cm - Prix public : 5 e - ISBN : 978-2-916333-89-2 - Vendu en librairie - Diffusion Dilisco

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es gouvernements qui s’écroulent pour avoir perdu sur quelques gestes la confiance des investisseurs, ou parce que leurs banques ont failli  ; des banques qui meurent, de leur faute ou parce que leur gouvernement est en faillite, ferment, et menacent de renvoyer des nations entières quelques siècles en arrière, avant l’invention de la monnaie scripturale  ; une noria de transactions virtuelles qui circulent à la vitesse d’un clic et mettent en jeu des masses nominales de capitaux incomparablement supérieures aux échanges de marchandises et de services  ; une compétition mondiale pour attirer les opérations de ces capitaux en transit, exacerbée par les paradis réglementaires et fiscaux, véritables passagers clandestins de la mondialisation. Trente ans après le grand mouvement de libération des mouvements de capitaux qui a initié ce qu’on appelle parfois la «  mondialisation libé-

rale », et qui est plus précisément la globalisation de l’économie financière, il faudrait avoir le cœur bien accroché pour maintenir que la liberté totale donnée à ces transactions a fait progresser la civilisation. Même le FMI ne le dit plus. Pour autant, il n’est pas toujours vrai, et rarement utile, de se lamenter que « c’était mieux avant ». Il y a trente ans, les capitaux fous envoyaient à la cave les monnaies plutôt que les banques ou les États. Les banquiers étaient des fermiers généraux qui installaient, à l’abri de toute concurrence, leur octroi pour accéder aux marchés. L’argent était très cher. L’inflation rognait l’épargne des plus modestes. Et si on remonte plus loin dans le temps, bien des choses qui nous arrivent ne sont que des répétitions à l’échelle mondiale de crises financières bien connues, que nous avions oubliées dans la fausse sécurité de cette sorte d’«  entre-deux-guerres  » économique qui a marqué l’avènement de l’euro.

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L’histoire mondiale fourmille d’exemples qui nous apprennent que les solvabilités des États et des banques sont inextricablement liées : des États peuvent faire faillite de n’avoir pas surveillé leurs banques, comme on l’a vu en Islande ; des populistes peuvent gagner 15 points dans les sondages et rendre un pays ingouvernable parce qu’il a fallu secourir une seule banque : c’est ce qui s’est produit, encore cette année, en Italie. C’est dire que ces sujets de réglementation financière doivent être pris au sérieux.

Économie financière, économie réelle

Le Dossier
taille, c’est-à-dire, en Europe occidentale et plus encore en Angleterre et aux États-Unis, le réduire. Le réduire, ce n’est pas jeter un anathème moral sur telle ou telle partie du métier, mais construire une régulation qui s’attaque aux sources de l’inflation non désirée. Ce n’est pas réduire une fracture entre « économie financière » et « économie réelle », comme s’il y avait une « bonne finance », celle qui finance les entreprises et les États, et une mauvaise, celle qui joue au casino. Si les activités de marché n’étaient qu’un casino, un jeu à somme nulle où s’échangent des paris, ce serait une activité socialement inutile, mais économiquement inoffensive. Or, c’est bien plus grave que cela  : les activités de marché aussi financent les déséquilibres de l’économie réelle, et leurs dysfonctionnements ont des impacts réels sur la vie des gens. Le problème est que le concept d’« économie réelle » n’a pas beaucoup plus de consistance théorique que celui de « France d’en bas » ou de « classes moyennes »  : tout le monde prétend en être, plus ou moins. Et avec quelque raison, car il n’y a qu’une économie de marché, à la fois financière et réelle, et le rôle d’une finance efficace est de recycler les excédents de certains acteurs de l’économie réelle pour financer les emprunts d’autres acteurs de l’économie réelle. 2. Pourquoi la finance a-t-elle pris tant de place dans nos économies ? La première raison vient de ce qui est le cœur de son métier. La finance ne travaille presque qu’une seule matière première, qui est la dette. Les marchés de l’equity, au plan mondial, sont très petits par rapport aux marchés de la dette. La finance ne fait rien d’autre que formater, placer, racheter, revendre, démembrer, assurer… des dettes. Dire que la finance prend trop de place, c’est exactement la même chose que de dire qu’il y a trop de dettes chez ceux qui s’endettent, et aussi trop d’excédents chez ceux qui prêtent. C’est la faute des créanciers qui accumulent au-delà de leurs projets d’investissement et acceptent de financer trop de mauvais risques chez ceux qui s’endettent au-delà de ce qu’ils peuvent rembourser.

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La finance ne travaille presque qu’une seule matière première, qui est la dette. Les marchés de l’equity, au plan mondial, sont très petits par rapport aux marchés de la dette. La finance ne fait rien d’autre que formater, placer, racheter, revendre, démembrer, assurer… des dettes. Dire que la finance prend trop de place, c’est exactement la même chose que de dire qu’il y a trop de dettes chez ceux qui s’endettent, et aussi trop d’excédents chez ceux qui prêtent.

Comme l’histoire européenne nous l’apprend, au moins depuis que les Rois s’endettaient auprès des juifs et des Templiers, les débiteurs, quand ils ont le pouvoir, ont tendance à reprocher aux financiers les créances qu’ils ont contractées auprès d’eux : et parfois à effacer le banquier en même temps que la créance. Et en sens inverse, on sait depuis des siècles que les marchés financiers ne savent pas bien estimer les solvabilités  : ils financent trop longtemps les gens qui se surendettent, comme ils l’ont fait pour la Grèce, et tout d’un coup ils s’arrêtent, sans préavis. Et l’histoire mondiale fourmille d’exemples qui nous apprennent que les solvabilités des États et des banques sont inextricablement liées  : des États peuvent faire faillite de n’avoir pas surveillé leurs banques, comme on l’a vu en Islande  ; des populistes peuvent gagner 15 points dans les sondages et rendre un pays ingouvernable parce qu’il a fallu secourir une seule banque : c’est ce qui s’est produit, encore cette année, en Italie. C’est dire que ces sujets de réglementation financière doivent être pris au sérieux. 1. Si les modèles de la crise sont connus des historiens, ce qui a changé, c’est que la taille de l’économie financière s’est extraordinairement accrue au cours des dernières décennies, et que ses convulsions sont immédiatement mondiales. Il n’y a plus une crise de tulipes aux Pays-Bas, une crise de la compagnie
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des Indes à Paris, une crise immobilière aux ÉtatsUnis, une crise des pays émergents. Il y a une crise mondiale des balances des paiements, qui se noue ici, sur les subprimes américains, ou là, sur une Grèce dont le PIB est inférieur à celui de la quinzième ville chinoise, ou sur un confetti de paradis fiscal chypriote, et qui grippe immédiatement les mécanismes globaux de recyclage des capitaux, réduisant l’accès au crédit des entreprises, faisant monter au ciel les taux italiens ou espagnols, faisant que, déjà, un euro dans une banque du Sud n’a plus tout à fait la même mobilité ou la même valeur qu’un euro dans une banque du Nord, et que le coût de l’argent des entreprises en Europe dépend déjà plus de l’adresse de leur domicile que de la solidité de leurs comptes. Il n’est pas douteux que l’économie financière, des deux côtés de l’Atlantique, s’est développée au cours des vingt dernières années dans des proportions qui menacent le bon développement du reste de l’économie. Il y a un certain consensus académique pour estimer que le développement des fonctions financières est, jusqu’à un certain point, seulement favorable à la croissance, et qu’au-delà au contraire il ralentit les progrès de productivité. L’objectif d’une bonne régulation est donc de suivre la parabole de Boucle d’Or  : rapprocher le secteur de sa juste

L’économie financière, des deux côtés de l’Atlantique, s’est développée au cours des vingt dernières années dans des proportions qui menacent le bon développement du reste de l’économie. Il y a un certain consensus académique pour estimer que le développement des fonctions financières est jusqu’à un certain point seulement favorable à la croissance, et qu’au-delà au contraire il ralentit les progrès de productivité. L’objectif d’une bonne régulation est donc de suivre la parabole de Boucle d’Or : rapprocher le secteur de sa juste taille, c’est-à-dire, en Europe occidentale et plus encore en Angleterre et aux États-Unis, le réduire.

Trop de dettes publiques, c’est-à-dire trop de déficits budgétaires, et ce sont les crises grecques, italiennes, et, dans les périodes d’incertitude, les tensions françaises. Notons d’ailleurs que, dans le cas français, le déficit de financement extérieur s’exprime essentiellement dans le déficit public. Il n’y a pas de surendettement privé. C’est pour cela que les banques françaises, à l’expression de Dexia, n’ont rien coûté au contribuable. Heureusement d’ailleurs, car leurs opérations internationales leur ont fait atteindre des tailles de bilan qui les mettent au-delà des capacités de l’État français, s’il fallait les secourir, ce qui n’est pas rassurant d’un point de vue systémique : elles ne sont plus seulement « too big to fail », mais aussi « too big to be rescued ». C’est-à-dire « too big », tout court. Trop de dettes privées, et ce sont les crises islandaises, irlandaises, espagnoles, qui finissent d’ailleurs par devoir être prises en charge par les budgets publics. Ou trop de chaque, comme dans le cas américain. Et qu’il y ait trop de dettes publiques, détenues par des étrangers qui peuvent à tout moment perdre confiance, ou trop de dettes privées, le fond du problème est un déficit de balance des paiements : plus ces déséquilibres mondiaux se développent, plus la finance s’étend, pour financer les déficits avec des dettes  ; et plus elle se mondialise, puisqu’il faut bien aller chercher l’épargne dans les pays en excédent pour financer les déficits de paiement courants. Réduire la taille de la finance, retrouver l’indépendance des nations dans la conduite de leurs

78 politiques, c’est donc d’abord le travail d’une coordination des politiques macroéconomiques qui doit réduire les déséquilibres de paiement de l’économie réelle. Ces déséquilibres s’expriment sous la forme du déficit budgétaire, qui accroît la dette de l’État, ou du déficit de la balance des paiements, qui accroît celle de la Nation. Mais ce sont les mêmes : ils apparaissent quand, sur une longue période, plus de pouvoir d’achat a été distribué que l’économie n’a réalisé de gains de productivité. C’est le cas de la France depuis 2002, date à laquelle, on ne le rappelle pas assez, nos comptes extérieurs étaient équilibrés – après une décennie de gains de compétitivité par rapport à l’Allemagne – et notre déficit inférieur à 3 %. Ces déséquilibres se corrigent par un effort sur la consommation et le pouvoir d’achat, et des réformes structurelles pour accroître l’investissement et la productivité. Politique de rigueur, rarement populaire. Dans une zone dont les comptes extérieurs sont équilibrés comme la zone euro, et qui n’a pas vocation à accumuler les excédents comme une grande Allemagne, ces ajustements marchent mieux si les pays en excédent travaillent de leur côté à réduire leurs surplus. On ne peut pas leur demander de les donner, mais il faut qu’ils les dépensent, c’est-à-dire qu’ils accroissent leurs revenus distribués. C’est plus facile à faire, et nos encouragements aux revendications des travailleurs allemands sont de ce point de vue légitimes. 3. Mais les déséquilibres de l’économie réelle n’expliquent pas tout de l’inflation de la sphère financière. La taille des bilans du secteur financier s’est accrue non seulement par augmentation des endettements, c’est-à-dire par la taille des prêts qui deviennent des emprunts, mais parce que le système, sur le chemin entre le prêteur et l’emprunteur, fait tourner l’argent plusieurs fois, entre plusieurs acteurs, ce qui rend à la fois l’intermédiation plus efficiente et le système plus fragile. Deux exemples simples pour illustrer le propos. Une simple Sicav d’actions françaises, comme en gérait Jérôme Kerviel… Kerviel, d’après ce qu’on comprend, ne travaillait pas sur des produits
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matérialisant l’autre jambe de l’échange. Le produit synthétique, évidemment, a fait grossir le bilan de tout un tas de banques, puisqu’il multiplie partout les créances et les dettes. Il est donc beaucoup plus sensible en cas de crise bancaire, au risque de contrepartie : l’épargnant du produit physique a des actions Danone, celui du produit synthétique des actions d’une autre société dont une banque a promis à une autre banque qu’elle rajouterait le complément de performance par rapport au titre Danone… ce qui est la même chose qu’une action Danone si aucune des deux banques n’est menacée. Plus sensible au risque de contrepartie, le produit l’est aussi au risque opérationnel  : quelque chose peut ne pas marcher dans toute cette mécanique qui transforme des actions quelconques en actions Danone. Et Kerviel a montré que ce risque opérationnel n’est pas théorique, puisqu’il a réussi à fausser les entrées comptables au point de faire perdre 5  milliards à la Socgen, sur un produit assez simple, qui permet d’orienter l’épargne vers les entreprises, sur lequel ni l’acheteur ni l’intermédiaire n’avaient d’intention spéculative, et qui se trouve donc du côté de la « banque utile ». Banque utile, donc, mais banque dangereuse. On pourrait faire le même genre de démonstration en suivant le circuit d’une obligation d’entreprise, qui autrefois allait se loger directement et jusqu’à son terme auprès d’investisseurs finaux. Aujourd’hui elle peut être levée dans une devise puis échangée dans une autre, passer de taux fixe à taux variable. Et les acheteurs sont plutôt des fonds communs qui font tourner leurs risques, se couvrent contre les variations de taux ou le risque de non-remboursement. Tout cela fait que le risque se trouve placé par fragment auprès de nombreuses banques, souvent dépendantes les unes des autres. Toutes ces opérations ne sont pas des jeux de casino. Il est extrêmement probable que les trackers qu’opèrent les collègues de Kerviel permettent d’orienter plus d’épargne vers les actions d’entreprises, et que les boucles que suit notre obligation permettent à une entreprise de l’économie « réelle » d’émettre une dette moins chère  ; une dette moins

79 chère, parce qu’elle est levée sur un marché mondial, que si elle avait été se financer sur son bassin d’origine ; moins chère que si le porteur avait été bloqué 5 ou 10 ans sur un marché liquide ; moins chère que si on n’avait pas été cherché la liquidité, à un moment donné, dans une autre devise, quitte à revenir au risque naturel, etc. Mais le fait que l’argent tourne autant aboutit à ce que toutes les banques sont en risque de contrepartie majeur les unes sur les autres, ce qui accroît la fragilité du système. Joseph Stiglitz compare à juste titre les paradoxes de la régulation du secteur financier à un problème de conception d’un circuit électrique : avoir un système intégré est moins coûteux et réduit la probabilité d’un black-out  ; mais une rupture à un seul endroit du système, si elle advient, peut entraîner tout le réseau. C’est pourquoi il faut des coupe-circuit. 4. Instaurer des coupe-circuit dans le secteur financier, c’est d’abord forcer les banques à s’intéresser à leurs risques de contrepartie, et pour cela rompre la garantie automatique dont l’État leur fait bénéficier sur leurs opérations de marché Dans un environnement traditionnellement capitaliste, ce risque de contrepartie serait mesuré pour chaque opération, et ne serait pris que sur une petite partie du bilan seulement quand l’avantage d’une structuration supplé-

Les déséquilibres de l’économie réelle n’expliquent pas tout de l’inflation de la sphère financière. La taille des bilans du secteur financier s’est accrue non seulement par augmentation des endettements, c’est-àdire par la taille des prêts qui deviennent des emprunts, mais parce que le système, sur le chemin entre le prêteur et l’emprunteur, fait tourner l’argent plusieurs fois, entre plusieurs acteurs, ce qui rend à la fois l’intermédiation plus efficiente et le système plus fragile.

«  sophistiqués  » ni spéculatifs, mais sur des produits très simples qui se trouvent sans l’ombre d’un doute du « bon » coté de la frontière entre les banques tracée par la loi bancaire. Kerviel l’a dit à la presse, mais aujourd’hui il serait, tout à fait à juste titre, du côté de la « banque utile », garantie par l’État. Kerviel faisait des trackers, c’est-à-dire des SICAV low cost dont l’objet était de permettre à des investisseurs d’acheter des actions en panachant « un peu de chaque » à proportion de l’indice. Pas de hedge fund. Plutôt des produits d’entrée de gamme pour des investisseurs simples qui ne veulent pas spéculer tel ou tel titre, mais seulement prendre une position globale sur l’indice sans payer trop de frais bancaires. Kerviel, lui, semblait travailler plutôt sur des trackers « synthétiques » où le gestionnaire achète comme sous-jacent des titres qui ne sont pas nécessairement ceux de l’indice, plutôt ceux que la banque a en trop, et ensuite échange avec d’autres contreparties bancaires la performance de ces titres contre celle des actions de l’indice, afin de reproduire « synthétiquement » l’indice. Deux choses sont intéressantes à noter ici. L’épargnant a demandé un produit simple, un panier d’actions. On lui donne, en toute transparence d’ailleurs s’il lit la notice, un produit un peu plus compliqué : un panier d’autres actions que celles qu’il a demandées, plus un bouquet de créances sur des banques matérialisant l’échange des performances contre les actions qu’il veut, moins un bouquet de dettes

Mais le fait que l’argent tourne autant aboutit à ce que toutes les banques sont en risque de contrepartie majeur les unes sur les autres, ce qui accroît la fragilité du système. Joseph Stiglitz compare à juste titre les paradoxes de la régulation du secteur financier à un problème de conception d’un circuit électrique : avoir un système intégré est moins coûteux et réduit la probabilité d’un black out ; mais une rupture à un seul endroit du système, si elle advient, peut entraîner tout le réseau. C’est pourquoi il faut des coupe-circuit.

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L’État britannique est en train de convaincre le marché qu’au terme du long processus initié par la réforme Vickers, si Barclays fait faillite, ses activités de marché ne feront pas l’objet d’un sauvetage public. Cela va obliger les contreparties des banques britanniques à mettre un prix sur ce risque de défaut. Et la consommation du risque de contrepartie, comme toutes les choses dont le prix augmente, et particulièrement celles qui cessent d’être gratuites, va baisser en quantité.

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et des nouveaux investissements « réels » des entreprises existantes (banque de dépôts). Utile aussi, à l’évidence, qu’elle permette à des entreprises d’augmenter leur capital en émettant de nouveaux titres en Bourse (activité d’intermédiaire boursier), pour financer d’autres investissements réels quand elle a atteint sa limite d’endettement  ; utile même qu’elle garantisse le placement sur son propre bilan (risque de marché) pour en décharger l’entreprise. Tout cela est utile, car cela finance des investissements nouveaux. Mais personne n’investit dans une entreprise ou une action s’il ne peut pas, un jour, la revendre : même si on investit à très long terme, même si on n’a pas l’intention de revendre, il faut au moins pouvoir le faire Pour qu’il y ait un marché « primaire » utile, il est donc également utile qu’il y ait un marché de l’occasion, où se rachètent les parts des entreprises existantes, ou leurs dettes. Et que ce marché soit liquide et profond, c’est-à-dire animé par des teneurs de marché qui s’occupent de rapprocher au maximum, à chaque instant, les acheteurs et les vendeurs. Même chose d’ailleurs pour les États  : il est utile qu’ils placent de la dette pour financer leurs déficits nouveaux, qui viennent de ce qu’ils financent l’économie « réelle », c’est-à-dire les salaires des fonctionnaires et les prestations sociales, au-delà de ce qu’ils y prélèvent, c’est-à-dire les impôts. Il est utile qu’ils les placent le plus largement possible, pour faire baisser les taux, à des gens qui veulent bien sur pouvoir les revendre à tout instant sur un marché liquide et profond. Et utile peut-être, pour faire baisser les taux et accéder à la population la plus large d’investisseurs, de leur permettre de séparer le risque de variation du taux et le risque de non-remboursement in fine… ce en quoi consiste l’émission de CDS (credit default swap) souverains. L’existence d’un marché de la revente est donc aussi utile que celle d’un marché primaire. Et l’existence d’investisseurs à court terme, c’est-à-dire de spéculateurs, est utile à ce que le marché soit liquide pour les investisseurs de long terme. Que serait-ce qu’un marché où il n’y aurait que des investisseurs à long terme  ? Ce serait un marché où on ne trou-

81 verait rien à vendre et rien à acheter, c’est-à-dire un marché où il serait très difficile de se défaire d’un investissement en cas de problème, et donc un marché où il serait imprudent de prendre des positions de long terme. Et les dérivés ? Y a-t-il de bons dérivés, par exemple ceux qui permettent aux entreprises de s’« assurer » contre la hausse des taux ou celle du pétrole, et des mauvais, ceux qui permettent de « spéculer » sur les mêmes valeurs ? Mais si tout le monde cherchait à s’assurer contre les hausses, on ne pourrait pas s’assurer. Il faut donc bien qu’il y ait quelqu’un qui joue en sens inverse, quelqu’un qui offre l’assurance, et détermine son prix. Le spéculateur (activité inutile) ou l’assureur (activité utile)  ? Mais au fait quelle est la différence  ? Pour qu’on puisse s’assurer sur la vie, il faut qu’il y ait un assureur, c’est-à-dire quelqu’un qui spécule sur la mort. Pour fonctionner, les marchés ont besoin d’entrepreneurs, mais aussi de spéculateurs ; comme les films hollywoodiens ont besoin de méchants, et cela ne les empêche pas de se terminer bien ; ou comme les écosystèmes ont besoin de prédateurs. Ils ne sont menacés que s’il y en a trop. Tout cela est il « moral »  ? Question intéressante, mais qui n’a pas grand-chose à voir avec l’économie politique. Il n’est pas douteux qu’il y ait une différence de « qualité morale » entre l’entrepreneur de long terme et le spéculateur. Mais justement, l’économie de marché n’est ni morale, ni immorale. Elle est amorale. Il y a de ce fait une limite à appliquer une approche purement morale pour légiférer sur l’économie financière. Inutile de rappeler à quel point le secteur a montré qu’il avait besoin d’être moralisé. Mais les actions des uns et des autres, sur les marchés financiers, n’ont pas seulement besoin d’être moralisées – approche kantienne qui consiste à sonder les intentions –, mais aussi d’être régulées – approche positiviste qui consiste à analyser les effets. L’économie de marché n’est pas un projet de société. Elle n’a d’autre prétention que d’être efficiente pour assurer de manière quotidienne et décentralisée l’affectation primaire (c’est-à-dire avant redistribution sociale) des ressources rares

lesquelles portera cette déflation. C’est exactement ce qu’il faut faire. 5. Alors, pourquoi ne le fait-on pas tout de suite ? Pour deux raisons  ; d’abord parce que le problème a été posé en termes moraux plutôt que systémiques, en cherchant à séparer la « bonne » banque utile, et la « mauvaise » banque spéculative et inutile, alors qu’il faudrait plutôt voir deux banques utiles, mais dont l’une est risquée. Ensuite parce que la banque de marché, la banque risquée, permet quand même à l’économie de se financer à moindre coût, et que sa rétractation rapide peut être récessive si le terrain n’est pas préparé pour une nouvelle finance de marché ; à défaut, le financement de l’économie et la croissance pourrait y perdre, même si la sécurité y gagnerait. Le Parlement français a voté une loi utile d’assainissement bancaire plutôt que de séparation bancaire. C’est dans un cadre européen que devra être appliquée progressivement la législation qui permettra au moins, en cas de crise, la séparabilité des activités de la banque de marché. Que se passe-t-il quand un législateur cherche, dans une économie de marché et dans la forêt d’opérations de grandes banques universelles, à séparer les opérations utiles et les opérations inutiles  ? Et bien, il regarde, et il conclut à l’évidence que presque tout est utile. C’est ce qu’il a fait en mettant presque toutes les activités bancaires du côté de la banque de dépôt, censée être seule utile. Et c’est très logique car la banque d’affaires, elle aussi, est utile. Et si elle n’était pas utile d’ailleurs, dans une économie de marché, elle n’aurait pas été inventée ! Les opérateurs sur un marché ne s’échangent des risques que s’ils le jugent utile  ; et c’est précisément l’utilité d’un marché que de permettre aux gens d’échanger des choses. Toute cette discussion sur la « banque utile » part au fond d’une méconnaissance du fonctionnement d’une économie de marché. Prenons quelques exemples  sans tomber dans le jargon des marchés financiers. Il est utile que la banque gère des dépôts, et utile qu’elle place ces dépôts pour financer des créations d’entreprise

mentaire l’emporte nettement sur le risque d’une complexité additionnelle. Les banques se regarderaient entre elles comme elles regardent leurs clients. Mais il y a aveuglement au risque de contrepartie, d’abord parce que c’est un risque extrême qu’il est difficile de calculer et de tarifer. Mais aussi le risque de contrepartie, comme d’autres risques, est négligé parce que le contribuable est l’assureur ultime de tous les risques bancaires extrêmes. Pourquoi s’inquiéter de vérifier si l’économie de s’endetter en livres sterling et swaper le risque avec Barclays justifie de prendre le risque, fut il minimum, d’une faillite de Barclays dans les prochaines années ? Puisque de toute façon, si cela arrive, l’État britannique devra rembourser. Sauf justement que l’État britannique est en train de convaincre le marché qu’au terme du long processus initié par la réforme Vickers, si Barclays fait faillite, ses activités de marché ne feront pas l’objet d’un sauvetage public. Cela va obliger les contreparties des banques britanniques à mettre un prix sur ce risque de défaut. Et la consommation du risque de contrepartie, comme toutes les choses dont le prix augmente, et particulièrement celles qui cessent d’être gratuites, va baisser en quantité. Cela va faire tourner moins l’argent pour un volume égal de financements réels, réduire la taille des bilans des banques, réduire le volume, les effectifs, les revenus de la banque de marché, en laissant les règles du marché sélectionner les opérations sur
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82 appropriables à titre individuel (donc hors biens publics). La question est simplement de savoir si l’économie de marché est efficace pour l’allocation des ressources financières, et quelle régulation peut la rendre plus efficace. Bien sûr, les marchés ne sont pas toujours efficients, ils sont moutonniers, volatils, il y a des bulles et des krachs, et on aurait aimé des chemins moins sinueux. Mais on n’a encore rien trouvé de mieux pour apprécier la valeur des actifs et permettre qu’ils se vendent. La mauvaise question est donc de chercher à séparer les activités moralement inférieures, car ce n’est pas le problème, ou inutiles, parce qu’il y en a très peu. La bonne question est de savoir comment on ferait, si par malheur il en était besoin, pour séparer, afin de les mettre en faillite, les activités utiles risquées, c’est-à-dire la banque d’affaires, afin de sauver la banque de dépôts, qui constitue une utilité publique essentielle, ou pour être plus clair, un service public. La faillite d’une grande banque d’affaires, comme Lehman Brothers, est une grande calamité, dont nous avons eu une expérience récente  : elle entraîne des faillites en chaîne, et a participé  fortement à la récession mondiale. C’est pour éviter cela que la banque d’affaires doit, elle aussi, être très régulée, et pour cela que les gouvernements hésitent avant de laisser tomber, une fois de temps en temps, pour l’exemple, une banque de marché. Mais la faillite d’une banque de dépôts, a fortiori de plusieurs s’entraînant les unes les autres,

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côté de la banque garantie. Il faudra donc compter sur la réglementation pour approfondir les « living wills » (plans de résolution), en forçant progressivement les banques, sous le contrôle des régulateurs, à « tracer les pointillés » qui permettent de procéder à ces découpes dans des situations extrêmes. Ce travail de régulation devra être mené avec beaucoup de détermination et de minutie. Mais cela ne se fait pas en un jour, ni en une réforme, et il faut arbitrer entre les bénéfices d’une sécurité accrue du système et le caractère nécessairement récessif d’une réglementation plus contraignante. C’est d’ailleurs pour cela que la réforme anglaise, avec beaucoup de sagesse, n’aura son plein effet qu’en 2018. 6. Mieux protéger le système d’un risque d’effondrement général va donc demander toute une série de mesures qui doivent être « priorisées  », car elles comportent toutes des risques sur la croissance : – réduire les niveaux d’endettement nets, c’està-dire les déficits budgétaires des États et les déficits de balance des paiements courants  : autrement dit, appliquer dans la durée une politique de rigueur. Ce qui est en cours. – recréer quelques «  coupe-circuit  » sur les marchés financiers mondiaux, où tous les actifs se trouvent aujourd’hui corrélés en cas de risque extrême  ; ce qui veut dire, dans une proportion qui doit être très prudente, «  recompartimentaliser  » un peu, voire «  renationaliser  » les circuits de financements. C’est d’ailleurs ce qui se produit naturellement, par aversion au risque, depuis la crise européenne ; mais cela ne facilite pas le financement des pays les plus en déficits. – réduire le levier des banques en les forçant à mettre plus de capital pour un même volume de prêts, surtout sur les engagements les plus risqués, ce qui est déjà décidé avec la réforme des ratios de solvabilité. Notons au passage que les banques sont aujourd’hui le seul métier du monde qui ne vaut pas la moitié de ses fonds propres. Il suffit de mettre un euro dans une banque pour que tout de suite, le marché ne vous le valorise

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Il va falloir réinventer des marchés permettant de mettre en place des circuits de financement directs et de marché, de l’épargnant vers l’entreprise, sans passer par les banques. Cela nécessite de mettre en place tout un tas de mécanismes de titrisations « éthiques » qui ressembleront assez aux problématiques de la sécurité alimentaire, comme d’ailleurs les scandales financiers ressemblent à ceux de la vache folle ou de la viande de cheval .

La mauvaise question est donc de chercher à séparer les activités moralement inférieures, car ce n’est pas le problème, ou inutiles, parce qu’il y en a très peu. La bonne question est de savoir comment on ferait, si par malheur il en était besoin, pour séparer, afin de les mettre en faillite, les activités utiles risquées, c’està-dire la banque d’affaires, afin de sauver la banque de dépôts, qui constitue une utilité publique essentielle, ou pour être plus clair, un service public.
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c’est juste impensable. Cela voudrait dire des gens modestes faisant la queue devant leurs banques pour récupérer ce qui reste, et trouver porte close. La menace n’est pas celle d’une récession, mais d’une dépression profonde, comme on en a vu après la faillite de la Kreditanstalt et jusqu’à l’avènement du nazisme. Voire d’un retour en arrière de l’économie de quelques siècles, avant l’invention de la monnaie sous sa forme scripturale. Donc, cela ne peut pas arriver. Tout le monde sait, et les marchés les premiers, que les États sont les garants ultimes des banques de dépôts. Si elles sont en difficulté, même sur les activités de marché, même sur leurs marchés étrangers, ce sont les contribuables de leur État d’origine qui devront payer l’addition. Cette garantie latente existe depuis toujours, et dans tous les pays. Mais ce qui est nouveau, et spécifique aux pays européens, c’est que la garantie implicite donnée par les États porte sur des banques dont la taille totale des engagements est, pour chacune, de même ordre de grandeur que les budgets et les PIB annuels des États qui en sont les garants ultimes. Cela signifie que s’il y avait aujourd’hui en Europe une grande banque qui appliquait la stratégie du Crédit lyonnais dans les années 1990, ou un Kerviel qui rajoutait juste un zéro à ses fausses entrées comptables, il faudrait augmenter l’impôt sur le revenu, ou la TVA, pour une génération, sauf à ce que l’État fasse défaut ; et ce n’est pas une solution, car le défaut d’un État entraîne celui de ses banques. À un certain point de crise extrême, il serait sans doute préférable de ne sauver que l’utilité publique essentielle, c’est-à-dire la banque de dépôts, en nationalisant pour sa valeur économique l’activité de dépôts et de prêts directs, en laissant le reste faire faillite. C’est-à-dire accepter un nouveau Lehman, mais pas un nouveau Kreditanstalt, comme en 1931. Le véritable enjeu de cette affaire de séparation est de permettre ce choix de « containment » de dernier recours. Force est de reconnaître que le projet en cours de vote au Parlement ne contient pas par luimême beaucoup de dispositions pour avancer dans cette voie, car s’il isole les activités les plus spéculatives, l’essentiel des activités de marché reste du

plus qu’à 50 cents, ce qui donne une idée du respect du marché pour ses propres titans. En conséquence de quoi, il n’y aura pas d’augmentation de capital des banques, mais une réduction de leurs prêts. Cela ne va pas aider non plus. – à quoi il est vrai qu’il faudrait ajouter l’autonomisation de la banque d’affaires, afin de forcer les banques à simplifier leurs circuits de financement. La stabilité du système y gagnera, mais le coût du crédit augmentera. Ces différentes mesures ont des objectifs différents  : restaurer la solvabilité des États et éviter un Armageddon général. Des ratios de solvabilité plus sévères pour les banques visent à réduire la probabilité de faillites bancaires. La séparation, ou au moins la séparabilité, des banques d’affaires vise à réduire l’ampleur des catastrophes si ces faillites arrivent quand même, malgré les probabilités. Il est normal par ailleurs que ces transitions aient besoin d’être préparées. Car le retrait des banques du financement d’une partie de l’économie, pour réduire les risques et les leviers, ne va pas réduire la place des marchés. Elle va l’augmenter, au contraire. Il va falloir réinventer des marchés permettant de mettre en place des circuits de financement directs et de marché, de l’épargnant vers l’entreprise, sans passer par les banques. Cela nécessite de mettre en place tout un tas de mécanismes de titrisations « éthiques » qui ressembleront assez aux problématiques de la sécurité alimentaire, comme d’ailleurs les scandales financiers ressemblent à ceux de la vache folle ou

84 de la viande de cheval  : complexité des circuits, multiplicité des intermédiaires, problèmes de transparence des étiquettes, produits toxiques et pollutions systémiques. On offrira bientôt assez largement aux particuliers des investissements en obligations directes dans des entreprises qu’ils connaissent, ou des immeubles qu’ils trouveront sur Google map, ou en autres produits « traçables ». Et il y aura des titrisations « éthiques » comme il y a de la nourriture « bio », des produits financiers « garantis sans dérivés ajoutés » (comme déjà les trackers physiques qui écrasent les trackers synthétiques). Mais comme les marchés bio, ce sera plus cher. Des États à la diète, des banques qui prêtent moins, des produits financiers moins risqués mais plus chers… Entre toutes ces décisions récessives, il est normal de faire des priorités et de privilégier les plus urgentes. Le plus urgent, c’est la solvabilité des États, car elle a été sérieusement mise en cause pendant la crise européenne. Le risque le plus sérieux que l’économie revienne à l’âge de pierre, aujourd’hui, ce n’est pas la faillite de la BNP, c’est celle de l’Italie ou de l’Espagne. Il y a ensuite un débat pour savoir s’il faut pousser les feux sur la réduction du levier des banques, en durcissant plus ou moins vite les ratios de solvabilité, ou sur la protection du cœur de la banque, en assurant la séparabilité des activités risquées. Nous pensons, parce que nous ne croyons pas beaucoup aux probabilités dans la prévision des événements extrêmes, qu’il y a de bons arguments pour choisir la seconde option  : privilégier le damage control dans le pire des cas, plutôt que se contenter de réduire asymptotiquement la probabilité de l’incident majeur. C’est-à-dire aller vers des systèmes permettant de séparer la banque d’affaires en cas de faillite, quitte à adoucir les contraintes, largement pro-cycliques, des ratios de solvabilité. D’autant que les Américains, qui sont à l’origine de la crise, semblent eux aussi retarder la mise en application de ces normes. Bien sûr, le niveau de décision n’est pas le même : réglementation européenne et mondiale pour les ratios de solvabilité, réglementation nationale, en principe, pour la loi bancaire. Mais cela change
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La loi que le Parlement est en train de voter est probablement la dernière qui se joue au niveau national. La perspective de l’Union bancaire, si elle se concrétise, ce qui est essentiel pour restaurer le crédit des États contribuera à régler un problème fondamental : que la France est trop petite pour réguler BNP Paribas et l’Allemagne trop petite pour réguler Deutsche Bank.

Juliette Meadel
est secrétaire nationale à l’industrie du PS.

vite  ; la loi que le Parlement est en train de voter est probablement la dernière qui se joue au niveau national. La perspective de l’Union bancaire, si elle se concrétise, ce qui est essentiel pour restaurer le crédit des États contribuera à régler un problème fondamental  : que la France est trop petite pour réguler BNP Paribas et l’Allemagne trop petite pour réguler Deutsche Bank. Le débat tel qu’il se jouera en Europe autour du rapport Liikanen est donc beaucoup plus important que le débat français. De toute façon, les partisans de la régulation et de la séparabilité des banques d’affaires savent que ce n’est pas une décision qui pouvait se prendre à la faveur d’une loi triomphante, mais un processus qu’il faut conduire sur au moins la décennie. L’objectif est simple : avant quelques années, c’està-dire avant le prochain retournement conjoncturel majeur, les États européens doivent disposer d’un outil juridique et opérationnel qui leur permette, en cas de crise extrême, de nationaliser en un weekend, pour sa valeur économique, le seul service public essentiel que constitue la banque de dépôts, selon des pointillés tracés à l’avance, sans avoir à garantir les autres activités. Et les marchés doivent anticiper que les États ne garantissent plus  : les événements extrêmes de l’activité de marché. Si cet objectif est atteint au terme d’un processus qui maîtrisera l’impact du dégonflement progressif des activités de marché des banques, la sécurité des États aura fait un pas en avant considérable, car ils ne pourront plus être pris en otage par les grandes banques. Et la loi bancaire française apparaîtra pour ce qu’elle est : une étape.

Les relocalisations: comment les soutenir et les consolider ?

es relocalisations désignent le retour dans leur pays d’origine d’unités productives, d’assemblage ou de montage antérieurement délocalisées sous diverses formes dans les pays à faibles coûts salariaux. Trop souvent présentées, ces dernières années, comme le remède unique contre les délocalisations d’entreprises et la désindustrialisation de la France, les relocalisations ne constituent pas encore un phénomène d’ampleur. À tout le moins, les relocalisations spontanées ne suffiront pas, à ce stade, à enrayer la crise économique et sociale que traverse la France depuis 2008. Il est vrai que le recul de l’industrie française, mesuré par la disparition des usines traditionnelles et par la diminution du commerce extérieur, a eu un impact significatif sur l’emploi et sur la croissance : en 10 ans, la France a perdu 800  000 emplois industriels et la part de l’industrie dans le PIB est passée de 18 % à 12 %. Bien sûr, d’autres emplois

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sont nés de cette mutation économique, notamment dans le secteur des services, mais il n’en reste pas moins que la course à la diminution des coûts de production a conduit un certain nombre d’entreprises, pourtant bénéficiaires, à fermer leur centre de production en France, pour aller s’installer dans les pays à bas salaires. Pourtant, depuis quelques années, avec l’augmen-

Depuis quelques années, avec l’augmentation des salaires des pays émergents, on assiste, notamment aux États-Unis, à un mouvement de retour dans le pays d’origine, dit aussi insourcing ou relocalisation. Barack Obama en avait fait l’un des principaux thèmes de sa campagne et dans la foulée de son élection, fin 2012, le président américain a lancé un ambitieux programme d’intervention intitulé : Let’s bring jobs back home pour inciter les entreprises à se relocaliser.

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Les relocalisations: comment les soutenir et les consolider ?

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Sept facteurs ont été identifiés comme décisifs : les coûts de transport et d’énergie – notamment, pour les États-Unis, les économies d’énergie liées à l’exploitation du gaz de Schiste –, les fluctuations des devises, les demandes du marché américain, les compétences disponibles aux États-Unis, la disponibilité du capital, le coût du travail américain par rapport à celui de la Chine, et l’environnement réglementaire et fiscal.

87 Si l’on souhaite que ces cas soient annonciateurs d’un mouvement d’ampleur, il faut néanmoins être prudent sur la tendance spontanée des entreprises à se relocaliser en France. D’une part, chaque vague de délocalisation est traditionnellement suivie de quelques cas de relocalisation ponctuels résultant de l’échec de la délocalisation. À cela s’ajoutent également, en fonction des infrastructures du pays d’accueil, des difficultés liées à l’imperfection des produits finis, des délais de livraison trop longs dans les secteurs traditionnels (jouets, habillement) ou plus fondamentalement à la perte d’un avantage technologique pour la firme qui avait délocalisé. Si les cas de relocalisations se sont multipliés ces dernières années, cette augmentation n’est en fait que le reflet d’une hausse bien plus forte des délocalisations3. D’autre part, il faut s’attendre à un mouvement de reflux des délocalisations ou de déplacement des stratégies de délocalisations : « si, dans cinq ou six ans, les produits chinois sont aussi chers que les Européens, il ne faut pas s’attendre, pour autant, à un mouvement de relocalisation vers le Vieux Continent. Ce qui ne sera plus produit en Chine le sera au Vietnam, en Indonésie, en Inde, au Bangladesh, en Égypte, au Maroc… ». Enfin, d’après les derniers chiffres disponibles issus de l’Observatoire de l’investissement  et seulement

tation des salaires des pays émergents, on assiste, notamment aux États-Unis, à un mouvement de retour dans le pays d’origine, dit aussi insourcing ou relocalisation. Barack Obama en avait fait l’un des principaux thèmes de sa campagne et dans la foulée de son élection, fin 2012, le président américain a lancé un ambitieux programme d’intervention intitulé : Let’s bring jobs back home pour inciter les entreprises à se relocaliser. De son côté, dès janvier  2013, la France a également adopté, par la voie de son ministre du redressement productif Arnaud Montebourg, un programme de soutien aux entreprises se relocalisant sur le territoire français. En ce printemps 2013, et alors qu’il est encore trop tôt pour évaluer les retombées des politiques de soutien aux relocalisations, tant Outre-Atlantique qu’en France, il n’est pas inutile de s’interroger sur la réalité de ce phénomène : les entreprises ont-elles réellement engagé un mouvement de relocalisation de leurs unités de production ou s’agit-il d’un phénomène marginal  ? Partant, l’intervention de l’État au soutien de cette relocalisation pourrait-elle être efficace et si oui à quelles conditions ?

Les relocalisations : mouvement d’ampleur ou phénomène marginal ?
Les relocalisations aux États-Unis auraient permis de créer 50 000 emplois en un an Les firmes américaines furent les premières à relocaliser une partie de leur production après avoir massivement délocalisé leurs activités d’assemblage vers les pays à bas salaires d’Asie du Sud. Ainsi, Motorola et General Motors avaient relocalisé aux États-Unis, au début des années 1980, leurs unités productives et d’assemblage antérieurement délocalisées en Indonésie, à Singapour, en Malaisie et à Hong-Kong. En effet, l’automatisation de la production avait rendu les coûts unitaires aussi compétitifs que ceux des pays où la production avait été délocalisée. S’il est encore trop tôt pour disposer d’une évaluation
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de l’efficacité du programme américain Let’s bring jobs back home, il reste que, d’après une enquête menée par les chercheurs de l’entreprise américaine Gartner : 20 % des biens fabriqués en Asie pour les États-Unis seront à nouveau fabriqués aux ÉtatsUnis d’ici 2014. D’autres experts prévoient une “relocalisation” de 3 millions d’emplois de Chine vers les États-Unis d’ici à 2020. Par ailleurs, un certain nombre d’entreprises américaines célèbres ont amorcé un mouvement de relocalisation : ainsi, Apple a annoncé en décembre 2012 le retour, pour 2013, d’une chaîne de production d’ordinateurs sur le sol américain après avoir délocalisé une partie de sa production en Chine. General Electric prévoit également d’installer son usine de production de chauffe-eau électriques et de frigos dans le Kentucky1. Il en est de même pour Caterpillar mais aussi pour des acteurs de moindre envergure tels Carlisle Companies. Son PDG, Dave Roberts, a récemment déclaré : “nous trouvons qu’il est tout aussi bon marché de fabriquer aux États-Unis qu’en Chine”. Dans le secteur financier, on note la relocalisation de la firme Everdream (fournisseur de services d’informations technologiques) dans la Silicon Valley après une délocalisation de ses activités productives au Costa-Rica… Enfin, selon un récent rapport de Price Waterhouse Coopers (PWC), A Homecoming for U.S. Manufacturing ? portant sur les motivations qui conduisent les entreprises américaines installées en Chine à revenir au pays, ce n’est pas seulement l’augmentation du coût du travail chinois qui conduit les entreprises américaines sur le chemin du retour. En effet, sept facteurs ont été identifiés comme décisifs  : les coûts de transport et d’énergie – notamment, pour les États-Unis, les économies d’énergie liées à l’exploitation du gaz de Schiste –, les fluctuations des devises, les demandes du marché américain, les compétences disponibles aux États-Unis, la disponibilité du capital, le coût du travail américain par rapport à celui de la Chine, et l’environnement réglementaire et fiscal.

Les relocalisations en Europe et en France  : un phénomène encore marginal Les relocalisations ont commencé en Europe dans les années 1990 dans certains secteurs comme l’électronique, l’informatique et le textile. En France, plusieurs groupes ont alors décidé de se relocaliser  : Nathan (relocalisation en Bretagne), Bull (relocalisation à Angers), Dassault Automatismes (relocalisation à Langon), Sagem (relocalisation à Villefranche) ou encore, dans le secteur de l’horlogerie (Ope, Lannion), dans la lunetterie (Essilor), dans la confection (Caroll, Naf Naf), la chaussure (Kickers), et même les centres d’appel des Taxis bleus délocalisés en Tunisie ont été également relocalisés. Plus récemment, a été relocalisée en France l’entreprise Samas à Noyon qui avait délocalisé en Chine, l’entreprise de pulls Mascotte à Roanne, ou encore le rapatriement de jouets défectueux de l’entreprise Mattel2. La marque Geneviève Lethu, spécialiste des arts de la table, fabrique de nouveau des couteaux, des torchons et des nappes en France. La part de ses collections fabriquées en Asie est ainsi passée de 40 à 10 %. Ont été fortement médiatisées les réussites telles que la relocalisation du fabricant de skis Rossignol, qui poursuit cette année sa stratégie de relocalisation de Taïwan vers la France, ou le lunetier Atol, qui a rapatrié en 2005 sa production de Chine vers le Jura.

D’après les derniers chiffres disponibles issus de l’Observatoire de l’investissement et seulement pour l’année 2009, 44 entreprises ont relocalisé une partie de leur production en France, tandis que 267 délocalisaient. La relocalisation de ces entreprises a permis néanmoins la création de 1 000 emplois en France contre, il est vrai, 25 600 supprimés par les délocalisations. Globalement, et à l’heure actuelle, il y a en France 1 relocalisation pour 20 délocalisations. Le phénomène est donc encore limité mais son impact sur l’emploi et sur la croissance est largement positif.

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Les relocalisations: comment les soutenir et les consolider ?

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délais de livraison, l’augmentation des salaires dans les pays émergents, les problèmes de qualité ou encore les difficultés liées à l’espionnage industriel sont autant de risques qui ont un coût. Les délocalisations produisent des externalités négatives, évaluées par des économistes comme autant de « coûts cachés 4 ». Il est donc rentable, à certaines conditions, de rester sur le territoire français ou de relocaliser la production  : l’évaluation de ces coûts peut être encouragée, et documentée par l’intermédiaire de l’État. Un programme informatique est d’ailleurs à l’étude au ministère du Redressement poductif pour permettre aux entreprises de déterminer, par un calcul réalisé à partir d’une approche multicritères, quelle est la bonne décision à prendre en matière de relocalisation. Il importe aussi de montrer les externalités positives qui pourraient résulter d’une relocalisation. En effet, la relocalisation est également une manière pour ces entreprises de retrouver l’étiquette « made in France » qui est un élément positif pour la clientèle française mais aussi étrangère. S’agissant des entreprises qui pourraient être tentées de contourner cette exigence en fabriquant des pièces à l’étranger puis en les assemblant en France, elles devraient alors supporter les « coûts cachés » précédemment évoqués ce qui est dissuasif. Ce raisonnement s’applique aussi aux PME (10  % d’entre elles ont des implantations à l’étranger) qui pourraient s’interroger sur le maintien de leur stratégie de délocalisation ou sur l’opportunité d’un retour sur leur territoire d’origine5. La corrélation entre les gains théoriques de la délocalisation et la pratique est très souvent surestimée notamment par les PME6 qui ne disposent pas toujours d’une capacité stratégique d’entreprise telle qu’elle existe dans les grandes entreprises. Là encore, l’intervention de l’État pour aider les PME à estimer les coûts cachés d’une délocalisation et, partant, la rentabilité d’une stratégie de maintien sur le territoire national est primordiale.

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En période de ressources budgétaires rares, l’État n’a pas les moyens d’octroyer à toutes les entreprises une aide financière à la relocalisation. Ce n’est pas non plus son rôle, mais il peut, en ciblant les secteurs où la France est la plus performante et la plus innovante, améliorer l’avantage comparatif de la France dans le commerce mondial.

pour l’année 2009, 44 entreprises ont relocalisé une partie de leur production en France, tandis que 267 délocalisaient. La relocalisation de ces entreprises a permis néanmoins la création de 1 000 emplois en France contre, il est vrai, 25 600 supprimés par les délocalisations. Globalement, et à l’heure actuelle, il y a en France 1 relocalisation pour 20 délocalisations. Le phénomène est donc encore limité mais son impact sur l’emploi et sur la croissance est largement positif. Dès lors, la question est de savoir comment encourager les relocalisations, dans un contexte économique marqué par une élévation des coûts de production dans les pays émergents et par la recherche, en France, d’une amélioration de sa compétitivité et de son commerce extérieur à travers notamment les outils du pacte de compétitivité.

la question de l’emploi et de la relocalisation de l’activité productive devient une priorité politique. Lors de la campagne présidentielle de 2012, tous les candidats ont plaidé pour une grande politique de relocalisation des productions. Avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, le combat pour garder des usines en France est enfin devenu un thème de prédilection pour les pouvoirs publics. Les mesures prises par le ministre du Redressement productif en 2013, destinées à renforcer la relocalisation d’entreprises en France s’inscrivent dans ce cadre. Elles doivent être encouragées voire complétées par d’autres mesures incitatives. Encourager et soutenir les relocalisations  : une mesure au service de l’intérêt général Parmi les différents outils de politique publique existant pour soutenir les relocalisations, il est difficile, voir irréaliste dans le contexte budgétaire actuel, de n’utiliser que celui des subventions publiques ou des allégements fiscaux. L’État peut en effet, sans dépense excessive, jouer un rôle incitatif en informant les entreprises, et en mettant à leur disposition des outils d’analyse, d’évaluation et de prospective pour les aider à prendre leurs décisions en matière d’implantation territoriale. Ainsi, l’État pourrait tout d’abord aider les entreprises à évaluer l’intérêt économique qu’elles auraient à relocaliser. En effet, la nouvelle conjoncture mondiale crée un environnement favorable aux relocalisations  : l’envolée du prix des transports à cause de l’augmentation du prix de l’énergie, l’augmentation des risques et des

Quels sont les meilleurs outils au service d’une politique de relocalisation ?
Si les entreprises entrevoient un intérêt économique réel à relocaliser leur production, l’État pourrait alors intervenir, y compris financièrement, au terme d’une expertise partagée concrétisée en cas d’accord par un contrat d’objectifs et de moyens. Il conviendrait dans une telle approche de : – soutenir par priorité les secteurs les plus porteurs pour l’économie française. En période de ressources budgétaires rares, l’État n’a pas les moyens d’octroyer à toutes les entreprises une aide financière à la relocalisation. Ce n’est pas non plus son rôle, mais il peut, en ciblant les secteurs où la France est la plus performante et la plus innovante, améliorer l’avantage comparatif de la France dans le commerce mondial. En effet, les relocalisations dépendent fortement du secteur concerné : une délocalisation est plus rare pour les entreprises qui misent sur l’innovation, et encore plus rare pour une entreprise misant sur la qualité. Cette dernière craint en effet de perdre les facteurs clés sur lesquels repose sa compétitivité : la qualité des produits et la réactivité de la demande. Il faut donc miser sur les secteurs à forte valeur ajoutée en terme d’innovation et de recherche-développement. L’État pourrait donc, comme l’a annoncé le ministre du Redressement productif, ne cibler que les entre-

Comment L’État peut-il encourager les entreprises à relocaliser ?
Dans les années 1980, les premières mesures prises en faveur des relocalisations n’ont pas eu d’impact économique décisif Depuis les années 1980, en France, les gouvernements successifs ont tenté d’enrayer le départ des entreprises françaises par diverses mesures d’une efficacité discutable. Ainsi, au milieu des années 2000 pour renforcer l’attractivité de la France et fidéliser les entreprises installées en France pour les retenir, le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin a adopté le crédit d’impôt pour la relocalisation (entré en vigueur du 01/01/2005 au 31/12/2006). Puis a été mise en place en 2010 la prime à la relocalisation (dont a bénéficié en tout premier la fameuse fonderie Loiselet). Néanmoins, au-delà de quelques cas ponctuels, peu d’entreprises ont cherché à en bénéficier. Alors que la crise économique détruit, depuis 2008, des milliers d’emplois et que les fermetures d’usines sont désormais récurrentes au détriment des bassins d’emplois et au prix d’une souffrance sociale sans comparaison depuis la crise de 1929,
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Les délocalisations produisent des externalités négatives, évaluées par des économistes comme autant de « coûts cachés ». Il est donc rentable, à certaines conditions, de rester sur le territoire français ou de relocaliser la production : l’évaluation de ces coûts peut être encouragée, et documentée par l’intermédiaire de l’État.

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Les relocalisations: comment les soutenir et les consolider ?

prises des secteurs les plus prometteurs comme par exemple l’aéronautique, ou la pharmacie… – engager, avec les entreprises bénéficiaires, un partenariat sur plusieurs années. Un soutien financier pourrait être octroyé aux entreprises qui s’engagent à se relocaliser en France, au terme d’un contrat « donnant-donnant ». L’État pourrait, en évaluant chaque année si l’entreprise a bien respecté ses engagements, conditionner l’octroi de la subvention annuelle à la réalisation effective de la relocalisation d’une part croissance de la production. La contractualisation des relations

entre l’État et les entreprises offre des perspectives d’avenir pour l’élaboration d’une nouvelle stratégie de politique industrielle. La France détient des compétences uniques dans certains secteurs économiques où elle peut améliorer son positionnement dans le jeu du commerce mondial. Une politique économique de soutien aux relocalisations dans les secteurs les plus prometteurs pourrait être l’un des piliers d’une nouvelle stratégie de politique industrielle, sans contrainte ni diktat imposé aux entreprises, mais en développant et en modernisant un partenariat équilibré et réaliste avec les principaux acteurs de l’économie française.

Réformer l’entreprise

1. « Nous sommes arrivés à un point où produire certaines choses en Amérique est aussi viable que dans n’importe quel endroit dans le monde », indique récemment un responsable de General Electric au New York Times. 2. El Mouhoub Mouhoud, Mondialisation et délocalisation des entreprises, Collection Repères, p 55. 2. Ibidem, p 57. 4. Henri Savall, Véronique Zardet, Maîtriser les coûts et les performances cachés, 2007. 5. Gallego V., Mahe De Boislandelle H ., Délocalisations et relocalisations en PME : risques et opportunités, 2011. 6. Steffen Kinkel et Spomenka Maloca, « Localisations industrielles : les entreprises redécouvrent les vertus du made in Germany », Regards sur l’économie allemande, n°95, 2010. LA REVUE SOCIAlIsTE N° 50 - 2E TrIMEsTrE 2013

David Chopin
est consultant, responsable du pôle « Travail, emploi, entreprise » à Nonfiction.fr, auteur avec R. Godino, M. Deluzet de La grande transformation de l’entreprise : Travail, sens et compétitivité, Ed. L’Atelier, 2012.

Les droits de l’entreprise

«C’

est le devoir qui crée le droit et non le droit qui crée le devoir », nous disait si justement Chateaubriand. Âpre tâche qu’il est d’écrire un article sur le droit de l’entreprise, un concept qui n’existe aucunement de manière formelle. Tout au moins, certains ouvrages spécialisés tentent de compiler différents codes et législations  : si l’on assimile le droit de l’entreprise à celui du droit travail, encore faut-il admettre ses ramifications avec le droit du Code civil, comme son interpénétration avec le droit commercial, mais encore ses dépendances avec le droit des affaires, et son entrelacement le plus profond avec le droit communautaire. L’entreprise est ce mot-valise, signifiant à la fois le collectif humain, l’objectif du travail en commun, les droits de ses membres, la nature même de leurs règles ainsi que les conventions régissant leurs interactions. Ainsi, le droit de l’entreprise est ce corpus

flottant qui tente de stabiliser des rapports et procès de travail  ; le témoin des lignes de conflits et des rapports de force, au sein d’un capitalisme donné, entamant sans cesse sa propre transformation. Parcourir, en seulement quelques pages, l’histoire des droits et de leur avenir est une gageure  ; nous nous bornerons seulement à convaincre le lecteur d’une seule thèse  : de par son histoire, la gauche peine à percevoir la formation des nouvelles inégalités se logeant au-delà du rapport direct entre le salarié et son employeur via son contrat de travail ; il faut repenser l’entreprise pour renouveler les protections par le droit de tous les travailleurs.

De la gauche et du droit du travail…
L’histoire de la gauche est celle des mouvements sociaux, urbains et industriels. Ce combat des travailleurs coïncide avec la fin du régime des corporations, supprimées tant par les Révolutionnaires que sous le régime Napoléonien ; il signifie,

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L’histoire de la gauche est celle des mouvements sociaux, urbains et industriels. Ce combat des travailleurs coïncide avec la fin du régime des corporations, supprimées tant par les Révolutionnaires que sous le régime Napoléonien ; il signifie, avant tout, la recherche d’un cadre légal au rapport de force du travail et s’est essentiellement cristallisé dans la codification des règles afférentes au contrat de travail.

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de détermination des relations du travail », qui ne peut toutefois pas s’opposer à « l’ordre social », lui fixé par la Loi et le Code du Travail. De fait, l’essentiel des droits, au-delà d’une loi minimale, s’acquiert dans chacune des branches, selon son rapport de force propre et ses compromis locaux. A cela, s’ajoute un troisième mouvement faisant toujours polémique au sein de la gauche. Il s’agit des accords d’entreprise  : la possibilité de statuer, de manière plus favorable que la Loi, à des compromis locaux, au plus juste de la réalité de l’activité de production. Ce fut déjà l’esprit des Lois « 35 heures », ce sera demain le cas de phases de redressement des entreprises en difficulté.

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Force est de constater que cette « grande entreprise », qui régnait en maître dans la période des « trente glorieuses » n’est plus ce qu’elle était. Les États-Unis ont commencé déjà, dans les années 1960, les grandes fusions d’entreprises. Chacun des segments de production sera désormais calculé et sélectionné selon une « chaîne de la valeur », puis théorisé comme dogme dans les années 1980 par Michael Porter.

hendés comme cette recherche d’alternative aux rapports de force (grèves, insurrections et autres manifestations collectives), ainsi qu’à l’inflation endémique des procès judiciaires concernant le travail à la fin du XIXe siècle.

… jusqu’aux alternatives du principe assurantiel et des compromis locaux
Premièrement, en instaurant des caisses collectives, il s’agissait d’en finir avec l’irresponsabilité et l’inaction des risques liés au travail, en socialisant la réparation des dommages et des risques. Ne niant pas que les relations du travail soient structurellement antagoniques, les principales institutions de l’État providence ont tenté d’échapper à la juridiciarisation de ce rapport social. François Ewald, dans son magnus opus sur l’État providence, non encore égalé, nous en démontre bien sa généalogie : comment une notion telle que l’accident du travail détourne les principes fondamentaux du Code civil concernant la responsabilité de l’employeur sur le travail  ; et comment le principe indemnitaire et la cogestion de caisses collectives ont été une alternative crédible pour éviter l’affrontement dans le rapport de force salarié-employeur. Un deuxième mouvement fut d’adapter les règles du jeu en fonction du processus de production donné. Se traduisant par l’instauration dans chacune des grandes branches industrielles de conventions collectives au début du XXe siècle : désormais, le « mode normal

avant tout, la recherche d’un cadre légal au rapport de force du travail et s’est essentiellement cristallisé dans la codification des règles afférentes au contrat de travail. Reconnaissant ainsi un régime contractuel spécial pour le travail, au-delà du simple contrat de louage du Code civil, le rapport entre l’employeur et le salarié ne peut être celui de l’échange égalitaire  ; cette protection juridique ne se justifie qu’au nom de l’acception d’une relation de subordination et de dépendance du salarié. Il faut ainsi comprendre le droit du travail, en luimême, comme une réponse au processus étudié par le regretté Robert Castel  : la « désaffiliation » du travailleur de son outil de travail  ; jadis lié à leur corporation, libéré du joug de ses pairs de travail, l’artisan devient salarié, il découvre l’envers de sa liberté dans ce que Marx appela la domination puis l’aliénation, étant seul face aux grandes industries se substituant aux petits ateliers. À force de luttes, de procès et d’insurrections, des conventions, des caisses d’assurances, un droit puis un « État social » ont voulu régir par la législation chacune des situations de travail. Tout un corpus législatif doit autant aux luttes insurrectionnelles qu’à la paupérisation endémique des classes populaires françaises sous l’effet de la concentration des manufactures. Contrat de travail, droit du travail et conditions de travail ont toujours été liés à une régulation de la relation entre le salarié et son employeur. Très tôt, il est apparu que le droit ne pouvait saisir toute la complexité de cette relation ; l’histoire sociale et les mouvements sociaux peuvent être également appréLA REVUE SOCIAlIsTE N° 50 - 2E TrIMEsTrE 2013

Au-delà de la « privatisation » du droit du travail : changer de paradigme
Jacques Le Goff, avec son histoire du droit du travail, avait distingué trois grandes phases du développement des droits des travailleurs. Premièrement, ce qu’il a appelé le « droit du silence des salariés », privés d’une législation sur le travail au XIXe, l’ère républicaine ayant «  esquissé  » les fondations de ce droit, en complément de ceux de la citoyenneté ; ensuite, la période allant des conquêtes du Front populaire en 1936 jusqu’aux « trente glorieuses », faisant aboutir les principaux acquis du droit du travail avec les Lois Auroux, figeant les fondements d’une représentation institutionnalisée et légitime des salariés, d’un contrat de travail épais et protecteur. Le reste, allant de cette période teintée d’âge d’or jusqu’à nos jours, étant, sous la plume de l’unanimité des plus grands spécialistes du droit du travail, comme une période de déréliction du droit du travail, voire de sa « privatisation », faisant dire à Jacques Julliard que la gauche est devenue « conservatrice » de ses droits acquis et de ses luttes du passé. Sans contester ni la justesse ni l’acuité de ces érudites visions, la focale d’analyse, plutôt que l’analyse elle-même, semble induire un biais. Celle d’une « entreprise » qui aurait été

En instaurant des caisses collectives, il s’agissait d’en finir avec l’irresponsabilité et l’inaction des risques liés au travail, en socialisant la réparation des dommages et des risques. Ne niant pas que les relations du travail soient structurellement antagoniques, les principales institutions de l’État providence ont tenté d’échapper à la juridiciarisation de ce rapport social.

la même entité figée depuis ces années, alors que certains auteurs, quant à eux, parlent de « grande transformation de l’entreprise », ou bien même de « refonder [un droit de] l’entreprise » qu’il faudrait dès à présent constituer. Sans aller dans de telles conjectures, force est de constater que cette « grande entreprise », qui régnait en maître dans la période des « trente glorieuses » n’est plus ce qu’elle était. Les ÉtatsUnis ont commencé déjà, dans les années 1960, les grandes fusions d’entreprises. Chacun des segments de production sera désormais calculé et sélectionné selon une «  chaîne de la valeur  », puis théorisé comme dogme dans les années 1980 par Michael Porter. Le développement de la finance dans l’économie, qui inspira un renouvellement des techniques managériales, va non seulement accroître une vision de court terme du profit, mais surtout démultiplier les entités juridiques  : en les séparant, il ne s’agissait pas seulement de rechercher un optimum fiscal ; ce vaste programme libéral consistait surtout à dissocier les risques, les responsabilités et les statuts des salariés. Les centres de profit furent ainsi isolés, mais surtout, les contrats de travail sont désormais, la plupart du temps, évités.

Protéger les invisibles du droit du travail
Dans ce mouvement de long terme, le droit du travail perd, dans sa formulation classique, une certaine

96 efficacité à défendre les intérêts de tous les salariés. Parce que le droit est rattaché avant tout au contrat de travail, et à une conception même de « l’entreprise  » qui semble actuellement voler en éclat. Prenons un exemple parlant  : une société cotée au CAC 40. Parmi ses centaines de milliers de salariés, à peine 20 % travaillent réellement en France. Et sur son site de travail en France, généralement, moins de la moitié lui sont directement salariés  ; le reste étant composé de prestataires et soustraitants, ayant des droits sociaux et des conventions collectives autres. Les grilles de salaires, les primes, les horaires de travail, les congés, les responsables hiérarchiques, les évaluations annuelles, les contrats de travail  : tous différents. Les accords des partenaires sociaux sur ce site de travail ne protègent, en réalité, que les personnes déjà protégées : le plus souvent les grands donneurs d’ordre, alors que les sous-traitants sont peu, ou mal, organisés pour défendre les leurs. Ces salariés en dehors de la « grande entreprise » sont peu syndiqués, peu protégés  ; ils n’appartiennent plus à la traditionnelle grille de lecture des droits du salarié au sein du rapport salarial employeur-employés. Ce sont les intérimaires, les prestataires, les salariés des TPE-PME, qui dépendent bien davantage de leur client donneur d’ordre, plutôt que du patron qui leur a fait signer leur contrat de travail. Lors d’un plan social, par exemple, ce seront eux les laissés pour compte ; alors

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du contrat de travail  ; ce qui était le lieu habituel, traditionnel et historique de la gauche se distend peu à peu des enjeux contemporains les plus prégnants, consistant à étendre la responsabilité – et donc le droit – de l’entreprise à ses commettants et non plus ses seuls préposés. Ce peut être les conditions de travail pour les salariés de sous-traitants du nucléaire ; les zones contaminées pour les riverains à la suite d’une exploration d’un exploitant en granulat ; ou alors les conditions sociales et de droit du travail minimum exigible pour l’appel d’offres d’une société de travaux publics pour une mairie socialiste de centre-ville. Le seul support opposable en droit des performances sociales et environnementales est actuellement le rapport annuel (Art. 116, Loi NRE, 2001), uniquement pour les sociétés cotées, dont les décrets d’applications du Grenelle II n’ont pas abouti à étendre son champ d’action. Reste le défi pour la nouvelle majorité au pouvoir, ainsi que les représentants des salariés, d’imaginer, enfin clairement, comment utiliser ces performances extrafinancières des entreprises  ; les seules pouvant endiguer l’omnipotence et le diktat actuel des ratios financiers pour définir ce qu’est la « bonne gestion » des entreprises. Il faudra, pour la gauche, opérer un retour sur la question du travail, et son exercice, faisant jaillir toutes ces problématiques liant le droit légitime des parties prenantes ainsi que la pluralité – sociale et environnementale – de la performance d’une entreprise.

97 Une «  bonne  » entreprise signifie-t-elle  : un bon salaire  ? Une bonne protection sociale  ? Un statut bien défendu ? Dans ce cas-là, les groupes La Poste ou France Telecom seraient des «  bonnes entreprises » où il ferait bon vivre ; or, l’actualité sociale nous a permis d’en douter. En effet, de nouvelles formulations du social émergent à la frontière du droit au travail, afférentes davantage au sens même du travail, à l’effort, et à l’expression d’un collectif ou d’un idéal qui subjugue l’âpreté nécessaire d’un travail quotidien, quel qu’il soit.

Cette « grande entreprise » s’est également financiarisée dans les têtes de tous les acteurs, la discipline états-unienne de l’économie du droit ayant imposé la performance financière et le point de vue actionnarial comme l’unique enjeu de la gouvernance d’entreprise (Shareholder governance). Pour concevoir une nouvelle conception de l’entreprise et étendre sa responsabilité, il faut pluraliser la définition de sa performance, mais également prendre en compte toutes les parties prenantes de l’entreprise, autres que les uniques actionnaires.

que chaque employé de la maison mère sera, avec plus ou moins de brutalité, bien reclassé. Et pourtant, tous participent à un même travail, souvent aux mêmes risques, mais dans un « collectif » qui ne s’institue jamais. On voit bien là une demande de revenir au travail lui-même afin de refonder l’idée du collectif de travail, dont les enjeux sont, avant tout, un renouveau de la protection du rapport salarial, au-delà du contrat de travail. La gauche devra assurément s’enquérir de réinventer le droit du travail pour ces travailleurs-là.

Le « bien-être au travail » est une problématique encore difficilement saisie véritablement par la gauche. Étant peu transposable en loi étatique ou en nouveaux aliénas du code du travail, son efficacité relève le plus souvent de compromis locaux, de volontés des employés et des employeurs conjoints, pour améliorer sans cesse les conditions de travail.

Responsabiliser les entreprises au-delà de leurs résultats financiers
Deuxièmement, cette «  grande entreprise  » s’est également financiarisée dans les têtes de tous les acteurs, la discipline états-unienne de l’économie du droit ayant imposé la performance financière et le point de vue actionnarial comme l’unique enjeu de la gouvernance d’entreprise (Shareholder governance). Pour concevoir une nouvelle conception de l’entreprise et étendre sa responsabilité, il faut pluraliser la définition de sa performance – à la fois sociale mais également environnementale – mais également prendre en compte toutes les parties prenantes de l’entreprise, autres que les uniques actionnaires. Nous sommes bien là, encore, au-delà

Ces salariés en dehors de la « grande entreprise » sont peu syndiqués, peu protégés ; ils n’appartiennent plus à la traditionnelle grille de lecture des droits du salarié au sein du rapport salarial employeur-employés. Ce sont les intérimaires, les prestataires, les salariés des TPE-PME, qui dépendent bien davantage de leur client donneur d’ordre, plutôt que du patron qui leur a fait signer leur contrat de travail. Lors d’un plan social, par exemple, ce seront eux les laissés pour compte.
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Renforcer les compromis locaux pour activer les droits individuels
Enfin, il s’agit surtout de refonder l’idée même du social et la constitution des droits dans une conception élargie de l’entreprise. À l’articulation entre l’accord, de plus en plus local, la législation (nationale) s’attache désormais à fournir des droits rattachés aux individus  ; une manière de réifier à nouveaux frais la question du collectif tout en impliquant leur mobilisation. Prenons encore un exemple parlant.

Archétype de ce dilemme, le «  bien-être au travail » est une problématique encore difficilement saisie véritablement par la gauche. Étant peu transposable en loi étatique ou en nouveaux aliénas du code du travail, son efficacité relève le plus souvent de compromis locaux, de volontés des employés et des employeurs conjoints, pour améliorer sans cesse les conditions de travail  ; supposant disposer de réels temps de parole pour cela, de véritables lieux et de moments institutionnalisés, et d’une vision de compromis des rapports de force. Ces droits afférents aux individus, ce faisant ils saisissent une nouvelle forme de collectif  : une sorte de redéfinition du social comme mobilisation des acteurs. Il en est de même de pans entiers de nouveaux droits des travailleurs possibles et envisageables : concernant par exemple le télétravail, la prévention des risques, l’égalité femmes-hommes, etc.

98 Il faut comprendre ainsi l’actuelle célébration du dialogue social. Les principaux enjeux contemporains consistent à garantir des droits individualisés et exigent des acteurs qu’ils arrivent eux-mêmes à les mobiliser, en sécurisant moins les emplois que les parcours professionnels : droits de formation, de transitions et de protection, quel soit le type d’emploi occupé. En redéfinissant l’aspect de la compétitivité des entreprises le plus important et sans doute la plus oublié : le sens que chaque salarié met dans son propre travail, dicible ni dans les indicateurs de performance financiers, ni dans les règles du droit du travail figé. Enfin, en redonnant aux partenaires sociaux le souci de fonder le droit d’essence plus locale, par accords, sous la forme du compromis. Nous retrouvons ainsi un objet pour cette démocratie industrielle qui avait été mis au rebut depuis tant d’années ; c’est aussi réinterroger cette question du travail, des collectifs, des parties prenantes et toutes les questions de gouvernance de l’entreprise. En acceptant cette direction, demain, de nouveaux droits pourront encore être conquis : appartenant au Code du Travail, mais aussi à celui des sociétés, du commerce ou alors du droit des affaires…

Les droits de l’entreprise

Bibliographie indicative :
Lamy, Droit de l’entreprise 2012-2013, Paris, Broché Castel Robert, Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat, Paris, Fayard. Ewald François, 1986, Histoire de l’État-providence, Paris, Grasset. Le Goff Jacques, Du silence à la parole, 2004, Une histoire du droit du travail des années 1830 à nos jours, Éditions Presses universitaires de Rennes, collection « L’univers des normes ». « Histoire des gauches, entretiens avec Jacques Julliard », Nonfiction.fr, lien consulté en mars  2013 : http://www.nonfiction.fr/article-6356-histoire ­_ des_gauches_entretien_avec_jacques_julliard. htm Hatchuel Armand, Segrestin Blanche, 2012, Refonder l’entreprise, Paris, Seuil, Coll. République des idées Chopin David, Deluzet Marc, Godino Roger, 2012, La grande transformation de l’entreprise  : travail, sens, compétitivité, Paris, Édition de l’Atelier

Marc Deluzet
est ancien secrétaire confédéral de la CFDT et délégué général de l’Observatoire social international.

Mutations du social et du syndicalisme

e syndicalisme français est percuté par les mutations technologiques qui bouleversent les organisations et les conditions de travail dans l’ensemble du tissu productif. Le mouvement de mondialisation et la concurrence internationale ont précipité la fin du fordisme et débouchent sur une métamorphose profonde des sociétés européennes. La grande transformation de l’entreprise1, engagée depuis plusieurs décennies, participe de cette mutation et provoque à son tour celle du social et du syndicalisme. La crise actuelle est multiforme, économique, géopolitique, environnementale, culturelle, sociale et sociétale. Deux de ces dimensions – la crise du travail et celle du modèle de développement économique – permettent de comprendre les principales exigences auxquelles est confronté le syndicalisme  français. Trois enjeux émergent  : la participation des travailleurs, l’implication dans la gestion des entreprises et l’élargissement de la négociation collective.

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Crise du travail, crise sociale et crise démocratique
De nombreux ouvrages ont montré ces dernières années comment la financiarisation de l’économie avait conduit à une disparition symbolique2 du travail et à des situations de souffrance professionnelle, parfois dramatiques. La concurrence internationale et les technologies de l’information ont fait disparaître le fordisme, qui était pour l’essentiel fondé sur la redistribution salariale pour conserver les meilleures compétences. Mais le taylorisme qui l’accompagnait s’est développé, diversifié et appliqué aux nouvelles activités de service. L’organisation scientifique du travail s’est étendue aux fonctions de management et s’est appliquée aux emplois d’interface avec les clients et les usagers. Il a peu à peu transformé le manager en ingénieur méthode, chargé de traduire le travail en procédures et de contrôler l’activité des travailleurs à travers un reporting de plus en plus chronophage. Ce taylorisme des temps modernes a fait pénétrer

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L’organisation scientifique du travail s’est étendue aux fonctions de management et s’est appliquée aux emplois d’interface avec les clients et les usagers. Il a peu à peu transformé le manager en ingénieur méthode, chargé de traduire le travail en procédures et de contrôler l’activité des travailleurs à travers un reporting de plus en plus chronophage. Ce taylorisme des temps modernes a fait pénétrer la financiarisation dans toutes les strates des entreprises, à la recherche d’un reporting financier en temps quasi réel.

Mutations du social et du syndicalisme

Le Dossier Le premier enjeu, la participation des salariés
Longtemps, le syndicalisme français a négocié des primes de toute sorte, en réaction aux conditions de travail pénibles ou dangereuses. La culture de réparation a pris le pas sur la culture de prévention, même si à la fin des années 1970, plusieurs organisations de la CFDT avaient dénoncé « les dégâts du progrès » dans un ouvrage5 qui fait encore référence. Cette logique avait amené certains responsables à faire de l’organisation du travail un chantier majeur pour l’action syndicale. Telle était aussi la perspective que l’on pouvait espérer du droit d’expression introduit par les lois Auroux. Minoritaire dans le syndicalisme français, cette démarche a fait long feu. La force de la valeur travail dans l’imaginaire national a empêché de remettre en cause l’idée que le travail est aliénant par nature et de s’engager sur des démarches qui furent celles des pays du Nord de l’Europe. Avec le chômage de masse, les questions d’emploi ont dépassé les conditions de travail dans l’ordre des priorités. Cette mise au second plan des questions du travail n’explique-t-elle pas la désyndicalisation qui a marqué le syndicalisme français de la fin des années 1970 au début des années 2000 et, a contrario, la résistance relative des syndicalismes scandinaves ? Les drames qui se sont déroulés chez France Télécom et chez Renault ont aujourd’hui changé la donne et remis au premier plan de l’agenda social la question des conditions de travail. L’intervention de plusieurs acteurs6 a depuis trois ans permis de dépasser la thématique de la souffrance pour s’orienter vers la qualité de vie au travail, même s’il reste à donner davantage de consistance à cette nouvelle sémantique. La participation des travailleurs constitue l’enjeu principal. Il s’agit non seulement de libérer leur parole mais de favoriser leur prise d’initiative. Ils réclament aujourd’hui un droit d’intervention sur les finalités et l’organisation du travail qui donne du sens, un pouvoir d’agir qui conditionne leur bien-

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Les drames qui se sont déroulés chez France Télécom et chez Renault ont aujourd’hui changé la donne et remis au premier plan de l’agenda social la question des conditions de travail. L’intervention de plusieurs acteurs a depuis trois ans permis de dépasser la thématique de la souffrance pour s’orienter vers la qualité de vie au travail, même s’il reste à donner davantage de consistance à cette nouvelle sémantique.

la financiarisation dans toutes les strates des entreprises, à la recherche d’un reporting financier en temps quasi réel. Mais il a produit une nouvelle déshumanisation de l’entreprise, analogue à celle illustrée par Charlie Chaplin dans Les Temps Modernes. L’entreprise devient un portefeuille d’activités plus ou moins rentables, un ensemble de processus sous contrôle, dans lesquels la communauté de femmes et d’homme qui la constitue s’estompe. Ce néo-taylorisme a réduit à l’extrême les marges d’autonomie de chaque salarié, détruit le professionnalisme des catégories les moins bien rémunérées et dévalorisé la part personnelle que chacun met dans ses tâches quotidiennes. Les espaces et les temps de discussion sur le métier et la pratique professionnelle sont devenus trop étroits, voire inexistants. La parole des travailleurs n’est plus assez sollicitée et écoutée. Le travail devient invisible, perd de son sens, disparaît symboliquement, dans un pays où l’activité professionnelle est identitaire socialement parlant. Les salariés y abandonnent leur fierté, ne se sentent plus reconnus, se désengagent, tombent malades. La montée des partis populistes, le rejet des élites quelles qu’elles soient, se nourrissent de cette perte de sens et de reconnaissance du travail. Comme l’a montré Bruno Trentin, ancien syndicaliste et communiste italien, dans un livre lumineux récemment traduit3, le syndicalisme a été lui aussi
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modelé par le taylorisme et l’organisation scientifique du travail. Particulièrement en France, où sa tradition révolutionnaire est entrée en résonance avec cette culture de bureau des méthodes. Il a calqué son organisation et ses fonctionnements sur ceux de l’entreprise : ses responsables ont constitué une avant-garde éclairée et ses instances défini les grandes revendications auxquelles adhéraient ensuite ses membres. Les choses ont évidemment changé en 50 ans, mais les drames vécus à France Télécom montrent que le syndicalisme n’a pas su s’opposer à ce nouveau taylorisme, peut-être parce qu’il puisait inconsciemment à la même source. Paradoxalement, les travailleurs ont été maintenus au rang de simples opérateurs dans une période où le travail scientifiquement quantifiable, détachable de la personne qui le fournit, se réduit de plus en plus4, pour être remplacé par de nouvelles formes d’emplois qui ne se laissent plus modéliser sans dégâts et dans lesquelles l’humain constitue le premier facteur de création de richesses, d’innovation et de compétitivité stratégique. Les travailleurs aspirent aujourd’hui à être reconnus comme des sujets agissants. Le travail peut être pénible et fatigant, mais il est aussi stimulant et enrichissant et la demande des salariés est de pouvoir s’y investir personnellement. Cette exigence participative, s’impose aux directions d’entreprises, mais elle oblige aussi le syndicalisme. L’enjeu dépasse largement les questions de souffrance au travail.

Les travailleurs aspirent aujourd’hui à être reconnus comme des sujets agissants. Le travail peut être pénible et fatigant, mais il est aussi stimulant et enrichissant et la demande des salariés est de pouvoir s’y investir personnellement. Cette exigence participative, s’impose aux directions d’entreprises, mais elle oblige aussi le syndicalisme. L’enjeu dépasse largement les questions de souffrance au travail.

être, leur engagement et leur efficacité, facteurs essentiels de performance économique et sociale, de compétitivité pour leur entreprise. Cette aspiration est évidemment problématique à plus d’un titre. Pour les directions d’abord, qui considèrent que la définition des tâches est un acte managérial relevant de leur pouvoir. Faire participer les travailleurs commande de faire évoluer la conception du management. Mais cette exigence participative, en partie masquée par la question de la souffrance au travail est tout aussi problématique pour le syndicalisme. Car l’introduction de méthodes participatives remet en cause les pratiques syndicales classiques. Celles-ci réservent au syndicat la formulation des revendications collectives, dans lesquelles les individus sont invités à se reconnaître, pour ensuite les soutenir. Avec la participation, l’articulation entre le « je » et le « nous » est amené à s’inverser. Le syndicalisme est sommé de donner la parole aux salariés, de les écouter, pour bâtir la revendication collective à partir de cette expression individuelle. C’est un changement culturel profond. Il est aujourd’hui engagé. Dès 1995, la CFDT engage la démarche «  Travail en question  » à travers laquelle elle forme ses équipes d’entreprise à interroger les salariés sur leur rapport au travail et au métier7. Plusieurs équipes CFDT participent aujourd’hui à un programme de recherche « Travail, sens et reconnaissance » de la FMSH avec Michel Wieviorka. Quand à la CGT, ses équipes syndicales, chez Renault et dans d’autres entreprises, ont

102 mené un travail d’analyse et de formation avec des chercheurs comme Yves Clot. La transformation du travail et la participation des salariés constituent la première des ambitions revendicatives de la CGT dans le document d’orientation adopté en avril 2013 au Congrès de Toulouse. Les méthodes participatives conduisent également à repenser la place du dialogue social dans l’entreprise. Sans perdre de son importance, la négociation syndicat-direction ne peut plus constituer l’alpha et l’oméga de la régulation sociale : la partie se joue désormais à trois : salariés, direction, syndicats. Le dialogue social est inscrit dans un champ de régulations plus vaste qui inclut les modes de management et les pratiques syndicales de plus en plus cruciales. Ce changement conduit à articuler les dispositifs de participation avec les instances de représentation du personnel, et sur ces questions, à coopérer entre partenaires sociaux.

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ration s’établissent pour favoriser l’engagement et l’efficacité professionnelle des salariés. La formation professionnelle, l’évolution des compétences, la progression des carrières, la prise en compte de la diversité des personnes en font partie. Les processus coopératifs ne concernent pas seulement les relations entre représentants syndicaux et direction, ils s’imposent aussi aux relations intersyndicales à l’intérieur de l’entreprise. C’est une culture de la coopération et du partenariat qui se diffuse lentement à mesure que le « social » est en train de muter sur des sujets moins statutaires.

103 sociale des entreprises (RSE) un levier primordial pour la compétitivité des entreprises et le développement de l’économie européenne. Le gouvernement vient de confier une mission à trois membres de la société civile et s’est engagé à mettre en place une plate-forme permanente sur le sujet. Le syndicalisme n’échappe pas à cette thématique et aux interrogations que l’ensemble de la société adresse aux entreprises, car finalement, l’activité des travailleurs est au cœur du sujet. Par le respect de leurs droits et leurs conditions de travail, mais aussi par la destination de leur travail et par sa qualité. En posant la question de l’utilité sociale du travail, des biens et des services qu’il contribue à produire et à assurer, la RSE interpelle donc l’ensemble de la communauté entrepreneuriale, direction, salariés et représentants syndicaux. Peu importent les raisons pour lesquelles ces questions sont posées – évolutions technologiques qui font disparaître le courrier à La Poste et les livres chez Virgin, enjeux environnementaux et concurrence internationale pour l’automobile, enjeux de santé publique pour les laboratoires pharmaceutiques, etc. – tous les secteurs professionnels sont concernés par l’évolution des métiers. La finalité du travail porte en elle la question de l’emploi et des parcours professionnels.

Le social ne correspond plus simplement à des avantages redistribués et financés par une part prélevée sur les bénéfices. Il est de plus en plus un investissement préalable à la production de richesses et essentiel à la qualité de la performance. Plus qu’un droit, la formation sera de plus en plus considérée comme un investissement dont il faut évaluer l’efficacité en termes de performance. Le social est appelé à devenir un investissement, pas seulement un droit qui a un coût.

Une mutation du social plus globale
L’engagement et la participation des travailleurs concernent en fait l’ensemble du champ social et des relations professionnelles. Une mutation globale de ce que l’on appelle le « social » est en cours et interroge les acteurs syndicaux. La représentation française du social se fonde sur une forte dimension statutaire. En échange d’une productivité  croissante, les représentants du personnel négocient des éléments de statut social (salaires, protection sociale, temps de travail…) qui s’appliquent à l’ensemble des salariés, avec toutefois des différences notables entre catégories. Dans cette logique, le progrès social résulte de nouveaux droits statutaires, définis par des accords collectifs à durée indéterminée qui constituent l’objet quasi exclusif du dialogue social. Sans réduire cette dimension statutaire, la nécessité absolue d’obtenir l’engagement des salariés conduit à faire émerger des thématiques nouvelles et à rechercher la prise d’initiative des personnes, prises individuellement et collectivement. Cela a deux effets.
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D’une part, le social ne correspond plus simplement à des avantages redistribués et financés par une part prélevée sur les bénéfices. Il est de plus en plus un investissement préalable à la production de richesses et essentiel à la qualité de la performance. Plus qu’un droit, la formation sera de plus en plus considérée comme un investissement dont il faut évaluer l’efficacité en termes de performance. Le social est appelé à devenir un investissement, pas seulement un droit qui a un coût. D’autre part, le social suppose une mobilisation personnelle des salariés. Le bénéfice des nouveaux droits sociaux passe de plus en plus souvent par l’exercice individuel de garanties collectives. Leur effectivité dépend davantage de la motivation des personnes que de leur appartenance à telle ou telle catégorie. Par exemple, le bénéfice du droit individuel de formation ou d’une dynamique de bien-être au travail suppose une participation active de chaque individu. En d’autres termes, l’efficacité du social relève d’une synergie entre l’engagement individuel des salariés et les moyens collectifs mis à disposition par l’entreprise. La mise en œuvre d’une action conjointe remplace la logique d’un bien arraché à l’autre partie. L’action syndicale intègre donc de plus en plus des fonctions d’accompagnement des salariés, d’explicitation des enjeux, de soutien des personnes. S’il reste des conflits d’intérêts avec la direction, il y a des domaines dans lesquelles des formes de coopé-

Crise du mode de développement économique et utilité sociale
L’actuelle crise économique et financière a remis en cause la conception ultralibérale de l’entreprise qui aligne sa stratégie sur la satisfaction des intérêts financiers de ses seuls actionnaires. Les penseurs les plus libéraux, comme Michaël Porter, expliquent désormais que l’entreprise doit fonctionner sur le concept de la création de valeur partagée, en prenant en compte les intérêts de ses différentes parties prenantes. Chaque jour, chaque semaine qui passe, voit la société interroger l’entreprise sur son utilité sociale et exiger qu’elle intègre dans ses fonctionnements l’impact de ses activités en matière environnementale, sociale, sociétale. L’Union européenne a fait de la Responsabilité

Le deuxième enjeu, l’implication dans la gestion des entreprises
Lutter pour assurer aux salariés la meilleure répartition possible des richesses produites ne contraignait pas les syndicats à s’impliquer dans la gestion des entreprises. Il en va différemment maintenant car l’utilité sociale de l’entreprise pour son environnement, l’évolution des compétences et des métiers, qui sont stratégiques pour la pérennité de l‘emploi et l’évolution de carrière, relève du domaine de la gestion. La stratégie pour l’emploi est à construire de cet endroit. La volonté même de considérer le social comme un investissement productif, conduit à investir ce champ, au sens stratégique, celui de

L’actuelle crise économique et financière a remis en cause la conception ultralibérale de l’entreprise qui aligne sa stratégie sur la satisfaction des intérêts financiers de ses seuls actionnaires. Les penseurs les plus libéraux, comme Michaël Porter, expliquent désormais que l’entreprise doit fonctionner sur le concept de la création de valeur partagée, en prenant en compte les intérêts de ses différentes parties prenantes.

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La volonté de considérer le social comme un investissement productif, conduit à investir ce champ, au sens stratégique, celui de la création de richesses et de l’efficacité productive. Pour souhaitable qu’elle soit, cette évolution reste problématique. Elle s’oppose à la culture syndicale et politique de la démocratie française pour laquelle la gestion est un acte patronal qui s’oppose à la revendication syndicale. Il y a un mélange des genres qui a toujours été difficilement pensable.

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filiales. Cette diversification des formes d’entreprise a conduit à un éclatement du salariat et à des inégalités considérables en termes de revenus, de conditions de travail, de droits sociaux, de contrat de travail et de protection sociale. La thématique du bien-être au travail, le développement des compétences, ne peuvent faire oublier que des postes de travail pénibles, dangereux et précaires demeurent en nombre dans l’ensemble du champ salarial. Ils sont précisément concentrés dans les entreprises de sous-traitance de second ou de troisième rang. Il est urgent de s’attaquer à l’éclatement du salariat. Une partie des réponses que le syndicalisme peut apporter se situent à l’échelle sectorielle et interprofessionnelle. Toutefois, au sein de l’entreprise, le syndicalisme peut agir à travers la négocia-

105 tion collective et son élargissement aux enjeux de responsabilité sociale. Parmi ces derniers, la gestion des contrats de sous-traitance peut faire l’objet d’une priorité syndicale vigoureuse pour réduire les écarts entre les discours généreux et parfois hypocrites sur l’engagement de l’entreprise à faire respecter ses valeurs chez ses sous-traitants et la réalité de politiques d’achat qui limitent considérablement la bonne volonté  des fournisseurs. Le dialogue social au sein de l’entreprise peut également porter sur l’impact territorial des politiques sociales de l’entreprise, de façon à mettre en commun des moyens en matière de gestion des compétences, de formation professionnelle, de développement de l’alternance, de lutte contre l’exclusion.

sables aux différents métiers de leur entreprise et aux différents domaines de gestion pour qu’ils puissent peser sur les décisions ; développer la négociation transnationale, notamment européenne, car le monde et l’Europe constituent de plus en plus les échelons pertinents pour les décisions stratégiques ; progresser sur la logique de la négociation globale qui articule les différents terrains du social : travail, compétences, emploi et responsabilité sociale au lieu de les aborder séparément, de façon administrative et peu signifiante.

la création de richesses et de l’efficacité productive. Pour souhaitable qu’elle soit, cette évolution reste problématique. Elle s’oppose à la culture syndicale et politique de la démocratie française pour laquelle la gestion est un acte patronal qui s’oppose à la revendication syndicale. Il y a un mélange des genres qui a toujours été difficilement pensable. L’implication dans la gestion suppose aussi d’accepter qu’il y ait des intérêts communs aux différentes parties prenantes internes de l’entreprise (salariés, direction, actionnaires) Il s’agit de les reconnaître sans masquer la permanence de certains conflits d’intérêts. Le syndicalisme n’y parviendra qu’en transformant sa conception de l’entreprise. L’accord national interprofessionnel du 11 janvier dernier s’inscrit dans cette évolution. Les dispositions qui prévoient la mise en place d’une base de données unique favoriseront la discussion sur les choix stratégiques et la gestion des compétences. Dans les conseils d’administration ou de surveillance des plus grandes entreprises, la participation d’administrateurs salariés à égalité de droits et de devoirs manifestera cette association du travail à la gouvernance de l’entreprise. Cette perspective explique pourquoi une organisation comme la CGT-FO n’a pas signé cet accord. L’intervention syndicale dans la gestion et dans la stratégie de l’entreprise pose encore deux exigences aux organisations syndicales : former leurs responLA REVUE SOCIAlIsTE N° 50 - 2E TrIMEsTrE 2013

Le troisième enjeu, éclatement du salariat et élargissement de la négociation collective
À côté des évolutions qui touchent le travail ou le rapport de l’entreprise à son environnement sociétal, les dernières décennies ont sonné le recul du modèle de la grande entreprise, facteur lui aussi de perte de repères sociaux. Le développement de la sous-traitance, l’éclatement des chaînes de valeur a accompagné le développement international des entreprises. L’idée que les PME concentrent la majeure partie de l’emploi salarié est devenue un lieu commun, même si les grands groupes continuent de jouer un rôle majeur à travers leurs participations dans de multiples

Au sein de l’entreprise, le syndicalisme peut agir à travers la négociation collective et son élargissement aux enjeux de responsabilité sociale. Parmi ces derniers, la gestion des contrats de sous-traitance peut faire l’objet d’une priorité syndicale vigoureuse pour réduire les écarts entre les discours généreux et parfois hypocrites sur l’engagement de l’entreprise à faire respecter ses valeurs chez ses soustraitants et la réalité de politiques d’achat qui limitent considérablement la bonne volonté des fournisseurs.

1. La grande transformation de l’entreprise. D. Chopin, M. Deluzet, R. Godino, Éditions de L’Atelier, avril 2012. 2. Le travail invisible, enquête sur une disparition, Pierre-Yves Gomez, François Bourin Éditeur, février 2013. 3. La Cité du travail, le fordisme et la gauche, Bruno Trentin, Fayard, 2012. 4. « Le travail fantôme », André Gorz, dans Le Monde du travail, La découverte, 1998, pp. 30-39. 5. Les dégâts du progrès, Confédération CFDT, Seuil Points politique, 1977. 6. Bien-être et efficacité au travail  : rapport Lachmann Penicault Larose au Premier ministre, février 2010. Engagement en faveur du bien-être au travail et du droit universel à la santé : Observatoire Social International avril 2010. 7. Le travail en questions. Enquêtes sur les mutations du travail, la CFDT, Syros, 2001.

Delphine Mayrargue
est secrétaire nationale du PS à la formation

Redonner son sens au salaire

a question du coût du travail constitue un marronnier de la pensée économique libérale. À droite, au MEDEF, chez les commentateurs orthodoxes, elle est une véritable boussole idéologique. Les salariés français seraient trop payés et trop protégés. Le SMIC constituerait une trappe à chômage et les acquis sociaux seraient des anesthésiants. Il n’est donc pas inutile de rappeler la réalité, laquelle fait souvent redescendre sur terre de beaux esprits. Le salaire médian des salariés français est de 1 673 € net mensuel. La moitié des travailleurs salariés gagnent donc en France moins de 1 673 € et 10  % d’entre eux gagnent moins de 1  142  € par mois. Le salaire moyen est lui de 2  082 € net mensuel. On peut déjà noter ce décalage entre salaire moyen et salaire médian ce qui atteste de la réalité de l’écart entre les plus bas et les plus hauts salaires. On peut aussi noter l’écart entre le salaire moyen masculin, 2  264  €, et le salaire moyen féminin, 1  819 € (chiffre INSEE 2010). Ces écarts

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salariaux prennent un sens fort dans un contexte de chômage et de précarité très élevés, alors que les recrutements actuels se font massivement en CDD. Cette précarité, que ce soit au travers de contrats trop courts ou de temps partiel subis, pèse lourdement sur la question salariale. Enfin pour compléter ce tableau des inégalités, comparons les secteurs d’activité dans lesquels le salaire se situe au-dessus du salaire moyen  : les industries

Parmi les secteurs dans lesquels le salaire est inférieur, et parfois largement, au salaire moyen, on retrouve les secteurs suivants : administration, enseignement, santé, action sociale, hébergement, restauration, fabrication de denrées alimentaires, commerce, réparation, diverses activités de service… L’industrie paye donc globalement mieux que les services, les activités où le collectif de travail est historiquement fort paye mieux que les activités où l’individu-travailleur est isolé.

108 extractives, secteur de l’énergie, raffinerie, fabrication de machines, d’équipements électriques et électroniques, de matériels de transport, activités financières et d’assurance, activités d’information et de communication… A contrario, parmi les secteurs dans lesquels le salaire est inférieur, et parfois largement, au salaire moyen, on retrouve les secteurs suivants  : administration, enseignement, santé, action sociale, hébergement, restauration, fabrication de denrées alimentaires, commerce, réparation, diverses activités de service… L’industrie paye donc globalement mieux que les services, les activités où le collectif de travail est historiquement fort paye mieux que les activités où l’individu-travailleur est isolé, les activités où la tradition syndicale, ce qui rejoint le point précédent, est plus ancrée, paye mieux. On notera évidemment le décrochage salarial des métiers de la fonction publique. Dans ce contexte, posons-nous trois questions, d’abord qu’est-ce que le salaire, ensuite comment articuler aspirations individuelles et enjeux collectifs et enfin, comment faire face à l’explosion des inégalités ?

Redonner son sens au salaire

Le Dossier
employeur. Or, quand le salarié donne plus que ce pour quoi il est rémunéré cela déséquilibre les rapports sociaux. Un salarié est-il rémunéré pour se dépasser, s’engager et adhérer  ? Répondre non, ce n’est pas défendre une vision distanciée par rapport à l’entreprise ou prétendre que le salarié n’en serait pas partie prenante. C’est simplement vouloir sortir de la confusion managériale.

109 Le salaire est un élément d’échange entre celui qui commande et celui qui exécute. Il confère à celui qui le reçoit un statut, salarié, des droits et des obligations définis dans le code du travail. Le salaire est donc un élément d’intégration sociale et contribue à apaiser les rapports sociaux. De ce point de vue, il est un élément constitutif de la démocratie sociale au sens où la démocratie pourrait être définie comme un cadre de vie en commun raisonné et serein organisant et assurant des rapports équilibrés entre citoyens. Réintégrer le citoyen dans l’entreprise, et plus globalement, dans la sphère professionnelle me semble essentiel. Un citoyen est consciencieux, imaginatif, expert dans son travail. Un citoyen est engagé et adhérent dans sa vie citoyenne ou dans sa vie privée. À trop rechercher la porosité entre les différents univers, chacun perd de sa valeur et de son identité. Que la sphère professionnelle produise des références en matière de compétitivité ou de performance économique semble logique. La discussion peut s’engager sur leur contenu, ainsi par exemple entre la compétitivité par les coûts, c’est-à-dire avec la baisse des salaires et des protections, ou la compétitivité par la qualité avec la recherche et le développement, les filières, la connaissance de son marché… Autrement dit, on peut discuter de compétitivité ou de performance, mais pas d’adhésion, d’engagement ou de dépassement. Il semblait important de faire le lien entre salarié et citoyen, et ce d’autant plus dans un contexte d’explosion des inégalités et des injustices.

L’entreprise et la fonction publique demandent beaucoup à leurs salariés alors que les salaires stagnent et que le coût de la vie augmente. Il y a là un croisement de courbes qui porte en germe de sérieuses tensions. Celles-ci s’incarnent en particulier à travers des négociations relevant du chantage à l’emploi ou du transfert de risque sur le salarié. Le salarié n’est pas responsable de la situation économique de son entreprise, des difficultés que celle-ci peut rencontrer sur un marché.

Comment articuler l’individuel et le collectif ?
C’est aussi la question de l’articulation entre individu et collectif qui est ainsi posée. Les modes d’évaluation mis en place dans l’entreprise et dans la fonction publique s’inscrivent dans cette individualisation et dans un mode de gestion managériale basée sur la compétition entre salariés. Le besoin de reconnaissance professionnelle individuelle est légitime. Cependant, il ne peut reposer sur des objectifs quantitatifs déconnectés des moyens mis à disposition des salariés pour réaliser leur travail et sur des critères comportementaux qui ne relèvent pas de la dimension professionnelle. Ces modes d’évaluation, parfois intrusifs et ressentis violemment par les salariés, déterminent une part significative de certaines rémunérations et des évolutions de carrières.

De quoi le salaire est-il le nom ?
Le salaire est la rétribution d’une activité productive, de la fabrication d’un produit, d’une prestation de service. Le salarié met à disposition sa force de travail, intellectuelle ou manuelle, mobilise des savoir-faire et des connaissances, met en marche sa capacité d’action. Cette mobilisation et cette action donnent de la valeur ajoutée au produit fabriqué ou à la prestation réalisée. Mobilisation, action et engagement sont aujourd’hui fortement plébiscités dans les entreprises. Or, avec ces mots, nous entrons dans un champ de valeur. Nous sommes au-delà de la fabrication, au-delà de la réalisation, au-delà de la prestation. Cet appel aux valeurs et à des référentiels extérieurs à la sphère professionnelle conduit, en la justifiant, à l’individualisation des rémunérations et à la réduction de la part du salaire dans cette même rémunération au profit de primes,
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intéressement et autres modes de rémunération variables. L’externalisation d’activités, qu’elle passe par la sous-traitance, la filialisation ou le statut d’auto-entrepreneur s’inscrit dans cette tendance. Le salaire est évidemment un signe de reconnaissance, c’est d’autant plus vrai qu’il est de plus en plus demandé aux salariés de «  se dépasser », de « s’engager » et « d’adhérer au projet d’entreprise ». Ces mots envahissent, au risque de banalisation et de relativisme, la vie professionnelle. Comment rémunérer le dépassement, l’engagement, l’adhésion  ? Sûrement pas dans un cadre collectif avec des règles claires et partagées. L’entreprise et la fonction publique demandent beaucoup à leurs salariés alors que les salaires stagnent et que le coût de la vie augmente. Il y a là un croisement de courbes qui porte en germe de sérieuses tensions. Celles-ci s’incarnent en particulier à travers des négociations relevant du chantage à l’emploi ou du transfert de risque sur le salarié. Le salarié n’est pas responsable de la situation économique de son entreprise, des difficultés que celle-ci peut rencontrer sur un marché. Ce n’est pas son travail qui est mis en cause, ce n’est pas, ou très rarement dans une petite entreprise, parce qu’un salarié a mal travaillé que le marché est perdu. Ce ne sont pas les salariés de Renault qui se sont trompés de stratégie de développement ! Le salaire est un élément du contrat de travail qui protège le salarié en échange d’une subordination à son

Que la sphère professionnelle produise des références en matière de compétitivité ou de performance économique semble logique. La discussion peut s’engager sur leur contenu, ainsi par exemple entre la compétitivité par les coûts, c’est-à-dire avec la baisse des salaires et des protections, ou la compétitivité par la qualité avec la recherche et le développement, les filières, la connaissance de son marché… Autrement dit, on peut discuter de compétitivité ou de performance, mais pas d’adhésion, d’engagement ou de dépassement.

La question salariale et les inégalités
Le salaire ne suffit souvent pas à vivre dans de bonnes conditions matérielles. C’est alors l’équilibre individuel et social qui se trouve bouleversé, le rapport aux autres et à son histoire familiale, l’image de soi. L’angoisse du présent et l’absence de futur qui minent la vie des femmes et des hommes. Est-ce à dire que les salaires sont trop bas  ? Par rapport au niveau moyen de formation ? Sans doute.

110 Par rapport aux exigences professionnelles, ce que j’évoquais plus haut ? Sûrement. Par rapport au coût de la vie et notamment au prix du logement dans les grandes villes et au prix de l’énergie ? Évidemment. Le salaire doit naturellement apporter des réponses aux deux premiers points et être en adéquation avec le niveau de formation et le travail demandé. En revanche, le salaire ne peut pas prendre en charge toute la problématique du pouvoir d’achat. Ainsi, en matière de logement et d’énergie, une intervention et une régulation publique s’imposent-elles. La question salariale demeure majeure dans la mesure où le salaire est la seule source de revenu pour la très grande majorité des salariés, c’est ce qui en fait toute la pertinence. Les écarts de salaire dans la société, entre secteurs, entre métiers et au sein d’une même entreprise ont évidemment beaucoup de significations. Ces significations ont trait aux inégalités qui (dé)structurent notre société  ; elles ont trait aux évolutions culturelles à travers l’image sociale des métiers ou domaines et leurs évolutions au fil du temps. L’existence de rémunérations délirantes se comptant en millions d’euros ou de dollars contribue à la perte de repères, à la domination, non seulement financière, mais aussi à la domination du quantitatif, de l’accumulation et du chiffre comme référence. Toutes les vannes sont ouvertes et c’est une course

Redonner son sens au salaire

Faute d’un pouvoir d’achat suffisant, le salarié devient son propre ennemi en recherchant systématiquement les prix les plus bas, au mépris de sa santé, parfois, et au mépris de ses propres intérêts économiques, souvent. Acheter à bas coût, c’est forcément entretenir le dumping social et creuser la tombe de ses protections et de ses droits. C’est bien pourquoi les salariés ne peuvent être renvoyés à un arbitrage individuel entre leurs intérêts de travailleur et leurs intérêts de consommateur.

frénétique qui est ainsi engagée par une minorité mais qui perturbe toute la société. C’est pourquoi, il était essentiel que le gouvernement de François Hollande s’engage dans l’encadrement des écarts de salaires dans les entreprises publiques. Cet écart de un à vingt entre le plus bas et le plus haut salaire a une très forte valeur, la valeur de la justice, de la mesure et de l’équilibre. Il est de la responsabilité des partenaires sociaux de se saisir de ce sujet dans les autres entreprises dans le cadre de la refondation de la démocratie sociale. Les inégalités réelles et la perte de mesure en matière de rémunération ne peuvent que dévaloriser le rapport au travail et constituent une altération du projet républicain. C’est aussi ces dysfonctionnements et ces dangers que révèle la question salariale. Les dangers d’une économie et d’une société low-cost. Faute d’un pouvoir d’achat suffisant, le salarié devient son propre ennemi en recherchant systématiquement les prix les plus bas, au mépris de sa santé, parfois, et au mépris de ses propres intérêts économiques, souvent. Acheter à bas coût, c’est forcément entretenir le dumping social et creuser la tombe de ses protections et de ses droits. C’est bien pourquoi les salariés ne peuvent être renvoyés à un arbitrage individuel entre leurs intérêts de travailleur et leurs intérêts de consommateur. Entre les deux, il y a le citoyen. La question salariale est bien une question politique qui doit être abordée et assumée comme telle par la gauche. La rémunération du travail est également un enjeu culturel à travers les modèles de réussite qu’elle renvoie  : salaire démentiel de grands dirigeants ou de traders, mais aussi revenus considérables d’acteurs ou de joueurs de football. La finance, la publicité et l’image de soi sont ainsi des sources de revenu et des finalités en soi. Forcément ces évolutions contribuent à entretenir la confusion sur la valeur réelle d’un travail et donc sa juste rémunération. Ces modèles ne sont pas ceux qui rythment la vie des salariés de notre pays ; ceuxci attendent une juste rémunération de leur travail.

Florent Le Bot
est historien1

L’entreprise : une communauté de travail ?

e patron d’une petite entreprise de service, par ailleurs responsable d’une organisation patronale, m’expliquait, il y a peu, que la solution au chômage de masse, résiderait, selon lui, dans la généralisation du système de l’intérim. Les entreprises d’intérim assureraient un salaire aux employés, en fonction de leur qualification, qui seraient tenus d’accepter toutes les missions proposées quelle qu’en soient la nature, y compris sans aucun rapport avec leur métier de base  : l’ingénieur en télécommunication pourrait durant quelque mois, à l’occasion d’une « mission », devenir téléopérateur sur une plateforme d’appel, le conducteur de train être affecté comme manœuvre dans le BTP, le pilote de ligne aller enseigner les mathématiques en collège, etc. Je connais au moins un cas relevant du dernier exemple (mais il n’est certainement pas le seul), Pôle emploi jouant actuellement auprès de l’Éducation

L

nationale le rôle, peu ou prou, d’une entreprise d’intérim. Cette « utopie » patronale en dit long sur la problématique de l’entreprise et du travail. En effet, l’entreprise2 n’est raccordée au travail que par un réseau de contrats et de conventions dont l’histoire des deux derniers siècles montre que le tricotage et le détricotage en sont permanents. Ce réseau tend à stabiliser la définition des tâches à accomplir, les conditions d’entrée dans le travail (notamment de qualifications et/ou de compétences) et de rémunération, les modalités de cessation provisoire ou définitive de réalisation de la tâche (accident, maladie, mise au chômage). Il peut se lire comme une contrainte exercée à l’encontre de l’employeur (entrave à l’adaptation de l’entreprise aux conditions des marchés) ou de l’employé (du fait de sa subordination et de la mise sous contrôle de son travail), selon que le réseau de contrats et de conventions offre des garanties plus favorables à l’une ou l’autre des parties. Il peut également s’envisager comme la

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112 création d’un collectif au bénéfice des deux parties, stabilisant travail et travailleur, favorisant l’engagement au travail, ainsi que les capacités et les innovations, aussi bien humaines que techniques.

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les contrats de travail individuels ou d’équipe que les personnes liées par la convention passent, soit entre elles, soit avec des tiers pour le genre de travail qui fait l’objet de ladite convention. » À ce moment de l’exposé, soulignons que l’entreprise comme « collectif de travail » n’émerge qu’au terme d’un processus législatif et non d’un fait de nature ou par « la main invisible » des marchés.

113 revient de la production commandée à la section. Les délégués patronaux et ouvriers dans chaque section sont chargés de composer les équipes, dont chacun des membres voit son gain théorique fixé au moment de l’embauche. Celui-ci est fondé sur un nombre de parts déterminé par journée de huit heures  ; une part représentant un franc. Ainsi, l’ouvrier dont le salaire horaire est de sept francs, est associé dans le gain de la section pour cinquante-six parts. Les aptitudes professionnelles, l’emploi occupé et l’ancienneté dans l’établissement constituent les titres essentiels à la détermination du nombre de parts attribuées. Chaque jour, la production de la section est comptabilisée et chaque quinzaine, la somme totale gagnée par la section est divisée par le nombre de parts attribuées aux ouvriers, ce qui donne le gain de chacun. Cette méthode, au moins dans le court terme, semble porter ses fruits, puisque durant l’année 1938 le rendement est passé de 2 à 4,5, voire 5 paires par ouvrier et par jour, tandis que le prix de revient d’une paire de chaussures a diminué en moyenne de 18 % et que le salaire de base a augmenté de 71,5 %. La production annuelle estimée est multipliée par 2,5. Ce sectionnement est au cœur des débats autour de la modernisation de l’entreprise dans les années 1930. Hyacinthe Dubreuil est un des conseillers de la CGT de Léon Jouhaux sur les questions d’organisation, jusqu’en 1931, puis œuvre auprès du Bureau international du travail à Genève, jusqu’en 1938. En 1936, il publie un livre sur le géant tchèque de l’industrie de la chaussure, le groupe Bata, qui, pratiquant l’autonomie des ateliers et le commerce entre unités de l’entreprise, a sans doute inspiré Ruinet. En 1939, Dubreuil coécrit un autre ouvrage dans lequel il défend l’organisation de l’entreprise sous la forme d’une fédération d’ateliers autonomes6. Le réformiste Dubreuil a pour ambition de bâtir la « cité industrielle idéale » qui trouverait son équilibre dans une juste répartition des revenus en fonction d’une répartition appropriée du travail au sein de collectifs internes à la firme. Ce type de réflexion sur l’organisation de l’entreprise peut déboucher sur des issues tout à fait contradictoires. En effet, si le

Le contrat de travail comme reconnaissance du collectif de travail
Le travail législatif de la IIIe République enracinée et stabilisée (celles des années 1880-1920) consiste, de manière discontinue, à favoriser l’émergence d’interlocuteurs salariés et patronaux (la loi de 1884 autorisant les syndicats, mais aussi l’engagement du ministre du Commerce et de l’Industrie, Étienne Clémentel, durant la période 1915-1920, dans la création d’organisations patronales, à commencer par la Confédération générale de la production française, ancêtre du MEDEF, en 1919), à encadrer les conditions de travail et de rémunération (lois de 1893 et 1898 sur les accidents du travail, loi de 1907 sur la protection du salaire féminin, loi de 1919 instituant la semaine de quarante-huit heures et la journée de huit heures, etc.), à prendre en main la question de la formation professionnelle initiale (loi du 11 décembre 1880 portant création des écoles manuelles d’apprentissage, création à partir de 1892 des Écoles pratiques de commerce et d’industrie – EPCI, création du CAP en 1911, loi Astier de 1919 organisant l’enseignement technique et professionnel, etc.)3, à instituer des structures d’information (1890, création du Conseil supérieur du travail ; 1891, création de l’Office du travail), de contrôle (loi du 2 novembre 1892 créant un corps d’inspecteur du travail, fonctionnaires de l’État) et de mise en œuvre législative (institution en 1906 du ministère du Travail et de la Prévoyance sociale, en 1920 d’un sous-secrétariat d’État à l’Enseignement technique, etc.) La proposition de loi sur le contrat de travail soumise au Parlement en 1906 puis la loi de 1919 sur les conventions collectives s’inscrivent ainsi dans un climat de régulation de l’ordre du travail4. Il s’agit en l’espèce de dégager les rapports entre
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La proposition de loi sur le contrat de travail soumise au Parlement en 1906 puis la loi de 1919 sur les conventions collectives s’inscrivent ainsi dans un climat de régulation de l’ordre du travail. Il s’agit en l’espèce de dégager les rapports entre apporteurs de capitaux et apporteurs de travail de la sphère commerciale dans laquelle la loi Le Chapelier (1791) et surtout le Code civil (1804) les a inscrits, faisant du travailleur un entrepreneur « loueur d’ouvrage » susceptible y compris d’engager d’autres travailleurs à la tâche.

Décomposer l’entreprise en collectifs de travail
En 1936, alors que la crise économique en France n’est pas résorbée, Henri Ruinet, industriel de la chaussure, applique à son entreprise dijonnaise le système d’autonomie des ateliers, appelé également le sectionnement de l’entreprise5. Cette fabrique de taille moyenne (environ quatre-vingts salariés) traverse des difficultés du fait d’une baisse de rendement, de la diminution de la qualité de la production et de la hausse des prix. Le patron décide de remplacer le travail aux pièces et à l’heure par le travail et la rémunération par section. Concrètement, l’usine est divisée en six sections, en fonction de leur rôle dans le processus de production. Il est alloué à chacune un prix déterminé pour un travail défini. Les ouvriers sont associés à la définition du prix de

apporteurs de capitaux et apporteurs de travail de la sphère commerciale dans laquelle la loi Le Chapelier (1791) et surtout le Code civil (1804) les a inscrits, faisant du travailleur un entrepreneur «  loueur d’ouvrage  » susceptible y compris d’engager d’autres travailleurs à la tâche. Le cas est connu s’agissant des métiers de l’aiguille (textiles, habillement et cuirs – à l’exemple des canuts lyonnais), il l’est moins pour les mines ou mêmes certaines usines dans lesquelles faute de droit du travail, c’est le droit commercial qui prévaut, favorisant le sweating-system (littéralement le « système de la sueur »). L’article 1 du projet de loi sur le contrat de travail présenté à la Chambre des députés le 2 juillet 1906 a pour objet de remédier à cette situation : « Le contrat de travail est le contrat par lequel une personne s’engage à travailler pour une autre qui s’oblige à lui payer un salaire calculé, soit à raison de la durée du travail, soit à proportion de la qualité ou de la quantité de l’ouvrage accompli, soit d’après toute autre base arrêtée entre l’employeur et l’employé. » L’article 31 de la loi du 25 mars 1919 stipule : «  La convention collective de travail est un contrat relatif aux conditions du travail […]. Elle détermine les engagements pris par chacune des parties envers l’autre partie et, notamment, certaines conditions auxquelles doivent satisfaire

En 1936, alors que la crise économique en France n’est pas résorbée, Henri Ruinet, industriel de la chaussure, applique à son entreprise dijonnaise le système d’autonomie des ateliers, appelé également le sectionnement de l’entreprise. Cette fabrique de taille moyenne (environ quatre-vingts salariés) traverse des difficultés du fait d’une baisse de rendement, de la diminution de la qualité de la production et de la hausse des prix. Le patron décide de remplacer le travail aux pièces et à l’heure par le travail et la rémunération par section.

114 contrat de travail demeure, si la participation des salariés et l’innovation sont favorisées, et si l’amélioration des conditions de travail est souhaitée, une logique d’emboîtement d’entreprises resurgit, fragilisant de fait l’entreprise en tant que collectif unique. Ce sont bien des collectifs en concurrence, y compris pour le choix de la main-d’œuvre, qui se confrontent au sein d’une même entreprise.

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nouveauté historique ; en revanche plus récente est leur décomposition en business units afin de favoriser une logique de restructuration permanente conçue comme moyen d’accroître la productivité. « Les équipes sont décomposées pour rendre visible des unités de profit (les business units) et contrôler leur profitabilité. […] La cohésion d’ensemble fait place à un assemblage d’actifs valorisable à tout moment sur le marché10. » Suivant les tendances du moment, les groupes se concentrent sur leur « cœur de métier » ou au contraire diversifient leurs activités en tous sens. L’histoire de la Compagnie générale des eaux (1853) devenue Vivendi Universal (2000) puis Vivendi (2006) est de ce point de vue emblématique de ces deux tendances contradictoires. Le benchmarking (« analyse comparative ») permet d’établir des comparaisons entre sites de production d’un même groupe afin d’améliorer leur productivité, tout en les mettant en concurrence. L’individualisation des salaires, particulièrement ceux des cadres, indexés sur les performances individuelles, renforce cette logique de mise en concurrence de tous contre tous. La pente est à la rentabilité de court terme, réintroduisant les relations marchandes au sein des collectifs, ainsi qu’une fragilisation des individus. Certaines expériences ont montré que les salariés ne sont pas toujours désarmés face à ces logiques11. En janvier 1997, les salariés de Perrier, à Vergèze

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La question du travail ouvre à la définition même de l’entreprise. En retenant l’idée que l’entreprise est un collectif de travail, c’est le droit du travail, ses formes contractuelles, qui peuvent en dessiner les contours et à terme les stabiliser. Les dynamiques des dernières décennies en réintroduisant les logiques marchandes au sein des entreprises – logiques que la IIIe République avait contrariées –, frappent les individus et brisent les collectifs. C’est aussi l’innovation comme création collective dans la durée qui est affectée par cette quête des profits de court terme.

Composer une communauté de travail
L’influence du christianisme social participe de ces propositions de réforme. Précisément, ce courant social considère l’entreprise comme une des déclinaisons de la communauté chrétienne (l’ecclesia), une communauté de travail. La doctrine se dessine avec l’encyclique Rerum Novarum en 1891 puis Quadragesimo Anno en 1931. En 1961, Jean XXIII publie Mater et Magistra, qui, par rapport aux textes précédents, développe une réflexion approfondie sur l’entreprise, dans sa structure, sa nature, ses fonctions et sa place dans la société7. Cette encyclique consacre notamment de longs passages au rôle nécessaire de l’État dans l’économie, à la juste rémunération des différentes formes de travail, mais aussi à la participation des travailleurs à la vie de l’entreprise conçue comme une communauté humaine : « Il faut tendre, en tout cas, à ce que l’entreprise devienne une communauté de personnes, dans les relations, les fonctions et les situations de tout son personnel. Cela requiert que les relations entre entrepreneurs et dirigeants d’une part, apporteurs de travail d’autre part, soient imprégnées de respect, d’estime, de compréhension, de collaboration active et loyale, d’intérêt à l’œuvre commune ; que le travail soit conçu et vécu par tous les membres de l’entreprise, non seulement comme source de revenus, mais aussi comme accomplissement d’un devoir et prestation d’un service. Cela comporte encore que les ouvriers puissent faire entendre leur voix, présenter leur apport au fonctionnement efficace de l’entreprise et à son développement. […] Une conception humaine de
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L’influence du christianisme social participe de ces propositions de réforme. Précisément, ce courant social considère l’entreprise comme une des déclinaisons de la communauté chrétienne (l’ecclesia), une communauté de travail. La doctrine se dessine avec l’encyclique Rerum Novarum en 1891 puis Quadragesimo Anno en 1931. En 1961, Jean XXIII publie Mater et Magistra, qui, par rapport aux textes précédents, développe une réflexion approfondie sur l’entreprise, dans sa structure, sa nature, ses fonctions et sa place dans la société

l’entreprise doit sans doute sauvegarder l’autorité et l’efficacité nécessaire de l’unité de direction  ; mais elle ne saurait réduire ses collaborateurs quotidiens au rang de simples exécutants silencieux, sans aucune possibilité de faire valoir leur expérience, entièrement passifs au regard des décisions qui dirigent leur activité. » Elle trouve son prolongement dans le concile Vatican II, avec la «  Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps », dite Gaudium et Spes, publiée le 8 décembre 1965, qui insiste en particulier sur « la participation active de tous à la gestion des entreprises8. » Ces réflexions des années 1930-1960 (période de crise économique puis de croissance) autour de l’organisation de l’entreprise associent amélioration de la productivité et des conditions de travail. L’entreprise ne fonderait plus seulement un ou des collectifs, mais une communauté de travail. Des expériences, même en nombre limité, menées en ce sens en différentes entreprises seraient à examiner.

La décomposition de l’entreprise et le retour du marchandage
Depuis les années 1970, le phénomène de restructuration des entreprises s’est intensifié9. La constitution de conglomérats d’entreprises n’est pas une

Depuis les années 1970, le phénomène de restructuration des entreprises s’est intensifié. La constitution de conglomérats d’entreprises n’est pas une nouveauté historique ; en revanche plus récente est leur décomposition en business units afin de favoriser une logique de restructuration permanente conçue comme moyen d’accroître la productivité. Suivant les tendances du moment, les groupes se concentrent sur leur « cœur de métier » ou au contraire diversifient leurs activités en tous sens.

près de Nîmes, découvrent les essais de production d’une eau gazéifiée, l’eau « Baraka », produite en Égypte, dont la bouteille présente de nombreuses similitudes avec celles de Perrier (la référence à Perrier apparaît d’ailleurs sur l’étiquette). Les salariés comprennent très vite la logique à l’œuvre  : produire du Perrier ailleurs qu’à Vergèze, délocaliser la production, dissoudre les derniers actifs productifs de l’entreprise pour n’en plus garder que la marque  ; poursuivre la globalisation du produit, tout en en réduisant les coûts de production. La localisation des pôles de direction à Paris ou à Vevey (Suisse) loin du site de production, l’indifférence des autres sites du groupe qui ne sont aucunement concernés, ne facilitent pas la réaction salariale. La mobilisation se fait sur le terrain administratif et juridique. Les représentants du personnel œuvrent à faire inscrire l’implantation territoriale de la Source Perrier comme une donnée intangible. Le théâtre du tribunal, se substituant au comité d’entreprises dont les réunions se sont vidées de leurs substances, voire aux actions de grève, devient ainsi le nouveau lieu du débat et du rapport de force entre les acteurs de l’entreprise. En janvier 2008, le tribunal administratif de Nîmes décide que la Source Perrier peut continuer à être associée au nom de son captage d’origine, le lieudit « Les Bouillens ». En avril suivant, la direction de Nestlé et les syndicats signent un accord garan-

116 tissant la «  non-délocalisation  », pour quelques années au moins. Ainsi, la question du travail ouvre à la définition même de l’entreprise. En retenant l’idée que l’entreprise est un collectif de travail, c’est le droit du travail, ses formes contractuelles, qui peuvent en dessiner les contours et à terme les stabiliser. Les dynamiques des dernières décennies en réin-

L’entreprise : une communauté de travail ?

troduisant les logiques marchandes au sein des entreprises – logiques que la IIIe République avait contrariées –, frappent les individus et brisent les collectifs. C’est aussi l’innovation comme création collective dans la durée qui est affectée par cette quête des profits de court terme. Finalement, c’est la réussite et la pérennité de l’entreprise qui sont en jeu.

Bruno Tranchant
est coordinateur à la cellule veille-riposte du Parti socialiste.

Ces territoires qui s’efforcent de sortir de la crise

1. Voir notamment F. Le Bot (dir.), Dossier « Monde(s) du travail », L’OURS, Recherche socialiste, HS n° 60-61, juilletdécembre 2012. 2. L’entreprise n’a d’ailleurs pas de définition juridique et seuls le droit commercial et le droit du travail en éclairent les contours. 3. J.-M. Chapoulie, L’école d’État conquiert la France, PUR, 2010. G. Brucy, F. Maillard, G. Moreau (dir.), Le CAP : un diplôme du peuple (1911-2011), PUR, 2013. 4. Cl. Didry, Naissance de la convention collective. Débats juridiques et luttes sociales en France au début du XXe siècle, éd. de l’EHESS, 2002. 5. F. Le Bot, La fabrique réactionnaire, Presses de Sciences Po, 2007, p. 90-91. 6. H. Dubreuil, L’Exemple de Bat’a. La libération des initiatives individuelles dans une entreprise géante, Grasset, 1936. H. Dubreuil, É. Rimailho, Deux hommes parlent du travail, Grasset, 1939, 7. Rerum novarum comporte une occurrence du terme entreprise ; Quadragesimo Anno, quatre ; dans Mater et Magistra, le terme revient à 39 reprises. Textes des encycliques sociales de l’Église : www.vatican.va 8. Cf. www.vatican.va 9. P. Lamard, N. Stoskopf, Une décennie de désindustrialisation (1974-1984) ?, éd. A. et J. Picard, 2009. Cl. Didry, A. Jobert (dir.) L’entreprise en restructuration. Dynamiques institutionnelles et mobilisations collectives, PUR, 2010. 10. B. Segrestion, A. Hatchuel, Refonder l’entreprise, coll. La république des idées, Seuil, 2012, p. 62. 11. I. Favier, Perrier-Nestlé  : histoire d’une absorption. Histoire sociale d’une entreprise à l’heure des changements culturels (1990-2000), éd. de l’Atelier / éd. Ouvrières, 2008. LA REVUE SOCIAlIsTE N° 50 - 2E TrIMEsTrE 2013

es entreprises entretiennent des liens étroits avec les territoires. En dépit de leurs fragilités et d’un contexte économique et social difficile, les collectivités disposent de relais efficaces pour soutenir les politiques sur lesquelles elles fondent leurs stratégies de développement à long terme. Régions, départements, agglomérations et communes multiplient ainsi les initiatives pour favoriser l’emploi et accélérer la reprise. Il est donc intéressant d’analyser quelques-unes des stratégies mises en œuvre, à l’échelle locale.

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Innovation et redéploiement
Depuis son accession à la mairie, en 1999, Maxime Bono a su faire œuvre d’audace pour faire de La Rochelle et son agglomération un pôle innovant. En témoigne, la création de nombreux emplois liés au redéploiement de l’industrie navale, touchée de

plein fouet par la crise dans les années 1980, et de l’industrie automobile. « Ce tissu est solide, concède le maire de La Rochelle. Il s’est rebâti grâce à l’attractivité de la ville en matière de transports, d’écologie urbaine et de politiques culturelles. La Rochelle est une ville où il fait bon vivre et où le lien social n’est pas un vain mot. Ce qui nous vaut de gérer cinq pépinières vouées à l’accompagnement d’entreprises innovantes. » Il y a donc bien une singularité rochelaise, marquée par une importante prise en charge des publics en difficulté et la volonté de soutenir les partenaires privés, dans leurs stratégies de développement, par le biais de zones d’activités attractives. « Nous nous sommes efforcés de redistribuer les ressources fiscales, au profit de l’emploi et du soutien à la création d’entreprise, tout en accompagnant les publics les plus fragiles vers une offre de formation adaptée », résume l’élu. Histoire de fournir au tissu économique local la main-d’œuvre dont il a tant besoin. Et de lutter contre un taux de chômage, pourtant inférieur à la moyenne départementale. Pas facile, d’autant que la cité maritime

118 compte un nombre élevé de logements sociaux, dans un contexte marqué par une forte poussée démographique. Cette politique volontariste se soldera, d’ici juin, par la création d’une trentaine d’emplois d’avenir, suivie de cinquante autres, avant la fin de l’année. « Et, à peu près autant pour la communauté d’agglomération », renchérit Maxime Bono qui soutient ardemment ces associations qui font du retour à l’emploi l’axe de leurs priorités.

Ces territoires qui s’efforcent de sortir de la crise

Le Dossier
Les Pays de la Loire ne sont pas épargnés par le sort. Cette région subit, comme le reste du pays, les conséquences du ralentissement. Les statistiques du chômage y sont pourtant meilleures que la moyenne, avec un taux qui atteint 8 % de la population active. « Cela s’explique par une base industrielle solide et diversifiée, et un tissu de TPE et PME dynamique, même si la baisse des carnets de commande se fait sentir », fait valoir le président du Conseil régional, Jacques Auxiette.

119 et le niveau d’investissement dépasse 600 millions d’euros, soit trois fois plus que ce que la Région investissait chaque année, avant 2004. » Parallèlement, la collectivité s’est engagée à soutenir des projets structurants, porteurs d’avenir pour le territoire et indispensables à la poursuite de son désenclavement. « C’est aujourd’hui essentiel pour attirer les investissements et donner les moyens à nos entreprises de se développer et créer des emplois, explique l’élu. Plusieurs projets phares peuvent être cités en exemple, comme le lancement, en 2013, d’un appel à projets, à l’échelle internationale, sur des investissements de rupture en R&D, la création du Centre industriel de la réalité virtuelle, à Laval, le futur technocampus de l’électronique, à Angers, ou le technocampus Océan sur les Énergies marines renouvelables. Dans le domaine des transports, la LGV Bretagne-Pays de la Loire ou le transfert de l’aéroport de Nantes Atlantique sont des projets structurants et essentiels à notre développement. » Parallèlement, la Région déploie d’importants moyens pour doper l’emploi et maintenir l’activité. Deux exemples reflètent parfaitement cette volonté. Au point de constituer des marqueurs politiques. Fin 2012, l’exécutif a lancé un grand emprunt obligataire, afin de mobiliser l’épargne locale pour des projets de développement économiques locaux. « C’est, avec cet instrument, l’idée d’un circuit court de la finance que nous défendons, affirme Jacques Auxiette. C’est aussi la preuve de la confiance dans l’avenir de notre Région, de ses entreprises et habitants. Cette levée de l’épargne, permet, aux côtés des autres acteurs du financement, public comme privé, de créer un effet de levier en faveur des entreprises, de l’emploi et du territoire. La Région a levé 100 millions d’euros, en sus de 400 millions mobilisés par la place financière. Au total, ce sont donc 500 millions d’euros qui sont affectés à l’économie et l’emploi. » Deuxième exemple : la mise en place de la Banque publique d’investissement (BPI). En tant que chef de file du développement économique, le Conseil régional dispose déjà de nombreux outils financiers, qui préfigurent largement ce que sera la BPI. « Pour aller plus loin, nous donner davantage

Nouvelles filières
Longtemps que la Somme est confrontée à la crise. D’Amiens Nord à Abbeville, la «  Vallée de la Misère » a été frappée de plein fouet par la fermeture des industries du textile, en l’espace de deux décennies. Avec pour conséquence directe, un désastre social sans précédent et la difficulté pour tous de s’extraire d’un territoire auquel ils sont restés « scotchés », selon les propres termes de Pascale Boistard, députée de la Somme. Pas d’avenir, peu d’espoir… Les élus se battent, de longue date, pour maintenir la présence de services publics de qualité et attirer les entreprises. Pas de quoi compenser, pour autant, ce désastre industriel. « Nous sommes sous les feux de l’actualité avec l’entreprise Goodyear, dont les salariés se battent, depuis cinq ans, pour maintenir l’activité, soupire la Première secrétaire fédérale. Le désarroi est profond, d’autant que la fermeture du site est programmée. Le départ de l’entreprise,

La Région Picardie s’emploie à conforter son offre de formation, au profit d’une redynamisation du territoire. Mais, rien n’est simple. Et, il faudra sans doute du temps pour compenser le départ de l’entreprise, assurer la reconversion des salariés et encourager la création de nouvelles filières, autour de la mécanique agricole et du développement durable – la ville de Montdidier constitue un modèle, de ce point de vue.
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sur fond de délocalisation, en Europe de l’Est, est un drame, renchérit-elle. Ce, d’autant plus qu’une partie de la production aurait pu être sauvée sur le pneu agraire. » Du coup, la Région Picardie s’emploie à conforter son offre de formation, au profit d’une redynamisation du territoire. Mais, rien n’est simple. Et, il faudra sans doute du temps pour compenser le départ de l’entreprise, assurer la reconversion des salariés et encourager la création de nouvelles filières, autour de la mécanique agricole et du développement durable – la ville de Montdidier constitue un modèle, de ce point de vue. « Nous disposons d’entreprises florissantes, telle Valéo qui a parfaitement amorcé son tournant industriel, ou bien encore l’activité du tracteur, en pleine croissance, précise Pascale Boistard. Ce territoire est donc marqué par une ambivalence entre des réussites formidables et des secteurs sinistrés. » Plusieurs sociétés, spécialisées dans l’aéronautique et le luxe, participent ainsi d’une réelle dynamique, en générant emplois et exportations. «  L’activité agroalimentaire pend peu à peu son essor, ajoute-t-elle. Doucement, mais sûrement, elle progresse. Nous sommes condamnés à faire de la haute technologie, en privilégiant les formations de pointe, tout en conservant nos savoirfaire. À charge, pour la Région, d’encourager la recherche, en luttant contre les délocalisations. » Ce qui suppose, naturellement, d’explorer de nouvelles filières… « Le défi du gouvernement n’est pas mince : concilier le temps long, de nature économique, et le temps court, à consonance sociale. » Le secteur de l’économie sociale et solidaire est luimême sinistré. « Un maillon pourtant indispensable pour ramener des personnes en phase d’exclusion vers l’emploi, justifie la parlementaire socialiste. Ce n’est pas un entrepreneur classique qui peut le faire, mais bien ce sas qui s’avère indispensable. La loi que Benoît Hamon s’apprête à présenter est très attendue pour réaffirmer l’intervention de l’État dans un secteur sinistré, soumis à d’importantes contraintes financières. Il faut mettre le paquet sur l’ESS. » Volontarisme. Les Pays de la Loire ne sont pas épargnés par le sort. Cette région subit, comme le reste

du pays, les conséquences du ralentissement. Les statistiques du chômage y sont pourtant meilleures que la moyenne, avec un taux qui atteint 8 % de la population active. « Cela s’explique par une base industrielle solide et diversifiée, et un tissu de TPE et PME dynamiques, même si la baisse des carnets de commande se fait sentir », fait valoir le président du Conseil régional, Jacques Auxiette. Cette « résistance » tient, pour partie, aux choix économiques et budgétaires opérés par la Région. « Nous gérons de façon rigoureuse notre budget, sans dépenses inconsidérées, comme l’atteste la confiance renouvelée par les agences de notation, mais nous refusons l’austérité et l’immobilisme, justifie l’édile. Nous menons – et le budget 2013 n’échappe pas à la règle – une politique volontariste, concertée et solidaire, qui a pour objectif de préparer l’avenir et de soutenir les emplois d’aujourd’hui. » Dès mai 2009, le Conseil régional a adopté, à l’unanimité, un plan de lutte contre la crise qui prévoyait d’accompagner les entreprises – notamment, dans leur recherche de financements –, d’accélérer les investissements et de déployer des dispositifs en faveur de l’emploi, de la formation et des solidarités. « Notre région fait figure d’exception, ajoute Jacques Auxiette. Dans de nombreuses collectivités, l’investissement est en stagnation ou en baisse. Nous avons fait le choix inverse. Les dépenses d’investissement sont en hausse de 15 %, par rapport à 2012,

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Le Dossier
nocturne…). Objectifs  : assurer le leadership de l’industrie régionale, en favorisant les partenariats autour de projets collaboratifs et en organisant le soutien des acteurs publics et privés, dans le cadre d’une analyse stratégique des besoins  ; développer la recherche régionale en permettant une hausse de qualité de la maîtrise technologique  ; conforter l’attractivité régionale, en valorisant ses atouts, afin de permettre l’essor des activités, de conserver les « jeunes talents » et d’en attirer d’autres. « Parallèlement, la Région soutient de nombreuses startup, spécialisées dans les recherches médicales et cliniques, tandis que le CHU de Limoges pilote un important programme européen sur la recherche de virus », note Jean-Paul Denanot. Face à la récession, ce dernier met également un point d’honneur à soutenir l’emploi des jeunes. En témoigne, le lancement d’un appel à projets, auprès des 18-30 ans, soucieux de créer leur TPE-PME, d’entreprises ayant un objectif de développement ou de diversification, qui s’engagent à embaucher un jeune pour mener à bien cette ambition, et de structures publiques qui se disent prêtes à développer une activité «  d’intérêt général et exemplaire  ». Un comité de sélection, composé d’élus du Conseil régional et de représentants du monde socioprofessionnel, choisit de financer 110 projets. Les lauréats se voient remettre une aide pouvant atteindre 15 000 euros, en bénéficiant des conseils et du suivi d’un référent régional.

121 importants mis à leur disposition par la collectivité. « La présence de l’A6 et de la francilienne facilite leur implantation », avoue Zakaria Zaidane, directeur de Cabinet de Francis Chouat, au sein de la CAECE. Peu de logistique sur ce vaste périmètre situé à 25 km, mais une prédominance avérée du tertiaire et de la sous-traitance industrielle. La communauté d’agglo se targue d’avoir maintenu à niveau ses taux de fiscalité, depuis trois ans. Ce, en dépit de la disparition de la taxe professionnelle et de la mise en place de la Cotisation sur valeur ajoutée des entreprises (CVAE). « Nous avons perdu la main, soupire Zakaria Zaidane. Ainsi, nous ne sommes plus en mesure de fixer le taux de la TP. Désormais, c’est l’État qui établit les règles. Mais, la présence d’entreprises, à haute valeur ajoutée, a permis à la collectivité de tirer parti de la réforme. » Deuxième levier  : l’aménagement. La création de parcs d’activités et les politiques mises en œuvre dans le domaine de l’économie numérique, sous l’égide du Conseil général de l’Essonne et de l’agglomération, ont accéléré le passage à la fibre optique, à l’échelle du territoire et des zones d’activités. « Nous sommes sur le point de mandater une étude pour mieux cibler le financement et l’investissement, afin d’établir une clé de répartition entre les opérateurs et la CAECE.  Cette politique doit nous permettre d’attirer les entreprises », veut croire Zakaria Zaidane. Un autre point fait débat  : l’amélioration des conditions de transports. « Une demande très forte des chefs d’entreprise, constate le directeur de cabinet. Le point de mobilisation des transports, en Ile-de-France, est en discussion, ainsi que l’implantation de plusieurs gares dans le Valde-Marne, qui ne fera qu’ajouter 4 ou 5 minutes de trajet supplémentaires pour les personnes travaillant dans l’Essonne, à 45 minutes de Paris. » Parallèlement, la mise en œuvre d’un réseau en site propre permet de relier plusieurs villes de l’agglo, en lien avec les entreprises qui privilégient de meilleures dessertes. « Nous travaillons donc à l’amélioration de l’existant », fait valoir l’intéressé. L’implantation du futur Grand stade, sur RisOrangis, en 2018, à l’initiative de la Fédération

de moyens et compléter l’offre existante, nous avons décidé de nous saisir pleinement de ce nouveau dispositif, afin de l’adapter à nos spécificités et nos besoins, précise Jacques Auxiette. Nous avons, pour cela, tenu, dès le mois de janvier, une première réunion, avec l’ensemble de nos partenaires, qui nous a permis de rédiger le cahier des charges de la BPI Pays de la Loire. Notre action régionale est annonciatrice du rôle nouveau que les régions peuvent et doivent jouer au service du redressement productif de la France. »

Investissement et expertise
Les entreprises ne sont pas en reste. L’équipe socialiste mène ainsi une politique active de soutien aux projets de développement des PME, en nouant des partenariats innovants avec les acteurs compétents – Oséo, place bancaire –, afin de créer un effet de levier. « Nous avons ainsi développé une série d’outils financiers, comme le prêt régional de redéploiement industriel, des fonds pour l’aide à l’innovation ou encore l’accompagnement à l’export, argumente l’élu. Ces outils régionaux mobilisent près de 50  millions d’euros par an.  » L’intervention publique, en matière de financement, permet de soutenir des projets de long terme, qui n’intéresserait pas forcément des financeurs privés, du fait d’un faible retour sur investissement à court terme ou de risques trop élevés, mais qui s’avèrent néanmoins déterminants pour l’avenir. « Nous assumons totalement ce choix d’investisseur patient et qui prend des risques, cette vision volontariste de l’intervention publique en matière économique, avec pour finalité la création d’emplois durables ». C’est dans cette perspective que le Conseil régional a créé le fonds IDEE (Investissement pour le développement des entreprises et de l’emploi). Ajoutons que les aides accordées par la Région sont versées en contrepartie de la signature d’une charte de la conditionnalité qui encourage les entreprises bénéficiaires à s’engager dans une démarche de responsabilité sociale et environnementale.
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Le Limousin peut compter, pour sa part, sur l’apport du pôle européen de la céramique technique. Son ambition  : faire coopérer les principaux acteurs de la filière, au service de l’industrie céramique. Avec plusieurs objectifs à la clé  : accroître la compétitivité du secteur, ainsi que le traitement de surface dérivé des céramiques, dans quatre zones situées autour de Limoges, Tarbes, Vierzon et Cavaillon. Le tout, en créant des activités innovantes : conception de produits dans les entreprises existantes, création d’entreprises et de laboratoires, accueil et implantation d’unités de production ou de recherche. « Cette politique est marquée par une volonté de reconversion et d’expertise, se félicite Jean-Paul Denanot, président de la Région. Et ce, grâce à l’apport du laboratoire de Science des procédés céramiques et de traitement de surface (SPCTS) qui regroupe des personnels relevant de ses trois tutelles  : le CNRS, l’université de Limoges (UL) et l’École nationale supérieure de céramique industrielle (ENSCI). Sa vision avant-gardiste offre de nombreux débouchés à la céramique limousine ». Deuxième pôle de compétitivité reconnu par l’État  : le centre Elopsys, dédié aux hautes technologies  : micro-ondes, photonique, réseaux sécurisés, images et interfaces numériques. Situé à Limoges, il est spécialisé dans les domaines des réseaux et des transmissions sur des technologies sans fil (WIMAX…), la fibre optique et les instruments d’imagerie (PET Scanner, endoscopie, vision

Face à la récession, Jean-Paul Denanot, président de la région Limousin met également un point d’honneur à soutenir l’emploi des jeunes. En témoigne, le lancement d’un appel à projets, auprès des 18-30 ans, soucieux de créer leur TPE-PME, d’entreprises ayant un objectif de développement ou de diversification, qui s’engagent à embaucher un jeune pour mener à bien cette ambition, et de structures publiques qui se disent prêtes à développer une activité « d’intérêt général et exemplaire ».

Exemplarité
La Communauté d’agglomération d’Evry Centre Essonne (CAECE) a longtemps été tributaire de la volonté de l’État qui a imposé la présence, sur son territoire, d’importantes entreprises. Ceci vaut, en particulier, pour les groupes Carrefour, ACCOR, Ariane Espace ou le CNES. Les PME ont suivi. Tant et si bien que l’agglo compte aujourd’hui un lot de dix-sept parcs d’activités au sein duquel, nombreux sont ceux qui ont établi leur siège. Ils disposent ainsi d’infrastructures de transport et de moyens

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Ces expériences démontrent, s’il en était besoin, les liens étroits qui unissent entreprises et collectivités. Et la nécessité, pour les premières, de tirer profit de l’attractivité des territoires, afin d’assurer leur développement. Les élus ont d’ailleurs besoin d’entrepreneurs pour tirer partie de leurs ressources, favoriser leurs politiques locales et contribuer à la lutte contre le chômage. Indissociables, collectivités et entreprises ont des responsabilités communes.

française de rugby, doit constituer un formidable atout pour le territoire. « L’équivalent de ce qui a été fait dans les années 1970, avec l’Opération d’intérêt national, sur la ville nouvelle, se réjouit Zakaria Zaidane. Le Grand Paris de demain s’appuiera sur des projets de vie, dont le Grand stade, avec son lot d’emplois et de recettes fiscales, représentera une véritable locomotive. Le sport, les loisirs et l’éco-

nomie s’entremêleront, dans le cadre d’un pôle d’excellence que nous appelons de nos vœux. » Ce pôle doit servir de « booster » pour « flécher » des millions d’euros d’investissement dont la CAECE a besoin, en matière de transports. Ces expériences démontrent, s’il en était besoin, les liens étroits qui unissent entreprises et collectivités. Et la nécessité, pour les premières, de tirer profit de l’attractivité des territoires, afin d’assurer leur développement. Les élus ont d’ailleurs besoin d’entrepreneurs pour tirer partie de leurs ressources, favoriser leurs politiques locales et contribuer à la lutte contre le chômage. Indissociables, collectivités et entreprises ont des responsabilités communes. Elles mènent souvent des partenariats pour financer et gérer des équipements nécessaires à la population. Cette formule peut s’avérer efficace, pour peu que les engagements soient clairs et les garanties pérennes. L’enjeu est de taille, à l’heure où il nous faut redoubler d’efforts pour retrouver la croissance durable.

Blanche Segrestin
est professeur à l’école des Mines-ParisTech et auteur, avec Armand Hatchuel, de Refonder l’entreprise, Seuil, 2012.

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a gouvernance des entreprises est aujourd’hui centrée sur la rentabilité financière et la valeur de l’action. Il en résulte des coûts – bien connus d’ailleurs – sociaux et environnementaux. Ce qui est moins mis en évidence en revanche, ce sont les effets négatifs que ce type de gouvernance peut entraîner sur l’efficacité économique de l’entreprise et qui débouchent sur une crise du management et des modèles de gestion au sein même de la structure. Or la Corporate Governance est devenue une norme de gestion  : des codes de bonne gouvernance actionnariale s’appliquent désormais à toutes les entreprises - et pas simplement aux entreprises du CAC 40. Ce mode de fonctionnement ne trouve pas son origine dans la crise financière de 2008, mais il remonte aux années 1970 avec une mutation profonde du management des entreprises. Il se manifeste par un certain nombre de symptômes :

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– une focalisation sur le court terme. La shareholdervalue est progressivement devenue un critère essentiel de gestion avec pour conséquence un morcellement de l’entreprise autour de centres de profit de plus en plus autonomes et que l’on peut externaliser, si nécessaire ; – une individualisation des objectifs qui ne permet pas de mobiliser des formes de coopération, notamment en R&D. L’innovation exige des investissements risqués et de très long terme. Or aujourd’hui, la plupart des dirigeants d’entreprise ne disposent plus nécessairement de cette possibilité d’investir. Ils sont donc contraints de limiter leur politique de R&D, voire même de céder des actifs. Pourquoi corporate governance plutôt que « gouvernance d’entreprise  »  ? En anglais, corporation signifie société anonyme, et non entreprise. Cette distinction est trop rapidement oubliée quand on traduit l’expression en français ; or, elle est centrale. Si la corporate governance et si cette focalisation sur la shareholder value ont été rendues possibles

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Si la corporate governance et si cette focalisation sur la shareholder value ont été rendues possibles depuis les années 1970, c’est que l’on a oublié que l’entreprise n’était pas simplement une société de capitaux, on a oublié que sa mission n’était pas uniquement la recherche de profit.

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par un collectif de travail au sein duquel on forme à des méthodes et des technologies inédites. Enfin, le chef d’entreprise d’alors, qui n’est ni l’entrepreneur classique de la révolution industrielle anglaise, ni le propriétaire du XIXe siècle, est le dépositaire d’une nouvelle forme d’autorité, l’autorité de gestion, avec un corpus de savoirs et de compétences qui s’institutionnalise rapidement (avec la création de la Harvard Business School par exemple au tout début du XXe siècle et du MBA en 1908). C’est donc à cette époque que toute la représentation de l’entreprise moderne se met en place, sans qu’il y ait de traduction en droit, sinon en droit du travail. Ces trois composantes ont été mises en péril au cours des années 1970, notamment avec l’appui de certaines thèses économiques telle que la théorie de l’agence, qui veut que les dirigeants soient mandatés par les actionnaires pour œuvrer au nom et dans l’intérêt de ces derniers. Comment faire aujourd’hui et que peut-on proposer ? L’entreprise peut être repensée autour de quatre principes fondateurs qui, selon nous, pourraient être au fondement d’un droit de l’entreprise différent du droit des sociétés. 1. Reconnaître que la mission de l’entreprise est la création collective. Ce n’est pas parce qu’il y a embauche qu’il y a entreprise. Ce n’est pas parce qu’il y a création d’une société – aujourd’hui, il peut y avoir des sociétés unipersonnelles – qu’il y a entreprise. 2. C’est cette mission qui justifie une autorité de gestion. Aujourd’hui, en droit, il n’y a pas de statut du chef d’entreprise. Il existe un statut de mandataire social, c’est-à-dire d’administrateur désigné par les actionnaires d’un côté, et un statut d’employeur de l’autre côté, mais le droit n’a pas envisagé la fusion de ces deux fonctions en une seule personne. C’est donc le flou le plus extraordinaire qui règne. Or, si les dirigeants d’une entreprise ont une autorité pour conduire un projet et une autorité sur les salariés, ce n’est pas du tout parce qu’ils ont été mandatés par les actionnaires, mais parce qu’ils y ont été habilités : les salariés ont accepté de renoncer à des choix de gestion individuels au nom

125 d’un projet collectif. Mais comme ils prennent un risque, dans la mesure où ils abdiquent une partie de leur autonomie, il est légitime qu’ils puissent accéder à des droits. 3. Quels sont ces droits ? Le droit de choisir ou révoquer les dirigeants est central. Aujourd’hui, seuls les actionnaires ont ce droit, et on dit souvent que c’est parce qu’ils assument les principaux risques. Mais l’ensemble des actionnaires est-il engagé dans l’entreprise  ? Certains s’engagent sur le long terme et confient la gestion de leur capital à la direction de l’entreprise, mais ceux qui restent totalement anonymes et qui veulent pouvoir quitter l’entreprise et vendre leurs parts dès qu’une décision ne leur satisfait pas ne le sont pas. Le critère de l’engagement est donc déterminant. 4. Une règle de solidarité. Aujourd’hui, il n’y a pas de solidarité dans l’entreprise, pas de solidarité entre l’actionnaire qui vend ses parts aujourd’hui et l’actionnaire qui les vendra dans un mois. Une des plus anciennes règles du commerce international, en l’occurrence du droit maritime est la règle des avaries communes. En cas de risques, le capitaine de navire est autorisé à jeter des marchandises par-dessus bord si cela peut sauver l’ensemble du navire. S’il le fait pour le bien commun, alors, on dit que la perte est commune. Qui doit la supporter  ? La règle des avaries communes dit  : il faut que ce soit l’ensemble des personnes qui ont intérêt à cette décision, donc tous ceux dont les marchandises ou

depuis les années 1970, c’est que l’on a oublié que l’entreprise n’était pas simplement une société de capitaux, on a oublié que sa mission n’était pas uniquement la recherche de profit. L’entreprise ne saurait pourtant se résumer à une simple société de capitaux – en l’occurrence à une société anonyme. Elle n’est pas définie en droit. Il existe le droit des sociétés et le droit du travail mais l’entreprise n’est pas caractérisée en tant que telle. C’est sans doute la raison pour laquelle les dirigeants – révocables à tout moment par les associés d’une société anonyme – n’ont pas d’autres choix aujourd’hui que de défendre la stratégie de la shareholder value. De fait, nous ne disposons pas de modèle alternatif clair pour caractériser l’entreprise. Lorsque l’INSEE veut comptabiliser les entreprises en France, elle prend pour référence le nombre d’inscriptions au Registre du commerce qui comprend aussi bien l’artisan local que la multinationale. L’entreprise, telle qu’on l’entend aujourd’hui, est une forme relativement récente, ce qui n’est pas le cas de la société anonyme et des sociétés de commerce. D’où vient donc l’entreprise et comment la caractériser ? En 1867, la société anonyme est libéralisée. Le contrat de travail naît en 1890 et le droit du travail apparaît en 1910 dans le contexte des luttes sociales et de la liberté syndicale. La loi de 1898, relative aux accidents du travail et à la responsabilité des chefs d’entreprise, est très intéressante de notre point de vue, car c’est la première fois que l’on introduit la notion de « chef d’entreprise ». A la fin du XIXe siècle, le développement scientifique et technique est très intense. L’innovation n’apparaît plus comme le seul fait d’entrepreneurs isolés
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ou d’individus géniaux. Au contraire, il semble de plus en plus indispensable d’organiser des collectifs entièrement dédiés à l’innovation. C’est à cette époque, avec la révolution du taylorisme, que les bureaux d’études se créent dans les entreprises. C’est dans ce contexte qu’apparaît le contrat de travail. Apparaît alors une autorité de gestion inédite dans l’histoire économique : sa légitimité ne découle plus de la détention des moyens de production, mais de nouvelles formes de compétences, comme celle des ingénieurs par exemple. Certains auteurs américains de l’époque parlaient alors avec enthousiasme de l’émergence d’une « technocratie neutre », porteuse non seulement de progrès technologique, mais aussi de pacification sociale. C’est dans ce contexte qu’on peut comprendre la qualification en droit du contrat de travail  : alors que tout au long du XIXe siècle, le travail passait par des contrats de louage, c’est-à-dire des relations clients/fournisseurs, la subordination du contrat de travail pourrait apparaître au début du XXe siècle comme une régression. Bien au contraire, si elle est reconnue, c’est parce que la responsabilité du chef d’entreprise apparaît non seulement légitime mais également au service du développement technologique et de la justice sociale. L’entreprise moderne, qui naît au tournant du XIXe et du XXe  siècle, possède trois caractéristiques. Tout d’abord, ce qui fonde l’entreprise, ce n’est pas le rapport marchand mais la capacité à développer des innovations. Ensuite, l’entreprise est constituée

A la fin du XIXe siècle, le développement scientifique et technique est très intense. L’innovation n’apparaît plus comme le seul fait d’entrepreneurs isolés ou d’individus géniaux. Au contraire, il semble de plus en plus indispensable d’organiser des collectifs entièrement dédiés à l’innovation. C’est à cette époque, avec la révolution du taylorisme, que les bureaux d’études se créent dans les entreprises.

La forme la plus intéressante est sans doute la flexible purpose corporation . Son principe est le suivant : l’entreprise peut poursuivre des missions « flexibles » – c’est aux associés de les déterminer – par exemple en faveur des salariés, de la communauté ou de l’environnement. Ce type de statut de société nous montre que la mission de l’entreprise, son purpose, peut s’inscrire dans un autre registre que celui de la rentabilité actionnariale.

126 les biens – l’armateur – sont sauvés par cette décision. Si on l’applique à l’entreprise, cela veut dire que tout ce qui est décidé par l’autorité de gestion au nom de sa prospérité, de son efficacité, devrait être partagé. En d’autres termes, ce qui est créé en commun doit bénéficier à l’ensemble des parties qui ont accepté de renoncer à leur autonomie, mais les parties prenantes doivent aussi payer le prix de ce qui est détruit. Or, les actionnaires peuvent perdre leur capital et les salariés leur emploi. Si les décisions sont prises dans l’intérêt de l’entreprise, alors, il faut que le dommage soit partagé. Fin 2011, l’État de Californie a voté de nouveaux statuts pour lesquels les entreprises ont la possibilité d’opter depuis le 1er janvier dernier. La forme la

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plus intéressante est sans doute la flexible purpose corporation. Elle a été soutenue par un lobby très lié à l’innovation environnementale. Son principe est le suivant  : l’entreprise peut poursuivre des missions « flexibles » – c’est aux associés de les déterminer  – par exemple en faveur des salariés, de la communauté ou de l’environnement. Ce type de statut de société nous montre que la mission de l’entreprise, son purpose, peut s’inscrire dans un autre registre que celui de la rentabilité actionnariale. Des éléments existent donc aujourd’hui pour travailler sur une réforme du droit qui définisse l’entreprise comme dispositif de création collective et qui la protège d’une gouvernance strictement financière à court terme.

Roger Godino
est Co-fondateur du Groupe des Arcs, ancien président d’Action contre la faim et auteur de Le réenchantement du travail. Pour une réforme du capitalisme, La Découverte, 2007

La nouvelle entreprise et la culture sociale-démocrate

La fin de la guerre froide a vu se développer l’idéologie ultralibérale des néoconservateurs. La mondialisation rapide de l’économie a permis à cette idéologie d’influencer profondément l’évolution du capitalisme. Deux fondements de cette idéologie résument bien l’essentiel de sa base philosophique. D’une part, les marchés sont auto régulateurs ; il ne faut surtout pas tenter de les réguler artificiellement car le remède serait pire que le mal. Ainsi l’État n’a pas à s’en mêler et d’ailleurs, moins on a d’État et mieux on se porte d’où une tendance à la dérégulation systématique. D’autre part, l’entreprise est une organisation ou un objet privé dont l’actionnaire est seul propriétaire. Comme tel, et selon les fondements du droit de propriété, l’actionnaire peut en user et en abuser. L’optimum social est obtenu lorsque l’entreprise se contente de ne faire que ce que pourquoi elle est faite, c’est-à-dire le maximum de profit pour l’actionnaire, selon l’expression même
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de Milton Friedman. C’est ainsi qu’est né le capitalisme financier qui inspire l’essentiel des politiques de gestion et de structuration des entreprises. Mais la crise financière largement importée des USA nous a démontré que les marchés ont besoin d’un pouvoir régulateur. De même, la crise de l’euro montre que l’insuffisance politique de l’Europe représente un réel danger pour la monnaie européenne. Quant à l’entreprise du capitalisme financier, elle entre en contradiction avec le système de

La crise de l’euro montre que l’insuffisance politique de l’Europe représente un réel danger pour la monnaie européenne. Quant à l’entreprise du capitalisme financier, elle entre en contradiction avec le système de valeurs qui domine en Europe Occidentale. Quelles sont donc les principales tares de l’entreprise du capitalisme financier ? Elles sont au nombre de cinq principales.

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La nouvelle entreprise et la culture sociale-démocrate

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pour objectifs de prouver aux actionnaires que l’entreprise recherche bien son rendement maximum même au prix d’amputation arbitraire de la masse salariale. Et il arrive que la bourse signale cet incident comme une performance. L’entreprise devient alors un objet de spéculation à court terme plutôt qu’un instrument de développement économique et social sur le long terme. Quatrième reproche. Le capitalisme financier n’a guère le souci des équilibres de la nature. Ses excès sont à la base de la réaction écologique, souvent exagérée. C’est aussi l’une des graves conséquences de sa vision à trop court terme. Cinquième reproche. Le capitalisme financier pousse à des débauches de publicité organisées pour servir l’entreprise plutôt que le consommateur. On aboutit ainsi à une véritable aliénation du consommateur dont les choix sont dictés au profit de l’entreprise. La réponse de type social-démocrate consiste à mettre en œuvre un nouveau système de régulation. Ainsi, par exemple, dans le domaine de la finance et des marchés, on décidera de contrôler les banques et principalement de séparer les opérations de dépôts des opérations de spéculation. Et l’État exercera une surveillance directe accompagnée de sanctions éventuelles. Pour l’entreprise, deux réformes s’imposent. D’une part, l’entreprise s’inspirera de la philosophie de la RSE (Responsabilité Sociale de l’Entreprise). Cette pratique s’appuie sur la conviction que si l’entreprise recherche des performances financières à long terme, tout en respectant les contraintes

129 extérieures environnementales, sociales ou autres (éthiques) elle disposera des meilleurs éléments pour consolider sa compétitivité sur le long terme. Il s’agit là d’une pratique très continentale européenne que l’on retrouve peu dans le monde anglo-saxon où elle prend la forme d’une participation de l’entreprise à une sorte de philanthropie souvent inspirée de la culture protestante. Les pratiques de l’entreprise feront l’objet d’un bilan global qui sera soumis à des organes de notation spécialisés et la force de la transparence est un aiguillon suffisant pour l’entreprise. D’autre-part, le comportement de l’entreprise dépend aussi de son organisation et notamment de sa gouvernance et de la qualité du dialogue social. L’ambition est de remplacer l’esprit d’opposition systématique, descendant de l’antique lutte des classes, par un esprit de coopération. L’entreprise est alors considérée comme composée de parties prenantes au même projet et qui sont les actionnaires, les salariés et, peut-être, certains fournisseurs et certains sous-traitants. Toutes les parties prenantes composent le Conseil de surveillance qui désigne le Directoire et doit approuver les politiques générales de l’entreprise. C’est donc bien dans le Conseil de surveillance que l’on retrouvera un, deux, trois ou quatre représentants du personnel salarié. Ainsi s’organise une gouvernance participative qui respecte pleinement les grands principes d’un bon management. Le pouvoir de décision reste entièrement entre les mains du Directoire choisi uniquement en fonction de sa compétence. Le pouvoir de contrôle est exercé par le Conseil de surveillance dont tous les membres salariés ou pas ont les mêmes droits et les mêmes devoirs, chacun tirant sa légitimité de ce qu’il représente. Cette structure n’a rien à voir avec la simple désignation des soi-disant administrateurs indépendants ni avec la présence d’actionnaires salariés dans les Conseils d’administration. Relevons que la structure avec Conseil d’administration opère une confusion entre pouvoir exécutif et pouvoir de contrôle et que cette situation se prête mal à une implantation de représentants salariés qui risquent, à leur corps défendant, d’être entraînés dans une cogestion non souhaitable. Ce

valeurs qui domine en Europe Occidentale. Quelles sont donc les principales tares de l’entreprise du capitalisme financier ? Elles sont au nombre de cinq principales. – Elle provoque une exaspération des inégalités. – Elle conduit à une ré-aliénation du travail. – Elle est essentiellement court-termiste. – Elle se comporte en prédateur vis-à-vis de la nature. – Elle asservit le consommateur en plaçant le choix du consommateur sous la dictature des producteurs. Examinons-les. Premier reproche  : L’entreprise capitaliste financière contribue à exacerber les inégalités, notamment de revenu. Soumise à la concurrence, l’entreprise sera contrainte de rémunérer chaque tâche en fonction de son utilité pour l’entreprise. Or, l’échelle des utilités n’a rien d’égalitariste. Ainsi la hiérarchisation des salaires s’impose naturellement et l’on constate une grande inégalité de salaire. L’établissement d’un salaire minimum est une vieille conquête sociale mais dont on sait qu’elle peut engendrer une augmentation du chômage, ce qui nécessite une certaine prudence. Quant au salaire maximum, sa définition est très arbitraire et difficile à mettre en pratique. La seule vraie régulation des salaires sera celle négociée avec les instances syndicales selon une procédure qui a fait ses preuves historiquement. Mais on voit qu’il est illusoire d’aller trop loin dans la réduction des inégalités salariales. Par contre, la régulation pourra plus facilement être efficace en agissant sur la structure des revenus au moyen d’une fiscalité progressive définie par la volonté politique. Deuxième reproche. L’entreprise du capitalisme financier conduit à une ré-aliénation du travail. En effet, la financiarisation de l’entreprise engendre de fâcheuses conséquences qui résultent d’une recherche permanente et forcenée d’un abaissement du coût du travail. Les symptômes de mal-être sont de plus en plus observés par les inspecteurs du travail y compris chez les cadres et les managers. On en vient à définir une nouvelle pathoLA REVUE SOCIAlIsTE N° 50 - 2E TrIMEsTrE 2013

Ce que l’on peut appeler une ré-aliénation du travail vient du fait que le travail est de plus en plus le fait de l’individu isolé qui loue sa force de travail et son intelligence par nécessité mais sans enthousiasme et évidemment dans un état de frustration. Dans ce tableau dégradé n’oublions pas que la menace du chômage ou le chantage à la délocalisation agissent comme des moyens de contrainte qui empêchent tout épanouissement personnel dans le travail.

logie du travail dans laquelle le stress joue un rôle important. De plus, le travail est de plus en plus encadré par des logiques voire par des logiciels qui ne laissent plus de place à l’initiative individuelle. Ce que l’on peut appeler une ré-aliénation du travail vient du fait que le travail est de plus en plus le fait de l’individu isolé qui loue sa force de travail et son intelligence par nécessité mais sans enthousiasme et évidemment dans un état de frustration. Dans ce tableau dégradé n’oublions pas que la menace du chômage ou le chantage à la délocalisation agissent comme des moyens de contrainte qui empêchent tout épanouissement personnel dans le travail. Ainsi, c’est bien à un véritable désenchantement du travail que nous assistons. Seul, un profond renouveau du dialogue social, accompagné d’une réorganisation de la gouvernance des entreprises permettront d’y remédier. Troisième reproche. L’entreprise capitaliste financière est affligée d’une véritable myopie. Son seul objectif est de faire monter la valeur des actions. Et cette recherche de valorisation doit être permanente et de chaque instant afin de valoriser les portefeuilles d’actionnaires. Cela conduit à des politiques absurdes comme, par exemple, l’exigence d’un rendement annuel d’au moins 15  % sur le capital ce qui ne peut être qu’un objectif de court terme. On est loin des plans à long terme de la période des Trente Glorieuses. On aboutit même parfois à des licenciements dits boursiers qui ont

La réponse de type social-démocrate consiste à mettre en œuvre un nouveau système de régulation. Ainsi, par exemple, dans le domaine de la finance et des marchés, on décidera de contrôler les banques et principalement de séparer les opérations de dépôts des opérations de spéculation. Et l’État exercera une surveillance directe accompagnée de sanctions éventuelles.

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La nouvelle entreprise et la culture sociale-démocrate

Espérons que les accords qui ont été signés le 11 janvier 2013 entre les syndicats et qui prévoient explicitement dans l’article 13 une présence des salariés dans les organes de gouvernance stratégique permettront au modèle français de se moderniser, et d’opérer une véritable révolution culturelle.

modèle devrait faire l’objet d’un choix clair entre Conseil d’administration et Conseil de surveillance qui ne sont donc pas équivalents en référence à la participation des salariés. On a beaucoup commenté les différences de compétitivité entre entreprises allemandes et entreprises françaises à l’occasion de l’excellent Rapport Gallois. On n’a pas assez insisté (et pourtant le rapport Gallois le fait) sur la grande importance de la qualité du dialogue social. Espérons que les accords qui ont été signés le 11 janvier 2013 entre

les syndicats et qui prévoient explicitement dans l’article 13 une présence des salariés dans les organes de gouvernance stratégique permettront au modèle français de se moderniser, et d’opérer une véritable révolution culturelle. La France est devant un défi historique – ou bien elle réussit à redresser sa capacité industrielle, en la rendant compétitive avec celle des pays les plus avancés (l’Allemagne et les États-Unis), et dans ce cas la France pourra jouer le rôle que l’histoire lui a préparé en Europe – ou bien elle ne réussit pas ce redressement et la France deviendra un pays de deuxième zone avec, très probablement, une douloureuse réduction de son niveau de vie. Le défi est d’importance. Tout repose sur la compétitivité de notre économie et donc de nos entreprises. S’il est vrai que la qualité du dialogue social est un élément important et peut-être décisif de cette compétitivité recherchée, alors il est temps que toutes les parties prenantes de l’entreprise se retrouvent pour réussir cet important chantier social.

Grand texte

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Confédération Générale du Travail

Les nationalisations industrialisées, Brochure de la CGT, 1920

L

e «  programme minimum  » de la Confédération Générale du Travail, en 1918, marque une rupture dans la pensée syndicale française. Il existait déjà un débat sur les nationalisations avant 1914. Mais il s’agissait surtout d’envisager un «  retour à la nation  » d’entreprises déficitaires comme les chemins de fer de l’Ouest. La conception dominante dans la CGT, dirigée par les syndicalistes révolutionnaires, était peu élaborée. La revendication de « la mine aux mineurs », contre laquelle Jaurès s’était élevée, était partagée encore largement. Écho de l’affirmation proudhonienne, «  l’atelier sera un jour le gouvernement ». La guerre cependant a entraîné de profondes évolutions. Elle a montré que l’organisation de la production, rendue nécessaire par la mobilisation de l’économie, était possible et pouvait faire sa place au « travail » dans l’entreprise. L’action

du socialiste Albert Thomas, ministre de l’armement, a été de ce point de vue importante. La CGT se retrouve cependant profondément divisée, dès 1917 comme la SFIO, et pour les mêmes raisons. La Révolution bolchevique, en effet, a créé de nouvelles oppositions, tout en ravivant la culture du syndicalisme révolutionnaire. La « majorité » de la CGT, derrière Léon Jouhaux, Alphonse Merrheim ou Georges Dumoulin, qui ne s’avoue pas « réformiste », cherche à opposer à la « grande lueur à l’Est », une conception positive de la Révolution. Léon Jouhaux avait dit, en 1916, en forme d’appel : « La fin des hostilités doit marquer l’avènement de la démocratie économique ». L’idée était rejetée par les syndicalistes qui penchaient du côté des bolcheviques, et mettaient en avant l’action révolutionnaire. Le patronat n’était pas, de son côté, désireux de donner sa place au syndicalisme. La majorité de la CGT pour se donner une doctrine permettant de se battre à gauche et à droite, se dote d’un programme minimum au Comité Confédéral National du 15 décembre 1918. La partie la

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La majorité de la CGT pour se donner une doctrine permettant de se battre à gauche et à droite, se dote d’un programme minimum au Comité Confédéral National du 15 décembre 1918. La partie la plus neuve consiste dans la conception nouvelle du rôle de la Nation. Le syndicalisme doit abandonner les anciens rêves d’associations ouvrières, dépassés par l’évolution des entreprises. Il doit proposer la réorganisation de l’économie autour de l’idée de « nationalisation ». Mais, par là, le manifeste de 1918, n’entend pas « étatisation ».

Les nationalisations industrialisées

Le Dossier
leurs qui souffrent le plus du désordre social actuel. C’est à eux qu’il appartient d’y remédier. C’est à ce moment que les travailleurs, groupés dans la Confédération Générale du Travail, ont senti la nécessité de saisir des mains défaillantes de la classe bourgeoise, la direction générale des affaires de la collectivité nationale. Ils ont jugé que l’individualisme économique avait suffisamment prouvé son incapacité fondamentale à réaliser une organisation rationnelle de la production et de l’échange des marchandises. C’est pourquoi la CGT s’est mise à l’œuvre, afin de rechercher les bases pratiques d’une vie sociale nouvelle, qui assure la fabrication normale de tout ce qui est nécessaire à la société humaine, et en distribue logiquement le produit dans toutes les parties de la société, selon les règles de la justice et du bon sens. Il est certain que la façon dont la classe ouvrière entend la justice et le bon sens, n’est pas la même que celle de ses exploiteurs égoïstes du moment  ; mais les forces unanimes du travail sauront, le moment venu, faire l’effort nécessaire, pour vaincre les résistances qui voudraient retarder l’avènement du régime nouveau, élaboré par la volonté consciente des travailleurs. C’est donc sans la moindre préoccupation des intérêts privés qui s’opposeront à l’intérêt général, que la classe ouvrière entend aujourd’hui aborder l’examen de l’inévitable transformation du régime économique, et c’est dans cet esprit que la CGT a fondé, en recherchant les compétences diverses qui partagent les convictions de la classe ouvrière, quant à la nécessité d’une organisation économique nouvelle, le Conseil Économique du Travail. Jusqu’ici, et par une singulière absence de sens pratique, les hommes ne se sont souciés que de la domination qu’ils pouvaient exercer les uns sur les autres, soit pour des raisons religieuses, comme ce fut le cas dans le passé, soit pour des raisons politiques, comme cela existe encore aujourd’hui. C’est à tel point que l’histoire est remplie de récits des batailles puériles et sanglantes causées par cet esprit de domination, et qu’elle oublie de nous renseigner comment les hommes subvenaient aux

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Si une classe d’hommes se trouve intéressée à ce que le ménage social soit tenu avec un ordre judicieux, ce sont bien les travailleurs. Alors qu’ils n’ont jamais été appelés à l’honneur de la direction, ils ont toujours été appelés à la peine de la production. Sans leur travail, qui se trouve à la base de tout bien-être, rien n’existerait de ce qui est nécessaire à la vie.

Les raisons – la nécessite de la « nationalisation »
S’il est une chose que chacun comprend, sans avoir eu pour cela besoin de posséder à fond, ni les enseignements de l’Histoire, ni la culture scientifique, c’est que la guerre mondiale a bouleversé de fond en comble tous les rapports sociaux, toutes les valeurs, tous les systèmes et toutes les idées. Sans cette guerre, et grâce à une certaine abondance de produits de toutes sortes, le monde pouvait encore continuer pendant longtemps à vivre dans une certaine stabilité, mais les événements de 1914 et le long bouleversement des années suivantes, ont définitivement détruit ce qui pouvait paraître comme un avenir de tranquillité relative, et précipité l’urgence d’apporter à l’organisation sociale des transformations qui n’apparaissaient réalisables que dans un temps plus éloigné. Ce déséquilibre formidable est devenu si apparent, si indiscutable, si impossible à arrêter sur la pente de ruine et de faillite où il entraîne le monde, que dans toutes les classes de la société, le sentiment unanime s’accorde à estimer que la situation actuelle ne peut pas durer plus longtemps, sans les plus graves risques sociaux. Cependant, il nous faut rechercher, pour y porter remède, les causes profondes de ce qui était déjà, avant la guerre, un sourd malaise, pour devenir aujourd’hui une crise aiguë (…) Ce sont les travail-

plus neuve consiste dans la conception nouvelle du rôle de la Nation. Le syndicalisme doit abandonner les anciens rêves d’associations ouvrières, dépassés par l’évolution des entreprises. Il doit proposer la réorganisation de l’économie autour de l’idée de « nationalisation ». Mais, par là, le manifeste de 1918, n’entend pas « étatisation ». Il dessine le cadre d’une gestion autonome confiée, sous le contrôle de l’État, aux collectivités locales, aux coopératives, aux représentants qualifiés, des producteurs et des consommateurs. Les modalités n’en sont encore qu’ébauchées… Mais, dans la gauche française, le mouvement est lancé et nourrira de larges débats, dès les années 1930, entre syndicalistes, socialistes, communistes, avant que les «  nationalisations  » de l’après-guerre jusqu’au début des années 1980 ne structurent les programmes de la gauche. C’est pour cela, qu’il nous a paru intéressant de republier des extraits d’une brochure de la CGT, parue au printemps 1920 sur un thème qui a marqué l’histoire de la gauche syndicale et politique. Alain Bergounioux est directeur de la Revue socialiste

Sans cette guerre, et grâce à une certaine abondance de produits de toutes sortes, le monde pouvait encore continuer pendant longtemps à vivre dans une certaine stabilité, mais les évènements de 1914 et le long bouleversement des années suivantes, ont définitivement détruit ce qui pouvait paraître comme un avenir de tranquillité relative, et précipité l’urgence d’apporter à l’organisation sociale des transformations qui n’apparaissaient réalisables que dans un temps plus éloigné.

besoins de leur existence matérielle. Cette histoire nous renseigne amplement sur les frasques des puissants, sur les « jeux de princes » et même sur le nombre de leurs maîtresses, mais elle est muette sur l’histoire de ce Travail, dont pourtant l’humanité n’a jamais pu se passer. C’est ainsi que les hommes se sont habitués à ne considérer que comme une nécessité de second ordre, les divers moyens d’assurer l’existence à tous les citoyens, et qu’ils ont assisté indifférents au pillage des richesses naturelles et communes de la Terre par des gaillards avisés qui, par leur Industrie et leur Commerce, ont su s’assurer une existence privilégiée, pendant que tant d’autres manquaient du nécessaire. Si cependant une classe d’hommes se trouve intéressée à ce que le ménage social soit tenu avec un ordre judicieux, ce sont bien les travailleurs. Alors qu’ils n’ont jamais été appelés à l’honneur de la direction, ils ont toujours été appelés à la peine de la production. Sans leur travail, qui se trouve à la base de tout bien-être, rien n’existerait de ce qui est nécessaire à la vie. Ils retournent la surface de la terre pour y faire pousser la nourriture commune et pénètrent dans ses profondeurs pour y chercher, au péril de leur vie, les aliments de mille industries. Ils tissent les vêtements ou sillonnent la mer, et en échange de tant de services, ils n’ont pu encore être assurés de leur pain quotidien. Peuvent-ils davantage attendre une amélioration à leur sort de la pitié compatissante de leurs maîtres  ? Hélas, l’histoire nous enseigne qu’ils n’ont jamais pu en attendre qu’une aggravation de leurs maux et de leurs priva-

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136 tions  ; aussi et maintenant que les lumières de la raison ont éclairé un peu leur misère et ses causes, ils ont compris qu’ils n’avaient qu’à compter sur eux-mêmes pour opérer une transformation dont ils seront les principaux bénéficiaires. Ils ont jeté les yeux sur leur dénuement immémorial, et ont décidé d’en éviter la tristesse aux générations nouvelles. Il leur appartient donc aujourd’hui, plus que jamais, de se grouper solidement au sein de leurs organisations syndicales qui, seules assurent, comme les leçons de l’expérience le leur démontrent, la force nécessaire pour faire triompher leurs légitimes réclamations. C’est au sein de ces organisations qu’ils sauront acquérir la compétence administrative nécessaire pour organiser, en vue de l’intérêt collectif, la production des objets particuliers dont l’exécution leur sera désormais confiée. C’est sur eux en effet que pèsera cette responsabilité nouvelle, et voilà pourquoi ils doivent se préparer à jouer leur rôle, au milieu de cette Fédération nouvelle du Travail, qui remplacera le bon plaisir de la production capitaliste. Ils auront donc à rechercher, dans leur milieu et autour d’eux, les compétences prêtes à s’exercer dans le sens de l’intérêt général de la collectivité. C’est un champ nouveau qui s’offre à leur activité syndicale, en même temps que la bataille quotidienne pour le développement des avantages déjà acquis. La bataille sociale précise, de jour en jour, son orientation nouvelle  ; c’est donc aux travailleurs organisés syndicalement, d’envisager dès maintenant les moyens qui donneront le dernier mot à la puissance du Travail. Pendant la grève des Cheminots, la Confédération Générale du Travail préparait déjà la réalisation de la Nationalisation. La classe ouvrière française se propose donc de faire sortir ces idées du domaine de la discussion, pour les faire entrer dans la voie de la réalisation, et tout récemment le conflit qui avait lieu entre les Cheminots et les Compagnies de Chemins de Fer, lui donnait l’occasion d’affirmer déjà publiquement sa volonté de passer aux actes. Le 1er mars 1920, dans la pleine effervescence du mouvement de grève, et alors que tous espéraient que nous
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Les nationalisations industrialisées

Le Dossier
Il s’agit donc pour nous de réaliser une propriété collective et une gestion économique. Le point de départ essentiel, c’est l’autonomie complète de gestion  : autonomie financière et autonomie administrative. Évidemment, dans le cadre spécial des chemins de fer, il y a des points délicats. Le régime des voies ferrées ne peut pas, à proprement parler, être un régime devant réaliser des bénéfices. Les réseaux ferroviaires ne sont pas institués pour servir des dividendes, mais pour servir des intérêts de la nation, pour permettre les conditions de développement de la nation tout entière et être mis à la disposition de l’activité économique dont ils sont aujourd’hui un indispensable facteur. Par conséquent, je l’indique tout de suite, il est possible que l’intérêt de la nation domine à certains moments l’intérêt financier et, pour ce cas particulier, il faut prévoir la possibilité pour le régime des chemins de fer de demander à la nation les sommes qui lui deviendraient indispensables pour équilibrer son budget. Mais le nouveau régime doit-il par cela même perdre son autonomie  ? À cela nous répondons  : Non  ! Et nous déclarons que lorsque les chemins de fer servent l’intérêt général, étant donné les conditions de développement qu’ils apportent à la collectivité tout entière, leurs dépenses se récupèrent pour cette collectivité par des augmentations de mieux-être et de développement économique. C’est là le dividende que peut servir le régime des chemins de fer. Néanmoins, il peut, dans certaines circonstances, équilibrer son budget et faire même quelques bénéfices. Dans ces conditions, il importe également que le régime des chemins de fer, sous réserve des sommes à servir à l’État, demeure entièrement maître des réserves qu’il aura accumulées par sa bonne gestion. Voilà les deux points principaux qu’il faut examiner lorsqu’on parle de nationalisation. Nous les avons examinés, et, après force discussion, au sein du Comité directeur, avec des économistes, comme Gide, nous sommes arrivés à faire admettre comme principe l’institution d’une régie autonome placée sous le contrôle des producteurs et des

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Nous sommes arrivés à faire admettre comme principe l’institution d’une régie autonome placée sous le contrôle des producteurs et des consommateurs, étant entendu qu’à aucun moment la corporation appelée à mettre en action ce service n’aura et ne pourra avoir aucun droit de propriété. C’est le point le plus important.

allions toucher à un moment décisif, le camarade Jouhaux fixait en ces termes, dans une déclaration prononcée devant la Commission Administrative de la CGT, les principes généraux que la classe ouvrière pense appliquer dans l’organisation des chemins de fer d’abord, et dans les autres entreprises nationalisées ensuite :

Déclaration de Jouhaux
«  Lorsque, représentant des organisations syndicales, nous parlons de la nationalisation, nous devons faire d’une façon exacte et très précise le départ entre la nationalisation et l’étatisation, entre la nationalisation que nous appelons industrialisée, et la nationalisation étatiste. Dans la nationalisation étatiste, c’est en quelque sorte l’État qui devient propriétaire et qui devient gestionnaire. Il délègue ses pouvoirs de gestion à des gens nommés par lui, placés sous son contrôle et n’agissant que selon ses indications. L’État a le droit d’intervenir pour toutes les raisons politiques qui lui conviennent. Dans la nationalisation étatisée, l’autonomie n’existe pas  ; c’est l’État qui peut se servir comme il lui convient, dans l’intérêt général s’il en a le sens, dans son intérêt particulier si les circonstances politiques le lui commandent, de l’organisme économique qui vient d’être nationalisé. Du point de vue syndical, nous ne pouvons pas accepter que l’État soit à la fois propriétaire et gestionnaire d’une entreprise.

Dans la nationalisation étatisée, l’autonomie n’existe pas ; c’est l’Etat qui peut se servir comme il lui convient, dans l’intérêt général s’il en a le sens, dans son intérêt particulier si les circonstances politiques le lui commandent, de l’organisme économique qui vient d’être nationalisé. Du point de vue syndical, nous ne pouvons pas accepter que l’Etat soit à la fois propriétaire et gestionnaire d’une entreprise.

consommateurs, étant entendu qu’à aucun moment la corporation appelée à mettre en action ce service n’aura et ne pourra avoir aucun droit de propriété. C’est le point le plus important, parce que depuis bientôt cent ans que l’on parle de nationalisation, le départ n’a pas encore été fait ; dans tous les projets qui sont à l’heure actuelle soumis à la Chambre, il n’y en a aucun qui fasse ce départ. Quand on commence une campagne contre la nationalisation, on apporte immédiatement dans le débat, soit que l’État est incapable de gérer un organisme économique, soit que la corporation gérera ce service dans son intérêt personnel. Il faut, du point de vue de l’opinion publique, écarter ces objections considérables parce qu’elles ne reposent pas sur des arguments théoriques, mais sur des faits, qui montrent que dans ce domaine l’État n’est jamais arrivé à gérer convenablement un service destiné à l’intérêt public  ; et que d’autre part, toutes les épreuves qui ont été tentées en ce qui concerne le retour à la corporation de la propriété ont été désastreuses du point de vue général comme du point de vue de la corporation. Nous avons fait ce départ. Nous avons essayé également de ne pas planer dans des régions un peu trop élevées. Nous considérons qu’une transformation dans le régime économique doit s’effectuer graduellement, qu’il faut, pour introduire des transformations réelles, assurer le fonctionnement même du service. C’est à cela que nous nous sommes attachés : et c’est en cela que notre projet peut apparaître aux yeux de certains comme une pure adaptation au régime actuel, comme (pour employer le mot que

138 nos adversaires utilisent) un replâtrage de la société actuelle. Mais s’il n’est à l’heure actuelle qu’une adaptation au régime social présent, il n’en contient pas moins en lui-même tous les éléments de trans-

Les nationalisations industrialisées

formation définitive, et c’est ainsi que nous devons le considérer non pas seulement par les réalisations immédiates qu’il apporte, mais par les fins transformatrices qu’il porte en lui ».

À propos de…
Le débat intellectuel a toujours été consubstantiel au socialisme, dont les grands combats sont d’abord des combats d’idées. Conscients de cet héritage et soucieux du lien avec les intellectuels, nous avons souhaité mettre en place une nouvelle rubrique, intitulée « A propos de » et entièrement consacrée à un livre. Cette rubrique, animée par Matthias Fekl, se structurera ainsi : – une note de lecture présentera de manière synthétique l’ouvrage en question ; – puis, nous demanderons à une ou des personnalités – intellectuels, politiques, etc. – de réagir à l’ouvrage ; – enfin, l’auteur de l’ouvrage pourra à son tour réagir, et conclure, au moins provisoirement, le débat. Nous nous attacherons à sélectionner des ouvrages émanant d’auteurs déjà connus ou encore en devenir, français et étrangers, couvrant largement la palette des savoirs, développant des idées fortes et des analyses nouvelles de nature à faire débat et à contribuer à la nécessaire rénovation intellectuelle de la gauche française. Dans ce numéro, nous avons retenu l’ouvrage de Laurent Davezies, La crise qui vient,

coll. « La République des idées », Le Seuil, 2012
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Sylvie Robert
est vice-présidente de la Région Bretagne et secrétaire nationale du Parti socialiste à la ville

N’opposons pas les territoires

aurent Davezies nous livre ici une analyse critique tout à fait singulière des conséquences des crises de 2008 et de 2011 en se fondant non pas comme traditionnellement sur des agrégats économiques globaux mais en s’attachant finement aux transformations à l’œuvre sur les territoires et les bassins d’emploi de notre hexagone. Il questionne de façon très intéressante le présent et notamment les mécanismes de solidarités qui prévalent depuis une trentaine d’années. C’est en réalité notre modèle social français qui est ainsi réinterrogé à la fois à travers les preuves qu’il a réussi à démontrer, mais aussi sur les limites qu’il pourrait révéler dans un contexte de raréfactions des finances publiques et de mutations fortes de notre société. Grâce à de multiples chiffres et statistiques – peutêtre trop parfois –, grâce à une cartographie très détaillée, il démontre très clairement que nous

L

sommes aujourd’hui dans le champ de la complexité et que les raisonnements simplistes comme par exemple « en France, il y a Paris et le désert français  », doivent être dépassés lorsqu’on examine précisément les interactions territoriales et la situation économique et sociale de certains bassins d’emploi. Puisque nous sommes dans la période des « chocs », l’auteur en prédit un autre, celui des fractures territoriales. Nous assistons en réalité à « une recomposition spectaculaire de la société et des territoires français », qui pourrait transformer les phénomènes d’inégalités territoriales en fractures territoriales. Près de 20 % de la population de notre pays se trouverait dans des bassins d’emplois extrêmement vulnérables qui seraient dans une situation de « déclin productif » difficilement réversible. Ils sont situés dans les Régions de Lorraine, Picardie, Champagne Ardennes, Franche-Comté et Haute-Normandie. À l’inverse, les métropoles qui ont su actionner de nouveaux leviers de compétitivité fondés sur du tertiaire supérieur, sur de la valeur ajoutée et de la matière grise semblent mieux s’en

142 sortir. Elles ont été mieux protégées que d’autres territoires des effets terribles des deux dernières crises. En réalité, certains territoires avaient réussi à amortir les effets de la crise de 2008-2009, celle des subprimes, mais la crise de 2011 a remis en cause ces mécanismes d’amortisseurs publics qui ont donc montré leur limite. Ces territoires déjà vulnérables se sont encore plus fragilisés. L’analyse de l’auteur s’appuie sur trois éclairages  : un éclairage territorial, une analyse politique et un regard prospectif. Et il va jusqu’à nous dessiner une France non pas à deux, mais à quatre vitesses. C’est un ouvrage passionnant qui oblige à décaler notre regard. Plus que cela, il touche aux réflexions sur les projets de lois en cours du gouvernement. Comment ne pas y voir un lien avec le projet de loi sur la décentralisation, comment ne pas être attentifs à tout ce qui va toucher au logement, à la refondation de l’école, à l’enseignement supérieur et à la recherche  ? Et c’est peut-être là que nous attendons Laurent Davezies : de telles lois qui induiront à coup sûr la conduite de nouvelles politiques territoriales. Pourront-elles avoir un effet sur la nouvelle carte politique qu’il nous dessine, au moins en partie  ? Dans la tension que l’on perçoit entre métropolisation et régionalisation, que pense-t-il des transformations institutionnelles en cours ? L’ouvrage ouvre un champ d’exploration passionnant qui saura nourrir la réflexion sur l’évolution de notre géographie politique

N’opposons pas les territoires

À propos de… Laurent Davezies, La crise qui vient, 2012
Là où précédemment les revenus non marchands avaient plus que compensé les pertes de revenus du travail, la crise des dettes souveraines et la rétractation des dépenses publiques affectent ce qui avait constitué pour certains territoires une sorte de bouclier. Le remède est alors devenu poison. Et le nouveau cycle qui s’annonce sera plus discriminant encore car il sera assis sur la capacité productive des territoires, loin de cette solidarité territoriale qui avait fait notre exemple français.

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et institutionnelle. Car ce qu’il nous dit justement, c’est que la dégradation de certains territoires, leur perte de compétitivité, s’ils ont été compensés par le recours aux emplois publics et aux prestations sociales, se retrouvent aujourd’hui freinés par la crise de la dette et promis à un sombre avenir. Le premier chapitre traite de la crise financière et bancaire. Si ses effets ont été dévastateurs pour l’emploi masculin par exemple, la France a été relativement épargnée et cette crise a eu un impact relatif sur l’emploi. Mais le problème – et l’analyse territoriale le met bien en valeur – est que la crise a attaqué prioritairement les territoires déjà blessés, les territoires industriels où l’emploi public moins dominant n’a pas pu jouer comme ailleurs son rôle de compensateur. Ceux-ci ont finalement subi une sorte de double peine. La crise de 2008-2009 a donc eu des conséquences asymétriques sur les territoires. L’impact a été fort sur les inégalités sociales et territoriales. Il a également touché les structures familiales. D’un côté, des familles modestes ont perdu l’emploi du père, et de l’autre, des familles socialement intermédiaires ont bénéficié d’un emploi pour la mère notamment dans le phénomène de compensation par les emplois publics. Cette analyse vaudrait d’être approfondie pour caractériser plus fortement les nouvelles structures familiales à l’aune de ces recompositions territoriales. Je pense notamment à la situation très difficile des femmes en situation de monoparentalité. Il faut ajouter à cette photographie le fait que des territoires ont été délaissés, voire oubliés. Ces zones périurbaines rurales permettent de retrouver la carte du vote front national, lequel ne se limite plus aux territoires où le taux de population immigrée est important. Plus que la question de l’emploi, c’est ce creusement des inégalités territoriales qui est devenu une véritable préoccupation. Le deuxième chapitre traite de la crise des dettes publiques. Là où précédemment les revenus non marchands

C’est un ouvrage passionnant qui oblige à décaler notre regard. Plus que cela, il touche aux réflexions sur les projets de lois en cours du gouvernement. Comment ne pas y voir un lien avec le projet de loi sur la décentralisation, comment ne pas être attentifs à tout ce qui va toucher au logement, à la refondation de l’école, à l’enseignement supérieur et à la recherche ? Et c’est peut-être là que nous attendons Laurent Davezies : de telles lois qui induiront à coup sûr la conduite de nouvelles politiques territoriales.
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avaient plus que compensé les pertes de revenus du travail, la crise des dettes souveraines et la rétractation des dépenses publiques affectent ce qui avait constitué pour certains territoires une sorte de bouclier. Le remède est alors devenu poison. Et le nouveau cycle qui s’annonce sera plus discriminant encore car il sera assis sur la capacité productive des territoires, loin de cette solidarité territoriale qui avait fait notre exemple français. Et s’il est prévisible qu’à l’avenir le moteur de la croissance repose davantage sur la production, ce sont une nouvelle fois les métropoles qui pourraient tirer leur épingle du jeu. Si l’emploi public et les dépenses publiques et sociales ne progressent plus, s’il y a une diminution de 10 % des revenus non marchands, l’auteur met en lumière l’existence de quatre France  : une France marchande, productive et dynamique, concentrée dans les grandes villes et une France non productive et non marchande, mais dynamique grâce aux revenus du tourisme, des salaires publics et des retraites, qui concentrent à elles deux 80 % de la population. Une France productive, marchande et en difficulté, située dans les bassins industriels sinistrés (Nord de la France par exemple), à côté d’une France non productive, non marchande et en difficulté, qui concentrent ensemble 20 % de la population.

Le troisième chapitre nous interpelle sur une question fondamentale  : croissance contre égalité territoriale ? Si nous n’y prenons pas garde, la crise pourrait devenir la fossoyeuse de l’égalité territoriale à la française et accentuer les disparités, qui dès lors s’avéreraient de vraies fractures territoriales. Voulons-nous en arriver là et est-ce là le nouveau modèle de développement  ? Bien sûr que non et pourtant… quelles sont les solutions  ? L’auteur esquisse quelques pistes de réflexion  : entre un retour à la croissance et une amélioration du système productif et de la qualité de vie pour les uns, il conviendra d’actionner des leviers de solidarité de proximité, qualifiée d’horizontale, en complément des solidarités verticales et de travailler vraiment sur les mobilités résidentielles pour les autres. Cela suffira-t-il à retrouver un certain équilibre territorial sans qu’il y ait une véritable atomisation de notre pays ? Et comment retravailler nos mécanismes de rééquilibrage entre croissance et développement ? L’auteur réussit à nous alerter sur les dangers d’une crise dont les conséquences sur certains territoires pourraient être douloureuses. Mais, plus que cela en réalité, il esquisse une analyse presque « incarnée » de l’économie, empreinte d’une dimension qui touche aux représentations quotidiennes de notre environnement. Se pencher sur les territoires, c’est faire appel à du politique et à du symbolique, à du concret et à du sensible. Travailler à partir des territoires, c’est recourir à des leviers qui vont au-delà des mécanismes classiques, et c’est peutêtre sur ces questions que nous attendons une prochaine analyse de l’économiste. Qu’est-ce que le territoire ? Un découpage institutionnel, un territoire de vie ou une représentation imaginaire ? Et se pose alors la question des populations. Or, passer du territoire à la population, c’est par exemple convenir que les questions de mobilité impliquent bien sûr des choix stratégiques, politiques, qu’elles dépendent de politiques comme le logement ou la qualité des services publics, mais qu’elles relèvent aussi de contraintes d’ordre psychologique et social. Un ouvrier est moins mobile qu’un cadre et un jeune

144 sans qualification n’a pas le même rapport à la société qu’un étudiant, et donc une relation différente au monde et au territoire. Si l’on considère que la mobilité et le logement sont des facteurs essentiels d’une réduction des inégalités territoriales et sociales, n’oublions pas qu’elles doivent absolument se doubler de grandes politiques volontaristes comme l’éducation, la formation, la culture, le numérique, car c’est aussi là que se nichent les grandes disparités… Passer du territoire à la population, c’est aussi s’attacher à des politiques plus individualisées, plus territorialisées, plus attentives à la réalité d’un environnement qui bouge en permanence. C’est s’attaquer à la notion de « bienêtre  », c’est regarder la qualité de vie, tenter de comprendre les choix de certaines populations… L’auteur nous met en appétit. Il nous force à requestionner nos représentations et à dépasser certaines

N’opposons pas les territoires

L’auteur nous met en appétit, il nous interpelle. L’égalité territoriale a-t-elle encore un sens, voire un avenir ? Est-elle un frein ou un accélérateur d’égalité sociale ? Quels leviers actionner pour ne pas freiner les uns, tout en prenant soin des autres ? La notion de territoires comme sujet et non comme objet peut-elle régler la question de ces fractures territoriales ?

postures critiques pour, en toute lucidité, trouver des solutions nationales mieux adaptées à ces grandes mutations. N’opposons pas les territoires. Maîtrisons leur foncier et articulons-les. À travers son analyse, il nous interpelle. L’égalité territoriale a-t-elle encore un sens, voire un avenir  ? Est-elle un frein ou un accélérateur d’égalité sociale  ? Quels leviers actionner pour ne pas freiner les uns, tout en prenant soin des autres ? La notion de territoires comme sujet et non comme objet peut-elle régler la question de ces fractures territoriales  ? Quid de la péréquation et doit-on développer des dispositifs de solidarités interterritoriales ? Que pense Laurent Davezies de la création des futures métropoles ? Et comment fait-on pour travailler sur les lisières invisibles, ces territoires oubliés où la solitude est forte, les services publics locaux absents et le FN très présent. Considérer que chacun est porteur de ressources et que les territoires doivent pouvoir révéler leurs atouts, retrouver la force du politique et remettre de la politique dans l’action publique pour être plus attentif et plus efficace sur les territoires. Ce sera sûrement l’occasion de remettre de la confiance dans un pays qui en manque cruellement aujourd’hui. Laurent Davezies attire notre attention sur l’évolution de notre pays, il ne nous désespère pas, enfin presque… Il nous stimule au contraire et nous encourage à réfléchir solidairement et à agir… politiquement .

Cécile Beaujouan
est rédactrice en chef de la Revue socialiste

Derrière le scénario catastrophe, des raisons d’espérer

e denier ouvrage de Laurent Davezies La crise qui vient s’inscrit incontestablement dans les controverses actuelles autour du thème des fractures géographiques, devenu incontournable notamment du fait de l’émergence des problématiques liées au monde périurbain. L’actualité éditoriale récente avec les ouvrages de Christophe Guilly, d’Emmanuel Todd et d’Hervé le Bras et les récents dossiers de la revue Esprit autour des contributions de Marie-Christine Jaillet ou Jacques Donzelot montre à quel point le fait territorial structure aujourd’hui le débat public français. De ce point de vue, Laurent Davezies nous livre un éclairage original, dans ce cas précis à travers le prisme de l’analyse économique 1. Laurent Davezies pose un diagnostic alarmant sur l’avenir de la cohésion nationale à partir de données statistiques riches d’enseignement et d’une solide cartographie. La France, pays de l’égalité,

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est touchée de plein fouet par un phénomène de morcellement géographique, aggravé par la crise financière de 2008 et surtout la crise de la dette de 2011. Le choc de 2008 sur la production a été amorti par le biais des revenus des emplois publics et de la solidarité nationale. Grâce au modèle social français, la masse salariale et la consommation des ménages n’ont donc pas substantiellement diminué. Toutefois, ces mécanismes ont eu des effets contrastés selon les territoires. Les zones industrielles du Nord-Est, déjà pénalisées, et la fameuse « diagonale du vide » identifiée par la DATAR ont davantage souffert que les métropoles. En revanche, si les effets de la crise financière ont été limités, il n’en est pas ainsi des conséquences de la crise de la dette. Les boucliers qui avaient permis que la croissance reste soutenue en 2008, y compris dans les territoires peu productifs, risquent de pâtir d’une politique de révision des dépenses publiques. Les aires « protégées » par les emplois publics – la Picardie, la ChampagneArdenne, le Limousin – sont de plus en plus fragi-

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Derrière le scénario catastrophe, des raisons d’espérer

À propos de… Laurent Davezies, La crise qui vient, 2012
dans les « zones de regroupement » situées autour des anciennes grandes villes industrielles comme Lille, Nancy, Reims ou Besançon). Du coup il propose d’opter pour un nouveau modèle : celui de la solidarité horizontale et de la mise en place de mécanismes de régulation interterritoriaux. Un regret toutefois  : on reste sur sa faim face à la quasi-absence d’analyse sociologique des effets de la crise. Seul le chapitre consacré au ressentiment des populations les plus fragiles qui favorise et entretient le vote FN – notamment en raison de la crise de l’emploi masculin - aborde la question des représentations et des comportements sociaux de cette fameuse « France invisible ». Mais alors l’auteur met utilement – surtout pour des militants

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Si les effets de la crise financière ont été limités, il n’en est pas ainsi des conséquences de la crise de la dette. Les boucliers qui avaient permis que la croissance reste soutenue en 2008, y compris dans les territoires peu productifs, risquent de pâtir d’une politique de révision des dépenses publiques. Les aires « protégées » par les emplois publics – la Picardie, la ChampagneArdenne, le Limousin – sont de plus en plus fragilisées, et quant à celles qui survivaient grâce aux prélèvements sociaux, elles sont désormais profondément en panne.

lisées, et quant à celles qui survivaient grâce aux prélèvements sociaux, elles sont désormais profondément en panne. Comme l’écrit l’auteur  : « alors que ces territoires marchent déjà avec des béquilles publiques et sociales, on annonce qu’on va les raccourcir ». Pour affiner sa démonstration, Laurent Davezies dresse une typologie de territoires. La France ainsi divisée en quatre, est en passe de devenir une nation à deux voire quatre vitesses : – une France «  marchande dynamique  », constituée principalement des métropoles et qui rassemble 40 % de la population ; – une France « non marchande dynamique » que l’on trouve à l’ouest de la diagonale Cherbourg/ Nice et qui repose sur la consommation touristique et résidentielle. Elle regroupe elle aussi environ 40 % de la population ; – une France «  marchande en difficulté  », qui concerne les anciennes terres industrielles, mises à mal par la mondialisation et qui équivaut à 10 % de la population ; – une France «  non marchande en difficulté  », dépourvue de base économique solide, maintenue à flots grâce aux dépenses publiques et aux revenus sociaux. Elle représente elle aussi 10 % de la population. À la France qui réussit, sous l’effet d’une « vraie
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métropolisation  », jadis pourvoyeuse de revenus pour les autres et aujourd’hui – dans un contexte de d’affaiblissement des mécanismes de redistribution – pour elle-même, s’ajoute donc un autre territoire gagnant. La triste prophétie de Michel Houellebecq dans la Carte et le territoire qui voit dans la France résidentielle et touristique l’avenir du pays – un pays devenu musée – pourrait bien se réaliser. Cette nouvelle donne exige une clarification intellectuelle et politique et appelle un choix  : devonsnous sacrifier l’égalité territoriale constitutive de l’identité française pour sauver la croissance  ? Pour l’auteur, l’égalité territoriale doit aujourd’hui s’entendre davantage en termes d’aides aux populations ( people to jobs) plutôt qu’aux territoires ( jobs to people). Sur ce dernier point, Laurent Davezies propose de faire un effort tout particulier pour encourager la mobilité résidentielle qui profite surtout aux plus aisés, les plus fragiles ne déménageant que pour accéder à des zones à peine moins pénalisées que leur territoire de départ. Il ne tranche cependant pas aussi radicalement la question. Et c’est là un des points forts de l’ouvrage : en dépit de ce constat en apparence désespéré, il explore des solutions qui vont aussi dans le sens d’un avenir plus radieux pour les territoires en difficultés. Ainsi n’abandonne-t-il pas la piste productive dans certaines terres mieux armées que l’on ne le croit pour rebondir après la crise (par exemple

de gauche – « les pieds dans le plat ». Il nous place devant la responsabilité d’un choix stratégique et moral fondamental. Devons-nous, comme le préconisait un rapport du Think Tank Terra Nova de 2011, cesser d’espérer obtenir les suffrages des catégories populaires pour se « recentrer » sur les couches aisées de la population  ? Ou devons-nous en revanche tout mettre en œuvre pour reconquérir les couches populaires et les classes moyennes désabusées par les effets de la crise, comme c’est la vocation historique de la gauche, et alors mener d’abord des politiques qui satisfassent leurs aspirations quitte à devoir affronter de douloureuses contradictions  ? L’ouvrage de Laurent Davezies a l’immense mérite de nourrir ce débat.

Laurent Davezies met utilement – surtout pour des militants de gauche – « les pieds dans le plat ». Il nous place devant la responsabilité d’un choix stratégique et moral fondamental. Devons-nous, cesser d’espérer obtenir les suffrages des catégories populaires pour se « recentrer » sur les couches aisées de la population ? Ou devons-nous en revanche tout mettre en œuvre pour reconquérir les couches populaires et les classes moyennes désabusées par les effets de la crise, quitte à devoir affronter de douloureuses contradictions ?

1. En se réclamant d’ailleurs de la « nouvelle économie géographique », dont l’inspirateur Paul Krugman a très récemment été couronné par le prix Nobel et qui considère le territoire comme un facteur de production à part entière.

Actualités internationales

Pierre Boilley
est enseignant à l’Université Paris 1 (Centre d’études des mondes africains)

Mali, fractures anciennes, chaos actuel

e Mali a brutalement fait irruption dans les médias français depuis janvier  2012, et plus particulièrement à partir du 11 janvier 2013, jour du déclenchement par la France de l’opération Serval. Des noms d’acteurs politiques ou religieux maliens, de villes ou de villages sahéliens, très largement ignorés auparavant, ont été connus du grand nombre, en France et dans le monde. La représentation du Sahara des dunes, parcouru de « seigneurs du désert » touaregs, a fait place aux images de terroristes coupant des mains ou détruisant des mausolées, à celles de combattants enturbannés mais en treillis militaires, maniant des missiles et des mitrailleuses lourdes, pendant que les parachutistes français sautaient sur Tombouctou, et que des blindés parcouraient un désert de rocailles et de grottes, dans un maelström d’informations souvent mal comprises et condui-

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sant aux plus larges amalgames. De fait, l’extrême complexité de la situation, l’enchevêtrement des enjeux et la confusion entre acteurs de la crise suscitent des discours parfois contradictoires qu’il est nécessaire d’éclairer. Le Mali est actuellement en proie à plusieurs problèmes, différents mais liés, aux sources historiques anciennes. La présence de salafistes violents, une rébellion majoritairement

La présence de salafistes violents, une rébellion majoritairement touarègue qui a déclaré en avril 2012 l’indépendance de l’Azawad, c’est-àdire de toute la moitié nord du pays, et enfin un pouvoir intérimaire issu d’un coup d’État militaire qui a renversé le 22 mars 2012 le président Amadou Toumani Touré (ATT), sont les trois composantes du chaos actuel que l’on ne peut analyser qu’en remontant plusieurs années en arrière.

152 touarègue qui a déclaré en avril 2012 l’indépendance de l’Azawad, c’est-à-dire de toute la moitié nord du pays, et enfin un pouvoir intérimaire issu d’un coup d’État militaire qui a renversé le 22 mars 2012 le président Amadou Toumani Touré (ATT), sont les trois composantes du chaos actuel que l’on ne peut analyser qu’en remontant plusieurs années en arrière. En 2011, le Mali faisait encore figure d’exemple démocratique africain. Le soulèvement populaire de 1991, suivi du renversement par ATT du dictateur Moussa Traoré, la restitution du pouvoir aux civils et l’élection d’Alpha Oumar Konaré en 1992, l’alternance réussie de 2002 et le retour civil d’ATT, tout laissait penser que le pays était ancré dans la démocratie. Pourtant, celle-ci n’était que de façade depuis plusieurs années. Les observateurs attentifs avaient compris que l’élection de 2002 ressortait largement d’un arrangement, et ATT une fois président avait organisé un pouvoir de consensus qui faisait disparaître tout débat oppositionnel, vidant la démocratie de sa substance. Pire, la corruption généralisée des élites politiques, civiles et militaires, avait rendue méfiante une population qui se défiait de plus en plus de l’État. Les dizaines de partis politiques sans idéologie se déchiraient plus pour des postes que pour le progrès du pays, et le pouvoir faisait preuve d’immobilisme et de laxisme à propos des périls en progression. Ceux-ci ressortaient d’abord des conflits mal réglés avec les Touaregs maliens. Il faut revenir à la colonisation française pour en comprendre les bases. L’administration coloniale avait géré les parties sahariennes de ce qu’on appelait encore le Soudan français sous un régime d’administration indirecte. Pas de mobilisations des Touaregs durant les deux guerres mondiales, pas d’investissements d’infrastructures pour ces régions considérées comme peu utiles, et surtout pas de scolarisation jusqu’au tournant des années 1950. Les Touaregs ont abordé l’indépendance sans participer aux luttes de la décolonisation, dirigées par des leaders du sud, qui sont naturellement devenus les dirigeants du nouveau pays. Ces derniers se méfiaient des nomades qui
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Mali, fractures anciennes, chaos actuel

Actualités internationales
ment d’une seconde rébellion en juin 1990, dirigée par Iyad ag Ghali. Elle n’était pas sécessionniste, et les revendications portaient sur une meilleure intégration des Touaregs qui cherchaient à devenir des Maliens à part entière. Réclamant la possibilité de faire partie de l’armée, de la police ou de la douane, d’être représentés à tous les niveaux de l’État, les rebelles demandaient aussi le développement économique du Nord Mali, la construction de routes, d’écoles et d’hôpitaux. Le Pacte national, signé en avril 1992 entre l’État et les Mouvements et fronts unifiés de l’Azawad (MFUA), répondait à ces exigences, et fut salué comme un accord audacieux. Il contribua à embellir l’image du Mali au moment où la démocratie s’imposait. Des milliers de jeunes combattants furent intégrés dans les corps en uniforme de l’État, mais le « statut particulier », qui accordait une autonomie aux trois régions du nord, resta lettre morte, et fut remplacé par une décentralisation élargie à l’ensemble du pays. Celleci échoua en grande partie, et le développement espéré ne fut guère visible, engendrant déceptions et nouvelles rébellions moins importantes dans les années 2000. Une de ces révoltes, en 2006, aboutit néanmoins à de nouvelles négociations, résumées dans les Accords d’Alger. Ce dernier texte, qui fait sans cesse référence au Pacte national de 1992, est intéressant. Il montre à l’évidence que les accords précédents n’avaient été que peu respectés, puisque les engagements de l’État restent les mêmes près de quinze ans après. Cependant, ces nouveaux accords ne furent guère mieux appliqués. Une nouvelle génération de jeunes Touaregs, lassés de ces accords à répétition quoi que sans effet, recommencèrent à s’organiser politiquement dès 2010. La fusion des initiatives diverses aboutit à la création du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), en octobre 2011, au congrès de Zakak. Se radicalisant, ce mouvement décida que la seule solution était de couper avec le Mali. Il en trouva l’occasion avec le retour des combattants touaregs qui revinrent de Libye lourdement armés. Le 17  janvier 2012 commençait par l’attaque de la ville de Ménaka une nouvelle rébellion, qui en

153 trois mois culbuta hors du Nord l’armée et l’administration malienne. Le 1er avril, la dernière ville aux mains de l’armée, Tombouctou, était prise par le MNLA, et l’indépendance de l’Azawad proclamée le 6 avril 2012. Cette situation prit pourtant rapidement un tour différent, avec l’entrée en scène des mouvements salafistes. Sur ce point encore, il faut remonter plusieurs années en arrière. La présence des salafistes au Mali, loin d’être une donnée récente, remonte à une dizaine d’années. C’est en effet en 2003 que le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), issu des GIA algériens, franchit la frontière malienne avec plus d’une trentaine d’otages européens. Affiliés à Al Qaida en 2007, ces salafistes armés prirent le nom d’AQMI (Al Qaida au Maghreb islamique). Divisés en plusieurs groupes de combat, ou katibas, avec à leur tête des chefs tels qu’Abou Zeid ou Mokhtar Belmokhtar, ils s’adonnèrent pendant toutes ces années à l’industrie de l’enlèvement, et accumulèrent grâce aux rançons versées par les pays occidentaux un énorme trésor de guerre. Ils en profitèrent pour se renforcer, achetant des armes, distribuant facilement de l’argent aux populations locales avec qui ils commerçaient, salariant de nouvelles recrues, et finalement s’incrustant dans la région en se mariant avec des femmes des communautés du nord Mali, notamment arabes. L’inaction du Mali et de son armée pour déloger ces groupes est notoire. Il faut dire que les cercles du pouvoir et de la hiérarchie militaire ont aussi largement profité de ces sommes exorbitantes qui passaient par l’État malien avant d’être acheminés par des intermédiaires, qui se servaient eux aussi au passage. Une forme de modus vivendi s’est ainsi installée entre l’État malien et AQMI, qui ne fut pas inquiétée pendant dix ans. Même la création du CEMOC (Comité d’État-major opérationnel conjoint), basé à Tamanrasset et réunissant les pays voisins du Mali dans la lutte antiterroriste, ne changea rien, et cette organisation resta une coquille vide. AQMI profita aussi de la chute du Guide libyen pour récupérer d’importantes quan-

avaient signé en 1958 une pétition pour demander à ne pas être rattachés aux régions du sud, et qui faisaient partie des populations concernées par une ultime tentative coloniale pour conserver le Sahara et ses ressources énergétiques, celle de l’Organisation commune des régions sahariennes (OCRS). Le pouvoir socialiste de Modibo Keita, qui considérait ces populations comme des sociétés féodales et sécessionnistes, n’hésita pas lorsque deux agents de l’administration se firent voler, en 1963, leur équipement et leurs chameaux par deux jeunes Touaregs de la région de Kidal. Il envoya immédiatement son armée réduire brutalement ce qui devint très vite la première rébellion touarègue. Après une répression sévère assortie de son lot de massacres et d’exactions, les derniers rebelles se rendirent en 1964, et l’État imposa pour des décennies un contrôle militaire et policier qui mit la région sous une véritable chape de plomb. Les Touaregs largement exclus de l’armée et des représentations politiques vécurent cette situation comme une seconde colonisation. Les sécheresses des années  1970 et 1980 aggravèrent encore leur condition, en décimant les troupeaux. Des milliers de jeunes sans travail et sans avenir préférèrent alors l’exil, et allèrent chercher un sort meilleur en Algérie d’abord, puis surtout en Libye. Là, ils trouvèrent à s’employer et surtout, avec l’ouverture de camps militaires, à s’entraîner pour une révolte future. Engagés dans les guerres de Kadhafi, au Tchad ou en Palestine, ils réussirent aussi dans ces camps à s’organiser politiquement. Cette structuration clandestine conduisit à l’éclate-

Les sécheresses des années 1970 et 1980 aggravèrent encore leur condition, en décimant les troupeaux. Des milliers de jeunes sans travail et sans avenir préférèrent alors l’exil, et allèrent chercher un sort meilleur en Algérie d’abord, puis surtout en Libye. Là, ils trouvèrent à s’employer et surtout, avec l’ouverture de camps militaires, à s’entraîner pour une révolte future.

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Une forme de modus vivendi s’est ainsi installée entre l’État malien et AQMI, qui ne fut pas inquiétée pendant dix ans. Même la création du CEMOC (Comité d’État-major opérationnel conjoint), basé à Tamanrasset et réunissant les pays voisins du Mali dans la lutte antiterroriste, ne changea rien, et cette organisation resta une coquille vide. AQMI profita aussi de la chute du Guide libyen pour récupérer d’importantes quantités d’armes.

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Le Dossier
Amadou Toumani Touré a été critiqué par de nombreux États et au Mali même pour son manque de réaction contre les trafics et la présence d’AQMI. La population et la troupe ne pouvaient que constater la corruption galopante et l’enrichissement sans scrupules de larges parties de l’appareil d’État et de la hiérarchie militaire. Dans l’armée, la colère des soldats fut à son comble au cours de la conquête du Nord par le MNLA.

155 trois jours par le MNLA. Mais l’opinion africaine et internationale s’émut. La CEDEAO (Communauté économique des États d’Afrique de l’ouest) exigea le retrait du pouvoir des putchistes et la mise en place d’un pouvoir de transition pour le retour des civils à la tête de l’État. Elle menaça même d’intervenir militairement, sans réellement s’organiser pour cela. La France mena à l’ONU une action en faveur du Mali, des résolutions furent votées en octobre 2012 (résolution 2071), puis en décembre de la même année (résolution 2085 autorisant la création d’une force africaine d’intervention, la MISMA). Devant ses menaces, le capitaine Sanogo opéra un retrait de façade. Il laissa se mettre en place un gouvernement de transition présidé par Diocounda Traoré, mais garda l’essentiel du pouvoir. En décembre, il fit même procéder à l’arrestation du premier ministre, Cheikh Modibo Diarra, qui fut remplacé par Django Sisoko. Il fit même attaquer en plein Bamako, en février 2013, le camp des bérets rouges loyalistes qui s’étaient opposés au coup d’État. Les militaires putschistes continuent ainsi au Mali à faire régner leur ordre, procédant à des arrestations illégales, notamment de journalistes, sans être gênés par la présence de l’armée française se battant au nord du pays. Bien que des élections présidentielles soient prévues en juillet 2013, non seulement on voit mal comment elles pourront se tenir valablement dans un délai aussi court, mais on ne sait toujours pas comment se débarrasser de l’encombrant capitaine qui se voit en sauveur du pays, à l’instar de Charles de Gaulle… Où en sommes-nous donc, en avril 2013 ? La force africaine prévue par la CEDEAO n’a toujours pas vraiment vu le jour, et la France, avec ses alliés tchadiens, se bat seule contre les salafistes. Ceux-ci ont été largement réduits, mais le combat n’est pas terminé. Une guerre asymétrique a commencé, des attaques kamikazes sont menées dans les villes du nord, à Kidal, Gao et Tombouctou, et des poches de résistance subsistent dans l’Adagh et la boucle du fleuve Niger. Des salafistes violents se sont réfugiés dans les pays voisins et jusqu’en Libye, prêts à revenir si la garde est baissée. L’armée malienne

tités d’armes. Elle ne bougea pas pendant toute l’offensive du MNLA mais, la conquête du nord achevée, se rua sur les villes pour en déloger le mouvement rebelle. Tombouctou tomba aux mains des salafistes dès avril, Kidal peu après, et Gao en juin 2012. Quelques semaines après son offensive fulgurante, le MNLA était rejeté sur les frontières de l’Azawad. Cherchant en novembre à reprendre l’initiative, il échoua et perdit ses derniers bastions, Ménaka et Léré, en novembre 2012. À cette date, AQMI n’était d’ailleurs plus seule. Quelques mois avant, deux autres mouvements salafistes avaient vu le jour. L’un, Ansar Eddine, majoritairement touareg, était créé par Iyad ag Ghali, ancien chef de la rébellion de 1990 converti au salafisme à la fin des années 2000, et qui n’avait pas supporté d’avoir été rejeté par le MNLA. L’autre, le MUJAO (Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’ouest), était une scission d’AQMI, dont les membres, comprenant des combattants d’origine algérienne, étaient néanmoins surtout composés d’Arabes, de Songhays et de Peuls. Contrairement à AQMI, ces deux derniers mouvements étaient donc d’origine locale, et l’on ne pouvait plus affirmer dès 2012 que les salafistes extrémistes au Mali étaient des étrangers au pays. Ensemble, ils imposèrent une version rigoriste de la sharia, coupant mains et pieds aux voleurs, et montrant leur rejet du culte musulman des saints en démolissant un grand nombre des mausolées de Tombouctou. La situation dura ainsi jusqu’en janvier  2013, où ces mouvements firent
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brusquement mouvement vers le sud, prenant la ville de Konna et menaçant Mopti-Sévaré ainsi que Bamako. Le 11 janvier, la France s’opposait seule à cette conquête potentielle du Sud Mali en déclenchant l’opération Serval. À ce stade, une première conclusion s’impose. Ni la rébellion du MNLA, héritière de cinquante ans de conflits entre les Touaregs et l’État malien, ni l’irruption des salafistes armés, présents depuis une décennie au Mali, ne sont des événements récents. Dans les deux cas, les éléments des problèmes étaient connus depuis des années. Mais les accords insuffisamment appliqués ou le laxisme de l’État, particulièrement pendant les mandats d’ATT, expliquent ce qui aurait peut-être pu être évité… Ce laxisme du pouvoir s’est étendu au trafic de drogue qui a gangréné le pays depuis le milieu des années 2000. L’acheminement de cocaïne en provenance d’Amérique du sud et en direction de l’Europe s’est en effet réorienté ces années-là vers les ports du Golfe de Guinée et le Sahara. Des Boeings entiers, bourrés de cocaïne, ont aussi atterri sans être inquiétés par l’État malien au nord de Tombouctou et du fleuve Niger. Traversant l’Afrique de l’ouest et le Mali, la drogue poursuivait sa route à travers l’Algérie ou la Libye, passant aussi vers le MoyenOrient pour atteindre les rives nord de la Méditerranée. Les énormes revenus engendrés ont profité à beaucoup de monde, depuis les simples passeurs au volant de 4x4 en passant par les milices locales, le

Ni la rébellion du MNLA, héritière de cinquante ans de conflits entre les Touaregs et l’État malien, ni l’irruption des salafistes armés, présents depuis une décennie au Mali, ne sont des événements récents. Dans les deux cas, les éléments des problèmes étaient connus depuis des années. Mais les accords insuffisamment appliqués ou le laxisme de l’État, particulièrement pendant les mandats d’ATT, expliquent ce qui aurait peut-être pu être évité…

MUJAO ou certaines katibas d’AQMI, et remontant jusqu’aux plus hauts sommets de l’État malien – et certainement algérien. Dans ces conditions, il eût effectivement été surprenant que les pouvoirs d’État aient œuvré à la destruction du trafic, et aient été gênés par l’établissement d’une telle « zone grise » au nord du Mali… Le troisième problème malien est aussi lié à la gestion du pouvoir et aux situations que nous venons d’aborder. Amadou Toumani Touré a été critiqué par de nombreux États et au Mali même pour son manque de réaction contre les trafics et la présence d’AQMI. La population et la troupe ne pouvaient que constater la corruption galopante et l’enrichissement sans scrupules de larges parties de l’appareil d’État et de la hiérarchie militaire. Dans l’armée, la colère des soldats fut à son comble au cours de la conquête du Nord par le MNLA. Mal armés, voyant leurs officiers se prélasser à Bamako alors qu’ils se faisaient tuer au front, ils déclenchèrent une mutinerie. Le 22 mars, menés par le capitaine Amadou Haya Sanogo, ils renversèrent le président Amadou Toumani Touré, à un mois des futures élections, et prirent la direction de l’État, soutenus par de larges pans de l’opinion publique malienne, lassée par la gabegie de ses élites et de sa classe politique. Le capitaine Sanogo, bien que prônant la reconquête du nord, en accéléra au contraire la perte, et les dernières unités combattantes de l’armée malienne lâchèrent leurs armes et s’enfuirent vers le sud, expliquant la prise de Kidal, Gao et Tombouctou en

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L’armée malienne n’est toujours pas opérationnelle et commence seulement une instruction militaire et aux droits de l’homme menée par des officiers européens. Elle accompagne l’armée française mais a commis de nombreuses exactions sur des populations civiles, notamment touarègues et arabes, ce qui ne facilitera pas la confiance ni la réconciliation. Sa présence est d’ailleurs refusée par le MNLA dans la région de Kidal.

Mali, fractures anciennes, chaos actuel

n’est toujours pas opérationnelle et commence seulement une instruction militaire et aux droits de l’homme menée par des officiers européens. Elle accompagne l’armée française mais a commis de nombreuses exactions sur des populations civiles, notamment touarègues et arabes, ce qui ne facilitera pas la confiance ni la réconciliation. Sa présence est d’ailleurs refusée par le MNLA dans la région de Kidal, dont la population est effrayée par les tueries toujours possible qu’elle a déjà connues en 1963-1964 et 1990-1996. L’armée française, qui continue ses opérations au nord, sert de facto aussi de force d’interposition, en attendant qu’un indispensable dialogue politique s’instaure. Mais celui n’a pas encore débuté, même si le MNLA accepte dorénavant l’intégrité du territoire malien. Seule une commission « dialogue et réconciliation » vient d’être créée par le pouvoir intérimaire, dans le but de réduire les tensions entre les

communautés du nord. Il semblerait donc que les soldats français soient là encore pour longtemps, au risque de voir les salafistes se réinstaller ou qu’une nouvelle guerre entre l’armée et les Touaregs ne commence. Quant au processus politique de relégitimation de l’État, il n’est pas non plus achevé, loin s’en faut. On l’a dit, le capitaine Sanogo est toujours en embuscade, les Maliens n’ont toujours pas confiance en leur classe politique, et aucun leader ne fait l’unanimité sur son nom. Des élections précipitées et mal préparées ne pourront créer un climat favorable à la restauration de l’État et à l’adhésion de l’opinion publique. Enfin, les projets de réforme institutionnelle ne sont pas encore d’actualité. Pourtant, pour régler le problème du Nord, et particulièrement de la région de Kidal, les Maliens devront faire preuve d’imagination. On ne peut revenir à la situation de 2011, ni remettre sur le tapis des accords qui n’ont pas été respectés depuis des années. Il est possible néanmoins de s’inspirer de ces derniers. Le Mali ne tire pas profit de la centralisation excessive qu’il connaît depuis l’indépendance, et il est loisible de penser qu’un modèle d’autonomie, plus fédératif, puisse être mis en place pour toutes les régions du pays. En attendant, il faut espérer que les tensions entre les communautés du Nord, ainsi que celles existant entre les populations du grand Nord et celles du Sud, commencent à s’apaiser, et que les amalgames entre terroristes, rebelles et peaux blanches disparaissent. Ce ne sont qu’à ces conditions que le Mali pourra retrouver ses esprits…

Marc Lazar
est professeur des universités en histoire et sociologie politique à Sciences Po

Une Italie plus incertaine que jamais

«V

ote choc  » titrait le Corriere della sera le 26  février 2013. « Après le tsunami » s’intitulait un éditorial de Massimo Giannini dans La Repubblica du même jour, et celui de Stefano Folli, l’un des meilleurs observateurs de la vie politique italienne, dans Il Sole 24 ore qualifiait le « 25 febbraio » de « tempête parfaite ». « Le suspense des élections italiennes provoque l’instabilité », « Fracture à l’italienne » proclamaient respectivement le Financial Times et Libération toujours à la même date. Les élections des 24 et 25 février 2013 ont provoqué en Italie comme ailleurs la stupeur et souvent l’incompréhension. Les qualificatifs les plus impressionnants ont été employés  : tremblement de terre, forte secousse, «  tournant violent  » même selon Ilvo Diamanti, sociologue et éditorialiste de La Repubblica1. Bref, journalistes et experts ont souligné à satiété l’aspect

inédit du vote de février 2013, contribuant de la sorte à lui donner la stature d’un phénomène historique qui marquerait un changement notable, une césure fondamentale. Cette idée qu’une profonde rupture s’est produite au cours de cet hiver est fondée sur plusieurs éléments  : les thèmes structurants de la campagne électorale, le surgissement d’un nouvel acteur en politique, Beppe Grillo qui atteste un nouvel essor des populismes, les résultats de ces élections, le processus de déstructuration du

Le scrutin des 24 et 25 février marquerait peut-être la fin de ce que l’on a pris l’habitude d’appeler en Italie la « Deuxième République », qui désigne la phase ouverte au début des années 1990 avec l’écroulement du système des partis traditionnels suivie d’une transition politique exténuante, et l’entrée dans une incertaine Troisième République.

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158 système partisan dont ils attestent et l’ingouvernabilité qu’ils ont provoquée. D’où l’idée que le scrutin des 24 et 25 février marquerait peut-être la fin de ce que l’on a pris l’habitude d’appeler en Italie la «  Deuxième République  », qui désigne la phase ouverte au début des années 1990 avec l’écroulement du système des partis traditionnels suivie d’une transition politique exténuante, et l’entrée dans une incertaine Troisième République. Après une étude de la campagne électorale, nous livrerons une analyse des résultats électoraux avant d’en souligner leurs conséquences politiques.

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Actualités internationales
économique, sociale et fiscale. Pour chasser sur les terres de Beppe Grillo, il a stigmatisé « l’establishment » italien et international qui lui a toujours été hostile pour mieux se présenter comme le candidat des petits contre « les pouvoirs forts ». Il a joué d’une vieille peur, profondément ancrée dans une partie de l’Italie pour de multiples raisons, de la gauche, fut-elle extrêmement modérée, ce qui est le cas. Il s’est servi des médias, à commencer par ceux qu’il possède, où il excelle, en particulier la télévision. Virtuose du marketing, il a déployé une habile et habituelle stratégie de communication fondée sur des provocations qui suscitent immédiatement des polémiques, rythment l’agenda de la compétition et le propulsent au centre de l’attention. Tous ces éléments ont été à l’origine de sa remarquable remontée mais qui a vite atteint un plafond. Face à lui se dressait Pierluigi Bersani, l’un des deux seuls candidats parmi les six principaux de cette élection qui est un homme de parti. Membre du Parti communiste italien, il a appartenu à cette espèce très particulière de dirigeants de l’EmilieRomagne qui constituaient l’aile réformiste de ce parti. En tant que responsable du parti et élu, il a ensuite participé à l’entreprise de décommunisation de son parti devenu Parti démocratique de la gauche, puis Démocrates de gauche, enfin Parti démocrate. Il a été ministre des gouvernements du centre-gauche (ministre de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat  ; ministre des Transports et de la navigation entre 1996 et 2001 ; ministre du Développement économique de 2006 à 2008). Ses qualités de gestionnaire ont été presque unanimement saluées. Secrétaire du Parti démocrate à la suite d’une primaire organisée en 2009, il a gagné, avec 60 % des suffrages, les primaires organisées en novembre dernier pour désigner le candidat du centre gauche à la fonction de Président du Conseil contre différents candidats, dont Matteo Renzi, le jeune maire de Florence. Bersani est donc un vrai homme politique compétent et capable de réaliser des synthèses. Il manque néanmoins de charisme, ne brille guère à la télévision, et, en

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Face à lui se dressait Pierluigi Bersani, l’un des deux seuls candidats parmi les six principaux de cette élection qui est un homme de parti. Membre du Parti Communiste Italien, il a appartenu à cette espèce très particulière de dirigeants de l’Emilie-Romagne qui constituaient l’aile réformiste de ce parti. En tant que responsable du parti et élu, il a ensuite participé à l’entreprise de décommunisation de son parti devenu Parti démocratique de la gauche, puis Démocrates de gauche, enfin Parti démocrate.

La campagne électorale
Ces élections résultent de la dissolution anticipée des Chambres par le Président de la République Giorgio Napolitano, constatant que Mario Monti ne disposait plus d’une majorité parlementaire du fait que le Peuple de la liberté (PDL) avait décidé de mettre un terme à l’expérience en cours depuis un an d’un gouvernement entièrement composé de techniciens qu’il soutenait avec le Parti démocrate (PD) et l’Union du centre (UDC). Trois principales coalitions étaient en compétition. Celle du centre gauche dite Italia, Bene comune, était emmenée par Pier Luigi Bersani et composée notamment du Parti démocrate, de Sinistra Ecologia e Libertà (SEL) de Nichi Vendola, et du Centro Democratico. Le Centre droit, dont le leader était de nouveau Silvio Berlusconi, regroupait entre autres le PDL, la Lega Nord (LN), Fratelli d’Italia (FdI) et La Destra. Enfin, le Centre bénéficiait de l’entrée en politique de Mario Monti qui n’était pas directement candidat mais qui recevait le soutien de l’UDC de Pierferdinando Casini mais aussi de Futuro e Libertà per l’Italia de Gianfranco Fini, le président de la Chambre des députés sortant, anciennement allié à Berlusconi, et de divers autres modérés. Le Movimento 5 stelle (M5S) apparaissait comme le principal challenger. De nombreuses autres listes briguaient les suffrages des électeurs mais eurent le plus grand mal à se faire entendre. Car la campagne a été dominée par
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les principaux compétiteurs. À commencer par Silvio Berlusconi. Celui-ci s’est décidé à revenir pour au moins deux motifs. D’une part, il ressentait le besoin de bénéficier de protections par rapport aux enquêtes judiciaires qui le menacent. D’autre part, l’absence d’un leader capable de rassembler les électeurs anciennement berlusconiens était flagrante et risquait de provoquer la désagrégation complète de ce camp-là et la mort du parti qu’il avait créée officiellement en 2009, le PDL. Silvio Berlusconi est affaibli et usé, et son charme s’est en partie dissipé y compris chez ses tifosi. Mais l’homme apparaît encore incontournable et dispose de nombreuses ressources. Il a réussi à reconstituer une coalition avec la Ligue Nord et diverses autres formations de droite, ce qui fait qu’il s’est moins positionné au centre droit que les fois précédentes. Il n’a cessé de fustiger le gouvernement de Mario Monti pour sa politique d’austérité, de rigueur, d’augmentation de la pression fiscale (un argument très sensible dans une partie de son électorat), l’Union européenne (alors que l’opinion italienne est depuis une vingtaine d’années bien moins européiste que par le passé) et la chancelière Merkel, flattant de la sorte la susceptibilité nationale de ses compatriotes et entretenant un sentiment germanophobe. Il a multiplié les promesses démagogiques en matière

Silvio Berlusconi est affaibli et usé, et son charme s’est en partie dissipé y compris chez ses tifosi. Mais l’homme apparaît encore incontournable et dispose de nombreuses ressources. Pour chasser sur les terres de Beppe Grillo, il a stigmatisé « l’establishment » italien et international qui lui a toujours été hostile pour mieux se présenter comme le candidat des petits contre « les pouvoirs forts ». Il a joué d’une vieille peur, profondément ancrée dans une partie de l’Italie pour de multiples raisons, de la gauche, fut-elle extrêmement modérée, ce qui est le cas.

dépit de ses expériences de ministre, manque de reconnaissance internationale. Pierluigi Bersani était à la tête d’une coalition regroupant quelques centristes et une partie de la gauche. Profitant de la dynamique des primaires, Bersani avait beaucoup d’avance dans les sondages. Mais il s’est heurté à plusieurs problèmes. Le premier a été le retour de Berlusconi qui comportait le risque de provoquer un face à face qui transformerait l’élection en un plébiscite pour ou contre Il Cavaliere. Ensuite, l’entrée en politique de Mario Monti l’a déstabilisé. Enfin, il a dû justifier 13 mois de soutien de son parti à la politique d’austérité de Monti tout en le critiquant car il était en compétition avec lui et en assurant qu’en cas de victoire il donnerait la priorité aux mesures sociales. Sa marge de manœuvre était donc très étroite. Sur sa gauche, il prenait le risque d’être doublé par le magistrat Antonio Ingroia qui conduisait la liste «  Révolution civile  ». Sa stratégie de candidat « normal » consistant à gérer son avance, sans faire trop de vagues et en espérant tenir à distance ses concurrents, s’est révélée être une erreur. Beppe Grillo et son Mouvement Cinq étoiles ont représenté la grande nouveauté de ce scrutin. Cet ancien comique a combiné beaucoup d’éléments contradictoires  : des thèmes de la gauche postmoderne (défense de l’environnement, lutte contre la « malbouffe, action en faveur d’un service public

160 de l’eau, etc.) et de la gauche classique (revenu minimum, semaine de vingt heures, etc.), la critique de l’Europe (il prône la sortie de l’euro et un référendum sur ce sujet), des propos hostiles à l’immigration, des revendications hyperdémocratiques (réduction de la durée des mandats, impossibilité pour tout responsable politique inculpé par la justice de se présenter à des élections, formes de démocratie participative et directe, etc.) et une critique d’une rare violence contre toutes les élites et notamment la classe politique, accusée de tous les maux. Son style de tribun truculent a fait merveille, d’autant qu’il ne fréquente pas les studios de télévision. Il préfère organiser des meetings monstres dans tout le pays qui prennent des allures de happening personnel au cours desquels il harangue avec ferveur et vigueur les foules rassemblées. Cela lui assure d’ailleurs une couverture médiatique et télévisuelle. Par ailleurs, il a utilisé de manière innovante et très professionnelle internet et les réseaux sociaux. Tout en se prétendant favorable à la démocratie, il a continué de se comporter comme un petit dictateur à l’intérieur de son mouvement. Il a totalement bouleversé la compétition bipolaire entre le centre droit et le centre gauche en se présentant comme le candidat anti-système et en se proposant de renvoyer chez eux tous les partis et l’ensemble de la classe politique, la caste comme l’on dit en Italie. Dans un pays excédé par les responsables politiques, méfiants envers les puissants, les diatribes de Grillo ont fait mouche. L’antipolitique de Grillo s’est transformée en une formidable ressource poli-

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Le Centre gauche a connu une immense désillusion qui a presque immédiatement rouvert les conflits et les batailles internes. Donné vainqueur presque jusqu’à la veille du scrutin par les sondages (confidentiels) et la plupart des observateurs, il ne l’emporte à la Chambre des députés qu’avec moins de 140 000 voix d’avance sur la coalition du Centre droit mais bénéficie de la prime de majorité qui lui donne 55 % des députés.

161 droit mais bénéficie de la prime de majorité qui lui donne 55 % des députés. Il a obtenu 29,5 % des suffrages alors qu’en 2008, dans une configuration certes différentes, il en rassemblait 37,4 %. Le PD, à lui seul, a eu 25,4 % des voix soit 7,7 points de moins qu’en 2008. En pourcentage des voix, il a une majorité relative au Sénat, mais ne dispose pas de la majorité des sièges de sénateurs. Silvio Berlusconi et ses alliés ont fait une incontestable remontée par rapport à ce qu’annonçaient les sondages au mois de décembre. Mais le Centre droit a recueilli à la Chambre des députés 29,1 % des suffrages contre 46,7 % en 2008. Le PDL a perdu près de la moitié de ses électeurs et la Ligue Nord encore plus. Si Mario Monti a doublé le pourcentage obtenu par les centristes en 2008, il n’a pas réussi à obtenir suffisamment d’élus pour être déterminant au Parlement. Le grand vainqueur est le Mouvement Cinq étoiles de Beppe Grillo qui devient le premier parti italien avec 25,5 % des voix à la Chambre. Phénomène stupéfiant, ce Mouvement est présent de manière assez homogène sur presque tout le territoire alors que les autres partis se sont repliés sur leurs bases habituelles, elles-mêmes fortement érodées, le PDL dans le Sud, le PD dans le Centre de la péninsule, la LN dans sa partie septentrionale2. L’électorat de Beppe Grillo provient de tous les partis, rassemble des couches sociales très diversifiées et est caractérisé par sa jeunesse (il aurait attiré près de la moitié des électeurs des 18-24 ans). Tout cela démontre une déstructuration des partis politiques et du système des partis3. La quadrille

Beppe Grillo a totalement bouleversé la compétition bipolaire entre le centre droit et le centre gauche en se présentant comme le candidat anti-système et en se proposant de renvoyer chez eux tous les partis et l’ensemble de la classe politique, la caste comme l’on dit en Italie. Dans un pays excédé par les responsables politiques, méfiants envers les puissants, les diatribes de Grillo ont fait mouche.
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tique pour un mouvement populiste dont les caractéristiques sont fort complexes. L’entrée en politique de Mario Monti a surpris presque tout le monde. Sans être candidat luimême, il a donné son nom pour être le chef de la coalition, et donc le candidat au poste de Président du Conseil. L’objectif de ce regroupement disparate était de tenter de reconstituer un pôle centriste important qui, à terme, pourrait constituer la force décisive pour la recomposition politique du centre droit, lorsque Silvio Berlusconi se retirerait définitivement de la politique. Et le moyen consistait à tenter de faire fructifier le capital de popularité personnelle dont jouissait Mario Monti à l’étranger mais aussi en Italie. Le problème c’est qu’en Italie cette popularité provenait, entre autre, de ce que Monti, comme chef de gouvernement, était justement quelqu’un d’extérieur à la politique. En y entrant et en choisissant un camp, il a dilapidé une partie de cette sympathie. D’autant que son programme ne s’avérait guère enthousiasmant puisqu’il prolongeait celui mis en pratique pendant plus d’un an, même s’il s’est autorisé, de temps à autre, à faire quelques promesses, sur de possibles baisses d’impôt par exemple, En outre, Mario Monti dut apprendre sur le tas le métier de politique, ce qu’il fit mais non sans difficultés. Il se démarquait en continuation de Berlusconi, ce qui lui a interdit de gagner une partie de son électorat, mais aussi du centre gauche et de la gauche, tout en étant obligé de corriger le tir pour préserver la possibilité de s’allier avec le PD aux lendemains du vote. Enfin, le soutien qu’il recevait de l’étranger et de l’Église ne rapportait pas autant qu’il ne l’aurait pensé, le premier parce qu’il est associé chez nombre d’Italiens à une forme d’ingérence dans leur vie politique qu’ils refusent, le second parce que la Conférence épiscopale italienne n’exerce plus le même magistère qu’auparavant sur une société gagnée par un lent mais réel processus de sécularisation. Bref, le message et la stratégie de Monti et du Centre ont manqué de netteté.

Les résultats
Le scrutin a été caractérisé par une baisse historique de la participation électorale  : 75,19  % contre 80,5 % en 2008, avec un taux d’abstention particulièrement élevé dans le Sud. Cette donnée illustre l’aggravation de la désaffection à l’égard de la politique mais il peut-être aussi dû au fait que les Italiens étaient appelés aux urnes pour la première fois en hiver et que les conditions météorologiques n’étaient pas bonnes. Les principaux partis enregistrent un recul notable. Le Peuple de la Liberté (PDL), le Parti démocrate (PD), l’Union du Centre (UDC) ont perdu 11 millions d’électeurs par rapport à 2008. Les coalitions du Centre gauche et du Centre droit rassemblaient en 2008 84,1 % des suffrages, mais seulement 58,6 % cette année. Le PDL et le PD attiraient 70,4 % des électeurs en 2008 mais moins de 46 % cette année, soit le plus faible pourcentage jamais réalisé de toute l’histoire de la République pour les deux principaux partis qui, durant plus d’un demi-siècle, étaient la Démocratie chrétienne et le Parti communiste italien. Le Centre gauche a connu une immense désillusion qui a presque immédiatement rouvert les conflits et les batailles internes. Donné vainqueur presque jusqu’à la veille du scrutin par les sondages (confidentiels) et la plupart des observateurs, il ne l’emporte à la Chambre des députés qu’avec moins de 140 000 voix d’avance sur la coalition du Centre

Le Mouvement Cinq étoiles de Beppe Grillo, phénomène stupéfiant, est présent de manière assez homogène sur presque tout le territoire alors que les autres partis se sont repliés sur leurs bases habituelles. L’électorat de Beppe Grillo provient de tous les partis, rassemble des couches sociales très diversifiées et est caractérisé par sa jeunesse (il aurait attiré près de la moitié des électeurs des 18-24 ans).

162 bipolaire qui semblait se mettre en place depuis 2008 autour du PDL et du PD, flanqués respectivement de la Ligue Nord et de l’Italie des valeurs, le mouvement de l’ancien juge Di Pietro, est remise en cause. Pour la première fois dans l’histoire de la République, trois partis dépassent 20  % des suffrages. Toutefois, ce constat ne peut conduire à parler de la naissance d’un tripartisme puisque deux de ces partis, le PD et le PDL, sont les éléments moteurs de deux pôles (centre gauche et centre droit), le M5S étant à part. Emerge une sorte de triptyque déséquilibré avec un bipolarisme érodé et un mouvement qui refuse la forme parti. Cette fragmentation électorale, qui s’accroît par rapport à 2008, ne se traduit toutefois pas en une extrême fragmentation parlementaire du fait de la loi électorale. En revanche, au Parlement, s’est produit un turn over d’envergure. Avec 64,9 % de nouveaux députés, 2013 représente le deuxième pourcentage le plus élevé de rénovation après celui de 1994 (il était de 79,2 %). L’âge moyen des députés en 2013 est de 45,8 ans, ce qui en fait l’assemblée la plus jeune depuis 1948 (l’âge moyen était alors de 45,5 ans). Enfin, la Chambre des députés de 2013 est la plus féminisée de toute l’histoire républicaine (31,3 % des élus sont des femmes)4. Mais l’essentiel tient à la paralysie dans laquelle est plongé le pays avec une Chambre des députés dominée largement par la coalition du centre gauche mais aucune majorité claire au Sénat. Dans un système politique caractérisé par un bicaméralisme intégral, le blocage est complet. Silvio Berlusconi a réussi l’exploit de se faire passer pour le vainqueur de ce scrutin et n’a cessé de faire des propositions concernant le futur gouvernement et le choix du Président de la République. Le centre gauche et le Parti démocrate se sont profondément déchirés, la guerre entre Bersani et Renzi s’étant rallumée du fait de leurs désaccords sur les scenarii de sortie de crise et de leurs rivalités pour le contrôle du PD. Bersani ayant échoué à former un gouvernement puis à imposer ses candidats à la Présidence de la République, du fait notamment de la défaillance de ses propres troupes, a démissionné, suivi par toute
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Une Italie plus incertaine que jamais

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système de partis, mais aussi de ses fondements pour répondre aux attentes d’électeurs exaspérés, dégoûtés mais aspirant également à une profonde rénovation de la démocratie. Néanmoins, la pire erreur serait de considérer que l’Italie vit une situation anormale. Certes, elle présente d’indéniables spécificités, notamment du fait de ses institutions,

163 et elle est indéniablement affaiblie. Mais, dans le même temps la situation italienne n’a rien d’exotique. Dans tous les pays européens, des problèmes semblables, politiques, économiques et sociaux existent. En ce sens, le scrutin italien de 2013 sert de miroir déformant au processus d’européanisation des vies politiques nationales.

Le centre gauche et le Parti démocrate se sont profondément déchirés, la guerre entre Bersani et Renzi s’étant rallumée du fait de leurs désaccords sur les scenarii de sortie de crise et de leurs rivalités pour le contrôle du PD. Bersani ayant échoué à former un gouvernement puis à imposer ses candidats à la Présidence de la République, du fait notamment de la défaillance de ses propres troupes, a démissionné, suivi par toute la direction du parti. Celui-ci est terriblement fragilisé et pourrait littéralement imploser.

la direction du parti. Celui-ci est terriblement fragilisé et pourrait littéralement imploser. Quant aux élus « grillini », ils sont imprévisibles, se divisent sur la tactique à adopter et font tout pour tenter de délégitimer encore plus le PD et le PDL. La situation prend en outre une tournure assez dramatique du fait de la dégradation de l’économie du pays et de l’exaspération croissante de l’opinion envers les responsables politiques.

Conclusion
L’Italie se retrouve dans une situation inextricable. L’impossibilité des partis de se mettre d’accord sur le gouvernement à constituer et sur la présidence de la République comme l’absence de majorité parlementaire au Sénat bloque le jeu politique. Finalement, Giorgio Napolitano, à 88 ans, a accepté d’effectuer un second mandat. Au moment où nous écrivons ces lignes, il se montre décidé à imposer un gouvernement auquel il fixe une feuille de route claire  : faire une réforme électorale, réduire les coûts de la politique, prendre des mesures d’urgence en matière économique et sociale. Cet exécutif, s’il voit le jour grâce au soutien d’une majorité parlementaire, risque d’avoir une durée de vie courte. Et pourtant la politique italienne doit s’engager dans un processus de refondation de son

1. I. Diamanti, « Alla ricerca della base perduta », La Repubblica, 11 mars 2013. 2. I. Diamanti, « Padania senza Padani », La Repubblica, 27 febbraio 2013. Pour une analyse détaillée de ces élections, voir le numéro spécial de Contemporary Italian Politics qui sera publié en septembre 2013. 3. L. Ceccarini, I. Diamanti, M.Lazar, « Fine di un ciclo : la destrutturazione del sistema partitico italiano » in A. Bosco, D. Mc Donnel (sous la dir. de.), Politica in Italia 2012, Bologne, Il Mulino, 2012, pp. 63-82. 4. Source : « Identikit di un Parlamento ». Associazione Openpolis, sul sito Repubblica.it, consultato il 29 marzo 2013.

Notes :

Notes :

Qui a amené Jaurès et Blum au socialisme ? Qui a été le premier noir à devenir ministre ? Qui est la première femme à entrer dans les organes dirigeants du Parti socialiste ? Qui a dit : « Les communistes ne sont pas à gauche, ils sont à l’Est » ? Qui a écrit : « Mon Parti aura été ma joie et ma vie », avant de se suicider ?

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Prix Nb Ex. TOTAL Déjà parus Unit. N° 13 Juillet-Août 2003 Partis et militants dans le nouvel âge de la démocratie 10,00 e N° 14 Décembre 2003 École, laïcité, socialisme 10,00 e N° 15-16 Mai 2004 Europe : comment rebondir ? 15,00 e N° 17 Septembre 2004 Problèmes actules de la social-démocratie 10,00 e N° 18 Décembre 2004 L’avenir de la France, un diagnostic 10,00 e N° 19 Avril 2005 Où va le capitalisme ? 10,00 e N° 20 Juillet 2005 Comprendre pour dépasser le « non » 10,00 e N° 21 Octobre 2005 À propos du modèle français 10,00 e N° 22 Janvier 2006 Congrès du Mans : discours 10,00 e N° 23 Avril 2006 La République à l’épreuve de sa diversité 10,00 e N° 24 Juillet 2006 Réflexions sur le projet socialiste – Réussir ensemble le changement 10,00 e N° 25 Octobre 2006 Jeunesse : un état des lieux 10,00 e N° 26 Janvier 2007 Sarkozy : la droite aux mille et une facettes 10,00 e N° 27 Avril/Mai 2007 La nouvelle donne latino-américaine 10,00 e N° 28 Juillet 2007 Les socialistes face à la civilisation urbaine 10,00 e N° 29 Oct-Nov 2007 Diagnostic pour la rénovation – Université d'été de La Rochelle 10,00 e N° 30 Mars/Avril 2008 Le socialisme dans le monde globalisé 10,00 e N° 31 Juillet 2008 Les gauches en Europe 10,00 e N° 32 Octobre 2008 Congrès de Reims : Contributions thématiques 10,00 e N° 33 Janvier 2009 Perspectives socialistes 10,00 e N° 34 2e trimestre 2009 Les ouvriers en France 10,00 e N° 35 3e trimestre 2009 L’Afrique en question 10,00 e N° 36 4e trimestre 2009 Au-delà de la crise 10,00 e N° 37 1er trimestre 2010 La France et ses régions 10,00 e N° 38 2e trimestre 2010 La Morale en questions 10,00 e N° 39 3e trimestre 2010 Le débat socialiste en Europe 10,00 e N° 40 4e trimestre 2010 La social-écologie en débat 10,00 e N° 41 1er trimestre 2011 La droite dans tous ses états 10,00 e N° 42 2e trimestre 2011 10 mai 1981 – 10 mai 2011. Héritages et espérances 10,00 e N° 43 3e trimestre 2011 Abécédaire de la France 10,00 e N° 44 4e trimestre 2011 Protéger 10,00 e N° 45-46 1er et 2e tr. 2012 Le changement, c’est maintenant 10,00 e N° 47 3e trimestre 2012 L’aventure culturelle 10,00 e N° 48 4e trimestre 2012 Refonder l’école 10,00 e N° 49 1er trimestre 2013 L’Europe : un problème, une solution 10,00 e Participation au frais de port : 2 e par numéro TOTAL p MR. p MmE. p MLLE. ADRESSE CODE pOSTaL VILLE PRÉNOm

TÉLÉpHONE E-MaIL Ci-joint mon règlement de la somme de ……… euros par chèque à l’ordre de Solfé Communications – Revue socialiste DaTE : SIGNaTURE :