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La

Revue Socialiste
Le temps des femmes

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3e trimestre 2013

2 Edito

Sommaire

Harlem Désir, Adeline Hazan, Socialistes, donc féministes…………………………………………………………… Alain Bergounioux, Des femmes, des hommes, du genre ………………………………………………… Introduction

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Thalia Breton, Cécile Beaujouan, Féminisme : lutte moderne, lutte socialiste ………………………………………… p. 11 Trois perspectives Françoise Héritier, « Tout ce que nous croyons fondé en nature n’est que le produit de la réflexion de l’esprit humain »……………………………………………………………………… p. 17 Michelle Perrot, L’égalité des sexes : les chemins du féminisme …………………………………… p. 23 Irène Théry, « Le mariage aujourd’hui n’est plus le fondement de la “vraie famille”, c’est devenu une institution du couple »…………………………………………… p. 31 Ministre des Droits des femmes Yvette Roudy, « Il est toujours possible de former les femmes et de les préparer aux responsabilités » ………………………………………………………………… p. 41 Najat Vallaud-Belkacem, Une troisième génération des droits des femmes est en marche ! ……………… p. 45 À propos d’Olympe de Gouge Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1791 …………………… p. 53 Catel Muller, « La bande dessinée, elle aussi, peut faire évoluer la cause des femmes »………… p. 57 Danielle Bousquet, Réhabiliter Olympe de Gouges………………………………………………………… p. 61 Femmes en politique et partage du pouvoir Christine Bard, Le socialisme français et les femmes………………………………………………… p. 67

Sommaire
Claude Dargent, Henri Rey, Adhérentes socialistes : semblables et différentes …………………………………… p. 75 Adeline Hazan, Le partage du pouvoir politique entre femmes et hommes : construire la démocratie réelle ……………………………………………………… p. 81 Violences faites aux femmes Marie-France Casalis, Violence sexiste, instrument de la domination masculine…………………………… p. 87 Claudine Legardinier, Prostitution, un enjeu central pour l’égalité………………………………………… p. 91 Éclairages Carine Favier et Véronique Séhier, Sexualité des femmes et droit à disposer de son corps : un enjeu démocratique !………………………………………………………………… p. 99 Nathalie Heinich, « Les femmes ont acquis le pouvoir sur soi-même »……………………………… p. 105 Françoise Milewski, La précarité des femmes…………………………………………………………… p. 109 Sylvie Cromer, Tous et toutes différent-es : qui a peur de l’égalité des sexes ?………………… p. 115 Catherine Coutelle, La transversalité des politiques publiques en matière d’égalité femmes-hommes : une nécessité pour faire face à l’ampleur des discriminations sexistes………… p. 121 Natacha Chetcuti, Théories du genre en contexte français……………………………………………… p. 127 À l’étranger Anne-Emmanuelle Berger, Féminisme(s) américains, féminisme(s) français : pour en finir avec quelques idées recues…………………………………………… p. 135 Lilia Labidi, Y-a-t-il un futur pour le féminisme au masculin et le féminisme d’État en Tunisie?…………………………………………………… p. 147

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Harlem Désir
est Premier secrétaire du Parti socialiste

Adeline Hazan
est secrétaire nationale aux Droits des femmes

Socialistes, donc féministes.

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ans la France du XXIe siècle, les inégalités entre les femmes et les hommes imprègnent encore la société et minent le quotidien de millions de femmes. Consacrer un numéro de la Revue socialiste aux droits des femmes était donc une nécessité. L’oppression des femmes est parmi les plus anciennes modalités de la domination et de l’inégalité. Et pourtant, elle est toujours actuelle. Si elle prend forme dans des comportements divers et des contextes variés, l’oppression des femmes reste finalement universelle. Elle touche toutes les civilisations, tous les pays, tous les milieux sociaux, et concerne aussi bien la sphère publique que privée. Qu’elle soit ouverte, ou qu’elle soit insidieuse, elle enferme les femmes et les hommes dans des stéréotypes rendus invisibles par la force des habitudes. Et elle touche chacun  : quel que soit le degré de conscience sur ces questions, nul n’est à l’abri de reproduire les représentations sociales dominantes qu’il contribue ainsi à légitimer et à faire perdurer.

Dans la lignée du combat féministe, ouvert par Olympe de Gouges, Louise Michel ou Simone de Beauvoir, nous voulons réaffirmer que les inégalités entre les femmes et les hommes n’ont aucun fondement naturel : elles se construisent et se perpétuent culturellement, idéologiquement, politiquement, par des logiques de reproduction sociale, de pouvoir et d’intérêts. Il faut continuer de lutter contre le processus de naturalisation par lequel on assigne aux individus, à partir de leur sexe, des identités et des fonctions déterminées. Car l’essentialisation du rôle des femmes, dans la société, légitime surtout les inégalités et la volonté de domination. Elle conduit aux violences et à l’appropriation du corps des femmes par l’ordre moral, la force, l’argent. La barbarie, la dictature, l’intégrisme, l’obscurantisme s’accompagnent toujours de l’oppression des femmes et de la négation de leurs droits. Comme le montrent les études récentes sur la situation des personnes subissant simultanément plusieurs formes de discrimination (genre, origine ethnique, géographique, sociale, orientation sexuelle), le

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Dans la lignée du combat féministe, ouvert par Olympe de Gouges, Louise Michel ou Simone de Beauvoir, nous voulons réaffirmer que les inégalités entre les femmes et les hommes n’ont aucun fondement naturel : elles se construisent et se perpétuent culturellement, idéologiquement, politiquement, par des logiques de reproduction sociale, de pouvoir et d’intérêts.

Socialistes, donc féministes.

sexisme croise et nourrit d’autres formes de domination : celle des puissants sur les précaires, celle qui exclut les étrangers et nourrit le racisme, celle qui refuse l’égalité des droits entre les hétérosexuels et les homosexuels. La persistance de la domination sexiste est non seulement une source de souffrance pour les femmes, mais aussi un frein pour le progrès dans toute la société. C’est le progrès économique que l’on freine, quand les femmes ne gagnent pas le même salaire et ne font pas les mêmes carrières que leurs collègues masculins alors qu’elles ont les mêmes compétences. C’est la démocratie qu’on affaiblit, quand les portes de la vie politique restent closes devant la volonté d’engagement des femmes, qui ne sont pas moins militantes ni moins compétentes que les hommes. Malgré les conquêtes majeures permises par la lutte des femmes au XXe siècle, dans les lois comme dans les esprits, il nous faut regarder en face la perpétuation de la domination masculine, et ses conséquences à la fois individuelles et collectives, pour poursuivre le combat féministe et en faire une part intégrante de notre lutte pour le progrès. L’histoire du socialisme au XXe siècle est intrinsèquement liée à l’histoire du féminisme. Notre parti, qui se définit comme féministe dans sa déclaration de principes, plonge autant ses racines dans le réformisme de Jaurès et Blum, la foi européenne de François Mitterrand, que dans le Manifeste des 343 et les combats du MLF. Nous sommes les héritiers de cette génération pionnière de femmes
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militantes qui, dans les années 1960 et 1970, ont su unir le combat socialiste et le combat féministe. Marie-Thérèse Eyquem, Colette Audry et Yvette Roudy, qui fondèrent le Mouvement démocratique féminin en 1962, se sont battues pour faire du droit des femmes à disposer de leurs corps une bataille politique. Porter le combat féministe, c’est refuser un ordre établi et patriarcal, toujours présenté comme naturel au prétexte qu’il existerait depuis la nuit des temps. C’est pourquoi une partie de nos efforts doit porter sur la transformation de mentalités archaïques comme de comportements quotidiens, par la pédagogie, l’éducation et la prévention des discriminations dès le plus jeune âge. Porter le combat féministe, c’est se battre pour faire advenir une société plus libre en même temps que plus juste  : une société dans laquelle on peut être une jeune fille et s’orienter vers une filière de mécanique, dans laquelle on peut être une jeune femme et avorter sans difficulté, dans laquelle on peut marcher dans la rue sans être sifflée. Le combat pour l’égalité entre les sexes n’est pas une lutte catégorielle, c’est une arme pour l’émancipation de tous. Après une décennie d’inaction et de stagnation dans la marche pour les droits des femmes, le président de la République et le Premier ministre se sont engagés pleinement pour l’égalité comme l’ont montré la nomination du premier

L’émancipation des femmes a pour première condition le droit à l’autonomie financière, qui passe par le droit à un emploi décent. Les femmes sont les plus touchées par la crise et sont parfois maintenues dans des situations insupportables, enchaînant des contrats à temps partiel. L’ensemble de nos politiques sociales et d’emploi, et notamment la loi de sécurisation de l’emploi, qui prévoit un minimum de 24 heures hebdomadaires pour les contrats à temps partiel, doivent permettre de lutter contre cette nouvelle forme de précarité.

Édito
gouvernement paritaire, l’instauration d’un ministère des Droits des femmes et le rétablissement du délit de harcèlement sexuel, premier projet de loi voté du quinquennat. Le texte sur l’égalité entre les femmes et les hommes, présenté début juillet en Conseil des ministres, est le premier projet de loi global qui aborde de manière transversale les inégalités que subissent les femmes. Il fait de l’effectivité des droits des femmes la pierre angulaire des politiques publiques d’égalité femmes-hommes. Cette loicadre se donne l’ambition de favoriser l’accès des femmes à l’emploi, avec en particulier la réforme du congé parental, de protéger les femmes victimes de violences et de réaliser un meilleur partage du pouvoir entre les femmes et les hommes. Elle doit marquer une avancée historique pour notre pays. Le devoir de la gauche aujourd’hui est bien de faire advenir la 3e génération des droits des femmes. L’émancipation des femmes a pour première condition le droit à l’autonomie financière, qui passe par le droit à un emploi décent. Les femmes sont les plus touchées par la crise et sont parfois maintenues dans des situations insupportables, enchaînant des contrats à temps partiel. L’ensemble de nos politiques sociales et d’emploi, et notamment la loi de sécurisation de l’emploi, qui prévoit un minimum de 24  heures hebdomadaires pour les contrats à temps partiel, doivent permettre de lutter contre cette nouvelle forme de précarité. Aujourd’hui, les salaires des femmes sont de 27 % inférieurs à ceux des hommes. Nous devons poursuivre l’exigence du droit à l’égalité salariale : après le décret renforçant les obligations des entreprises en matière salariale, de nouvelles mesures contraignantes doivent voir le jour. L’égalité professionnelle doit être présente dans toutes les négociations d’entreprise. L’égalité entre les femmes et les hommes doit également être au cœur de la réforme des retraites alors qu’aujourd’hui, conséquence des inégalités de carrières, le niveau moyen de retraites des femmes est de 1 157 euros contre 1 740 euros pour les hommes. Mais l’émancipation est rendue difficile, voire impossible quand le droit à l’intégrité physique et

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Contre le maintien intolérable de la majorité sociale dans la minorité politique, nous devons ouvrir pleinement les portes du pouvoir politique aux femmes ! La première des conditions est l’application du non-cumul des mandats : l’adoption de la loi sur le non-cumul par l’Assemblée nationale est un pas décisif et la loi votée sera irréversible.

morale des femmes n’est pas respecté ou violemment attaqué, et ce droit fondamental n’est toujours pas un acquis dans notre pays. Les femmes sont les premières victimes de violences, d’agressions sexuelles et de harcèlement, dans l’espace public, au travail, mais aussi au sein du couple ou de la famille. Contre les violences faites aux femmes, nous devons renforcer l’accompagnement et la protection des victimes, sanctionner plus durement les auteurs, investir dans la prévention par l’éducation. Nous défendons l’abolition de la prostitution parce que nous considérons qu’elle est une violence en soi, une atteinte insupportable à la dignité humaine et en particulier à la dignité des femmes. Tant que les hommes pourront acheter, louer ou vendre le corps des femmes, il n’y aura pas d’égalité réelle. Contre l’ordre moral qui voudrait décider à la place des femmes et contrôler leur sexualité, nous devons mettre en place, après l’instauration de la contraception gratuite pour les mineures et le remboursement à 100 % de l’IVG, une nouvelle stratégie nationale pour l’accès à la contraception, et continuer de dénoncer les mensonges et les manipulations des organisations anti-avortement qui pullulent sur Internet. Le droit d’accéder aux responsabilités politiques doit aussi constituer une priorité. Contre le maintien intolérable de la majorité sociale dans la minorité politique, nous devons ouvrir pleinement les portes du pouvoir politique aux femmes  ! La première des conditions est l’application du noncumul des mandats : l’adoption de la loi sur le noncumul par l’Assemblée nationale est un pas décisif

8 et la loi votée sera irréversible. La seconde est le renforcement des sanctions aux partis politiques qui refusent d’appliquer la loi sur la parité : c’est ce que prévoit le projet de loi pour l’égalité entre les femmes et les hommes. Le combat pour l’égalité entre les femmes et les hommes est un combat que nous menons avec le Parti socialiste, mais aussi au sein du Parti socialiste. Notre parti doit être un outil pour le changement des mentalités, pour la lutte contre les stéréotypes sexistes. C’est dans cette perspective que nous avons proposé que le Parti socialiste se dote d’un manifeste féministe, qui rejoindra nos textes fondamentaux. C’est également dans cette optique que le Parti socialiste sera à l’initiative d’un réseau des élues socialistes en charge des droits des femmes, afin de valoriser l’action nationale et

Socialistes, donc féministes.

locale des socialistes en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes. Dans l’ensemble des combats que nous menons, la question féministe doit être prise en compte : c’est un sujet transversal, qui doit irriguer toutes nos réflexions. L’aspiration des Françaises et des Français à l’égalité est puissante, elle forge notre identité. La droite ne l’a pas compris ou plutôt n’a jamais voulu l’entendre. La société n’est pas une forteresse imprenable qu’il faudrait protéger contre ses propres avancées. Le combat pour l’égalité s’impose à nous, pas seulement comme l’héritage de luttes féministes dont nous sommes fiers, mais comme l’extraordinaire opportunité de faire franchir à notre République une nouvelle frontière démocratique. Avec le temps de la gauche, c’est le temps des femmes qui est venu.

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Alain Bergounioux
est directeur de La Revue socialiste

Des femmes, des hommes, du genre

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ous sommes les contemporains d’une grande évolution sociale qui prend tous les jours de plus vastes proportions. Un mouvement, une agitation des esprits se manifestent dans toutes les classes de la société avec une intensité de plus en plus grande. Il a surgi une foule de questions, sur la solution desquelles on discute dans tous les sens. Une des plus importants qui s’impose est celle que l’on appelle la question des femmes. Quelle place doit prendre la femme dans notre organisme social, où peut-elle développer toutes ses forces et toutes ses aptitudes afin de devenir dans la société humaine un membre complet, ayant les droits de tous, pouvant donner l’entière mesure de son activité  ? À notre point de vue, cette question se confond avec celle de savoir quelle organisation essentielle devra recevoir la société humaine, pour substituer à l’oppression et à l’exploitation une humanité libre. La question des femmes est donc

pour nous un des côtés de la question sociale générale, qui occupe en ce moment toutes les intelligences, qui met tous les esprits en mouvement. » Ces lignes – avec leur vocabulaire un peu vieillot – datent de 1883. Elles sont tirées de l’ouvrage qu’August Bebel, le dirigeant de la social-démocratie allemande, a consacré à la question féminine, sous le titre La femme et le socialisme. Tout en consacrant

Tout en consacrant le primat de la révolution sociale, condition d’une solution définitive aux problèmes de « l’oppression et de l’exploitation », Bebel faisait de la situation des femmes la pierre de touche d’une société vraiment libérée et égalitaire. Il fallait aborder, contre les préjugés dominants, la question dans toute son ampleur pour atteindre « l’égalisation complète » et la « délivrance de toute dépendance et de toute oppression ».

10 le primat de la révolution sociale, condition d’une solution définitive aux problèmes de « l’oppression et de l’exploitation », Bebel faisait de la situation des femmes la pierre de touche d’une société vraiment libérée et égalitaire. Il fallait aborder, contre les préjugés dominants, la question dans toute son ampleur pour atteindre «  l’égalisation complète  » et la « délivrance de toute dépendance et de toute oppression ». Le mouvement historique est allé en ce sens. Et la condition féminine a plus progressé dans les cent ans passés que dans toute l’histoire de l’humanité jusqu’alors. Les socialistes y ont apporté leur part et ont souvent porté et permis des réformes fondamentales. Mais l’auto-organisation du mouvement féministe a été (et est) cruciale pour accélérer les prises de conscience pour la conquête des droits politiques, pour la réalisation de l’égalité sociale, pour la prise de l’autonomie personnelle. Évidemment, les problèmes demeurent, les uns anciens, l’égalité salariale par exemple, les autres récents, la solitude de beaucoup de femmes âgées à proportion de l’allongement de la vie par exemple, et beaucoup d’autres. Mais la situation actuelle dans notre société – nous ne pouvons pas le dire à l’échelle du monde – est profondément différente du moment où August Bebel écrivait. Il nous a paru intéressant de faire le point dans notre revue. Nous parlons certes de ce sujet dans nos programmes et dans nos congrès, mais nous le faisons souvent de manière ponctuelle, pour présenter telle ou telle mesure. Or, il est utile de prendre une vue d’ensemble en analysant toutes les dimensions de la situation des femmes, leur place dans la société, leur condition, leur rôle, leur rapport à la politique, etc. C’est le sens de ce

Des femmes, des hommes, du genre

Parler des femmes, de leur histoire et de leur présent, c’est évidemment tout autant le faire des hommes, et de l’ensemble de la société. Les relations entre les sexes contribuent à construire les relations humaines dans ce qu’elles ont de plus profond – et les rapports sociaux d’ailleurs agissent également sur les relations entre les sexes.

numéro qui s’ouvre par trois perspectives d’ampleur, une réflexion anthropologique avec Françoise Héritier, une vision historique avec Michelle Perrot, une analyse sociologique avec Irène Théry. Parler des femmes, de leur histoire et de leur présent, c’est évidemment tout autant le faire des hommes, et de l’ensemble de la société. Les relations entre les sexes contribuent à construire les relations humaines dans ce qu’elles ont de plus profond – et les rapports sociaux d’ailleurs agissent également sur les relations entre les sexes. Les débats que nous connaissons aujourd’hui, sur la famille, la maternité, la disposition de son corps, les violences sexuelles, etc. ne sont pas moins vifs que ceux d’hier. Il s’agit de déterminer comment nous voulons vivre en société. Les différences entre les sexes sont des réalités, mais ce qui est en cause, c’est la hiérarchisation dans le « genre ». Celle-ci n’a pas lieu d’être malgré le poids des représentations héritées qui vont dans le sens contraire. Comme l’avait vu Auguste Bebel, et avec lui les premiers socialistes (pensons à Saint Simon ou à Fourier), le principe de l’égalité est fondamental. Les articles de ce numéro permettent d’en mesurer les conditions actuelles.

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Thalia Breton
est coordinatrice du Pôle libertés et questions de société du Parti socialiste et membre du comité de rédaction de la Revue socialiste

Cécile Beaujouan
est rédactrice en chef de la Revue socialiste

Féminisme : lutte moderne, lutte socialiste

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epuis que la publication de la Revue socialiste a été relancée en 1999, ce numéro est le premier entièrement consacré aux droits des femmes. Il représente une première étape vers la publication de davantage d’articles sur les droits des femmes et une ouverture croissante de nos colonnes aux auteures sur les prochaines thématiques abordées. Les droits des femmes requièrent en effet une réflexion globale et transversale. Le combat pour l’égalité femmes-hommes ne s’interdit aucun terrain, tant les inégalités entre les femmes et les hommes sont encore présentes partout  : dans le milieu professionnel, familial, politique. L’inégalité des droits entre les femmes et les hommes et la domination des femmes par les hommes repose sur un système à la fois politique, économique, social et culturel : le patriarcat. Pour battre en brèche cette oppression millénaire, qui a encore des répercussions dans le quotidien de chacune et de chacun,

il faut mener la lutte féministe sur tous les fronts, simultanément. Le féminisme conduit à aborder des sujets parfois tabous, toujours complexes, qui peuvent susciter le malaise, parce qu’ils touchent à l’intime ou parce qu’ils conduisent à pointer des responsabilités qui dérangent. C’est le cas du rapport aux corps et aux sexualités. C’est aussi le cas des violences faites aux femmes, qui n’ont pas autant de peine à parler qu’on peut le supposer

Le féminisme implique de s’interroger sur toutes les dominations et discriminations auxquelles se conjugue le patriarcat pour renforcer les inégalités entre les femmes et les hommes, au premier rang desquelles les inégalités économiques. De cette interrogation découle un constat : les droits des femmes ne sont pas qu’une thématique « sociétale » ; ils relèvent pleinement de la question économique et sociale.

12 mais que la société a tant de peine à entendre. Mais, surtout, le féminisme implique de s’interroger sur toutes les dominations et discriminations auxquelles se conjugue le patriarcat pour renforcer les inégalités entre les femmes et les hommes, au premier rang desquelles les inégalités économiques. De cette interrogation découle un constat : les droits des femmes ne sont pas qu’une thématique « sociétale » ; ils relèvent pleinement de la question économique et sociale. Domestiques, ouvrières, couturières hier  ; aides ménagères, secrétaires, employées administratives aujourd’hui : la ségrégation des métiers entre les femmes et les hommes se perpétue siècle après siècle. S’y ajoutent précarité, temps partiel, contrats à durée déterminée, chômage, emplois peu ou pas qualifiés  ; avec, au premier rang des bataillons de femmes précaires, les cheffes de familles monoparentales. Ces inégalités dans l’emploi entre les femmes et les hommes reflètent la double domination des femmes, masculine et économique, et comment le patriarcat et le libéralisme se nourrissent l’un l’autre pour mieux se maintenir. «  Armée de réserve  », «  pauvreté », « précarité »  : les mots changent, le sexe reste féminin. La situation des femmes ne peut donc qu’être au cœur du projet politique socialiste. Comme l’écrivait Yvette Roudy dans La femme en marge, « il existe un lien étroit entre féminisme et socialisme. Si étroit même que l’on peut dire que le féminisme est partie intégrante, composante du socialisme ». Ce « lien étroit » prend sa source dans les principes mêmes du Parti socialiste  : transformation sociale, lutte contre les injustices, émancipation de la personne humaine. Si le Parti socialiste a encore de grandes marges de progrès devant lui, en matière de prise en compte du genre dans l’ensemble de sa ligne politique ou en matière d’accès des femmes aux responsabilités notamment, il a toujours été le débouché politique incontestable des revendications féministes, et l’arrivée de la gauche au pouvoir a toujours coïncidé avec une progression sans précédent des droits des femmes : remboursement de l’IVG par la Sécurité sociale sous François Mitterrand, parité
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Féminisme : lutte moderne, lutte socialiste

sous Lionel Jospin, application des lois sur l’égalité salariale aujourd’hui, entre autres. Cette progression n’est néanmoins, jamais, dans aucun gouvernement ni dans aucun parti, une évidence : c’est par un combat politique, sur le plan législatif comme dans les mentalités, que les droits des femmes s’imposent et se conquièrent. Quoi de plus difficile, en effet, que de s’interroger sur la tendance que nous avons, toutes et tous, à reproduire des inégalités que nous combattons intellectuellement et politiquement ? Quoi de plus difficile que de soumettre à l’impératif d’égalité réelle l’ensemble de notre organisation sociale  ? L’enjeu est pourtant bien celui-là  : enclencher une transformation sociale totale. Cette révolution s’impose d’autant plus à nous, socialistes, qu’elle a toujours relevé, nous l’avons dit, de la responsabilité de la gauche, et qu’elle est portée par une aspiration, chaque jour plus grande, de la société  : l’aspiration à ce que l’égalité devienne enfin une réalité. Cette aspiration, qui est portée en particulier par la jeunesse, s’exprime chaque jour plus fortement, encouragée par un mouvement féministe renforcé, renouvelé, redynamisé, rajeuni. Elle engage à ce que les droits des femmes ne soient plus réduits à un supplément d’âme et ne constituent plus le principal angle mort de la plupart de nos politiques publiques. Comme nous avons réussi à le faire avec l’écologie, les droits des femmes doivent maintenant structurer l’ensemble de notre logiciel politique, comme pilier de notre analyse mais aussi objectif

Les réalisations concrètes se font, elles, grâce à la rencontre entre les forces sociales et une volonté politique. Depuis près de 70 ans, les droits des femmes ont entamé une progression sans précédent ; beaucoup reste à faire. Soutenons donc la force sociale, et gardons notre détermination politique, propre aux socialistes féministes que nous sommes, à vouloir changer ce monde qui laisse la moitié de l’Humanité subir toutes les injustices.

Introduction
de notre action. Nous n’aurions pas gagné en 2012 sans les engagements, ambitieux, que nous avons alors portés pour l’égalité entre les femmes et les hommes : les victoires électorales se font grâce à la rencontre entre une espérance sociale et un projet politique. Les réalisations concrètes se font, elles, grâce à la rencontre entre les forces sociales et une

13 volonté politique. Depuis près de 70 ans, les droits des femmes ont entamé une progression sans précédent  ; beaucoup reste à faire. Soutenons donc la force sociale, et gardons notre détermination politique, propre aux socialistes féministes que nous sommes, à vouloir changer ce monde qui laisse la moitié de l’Humanité subir toutes les injustices.

Trois perspectives

Françoise Héritier
est professeur honoraire au Collège de France, où elle a dirigé le Laboratoire d’anthropologie sociale. Elle est notamment l’auteur de Le sel de la vie, Odile Jacob, 2013

« Tout ce que nous croyons fondé en nature n’est que le produit de la réflexion de l’esprit humain »

a revue socialiste : Quels sont les fondements de la domination masculine  ? Est-elle le produit de la différence anatomique entre les hommes et les femmes ? Françoise Héritier : Non cette domination n’est pas le fruit d’une différence anatomique. En revanche, elle est le produit des capacités réflexives de l’être humain qui ont porté sur l’observation des différences non seulement anatomiques et physiologiques des deux sexes, mais aussi et surtout sur le fait que seules les femmes ont la capacité d’enfanter. En outre, elles enfantent à la fois le même et le différent. Qu’elles fassent des corps semblables à elles-mêmes, cela semble logique à tous, y compris au temps de la préhistoire, mais qu’elles fassent des corps différents d’elles relève du mystère et ramène les hommes à cette angoissante question : « A quoi servons-nous ?  ». Pour comprendre pleinement cette interrogation, il nous faut nous resituer dans des temps préhistoriques difficiles à dater avec précision. Mais il semble que les hommes de Néandertal possédaient

L

déjà ce type de réflexivité et bien sûr les Homo sapiens sapiens qui vivaient il y a 100  000 ans. Ce qui nous distingue des animaux – quel que soit l’animal en question – est que l’homme est un être pensant particulier  : il est en mesure de produire une pensée argumentée, réflexive et transmissible (notamment par le langage et la pictographie). Cet être humain ne peut se contenter de subir. Il veut comprendre. Il ressent la nécessité de donner du sens à ce qu’il observe et fait. Et le mystère de la reproduction de l’espèce n’échappe pas à ce besoin. Avec les moyens dont il dispose, il doit construire le savoir et appuie ses connaissances nouvelles sur ce que j’appelle des « butoirs pour la pensée ». Il s’agit de constantes sur lesquelles les hommes de la Préhistoire n’avaient pas de prise. L’alternance du jour et de la nuit est par exemple un butoir pour la pensée. Parmi ces butoirs, existe cette constatation que l’humanité se divise en deux groupes - les femelles et les mâles – comme chez les animaux et que cette division est caractérisée par l’asymétrie fondamentale que j’ai déjà évoquée plus haut et

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Tout ce que nous croyons fondé en nature n’est que le produit de la réflexion de l’esprit humain

Les mâles ne se reproduisent pas directement à partir de leur propre corps mais passent par le corps des femmes qui produisent à la fois le même et le différent. La question posée à l’humanité est donc la suivante : comment les femmes font-elles les enfants ? Ont-elles une puissance spécifique logée à l’intérieur de leur corps ? La réponse apportée à cette question est négative : les hommes mettent les enfants dans le ventre des femmes au moment du coït grâce au transfert de la substance spermatique.

qui consiste en ce que les mâles ne se reproduisent pas directement à partir de leur propre corps mais passent par le corps des femmes qui produisent à la fois le même et le différent. On observe aussi que, en l’absence de copulation antérieure, il n’y pas de grossesse. La question posée à l’humanité est donc la suivante  : comment les femmes font-elles les enfants  ? Ont-elles une puissance spécifique logée à l’intérieur de leur corps  ? La réponse apportée à cette question est négative : les hommes mettent les enfants dans le ventre des femmes au moment du coït grâce au transfert de la substance spermatique. De cela s’ensuit toute une série de conclusions  : si les hommes déposent de la semence dans le corps des femmes pour qu’elles enfantent, cela signifie que le corps des femmes leur a été donné pour cela, qu’en somme il est mis à leur disposition pour cette tâche. Les femmes doivent alors être confinées dans ce rôle, y être astreintes. L.  R. S.  : Vous avez apporté à la théorie anthropologique une notion, la «  valence différentielle des sexes  ». Pouvez-vous la préciser ? F.  H. : A un moment de l’histoire de l’humanité, les chasseurs-collecteurs vivaient en tous petits groupes de 20 à 25 personnes au maximum. Le problème avec des ensembles de cette taille, c’est que le nombre des femmes y est aléatoire. Le sex ratio est constant sur de grandes échelles, mais
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extrêmement variable sur de petites échelles. Il pouvait très bien arriver qu’il n’y ait que peu de filles qui naissent pendant une certaine période. Il pouvait se faire qu’un groupe se retrouve privé de filles, notamment aussi parce que la mortalité en couches était très élevée. Pour survivre, il fallait donc se procurer des femmes ailleurs, dans d’autres groupes, ce qui entraînait des conflits. Pour échapper aux bagarres incessantes, s’est mis alors en place un système d’échange de femmes grâce à l’exogamie résultant de la prohibition de l’inceste. Antérieurement si les hommes disposaient du corps des femmes, c’était du corps des femmes de leur propre groupe, l’inceste était inévitablement pratiqué. La prohibition de l’inceste, comme règle universelle, a entraîné la paix sociale, la possibilité de relations politiques, économiques, culturelles… entre groupes consanguins et c’est ce qui fait dire à Morgan et Lévi Strauss notamment que la prohibition de l’inceste est la base du lien social. La prohibition de l’inceste entraîne mécaniquement l’exogamie. Mais cette union entre deux groupes, il convient de la rendre officielle et durable : c’est l’institution du mariage qui le permet. Enfin, Lévi-Strauss observe qu’afin de rendre stable la relation entre l’homme et la femme, il faut les rendre dépendants l’un de l’autre en leur donnant des activités différentes à travers la division sexuelle des tâches. Ce que j’ai apporté à ce modèle théorique bâti autour de ces

Ce que j’ai apporté à ce modèle théorique bâti autour de ces trois piliers : la prohibition – devenue tabou – de l’inceste, l’exogamie et le mariage, c’est ce que j’ai appelé la « valence différentielle des sexes ». Il me semble en effet que pour que les hommes dans toutes les sociétés du monde échangent les femmes entre eux et non pas l’inverse, c’est qu’il y avait dès le départ, un droit reconnu aux hommes de disposer du corps des femmes, comme système cognitif partagé non seulement par les hommes, mais aussi par les femmes.

Trois perspectives
trois piliers  : la prohibition – devenue tabou  – de l’inceste, l’exogamie et le mariage, c’est ce que j’ai appelé la «  valence différentielle des sexes  ». Il me semble en effet que pour que les hommes dans toutes les sociétés du monde échangent les femmes entre eux et non pas l’inverse, c’est qu’il y avait dès le départ, un droit reconnu aux hommes de disposer du corps des femmes, comme système cognitif partagé non seulement par les hommes, mais aussi par les femmes. Cette valence différentielle des sexes est une équation fondée en esprit, à travers toute une série de raisonnements, à partir de deux autres butoirs pour la pensée  : la néoténie de l’espèce et la succession des générations. La néoténie consiste dans le fait que l’espèce humaine est la seule espèce pour laquelle il faille un grand nombre d’années avant que l’enfant ne soit capable d’être autonome. Par ailleurs les parents naissent avant les enfants et les aînés avant les cadets : les enfants et les cadets se situent donc dans une relation de dépendance envers leurs parents et leurs aînés. Tout être humain a fait l’expérience de la domination parentale et de la préséance des aînés, dues simplement au fait que ceux-ci sont nés avant. Il s’agit là d’une donnée première de l’organisation des groupes humains.  On applique ce schéma aux femmes qui sont alors systématiquement considérées comme des cadettes par rapport aux hommes, des mineures dont on peut disposer. L.  R. S. : Vous montrez qu’à côté de l’impossibilité pour les femmes d’accéder à un certain nombre de positions dans ce système, se met en place tout un ensemble de caractérisations du féminin et du masculin systématiquement défavorables aux femmes. F.  H. : De nombreuses «  habitudes  » sociales se sont installées dans le système d’échange des femmes que je viens de décrire succinctement  : un corpus de jugements de valeurs, de stéréotypes s’est constitué nécessairement et a renforcé les mécanismes de domination. Nos ancêtres ont utilisé des traits de nature – le fait pour les femmes d’être imberbes et les hommes barbus par

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De nombreuses « habitudes » sociales se sont installées dans le système d’échange des femmes : un corpus de jugements de valeurs, de stéréotypes s’est constitué nécessairement et a renforcé les mécanismes de domination. Nos ancêtres ont utilisé des traits de nature – le fait pour les femmes d’être imberbes et les hommes barbus par exemple – comme point de départ pour la constitution d’un ensemble d’oppositions dualistes dont les termes sont d’un côté masculins, de l’autre féminins.

exemple  – comme point de départ pour la constitution d’un ensemble d’oppositions dualistes dont les termes sont d’un côté masculins, de l’autre féminins  : ainsi de façon « naturelle », le doux serait du côté du féminin et le dur du côté du masculin ; l’actif serait masculin et le passif féminin  ; l’intérieur serait féminin, l’extérieur masculin, le sec serait masculin, l’humide féminin, etc. Ces spécifications sont en outre affectées du signe plus ou du signe moins, et ce qui est remarquable, c’est que de manière systématique, ce sont les valeurs masculines qui sont positivées. L. R. S. : D’autres mystères pour les hommes des microsociétés ont fait l’objet d’interprétations erronées qui ont eu des conséquences très lourdes en termes de domination sexuelle. Pourriez-vous nous dire quelques mots sur le sang des règles par exemple ? F.  H. : Les sociétés humaines de chasseurs-collecteurs telles qu’on se les représente fonctionnent sur le mode de la répartition sexuelle des tâches  : les hommes sont des chasseurs et les femmes des collectrices. Il est interdit aux femmes de tuer avec des moyens percutants. Elles ne peuvent tuer qu’avec des instruments contondants parce qu’elles ne doivent pas faire couler le sang En effet, on considère que l’infertilité des femmes, leur incapacité à porter des fruits, est due à des interactions sur les humeurs de leur corps. Ainsi pense-t-on que mettre

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de l’humide sur de l’humide entraîne des hémorragies  : une femme parce qu’elle « coule », coulera davantage encore, si elle entre en contact avec une matière humide (sang sur sang), or l’hémorragie entraîne la stérilité. Ces croyances populaires sont d’ailleurs vivaces  : quand j’étais adolescente, les jeunes filles qui avaient leurs règles ne pouvaient pas se baigner. Dans d’autres sociétés on imagine au contraire qu’une plus forte humidité fait refluer le sang dans le corps et dans ce cas provoque des aménorrhées et également la stérilité. Cette interdiction de verser le sang a traversé les millénaires : encore aujourd’hui il n’y a pas de femmes tueuses dans les abattoirs. Ces croyances s’inscrivent dans une logique de « sympathie » (de passages) entre le cosmos, le corps biologique et le corps social. Le sang des règles achève donc de fixer le statut féminin en ce qu’il leur interdit cette activité en prise directe sur le réel qu’était la chasse. À côté de cette assignation aux tâches moins valorisées, le mystère des menstruations entraîne une autre conséquence : si les femmes ne peuvent pas empêcher le sang de couler, on en déduit qu’elles sont naturellement passives, tandis que chez les hommes, le sang résulte d’une blessure et donc d’une décision active, celle de chasser ou de se battre. Tout fait sens dans ce monde. La manière de penser les rapports entre les sexes est liée à la manière de penser la cosmologie et le monde surnaturel.

L. R. S.  : Pourquoi les femmes se sont-elles systématiquement « laissées faire » ? F.  H. : Parce qu’elles pensaient la même chose évidemment. Le dressage qu’elles subissaient les rendait aveugles à ces mécanismes. À cet égard, j’ai repéré extrêmement tardivement un usage très significatif sur mon terrain africain en Haute Volta (le Burkina Faso d’aujourd’hui). J’observais des mères, travaillant sans arrêt, harassées, portant leur bébé dans le dos. Elles semblaient s’arrêter pour nourrir leur enfant de façon relativement aléatoire. Je mettais cela sur le compte du hasard des situations. Puis, je me suis aperçue qu’elles interrompaient systématiquement leur travail pour leurs petits garçons, tandis qu’elles laissaient pleurer leurs petites filles. J’ai interrogé ces femmes pour connaître la raison d’un tel comportement. Elles m’ont répondu que les garçons avaient « le cœur rouge », ce qui veut dire qu’ils étaient colériques, impatients, et que les laisser pleurer leur faisait courir le risque de s’époumoner et de s’étouffer. Il importait donc de les satisfaire immédiatement. À l’inverse parce qu’une femme n’obtiendrait jamais ce qu’elle voulait dans la vie, il était judicieux de lui apprendre tout de suite la patience. Le résultat est que l’on crée deux variétés d’individus totalement dissemblables  : le premier qui trouvera toujours logique et légitime de voir ses pulsions immédiatement satisfaites, et le second qui apprendra à restreindre son champ de désir et qui considérera avec gratitude tous ceux qui auront l’obligeance de lui accorder ce qu’il espère. L.  R.  S.  : Cette domination est-elle universelle  ? On entend parfois parler de matriarcat. F.  H. : Non, le matriarcat est un mythe. Les mythes ont pour fonction de justifier l’état des choses dans lequel on vit, mais ils ne rendent pas compte d’une réalité historique antérieure. On raconte ainsi des histoires de temps anciens où les femmes auraient eu le pouvoir et le savoir, mais les auraient fort mal utilisés, ce qui aurait rendu légitime l’intervention des hommes pour les remplacer. En revanche, une

Le sang des règles achève de fixer le statut féminin en ce qu’il leur interdit cette activité en prise directe sur le réel qu’était la chasse. À côté de cette assignation aux tâches moins valorisées, le mystère des menstruations entraîne une autre conséquence : si les femmes ne peuvent pas empêcher le sang de couler, on en déduit qu’elles sont naturellement passives, tandis que chez les hommes, le sang résulte d’une blessure et donc d’une décision active, celle de chasser ou de se battre.
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Le matriarcat est un mythe. Les mythes ont pour fonction de justifier l’état des choses dans lequel on vit, mais ils ne rendent pas compte d’une réalité historique antérieure. En revanche, une confusion est souvent faite entre le matriarcat et les sociétés matrilinéaires : la filiation s’opère par les femmes, mais le pouvoir reste entre les mains des hommes, en l’occurrence celles des oncles maternels.

21 line et féminine, qui permettent à la vie d’apparaître. Il arrive que celui qui a engendré et celle qui a enfanté affilient l’enfant à leur groupe familial et assument la parentalité. Mais bien d’autres modes existent. C’est ici que vient se greffer la question du sexe des parents et donc de l’homoparentalité. L’homosexualité, au moins masculine, a souvent été acceptée, sinon pratiquée de façon courante. Il y a des sociétés avec des institutions reconnaissant l’homosexualité. Dans les sociétés indiennes d’Amérique du Nord, les berdaches, jeunes transsexuels ou travestis, étaient les compagnons de vie érotiques des jeunes hommes avant que ceux-ci ne se marient. Les conditions d’accès au mariage étaient draconiennes, les hommes n’y accédaient que très tardivement, les vieillards riches capitalisant les jeunes filles. Les berdaches jouaient donc en quelque sorte le rôle de femme intérimaire. Dès les origines, ainsi que je l’ai dit plus haut, l’homosexualité appartenait bien au champ des possibles, simplement le mariage tel que décrit plus haut – prohibition de l’inceste, exogamie, institution d’un lien entre deux groupes – n’est venu consolider que les liens productifs d’enfants et donc durables au long cours. L’institution matrimoniale ne pouvait donc pas s’appliquer à deux partenaires homosexuels. Cependant, on ne vit plus dans les mêmes conditions qu’à l’époque de cette haute préhistoire ! La société ne se construit plus sur l’échange des femmes. Nos sociétés sont régies par des échanges de toutes natures, par toutes sortes de traités. Cette nécessité ayant disparu, il est possible d’imaginer des unions homosexuelles ayant pignon sur rue. Pour moi, la vraie question est celle des enfants. Les idées nouvelles ont parcouru de multiples étapes. D’abord, quand apparaît une idée, c’est qu’elle était possible. Elle est là quelque part, elle flotte dans le ciel des idées et soudain quelqu’un la pense. Généralement, en énonçant une idée radicalement nouvelle, il se retrouve montré du doigt. Puis progressivement cette idée va rencontrer quelques oreilles bienveillantes et elle pourra faire son chemin. Cela peut prendre des siècles, mais un beau jour, une grande majorité ne sera plus heurtée

confusion est souvent faite entre le matriarcat et les sociétés matrilinéaires  : la filiation s’opère par les femmes, mais le pouvoir reste entre les mains des hommes, en l’occurrence celles des oncles maternels. En outre, un autre phénomène a accrédité l’idée que les Amazones aient pu exister  : chez les Gaulois, les Amérindiens et les Dahoméens par exemple, on a pu observer de petits corps armés féminins auprès de souverains. Mais il s’agissait de jeunes filles impubères et vierges, ou alors de femmes ménopausées, c’est-à-dire hors du temps de la procréation. L. R. S  : Le cas des sociétés matrilinéaires m’amène à une autre question. Dans le débat actuel sur le mariage pour tous, on entend parler de «  parenté biologique  », « parenté sociale », « parentalité », etc. Pourriez-vous revenir sur ces notions à partir de votre savoir et de votre expérience d’anthropologue ? F.  H. : Il faut commencer par établir la distinction entre trois termes. L’engendrement et l’enfantement, la parentalité et la filiation. La filiation est ce qui affilie un enfant à un groupe familial. Chez nous, elle est cognatique, c’est-à-dire qu’elle passe indifféremment par les hommes et les femmes, avec une légère inflexion agnatique, à travers la transmission du nom du père. Ensuite, la parentalité est la prise en charge, affective, éducative, économique d’un enfant. Enfin, l’engendrement et l’enfantement sont les modalités biologiques, respectivement mascu-

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Tout ce que nous croyons fondé en nature n’est que le produit de la réflexion de l’esprit humain

Même s’il existe sans doute des cas de GPA altruiste et donc non rémunérée, c’est la loi du plus fort qui domine. Je ne pense pas qu’on puisse faire son bonheur à partir de ce qui fait du tort à autrui. Autoriser la GPA revient à permettre le commerce du corps, et donc à légitimer les pires situations - esclavage, exploitation de femmes misérables dans des pays en voie de développement. En outre, dans certains cas, si l’enfant ne convient pas aux parents pour une raison ou une autre, il est abandonné à la mère porteuse.

utérus. Jusqu’à présent, même s’il existe sans doute des cas de GPA altruiste et donc non rémunérée, c’est la loi du plus fort qui domine. Je ne pense pas qu’on puisse faire son bonheur à partir de ce qui fait du tort à autrui. Autoriser la GPA revient à permettre le commerce du corps, et donc à légitimer les pires situations – esclavage, exploitation de femmes misérables dans des pays en voie de développement. En outre, dans certains cas, si l’enfant ne convient pas aux parents pour une raison ou une autre, il est abandonné à la mère porteuse. L.  R. S  : Vous avez déconstruit des mécanismes qui nous semblent naturels, une certaine vision de l’ordre social. Au fond quelles sont les vérités anthropologiques ? F.  H. : A mon sens, il n’existe qu’une vérité anthropologique  : tout ce que nous croyons fondé en nature n’est que le produit de la réflexion de l’esprit humain et le réel est la totalité de tous les possibles imaginaires.

par cette idée. Arrive un moment où elle devient émotionnellement concevable, et à ce momentlà elle peut se réaliser. Il est cependant possible que pour les enfants, les choses soient un peu plus compliquées parce que la conception nécessite le recours à du matériau humain, à des ovules et des

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Michelle Perrot
Professeure émérite de l’université Paris VII-Diderot, Michelle Perrot est connue pour ses travaux sur l’histoire ouvrière, celle des femmes et de la vie privée. Elle a co-dirigé avec Georges Duby l’Histoire des femmes en Occident. Parmi ses derniers livres, Histoire de chambres (Seuil, 2009) a obtenu le Prix Femina/Essai ; Mélancolie ouvrière, a été publié chez Grasset, début 2013.

L’égalité des sexes  : les chemins du féminisme

A

lain Bergounioux  : Comment est-il possible de caractériser l’évolution du mouvement féministe en France depuis deux siècles ? Michelle Perrot : Il faut distinguer les mots et les choses. Le terme de « féminisme » est relativement récent. Sa paternité est incertaine. On l’a attribué à Pierre Leroux, inventeur du mot « socialisme ». Plus sûrement à Alexandre Dumas fils, en 1872, de manière péjorative puisque désignant la maladie des hommes « efféminés ». Les militantes de la fin du siècle, telle Hubertine Auclert, suffragiste française, relèvent le gant et se déclarent fièrement «  féministes ». Substantif et adjectif se répandent autour de 1900. Toutefois, les anglaises préfèrent « Women’s movement », plus large. Dans les années 1970, on parle d’ailleurs de « Mouvement de libération des femmes » plus que de « féminisme ». Souvent caricaturé, celui-ci fait toujours un peu peur ! Sur la chose, il faut s’entendre. On qualifie (non sans anachronisme) de « féministes », celles et ceux

qui se prononcent et luttent pour l’égalité des sexes, cette notion étant elle aussi relativement récente, tant la hiérarchie paraissait évidente. Elle a été théorisée surtout à partir du XVIIe siècle et à l’ère des Lumières, en Grande-Bretagne et en France. Des protestations contre la sujétion des femmes, il y en eut de longue date, mais c’était souvent des voix isolées. Dans l’émergence d’un féminisme collectif, le rôle de la Révolution a été décisif, par ses contradictions mêmes. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen s’applique en principe à tous les individus, qui « naissent et demeurent libres et égaux en droits » ; mais cet individualisme abstrait, sur bien des points, exclut les femmes. La Révolution accorde certes aux femmes des droits civils (droit d’héritage, droit au divorce), mais leur refuse les droits politiques. Lorsque Siéyès, en 1789, organise le « suffrage universel », il distingue les citoyens « actifs », qui s’occupent des affaires publiques, et les « passifs » qui ont droit à la protection de leur personne et de leurs biens, mais ne votent pas. Au

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Lorsque Siéyès, en 1789, organise le « suffrage universel », il distingue les citoyens « actifs », qui s’occupent des affaires publiques, et les « passifs » qui ont droit à la protection de leur personne et de leurs biens, mais ne votent pas. Au nombre des « passifs », il place les mineurs, les étrangers, les plus pauvres, les fous, et… toutes les femmes.

L’égalité des sexes  , les chemins du féminisme

nombre des « passifs », il place les mineurs, les étrangers, les plus pauvres, les fous, et… toutes les femmes. Au nom de la raison, d’une différence des sexes soit disant fondée en nature, les femmes sont vouées à la famille, au privé, sous le contrôle des hommes, encore renforcé par le Code Napoléon, « l’infâme Code civil », comme dira George Sand. C’était une discrimination fondamentale contre laquelle Condorcet (De l’admission des femmes au droit de cité, 1790) et Olympe de Gouges ont protesté avant d’être éliminés, l’un et l’autre, par la Terreur (Condorcet, proscrit, meurt dans sa fuite, et Olympe est guillotinée). La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (septembre 1791) d’Olympe, qui revendique le droit de vote et d’élection à toutes les fonctions de l’État, est un texte d’une grande modernité. À compter de cette date, les mouvements prennent une tournure plus collective, comme il est normal dans une démocratie en voie d’instauration. J’en viens à votre question sur la caractérisation du féminisme. Il combine un lent et sourd mouvement de revendications latentes qui court dans la société et qui s’exprime au grand jour à la faveur d’événements tels les révolutions ou les guerres. Il s’insinue dans les brèches des systèmes de pouvoir. Ainsi, en 1830 et, surtout, en 1848, avec l’instauration d’un suffrage dit «  universel  », alors qu’il était purement masculin. Ce déni de la citoyenneté politique des femmes a été un facteur important de féminisme. Toutefois, la revendication des droits politiques n’était pas prioritaire. Les femmes réclamaient surtout l’accès à l’instruction, au travail,
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aux professions, à la liberté de circulation, et les droits civils. Être reconnues comme des individus, voilà ce qu’elles demandaient obstinément, par des journaux, des manifestes, des associations souvent éphémères. Car le féminisme n’est pas continu dans son expression, dans la mesure où il n’y a pas de parti ou de structure permanente sur lesquels il pourrait prendre appui. Il opère par vagues. L’idée d’égalité domine les années 19001914, dites «  âge d’or du féminisme  », en raison de leur effervescence. La revendication des droits du corps - contraception, avortement, libre sexualité - caractérise le «  mouvement de libération  » des années 1970-1980, davantage préoccupées par les questions d’identité et d’autonomie du sujet. Enfin, il faut souligner la pluralité du féminisme, la diversité de ses courants. Il n’y a pas un, mais des féminismes, différents, voire divergents, sur les méthodes comme sur les conceptions. Le féminisme est un continent que le vocabulaire simplifie. A.  B.  : Il peut paraître surprenant que la revendication égalitaire n’ait pas été portée davantage par le mouvement ouvrier. Ce, d’autant plus qu’il se voulait révolutionnaire, en France, d’abord avec la SFIO, puis, avec le Parti communiste. Il a fallu attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que la situation se clarifie enfin, avec difficulté. Comment analysez-vous cette contradiction historique ?

Rappelons qu’il y eut, dans la première moitié du XIXe siècle, un socialisme favorable au féminisme. Henri de Saint-Simon, Charles Fourier et Pierre Leroux ont ainsi distingué deux catégories, gémellaires, d’opprimés : les prolétaires et les femmes. L’un des meilleurs exemples de cette alliance fut, sans doute, Flora Tristan, femme de lettres, infatigable voyageuse et enquêtrice, militante socialiste et féministe.

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M. P. : Rappelons qu’il y eut, dans la première moitié du XIXe siècle, un socialisme favorable au féminisme. Henri de Saint-Simon, Charles Fourier et Pierre Leroux ont ainsi distingué deux catégories, gémellaires, d’opprimés  : les prolétaires et les femmes. L’un des meilleurs exemples de cette alliance fut, sans doute, Flora Tristan, femme de lettres, infatigable voyageuse et enquêtrice, militante socialiste et féministe. Lorsqu’elle entama son tour de France pour convaincre les ouvriers de s’unir, elle créa les prémices du syndicalisme, tout en se battant pour le droit des femmes, notamment le droit au divorce que la Restauration avait aboli, en s’appuyant sur le réseau saint-simonien. À travers cette figure emblématique, transparaît un lien entre femme et socialisme. Bien qu’isolé, Pierre Leroux fut, pour sa part, un théoricien qui s’attacha à « penser » la condition féminine. L’égalité des sexes revêtait pour lui une signification toute particulière. La première partie du XIXe siècle fut marquée par un écart croissant entre socialisme et féminisme, perceptible, notamment, au travers des discussions sur le matriarcat. Lorsque Friedrich Engels, l’alter ego de Marx, publia, en 1884, L’origine de la propriété privée, de la famille et de l’État, largement inspiré de l’anthropologie de son temps, il opposa les temps heureux d’un matriarcat primitif à « la grande défaite du sexe féminin », liée à l’instauration de la propriété privée perpétuée par le capitalisme. Convaincu du caractère social de l’oppression des femmes, il voyait dans la révolution la condition nécessaire (voire suffisante) à la réalisation de l’égalité des sexes. Nous savons qu’il n’en est rien. A. B.  : On retrouve la même problématique chez August Bebel (1840-1913), figure majeure de la social-démocratie révolutionnaire, et auteur de La femme et le socialisme (1883) dans lequel il prône l’égalité des sexes. Il n’est sans doute pas inintéressant de rappeler que la condition féminine bénéficia, dans la pensée socialiste, d’une juste

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S’il se veut d’abord l’allié des femmes, le mouvement ouvrier est d’inspiration proudhonienne après 1870. Hostile au travail des femmes pour des raisons macroéconomiques – leur concurrence ferait baisser le taux du salaire –, Proudhon n’imagine pour elles pas d’autre alternative que « courtisane ou ménagère ». Un bon prolétaire se doit donc de nourrir son épouse. Or, la CGT, créée en 1895, est proudhonienne.

reconnaissance dans la première moitié du XIXe siècle et que la rupture qui a suivi tient à la fois au matérialisme marxiste – prédominance du facteur économique et social, en France – et à la prise en compte d’une culture républicaine, marquée par la lutte contre l’Église catholique. Tant et si bien que la cause féminine n’est plus apparue comme prioritaire. M. P. : Assurément. Les femmes apparaissaient comme des alliées potentielles de l’Église, qui revendiquait de les éduquer. «  Les filles doivent être élevées sur les genoux de l’Église  », disait Mgr  Dupanloup. D’où la méfiance des républicains, soucieux de laïcité. Un mot sur le mouvement ouvrier, lui-même. S’il se veut d’abord l’allié des femmes, il est d’inspiration proudhonienne après 1870. Hostile au travail des femmes pour des raisons macroéconomiques – leur concurrence ferait baisser le taux du salaire –, Proudhon n’imagine pour elles pas d’autre alternative que « courtisane ou ménagère  ». Un bon prolétaire se doit donc de nourrir son épouse. Or, la CGT, créée en 1895, est proudhonienne. On le voit, par exemple, avec l’affaire Couriau. En 1912, Emma Couriau, femme de typographe, typote elle-même depuis dix-sept ans, fut embauchée dans une imprimerie syndiquée, à Lyon, où le couple vint s’installer. En avril  1913, elle demanda son admission à la chambre syndicale typographique lyonnaise. Non seulement son adhésion fut refusée, mais son mari

26 fut radié de la section lyonnaise, eu égard à une décision de janvier 1906, selon laquelle serait radié « tout syndiqué lyonnais marié à une femme typote, s’il continuait à lui laisser exercer son métier. » Le milieu de l’imprimerie était, il est vrai, connu pour sa virilité et son hostilité marquée à toute intrusion féminine, au prétexte que le métier perdrait alors de sa valeur. A.  B.  : Le communisme a longtemps joué un rôle majeur au sein des catégories populaires. Quelles ont été ses influences et ses limites dans le mouvement émancipateur des femmes ? M. P. : Avec le Parti communiste (PC), l’ouvrière devient une figure à part entière. Mais, le monde ouvrier se pense à travers les catégories de la virilité : la force, la compétition, la lutte. Dans les représentations iconographiques, le mineur et le métallo relèguent au second plan la gracieuse figure de l’ouvrière. Le PC n’est donc pas féministe. On peut même dire qu’il fait du féminisme une cause bourgeoise, alors que les socialistes sont plus partagés. Ainsi, Léon Blum est féministe. Il est d’ailleurs l’auteur d’un ouvrage, Du mariage, rédigé en 1905 et publié en 1907, dans lequel il préconise l’égalité des sexes dans les expériences prémaritales. Il y prône l’initiation précoce des jeunes filles aux joies de l’amour et le droit au bonheur. Lui-même aurait sans doute accordé le droit de vote aux femmes, en prenant le contre-pied de son parti et des radicaux. N’oublions pas, tout de même, qu’il a nommé trois secrétaires d’État de sexe féminin dans son gouvernement  : Cécile Brunschvicg, en charge de l’Éducation nationale, sous la tutelle de Jean Zay, Irène Joliot-Curie, chargée de la recherche scientifique, jusqu’au 28 septembre 1936, et Suzanne Lacore, en charge de la protection de l’enfance. Mais revenons au communisme, à partir de l’exemple particulièrement éclairant de la contraception. Il existe, sur ce point, un anti-malthusianisme et une hostilité marquée à la restriction des naissances dans le marxisme, dans la mesure où elles alimentent l’armée de la Révolution. Fort de ce
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Il existe un anti-malthusianisme et une hostilité marquée à la restriction des naissances dans le marxisme, dans la mesure où elles alimentent l’armée de la Révolution. Fort de ce constat, Jeannette Vermeersch, épouse de Maurice Thorez, reprend la doctrine marxiste et réfute les revendications des femmes en faveur de la contraception. Dans les années 1950-1955, le PC se bat pour l’accouchement sans douleur, mais combat, parallèlement, la contraception.

constat, Jeannette Vermeersch, épouse de Maurice Thorez, reprend la doctrine marxiste et réfute les revendications des femmes en faveur de la contraception. Dans les années 1950-1955, le PC se bat pour l’accouchement sans douleur, mais combat, parallèlement, la contraception. L’affaire Derogy, du nom d’un militant communiste auteur d’un livre, Des enfants malgré nous (1956), est à cet égard révélatrice de l’état d’esprit qui sévit alors au sein de cette famille politique. Véritable plaidoyer en faveur de la liberté en matière de propagande contraceptive et de vente des produits contraceptifs, l’ouvrage est écrit de la main d’un homme qui se dit convaincu que les prolétaires ont eu des enfants malgré eux. Ce qui produit un véritable esclandre au sein de la famille communiste, soldé par le départ de Jacques Derogy. Lorsque Simone de Beauvoir a publié, en 1949, Le deuxième sexe, les comptes rendus de la presse partisane ont été naturellement critiques. Et ce, même si l’écrivain est, à l’époque, compagne de route du PC, au même titre que Jean-Paul Sartre. A. B.  : Dans les années 1970, la revendication de l’autonomie du sujet, du corps ou de la disposition de soi, est portée, principalement, par le mouvement social et des personnalités, intellectuels, juristes ou médecins. Cette «  deuxième vague  » du mouvement féministe est clairement portée par des minoritaires qui s’inscrivent dans

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le grand mouvement de libéralisation des mœurs. M. P.  : Oui. Ces mouvements sont d’ailleurs très autonomes. Pour la première fois, les «  intellectuelles » jouent un rôle central dans la prise de conscience des classes populaires en faveur de l’avortement. D’autant que la revendication est forte. Le procès de Bobigny, en octobre-novembre 1972, au cours duquel cinq femmes sont jugées, connaît alors un énorme retentissement et contribue à une évolution vers la dépénalisation de l’IVG. La défense est assurée par l’avocate, Gisèle Halimi. La pétition rédigée par Simone de Beauvoir, parue dans Le Nouvel Observateur du 5 avril, est signée par 343 femmes (« les 343 salopes ») qui affirment s’être fait avorter. Elles s’exposent ainsi à des poursuites pénales pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement. On sait comment Simone Veil, ministre de la Santé, réussit, grâce à son courage, à faire voter la loi dépénalisant l’IVG par une assemblée majoritairement hostile à une telle mesure. A. B.  : Ce combat est repris par les partis politiques de gauche qui feront aboutir, dans les années 1990, la revendication d’égalité politique avec le débat sur la parité. Sans doute, mais l’initiative n’est pas venue des partis de gauche, mais des féministes. Dans les années 1970-1990, elles avaient donné priorité au corps. « Le privé est politique  », disaient-elles, manifestant peu d’intérêt pour le parlement qui, pourtant, ne comptait guère plus de 6 à 7 % de femmes députées. Dans les années 1990, les choses changent, notamment sous l’impulsion de femmes engagées dans les instances européennes, telles Eliane Vogel-Polsky et quelques autres, qui soulignent les impasses de la politique d’égalité des chances en l’absence de représentation féminine. M. P. : L’ouvrage de Françoise Gaspard, Claude Servan-Schreiber et Anne Le Gall, Aux urnes, citoyennes ! (1992) marque un tournant. Elles défendent le principe de parité, en se livrant à

27 une critique sans concession de l’universalisme abstrait. Qu’est-ce que l’individu  ? Que mettonsnous derrière cette notion  ? Le plus souvent, un « mâle blanc » qui fait fi des minorités, et donc des femmes. La revendication paritaire a divisé les féministes, d’autant plus que certaines avançaient l’argument des qualités propres aux femmes dans la gestion des affaires publiques, insidieux retour à l’idée de nature. D’aucunes, telle Elisabeth Badinter, ont pointé le risque d’un communautarisme contraire à l’idéal républicain. De leur côté, les « paritaristes » refusent de réduire les femmes à une communauté. Il s’agit pour les femmes d’accéder pleinement à leur statut d’individu, d’être traitées comme des citoyennes à part entière. À travers ces échanges, on mesure à quel point la France est marquée par son histoire politique et les principes de la Révolution. A.  B.  : Y a-t-il une singularité du mouvement féministe  français  ? C’est ce que suggère Mona Ozouf qui a défendu, pour la caractériser, l’idée d’une «  complémentarité » des sexes et non d’une revendication seulement identitaire, plus forte dans les pays anglo-saxons. M. P. : Chaque féminisme possède sa singularité, dans la mesure où les caractères nationaux, non pas innés, mais construits au cours de longs processus historiques, sont forts. Il existe donc bien un féminisme français. De ce point de vue, je ne puis qu’être en accord avec Mona Ozouf. Je suis en revanche plus réservée sur l’idée d’une douce France où les relations entre les sexes seraient orchestrées par la courtoisie et la galanterie, modèle harmonieux opposé à une Amérique beaucoup plus rugueuse. La France est un pays relativement machiste où la bonne conscience républicaine se drape dans les plis de l’universalisme. L’histoire politique conditionne le style du féminisme. Mais, il y a d’autres traits singuliers. Par exemple, un taux d’activité des femmes ancien, élevé, lié en partie à une précoce restriction des naissances et aux besoins consécutifs du marché de l’emploi.

28 Tant et si bien que les femmes sont entrées assez tôt dans le monde du travail, tout en conservant leur autonomie. Ce que l’on ne retrouve au même titre ni en Angleterre, ni aux États-Unis. En Europe, les Françaises sont celles qui détiennent aujourd’hui à la fois le taux d’activité et de natalité le plus élevé. C’est encore une autre singularité française. A.  B.  : La réussite éducative des femmes est spectaculaire. La place de l’enfant et du couple évolue. Comment est-il possible, dans ces conditions, de caractériser la situation des femmes, au cours des vingt dernières années ? M. P. : Cette période a été marquée par une avancée considérable et une recomposition majeure du rôle des sexes. Le tout, dans un contexte marqué par une émancipation des femmes qui tient à la généralisation de la contraception. Laquelle a constitué un véritable habeas corpus, « notre corps, nous-mêmes », comme se plaisaient à le dire les féministes des années 1970. Il existe, toutefois, des limites à cette évolution qui tiennent à des raisons concrètes et abstraites. Elles résultent d’un mauvais partage des tâches domestiques. De ce point de vue, la situation évolue peu. Compte tenu du fort taux d’activité en France, les femmes ont moins de temps à consacrer à leurs activités civiques. L’écart salarial persiste également, pour deux raisons  : d’une part, parce qu’en dépit de leur brillante réus-

L’égalité des sexes  , les chemins du féminisme

site scolaire, les femmes ne jouissent pas d’une juste reconnaissance sur le plan social. Les métiers les plus prestigieux, les positions de pouvoir dans les administrations ou les entreprises sont attribués aux hommes, au prix d’inégalités récurrentes. La natalité constitue également un handicap structurel, les modes de garde des jeunes enfants étant insuffisants. Aujourd’hui encore, à compétences égales, l’écart salarial entre hommes et femmes s’élève à 12 %, en moyenne. Preuve qu’il existe bien un « salaire de statut ». Parallèlement, les inégalités politiques subsistent. Seules 18  % de femmes siègent ainsi au Parlement, où l’on voit que la Loi sur la parité n’a que peu changé les vieilles habitudes qui ont la vie dure. Ce qui démontre la difficulté à faire entrer dans les mœurs l’égalité des sexes dans le domaine politique. J’ajoute que dans 75 % des cas, les familles monoparentales sont dirigées par des femmes. En résumé, l’idée d’une hiérarchie des sexes ne s’est pas totalement dissipée des esprits. Dans l’inconscient collectif, subsiste l’idée d’une différence qui repose sur l’idée de nature et de corps. Françoise Héritier a parfaitement démontré l’idée de la force d’une structure hiérarchique. Ce changement de représentation symbolique est sans doute ce qu’il y a de plus difficile à vaincre. Il reste beaucoup à faire dans ce domaine. L’histoire n’est pas finie. A.  B.  : Comment jugez-vous l’action des Femen qui revisite tous les stéréotypes entre « féminin » et « masculin » ? Cette action ne renoue-t-elle pas avec les mouvements féministes radicaux des années 1970-1980 ? S’agit-il d’un épiphénomène ou ne faut-il pas y voir autre chose ? M. P. : Ce mouvement est né en Ukraine où le pouvoir est machiste. Il s’appuie sur l’Église orthodoxe qui, en Russie, a condamné et emprisonné les Pussy Riot. Les Femen ont donc employé des méthodes radicales pour protester contre un patriarcat particulièrement archaïque. Sans compter qu’il existe un très fort taux de prostitu-

Aujourd’hui encore, à compétences égales, l’écart salarial entre hommes et femmes s’élève à 12 %, en moyenne. Preuve qu’il existe bien un « salaire de statut ». Parallèlement, les inégalités politiques subsistent. Seules 18 % de femmes siègent ainsi au Parlement, où l’on voit que la Loi sur la parité n’a que peu changé les vieilles habitudes qui ont la vie dure. Ce qui démontre la difficulté à faire entrer dans les mœurs l’égalité des sexes dans le domaine politique.
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Trois perspectives
Si le féminisme, aujourd’hui, ne semble pas aussi puissant qu’il le fut autrefois, il n’en demeure pas moins d’une grande richesse. Il existe des forces de renouvellement chez les jeunes qui l’expriment autrement, tels Osez le féminisme ou Ni putes ni soumises. La voix des filles des banlieues a trouvé là un véritable espace d’expression qui requiert toute notre attention. C’est aussi que d’une certaine manière, le féminisme a gagné, la société ayant absorbé une partie de ses revendications.

29 et original. Il nous faut donc réfléchir aux modes de représentation de ce mouvement. Le film de Caroline Fourest est à cet égard fort intéressant. Il y a là une beauté esthétique qui ne sert pas à séduire, mais à faire valoir des revendications importantes. Soyons attentifs à ce mouvement. Encore un mot. Si le féminisme, aujourd’hui, ne semble pas aussi puissant qu’il le fut autrefois, il n’en demeure pas moins d’une grande richesse. Il existe des forces de renouvellement chez les jeunes qui l’expriment autrement, tels Osez le féminisme ou Ni putes ni soumises. La voix des filles des banlieues a trouvé là un véritable espace d’expression qui requiert toute notre attention. C’est aussi que d’une certaine manière, le féminisme a gagné, la société ayant absorbé une partie de ses revendications. Il lui faut donc se renouveler dans ses analyses et ses perspectives, être capable de proposer des réflexions, des alternatives et des projets pour tous.

tion en Russie et en Ukraine. Ce qui signifie, en clair, que les hommes font peu de cas de la condition féminine. L’idée de se servir de son corps comme d’un support et d’y apposer des inscriptions politiques, d’en faire une banderole, revêt un sens symbolique fort. Ce phénomène est à la fois insolite

Irène Théry
est directrice de recherches à l’EHESS. Elle vient de publier Des humains comme les autres. Bioéthique, anonymat et genre du don, Paris, Les éditions de l’EHESS, 2010, et Mariage des personnes de même sexe et filiation : le projet de loi au prisme des sciences sociales, Paris, Les éditions de l’EHESS, 2013.

« Le mariage aujourd’hui n’est plus le fondement de la “vraie famille”, c’est devenu une institution du couple. »

a revue socialiste  : En l’espace d’un siècle, la condition de la femme a évolué avec une rapidité exceptionnelle. Comment comprendre cette accélération  ? Et malgré cette évolution, quels sont les problèmes qui demeurent ? Irène Théry  : Ce qui s’est produit au cours des années 1960 ne peut se comprendre que si l’on se replace dans une perspective de plus long terme. En 1989, dans le cadre du bicentenaire de la Révolution française, j’ai été amenée à travailler sur la période allant de 1787, date à laquelle Louis XVI signe l’édit de Versailles qui consacre juridiquement la présence des protestants dans la société française, à 1804, année de l’adoption du Code Napoléon. J’ai considéré comme un tout cette période habituellement scindée en deux par les historiens et les juristes. Durant ce laps de temps très bref, nous sommes passés d’une société fondée sur un principe de complémentarité hiérarchique traditionnelle – «  holiste  » selon le langage de

L

l’anthropologue Louis Dumont – à une société individualiste démocratique, caractérisée par la séparation du politique et du religieux et l’affirmation des droits de l’homme. Mais à l’intérieur de ce cadre, la grande question est qu’on a maintenu au plus haut des institutions juridiques et politiques, un principe de complémentarité hiérarchique des sexes. La hiérarchie n’est pas la même chose que l’inégalité, c’est « l’englobement de la valeur contraire » : il y a certes une valeur du féminin, mais le masculin est la valeur englobante. Le paradoxe est que, dans le domaine des relations sexuées, la société moderne ne se contente pas de prolonger le passé, elle semble aggraver la situation antérieure. Dans la société d’Ancien régime, la complémentarité hiérarchique des sexes était inscrite dans le principe hiérarchique encore plus englobant des ordres de naissance. Une femme aristocrate se trouvait certes dans une relation de subordination hiérarchique aux hommes de la noblesse, mais elle-même était en position de

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« Le mariage aujourd’hui n’est plus le fondement de la “vraie famille” »

supériorité par rapport à tous les hommes d’une « caste » inférieure à la sienne. En contraste, le principe « les hommes naissent libres et égaux en droit » fait du sexe un critère universel  : du coup, toutes les femmes, quelle que soit leur origine sociale, sont par principe des subordonnées à tous les hommes, comme le montre très clairement le droit qui parle de « l’homme » et « la femme » en général. La nouvelle complémentarité hiérarchique des sexes est bâtie autour du mariage civil, la seule institution que les philosophes des Lumières aient considérée comme fondée sur la nature humaine elle-même, avant tout contrat social… C’est la raison pour laquelle par exemple seul l’homme a le droit de vote : il représente non seulement lui-même mais aussi son épouse et ses enfants (1848 : fin du suffrage censitaire). À partir des années 1960, démarre ce qu’on pourrait appeler la seconde révolution démocratique  : celle de l’égalité de sexe. Le principe hiérarchique déjà supprimé dans le droit politique (1945  : le droit de vote des femmes) est enfin contesté en son cœur  : le droit de la famille. En touchant à l’institution-pivot de toute cette organisation, le mariage, on s’attaque au principe du partage sexué des rôles qui organisait toute la société. On n’en prend pas la mesure immédiatement. Nous commençons aujourd’hui à peine à percevoir l’ampleur de cette révolution, qu’on peut dire « anthropologique » au sens où nos conceptions de ce que sont un homme, une femme, un être humain, le lien social, le rapport

À partir des années 1960, démarre ce qu’on pourrait appeler la seconde révolution démocratique : celle de l’égalité de sexe. Le principe hiérarchique déjà supprimé dans le droit politique (1945 : le droit de vote des femmes) est enfin contesté en son cœur : le droit de la famille. En touchant à l’institutionpivot de toute cette organisation, le mariage, on s’attaque au principe du partage sexué des rôles qui organisait toute la société.
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public/privé, la parenté sont interrogées. C’est cela que j’ai appelé le démariage  : la seule institution considérée comme « nécessaire » et laissée à part du contrat social (supposée être ancrée dans la nature, à travers laquelle la vie sociale était édifiée, la place des hommes et celle des femmes et leur rôle respectif fixés) devient une question de conscience personnelle. À chacun de dire s’il veut se marier ou non, se démarier ou non. Tout est alors à rebâtir. En critiquant une certaine conception du couple marié indissoluble comme fondement de la société, on rejette le principe de complémentarité hiérarchique des sexes. Il faut alors construire une autre forme d’organisation des relations sociales et imaginer les institutions de la liberté et de l’égalité de sexe, comme on l’a fait pour les institutions politiques en général après la première révolution démocratique. Tant que l’on considérera que c’est aux femmes de trouver personnellement les moyens de concilier les différents rôles qu’elles ont désormais le « droit » de jouer, nous serons en deçà de l’enjeu… au risque de creuser un fossé terrible entre les femmes privilégiées, les «  gagneuses  », et celles qui peuvent se vivre comme les flouées du changement. Les flouées seront d’abord les plus pauvres des femmes issues des milieux populaires. Dans le passé, les valeurs n’étaient pas démocratiques, mais il y avait des valeurs : les femmes étaient subordonnées mais elles n’étaient pas sans pouvoir, sans autorité, sans protection enfin. Quand les anciennes solidarités familiales sont mises en question, les femmes peuvent avoir le sentiment qu’elles ont perdu ce que leur mère avait, sans gagner l’équivalent, voire en perdant au change  : pensons à la pauvreté des femmes chefs de familles monoparentales… L.  R. S.  : Comment ce bouleversement se traduit-il au quotidien dans le couple ? I.  T : Le couple est le cœur du système qui s’est mis en place après la Révolution française. Au XIXe siècle et jusqu’au milieu du XXe, il n’y avait de famille que dans le mariage. Le principe était que le gouvernement de la famille, c’était l’homme. Il devait protection à l’épouse et aux enfants. Il

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Tant que l’on considérera que c’est aux femmes de trouver personnellement les moyens de concilier les différents rôles qu’elles ont désormais le « droit » de jouer, nous serons en deçà de l’enjeu… au risque de creuser un fossé terrible entre les femmes privilégiées, les « gagneuses », et celles qui peuvent se vivre comme les flouées du changement. Les flouées seront d’abord les plus pauvres des femmes issues des milieux populaires.

33 parce que le mariage offre la garantie d’un statu quo, mais parce qu’il parviendra à renouveler sa conversation au cours du temps. Si la conversation disparaît, s’il n’y a plus d’échange, si l’on ne peut plus se disputer, s’écouter, le couple meurt. L’ancien modèle c’était « avec deux, ne faire qu’un »… sous l’égide du mari  ; l’idéal contemporain c’est « avec un et un faire deux », sachant que le duo recherché est plus qu’une somme… Pour faire un duo, il faut deux voix différentes, autonomes, mais qui doivent s’écouter, tenter de s’harmoniser. Il s’agit d’un nouvel idéal très exigeant qui comporte des risques radicalement nouveaux. Le risque de l’ancien modèle, c’était le joug conjugal  : devoir rester ensemble alors qu’on ne s’aime plus… Le risque aujourd’hui est totalement inversé  : c’est l’abandon. Entre 18 et 30 ans, les jeunes gens ont acquis la possibilité de vivre en couple de manière non nécessairement durable. Mais lorsque le couple durable s’engage, dès qu’il y a une rupture et en particulier en présence d’enfants, c’est un drame au moins pour un des deux partenaires. Que nous voulions courir ce risque, on le comprend : il fait partie du sens que l’on donne à l’engagement. Mais pour les femmes, cela se double du risque de l’appauvrissement. Pour les hommes, du risque de perdre le lien aux enfants. Il faut réfléchir sérieusement à tout cela. Aux États-Unis, on

n’avait donc pas que des droits, il avait aussi des devoirs. Mais elle lui devait obéissance et leurs droits étaient drastiquement inégaux. Au plan de la sexualité et de la procréation, le mariage séparait les femmes en deux catégories, d’une façon sans équivalent chez les hommes  : d’un côté les dignes épouses et honorables mères de famille ; de l’autre les filles perdues, prostituées, filles-mères… Une de mes arrière-grands-mères était une lavandière  ; selon le « récit familial », elle fut mise enceinte par son patron. C’était d’une grande banalité à la fin du XIXe siècle. Il lui était impossible d’exiger quoi que ce soit du père de son enfant. Hors du mariage, la recherche en paternité était interdite. La responsabilité reposait uniquement sur les femmes qui devaient «  sauvegarder leur honneur  ». Tout le drame de la bâtardise et des abandons d’enfants se noue là. Dans le mariage, l’idéal du couple holiste était celui des contes de fée : « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants  ». Avec le mariage, la quête amoureuse se termine, on se case. La succession des enfants est le but, qui suppose que le couple reste ensemble quoi qu’il arrive. Dans un tel couple hiérarchique, il n’y a pas de vraie conversation possible puisque par principe l’homme (seul titulaire de la puissance maritale et paternelle) a le dernier mot. Avec la seconde révolution démocratique, un immense changement advient  : la femme devient une interlocutrice de l’homme. L’idéal d’un couple égalitaire est d’affronter le temps non plus

Dans le mariage, l’idéal du couple holiste était celui des contes de fée : « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ». Avec le mariage, la quête amoureuse se termine, on se case. La succession des enfants est le but, qui suppose que le couple reste ensemble quoi qu’il arrive. Dans un tel couple hiérarchique, il n’y a pas de vraie conversation possible puisque par principe l’homme (seul titulaire de la puissance maritale et paternelle) a le dernier mot. Avec la seconde révolution démocratique, un immense changement advient : la femme devient une interlocutrice de l’homme.

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« Le mariage aujourd’hui n’est plus le fondement de la “vraie famille” »

Auparavant, il n’y avait de vraie filiation que dans le mariage, d’où l’opposition entre enfants légitimes et enfants naturels, et l’interdiction de recherche en paternité. Le mariage donnait un père aux enfants que les femmes mettaient au monde. La présomption de paternité en était le cœur. Le géniteur était nécessairement le mari. C’était évidemment une fiction mais tout était fait pour que chacun adhère à ce récit.

divorce de moins en moins dans les classes les plus aisées (sauf le show-bizz) mais massivement chez les plus fragiles. Cela semble indiquer que lorsqu’une société prend conscience d’un risque, elle travaille à s’en prémunir et s’adapte. Mais comment faire pour que ce ne soit pas un privilège des plus aisés ? Lorsqu’il y a séparation, comment fait-on pour qu’elle soit synonyme de progrès pour tous  ? D’où les débats sur la garde alternée, les problèmes des familles monoparentales, l’implication des hommes dans l’éducation des enfants, etc. Enfin, à présent que le couple s’est détaché de l’ancienne image liant le couple hiérarchique à la procréation, on comprend que deux hommes ou deux femmes qui s’aiment forment un couple et peuvent légitimement avoir accès au mariage. Le mariage aujourd’hui n’est plus le fondement de la « vraie famille », c’est devenu une institution du couple. L. R. S. : Et quelles conséquences ce changement majeur entraîne-t-il pour la filiation ? I.  T. : Auparavant, il n’y avait de vraie filiation que dans le mariage, d’où l’opposition entre enfants légitimes et enfants naturels, et l’interdiction de recherche en paternité. Le mariage donnait un père aux enfants que les femmes mettaient au monde. La présomption de paternité en était le cœur. Le géniteur était nécessairement le mari. C’était évidemment une fiction mais tout était fait pour que chacun adhère à ce récit. La virginité des jeunes filles alors que les hommes faisaient leur initiation sexuelle hors du mariage, la fidélité, la punition de
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l’adultère féminin infiniment plus lourde que celle de l’adultère masculin : tout allait ensemble. Mais en contrepartie, les femmes et les enfants bénéficiaient de la protection du mari. En dehors du mariage, s’il existait un lien mère-enfant, l’enfant n’avait en revanche pas de père. En outre, il n’entrait pas non plus dans la famille de sa mère. Il n’héritait pas de ses grands-parents. Une «  fille-mère  » était une femme qui devenait mère alors qu’elle n’était encore qu’une fille, c’est-à-dire qu’elle n’était pas passée de la famille de son père à celle de son mari. Pour que celle qui avait fauté ne prive pas les enfants légitimes de l’argent de la famille, l’enfant naturel était donc privé d’héritage. On trouvait alors normal que l’enfant porte dans son statut les « fautes » de ses parents. La mise en cause du modèle matrimonial entraîne l’égalisation du statut des enfants nés hors mariage et de celui des enfants nés dans le mariage. La réforme de 1972 qui a établi le principe d’égalité entre les enfants naturels et légitimes est une réforme capitale. Au temps du démariage, ce qui divisait la société entre honneur et honte, jour et nuit, spécialement pour les femmes et les enfants, disparaît. Et en 2005, la distinction entre filiation naturelle et légitime est supprimée et il y a aujourd’hui une seule filiation, avec les mêmes droits, devoirs et interdits pour tous. Une révolution immense  ! Paradoxe  : elle est tellement consensuelle que beaucoup de gens ne la voient pas… Alors que du point de vue du couple, le mouvement va vers plus de diversité – mariés ou

Au temps du démariage, ce qui divisait la société entre honneur et honte, jour et nuit, spécialement pour les femmes et les enfants, disparaît. Et en 2005, la distinction entre filiation naturelle et légitime est supprimée et il y a aujourd’hui une seule filiation, avec les mêmes droits, devoirs et interdits pour tous. Une révolution immense ! Paradoxe : elle est tellement consensuelle que beaucoup de gens ne la voient pas…

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non, unis ou séparés, hétéros ou homos –, du point de vue de la filiation, c’est le mouvement inverse qui s’est imposé, celui de l’unification. La filiation naturelle a acquis tous les droits qui autrefois étaient le privilège de la filiation légitime. La loi de 1972 qui permet de détacher les enjeux de couple et les enjeux de filiation est majeure dans la mesure où elle fait de la filiation l’axe d’un droit commun de la famille. Une filiation idéalement inconditionnelle et indissoluble : désormais, s’il y a un lien qui est considéré comme ne devant jamais se terminer quoiqu’il arrive, qui échappe à toute logique élective, qui est assuré à l’avance, c’est le lien de filiation. Il est investi de toutes nos attentes de sécurité et de stabilité dans un monde où l’on peut tout perdre  : son amour, son travail, sa maison… Mais il est une réforme de la filiation qui est encore inachevée : c’est celle qui va maintenant introduire une forme de pluralité au sein de ce lien commun à tous, en reconnaissant qu’il y a diverses façons de l’établir. Traditionnellement, l’idéal matrimonial de la filiation c’était « Un seul père, une seule mère, pas un de moins, pas un de plus ». Chacun des parents devait être à la fois le géniteur ou la génitrice, le parent éducateur, et le parent au sens du droit. Ainsi, le christianisme n’a jamais été favorable à l’adoption : si les parents étaient défaillants, il existait la parenté spirituelle incarnée par les parrains et les marraines. La Révolution a promu l’adoption, mais uniquement de majeurs, et l’adoption d’enfant s’est donc développée très tardivement, surtout depuis l’adoption plénière créée en 1966. Le problème est qu’en référence à l’idéal matrimonial « un seul père une seule mère », on l’a pensée comme une seconde naissance, sur le modèle de la procréation. Ainsi, certains parents ne disaient-ils pas aux enfants qu’ils ont été adoptés… Ce n’est que très récemment que l’on comprend que devenir parent par adoption, c’est devenir le parent d’un enfant qui a déjà une histoire, qui a déjà vécu une naissance et un abandon. De plus en plus on valorise l’adoption pour elle-même, pour ce qu’elle est vraiment. C’est une donnée fondamentale pour comprendre les débats sur l’adoption par les gays

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De plus en plus on valorise l’adoption pour elle-même, pour ce qu’elle est vraiment. C’est une donnée fondamentale pour comprendre les débats sur l’adoption par les gays et lesbiennes. Si les opposants au mariage pour tous affirment que permettre l’adoption plénière par deux femmes ou deux hommes ce sera « mentir » aux enfants sur leur naissance, c’est qu’ils ont une conception pseudo-procréatrice, totalement désuète, de l’adoption.

et lesbiennes. Si les opposants au mariage pour tous affirment que permettre l’adoption plénière par deux femmes ou deux hommes ce sera « mentir » aux enfants sur leur naissance, c’est qu’ils ont une conception pseudo-procréatrice, totalement désuète, de l’adoption. Au-delà, je propose de sortir des malentendus actuels en distinguant plus clairement la filiation en tant qu’elle est un lien institué, et les trois modalités de son établissement. Le pluralisme s’applique ainsi à ces dernières. – Première modalité d’établissement, l’engendrement pro créatif  : « je veux endosser le statut de parent parce que j’ai fait cet enfant ». À gauche aujourd’hui, on se méfie du « biologique » que l’on assimile au passé. Mais cela a du sens et beaucoup de valeur de faire un enfant, et ce serait incroyable que la gauche se condamne à disqualifier ce qui est « la » grande affaire de millions de nos contemporains, peu importe leurs idées politiques ! Le passé renvoie au modèle matrimonial au sein duquel le lien de sang n’était valorisé que dans le cadre du mariage, non en dehors et avec une asymétrie féroce entre les sexes à ce sujet. C’est cela qui fait problème, pas la procréation en soi, ne confondons pas tout ! – Deuxième modalité, l’adoption  : «  je me reconnais parent de cet enfant que je ne prétends pas avoir fait, parce que je l’ai adopté ». Il faut absolument valoriser, en tant que telle, cette façon de devenir parent, sans avoir à passer par une

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pseudo-procréation. L’intérêt de l’enfant est que l’on ne maquille pas son histoire et qu’il puisse s’il le souhaite, la connaître. L’accès aux origines ne concerne pas la filiation et ne devrait pas inquiéter. – Enfin, la troisième modalité est l’engendrement avec tiers donneur. Dans ce cas, le couple où l’un des deux procrée et l’autre pas, a recours à une troisième personne, à travers un don de sperme, d’ovocyte, d’embryon, ou de gestation (dans les pays qui l’autorisent). Le problème du modèle bioéthique français, est qu’au lieu d’instituer cet engendrement « à trois » en respectant sa spécificité, il oblige le droit à le maquiller en procréation charnelle à deux et à établir des filiations falsifiées. Pour sortir des imbroglios actuels, il faut commencer par décrire les parts respectives de chacun dans ces cas. C’est pour cela que je propose de faire la distinction entre « procréation » – transmettre la vie biologiquement - et « engendrement » – permettre la naissance d’un enfant. Le sens du don, c’est de procréer mais non pas d’engendrer. La vie passe par le donneur, mais il n’est pas celui qui a voulu la naissance. L’un des parents procrée et engendre. Quant au parent stérile, il engendre bel et bien l’enfant, bien qu’il ne procrée pas… Tout le débat actuel tourne sans le savoir autour de la convention par laquelle les futurs parents s’engagent devant un juge à devenir les parents de cet enfant. Cette convention est indispensable pour

que les médecins entament le processus d’AMP. Mais la convention est secrète ! C’est ainsi que la loi bioéthique de 1994 a validé un modèle pseudo-pro créatif où tout est fait pour faire passer le père stérile pour le géniteur. Les couples hétérosexuels sont incités à mentir. En réalité, le système bioéthique français légitime sans s’en rendre compte un modèle familial très traditionnel et une conception patriarcale de la filiation. À mon sens, il faut rompre avec cette logique désuète. Nous devons assumer qu’un enfant puisse naître d’un don d’engendrement avec un tiers, c’est-à-dire de la coopération d’un couple qui seul ne peut devenir parent et d’un donneur  : cela suppose de sortir celui-ci de l’ombre en tant que donneur d’engendrement et non en tant que parent potentiel. Et de comprendre qu’un couple peut engendrer ensemble un enfant sans le procréer ensemble. Les lesbiennes souhaitent pouvoir le faire. On peut d’autant plus le comprendre qu’elles, au moins, ne sont jamais tentées de maquiller cette procréation avec un tiers donneur en une procréation par elles deux. L. R. S. : Que pensez-vous de la GPA ? I.  T. : La GPA provoque une grande division au sein du mouvement féministe. Le vrai problème est que le modèle français n’accorde aucune valeur réelle au don d’engendrement, à cet acte humain consistant à donner de sa capacité procréatrice pour que d’autres deviennent parents. Il s’agit d’un modèle purement masculin, celui du don de sperme organisé par des hommes pour les hommes. On fait comme si le don n’avait pas eu lieu car on imagine que si le donneur sortait de l’ombre, il menacerait le père. Mais pourquoi ? Nous avons très peu de dons d’ovocytes en France, justement parce que la rétribution morale est inexistante. Dans la conception française du don, on procure du matériel de reproduction aux médecins. Une femme ne peut même pas donner pour sa sœur ou une amie. Or, la rétribution se situe avant tout dans les yeux de ceux qui reçoivent le don. En l’absence de ce « retour », le don féminin, a fortiori de gestation, semble inenvisageable dans le système français. Mais je dois

Le vrai problème est que le modèle français n’accorde aucune valeur réelle au don d’engendrement, à cet acte humain consistant à donner de sa capacité procréatrice pour que d’autres deviennent parents. Il s’agit d’un modèle purement masculin, celui du don de sperme organisé par des hommes pour les hommes. On fait comme si le don n’avait pas eu lieu car on imagine que si le donneur sortait de l’ombre, il menacerait le père.
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Trois perspectives
Derrière le mot GPA, on a rassemblé les situations les plus opposées, c’est ça qui est grave. Bien sûr, il y a des cas où il n’y a aucune relation, où la gestatrice est instrumentalisée, où tout n’est qu’exploitation et misère, c’est horrible, personne ne le nie. Mais il se trouve qu’il y a aussi des cas contraires, où tout se joue dans la relation entre la gestatrice, sa famille, ses enfants, et le couple demandeur. Dans ces cas, des femmes parfaitement autonomes donnent un sens profond au geste de porter pour autrui, au cœur d’une aventure humaine dont je connais des exemples magnifiques.

37 instrumentalisée, où tout n’est qu’exploitation et misère, c’est horrible, personne ne le nie. Mais il se trouve qu’il y a aussi des cas contraires, où tout se joue dans la relation entre la gestatrice, sa famille, ses enfants, et le couple demandeur. Dans ces cas, des femmes parfaitement autonomes donnent un sens profond au geste de porter pour autrui, au cœur d’une aventure humaine dont je connais des exemples magnifiques. Ce qui me frappe dans le débat bioéthique français tel qu’il a été imposé par les médecins, c’est la défiance à l’égard des patients et l’aspect tutélaire  : les médecins savent, ils sont les garants de la morale familiale, mais pas les gens ordinaires. Il nous faut dépasser ce moment paternaliste et énoncer les conditions pour que l’on puisse parler de GPA éthique. Ce qui est déterminant, c’est que l’on puisse raconter aux enfants une histoire qui ait un sens. Par ailleurs, le débat sur l’argent me paraît très mal posé, d’où cette comparaison avec la prostitution. Notre conception du don est chrétienne  : oblative, quasi sacrificielle. Mais quand vous portez un enfant pour autrui dans un cadre éthique, il ne me paraît pas choquant qu’il y ait une compensation financière, même importante. L’argent est un équivalent général dans le discours et peut être utilisé comme contre-don, s’il complète les relations. La GPA révèle que refuser aux donneurs ce contre-don qu’est le bonheur qu’ils ont créé, c’est en fait refuser qu’un lien social d’un type nouveau puisse se créer entre donneurs, receveurs, et enfants, pour le plus grand bénéfice de ces derniers.

vous dire qu’à mon avis, ce que Sylviane Agacinsky a écrit dans Corps en miettes est un drame pour le féminisme, parce qu’elle assène des certitudes sans s’informer des situations concrètes. Selon elle, porter l’enfant d’une autre ne peut avoir de sens. Une femme ne pourrait faire ce geste que poussée par la misère. Elle assimile la GPA à de la prostitution. Et moi j’ai rencontré des gestatrices qui m’ont dit : « Rien ne m’a autant valorisée dans ma vie que de porter ce bébé, à part mes propres enfants ». Ce qui donne sens au don, c’est le contre-don qui prend la forme du bonheur procuré aux parents. Derrière le mot GPA, on a rassemblé les situations les plus opposées, c’est ça qui est grave. Bien sûr, il y a des cas où il n’y a aucune relation, où la gestatrice est

Ministres des Droits des femmes

Yvette Roudy
a été ministre des Droits de la femme de 1981 à 1986.

« Il est toujours possible de former les femmes et de les préparer aux responsabilités »

a Revue socialiste  : S’il fallait dater votre engagement pour les droits des femmes, à quand remonteriez-vous ? Yvette Roudy : Il faudrait remonter bien avant 1981. Bien avant la création du ministère des Droits de la femme. J’ai toujours été révoltée par l’injustice et notamment par celle dont les femmes étaient victimes. C’est pour cela que je me suis toujours sentie de gauche et féministe, sans toutefois militer au sein d’un parti. C’était les années 1960 et je n’étais pas la seule à être déçue par l’attitude des partis. C’est Colette Audry qui m’a réconciliée avec la politique. Elle m’a fait rencontrer Marie-Thérèse Eyquem et François Mitterrand. Je me suis aussitôt investie dans l’aventure mitterrandienne, une aventure vivante et fantastique. Nous avions un vrai leader pour qui rien n’était impossible. Au Mouvement démocratique féminin que nous avions créé, on travaillait beaucoup. La préparation politique que j’y ai acquise m’a été très utile par la suite. Parlementaire européenne, j’ai été à l’origine de la

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création d’une commission des Droits des femmes dont j’ai assuré la présidence. Cette commission existe encore. J’avais demandé son soutien à Simone Veil. J’ai organisé au Parlement un débat où tous les sujets ont été abordés, notamment celui de l’excision. La question de l’avortement y a également été évoquée. Ce débat a été un grand moment. Il a soulevé beaucoup de passions et d’émotion. Pour la première fois, j’ai fait l’expérience des pressions lourdes, celles de l’Église, des démocrates chrétiens, de tous ceux qui ne souhaitent pas que l’on parle du corps des femmes. L.  R. S.  : Et en 1981, vous êtes nommée ministre des Droits de la femme… Y. R. : Oui. Un ministère impulsé par François Mitterrand et Pierre Mauroy, tous deux conscients qu’il y avait beaucoup à faire en ce domaine. Mon expérience a retenu leur attention. J’avais été secrétaire nationale aux droits des femmes. J’avais écrit des livres, dont un préfacé par François Mitterrand. Je savais où je voulais aller.

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« Il est toujours possible de former les femmes et de les préparer aux responsabilités »

J’ai organisé au Parlement un débat où tous les sujets ont été abordés, notamment celui de l’excision. La question de l’avortement y a également été évoquée. Ce débat a été un grand moment. Il a soulevé beaucoup de passions et d’émotion. Pour la première fois, j’ai fait l’expérience des pressions lourdes, celles de l’Église, des démocrates chrétiens, de tous ceux qui ne souhaitent pas que l’on parle du corps des femmes.

L. R. S.  : Mais tout n’a pas été facile… En ce qui concerne l’IVG et la contraception, par exemple. Y. R. : En politique, rien n’est jamais facile. Pour ce qui est de l’IVG et de la contraception, François Mitterrand s’était prononcé dès 1965 pour le droit des femmes à disposer librement de leur corps. Quand, devenue ministre, j’ai posé la question du remboursement de l’IVG, ce n’était pas acquis. J’ai lancé une campagne d’information sur la contraception. J’avais l’appui de Lionel Jospin, alors premier secrétaire et celui de Colette Audry, membre du Comité directeur du parti. Parti qui à l’époque soutenait notre action. Pierre Mauroy était d’accord. J’ai plaidé devant le Président que c’était une question de justice, les femmes qui en avaient les moyens allant à l’étranger alors que les autres étaient livrées à un commerce infâme où elles risquaient leur vie. Je savais que le Président serait sensible à cet argument. L.  R. S.  : Comment une ministre peut-elle s’imposer face à l’administration ? Et notamment impulser des innovations ? Y. R. : L’administration est une grande dame très puissante qui considère que les politiques passent tandis qu’elle demeure. Qui pense parfois même qu’on peut se passer des politiques (comme le montre l’exemple belge). Les gouvernements de droite ont su placer dans tous les rouages des gens à eux. Difficile dans ces conditions d’innover.
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Aujourd’hui comme hier, les progressistes que nous sommes se heurtent à de l’inertie, à toutes sortes de pressions. J’ai quand même réussi à créer et soutenir les centres d’information des droits des femmes. Des lieux uniques qui s’adressent aux femmes les plus démunies, victimes de violences, où elles peuvent se renseigner sur leurs droits, où elles sont justement informées, où elles sont guidées. Tout cela, près de leur domicile. J’en aurais voulu un dans tous les départements, mais cela n’a pas été possible. Ces centres d’information remplacent pourtant efficacement les services de l’État et l’État le sait. C’est un argument à faire valoir. Quand j’ai été élue à Lisieux, j’ai souhaité créer un centre d’information pour répondre à un besoin. L. R. S. : Qu’en est-il aujourd’hui ? Y. R. : Ce que j’ai semé n’a pas complètement disparu. Ces centres d’information – il y en avait plus de 300 – continuent à exister en dépit des difficultés. Mais ils ne sont ni assez connus ni assez développés. Certaines régions et municipalités leur ont donné des moyens. À Nantes par exemple. Je pense qu’un état des lieux sur ces centres d’information des droits des femmes serait aujourd’hui opportun. L. R. S.  : Si vous deviez définir la politique qui a été la vôtre, que diriez-vous ? Y. R. : Je le ferais en deux mots  : information et formation. Il est toujours possible d’accompagner une loi par une campagne d’information. Je l’ai fait pour la contraception, je l’ai fait pour l’égalité professionnelle. Je me souviens d’un spot qui

Il est toujours possible d’accompagner une loi par une campagne d’information. Je l’ai fait pour la contraception, je l’ai fait pour l’égalité professionnelle. Je me souviens d’un spot qui comparait les obstacles rencontrés par un garçon et ceux, bien plus nombreux rencontrés par une fille. Ce spot est resté dans les esprits.

Ministres des Droits des femmes
comparait les obstacles rencontrés par un garçon et ceux, bien plus nombreux rencontrés par une fille. Ce spot est resté dans les esprits. Il est toujours possible de former les femmes et de les préparer aux responsabilités. Ce fut le cas pour les déléguées régionales formées par l’ENA au cours de sessions. Ce qui leur permettait de faire partie du cabinet de chaque préfet de région et d’y défendre leurs idées. L. R. S.  : Pourquoi la méfiance des mouvements féministes alors ? Y. R. : Cette méfiance existait bien avant 1981. Lors des manifestations pour l’IVG, nous, femmes socialistes, étions repoussées par des féministes qui pourtant défendaient la même cause. Elles se méfiaient de nous, elles se méfiaient de tout ce qui était institutionnel. Cela ne m’a pas empêchée de leur tendre la main. Je voulais que les associations féministes et féminines soient reconnues, reçues, consultées et respectées comme l’étaient les syndicats. J’ai voulu qu’elles soient subventionnées. « Si vous présentez un projet qui correspond à ce que nous voulons faire au ministère des Droits des femmes, leur ai-je dit, vous recevrez des aides financières ». Le Planning familial en a largement bénéficié. L. R. S. : Quelle était l’attitude des médias ? Y. R. : Les médias ricanaient. Quand j’ai convaincu Mitterrand qu’il fallait faire du 8 mars la journée de la femme, une sorte d’équivalent du 1er mai pour les travailleurs, et qu’une réception a été organisée à l’Élysée, les médias ont encore ricané. Mais pour moi, qui avais fait le discours du Président avec le secrétaire général de l’Élysée – ma feuille de route en somme – ce premier 8 mars fut un grand moment. Aujourd’hui les médias ne ricanent plus. Le 8 mars est l’occasion d’évoquer les questions qui concernent les femmes et ils en parlent bien. L. R. S.  : Toutes tes propositions de loi ontelles abouti ? Y. R. : Non. Une de mes propositions n’est pas

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Une de mes propositions n’est pas passée, c’est la loi anti-sexiste. Elle a été combattue par le puissant lobby des publicitaires puisqu’elle leur imposait de retirer leurs affiches à la première plainte d’une association. On m’a alors comparée à la reine Victoria. La plupart des ministres regardaient ailleurs, à part Huguette Bouchardeau qui me soutenait. Le texte est passé en conseil des ministres. Mais il n’a jamais été déposé sur le bureau du Parlement.

passée, c’est la loi anti-sexiste. Elle a été combattue par le puissant lobby des publicitaires puisqu’elle leur imposait de retirer leurs affiches à la première plainte d’une association. On m’a alors comparée à la reine Victoria. La plupart des ministres regardaient ailleurs, à part Huguette Bouchardeau qui me soutenait. Finalement, une association de femmes journalistes a proposé de faire une réunion publique au cours de laquelle j’ai pu présenter ma loi aux associations et à mes détracteurs. Ce qui a apaisé la situation. Les attaques ont cessé et le texte est passé en Conseil des ministres. Mais il n’a jamais été déposé sur le bureau du Parlement. Zapatero a depuis fait passer un texte en tous points semblable. L. R. S.  : Quel est votre point de vue sur le travail féminin, 30 ans après la loi sur l’égalité professionnelle ? Y. R. : Au Mouvement démocratique féminin, nous avions Marguerite Thibert, un personnage. Elle avait occupé de hautes fonctions au Bureau international du Travail. C’était une féministe d’une grande compétence sur la question du travail féminin. Elle nous avait convaincues de nous opposer au travail à temps partiel. C’est pourquoi, en dépit des pressions qui étaient fortes, j’ai refusé de mettre quoi que ce soit sur le temps partiel dans la loi sur l’égalité professionnelle. Puis en 1986, le ministère des Droits des femmes a été atomisé, et il y

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« Il est toujours possible de former les femmes et de les préparer aux responsabilités »

a une poussée terrible en faveur du temps partiel. Or, les femmes s’en rendent compte maintenant, le temps partiel est un piège dont on ne sort pas. Il y a deux catégories de femmes  : celles qui sont privilégiées en termes de culture et d’information et qui occupent des postes importants dans les entreprises. Appelons-les  : les femmes d’en haut. Et celles qui sont coincées dans un mi-temps, avec des enfants à charge et qui constituent les nouvelles poches de pauvreté de notre société  : les femmes d’en bas. C’est d’elles qu’il faut s’occuper. L. R. S. : Quel doit être selon vous le rôle du ministère des Droits de la femme au sein du gouvernement ? Y. R. : Le respect du droit des femmes est fondamental dans une société : c’est à cela que l’on reconnaît son degré de démocratie. La ministre doit disposer de l’écoute du Président et du Premier ministre. Son ministère doit être transversal. Il doit faire preuve de vigilance face aux « ennemis » des droits des femmes. A savoir, ceux qui sont hostiles à la parité et qui pensent, comme au XIXe siècle, que les femmes sont des « voleuses d’emplois ». À savoir aussi, toutes les églises, hostiles par principe aux droits des femmes.

L.  R. S.  : Une dernière question  : quelles mesures préconisez-vous ? Y. R. : Une réflexion doit être menée sur les centres d’études féministes dans les universités. Je souhaitais créer des universités féministes, mais cela n’a pas abouti. J’ai obtenu trois postes d’études féministes : un à Paris, un à Rennes, un autre à Toulouse. Tout n’a pas été détruit. À Toulouse, le projet a continué dans de bonnes conditions. Nous en avons célébré le 30e anniversaire il y a peu. Des centres d’études féministes devraient être créés dans toutes les régions ou dans toutes les universités.

Les femmes s’en rendent compte maintenant, le temps partiel est un piège dont on ne sort pas. Il y a deux catégories de femmes : celles qui sont privilégiées en termes de culture et d’information et qui occupent des postes importants dans les entreprises. Appelons-les : les femmes d’en haut. Et celles qui sont coincées dans un mi-temps, avec des enfants à charge et qui constituent les nouvelles poches de pauvreté de notre société : les femmes d’en bas. C’est d’elles qu’il faut s’occuper.

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Najat Vallaud-Belkacem
est ministre des Droits des femmes et porte-parole du gouvernement.

Une troisième génération des droits des femmes est en marche  !

a campagne présidentielle de 2012 a été marquée, à gauche, du côté du candidat socialiste, par l’ambition de l’égalité. L’égalité à tous les niveaux. L’égalité pour tous. Et en particulier pour toutes et tous. La défense des droits des femmes a toujours été un marqueur de la gauche, lorsque les premières ministres femmes ont été nommées sous le Front populaire par exemple. Lorsque Yvette Roudy a été la première ministre des Droits des femmes de François Mitterrand, elle a incarné la modernité dans les politiques des droits des femmes. Elle a montré que l’action revendicative peut aussi devenir une politique publique. «  Des perspectives nouvelles se sont imposées, en particulier au sein de toutes les forces porteuses du changement », disait François Mitterrand déjà le 8 mars 1982. « Cela ne suffit pas, bien sûr, à faire que les problèmes soient résolus. Mais cela

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constitue la base à partir de laquelle nous pouvons agir. Une première page a été écrite. Reste à remplir la seconde. Reste non seulement à renforcer les droits de la femme mais surtout à les faire passer dans les faits. » Il avait alors tracé l’ambition d’une politique visant non pas à traiter « spécifiquement » les femmes par rapport aux hommes, mais à inverser le cours d’une histoire – millénaire – de domination masculine. « Les objectifs sont simples à définir. Ils répondent aux exigences que manifestent les femmes d’aujourd’hui : autonomie, égalité et dignité. Pourquoi ces exigences ? Parce que la réalité sociale les contredit. Parce que, quels que soient les progrès réalisés, la situation de la femme dans notre société reste marquée par la dépendance, l’inégalité et le non-respect du droit de la personne. » Plus récemment, le gouvernement de Lionel Jospin a mené le combat de la loi sur la parité. À chaque grand épisode gouvernemental de la gauche, nous avons donc porté haut ce combat. 80 % des gens de gauche se disent féministes. Mais ne pensons pas pour autant que l’égalité est un sujet

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Notre gouvernement ne se contentera pas d’être le premier gouvernement paritaire de l’histoire de la République. Comme l’a indiqué le président Hollande le 7 mars 2013 « la liberté, l’égalité, la dignité des femmes est une cause universelle. C’est l’une des grandes causes qui fait que nous sommes la République française (…). Ce n’est pas l’engagement d’une journée, ce n’est même pas le combat d’une année (…) cette cause-là est la justification de tout mandat exercé au nom du peuple français et d’abord le mien ».

qui crée du consensus les yeux fermés. C’est un sujet de progrès, un sujet de combat, un sujet dans lequel le travail de conviction qui caractérise notre engagement doit sans cesse se poursuivre. Si nous sommes de gauche, c’est parce que nous refusons de considérer les inégalités comme une fatalité. Notre gouvernement ne se contentera pas d’être le premier gouvernement paritaire de l’histoire de la République. Comme l’a indiqué le président Hollande le 7 mars 2013 « la liberté, l’égalité, la dignité des femmes est une cause universelle. C’est l’une des grandes causes qui fait que nous sommes la République française (…). Ce n’est pas l’engagement d’une journée, ce n’est même pas le combat d’une année (…) cette cause-là est la justification de tout mandat exercé au nom du peuple français et d’abord le mien ». Le combat pour l’égalité ne souffre aucun répit, aucune pause. Mais il a besoin d’accélérations décisives et cela a toujours été la responsabilité des socialistes que de les organiser. L’égalité professionnelle, la liberté pour les femmes de disposer de leur corps, l’égal accès aux fonctions électives, l’émancipation personnelle, les droits civils et politiques. Autant d’étapes franchies qui ont garanti aux femmes une égalité de droits avec les hommes. Victor Hugo, au XIXe siècle évoquait tout ce que les femmes n’avaient pas  : le droit de propriété, le droit d’ester en justice, le droit de vote, l’instruction. C’était un « état violent » disaitLA REVUE SOCIAlIsTE N° 51 - 3E TrIMEsTrE 2013

il. A-t-on réellement aujourd’hui mis fin à cette violence ? Les femmes ont conquis leurs droits. Elles se sont battues pour cela. Les femmes et les hommes sont aujourd’hui libres et égaux en droits. Mais cette violence dont parlait Victor Hugo a-t-elle complètement disparu pour autant  ? Pas tout à fait… Une violence demeure aujourd’hui : celle de la domination masculine et de la multitude d’inégalités de fait qui y sont associées. La fameuse « loi des 20 % » est bien connue : 23 % de femmes seulement dans les conseils d’administration du CAC 40, 27 % d’écart entre les rémunérations des femmes et celles des hommes, 26 % de femmes à l’Assemblée nationale, mais 20 % des tâches domestiques seulement assurées par les hommes, 20 % d’hommes seulement qui travaillent à temps partiel. Le temps est venu de franchir une nouvelle étape dans l’élaboration d’une troisième génération de droits des femmes. Après les droits civiques reconnus à la Libération, après les droits économiques et sociaux des années 1970 et  1980, il s’agit désormais de définir les droits porteurs d’égalité réelle. Cette troisième génération des droits des femmes se construit dans toutes les institutions de la société : la famille, l’école, l’administration publique, le Parlement, l’entreprise. Elle commence dès l’école, dès le plus jeune âge, car elle commence par un changement des mentalités. Les stéréotypes sont omniprésents dans notre société. Ils peuvent sembler anecdotiques, mais en

Le temps est venu de franchir une nouvelle étape dans l’élaboration d’une troisième génération de droits des femmes. Après les droits civiques reconnus à la Libération, après les droits économiques et sociaux des années 1970 et 1980, il s’agit désormais de définir les droits porteurs d’égalité réelle. Cette troisième génération des droits des femmes se construit dans toutes les institutions de la société : la famille, l’école, l’administration publique, le Parlement, l’entreprise.

Ministres des Droits des femmes
réalité, ils sont véritablement à la racine des inégalités entre les femmes et les hommes. En penchant systématiquement en défaveur d’un sexe contre un autre, ces stéréotypes ferment des perspectives aux femmes, ils amenuisent leur confiance. Ils créent et entretiennent le sexisme et les discriminations. Ils sont le terrain sur lequel se nourrit une certaine forme de violence, parfois latente, parfois silencieuse, parfois visible, physique, sexuelle ou les deux. Nous savons que ces stéréotypes se construisent très tôt, dès la petite enfance. À l’école, certaines pratiques de classe, certaines façons d’interroger les élèves, de donner la parole, le plus souvent involontaires, ont des conséquences significatives sur les parcours scolaires, puis professionnels, des jeunes. Le paradoxe est connu : les filles ont de meilleurs résultats scolaires que les garçons mais leurs choix d’orientation – et plus encore les choix qui sont faits pour elles – demeurent très traditionnels et trop souvent restreints à quelques secteurs d’activité. D’une palette plus étendue, les parcours des garçons ne les détournent pas moins de certains domaines professionnels, considérés comme «  féminins  ». Alors que le taux d’accès au baccalauréat des filles est largement supérieur à celui des garçons (76,6 % pour les filles contre 66,8 % pour les garçons) elles ne représentent que 43,5  % des élèves inscrits en première année des classes préparatoires aux grandes écoles. Lutter contre ce paradoxe, c’est aussi créer les conditions pour permettre à notre système éducatif d’assurer la réussite de chacun. Mais si l’action à l’École est fondamentale, la lutte contre les stéréotypes concerne aussi bien d’autres champs, tels les médias, la publicité, le sport ou même la vie culturelle où les pratiques et les représentations conduisent trop souvent à donner une image dévalorisante de la femme ou ne permettent pas aux femmes d’exprimer leurs talents, à l’égal des hommes. Notre programme est de construire une société de l’égalité positive. C’est un travail d’éducation, de conviction et de réapprentissage des modes de vie que nous devons conduire. Ce travail se fait au quotidien à l’école, dans les médias, dans les entre-

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Nous inscrivons notre démarche dans une logique d’approche intégrée de l’égalité, logique que vient consacrer le projet de loi consacré à l’égalité entre les femmes et les hommes, dont les objectifs avaient été annoncés par le Président de la République à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes le 8 mars dernier : réformer le congé parental en le partageant mieux entre les mères et les pères ; lutter contre la précarité des femmes, notamment des femmes seules ; mieux protéger les femmes contre les violences et leur garantir une égale dignité dans la société ; concrétiser l’objectif constitutionnel de parité.

prises, les associations, les mouvements d’éducation populaire, les fédérations sportives… Nous devons mettre fin à ce décalage entre les lignes de la loi couchées sur le papier, qui énoncent pour les femmes les mêmes droits que pour les hommes et pour lesquelles mes aînées se sont tant battues, et la réalité. C’est pour combler ce fossé, ce hiatus, que nous devons continuer le combat aujourd’hui. C’est pourquoi nous inscrivons notre démarche dans une logique d’approche intégrée de l’égalité, logique que vient consacrer le projet de loi consacré à l’égalité entre les femmes et les hommes, dont les objectifs avaient été annoncés par le Président de la République à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes le 8 mars dernier  : réformer le congé parental en le partageant mieux entre les mères et les pères ; lutter contre la précarité des femmes, notamment des femmes seules  ; mieux protéger les femmes contre les violences et leur garantir une égale dignité dans la société ; concrétiser l’objectif constitutionnel de parité. Pour mettre en œuvre cette approche intégrée, les méthodes de travail du gouvernement ont évolué en profondeur. Une étude d’impact des projets de loi ou des grands projets de textes réglementaires est désormais systématiquement rédigée, qui en évalue les effets sur l’égalité entre femmes et

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hommes. Les ministres ont désigné auprès d’eux un haut fonctionnaire à l’égalité des droits et chargé l’un de leurs conseillers d’une fonction de référent. Ils ont participé à des actions de sensibilisation personnelle sur ces questions d’égalité. Notre pays n’a désormais plus rien à envier à des pays comme la Suède ou la Finlande dans sa capacité à faire valoir l’égalité dans toutes les procédures de travail du gouvernement, et à en faire un réflexe systématique de l’action publique. Depuis un an, les droits des femmes sont redevenus une politique publique, mais surtout une véritable priorité politique. Nous avons réinstallé un ministère des Droits des femmes. Le Parlement a adopté la loi sur le harcèlement sexuel à l’unanimité. Nous avons mis la question de l’égalité femmes hommes au cœur de la grande conférence sociale. Une feuille de route en commun avec les partenaires sociaux a été définie, dont la mise en œuvre est déjà engagée. L’égalité professionnelle est notre première priorité, pour lutter contre la précarité des femmes. Une procédure de contrôle systématique des dispositions relatives à l’égalité entre les femmes et les hommes au sein des entreprises a été instaurée, assortie d’instructions aux services de l’État. Les premières amendes sanctionnant les sociétés récalcitrantes viennent d’être prononcées. L’égalité n’est plus seulement dans les textes, elle est dans les faits. Un seuil minimal de temps de

Ce n’est qu’en luttant contre les stéréotypes dès le plus jeune âge que nous réussirons à lutter contre les inégalités à leur racine, afin de faire évoluer les mentalités. Le programme « ABCD de l’égalité » sera déployé dès la prochaine rentrée scolaire dans 10 académies, dans les classes de la maternelle jusqu’au CM2. La formation des enseignants comprendra désormais un module pour mieux prévenir les inégalités filles garçons. L’éducation à la sexualité sera enfin effective et généralisée.
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travail de 24 heures par semaine et des horaires en continu ont été prévus dans la loi relative à la sécurisation de l’emploi, pour limiter la précarité du temps partiel, notamment pour les femmes, qui sont les premières concernées par ce « travail en miettes ». Les heures complémentaires sont majorées dès la première heure. Pour lutter contre le « plafond de verre », un classement des entreprises du SBF 120, selon le degré de féminisation des instances de direction, est désormais publié chaque année. Un plan pour le développement de l’entreprenariat féminin a été mis en place pour que les femmes puissent disposer des mêmes chances que les hommes. Éduquer à l’égalité de la crèche à l’université ensuite. Car ce n’est qu’en luttant contre les stéréotypes dès le plus jeune âge que nous réussirons à lutter contre les inégalités à leur racine, afin de faire évoluer les mentalités. Le programme « ABCD de l’égalité » sera déployé dès la prochaine rentrée scolaire dans 10 académies, dans les classes de la maternelle jusqu’au CM2. La formation des enseignants comprendra désormais un module pour mieux prévenir les inégalités filles garçons. L’éducation à la sexualité sera enfin effective et généralisée. Le futur service national de l’orientation accordera une importance toute particulière à la mixité des formations et des métiers. Le projet de loi sur l’enseignement supérieur fera de la France le premier pays au monde à permettre la parité dans les organes de gouvernance des universités. Renforcer la protection des femmes contre les violences est également une forte priorité de notre action. Définition élargie, sanctions renforcées  : le harcèlement sexuel a été le premier projet de loi à avoir été voté par le Parlement. L’accueil des femmes victimes de violences a été renforcé  : des lieux d’accueil de jour ont été financés dans 62 départements, un tiers des 5  000 places d’hébergement d’urgence qui seront créées pendant le quinquennat sera dédié aux femmes victimes de violences. La Mission interministérielle contre les violences (MIPROF) que nous avons créée appréhende désor-

Ministres des Droits des femmes
Définition élargie, sanctions renforcées : le harcèlement sexuel a été le premier projet de loi à avoir été voté par le Parlement. L’accueil des femmes victimes de violences a été renforcé : des lieux d’accueil de jour ont été financés dans 62 départements, un tiers des 5 000 places d’hébergement d’urgence qui seront créées pendant le quinquennat sera dédié aux femmes victimes de violences. La Mission Interministérielle contre les violences (MIPROF) que nous avons créée appréhende désormais l’ensemble des violences faites aux femmes.

49 de formation des professionnels concernés par les violences faites aux femmes. Enfin, nous voulons que la parité gagne toute la société  : vie politique, sport, universités, fonction publique. Grâce à la réforme du scrutin binominal paritaire qui prendra effet dès 2014 pour les élections cantonales, les conseils généraux passeront de 13,5 % de femmes à 50 %. La féminisation des conseils municipaux progressera grâce à l’extension du scrutin de liste proportionnel aux communes de plus de 1  000 habitants. De la même manière, une plus juste représentation des femmes dans les fédérations sportives, les instances consultatives, les chambres de commerce ou encore les autorités administratives indépendantes est en cours. Notre gouvernement a un rendez-vous à tenir avec cette histoire qui, depuis le front populaire, remet pas à pas les femmes à égalité avec les hommes dans la société. Ce rendez-vous est celui de l’égalité.

mais l’ensemble des violences faites aux femmes. Elle est chargée de coordonner l’action du gouvernement contre toutes les formes de violence, dont la prostitution et la traite. Elle élabore un plan

À propos d’Olympe de Gouges

Olympe de Gouges

Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1791

I

l aurait été difficile de consacrer ce numéro à la situation des femmes, sans publier le texte célèbre d’Olympe de Gouges, rédigé en septembre 1791, demandant l’égalité politique et sociale pour les femmes. C’est le premier document à l’avoir fait dans l’histoire avec une telle ampleur. Calquée sur le modèle de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 27 août 1789, ce texte enflammé contrebat tous les préjugés de l’époque. Il marquait que la Révolution, évidemment décisive pour la démocratie naissante, oubliait les femmes dans son projet de liberté et d’égalité. On sent que c’était là le début d’un long combat. Il a fallu attendre 1944 pour que le droit de vote fût accordé aux femmes  ! On sait aussi que son auteure, qui militait en même temps contre la peine de mort (il fallut attendre plus longtemps encore pour son abolition), fut arrêtée et guillotinée en 1793. La lecture de ce texte n’en prend que plus de relief. Alain Bergounioux est directeur de la Revue socialiste

Texte
Homme, es-tu capable d’être juste  ? C’est une femme qui t’en fait la question  ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi  ? Qui t’a donné le souverain empire d’opprimer mon sexe  ? Ta force  ? Tes talents  ? Observe le créateur dans sa sagesse  ; parcours la nature dans toute sa grandeur, dont tu sembles vouloir te rapprocher, et donne-moi, si tu l’oses, l’exemple de cet empire tyrannique. Remonte aux animaux, consulte les éléments, étudie les végétaux, jette enfin un coup d’œil sur toutes les modifications de la matière organisée ; et rends-toi à l’évidence que je t’en offre les moyens  ; cherche, fouille et distingue, si tu peux, les sexes dans l’administration de la nature. Partout tu les trouveras confondus, partout ils coopèrent avec un ensemble harmonieux à ce chef-d’œuvre immortel. L’homme seul s’est fagoté un principe de cette exception. Bizarre, aveugle, boursouflé de sciences et dégénéré, dans ce siècle de lumières et de sagacité, dans

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Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1791

l’ignorance la plus crasse, il veut commander en despote sur un sexe qui a reçu toutes les facultés intellectuelles ; il prétend jouir de la Révolution, et réclamer ses droits à l’égalité pour ne rien dire de plus.

Article 2 Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de la Femme et de l’Homme  : ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et surtout la résistance à l’oppression. Article 3 Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation, qui n’est que la réunion de la Femme et de l’Homme : nul corps, nul individu, ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. Article 4 La liberté et la justice consistent à rendre tout ce qui appartient à autrui  ; ainsi l’exercice des droits naturels de la femme n’a de bornes que la tyrannie perpétuelle que l’homme lui oppose  ; ces bornes doivent être réformées par les lois de la nature et de la raison. Article 5 Les lois de la nature et de la raison défendent toutes actions nuisibles à la société : tout ce qui n’est pas défendu par ces lois, sages et divines, ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu’elles n’ordonnent pas. Article 6 La loi doit être l’expression de la volonté générale ; toutes les Citoyennes et Citoyens doivent concourir personnellement ou par leurs représentants, à sa formation ; elle doit être la même pour tous : toutes les Citoyennes et tous les Citoyens, étant égaux à ses yeux, doivent être également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leurs capacités, et sans autres distinctions que celles de leurs vertus et de leurs talents. Article 7 Nulle femme n’est exceptée  ; elle est accusée, arrêtée, et détenue dans les cas déterminés par la Loi. Les femmes obéissent comme les hommes à cette Loi rigoureuse.

Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne
À décréter par l’assemblée nationale dans ses dernières séances ou dans celle de la prochaine législature. Préambule Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la nation, demandent d’être constituées en assemblée nationale. Considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de la femme, sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d’exposer dans une déclaration solennelle, les droits naturels inaliénables et sacrés de la femme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés, afin que les réclamations des citoyennes, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la constitution, des bonnes mœurs, et au bonheur de tous… En conséquence, le sexe supérieur en beauté comme en courage, dans les souffrances maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être suprême, les Droits suivants de la Femme et de la Citoyenne. Article premier La Femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.
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À propos d’Olympe de Gouges
Article 8 La Loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu’en vertu d’une Loi établie et promulguée antérieurement au délit et légalement appliquée aux femmes. Article 9 Toute femme étant déclarée coupable ; toute rigueur est exercée par la Loi. Article 10 Nul ne doit être inquiété pour ses opinions mêmes fondamentales, la femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune  ; pourvu que ses manifestations ne troublent pas l’ordre public établi par la Loi. Article 11 La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de la femme, puisque cette liberté assure la légitimité des pères envers les enfants. Toute citoyenne peut donc dire librement, je suis mère d’un enfant qui vous appartient, sans qu’un préjugé barbare la force à dissimuler la vérité ; sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi. Article 12 La garantie des droits de la femme et de la Citoyenne nécessite une utilité majeure  ; cette garantie doit

55 être instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de celles à qui elle est confiée. Article 13 Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, les contributions de la femme et de l’homme sont égales  ; elle a part à toutes les corvées, à toutes les tâches pénibles ; elle doit donc avoir de même part à la distribution des places, des emplois, des charges, des dignités et de l’industrie. Article 14 Les Citoyennes et Citoyens ont le droit de constater par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique. Les Citoyennes ne peuvent y adhérer que par l’admission d’un partage égal, non seulement dans la fortune, mais encore dans l’administration publique, et de déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée de l’impôt. Article 15 La masse des femmes, coalisée pour la contribution à celle des hommes, a le droit de demander compte, à tout agent public, de son administration. Article 16 Toute société, dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de constitution ; la constitution est nulle, si la majorité des individus qui composent la Nation, n’a pas coopéré à sa rédaction. Article 17 Les propriétés sont à tous les sexes réunis ou séparés  ; elles ont pour chacun un droit lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité.

Nul ne doit être inquiété pour ses opinions mêmes fondamentales, la femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune ; pourvu que ses manifestations ne troublent pas l’ordre public établi par la Loi.

Catel Muller
est auteure de bande dessinée. Elle a consacé, avec José-Louis Bocquet, une « bio graphique » à Olympe de Gouges, en 2012, chez Casterman. Elle réalise en ce moment un portrait de Benoite Groult.

« La bande dessinée, elle aussi, peut faire évoluer la cause des femmes »

P

ourquoi Olympe de Gouges ?

L a  Revue socialiste  : Vous avez consacré une « bio graphique » à Olympe de Gouges. Comment avez-vous découvert cette grande figure humaniste et féministe et qu’est-ce qui a motivé votre choix ? Catel Muller  : José-Louis Bocquet et moi-même avons découvert Olympe de Gouges très jeunes  : nos mères étaient des lectrices de Benoite Groult, l’auteure d’Ainsi soit-elle, ce remarquable manifeste féministe publié en 1975. Le livre était dédié à Olympe dont nous ignorions tout à l’époque. Par la suite, nous avons réalisé un roman graphique consacré à Kiki de Montparnasse qui mettait en lumière une femme émancipée du XXe siècle, très célèbre dans les années 1920, et malheureusement oubliée depuis. Nous avons alors eu l’idée de travailler sur les « clandestines de l’histoire », c’està-dire sur des femmes peu connues aujourd’hui, mais qui par leur comportement ou leur œuvre ont marqué leur époque. Après le succès interna-

tional de cet ouvrage, nous avons souhaité créer une nouvelle « bio-graphique » consacrée à un personnage important pour la condition féminine. Cela nous a tout naturellement conduits à Olympe de Gouges, qui a laissé en France une trace indélébile avec sa déclaration des droits de la femme et de la citoyenne de 1791.

Pourquoi une « bio-graphique » ?
L. R. S.  : Qu’apporte, selon vous, le format BD au récit de la vie d’une femme telle qu’Olympe de Gouges  ? Quelle est la valeur ajoutée de votre travail par rapport à celui d’un historien ? C. M. : Notre bande dessinée est un roman graphique  : c’est un ouvrage épais, qui permet de retracer une histoire longue et complexe, ce qui n’est évidemment pas le cas des albums classiques en couleur de 48 pages par exemple. Il s’agit d’un vecteur très intéressant pour permettre à un très

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« La bande dessinée, elle aussi, peut faire évoluer la cause des femmes »

Nous avons réalisé un roman graphique consacré à Kiki de Montparnasse qui mettait en lumière une femme émancipée du XXe siècle, très célèbre dans les années 1920, et malheureusement oubliée depuis. Nous avons alors eu l’idée de travailler sur les « clandestines de l’histoire », c’est-à-dire sur des femmes peu connues aujourd’hui, mais qui par leur comportement ou leur œuvre ont marqué leur époque.

large public de découvrir une figure primordiale. Jusqu’ici, peu de gens s’étaient vraiment intéressés à Olympe  : elle avait été un peu enterrée par les historiens après sa mort sur l’échafaud en 1793, à l’exception de Benoite Groult et du chercheur Olivier Blanc dans les années 19801. Les travaux de cet historien appartiennent au registre scientifique, tandis que José-Louis Bocquet et moi-même sommes des conteurs. Nous utilisons la bande dessinée pour proposer une narration vive et visuelle. Pour autant, même si nous ne sommes pas historiens, notre biographie est très documentée. Tout ce qui est écrit est avéré. Tous les mots prêtés à Desmoulins, Voltaire, Rousseau, Mirabeau par exemple sont issus de leurs propres écrits. Notre travail consiste à mettre en scène. Ce qui compte pour nous, au-delà de la vérité, c’est la justesse.

personnages féminins que je croisais au gré de mes lectures : la Castafiore, Bécassine, Natacha Hôtesse de l’air… Les seuls personnages dans lesquels j’aurais pu me reconnaître étaient ceux de Claire Bretecher mais j’étais encore un peu jeune. Alors, en arrivant dans ce métier, j’ai eu envie de créer des personnages qui me ressemblaient ou auraient pu me ressembler si j’avais été encore une enfant. J’ai illustré les aventures d’une pré-ado, Marion, pour le magazine Je bouquine de Bayard, aujourd’hui édité chez Gallimard. Pour l’Encyclo des Filles, chez Plon, j’ai aussi dessiné toutes sortes de jeunes filles d’aujourd’hui. En bandes dessinées, j’ai commencé par créer un personnage de fiction prénommée Lucie, une trentenaire de ma génération. Puis, après avoir réalisé ces portraits imaginaires de jeunes filles et de femmes du quotidien, j’ai pris conscience que la bande dessinée n’avait jamais offert d’espace aux véritables héroïnes. Comme j’ai vite compris que la réalité dépassait souvent la fiction, j’ai eu envie de travailler sur des personnages comme Édith Piaf, la résistante Rose Valland ou encore aujourd’hui Benoite Groult, qui toutes, à leur manière, se sont battues pour la liberté des femmes.

Un engagement féministe ?
L. R. S. : Concevez-vous votre travail comme une forme d’engagement féministe ? C.  M. : Évidemment, raconter des histoires de femmes libres implique une forme d’engagement. Sinon, suis-je féministe  ? Bien sûr. Comment ne pas l’être pour faire évoluer une société plus juste entre les femmes et les hommes ? Mais, même si je pense comme Benoîte Groult que « Le féminisme n’a jamais tué personne, alors que le machisme tue tous les jours », j’ai le sentiment que cela reste un terme péjoratif, comme si c’était une maladie, une sorte d’eczéma. Ce qui est primordial pour moi, c’est qu’on prenne conscience qu’il a existé des femmes libres qui ont donné leur énergie et parfois leur vie pour que nous puissions jouir nous aussi de cette liberté aujourd’hui. C’est pourquoi il était néces-

Des albums pour les filles et sur les femmes
L. R. S  : Vous avez commencé votre carrière en réalisant des albums et des BD pour des « petites » et des « jeunes filles ». Au terme de quel processus, en êtes-vous arrivée à la confection de BD pour adultes consacrées à des figures féminines, telles qu’Édith Piaf, Kiki de Montparnasse ou Olympe de Gouges ? C.  M. : Lorsque j’étais petite, j’étais déjà lectrice de BD. Mais je ne pouvais m’identifier à aucun des
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À propos d’Olympe de Gouges
saire de parler d’Olympe  : avec sa déclaration de 1791, elle nous a laissé une empreinte si concrète qu’elle nous sert encore aujourd’hui de socle pour agir. Aujourd’hui je prépare un portrait graphique de Benoite Groult – qui a fait prendre conscience à des millions de femmes qu’elles étaient injustement privées de liberté affective, sexuelle, culturelle et politique – et j’ai l’impression que la boucle

59 est bouclée puisque c’est à Benoite que je dois la découverte d’Olympe. Le travail entrepris avec elle est très riche. Elle ne connaissait rien à la bande dessinée et l’a découverte avec moi. Elle m’a écrit récemment  : « la littérature et la BD ont des pouvoirs différents ». Je trouve cela très joli  : c’est une manière de dire que la bande dessinée, elle aussi, peut faire évoluer la cause des femmes.

1. Olivier Blanc, Olympe de Gouges, Éditions Syros, Paris, 1981. Réédition, revue et augmentée, sous le titre Olympe de Gouges : une femme de libertés : coédition Syros et Alternatives, Paris, 1989.

Danielle Bousquet
ancienne députée (PS) des Côtes d’Armor entre 1997 et 2002, est présidente du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes.

Réhabiliter Olympe de Gouges

a lecture de la Bande dessinée de Catel et Bocquet consacrée à Olympe de Gouges est enthousiasmante. Elle évoque avec le ton juste la vie de cette femme extraordinaire, grande actrice de notre Histoire, inspiratrice du mouvement féministe d’hier et d’aujourd’hui. Porter la voix de cette authentique révolutionnaire est nécessaire  : elle fut la première à formuler des revendications modernes pour l’égalité entre les femmes et les hommes. Elle est une des pionnières de la lutte pour les droits des femmes, notamment ceux de la « 1re génération » : les droits civils et politiques. Ce magnifique hommage est une réussite totale. La parution d’ouvrages tels que celui-ci, à la fois très documentés sur le plan historique et accessibles à tous les publics, est fondamentale pour réhabiliter l’Histoire des femmes et amplifier un message aussi fort et humaniste que celui d’Olympe de Gouges  : celui d’une égalité universelle. Olympes de Gouges

L

a marqué son époque mais a pourtant longtemps disparu des radars de l’Histoire – comme tant d’autres grandes figures de femmes – par un subtil jeu d’invisibilisation  dans les livres d’histoires, dans les manuels scolaires, au Panthéon… Comme si la mémoire et la reconnaissance de la République étaient hémiplégiques… Notons également que 11 % seulement des auteurs de bandes dessinées francophones aujourd’hui sont des auteurEs (scénaristes et dessinatrices), alors qu’au Japon par exemple, 55  % des auteurs de mangas sont

Olympes de Gouges a marqué son époque mais a pourtant longtemps disparu des radars de l’Histoire – comme tant d’autres grandes figures de femmes – par un subtil jeu d’invisibilisation dans les livres d’histoires, dans les manuels scolaires, au Panthéon… Comme si la mémoire et la reconnaissance de la République étaient hémiplégiques…

62 des femmes. À ce titre aussi donc, cette BD est exceptionnelle.

Réhabiliter Olympe de Gouges

Femme libre, femme moderne
Véritablement libre, Olympe de Gouges remit en cause toutes les institutions qui organisaient l’assujettissement des femmes et réussit à formuler des revendications extrêmement modernes que l’on peut tout à fait encore porter aujourd’hui. Son message central est celui d’une démocratie sociale, qui est l’affaire de tous… et toutes  ! Elle mit au cœur de sa vie l’écriture et le théâtre, revendiquant pour les femmes le droit à l’intelligence et à la discussion. Elle affirma le fait que les femmes sont des êtres humains complets, avec une totale autonomie, non assujetties à un mari leur assurant le quotidien matériel. Elle revendiqua le droit des femmes à une vie intellectuelle propre. Quoi de plus actuel que la lutte pour le droit des femmes à l’éducation quand l’on sait qu’aujourd’hui, deux tiers des personnes ne sachant ni lire ni écrire sont des femmes ? L’ensemble de ses combats, qui sont nos combats d’aujourd’hui, nous les retrouvons dans sa Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne, qui continue de nous inspirer aujourd’hui. Dans cette très riche Déclaration, Olympe de Gouges dit tout. Elle dit, surtout, l’essentiel : le droit à l’égalité entre tous les êtres humains. Ce n’est donc pas un

hasard, même si cela me frappe toujours beaucoup, si l’ensemble du mouvement féministe se réfère, de nos jours, à l’œuvre d’Olympe de Gouges. Que la plupart des ouvrages actuels évoquent voire même commencent par citer la vie, le combat, l’œuvre d’Olympe de Gouges montre quelle figure emblématique, quelle référence elle est pour toutes les générations féministes. Olympe de Gouges ne fut pas seulement une militante de la cause des femmes. Engagée dans le combat abolitionniste contre l’esclavage, elle a ainsi montré les liens entre combat pour l’émancipation des femmes et l’émancipation de tous les êtres humains. Cette convergence des combats pour les droits des homosexuels, pour les minorités, pour l’ensemble des droits humains, qui nous semble logique aujourd’hui, était évidemment entièrement novatrice à son époque, la question n’étant absolument pas posée.

La violence face au réveil des consciences
Comme d’autres femmes avant et après elle, Olympe de Gouges a payé le prix fort de son engagement  : l’isolement, la moquerie, l’accusation d’hystérie et finalement la condamnation à mort par décapitation. Comment ne pas aussi penser à Louise Michel, qui fut déportée ? Le féminisme se heurte, toujours, à cette fausse idée que l’égalité est réalisée, ou bien que ce combat est un objet secondaire, un « plus », un « supplément d’âme ». La revendication de l’égalité entre les femmes et les hommes dérange et se heurte à la réalité des enjeux politiques de pouvoir. Encore aujourd’hui, le combat féministe est considéré comme incongru. Tant que les partis politiques ne feront pas leurs révolutions, sur le fond comme dans leur fonctionnement, les voix féministes n’auront jamais véritablement droit de cité.

Olympe de Gouges ne fut pas seulement une militante de la cause des femmes. Engagée dans le combat abolitionniste contre l’esclavage, elle a ainsi montré les liens entre combat pour l’émancipation des femmes et l’émancipation de tous les êtres humains. Cette convergence des combats pour les droits des homosexuels, pour les minorités, pour l’ensemble des droits humains, qui nous semble logique aujourd’hui, était évidemment entièrement novatrice à son époque.
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À propos d’Olympe de Gouges
Olympe de Gouges nous montre que la participation des femmes à la révolution n’est pas nouvelle. Pour autant, on s’étonne encore aujourd’hui du rôle significatif des femmes dans les révolutions (cf. les révolutions arabes), un rôle d’actrices et de combattantes à part entière, en première ligne, bien au-delà du rôle traditionnel de nourricières, soignantes et intendantes.

63 pas ces inégalités, et la façon dont il peut le faire. Olympes de Gouges l’avait compris. Les féministes dans les pays arabes aussi. Olympe de Gouges nous montre que la participation des femmes à la révolution n’est pas nouvelle. Pour autant, on s’étonne encore aujourd’hui du rôle significatif des femmes dans les révolutions (cf. les révolutions arabes), un rôle d’actrices et de combattantes à part entière, en première ligne, bien au-delà du rôle traditionnel de nourricières, soignantes et intendantes.

Femmes, genre et révolutions
On peut à partir de cette bande dessinée questionner le genre précisément lors des périodes révolutionnaires. C’est crucial au regard de la force symbolique et structurante que revêtent les révolutions dans la construction des sociétés. En constituant un moment de formatage et de structuration de l’organisation politique et sociale, les révolutions offrent une opportunité de repenser les normes et les représentations. C’est donc un moment clef qui peut figer les inégalités de sexes ou bien au contraire constituer un accélérateur formidable vers l’égalité effective, selon que le tourbillon révolutionnaire remette aussi en cause ou

Réhabiliter Olympe de Gouges
La vie d’Olympe de Gouges est une histoire dont on ne parle pas assez. Dans le récit de la Révolution française, elle en est, la plupart du temps, absente. Les livres d’histoire parlent d’abord de tous les hommes de la Révolution, et parmi les femmes, on parle essentiellement de Charlotte Corday. Pourquoi ne jamais citer Olympe de Gouges comme une révolutionnaire ? Elle est pourtant un des symboles de la Révolution et son combat pour la liberté et l’égalité des femmes, pour l’humanité, porte les valeurs qui sont au cœur de 1789. Il est donc grand temps de réhabiliter Olympe de Gouges  : et quelle réhabilitation plus magnifique que son transfert au Panthéon ?

Femmes en politique et partage du pouvoir

Christine Bard
est professeure en histoire contemporaine à l’Université d’Angers

Le socialisme français et les femmes1

U

ne brève histoire du parti permettra d’évoquer le nombre des femmes socialistes, leur organisation spécifique, leur représentation à la direction, leurs espoirs, leurs échecs, leur fidélité, leur colère parfois, qui dessinent une spécificité nationale. Puis nous élargirons le propos aux femmes dans la société française, qui devraient être naturellement au cœur des luttes pour plus d’égalité et de justice. Comment cette question est-elle traitée à la SFIO, puis au PS  ? Quelles sont les réactions des citoyennes, électrices depuis 1944 ? Quel bilan faire des passages socialistes au pouvoir ?

la préface à la traduction française de la thèse de Charles Sowerwine, historien américain, enseignant en Australie. Cette thèse sur les femmes et le socialisme aurait pu aider le PS à découvrir ses devancières  : la suffragiste Hubertine Auclert, la doctoresse néo-malthusienne Madeleine Pelletier, l’experte du travail féminin Marie Bonnevial, l’ins-

Sur l’histoire intérieure du Parti socialiste
«  L’histoire d’une évidente impuissance s’entreprend moins gaiement […] que celle d’une réussite » écrivait en 1978 Madeleine Rebérioux, dans

La rivalité avec le mouvement féministe dit « bourgeois » l’emporte ; les femmes socialistes doivent refuser le double engagement, selon les directives données par Clara Zetkin lors de la Première conférence internationale des femmes socialistes, à Stuttgart, en 1907. Les efforts des socialistes féministes sont anéantis : Louise Saumoneau va étouffer toute contestation interne. Charles Sowervine parle d’un « divorce historique » entre le féminisme et le socialisme qui pèse toujours, cent ans plus tard.

68 titutrice pacifiste Hélène Brion, l’avocate Maria Vérone… Combien de rues à leur nom dans les municipalités socialistes  ? Les socialistes françaises ont été, pour la plupart, rayées de la mémoire collective. Yvette Roudy a pourtant tenté de les intégrer, au sein du PS et du secteur formation, puis en tant que ministre des Droits de la femme, ainsi que dans ses ouvrages toujours attentifs à la profondeur historique des problèmes du présent. Mais la greffe, comme elle le reconnaît, n’a pas pris. L’oubli découle, en partie, du statut de vaincues de ces militantes. Charles Sowerwine a mis en lumière leur mise au pas sous la IIIe République. La rivalité avec le mouvement féministe dit « bourgeois » l’emporte ; les femmes socialistes doivent refuser le double engagement, selon les directives données par Clara Zetkin lors de la Première conférence internationale des femmes socialistes, à Stuttgart, en 1907. Les efforts des socialistes féministes sont anéantis : Louise Saumoneau va étouffer toute contestation interne. Charles Sowervine parle d’un «  divorce historique  » entre le féminisme et le socialisme qui pèse toujours, cent ans plus tard. Certes, il existe une commission féminine, sous diverses appellations, chargée du recrutement féminin, de l’éducation socialiste des adhérentes, de la mise au point des questions féminines à l’étude du parti. Toléré mais non soutenu, le Groupe des femmes socialistes, fondé en 1913, rassemble à peine deux cents femmes. Le Comité national des femmes socialistes, formé en 1931, marque un léger progrès. Une commission se reconstitue à la Libération mais n’a aucun rôle dans la promotion des femmes. Elle décline jusqu’en 1965. Le nouveau PS ne se dote d’une délégation aux femmes qu’en 1975 (elle est attribuée à Denise Cacheux, qui s’en étonne, n’étant pas – alors – « féministe »). Deux ans plus tard, le secrétariat national à l’action féminine est créé et confié à Yvette Roudy, qui revendique au contraire son féminisme. En 1978, le PS organise une Convention nationale sur les femmes. Frilosité, retard : le PS paraît en décalage avec une société en mouvement. Le Planning familial existe depuis 1956 ; le MLF apparaît en 1970, les groupes
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Le socialisme français et les femmes

« femmes » se multiplient dans les syndicats. En 1974, Valéry Giscard d’Estaing s’ouvre à la modernité, en créant un secrétariat d’État à la condition féminine, prélude à ce qui sera baptisé « féminisme d’État ». Le PS n’évolue que contraint par la pression externe et interne (le mécontentement d’un certain nombre de militantes). Certes, traiter à part de la promotion féminine (années 1950), de la condition féminine (années 1960), des «  luttes des femmes  » (années 1970), des « droits des femmes » (années 1980) dans une structure spécifique est une démarche contestée. On peut toujours rêver d’une transversalité spontanée et penser qu’il suffit d’être de gauche pour qu’une femme égale un homme ici et maintenant. Le grand Soir accoucherait sans douleur de l’égalité des sexes. Moins naïvement, Madeleine Pelletier, en 1908, appelle les femmes à rejoindre le féminisme et à s’impliquer dans le parti en « bons militants », aux côtés des hommes, en s’intéressant à toutes les luttes, sans négliger bien sûr celles des femmes2. Non sans mépris, elle considère le groupe féminin du parti comme une impasse. Un « lieu d’enfermement », un « ghetto » disent en écho, les femmes du courant III en 1978. Un mal nécessaire, semblent répondre celles qui l’animent. Force est de reconnaître que la transervalité du genre n’a pas été reconnue au sein du PS, mais elle peut encore devenir un objectif.

Dans une grande enquête comparée sur les femmes et la gauche en Europe entre les deux guerres, l’historien américain Helmut Gruber montre que le taux de féminisation de la SFIO se situe toujours au plus bas parmi les partis socialistes d’Europe : 3 % en France mais 29 % au Danemark, 34 en Autriche, 22 aux Pays-Bas, 23 en Allemagne, 16 en Norvège, 14 en Suède, 10 en Angleterre. Le recrutement féminin est sous-développé en France, mais dans un parti lui-même sous développé, comparé aux partis de masse d’Europe du Nord et d’Europe centrale.

Femmes en politique et partage du pouvoir
Dans le domaine du recrutement, c’est un échec. On compte 1 500 adhérentes socialistes en 1914. Elles sont alors 175 000 au SPD (soit 16 % des effectifs du parti social-démocrate allemand). Rappelons une explication avancée par Madeleine Rebérioux sur « l’échec de la SFIO » : la structuration du parti en 1905, sa séparation avec le syndicalisme, sa vocation parlementaire sont autant de facteurs excluants pour les femmes. Le parti français n’est pas en mesure de fonctionner comme une contre-société qui, serait mixte, par nécessité sinon par idéal. Dans une grande enquête comparée sur les femmes et la gauche en Europe entre les deux guerres, l’historien américain Helmut Gruber montre que le taux de féminisation de la SFIO se situe toujours au plus bas parmi les partis socialistes d’Europe  : 3 % en France mais 29 % au Danemark, 34 en Autriche, 22 aux Pays-Bas, 23 en Allemagne, 16 en Norvège, 14 en Suède, 10 en Angleterre. Le recrutement féminin est sous-développé en France, mais dans un parti lui-même sous développé, comparé aux partis de masse d’Europe du Nord et d’Europe centrale. L’indifférence à l’égard des femmes, selon Helmut Gruber, renvoie à des problèmes comme le faible investissement des socialistes français sur les questions de logement ouvrier, de loisirs, de santé, d’éducation, de contraception. Ce qui ne doit pas étonner, ajoute-t-il, s’agissant d’un parti de cols blancs, coupé du prolétariat, essentiellement une machine électorale. La surmasculinité, notoire dès sa naissance, restera une de ses caractéristiques majeures de la SFIO. Sous la IVe République, on ne dépasse pas les 16 % de femmes. Avec le nouveau PS, on retombe même à 13 % (1973), mais le mouvement ascendant s’enclenche enfin  : 20 % dans les années 1980, 30 % au début des années 1990. Au PS, comme dans les autres partis. C’est une masculinité exclusive qui règne au niveau de la direction du parti. Aucune femme entre les deux guerres ; aucune à la Libération, malgré la reconnaissance de l’égalité politique. Après Épinay, il demeure 100  % masculin. Au congrès suivant, un quota est décidé  : 10 % à tous les degrés de l’organisation, 15 % en 1977… Le

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Les femmes socialistes sont rarissimes au parlement. Six députées socialistes en 1945, deux en 1956, plus aucune en 1958 et pendant vingt ans. Il faut attendre 1978 pour qu’une femme soit de nouveau élue aux couleurs socialistes. La vague rose de 1981 permet l’élection de 19 femmes. Le nombre de femmes dans les gouvernements socialistes – jamais moins de 6 (entre 13 et 16 %) – marque également un progrès : par le fait du « prince » ? La nomination paraît dès lors un moyen plus sûr que l’élection pour accéder à des responsabilités politiques.

congrès de Metz pousse à 20 % la part des femmes au comité directeur, pourcentage stable jusqu’en 1990. Les comparaisons avec le Parti communiste sont peu flatteuses : l’Union des femmes françaises compte autant de membres que le Parti (500 000 en 1947) ; la commission de travail parmi les femmes est dynamique. Une députée sur deux est communiste en 1945 ; 8 sur 10 en 1956. Le MRP est aussi plus ouvert que la SFIO aux questions féminines  : de ses rangs vient la première femme ministre, Germaine Poinso-Chapuis. Il n’y a aucune femme dans le gouvernement de Guy Mollet. Les femmes socialistes sont rarissimes au parlement. Six députées socialistes en 1945, deux en 1956, plus aucune en 1958 et pendant vingt ans. Il faut attendre 1978 pour qu’une femme soit de nouveau élue aux couleurs socialistes. La vague rose de 1981 permet l’élection de 19 femmes. Le nombre de femmes dans les gouvernements socialistes – jamais moins de 6 (entre 13 et 16 %) – marque également un progrès : par le fait du « prince » ? La nomination paraît dès lors un moyen plus sûr que l’élection pour accéder à des responsabilités politiques. Ces chiffres portent leur part de vérité, mais aussi d’illusion. Signalons par exemple l’ambivalence de l’événement que constitue en 1991, la nomination par François Mitterrand d’une femme au poste de Premier ministre, sans même aborder ces questions

70 sensibles que sont le choix d’Édith Cresson, le traitement qui lui est réservé par les médias après un rapide état de grâce, la brièveté de son passage à Matignon, et le souvenir laissé par cette « première fois  », remarquons, avec Véronique Neiertz, que cette « nomination « a accentué une tendance, déjà naturelle chez les femmes au sein du gouvernement, à l’autocensure. […] Le mot même de femme est alors devenu tabou3 ». Comment peut-on être une femme socialiste, si le bilan s’avère aussi modeste ? Quelles sont les motivations, les convictions, les tactiques des militantes ? Gageons d’abord qu’elles ne sont pas bien différentes de celles des hommes. Chez les militantes politiques, la conscience de genre ne vient sans doute pas au premier rang des préoccupations. Quand c’est le cas, l’adhésion au parti permet d’aller vers un champ d’action plus vaste. « Louise Michel avait raison  : le féminisme est trop petit  4 », écrit Madeleine Pelletier. Le genre masculin de la politique attire un certain nombre de femmes, qui peuvent, comme Madeleine Pelletier, adopter un style viril, costume d’homme, revolver en poche, à l’instar de ses camarades de la tendance hervéiste. Pourquoi pas  ? Mais elle relève de la catégorie monstrueuse des êtres contre-nature, accusés d’avoir renié leur sexe. Le problème du genre est sans solution car les femmes conformes à l’idéal féminin sont tout aussi contre-nature si elles se risquent dans la sphère publique, territoire masculin. Fautives, quoi qu’elles fassent, ces militantes, même quand elles ne sont pas féministes, vivent une forme de transgression. Ce sont, souvent, des femmes de caractère, volontaires, passionnées et le temps me manque hélas pour en faire quelques portraits. Les femmes socialistes d’aujourd’hui jouent la « carte femme » plus facilement que leurs aînées, qui étaient plus attachées à une certaine indifférenciation, à une neutralisation du genre convenant sans doute mieux à leur désir d’intégration. Enfin, comme dans tous les engagements, il y a une dimension affective. Épouses, maîtresses, filles, sœurs, les femmes sont souvent socialistes, via les liens du cœur5. Ces liens existent aussi pour les hommes, mais pour les femmes dont l’horizon
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Le socialisme français et les femmes

Qu’en pensent les électrices ? Il faut attendre le milieu des années 1980 pour que le vote des femmes passe à la gauche, basculement bien étudié par la politologue Janine MossuzLavau. En 1965, François Mitterrand aurait été élu si seuls les hommes avaient voté. Il ne recueille que 39 % des suffrages exprimés par les femmes. En 1974, 46 %. En 1981, 49 %. En 1988, 55%. Pour la première fois, le vote à gauche est surféminisé (il est de 53 % pour les hommes).

social est plus limité, la famille est une voie d’accès privilégiée, et légitimante car elle correspond à un rôle bien reconnu pour elles. Le plus extraordinaire chez les femmes socialistes – on trouve une identique conviction chez les femmes gaullistes ou communistes – est l’inébranlable certitude d’être dans le parti le plus favorable aux femmes.

Esquisse d’un bilan
Qu’en pensent les électrices  ? Il faut attendre le milieu des années 1980 pour que le vote des femmes passe à la gauche, basculement bien étudié par la politologue Janine Mossuz-Lavau. En 1965, François Mitterrand aurait été élu si seuls les hommes avaient voté. Il ne recueille que 39 % des suffrages exprimés par les femmes. En 1974, 46  %. En 1981, 49  %. En 1988, 55  %. Pour la première fois, le vote à gauche est surféminisé (il est de 53 % pour les hommes). François Mitterrand, dès 1965, est conscient du poids des électrices6 qui vont assurer l’élection du général de Gaulle, puis de Valéry Giscard d’Estaing, et limiter l’ampleur de la victoire de 1981. L’orientation de l’électorat féminin a longtemps été surdéterminée par le nombre de femmes au foyer. N’oublions pas qu’il s’agit aussi d’un électorat populaire, qui a préféré le gaullisme au socialisme. Si les Françaises, depuis 1986, votent en majorité à gauche, elles ne sont pas pour

Femmes en politique et partage du pouvoir
autant un réservoir de voix socialistes : leur soutien au PS n’est pas plus naturel que celui des enfants d’immigrés ou des jeunes. Il n’a rien d’automatique. Les grandes dates de l’histoire des femmes au XXe siècle semblent échapper à la gauche  : 1944, l’égalité politique avec le général de Gaulle, 1967, la contraception avec Lucien Neuwirth, 1974, l’IVG avec Simone Veil. Lionel Jospin sauve l’honneur socialiste avec la parité, à la fin du siècle  ! Mais devons-nous écrire l’histoire à coup de dates et de grands noms  ? Les avancées sur les droits des femmes découlent – dans des contextes précis, complexes – d’une multitude de facteurs, au premier rang desquels se situe une demande sociale, portée par des mouvements féministes, féminins, progressistes, humanistes… Le droit paraît suivre, toujours avec retard, les mœurs. La France, réputée latine, machiste, bénéficie aussi des stimulations extérieures  : conventions internationales ou des directives européennes. Pour Jane Jenson et Mariette Sineau, auteures de Mitterrand et les Françaises. Un rendez-vous manqué, le bilan législatif des années 1980, quantitativement impressionnant, parachève l’égalité formelle, mais l’échec est patent sur l’emploi et l’égalité au travail, et la promotion politique des femmes est restée bien modeste. Dans l’histoire des rapports entre le socialisme et les femmes, l’image du rendez-vous manqué est omniprésente. Sans en faire la triste liste, rappelons simplement deux de ces rendez-vous, l’un

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Le rendez-vous manqué, celui que les féministes ont tant de mal à pardonner, est celui du Front populaire. Pas un mot sur le suffrage des femmes dans le programme du Rassemblement des gauches. Léon Blum, pour préserver son alliance avec les radicaux, oublie promesses et principes. Les socialistes eux-mêmes sont divisés : une motion au congrès de 1934 demande un moratoire sur le soutien socialiste au vote des femmes, estimant qu’il mènerait le pays au fascisme !

manqué, l’autre réussi, autour du point névralgique de la querelle des sexes : le partage du pouvoir. Le rendez-vous manqué, celui que les féministes ont tant de mal à pardonner, est celui du Front populaire. Pas un mot sur le suffrage des femmes dans le programme du Rassemblement des gauches. Léon Blum, pour préserver son alliance avec les radicaux, oublie promesses et principes. Les socialistes eux-mêmes sont divisés : une motion au congrès de 1934 demande un moratoire sur le soutien socialiste au vote des femmes, estimant qu’il mènerait le pays au fascisme ! Trois femmes entrent au gouvernement comme sous-secrétaires d’État. Le président du conseil les rassure : elles n’auront pas à « diriger » ; il suffira qu’elles soient «  là  ». Mais leur utilité comme symboles s’use rapidement. Suzanne Lacore, l’institutrice à la retraite, Cécile Brunschvicg, la grande suffragiste parisienne, sont remerciées au bout d’un an. Cet épisode, parfois perçu comme une date-clé de l’émancipation féminine, est devenu un des chapitres d’Un siècle d’antiféminisme où l’historienne britannique Sian Reynolds révèle l’hostilité larvée rencontrée par ces premières femmes au gouvernement7. Seuls des esprits mal intentionnés font un lien avec les Jupettes… Avec la parité, nous pouvons enfin parler d’un rendez-vous réussi, même s’il est loin d’avoir réalisé toutes ses promesses. L’aspiration à une répartition du pouvoir égalitaire, efficacement soutenue par le gouvernement Jospin, se traduit par une révision de la constitution en 1999 et par le vote de la loi sur la parité en 2000. À la suite de la cuisante défaite de 1993, marquée par un vote-sanction des électrices, le PS s’est ouvert, par étapes, à une évolution. La liste paritaire aux Européennes conduite par Michel Rocard en 1994 est une grande première, partagée avec les Verts, le Mouvement des citoyens et le PCF (mais cette année-là, le quota interne n’a pas été respecté et le poste de secrétaire nationale chargée des droits des femmes a disparu). Il faut bien reconnaître que la féminisation est plus facile lorsqu’il s’agit d’un scrutin de liste, et que l’enjeu n’est pas la représentation nationale. En 1997, l’innovation est de taille avec la fixation d’un

72 quota de 30  % de candidates dans des circonscriptions réservées. Sur cette campagne souvent difficile pour les « femmes-quotas », nous avons la précieuse enquête menée par Philippe Bataille et Françoise Gaspard : Comment les femmes changent la politique et pourquoi les hommes résistent (1999). «  Mais de quoi ont-ils peur  ?  » est le titre d’un ouvrage critique d’Yvette Roudy qui s’inquiète, en 1995, du « vent de misogynie qui souffle sur la politique ». L’ancienne ministre des Droits de la femme enrichit aux marges du PS le cercle des soutiens en créant l’Assemblée des femmes en 1993. Elle se jette dans le combat paritaire, où elle retrouve d’autres femmes socialistes  : Françoise Gaspard, locomotive du courant féministe en 1978-1979, qui a publié dès 1992 avec Anne Le Gall et Claude Servan-Schreiber Au pouvoir citoyennes  : Liberté, égalité, parité. Le mouvement paritaire s’est appuyé sur l’indiscipline partisane des femmes politiques, au-delà de ce qui les sépare : des femmes de gauche et de droite, fait rare dans l’histoire politique de ce pays. Un inventaire plus complet serait nécessaire. Une analyse en terme de « genre » permettrait d’appro-

Le socialisme français et les femmes

Une analyse en terme de « genre » permettrait d’approfondir ce qui, dans le socialisme, est traditionnellement producteur et vecteur de masculinité : le type d’organisation, d’investissement, de militantisme, le langage, les idées, la sociabilité, l’héritage idéologique (la continuation du fratriarcat révolutionnaire), l’imaginaire (la conquête, l’héroïsme, la gloire…) et l’inconscient (l’aura magique du pouvoir…)

fondir ce qui, dans le socialisme, est traditionnellement producteur et vecteur de masculinité  : le type d’organisation, d’investissement, de militantisme, le langage, les idées, la sociabilité, l’héritage idéologique (la continuation du fratriarcat révolutionnaire), l’imaginaire (la conquête, l’héroïsme, la gloire…) et l’inconscient (l’aura magique du pouvoir…) Des éclairages singuliers seraient utiles sur les « grands hommes » qui jalonnent l’histoire du socialisme : Jaurès et les femmes, Guesde et les femmes, Blum et les femmes, Mollet et les femmes, Mitterrand et les femmes… Une histoire par le haut, problématisant le rapport vie privée / vie publique, qui pourrait, parfois, expliquer telle audace, telle retenue… La mise en scène médiatique des couples présidentiels et présidentiables nous oblige d’ailleurs à prendre en compte cette dimension conjugale, sexuelle, et même hétérosexuelle du politique. Difficile d’y voir un progrès républicain, même quand les first ladies sont douées. Des féministes radicales à René Rémond, tout le monde s’accorde à reconnaître aujourd’hui que l’égalité entre les sexes est la mutation la plus importante du XXe  siècle. C’est une révolution inachevée, qui lance au PS de nouveaux défis. C’est toujours avec retard et non sans réticences que le PS a, au XXe siècle, enregistré les aspirations libératrices des femmes. Pourquoi ? Certaines explications renvoient à la culture du parti, d’autres à sa nature  : parti d’élus ou de militants, jaloux de ses prérogatives ou coopérant avec les associations de femmes, acceptant ou non le débat avec les formations politiques qui, sur sa gauche, investissent plus que lui le champ des luttes féministes. Reflet mixte d’une société mixte, ou club masculin  ? Difficile de nier le poids d’un siècle d’histoire, mais il est toujours possible de méditer sur les messages que lèguent les féministes socialistes8.

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Femmes en politique et partage du pouvoir Bibliographie

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ADLER Laure, Les Femmes politiques, Paris, Le Seuil, 2003. BARD Christine, Les femmes dans la société française au XXe siècle, Paris, Armand Colin, 2003. BARD Christine, Les Filles de Marianne, Paris, Fayard, 1995. GRUBER Helmut, GRAVES Pamela eds, Women and Socialism, Socialism and Women. Europe between the two World Wars, New York, Oxford, Berghahn Books, 1998, pp. 321-347. BATAILLE Philippe, GASPARD Françoise, Comment les femmes changent la politique et pourquoi les hommes résistent, Paris, La Découverte, 1999. DOUGNAC Bernard, Suzanne Lacore ou le « socialisme - femme » : biographie 1875-1975, Faulac, Institut Aquitain d’Études sociales, 1996. GASPARD Françoise, SERVAN-SCHREIBER Claude, LE GALL Anne, Au pouvoir citoyennes  ! Liberté, égalité, parité, Paris, Seuil, 1992. GUERAICHE William, Les femmes et la République, préface de Françoise Gaspard, Paris, L’Atelier, 1999. JENSON Jane, SINEAU Mariette, Mitterrand et les Françaises. Un rendez-vous manqué, Paris, Presses de Sciences po, 1995. MICHAUD Stéphane, Flora Tristan, 1803-1844. Aux sources du socialisme, Paris, Editions ouvrières, 1984. MICHEL Andrée, TEXIER Geneviève, La condition de la Française d’aujourd’hui, Paris, Denoël Gonthier, 1964. PICQ Françoise, « Le féminisme bourgeois : une théorie élaborée par les femmes socialistes avant la guerre de 14 », Stratégies des femmes, Paris, Tierce, 1984, pp. 391-406. PLASSE Mathilde, Représentations et interprétations d’un militantisme passé : mémoires de femmes engagées à la SFIO sous la IVe République (1945-1958), maîtrise, Université de Paris I, 1997. ROUDY Yvette, La Femme en marge, Paris, Flammarion, 1975. ROUDY Yvette, Mais de quoi ont-ils peur ? Un vent de misogynie souffle sur la politique, Paris, Albin Michel, 1995. SOWERWINE Charles, MAIGNIEN Claude, Madeleine Pelletier une féministe dans l’arène politique, Paris, Éditions ouvrières, 1992.
1. Cette article a déjà été publié à l’occasion du centenaire du Parti socialiste dans Recherche socialiste, n° 31-32 [n° spécial 1905-2005 : cent ans de socialisme. Les socialistes et la France] juin-septembre 2005, pp. 79-88. 2. La franc-maçonnerie devait, idéalement, parachever leur formation et consolider les sociabilités militantes. 3. Laure Adler, Les Femmes politiques, Paris, Seuil, 2003, p. 212. 4. Dans ses Mémoires lorsqu’elle évoque son entrée à la SFIO en 1906 (manuscrit, Bibliothèque historique de la Ville de Paris). 5. Voilà un vaste champ à explorer, à commencer par la période la plus ancienne, moins sensible pour la documentation et les interprétations. Même pour le XIXe siècle, cela a rarement été tenté, malgré le très édifiant éclairage sur les filles de Marx (Les Filles de Karl Marx. Lettres inédites, Paris, Albin Michel, introduites par Michelle Perrot, 1979). 6. Marie-Thérèse Eyquem, féministe, animatrice du Mouvement Démocratique féminin (fondé en 1962) est membre du comité directeur de la Convention des institutions républicaines depuis 1964, proche de Mitterrand (elle est responsable de son comité de soutien en 1965) ; elle est adjointe à la Promotion féminine dans le contre-gouvernement de 1966. 7. Christine Bard dir., Un siècle d’antiféminisme, préface de Michelle Perrot, Paris, Fayard, 1999. 8. Découvrir par exemple l’exposition de Corinne Bouchoux sur « La citoyenne Marie Bonnevial (1841-1918) », l’une de ces femmes oubliées, militante du féminisme, de la laïcité et du socialisme et du syndicalisme, sur le musée virtuel consacré à l’histoire des femmes : Musea (http://www.musea.fr).

Claude Dargent
est directeur du CRESPPA (Paris 8) et chercheur associé au CEVIPOF.

Henri Rey
est directeur de recherches au CEVIPOF.

Adhérentes socialistes : semblables et différentes

es adhérents socialistes sont encore en nette majorité des hommes. D’importantes réformes ont tendu à rééquilibrer la participation des femmes à la vie politique mais l’asymétrie de la composition des rangs socialistes selon le genre n’a pas fondamentalement changé. La part des femmes parmi les adhérents socialistes n’est, en 2011, que d’un petit tiers et elle ne s’est accrue que de 10 points en un quart de siècle, passant de 20 % en 1985 à 30 %.1 Cette proportion se retrouve à l’identique (31 %) parmi les adhérents du SPD allemand, parti archétypique de la social-démocratie européenne. La tranche d’âge dans laquelle les femmes sont les mieux représentées est celle des 45-54 ans (22 % des adhérentes contre 18 % parmi les hommes) et celle à l’inverse où elles le sont le moins est celle des 18-35 ans. Cette dernière observation est cohérente avec le constat d’une progression limitée de la féminisation des rangs du PS, progression plutôt

L

ralentie entre 1998 et 2010 par rapport à la durée équivalente de la période précédente, 1985-1998. La répartition en genre des adhérents de 2011 selon les périodes d’adhésion est de l’ordre d’un quart de femmes dans les adhésions d’avant 1995 et d’un tiers au-delà.

Parmi les personnes qui ont répondu à notre enquête, 954 sont secrétaires de section. Parmi eux, 201 sont des femmes, guère plus de 20 %, soit sensiblement moins que la proportion de femmes dans le parti. La proportion s’élève un peu pour les membres des commissions administratives des sections (26 %) et parvient pratiquement à une répartition conforme aux effectifs quand il s’agit des instances fédérales. On observe ainsi la nette prévalence d’un encadrement masculin à la base du parti, à l’interface du dispositif partisan et de la société civile.

76 Tableau  1  : Caractéristiques socio-démographiques, statut militant autodéfini et responsabilités exercées selon le genre des adhérents
- de 35 ans 35-44 ans 45-54 ans 55- 64 ans 65 ans et + Diplôme inférieur au bac Bac + 2 Bac + 3 ou + 4 Actif CDI CDI temps partiel Cadres supérieurs Prof. intermédiaires Employés Militant actif Militant épisodique Conseiller municipal Conseiller régional Secrétaire de section Homme 17 14 18 30 21 23 16 19 50 74 2 63 21 10 55 24 18 0,6 11 Femme 13 14 22 31 20 18 21 25 48 62 10 41 26 20 50 31 21 1,2 6

Adhérentes socialistes : semblables et différentes

Plus souvent diplômées de l’enseignement supérieur que les hommes, elles sont issues en moins grand nombre de grandes écoles, catégorie disparate au sein de laquelle les écoles d’ingénieurs pèsent beaucoup. Le cas des diplômes de troisième cycle est intéressant à relever : si globalement leurs détenteurs sont plutôt des hommes, une évolution se dessine, donnant l’avantage aux femmes de moins de 45 ans sur leurs homologues masculins. Ainsi la progression continue du capital scolaire accumulé par les femmes, que l’on observe dans la société, atteint ici les niveaux les plus élevés des certifications académiques. En matière de formation, et sans pouvoir entrer dans le détail des spécialités et des filières où on en retrouverait très probablement, le seul déséquilibre qui persiste visiblement est celui des formations proprement techniques ou celles de l’enseignement professionnel, allant du CAP au bac pro et aux écoles d’ingénieurs. Les adhérentes socialistes sont actives à peu près dans les mêmes proportions que les hommes (48 % contre 50 %) ou retraitées (39 % des unes et des
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autres), seules 2 % se définissent comme femmes au foyer. La moitié d’entre elles sont actives dans les diverses fonctions publiques (contre 39 % des hommes). Là, elles sont à parité avec les hommes (18 %) pour les emplois de cadres tandis qu’elles sont deux fois moins nombreuses qu’eux, en proportion (12 % contre 24 %), parmi les cadres du privé. Comme dans l’ensemble de la société, elles occupent ainsi plus fréquemment un emploi d’enseignante, surtout dans l’enseignement primaire (deux fois plus de professeures des écoles), d’employée (11 % des hommes, 20 % des femmes), dans le travail social et la santé, le personnel de service. Enfin, le temps partiel, choisi ou subi (CDD ou CDI), renvoie avant tout aux femmes (13 % des femmes contre 3 % des hommes) dans des proportions toutefois nettement inférieures à ce que l’on observe dans la population générale. Alors que les lois sur la parité, portées par le PS, s’appliquent avant tout aux scrutins de liste, leurs contraintes paraissent avoir un effet tangible dans le statut des adhérents socialistes à l’égard de l’élection. Ainsi 19 % des femmes contre 16 % des hommes disent avoir été investies pour concourir à une élection tandis qu’une proportion à peu près égale d’hommes et de femmes s’était portée candidats à la candidature. La répartition des conseillers municipaux tend à se rapprocher mais non celle des maires. Quant aux conseillers régionaux, parité oblige, la probabilité d’élection des femmes est deux fois plus importante que celle des hommes. Ces évolutions affectent assez peu la distribution des rôles dans les responsabilités d’encadrement partisan à la base. Parmi les personnes qui ont répondu à notre enquête, 954 sont secrétaires de section. Parmi eux, 201 sont des femmes, guère plus de 20 %, soit sensiblement moins que la proportion de femmes dans le parti. La proportion s’élève un peu pour les membres des commissions administratives des sections (26 %) et parvient pratiquement à une répartition conforme aux effectifs quand il s’agit des instances fédérales. On observe ainsi la nette prévalence d’un encadrement masculin à la base du parti, à l’interface du dispositif partisan et de la société civile.

Femmes en politique et partage du pouvoir
Le budget temps investi dans les activités partisanes est ainsi un peu plus réduit pour les adhérentes que pour leurs homologues masculins. Au-delà de 5 heures mensuelles, un déséquilibre limité (20  % des unes contre 26  % des autres) apparaît et seulement 50 % d’entre elles se disent «  militante active  » contre 55  % des hommes, l’autodéfinition comme militant épisodique est en revanche plus fréquente. Pour autant, le degré de satisfaction à l’égard de la vie interne du PS n’en paraît pas affecté. Elles regrettent moins que les hommes l’asymétrie des relations entre adhérents et élus dans les campagnes électorales et n’estiment pas au même degré que le travail des militants n’est pas reconnu par les dirigeants. Tableau 2 : Jugements sur le fonctionnement du PS selon le genre des adhérents
Homme Femme Elus considèrent militants comme de simples exécutants (Tout à fait et plutôt d’accord) 53 45 Travail des adhérents pas reconnu (Tout à fait et plutôt d’accord) 81 77 Se former à la politique (raisons d’adhérer) (Très et assez important) 52 62 Capacité du PS à surmonter ses divisions (peu satisfait) 79 83 Evolution du fonctionnement du PS depuis le congrès de Reims (Très et assez satisfait) 62 57

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liste. Dans quelle mesure peut-on relier ce trait aux éventuelles spécificités de leurs attitudes et valeurs si on les compare aux adhérents masculins du parti ? Pour beaucoup de sujets, dans les réponses apportées aux questions qui ont été posées en 2011, les différences de genre ne sont pas significatives. Quand elles le sont, les écarts entre femmes et hommes demeurent limités. Il n’y a pas là matière à étonnement : l’adhésion partagée des femmes et des hommes au Parti socialiste se fait bien sur la base d’un projet de société unique qui constitue un filtre puissant. Néanmoins, entre adhérentes et adhérents socialistes, sur certains sujets, les écarts sont bien réels. Si l’on voulait en rendre compte de façon lapidaire, le plus simple est d’indiquer que sur ces questions, fréquemment, les femmes apparaissent un peu plus à gauche que les hommes. Il ne s’agit pas pour autant pas d’une position que l’on puisse qualifier d’« idéologique ». La relation entre genre et choix de la motion au Congrès de Reims est par exemple très faible. Et les différences de positionnement entre hommes et femmes sur l’axe gauchedroite ne sont pas significatives. Tableau  3  : Autopositionnement sur l’axe gauche-droite selon le genre
en % Gauche Droite 1 2 3 4 5 6 7

Hommes 1 37 54 7 0 0 0 100 (6937) Femmes 1 37 53 9 0 0 0 100 (2961) Ensemble 1 37 54 8 0 0 0 100 (9898)

Elles choisissent davantage, parmi les raisons d’adhérer, la formation à la politique, univers encore largement formaté selon des canons masculins et dans lequel, en tout cas, les hommes sont fortement majoritaires.

Attitudes politiques, valeurs et genre au Parti socialiste
Bien qu’en progression, les femmes demeurent donc minoritaires parmi les adhérents du Parti socia-

Au demeurant, et de manière systématique, parmi les références doctrinales dont devrait s’inspirer le Parti socialiste, les femmes refusent plus souvent de choisir que les hommes. Quand elles le font, elles rejettent davantage que leurs camarades plusieurs références traditionnelles – bien qu’opposées – de la gauche  : 30 % d’entre elles seulement citent le marxisme, contre 37 % des hommes. 40 % mettent

78 en avant l’autogestion, contre 50 % des adhérents masculins. 42 % citent l’humanisme chrétien contre 47  % pour l’autre sexe. En revanche, les adhérentes citent un peu plus souvent que les adhérents l’altermondialisme (65 % contre 62 %). Parmi les événements politiques qui les ont marquées, elles retiennent plus fréquemment qu’eux la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2002 (22 % contre 18 %). Et les femmes considèrent davantage que les hommes (45  % contre 41  %) que le gouvernement dirigé par Lionel Jospin de 1997 à 2002, malgré certains progrès sociaux, « a fait trop de concessions aux contraintes économiques et politiques ». Ce positionnement de gauche « pratique » se décèle clairement dans les réponses que les femmes donnent aux questions portant sur les enjeux économiques. Ainsi elles sont 56  % à considérer que c’est à l’État davantage qu’aux individus d’assurer les besoins de chacun, contre 52 % des hommes. De même, 74 % des adhérentes pensent que « les chômeurs devraient avoir le droit de refuser un emploi qui ne leur convient pas » contre 70 % des adhérents. 56 % sont d’avis que « la concurrence est dangereuse. Elle conduit à développer ce qu’il y a de pire chez les gens » alors que seuls 52 % de leurs camarades masculins émettent cette opinion. 75  % d’entre elles pensent que «  l’État devrait contrôler plus sérieusement les entreprises » contre 72 % des hommes membres du Parti socialiste – et 60 % qu’il faut développer les nationalisations plutôt que les privatisations, contre 55 % des adhérents masculins. Ces orientations fondamentales des adhérentes du Parti socialiste se traduisent bien dans les opinions qu’elles expriment face à l’emploi et au chômage. 65 % d’entre elles ne sont « pas d’accord du tout » avec la proposition selon laquelle « pour que les patrons n’aient pas peur d’embaucher, ils devraient avoir le droit de licencier plus facilement » – contre 54 % chez les hommes. 62 % des cotisantes au parti donnent la même réponse à l’idée selon laquelle « il faudrait réduire le nombre de fonctionnaires  » contre 55  % de leurs camarades masculins.
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Adhérentes socialistes : semblables et différentes

Ces orientations fondamentales des adhérentes du Parti socialiste se traduisent bien dans les opinions qu’elles expriment face à l’emploi et au chômage. 65 % d’entre elles ne sont « pas d’accord du tout » avec la proposition selon laquelle « pour que les patrons n’aient pas peur d’embaucher, ils devraient avoir le droit de licencier plus facilement » - contre 54 % chez les hommes. 62 % des cotisantes au parti donnent la même réponse à l’idée selon laquelle « il faudrait réduire le nombre de fonctionnaires » contre 55 % de leurs camarades masculins.

Bien que n’adoptant pas dans son principe un positionnement politique différent des hommes, on voit que les adhérentes du Parti socialiste choisissent des options classiquement considérées comme plus à gauche qu’eux sur les enjeux socio-économiques. Ce positionnement progressiste ne concerne pas que les questions socio-économiques. On l’observe clairement sur les enjeux de société : de façon presque systématique, les adhérentes témoignent d’un libéralisme culturel et d’attitudes anti-autoritaires plus puissants que les adhérents. Ainsi, 74 % des femmes socialistes sont d’accord avec le droit des couples homosexuels à adopter des enfants contre 65 % de leurs camarades hommes. Elles sont 85 % à considérer que « l’école devrait former avant tout des gens à l’esprit éveillé et critique » plutôt que « donner avant tout le sens de la discipline et de l’effort », alors que seuls 80 % des adhérents émettent cette opinion. Et si 42 % des adhérentes expriment leur accord avec l’idée selon laquelle «  des nos jours, les parents n’ont plus aucune autorité », c’est moins que ce qu’on observe chez les adhérents – 47 %. Et on observe des écarts du même ordre sur les questions liées à l’immigration. Tableau 4  : Genre et enjeux de société chez les adhérent-e-s du parti socialiste Les adhérentes du Parti socialiste sont donc caractérisées par un positionnement politique de principe semblable aux hommes – autoplacement sur

Femmes en politique et partage du pouvoir
en % Les couples homosexuels devraient avoir le droit d’adopter des enfants De nos jours les parents n’ont plus aucune autorité Il y a trop d’immigres en France Le droit de votes des étrangers aux élections locales On devrait régulariser tous les sans-papiers Tout à fait d’accord 42,6 7,4 2,0 Femmes Plutôt d’accord 31,7 34,9 8,1 Hommes Total Tout à fait Plutôt Total accord d’accord d’accord accord 74,3 33,1 31,7 64,8 42,3 8,7 38,2 46,9 10,1 3,6 11,2 14,8

79

58,4 27,8 86,2 54,5 28,4 82,9 12,0 44,5 56,5 10,1 37,7 47,8

l’axe gauche-droite, vote de congrès – voire plus modéré qu’eux – sur la référence tant au marxisme qu’à l’autogestion. Et pourtant, sur les questions économiques et sociales comme sur les enjeux de société, leurs opinions se situent plus à gauche. Le constat de ce décalage ouvre la voie à une réflexion sur les indicateurs usuellement retenus du positionnement politique… Au demeurant, il y a éven-

tuellement un lien entre ce constat et le fait que les femmes demeurent minoritaires dans le Parti socialiste : celles qui se décident à adhérer sont peut-être poussées par des options plus transformatrices. En tout cas, on se trouve ici face à une question majeure pour prendre la mesure des évolutions à venir dans le Parti socialiste si la progression régulière de la part des femmes se poursuit.

1. Les données citées dans cet article proviennent de l’enquête Cevipof en ligne réalisée en 2011 avec le concours de la direction du Parti socialiste, en particulier d’Alain Bergounioux.

Adeline Hazan
est Maire de Reims, conseillère auprès du Premier secrétaire du Parti socialiste en charge de la parité et secrétaire nationale aux Droits des femmes

Le partage du pouvoir politique entre femmes et hommes : construire la démocratie réelle
« La femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune. »
Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1791.

a parité au gouvernement a enfin été faite. Toujours très en retard en ce qui concerne le partage du pouvoir politique entre les femmes et les hommes, la France s’est propulsée au second rang européen, derrière la Suède et devant la Finlande, en ce qui concerne le nombre de femme au gouvernement1. Cette avancée inédite, due à l’arrivée au pouvoir de la gauche, tranche avec l’histoire de l’accès des femmes aux responsabilités politique. La France a été un des derniers pays européens à avoir accordé le droit de vote aux femmes. Notre pays se classe au 10e rang européen et au 67e rang mondial en ce qui concerne la présence de femmes dans la Chambre basse (Assemblée nationale). Ces chiffres, qui contrarient l’idée que la France serait une grande démocratie moderne, ne doivent pas nous conduire à mettre tous les partis dans

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le même sac. N’oublions pas les responsabilités qui incombent à chacun des camps politiques. La progression de la parité a d’abord été l’œuvre de la gauche, avec la modification de la Constitution en 1999 et le vote de la loi du 6 juin 2000 sous le gouvernement de Lionel Jospin. Alors que la parité gouvernementale vient d’être faite, dans aucun des gouvernements de François Fillon,

Alors que la parité gouvernementale vient d’être faite, dans aucun des gouvernements de François Fillon, entre 2007 et 2012, la proportion de femmes n’a excédé les 36%. Si l’Assemblée nationale compte 27% de députées depuis les élections législatives de juin 2012, soit près de dix points de plus qu’en 2007, le Parti socialiste y a présenté 45% de candidates et l’UMP seulement 25%.

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Le partage du pouvoir politique entre femmes et hommes : construire la démocratie réelle

entre 2007 et  2012, la proportion de femmes n’a excédé les 36 %. Si l’Assemblée nationale compte 27 % de députées depuis les élections législatives de juin 2012, soit près de dix points de plus qu’en 2007, le Parti socialiste y a présenté 45  % de candidates et l’UMP seulement 25 %. N’oublions pas, non plus, le rôle fondamental du mouvement féministe, de personnalités féministes ou de femmes politiques, cette fois-ci de tous bords, dans les avancées législatives du début du XXIe  siècle. Le «  Manifeste des dix », publié le 6  juin 1996 dans l’Express, avait rassemblé dix anciennes ministres, cinq de gauche et cinq de droite, dont Simone Veil et Edith Cresson, à l’initiative d’Yvette Roudy. Ce Manifeste faisait sept propositions, dont Lionel Jospin s’est très largement inspiré pour la loi de 2000  : déjà à l’époque, les revendications portaient sur la modification de la Constitution, la modulation du financement des partis en fonction du respect de la parité, la limitation du cumul des mandats ou encore le scrutin proportionnel.

Cette inégalité entre femmes et hommes dans l’accès aux responsabilités est si ancienne que l’absence de parité apparaît, parfois, comme naturelle. Pourtant, rien n’est naturel dans les difficultés que connaissent les femmes à obtenir les postes clés du pouvoir comme les mandats les plus humbles.

Il n’y aura pas de démocratie réelle sans partage à égalité du pouvoir politique entre les femmes et les hommes
La question du partage du pouvoir entre les femmes et les hommes, pourtant, devrait rassembler largement et mobiliser l’ensemble des forces politiques de notre pays. Elle devrait rassembler, parce qu’elle pose la question de la nature de notre démocratie. « Pendant longtemps, on a parlé de ‘‘l’exception française’’ pour désigner ce déni de démocratie que constituait l’absence de femmes dans les assemblées élues » nous rappelle Janine Mossuz-Lavau2 directrice de recherches CNRS au CEVIPOF. En effet, comme considérer que la démocratie est réelle quand la moitié de la population a plus de difficulté à y exercer des responsabilités ? Le combat pour la parité n’est pas accessoire. Il
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ne s’agit pas d’une question ne concernant que de prétendues « élites » politiques. Rappelons d’abord qu’il y a plus de 600 000 élus en France, sur tout le territoire, de toutes origines et de tous horizons, bien que, plus on monte dans la pyramide, plus les horizons se ressemblent. Ensuite, et surtout, l’absence de partage du pouvoir est l’expression première des inégalités femmes-hommes. Comme l’écrit Réjane Sénac, politiste et chargée de recherches CNRS au CEVIPOF, le partage du pouvoir entre les sexes « est fondamental parce qu’il est au fondement de la remise en cause du système inégalitaire entre les sexes » 3. Il a un pouvoir transformateur de la société tout entière. Cette inégalité entre femmes et hommes dans l’accès aux responsabilités est si ancienne que l’absence de parité apparaît, parfois, comme naturelle. Pourtant, rien n’est naturel dans les difficultés que connaissent les femmes à obtenir les postes clés du pouvoir comme les mandats les plus humbles. Nous héritons d’une Histoire, faite de l’exclusion des femmes de toute sphère publique. Cette Histoire est celle de l’accaparement du pouvoir par les hommes et du cantonnement des femmes à la sphère privée, au foyer, à la famille. Elle est aussi celle de la construction de notre système politique (son fonctionnement, ses codes, ses réseaux) par les hommes et pour les hommes, ce que Réjane Sénac nomme le « sexisme constituant »4. Le mouvement lancé il y un an par le gouvernement socialiste ne donc pas être minimisé. Enclenché avec la nomination d’un gouvernement paritaire il y a plus d’un an, il n’a jamais faibli depuis. La réforme des élections sénatoriales laisse une plus grande

Femmes en politique et partage du pouvoir
place au scrutin de liste, qui garantit l’élection de femmes, au contraire du scrutin uninominal. Celle des élections territoriales introduit le scrutin binominal, qui garantit la parité dans les futurs conseils départementaux, où seulement 13,9 % de femmes sont élues depuis les dernières élections cantonales de 2011. L’extension du scrutin de liste, et donc de la contrainte paritaire (obligation d’alternance d’une femme et d’un homme dans la liste) aux communes de 1 000 habitants et plus va permettre l’élection de 20  000 femmes supplémentaires dans les conseils municipaux. La bataille que nous menons, au Parti socialiste comme au Parlement, pour le non-cumul des mandats est également un point d’appui pour la progression de la parité : le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, installé en janvier dernier par Najat Vallaud-Belkacem, a montré dans une de ses dernières études que les parlementaires hommes cumulent plus que les femmes et que « l’espace libéré par une limitation du cumul des mandats constituerait une réelle chance à saisir pour faire progresser la parité en politique »5, grâce à la respiration démocratique entraînée. À ces premières mesures s’ajoutent celles du projet de loi sur l’égalité entre les femmes et les hommes, qui double les sanctions infligées aux partis politiques ne respectant pas la parité des candidatures aux élections législatives, introduit la parité dans les instances dirigeantes des fédérations sportives et étend le principe de représentation équilibrée à tous les établissements publics. Enfin, il nous faut nous féliciter de la parité qui a été faite dans les

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instances nationales du Parti socialiste (Bureau national, Secrétariat national, Conseil national), pour la première fois de notre histoire, au Congrès de Toulouse.

Pour l’extension du domaine de la parité
Ces mesures nous appellent à penser la prochaine étape de la parité et du partage du pouvoir entre les femmes et les hommes. Malgré les lois successives, les angles morts de la parité perdurent. Le scrutin uninominal continue de tenir une place centrale dans notre système politique. Il est pourtant le plus défavorable à l’élection de femmes, du fait des pratiques des partis politiques qui préfèrent perdre une partie de leur aide publique plutôt que de présenter le même nombre de femmes que d’hommes et présentent les femmes dans les circonscriptions plus difficiles à gagner. Nous devons donc repenser la place du scrutin uninominal dans notre système électoral et étendre le champ d’application du scrutin de liste. L’engagement de François Hollande d’introduire une dose de proportionnelle aux élections législatives y répondra de manière certaine. Pour autant, le scrutin de liste ne règle pas tout. Nous sommes encore loin de la parité au niveau des têtes de listes. Aux dernières élections européennes, nous avions présenté 3 femmes et 5 hommes en têtes de listes : si la parité n’est jamais acquise, les élections de 2014 devront nous permettre de réaliser la parité sans obstacle majeur. Les difficultés seront bien plus grandes pour assurer la parité des têtes de listes socialistes aux municipales et aux régionales. Nous partons, ici, de beaucoup plus loin. Les femmes représentent moins de 10 % des maires de villes de plus de 3 500 habitants. En ce qui concerne les régionales, nous n’avions présenté en 2010 que 25 % de femmes parmi les têtes de listes départementales et 2 femmes parmi les têtes de listes régionales. Cette situation n’est pas acceptable  : il nous faut faire des progrès, sur le long terme, en identifiant dès maintenant à la fois les territoires

Le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, installé en janvier dernier par Najat Vallaud-Belkacem, a montré dans une de ses dernières études que les parlementaires hommes cumulent plus que les femmes et que « l’espace libéré par une limitation du cumul des mandats constituerait une réelle chance à saisir pour faire progresser la parité en politique ».

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Le partage du pouvoir politique entre femmes et hommes : construire la démocratie réelle

et les femmes susceptibles de prendre la tête des listes que nous présenterons. Le chemin avant la parité totale des têtes de listes dans les élections locales est encore long : nous devons l’emprunter dès maintenant, avec une volonté politique de fer. Nous devons aussi penser une possible révision constitutionnelle à venir sous l’angle des droits des femmes. Aux termes de l’article 1er de la Constitution, « la loi favorise » l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats politiques, mais ne le « garantit » pas. Remplacer « favorise » par « garantit » permettra de se prémunir de toute réforme éventuelle représentant un recul pour la parité.

Nous devons aussi penser une possible révision constitutionnelle à venir sous l’angle des droits des femmes. Aux termes de l’article 1er de la Constitution, « la loi favorise » l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats politiques, mais ne le « garantit » pas. Remplacer « favorise » par « garantit » permettra de se prémunir de toute réforme éventuelle représentant un recul pour la parité.

Au-delà de la parité quantitative, nous devons aussi nous interroger sur la parité qualitative et les moyens que nous développons, à l’intérieur de notre parti, pour faire que les femmes y prennent plus de responsabilités. La parité ne se réduit pas à un nombre – 50 %. Le partage à égalité du pouvoir entre les femmes et les hommes induit, également, des actions favorisant l’appropriation des codes politiques par les femmes, par des actions de formation à la prise de parole en public ou à la conduite de réunions, mais aussi le changement de nos pratiques militantes pour les rendre compatibles avec le quotidien des femmes qui articulent difficilement vie professionnelle et vie familiale, dont elles assument en majorité la responsabilité  : horaires des réunions, prise en charge de l’accueil des jeunes enfants pendant les réunions, etc. Seule une action globale permettra une progression réelle de la parité. Cette action se joue à la fois sur le plan législatif et dans nos pratiques militantes. Notre objectif n’est pas seulement de pouvoir faire un calcul et de constater qu’il y a autant de femmes que d’hommes au gouvernement, à l’Assemblée nationale ou dans les conseils municipaux  : il est bien plus ambitieux  ; c’est celui de rénover notre démocratie pour en faire une démocratie réelle.

1. Les chiffres de cet article sont issus des études du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes : http:// www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/ 2. Janine Mossuz-Lavau, Histoire et enjeux de la loi sur la parité, CERAS, Projet, n°287, 2005/4. 3. Réjane Sénac, Partage du pouvoir : du sexisme constituant à la parité inachevée, in Femmes hommes penser l’inégalité, Dir. Sandrine Dauphin et Réjane Sénac, La Documentation française, p. 121 s. 4. Ibid. 5. Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, Avis adopté en Assemblée plénière le 13 juin 2013 : http://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/parite/actualites/article/projet-de-loi-sur-le-cumul-des. LA REVUE SOCIAlIsTE N° 51 - 3E TrIMEsTrE 2013

Violences faites aux femmes

Marie-France Casalis
est responsable du Pôle formation du Collectif féministe contre le viol (CFCV)

Violence sexiste, instrument de la domination masculine

Dans la lutte contre la domination masculine nous avons beaucoup avancé. Un verrou tient encore  : la violence utilisée comme instrument de domination par des hommes à l’encontre de femmes. Nous avons appris à identifier et définir ces violences, à en décrypter le sens, à mettre en lumière leur origine sexiste. La loi réprime et sanctionne des actes considérés durant des millénaires comme licites : harcèlement, viol, violence par conjoint, mutilations sexuelles, proxénétisme… Les violences exercées dans la relation de couple ont retenu et retiennent l’attention des pouvoirs publics, des médias et de l’opinion. Un verrou reste à débloquer pour atteindre à cette égalité que nous voulons établir  : combattre explicitement le viol et ses variantes  : agressions sexuelles, prostitution, harcèlement. VIOL un mot qu’on évite, une réalité qu’on occulte, un crime dont on banalise la gravité. Cette manifes-

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tation centrale de la domination masculine est l’axe de lutte du Collectif féministe vontre le Viol. Le 8 mars 1986 avec l’appui d’Yvette Roudy, ministre des Droits des femmes nous avons ouvert la permanence téléphonique nationale Viols-Femmes-Informations 0  800 05 95 95, appel gratuit du lundi au vendredi, de 10  heures à 19  heures, depuis la métropole et l’outre-mer. Tous les jours, les personnes qui appellent le 0  800 05 95 95 disent la cruauté, la dangerosité, la fréquence du viol. À leur écoute, nous avons compris les priorités de la stratégie des agresseurs. Il commence par repérer, choisir, sélectionner, voire séduire, celle dont il fera sa victime. Puis, il va l’isoler pour la priver de soutien, l’humilier, la dévaloriser, la traiter comme un objet pour lui ôter tout amour-propre, faire régner la terreur pour la soumettre, se débarrasser de toute culpabilité en rejetant la responsabilité des faits sur celle qui les subit et enfin : organiser son impunité notamment en verrouillant le secret. Plus de 45  000 récits de viol ont été recueillis au 0 800 05 95 95. Encore aujourd’hui celles qui nous

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Violence sexiste, instrument de la domination masculine

Tous les jours, les personnes qui appellent le 0 800 05 95 95 disent la cruauté, la dangerosité, la fréquence du viol. À leur écoute, nous avons compris les priorités de la stratégie des agresseurs. Il commence par repérer, choisir, sélectionner, voire séduire, celle dont il fera sa victime. Puis, il va l’isoler pour la priver de soutien, l’humilier, la dévaloriser, la traiter comme un objet pour lui ôter tout amour-propre, faire régner la terreur pour la soumettre, se débarrasser de toute culpabilité en rejetant la responsabilité des faits sur celle qui les subit et enfin : organiser son impunité notamment en verrouillant le secret.

appellent sont surprises de l’accueil reçu. Soulagées, elles s’étonnent : « C’est la première fois qu’on me dit ça. ». Pourtant, notre message est simple  : victime d’un viol ou d’une autre violence sexuelle, vous n’y êtes pour rien, le coupable c’est lui, il n’avait pas le droit, c’est la loi, nous pouvons vous aider. Chacune et chacun d’entre nous peut le dire à quelqu’un qui se confie. Alors, faisons-le ! Allez-y ! Nul besoin d’être spécialiste  : il suffit juste d’assumer notre statut citoyen. La loi a fait du viol un crime, d’autres infractions sexuelles sont des délits. C’est interdit. Il y a une victime, elle a des droits, elle attend notre aide, elle a besoin de soins. Il y a un auteur, criminel, délinquant, souvent récidiviste, passible de sanction et auquel la justice donnera l’occasion de comprendre pourquoi il a besoin de s’approprier le sexe d’une femme ou d’un enfant pour en faire son objet. Nous avions pu être fières des avancées obtenues notamment dans la reconnaissance du viol de victimes mineures par leurs propres parents. Nous étions fières d’avoir obtenu que la prescription de ces crimes contre des victimes mineures débute à leur majorité et soit élargie à 20 ans. Même si nous souhaitons que soit supprimée toute prescription des infractions d’atteintes aux personnes. Mais la
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progression de la reconnaissance des droits des enfants se heurte violemment à la résistance de leurs agresseurs. Depuis la loi de 2007 on ne parle plus d’enfant victime de violence mais d’enfant en danger. Le signalement au procureur de la République n’est pas systématique et se traduit souvent par une «  information préoccupante  » administrative. La parole des enfants qui dénoncent des viols, notamment dans le cadre familial, est sujette à suspicion. Les forces de défense des auteurs de ces crimes, leurs conseils, ont su, habilement faire tourner le vent et jeter le discrédit sur la parole des enfants. Chaque avancée provoque leur efficace mobilisation. La loi du 8 février 2010 inscrivait, enfin, l’inceste au Code pénal. Il ne faudra pas deux ans pour qu’une Question prioritaire de Constitutionnalité conduise à son abrogation le 16  septembre 2011  ! Qui s’en offusque hormis quelques associations engagées ? Nous assistons là à de graves régressions dont les conséquences se liront pendant des décennies. En effet, les appels reçus dans les premières années de Viols-Femmes-Informations 0  800 05 95 95 émanaient en grande majorité de femmes, adultes, âgées, voire très âgées. Elles relataient les viols subis lorsqu’elles étaient enfants, violées par leur père ou un autre proche, elles disaient le déni qui avait accueilli leur parole lorsqu’elles avaient réussi à se confier, elles décrivaient les conséquences multiples et profondes de ces crimes impunis. Elles dénonçaient le massacre de leur vie d’enfant, d’adolescente, de femme. Massacre ! Aujourd’hui si nous ne mettons pas un terme à la dérive actuelle, si nous ne réagissons pas pour remettre sur les rails une réelle protection de l’enfance : nous trahissons celles et ceux qui ont eu le courage de parler, de témoigner, d’agir pour faire changer la honte de camp. Lutter contre le viol c’est aider les victimes à se reconstruire. L’écoutante qui répond aux appels à Viols-Femmes-Informations 0  800 05 95 95 prend position contre le viol en s’appuyant sur la définition légale  : elle désigne une victime et un auteur. La neutralité n’est plus applicable lorsque des

Violences faites aux femmes
faits criminels ou délictuels ont été commis. Faire émerger le récit des violences sexuelles, mettre en évidence et démonter la stratégie de l’agresseur, dissiper la confusion, éclairer le mode opératoire comptent parmi les objectifs essentiels de l’entretien. De plus le CFCV propose chaque année des groupes de parole à son siège social parisien. Ce partage solidaire contribue à reconstruire l’estime de soi et la confiance en soi et dans les autres. Le soutien au téléphone ne répond qu’à une partie de l’ensemble des conséquences de l’agression sexuelle subie et l’écoutante met en relation l’appelante avec le réseau social, juridique, associatif en orientant à bon escient les victimes de viols vers ces structures ressources.  : police, gendarmerie, thérapeutes, Cidff, Solidarité Femmes, Mouvement français pour le Planning familial… Lutter contre le viol c’est aussi appliquer la loi. Le crime de viol fait horreur à chacun. Il est une des plus graves infractions de notre Code pénal alors pourquoi tolérer que les affaires de viol soient si fréquemment correctionnalisées  ? Comparaître devant la cour d’assises ou devant un tribunal correctionnel ne se compare pas. Aux assises notre société consacrera deux, trois journées, voire davantage, à étudier la situation, à entendre les victimes,

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Commençons par mettre au rancart ces expressions courantes véhiculant une forme de complicité avec les agresseurs. Ainsi nous ne dirons plus : elle s’est fait violer, non, elle n’a rien fait pour, elle a été violée. La victime n’a pas avoué avoir été violée : c’est au coupable d’avouer, elle s’est confiée. Les enfants ne sont pas victimes d’abus sexuels, ils sont victimes d’agression sexuelle ou de viol. Ne pensez plus que le viol est une pulsion irrépressible, les récits recueillis au 0 800 05 95 95 mettent en évidence la stratégie élaborée et mise en place par le violeur.

Lutter contre le viol c’est aussi appliquer la loi. Le crime de viol fait horreur à chacun. Il est une des plus graves infractions de notre Code pénal alors pourquoi tolérer que les affaires de viol soient si fréquemment correctionnalisées ? Comparaître devant la cour d’assises ou devant un tribunal correctionnel ne se compare pas. Aux assises notre société consacrera deux, trois journées, voire davantage, à étudier la situation, à entendre les victimes, les enquêteurs, les témoins, les experts. À analyser les faits, leurs conséquences, le mode opératoire de l’accusé. Au tribunal correctionnel, le temps imparti à l’affaire est drastiquement réduit.

les enquêteurs, les témoins, les experts. À analyser les faits, leurs conséquences, le mode opératoire de l’accusé. Au tribunal correctionnel, le temps imparti à l’affaire est drastiquement réduit. Nous avons été présentes à des audiences qui consacraient 45 minutes pour certaines, 2 heures pour d’autres pour examiner des faits aussi complexes. Plus de temps pour dire, exprimer le ressenti, le vécu, la terreur, les séquelles. Plus de temps pour expliquer qu’en France la loi interdit d’agresser, de violer, de harceler, de mettre en prostitution, de contraindre au mariage. Plus de temps pour que la victime reçoive de l’appareil judiciaire le message qu’elle a des droits, qu’elle n’y était pour rien et qu’elle peut recevoir l’aide dont elle a besoin. Plus de temps pour que l’accusé comprenne le sens de la condamnation. Dans les progrès obtenus, il faut saluer l’émergence d’accompagnements thérapeutiques appropriés. Ces prises en charge sont encore trop peu accessibles et dans le plan présenté par la ministre des Droits des femmes figurent le développement et l’extension de lieux dédiés à ce soutien psychologique spécialisé. Avec une large ambition de formation des professionnels du monde judiciaire, de la santé, de l’éducation, du travail social… ces deux priorités, lorsqu’elles se concrétiseront, produiront des améliorations considérables. Le coût des violences sexuelles n’est pas encore chiffré mais dans les récits recueillis à Viols-

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Violence sexiste, instrument de la domination masculine

Femmes-Informations 0  800 05 95 95 nous percevons la gravité de cet impact économique. En termes de soins, de trajectoire professionnelle, de développement personnel, d’autonomie. Nous avons beaucoup avancé mais il nous reste beaucoup à faire  ! Commençons par mettre au rancart ces expressions courantes véhiculant une forme de complicité avec les agresseurs. Ainsi nous ne dirons plus  : elle s’est fait violer, non, elle n’a rien fait pour, elle a été violée. La victime n’a pas avoué avoir été violée  : c’est au coupable d’avouer, elle s’est confiée. Les enfants ne sont pas victimes d’abus sexuels (une fois ça va, trois fois bonjour les dégâts  !), ils sont victimes d’agression sexuelle ou de viol. Leurs agresseurs ne sont pas des pédophiles aimant les enfants mais des pédocriminels à sanctionner. Les viols collectifs sont des crimes

aggravés et non pas une technique de ping-pong, la tournante. Ne pensez plus que le viol est une pulsion irrépressible, les récits recueillis au 0 800 05 95 95 mettent en évidence la stratégie élaborée et mise en place par le violeur. Ce piège que nous aiderons les victimes à repérer et analyser pour s’en libérer. Ne croyez plus qu’il s’agit de sexualité : le viol est pouvoir et domination. N’imaginez plus que le viol par un conjoint n’entraîne pas de lourdes séquelles c’est au contraire, un traumatisme d’une particulière gravité. Sachez qu’une femme violée n’est pas une « femme foutue  » : les femmes qui appellent Viols-Femmes-Informations cherchent aide et soutien et témoignent que les victimes de viol luttent avec courage pour reprendre pouvoir sur leur vie, reconstruire équilibre et confiance, retrouver l’amour d’elles-mêmes et de la vie.

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Claudine Legardinier
est journaliste. Elle a notamment co-écrit (avec Saïd Bouamama) Les clients de la prostitution, l’enquête, Presses de la Renaissance, 2006, et (avec Caroline Dewaele) Le plus vieux “métier du monde” ?, Les points sur les I, 2012.

Prostitution, un enjeu central pour l’égalité

négalités  salariales,  parité… Comment ces combats aboutiraientils si la prostitution, qui fait des femmes des trophées ou des objets de défoulement, continue de les assigner à la subordination sexuelle et de les condamner à la violence  ? «  Pute  », l’insulte chère à tous les agresseurs, l’emblème du mépris et de la haine des femmes, pèse sur leur statut réel et symbolique  : un plafond de verre trop souvent inaperçu. En froissant un billet, le « client » réduit à néant leur droit, pourtant chèrement acquis, de dire non et d’affirmer leur propre désir. Après le droit de cuissage et le harcèlement sexuel (obtenu par le pouvoir), après le viol (obtenu par la force), comment ce séculaire droit sexuel masculin, conféré par l’argent, ne serait-il pas interrogé  ? Les femmes auraientelles donc bataillé pour arracher leur corps et leur personne à l’autorité du père, du mari, du curé, pour se résigner à le laisser au « consommateur » ? La prostitution est une terre de fantasmes. Le

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« mal nécessaire », mensongère protection contre les viols1, nécessiterait de déclasser une catégorie de femmes exutoires. Le «  plus vieux métier du monde  » induirait l’idée d’une vocation féminine naturelle, d’une fatalité qui échapperait à l’histoire et à ses perspectives de changement. Sexe, argent, pouvoir, le sujet est sulfureux et porte à la confusion… Ainsi, pour croire défendre la personne prostituée, certains défendent la prostitution. Or,

La prostitution – quelles qu’en soient les formes – n’est pas le fait individuel des prostituées mais un système social et marchand créé au bénéfice d’autres acteurs : proxénètes et clients – dont le terme « prostitueurs » permet de poser la responsabilité –, mais aussi États dont les politiques sont décisives. Ce système nécessite un approvisionnement croissant, dont la traite est le plus traditionnel, comme le confirme l’exemple allemand ou néerlandais.

92 la prostitution – quelles qu’en soient les formes – n’est pas le fait individuel des prostituées mais un système social et marchand créé au bénéfice d’autres acteurs  : proxénètes et clients – dont le terme « prostitueurs » permet de poser la responsabilité –, mais aussi États dont les politiques sont décisives. Ce système nécessite un approvisionnement croissant, dont la traite est le plus traditionnel, comme le confirme l’exemple allemand ou néerlandais  ; la traite des femmes et la criminalité y ont explosé avec les lois de dépénalisation du proxénétisme et de légalisation de la prostitution dite volontaire2, pour servir un « client » toujours plus exigeant. La lutte pour la libération sexuelle aurait dû s’accompagner d’une volonté politique de contrer les formes d’asservissement et de colonialisme que développe le système prostitueur. Mais elle a été récupérée par la loi du marché. Imposé au prix d’un important lobbying politique par les Pays-Bas dans les années 1980, dans le but d’ouvrir la voie à des profits considérables, le concept de « travail du sexe » est venu relooker, sur le mode capitaliste, une institution archaïque de mise à disposition du corps des femmes. «  Choix  », fric et «  liberté  » allaient donner au marché une vitrine présentable et masquer les itinéraires de personnes réelles – des femmes en immense majorité - en proie aux dettes, à la précarité, aux violences, à la tromperie et à l’enfermement. Une propagande médiatique et intellectuelle tenace ferait le reste. On a ainsi vu Zahia, malheureuse mineure livrée à des stars du football, hissée au rang d’icône  ; un modèle pour toutes les jeunes filles de ce pays. Aujourd’hui, il y a urgence. Une nouvelle génération de «  clients  » français passe la frontière pour s’engouffrer dans les bordels industriels de Catalogne et pratiquer le chantage sexuel sur les compagnes, contraintes à la performance pornographique3  ; nos voisins allemands créent des chaînes de bordels «  low cost  » avec tarifs pour les seniors et forfaits tout compris. En France, un nombre croissant de jeunes sans avenir et de femmes précaires est englouti, loin des regards
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et des chiffres officiels (largement sous-estimés, autour de 18  000 personnes) dans la prostitution par Internet. Faut-il l’ignorer  ? Faire le choix du renard libre dans le poulailler libre  : que les plus forts soient libres d’exploiter les plus faibles tant que ceux-ci, sans alternatives, y consentent  ? La gauche ne peut plus ignorer que la question de la prostitution est un enjeu pour le progrès social et l’émancipation des individus.

Une violence sans nom
« On devrait nous décorer pour accepter ce qu’on accepte », dit une prostituée  : l’aveu des violences subies et l’expression d’un profond sentiment d’abandon. Le huis clos prostitutionnel est un territoire d’exception où reste permis ce qui est condamné partout ailleurs  : les viols, agressions, actes de barbarie voire les meurtres sont couverts juridiquement et moralement par le contrat prostitutionnel, comme il y a trente ans par le contrat de mariage4. Le sexisme ordinaire y est inséparable des violences physiques, sexuelles, émotionnelles. Mais comment les dénoncer quand pèse la menace des PV ou de l’expulsion et quand c’est l’argent de l’agresseur qui vous fait vivre  ? « Quand le client dit pour humilier, « Sale pute  ! », vous voulez dire quoi  ? Hein  ? Si ça lui fait du bien  ! » soupire une femme prostituée en Suisse5. Pour alimenter le système, les volontaires naturel-

Pour alimenter le système, les volontaires naturel-le-s manquent cruellement. Il faut donc les recruter par tous les moyens : violences déclarées, chantages divers (à l’enfant notamment), mais plus souvent manipulation d’un « compagnon », rendue plus facile par la mythologie de « l’escorte » buvant du champagne au Beverly Hôtel… La prostitution entretient, à cet égard, des liens forts avec les violences conjugales.

Violences faites aux femmes
les manquent cruellement. Il faut donc les recruter par tous les moyens : violences déclarées, chantages divers (à l’enfant notamment), mais plus souvent manipulation d’un «  compagnon  », rendue plus facile par la mythologie de « l’escorte » buvant du champagne au Beverly Hôtel… La prostitution entretient, à cet égard, des liens forts avec les violences conjugales. L’industrie proxénète a toujours su où trouver ses meilleurs alliés  : violences, guerres, conflits, machisme, archaïsme culturel. Dans les pays d’origine de la traite comme dans les nôtres, les proxénètes écument les boîtes, les rues, les clubs de strip-tease, les centres commerciaux, à l’affût des jeunes filles les plus isolées, les plus fragilisées. L’idéal  ? Une histoire émaillée de ruptures familiales, de viols, de violences de toutes sortes. « De toute façon, j’ai tout vécu, alors je continue », confie une jeune femme prostituée. « Qu’est-ce qu’on recherche  ? Des plaies et des bosses, malheureuse avec ses parents, abusée par un abruti », résume un proxénète interrogé pour une enquête américaine6. La victime volontaire, qu’il n’est pas nécessaire de frapper, est la victime idéale. Si les milieux défavorisés ne sont plus les seuls concernés, le contingent le plus conséquent se trouve chez les plus vulnérables au plan social, économique, culturel, psychologique, ethnique, par exemple parmi les minorités soumises à la pauvreté, au racisme et à l’acculturation : en Europe, les Roms. Les violences des proxénètes – souteneurs, tenanciers -, les violences policières et judiciaires (avec déni de la parole des personnes prostituées), ne doivent pas masquer celles du client prostitueur, premier agresseur comme le montrent les enquêtes, quel que soit le lieu de prostitution. Il n’est que de lire les incroyables conseils donnés aux « travailleurs-ses du sexe7 » par les organisations favorables à la prostitution pour mesurer leur indéniable dangerosité. Plus le lieu est clos, plus le silence est verrouillé : « Le mec paye, il a le droit de faire ce qu’il veut », explique Fiona8, ex-prostituée qui raconte, entre autres, les brûlures de cigarettes. « C’est l’idée que tout le monde a intégrée dans ce milieu, à commencer par nous. Quand on subit ces

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La victime volontaire, qu’il n’est pas nécessaire de frapper, est la victime idéale. Si les milieux défavorisés ne sont plus les seuls concernés, le contingent le plus conséquent se trouve chez les plus vulnérables au plan social, économique, culturel, psychologique, ethnique, par exemple parmi les minorités soumises à la pauvreté, au racisme et à l’acculturation : en Europe, les Roms.

violences, on se dit : c’est comme ça, on l’intègre au fond de soi. Avec ce qu’on gagne, on doit se taire. De toute façon, on relativise tout. C’est un autre monde. On vit la nuit, on n’a plus le même prénom, les mêmes vêtements, il y a l’alcool, les drogues, tout ce qui fait passer dans un autre monde justement. » Brigitte, prostituée de trottoir, confie  : «  Il y a des tarés  ; deux fois, j’ai dû sauter en marche d’une bagnole. » Noémie, sortie un temps des « bars américains » se rappelle le choc qu’elle a ressenti en y retournant : « Je ne m’étais pas rendu compte à quel point c’était violent. J’étais tellement anesthésiée, tellement dans la violence moi-même, envers mon propre corps, que je ne m’étais pas aperçue des agressions constantes dont on est l’objet. » Car les violences restent souvent à peine identifiées par celles qui les subissent. Beaucoup de personnes prostituées décrivent une fatigue permanente et une absence à soi-même. « Ce n’est pas moi, je n’y suis pas », disent-elles souvent, en proie à la dissociation9. « Je prends des pétards, éventuellement des calmants. Faire ça, c’est être dans l’abandon d’une partie de soi  ; c’est une forme de mort », dit Julie, ex secrétaire devenue « escorte » par Internet après une séparation qui l’a laissée seule avec deux enfants, aujourd’hui enfermée dans le secret et la solitude. La prostitution est une expérience souvent payée au prix fort : addictions (drogues, alcool, médicaments), dégradation de l’image de soi, de la vie sexuelle et affective, dépressions, stress post-traumatiques… «  Après, une main masculine sur mon épaule me brûlait »,

94 déclare une femme qui, prostituée « de luxe » en Allemagne, a ensuite refusé toute sexualité pendant des années. Confidences à huis clos. Car les prostituées ne parlent pas. Socialement frappées d’indignité, elles vivent séquestrées dans la honte autant que dans les éventuelles pressions et menaces. La même prison mentale a longtemps empêché la parole des femmes victimes de viols ou de violences conjugales. Pendant ce temps, des lobbyistes, qui militent pour la dépénalisation du proxénétisme et la promotion de la prostitution comme métier libéral, affichent dans les médias une posture de minorité sexuelle opprimée pour défendre le développement de l’industrie et de ses profits.

Prostitution, un enjeu central pour l’égalité

La prostitution, garante de l’ordre ancien
Invasions militaires et coloniales, manifestations sportives, signatures de contrats, sommets internationaux, la « virilité » s’exprime dans les moments d’effervescence en imprimant sa marque sur le corps des femmes… Des enquêtes, dont celle du Mouvement du Nid10 en France en 2004, ont fait voler en éclats le mythe de l’homme seul, disgracié ou mu par des « besoins naturels ». Le prostitueur décrit avant tout un souci de normalité, une envie de varier les expériences sexuelles, la facilité

Des enquêtes, dont celle du Mouvement du Nid en France en 2004, ont fait voler en éclats le mythe de l’homme seul, disgracié ou mu par des « besoins naturels ». Le prostitueur décrit avant tout un souci de normalité, une envie de varier les expériences sexuelles, la facilité d’un rapport sans risque, sans engagement, sans responsabilité. Souvent en groupe, il appartient à un monde masculin traditionnel : copains, alcool, fête, armée, sports, fins de soirées.
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d’un rapport sans risque, sans engagement, sans responsabilité. Souvent en groupe, il appartient à un monde masculin traditionnel  : copains, alcool, fête, armée, sports, fins de soirées. Payer des prostituées entre copains relève du rite d’appartenance, permet l’intégration au groupe, signe le privilège d’appartenir à un milieu de pouvoir. Il a une fonction de renforcement de l’identité et de la solidarité masculines. L’enquête a également mis en exergue un discours fondé sur des croyances d’un autre âge, notamment sur les femmes, mises en accusation11, et sur l’éternelle scission entre la maman, que l’on dit respecter, et la putain, avec qui tout serait permis. Dans les mots - domination, bestialité, vengeance, possession -, transparaît un imaginaire sexuel souvent fondé sur la domination et la violence et une chosification de l’autre, réduite à une marchandise à consommer. Certains de ces discours sont empreints d’agressivité, de désir de vengeance, voire d’une véritable haine des femmes. D’autres enquêtes12 montrent l’indifférence morale qui caractérise beaucoup de ces hommes. Une seule chose les intéresse : obtenir ce qu’ils veulent, et au moindre prix. « Quand je mange un bifteck, je ne me demande pas si la vache a souffert13 », dit un client interrogé sur le risque d’exploiter une victime de la traite. De leur côté, les personnes prostituées décrivent des « consommateurs » de plus en plus décomplexés : « Ce soir, j’ai envie de thaï », déclare l’un d’eux. « Tu n’as que ça ? » lance un autre à la tenancière d’un bar à hôtesses. Comme l’explique un certain Julien, interrogé par France 414 , « on est des clients, quoi. On va bien acheter des œufs de poules qui sont, dans des conditions de vie, bon… on s’en fout, c’est des poules, on les mange quand même. Voilà. C’est la société de consommation qui est comme ça. Les prostituées c’est la même chose ». Dès les années 1980, les études du sociologue suédois Mansson débusquaient, sous les emballages subversifs, un système fortement conservateur, un « espace homosocial libéré des exigences égalitaires des femmes  », où «  l’ordre ancien est restitué15 ». De son côté, l’anglaise Julia O’Connell

Violences faites aux femmes
« Quand je mange un bifteck, je ne me demande pas si la vache a souffert », dit un client interrogé sur le risque d’exploiter une victime de la traite. De leur côté, les personnes prostituées décrivent des « consommateurs » de plus en plus décomplexés : « Ce soir, j’ai envie de thaï », déclare l’un d’eux. « Tu n’as que ça ? » lance un autre à la tenancière d’un bar à hôtesses.

95 délinquantes, des clients prostitueurs traditionnellement innocents, des étrangères exposées à la menace de l’expulsion quand il faudrait les protéger des réseaux qui les exploitent… Un pas positif a été franchi avec le vote au Sénat visant à l’abandon de la loi LSI de 2003 sur le racolage passif. Mais il faut maintenant une politique d’ensemble et des alternatives pour les personnes en situation de prostitution qu’il est indigne d’abandonner à leur sort. Seule une politique courageuse, qu’attendent de nous beaucoup de pays européens, serait à même de faire reculer cet archaïsme indigne de nos démocraties et de libérer la sexualité, non seulement de l’ordre moral et de la violence, mais aussi du carcan du marché. Cette révolution culturelle permettrait de mesurer enfin la volonté des hommes de considérer les femmes comme des égales, de leur reconnaître des désirs, le même droit qu’eux au plaisir et une place à égalité dans la société.

Davidson16 mettait à jour un « racisme sexualisé » réactualisant des stéréotypes colonialistes : femmes asiatiques réservées et soumises, femmes africaines animales et sauvages, et autres traits « exotiques » entretenus par l’industrie du sexe. Comment se satisfaire d’un pareil statu quo  ? Des personnes prostituées considérées comme des

1. Thierry Devé-Oglou, qui avait tenté en 2007 de violer Anne-Lorraine Schmitt avant de la poignarder dans une rame du RER D2, dépensait jusqu’à 800 euros par mois chez les prostituées. Un exemple entre mille. 2. Réglementarisme, chronique d’un naufrage annoncé, www.prostitutionetsociete.fr 3. Du visible à l’invisible, prostitution et effets frontières, Balzac éditeur, 2013 4. Annie Ferrand, Alternative Libertaire, juil/août 2010 5. Foldhazi/Chimienti, Marché du sexe et violences à Genève, 2006 6. From Victims to Victimizers : Interviews with 25 Ex-Pimps in Chicago, Jody Raphael et Brenda Myers-Powell, DePaul University/College of Law, 2010. 7. Cher client, www.cabiria.asso.fr/article/travail-du-sexe-de-rue-cher-client 8. Les témoignages cités, recueillis par le Mouvement du Nid, sont disponibles sur le site www.prostitutionetsociete.fr 9. Le livre noir des violences sexuelles, Muriel Salmona, éd. Dunod, 2013. 10. Les clients de la prostitution, l’enquête, Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Presses de la Renaissance, 2006. 11. Femmes trop exigeantes, trop libres ou ayant trop de pouvoir (sic). 12. “Prostitueurs, état des lieux”, Prostitution et Société n° 163 14 Les clients, documentaire de Hubert Dubois et Elsa Brunet, 2006, 52 mn. 13. Génération Reporters, Le sexe du samedi soir, France 4, 8 octobre 2010. 14. Sven Axel Mansson, L’homme dans le commerce du sexe, Université de Lund, Suède, 1986 15. Julia O’Connell Davidson, L’exploiteur sexuel, Congrès de Yokohama, 2001.

Éclairages

Bernadette Lafont et Michel Constantin dans La fiancée du pirate, un film de Nelly Kaplan, 1969. Production : Cythère Films. Collection particulière.

Carine Favier et Véronique Séhier,
sont co-présidentes du Planning familial

Sexualité des femmes et droit à disposer de son corps : un enjeu démocratique !

L’

écoute, l’accueil et l’information sur les droits en matière de sexualité, de contraception et d’avortement, et au-delà sur tous les aspects de la sexualité, sont au cœur de l’activité du Planning Familial. Dans le cadre de ses lieux d’accueil ouverts à toutes et à tous, il reçoit en grande majorité des jeunes. Il intervient également en établissements scolaires, surtout en collèges et lycées, et parfois en écoles primaires ou maternelles pour y faire de l’éducation à la sexualité en lien avec les équipes éducatives, auprès de jeunes non scolarisés (missions locales, foyers, centres sociaux, etc.) ou anime des groupes d’adultes ou des formations de professionnels sur la sexualité, les violences, le VIH… Dans toutes ces actions, Le Planning familial agit à la fois en acteur de terrain, et en mouvement féministe, qui inscrit son action dans la lutte contre les inégalités sociales et liées au genre, et pour la co-construction d’une société plus juste, fondée sur

l’égalité entre les femmes et les hommes, la mixité et la laïcité. À travers sa démarche d’éducation populaire, le Planning travaille à mettre en valeur les compétences des personnes pour qu’elles puissent faire leurs propres choix, en toute connaissance de cause et en toute autonomie  : il défend l’idée que chacun a, en soi, la capacité pour accéder à son autonomie, à condition d’avoir accès aux informations et aux moyens nécessaires à cette démarche. Il permet à des femmes, des hommes, de pouvoir aborder en toute confiance des sujets qui touchent à la sexualité, dans une approche globale et positive, pour les aider à aller là où elles souhaitent aller, dans le respect de leurs choix. Le Planning Familial accompagne aussi les femmes victimes de violences, et, dans certaines équipes, un travail est également mené avec les auteurs de violences. Les équipes du Planning se placent toujours dans une démarche d’accès aux soins et d’accès aux droits. Ainsi, la question de la prostitution ne peut échapper à cette approche : comment répondre à la place des personnes concernées, comment ne pas prendre en compte leur expertise et donner à penser

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Sexualité des femmes et droit à disposer de son corps : un enjeu démocratique !

qu’elles ne sont pas en capacité d’avoir une parole sur leur vécu, les renvoyant à la place de victimes incapables. C’est parce que nous refusons ce positionnement que le mouvement s’est engagé dans la seule voie qui lui semblait correspondre à son éthique de mouvement d’éducation populaire : avec les personnes concernées dénoncer les violences et la répression qu’elles subissent et encourager l’État à sortir de sa position d’État répressif pour devenir un État garant de la dignité d’être humain, des droits sociaux, de la protection contre les violences qui met en place de réels moyens pour lutter contre les réseaux de proxénétisme et d’esclavage. Les droits en matière de sexualité font partie des droits fondamentaux, ceci a parfois tendance à être oublié. Les 50 dernières années ont représenté des changements importants pour les femmes et les hommes en matière de sexualité, notamment à travers la légalisation de la contraception et de l’avortement, le PACS, les lois condamnant les violences faites aux femmes et les violences au sein du couple, et, tout récemment le remboursement à 100 % de l’avortement et l’ouverture du mariage aux personnes de même sexe. Ces évolutions peuvent donner l’illusion d’une égalité acquise, mais il y a loin du vote des lois à leur mise en application et, au-delà, à l’acceptation de ces droits ainsi qu’à la prise en compte de la situation particulière des femmes et de la question du genre dans l’organisation de la société et dans l’élaboration des politiques publiques. Le droit des femmes à la maîtrise de leur fécondité, est une condition indispensable à leur autonomie, à la libre disposition de leur corps et au libre choix de leur maternité. Mais l’accès à la contraception et à l’avortement est toujours au centre d’attaques en France et en Europe (la dernière campagne présidentielle en a été un bon exemple  : on se souvient encore des propos infamants de Marine Le Pen sur l’« avortement de confort »). Plus largement, nous assistons au retour d’idées fortement contestées dans les années soixante-dix, de complémentarité « naturelle » de l’homme et de la femme, qui légitimerait l’ordre social par l’ordre naturel. Or
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L’accès à la contraception et à l’avortement est toujours au centre d’attaques en France et en Europe (la dernière campagne présidentielle en a été un bon exemple : on se souvient encore des propos infamants de Marine Le Pen sur l’« avortement de confort »). Plus largement, nous assistons au retour d’idées fortement contestées dans les années soixante-dix, de complémentarité « naturelle » de l’homme et de la femme, qui légitimerait l’ordre social par l’ordre naturel. Or il n’existe pas de sexualité « naturelle », chaque société, chaque époque construit des règles et des discours sur la sexualité…

il n’existe pas de sexualité «  naturelle  », chaque société, chaque époque construit des règles et des discours sur la sexualité… Les récentes manifestations autour de la légalisation du mariage pour les personnes de même sexe illustrent bien à quel point les faits « naturels » et « biologiques » de la reproduction s’inscrivent en fait dans les rapports sociaux entre les sexes, entre les sexualités qui dictent les normes en matière de sexualité et de parentalité. Pour inculquer ces normes sociales, tous les groupes sociaux réalisent de façon explicite, implicite ou répressive une éducation sexuelle, à travers la famille, le groupe de pairs, la médecine, le religieux, l’État, avec des règles fondant la société (interdit de l’inceste, règles d’alliance, filiation). L’autonomie financière a été et reste un facteur déterminant de l’émancipation des femmes, et la précarité ainsi que la dépendance un facteur limitant, mais les freins à la réalisation d’une société égalitaire ne sont pas seulement économiques. Le droit des femmes de choisir fait encore peur, et la possibilité de dissocier procréation et sexualité reste toujours aussi subversive, remettant en cause l’idée qu’elles sont « programmées » pour la conjugalité et la maternité. Il suffit d’entendre le discours de culpabilisation sur l’avortement, parfois relayé de façon insidieuse en faisant par exemple écouter les soi-disant « batte-

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ments du cœur du bébé » au moment d’une échographie de datation en vue d’une IVG, ou en donnant à une jeune femme qui vient pour avorter des rendezvous programmés jusqu’au terme de sa grossesse, ou tout simplement en lui rappelant que vraiment elle aurait pu faire attention, avec tous les moyens de contraception dont elle dispose aujourd’hui  ! Ces freins sociétaux à accepter l’avortement comme l’une des facettes essentielles du droit des femmes à disposer de leur corps, s’accompagnent d’un discours du « traumatisme post-avortement obligatoire ». Le contrôle de la sexualité et de la reproduction des femmes reste un outil de domination, et ce discours y participe. C’est pourquoi Le Planning Familial s’attache à parler de l’avortement en positif, à le dé-stigmatiser et à développer un discours qui légitime le droit de choisir. Inégalité des sexes mais aussi inégalité des sexualités, avec la primauté de l’hétérosexualité qui serait la « sexualité légitime », ce qui engendre de nombreux actes de violences à l’encontre de celles et ceux qui ne se conforment pas aux rôles sociaux prédéfinis, comme on a pu le voir récemment. Plus largement, la remise en question des rôles masculin et féminin permet de poser la parentalité sociale au cœur de notre projet de société faisant de nous des êtres de circonstance, indépendamment de notre sexe ou de notre orientation sexuelle, et non des êtres dont la différence est liée à la fonction maternelle. Lutter contre les stéréotypes et assignations qui nous enferment toutes et tous dans des rôles (force virile ou puissance sexuelle pour les uns, instinct maternel ou esprit de sacrifice pour les autres par exemple pour ne citer que cela) est un enjeu essentiel pour combattre les violences liées au genre : sexisme, lesbophobie, homophobie, transphobie. C’est par là que commence la construction d’une société d’égalité entre les femmes et les hommes. Pour partager ces questionnements sur les évolutions garantes du vivre ensemble, il existe un outil de choix  : l’éducation sexualisée. Et ce n’est pas toujours facile d’en faire accepter la légitimité car nous nous heurtons à un tabou toujours aussi puis-

101 sant sur la sexualité. Faire partager l’idée que la sexualité, le désir, le plaisir n’ont pas de normes, ne va pas « de soi ». En témoignent les résistances de la société à la sexualité des femmes, des jeunes, des personnes âgées, des personnes en situation de handicap. Il s’agit d’accompagner les jeunes vers des comportements qui favorisent leur bien-être, leur équilibre affectif et social, leur autonomie, et de susciter le questionnement des normes liées à la sexualité et des rapports inégalitaires entre les femmes et les  hommes. Au-delà de la délivrance d’informations indispensables pour gérer les risques liés à la sexualité (grossesses non prévues, IST – VIH), il s’agit de mettre en place des outils leur permettant de devenir conscients de la portée sociale de la sexualité, et par là acteurs de leur vie et de leur prévention. Nous leur proposons des espaces d’élaboration pour qu’ils puissent construire leur propre stratégie de réduction des risques. Omettre, voire occulter les dimensions affectives et relationnelles de la sexualité, l’hégémonie de la norme hétérosexuelle et l’impact des assignations aux rôles sociaux des femmes et des hommes, compromet la sensibilisation aux risques encourus mais surtout confirme la perpétuation des inégalités femme/homme et la stigmatisation

Omettre, voire occulter les dimensions affectives et relationnelles de la sexualité, l’hégémonie de la norme hétérosexuelle et l’impact des assignations aux rôles sociaux des femmes et des hommes, compromet la sensibilisation aux risques encourus mais surtout confirme la perpétuation des inégalités femme/homme et la stigmatisation de l’homosexualité. L’éducation à la sexualité doit contribuer à développer et à créer les conditions favorables et nécessaires à l’accès au plaisir sans que cela soit une source d’angoisse, d’ancrage des inégalités, de réassignation, de renforcement des stéréotypes, des violences…

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de l’homosexualité. L’éducation à la sexualité doit contribuer à développer et à créer les conditions favorables et nécessaires à l’accès au plaisir sans que cela soit une source d’angoisse, d’ancrage des inégalités, de réassignation, de renforcement des stéréotypes, des violences… Dans son Enquête sur le « Contexte de la Sexualité en France », Nathalie Bajos écrit : « La question de l’asymétrie en matière de sexualité entre femmes et hommes est un des thèmes central des discussions. Ils et elles repèrent bien qu’elle soit une des expressions des inégalités entre sexes qui prévalent dans le monde social (travail, famille, vie publique). L’opposition normative, entre une sexualité affective pour les filles et un désir sexuel impérieux pour les garçons, produit des exigences contradictoires qui rendent plus difficile l’adoption de pratiques préventives, notamment pour les femmes. » Ce qui se traduit dans les animations de groupe, en une attention et une curiosité très forte des garçons sur les questions pratiques  : sur quel bouton dois-je appuyer pour la faire jouir  ? Mon sexe est-il assez gros ? Ne risque-t-on pas de se tromper de trou ? Et sur des questions sur la bienséance, les jeux de la séduction et des sentiments, la peur de la réputation chez les filles. Il est important d’entendre ce que les copains et copines disent en bien ou en mal de tel ou tel comportement, de parler des risques qui ne sont pas que les grossesses non désirées et les IST

On sait aujourd’hui que c’est dans les pays où l’acceptation de la sexualité des jeunes est la plus importante que le taux de couverture contraceptive est le plus élevé, que les taux d’avortement sont les plus bas, et que l’égalité femme homme est la plus avancée. Nous devons en faire un enjeu central dans les années à venir, et garantir ce « droit opposable » à l’information et à l’éducation pour toutes et tous. L’éducation sexualisée doit faire partie du socle commun des savoirs de base et des compétences.
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mais aussi les violences (verbales, psychologiques ou physiques) et ce que cela fait d’en être acteuractrice ou victime, de partager ce qu’on pense que nos familles attendent de nous, filles ou garçons, de parler ou se taire, et laisser dire à d’autres et écouter… L’ensemble des acteurs de l’éducation est donc concerné, pour dispenser «  Une éducation sexualisée où la liberté d’attitude, d’expression et de comportement devrait permettre à l’enfant de trouver, dans les comportements et les paroles de ceux qui l’entourent, la possibilité de s’épanouir dans la totalité de son être » (Simone Iff, ancienne présidente du Planning familial, 1975). L’objectif est de préparer à une vie affective et sexuelle épanouie dans le respect de soi et de l’autre, «  de créer les conditions d’une sexualité vécue sans répression ni dépendance dans le respect des différences, de la responsabilité des personnes, d’agir et développer le droit à la contraception et à l’avortement, de lutter contre l’oppression spécifique des femmes et contre toutes formes de discriminations et de violences, notamment sexuelles, dont elles sont l’objet »1. On sait aujourd’hui que c’est dans les pays où l’acceptation de la sexualité des jeunes est la plus importante que le taux de couverture contraceptive est le plus élevé, que les taux d’avortement sont les plus bas, et que l’égalité femme homme est la plus avancée. Nous devons en faire un enjeu central dans les années à venir, et garantir ce « droit opposable » à l’information et à l’éducation pour toutes et tous. L’éducation sexualisée doit faire partie du socle commun des savoirs de base et des compétences. Lors du colloque «  Droit à l’avortement  : quels enjeux pour les femmes en Europe », organisé par le Planning Familial en 2009, les dix-sept pays européens présents, avaient réaffirmé que « le droit à disposer de son corps est le socle fondamental permettant aux femmes de vivre dans une société égalitaire, plus juste, plus démocratique ». Ils lançaient un appel à la solidarité, à la vigilance extrême de l’ensemble des forces progressistes et citoyennes pour construire cette solidarité européenne et mondiale, celle des femmes et des

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hommes libres et égaux. Un des piliers de la démocratie est l’universalité des droits et l’égalité entre tous les citoyens qu’ils soient femmes ou hommes : ces enjeux nous concernent tous. « L’égalité, ça ne se décrète pas et il y a encore un travail immense à accomplir ! Il nous faut agir sur les comportements, changer les rôles sociaux au cœur de la construction

103 des inégalités entre les femmes et les hommes, lutter pour les droits et leur application en matière de sexualité ici et ailleurs. Faire et imaginer demain, c’est être force de propositions pour bâtir une société toujours plus démocratique, développer les perspectives d’un futur égalitaire, solidaire pour plus de justice et de liberté. ! »

1. Premier article des statuts du Planning Familial

Nathalie Heinich
est sociologue de l’art. Elle a notamment écrit Les Ambivalences de l’émancipation feminine (Albin Michel, 2003). Son dernier ouvrage, paru en 2013, s’intitule Maisons perdues, (Thierry Marchaisse).

« Les femmes ont acquis le pouvoir sur soi-même »

a Revue socialiste : En tant que sociologue, vous avez étudié, à travers les fictions romanesques, les imaginaires collectifs relatifs à l’identité féminine. Qu’avez-vous trouvé dans ces ouvrages qui puisse intéresser des féministes en ce début de XXIe  siècle ? Nathalie Heinich : En écrivant États de femme1, j’ai avant tout réalisé les extraordinaires progrès de la condition féminine accomplis à l’époque où nous vivons. Les féministes insistent – et elles ont raison – sur les inégalités qui restent à corriger, mais ce discours souvent très négatif tend à dissimuler l’extraordinaire rapidité des bouleversements qui ont permis aux femmes de conquérir un degré d’autonomie qu’elles n’avaient jamais connu dans toute l’histoire de l’humanité (je parle bien sûr du monde occidental, car les choses sont malheureusement beaucoup moins avancées dans les sociétés plus traditionnelles des pays en voie de développement). En deux ou trois générations, les femmes ont acquis le droit à une identité qui ne soit plus celle de leur

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père ni de leur mari, mais la leur propre (comme l’avait noté le grand sociologue Norbert Elias) ; elles sont sorties du système millénaire qui les condamnait à être, selon le modèle anthropologique que j’ai mis en évidence dans mon livre, soit des « premières »

En deux ou trois générations, les femmes ont acquis le droit à une identité qui ne soit plus celle de leur père ni de leur mari, mais la leur propre ; elles sont sorties du système millénaire qui les condamnait à être, selon le modèle anthropologique que j’ai mis en évidence dans mon livre, soit des « premières » (épouses et mères, au statut matériel et social garanti mais dans la soumission au chef de famille), soit des « secondes » (qui échangent leur subsistance contre leur disponibilité sexuelle, dans l’opprobre), soit des « tierces » (qui sacrifient leur vie sexuelle à leur indépendance matérielle).

106 (épouses et mères, au statut matériel et social garanti mais dans la soumission au chef de famille), soit des «  secondes  » (qui échangent leur subsistance contre leur disponibilité sexuelle, dans l’opprobre), soit des « tierces » (qui sacrifient leur vie sexuelle à leur indépendance matérielle). Aujourd’hui les femmes peuvent être «  non liées  », c’est-à-dire à la fois indépendantes matériellement, libres d’avoir une vie sexuelle, et non stigmatisées pour autant. Certes, l’égalité n’est pas encore atteinte, ni dans le couple ni dans le monde du travail ; mais au moins ont-elles, pour l’essentiel, acquis cette ressource fondamentale, autrefois réservée aux hommes, qu’est le pouvoir sur soi : non pas, j’y insiste, le pouvoir sur autrui (car les femmes ont toujours eu beaucoup de pouvoir dans le cercle de famille, que ce soit sur l’époux ou, surtout, sur les enfants), mais – beaucoup plus important – le pouvoir sur soi-même, la capacité à décider de sa propre vie. Cela dit, mon livre n’a guère été intégré au corpus des études féministes, bien qu’il traite exclusivement de la condition féminine – mais sur le plan des représentations imaginaires et symboliques plus que sur le plan du réel, conformément au programme sociologique que je me suis fixé. Il faut dire que – conformément à cette autre dimension de mon programme qu’est l’indispensable neutralité du chercheur – je n’en ai pas fait un instrument de dénonciation ou de revendication. On n’y trouve donc pas la démonstration du caractère « socialement construit  » de la différence des sexes (une évidence dès lors qu’on la considère sous l’angle des représentations et des institutions, et une bêtise dès lors qu’on la considère sous l’angle biologique), ni du caractère non naturel des inégalités de sexe (une naïveté, car ce n’est pas la nature qui fonde les conditions de vie des humains, mais les réalités sociales, les institutions, les valeurs etc.). L’analyse que je propose de la structure des représentations communes – masculines autant que féminines – en matière de condition des femmes n’a ni pour ambition ni pour effet de les transformer, mais seulement de mieux les connaître. Ce qui doit guider une revendication politique, c’est avant tout la référence
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Les femmes ont acquis le pouvoir sur soi-même

à des valeurs que l’on veut défendre. Tant mieux si une meilleure connaissance de ces valeurs peut aider à rendre ces revendications plus efficaces  ; mais qui veut changer le monde doit d’abord militer, alors que le rôle des savants est essentiellement de faire avancer le savoir. L. R. S. : Au cours du XXe siècle, les femmes ont acquis un certain nombre de droits (sur les plans économique, juridique, politique et sexuel) qui auraient dû leur permettre d’échapper à leur état de sujétion ancestrale. Pourtant les magazines féminins et les fictions sont truffés de clichés, de représentations surannées, comme en témoigne la persistance du mythe du prince charmant. Comment expliquez-vous cette survivance d’aspirations qui peuvent sembler désuètes à côté de cette tendance historique à l’émancipation féminine ? N.  H. : C’est un phénomène que j’explique dans Les Ambivalences de l’émancipation féminine, et qui est assez facile à comprendre pour peu qu’on ne confonde pas, comme on le fait trop souvent, le plan de l’imaginaire et le plan du réel. Les droits dont vous parlez relèvent de la condition réelle, et c’est sur eux – et sur eux seuls – que le monde politique peut et doit avoir une action. Mais les représentations que vous évoquez – ces « clichés surannés » – relèvent de l’imaginaire, qui ne concerne que la personne qui vit avec, même si cet imaginaire est largement collectif, comme en témoigne le fait qu’il se manifeste sous forme de « clichés », c’est-à-dire de lieux communs, de scénarios abondamment partagés. Les femmes sont donc bien «  ambivalentes  » à l’égard de leur propre émancipation  : elles la souhaitent sincèrement, car elles veulent devenir des personnes autonomes  ; mais en même temps elles rêvent, comme des petites filles, d’un amour fou et « pour la vie » avec l’homme idéal (et je suppose qu’il en va plus ou moins de même avec les hommes, qui, même si leur rapport à la sexualité est souvent moins romanesque, n’en aspirent pas moins eux aussi, pour la plupart, à la rencontre

Éclairages
L’ambivalence peut devenir douloureuse, dans sa confrontation avec une réalité trop éloignée de l’idéal imaginaire qu’on s’est fixé. Quant à la difficulté pratique à cumuler les rôles – professionnelle parfaite, épouse parfaite, mère parfaite – c’est un lieu commun que de la souligner : cette difficulté ne provenant pas seulement de données objectives (le problème du partage des tâches domestiques, la réticence des employeurs face à la grossesse), mais aussi de la discordance entre les aspirations subjectives à la perfection et la réalité des possibles.

107 ait un minimum de respect de la différence des contextes  : être une superwoman dans son travail est plutôt un atout, être une romantique fleur bleue dans sa vie sentimentale n’est pas (forcément) une catastrophe – du moins dans certaines limites, car la réalité a aussi ses droits en matière amoureuse. Le problème se complique quand on essaie de faire superwoman en famille et petite femme romantique au travail. Là, l’ambivalence peut devenir douloureuse, dans sa confrontation avec une réalité trop éloignée de l’idéal imaginaire qu’on s’est fixé. Quant à la difficulté pratique à cumuler les rôles – professionnelle parfaite, épouse parfaite, mère parfaite – c’est un lieu commun que de la souligner  : cette difficulté ne provenant pas seulement de données objectives (le problème du partage des tâches domestiques, la réticence des employeurs face à la grossesse), mais aussi de la discordance entre les aspirations subjectives à la perfection et la réalité des possibles. Là encore, c’est à chacune de savoir gérer intelligemment les différents contextes de sa propre vie, en accord avec la richesse des différentes facettes de sa personnalité, et en sachant en jouer avec délicatesse. Mais lorsque le résultat n’est pas brillant, on ne peut guère s’en prendre qu’à soi-même  ! L’intelligence existe aussi en matière de gestion de sa propre identité. Tout ce qu’on

magique avec la femme idéale). C’est là, probablement, une condition profondément inscrite dans le psychisme humain, qui doit garder la trace de la fusion infantile, voire intra-utérine, avec l’être de qui tout dépend et vers qui tout tend. Mais on est là dans l’ordre de l’imaginaire (voire du symbolique) qui, encore une fois, relève de la vie personnelle. Vouloir contrôler et censurer cette dimension de l’expérience féminine, par la culpabilisation, me paraît une tentation hautement suspecte, voire flirtant avec des tendances fascisantes à l’emprise sur la vie privée, dont ne sont malheureusement pas exemptes certaines dérives du mouvement féministe (qui semblent ignorer que le totalitarisme, c’est la transparence de la vie privée associée à l’opacité de la vie publique, alors que la démocratie est précisément le contraire). L.  R. S.  : Quelles sont les conséquences pour l’identité de cette coexistence de deux discours en apparence contradictoires (celui de la wonderwoman versus celui du romantisme) ? N.  H. : Cette coexistence se fait le plus souvent sous la forme du clivage  : clivage entre deux personnalités qui, l’une et l’autre, appartiennent pleinement et authentiquement à la même personne. Les choses peuvent être à peu près gérables pour peu qu’il y

Les tendances les plus radicales du féminisme tendent à culpabiliser les femmes lorsque leur imaginaire n’est pas « féministe », alors que les tendances plus modérées se contentent d’interpeller les institutions lorsque les conditions réelles de la vie en société ne sont pas équitables pour les femmes (c’est, là aussi, ma position). Après tout, chacun(e) a le droit de rêver, et les rêves ne sont pas toxiques tant qu’on ne les prend pas pour la réalité. Donc, rêvons en paix, femmes et hommes, à un monde affectif idéal – ce qui ne nous empêchera pas d’agir pour améliorer le monde réel là où il a encore besoin de l’être…

108 peut espérer est que de bonnes lectures aident les femmes à y voir plus clair – et je souhaite que mes livres, parmi beaucoup d’autres, puissent jouer ce rôle-là, même si je les ai écrits avant tout pour le progrès de la connaissance et pas pour servir de guide pratique… L. R. S.  : Cet état de fait a-t-il une implication dans la manière d’être féministe aujourd’hui ? N.  H. : Comme vous le savez, il y a bien des façons d’être féministe aujourd’hui : on peut l’être de façon systématique, en interprétant tout au prisme de la question du «  genre  », ou de façon plurielle, en prenant en compte d’autres grilles de lecture (ce qui est mon cas)  ; on peut l’être de façon « différentialiste », en réclamant la prise en compte de

Les femmes ont acquis le pouvoir sur soi-même

l’identité sexuée dans tous les domaines de la vie, ou de façon « républicaine », en estimant que la revendication d’égalité ne doit concerner que l’identité citoyenne et professionnelle (ce qui est là aussi mon cas). De même encore, les tendances les plus radicales du féminisme tendent à culpabiliser les femmes lorsque leur imaginaire n’est pas « féministe », alors que les tendances plus modérées se contentent d’interpeller les institutions lorsque les conditions réelles de la vie en société ne sont pas équitables pour les femmes (c’est, là aussi, ma position). Après tout, chacun(e) a le droit de rêver, et les rêves ne sont pas toxiques tant qu’on ne les prend pas pour la réalité. Donc, rêvons en paix, femmes et hommes, à un monde affectif idéal – ce qui ne nous empêchera pas d’agir pour améliorer le monde réel là où il a encore besoin de l’être…

1. États de femme. L’identité féminine dans la fiction occidentale, Paris, Gallimard (1996). LA REVUE SOCIAlIsTE N° 51 - 3E TrIMEsTrE 2013

Françoise Milewski
est économiste à l’OFCE. Elle a récemment écrit, avec Hélène Périvier, Les discriminations entre les femmes et les hommes, Presses de Sciences-Po, 2011.

La précarité des femmes

ongtemps les analyses de la précarité ne portaient aucune attention à la spécificité de celle des femmes. Mais les évolutions économiques, sociales et démographiques rendent désormais inévitable la prise en compte de cette réalité. La précarité a deux visages : l’instabilité, les ruptures de parcours, la fragilité de l’insertion et de difficultés de réinsertion sont essentielles et définissent la précarité au sens traditionnel du terme. Mais il faut aussi prendre en compte la stabilité dans le sous-emploi, en particulier du fait du temps partiel, bien plus fréquente pour les femmes que pour les hommes. C’est bien du côté des inégalités entre les hommes et les femmes qu’il faut rechercher l’origine de la précarité des femmes. Certes, la précarité ne leur est pas spécifique. Certains emplois occupés par des hommes sont également précaires. Mais les inégalités en accroissent à la fois l’occurrence et le risque

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pour les femmes. Quand les caractéristiques des emplois occupés témoignent d’une relation instable au marché du travail ou stable dans le sous-emploi, les femmes peuvent basculer vers la précarité, tout particulièrement après une rupture conjugale, car se cumulent plusieurs facteurs défavorables. Elles peuvent même tomber dans la pauvreté, quand, sans emploi stable ou parce qu’elles occupent des emplois mal rémunérés, elles ont des charges de famille.

Des emplois instables et discontinus
Les caractéristiques des emplois et les trajectoires jouent un rôle majeur dans la précarité. Ces caractéristiques sont essentielles en termes de continuité de l’insertion. Or les frontières de l’emploi et du sous-emploi, de l’activité et de l’inactivité sont fluctuantes pour nombre de femmes, en particulier pour les plus jeunes et les moins qualifiées d’entre elles. Le développement des emplois temporaires témoigne de l’éclatement des statuts de l’emploi

110 salarié. Tandis que l’intérim est surtout constitué d’hommes, les contrats à durée déterminée (CDD) sont surtout occupés par des femmes (à 59,8 %). La part des femmes salariées qui sont en CDD atteint 11,6  % (contre 7,6  % pour les hommes). Elles cumulent souvent CDD et temps partiel : près de 45 % des femmes en CDD sont à temps partiel. Et encore s’agit-il du stock d’emploi, non des flux d’embauches. De plus, les faibles qualifications et l’emploi discontinu vont de pair avec les interruptions d’activité plus fréquentes, lors de la naissance des enfants par exemple  ; en général, ces femmes ne souhaitent pas tant rester au foyer que fuir un emploi aux conditions de travail difficiles. Or le recours au congé parental accentue leur difficulté de réinsertion. On est là au cœur de la précarité, faite d’emplois instables et mal rémunérés, et d’une relation lâche et discontinue au marché du travail.

La précarité des femmes

Du sous-emploi stable : le temps partiel est une affaire de femmes
Parmi les actifs à temps partiel, 80  % sont des femmes. Le temps partiel représente 30,1 % des emplois occupés par des femmes, contre 6,9 % par les hommes. L’extension du secteur tertiaire – qui emploie proportionnellement plus de femmes  –, la politique économique visant à lutter contre le chômage – qui avait favorisé le temps partiel

jusqu’au début des années 2000 par des mesures de réduction des cotisations patronales – ont concouru à développer les offres d’emploi à temps partiel. Ce sont les femmes qui ont été le plus concernées, surtout durant les années 1990, période d’accélération de la croissance du temps partiel. Par conséquent, les créations d’emploi dont les femmes ont bénéficié sont moindres qu’il n’y paraît si l’on raisonne en équivalent temps plein. Les femmes à temps partiel constituent un groupe hétérogène. Lorsqu’il est imposé par les employeurs, le temps partiel est le plus souvent associé à un travail non qualifié (voir plus loin). Il conduit à une précarité de l’insertion dans le marché du travail et à une dégradation des conditions de vie. En revanche, lorsqu’il est «  choisi  » par les femmes, le temps partiel est souvent de plus longue durée hebdomadaire, transitoire dans le cycle de vie professionnelle (puisque pris durant la période d’éducation des enfants) et il concerne plus souvent des femmes qualifiées. Il n’est pas, alors, un facteur de précarité, même s’il est toujours une raison du moindre développement de carrière, voire d’une plus grande dépendance financière vis-à-vis du conjoint, source possible de difficultés lors d’une séparation.

Une segmentation professionnelle
La participation croissante des femmes au marché du travail ne s’est pas accompagnée d’une plus grande mixité des emplois  : en 2011, le secteur tertiaire emploie 55  % de femmes, (contre 51  % 20 ans plus tôt), l’industrie 28,8 % (contre 31 % 20 ans plus tôt). Les femmes restent concentrées sur certains métiers. Elles occupent en majorité des fonctions d’éducation (enseignantes, assistantes maternelles), de soin (infirmières), de nettoyage (aides à domicile, ménage et entretien), d’assistanat (secrétaires). Dans une vingtaine de métiers (sur 226), elles occupent plus de 80 % des emplois. À l’inverse, 84 métiers sont à plus de 80 % occupés par des hommes, par exemple les ouvriers du bâtiment et certains métiers industriels.

Parmi les actifs à temps partiel, 80 % sont des femmes. Le temps partiel représente 30,1 % des emplois occupés par des femmes, contre 6,9 % par les hommes. L’extension du secteur tertiaire – qui emploie proportionnellement plus de femmes –, la politique économique visant à lutter contre le chômage – qui avait favorisé le temps partiel jusqu’au début des années 2000 par des mesures de réduction des cotisations patronales – ont concouru à développer les offres d’emploi à temps partiel.
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La participation croissante des femmes au marché du travail ne s’est pas accompagnée d’une plus grande mixité des emplois : en 2011, le secteur tertiaire emploie 55 % de femmes, (contre 51 % 20 ans plus tôt), l’industrie 28,8 % (contre 31 % 20 ans plus tôt). Les femmes restent concentrées sur certains métiers. Elles occupent en majorité des fonctions d’éducation (enseignantes, assistantes maternelles), de soin (infirmières), de nettoyage (aides à domicile, ménage et entretien), d’assistanat (secrétaires).

111 L’atomisation de ces emplois rend les femmes plus vulnérables. Le care (qui désigne les activités de soins et d’attention aux autres) concerne principalement la prise en charge de la petite enfance et des personnes âgées dépendantes. Il était autrefois assuré pour l’essentiel dans la sphère privée  : les femmes s’occupaient des enfants dans la famille. Le fait qu’elles aient investi la sphère du travail salarié a conduit à déléguer ces tâches, dans des structures collectives (crèches), chez des nourrices ou par du personnel à domicile. Par ailleurs, le vieillissement de la population conduit à une forte demande de prise en charge de la dépendance. Mais ce sont presqu’exclusivement les femmes qui exercent ces emplois. Elles font à l’extérieur ce qu’elles faisaient au foyer. Les conditions de travail associées aux métiers du care sont souvent dégradées. De plus, puisqu’il s’agit de compétences considérées comme innées et naturelles, la qualification n’est pas reconnue, donc les rémunérations sont faibles. La société ne valorise pas ces tâches pourtant d’une grande importance sociale. Du fait d’une demande de plus en plus importante, c’est un débouché pour de nombreuses femmes sans qualification ou voulant se réinsérer après une longue interruption. Il s’agit parfois de travail non déclaré, donc sans couverture sociale. L’externalisation du care et du travail domestique (les métiers d’aide à la personne en général) concerne aussi souvent des femmes immigrées.

Le niveau d’études croissant des femmes leur a permis d’accéder à certaines professions très qualifiées. Parmi les cadres, 38,6  % sont des femmes en 2010 (rappelons qu’elles représentent 47,5 % de l’emploi salarié total), au lieu de 30 % en 1990. Mais seulement 13,5 % des femmes salariées sont cadres, contre 19,5 % des hommes. Dans le même temps, les femmes demeurent surreprésentées dans les emplois peu qualifiés. Parmi les salariés peu qualifiés, 62,8 % sont des femmes. Cette proportion s’est accrue  : elle était de 56 % en 1990. L’emploi peu qualifié se situe en effet de plus en plus dans le tertiaire, qui s’est développé. Parmi les emplois occupés par les femmes, 27,6 % sont peu qualifiés, contre 14,8 % pour les hommes. 79,3 % des employés non qualifiés sont des femmes (13,5 % de leur emploi total). Le temps partiel est plus fréquent dans les professions non qualifiées : si 17 % des femmes cadres sont à temps partiel, c’est le cas de 30 % des ouvrières, de 37 % des employées et même de 46 % des employées non qualifiées. Le développement des emplois de services, en particulier des services à la personne, est important. Il s’agit d’emplois essentiellement occupés par des femmes, à temps partiel et souvent à horaires atypiques et morcelés. L’éclatement des heures de travail et la multiplicité des employeurs sont sources d’intensification de la précarité des femmes.

Bas salaires et faibles retraites, conséquences de la précarité
La part des bas salaires dans l’emploi des femmes et des hommes est disproportionnée, touchant plus d’une femme salariée sur quatre, contre à peine un homme sur dix. Actuellement, près de 80 % des salariés à bas salaire sont des femmes, et 74  % d’entre elles occupent des emplois à temps partiel. Cette proportion est d’environ 10 points supérieure à son niveau du début des années 1990. Les bas

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Les conditions de travail associées aux métiers du care sont souvent dégradées. De plus, puisqu’il s’agit de compétences considérées comme innées et naturelles, la qualification n’est pas reconnue, donc les rémunérations sont faibles. La société ne valorise pas ces tâches pourtant d’une grande importance sociale.

La précarité des femmes

De nouvelles formes d’inégalités
La volonté d’indépendance financière, d’indépendance tout court, a conduit les femmes, à partir des années 1960, à s’insérer dans les études et dans l’emploi, bien plus massivement qu’elles ne l’avaient fait auparavant. La croissance économique des Trente Glorieuses a facilité cette insertion (besoins importants de main-d’œuvre), en même temps qu’elle en a résulté. De force d’appoint, les femmes sont presque la moitié de la population active. Certaines inégalités se sont réduites : participation accrue au marché du travail depuis les années 1960, accès de certaines femmes à l’éducation supérieure et aux emplois très qualifiés, convergence des taux de chômage dans la période récente. D’autres ont persisté  : stabilité des écarts de salaires depuis les années 1990, ségrégation des métiers. Mais de nouvelles formes d’inégalités sont apparues : développement du temps partiel et de la précarité. Enfin, les tendances moyennes masquent des évolutions différenciées parmi les femmes ellesmêmes. Au total, les inégalités se sont recomposées. Des inégalités sociales nouvelles résultent de la confrontation des évolutions sur le marché du travail et de celles de la sphère privée. Au modèle Monsieur Gagnepain-Madame Aufoyer, s’est substitué un modèle Monsieur Gagnepain-Madame Gagnemoins. Le modèle du ménage à double appor-

salaires correspondent aussi plus souvent pour les femmes que pour les hommes à des situations durables. La concentration des femmes dans les «  mauvais  » emplois, et le fait qu’elles y restent plus longtemps en moyenne que les hommes peut résulter, en partie, de ce qu’elles acceptent, pour des raisons familiales, plus souvent des emplois peu attrayants. Les retraites des femmes sont pénalisées par des carrières plus courtes et des rémunérations moins importantes. Des mesures visent à compenser certaines inégalités sur le marché du travail par les avantages familiaux et conjugaux, par des mécanismes généraux de redistribution qui bénéficient principalement aux femmes, ou du fait de l’existence de minima de pensions. Le système mêle ainsi des principes de contributivité (reflétant le lien travail-retraite) et de solidarité, ce qui conduit à une moindre dispersion des pensions. Malgré ces mesures de compensation, les retraites des femmes demeurent inférieures à celles des hommes. À l’avenir, au fur et à mesure que les générations de femmes de plus en plus actives arriveront à l’âge de la retraite, l’écart des durées de cotisation entre les femmes et les hommes se réduira, mais l’effet des moindres salaires persistera. La situation des femmes divorcées et célibataires sera d’autant plus difficile si elles ont connu durant leur période d’activité des interruptions d’activité et/ou des temps partiels.

À l’avenir, au fur et à mesure que les générations de femmes de plus en plus actives arriveront à l’âge de la retraite, l’écart des durées de cotisation entre les femmes et les hommes se réduira, mais l’effet des moindres salaires persistera. La situation des femmes divorcées et célibataires sera d’autant plus difficile si elles ont connu durant leur période d’activité des interruptions d’activité et/ou des temps partiels.

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teur de revenu sans mise en cause de la division sexuelle traditionnelle (ni dans le travail comme on vient de le voir, ni dans la sphère domestique où le partage des tâches n’a fait que de très faibles progrès), conduit à des inégalités supplémentaires, différentes. Enfin, la hausse du nombre de divorces et l’augmentation du nombre de familles monoparentales se traduisent par une dégradation des conditions de vie pour certaines femmes. La précarité peut alors conduire à la pauvreté. La pauvreté en emploi est un phénomène qui s’étend. Ce sont souvent les ruptures de parcours professionnel ou personnel qui font basculer de la précarité à la pauvreté. Après un divorce, un temps partiel (contraint ou « choisi ») devient un problème lorsque les charges d’enfants reposent sur la mère seule. La crise économique a intensifié encore la précarité  : l’instabilité de l’emploi s’est accrue et certains temps partiels contraints ont connu des réductions d’horaires.

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La hausse du nombre de divorces et l’augmentation du nombre de familles monoparentales se traduisent par une dégradation des conditions de vie pour certaines femmes. La précarité peut alors conduire à la pauvreté. La pauvreté en emploi est un phénomène qui s’étend. Ce sont souvent les ruptures de parcours professionnel ou personnel qui font basculer de la précarité à la pauvreté. Après un divorce, un temps partiel (contraint ou « choisi ») devient un problème lorsque les charges d’enfants reposent sur la mère seule.

Combattre la précarité
Pour la combattre la précarité, il faut mettre en cause ce qui la crée, c’est-à-dire à la fois ce qui met les femmes en situation inégale dans les sphères professionnelle et privée, et ce qui résulte des évolutions du marché du travail. Ce sont des politiques générales d’égalité qui doivent être mises en œuvre. Mais c’est aussi du côté de l’emploi qu’il faut agir, puisque c’est la combinaison de la hausse des taux d’activité des femmes et de la flexibilisation des marchés du travail qui a conduit à

dégrader la situation. Les stratégies de concurrence et de compétitivité ont été créatrices d’inégalités et destructrices de solidarités. Le temps partiel doit être réexaminé. On peut par exemple améliorer la qualité des emplois à temps partiel en payant les heures complémentaires pour les salarié-e-s à temps partiel en heures supplémentaires dès la première heure  ; en réduisant les amplitudes des horaires atypiques et leur instabilité ; en proposant prioritairement les emplois à temps plein aux salariés à temps partiel ; en favorisant l’accès à la formation continue pour les salarié-e-s à temps partiel  ; en neutralisant l’impact du temps partiel sur la retraite  ; en favorisant l’accès aux droits sociaux. Mais on ne peut se contenter d’aménager le temps partiel. Il faut aussi décourager les emplois à temps partiel contraint. C’est le sous-emploi qu’il faut combattre.

Sylvie Cromer
est sociologue (université de Lille 2, INED) et auteur (avec Carole Brugeilles) de Analyser les réprésentations du masculin et du féminin dans les manuels scolaires, CEPEDE, 2005.

Tous et toutes différent-es : qui a peur de l’égalité des sexes ?

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u moment où la volonté politique s’affiche, à différents échelons, de promouvoir une culture d’égalité, nous fonctionnons sur le postulat d’un consensus tacite  : l’égalité des sexes serait une bonne chose, largement admise par la société française. Or, force est de constater que le sexisme et les inégalités, bien sûr avec des recompositions et réaménagements, subsistent et bénéficient d’un certain degré de tolérance. De plus, lors de débats sur ce sujet, des réserves, de manière sourde et en toute bonne foi, finissent généralement par faire surface : à la valeur « d’égalité » est opposée, avec l’évidence du naturel, « la différence des sexes ». Aussi importe-t-il d’affronter, en suspendant un instant les discours incantatoires, la question trop souvent occultée : pourquoi redoutons-nous l’égalité ? Après avoir passé en revue quelques raisons majeures, je montrerai comment ces résistances se lisent dans les instruments de

socialisation à destination des plus jeunes, tels la littérature de jeunesse ou les manuels scolaires.

L’idéal d’égalité versus la réalité des inégalités
La démocratie se fonde sur l’articulation des principes d’égalité et de liberté. Ces principes, inscrits au fronton de nos institutions, sont, comme toute

La démocratie se fonde sur l’articulation des principes d’égalité et de liberté. Ces principes, inscrits au fronton de nos institutions, sont, comme toute valeur, abstraits. Ce sont des horizons d’attente censés guider les politiques publiques et nos existences. Pour autant, au quotidien, l’idéal peut s’avérer un appui et un guide fragiles ou défaillants pour l’action, car il se concrétise avec difficulté et rarement.

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Tous et toutes différent-es : qui a peur de l’égalité des sexes ?

valeur, abstraits. Ce sont des horizons d’attente censés guider les politiques publiques et nos existences. Pour autant, au quotidien, l’idéal peut s’avérer un appui et un guide fragiles ou défaillants pour l’action, car il se concrétise avec difficulté et rarement. En revanche, nous sommes confronté-es, régulièrement, et plus ou moins brutalement, aux inégalités. Si l’égalité reste souvent théorique, les inégalités sont très tangibles, éprouvées dans nos vies et nos corps  ! Aussi, nombre de femmes et d’hommes, qui ont pu adhérer avec enthousiasme aux discours d’égalité, peuvent être sur des positions de repli, après s’être heurté-es à des inégalités de salaire, à des discriminations dans l’emploi, à des difficultés de partage des tâches quotidiennes, à des violences sexistes ou sexuelles, etc. Pour croire en l’amélioration des rapports femmes/hommes, quand, pour soi ou autour de soi, les injustices débordent, il faut pouvoir opérer un retour réflexif historique pour dépasser sa propre existence.

tout cas de certains hommes. La mise en œuvre de l’égalité devrait de facto entraîner la perte de privilèges, que ce soit de disposer de plus de pouvoir, d’argent, de temps… Par exemple, l’égal accès aux postes de responsabilité, économique, culturelle, politique et même associative, implique que des hommes «  laissent  » la place. À cet égard, les actions du Groupe d’action féministe la Barbe1 donnent magistralement à voir, tant l’incarnation masculine du pouvoir que les résistances à l’égalité. Mais il faut recourir aux analyses des statistiques sexuées (et largement les diffuser !) pour mettre en évidence les inégales ressources en temps entre les hommes et les femmes, allant ainsi à l’encontre du sens commun qui souhaite croire à un partage des tâches domestiques et éducatives.

Le genre et le sexe
Le nœud gordien des résistances est la croyance vivace d’une différence des sexes originelle, primordiale et nécessaire, irréductible en quelque sorte, qui serait garante de notre identité singulière et de l’armature pérenne de notre société. La volonté de perpétuer cette croyance se lit notamment dans la persistance d’une socialisation sexuée, différentielle entre les filles et les garçons, dans les familles et à l’école. Aussi l’éducation à l’égalité peut-elle apparaître, sans qu’on ose se l’avouer, comme une menace, tout à la fois envers l’individu et la société. Que nous apprennent donc les travaux sur le genre, ce concept2 qui pose le masculin et le féminin comme des constructions sociales et culturelles, éminemment variables, et qui met au jour les rapports de pouvoir entre les sexes ? Effectivement, nombre de sociétés ont fonctionné et fonctionnent encore sur un système hétéronormatif de normes, de pratiques, de représentations, « créant » et justifiant une hiérarchie entre les sexes. Cette hiérarchie en faveur du masculin, ou cette valence différentielle des sexes selon l’expression de l’anthropologue Françoise Héritier, s’appuie sur trois éléments  : sur la croyance en la

Désillusions et difficile renoncement masculin aux privilèges
À ces premiers obstacles de l’abstraction et des désillusions devant les réalités, s’ajoute celui des privilèges. En effet, on ne peut se voiler la face  : en exigeant l’égalité on heurte les privilèges masculins et on se heurte aux privilèges masculins, en

Le nœud gordien des résistances est la croyance vivace d’une différence des sexes originelle, primordiale et nécessaire, irréductible en quelque sorte, qui serait garante de notre identité singulière et de l’armature pérenne de notre société. La volonté de perpétuer cette croyance se lit notamment dans la persistance d’une socialisation sexuée, différentielle entre les filles et les garçons, dans les familles et à l’école.
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Éclairages
Depuis les exemples donnés en 1949 par Simone de Beauvoir dans le Deuxième Sexe et dans Du côté des petites filles par Elena Gianini-Belotti en 1974, les recherches se sont développées, pour mettre en évidence la complexité des processus de socialisation et les conditions de transgression possible. Pour autant, l’incorporation au sens strict – l’inscription dans les corps – fait que nous avons été et nous nous sommes persuadé-es d’une différence naturelle.

117 de fréquence restent élevés. Les débats autour de la loi pour le mariage homosexuel ont illustré cet usage de stéréotypes sexistes, homophobes, voire de violences, pour maintenir en place un système inégalitaire entre les sexes.

Vers plus de bonheur
Il est vrai que changer de régime entre les sexes – abolir le système inégalitaire pour promouvoir l’égalité – peut provoquer déstabilisations, recompositions, évolutions, individuelles et collectives… On peut cependant trouver matière à se rassurer face à ces transformations annoncées, en constatant que « le genre », ce système inégalitaire, loin d’être figé et unique, a toujours été pluriel, variable et instable. La démocratisation avec comme fer de lance la promotion de l’individu, a accéléré cette mise sous tension des systèmes de genre. Pour autant de nouveaux équilibres ont été imaginés et on peut raisonnablement soutenir que les perspectives de bonheur se sont élargies, en desserrant les contraintes et en ouvrant les choix des identités et appartenances. On peut ainsi se réjouir. On ne dira jamais assez combien les stéréotypes liés au sexe et les inégalités hommes/femmes mutilent nos aspirations et gâchent les potentiels. Quand on invoque le constat

différenciation forte et inégalitaire entre hommes et femmes ; sur une essentialisation ou naturalisation des qualités dites « masculines » ou « féminines » ; sur une contrainte à l’hétérosexualité. Sans nier l’existence de différences entre les hommes et les femmes, tout comme il existe de multiples autres différences entre les humains, cet ordre social sexué est bien construit sur une différence surinvestie et, pour perdurer, doit être imposé. La preuve en est les efforts opiniâtres pour inculquer cette différence des sexes, dès la naissance, et la préserver tout au long de l’existence : que ce soit par les discours (ou les silences), par les pratiques (qui s’occupe des tâches de nursing, des activités culturelles, sportives ? etc.), par les représentations (dans la littérature ou dans les manuels, le symbolisme des couleurs, etc.), par les objets (jouets, vêtements, etc.). Depuis les exemples donnés en 1949 par Simone de Beauvoir dans le Deuxième Sexe et dans Du côté des petites filles par Elena GianiniBelotti en 19743, les recherches se sont développées4, pour mettre en évidence la complexité des processus de socialisation et les conditions de transgression possible. Pour autant, l’incorporation au sens strict – l’inscription dans les corps – fait que nous avons été et nous nous sommes persuadé-es d’une différence naturelle. Persuasion subreptice, mais aussi persuasion par la menace de la violence et la violence qu’elle qu’en soit la nature (verbale, psychologique, physique ou sexuelle), dont les taux

On ne dira jamais assez combien les stéréotypes liés au sexe et les inégalités hommes/femmes mutilent nos aspirations et gâchent les potentiels. Quand on invoque le constat des différences de comportement – dans les jeux ou les apprentissages – des filles et des garçons, on occulte le fait que les adultes ont favorisé des attitudes et compétences différentielles qui entraînent des orientations spécifiques, n’offrant ni les mêmes débouchés professionnels, ni des places équivalentes dans la société.

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des différences de comportement – dans les jeux ou les apprentissages – des filles et des garçons, on occulte le fait que les adultes ont favorisé des attitudes et compétences différentielles qui entraînent des orientations spécifiques, n’offrant ni les mêmes débouchés professionnels, ni des places équivalentes dans la société : sous la différence des sexes, l’inégalité ! L’égalité conjuguée à la liberté renforce la démocratisation de nos sociétés et vise à interroger et modifier les rapports de pouvoir.

Les personnages de sexe féminin, plus souvent personnages secondaires, sont déficitaires sur le plan quantitatif, et, sans être exclus de la sphère publique, développent moins d’activités professionnelles et de relations avec les autres personnages. Il est remarquableque l’entre soi féminin, preuve d’autonomie et source de solidarité et d’estime de soi, n’existe quasiment pas.

Traces des résistances dans les instruments de socialisation des enfants
L’ambivalence travaille aussi les représentations qui circulent dans les instruments de socialisation donnés aux plus jeunes. Partant donc du genre comme outil d’analyse, l’attention s’est portée, grâce à des méthodes quantitatives autorisant la comparaison de vastes corpus, sur les personnages qui peuplent les manuels de différentes disciplines, dans les exercices ou les images (notamment les mathématiques et les sciences), les albums illustrés ou les documentaires, la presse magazine ou les spectacles pour le jeune public5. La lecture des résultats converge et permet de conclure qu’à la « complémentarité des sexes » 6 mise en exergue dans les décennies précédentes se substitue la promotion d’un « neutre », en fait un masculin à prétention universelle. L’évolution des représentations entre les années 1970 et aujourd’hui témoigne de la plasticité des rapports de sexe et des ruses de la domination.

Un masculin à prétention universelle
En effet, l’abondante société fictive des personnages n’est pas plurielle. Les personnages de sexe masculin, garçons et hommes, sont toujours numériquement hégémoniques (en général et au minimum représentant 60  % des personnages).
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Plus nombreux et aussi plus souvent sur le devant de la scène, ils endossent des rôles sociaux diversifiés, démultiplient leurs attaches, monopolisent les réseaux de sociabilité, annexant même les territoires classiques du féminin. En un mot, et contrairement à la réalité d’ailleurs, on assiste à une extension des territoires du masculin. Ainsi les personnages masculins évoluent à la fois dans la sphère publique et dans la sphère privée : dans les livres, ils exercent des activités professionnelles et jouent avec les enfants. En revanche, les personnages de sexe féminin, plus souvent personnages secondaires, sont déficitaires sur le plan quantitatif, et, sans être exclus de la sphère publique, développent moins d’activités professionnelles et de relations avec les autres personnages. Il est remarquable que l’entre soi féminin, preuve d’autonomie et source de solidarité et d’estime de soi, n’existe quasiment pas. Femmes et filles interagissent essentiellement avec les hommes et les garçons, apparaissant ainsi comme une minorité subordonnée aux acteurs primordiaux masculins. Le sexe masculin « englobe » l’autre sexe et s’impose comme le modèle d’humain, un personnage «  universel  » neutre, tandis que le féminin n’est qu’une déclinaison du masculin. D’ailleurs, dans les images des livres, ne faut-il pas attribuer une caractéristique spécifique au personnage pour en « faire » un féminin  : un bijou, un nœud sur la tête, une coiffure, une jupe, alors qu’aucun attribut spécifique ne fait un homme ou un garçon ? Pourtant des espoirs sont permis. Si les portraits des adultes

Éclairages
restent clivés, les hommes jouissant de potentialités plus grandes, les portraits de filles et de garçons sont souvent proches, apparaissent presque similaires, portant la trace de la dynamique égalitaire.

119 former aux enjeux de l’égalité, de démontrer les effets de l’inégalité, d’éduquer à un regard réflexif et à un point de vue critique, pour identifier les stéréotypes et les éradiquer. D’autant que les rapports sociaux de sexe, intriqués aux autres rapports sociaux d’âge, de classe, de « race », se recomposent sans cesse et qu’une « éradication » des stéréotypes est illusoire. Pour autant, concernant les outils pédagogiques, il est important de veiller à proposer des outils avec une diversité de modèles humains, portés par les personnages des deux sexes, pour ne pas revenir à la naturalisation des différences. Le temps semble aussi venu de collecter et d’évaluer les outils spécifiques d’éducation à l’égalité8, adaptés à chaque âge. En cette année 2013 de mobilisation pour l’égalité à l’école associant l’ensemble des acteurs éducatifs et associatifs9, il est important d’affirmer que développer une culture de l’égalité n’est pas chose aisée, puisqu’il s’agit d’interroger nos normes, nos pratiques, nos représentations, qu’il faut prendre en compte. C’est de la confrontation des représentations, des discours, des pratiques que naissent un apprentissage et une production continus de l’égalité. Alors il est possible de soutenir concernant l’éducation de l’égalité, dans la lignée d’un Jules Ferry à propos de l’égalité d’éducation  : «  qu’en droit, elle est incontestable et qu’en pratique cette utopie apparente est dans l’ordre des choses possibles. »10

Renforcer la dynamique égalitaire
Cette dynamique égalitaire, que l’on peut entreapercevoir dans certains ouvrages, est à renforcer, en mettant en œuvre, de manière ambitieuse, une réelle éducation à l’égalité. Ainsi il serait temps en France de prendre le « parti du savoir »7 en intégrant dans les programmes scolaires et universitaires, dans la formation initiale ou continue des professionnel-les de l’éducation, de la culture, des secteurs sanitaire, médical, social… les études de genre dont les apports scientifiques sont indéniables. Il s’agit aussi de

Il serait temps en France de prendre le « parti du savoir » en intégrant dans les programmes scolaires et universitaires, dans la formation initiale ou continue des professionnel-les de l’éducation, de la culture, des secteurs sanitaire, médical, social… les études de genre dont les apports scientifiques sont indéniables.

1. Visionner les vidéos sur le site : http://labarbelabarbe.org/La_Barbe/Accueil.html 2. Pour comprendre l’historique et la portée de cet outil d’analyse  : Laure Bereni, Sébastien Chauvin, Alexandre Jaunait, Anne Revillard, 2008, Introduction aux Gender Studies, Manuel des études sur le genre. Bruxelles, De Boeck, collection Ouvertures politiques. 2e édition 2012. 3. Elena Gianini Belotti Du côté des petites filles. L’influence des conditionnements sociaux sur la formation du rôle féminin dans la petite enfance. Paris, Des Femmes, 1974 [1re éd. 1973]. 4. Voir par exemple : Anne Dafflon-Novelle et Micheline Calmy-Rey Filles-garçons : socialisation différenciée ? Presses universitaires de Grenoble, 2006 ou Cromer Sylvie, Naudier Delphine, Dauphin Sandrine, 2010, « L’enfance laboratoire du genre », « Les objets de l’enfance », Cahiers du genre n° 49. 5. Pour une évolution des représentations du masculin et du féminin dans la littérature de jeunesse, cf. Sylvie Cromer, « Genre et littérature de jeunesse en France : éléments pour une synthèse », Nordiques n° 21, dossier Filles intrépides et garçons tendres : genre et culture enfantine, 2010. Pour les études récentes sur les manuels scolaires, voir le Centre francilien de ressources Hubertine Auclert  : http://www.centre-hubertine-auclert.fr/publications  ; Carole Brugeilles, Sylvie Cromer, «  Genre et mathématiques dans les images des manuels scolaires en France  », Tréma n° 35-36, décembre 2011, Valeurs, représentations et stéréotypes dans les manuels scolaires de la Méditerranée.

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6. Rappelons que la complémentarité des sexes signifie traditionnellement 1) qu’il y a deux sexes, 2) qu’ils sont dans un rapport hiérarchisé 3) que le féminin est le complément du masculin. En revanche la notion d’interdépendance permet de rendre compte des liens (nécessaires) entre individus dans une société sans hiérarchisation. 7. Cf. la pétition « Défendons les études de genre à l’école », Le Monde 16 septembre 2011. 8. En veillant à proposer des outils à chaque âge et public. De nombreux outils existent déjà. On voudrait citer pour les plus jeunes l’exposition « des ils et des elles », qui invite filles et les garçons de 3 à 6 ans à faire des choix selon leurs envies et leurs potentialités sans se sentir déterminés par leur sexe. Cf. http://www.forumdepartementaldessciences. fr/exposition-petit/des-elles-des-ils/ 9. Voir le site  : http://www.education.gouv.fr/cid66416/2013-annee-mobilisation-pour-egalite-entre-les-filles-lesgarcons-ecole.html 10. Jules Ferry, « L’égalité d’éducation », revue Agone, 29-30 | 2003, [En ligne], mis en ligne le 6 novembre 2008. URL : http://revueagone.revues.org/307. Consulté le 10 mai 2013. DOI : 10.4000/revueagone.307

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Catherine Coutelle
est députée et présidente de la délégation de l’Assemblée nationale aux Droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes.

D

La transversalité des politiques publiques en matière d’égalité femmes-hommes  : une nécessité pour faire face à l’ampleur des discriminations sexistes
pour mesurer l’urgence du changement, et la nécessité de porter des progrès dans tous les secteurs de notre société. Alors que certains peuvent être aveuglés par l’illusion d’égalité, qui serait acquise, par l’idée que le féminisme serait un combat du passé, ces éléments sont décisifs pour que chacun et chacune prenne la mesure du chemin qu’il reste à parcourir. Ils sont probants, pour mettre en évidence le caractère massif et systémique du sexisme. Il ne s’agit pas de cas isolés, mais d’inégalités, de discriminations, de violences, auxquelles la majorité des femmes doivent faire face, parce qu’elles sont femmes. Sphère professionnelle, familiale, publique, etc., les discriminations s’exercent dans des domaines très divers. Mais elles trouvent leurs origines dans la répartition sexuée et inégale des rôles. Aujourd’hui encore, ce système reste un déterminant majeur et discriminant dans l’organisation de notre société : il freine l’émancipation de tous et toutes, et conduit à enfermer les femmes dans des rôles différents,

ans notre société, un écart de salaire d’environ 27  % subsiste entre les femmes et les hommes, plus de 80  % des temps partiels sont occupés par les femmes, plus de 80 % des tâches domestiques sont prises en charge par les femmes. L’ampleur des violences sexistes est certainement plus importante que ce que les chiffres officiels nous laissent voir, mais on sait que plus de 75  000 femmes sont victimes de viol ou de tentative de viol chaque année  ; et que près de 445  000 femmes sont victimes de violences physiques ou sexuelles chaque année, dont plus de 300  000 de la part de leur conjoint. Les inégalités entre les femmes et les hommes  : une discrimination présente dans tous les domaines de la société Ces éléments sont cruciaux pour la conduite des politiques publiques, pour le vote de nouvelles lois,

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La transversalité des politiques publiques en matière d’égalité femmes-hommes

Sphère professionnelle, familiale, publique, etc., les discriminations s’exercent dans des domaines très divers. Mais elles trouvent leurs origines dans la répartition sexuée et inégale des rôles. Aujourd’hui encore, ce système reste un déterminant majeur et discriminant dans l’organisation de notre société : il freine l’émancipation de tous et toutes, et conduit à enfermer les femmes dans des rôles différents, dévalorisés et inégaux.

dévalorisés et inégaux. Prendre en compte le caractère systémique de ces discriminations, des liens entre un comportement qui semble anodin, et la perpétuation de graves discriminations est nécessaire pour établir un diagnostic juste et donc des politiques et des lois efficaces. Lutter contre les inégalités professionnelles ne sera possible que si l’on fait évoluer les représentations stéréotypées qui pèsent sur l’orientation scolaire des filles et des garçons dès le plus jeune âge. Partager à égalité les tâches domestiques et les responsabilités dans la sphère privée ne sera possible qu’en permettant et favorisant l’implication des pères dans l’éducation des enfants. Et mieux partager ces tâches, ou encore développer les modes d’accueil de la petite enfance permettra de faire reculer les temps partiels, majoritairement occupés par les femmes, et qui constituent trop souvent des trappes à précarité. Faire reculer la précarité des femmes, majoritairement concernées par les contrats précaires, et agir pour leur indépendance financière est essentiel. C’est mettre en place les conditions de l’émancipation de tous et toutes, dans certains cas c’est aussi leur donner les moyens de s’éloigner de violences domestiques. C’est en agissant avec force dans tous les domaines, que l’on peut faire avancer réellement les droits des femmes. Les inégalités sexistes sont transversales, il faut donc y apporter une réponse transversale.
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Mettre en place des méthodes de travail transversales  : une nécessité pour faire des droits des femmes un enjeu central, incontournable, intégré à toutes les politiques Le gouvernement a, lors de l’année écoulée, réformé profondément les méthodes de travail pour faire de la question des droits des femmes un enjeu central. Tout d’abord, il n’est pas inutile de rappeler le tournant qu’a constitué le retour d’un ministère des Droits des femmes de plein exercice, au sein d’un gouvernement paritaire. Suite à leurs installations, tous les membres du gouvernement ont participé à des actions de sensibilisation à l’égalité. Et pour que les droits des femmes soient réellement déclinés dans toutes les politiques publiques, tous les ministres ont désigné d’une part un haut fonctionnaire en charge de l’égalité femmes-hommes et d’autre part un conseiller de leur cabinet, référent sur l’égalité femmes-hommes. Ils sont les interlocuteurs directs du ministère des Droits des femmes et permettent de relayer cette priorité au sein de l’ensemble du gouvernement. Le gouvernement a annoncé que la « clause de l’administration la plus avancée » sera désormais appliquée dans ce domaine. Ainsi, les meilleures pratiques en matière d’égalité seront généralisées à tous les ministères, en particulier en matière de gestion des ressources humaines, ou encore de diffusion des indicateurs sexués.

Suite à leurs installations, tous les membres du gouvernement ont participé à des actions de sensibilisation à l’égalité. Et pour que les droits des femmes soient réellement déclinés dans toutes les politiques publiques, tous les ministres ont désigné d’une part un haut fonctionnaire en charge de l’égalité femmeshommes et d’autre part un conseiller de leur cabinet, référent sur l’égalité femmes-hommes. Ils sont les interlocuteurs directs du ministère des Droits des femmes et permettent de relayer cette priorité au sein de l’ensemble du gouvernement.

Éclairages
Autre disposition forte, dès le début du mandat de François Hollande, par la circulaire du 23  août 2012, le Premier ministre a demandé aux ministres de respecter une procédure d’étude d’impact spécifique pour chaque projet de texte, qu’il s’agisse des lois ou décrets, afin de mener une évaluation de la dimension « genre » d’un projet de texte législatif ou réglementaire. Et à partir de 2014, les projets de lois de finances et de financement de la sécurité sociale en particulier, seront soumis à une procédure d’évaluation de leur impact sur l’égalité femmes-hommes. Ces méthodes de travail renouvelées et adaptées au caractère transversal des inégalités entre les femmes et les hommes ont permis de mettre en place un programme ambitieux et de prendre en compte cet aspect dans toutes les politiques. Tous les ministres ont défini une « feuille de route dans le domaine de l’égalité », précisée lors du comité interministériel aux droits des femmes. Cela faisait douze ans qu’un comité interministériel ne s’était pas réuni autour de la problématique du droit des femmes ; depuis un an, les choses ont changé. La délégation aux Droits des femmes de l’Assemblée nationale  : agir pour une prise en compte des droits des femmes dans l’ensemble des textes de loi Cette méthode transversale est aussi de mise à l’Assemblée nationale, même si elle devrait être renforcée, par exemple par la mise en place d’études d’impacts spécifiques pour les propositions de loi de député-e-s, telles qu’elles existent désormais pour les projets de loi du gouvernement. Mais des outils et méthodes de travail sont d’ores et déjà disponibles et mobilisés au Parlement en faveur de l’égalité femmes-hommes. La loi n° 99-585 du 12 juillet 1999 a en effet créé, au sein de chacune des deux assemblées, une délégation aux Droits des femmes. Chacune de ces délégations comporte trente-six membres désignés de manière à assurer une représentation équilibrée des groupes parlementaires et des commissions permanentes. La délégation peut ainsi se nourrir des réflexions

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La Délégation peut se nourrir des réflexions de toutes les Commissions, et à l’inverse, alimenter les travaux de l’ensemble des Commissions permanentes. Qu’il s’agisse des Commissions des affaires culturelles, économiques, étrangères, sociales, de la défense, du développement durable, des finances ou des lois. L’ensemble des thématiques travaillées par les députés au sein de ces commissions peut impacter l’égalité entre les femmes et les hommes.

de toutes les commissions, et à l’inverse, alimenter les travaux de l’ensemble des commissions permanentes. Qu’il s’agisse des commissions des Affaires culturelles, économiques, étrangères, sociales, de la Défense, du Développement durable, des Finances ou des Lois. L’ensemble des thématiques travaillées par les députés au sein de ces commissions peut impacter l’égalité entre les femmes et les hommes. Cette composition de la délégation permet donc d’avoir une réflexion et une action transversales, sur tous les projets ou propositions de loi pouvant impacter les droits des femmes. Cet aspect est fondamental pour que la délégation puisse efficacement remplir ses missions : informer l’Assemblée de la politique suivie par le gouvernement au regard de ses conséquences sur les droits des femmes ; et assurer dans ce domaine le suivi de l’application des lois. La délégation peut se saisir des projets et propositions de loi. Elle s’est ainsi emparée de nombreux textes de loi depuis le début de cette législature. Dès son installation, un suivi tout particulier a été fait, sur le sujet du harcèlement, première loi votée sous cette législature, puisque dans de nombreux cas, ce sont les femmes qui doivent y faire face. Au-delà des sujets qui concernent plus particulièrement les femmes, tels que l’accès à l’IVG ou à la contraception, la délégation agit pour que l’égalité entre les femmes et les hommes soit prise en compte dans l’ensemble des projets et propositions

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de loi, afin de s’assurer qu’ils ne font pas reculer les droits des femmes, et pour faire en sorte qu’ils fassent au contraire progresser l’égalité. Nous avons ainsi présenté des rapports et recommandations, et déposé des amendements sur des sujets très divers : pour que la sensibilisation des enseignants et des élèves à l’égalité entre les filles et les garçons soit prise en compte dans le projet de loi de refondation de l’école ; ou d’autres encore, pour faire progresser la parité et les carrières des femmes professeures et chercheures, dans le cadre du projet de loi sur l’enseignement supérieur et la recherche. La délégation est particulièrement attentive à la question de l’égalité professionnelle et de la lutte contre la précarité, problématique cruciale pour de nombreuses femmes. Nous avons proposé de nombreuses précisions et améliorations au projet de loi de sécurisation de l’emploi. Et dans les mois qui viennent, nous serons particulièrement attentifs à la situation des femmes en matière de retraite. La délégation s’emploie aussi à attirer l’attention sur la situation spécifique des femmes dans le cadre des travaux de missions d’informations qui se sont mises en place sur des sujets très divers tels que : – les moyens de lutte contre la surpopulation carcérale, car les problématiques et conditions de détention ne sont pas les mêmes pour les femmes et les hommes ; – la transparence de la gouvernance des grandes entreprises, en soulignant la nécessaire prise en compte du sujet de la parité ; – ou encore les mesures statistiques des délinquances et de leurs conséquences, en attirant l’attention sur la nécessité d’avoir plus d’informations sexuées sur le sujet des violences. Un an après l’élection de François Hollande : des politiques transversales d’ores et déjà engagées dans de nombreux domaines Sous l’impulsion du ministère des Droits des femmes, en relation avec les autres membres du gouvernement, et avec l’appui des parlementaires de la majorité, fortement mobilisés au sein des délégations aux Droits des femmes, beaucoup a été
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Dans le domaine de l’égalité professionnelle, une procédure de contrôle systématique des entreprises a été instaurée ; les premières amendes contre des entreprises refusant de se mettre en conformité avec la loi ont été prononcées ; et l’instauration d’un seuil minimal de temps de travail de 24 heures permettra prochainement de limiter la précarité du temps partiel, qui concerne majoritairement les femmes.

fait pendant la première année du mandat de François Hollande et dans de nombreux domaines. Tout comme l’égalité, la parité doit avancer de manière transversale, dans toute la société  : dans la vie politique, les universités, le sport, etc. Des dispositions ont été prises par le gouvernement et les parlementaires  ; elles seront renforcées par le vote de la loi consacrée aux droits des femmes qui sera présentée d’ici l’été, et examinée à l’automne. Dans le domaine de l’égalité professionnelle, une procédure de contrôle systématique des entreprises a été instaurée ; les premières amendes contre des entreprises refusant de se mettre en conformité avec la loi ont été prononcées  ; et l’instauration d’un seuil minimal de temps de travail de 24 heures permettra prochainement de limiter la précarité du temps partiel, qui concerne majoritairement les femmes. En matière de lutte contre les violences, le harcèlement sexuel a été le premier texte de cette législature voté par le Parlement. D’autres chantiers sont en cours pour faire reculer ce fléau, qu’il s’agisse de violences domestiques, de prostitution, de violences sexuelles, etc. Afin de garantir le droit des femmes à disposer de leur corps, l’accès à la contraception est désormais garanti de manière anonyme et pris en charge à 100 % pour les mineures de 15 à 17 ans, et l’IVG est remboursé à 100 %. Enfin, pour faire progresser réellement et durablement les mentalités de chacun-e, et donc la société, l’éducation et la sensibilisation à l’égalité entre les femmes et les hommes est devenue une priorité, et pour ne citer

Éclairages
qu’un exemple, le programme «  ABCD de l’égalité » sera déployé dès la prochaine rentrée scolaire dans dix académies. Faire progresser l’image des femmes, c’est aussi agir dans les médias, et ce sera prochainement une des nouvelles compétences du CSA. Notre responsabilité  : soutenir en France et dans le monde celles et ceux qui se mobilisent pour l’égalité Lutte contre la précarité, lutte contre les violences, parité, droit des femmes à disposer de leur corps, égalité professionnelle, éducation et sensibilisation à l’égalité entre les femmes et les hommes… Les discriminations sont présentes dans tous les domaines, nos actions, nos mobilisations, doivent

125 l’être aussi. Nous ne nous battons pas uniquement contre des faits isolés, mais contre un système, un ensemble de mécanismes sexistes qui impliquent de rester mobilisé-e-s, pour enfin mettre un terme aux discriminations auxquelles les femmes doivent faire face, et faire progresser toute la société vers plus d’égalité. C’est vrai en France. C’est aussi vrai ailleurs dans le monde. La France est regardée. Elle est le pays des droits de l’Homme, des droits humains, des droits universels qui protègent tant les femmes que les hommes en leur reconnaissant les mêmes droits, sans aucune discrimination. Une véritable diplomatie des droits des femmes est en marche et doit monter en puissance. Pour obtenir d’autres avancées, et combattre les tentatives de régression, dans tous les domaines, en France et ailleurs, il faudra poursuivre et impulser une démarche partagée, avec les sociétés civiles, avec la communauté internationale. Nous pouvons inspirer ici et ailleurs dans le monde d’autres luttes et adresser un message de soutien aux militants et militantes de l’égalité entre les femmes et hommes. Nous devons porter ce combat, car, dans de nombreux pays, il faut encore conquérir des droits égaux pour les femmes et les hommes, et partout il faut passer de l’égalité des droits à l’égalité réelle. Être volontariste en matière d’égalité femmes-hommes est une exigence républicaine, c’est un devoir de justice, un engagement que nous devons porter sans relâche, avec détermination, sur tous les fronts.

Une véritable diplomatie des droits des femmes est en marche et doit monter en puissance. Pour obtenir d’autres avancées, et combattre les tentatives de régression, dans tous les domaines, en France et ailleurs, il faudra poursuivre et impulser une démarche partagée, avec les sociétés civiles, avec la communauté internationale. Nous pouvons inspirer ici et ailleurs dans le monde d’autres luttes et adresser un message de soutien aux militants et militantes de l’égalité entre les femmes et hommes.

Natacha Chetcuti
est chercheur associée au GTM/CRESSPA (Paris).

Théories du genre en contexte français

e contexte contemporain, en France, des conceptualisations des normes de genre est marqué par l’opposition entre le féminisme postmoderne ou poststructuraliste (Butler, 2005  ; Kosofsky Sedgwick, 1998) et la perspective matérialiste développée au cours des années 1970-1980 (Guillaumin, 1992  ; Mathieu, 1991). Cet article se propose d’analyser les différents usages des concepts de genre dans l’histoire des études de genre françaises.

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biologique de l’identité sexuelle (le fait de se percevoir homme ou femme et de se comporter en conséquence) sous les termes de « sexe » et de « genre ». La sociologue Ann Oakley, en 1985, utilise le terme « gender » pour désigner le sexe social, construction arbitraire sur les rôles propres aux hommes et aux femmes, résultat de rapports de pouvoir qui font d’un individu un homme ou une femme.

L’émergence de la notion de genre
Le psychologue John Money est le premier à faire usage du terme genre en 1952 pour différencier le sexe biologique d’un enfant de son identité sexuée, dans le cas d’enfants intersexes. La distinction entre sexe et genre est systématisée et popularisée quelques années plus tard par le psychologue Robert Stoller, qui propose de distinguer le sexe

Le psychologue John Money est le premier à faire usage du terme genre en 1952 pour différencier le sexe biologique d’un enfant de son identité sexuée, dans le cas d’enfants intersexes. La distinction entre sexe et genre est systématisée et popularisée quelques années plus tard par le psychologue Robert Stoller, qui propose de distinguer le sexe biologique de l’identité sexuelle (le fait de se percevoir homme ou femme et de se comporter en conséquence).

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Théories du genre en contexte français

Le corps au centre du dispositif sexe et genre
Dans l’article fondamental de Nicole-Claude Mathieu « Identité sexuelle/sexuée/de sexe ? » 1, le « sexe » est défini comme « l’organisation mentale d’idées (le sexe “pensé”) et de pratiques (le sexe “agi”) souvent contradictoires  », différencié du « sexe social » : « J’entends par sexe social à la fois la définition idéologique qui est donnée du sexe, particulièrement de celui des femmes (ce que peut recouvrir le terme “genre”) et les aspects matériels de l’organisation sociale qui utilisent (et aussi transforment) la bipartition anatomique et physiologique » (Mathieu, 1991, p. 266). La notion de sexe social présente l’avantage de renvoyer, plus que celle de genre, à la connotation biologique traduite dans le social. Cette approche se caractérise par une pensée où la bipartition du genre est conçue comme étrangère à la «  réalité  » biologique du sexe. Le rapport entre sexe et genre est défini par une correspondance sociologique et politique d’où découle l’hypothèse que le genre construit le sexe. Selon l’approche matérialiste, les sociétés utilisent l’idéologie de la définition biologique du sexe pour construire la « hiérarchie du genre », qui est fondée sur l’oppression d’un sexe par l’autre, et les sociétés manipulent la réalité biologique du sexe pour soutenir et légitimer cette différenciation sociale. La critique par le courant matérialiste du discours sur la différence, a permis de montrer que celleci fonde l’inégalité, puisque seuls les dominants peuvent imposer une différence à un autre groupe, le marquant ainsi par cette différence. Si le genre précède le sexe, comme l’analyse le courant matérialiste, il est lui-même déterminé par un système politique  : l’hétérosexualité reproductive. L’identité de « sexe » se pense en termes de conscience de classe (approche matérialiste) et elle se politise dans une volonté de résistance au genre (approche wittigienne2). Dans cette perspective, les travaux de Colette Guillaumin occupent une position fondamentale. Le corps, utilisé comme support
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Selon l’approche matérialiste, les sociétés utilisent l’idéologie de la définition biologique du sexe pour construire la « hiérarchie du genre », qui est fondée sur l’oppression d’un sexe par l’autre, et les sociétés manipulent la réalité biologique du sexe pour soutenir et légitimer cette différenciation

de classification et de hiérarchisation sociale, est en conséquence le premier à être marqué par le sexe. La construction matérielle et symbolique des corps, en tant que corps sexués, double le rapport matériel de la division socio-sexuée du travail et de la répartition sociale du pouvoir  : « Ce ne sont pas partout les mêmes hommes et les mêmes femmes, cependant toujours il y a des “ femmes” et des “hommes”. Et non pas simplement des femelles et des mâles  » (Guillaumin, 1992, p.  118). Guillaumin organise sa démonstration à partir de trois grands modes d’intervention sociale  : l’intervention directe sur le corps, la construction de la motricité personnelle et la construction de la proximité physique. Les interventions directes définitives (comme les mutilations sexuelles) touchent majoritairement les femmes, celles qui sont superficielles et modifiables (comme le maquillage) touchent les deux sexes mais toujours de façon différenciée. Des motricités personnelles différenciées pour chaque sexe se développent au moyen de jeux spécifiques dans l’enfance, et de l’usage très distinct de l’espace et du temps tout au long de la vie. Enfin, l’apprentissage de la proximité physique se fait pour les futurs « hommes » par une confrontation avec des pairs dans l’espace public, alors que pour les « femmes » il repose sur l’évitement : elles n’ont pas d’espace public commun avec leurs égaux possibles. La sexuation sociale du corps a des effets sur la conscience des individus et la limitation de la maîtrise de l’espace et du temps pour les femmes joue un rôle capital dans la conquête de l’autonomie et de la maîtrise de leur propre corps qui «  conditionnent l’indépendance

Éclairages
d’esprit et l’audace intellectuelle  » (Guillaumin, ibid., p. 130).

129 tion permettant de donner une cohérence à l’assignation sexe/genre : « […] le genre se révèle performatif – c’est-à-dire qu’il constitue l’identité qu’il est censé être » (Butler, 2005, p. 96). Le système social, par le biais de normes, crée des attentes qui servent de justification naturalisante aux individus en leur laissant penser que ces expressions performatives sont le résultat de l’identité. Mais l’impossibilité à devenir jamais totalement femme ou homme révèle la «  comédie » qu’est l’hétéronormativité. Les caractéristiques du monde se trouvent ainsi transformées dans et par ce processus d’intériorisation  : les « personnes » ne deviennent intelligibles que si elles ont pris un genre (becoming gendered ) selon les critères distinctifs de l’intelligibilité du genre. Les genres «  intelligibles  » sont ceux qui instaurent et maintiennent une continuité entre le sexe, le genre, la pratique sexuelle et l’expression du désir, visant ainsi à établir une adéquation avec le sexe « biologique ». Le genre constitue ainsi le corps en identité intelligible au sein de la matrice hétérosexuelle, produisant un mode d’intelligibilité de son corps propre, et partant de soi : enjoignant aux individus de déclarer leur sexe, leur genre, leur sexualité, de lire leur «  véritable identité  », leurs « désirs enfouis », leur « authentique moi », à travers le prisme de cet « idéal normatif » (Butler, 2005, p. 84). Le concept de performativité (fabrication des individus genrés) se distingue alors de celui de performance qui renvoie à une théâtralisation du genre créée et voulue par les acteurs/sujets eux-mêmes. Butler rappelle que la performance de genre « […] ne renseigne pas nécessairement sur la sexualité ni sur la pratique sexuelle. » (Butler, 2005, p. 34). À propos des formes de transgression Butler se différencie de la perspective matérialiste. Nicole-Claude Mathieu définit ainsi la transgression  : « J’emploie […] le terme de transgression non seulement dans son sens restreint et comportemental de “contravention à une norme, à une loi”, mais aussi dans son sens plein, étymologique  : transgredi, de trans “au-delà” et gradi “marcher”, franchir une limite, une frontière » (Mathieu, 1991, p. 229). Le terme

Le post-modernisme ou le débat sur l’analyse des normes : genres et sexualités
Dans les années 1990 se développe la théorie postmoderne ou queer. Elle part de la parole des acteurs eux-mêmes : lesbiennes, gais, transsexuels, bisexuels, etc. Revendiquant cette position «  de l’intérieur », elle souligne que les identités de genre et de sexualités sont plastiquement modifiables. La théorie queer est une « matrice ouverte des possibilités, […] quand les éléments constitutifs du genre et de la sexualité de quelqu’un ne sont pas contraints (ou ne peuvent pas l’être) à des significations monolithiques […]  » (Kosofsky Sedgwick, 1998, p. 115-116). Pour, la philosophe, Judith Butler, le genre désigne l’ensemble des moyens discursifs/ culturels par quoi « la nature sexuée » ou un « sexe naturel  » est produit et établi dans un domaine «  prédiscursif  » qui précède la culture (Butler, 2005, p.  69). Elle formule l’idée selon laquelle l’hétérosexualité obligatoire se trouve au cœur du dispositif de savoir/pouvoir producteur d’un langage sur le genre et la sexualité. La tâche de la théorie queer est de chercher les modes de transformation de ce savoir/pouvoir. L’identité du sujet est soumise à une performance obligatoire, qui échappe à sa volonté, car elle est régie par un ensemble de contraintes sociales. La performativité se traduit par des procédés d’imita-

Dans les années 1990 se développe la théorie postmoderne ou queer. Elle part de la parole des acteurs eux-mêmes : lesbiennes, gais, transsexuels, bisexuels, etc. Revendiquant cette position « de l’intérieur », elle souligne que les identités de genre et de sexualités sont plastiquement modifiables.

130 de transgression se différencie du terme de subversion, ce dernier renvoyant à des actions ou comportements contraires à l’ordre établi, ce qui a pour effet de rendre possible le renversement structurel d’un système. Dans cette perspective, la subversion consiste en une suppression du système sexe/genre et sexualité. Butler ne plaide pas pour une élimination de la matrice hétérosexuelle, de laquelle il lui semble impossible de s’extraire complètement, mais pour elle, la subversion consiste en une pratique de l’intérieur. Celle par exemple, à l’œuvre dans le transgenrisme, démontrant ainsi son caractère construit et son aspect factice, répétitif et imitatif. Pour Butler, le corps est au centre du dispositif sexe/ genre car il permet de saisir comment fonctionne le cadre normatif de la sexualité. Le corps existe biologiquement, mais il est le produit d’une histoire sociale incorporée, « c’est la stylisation répétée des corps » qui construit le genre, le corps se compose de toute une série d’actes qui, répétés à l’intérieur d’un cadre régulateur rigide, se figent avec le temps de telle sorte qu’ils finissent par produire l’apparence de la substance, «  un genre naturel de l’être  » (p. 110). Les normes de genre confèrent à un individu la qualité d’humain, en établissant « […] ce qui sera intelligiblement humain ou ne sera pas, ce qui sera considéré ou non comme “réel” » (p. 47). Le travail de naturalisation s’achève dans l’ordonnancement d’une différenciation des plaisirs et des parties du corps, chacune s’appuyant sur la base

Théories du genre en contexte français

Monique Wittig propose une combinaison de résistances individuelles et collectives des lesbiennes (des gays, et des hétérosexuelles) autour du combat contre l’idéologie de la différence et contre l’appropriation des femmes. Ces différentes approches ont suscité de nombreux débats dans les pays francophones. La contestation porte sur le fait que le point de vue queer occulterait le rapport de pouvoir que subissent les femmes en tant que classe.
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de significations genrées  : «  certaines parties du corps deviennent des sources possibles de plaisirs précisément parce qu’elles correspondent à un idéal normatif relatif à un corps d’un certain genre  » (p. 166). La perspective post-moderne se différencie d’une perspective matérialiste par une analyse qui ne repose pas seulement sur le rapport de domination des hommes sur les femmes ; elle se démarque également des théorisations wittigiennes d’inspiration matérialiste par la mise en œuvre d’une stratégie individuelle regroupant les multiples formes de transgressions sexuelles. Monique Wittig, en effet, propose une combinaison de résistances individuelles et collectives des lesbiennes (des gays, et des hétérosexuelles) autour du combat contre l’idéologie de la différence et contre l’appropriation des femmes. Ces différentes approches ont suscité de nombreux débats dans les pays francophones. La contestation porte sur le fait que le point de vue queer occulterait le rapport de pouvoir que subissent les femmes en tant que classe  ; ce qui conduirait également à invisibiliser les lesbiennes dans un ensemble protéiforme (Mathieu, 2003). De plus, la parodie/théâtralisation des genres exposée par une certaine tendance du queer, où la norme majoritaire englobe en l’expurgeant la critique émanant des groupes minoritaires, ne semble pas articuler un réel changement social. Dans ce moment d’édulcoration d’une critique du système de domination, l’analyse des rapports de pouvoir est ainsi courtcircuitée signant par là même le recul de toute rationalité critique et la mort du sujet politique. Le déplacement du questionnement vers un «  jeu  » oblitérerait le fondement de l’ensemble des sociétés, à savoir l’appropriation d’une classe par l’autre. Utilisant la métaphore du fruit, Mathieu explique que la théorie queer ne considère plus que la pelure (les aspects symboliques de l’opposition masculin/ féminin) et le noyau (le corps anatomique), oubliant la chair du fruit qui est la réalité des rapports entre hommes et femmes, autrement dit le sexe social (Mathieu, 2003). Dans une perspective matérialiste post-moderne de

Éclairages
Le genre ne peut plus être pensé de manière isolée, ou pris comme une catégorie homogène, mais les rapports sociaux de sexe peuvent être saisis à l’intérieur d’une dynamique de pouvoirs (comme l’hétérosexisme, le racisme, les rapports sociaux de classe) opérant les conditions matérielles des individus.

131 de classe) opérant les conditions matérielles des individus.

Bibliographie
Butler Judith, (2005), Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion, Paris, La Découverte. Guillaumin Colette, (1992), « Le corps construit » et «  Masculin général, masculin banal  », dans Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de Nature, Paris, Côté-femmes. Kergoat Danièle, (2009), « Dynamique et consubstantialité des rapports sociaux », dans Elsa Dorlin (dir.), Sexe, Race, Classe, pour une épistémologie de la domination, PUF. Kosofsky Sedgwick Eve, (1998), « Construire des significations queer », dans Didier Eribon (dir.), Les études gay et lesbiennes, Paris, Éditions du Centre Pompidou. Mathieu Nicole-Claude, (2003), « Dérive du genre/ stabilité des sexes  », dans Natacha Chetcuti et Claire Michard (dir.), Lesbianisme et féminisme  : histoires politiques, Paris, L’Harmattan. Mathieu Nicole-Claude, (1991), « Identité sexuelle/ sexuée/de sexe ? Trois modes de conceptualisation du rapport entre sexe et genre », dans L’anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, Paris, Côté-femmes. Wittig Monique, (2001), La pensée straight, Paris, Balland.

l’analyse des rapports sociaux de sexe, qui prendrait en compte l’ensemble des cadres conceptuels évoqués tout au long de cet article, comment appréhender la marge de manœuvre des individus pour résister au système de pouvoir  ? Il semble pertinent ici de penser la consubstantialité des rapports sociaux, selon la perspective proposée par Danièle Kergoat (2009) qui permet d’analyser la manière dont les rapports sociaux se reproduisent mutuellement. Nous confronter à la notion de consubstantalité des rapports sociaux permet d’ouvrir une discussion sur la place du genre dans les différentes expériences sociales et de soulever les problèmes que pose son articulation avec les autres rapports que sont la classe sociale, la race, ou la sexualité. Ainsi, le genre ne peut plus être pensé de manière isolée, ou pris comme une catégorie homogène, mais les rapports sociaux de sexe peuvent être saisis à l’intérieur d’une dynamique de pouvoirs (comme l’hétérosexisme, le racisme, les rapports sociaux

1. Cf. Bibliographie 2. Relative à la théorie de la féministe Monique Wittig.

À l’étranger

Anne-Emmanuelle Berger
enseigne la littérature et les études de genre à l’université Paris 8-Vincennes et est l’auteur de Le grand théâtre du Genre. Sexualités et féminisme en “Amérique”. Paris, Belin, 2013.

Féminisme(s) américains, féminisme(s) français : pour en finir avec quelques idées recues

a revue socialiste  : Pouvez-vous nous rappeler en quelques lignes les grandes étapes de l’histoire du mouvement féministe américain ? Anne-Emmanuelle Berger : L’histoire du mouvement des femmes aux États-Unis est intimement liée à la longue histoire de l’émancipation et de la marche vers l’égalité de la minorité noire américaine. Il me semble que c’est là son trait le plus déterminant, le plus fort et le plus singulier, si l’on compare l’histoire des féminismes américain et français. Cette histoire commence dans les deux cas au XIXe siècle, avec la création plus ou moins formelle, dès les années trente en France, à la fin des années quarante aux États-Unis, des premières associations de défense ou de promotion des droits des femmes. En France, c’est dans les parages de ce qu’on a appelé le socialisme utopique, dans sa version saint-simonienne ou fouriériste, que des femmes, militant pour la cause ouvrière, ont pris collectivement conscience de la nécessité de faire

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valoir leur cause et leurs droits au sein de mouvements mixtes luttant contre l’inégalité des classes et des statuts, mais oubliant le sort qui était fait aux femmes sur le plan des droits civils et politiques. Aux États-Unis, le premier collectif de femmes rassemblées pour la défense de leurs droits civils

Aux États-Unis, le premier collectif de femmes rassemblées pour la défense de leurs droits civils et politiques (la « Women’s Rights Convention ») est né au sein du mouvement abolitionniste (c’est-à-dire du mouvement pour l’abolition de l’esclavage). Il est le fruit d’une prise de conscience par les femmes de l’aveuglement des abolitionnistes blancs à l’égard du sort de leurs compagnes de lutte, et d’une réaction contre la secondarisation de leur action, alors même que les femmes ont joué un rôle intellectuel, moral, et politique considérable dans ce mouvement.

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Féminisme(s) américains, féminisme(s) français : pour en finir avec quelques idées recues

et politiques (la « Women’s Rights Convention ») est né au sein du mouvement abolitionniste (c’est-à-dire du mouvement pour l’abolition de l’esclavage). Il est le fruit d’une prise de conscience par les femmes de l’aveuglement des abolitionnistes blancs à l’égard du sort de leurs compagnes de lutte, et d’une réaction contre la secondarisation de leur action, alors même que les femmes ont joué un rôle intellectuel, moral, et politique considérable dans ce mouvement. En 1848, à Seneca Falls, petite ville de l’état de NewYork, un collectif de militantes abolitionnistes, parmi lesquelles Elizabeth Cady Stanton, a donc fondé le premier mouvement des femmes américaines, rédigeant à cette occasion une « Déclaration des sentiments », sur le mode de la déclaration d’indépendance américaine et de la déclaration des droits de l’homme française, qui a fait date. Plus tard, au milieu des années 1860, Frederick Douglass, esclave affranchi, militant inlassable de la cause des esclaves noirs mais aussi de la cause des femmes, intellectuel et politicien de haut vol, et qui est, à mes yeux, la plus grande et la plus belle figure politique du XIXe siècle américain, épousera Helen Pitts, féministe blanche abolitionniste, scellant ainsi symboliquement l’alliance du féminisme et de la lutte anti-raciste aux États-Unis. Ce premier mouvement organisé de femmes américaines s’est donné comme but principal l’obtention du droit de vote, d’où son nom de « Women’s Suffrage Movement ». Il a quand même fallu attendre 1920 pour que les femmes obtiennent le droit de vote. Un siècle plus tard, l’histoire s’est en un sens répétée. C’est Rosa Parks, femme noire de l’Alabama, qui a déclenché le mouvement de révolte contre la ségrégation raciale dans les lieux et les institutions publics en 1955, en refusant de s’asseoir dans l’une des places du fond du bus « réservées » aux africains-américains. À partir de là, un mouvement de grande ampleur s’est déclenché à travers tous les États-Unis : le Civil Rights’ Movement, qui a duré jusqu’en 1965, date à laquelle on a accordé un droit de vote universel à tous les citoyens américains, sans conditions de ressources, contrairement au suffrage censitaire en vigueur jusqu’alors. Un an auparavant,
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À nouveau, les femmes (blanches et noires) qui participaient au Civil Rights’ Movement avaient fait l’expérience de leur minorisation au sein d’un collectif dont le mot d’ordre était pourtant les droits civils et politiques « pour tous ». En 1964, les femmes actives dans le mouvement pour les droits civiques avaient obtenu à grand-peine que la mention du « sexe » soit incluse dans le « Civil Rights Act », la loi mettant fin à toute forme de ségrégation basée sur la race, l’ethnie, la religion ou le sexe.

le Congrès américain avait officiellement – quoique de justesse – aboli la ségrégation dans les lieux publics et la discrimination à l’embauche. Au début des années soixante, les États-Unis s’étaient engagés dans la guerre contre le Vietnam. C’est dans le contexte de ce mouvement pour les droits civiques, mouvement qui a lui-même servi de modèle et de catalyseur à l’opposition grandissante à la guerre du Vietnam, que s’est constituée la puissante association NOW (National Organization for Women), sur le modèle de la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People). À nouveau, en effet, les femmes (blanches et noires) qui participaient au Civil Rights’ Movement avaient fait l’expérience de leur minorisation au sein d’un collectif dont le mot d’ordre était pourtant les droits civils et politiques « pour tous ». En 1964, les femmes actives dans le mouvement pour les droits civiques avaient obtenu à grand-peine que la mention du « sexe » soit incluse dans le « Civil Rights Act », la loi mettant fin à toute forme de ségrégation basée sur la race, l’ethnie, la religion ou le sexe. Constatant que des pratiques de discrimination à l’embauche selon le sexe perduraient, et que certains états continuaient à autoriser la réservation de certains emplois à des hommes, ou, au contraire, à des femmes lorsqu’il s’agissait de tâches considérées comme féminines, une vingtaine de femmes se réunirent en 1966 à l’initiative de Pauli Murray et

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de Betty Friedan. Célèbre auteure de La Mystique Féminine, celle-ci avait dénoncé dans son livre, écrit dans le sillage du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, l’assignation des femmes américaines au foyer, et l’absence de perspectives professionnelles en dehors des tâches domestiques. Ensemble, elles fondèrent donc la National Organization for Women, qui n’a pas d’équivalent en France. Cette organisation, implantée partout aux États-Unis, et qui compte aujourd’hui 500  000 adhérentes, fonctionne comme un puissant lobby défendant l’intérêt des femmes dans tous les domaines de la vie sociale et politique. Dans le sillage des mouvements de protestation contre la guerre au Vietnam, qui ont donc pris immédiatement le relais du mouvement pour les droits civiques, s’est ouverte une nouvelle ère. Le début des années soixante-dix a vu naître le Women’s Liberation Movement (dit « Women’s Lib »), en même temps que s’amorçait en France le Mouvement de Libération des Femmes. D’un côté de l’Atlantique comme de l’autre, ce mouvement mettait désormais moins l’accent sur les droits civiques (women’s rights), plus ou moins acquis, que sur la libération personnelle. « The Personal is Political », slogan lancé par Carol Hanisch et devenu mot d’ordre de ce mouvement aux États-Unis, indiquait bien que l’émancipation des femmes passait désormais aussi par une transformation de la sphère dite privée : droit à la libre disposition de son corps (contraception et avortement), modification des lois sur le divorce, libération sexuelle etc.

137 À la faveur de l’accès des femmes en plus grand nombre à des postes universitaires, ce mouvement, contrairement aux précédents, a trouvé un écho et un relais dans les universités. Avec la création des premiers programmes de Women’s Studies dès le début des années soixante-dix, s’est ouvert le champ de la réflexion intellectuelle et de la recherche théorique et scientifique dans ce domaine, à la croisée de traditions de pensée américaines et européennes (voir infra). Le travail mené dans l’espace universitaire irrigue depuis lors le champ des luttes sociales. C’est ce qu’on a appelé le « féminisme de la seconde vague ». Sur son versant intellectuel, ce féminisme s’est d’abord donné pour tâche d’analyser les spécificités de l’oppression et de la discrimination de sexe, eu égard aux autres formes d’oppression ou de discriminations fondées sur la race et/ou la classe, avant de mettre l’accent sur l’intersection compliquée entre ces trois paradigmes : le genre, la race, la classe. L. R. S.  : Qui sont ou ont été les grandes figures du mouvement féministe américain ? A-E. B. : Je réponds à cette question avec une réserve de principe, le mythe (donc le privilège accordé à telle ou telle) ne faisant pas toujours justice à la réalité des forces et du travail engagés par celles dont l’histoire a du mal à retenir le nom. Néanmoins, puisqu’il faut choisir, et compte aussi tenu de la limite de mes connaissances, je donnerai, pour le XXe siècle, les noms suivants : – Emma Goldmann est une formidable figure du féminisme et de l’anarchisme révolutionnaires. Émigrée de Russie vers les États-Unis pour fuir un mariage dont elle ne voulait pas, mêlée jusqu’à sa mort en 1940 à l’histoire révolutionnaire de l’Europe (Révolution bolchévique, Guerre d’Espagne, résistance aux fascismes), oratrice extraordinaire, elle s’engagea en faveur de l’amour libre, des premières luttes de femmes pour la libre disposition de leur corps, et même en faveur des homosexuels, à une époque où leur cause n’avait pas encore droit de cité. – Margaret Sanger est la figure américaine majeure

Le début des années soixante-dix a vu naître le Women’s Liberation Movement (dit « Women’s Lib »), en même temps que s’amorçait en France le Mouvement de Libération des Femmes. D’un côté de l’Atlantique comme de l’autre, ce mouvement mettait désormais moins l’accent sur les droits civiques (women’s rights), plus ou moins acquis, que sur la libération personnelle.

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Féminisme(s) américains, féminisme(s) français : pour en finir avec quelques idées recues

et la pionnière mondiale du mouvement pour le planning familial et la contraception, mouvement qui demeure toujours d’actualité dans un pays dont le conservatisme religieux rend toujours difficile pour les femmes l’exercice de leur liberté dans le domaine de la sexualité et des « droits reproductifs ». Elle a fondé le premier planning familial et les premières cliniques destinées à mettre en place une politique de « birth control » dès les années vingt du XXe siècle. – Betty Friedan est la «  Simone de Beauvoir  » des États-Unis. Son plus célèbre ouvrage, The Feminine Mystique, publié en 1963, a joué un rôle de catalyseur et de référence pour les luttes de femmes des années soixante et soixante-dix, comparable à plus d’un titre au rôle du Deuxième Sexe. Betty Friedan y dénonce la « mystique » du dévouement qui conduit les femmes à renoncer à toute ambition en faveur de la carrière de leur mari et du bien-être de leurs enfants. Sa description du rôle et des aspirations étouffées de la « homemaker » (ménagère) a fait date. Contrairement à de Beauvoir, Friedan a aussi été une véritable activiste. Co-fondatrice de NOW en 1966, elle a présidé l’organisation jusqu’en 1970. En 1970, elle a lancé une grève générale des femmes américaines à l’occasion de la célébration du cinquantenaire de l’obtention du droit de

Betty Friedan est la « Simone de Beauvoir » des États-Unis. Son plus célèbre ouvrage, The Feminine Mystique, publié en 1963, a joué un rôle de catalyseur et de référence pour les luttes de femmes des années soixante et soixante-dix, comparable à plus d’un titre au rôle du Deuxième Sexe. Betty Friedan y dénonce la « mystique » du dévouement qui conduit les femmes à renoncer à toute ambition en faveur de la carrière de leur mari et du bien-être de leurs enfants. Sa description du rôle et des aspirations étouffées de la « homemaker » (ménagère) a fait date.
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vote, qui a eu un grand succès. Elle a aussi milité pour le passage de l’Equal Rights Amendment au Congrès et au Sénat. – Kate Millet est une grande figure du Women’s Lib du début des années soixante-dix. Ecrivaine, artiste, brièvement universitaire, elle est emblématique du tournant du féminisme vers les questions de sexualité. Son livre de 1970, Sexual Politics, s’attaque à l’institution de la famille patriarcale et exemplifie, en même temps qu’il la théorise, l’idée que « the personal is political ». Bisexuelle proclamée, Kate Millet a fait de la libération sexuelle un élément central de la politique d’émancipation féministe. Elle a aussi milité activement contre l’internement psychiatrique et fondé une « colonie » ou résidence d’artistes et écrivains femmes dans l’État de New York, la « Women’s Arts Colony/ Tree Farm », qui existe toujours. – Bell Hooks est une représentante majeure de ce qu’on appelle depuis les années quatre-vingt le « black feminism ». Née dans une famille noire pauvre du sud des États-Unis, elle est devenue universitaire et écrivain. Elle est l’auteur de plus d’une trentaine d’ouvrages de fiction et de poésie, mais surtout de pédagogie et de théorie féministes. Elle est l’une des promotrices de l’approche «  intersectionnelle  » du féminisme, c’est-à-dire une approche politique qui prend en compte l’intersection compliquée de la race, de la classe et du genre dans la formation des identités sociales et dans l’élaboration de modes de résistance à l’oppression et à la discrimination. Son ouvrage le plus célèbre à cet égard est Ain’t I a Woman ? Black Women and Feminism, publié en 1981. Après avoir fait carrière dans les universités américaines les plus prestigieuses, elle a décidé de se réinstaller dans son État natal du Kentucky, pour y poursuivre son travail de pédagogie féministe pour les masses. – Judith Butler est aujourd’hui la principale figure d’un triple tournant du féminisme, aux États-Unis et dans le monde occidental  : le tournant théorique, le tournant queer et le tournant foucaldien.

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Judith Butler est aujourd’hui la principale figure d’un triple tournant du féminisme, aux États-Unis et dans le monde occidental : le tournant théorique, le tournant queer et le tournant foucaldien. Tournant théorique, parce que Judith Butler est d’abord une philosophe, et parce que le livre qui l’a lancée en 1990, Gender Trouble. Feminism and the Subversion of Identity, marque le passage de la « critique féministe » à la « théorie féministe ».

139 Judith Butler est l’un(e) des rares universitaires à avoir aujourd’hui la position et la stature d’un(e) « public intellectual » aux États-Unis, stature et statut qu’elle doit aussi à ses travaux et ses prises de position sur le conflit israélo-palestinien. L.  R. S.  : Quels sont les principaux mots d’ordre des féministes américaines  ? Que nous disent-ils des difficultés et de la condition des femmes américaines ? A-E. B. : Equal pay, free choice, the personal is political : les «  mots d’ordre  » ou les préoccupations, vous le constatez à partir de l’histoire que j’ai esquissée, sont en gros les mêmes des deux côtés de l’Atlantique, preuve qu’il y a bien une histoire commune de la lutte pour la libération des femmes en Occident. En même temps, c’est vrai, il y a quelques différences importantes. D’un côté, on peut dire que la cause des femmes est plus avancée aux États-Unis qu’en France. Les femmes américaines ont obtenu le droit de vote en 1920, bien plus tôt que les Françaises (il faudra cependant attendre 1965 pour que les africains-américains, femmes et hommes, obtiennent un droit de vote sans restriction). Le mot « féminisme » ne sent pas le souffre, comme il continue de le faire en France, où le terme n’est employé et revendiqué que dans des cercles militants. Il y a aux États-Unis, l’organisation NOW, qui est, je l’ai dit, un formidable outil politique, prenant en charge l’ensemble des questions touchant au statut des femmes, depuis les droits reproductifs jusqu’à l’égalité professionnelle en passant par les droits des lesbiennes et la lutte contre les violences faites aux femmes, ainsi que de

Tournant théorique, parce que Judith Butler est d’abord une philosophe, et parce que le livre qui l’a lancée en 1990, Gender Trouble. Feminism and the Subversion of Identity, marque le passage de la « critique féministe » à la « théorie féministe ». Cette dernière entend non seulement critiquer les institutions et les structures existantes mais proposer une réinterprétation ambitieuse des principales catégories conceptuelles et historiques touchant au(x) sexe(s) et au(x) genre(s). L’émergence de la « théorie féministe » signale l’importance prise par la recherche universitaire dans ce domaine depuis les années quatre-vingt en Occident. Par « tournant queer », j’entends le fait qu’en promouvant une certaine théorie du genre comme théorie féministe (voir infra), Judith Butler a fait essentiellement du féminisme une lutte contre la production d’identités sociales et sexuelles normatives. Ce faisant, elle a contribué à faire advenir la coalition politique et théorique des luttes féministes et des luttes pour la reconnaissance des minorités sexuelles (homosexuel(le)s, transgenres etc.) Enfin, si je parle de « tournant foucaldien », ce n’est pas pour réduire la pensée de Butler à celle de Foucault, mais pour signaler, d’une part, l’importance prise par la pensée française dans l’élaboration de la pensée américaine sur ces questions, d’autre part, la commune méfiance de Butler et de Foucault à l’égard de la catégorie du « sexe », considérée comme une catégorie normative ou spéculative binaire. Signalons enfin que

Le féminisme ordinaire n’est pas l’apanage des femmes. Il est partagé par les hommes, sans contrainte apparente. Cela ne veut pas dire que la partie est gagnée, mais cela veut dire que les conduites misogynes (y compris du côté des femmes) et/ou paternalistes, ouvertes ou insidieuses, sont moins répandues qu’en France.

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Féminisme(s) américains, féminisme(s) français : pour en finir avec quelques idées recues

puissantes organisations professionnelles, veillant par exemple à la promotion des femmes dans les métiers du bâtiment. Dans l’université, milieu que je connais bien, non seulement les Women’s Studies ou les Gender Studies sont répandues, mais il y a une sorte de féminisme banal et normalisé, qui a profondément transformé les relations collégiales depuis 30 ou 40 ans. Et le féminisme ordinaire n’est pas l’apanage des femmes. Il est partagé par les hommes, sans contrainte apparente. Cela ne veut pas dire que la partie est gagnée, mais cela veut dire que les conduites misogynes (y compris du côté des femmes) et/ou paternalistes, ouvertes ou insidieuses, sont moins répandues qu’en France. D’un autre côté, les États-Unis sont moins avancés sur le plan de certains dispositifs sociaux que la France et d’autres démocraties européennes. Congés maternité (ou paternité), crèches, prise en charge des enfants par la collectivité, couverture santé, tout cela reste aléatoire et hors de portée de bien des bourses ou des situations, même si des progrès ont été accomplis depuis 20 ans. En général, tous ces « bénéfices » sociaux ne sont pas pris en charge par l’État (local ou fédéral) mais par l’employeur. Les bénéfices sociaux varient donc grandement selon qu’on travaille dans une grande entreprise qui a les moyens de mettre en œuvre une politique sociale, ou non. À cela s’ajoute la force du conservatisme moral. La société américaine est une société religieuse, et, si la liberté d’expression est sacrée (et consacrée par le 2e amendement de la Constitution), la liberté sexuelle a des limites. En particulier, comme on le

Même l’accès à la contraception est restreint dans la « Bible belt » (les États les plus religieux) au profit de l’« abstinence ». Du coup, la revendication de la libre disposition de leur corps, et surtout celle de la liberté d’avorter (free choice) plébiscitée par une – courte – majorité de femmes, demeure d’actualité et revient périodiquement hanter les campagnes présidentielles.
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sait, l’avortement est une pierre d’achoppement de la politique américaine. Même si la décision de justice Roe vs Wade de 19731 a entériné un droit à l’avortement au niveau fédéral, un an avant la légalisation de l’avortement en France, celui-ci demeure beaucoup plus menacé qu’en France : un certain nombre d’États pratiquent une politique restrictive et répressive qui revient à interdire l’avortement (le Dakota du nord par exemple) ; les cliniques et les praticiens de l’avortement sont menacés dans leur existence par des militants anti-avortement parfois violents. Même l’accès à la contraception est restreint dans la « Bible belt » (les États les plus religieux) au profit de l’« abstinence ». Du coup, la revendication de la libre disposition de leur corps, et surtout celle de la liberté d’avorter (free choice) plébiscitée par une – courte – majorité de femmes, demeure d’actualité et revient périodiquement hanter les campagnes présidentielles. La situation des homosexuels est aussi contrastée. D’un côté, les communautés homosexuelles sont depuis longtemps puissamment organisées et structurées, en particulier dans les grandes villes : organes de presse, lieux culturels, organisations socio-professionnelles, tout cela existe à grande échelle et constitue là encore un système de pression politique efficace. Les nouvelles minorités sexuelles (par exemple les transgenres) sont aussi mieux organisées et ont obtenu des droits que n’ont pas encore ces mêmes minorités en France  : à New York, on a ainsi désormais le droit de faire changer le genre de son état civil, selon le genre que l’on revendique (et non le sexe reçu à la naissance). Inversement, des lois «  anti-sodomie  » criminalisaient encore jusqu’à tout récemment les pratiques sexuelles non normatives dans un certain nombre d’États. Et dans certains corps publics, comme l’armée, une forme de discrimination contre les homosexuels était encore en vigueur, jusqu’à l’abolition par Obama de la règle « Don’t ask don’t tell » (l’homosexualité dans l’armée était « tolérée » à condition de ne pas être déclarée ni avérée de quelque manière que ce soit). Les ÉtatsUnis sont une nation fédérale. Aussi, comme je l’ai

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noté à plusieurs reprises, la situation des femmes et des minorités sexuelles varie d’un État, voire d’un « comté »2 à l’autre. De manière générale, mais pas absolue, le conservatisme moral coïncide aux États-Unis avec le conservatisme social. Ce sont dans l’ensemble les Républicains qui se font les champions de l’ordre moral et s’opposent à l’extension d’un certain nombre de droits de la personne à certaines catégories. Ce sont eux qui prennent position, encore aujourd’hui, contre l’avortement, ou ces temps derniers, contre le mariage homosexuel. En France, jusqu’à récemment, ordre moral et conservatisme sociopolitique n’étaient pas alignés. Les droits à la contraception, puis à l’avortement, ont été consacrés sous des gouvernements de droite. Mais il me semble que l’on assiste aujourd’hui, à la faveur du mouvement d’opposition au mariage pour tous, mouvement qui prend racine dans un contexte où l’affrontement politique se joue sur le terrain des « valeurs culturelles » à défaut de vouloir (et surtout de pouvoir) se jouer sur le terrain de la politique économique, à un tournant « culturaliste » de la droite française. Il semble bien que la nouvelle droite se réclame désormais d’un certain « ordre moral », à l’instar de la droite américaine. L.  R. S.  : Dans quelle mesure ces prises de position ont-elles un impact sur le déroulement et le résultat des élections aux États-Unis ? A-E. B. : Une organisation comme NOW peut donner des consignes de vote et peser (ou tenter de peser) ainsi directement sur le processus électoral. C’est ce qui fait que, même si les candidats aux primaires républicaines font souvent campagne sur des thèmes dits « culturels » et relevant de la morale religieuse comme l’avortement, le vainqueur de la primaire relègue généralement son discours anti-avortement au second plan face à son adversaire démocrate, parce qu’il sait qu’une majorité de l’électorat féminin demeure malgré tout attachée à ce droit, symbole de l’accès des femmes à l’indépendance, en matière de comportement sexuel. Une histoire me paraît emblématique du rapport de

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Une organisation comme NOW peut donner des consignes de vote et peser (ou tenter de peser) directement sur le processus électoral. C’est ce qui fait que, même si les candidats aux primaires républicaines font souvent campagne sur des thèmes dits “culturels” et relevant de la morale religieuse comme l’avortement, le vainqueur de la primaire relègue généralement son discours anti-avortement au second plan face à son adversaire démocrate, parce qu’il sait qu’une majorité de l’électorat féminin demeure malgré tout attachée à ce droit.

forces politique aux États-Unis en matière de droits des femmes. Dès les années vingt, une ancienne suffragiste, Alice Paul, avait proposé d’introduire dans la constitution un nouvel amendement, intitulé «  Equal Rights Amendment  » (ERA), qui devait garantir l’égalité des sexes dans tous les registres de la vie civile. L’article 1 de l’amendement proposé stipule en effet que « Equality of rights under the law shall not be denied or abridged by the United States or by any State on account of sex ». Il a fallu attendre la création de NOW et l’émergence du mouvement des femmes au début des années soixante-dix pour que cet amendement fasse l’objet d’une décision législative. Grâce à une campagne publique ardente de NOW, l’amendement a finalement été adopté par le Congrès (chambre des députés) et le Sénat en 1972. Mais pour entrer en vigueur, il devait être ratifié par les États avant une certaine date. Une contre-campagne conservatrice a alors fait échouer le projet, certains États ayant refusé de ratifier l’amendement. L’ERA est ainsi mort-né. Cela montre aussi que, de manière générale, l’État fédéral est souvent plus progressiste que les gouvernements locaux. L.  R. S.  : Pourriez-vous nous expliquer ce qui distingue le féminisme américain du féminisme français ? Quelles sont les raisons de ces clivages ?

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Féminisme(s) américains, féminisme(s) français : pour en finir avec quelques idées recues

A-E. B. : À la fin du printemps 2012 a éclaté, dans le sillage de l’affaire DSK, une querelle entre « féministes américaines », représentées principalement par Joan Scott, et « féministes françaises », relayées par la voix d’Irène Théry. Interrogée par le New York Times quelques jours après l’arrestation de DSK, Joan Scott, historienne réputée de la France, a entamé la querelle en accusant les femmes et même les féministes françaises de complaisance à l’égard des comportements de « séduction » masculins. Quelques jours auparavant, Irène Théry avait publié dans Le Monde une tribune sur l’affaire DSK. Dans cette tribune, la sociologue française s’avançait certes prudemment, faute de certitude concernant la nature des faits incriminés et la culpabilité de DSK, mais elle pointait l’inégalité statutaire des personnages de cette scène et demandait clairement qu’on respecte la présomption de véracité de la plaignante au même titre que la présomption d’innocence de l’accusé. Piquée par les propos de Scott, Irène Théry a alors réagi à ceux-ci, en défendant avec quelques autres un « féminisme à la française ». Selon elle et les cosignataires (Mona Ozouf, Claude Habib et Philippe Raynaud) de l’une de ses réponses à Scott, ce féminisme consisterait à promouvoir les droits des femmes et à lutter contre la violence sexuelle sans toutefois renoncer au jeu et au plaisir de la séduction entre les sexes. L’argu-

Il y aurait beaucoup à dire sur les tenants et les aboutissants de cette querelle, qui s’est jouée essentiellement dans les médias français. Démocratisme américain contre aristocratisme français ; libertinage français contre puritanisme américain ; attention américaine aux différences de classe et de race, contre attachement français à la belle « différence des sexes » ; hétérosexisme français contre antisexisme américain : un certain nombre de griefs habituels et de représentations culturelles plus ou moins convenues sont venus alimenter cette dispute.
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mentaire en faveur d’un « féminisme à la française » vantait une hétérosocialité française marquée par le modèle aristocratique de la civilité courtoise et de la conversation galante entre les sexes. Il y aurait beaucoup à dire sur les tenants et les aboutissants de cette querelle, qui s’est jouée essentiellement dans les médias français. Démocratisme américain contre aristocratisme français ; libertinage français contre puritanisme américain ; attention américaine aux différences de classe et de race, contre attachement français à la belle « différence des sexes »  ; hétérosexisme français contre anti-sexisme américain  : un certain nombre de griefs habituels et de représentations culturelles plus ou moins convenues sont venus alimenter cette dispute. Ce que je veux souligner, pour ma part, c’est ce que cette querelle oblitérait : en l’occurrence, à la fois la diversité et l’étroite imbrication politique et intellectuelle des féminismes français et américains. Le féminisme de Joan Scott s’est nourri, pour se développer et s’argumenter, de pensée française. Et ce qu’on a appelé « French Theory » aux ÉtatsUnis est une constellation intellectuelle elle-même inséparable de ce qu’on a appelé le « French Feminism  » à un moment donné. Ce «  French feminism » sans frontières nationales revendiquées est lui-même très différent, dans son orientation et ses sources historiques et intellectuelles, de ce « féminisme à la française » dont s’est réclamé à un moment Théry, suivant ici Mona Ozouf. De Simone de Beauvoir écrivant Le Deuxième sexe à son retour d’Amérique à Judith Butler s’abreuvant à presque toutes les sources de la pensée française produite par hommes et femmes dans ce domaine (LéviStrauss, Lacan, Foucault, Derrida, De Beauvoir, Irigaray, Wittig, Kristeva et d’autres encore), pour fabriquer Gender Trouble, on a d’ailleurs surtout parlé anglais et français, anglo-français, pourraiton dire, en parlant sexe, sexualité et féminisme au XXe siècle3. Il n’y a donc pas « le féminisme français  » et «  le féminisme américain  ». Il y a des féminismes divers, traversés de lignes de fracture, mais pris dans une histoire intellectuelle et politique en partie commune. La querelle Scott/ Théry

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De Simone de Beauvoir écrivant Le Deuxième sexe à son retour d’Amérique à Judith Butler s’abreuvant à presque toutes les sources de la pensée française produite par hommes et femmes dans ce domaine (Lévi-Strauss, Lacan, Foucault, Derrida, De Beauvoir, Irigaray, Wittig, Kristeva et d’autres encore), pour fabriquer Gender Trouble, on a surtout parlé anglais et français, anglo-français, pourrait-on dire, en parlant sexe, sexualité et féminisme au XXe siècle. Il n’y a donc pas « le féminisme français » et « le féminisme américain ».

143 par théorie(s) du genre aujourd’hui. Les premières théorisations de la disjonction épistémologique entre sexe et genre datent des années cinquante aux États-Unis. La distinction sexe-genre a d’abord été établie à la faveur de travaux menés à la croisée de la médecine, de la psychologie et de la sociologie, sur les cas d’hermaphrodisme et de transsexualisme. Tant l’hermaphrodisme (qu’on appelle aujourd’hui intersexualisme), c’est-à-dire la noncorrespondance des caractéristiques sexuelles d’un individu avec la division binaire des genres, que le transsexualisme, qui désigne aussi une forme de disjonction entre sexe et genre, mettent en question la coïncidence entre sexe et genre, et portent ainsi le trouble dans l’ordre binaire et normatif des sexes. C’est ce qui me fait dire que la théorie du genre a d’emblée été queer (le « queer » désignant justement tout ce qui trouble, ou vise à troubler, l’ordonnancement binaire, dit « naturel », des sexes et des relations entre les sexes), même si ses premiers promoteurs ont essayé de diverses manières de faire rentrer leurs patients dans le cadre normatif auxquels ils ou elles dérogeaient. La théorie du genre n’a donc pas d’abord la femme ou les femmes comme objet. Si elle est virtuellement « queer  », puisqu’elle s’intéresse au trouble dans

ressemble à ces guerres entre voisins que Freud décrivait dans Malaise dans la culture au titre du « narcissisme des petites différences »  : c’est entre proches que la guerre éclate, et non entre des étrangers éloignés et indifférents les uns aux autres. Alors, certes, on peut insister sur certaines différences, liées à des héritages historiques propres à chaque nation : il y a par exemple l’opposition entre, d’un côté, le discours « universaliste » de certaines féministes françaises, qui prend racine dans l’universalisme révolutionnaire et la conception de la République française comme « une et indivisible » et, de l’autre, le multiculturalisme américain, marqué à la fois par l’histoire de l’esclavage et de la ségrégation et par la définition de la nation américaine comme « terre d’immigrants », tout cela se jouant dans un cadre « fédéraliste » où les États sont soucieux de préserver leur indépendance et leurs traditions particulières. Il y a aussi une certaine tradition philosophique américaine et plus généralement anglo-saxonne de « pragmatisme », facilement opposable à un certain «  intellectualisme » et au « théorisme » français. Mais gare à la réification de ces oppositions et à la diffusion de stéréotypes qui masquent la vérité des situations et des positions en effaçant leur complexité. L. R. S.  : Comment caractériseriez-vous la réception des théories du genre en France ? A-E. B. : Il faut d’abord rappeler ce que l’on entend

Les premières théorisations de la disjonction épistémologique entre sexe et genre datent des années cinquante aux États-Unis. La distinction sexe-genre a d’abord été établie à la faveur de travaux menés à la croisée de la médecine, de la psychologie et de la sociologie, sur les cas d’hermaphrodisme et de transsexualisme.

l’ordre du genre et des genres, elle n’est pas intrinsèquement féministe. Il a fallu attendre les années soixante-dix pour que cette théorie connaisse ses premiers infléchissements féministes, avec l’introduction de la question des hiérarchies entre les

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Féminisme(s) américains, féminisme(s) français : pour en finir avec quelques idées recues

La question du pouvoir et des hiérarchies était absente des premières réflexions sur la constitution du genre. Ces tentatives de réappropriation féministe coïncident d’une part avec l’émergence du mouvement des femmes aux États-Unis, d’autre part avec la diffusion, au sein de l’université et plus précisément des humanités américaines, d’une première vague de « pensée française ».

genres et du rapport de genre comme rapport de pouvoir. La question du pouvoir et des hiérarchies était en effet absente des premières réflexions sur la constitution du genre. Ces tentatives de réappropriation féministe coïncident d’une part avec l’émergence du mouvement des femmes aux États-Unis, d’autre part avec la diffusion, au sein de l’université et plus précisément des humanités américaines, d’une première vague de «  pensée française  ». Dans les années soixante-dix, c’est d’abord le structuralisme de Lévi-Strauss et de Lacan qui, avec le marxisme, informent la pensée féministe en cours d’élaboration, suivis de près par leur relève post-structuraliste  : le dit «  féminisme français  » (Cixous, Irigaray, Kristeva), dont les représentantes participent à l’invention de la «  French theory  », Derrida et Foucault. Autrement dit, si les premières théorisations du genre ont indéniablement une provenance américaine, la théorie du genre qui circule aujourd’hui dans le monde et en France en particulier, résulte en fait de la rencontre entre plusieurs traditions épistémologiques et politiques, états-uniennes et européennes. Certes, elle nous « arrive » ou nous revient par les États-Unis, mais on ne peut pas dire que le marxisme, le structuralisme, les poststructuralismes et autres courants théoriques et/ ou politiques soient des inventions américaines. La théorie du genre propose une synthèse, ou plutôt des synthèses, plus ou moins aisées, des différents courants de la pensée contemporaine. Elle est fondamentalement composite et n’est donc pas
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simplement un produit d’importation américaine, contrairement à ce qu’affirme le récit qui a cours dans les médias. Enfin, selon que la perspective féministe sur le genre est informée par l’un ou l’autre des grands courants de pensée qui ont contribué à la forger (marxisme, structuralisme, poststructuralisme, voire libéralisme), selon aussi qu’elle est modulée par l’expérience de sexualités « majoritaires » ou « minoritaires », elle donnera lieu à des formulations différentes. C’est dire aussi que le champ conceptuel et politique de la théorie du genre est loin d’être un champ unifié. À partir de là, on comprend mieux le sens et les formes de la réception de la théorie du genre en France aujourd’hui. On entend souvent dire qu’elle s’est installée dans le paysage intellectuel et universitaire français avec quinze à vingt ans de retard sur le moment de son élaboration et de sa diffusion aux États-Unis et dans le monde anglophone. Je dirais plutôt ceci  : sa diffusion en France, à partir des premières traductions de l’œuvre de Judith Butler et d’autres penseuses anglophones au milieu des années deux mille, a coïncidé avec le déclin de la « French theory » aux États-Unis. La plupart des grands représentants de ce moment intellectuel sont morts, et la disparition de Derrida en 2004 a marqué un tournant  : la France a cessé d’être ce qu’elle a été pendant presque tout le XXe  siècle : une exportatrice d’idées majeure. Et elle s’est alors mise à importer avidement sa nourriture intellec-

Avec la pensée « américaine » touchant au genre et aux sexualités, c’est aussi une certaine « pensée française », nullement prophète en son pays, qui revient. Mais elle revient sans s’annoncer et se faire reconnaître comme telle, se trouvant ainsi à la fois désavouée et préservée, comme l’est l’objet de l’affection mélancolique pour le sujet endeuillé selon Freud, à la faveur de ce contre-transfert intellectuel et médiatique français sur l’«Amérique » et les « gender studies ».

À l’étranger
tuelle des États-Unis. Avec la pensée «  américaine » touchant au genre et aux sexualités, c’est aussi une certaine « pensée française », nullement prophète en son pays, qui revient. Mais elle revient sans s’annoncer et se faire reconnaître comme telle, se trouvant ainsi à la fois désavouée et préservée, comme l’est l’objet de l’affection mélancolique pour le sujet endeuillé selon Freud, à la faveur de ce contre-transfert intellectuel et médiatique français sur l’«Amérique » et les « gender studies ». L’introduction de la théorie du genre en France a contribué à légitimer un champ de recherches qui, sous le nom d’études féministes ou d’études féminines, peinait depuis longtemps à se faire une place dans l’université française, situation d’autant plus paradoxale que la pensée française a joué le rôle que l’on sait dans son élaboration, et que le premier Centre de Recherches en Études féminines, longtemps unique en son genre, fut créé à Vincennes en 1974, c’est-à-dire dans la foulée des tout premiers programmes universitaires américains dans ce domaine. Qu’est-ce qui explique le processus de légitimation accéléré (mais qui ne laisse pas de se heurter à des rigidités institutionnelles et poli-

145 tiques diverses) des études de genre en France, ces dernières années ? Je n’ai guère le temps d’en parler ici4, mais il est évident que l’entrée de la recherche et de l’enseignement supérieur français dans la compétition mondiale pour les parts du marché de la connaissance et de la formation y est pour quelque chose. Aujourd’hui, la théorie du genre, ou ce qu’on entend sous son nom, constitue le paradigme dominant des études et de la pensée féministes, consacrant ainsi, plus ou moins délibérément, le tournant queer du féminisme. Mais ce n’est pas le seul paradigme selon lequel, – ni le seul idiome dans lequel – on essaie de penser aujourd’hui les relations de sexe, de genre et de sexualité(s). Des chercheuses et chercheurs, des penseuses et penseurs restent attaché-e-s qui, à l’étude des rapports sociaux de sexe, qui, à l’examen et la théorisation des différences sexuelles. Tous ces courants dialoguent cependant désormais ensemble au sein des études de genre, et apprennent les uns des autres. Le « genre » est le mot du moment mais ce n’est pas le dernier mot en la matière. Fort heureusement, il n’y a pas plus de mot de la fin que de fin de l’histoire.

Lilia Labidi
est Visiting Research Professor, Middle East Institute, université Nationale de Singapore. Elle a été ministre des Affaires de la Femme en Tunisie de janvier à décembre 2011 (gouvernement de transition, post-14 janvier 2011).

Y-a-t-il un futur pour le féminisme au masculin et le féminisme d’État en Tunisie?

e féminisme tunisien a été jusqu’au 14  janvier 2011 dominé par des féminismes déterminés par les contextes politiques et économiques globaux. Une perspective anthropologico-historique de quelques faits saillants nous permettra d’entrevoir ce que ces concepts recouvrent. Dès la moitié du XIXe siècle, la Tunisie a entrepris plusieurs réformes touchant l’enseignement,1 l’émancipation des esclaves en 1846 et la condition des femmes. La publication de Risalah fi almar’a (Épître de la femme) de Ibn Abi Ad-Diyaf (1804-1874) en 1856 où l’auteur répond aux questions du Consul général de France en Tunisie sur le rôle privé et social de la femme laisse préfigurer les futurs débats. Le pacte fondamental (Ahd al-aman) a lieu en 1857 et la première Constitution dans le monde arabe et musulman est promulguée en 1861. Or, au moment où l’élite entreprend une refonte de ses institutions de base et suit le mouvement des suffragettes, la

L

colonisation française, sous la houlette de Jules Ferry, envahit la Tunisie et le protectorat est établi en 1881. Une guerre psychologique s’en suit pour «  captiver les esprits  » et briser la résistance des opposants. Parmi ses armes, il y a la diffusion d’images humiliantes par la presse française montrant les hommes arabes comme « impulsifs », « agressifs », 2 et des photographies de femmes arabes nues recouvrant des ouvrages même lorsque ceux-ci traitent de la chasse, laissent profiler l’idéologie coloniale. Malgré ce séisme, le débat sur la question des femmes s’est poursuivi dans plusieurs pays de la région. En Algérie, Med Ben Moustapha Ben Khouaja publie Al-Iktirath fi houkouk al-Inath (Proposition pour les droits des femmes) en 1895, Qassim Amin publie Tahrir Al-Maraa (La libération de la femme) en Égypte en 1899 et Al-Maraa Al-Jadida (La nouvelle femme) en 1901. En Tunisie, Abdelaziz Thalbi (fondateur en 1920 du Parti libéral constitutionnel tunisien, Le Destour) dénonce le hijab et la réclusion des femmes dans L’esprit libéral

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Y-a-t-il un futur pour le féminisme au masculin et le féminisme d’État en Tunisie?

Les informations concernant le retrait du hijab (voilette qui recouvre le visage) par Hoda Sha’arawi et d’autres féministes lors de leur arrivée au Caire (après leur participation en 1923 à la conférence internationale sur la condition des femmes tenue à Rome) et le voyage effectué par Kemal Attaturk avec son épouse la suffragette Latifa Ussaki (qui a étudié en 1919 le droit à Paris et à Londres) à travers l’Anatolie pour exhiber leur couple et l’égalité entre hommes et femmes, se propagent en Tunisie.

du Coran publié en 1905 avec deux autres auteurs. La première école pour les filles ouvre ses portes en 1900 et le premier salon littéraire fréquenté par les réformateurs, écrivains et journalistes est inauguré en 1907. Avec 1911, la participation des femmes aux manifestations de l’affaire dite du Djellaz contre la décision d’immatriculer au nom de la municipalité le cimetière Sidi BelHassen qui appartient à l’administration habous, propulse celles-ci comme actrices politiques dans l’espace public. Les informations concernant le retrait du hijab (voilette qui recouvre le visage) par Hoda Sha’arawi et d’autres féministes lors de leur arrivée au Caire (après leur participation en 1923 à la conférence internationale sur la condition des femmes tenue à Rome) et le voyage effectué par Kemal Attaturk avec son épouse la suffragette Latifa Ussaki (qui a étudié en 1919 le droit à Paris et à Londres) à travers l’Anatolie pour exhiber leur couple et l’égalité entre hommes et femmes, se propagent en Tunisie. En 1924, Manoubia Ouertani, institutrice, retire son voile en public lors d’une conférence sur la condition des femmes organisée par les socialistes français en Tunisie. Le mouvement féministe tunisien inquiète-t-il le Résident général de France en Tunisie  ? Une lettre trouvée dans les archives de l’Institut supérieur d’Histoire du Mouvement national nous apprend que lorsque celui-ci découvre en 1927 que des féministes songeaient
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à faire venir Hoda Sha’arawi à Tunis, il adresse aussitôt un courrier au ministre plénipotentiaire de France en Égypte pour lui demander de ne pas octroyer de passeport à cette personnalité parce que sa venue est « jugée indésirable dans les circonstances actuelles  » lui écrit-il. En 1929, Habiba Menchari, secrétaire médicale, réitère le geste de Manoubia Ouertani, à quoi Habib Bourguiba, jeune avocat et journaliste, répond par un article intitulé « Le voile » où il défend celui-ci comme partie intégrante de la personnalité arabo-musulmane. De son côté, Hédi Labidi, journaliste, publie un article sur les colonnes du journal As-Sawab où il appelle les femmes à s’organiser en association. Les femmes commencent à se regrouper. Saïda Kaak organise des réunions lors des cérémonies religieuses à Sidi Bou Said où les femmes discutent du Coran et Wassila Ben Ammar et Habiba Ben M’Rad tentent de mettre en place une association pour secourir les populations pauvres. En 1930 Tahar Haddad (1899 – 1935), théologien Zeitounien, publie Notre femme, la législation islamique et la société. Si le moment est critique car le Congrès Eucharistique de Carthage et la célébration du centenaire de l’Algérie Française ont lieu au cours de cette même année, il mobilise les uns et les autres. Le cheikh Mohamed Salah Ben M’Rad publie aussitôt un pamphlet contre le livre de Tahar Haddad intitulé Le voile de deuil jeté sur la femme d’El-Haddadou, réfutation des erreurs, impiétés et innovations contenus dans Notre femme dans la loi islamique et la société. Tahar Haddad, maintenant marginalisé, meurt en 1935 après une

En 1930 Tahar Haddad (1899-1935), théologien Zeitounien, publie Notre femme, la législation islamique et la société. Si le moment est critique car le Congrès Eucharistique de Carthage et la célébration du centenaire de l’Algérie Française ont lieu au cours de cette même année, il mobilise les uns et les autres.

À l’étranger
longue maladie, entouré de quelques rares amis. Et, le mouvement féministe, avec sa diversité, s’organise autour de causes sociales et culturelles et, politiques. Bchira Ben M’rad, qui a pris position pour son père contre Tahar Haddad, dépose une demande de visa pour l’Union musulmane des Femmes de Tunisie en 1936 et publie sur les colonnes de Chems al-Islam des informations concernant les actions de son organisation, dont l’une de leurs premières activités a été la célébration du retour de Tawhida Ben Cheikh, diplômée de la faculté de médecine de Paris. Mahmoud Zarrouk, fondateur de Leila, premier journal tunisien féministe en langue française, lui propose d’en être la rédactrice en chef. Parmi les crises que ce journal connaît, il y a la polémique qui a surgi lorsque des familles, lectrices de ce journal, découvrent des noms de personnalités qui appartiennent à l’Église catholique parmi les auteurs. D’autres femmes, Badra Ben Moustapha et Frida Agrebi, reviennent d’Alger où elles ont étudié à la faculté de médecine, devenant les premières sages-femmes tunisiennes certifiées. Leur impact sur les familles a été très important. D’autres organisations émergent. La Section féminine des Jeunes musulmans présidée par Souad ElKhattech, bachelière, crée des écoles pour la fille musulmane et forme des institutrices. L’Union des Femmes de Tunisie, de tendance communiste et présidée par Nébiha Ben Miled, première tunisienne élue à cette fonction au cours des années 1950, vient au secours des familles démunies et diffuse une information sanitaire aux femmes. Chédlia Bouzgarou, nièce de Habib Bourguiba, plusieurs fois emprisonnée pour ses activités politiques, anime la Section féminine du néo-destour, organisation concernée par l’action politique, le soutien aux prisonniers et leurs familles. Zohra Chenik, fille du Premier ministre Mhamed Chenik est secrétaire générale du “Secours national”, organisation fondée en 1952 pour aider les blessés et les prisonniers politiques. Malgré l’opposition de certains leaders religieux, Habib Bourguiba promulgue le Code de statut

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Malgré l’opposition de certains leaders religieux, Habib Bourguiba promulgue le Code de statut personnel en 1956 avant même le vote de la Constitution, et sépare l’université Zitouna, fondée en 732 de la mosquée. En même temps Bourguiba marginalise les figures historiques du féminisme et établit le féminisme au masculin d’où émanent les décisions concernant les femmes.

personnel en 1956 avant même le vote de la Constitution, et sépare l’université Zitouna, fondée en 732 de la mosquée. En même temps Bourguiba marginalise les figures historiques du féminisme et établit le féminisme au masculin d’où émanent les décisions concernant les femmes. Les femmes diplômées de l’université sont rares et les premières femmes agrégées – Fatma Haddad, agrégée en philosophie et Fatma Moalla, première agrégée en mathématiques –, sont saluées par la société comme symboles du renouveau de la modernité islamique. Un demisiècle plus tard, plus de 60 % des étudiants dans les universités sont des femmes, et plusieurs sont majors dans plusieurs disciplines, y compris parmi celles dites masculines. Au cours des années 2000, les femmes forment plus du tiers des journalistes, des avocates, des juges, etc. Des professions comme l’enseignement, la médecine, la pharmacie, infirmières, etc., sont fortement féminisées. Les premiers signes d’une protestation contre le féminisme au masculin sont apparus deux décennies après l’indépendance, dans un contexte d’échec des théories développementalistes. Le port du hijab (maintenant dans la forme du foulard), s’est vite propagé dans les villes, devenant le symbole de cette nouvelle bataille. Pour limiter cette expansion, H. Bourguiba publie en 1981, un décret qui interdit le port du hijab dans les institutions publiques. Et lorsque les mouvements islamistes appellent en 1985 à mettre le Code du statut personnel (CSP° en référendum, visant en réalité l’adoption – la Tunisie étant le seul pays musulman qui autorise l’adop-

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Y-a-t-il un futur pour le féminisme au masculin et le féminisme d’État en Tunisie?

tion  –, le gouvernement réprime les islamistes et protège les droits des femmes contre toute attaque. Après la déposition de H. Bourguiba en 1987 par Ben Ali, ce dernier multiplie les signes d’apaisement en direction des femmes – signature du Pacte national en 1988 par les partis politiques avec l’engagement de ceux-ci de préserver le CSP, et interdiction de fonder un parti politique sur le religieux. Il amende en 1993 les droits des femmes et met en place le « féminisme d’État » dont les lois émanent du discours féministe tout en marginalisant les activistes du mouvement. Qui sont ces activistes  ? Formées essentiellement dans les universités de l’État-Nation et regroupées au Club culturel «  Tahar Haddad  » où, entre 1978 à 1989, elles débattent de la domination. Le mouvement s’institutionnalise vers la fin des années 1980 autour de l’AFTURD (Association de la femme tunisienne pour la recherche et le développement) et l’ATFD (Association tunisienne des femmes démocrates) où les adhérentes circulent entre les organisations. Des journalistes, romancières et éditrices comme Sihem Ben Sedrine, Amel Ben Aba, Rachida Ennaifer, Nadia Omrane, Emna Ben Hadj Yahia et d’autres fondent la revue Nissa. D’autres ont produit

Après la déposition de H. Bourguiba en 1987 par Ben Ali, ce dernier multiplie les signes d’apaisement en direction des femmes – signature du Pacte national en 1988 par les partis politiques avec l’engagement de ceux-ci de préserver le CSP, et interdiction de fonder un parti politique sur le religieux. Il amende en 1993 les droits des femmes et met en place le « féminisme d’état » dont les lois émanent du discours féministe tout en marginalisant les activistes du mouvement.

des travaux significatifs parmi lesquelles, Sophie Ferchiou et Dorra Mahfoudh qui ont réfléchi sur le rôle des femmes dans le secteur agricole, Habiba Ben Romdhane sur la santé des femmes, Souad Triki sur leur rôle dans l’économie, Alya Baffoun et Mounira Chelly sur leurs rapport au développement, Sana Ben Achour sur la féminisation de la justice. Hafidha Chekir, Alia Chammeri et Monia Abed interpellent les lois privées. Souad Rejeb, Emna Ben Miled, Hasna Hamzaoui et Alia Belkadhi observent la différenciation entre les sexes. Zeineb Cherni et Raoudha Gharbi analysent les figures religieuses de Tahar Haddad et Mohammed Salah Ben Mrad. Olfa Youssef, Raja Ben Slama, Amel Grami et d’autres apportent de nouvelles interprétations du religieux. Lilia Labidi, Ilhem Marzouki, Neila Jrad, Azza Ghanmi, Latifa Lakdhar, Leila Blili et Dalenda Larguech explorent l’histoire des femmes, etc. Cette élite a contribué à la connaissance dans des domaines comme la psychologie, l’histoire, le droit, la médecine, les arts, l’interprétation des textes religieux, etc., produisant valeurs et normes nouvelles, autrefois du domaine exclusif des oulamas et fouqahas. En conclusion le hijab, prenant à chacune des périodes une signification différente, a été révélateur de ce que les concepts «  féminisme au masculin » et « féminisme d’État » surdéterminés respectivement par la colonisation et par l’échec des théories développementalistes, recouvrent. La levée de la « wassiya » (mise sous tutelle des droits des femmes) depuis le 14 janvier 2011 où en quelques mois les femmes ont conquis la parité politique, la levée des réserves contre toutes les formes de discrimination (CEDAW), 3 et la constitutionnalisation de leurs droits, inaugure, au moment où la révolution arabe touche aussi le monde, d’une nouvelle ère pour les Tunisiennes comme pour les femmes dans le reste du monde.

1. Noureddine Sraieb. « L’idéologie de l’école en Tunisie coloniale (1881 – 1945) ». Revue du Monde Musulman et de la Méditerranée. 1993. Vol. 68. pp. 239 – 254. 2. Dessin intitulé « Tragédie en Tunisie » paru dans Petit Parisien (1893). 3. La levée des réserves signée par le président Fouad Mebazza, publiée sur Le Journal Officiel, n’a pas encore été communiquée par les gouvernements Hamadi Jebali et Ali Larayedh au Secrétaire général des Nations Unies. LA REVUE SOCIAlIsTE N° 51 - 3E TrIMEsTrE 2013

Notes :

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Qui a amené Jaurès et Blum au socialisme ? Qui a été le premier noir à devenir ministre ? Qui est la première femme à entrer dans les organes dirigeants du Parti socialiste ? Qui a dit : « Les communistes ne sont pas à gauche, ils sont à l’Est » ? Qui a écrit : « Mon Parti aura été ma joie et ma vie », avant de se suicider ?

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quoi peut ressembler un mouvement politique sans les hommes (et les femmes) qui le composent  ? Il est difficile de séparer les théories de l’action. Ce dictionnaire a pour objet de rappeler au souvenir, parfois même de sortir de l’oubli, cent acteurs du socialisme qui ont marqué de leur empreinte, d’une façon ou d’une autre, le siècle écoulé, participant chacun à leur place aux luttes et aux combats pour le respect des droits de l’homme (et de la femme), la conquête des droits politiques et sociaux, la liberté et la justice. Les auteurs n’ont pas eu le dessein d’intégrer dans cet ouvrage tous ceux qui ont joué et jouent un rôle important sur l’avant-scène socialiste. Les chefs du Parti, sont bien sûr présentés. Mais à côté des incontournables, on trouve aussi des disciples plus modestes, des pionniers, des intellectuels, des propagandistes plus obscurs, des activistes, des tribuns, des élus et des gestionnaires, des majoritaires par nature et des éternels minoritaires. On trouve aussi dans la liste les portraits de quelques socialistes qui ont quitté la « vieille maison », autrement dit « trahi » la famille. Leurs vies ne sont pas brossées sentencieusement, mais volon-tairement sur un ton libre et parfois vif. Ils sont montrés avec leurs forces, leurs convictions, mais aussi leurs doutes et leurs faiblesses. Un dictionnaire du socialisme « à l’échelle humaine » rehaussé par une iconographie exceptionnelle : un ouvrage de référence !

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