Gilles CAMPAGNOLO

La lecture des penseurs libéraux français par Carl Menger

L

a pensée économique libérale française des Lumières et de la première moitié du 19ème siècle a connu récemment un regain d’intérêt de la part des membres de l’école autrichienne en économie. Israel Kirzner fut le premier à lui consacrer son attention en renouvelant la théorie de l’«entrepreRevue française d'économie, n° 4/vol XXII

140

Gilles Campagnolo

neur » (le mot français a fait carrière en anglais, comme on le sait). Tandis que Kirzner soulignait la pertinence des travaux de JeanBaptiste Say (1767-1832) et de Carl Menger (1840-1921) à cet égard1, Murray Rothbard concentrait son analyse sur la tradition libérale française vivace au 19ème siècle dans son « Histoire de l’économie politique dans une perspective autrichienne »2. D’autres commentateurs savants de l’école autrichienne ont également attiré l’attention sur cette source, conduisant à réévaluer l’importance des études de la pensée française quant à l’évolution de l’école autrichienne d’économie. L’oubli dans lequel l’école économique française avait été tenue jusque-là avait d’ailleurs été dénoncé par Joseph Salerno, dans un article de 1988. Les raisons d’un tel délaissement étaient nombreuses : le fait, par exemple, qu’on avait longtemps considéré que les économistes français, Say le premier, s’étaient simplement pliés au cadre établi par l’économie politique classique britannique. Ils avaient certes, dans une certaine mesure, donné de bonnes raisons de le laisser accroire ; mais on oubliait trop vite qu’ils avaient également affronté les auteurs anglais. Ces combats ont ensuite été presque complètement ignorés, en dépit du fait que nombre d’intuitions libérales nées chez ces auteurs ressemblaient déjà tout à fait à un pré-marginalisme, de sorte que Rothbard put à son tour mettre au jour l’influence française à ce propos (Rothbard, [1995]). Il devenait ainsi concevable - et même, dans une certaine mesure, « à la mode » - de lier les économistes français de tendance libérale aux origines de l’école autrichienne, et en particulier aux travaux de son fondateur, Menger. Disons-le d’emblée, toutes les histoires de la pensée économique rencontrent la difficulté de donner des preuves suffisantes dans la transmission des idées. Pour établir une généalogie solide entre deux penseurs qui ont vécu à des époques différentes et qui n’ont pu ni se connaître, ni correspondre (par exemple, Say et Menger), il ne suffit ni de montrer que tous les deux pouvaient épouser une même conception sur un sujet donné, ni de prouver que l’un avait lu les œuvres de l’autre, fûtce avant d’écrire sa propre œuvre. En effet, il se peut très bien
Revue française d'économie, n° 4/vol XXII

Gilles Campagnolo

141

que l’auteur postérieur ait développé ses vues de manière tout à fait indépendante et que ce soit seulement ensuite qu’il ait trouvé du réconfort dans la confirmation de ses propres idées en lisant les ouvrages de son prédécesseur. Il s’ensuit qu’à défaut d’une reconnaissance explicite en bonne et due forme de la part de cet auteur, il est pratiquement impossible d’établir la transmission de quelque idée que ce soit. En l’absence de preuves de ce genre, il ne reste qu’à spéculer. Et même si une telle spéculation peut contribuer à éclairer les points de vue des deux auteurs en cause, et même s’il n’est pas rare que des commentateurs soient particulièrement bien inspirés, et réussissent à confronter des passages pertinents chez les deux auteurs de leur choix, il convient cependant de demander plus de précautions et de ne pas se contenter à si peu de frais. Aussi intéressants que puissent être ces morceaux de bravoure spéculative, c’est de preuves que la science a besoin. Et, dans certains cas, il est effectivement finalement possible de les fournir et de légitimer ce que l’intuition seule avait inspiré. Afin de démontrer qu’il y a eu « influence » d’un auteur sur un autre, on peut alors invoquer plusieurs types d’éléments, en premier lieu les déclarations de l’auteur postérieur, s’il a de fait reconnu publiquement, dans des conférences ou dans ses écrits, qu’il a trouvé telle idée chez tel prédécesseur. Ces preuves peuvent aussi être fournies par les annotations laissées par l’auteur, à son seul usage d’abord, dans les ouvrages de sa bibliothèque. Si cette dernière devient accessible après que l’auteur a disparu, ces notes peuvent manifester jusqu’où se sont mêlées l’inspiration propre et celle due aux lectures, et l’influence qu’elles ont pu exercer sur sa pensée. Dans le cas où de telles notes sont encore inédites, elles constituent un pain béni pour l’historien de la pensée, dont la tâche est de rendre disponibles de telles sources demeurées ignorées. C’est justement le cas du fonds d’archives de Menger. Ce fonds n’est pas totalement inconnu puisque qu’une première exploration fut menée en son temps par l’historien de l’utilité marginale Emil Kauder [1960]. Il apporta son appui à la thèse de la relation, si discutée, liant Menger à Aristote - on rappellera qu’Oscar Kraus, par exemple, l’avait écrit dès 1905 dans
Revue française d'économie, n° 4/vol XXII

il est encore et toujours possible de douter. actuellement conservée au Centre de littérature des sciences sociales occidentales modernes de l’Université Hitotsubashi au Japon. nous soulignerons l’importance pour Menger de travaux d’économistes Revue française d'économie. et n’a jamais reçu de manière productive aucune influence. Nous nous engageons donc à ne rapporter que les influences explicitement reconnues par Menger. en toute certitude. le mathématicien Karl Menger. n° 4/vol XXII . personne n’a jamais rien emprunté. Dans cet article nous viserons à établir. L’important. qui permet (ou pas) d’établir un lien solide dont la nature ne supporte plus le doute raisonnable. Dans le cas des sources de la pensée de Menger. fût-ce à titre privé. En faisant fonds sur ce travail d’archives. en insistant sur le fait que l’auteur postérieur a pu seulement découvrir dans sa lecture tout ce qu’il avait déjà pensé en son for intérieur : mais à ce titre. réfléchie dans ses propres travaux ? Les notes manuscrites laissées sur les volumes de sa bibliothèque que nous avons longuement pu examiner au Japon seront nos guides. à nos yeux. utilisée. au moment de l’Anschluss3. Ensuite. [2002]). Bien entendu. en 1938. demeure donc la base textuelle. Mais encore fallait-il apporter les preuves tangibles de ce rapprochement : nous avons pu les rendre publiques à partir des textes inédits de Menger lui-même dans notre article paru dans la Revue de philosophie économique (Gilles Campagnolo. Comment Menger l’a-t-il lue. et que Barry Smith. nous établirons d’abord ce qui peut effectivement se dire en toute certitude à propos de la relation entre Say et Menger. en particulier libérale.142 Gilles Campagnolo un article pionnier. le répéta [1990]. et surtout à mettre au jour. la relation qu’il faut bien reconnaître entre Menger et la littérature économique française. du 19ème siècle. Seront consultées en outre les archives conservées à la Perkins Library de l’Université Duke (Caroline du Nord) où se trouvent les archives que son fils. parmi d’autres. sur la base de telles preuves. même contre l’évidence. avait emportées avec lui dans son exil américain. les opinions que les notes laissent percevoir. on peut recueillir de telles preuves dans le contenu des notes qu’il a portées sur les ouvrages de sa bibliothèque.

n° 4/vol XXII . Cela a particulièrement été le cas en raison de l’importance prise par le concept d’ « entrepreneur ». sans doute demeuré le plus connu de nos jours)4. celle-ci n’en ressortira donc que confirmée plus brillamment. En vérité.Gilles Campagnolo 143 français aujourd’hui presque complètement oubliés. selon la formule de Say que Menger aimait à reprendre. il se peut qu’il faille tempérer un enthousiasme trop tapageur quant au lien entre l’école libérale française et l’école autrichienne chez les historiens qui se laissent guider par leur intuition. Pour autant. mais qui furent pourtant célèbres à leur époque : le comte Pellegrino Rossi (successeur de Say au Collège de France). mais en prouvant à son propos ce qui est prouvable. en nous contentant sciemment de manifester l’intérêt que la pensée française suscita chez Menger sur la base de textes. sinon des spécialistes. Les historiens de la pensée autrichienne comme les économistes ne peuvent que tirer bénéfice d’une meilleure connaissance des faits « qui sont nos maîtres à tous ». Kirzner l’a mis en avant dans ses recherches. lecteur de Say : ce qu’on peut affirmer en toute certitude d’après les archives Quelques commentateurs ont voulu insister à toute force sur l’influence que Say aurait pu exercer sur Menger. Menger. Michel Chevalier (économiste de renom sous le Second Empire) et Frédéric Bastiat (le chef de file des libéraux français. Nous n’en défendrons ainsi que mieux la conception selon laquelle l’école libérale française a pu jouer un rôle majeur : non pas en le fantasmant. Il a alors réintroduit dans la littérature économique autrichienne en contexte anglo-saxon les vues de Say en regard de celles des économistes classiques. Egalement en raison de la Revue française d'économie. s’ils permettent de justifier telle ou telle position.

non-smithiennes et déjà « pré-autrichiennes ». on peut retracer à partir de là quelque influence directement sur Menger lui-même. et une fois dans le chapitre qui traite de l’échec du système ricardien. où Rothbard place Menger aux côtés de Butt et de Longfield. dédié au laissez-faire (Rothbard. citons Rothbard quand il écrit ([1995]. d’un style consciemment différencié de celui de l’Ecossais). dédié à Say (Rothbard. pp. Selon certains. Les commentateurs ont plus tard extrapolé à partir de telles intuitions remarquables. p. p. à l’opposé de l’économie politique du classicisme britannique. p. Revue française d'économie. Pour l’illustrer. qu’il opposait au libéralisme écossais et anglais de Smith et de Ricardo. [1995]. [1995]. 3) : « Une des grandes énigmes de l’histoire de la pensée économique […] reste de savoir pourquoi Adam Smith a été en mesure de rafler la mise […] Le mystère est encore plus grand dans le cas de la France […] Il s’approfondit encore [quant au] grand chef de file des économistes français que fut après Smith Jean-Baptiste Say5 ». Dans ce volume. [1995]. n° 4/vol XXII .144 Gilles Campagnolo valeur attribuée par Rothbard au libéralisme français. c’est en partie du fait de ces pistes ouvertes par les Autrichiens contemporains qu’on s’est mis à regarder Say comme un précurseur majeur de la méthode individualiste. aussi considérable qu’Adam Smith (quoique. de l’entrepreneur. 135). à propos de l’utilité [qu’il regarde] comme la seule source de valeur en économie. plusieurs citations montrent la bonne opinion que Rothbard a formée d’une fondation de l’économie politique par les Français. consacré aux économistes classiques. fait toujours mention de Menger (soit quatre fois en tout et pour tout dans le volume) en le rapportant à la tradition française – soit une fois dans le premier chapitre. deux fois dans le dernier chapitre. qui sont décidément « françaises ». et de l’individualisme6 ». 37). de la productivité des facteurs de production. 471 et 475). par conséquent. Signalons ici que le second volume de l’Histoire de l’économie politique dans une perspective autrichienne de Rothbard. de pair avec Say (Rothbard. ainsi que sa clarté logique et son insistance sur la méthode axiomaticodéductive de la praxéologie. Rothbard ajoute : « Nous verrons précisément la nature de la pensée de Say et de ses contributions.

Notre argumentation prend appui sur la lecture que Menger a faite des œuvres de Say. d’une lettre de Say à C. Les citations sont tirées. Nous ne discuterons pas ici la teneur de ces citations.Gilles Campagnolo 145 Que ces commentateurs aient pris assez de précautions pour le dire. Encore une fois. d’un passage pris dans les Principes d’économie politique (Grundsätze der Volkswirtschaftslehre) de Menger de 1871. Menger ayant laissé. Sanders vante ainsi fort les « preuves de la parenté intellectuelle entre Say et Menger8». Aussi. comme le montre sa bibliothèque. l’indication présentera un très fort degré de probabilité quant à l’influence réellement reçue. même devant des résultats encourageants de ce point de vue. pour le dire charitablement. mais seulement une mise au point rigoureuse sur la base des textes. voire même pertinentes. beaucoup de notes dans les ouvrages qu’il lisait. d’une part. mais nous signalerons que faire état de « sentiments analogues » (« similar senRevue française d'économie. mais il n’offre en tout et pour tout que deux longues citations qu’il estime suffisantes pour démontrer le parallèle qu’il élabore entre les deux auteurs. certes dignes d’intérêt. Kenneth Sanders entendait supplémenter l’argumentaire de l’article de Salerno précédemment mentionné [1988]. Prinsep datée de 1821 et. telle qu’elle peut être documentée à partir des volumes qu’il possédait et des notes qu’il a portées en marge de leurs pages. Et c’est seulement ainsi qu’on peut sérieusement en faire état. La méthodologie suivie dans quelques vues qui ont été émises sur Menger et Say Il nous faut d’abord malheureusement signaler quelques défauts et. c’est ce que nous contesterons maintenant. des imprudences quant aux vues parfois énoncées au sujet de la relation entre les idées de Say et celles de Menger. n° 4/vol XXII . mais dans quelle mesure et jusqu’à quel point elles ont contribué réellement à ses propres énoncés. Dans sa note sur Say et Menger concernant la valeur7. la question n’est pas seulement de savoir si Menger a accordé de l’importance aux idées de Say. R. l’enthousiasme n’est pas de mise. d’autre part.

et c’est une question de principe que de faire preuve de rigueur à cet égard dans la science. 142) n’est pas suffisant pour établir solidement quelque fait que ce soit. Ce dernier recueil comprend en particulier la correspondance de Say avec Ricardo et celle avec Malthus – toutes les lettres sont en français. et demander d’abord : qu’est-ce que Menger avait effectivement à sa disposition de l’œuvre de Say ? Nous parlons ici de faits. de fait.146 Gilles Campagnolo timents ». Plus sérieusement. la difficulté d’établir des influences dans l’histoire de la pensée économique est assez grande. c’est à l’intérieur des ouvrages qu’il possédait qu’on peut la trouver. dans les réflexions manuscrites portées par Menger qui émaillent ces ouvrages. p. Puisque la curiosité est éveillée. Il l’a même copieusement annotée. Aucune preuve n’est ici donnée. 143) qu’une « lecture du Cours complet d’économie politique (1828-1833) de Say est à recommander ». écrit Sanders. celles de Ricardo et de Malthus ayant apparemment été traduites. Menger a lu Say. p. Car. ce qui fournit une source dont nous allons faire un état détaillé plus loin. quand Sanders conclut ([1994]. sans qu’aucune indication précise ne soit fournie à cet égard. quand ils ne sont pas douteux. plutôt que laissée à l’intuition et à des rapprochements chanceux. ainsi que la traduction allemande de la quatrième édition du Traité. il faut la satisfaire. Il possédait la collection entière des rééditions de son Traité d’économie politique. nous ne pouvons qu’en être d’accord. n° 4/vol XXII . Afin d’établir l’opinion que Menger avait formée sur la pensée de Say. que fit donc Menger ? Que lut-il exactement ? Une « parenté intellectuelle » a d’autant plus d’intérêt qu’elle est documentée et prouvée au regard des textes. et nous laissons le soin au lecteur d’apprécier un parallélisme de ce genre… Comme notre introduction le rappelait. Présentons donc les résultats de notre enquête au sein de la bibliothèque de l’économiste viennois conservée au Japon9. En vérité. et fort heureusement. comme le montre le fait qu’il a lu – cela est de grande importance – la correspondance de Say avec Ricardo. Signalons que Menger maîtrisait suffisamment le français. Une concordance avec les propres textes Revue française d'économie. le Catéchisme d’économie politique et un volume posthume de Mélanges établi pour l’éditeur. les archives le permettent. [1994].

d’exclamation) et parfois un mot souligné au crayon de couleur. Or ces marginalia sont en général particulièrement instructives (comme dans le cas des références aristotéliciennes) parce qu’elles sont assez développées et permettent surtout. hélas jamais donnée. quelle autre pierre de touche invoquer ? Sur cette base. une concordance précise avec des notes ajoutées par Menger au volume de ses propres Grundsätze envoyé par son éditeur pour révision et qui devint le brouillon d’une deuxième édition. il n’y a en revanche que très peu d’annotations. de sorte qu’il est impossible d’en rien déduire . de la relation unissant Menger à Say. souvent si aisée à retracer à partir de ses notes manuscrites. pour un petit nombre. quelques marques de ponctuation traduisant l’étonnement (points d’interrogation. il s’agit d’une déception. la seule défendable. Les sources disponibles pour notre enquête consistent d’abord dans les annotations manuscrites qui se trouvent dans les marges du volume de Mélanges : c’est.certes. Par exemple. enfin. publiés ou inédits. en particuRevue française d'économie. Notons. ainsi que dans la traduction allemande.Gilles Campagnolo 147 de Menger. est simplement absente de ces volumes. que c’est là tout à fait différent de l’abondance de réflexions qu’on voit d’habitude émailler les marges des ouvrages que Menger consultait. Les notes substantielles y sont quasiment inexistantes. peut ainsi être établie . de loin. surtout au regard de ce que les commentateurs enthousiastes auraient souhaité trouver. l’expression des opinions de Menger. mais c’est un fait. Les notes apposées à la correspondance entre Ricardo et Say sont d’un intérêt tout particulier. en fait. la source la plus abondante. tout à fait elliptiques. on l’a dit. En revanche. n° 4/vol XXII . Mais quant à Say. ou bien. Leur examen méticuleux ne montre qu’un mot de-ci de-là. il est tout à fait impossible sur cette base de déterminer si Menger a varié dans son évaluation du Traité de Say : cela aurait été instructif (était-il simplement intéressé ? Approuvait-il Say ? Et sur quels points ? Pensait-il que le Français s’égarait ou n’allait pas assez loin ?) et on aurait aimé trouver les informations pertinentes. dans les six éditions françaises du Traité d’économie politique de Say que Menger détenait. le plus souvent. nous fournirons une appréciation circonstanciée.

elle risque d’être sur ou sous-évaluée en raison de ce qu’on souhaiterait y trouver. qu’il lisait le français et qu’il pouvait aussi se référer à la traduction allemande (de la quatrième édition). de ne traiter que de ce dont on peut disposer. seule la vérité rationnellement établie compte et. l’endroit des archives où lire l’opinion de Menger à propos de Say. même pieux. et de ne surtout pas endosser les positions mal fondées de Sanders et autres thuriféraires trop vite adonnés à une intuition enthousiaste. et le Revue française d'économie. Et il n’est pas question de la suppléer par l’imagination ! Puisque Menger n’a pas annoté systématiquement ces textes. en particulier en science : le vœu. Est-ce que la documentation n’est pas assez riche pour parler de cette relation avec certitude ? Quant aux volumes du Traité de Say. n’y a pas sa place . là où elle est le mieux illustrée. la réponse est indiscutablement positive. et la situation est heureusement différente dans ce cas. Malheureusement. Ce qu’on peut affirmer en toute certitude des opinions de Menger concernant Say Nous l’avons déjà suggéré. il faut en tenir compte. possédait et avait lu les travaux de Say . quoiqu’on le déplore. elle est aussi souvent la plus raisonnable. la relation. en historien consciencieux. il ne reste qu’à s’abstenir de commentaires. quand elle l’est. Cela étant dit. C’est cette dernière tentation dont il faut se méfier.148 Gilles Campagnolo lier du fait que Menger possédait l’ensemble des éditions successives. n’a-t-elle pas du tout lieu d’être retenue ? Si. même si la relation établie et documentée est analysée. plusieurs types de reformulations peuvent être à opérer : en premier lieu. Voyons-le maintenant à propos de la lecture de Say par Menger. sur la seule base archivistique disponible. il faut reconnaître là l’impuissance devant laquelle nous laisse l’examen. Enfin. n° 4/vol XXII . car il est clair que Menger connaissait. Mais Menger possédait également les Mélanges. voire l’ « influence » entre Say et Menger. et à nous rabattre sur ce qui est connaissable. Ce n’est là que sens commun et bonne méthodologie : il convient d’accepter.

de fait. alors que ses propos laissent si souvent entendre le contraire ? Les notes de Menger dans ces passages sont fréquentes . mais des antagonismes profonds qui perçaient sous les proclamations d’allégeance réitérées de Say à l’égard du Britannique. mais la manière dont il reformule les thèses de celui-ci. les deux économistes ayant entamé un débat sur des questions fondamentales qui se transforma rapidement en un affrontement à fleurets mouchetés. suscitent un doute croissant chez Ricardo quant à la compréhension que Say manifeste pour ses positions : est-il sincère ? Est-il trop poli ? Comprend-il ce que. Tout en restant d’une politesse exquise et d’une déférence jamais démentie de la part de Say envers Ricardo. elles montrent. elles ne s’accordaient pas à ses propres vues ! Et elles ne traduisaient pas de simples ambiguïtés. mais il présentait des contre-exemples aux propositions de Say qu’il trouvait toujours ambiguës : c’est que. n° 4/vol XXII . après que Say lui a rendu visite en sa propriété de Gatcombe Park . telle qu’elle est reproduite dans le volume de Mélanges que Menger possédait. l’opposition de vues est assez explicite pour fournir des éléments de réflexion théorique tout à fait pertinents. Décrivons donc cette source que Menger annote avec intérêt : l’échange a commencé par une lettre envoyée par Ricardo à Say le 18 août 1815. l’incompréhension n’était-elle pas mutuelle ? Non seulement Ricardo poursuivait l’échange en reprochant à Say de ne pas saisir sa pensée sur des points fondamentaux. Les annotations Revue française d'économie. Ricardo. les concepts en jeu figurent parmi les plus importants de l’économie politique classique : la nature de la valeur. Or. c’est dans les notes marginales apportées à la correspondance entre Ricardo et Say. etc. lui. dans le but de les discuter à son tour. Say est certes désireux de ne surtout pas offenser son correspondant si fameux. tient pour vrai ? Est-il d’accord. y pointer les réticences et les opinions véritables du Français. l’échange s’étendit sur plusieurs années. sans laisser aucun doute. que Menger essayait de tirer les deux points de vue au clair et qu’il sut. en dépit des formules précautionneuses de Say. comme ses propres énoncés d’ailleurs. Ou plutôt.Gilles Campagnolo 149 seul endroit où ses commentaires soient assez diserts pour permettre le nôtre. la relation des facteurs de production au prix.

puisqu’il proposa sa propre théorie de la valeur. Say avançait encore d’autres points contre le cadre de pensée ricardien. par exemple entre un bon usage de la valeur-travail. c’est cette fois Ricardo qui échouait à saisir ce que Revue française d'économie.) dans la production des marchandises dont on souhaite comparer les prix de vente. pour Menger. si l’on imaginait un instant de ne pas avoir à prendre en compte ce qu’il avait coûté en intrants ! L’économie de Say sortait alors du cadre classique. par exemple quand il proposait d’examiner plutôt ce qu’un produit aurait valu. très exactement. Ils devaient. Ricardo continuait de reprocher à Say des confusions dommageables à sa théorie. en vue de raffiner une comparaison plus générale permettant de saisir un système de prix relatifs. les notes en témoignent. à ses yeux. n° 4/vol XXII . Mais. et il voit bien que là. Menger n’est pas plus dupe que Ricardo. Et. après que l’échange de correspondance eut clarifié qu’une telle vue était en effet rejetée par les deux auteurs. Pour Ricardo. Mais le malheur voulait que Say ne sût pas la saisir. alors que la chose était évidemment plus complexe. Or c’était une chance ! Du moins aux yeux de Menger.150 Gilles Campagnolo de Menger montrent clairement tout l’intérêt qu’il porte à la confrontation sur ces points. qui examine les rapports entre les différents intrants nécessaires (terrains. Tandis que Ricardo essayait à toute force de ne pas réduire sa théorie à la seule comparaison de ces proportions de travail productif. travail etc. Menger sentait à juste titre le malentendu entre les deux économistes classiques : en effet. et la mise en rapport directe des proportions de travail employées dans le but de fixer les prix. Cela rendait le Français profondément original et le dégageait du cadre ricardien. être décisifs quant à la validation (ou pas) des fondements du paradigme classique .on sait que la décision de Menger fut négative. Say ne se lassait pas de renouveler son accord poli… et de présenter un schéma en réalité tout différent. Say ne faisait que lire trop naïvement Smith en interprétant la théorie du prix chez ce dernier comme la simple sommation de la rente. capital technique. qui devait renverser le classicisme ricardien. Say indiquait en fait une voie toute différente pour l’économie. des salaires et des profits de l’entrepreneur.

de sorte qu’il le rendait seulement plus confus en tentant de le faire concorder avec un cadre qui ne lui était point adapté. dès lors. Menger écrivit à cet endroit qu’« Il [Ricardo] a complètement échoué à comprendre Say10». sans céder sur le fond. Ni Ricardo ni ses disciples ne s’y trompaient d’ailleurs11. Que le système mis en place par Ricardo échappât à Say signifiait plutôt que la pensée de Say pouvait permettre Revue française d'économie. Mais Say n’épousait pas l’idée ricardienne. fourni par la vente des marchandises . et en échouant à comprendre l’innovation que lui. n° 4/vol XXII . En vérité. ils se le disputent. n’en saisissant pas un mot. Toujours déférent. Ricardo. Si les arguments de Say semblaient parfois inexacts à Menger. Say renouvelait alors ses explications. malgré ses déclarations d’allégeance. La conception de Say pouvait s’interpréter comme suit : l’augmentation d’un facteur de production devait amener une augmentation du prix total du bien . La lutte féroce qui s’ensuit entre les entrepreneurs capitalistes et les travailleurs allait plus tard inspirer les conceptions de Marx. puisque bien sûr chacun refuse que sa propre part du revenu global diminue. Say disait en réalité bien autre chose : il proposait au fond . c’est pourquoi Ricardo croyait que Say se méprenait en poursuivant une lecture naïve de Smith.c’est du moins ainsi que Menger le lit . les concepts de la science économique alors naissante étaient en jeu dans cet échange. apportait en introduisant des « prix relatifs » dont le taux naturel se calculait au regard des proportions comparées d’intrants. voulait à toute force les reconduire à son propre schéma et contraignait Say à des circonvolutions.de ne pas raisonner en termes de coûts de production (même « relatifs » et « comparés ») pour saisir le mécanisme de formation des prix. Ricardo arguait que si le coût d’un facteur de production augmentait. c’est surtout parce que Ricardo. mais en reformulant sans cesse l’exposé. Cette idée entraîne celle selon laquelle les employeurs et les employés se partagent le revenu de la production. Comment Menger réagit-il en effet à l’avis négatif formulé par Ricardo face à Say ? Il jugea heureux cet abîme d’incompréhension.Gilles Campagnolo 151 Say proposait. celui d’un autre facteur de production décroîtrait dans une proportion inverse. En lisant la correspondance.

bien plus précocement qu’elle ne devait le faire en réalité. Tout à la fois dans les positions de Say comme de Menger. les notes de Menger sont certes clairsemées. sur lequel nous avons peu donné d’indications jusqu’ici. Dans le Catéchisme de Say. n° 4/vol XXII . Si on juxtapose ces quelques indices aux notes portées sur la correspondance. à son tour. Menger souligne ainsi des passages où Say soutient l’idée que l’ « utilité des choses » constitue l’élément fondamental de leur valeur. connaissait personnelleRevue française d'économie. Dans cette divergence entre Say et Ricardo. Ce n’était pas une lacune de la part de Say qu’il fallait donc pointer. une vérité de la valeur-travail que Say se refusait au fond à admettre comme telle. mais une chance de renouveler l’économie politique. faire de ce refus son point de départ . se lit l’idée que Ricardo se trompe. comme devait le souligner bien plus tard à juste titre Rothbard). Et Menger devait précisément. La raison de circonstance est claire : Menger appartient à une génération ultérieure. contre les difficultés qui surgissaient de toutes parts. car elle s’était enferrée dans la valeur-travail. Ricardo est un nom du passé aux thèses déjà discutées (par Butt et Longfield. le point que Ricardo avait critiqué en premier lieu comme relevant de la confusion dans la pensée de Say apparaît. comme leur profond désaccord quant à la compréhension du fondement de l’économie politique. dans les autres ouvrages de Say qu’il possédait. Mais là où Menger exprima un rejet explicite pour fonder sa propre théorie. pour lui. notamment. et. au contraire. Ricardo cherchait à établir. Contre les errements ricardiens. lui. Menger rechercha d’ailleurs activement. L’Autrichien jugeait précisément positif ce qui avait semblé si dommageable au Britannique. Nous pouvons l’induire du fait qu’il signala pour lui-même dans ses notes un indice parlant dans le Catéchisme d’économie politique. Say.152 Gilles Campagnolo d’échapper à l’erreur ricardienne. Menger voyait l’émergence d’une voie alternative. Mais elles sont instructives.avec l’objectif de rejeter tout l’édifice ricardien et classique. à condition de savoir quoi y chercher. les passages où le Français avait pu manifester son désaccord de manière plus nette. Say biaisait et finalement n’assumait pas sa position. le point de disjonction à partir duquel la science économique aurait pu repartir sur des bases neuves.

bien après l’échange de cette correspondance (et la mort de Ricardo). il faut encore ajouter que : « L’utilité des choses est incontestablement le fondement de leur valeur . même si les annotations de Menger montrent qu’il est excédé par le surplus des précautions prises par Say. entre « valeur d’usage » (value in use) et « valeur d’échange » (value in exchange). Say avait rapporté dans ses mémoires avoir soutenu plus d’un combat contre lui12. Une marchandise d’une production difficile sera toujours plus chère que celle que l’on produit aisément. il le regardait comme un maître et il entretenait cette correspondance de haute volée avec lui. cette tradition de théorie de la productivité chez Say-Longfield-Butt n’a pas eu d’influence sur leurs successeurs » (Rothbard. C’est exactement à cet endroit de l’échange que Menger réagit en écrivant que c’était au contraire Revue française d'économie. [1995]13). Notons encore à ce propos un point signalé par Rothbard. est ré-imputée (par Say) au marché des divers facteurs de production. en tant qu’elle préfigure le point de vue autrichien de Menger-Böhm-Bawerk. Alors que Ricardo souhaitait modifier le point de vue smithien.Gilles Campagnolo 153 ment et respectait Ricardo . toujours selon Ricardo. Ricardo reprochait donc une nouvelle fois à Say une confusion. mais le degré de leur utilité ne saurait être la mesure de leur valeur. qui l’égalisent à la productivité marginale de chacun des facteurs […] Malheureusement. Pourtant. n° 4/vol XXII . où le lointain héritier américain notait que : « pour le dire en bref. La raison de la lacune pointée par Rothbard dans la postérité de Say peut sans doute être relevée dans la correspondance de Say et de Ricardo. concernant l’imputation de la valeur chez Say. Smith. lorsque ce dernier argumente contre le premier que. la valeur des biens de consommation. dans les termes de leur maître à tous deux. Say aurait donc. quand même les hommes conviendraient unanimement qu’elle est plus utile que l’autre14». bien que l’utilité soit sans doute le fondement de la valeur de toutes choses en général. déterminée par l’utilité subjective de ces biens pour les consommateurs. l’Autrichien méconnaissait le fait que. manqué la cible et il se serait mépris en reconduisant l’économie à un état comparable à celui qui avait prévalu avant cette indispensable distinction.

En ce sens. et un sujet de réjouissance dans le fait de voir ses vues anticipées. C’est là la véritable raison pour laquelle ses considérations portant sur la valeur ne pouvaient pas concorder avec la théorie ricardienne. pour exprimer ce reproche. du moins dans le présent article. Say confondait tout : richesse. et d’en lire rétrospectivement une sorte de confirmation. alors l’analyse doit porter sur Say luimême. mais il était en réalité en train de rompre avec le cadre de pensée ricardien. alors qu’il avait déjà développé ses propres vues dans ses Grundsätze de 1871 au moment où il lisait ce texte. Car Menger soutient Say. Ricardo se fonde. Les annotations manuscrites de Menger rendent hommage à Say à cet égard. Elles disent que Menger épousait le point de vue qu’il devinait chez Say. est au contraire la lecture que Menger a faite de l’œuvre de Say. Pourtant. sur la théorie des biens (Güterlehre). dans les lignes de l’économiste français15. mais point les réserves que celui-ci manifestait à le formuler explicitement. Si la question principale posée à propos de Menger et de Say au sein de l’école autrichienne est de savoir si Say a anticipé les intuitions marginalistes. sur leur évaluation sur le marché. et pas sur Menger . alors les annotations de Menger sur la correspondance entre Say et Ricardo sont éclairantes. Si ce qui est en jeu. utilité et valeur d’échange. sur les formules mêmes de Say où le terme « valeur » semble remplacer systématiquement celui de « quantité » (par exemple. simplement du fait qu’il aurait oublié l’idée de bon sens selon laquelle un homme n’est riche que par la quantité de biens qu’il possède. selon Ricardo. en particulier sur les concepts de richesse et de valeur. n° 4/vol XXII . pour le Revue française d'économie. Say écrit. Say utilisait en effet une notion d’utilité qui n’était déjà plus objective.154 Gilles Campagnolo Ricardo qui échouait à comprendre le point de vue de Say (voir la note n° 10).elle ne relève pas de notre propos. quand les commentateurs veulent souligner la parenté des deux penseurs. Say n’était absolument pas prisonnier de concepts smithiens surannés. Menger trouvait sans doute un réconfort. Pour Menger. dont il aurait fait un mauvais usage. et pour laquelle la correspondance s’éternisait dans le malentendu. mais bien subjective.

Gilles Campagnolo

155

paraphraser ici, que la richesse d’une personne donnée est proportionnelle à la valeur des biens qu’elle possède). La question est de savoir si cette valeur renvoie à une quantité objectivement déterminée ou à une évaluation. Ricardo veut montrer qu’un raisonnement qui choisirait la deuxième branche de l’alternative serait erroné. Il l’attribue (par un bon procédé) à un élève de Say, bien entendu imaginaire, et il affirme que la mesure d’une « valeur » de ce genre n’est autre que l’exacte quantité de tous les biens sur lesquels le propriétaire a un « pouvoir de commande », soit directement, soit indirectement à travers les biens qu’il possède (et dans la mesure où il veut en faire usage). Cette fois, c’est Ricardo qui retrouve un concept de Smith pour l’appliquer, mais de manière problématique, à l’encontre de Say. Pour résumer l’argument, disons que, pour Ricardo, Say devrait dire que la richesse est proportionnelle à la valeur et que la valeur l’est à la quantité des biens possédés, et que, par suite, la richesse doit être proportionnelle à la quantité des biens possédés. Il semblerait alors vaincre Say. Or, Say soutient que la richesse n’est proportionnelle qu’à ce qu’il appelle la valeur évaluée subjectivement par l’individu, au sens où cette évaluation est proprement mesurée par sa satisfaction, et non pas à travers la seule quantité objectivement mesurable des biens qu’il possède. Selon qu’il a tendance à se contenter de ce qu’il a, ou si ses besoins propres sont bien plus grands que ce qu’il possède, la situation de l’agent ne sera pas identique, a alors beau jeu d’arguer Ricardo, en stigmatisant un tel stoïcisme au nom du bon sens des propriétaires16. Mais Ricardo croit évidemment triompher à trop peu de frais ici, et Menger, dont les notes manifestent qu’il supporte mal une démonstration si longue pour aboutir à cela, de souligner que, quoi qu’il en soit, Say n’a pas tort de ne pas vouloir se rendre aux mauvaises raisons de Ricardo. Quand Say argue du fait qu’on n’est pas riche en raison de ce qu’on possède, mais en raison de l’évaluation des biens qui sont disponibles, il ne reflète pas une quelconque philosophie de la vie stoïcienne, comme Ricardo semble le penser : il dit seulement ce qui est vrai aux yeux de Menger pour appréhender correctement la notion de valeur subjective en économie. Say répondait en conséquence à Ricardo
Revue française d'économie, n° 4/vol XXII

156

Gilles Campagnolo

- et Menger le souligna deux fois : « Je n’ai point voulu dire comme les stoïciens, et comme vous m’en accusez, qu’on est d’autant plus riche qu’on a moins de désirs, mais d’autant plus qu’on peut acquérir à meilleur marché les choses qu’on désire, quelles qu’elles soient, c’est-à-dire des maisons, des domestiques, des chevaux, si on les désire17». Conformément à ce passage, le seul jugement sur l’utilité économique qui puisse jamais compter est celui émis par l’individu. Ainsi, tout système de fixation des prix (entre des partenaires libres) se fonde sur des considérations individuelles réciproques de ce type. Say argue que la valeur trouve sa seule mesure possible dans la manière dont elle est entendue par l’individu lui-même : cette mesure est subjective. Du point de vue de l’économie pratique également, la conception de Say peut mieux se soutenir, selon Menger, que celle de Ricardo. Quand un entrepreneur, producteur de marchandises, évalue son stock, c’est-à-dire dresse le bilan de la valeur de ses stocks de biens, il prend naturellement en ligne de compte leur valeur au jour du bilan, et pas quelque valeur « idéalement » supposée intrinsèque que les biens seraient censés contenir. Quelle que fût la teneur d’une idée de ce genre, Menger la jugeait non seulement tout à fait illusoire, mais encore l’un des principaux obstacles à la compréhension du mécanisme de fixation des prix et de variation de la monnaie (le lecteur pourra ici se reporter au seul texte de Menger paru en français : « La monnaie, mesure de valeur », Revue d’économie politique, 1892, vol. VI, pp. 159175, reproduit en appendice de notre biographie de Menger : Campagnolo [2008c]). Un entrepreneur entend en effet savoir ce que vaut son stock au jour de son bilan, au moment où il le calcule, et ce qu’il est donc en mesure d’obtenir en réalité en termes très concrets d’autres biens à leur prix du jour. En d’autres termes, l’entrepreneur fait toutes les évaluations de son bilan en prix courants. Loin d’être la source de quelque illusion, les prix courants sont les seuls véritables indicateurs possibles de la valeur si l’entrepreneur vendait tout son stock immédiatement, c’est-à-dire qu’ils mesurent les « capacités de ventes » en quoi consiste la richesse proprement dite de l’entrepreneur détenteur des stocks.
Revue française d'économie, n° 4/vol XXII

Gilles Campagnolo

157

S’il veut savoir s’il est riche, celui-ci doit naturellement s’y prendre ainsi, et il ne fait pas autre chose. L’illusion naîtrait au contraire s’il voulait ignorer cette valeur courante de ses biens au nom de quelque valeur « naturelle » standard supposée lui en donner une « vraie » évaluation. Or, cela résulterait des « vues théoriques à la Ricardo », tandis que pour Say : « les faits sont nos maîtres à tous18 ». Une position « raisonnable » et fondée sur les archives concernant la « véritable » lecture de l’œuvre de Say par Menger Nous pouvons maintenant mieux comprendre pourquoi les commentateurs furent si désireux de signaler la relation existant entre Say et Menger. Nous pouvons d’ailleurs aussi nous attendre à ce qu’ils doivent se révéler prêts à sauter trop vite à des conclusions mal fondées, comme l’article de Sanders l’illustre jusqu’à la caricature. Si l’on s’en tient en effet à ce qu’il est possible de prouver, et si l’on s’intéresse d’abord aux concepts mis en jeu, il est évident qu’une certaine conformité de vues existe entre Menger et Say, d’autant que le premier manifeste à plusieurs reprises son approbation des concepts mis en avant par le second. La « capacité à écouler (les biens) » (l’Absatzfähigkeit de Menger) pourrait aussi peut-être, rétrospectivement, sembler un concept particulièrement propre à illustrer cette parenté de réflexion, car on espérerait le retrouver au cœur de la fameuse « loi des débouchés » de Say. Malheureusement, sur ce point comme sur d’autres, on en est réduit aux conjectures car les annotations ne permettent pas de montrer ce que Menger a pensé de la question, qu’il a certainement rencontrée dans sa lecture des œuvres du Français. En revanche, dans les notes apportées en marge de la correspondance, telles que nous les avons présentées, il est en revanche clair que Menger a réagi comme s’il voyait en Say un précurseur qui ne serait pas allé assez loin, qui n’aurait pas assez courageusement assumé les positions auxquelles sa réflexion le menait. Les notes laissent ainsi penser
Revue française d'économie, n° 4/vol XXII

incorporé en eux. il était impossible d’atteindre le but que Ricardo s’était fixé. Mais les notes semblent aussi le montrer. Dans ses notes. Menger manifeste Revue française d'économie. et l’histoire de la science économique en aurait été transformée. la cohérence interne du discours ricardien n’est obtenue qu’au travers d’une incompréhension complète de la nature de la valeur et du mécanisme de fixation des prix. dans le but de trouver quelque unique marchandise pouvant valoir comme un immuable standard de valeur. Et si seulement Say avait suivi sa propre voie. de plus en plus frustré de ce que Say refuse l’affrontement ouvert contre le grand théoricien de la « valeurtravail ». Say aurait déjà pu réorienter l’économie politique hors du cadre ricardien. C’est un vain espoir. Ricardo se concentrait sur l’idée d’une sorte de substrat substantiel de valeur inhérent aux biens. ce n’est pas parce qu’elle serait sous-jacente et ne se révèlerait que tardivement et soudainement sous forme de numéraire. pour Menger. n° 4/vol XXII . ainsi que d’une théorie de la distribution des revenus (avec le partage toujours litigieux entre salaires et profits) qui n’a pas de sens dans le cadre que pourrait dresser Say. comme pour Menger. Si ces derniers manifestent bien l’existence d’une valeur. C’est pourtant là que Say aurait dû engager le fer selon Menger. Mais Say n’osait pas aller jusque-là . il y aurait été conduit. De fait. Menger prend en vérité position pour Say dans ses notes sur la correspondance.. c’est parce que les prix sont la valeur et qu’il n’y a pas à sortir de là. cette critique avait déjà été formulée à l’encontre de Ricardo. Si. De fait. Il en allait d’autant plus ainsi pour Menger que la théorie de la valeur que Ricardo avait exposée dans ses Principes de l’économie politique et de l’impôt (Principles of Political Economy and Taxation) apparaissait insoutenable pour comprendre la réalité des prix. à savoir trouver un standard de valeur immuable. comme Say le rappelait. vers la fin. pense Menger. il regimbait au dernier moment et perdait la partie.158 Gilles Campagnolo que. l’entrepreneur calcule son stock en prix courants. faute de vouloir pousser son avantage sur le Britannique. mais qu’il y a malheureusement échoué. D’une manière évidente pour Say. mais c’était par Bailey et sans provoquer de suite conséquente notable19. et cela. Or.. pour Menger.

Pourtant Say s’orientait effectivement vers le concept d’une utilité qui aurait été dépourvue de coût. s’étonnant de ne pas voir apparaître les formules qu’il attend. lui. Mais alors que l’Autrichien devait invoquer une Revue française d'économie. Or Say continuait toutefois de déclarer que la valeur reposait en dernière instance sur la quantité objectivement mesurable de travail inclus dans le bien. Il demandait comment les évaluer et distinguait ce concept de celui de l’utilité qui s’accompagne d’un coût . de ne pas lire sous la plume du professeur au Collège de France ce que lui. Say demandait comment fixer les prix dans les deux cas. comme si Menger. de la valeur (rappelons que Ricardo cherchait. des choses largement disponibles dans la nature. se demandait bien pourquoi Say en substituait d’autres. un demisiècle plus tard. A la suite de cette distinction. à Vienne. Ce sont aussi les points d’interrogation qui se font plus fréquents dans les dernières pages de la correspondance. parce qu’il pensait Say proche de cette conclusion.notamment à cause du travail nécessaire pour obtenir les biens dispensant ce second genre d’utilité. qu’une position « raisonnable » fondée sur les archives permet de formuler quant à la véritable lecture de Say par Menger. il était impossible dans sa théorie qu’on la mesurât jamais de manière objective. à savoir le mot de « prix » (Preis).Gilles Campagnolo 159 son impatience de ne pas trouver les sentences qui pourraient conclure le raisonnement de Say. qu’il évoquait souvent. Ricardo lui reprochait alors de ne pas distinguer valeur d’usage et valeur d’échange (value in use et value in exchange) : Say répondait justement qu’il les négligeait délibérément ! Les notes suggèrent que Menger brûlait de voir Say faire le dernier pas. et ce regret. une unité de mesure absolue). ajoute donc dans les marges du volume de Mélanges d’un trait appuyé. comme dans le cas. Puisque Menger regardait la valeur comme subjective. qui lui paraissent inutiles. C’est. et non absolu. Les annotations manuscrites laissent penser que Menger se sentait proche de Say. cet espoir. Mais Say n’a précisément pas écrit ce à quoi on (et ici Menger) pouvait s’attendre. qu’il accompagne de points d’exclamation rageurs. quoique ce fût à ses yeux un standard relatif. à la rigueur. n° 4/vol XXII .

alors ce que Say appelait « richesses naturelles » présente bien le cas d’« utilité sans coût » qu’il est possible de prendre comme modèle de réflexion général. qui ne coûte rien mais ne laisse pas d’être pour nous de la plus grande utilité (paraphrasant ici Say. II. qui ne suit plus alors la piste qu’il voit. Plus l’argument de Say devient confus. Il en est d’autant plus intrigué que Say voulût néanmoins à toute force retourner à la valeurtravail ricardienne. Ses notes s’appauvrissent. 336). oublie toujours la différence qu’il y a entre la valeur en utilité et la valeur échangeable. car l’utilité sans valeur ne saurait entrer dans l’appréciation de nos biens. qu’il aurait pu et dû rejeter. si ce n’est pour remarquer la jouissance qui en résulte20». nous ne pouvons nous occuper (si ce n’est accessoirement) que de la portion d’utilité qui a été donnée avec des frais. pas plus qu’une santé robuste. car en économie politique. lui. Menger souligna encore et encore le terme de « richesses naturelles » dans le passage où Say répondait à Ricardo en reprenant le reproche que lui avait fait ce dernier dans une lettre précédente : « M. vol. dites-vous (p. Menger manifesta son dépit envers Say21. plus les « ? » et « ! » sont nombreux en marge de la correspondance. que ce fût chez ce dernier par déférence envers Ricardo ou par une incapacité finale à prendre sur soi de réorienter les concepts fondamentaux Revue française d'économie. [1819]. n° 4/vol XXII . On voit Menger observer avec joie que la notion de jouissance rejoint celle qu’il propose lui-même de « satisfaction des besoins » (Bedürfnisbefriedigung). je la néglige. Say rebroussa chemin en invoquant cette autre distinction que nous venons d’évoquer entre une « utilité dénuée de valeur » (celle des biens fournis par la nature. par exemple) et une « utilité coûteuse ».160 Gilles Campagnolo théorie subjective de la valeur pour ce faire. Si ces deux valeurs se rapprochent considérablement. pourtant se tracer nettement. p. leur nombre diminue et elles finissent par disparaître : il nous semble que c’est une hypothèse raisonnable de dire que la frustration l’a emporté chez l’Autrichien devant l’absence de détermination de Say. Sans doute. Menger paraît excédé par la longueur de la controverse. faute de conclure de la manière que Menger pense s’imposer. Say. Say comparait l’utilité de quelque bien dont le prix diminuât à l’utilité de l’air. 89).

ce qui est. quelle conclusion tirer des archives concernant l’examen détaillé de la lecture de Say par Menger.et c’est aussi pourquoi la lecture de Rothbard. Pourtant. Revue française d'économie. manqué du courage intellectuel nécessaire pour aller jusqu’au bout de son argumentation et des conséquences qui l’auraient mené à affronter ouvertement Ricardo. on peut raisonnablement conclure que Say a. il semble que Menger jugea que Say s’était arrêté à mi-chemin sur la voie d’une possible avancée spectaculaire dans la pensée économique. tout à fait en ligne avec ce que Menger devait écrire dans l’article français de 1892 susmentionné sur la monnaie. et qu’il convient donc de ne pas croire à une quelconque mesure intrinsèque . qui aurait pu rompre le cadre ricardien si manifestement inadapté aux yeux de Menger. n° 4/vol XXII . elle. Mais Menger ne le savait pas22. Menger songeait-il alors que la critique du ricardianisme lui revenait en conséquence ? Il n’en écrivit rien. A partir des annotations laissées par l’Autrichien. il se peut encore que Menger ait été un peu trop sévère avec Say. pour lui. Pas plus qu’il ne savait qu’il arriva à Say d’affirmer parfois que les valeurs des biens ne sauraient jamais être mesurées qu’au travers d’autres valeurs toutes essentiellement variables. hostile aux classiques.Gilles Campagnolo 161 de la science de son temps. et la position de ce dernier à l’égard de la pensée économique du premier ? Dans l’ensemble. est si suggestive). suivie de quelques remarques complémentaires sur ses aspects méthodologiques Pour en terminer quant à cette relation. car l’économiste français sut aussi ne pas mâcher ses mots en d’autres occasions : il lui arriva en effet d’appeler « pure chimère » l’idéal ricardien d’une mesure standard immuable de la valeur. souvent été mise en exergue au sein de l’école autrichienne . mais c’est probable au vu de la portée anti-classique de son œuvre (qu’il convient de souligner d’autant plus que la portée anti-historiciste a. cette fois. Conclusion quant à la relation qui lie Menger à Say.

mais en préférant biaiser tant et si bien qu’il n’aboutissait plus à rien de clair ni de distinct. Menger approuvait Say quand il résistait. à savoir un cadre de pensée non-ricardien pour la science économique. Say n’y semblait ni disposé par caractère. par des tentatives d’explication conciliantes de plus en plus embrouillées. Il n’y avait à cela qu’une seule issue possible : faire éclater le cadre classique. parce qu’il cherchait désespérément à se justifier en réponse aux reproches de son correspondant. Lui aussi pouvait juger le débat sans issue. Les notes de Menger laissent penser qu’il devait juger que la tâche lui revenait. sans pour autant abandonner clairement ses propres vues initiales . comme une conséquence de l’impéritie du Français qui ne finalisait pas des idées qu’il mettait cependant en avant. il était en fait sous le feu d’une attaque assez grave pour qu’il doive l’empêcher de se développer.une réticence que Ricardo sentait. Say fut conduit à rendre ses intuitions incohérentes. Ainsi. jurant ses grands dieux qu’il ne trahissait point sa foi. Le cas de l’entrepreneur qui souhaite établir son bilan nous l’a déjà fait rencontrer. D’autre part. Il se sentait donc obligé de répondre au Français et de le pousser dans ses retranchements. fort bien et qui l’amenait à demander de nouveaux éclaircissements en forme de renoncements.162 Gilles Campagnolo Les conséquences de cet atermoiement furent fâcheuses : d’une part. Il sentait également que. Say perdait continuellement du terrain. ni peut-être prêt intellectuellement. du côté de Ricardo. puisqu’il lui fallait continuellement tenter de « recadrer » une réflexion qui lui paraissait tout de guingois. n° 4/vol XXII . la même impression de ne pas se trouver sérieusement compris se justifiait. tout en manifestant dans sa réflexion une hérésie incessante vis-à-vis du dogme classique que Ricardo cherchait à consolider. sans pourtant se rendre. mais il convient alors d’ajouter quelques Revue française d'économie. derrière les marques de politesse et de déférence sans cesse renouvelées par le Français. mais les notes montrent qu’il voyait bien que ce dernier allait céder .et que cela l’agaçait profondément. tant son échafaudage usait encore de matériaux semblables à ceux de l’édifice ricardien. et qui échouait à forger ce qui était devenu indispensable. Mais celui-ci se faisait fuyant. lui.

tels qu’ils pussent servir dans toutes les nations. et que Menger considéra. cette sentence prenait bien la forme d’un credo méthodologique chez Menger. Un autre point regarde encore le débat. quoique Menger Revue française d'économie. Il cita Say à cet égard dans ses ouvrages et il le confronta minutieusement avec Knies. Ainsi. par exemple sur la page blanche en face de la page VI de sa propre copie des Grundsätze.Gilles Campagnolo 163 mots complémentaires à propos de la méthode suivie par Say. [1995]. notamment quand il soulignait la richesse heuristique de cette méthode. des plus traditionnels au 19ème siècle. Cependant. et dans tous les temps. Elle va de pair avec un réalisme qui trouve là un matériau solide sur quoi s’appuyer. Menger soulignait que les faits ne sont pas seulement la matière du changement historique. C’est sur la base de matériaux d’archives que cette position de Menger peut être argumentée24. mais bien l’essence de la réalité en tant que telle. 12-14). En vérité. elle était encore une fois bienvenue. situé dans le temps et dans l’espace. l’économiste historiciste allemand qui avait sans doute le plus exposé et tenté de résoudre les difficultés méthodologiques de l’école historique. n° 4/vol XXII . entre « induction » et « déduction ». L’importance qu’il attribuait aux faits reliait clairement son attachement au réalisme dans ses positions philosophiques à sa préoccupation que l’économie fût véritablement une science per se. Menger soulignait qu’un économiste doit chercher une vérité qui ne fût pas dépendante des pays et des époques. s’il ne faut peut-être pas suivre l’intuition de Rothbard jusqu’au bout. c’est-à-dire qu’elle traitât du général. Les manuscrits montrent que. mais qui reposât sur des concepts fondamentaux immuables. p. la devise de Say « les faits sont nos maîtres à tous23 » se retrouve dans les notes de l’Autrichien. Say et Menger parlent là tous deux de « faits généraux » de la science. essence mise en avant dans des « relations typiques » entre les phénomènes économiques. quoique peut-être insuffisant pour fonder avec assurance tous les propos des commentateurs25. En effet. C’est à partir de ce constat que Rothbard établit un parallèle supplémentaire entre l’intérêt de Say pour la méthodologie et le contenu même de la praxéologie (Rothbard. Say se rangeait certainement parmi les théoriciens favorables à l’induction à bien des égards.

La généralité des résultats scientifiques reconduisait le Viennois à ce que voulait Aristote. ceux de la formation des prix par exemple. sans pour cela inventer de toutes pièces une « valeur standard immuable » inaccessible. et comprise sur le mode d’une exposition historique. il y a bien là une source « française » de la pensée de Menger. par exemple dans L’éthique à Nicomaque dont Menger fut un fidèle lecteur. Or. au moins. si l’économiste erre en négligeant les faits. Puisque les faits dont parle Menger sont « typifiés ». ni présupposer quelque quantité de valeur substantielle inhérente aux biens (et à la monnaie)26. face à l’attitude qui consiste à négliger les faits se traduisait en effet chez les adversaires des Anglais par une attention exagérée. de ce fait. juste en soi. que chez Say.au contraire de son biffage de passages entiers des Œuvres de John Stuart Mill. qui lui était d’emblée réticent. leur réaction de rejet face à l’économie britannique semble au contraire à Menger à bien des égards irréfléchie dans ses attendus et. mais c’est en réalité plutôt Menger qui semble imputer ses propres vues au Français. il erre encore plus s’il croit que sa tâche est de les restituer dans leur histoire. le Français n’a pas failli sur ce point. A cet égard encore. Du moins Menger lit-il ainsi la louange des faits exprimée par Say. qui acheva la mise au point du cadre de pensée établi par Ricardo. donnée aux événements singuliers. les défauts de l’économie politique classique ressortent bien plus fortement chez Mill. Ils recouvrent en revanche une valeur heuristique théorique certaine : ce ne sont donc plus des données situées dans le temps et dans l’espace. ils perdent tout attrait historique. n° 4/vol XXII . mais des éléments de réflexion. Son travail consiste bien plutôt à décrire les mécanismes qui les régissent. et cela. il ne critiquait pas l’œuvre de Say consacrée à la « logique de la science » . Pour Menger. Quant aux économistes historicistes allemands. à la fois contre les Britanniques et contre les Allemands. le péché ricardien est d’être trop prompt à négliger les faits. ou encore Revue française d'économie. Or.164 Gilles Campagnolo désapprouvât un usage exclusif de l’induction. également présentes et annotées dans sa bibliothèque. Leur hostilité. s’il n’était pas tout à fait rebelle. largement inconséquente. au lieu de fournir la théorie nécessaire à découvrir les vérités d’ordre général de la science. En partant du point de vue opposé.

Mieux. Sans doute Say n’est-il pas allé assez loin selon Menger dans la voie d’une appréhension pleinement « subjective » du rôle de l’agent. et dont les vues sont. les annotations ne présentent pas de preuves suffisantes. de sorte que l’Autrichien préfère ne pas rendre son propos dépendant d’une interprétation incomplètement satisfaisante. selon lui. La suite du passage montre peut-être pourquoi. un résultat peu compatible avec ce qu’on pourrait éventuellement espérer trouver se présente dans les notes manuscrites du volume des Grundsätze de 1871 sur lequel Menger a porté tant de notes pour une réédition future. Menger s’en est ensuite sciemment abstenu.Gilles Campagnolo 165 trouver une parenté qui le séduit suffisamment pour en extrapoler précisément ce qui l’intéresse. Menger a donc de toute évidence compris les positions méthodologiques de Say et appris d’elles. il a su aussi s’en faire le critique. D’autres comparaisons entre Menger et Say seraient encore tentantes : par exemple. alors qu’il avait pu croire d’abord à la possibilité d’un rapprochement. Ce faisant. mais a su se retenir d’en utiliser d’autres. car Menger signalait une contradiction dans l’usage par Say du concept de « sacrifice » qu’un agent économique fait pour se procurer un bien. aussi théoriques que réalistes27. n° 4/vol XXII . au regard des annotations que nous avons examinées. MenRevue française d'économie. Il a pu trouver la confirmation de certains de ses propres concepts. Ainsi. Menger ne trahit d’ailleurs Say pas plus que tout grand philosophe qui lit ses prédécesseurs ne les méjugent – mais ces penseurs ne leur sont certes pas fidèles à la manière du philologue ou de l’historien : aussi Menger suit-il la doctrine de Say qui lui convient. voire par le « franglais » « marketabilité ») n’est pas sans évoquer la loi dite « des débouchés » chez Say. Alors que Menger renvoie explicitement à Say dans un passage traitant la question de la capacité d’offre pour ajuster les processus de vente à la satisfaction des besoins. Mais ici encore. nous avons mentionné précédemment que le concept d’Absatzfähigkeit de Menger (souvent traduit par « capacité d’écoulement ». et par conséquent d’autant plus propre aux malentendus. suffisamment au moins pour reconnaître des points où ne pas le suivre. Menger s’est repenti et a ensuite barré sa propre note28. l’évidence pourrait jouer en sens inverse : en effet. Si.

alors il faut l’appuyer sur des références solides. avec une évidence non contestable.166 Gilles Campagnolo ger ne reprenait évidemment pas les thèses où Say avait mis en avant ce qu’il ne souhaitait pas. il donne des résultats plus nuancés que les jugements émis par des commentateurs pressés. Le matériau archivistique est sans appel. Revue française d'économie. en particulier libéraux. la position que Menger prit à l’égard des autres économistes français. Il est certain que Menger prit en considération les concepts de Say. Nous avons pris. que dire de la relation d’ « influence » entre les deux ? Comment la qualifier ? Le concept qu’on demande d’utiliser dans cette question est bien trop vague. et Menger savait s’éloigner de lui. Il savait aussi que leurs idées pourraient peut-être lui fournir les appuis qui lui étaient si nécessaires dans la lutte contre l’école historique allemande des « socialistes de la chaire » (Kathedersozialisten). proposer. mais elles les confortaient au contraire : au total Say demeurait Say. lui. preuves à l’appui. mais il est d’autant plus précis. pour certains oubliés aujourd’hui. sur la même base. dans les pages qui précèdent. et c’est son intérêt : il permet de trancher. Mais inversement. Les contradictions où Say s’enferrait selon Menger. qui suivirent Say. Ce qu’il en était en réalité. C’est notre conviction que si la lecture de Say par Menger mérite l’attention. le temps de discuter de nombreux éléments. et qu’il vit à quel point ils auraient pu (et dû) permettre de rompre avec le cadre de pensée ricardien. Ainsi. quand il retournait dans le giron d’une théorie de la valeur-travail notamment. n’étaient pas pour modifier de tels jugements. les archives permettent une nouvelle fois de le mettre au jour. Il convient maintenant de présenter. n° 4/vol XXII . Nous espérons avoir pu les présenter. toutefois majeurs à leur époque. Le tableau qui en résulte est sans doute moins « enthousiaste » qu’ont pu l’être ces commentateurs. Menger connaissait les œuvres des principaux auteurs.

et aux étudiants des nouRevue française d'économie. en les présentant. oublié de nos jours. comme Michel Chevalier ou le comte Pellegrino Rossi. [1993]). lecteur des économistes libéraux français du 19ème siècle après Say Des aspects essentiels de la lecture des économistes libéraux français du 19ème siècle par Menger apparaissent au-delà de sa lecture de Say.neuf rééditions s’étendant sur toute la seconde moitié du 19ème siècle ! Il ne représentait pourtant pas la branche historiciste de l’université allemande. servi à Menger pour les révisions qu’il souhaitait apporter à son propre ouvrage. selon nos observations. Tout autant que le manuel de Karl Heinrich Rau. et le contenu de ces notes est donc resté inédit. le manuel de Rossi a. donc avant 1871 (selon Kauder qui examina les notes figurant dans le volume de Rau que Menger possédait29). qui aurait servi de « brouillon » à Menger au moment de la rédaction de son propre ouvrage. également intitulé Grundsätze der Volkswirtschaftslehre. Ces annotations manuscrites restituent la volonté de l’auteur et. elle. il le devait au succès de son manuel .Gilles Campagnolo 167 Menger. Le processus de rédaction des Grundsätze n’était pas considéré comme achevé par Menger. Rappelons que si Rau. Son manuel servait d’ouvrage d’initiation aux étudiants des facultés de droit où on enseignait les Staatswissenschaften. mais un classicisme libéral « bon teint » un peu suranné. apparaît de manière récurrente dans les annotations manuscrites marginales portées par Menger à la copie de ses Grundsätze de 1871 envoyée par son éditeur. donc après la publication. en particulier. Rossi. si la fabrication de la première édition. Il visait une seconde édition qu’il ne mena pas à terme. Menger a lu et mûrement réfléchi de nombreux textes d’auteurs français aujourd’hui trop souvent oubliés. l’était puisqu’il reçut de son éditeur l’ouvrage comme tel. était une célébrité dans le monde universitaire des économistes allemands. nous participons à l’étude de ce que l’historien de la pensée Kiichiro Yagi a nommé un ouvrage à considérer « in the making » (Yagi. n° 4/vol XXII . et non de simples épreuves.

mais la quantité et le détail des notes qu’il a laissées en font une source digne du plus grand intérêt. et elles sont neuves puisqu’inédites. Menger a Revue française d'économie. surchargées de réflexions et qui montrent son attention pour les Français. Le travail sur les archives31 montre que Menger lut ensuite le texte de Rossi. Du manuel de Rau. comme ceux d’autres économistes français. les annotations manuscrites de Menger sur le manuel de Rau concordent-elles effectivement avec des remarques similaires apposées sur le volume que Menger possédait des Principles of Political Economy de 1848 de Mill30. il répéta lui aussi les leçons des classiques de l’économie politique. En ce qui concerne le fonds français d’économie. afin de décider des points d’histoire de la pensée où le recours à l’ « intuition » est hélas trop souvent de règle.168 Gilles Campagnolo velles chaires d’économie politique (Volkswirtschaftslehre). Kauder écrivit dans l’introduction à sa transcription des annotations de Menger qu’il servit de « brouillon » au chef-d’œuvre de 1871. Comme pour Say. non seulement il est certain que Menger a lu le manuel de Rossi. notamment dans la forme brillamment donnée par John Stuart Mill. c’est là la meilleure source. La même chose vaut du Cours d’économie politique et des Mélanges d’économie politique de Rossi. Aussi. plus particulièrement les auteurs libéraux du 19ème siècle. guère différent : économiste de renom à son époque. ouvrages que Menger possédait également dans sa bibliothèque et dont il fit de toute évidence un grand usage. mutatis mutandis. Ce matériau ayant été laissé entièrement de côté par son fils pour la réédition de 1923 (la bibliothèque voguait alors vers le Japon. puisque la veuve de Menger l’avait vendue en son entier dès le décès de son mari en 1921). Menger a abondamment annoté les volumes qu’il possédait. la pensée du fondateur de l’école autrichienne est donc encore celée dans les innombrables annotations des nombreux volumes de sa bibliothèque. De quel matériau dispose-t-on ? Selon son habitude. Le cas de Rossi n’était. sur les pages intercalaires blanches en particulier. Sont également très utiles les notes manuscrites de Menger sur la copie de ses propres Grundsätze de 1871. n° 4/vol XXII . Nous les présentons ici quant au rapport de Menger aux auteurs libéraux français. Ces preuves sont disponibles . et la seule qui puisse faire autorité.

paraît aussi digne du plus grand intérêt la réaction de Menger au chef de file des libéraux français. dans une perspective générale d’histoire de la pensée économique.contre « seuRevue française d'économie. sont de moindre importance que Say. Il semble à lire les notes que. Rossi se prêtait mieux à repérer les contradictions de la doxa classique . que Menger avait lus aussi. Menger. et ses positions pouvaient se révéler d’inspiration utile. Très certainement. sans doute la figure la mieux connue aujourd’hui et la plus caractéristique d’un mouvement de pensée de belle ampleur. Le texte de Rossi servait sans doute de « contre-épreuve » à l’entreprise de démolition de l’édifice classique entamée sur le manuel de Rau. quoique plutôt pour retracer l’arrièreplan des positions philosophiques de Menger . et il est plausible que le volume de ce dernier ait ainsi été pour lui l’équivalent du manuel de Rau lorsqu’il avait composé l’ouvrage de 187132. des noms majeurs de la discipline économique. quelques rappels (évidemment superflus dans le cas de Say dans la section précédente) ne seront sans doute ici pas inutiles. lecteur de Rossi et de Chevalier Rossi est mentionné 256 fois dans les annotations manuscrites de Menger sur sa copie des Grundsätze de 1871 . Quelques notes sont d’un intérêt majeur. mais il convient de ne pas confondre « auteurs oubliés » et « auteurs mineurs ». de Bodin à Condillac. ils furent en leur temps. Sans oublier la place à faire à Chevalier. Nous laissons par ailleurs de côté les auteurs plus anciens. Frédéric Bastiat. La lecture de Menger montre dans quelle mesure ils furent des sources pour sa pensée. moins original que Say. n° 4/vol XXII .ce qui va au-delà du but spécifique du présent article33. nous le verrons. car pour négligés qu’ils soient aujourd’hui. comme en attestent les volumes présents dans sa bibliothèque. mais ils seront brefs puisque notre propos porte au premier chef sur la lecture faite par Menger. les auteurs que nous examinons dans les pages qui suivent. Nous présenterons également ces lectures de Menger. Concernant les auteurs les moins connus.Gilles Campagnolo 169 confronté de manière approfondie ses réflexions avec celles exprimées par Rossi.

ainsi qu’un haut personnage politique . tandis que Say fait toujours l’objet de nombreuses études de nos jours (citons celles réunies par Potier et Tiran. il succéda à Say à la chaire d’économie politique du Collège de France en 1833 (Say. puis en France. Français d’adoption après une jeunesse aventureuse et révolutionnaire. comte par anoblissement. Son importance allant donc de soi. pour qui la chaire avait été créée. n° 4/vol XXII . la cause inspiratrice était surtout celle de l’unité nationale. il devint un professeur renommé pour son habileté et sa clarté. quelques rappels historiques et biographiques concernant Rossi et Chevalier s’imposent. il s’agit de cerner la signification de cette présence. Pellegrino Rossi (1787-1848) était né en Italie. au point de recueillir l’héritage institutionnel de Say. et une nouvelle tentative révolutionnaire à laquelle il donna la main lui valut de perdre sa citoyenneté française. La plupart des notes que Menger tire du texte de Rossi conduisent à penser que Menger songeait à les introduire dans la nouvelle édition. Il avait dû s’enfuir et s’exiler en Suisse. et devenir enfin ambassadeur à Rome. alors dirigée par le prince Murat au nom de Napoléon. il avait été de la génération qui avait épousé avec enthousiasme les idéaux de la révolution française et tenté de les transposer sur d’autres théâtres européens . [2004]).en Italie. en particulier dans les citations du Cours d’économie politique de Rossi. La confirmation se révèle valide dans bien des jugements qu’on peut y relever34. étant décédé en 1832). dans ce que nous appellerions volontiers la « contre-épreuve » du chef-d’œuvre de 1871. Dans sa jeunesse. outre la citoyenneté et tous les honneurs académiques afférents. et Rossi avait participé à la tentative de porter la « cause » dans toute la péninsule à partir de la ville de Milan.170 Gilles Campagnolo lement » 151 fois pour Say. sa verve et son intelligence le servirent avec succès dans la carrière d’« aventurier universitaire ». Or. Le nombre des occurrences est un indice que la teneur des notes même doit confirmer. Il avait cependant gardé le feu de sa jeunesse. jusqu’à compter parmi les membres de l’Académie des sciences morales et politiques. soit en les critiquant. Personnage haut en couleurs. soit en retenant des points d’accord. puis Revue française d'économie.

Sa carrière de « grand commis » de l’Etat modernisateur le conduisit en effet avec succès d’un saintsimonisme enthousiaste à la représentation des classes supérieures neuves de la bourgeoisie que Napoléon III sut faire éclore. avec 56 occurrences. n° 4/vol XXII . Le Cours d’économie politique de Rossi. dans les décennies qui suivirent. qui lisait alors le français. obtint un grand succès en présentant à un large public la substance de l’enseignement que son auteur avait dispensé au Collège de France. il est souvent présenté comme l’illustration même du destin d’une partie du groupe saint-simonien. Très tôt intéressé par le libre-échange et les marchés internationaux (il en publiait une première louange dès 1836 dans ses Lettres d’Amérique du Nord. Mais c’est le Cours qu’il annota abondamment. Chevalier eut plus que son lot d’honneurs : conseiller d’Etat et sénateur d’Empire. publié en 1840. etc. L’ouvrage connut cinq réimpressions et contribua à rendre Rossi célèbre dans toute l’Europe. et l’intervention Revue française d'économie. Les producteurs sont à ses yeux avant tout des entrepreneurs plutôt que des artisans ou des prolétaires. Menger le possédait également. où il succéda à Rossi. loin de s’effrayer de cette « mondialisation » avant la lettre). lui. en 1857. dès lors. Surtout. et auquel la plupart des 256 notes mentionnant Rossi renvoient. celle qui guida la modernisation du capitalisme industriel et bancaire français sous le Second Empire. à le trouver sur les étagères de la bibliothèque personnelle de Menger ! D’autres écrits de Rossi furent publiés et. Rien d’étonnant.Gilles Campagnolo 171 sa vie sous la dague d’un assassin masqué alors qu’il portait au pape Pie IX un projet nouveau en vue d’unifier l’Italie. comme dans le cas de Say. professeur au Collège de France aussi. Chevalier (18061879) fut une autre grande référence de la pensée et de l’action libérales françaises au 19ème siècle. un volume posthume de Mélanges d’économie politique parut. il retint de la doctrine saint-simonienne l’éloge des producteurs qui orienta sa réflexion vers une théorie du marché libre de plus en plus complète. il rejeta rapidement toute attitude socialisante qui aurait pu faire passer son saint-simonisme pour une défense systématique des prolétaires. est le troisième auteur français le plus cité par Menger. Peut-être moins oublié par les historiens que Rossi. Michel Chevalier.

Chevalier poursuivit également une activité politique nationale en faveur de l’industrie en conformité avec ce credo. L’accord de libre-échange signé en 1860 entre la France et la Grande-Bretagne portait ainsi sa marque. Chevalier avait encore publié des Lettres sur les brevets d’invention. à sa manière. aux droits des auteurs et des inventeurs : ce ne fut pas le moindre aspect de l’inventivité d’un auteur qui sut attirer l’attention du réformateur que fut Menger. et l’analyse donnée par Chevalier. échange35. point d’étonnement à trouver ce titre dans la bibliothèque que Menger s’était constituée. production. publiées l’année par excellence des révolutions dans toute l’Europe : 1848. plus souvent insisté sur le devenir des disciples du « Père enfantin » des années 1830 jusqu’à la Troisième République. Il souhaite aussi donner à ses positions libre-échangistes une autorité scientifique en renforçant les bases théoriques de la doctrine. Dans les bouleversements de cette période. C’est ce dernier point qui nous intéresse . Revue française d'économie. de leur côté. renforcer les forces de la concurrence et rejeter progressivement tout autoritarisme colbertiste. Là encore. tandis que son Cours d’économie politique. et non pas seulement libérale : industrie. entre-temps entré au Collège de France.tandis que les études historiques ont. Le Cours de Chevalier y voisine avec ses Lettres sur l’organisation du travail. n° 4/vol XXII . l’une des toutes meilleures dans l’Europe de son temps. Les producteurs saint-simoniens devinrent des entrepreneurs du capitalisme moderne. où il anticipait nombre de questions relatives à la propriété intellectuelle des inventions. Celui-ci lut le Cours d’économie politique de Chevalier. et il en tira des notes et des critiques pour ses Grundsätze.172 Gilles Campagnolo de l’Etat lui paraît devoir favoriser leur activité. publié entre 1842 et 1844. Chevalier. resta d’ailleurs fidèle à un certain nombre de notions et de termes-clefs qui peuvent servir à caractériser la doctrine saint-simonienne. convenait à cette nouvelle mission. au droit des marques et des dépôts de brevets. demeurait son chef-d’œuvre. qui voyait aussi l’idéalisme socialisant et la doctrine chrétiennesociale se rapprocher.

il est indispensable de partir de sa lecture et d’en déchiffrer les nombreuses notes. font suivre une citation de Rossi par un renvoi à Say ou à Ricardo. et ce qu’il a très certainement critiqué dans les travaux des deux économistes français. avait alors déjà été pris. et c’est en somme à une vulgarisation pour le public français qu’il s’était livré. A cet égard. Comme les annotations marginales portées à la correspondance entre Say et Ricardo. Les leçons que donna Rossi. la tâche n’a d’intérêt que si les résultats de la transcription prêtent à leur tour à commentaire et si les renvois de Menger à ces auteurs prennent sens au sein d’une réflexion permettant de mieux comprendre les sources et les fondements de la pensée de l’Autrichien. Il n’en reste pas moins vrai que Menger tira souvent parti de sa lecture du manuel et des Mélanges de Rossi afin de saisir les finesses du débat entre Say et Ricardo : il nous semble pouvoir l’inférer du fait que les notes de Menger. en amont des « suiveurs » ? Il est hélas impossible de préciser si la lecture du manuel de Rossi précéda ou suivit celle de la correspondance entre Say et Ricardo. Le tournant majeur qui s’était joué dans l’affrontement entre Say et Ricardo. n° 4/vol XXII . ou aux Revue française d'économie. souvent. décelable dans leur correspondance pour qui savait lire entre les lignes. inversement. son enseignement au Collège de France avait sans doute été très pédagogique. Est-ce le débat entre les deux maîtres qui avait attiré l’attention de Menger sur le disciple ? Est-ce. C’est seulement en apparence de manière paradoxale qu’il dut à ce caractère de banalisation l’immense succès de son manuel : il fournissait en fait à ses lecteurs (et donc à Menger) un compte-rendu brillant et clair. des points fondamentaux de la doctrine classique. exhaustif et plaisant à lire. étant acquis néanmoins que toutes deux sont certes postérieures à 1871. mais bien moins novateur que celui de Say. il les avait manifestement apprises directement des grands économistes classiques. Rossi qui fit voir à Menger qu’il fallait revenir au point où le devenir de la science économique classique s’était joué.Gilles Campagnolo 173 Les concepts de Rossi et de Chevalier que Menger discuta en révisant ses Grundsätze En vue d’établir ce que Menger a pu emprunter.

clairement présentés. et non plus dans le désordre de la découverte. Mais. du paradigme ricardien en particulier. car Menger soulignait là l’échec de Ricardo à comprendre Say. tout au plus des condamnations sur les points où Menger jugeait que se glissaient manifestement les erreurs les plus typiques des classiques. parce que l’ordre de la présentation académique s’est substitué à l’excitation de la progression heuristique. alors Rossi est une lecture alternative où ces sujets d’insatisfaction disparaissent. mais cette fois dans un exposé ordonné. c’est notamment le cas dans les débats sur l’utilité déjà indiqués plus haut. Mais. les limites de la cohérence de son discours traduisaient celles du dogme classique. tandis que celle de Rossi déroulait leur exposé. Say s’était arrêté avant de la présenter en son entier. Le manuel était sans doute sans grande ambition. l’incompatibilité entre les cadres de pensée de Say et de Ricardo. et les enjeux qui en découlaient. la théorie des biens de Rossi était bien ce à quoi Menger s’attendait. Menger prête d’autant plus attention aux vues de Rossi qu’elles semblent inscrire sa réflexion dans la continuité des idées de Say.174 Gilles Campagnolo deux. cela n’est que naturel… Menger trouvait sans doute de la sorte des points de référence au sein du texte de Rossi. pour Menger. Par exemple. ne rien offrir de Revue française d'économie. L’auteur du manuel à succès confirmait de ce fait. Que les difficultés des maîtres se traduisent par des incompréhensions chez les disciples ne les saisissent d’ailleurs pas toujours nettement. Il peut alors lire chez Rossi certains des développements entrevus chez Say. l’habileté de l’exposition de Rossi était grande . Menger retrouvait des points qu’il approuvait. avant d’aller enquêter plus à fond sur les concepts . La lecture de Say proposait en somme un champ d’expérimentation des concepts.ou sa bonne foi naïve. Un peu ironiquement. sans doute à son corps défendant. Car. sans que Rossi s’en rendît toujours bien compte peut-être. au moins autant que la réciproque36. une forme de Güterlehre avant la lettre sur laquelle appuyer sa propre analyse. n° 4/vol XXII . après tout. Si nous sommes dans le vrai en parlant de « frustration » chez Menger à propos de ce qu’il considère comme l’échec final de Say. mais il ne devait pas susciter de frustration. Son enthousiasme de lecteur aussi était donc tempéré.

menant la discipline dans une impasse. pour l’illustrer.un projet tout autant condamné à l’échec et. Menger approuvait fort. tâcher de démolir. un endroit où Menger cite élogieusement le Français. il le trouvait toujours utile. les parties contractantes. vous auriez la solution vraie du problème »38. le texte de Rossi ne jouait pas ce seul rôle du compte-rendu d’un disciple ânonnant. tout comme d’un schéma requérant une unité standard de valeur inchangée. quand il écrivait. Signalons. Certaines de ses formules faisaient mouche. à réfuter l’économie ricardienne sur ce point. ou qu’il avait tort. selon Menger. pleinement conscient des conséquences de sa présentation. celle-ci revenait. Menger trouvait la manière de traiter la question de la formation des prix meilleure chez Rossi que chez ses maîtres. Les notes abondantes de Menger montrent qu’en tout état de cause.que Rossi fût inconscient de certaines incohérences. pire. sur un point d’une importance extrême pour sa propre approche de l’échange. ce que l’Autrichien soulignait : « Si vous pouviez suivre à travers les mille vicissitudes du marché. il trouvait stimulante une lecture dont il ne serait en aucun cas juste de réduire l’impact sur sa propre réflexion. ou non. car éclairant37. C’est précisément cette attitude qui avait rebuté les économistes allemands. dans lequel il pourrait être alors à tort cantonné.Gilles Campagnolo 175 neuf présentait alors un avantage pour le lecteur averti . qui voulaient à toute force « dépasser » l’économie classique en élisant le paradigme historiciste . Rossi était bien plus qu’une pâle figure de disciple répétant ses maîtres . Qu’il jugeât donc alternativement que Rossi avait raison. ou qu’il s’en accommodât tout bonnement comme un grand nombre d’auteurs classiques en son temps. il s’élevait par moments à leur hauteur aux yeux de Menger. L’exposé supposait en effet de se passer d’entités de valeur substantielle. lui. Que Rossi fût. Cependant. en peser pour ainsi dire les besoins. Nous Revue française d'économie. En outre. selon Menger. par exemple. L’ouvrage de Rossi servit donc fort à Menger qui pouvait y lire l’argumentaire qu’il devait. Rossi se trouvait crédité de faire plus de cas de la compréhension des transactions d’échange envisagées dans leur processus que Ricardo ne l’avait fait. en analyser rigoureusement la position. n° 4/vol XXII .

n° 4/vol XXII . le processus même qui guide le déroulement de l’échange et quand elle sait dire.176 Gilles Campagnolo accordons donc volontiers ici que certaines intuitions des commentateurs de Menger étaient sans doute exactes. voire prédire dans une certaine mesure. Faudrait-il donc avoir une idée de telles mesures pour procéder à l’échange ? Mais la science trouve donc tout ce qu’il y a à trouver quand elle sait décrire. la formule approuvée exprime-telle plutôt la possibilité d’une analyse générale des échanges entre partenaires. le processus. quoique encore dépourvues des preuves pouvant les rendre valides et solides. Un exemple supplémentaire en sera fourni encore à propos de la compréhension de la formation des prix et de l’utilité subjective ressentie par l’agent partenaire au sein d’un échange. à le saisir en tant que tel . Il est essentiel pour Menger que le cadre d’un tel processus d’échange (soit l’espace d’un marché. et que les textes des archives apportent. ni le lieu de l’apparition évanescente de supposés standards de valeur intrinsèque inhérents aux biens ou à la monnaie. Or. Une citation telle que celle rapportée cidessus lui convient donc parfaitement. par le jeu d’un mécanisme exploratoire simple. comment retracer ces « mille vicissitudes » de l’échange ? L’approbation de Menger quant à la formule de Rossi énoncet-elle seulement ce qu’il faudrait faire ? Quel moyen trouver d’y parvenir ? En d’autres termes. le processus à valeur générale est bien ce que cherche l’économiste autrichien. tant à partir des vues de Menger sur ce que signifie un « standard » de valeur donné (idée qu’il rejette) que de l’idée d’une vue synoptique des marchés qu’il Revue française d'économie. sinon les résultats mêmes. au sens le plus générique du terme) ne soit ni un champ de « forces » plus ou moins mystérieuses s’exerçant sur les agents. Sans pour autant rabattre l’échange sur une quelconque singularité historique. ou bien l’impossibilité d’un tableau exhaustif de ces derniers à partir d’une théorie de la valeur ? Les réponses à ces questions ont occupé une bonne partie des élèves de Menger dans l’histoire de l’école autrichienne. Ce genre d’analyse économique exacte était alors neuf par rapport à la pratique des classiques. La méthode réaliste de Menger consiste en effet à analyser un processus. de la transaction.ce qui devait d’ailleurs demeurer la « marque de fabrique » de l’école autrichienne.

Si l’on consulte de nouveau la copie des Grundsätze de 1871 que Menger a annotée. mais des « types » qui se manifestent dans un processus d’échange rationnellement et mécaniquement connu). s’accorder làdessus avec Say. son utilité pour Menger après la parution de ses Grundsätze. Elles sont pour la plupart groupées autour des questions traitant du capital et de la monnaie. et qui fût général. nous l’avons dit plus haut. vers les annotations renvoyant à Chevalier. Confirmons donc avec confiance que l’importance de l’ouvrage de Rossi.Gilles Campagnolo 177 juge illusoire dans sa globalité (comme Hayek devait le penser après lui)39. Bien entendu. Menger ne souligne pas seulement le fait que la monnaie est un outil du commerce qui peut apparaître sous de multiples formes Revue française d'économie. cela est clair. manifeste chez Menger. L’approche est donc bien réaliste . vérifient l’intuition selon laquelle il est à mettre sur un pied d’égalité pour la période après 1871 avec le manuel de Rau de la période avant 1871. le refus de « l’abstraction pour l’abstraction ». Rossi n’en aurait sans doute pas tant demandé. ni forcément en opposition à l’expérience. Tournons-nous maintenant. n° 4/vol XXII . mais trouve plutôt place dans la théorie pure de la science (les partenaires de l’échange ne sont donc pas. tels individus dans telle situation spatio-temporelle singulière.mais ni nécessairement expérimentale. dont le point de vue excluait les standards de valeur ricardiens40. Menger souhaitait disposer d’un outil d’analyse qui combinât réalisme et causalité. ni les commentateurs de Menger mêmes : les notes montrent toutefois que Menger a assurément trouvé plus de profondeur dans sa lecture des remarques du professeur au Collège de France que ce dernier n’y en avait sans doute mis. rien de cela n’est conditionné par l’histoire. Menger avait placé ses espoirs dans une méthode réaliste générale et exacte pour retracer les processus d’échange et pour exprimer les comportements des « types réels » et les « relations typiques » entre les phénomènes économiques. implique que la science soit accordée aux faits. Quoi qu’il en soit. plus brièvement. Menger semble. nous y trouvons en vérité un « work-in-progress » tel que rarement on peut en faire état pour la pensée d’un économiste du passé.

Mais Chevalier lui-même. il précise que ces deux dimensions doivent faire l’objet d’un exposé scientifique pour ellesmêmes. il pointe que celle-ci tend à devenir de plus en plus « facilement écoulable » (absatzfähig). et qu’elles ne doivent surtout pas disparaître de l’analyse économique sous le prétexte que la monnaie ne serait qu’un « voile ». la « marketabilité » qui rend l’allemand Absatzfähigkeit. Au travers des diverses étapes par lesquelles passe la transformation de l’usage de la monnaie. chez les classiques. Menger a sans doute souligné la distinction parce qu’elle apparaissait déjà dans les écrits de Say. écrivait qu’il ne prendrait pas en considération les biens « gratuits ». Chevalier suivait d’ailleurs Say quand il distinguait deux genres de richesses : celles qui comportent un coût et celles qui n’en ont pas et qu’il tirait de là les conséquences pour les formes de la monnaie41.178 Gilles Campagnolo et commander de nombreux usages. n° 4/vol XXII . Il montrait par là en quoi il manquait l’opération conceptuelle visant à se défaire du cadre de la valeur-travail. il faut donc prendre en compte l’Absatzfähigkeit. auxquels il renvoie ici à leur tour. Dans les notes apparaît clairement l’idée que les systèmes de paiement évoluent selon Menger vers un usage plus aisé. Lui y restait attaché. selon la formule qui. de « soulever » une apparence des choses pour voir se dérouler une réalité « cachée ». quoique prônant la distinction. et parce qu’elle permet de séparer la question des coûts de production (et notamment du travail) de celle des mécanismes de l’échange (et notamment de la formation des prix). Or Menger refuse cette mystique et la métaphore qui la signale. Le « type » de la monnaie est donc précisément la forme vers quoi convergent les différents moyens de paiement dont l’idéal est la « capacité à s’écouler aisément ». Il jugeait alors que le cadre auquel Chevalier s’attachait restait digne d’intérêt par son erreur même. et les notes de Menger montrent que l’Autrichien s’en rendait compte. car elle rend l’idée qu’il s’agit toujours. à savoir qu’en quelque sorte double et surRevue française d'économie. résuma longtemps la pensée classique finalement. Pour tout ce qui « comporte un coût ». et que c’est sans doute là sa qualité propre. même si elle est plus métaphorique que méthodologique. il peut sembler qu’elle ne l’illustrait d’ailleurs pas si mal.

p. De toute évidence. [1871]. n° 4/vol XXII . mais elle ne coïncide pas avec une classification de la richesse en ce qui est du capital et ce qui n’est pas du capital » (Menger. chap. Notre objectif n’étant pas de discuter ce point ici quant à l’œuvre de Chevalier même. Menger répond très clairement en donnant sa propre définition du capital dans une longue note (elle. il est clair que Menger soulignait tant et si bien les lacunes de l’analyse de Chevalier. Chevalier. III. En réalité. mais doivent servir à la production de tels biens. les notes de Menger soulèvent encore d’autres questions. section 3. dans le vocabulaire mengérien. d’être d’un « ordre » plus élevé dans l’ordonnancement des biens que propose l’Autrichien en partant du bien de consommation final. dans les articles comme son Zur Theorie des Capitales de 1888)43. comme l’expose la théorie des biens Güterlehre . voilà qui est un enjeu important en ce qui concerne les fondements de la théorie du capital dans les écrits de Menger (dans l’ouvrage de 1871 et. publiée) : « La classification des biens en moyens de production et en biens de consommation (biens d’un ordre supérieur et biens du premier ordre) est justifiée d’un point de vue scientifique. Chevalier montrait surtout que le capital était plus Revue française d'économie. quant à lui. mais de souligner ce que les notes de Menger peuvent nous apprendre. il montrait comment la réflexion de type classique était foncièrement contradictoire. 130). restait court car il était dépourvu d’une définition viable selon Menger. qu’il convient de demander jusqu’à quel point sa propre définition n’aurait pas pu lui être dictée par le souci de combler les manques qu’il pointait. note de bas de page. moyennant un nombre d’étapes inévitables de fabrication. En ce qui concerne la théorie du capital.dans les Grundsätze).Gilles Campagnolo 179 déterminé. notamment la suivante : est-ce que la capacité de certains biens à contribuer à la production d’autres biens (c’est-à-dire. plus tard. de rang dit « premier ») fait d’eux ipso facto du capital qu’il faudrait comptabiliser comme tel dès lors qu’ils entrent dans le processus de production – ou même alors qu’ils demeurent en dehors de lui42 ? Savoir si on peut appeler capital les biens que Menger dit d’ « ordre supérieur » (en ce qu’ils ne constituent pas des biens de consommation directe.

(voir p. mais banal. mais pas de définition en tant que telle45. Rothbard : « L’excellente discussion que Say fait de la monnaie […] a été négligée de manière très dommageable par les historiens de la pensée. les mouvements du capital seraient lents. Menger a ainsi trouvé chez lui des points communs avec Say et il renvoie parfois au Traité (comme les passages cités en notes l’auront fait voir). ce qui est précisément une des erreurs majeures que Menger se faisait fort de relever et de dénoncer. que l’usage de la monnaie était répandu . quoique intuitivement.ce qui est vrai. mieux ou moins bien. nous avons effectué la seconde partie de la tâche. Chevalier penserait aussi qu’il va de soi que la monnaie comporte une quantité de valeur intrinsèque qui lui est inhérente et à l’aune de laquelle il est possible de mesurer la valeur des autres marchandises. et comme le notait encore pertinemment. il nous faudrait renvoyer ici au développement de la théorie propre à Say et à la manière dont Menger l’a reçue. et surtout qui n’explique pas pourquoi telle monnaie se répand plus ou moins vite. en nous demandant si Menger suit en effet Say à ce propos. Il est encore possible de rencontrer d’autres éléments de théorie du capital et de théorie monétaire dans les commentaires que Menger porte sur Chevalier. car aucun des passages du Traité d’économie politique où la monnaie est directement traitée ne montre de notes marginales suffisamment développées pour Revue française d'économie. 360) montre seulement comment on peut préciser le capital au travers de la monnaie. plus ou moins loin. En vérité. Si notre objectif était de poursuivre sur ce chapitre de la monnaie. Le résultat de l’enquête archivistique n’autorise malheureusement pas à se prononcer de manière décisive. Menger écrivait : « Chevalier (Cours III p.180 Gilles Campagnolo facile à manipuler. et circulait d’autant mieux. Il commence à établir une théorie qui devait être plus tard développée par Carl Menger […] »47. n° 4/vol XXII . 363 : sans la monnaie. que telle autre. Chevalier donnait bien ensuite quelques exemples. en particulier dans son article de 1892 pour la Revue d’économie politique46. seraient laborieux. et ne s'opéreraient que dans un cercle restreint) [citation de Chevalier en français dans le texte de Menger] »44. À lire les notes de Menger.

Say et Chevalier. mais les notes y sont tout à fait rares. Pourtant. peu d’aspects originaux sont à noter. et qui est aussi Revue française d'économie. il est difficile d’en dire plus. certaines pistes paraissent sensées. L’approche de Menger. quoique Menger continue de discuter la présentation par Chevalier de divers systèmes de paiement et de formes monétaires variées (depuis la monnaie préexistant à l’usage du métal : coquilles. si Menger jugea pauvre l’analyse de Chevalier. si limitée fût-elle. qui se refuse à induire les résultats théoriques des observations historiques. et elles peuvent être suivies pour aborder.. que Menger cite à plusieurs reprises. il rejetait d’autant plus l’abstraction classique et. etc. La référence de Menger à Bastiat en politique économique L’approche mengérienne de la théorie monétaire que nous venons seulement d’esquisser a donc trouvé une source d’inspiration. elle. l’approche française lui paraissait encore la plus digne d’intérêt. Aussi. son attention même pour le phénomène monétaire en tant que tel montrait une certaine divergence avec le credo classique . au terme du parcours proposé dans cet article. Menger possédait également quelques ouvrages sur le développement du système bancaire contemporain en France. L’intérêt manifesté par Menger ne fait pas de doute. Néanmoins.dans le Das Geld de Knies par exemple.Gilles Campagnolo 181 déterminer une position avec certitude. en termes d’occurrences dans les notes manuscrites. Nous nous tournerons alors vers l’auteur français qui. simplement pas disponibles. sur ce point. n° 4/vol XXII . mais les avis que l’on voyait se former clairement à propos de la question de l’utilité ne sont. Des comptes-rendus similaires se trouvaient également en effet dans les travaux historicistes allemands . mais qui use de tels éléments à titre d’illustration est bien sûr avant tout théorique. Celle de Chevalier demeurait. apparaît après Rossi. surtout descriptive. à tout prendre. chez Chevalier comme chez Say. quelques collections de publications officielles aussi. ou faute qu’elles soient explicites ou suffisamment développées. la question de la politique économique. Faute de notes. jusqu’aux formes de papier-monnaie les plus avancées de son temps : reconnaissances et titres de Bourse).

pas celle. Or. sans préjudice de l’intérêt des autres facettes du penseur. Menger n’a jamais cessé de s’opposer à toute réduction de la science à un rôle ancillaire vis-à-vis de quelque cause politique que ce soit. Menger ne croit pas non plus que le socialisme soit devenu en quoi que soit « scientifique » parce que Karl Marx a prétendu le fonder comme tel dans le cadre de pensée ricardien . Mais il n’épousa pas pour autant les positions des économistes libre-échangistes (Freihändler) et il définit clairement ce à quoi il s’oppose. n° 4/vol XXII . C’est de ce point de vue qu’il a combattu chez les économistes allemands. et nous nous limitons donc à cet aspect. dans Revue française d'économie. Frédéric Bastiat. comme tout au long de son combat pour faire adopter une méthode exacte appropriée à la science économique. C’est pourtant ce dernier seul qui nous intéresse ici. non seulement leur historicisme mais. simplement. avant qu’ils ne reprissent eux-mêmes le terme pour s’en glorifier. C’est de nouveau la seule lecture de Menger dont nous avons à rendre compte. notamment.au contraire : une erreur de plus. dans leur grande majorité. le ténor français du laissez-faire éclipse peut-être le chef de file respecté des « économistes libéraux » qu’il fut aussi. est en général sans aménité dans un domaine où il ne s’était plongé qu’à contre-cœur et en se sentant une obligation de tirer la science de l’impasse où elle s’était engagée : il l’écrit explicitement dans ses Recherches sur la méthode en sciences sociales et en économie politique en particulier (Untersuchungen über die Methode der Sozialwissenschaften und der politischen Ökonomie.182 Gilles Campagnolo l’une des figures les plus combatives et les plus représentatives du courant libéral français au 19ème siècle. forgé dans les luttes incessantes de la « querelle des méthodes » (Methodenstreit) contre Gustav Schmoller. Tant dans les domaines de la morale que de la politique. qui les avait fait baptiser « socialistes de la chaire » (Kathedersozialisten) par leurs adversaires. quant à la méthodologie à suivre en économie politique. Menger se prononce à propos de Bastiat. Le jugement de Menger. d’autres membres de l’école autrichienne. et en particulier quant à ses applications à la politique économique. Dans cet ouvrage. leur socialisme. insbesondere) de 188348.

ce qui les conduit à falsifier les faits. Il n’y a point à douter que Menger connaissait de première main les textes de Bastiat car ce dernier est mentionné à plusieurs reprises dans les notes (21 occurrences). Le rejet est sans fard. En fait. Force est de constater qu’aucune note n’est franchement positive et que plusieurs sont clairement négatives. mais trop d’avocats ! Menger vise donc aussi ces libéraux allemands à travers celui qui incarne la position d’avocat du libéralisme économique à ses yeux. où le jugement peut se faire d’autant plus sincère. à savoir Bastiat. ne veulent pas tant exposer les choses pour les expliquer à leur manière respective comme elles sont. ils suivent bien plutôt des buts pratiques et le premier veut légitimer la situation telle qu’elle est (ce qui n’est pas une question pour la science) alors que les seconds mettent en évidence des injustices frappantes. il entend fondre ensemble les notions fondamentalement différentes de « ce qui est » et de « ce qui doit être ». et cette citation donne la réponse définitive à la question de son appréciation de Bastiat : elle est négative. voire hostiles. car il s’agit là d’une note personnelle non destinée à être publiée. et les socialistes de l’autre. Et Bastiat n’est qu’un avocat [ein Advocat]»49. L’Allemagne n’avait pas de Chevalier.Gilles Campagnolo 183 le passage suivant. C’est là une méthode erronée (tant celle des « socialistes de la chaire » que celle des « libre-échangistes » en Allemagne !). à ruiner dans les territoires de langue allemande toute opinion positive à l’égard du libreéchange international. où il est précisément question de Bastiat : « Bastiat d’un côté. la note montre que Menger prend tout autant pour cible la propagande libre-échangiste allemande que l’école historique du même pays. L’école libre-échangiste en Allemagne avait en effet tant prêté le flanc à la critique historiciste qu’elle contribuait. pour ne rien dire de leurs prétendues lois ! Quant à Bastiat. de pair avec le ressentiment causé par l’invasion des produits industriels britanniques pendant toute la première moitié du 19ème siècle. n° 4/vol XXII . comme l’illustre la citation ci-dessus. mais au contraire. Le dernier terme n’a rien de laudateur sous la plume de Menger. assez représentative de l’opinion générale développée par Menger dans la longue note au dos de la page de l’avant-proRevue française d'économie. après la levée du blocus napoléonien.

De la même façon.184 Gilles Campagnolo pos de la copie annotée de ses Grundsätze (la citation ci-dessus en est extraite). la position de Menger à l’égard des politiques économiques libérales de son temps n’est sans doute pas simplement conforme à l’image parfois donnée par les disciples postérieurs du libéralisme. il n’y a pas lieu de considérer Bastiat comme un scientifique (Wissenschaftler). le prince Rudolf.déplorable aux yeux de Menger. Un public international de spécialistes. Streissler conclut de leur contenu à une teneur libérale en ce qui concerne la politique économique chez Menger. Menger prenait prétexte des conditions locales pour donner à son auguste élève des leçons bien senties. Disponibles mais difficiles d’accès en langue originale. Le manuel de Rau illustrait à merveille cette base de l’enseignement qui fournissait aux étudiants les cadres de pensée smithien et ricardien. mais Menger n’en dit rien. Dans les différents sites visités. On Revue française d'économie. Mais le contexte doit en être apprécié : les leçons pour les débutants en économie politique en Autriche. L’exemple ne nous éloigne pas complètement du cas des auteurs français. Cela n’interdit certes pas de considérer par ailleurs ses idées comme ayant une grande valeur morale. C’est dans un deuxième temps seulement. C’est alors qu’il aurait peut-être orienté lui-même l’éducation du prince vers des théories qui lui étaient plus propres. politique voire philosophique. commençaient toutes par le credo classique. puisque les leçons ont été données lors d’un tour d’Europe occidentale qui mena notamment en France le prince et son précepteur. Le texte va indubitablement dans ce sens en plusieurs passages. lors d’une spécialisation éventuelle. qui les ignorait parfois tant qu’elles étaient dans leur langue d’origine. comme en Allemagne (pourtant terre d’élection des historicistes). s’en est alors entiché. ce qui est à ses yeux le reproche central à faire à tout auteur dans la discipline économique. elles ont été publiées par Erich Streissler dans une traduction anglaise en 1994 (Lectures to Crown Prince Rudolf ). Un exemple l’illustrera : les positions de Menger qu’on peut lire dans les leçons qu’il a données comme précepteur au prince héritier d’Autriche-Hongrie. que la doctrine historiciste faisait son apparition . Selon Menger. n° 4/vol XXII . notamment dans l’école autrichienne.

conseilla son gouvernement (dans la réforme du bimétallisme . Elle n’était après tout guère éloignée de la revendication de liberté de pensée vis-à-vis de tout pouvoir institutionnel qui caractérisait alors une bonne partie de la vie intellectuelle française depuis les Lumières. ultérieure. encore une fois. Concluons donc que Menger dénonçait plutôt les perspectives partisanes que d’aucuns étaient trop prompts à épouser . L’idée que la science appartient d’abord à ceux qui la pratiquent était. centrale à ses yeux. Menger. en particulier chez les penseurs libéraux.ou Valutareform . et sans appel. toute atteinte à la neutralité de la science et toute tentative de la définir de manière partisane. non de dicter des inflexions qui relèvent éventuellement de décisions collectives (si elles sont possibles…). au contraire. sans considérer jamais pour autant que son activité de théoricien pût dépendre du service d’une cause.Gilles Campagnolo 185 ne saurait donc trop inciter à la prudence en ce domaine. Revue française d'économie. sinon le monde politique. Menger réagit : si Ricardo et ses disciples se trompaient (et c’était le cas à ses yeux). Contre ceux qui voyaient dans les classiques des économistes «bourgeois». mais en raison des fondements conceptuels mêmes de leur édifice. quelles que fussent les positions sur l’échiquier politique.et c’est pourquoi les archives sont. quant à lui. Dans l’époque de transformations rapides que vivait la société. éminemment différente de celle du politique. sa réflexion devait servir de modèle à celle. Menger rappelait le scientifique à sa vocation. ce n’était pas à titre politique d’abord. essentielles : elles donnent une valeur scientifique aux jugements en limitant la portée de tels souhaits50. même nationale. de Max Weber. de l’Empire austro-hongrois. et on devrait éviter de sauter aux conclusions qu’on « souhaite » lire chez les auteurs qu’on apprécie : ils n’ont peut-être pas dit ce qu’on voudrait leur entendre dire . et de l’Europe en son entier. Menger condamna.et cela. comme à propos du concept méthodologique de « type ». Là encore. Ce n’est pas à la science « pure » et théoriquement exacte de l’économie de dire comment les sociétés doivent évoluer : elle a pour tâche de décrire les relations d’échange entre les individus. n° 4/vol XXII .du début des années 1890). elle.

des certitudes quant à ses positions. apparaît alors d’autant mieux fondée que sa portée est raisonnablement limitée par la connaissance tirée des archives.186 Gilles Campagnolo Conclusion La question que nous posions en introduction reparaît donc au terme de notre parcours d’exploration des archives qui permettent d’établir quelle lecture Menger fit des économistes libéraux français du 19ème siècle : quelle appréciation générale valide donner. voilà ce qu’il a été précisément possible d’établir quant à l’avis de Menger sur l’économiste français. pire avec ce qu’on s’imagine qui « devrait être ». et le manuel du successeur de Say au Collège de France fut à coup sûr un outil précieux pour effectuer une contre-épreuve des thèses de ses Grundsätze avant la seconde Revue française d'économie. Comme le rappelait Menger. sinon par défaut d’attention aux faits (les archives) et de précaution dans l’énoncé d’idées mal fondées ? Le fait est que l’intuition originelle était sans doute bonne . Que Say fût sur la bonne voie pour rompre avec le cadre ricardien. Mais comment se tromper. quoique accessoirement et avec un intérêt bien moindre. c’est là une erreur de jugement. sur les faits ? Il semble que d’aucuns ont été un peu trop pressés de conclure selon leurs souhaits. en s’appuyant. L’idée originelle selon laquelle Menger aurait été attentif au courant de pensée libéral français. sans toutefois aller jusqu’au bout. aussi les avons-nous négligés dans les pages qui précèdent). Menger a lu Say. Chevalier et Bastiat (d’autres également. confondre ce qui est avec « ce qui doit être ». Elle n’est pas permise en sciences. n° 4/vol XXII . Il est également certain que Menger cite assurément Rossi élogieusement quand il parle des « mille vicissitudes » du processus d’échange. parfois dans un détail tel qu’il permet d’obtenir. et non selon ce qui est. ce que Kirzner et Rothbard avaient soupçonné. C’est le cas sur la controverse entre Say et Ricardo que montre la correspondance longuement discutée dans la première section de notre étude. en histoire de la pensée comme dans la théorie économique. Rossi. c’est par excès d’enthousiasme que les commentateurs ont péché. Il a commenté certaines œuvres. par un travail d’exploration méticuleux.

C’est une leçon de plus à entendre de Menger. Le lecteur aura compris que Menger utilisait (presque) indifféremment les langues allemande. et le recours au français est là encore source d’inspiration pour forger des concepts pertinents. d’où proviennent les erreurs. ou bien il n’a toutefois pas été utilisé du tout en un sens technique. en se rapportant encore une fois à Say et à Rossi : « Le fait que manque un unique terme singulier correspondant au concept de “bien” en anglais. Que ceux qui ne croient qu’à une lingua franca comme outil de communication dans les sciences prennent. Ainsi. car les traductions multiples qu’il entraîne nourrissent une sensibilité profonde de Menger au champ sémantique des concepts qu’il emploie. à tempérer l’impatience à conclure. il est en vérité possible d’apprendre beaucoup des archives. Le concept de bien [en français dans le texte] a été évacué. Outre qu’elles permettent ici de dire quelque chose de certain et de positif sur la relation de Menger aux libéraux français. comme il l’était chez Say et Rossi [ ?]. Revue française d'économie. par le long apprentissage qu’elles requièrent pour leur bon usage. elles enseignent. n° 4/vol XXII . Chevalier et Bastiat complètent un tableau qui demande de l’attention au détail et de l’impartialité sur les réflexions du fondateur de l’école autrichienne. Cet usage polyglotte n’est pas anecdotique.Gilles Campagnolo 187 édition que Menger voulait en donner. Qu’en est-il en italien ? »51. d’autres sont en grec ancien ou dans quelques-unes des langues de l’empire multinational et multilingue qu’était l’Autriche-Hongrie). et la domination exercée par le mot commodity a eu la conséquence fâcheuse d’un grand manque de clarté chez les économistes anglais […]. eux aussi. Menger signale la portée d’une réflexion de ce genre dans la pratique scientifique même. et accepter les limites des connaissances qu’on peut se procurer. Il en tire un pan entier de sa discussion de la théorie des biens. française et anglaise dans ses annotations (en réalité. et ce fait a représenté un grand recul dans l’économie politique française la plus récente. Surtout. Donnons un dernier exemple de l’attention à déployer dans ce genre de travail. leçon de ce qu’une pensée véritable est attentive à son mode d’élocution et à son véhicule de transmission. Il y faut donner des preuves.

France Tél.188 Gilles Campagnolo il ne faut pas hésiter à rouvrir les archives et à y passer le temps nécessaire : le plus grand péché ici est de se hâter. 13621 Aix-en-Provence Cedex 1. Il est vrai que les collections ont attendu longtemps d’être explorées ! Elles ne doivent l’être que mieux aujourd’hui. Adresse : 29 avenue Robert Schuman. au sein du Centre national de la recherche scientifique. Gilles Campagnolo est chargé de recherches (CR1) titulaire au CNRS (CEPERC. UMR 6059.mais pas pour toujours : nous considérerons avoir produit un travail utile si nous avons pu l’en faire sortir un tant soit peu dans les pages de cet article. Matthias Hayek pour avoir lu cet article et nous avoir donné le plaisir d’en discuter le contenu.fr Revue française d'économie. Le fait que Menger ne put mener à bien lui-même la seconde édition de ses Grundsätze laissa hélas tout son travail d’annotation dans l’ombre pendant pratiquement un siècle . Nos remerciements vont en outre pour son soutien au comité de pilotage du programme Histoire des savoirs qui nous a confié la coordination du projet « Menger et l’école autrichienne ». : 04 42 95 30 31 .Fax : 04 42 95 33 44 Email : Gilles. n° 4/vol XXII .Campagnolo@univ-provence. Que soit également ici remercié M. Nous remercions les deux référés anonymes méticuleux qui ont permis d’améliorer l’article soumis originellement en anglais et accepté par la Review of Austrian Economics (à paraître prochainement).

Say : la tradition française revêt l’habit de Smith » et « Après Mill : Bastiat et la tradition française du laissezfaire ») : Rothbard. professeur d’économie à l’université Duke et ami de la famille. 2. Plus récemment. Sanders. philosophiques et politiques sont également à prendre en considération. « One of the great puzzles in the history of economic thought […] is why Adam Smith was able to sweep the field [. petite-fille de l’économiste. « …as evidence of an intellectual kinship on value between Say and Menger ». Pour traiter de la seconde dimension. as well as his decidedly French non-Smithian. p. nous renvoyons à notre texte (disponible seulement en anglais [2008b] : Was the Austrian School a “Psychological” School in the Realm of Economics in Carl Menger’s view ?. Tous les volumes de la collection privée que Menger s’était constituée se trouvent aujourd’hui à l’université Hitotsubashi. 146 et 439-476. in Campagnolo. 8. 7. [1995]. Kenneth Sanders [1994]. 3. il a souligné le rôle des découvertes faites par les entrepreneurs au sein des processus de marchés concurrentiels : voir Kirzner. n° 4/vol XXII . Nous traduisons. » Rothbard. Nous traduisons. 9. Voir Kirzner. p. 2008a). Gilles (ed. Menger écrivait : “Er [Ricardo] hat Say total missverstanden ” (notre traduction). [1978]. 4. Elles ont été récupérées au décès de Karl Menger (1985) par Roy Weintraub. également précédemment indiquée. [1994].Gilles Campagnolo 189 Notes 1. celle-ci l’avait influencé principalement dans deux directions qui ne sont pas du ressort du présent article : la discussion du rapport de la psychologie aux sciences sociales. Aucune erreur n’est permise à ce sujet car une autre référence est dis- Revue française d'économie. dans le Centre déjà cité.. sur la demande de la fille de Karl Menger. Pour la première dimension. pp. Pour autant. Jean-Baptiste Say. 3. « A Note on Say and Menger Regarding Value ». 10.B. Sa théorie de l’entrepreneur datait alors déjà de 1973. 6. « We shall see the precise nature of Say’s thought and his contributions. nous préparons un article sur la base des archives. resp.] The mystery is particularly acute for France […] The mystery deepens [with] the great leader of French economics after Smith. [1995]. et la recherche nous a convaincu que si Menger avait une solide connaissance de la philosophie française du 19ème siècle. History of Political Economy in an Austrian perspective : c’est essentiellement dans le premier et dans le dernier chapitre du second volume consacré à l’économie classique (Classical economics) que Rothbard insiste sur ce point : « J. and on individualism ». pp.. and pre-Austrian logical clarity and emphasis on the praxeological axiomatic-deductive method. 165-186. Mais nous avons vérifié qu’il n’y a rien à Duke en ce qui concerne Say. 5. ibid. l’enjeu dépasse le domaine de l’économie. on utility as the sole source of economic value. et l’orientation positive (au sens d’Auguste Comte) de la science. Le reste des ressources est à la bibliothèque Perkins de l’université Duke. ce sujet de futures publications n’est pas ici d’actualité. on the productivity of factors of production. et des implications morales.. 141. [1997]. Quand il s’agit de « libéralisme ». on the entrepreneur.

this excellent Say-LongfieldButt tradition of productivity theory had no influence and no successors ». [1951-1973]. p. à propos de Say : « Il [Say] n’a pas compris un traître mot à vos théories » (Ricardo. le matériau que nous utilisons ici est bien inédit. n’est pas si riche que son voisin qui a d’immenses valeurs. [1853]. Les italiques que nous rendons correspondent aux passages soulignés par Menger. the value of consumer goods. Nous préparons l’édition de cette archive encore inédite dans le cadre du programme CNRS « Menger et l’école autrichienne » que nous coordonnons. 16. VII.190 Gilles Campagnolo que Say ne s’était pas assez battu – le tempérament du lutteur viennois (mis à l’épreuve contre l’école historique allemande) contrastait certes avec celui du courtisan que fut aussi Say. p. à laquelle il travaillait. in a prefiguring of the Austrian MengerBöhm-Bawerk insight. 12. p. l’année où Menger publia ses Grundsätze à Vienne . 279). Lettre de Ricardo à Say datée du 18 août 1815 (Say. 135 (nous traduisons le passage) : « in short. mais point que ce serait un demi-siècle plus tard en Autriche… Menger put sentir la tension entre le Français et l’Anglais car il consulta méticuleusement les lettres . James Mill écrivait ainsi à Ricardo. pp. is imputed back on the market to the various factors of production. determined by the subjective utility of the goods to consumers. vol. par ailleurs. le 24 décembre 1818. » (Say. dans le cas des ouvrages de Say. notre traduction). je soutenais néanmoins à huis-clos contre lui quelques combats dans l’intérêt de la vérité. n° 4/vol XXII . Menger portait l’année de l’acquisition des ouvrages de sa bibliothèque sur la page de garde (en général) et. Par conséquent. que si j’ai évité de le combattre sous les yeux du public. au moyen ponible. [1995]. 15. qui confirme le jugement sans appel : le même commentaire apparaît dans les notes de Menger sur l’exemplaire de ses propres Grundsätze der Volkswirtschaftslehre. La note en marge de la correspondance Say-Ricardo se trouve p. Les lettres de Ricardo sont encore citées par Menger en plusieurs endroits dans les notes manuscrites qu’il ajouta sur cette copie de la première édition de 1871 envoyée par son éditeur Wilhelm Braumüller. Say s’exprimait dans un texte portant sur l’économiste Mac Culloch : « M. en 1923) le matériau qui était parti pour le Japon en 1921. Concernant les dates : d’une part. Mac Culloch me reprochera peutêtre de n’avoir pas fait connaître plus tôt ma façon de penser à l’égard des doctrines de Ricardo […] mais on verra peut-être quelque jour. comme Menger ne donna jamais la seconde édition de ses Grundsätze. et que son fils n’utilisa pas (pour sa réédition. 98) et la même note dans les Grundsätze envoyés par son éditeur à Menger se situe sur la page blanche réservée aux corrections d’auteur en face de la page 73. 11. 93). ce dont nous disposons montre Menger réfléchissant sur Say après 1871 . 14. 718-719. Rothbard. [1825]. which will be set equal to the marginal value productivity of each factor […] Unfortunately. et qui n’est en état d’acheter rien de plus. republié en 1848. Ricardo écrit à Say : « L’homme qui ne désire consommer que du pain et de l’eau. d’autre part. Say s’attendait sans doute à ce que quelqu’un constatât dans sa correspondance publiée son antagonisme avec Ricardo. 98 de la copie des Mélanges que Menger possédait (Say. 13. elles sont postérieures à 1871. [1853]. par notre correspondance. les notes manuscrites sur sa propre copie envoyée par son éditeur sont nécessairement postérieures à cette date. il devait cependant juger Revue française d'économie. 375. p. p.

[1853]. 5. traité (avertissement de la troisième édition. 12-13. II. Notre traduction (en italique : ce qui est déjà en français dans l’original et ce que Menger souligne) : « Déjà dans le volume II de son Traité. s’il souhaite les avoir. que nous reproduisons cidessous dans son mélange typique de français et d’allemand. Say. C’est dans la traduction française des Principes de l’économie politique et de l’impôt de Ricardo. que Say ajouta quelques remarques sous forme de « notes explicatives et critiques ». 24. Lettre de Say à Ricardo du 2 décembre 1815 (Say. p. 20. Une analyse de la critique formulée par Bailey contre Ricardo peut se lire dans Mongin. Say. pp. Cela apparaît clairement dans le passage suivant. Unter sacrifice versteht Say (vide Mélanges 173) aber nicht nur Arbeit. 17. pp. 1848-1852. pp. [1979]. Un homme est riche par la quantité de biens qu’il possède. [1853]. Les passages soulignés l’étaient par Say . 18. Avertissement 3. l14. et qui 191 n’ont de ce fait aucune valeur d’échange. à comparer à Knies Pol[itische] Ök[onomie]. Citation déjà reproduite (voir note n° 18 supra). Welcher Widerspruch ! Zwischen sacrifice und dem was Say darunter versteht ». 238 ». p. 23. Lettre de Say à Ricardo du 19 juillet 1821 (Say. 19. Ök. à Paris. publiée en 1819. » : ce passage se trouve en marge de la page 71 de la copie des Grundsätze de 1871. 494-508. Le traité de Say a servi Revue française d'économie. pour une fois. éd. 21. non par la modération de ses désirs ». 1853. Œuvres éditées par Guillaumin. 173. il parle de fondements inébranlables. Menger annota et souligna furieusement ce passage. par Constancio. dans un mélange d’allemand et de français que nous reproduisons ici : « Schon im Traité II Band page 5 spricht Say von richesses sociales. et au contraire richesses sociales celles pour lesquelles a été surmonté [sic] une difficulté quelconque. Nous traduisons (en italiques : ce qui est en français dans l’original) : « Say (Traité. Il appelle là richesses naturelles celles que la nature nous offre gratuitement. Menger a lourdement souligné l’ensemble du texte que nous citons.) parle de vérités qui puissent être utiles en tout temps et dans tous les pays (voir la page V de la 4e édition) page XVIII & 69. Menger reprend texto cette citation des Mélanges sur la page blanche faisant face à la page 73 dans la copie de ses Grundsätze. où Menger critique directement Say. Et pourtant Say ne comprend (voir ses Mélanges. telle qu’elle apparaît à la page VIII de la copie de ses Grundsätze de 1871 : « Say. vol. 22. pp. Say parle des richesses sociales. 98). où l’on peut lire ce jugement dénué.) spricht von vérités qui puissent être utiles en tout temps et dans tous les pays (vide die 4 éd. I. [c’est-à-dire la correspondance dont nous retraçons le commentaire] que le seul travail. S. p. [1853]. c’est très méthodique en général. de précaution oratoire (Say. 69-70). Hier überhaupt viel Methodisches. vergleiche Knies Pol. 238 ». p. S. 117) – les passages soulignés le sont par Say .Gilles Campagnolo desquelles il peut avoir toutes les douceurs de la vie. p. vol. Ici. Nous paraphrasons la note suivante de Menger. Quelle contradiction ! Entre le sacrifice et ce que Say comprend par là. Menger fait sienne cette citation qu’il reprenait fréquemment – nous y reviendrons plus loin. n° 4/vol XXII . Hier nennt er die “richesses naturelles” jene welche uns die Natur gratuitement gewährt und die deshalb keinen Tauschwert haben. chez Aillaud. l14. dagegen richesses sociales jene bei welchen a été surmonté une difficulté quelconque. page V) page XVIII & 69 spricht er von fondements inébranlables.

le mathématicien Karl Menger. cette extrapolation serait périlleuse. 19 sq. Voir Kauder. ». Menger a annoté abondamment ces volumes.» : Alcouffe et Diebolt (dir. Menger a ajouté. Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik. et que le fils de Menger la reprenait déjà lui-même à son compte. Traité II 10 4 . 30. 27. 29. [1990]. 26. Il a forgé les propriétés des « types » pour en faire des outils économiques par une combinaison si habile que l’instrument d’analyse devait plus tard être à la source du fameux idéal-type de Max Weber (tel qu’il apparaît. quoique sous des formes diverses. [1908]. Nous avons consulté le volume typographié (Kauder.). [1999] . même si les notes sont trop clairsemées pour une étude systématique. textes à l’appui. les ouvrages qui allaient ruiner le bel édifice classique. comme nous le disions en début d’article. dans son introduction à sa réédition des Grundsätze en 1923 – voir à ce propos ses déclarations dans l’Einleitung des Herausgebers. La note figure sur la page blanche en face de la page 45 de la copie des Grundsätze de 1871. Emil Kauder y ajoute foi au vu des notes. p. troisième page du document ronéotypé (voir note n° 31 infra). il nomme… ». Néanmoins.192 Gilles Campagnolo ou : sur la nature de l’influence exercée par Carl Menger sur la pensée historique allemande entre Schmoller et Weber.. Le passage en français suit donc un renvoi explicite à Say : « d’après Say. chap. puis barré le passage suivant : « Nach Say Traité II 10 4. Mäki. mais rappelons. les travaux de Lawson. 25. p.. 27 sq. et l’on y peut lire une désapprobation fréquente des vues de Mill. p. par exemple. Oakley. Economica. I sq . de la première en 1848 à la dernière en 1871 – l’ironie du sort voulant que ce fût l’année même de la parution tant des Grundsätze de Menger que de la Theory of Political Economy de Stanley Jevons. Ce n’est pas ici notre objet. et nous pourrions montrer sans difficulté. er nennt quantité offerte oder quantité en circulation cette quantité d'un produit qui peut être trouvée ou fabriquée et par suite fournie à ceux qui en ont besoin. Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik. « Constitution d’une approche réflexive comparative du capitalisme Revue française d'économie. qu’elle est aussi peu fiable que celles que nous critiquons chez les commentateurs trop « intuitifs ». de le rapprocher des « positivistes logiques » viennois des années 1930. [1904]. puisque cette date figure sur la page de garde de l’ouvrage de Rau. 31. dans les articles : « Die “Objektivität” sozialwissenschaftlicher und sozialpolitischer Erkenntnis ». Le lecteur trouvera notre analyse de la lecture de Menger par Weber dans le manuel d’Histoire de la pensée économique allemande destiné au public français. [1997]. [1960]. entre autres.. Menger possédait plusieurs des sept éditions successives des Principles of Political Economy with Some of Their Applications to Social Philosophy de Mill. L’envie est proche de parler d’une critique des hypothèses « métaphysiques » par Menger. [2008]. éditées à Londres. Paris. n° 4/vol XXII . Ajoutons ici que Menger a été le premier à proposer les analyses selon les « types » (Typen et Real-Typen) auxquelles nous faisons ici allusion sans pouvoir les développer. [1960]. Peut-être Menger y travailla à partir de l’automne 1867. parmi lesquels devait figurer son fils. 28. ou : « Die Grenznutzlehre und das “psychophysisches Grundgesetz” ». Bien des auteurs ont en effet considéré Menger comme un « réaliste ».) au centre d’archives déjà cité de l’univer- à Menger.

33. p. des divers[es] valeurs en usage qui en sont l’expression. et peut-être surtout. 49. Revue française d'économie. 36. Ces « preuves » d’intérêt requièrent bien entendu une analyse du contenu théorique. note manuscrite sur la page blanche en face de la page 108. Menger discute beaucoup les énoncés de Rossi. nous nous limitons sciemment aux penseurs qui ont fait « profession » d’économistes : Say et ses successeurs au Collège de France. l’économie apparaissant dans leurs analyses surtout au titre d’un programme plus général. est devenue proverbiale) ou qu’il ne le soit que par nécessité. des philosophes. Condillac. 98) en soulignant cette incompréhension mutuelle . Les penseurs du 18ème siècle (Turgot. Rossi et Chevalier. nous avons travaillé sur place sur un long terme à l’exploration des manuscrits. etc. Menger cite les Mélanges de Say et sa correspondance (Say. Ainsi. 37. (N. 193 den Wert des Diamants ! ». nous ne saurions regarder le nombre de citations à lui seul comme une preuve exclusive et/ou déterminante de l’importance à accorder à un auteur. discutée à partir des énoncés de Rossi : « Rossi I. 49). une note porte « très juste » (sehr richtig) (à propos du pouvoir des parties contractantes dans un échange : « Sehr richtig Rossi I 53 »). et un rappel du contexte. directement en face de cette note. les indications suivantes concernant les solutions théoriques possibles de la question de l’utilité. et. au 16ème siècle) étaient aussi. Voir la note n° 34. tandis qu’une autre contient l’exclamation « Mais on peut voir à quel point l’explication de Rossi sur la valeur des diamants est incomplète ! » (« Wie unvollständig erklärt aber auch Rossi. sur la même page blanche faisant face à la page 108 de sa copie des Grundsätze. Que l’échange soit sciemment conçu comme solidaire (la tenue des saintsimoniens des années 1830. [1853]. n° 4/vol XXII . Par exemple. n’est pas à négliger.. Mais cet indice. mais aussi les dates probables d’utilisation des ouvrages. le « work-in-progress » de Menger peut ainsi être retracé au plus près. Bien entendu. Ce n’est pas seulement la quantité des notes qui importe. dont le tablier ne pouvait s’attacher et se détacher qu’avec l’aide d’un « frère ». p. de morale ou de politique. dans une note manuscrite de la page 108 de sa copie des Grundsätze. 44. Ajoutons. en référence à Rossi I. 35. Bénéficiant d’une bourse de dix-huit mois fournie par le ministère japonais de la recherche (Monbusho) en 1997-1999. Ici. 44.B. dans la mesure où on peut les établir (note n° 15 ci-dessus) : en effet. même en dehors de toute volonté explicite de manifester cette solidarité. il implique déjà en soi une réciprocité mutuelle qui permet de mieux saisir le passage d’une pensée « socialisante » à un libéralisme actif. 34. sur la page blanche en face de la page 108. Kauder a exploré les notes de Menger en 1959 et donné les premières transcriptions. ce qui est somme toute rare pour le travail d’un grand économiste du passé. en conséquence. d’une part.) et d’autres plus anciens (comme Bodin. valeur en usage = utilité bei [chez] Rossi). positivement et négativement d’ailleurs. » : ibid. Nous les donnons ici à titre d’illustration. 32. il cite Rossi . ainsi que Bastiat.Gilles Campagnolo sité Hitotsubashi. N. L’explication définitive… se trouve dans la graduation de nos besoins et. dans un français un peu sommaire qui peut laisser penser qu’il cite de mémoire (nous restituons l’orthographe correcte) : « Rossi I. parmi d’autres. Il importe de reconnaître la valeur en usage des différentes denrées relativement l’une à l’autre ». d’autre part.B. à titre d’exemple. encore une fois dans le mélange d’allemand et de français qui caractérise nombre de notes. C’est Menger qui souligne.

Nous l’avons déjà cité. note en face de la page 256). richesse qui s’achète et se vend. 207-222. Histoire des représentations du marché (Campagnolo. Comme indiqué précédemment (note n° 34 supra). 44. les espoirs exprimés dans l’équilibre général de la matrice d’équations de Walras. Nous traduisons le passage suivant : « Say’s excellent discussion of money […] has been grievously neglected by historians of thought. 1887. 39. » (ibid. nous l’avons reproduit dans notre biographie de Menger [2008c] : Carl Menger.C. 3 hält Chevalier an der Ansicht. pp. 133-184. p. Nous traduisons et paraphrasons ici le passage suivant de Menger : « Im uebrigen ibid. » : note sur la page blanche en face de la page 3 de la copie annotée des Grundsätze.). 45.194 Gilles Campagnolo dans le volume IV. Mais ce n’est pas ici notre objet. 40.B. Entre Aristote et Hayek : aux sources de l’économie moderne. note en face de la page 132). Ce texte a un aspect particulier pour le public francophone : outre l’article déjà cité de Menger sur la monnaie paru en 1892. dass der innere Wert des Geldes “l’attribut d’être équivalent est essentiel à la monnaie” » (ibid.. de la richesse produite par le travail humain. réédités par J. vol. Ce texte étant devenu d’accès difficile. 47. pp. zeigt nur wie durch das Geld das Capital praecisirt wurde vide (p. et ne s'opéreraient que dans un cercle restreint). Une telle étude dépasse toutefois de loin le cadre du présent article. Notre traduction de « Chevalier Cours III p. [1965]. Menger souligne le passage qu’il reproduit en français. en 1887. Mohr en 1968-70. Menger pouvait aussi rejeter. [2005b]. 46. n° 4/vol XXII .. sinon dans la correspondance entre Walras et Menger qui se trouve dans les archives de Walras. par exemple : je laisse ici à l’écart cette richesse-là. 363 : sans la monnaie. et qui a déjà été éditée par Jaffé. le passage commence par un « Sehr richtig Rossi I 53 ». » ibid. pp. de ce point de vue. 3 vol. seraient laborieux. 43. l’air qu’on respire. 130. He begins by setting forth a theory that was later to be 38. sous la forme d’un résumé-adaptation donné par Charles Secrétan : « Contribution à la théorie du capital ». Menger écrivait alors en guise de contre-exemple : « Chevalier’s Cours III 364 : L’or qui est en bijoux dans l’écrin d’une dame est de la richesse et n’est pas du capital ». il faut déplorer à ce sujet le manque de preuves d’archives. 577-594. note en face de la page 132). Cette question est débattue en détail par Menger dans son seul article publié sous sa signature (francisée en « Charles Menger » ) avec pour titre La monnaie mesure de valeur. (ibid. l’opinion de Menger est parfois très laudatrice . Revue d’économie politique. 363 : Le capital est cette partie de la richesse acquise qui a la destination de servir à la reproduction d’une richesse nouvelle. pag. sans qu’il nous en coûte aucun travail. pp. A titre d’ébauche. l’article se trouve Revue française d'économie. la citation figure sur la page blanche en face de la page 108 de la copie des Grundsätze de 1871. c’est le seul autre texte de Menger paru en français.. nous renvoyons à notre article : « La représentation du marché de Carl Menger » in Bensimon (dir. De plus. Menger souligne : « Michel Chevalier III 379 insb. 453-471).. déjà à la Revue d’économie politique. II. les mouvements du capital seraient lents. Menger souligne la phrase : « Chevalier Cours III p. 42. 41. Dans les Gesammelte Werke réunis et publiés par Hayek. 360 ff. [en particulier] note 3 sagt [dit] : je ne parle ici que de la richesse échangeable . L’économie politique considère comme de la richesse certains objets dont nous avons naturellement la jouissance.

daher ihre Fälschung der Thatsachen. on a perdu le sentiment juste des buts de la recherche qui découlent de la nature des choses . p. 50. Notre traduction de : « Bastiat einerseits und die Socialisten andererseits wollen nicht die Dinge darstellen.. sondern dieselben verfolgen praktische Zwecke und ersterer will die Thatsachen rechtfertigen (das ist kein wissenschaftliches Problem). avec une pagination inchangée. “das was ist” und “das was sein sollte” in einander zu verschmelzen.. die letzte- 195 ren sie als schreiende Ungerechtigkeiten darstellen. réimprimée en 1968 chez J. C’est alors. 51. que Menger a collée en face de la page 2 de sa copie annotée de ses Grundsätze. les plus immédiates et les plus urgentes. H.Gilles Campagnolo developed in a famous article by Carl Menger […] » : Rothbard. de ce fait. [2008a]). à vrai dire.. » Avant-propos de l’ouvrage. etc. Das ist eine falsche Methode (Kathedersocialisten u. n° 4/vol XXII . pour quelque raison que ce soit. Milford. Menger écrivait : « Il n’y a.B. K. ganz zu schweigen von ihren Gesetzen ! Bastiat will die grundverschiedenen Anschauungen von “Thatsache” und “Recht”. qu’un seul cas dans lequel les recherches méthodologiques me sont apparues comme étant les plus importantes.] Es bedeutet einen grossen Rückschritt in der modernsten französischen Nationaloek. portés par des écoles puissantes.C. quand. Livet. Revue française d'économie. pour le dire en un mot. A la question du libéralisme de Menger est consacrée toute la deuxième partie « A thinker in the true tradition of Liberalism ? Menger als Denker in der Tradition des Liberalismus ? » de l’ouvrage que nous avons dirigé (contributions de P. 49.) : Carl Menger. bez. P. quant à ce qui pouvait être accompli pour le développement d’une science : c’est quand. et nous traduisons du passage suivante : « Der Mangel an einem dem Begriffe « Gut » entsprechenden Worte im englischen und die Herrschaft des Wortes commodity (Sache) hat viele Unklarheit bei den englischen Nationaloek. zur Folge. de sorte que le début du volume comporte quatre pages de notes accolées au texte original). Im italienischen ? » (première page blanche. Tübingen. Freihändler in Deutschland !) Bastiat ist ein Advocat. » : note en face de la page de l’avant-propos (Vorrede) de la copie de Menger de ses Grundsätze. Deux autres feuilles de papier sont attachées. dass man den Begriff “bien” fallen lässt oder doch nicht wie Say u Rossi [?] im technischen Sinne gebraucht. et cela même pour celui qui serait mieux enclin à employer ses forces ailleurs. pp. Notre traduction intégrale des Untersuchungen paraîtra en 2009. Neu erörtert unter Einbeziehung nachgelassener Texte / Discussed on the Basis of New Findings (Campagnolo. que la clarification des problèmes méthodologiques conditionne tout progrès futur et que. Rosner. sont parvenus à dominer et qu’une vue unilatérale des choses se pose en juge de toutes les aspirations dans un domaine du savoir . quand les tâches accessoires de la science ont pris une importance exagérée. quand des principes de méthode erronés. le moment vient où c’est un devoir d’entrer dans la querelle portant sur les méthodes. le progrès d’une science a pour obstacle la prépondérance de faux principes de méthode. [. Mayerhofer. [1995]. 48.. à résoudre des tâches propres à sa science. Menger écrit cela à propos de certains usages terminologiques de son époque. 37. voire même une importance décisive . dir. Mohr. dans un domaine du savoir.[iehungsweise] erklären wie sie sind. 12-13 de l’édition de 1883. à vrai dire.

250 p. Campagnolo [2005a] : Money as Measure of Value. qui inclut une liste des notes de Menger). G. 411-425. et Alcouffe. 165-186. Campagnolo [2008a] (ed. Menger et l’école historique. North Holland.Wien.) : Carl Menger. Paris. 135. pp. et à la bibliothèque Perkins de l’université Duke. Peter Lang Verlag. G. CNRS éditions. W. le mathématicien Karl Menger. (dir. Rau. Kirzner [1973] : Competition and Entrepreneurship. A. I. reprographié.196 Gilles Campagnolo Références Les volumes possédés et annotés par Menger apparaissent avec un astérisque dans la liste qui suit. Revue française d'économie. (dir. Houdiard. 233-262. G. G. 453-471. Campagnolo [2004] : Critique de l’économie politique classique : Marx.-H. Paris. Campagnolo [2002] : Une source de la pensée économique de Carl Menger : l’Ethique à Nicomaque d’Aristote. dans son exil aux Etats-Unis et récupérées par le Pr. Campagnolo.). An English Presentation of Menger’s Essay in Monetary Thought et la traduction Menger : Money as Measure of Value. in Bensimon. Paris. 336. Campagnolo [2008d] : Sur la nature de l’influence exercée par Carl Menger sur la pensée historique allemande entre Schmoller et Weber ». Staatsarchiv de Vienne (où ne restent toutefois que les Personalakten de Menger). Presses universitaires de France. Translated by G. dans la collection du Centre pour la littérature des sciences sociales occidentales de l’université de Hitotsubashi. Kauder [1960] : Mengers erster Entwurf zu seinem Hauptwerk „Grundsätze“ geschrieben als Anmerkungen zu den „Grundsätzen der Volkswirtschaftslehre“ von K. Jaffé. E. C.) Histoire de la pensée économique allemande. 17 pp. Revue de philosophie économique . in Campagnolo. 6 pp.M. emportées par le fils de Menger.) [1965] : Correspondence of Léon Walras and Related Papers. Tokyo. Campagnolo [2008b] : Was the Austrian School a “Psychological” School in the Realm of Economics in Carl Menger’s view ? ». Amsterdam. (dir. G. Neu erörtert unter Einbeziehung nachgelassener Texte / Discussed on the Basis of New Findings. 2008. History of Political Economy . 3 volumes. Zeitschrift für Nationalökonomie. Caroline du Nord (où se trouve le reste des archives. au Japon (pour la plupart du matériau utilisé dans le présent article). (dir. pp.) Histoire des représentations du marché . pp. n° 4/vol XXII . hors-commerce. Campagnolo [2005b] : La représentation du marché de Carl Menger. E. G. Kauder [1957] : Intellectual and Political Roots of the Older Austrian School. Paris : Economica. 37/2. G. Chicago : University of Chicago Press. G. Roy Weintraub au décès de ce dernier). G. Campagnolo [2008c] : Carl Menger. G. Les archives consultées se situent à l’Allgemeines Verwaltungsarchiv. in Diebold. Frankfurt/Main . Hitotsubashi University Press (doc. pp. entre Aristote et Hayek : aux sources de l’économie moderne. 241 p.

9. 2ème éd. Atlantic Economic Journal. Revue française d'économie.M. Ricardo *[1837-1838] : Grundgesetze der Volkswirtschaft und Besteuerung. Paris. 4 pp. vol. I. 133-184. Kirzner [1997] : Entrepreneurial Discovery and the Competitive Market Process : An Austrian Approach. (Ed. pp. D. II. Ricardo *[1846] : The Works of David Ricardo. vol. Rossi *[1853-1854] : Cours d’économie politique. Leipzig : Dunckler & Humblot. IV . Sraffa. Mongin [1979] : Sur le problème ricardien d’un étalon invariable des valeurs. Economica. Oakley et al. Revue d’économie politique. vol. [1999] : The Revival of Modern Austrian Economics : A Critical Assessment of its Subjective Origins. and Dobb. chap. vol. [1817] London. D. d’histoire et de philosophie. 35 pp. Tübingen : Mohr. pp. in Caldwell. (dir. Kirzner [1978] : The Entrepreneurial Role in Menger’s System. 31-45. Ricardo [1819] : Des principes de l’économie politique et de l’impôt. U.) Carl Menger and His Legacy in Economics. Paris.). 60-85. Menger *[1871] : Grundsätze der Volkswirtschaftslehre. Trad. C. 494508. publié en 1842-1843. C. tiré-à-part envoyé à C. C. Ricardo [1817] : On the Principles of Political Economy and Taxation. de On the Principles of Political Economy and Taxation.). F. Lawson [1997] : Economics and Reality. 113-127.). D. annuel au vol. History of Political Economy.C. suppl. Menger [1887] : Zur Theorie des Capitals in Carl Menger Gesammelte Werke. Durham : Duke University Press. Tiran (dir.. Journal of Economic Literature . mesure de valeur. Bruxelles. 159-175.Gilles Campagnolo I. Menger. Potier et A. Revue d’économie politique. Kraus * [1905] : Die aristotelische Werttheorie in ihren Beziehungen zu den Lehren der moderner Psychologenschule. pp. J. 577-594. I – Grundsätze. allemande publiée à Leipzig. puis une seconde fois en 1851-52 à Paris. B. Revue d’économie politique. Secrétan : Contribu- 197 tion à la théorie du capital. I-XI. Hayek. P. Vienna : Wilhelm Braumüller. Mäki [1990] : Menger Economics in Realist Perspective. O. n° 4/vol XXII . 22. M. 4 vol. Menger [1892] : La monnaie. London : Routledge. (dir. IVSchriften über Geldtheorie und Währungspolitik. vol. Zeitschrift für die gesamte Staatswissenschaft. Ricardo *[1951-1973] : Works and Correspondence of David Ricardo. P. 6/3 pp. Tübingen : Laup’schen Buchhandlung. Ph.-P. T. française Constancio. Menger [1968-70] : Carl Menger Gesammelte Werke. pp. [1817] London. C. VI. pp. London. 289-312. Paris.H. A. Mac Culloch (dir. Cambridge University Press. P. par Baumstark de On the Principles of Political Economy and Taxation. Rossi *[1856-1857] Mélanges d’économie politique. Aldershot : Edward Elgar. Trad.M. vol. C. Résumé-adaptation donné par C. insbesondere.) [2004] : Jean-Baptiste Say : nouveaux regards sur son œuvre. vols. London. II – Untersuchungen. vol. III – Kleinere Schriften. chez Aillaud. Menger *[1883] : Untersuchungen über die Methode der Sozialwissenschaften und der politische Ökonomie. D. D.

198 Gilles Campagnolo l’économie politique.-B. Say*[1803] : Traité d’économie politique. révisée et annotée du cours publié en 1828-1829.-B. Rothbard [1992] : The Present State of Austrian Economics.) posthume. in Caldwell. Smith [1976-1983] : Works and Correspondence of Adam Smith (Glasgow Edition). M.T.-B. K.) Carl Menger and His Legacy in Economics . Say [1848] : Œuvres diverses de J.-B. 263-288. Say [1819] : Notes explicatives et critiques. H. Review of Austrian Economics. Paris. n° 4/vol XXII . Comte (dir. Menger and Mises : an Essay in the Metaphysics of Economics.). J. Dugald-Stewart (dir. Sanders [1994] : A Note on Say and Menger Regarding Value. Streissler. vols. pp. Durham : Duke University Press.-B. vol. (ed. A. Say * [1853] : Mélanges et correspondance d’économie politique. K. française de : Constancio. 27 pp. ou simple exposition de la manière dont se forment. 694-719. vol. Paris : Déterville (5 éd. J. Smith * [1811-1812] : The Works of Adam Smith. Bruxelles. On the Principles of Political Economy and Taxation. (Ed. remarques ajoutées par Say à la trad. 2 : Classical Economics. Aldershot : Edward Elgar. 141-43. Paris : Guillaumin & cie libraires. [1994] : Lectures to Crown Prince Rudolf by Carl Menger. 1 : Preclassical Economics. Oxford : Clarendon Press. [1993] : Carl Menger’s Grundsätze in the making.-B. 7/1 pp. 261-79. Auburn : Ludwig von Mises Institute. J. Salerno [1988] : The Neglect of the French Liberal School in Anglo-American Economics : A Critique of Received Explanations. J. Review of Austrian Economics. vols. annuel au vol. B. Say [1840] : Cours complet d’économie politique pratique.). sans l’original anglais qu’on peut soupçonner au moins pour Ricardo. pp. A. Paris : Guillaumin & cie libraires. Peculiar Objects and Importance of Political Economy de McCulloch a été réimprimé de l’article 1825 : Revue encyclopédique. Say *[1848-1852] : Œuvres complètes. Ricardo [1817]. collection des principaux économistes. révisées jusqu’en 1832). 697-724. Comprend les lettres de Say à Ricardo en français. 22. Yagi. Aldershot : Edward Elgar. Comporte : l’ Examen critique du discours de M. 2/2 pp. J. Say. M. B. I-XI. Say. Smith. London. I-VI. Mac Culloch sur Revue française d'économie. D. Le rapport sur le Discourse on the Rise. Rothbard [1995] : An Austrian Perspective on the History of Economic Thought. J. 113-56.-B. se distribuent et se consomment les richesses. J. Progress. E. [1990] : Aristotle. History of Political Economy : 25/4 pp. History of Political Economy. suppl.

Master your semester with Scribd & The New York Times

Special offer for students: Only $4.99/month.

Master your semester with Scribd & The New York Times

Cancel anytime.