Hegel

chez

Marc Crépon et Catherine Malabou, de Hegel à Derrida
Par ROBERT MAGGIORI

Philosophe, traducteur, Marc Crépon est directeur de recherches au CNRS. Catherine Malabou est philosophe, maître de conférences à l’université Paris Ouest Nanterre La Défense et «Visiting Professor» de la State University of New York à Buffalo. Bien des points les rapprochent : la figure de Hegel, présente dès leur thèse de doctorat, l’intérêt pour Heidegger, la proximité de Jacques Derrida. Après avoir exploité l’héritage de la déconstruction, en dégageant le concept de plasticité et en l’étendant au champ neurobiologique, Catherine Malabou a traité des «identités scindées» d’abord dans les Nouveaux Blessés.

De Freud à la neurologie : penser les traumas contemporains (Bayard) puis dans Ontologie de l’accident (Léo Scheer). Elle vient de publier la Chambre du milieu. De Hegel aux neurosciences (Hermann) et, sur philosophie et féminisme, Changer de différence (Galilée). Par
des voies différentes, passant par Nietzsche, Rosenzweig, Benjamin, le messianisme, la question des langues et des communautés, Marc Crépon a abouti à une réflexion sur

«la pensée de la mort et la mémoire des guerres», qui a donné Vivre avec (Hermann).
Dernièrement, il a analysé les usages politiques du sentiment de crainte dans la Culture de la peur. Démocratie, identité, sécurité (Galilée).

Les aventures de Hegel
Critique
Jean-Clet Martin fait partager sa passion pour «la Phénoménologie de l’Esprit»
Par ERIC AESCHIMANN

Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) n’a pas bonne presse en France. Pour des raisons différentes, Deleuze, Foucault et Levinas en avaient fait leur cible préférée, symbole de la Raison occidentale qu’ils entendaient subvertir. Il y a deux ans, le deux centième anniversaire de la Phénoménologie de l’Esprit, son ouvrage majeur, n’a été célébré que par les spécialistes, tandis que le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar, copié-collé de quelques paragraphes sur «l’homme africain» qui ne serait pas entré dans l’histoire, a conforté l’image du philosophe allemand en théoricien de la raison d’Etat. Lorsqu’il parle de son livre, Jean-Clet Martin se fixe une haute ambition : «Marquer une

inflexion dans la lecture de Hegel en France.»De fait, proposer de «lire la Phénoménologie de l’Esprit» est en soi une
rupture : depuis les fameux séminaires de Kojève et Hyppolyte avant la guerre, les contempteurs de Hegel s’intéressent moins à ses textes qu’à sa prétention à construire un «système» couvrant les domaines les plus variés de l’activité humaine - droit, histoire, esthétique… Projet dénoncé comme rigide, fermé, totalisant, voire potentiellement totalitaire. C’est par exemple la thèse répétée de livre en livre par André Glucksmann (le premier des Maîtres penseurs qu’il dénonce dès 1977, c’est Hegel).

Alors. Hegel écrit : «Voilà donc ce qu’est la pensée abstraite : ne voir dans le meurtrier que l’abstraction d’être un meurtrier et. de Platon à Kant.» Penser concret. est un texte difficile. à l’aide de cette qualité simple. il vivote et sa Phénoménologie est elle-même un énorme effort pour raconter. Hegel a 37 ans et vit à Iéna.Catégorie. Décrivant une foule en train de conspuer le criminel que l’on va pendre. En 1807. un petit texte de Hegel publié la même année que la Phénoménologie et récemment traduit en français (1). Jean-Clet Martin. il est vrai. l’histoire de ce qu’il appelle «l’Esprit». nous convie à une lecture mot à mot. Veuton voir la pure lumière en se réfugiant dans les . lui. devenu professeur vedette à Berlin. sépare l’apparence de l’essence et loge la Vérité hors du monde (dans le ciel des Idées ou dans la «chose en soi»). Jean-Clet Martin inaugure sa lecture en reprenant Qui pense abstrait ?. en éplucher la surface? explique Martin. chercher l’Esprit. Jean-Clet Martin inverse la perception : en montrant que le philosophe allemand fonde au contraire sa démarche sur l’idée qu’«il n’y a pas à aller au- delà des apparences». qu’il sera le mandarin tel qu’on le caricature souvent. Hegel a souvent été considéré comme l’ultime étape d’une philosophie occidentale qui. étape par étape. Pour l’heure. ce serait donc dévoiler l’être vivant là où les discours institués ne voient que la catégorie. et que l’on pourrait traduire par : l’irréductible singularité de chaque être humain.ce n’est que plus tard. on ne verra aucune silhouette dans les ténèbres obscures de la matière.«Veut-on voir les objets en leur noyau. ligne à ligne. toujours en quête d’un poste de professeur d’université rémunéré . La Phénoménologie de l’Esprit. anéantir tout autre caractère humain.

des imbéciles et des matheux. Martin : «Dire que l’Esprit n’est pas un os. Mais. à une époque où le lendemain n’était pas une crainte et où le travail était perçu comme une aliénation. ce serait. Il y a (jeu de mots mis à part) quelque chose d’un peu crâne dans la passion que Jean-Clet Martin voue à l’Esprit hégélien. Depuis. Ex-cancre. «C’était en 72-73. il arrête les études. Par exemple. la biologie croit avoir trouvé le fin mot de l’homme : s’il y a des génies ou des criminels. Certes. symétriquement. «l’Esprit est un os». Prestigieux patronage. ni au Ciel. Au début du XIXe. Et c’est là qu’il est question d’un os. Hegel s’oppose à la vision d’une transcendance. Pour la phrénologie. En seconde. c’est à cause de la forme de leur crâne. près de Mulhouse.» Pour Hegel. prétendre que l’homosexualité est génétique. JeanClet Martin enseigne la philosophie en terminale. la vérité n’habite ni dans la matière. découvre Nietzsche. dans sa région natale. depuis. lui-même est une forte tête. dire que l’Esprit est une séquence d’ADN. mais dans la relation toujours instable qu’ils entretiennent. Marx lui reproche d’être idéaliste : c’est complètement faux !» «Visions». dont il sera proche. passe le bac en candidat libre. décroche l’agrégation et.» Il lit. soutient une thèse sur Gilles Deleuze. c’est refuser de l’inscrire dans un simple processus matériel.sommets ? On n’y verra pas grand-chose tant la neige nous éblouira. mais la tentation réductionniste demeure. mais qui contribue à lui fermer les portes de l’université. en langage hégélien. Résonance ? «Quand Hegel écrit la . la science a progressé. résume Hegel dans une formule qui sert de leitmotiv à Jean-Clet Martin. encouragé par Jean-Luc Nancy.

Est-ce pour cela qu’il est sensible à la violence qui traverse Hegel. notre détective rouvre les dossiers.» Dans la même famille.«produire le relevé des griffures. réveille les blessures. c’est «saisir». la «belle âme». la «conscience malheureuse». on trouve greifer et le français griffe.Phénoménologie. Peu après. il se sert souvent de la langue populaire. par prises de vue. Le terrain sur lequel il avance n’a pas été défriché : il en découvre le style. Il voit . derrière Begriff (concept en allemand. il fonctionne par visions. cette rage inquiète. la Terreur révolutionnaire… -.» Jean-Clet Martin s’exprime luimême avec un peu de brusquerie. C’est cette tension. de manière erratique. dont il sera viré.«mettre la main dessus». en tout cas. l’a aidé à entendre. Tout le contraire d’une abstraction. Il se rappelle : «Cela veut dire : sentir. choper. il va diriger un journal. ses tourments ? Son oreille frontalière. terme central chez Hegel) le mot begreiffen du patois de son enfance.le «maître et l’esclave». créer un concept.» Autre convergence : «Dans la Phénoménologie. ce qu’il appelle «une alternance de lenteur et de précipitation» et que son accent alsacien accentue. la «flatterie». Puis il est directeur de lycée et donne des cours : cela ne peut que me le rendre sympathique. que Martin aime débusquer dans son Enquête criminelle… Hegel ne disait-il pas que «toute approche conceptuelle se traduit par un meurtre» ? Revisitant les figures qui scandent l’aventure de l’Esprit . La reconstitution finale montre Hegel dans Iéna occupée par les troupes napoléoniennes. son statut social n’est pas assuré. des éraflures». Pour Hegel. exhume les cadavres. ses sautes d’écriture.

2007). Lire Libération du 28 juin 2007. mais son appartement a été pillé et la dernière image nous le montre «son manuscrit sous le manteau. Laissant derrière lui un maigre indice : un os. «cette âme du monde».passer l’empereur. (1) Qui pense abstrait ? (Hermann. comme un voleur dans une ville en pleine liesse». .

à l’abandon. que son langage peut rendre lointaine. Le «Liminaire». On reproche parfois aux philosophes de caresser les questions au point de les rendre vicieuses et de les compliquer à loisir pour qu’elles deviennent insolubles. est si proche : elle ne s’éloigne jamais du «centre de tous les rapports» où se joue le sens de l’existence. un jour ou l’autre. confronté à un avenir incertain.» On croit entrer dans . au besoin de se regarder dans une glace pour savoir ce qu’il a fait de sa vie. à l’attente. à l’ignorance. C’est pourquoi la philosophie. 158 pp. «Encre marine». qu’il le veuille ou non. à une liberté menacée. Fragments d’une approche Les Belles Lettres. ou de la vie des autres. censé inviter à la lecture. à l’absurde. C’est un sentiment de ce genre que l’on éprouve en ouvrant Ce qui advient de Kostas Axelos. n’est pas loin de la paralyser : «Il y va principalement de ce qui advient et non pas de tel ou tel advenir.. confronté. à la disparition. 21 euros. au choix. s’y trouve.Par ROBERT MAGGIORI • • • • • • Kostas Axelos Ce qui advient. de tel ou tel devenir ou du devenir en général. par exemple : «Que peut-on savoir ?» Mais on s’ouvre en effet à des abysses si on tourne la question en vinaigre : «Que ne sait-on pas ?» Il serait pourtant vain de soutenir que les «questions dernières» sont vaines : chacun. On part pour un long voyage si on se demande.

le «transquotidien». à 85 ans. il entreprend des études universitaires de droit et d’économie. rare. encerclements. qu’il faut parcourir en semelles de crêpe. il s’engage dans la Résistance.quelque lieu sacré. puis participe à la guerre . L’essentiel ? On le découvrira peu à peu. les contingences. Aujourd’hui. sur ce «centre énigmatique» ou ce «lien de tous les liens» que masquent les aléas. 342 «pensées» d’allure pascalienne.Kostas Axelos a beaucoup écrit depuis le Marx penseur de la technique de 1961. le non-dit. il semble arrivé à cette chose unique que les philosophes ont à dire et dont Bergson pensait qu’il leur faut toute une vie pour la dire. à mesure qu’on aura vaincu les premières appréhensions. qui étaient impressionnés par son aura de «guerrier». justement. surprendra ses anciens étudiants (il enseignait la philosophie à Censier et à la Sorbonne en 1968). ce qui est «ensuspens». tentent de capter l’«essentiel». à l’Ecole allemande et à l’Institut français. pas d’aphorismes non plus : une «écriture fragmentaire». qui. qui en fit un des personnages de la scène théorique européenne. qui fait entrevoir ce qui est fait pour n’être pas vu. que les yeux se seront accoutumés à cette lumière de bougie. Né en Grèce en 1924. «ce qui advient». dans le silence… Pas d’exposé systématique. ciselée avec un soin artisanal. Sa méditation sur «l’ultime en chacun de nous». formé au lycée d’Athènes. par approches successives. reformulations. la «forêt pleine de signes». répétitions. La guerre l’entraîne vers la politique : pour lutter contre l’occupation allemande et italienne. le vide… «De l’errance et du jeu».

Marx. ou Marx penseur de la technique qui. il est condamné à mort. Traducteur de Heidegger et de György Lukács. Châtelet. Freud. dans une perspective heideggerienne. quittant la Grèce par le même bateau que celui qui emporte Cornelius Castoriadis. dont il sera plus tard exclu. Il parvient à s’évader. Il était alors journaliste. Il participe (et est un temps rédacteur en chef) à l’aventure d’Arguments.Vers la pensée planétaire. politique. Mais la parole est plus sobre. où il publie la plupart de ses livres. poésie et art. la collection «Arguments». Heidegger». Beaufret. devient chercheur au CNRS et à l’Ecole pratique des hautes études. reconsidérer le «mode marxiste de penser». et que sa visée était «postmarxiste». via l’exploration infinie des «grandes puissances» par lesquelles l’homme s’y relie. au-delà d’une critique radicale du stalinisme. Les insurgés défaits. Nietzsche. au moment de sa réédition (1). A Paris. Deleuze. Jean Duvignaud et Colette Audry. Hjelmslev. épurée. inscrit l’auteur du Capital dans l’histoire de la métaphysique moderne. philosophie.civile. Blanchot. Axelos dira qu’à son horizon «se tenaientHegel. il fonde aussi. et à propos de laquelle. il étudie la philosophie. le Jeu du monde. qui voulait. comme son plus complet déploiement. et où seront accueillis Bataille. Roland Barthes. Il se fait connaître par des ouvrages tels que Héraclite et la philosophie. Marx. . Heidegger à une «pensée planétaire de l’errance et du jeu» qui tenterait de saisir le «monde» dans les convergences et les divergences de ses «fragments». membre du Parti communiste grec. aux éditions de Minuit. la revue fondée par Edgar Morin. Jaspers… De Héraclite. Ce qui advient ne s’en écarte guère. sciences et techniques : tel est l’itinéraire.

la recherche constante du plaisir. à nos dires et à nos mutismes. la futilité. l’insaisissable (la compréhension de ce qui nous concerne est limitée : le «reste se dérobe»). Du philosophe on prétend qu’il dise ce qui ne nous quitte pas. même lorsqu’elle demande : «Que ne sait-on pas ?» . aux fictions par lesquelles nous avons vêtu la réalité. Ce qui ne nous quitte pas. ou bien ce(ux) qui le quitte(nt). Mais on ne voudrait rien déflorer. et cherche de façon méditative à «entendre le bruit des pas de ce qui s’approche». Chacun pourrait identifier ce qu’il quitte. la bêtise. juste. faire ce qui ne se laisse pas faire. «Roue de l’infortune». ce que nous souhaitons et craignons. Qu’on entende. à ce qui se retire ou à ce dont nous nous éloignons. pour la masquer ou mieux la voir. la pesanteur. espérons et redoutonsen même temps». l’irrésistible propension à «parler de ce dont on ne peut parler. la nécessité du compromis. à nos actions et à celles qu’on n’a su accomplir. c’est l’irrémédiable. se poser des questions pour lesquelles il n’y a pas de réponse».tranquille. humanité et divinité. la critique. Et sans doute est-ce dans les fragments sur «Ce qui ne nous quitte pas» que le propos d’Axelos est le plus congru. c’est donc la philosophie. c’est la «roue de l’infortune». l’«avant-nous». ou qu’on ne quitte pas. le murmure du penseur grec : ce qui ne nous quitte pas.«Ce qui s’approche» vient évidemment du fond des âges (ou de nos âges). la «perpétuation et la répétition» (alors qu’on «rêve à des nouveautés spectaculaires»). tient à ce que «nous acceptons et rejetons. oscillant sans cesse entre animalité.

Kostas Axelos et Jean Duvignaud. . édition intégrale présentée par Olivier Corpet et Mariateresa Padova. préfacée par Edgar Morin. Privat 1983.(1) Arguments. 1956-1962.

contrairement à la caricature que l’on en fait. qui réunit des textes de jeunesse de Hegel. le philosophe du Savoir absolu avait su intégrer la contingence. qui montre que. Bertrand Quentin vient de publier Hegel et le scepticisme (L’Harmattan). paru en 1972. donc totalitaire. de jeunes chercheurs s’y intéressent à nouveau. d’Ari Simhon. au cœur de son système. avait pour titre la Patience du concept. A l’époque. la Vie de Jésus. donc le doute. A lire aussi.Le grand œuvre de Gérard Lebrun sur Hegel. Parmi eux. chez Vrin. Depuis quelques années. . Hegel était considéré comme un penseur totalisant.

c'est-àdire les marxistes et les heideggeriens. la problématique de l'idéologie et de la politique. L'article de Libé dit que vous êtes le chef de file de l'Ecole de Lulbijana.«Il ne s'agit pas de réhabiliter le communisme. la réaction des deux côtés en Slovénie. Vous dites que le stalinisme fait parti . Ça a été une énigme pour nous. pourquoi. Quant a eu lieu. avec Lacan. de l'autre côté les dissidents. de Kant à Hegel. la jeune génération. nous. Jules. Pourquoi. comment est née cette école de pensée? Quelles sont ses particularités? Slavoj Zizek . à nouveau» • • • • Cecil. et de l'autre côté de lire. la psychanalyse lacanienne. ils parlent une même langue? Notre spécificité: la lecture de Lacan. ceux qui sont des ennemis. A la fin des années 70. les grands idéalistes allemands. et la philosophie de Heidegger. a été la même: un refus brutal. D'un côté l'idéologie officielle marxiste. a été dans une situation très particulière. tout d'un coup. en France. l'explosion du structuralisme. comme un outil pour analyser d'un côté. l'Ecole de Francfort. avec Adorno. mais de repenser tout.

C'est une perversion. Un exemple. Deleuze est beaucoup plus proche de Lacan. Dans un vos articles vous parlez d'un moment politique précis: celui où «l'esprit de 68 » a épuisé ses potentiels politiques. mais une perversion qui est antérieure à la logique des Lumières. Deleuze. ou bien déconstructionnisme. a dit qu'«on doit distinguer entre le débat qui est à l'intérieur du peuple. Foucault dans la catégorie de ce qu'on appelle le post-constructuralisme. quelle place occupe sa pensée pour vous? Dans l'espace anglosaxon. Benoît. vous pourriez m'éclairer? Oui. il a même donné une explication très claire pourquoi il a commis ces crimes. Une chose comme ça est impensable dans le fascisme. On n'a pas fait de procès contre les juifs pour qu'ils "avouent leur crime".des Lumières. on a l'habitude de mettre tous les grands noms français Derrida. C'est déjà une thèse de l'Ecole de Francfort. Je vous cite: "à cet instant critique (le milieu des . et le débat. avec les ennemis du peuple». Je crois précisément que pour sortir du champ de ce qu'on appelle. Pourquoi cette différence? Parce que dans l'univers stalinien. L'accusé dans ces procès a toujours publiquement avoué son crime. avec plaisir. ça me laisse dubitatif. les procès politiques. la bataille. Dans ma lecture. même le traite le plus bas est considéré comme quelqu'un qui peut participer à la raison universelle. Mao. Vous citez peu Gilles Deleuze. la dialectique des Lumières. post-modernisme. la référence à Deleuze est cruciale. Mais je crois que c'est crucial de souligner que Deleuze est d'une toute autre catégorie. Deleuze est de notre côté. de ce que Adorno a appelé. Vincent. pour éclairer mon propos.

écologiques. que vous entendez le "réel"? C'est un peu plus raffiné.années 1970). c'est de réinventer une théorie. Pour le dire d'une façon très naïve. le réel de la différence minimale. qu'on ne peut pas résoudre dans son propre cadre. pas d'utopie servant de référent comme le fut le marxisme. Frederic. dans un courant "critique" du capitalisme est de n'avoir pas de propositions sérieuses de remplacement. Je crois que les trois formes du réel dont vous me parlez. en art et en politique. il y a un mauvais réel. c'est-à-dire d'un espace symbolique vide. l'expérience mystique et le terrorisme. est l'artiste supprême de la différence minimale. quel « projet de société » est envisageable aujourd'hui ? Premièrement. précisément. Et la chose à faire aujourd'hui. qui est un réel presque psychotique. De l'autre côté un tout autre réel. le réel d'une violence destructrice. Est-ce bien au sens lacanien. dans . Par exemple. pour moi. comme vous. Samuel Beckett. des formes du réel de la différence minimale." Vous mentionnez alors trois formes sous lesquelles s'est opérée cette poussée: le plaisir sexuel. je suis le premier à reconnaître que je n'ai pas un projet positif élaboré en détails. c'est l'idée que l'état des choses dans lequel on est aujourd'hui ne peut pas continuer à l'infini. Je crois que chez Lacan la notion du réel est une notion très complexe. Face au «projet libéral». ce sont. la seule option qui restait était une poussée brutale et directe vers le réel. sociales. Je crois que le capitalisme global engendre des antagonismes. ces réels de destructions radicales. Mais. je crois que l'utopie la plus radicale aujourd'hui. Le reproche régulièrement adressé à ceux qui s'inscrivent.

pour moi. Il ne s'agit pas de réhabiliter le communisme du 20ème siècle. il y a des formes de Terreur qui sont pratiquées par nos sociétés démocratiques. Christian Dubuis Santini. C'est-à-dire que ce n'est pas . c'est que l'antagonisme ou bien l'ambiguïté structurale est inscrite dans la réalité elle-même. Dans un essai sur Robespierre. Un antagonisme ou déséquilibre qui fait partie de la réalité sociale elle-même. vous soulignez l'utilité d'une "Terreur de la gauche".le cadre du capitalisme global. à nouveau. Ma thèse. Permettez-moi d'entrer dans le vif du sujet de la Parallaxe: en quoi l'exemple des Winnebago chez LéviStrauss (que vous reprenez dans votre thèse) pourrait-il être présenté comme l'archétype de la lutte des classes? Ce qui m'intéresse dans cet exemple de LéviStrauss. c'est que pour combattre la violence qui est déjà là. C'est ça la chose à retenir de la vieille notion de la lutte des classes. Je suis d'accord avec mon ami Alain Babiou. c'est le réel au sens lacanien. Qu'est-ce que ça veut dire dans le monde contemporain? Je crois que la Terreur n'est pas quelque chose que l'on doit recommencer. C'est pourquoi je crois qu'on sera forcé d'inventer un nouveau mode de collectivité. on n'a pas le droit de nous interdire de répondre aussi par la violence. de repenser tout. qui a caractérisé l'échec du communisme comme un désastre obscure. il s'agit de commencer au degré zéro. Jeff. Mais. C'est pourquoi. Yves et Claude : L'échec du libéralisme exonère-t-il le communisme de son propre échec? Non. la lutte des classes. absolument pas.

c'est précisément qu'il y a le "un" mais le "autre" qui doit fonctionner comme son supplément manque toujours. Jeff : Aux Etats-Unis. le moment de la lutte pour l'émancipation des Noirs. au sens européen. c'est une ontologie mathématicienne. Antagonisme et ambiguïté sont bien des relations yin . je crois qu'il n'y a qu'un seul moment où les Etats-Unis se sont rapprochés d'une gauche radicale de type europénne. Yin et yang c'est cette dualité ou polarité de la pensée primitive. c'est une limite de la réalité. c'est une chose qui . Matador. ce que le réel lacanien veut dire. on parle souvent d'une absence historique d'une gauche de poids. Ça veut dire pour Lacan. Matador. Comment comprenez-vous le plaisir de Badiou à user des concepts et outils mathématiques pour s'orienter dans la pensée et y souscrivez-vous ? Ce que j'accepte. ça été le du temps de la présidence de Lincoln. Comme par exemple le cinéma de André Tarkovski. Je crois que cette absence de gauche. sur notre rapport intime à notre corps. aux Etats Unis. Je crois que tout matérialisme qui insiste sur notre finitude. C'est pourquoi Lacan dit «la femme n'existe pas».seulement quelque chose dans la réalité. le masculin et le féminin. aujourd'hui. c'est déjà une forme de spiritualisme.yang? Non. il y a un "yin" mais sans "yang". absolument pas. c'est l'idée de Badiou selon laquelle la seule ontologie possible. ça veut dire une balance entre les deux principes. Etes-vous d'accord? Oui. Mais. On n'a pas besoin d'un matérialisme tout à fait formel et abstrait.

temporalité. je crois. 2006. Quentin Meillassoux. dialectique. Les nouveaux blessés (3). Vrin. avec Lacan. et parmi les jeunes générations. Deleuze. il y a encore de "vrais" philosophes en France? Absolument. (3) Les nouveaux blessés. une des plus grandes interprétations de Hegel. Il y a Alain Badiou. Freud et la neurobiologie contemporaine. (2) L'avenir de Hegel: plasticité. aujourd'hui. c'est l'absence qui laisse des traces. 1996. selon vous. Et Catherine Malabou. Un autre travail de Malabu sur ce qu'on appelle la subjectivité post-traumatique. . qui est. C'est-à-dire que ce n'est pas simplement l'absence.est cruciale pour comprendre l'Histoire des Etats-Unis. C'est. le travail de la pensée française continue. je crois. quand tout le ciel a été plein de lumières. Derrida. Seuil. (1) Après la finitude. même si c'est un peu souterrain. une contribution cruciale pour comprendre qu'est-ce que ça veut dire être sujet aujourd'hui. Est-ce que. Bayard. 2007. Nacal. un livre crucial d'ontologie générale. Quentin Meillassoux. avec son livre L'avenir de Hegel (2). une réhabilitation politique et philosophique du philosophe. Je crois bien que le grand éclat des années 60-70. qui a écrit un livre formidable Après la Finitude (1). Foucault.

qui sont autant de jeux pour l’esprit.Le Kant à soi de Gérard Lebrun Critique Philo. aux grands systèmes.juste libre. tissée de contradictions. de mouvements. Sous sa plume. les doctrines les plus élaborées ne sont jamais des dogmes figés. un prof de métaphysique qui parlait à ses étudiants de l’Ame. Choix. Une première phrase dont la liberté de ton dit l’essentiel : face aux grands auteurs. paru au Seuil en 2004). mais une matière vivante. de tâtonnements. Pour ceux qui avaient raté un premier ensemble de textes consacrés à Hegel (l’Envers de la dialectique. Quand le professeur français exilé au Brésil expliquait les concepts du maître de Königsberg. «Il était une fois.Mais qui est Gérard Lebrun ? Que la question se pose constitue déjà un élément de . • • AESCHIMANN Eric Gérard Lebrun Kant sans kantisme Fayard. 22 euros.. du Monde et de Dieu…» Ainsi s’ouvre cet ouvrage rassemblant des articles écrits sur Kant par le philosophe Gérard Lebrun. Kant sans kantisme est l’occasion de découvrir à la fois une personnalité et une pratique jubilatoire de la philosophie classique allemande. 342 pp. voici un philosophe qui sait se montrer ni dédaigneux ni obséquieux . à Königsberg.

jamais comme un recueil de vérité». puis au Brésil. se souvient Veyne. sans passer par une observation. Professeur à Aix. «Il ne vivait que pour les grandes doctrines. très décrié dans les années 60 et 70. ce qui le met hors d’atteinte de l’homme. qui en est la face accessible par l’entendement. Lebrun a été l’un des philosophes les plus brillants de sa génération. Mais aussi son utilité. puisqu’il s’agissait pour Kant de combattre à la fois le scepticisme (il n’y a que des apparences) et la théologie (il n’y a que Dieu). un verso métaphysique : Lebrun montre l’instabilité de l’attelage. Lebrun se voyait lui-même comme . c’est-à-dire par la rationalité scientifique en train d’émerger à la fin du XVIIIe . Après deux premiers ouvrages sur Kant et Hegel. était une façon de se tenir à l’écart des bagarres intellectuelles de l’époque. grand ami de Michel Foucault et de Paul Veyne. qui ont servi de manuels à de nombreux étudiants.réponse. mais aussi celui qui aura le moins cherché la lumière. Je le revois encore dévorer Fichte quand il avait 19 ans. Francis Wolf. Lebrun. note l’un des deux préfaciers. il a longtemps refusé d’enseigner à Paris et craignait plus que tout de «devenir un mandarin». lui. raconte comment naissent les concepts. Même le choix de l’idéalisme allemand.» Exemple de la méthode Lebrun : dans Kant sans kantisme. disait-il. Un recto rationnel. l’objet pris en luimême. et le «noumène». il avait cessé de publier en français à partir de 1972. Foucault reconstituait la formation des «savoirs» . «Il considérait la philosophie comme une langue dont on repère les chausse-trappes et les chemins. il interroge longuement la division de l’objet en deux opérée par Kant : le «phénomène». Né en 1930.

parmi eux. Lebrun n’a pas coupé tous les ponts. raconte le philosophe brésilien José-Artur Giannotti. En 1964. qui tenait une chronique redoutée dans le quotidien l’Estado do São Paulo. Blessé. Mais ses critiques nous ont obligés à ne pas être trop gauchistes». avec ses cigarettes et ses livres. à qui il arriva de citer Lebrun dans ses discours au Parlement. il tombait dans le néolibéralisme. quand il venait à Paris. lit le manuscrit des Mots et les Choses à la plage. Gérard Lebrun s’installe à Rio pour occuper la chaire de philosophie créée par la France en 1936 lors de la mission universitaire conduite par Fernand Braudel et Claude LéviStrauss. d’une courtoisie. avait pourtant rompu depuis longtemps avec la gauche. «Il pouvait passer trente-six heures de suite dans son bureau. il allait chez lui. Le prestige de la pensée française est à son apogée. . Il invite Foucault.Il y a un mystère dans cet exil. Gérard était d’une finesse. le futur président.» Une fibre familiale : sa sœur est l’actrice Danièle Lebrun. Ses cours étaient écrits au mot près. laissant dormir ses projets de livres. Paul Veyne : «Ils se sont vus jusqu’à la fin. «A la fin de sa vie. avec des coups de théâtre et des plaisanteries qu’il répétait comme un acteur. Lebrun joue un rôle décisif dans la formation de la nouvelle génération d’intellectuels de gauche qui optent pour la sortie de la dictature en douceur . il avait quitté le PCF en 1956 et en avait gardé un fort ressentiment.«historien de la philosophie» et. se consacrait à la préparation de ses cours. elle-même épouse du cinéaste Marcel Bluwal. un ami de Cardoso. Lebrun. Je l’ai vu faire un aller-retour Aix-Paris parce qu’il avait oublié un ouvrage. Henrique Cardoso. Comme Foucault.

l’échec à un concours peut vous hanter toute la vie : lui était resté blessé de ne pas avoir été reçu à Normale Sup. à Rio. en 1999. un professeur de philosophie qui enseignait à ses étudiants l’histoire des concepts… . mais je vous assure que c’était une accusation dénuée de tout fondement». C’est également au Brésil qu’il a choisi d’assumer son homosexualité . C’est elle qui. d’abord au Seuil et maintenant chez Fayard. S’éloigner fut peut-être une façon de panser la plaie. Une dénonciation mensongère pour pédophilie l’en éloignera à la fin de sa vie : «Il est mort avant que l’affaire ne soit jugée. dans le monde académique.d’une élégance de conversation de salon du XVIIIe.» Il était une fois. témoigne Giannotti. agissent. deviendra ensuite l’épouse de Paul Veyne. parce qu’il était important de voir comment les concepts sont fabriqués. circulent.sa femme. Peu de temps avant sa disparition. qui l’avait accompagné là-bas.» Mais. «Il croyait à l’histoire de la philosophie. Lebrun fit la connaissance de la philosophe Barbara Cassin. a entrepris de publier ses textes restés inédits en français. dont ils déniaisent notre vie quotidienne.

ma bonne dame.. nous sommes des carcasses en puissance. le peintre.» L'Aurélien d'Aragon qui ne sait pourquoi Bérénice le charme («il ne retrouve pas ce qui chante en elle»). qui déclare : «Nous sommes de la viande. la laideur. «C'est pourtant un épigone de Hegel. à savoir «un accord parfait du sujet avec lui-même». si nos souvenirs sont bons. Et puis les analyses de Hegel sur les représentations de martyrs. Karl Rozenkranz.Le (dé) goût de la laideur Réagir LORET Eric • Le (dé) goût de la laideur Textes réunis par Gwenaëlle Aubry Le Petit mercure. Il y a Francis Bacon. qui constituent «pour l'art un sujet très dangereux» et ne sauraient obtenir la beauté.» . qui. Ce qui ne le met pas franchement d'accord avec Aristote. Dans une collection qui s'intéresse habituellement aux villes. ce recueil d'extraits philosophiques ou d'artistes s'attaque à une question bien «débattable». note Gwenaëlle Aubry. 106 pp. 5 €. responsable de la compil. en 1853. publie une Esthétique du laid.

écrit en 1807. 22 euro(s). «La tête coupée était posée sur l'échafaud et le soleil brillait : "Que c'est beau. le soleil de la grâce de Dieu qui illumine la tête de Binder. Comment ? Par la lumière. «Penser ? Abstrait ? Sauve qui peut !». traduit de l'allemand et commentaires par Ari Simhon. elles. 176 pp. disait-elle. Soit une exécution publique. Hegel décrit une populace pour qui un assassin est un assassin. intéressant». qui croque des scènes de la vie quotidienne pour démontrer que l'abstrait n'est pas là où on l'attend : abstraite est la conversation de tous les jours quand elle réduit l'individu à une seule dimension . diront du condamné «qu'il est bien bâti."» Le soleil.Hegel d'amour AESCHIMANN Eric • • Hegel Qui pense abstrait ? Edition bilingue. beau. Hermann. Mais elles oublient alors qu'il est aussi un criminel et leur tentative ne sera que «l'accommodation licencieuse entre le sensible et le mauvais». Les dames de la bourgeoisie. On y découvre un Hegel primesautier et moqueur. ainsi commence ce bref texte. concrète est la philosophie quand elle saisit une réalité dans ses contradictions. la même année que la Phénoménologie de l'Esprit et dont Heidegger disait que c'était «la meilleure introduction» à la méthode hégélienne. inattendu et peu connu. c'est l'infini qui accueille le fini de l'homme et réconcilie ses moments contradictoires : le . Seule «une vieille femme du peuple» saura «tuer l'abstraction».

L'injure serait donc l'exemple-type de la catégorie abstraite («espèce de. c'est elle qui peut être pourrie ! "» La marchande. répliqua celle-ci. Et le stade ultime en serait la violence. dit l'acheteuse à la marchande. «"Eh. Autre scène de genre. la vieille. digne de Bruegel : le marché. sous la figure de l'officier prussien qui va rouer de coups le soldat sous ses ordres.»). D'où il appert que.. parce que. mes oeufs pourris ? Pour moi. tout soldat est «l'abstraction d'un sujet bastonnable» et rien d'autre. «pense abstraitement» carelle définit sa cliente «tout uniment sous le crime d'avoir trouvé ses oeufs pourris». contrairement à ceux qui en firent le penseur de l'abstraction totalitaire.. vos oeufs sont pourris ! ". pour lui. dit Hegel. Hegel n'ignorait pas que l'abstrait peut tuer et que toute sa visée était au contraire de «tuer l'abstrait».décapité était assassin et beau. "Quoi. .

conseiller des puissants. 240 pp. Gabriel Martinez-Gros Ibn Khaldûn et les sept vies de l'Islam Sindbad/Actes Sud. Par certains aspects. l'exil et un peu la prison. Smaïl Goumeziane. Ibn Khaldoun. 544 pp. 30 euro(s). il est philosophe et historien. Comme le Florentin.50 euro(s). 13. 25 euro(s). un islam des «Lumières» ? Complexe. il a été homme de cour.. Apollonia (Tunisie). de nombreuses études mettent en lumière son rôle essentiel dans l'invention des sciences de l'homme. la gloire. 15 euro(s). Eddif (Maroc). un génie maghrébin Non-lieu (Paris). ambassadeur. 228 pp. il fait penser à Machiavel.. qu'il précède de plus d'un siècle. Réagir MARONGIU Jean-Baptiste • • • • • • Abdesselam Cheddadi Ibn Khaldûn Ñ L'homme et le théoricien de la civilisation Gallimard. il a connu heurs et malheurs. 368 pp. Krzysztof Pomian Ibn Khaldûn au prisme de l'Occident Gallimard.90 euro(s). Mais l'un évoque les Médicis ou Savonarole le «prophète . Edif (Algérie). 19.. Claude Horrut Ibn Khaldûn.Hymne Khaldûn Critique Pour le 600e anniversaire de la mort du penseur arabe Ibn Khaldûn... 190 pp. il a pensé la politique et s'est mêlé de politique.

Mes ancêtres ont émigré à Tunis vers le milieu du VIIe [XIIIe] siècle. Mon infortune et mon affliction furent grandes. de la douleur devant la mort d'êtres chers : «Le malheur me frappa dans ma famille et mes enfants : le navire les ramenant du Maroc fut englouti dans une tempête.. rien d'intime. des califes et des sultans. lors de l'exode consécutif à la victoire du fils d'Alphonse. etc.désarmé». pudiquement évoquée. chef arabe de renom. roi de Galice. des condottieri et des princes. dans la .. avec lui. aucune expression de la vie intérieure sauf celle. Je ne peux citer de ma généalogie jusqu'à Khaldûn que ces dix dernières générations.» Elle suit pour l'essentiel «la méthode de présentation des personnalités intellectuelles et politiques propre à la littérature des tarâjim qui a fleuri dans le monde musulman dès le IIe (VIIIe) siècle» et qui était consacrée «aux savants. une des plus longues de toute la littérature arabe. Khaldûn est en effet le premier qui foula la terre andalouse. aux transmetteurs de traditions. mes biens. nous sommes issus de Wâ'il Ibn Hujr. quand l'autre a affaire à Tamerlan ou à Pierre le Cruel.. Appartenant à la tribu arabe yéménite de Hadramawt. Mais elle est sans équivalent. aux poètes. «La maison des Banû Khaldûn tire son origine de Séville. et. et ma progéniture. mon épouse. De mes ancêtres. Il y en a sans doute plus. à des cadis malikites et des muftis.» Ainsi s'ouvre l'Autobiographie d'Ibn Khaldûn. des chanceliers et des émissaires du pape.». et un nombre égal a dû tomber dans l'oubli. Mon nom est 'Abd arRahmân Ibn Muhammad Ibn Muhammad Ibn alHasan Ibn Muhammad Ibn Jâbir Ibn Muhammad Ibn Ibrahîm Ibn 'Abd ar-Raham Ibn Khaldûn.. qui compta parmi les compagnons du Prophète. Elle ne contient rien de personnel.

la Méditerranée au XIVe siècle. politique et sociale. ses mésaventures. qui ne tentent pas seulement de faire connaître à des fins théoriques l'oeuvre d'Ibn Khaldûn mais en soulignent la pertinence actuelle. 'Abd al-Rahmân Ibn Khaldûn est mort le 17 mars 1406 (25e jour du Ramadan 808) au Caire. sa carrière politique. Il s'agit d'une monumentale histoire universelle (comptant une quinzaine de volumes dans la dernière édition arabe parue à Beyrouth en 1983) à laquelle Ibn Khaldûn a travaillé pendant près de trente ans. des diplomates. de la méthodologie historique. et la vie ou l'action de ses maîtres. de situer socialement et historiquement et la vie de son auteur. et. en six livres. L'Autobiographie est une composante essentielle du Kitâb al-'Ibar. exceptionnelle. qui sera reproposée au siège des Nations unies à New York et à l'Institut du monde arabe à Paris et maints colloques dans le monde célèbrent aujourd'hui le 600e anniversaire de la mort de l'historien arabe. où il est enterré dans le cimetière des soufis. sont publiés de nombreux ouvrages. l'Europe et le . dont les spécialistes s'accordent à dire qu'elle a été fondatrice d'une «science nouvelle». de la sociologie. ou Livre des Exemples (1). essor et déclin des empires» au palais mudéjar du Real Alcazar de Séville. de l'anthropologie. Le premier. la «science de la société humaine» ('ils al-ijtimâ 'al-insânî). avec l'espoir. est connu sous le nom de Muqaddima : une oeuvre unique. son itinéraire. faite de trois ensembles. A cette occasion. De nombreuses manifestations dont la grande exposition «Ibn Khaldoun.façon qu'elle a de contextualiser. par là même. vu le difficile dialogue entre l'Orient et l'Occident. des vizirs ou des sultans qu'il rencontre. la «science de la civilisation».

de Gabriel Martinez-Gros. de «reposer en termes neufs le problème de la place de la culture et des sociétés arabo-islamiques dans une histoire universelle de l'émergence du monde moderne». lequel. autant qu'à Machiavel. qui. Ibn Khaldûn. ancien ministre du Commerce d'Algérie . comme le dira plus tard Giambattista Vico. on peut citer : Ibn Khaldûn L'homme et le théoricien de la civilisation. enfin Ibn Khaldûn. Ibn Khaldûn et les sept vies de l'Islam. plus spécialement. Ibn Khaldûn au prisme de l'Occident. auquel on pense aussi. pour confronter le penseur tunisien «aux auteurs du XIVe siècle sur l'autre rive de la Méditerranée» et aux «pairs chrétiens» de sa génération . quand on parle d'Ibn Khaldûn. ne pouvant adopter la perspective «d'un arabisant ou d'un connaisseur de la pensée musulmane». de Krzysztof Pomian. de Claude Horrut. concaténation de phases d'essors et de déclins de corsi et de ricorsi. d'Abdesselam Cheddadi .monde arabo-maghrébin. après avoir également défini la place qu'occupe la Muqaddima («Introduction») par rapport aux autres parties du Kitâb al-'Ibar. suit «l'itinéraire politique d'Ibn Khaldûn dans son siècle» et explicite sa conception de l'histoire comme «éternellement recommencement». un islam des «Lumières» ?. un génie maghrébin. des pratiques cognitives et littéraires de l'histoire et des cadres chronosophiques qu'elle se donne dans la chrétienté latine du Moyen Age et la République des Lettres des Temps modernes». Parmi ces ouvrages. qui considère la totalité du Kitâb al-'Ibar pour en montrer la cohérence interne . Le Maghreb déchiré . professeur d'histoire du Moyen Age à Paris VII. part de sa «position d'historien de l'Europe et. de Smaïl Goumeziane.

Alors que «les mamelouks consolident leur pouvoir en Egypte et en Syrie et que l'on assiste à la montée en puissance des Ottomans en Anatolie. Bien qu'à Tunis il ait l'occasion de fréquenter les savants éminents qui sont à la cour du sultan mérinide Abû al-Hasan en . les Mérinides de Fès. ravagé par les épidémies de la Grande Peste. quand l'Orient arabe subit l'invasion mongole de Timûr Lang (Tamerlan). l'Occident musulman voit échouer les dernières tentatives de formation à nouveaux frais d'un empire à l'échelle nord-africaine» (Abdesselam Cheddadi). scientifique ou philosophique. d'une famille d'origine arabe longtemps installée en Andalousie. capitale de l'Ifrîqiya. almoravide et almohade. les 'Abdalwâdides de Tlemcen. tout comme la réflexion théologique. qui. maghrébine. de grands lettrés. gouverné par les Omeyyades de Cordoue. que seule éclairait encore la gloire de Grenade. qu'avaient assurée les deux dynasties berbères. est déchiré par les rivalités politiques entre les dynasties : les Hafsides de Tunis. et son efflorescence culturelle semble encore plus éloignée. à Séville. ni celle. des savants. C'est en ces temps sombres qu'émerge la figure d'Ibn Khaldûn. La pensée et l'art connaissent un terrible assèchement. L'empire almohade sous lequel s'était réalisée l'unité du Maghreb a disparu depuis plus d'un demi-siècle. des hauts fonctionnaires. avait eu gloire et puissance. la Reconquista chrétienne tente de mettre fin au destin d'Andalus. En Occident. l'Islam n'a plus la splendeur de l'âge d'or andalou. Il naît le 27 mai 1332 (1er Ramadan 732) à Tunis. Pire encore : tout le Maghreb. comptant dans ses membres.Aux XIVe siècle. juridique. comme il se plaira à l'indiquer en citant la génération de ses ancêtres. des politiciens.

L'enseignement était fondé sur la mémoire : sur une période de cinq ou six ans. des autorités religieuses. C'est en autodidacte qu'il acquerra ce savoir encyclopédique que révèle le Kitâb al-'Ibar. le centre névralgique de la vie politique et culturelle nord-africaine. Il décide de quitter Tunis pour se transférer à Fès. il est guidé par l'un des plus brillants professeurs de Tunis. C'est le début d'une longue pérégrination qui le conduit de Fès à Tlemcen. Tout jeune. comme le montre Abdesselam Cheddadi. au hasard des rencontres des hommes de sciences. des juristes.particulier le mathématicien et philosophe alAbîlî. disciple d'Avicenne et d'Averroès. que ses voyages lui permettront de faire. il suit des cours de grammaire. Cela fait en tout vingt-trois récitations du Coran en son entier. des historiens.. nombre de ses amis et de ses maîtres. un immigré andalou de la province de Valence. Il perd ses parents. Complot et prison L'épidémie de Peste noire frappe Tunis en 1348. dans ses deux variantes. près . auprès de qui il apprend «non seulement le Coran avec ses différentes variantes de lecture et les règles d'orthographe. qu'il considérera toujours comme son maître . Ibn Khaldûn a alors 16 ans. des logiciens.. Ibn Khaldûn a en réalité une formation plutôt précaire. des philosophes.» Entre onze et treize ans. de Grenade à Qal'at Ibn Salâma. de langue et de littérature arabe. mais aussi des éléments de la Tradition prophétique (hadîth) et du droit (fiqh). plus une autre récitation selon la lecture de Ya'qûb. Là s'arrête sa formation régulière. Ibn Khaldûn nous dit qu'il a eu à réciter par coeur à trois reprises le texte coranique dans son intégralité selon les sept lectures canoniques.

Il sert ensuite Abû Sâlim. il «renonce au monde». se rend enfin à Damas rencontrer Tamerlan. Entre l'exercice d'une haute fonction et une disgrâce. l'introduction à l'histoire universelle (Kitab al-'Ibar).de Frenda (Algérie). est nommé grand cadi malikite au Caire. donne des cours de droit dans la première université de la ville.. au cours de laquelle il occupe diverses fonctions politiques. corrige et peaufine jusqu'à la fin de sa vie. rédige la Muqaddima. d'Alexandrie à Damas et au Caire. qui le charge d'une ambassade auprès du roi de Castille Pierre le cruel. passe de charge en charge et de souverain en souverain. est reçu à Grenade par Muhammad V. Ibn Khaldûn se fait une idée très précise des jeux politiques et sociaux qui soustendent les mécanismes de l'histoire. qu'il rédige. Par ailleurs. Reste cependant à savoir comment . si elle incarne un «islam des Lumières». et se retire pendant quatre années à Qal'at Ibn Salâma et. se retrouve chambellan «doté des pleins pouvoirs» auprès de l'émir Abû 'Abd Allah. nommé de nouveau. Secrétaire du sultan de Fès Abû 'Inân.. puis est professeur à la medersa alQamhiyya du Caire. enseigne au couvent de Baybars. Le grand historien anglais Arnold Toynbee a laissé sur Ibn Khaldûn un jugement peu modéré : il aurait «conçu et formulé une philosophie de l'Histoire qui est sans doute le plus grand travail qui ait jamais été créé par aucun esprit dans aucun temps et dans aucun pays». la pensée d'Ibn Khaldûn pourrait être une référence pour la pensée arabe contemporaine cherchant une voie propre vers la modernité qui ne soit ni un calque des modèles occidentaux ni un repli sur le religieux. Dans cette vie d'aventures et d'intrigues. révoqué. là. il est suspecté de complot et mis en prison pendant près de deux ans.

La . et. ajoute Pomian. sur ce point. Les sciences rationnelles témoignent d'une absence de tout lien avec une religion particulière. qu'il est vain. Krzysztof Pomian examine de près la relation entre «sciences rationnelles» et «sciences traditionnelles». écrit Ibn Khaldûn... le Coran et la Sunna. cette dernière étant instituée pour nous comme loi religieuse par Dieu et Son prophète. cela veut dire que «le crédible doit selon lui [Ibn Khaldûn]être cru sans qu'on essaie de le rendre intelligible». qui est une «balance juste». Les ouvrages cités ne trouvent pas. «est constituée d'une part par les données de la loi religieuse. de chercher à élucider par des procédés rationnels les problèmes de la foi.Ibn Khaldûn. par les sciences connexes qui nous permettent de les utiliser». que les jugements de l'intellect. ce qui. En réalité. de l'autre. dont la «base». dont l'influence sur l'islam a été négative et relève d'une «faute» ? Cela pourrait signifier qu'Ibn Khaldûn proclame la supériorité de la foi sur la raison. poursuit Pomian. une véritable entente. De ce fait. «pour peser des matières comme l'unicité divine. régule les rapports entre la force de la raison scientifique ou philosophique et celle de la foi religieuse. Mais comment comprendre alors certains passages de la Muqaddima. en d'autres termes. ne sauraient servir. lit-on chez Ibn Khaldûn. il semblerait «qu'elles soient neutres à l'égard de la foi et que rien ne s'oppose à ce qu'elles soient pratiquées» : Ibn Khaldûn précise d'ailleurs qu'elles «sont étudiées par les adeptes de toutes les religions». «était banal des deux côtés de la Méditerranée» et affirmé avec la même force par la plupart des théologiens chrétiens. l'au-delà. les attributs divins.». où il est dit que la religion et la loi religieuse exigent qu'on abandonne les sciences rationnelles. auteur d'une «science nouvelle». la prophétie.

et le seul qui «est allé jusqu'à mettre en cause l'édifice scientifique global tel qu'il avait été échafaudé par la philosophie grecque et hellénistique. comme un objet d'étude scientifique». C'est pourquoi Ibn Khaldûn pouvait tenir sans contradiction une «position aussi fascinante» : unir «l'orthodoxie musulmane sans faille et sa sympathie pour la mystique soufie à la conviction qu'il avait créé une nouvelle science». voulant fournir une explication approfondie des raisons qui ont fait passer la civilisation musulmane de l'essor au .réciproque n'est évidemment pas vraie : si elle n'est pas une «voie vers Dieu». en particulier d'Aristote». dans son oeuvre d'une liberté d'esprit comparable à celle des penseurs européens qui. la société et la civilisation. l'étude du monde sensible. Certes. «probablement un des rares penseurs musulmans de son époque à témoigner. exige bien des procédures rationnelles. se détachèrent peu à peu de la tradition philosophique. Qu'on n'imagine cependant pas la Muqaddima comme un aride traité de méthodologie historique. Dans Ibn Khaldûn L'homme et le théoricien de la civilisation. en admettant la possibilité voire la nécessité de prendre l'histoire. de la Renaissance au XVIIIe siècle. Abdesselam Cheddadi note aussi en passant que les «limites imposées à la raison» et le «souci d'établir des frontières nettes entre ce qui relève des facultés humaines de connaître et ce qui relève de la révélation divine» sont des «signes clairs d'une crispation autour de la religion» qui au demeurant n'était pas rare au XIVe siècle. Mais il souligne surtout l'exception que représente Ibn Khaldûn. l'étude de ce qui n'est pas «au-delà».

Pomian). «les sciences des hommes et celle des anges». les échanges de présents. elle finit par présenter «une théorie de la civilisation humaine. le système politique et juridique. au XIVe siècle. les moyens d'existence. les guerres.. la monnaie. les formes de pouvoir et d'Etat. Ibn Khaldûn prend en considération tout ce qui constitue une société : l'économie. la technologie.. les assassinats. le climat et le milieu naturel. les trahisons. qui se révèlent par le mode de vie en groupes isolés ou en communautés. les mariages. les sultans. en en relevant les multiples articulations et aspects. la . et ont entravé la compétition économique et sociale avec l'Europe.» (K. Cheddadi). la géographie et l'écologie. Il décrit le monde physique. les alliances. leurs cours. l'art du menuisier et du tisserand. les ambassades. Comme les anthropologues d'aujourd'hui. les ruptures..déclin. la police. les sièges. avant d'étudier les propriétés essentielles d'une civilisation. la langue. les techniques et les sciences. les arts. les usurpations. les révoltes. et qui fait défiler les complots.. C'est qu'Ibn Khaldûn est aussi écrivain : aussi son étude est-elle immergée «dans un récit qui met en scène les tribus. l'art du chant. les batailles. en combinant des approches que nous dirions aujourd'hui anthropologiques ou sociologiques avec l'approche historique» (A. les impôts.. les croyances religieuses et les superstitions. l'art des libraires. les cérémonies.«les sciences des prophètes». l'organisation sociale. les types de domination.. Mais son «charme intellectuel» tient aux «innombrables surprises qu'elle nous réserve à chacun de ses coins et recoins». le mode d'acquisition des richesses. les types de solidarité. l'homme qui en est l'agent et sa place dans l'univers. les émirs.

. comme il l'est selon . qui le trouvaient excessif. purement historique.. et ne fut pas écouté par ses pairs. au contraire.. qui crût avec le temps». en version arabe puis en traduction. «il a été redécouvert en Europe par Sylvestre de Sacy. juristes et historiens.] Mais c'est surtout la conquête de l'Algérie et la décision.. et qui laisse libre cours à l'irascibilité. anthropologique.. l'algèbre. que «tout pouvoir fondé sur la contrainte et la domination. il connut bien des déboires. Comme le rappelle Claude Horrut.. Dans sa vie. ethnocentrique. On l'a lu pour y chercher les racines de ce qui pousse à la «guerre sainte» ou. [. Qu'on se souvienne seulement qu'au XIVe siècle. «dans un milieu maghrébin ou oriental où la position des théologiens conservateurs était très forte» (C. un musulman orthodoxe n'hésitait pas à indiquer qu'il «faut combattre le démon du mensonge avec la lumière de la raison». L'ancêtre de Marx 'Abd al-Rahmân Ibn Khaldûn. n'a guère eu de postérité immédiate. matérialiste ou spiritualiste. l'arpentage. philosophique. sociologique. On ne saurait ici trancher. Depuis. de Hegel ou de Durkheim. de Montesquieu. le solitaire. pour y trouver des remèdes aux guerres et à l'intolérance. on a privilégié tantôt une lecture tantôt une autre. «la science de l'interprétation des rêves». est injustice et oppression : il est blâmé par le Législateur. en 1840. Il estimait. de Tocqueville et de Saint-Simon.dialectique. c'est vrai. le penseur tunisien a été soumis à toutes les interprétations : on l'a vu en ancêtre lointain de Vico et de Marx. du ministre de la Guerre de faire traduire le Kitâb al-'Ibar qui lancèrent un courant d'intérêt scientifique pour l'oeuvre. Horrut). qui publia en 1830 des extraits de la Muqaddima.

Car elles dénotent un excès dans la réflexion. présenté par Abdesselam Cheddadi. Gallimard. et louait la modération plutôt que l'excès. (1) Ibn Khaldûn. écrivait-il au livre III de la Muqaddima. il s'ensuit que l'habileté et l'intelligence sont un défaut chez un homme politique.. avant d'ajouter et là perce malgré tout un Machiavel que «la qualité de la douceur se rencontre rarement chez une personne à l'esprit vif et pénétrant [. . 2002. comme la stupidité suppose un excès dans l'inertie». la Pléiade.. «le Livre des Exemples. Autobiographie Muqaddima».]. texte traduit. I.les exigences de la sagesse politique». c'est la douceur». «Ce qui fait une bonne autorité.