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Non Fides III

COUV'

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Non Fides III
Non Fides est un journal anarchiste apériodique
réalisé par divers individus qui se sont retrouvés sur
des luttes et des idées communes.
Nous luttons pour la destruction de l’Etat, du
capitalisme, de son salariat, et de toutes les
autres formes d’oppression et d’exploitation
comme le patriarcat et le sexisme.
Anciennement «groupe anarchiste
autonome», Non Fides aujourd’hui, édite un
journal, des brochures et anime un site
internet.
Ni de droite ni de gauche, nous ne sommes
ni « révolutionnaires professionnels » ni
doctrinaires, nous sommes anarchistes.
Nous ne prétendrons jamais dicter aux
lectrices et aux lecteurs la solution à
tous les problèmes, et nous
n’entendons pas livrer clef en main la «
société future idéale ».
Non F

Nous pensons que la liberté ne peut


être acquise sans la solidarité et la
lutte. En effet, si l’émancipation
individuelle est au centre de nos
combats, la solidarité et les démarches
collectives sont des moyens d’y parvenir.
C’est pourquoi nous prônons la liberté
id

autant que l’égalité, la solidarité et


l’entraide.
Cette production est coûteuse à produire,
es c'e

c’est pourquoi nous la proposons à prix libre.


Prix libre, parce qu’aujourd’hui nous sommes
conditionnés pour payer ce qu’on nous dit de
payer, sans chercher à connaître le coût du
service/produit. Prix libre, ça peut vouloir dire gratuit (si
tu es en taule, si tu n’as pas de fric, si tu n’as pas envie de
st qu

payer…), ça peut être simplement ce que tu veux/peux donner


pour nous aider.
Si tu veux recevoir d’autres exemplaires, des brochures, ou nous écrire un
petit mot, tu peux nous envoyer un mail à non­fides@riseup.net en
mentionnant ton adresse postale ou ton numéro d’écrou.
N’hésitez pas à réagir à nos articles, nous porter conseil, nous envoyer des
infos pour qu’on les relaye, nous insulter ou nous chatouiller les doigts de
oi ?

pieds, en nous envoyant un mail.


Nous nous ferons un plaisir de vous répondre (à notre rythme), de publier (ou
pas) vos textes.
Nous précisons, pour éviter des malentendus, que nous ne recrutons pas.
Nous préférons qu’une multitude de collectifs/journaux/infokiosques se créent
là où ils sont et pullulent, pour ensuite se mettre en réseau plutôt que de
grossir des rangs déjà existants.
En effet, la multiplication de groupes est préférable selon nous au
développement d’organisations centralisatrices.
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Non Fides III

SOMMAIRE
◘ En Grece, ici, ailleurs, partout... p.3
◘ Bref apercu de la chronologie de la

◘ Reponse a un lecteur p.5-8


solidarite internationale p.4

◘ Contre les frontieres, les nations, les

◘ Entre chien et loup p.9


centres et les prisons p.8

◘ Crise ou pas... La paix sociale a

◘ Temoignage d'un prisonnier de Rouen p.14


du plomb dans l'aile p.10-13

◘ Quelques bonnes raisons de

◘ Beau comme des centres de


refuser le fichage ADN p.14

◘ De l'onanisme en milieu militant p.16-17


retention qui flambent p.15

◘ Du sabotage considere comme

◘ A propos des arrestations


un des beaux arts p.18

◘ Recit d'un mouvement a la maison d'arrêt


de soi-disant terroristes p.19-23

◘ Bienvenue dans
des femmes de Rouen p.24-26

◘ Acculturation des pauvres et persecution


la poubelle des mondes p.27

des femmes dans l'europe de la fin du XVe


aux debuts du XVIIIe siecle p.28-33
◘ Le martyr, la victime et l'agneau p.34-36
◘ Vive les feux de la revolte p.37
◘ Le theoreme parfait de

www.non-fides.fr
◘ Pourquoi nous voulons la destruction des
la guerre civile p.38-39

◘ Education, societe et depression...


centres de retention p.40

◘ A propos de la mort de Samir p.43


Lettre d'Ecila p.41-42
non-fides@riseup.net

◘ Introduction au concept ◘ Empechons les expulsions p.58-59


◘ La chiourme architecturale p.60-61
◘ Lettre aux villes qui ◘ La "mixite sociale" c'est la guerre
de gentrification p.45-46

◘ Nothing to lose ! p.49-54 ◘ On ira pas dans votre parc ! p.63


s'aseptisent p.47-48 aux pauvres p.62

◘ Chronique ordinaire de ◘ L'amenagement du territoire p.64


la gentrification dans le 19e ◘ L'occupation du territoire par l'art

◘ Rafles dans nos quartiers p.58


arrondissement de Paris p.55-57 et la gentrification...
New-York, annees 80s p.65-71
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Voici un très bref aperçu de la sont inflammables". 12 décembre 2008
Non Fides III
chronologie de la solidarité ● A Minsk, le commissariat central attaqué avec ● A Francfort, 200 manifestants devant le

internationale avec les incen‐ des grenades fumigènes. consulat grec. Barricades. Trois voitures de

diaires grecs disponible sur ● A San Francisco, une centaine de personnes keufs petées, ainsi que la façade d’un poste de
en manif sauvage très mobile. Banderoles police. Une arrestation.

www.non-fides.fr/spip.php?article132
notre site à l’adresse :
posées ici et là. Perturbation des flux dans la 11 décembre 2008
galerie marchande de la ville fermée par la ● A Bruxelles, un engin incendiaire composé

24 décembre 2008 police après quelques heurts et de la casse de de deux bouteilles de gaz a détruit une banque

● A Milan, une voiture de police et quatre marchandises. 6 arrestations pour vandalisme, d’ING à Auderghem. dans le quartier d’Ixelles,

voitures de la police municipale incendiées, tags un manifestant blessé à la tête. la porte de la "pastorale de la communauté

en solidarité à proximité. ● A Barcelone, manif de plusieurs centaines de grecque" de la ville est incendiée.

22 décembre 2008 personnes malgré le harcèlement policier. ● A Gênes, attaque d’un commissariat dans la

● A Milwaukee, 4x4, bâtiments municipaux et Affrontements avec les keufs. Des arrestations. vieille ville. Vitres brisées, tags de solidarité.

façades d’immeubles vandalisés à coup de tags ● A Hambourg, plus de 1000 personnes en ● A Melbourne, des anarchistes ont vandalisé

de solidarité. manif, affrontements avec la police à coup de l’ambassade grecque et ont remplacé le

21 décembre 2008 fusées. drapeau grec par un drapeau noir.

● A Paris, manif sauvage dans les 18/19e arrdt ● A Bologne, une bombre explose contre une ● A Bordeaux, deux véhicules incendiés devant

avec banderoles en soutien aux emeutiers agence de la banque Unicredit. le consulat grec. Des tags en face du consulat.

("vive les feux de la révolte") qui sera ensuite ● A Saragosse, engin incendiaire lancé par des Enquête confiée à la police judiciaire.

posée sur les rambardes du métro aérien à La anarchistes sur la porte du commissariat de 10 décembre 2008

Chapelle. Le quartier a été par ailleurs recouvert Torrero. ● A Mexico, attaque à l’explosif contre un poste

de tags et d’affiches. 18 décembre 2008 central de la police revendiquée par "des

● A Buenos Aires, un attentat a fait exploser la ● A Schaerbeek, en Belgique une voiture de anarchistes individualistes contre l’ordre établis".

porte de l’ambassade grecque. Action ISS Cleaning a été brulé. ISS effectue les ● A Bristol, fusées tirées contre un

revendiquée par des anarchistes. travaux de nettoyage dans les CRA. Un commissariat et contre des voitures de flics:

● A Lancy, prés de Genève, un sapin de noël a communiqué indique "De Steenokkerzeel à sept voitures mises hors d’état de nuire.

brûlé devant la mairie en solidarité. Athènes, feu aux frontières, feu aux papiers, feu ● A Barcelone, rassemblement de 200

20 décembre 2008 à l’Etat." personnes, quasiment tous contrôlés par la

● A Paris, une trentaine de distributeurs de ● A Turin, plusieurs distributeurs de banque police. Banderoles déployées. Manif sauvage,

banques des quartiers bourgeois ont été obstrués avec de la colle. Pareil pour une le cortège grossit jusqu’à 800 personnes, des

définitivement mis hors d’état de nuire à la dizaine de parcmètres, les serrures d’une vitrines et du mobilier urbain sont attaqués.

soude par des anarchistes, en solidarité avec bibliothèque et d’une société d’assurance et Après dispersion, divers petits groupes sont

les émeutiers grecs. tags de solidarité. harcelés par des flics en fourgon et à moto.

● A Oshkosh, dans le Wisconsin, une banque ● A Amsterdam, quatre voiture de luxe Quelques charges et deux arrestations.

est attaquée, serrures bouchées à la glue et incendiées en centre­ville. ● A Madrid, environ 300 personnes en manif

tags sur les murs : "Brûlons la Grèce. Brûlons 15 décembre 2008 sauvage attaquent un comico et des banques,

les prisons. Brûlons les Etats." ● A Montevideo, ambassade grecque attaquée des magasins et des pubs. Des barricades

● A Lisbonne, manif sauvage, blocage de à coup de pierres et de bombes de peintures. enflammées sont formées. 9 interpellation et un

routes, banques, magasins, voiture de flics ● A Madrid, manif sauvage, attaque d’un nombre indéterminé de policiers blessés.

pétées. comico et de quelques banques. 7 arrestations. D’autres échauffourées ont éclatés vers

● A Kansas City, l’ambassade du mexique est En banlieue de Madrid, plus tard dans la soirée, Lavapiés.

prise pour cible (tags, briques) lors d’un attaque de banques. ● A Rome et Bologne, 5 policiers et un soldat

rassemblement en solidarité avec les révoltés, ● A Gand, 150 personnes en manif. Des italiens ont été blessés lors d’affrontements

de Oaxaca, de Grèce et d’ailleurs. pétards, des slogans, des tags et des vitrines avec des manifestants. A Rome les

● A Amsterdam, Un distributeur de billets de la petées, des banques attaquées, une voiture de manifestants ont lancé des fumigènes et de la

banque ABN­AMRO incendié. flics essuie des projectiles, une des principales peinture rouge sang sur l’ambassade grecque.

● A Tacoma, les tuyaux du combustible ont été rues commerçantes de Gand est saccagée. 19 ● A St­Gilles, en Belgique, le feu est mis à un

coupés, les consoles des pompes à essence ont arrestations. véhicule de police devant le commissariat, sous

été détruites et le message "Vas au boulot et 13 décembre 2008 les yeux des flics.

butte ton patron" a été tagué sur deux stations ● A Vancouver, des anarchistes ont attaqués 9 décembre 2008

Shell et sur deux stations Chevron. une banque. Vitres brisées et tags. ● A Bruxelles, le siège du syndicat des keufs

● A Denver, banderoles accrochées à un pont ● A Bristol, 30 voitures de keufs attaquées au (vsoa) a été attaqué. Toute les vitres sont

du centre­ville : "Nouvelle de Grèce : les flics lance­pierre.


●Page 5● tombées.
Non Fides III

Reponse à un lecteur reste, nous savons que nous


avons des complices. Lors­
que des ouvriers en grève,
ici et là, envoient balader
Dans Non Fides N°2, un lecteur répondait à un leurs syndicats, nous savons
article intitulé "Minoritaires...oui, et après ?", que nous avons des com­
paru lui, dans le premier numéro. Les deux plices. Lorsque des cellules
textes sont lisibles sur notre site. Nous avons de prisons sont réduites en
tenu à poursuivre la discussion engagée. cendres par les détenus,
comme à Vincennes, à
La publication de cet arti­ Nation, émeutiers à Villiers­ Nantes, au Mesnil­Amelot et
cle, ou plutôt sa rédaction, Le­Bel, malades non rem­ ailleurs, cela renforce la rage
était en quelque sorte une boursés, lycéen­nes tabas­ et contribue à la diffuser.
réaction directe à l’échec sés par les services d’ordre,
d’un mouvement social dans étudiant­es, routiers, marins­ De fait, les réseaux « de tout
lequel pas mal de monde pêcheurs, chômeur­ses. La ce qui bouge, qui vit, qui
avait placé des espoirs. liste serait longue, elle aime la vie dans sa gratuité»
Espoirs de radicalité, qu’une imposerait de dresser un existent. Ils se bâtissent,
grève devienne contagieuse panorama global de l’op­ parfois patiemment, parfois
et mette K.O. sans distin­ pression, là n’est pas le spontanément, dans le feu
ction la canaille syndicale et propos. du combat, dans une
la vermine patronale. Ré­ communauté de désirs. La
action de déception, senti­ «L’anarchiste souffre de complaisance dans le
ment de dépit, impression de toutes les injustices qu’il constat, l’éternelle plainte, il
déjà­vu dans le sempiternel perçoit dans le monde» nous faut la laisser de côté.
retour à la normale. Sen­ disait ce lecteur. Pour cela, il Certes, la peur et la
timent semblable à la «dé­ faudrait avoir des épaules en renonciation, la fatalité sont
prime post­CPE», cet étran­ titane, pour supporter le compréhensibles dans la
ge blues qui frappa beau­ poids de toutes les sévices logique de ce système qui
coup d’enragé­es à l’époque. que le Pouvoir inflige à pose le turbin quotidien et le
l’humanité aux quatre coins fermage de gueule comme
Depuis quelques temps, qui de la planète. Nous ne seuls piliers constitutifs.
peut dire qu’il ne s’en prend pouvons pas rester dans le Nous comprenons que « la
pas plein la gueule ? Qui n’a domaine de la souffrance. violence rampante de la
pas été, parmi les popu­ L’empathie est notre point de société capitaliste », celle­là
lations, acculé à la lutte départ, mais elle ne doit pas même qui pousse au
nécessaire, à la juste nous fixer, nous paralyser, ni désespoir, qui fait que « des
colère? Dans le désordre: nous empêcher de « nous gens honnêtes, sensibles,
Tziganes pourchassés un occuper de nous­mêmes ». intelligents préfèrent se
peu partout en Europe, Parallèlement, notre révolte suicider plutôt que de se
cheminots grévistes, sans­ personnelle a besoin de révolter », nous comprenons
papiers proies de l’Etat­ complices pour s’exprimer. qu’elle ai suffisamment de
puissance pour répandre la
Ces complices existent. désolation partout où elle
Lorsque nous apprenons étend son empire, jusque
que des pavés ont brisé des dans les cœurs des militants
façades de banques qui qui voudraient se donner
collaborent à la traque aux l’image inébranlable d’êtres
sans­papiers (la BNP), ou de particulièrement courageux
n’importe quelle banque du et solides. Mais il s’agit
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d’enrayer cette spirale, là où Foin de tout cela !


d’autres y collaborent, par Si les déclassés
opportunisme ou par adhé­ veulent ne plus
sion idéologique. Il s’agit de «se sentir res­
diffuser le sabotage et la ponsables de leur
résistance là où l’on peut le mise à l’écart», si
faire, là où nous trouvons les «victimes» du
des complices. système veulent
à nouveau être
L’urgence, nous la ressen­ possédé­es par la "capacité foutre les clandestins en
tons en vérité au quotidien, de contestation", il ne peut taule.
parce qu’un jour sans révolte être question de remettre la Le refus de laisser un
est un jour où la spirale du résistance pratique au len­ «Nouveau Parti» berner tout
désespoir prend de l’am­ demain. Il y a plus à perdre le monde à nouveau.
pleur, devient plus impla­ dans l’apathie que dans la
cable. En ce cas, nous ne spontanéité. Tout cela a un sens. Tous
pouvons pas être patient­es. ces refus parlent, il n’est pas
La révolution peut se permet­ Étant donné le désastre nécessaire de vouloir caté­
tre ce «luxe», mais ni la ambiant, qui paraît à ce goriser la propagation de la
colère ni la révolte ne le point insensé qu’on peut se révolte : «par le fait», «par le
peuvent. sentir incapables de mettre tract», «par le texte», etc…
des mots dessus, le sens Alors que les simples manif­
Les gens qui brûlent peut naître du refus en lui­ estations, tout comme la
sincèrement d’en découdre même. Le refus de ce grève, sont menacées de
avec la domination, ne monde absurde et répugnant tomber sous le coup de
peuvent pas se permettre de et de la logique qui le l’interdit étatique, alors que
tout sacrifier pour LA détermine. le simple fait de ne pas être
révolution. Avant de parler d’accord peut vous conduire
de «rupture décisive», de Le refus de continuer à dans l’étau de l’anti­
«Grand Soir» et autres bosser pour n’importe quoi, terrorisme, les populations
chimères vieille comme le n’importe quand et à n’ont pas attendu des
milieu militant, il faut bien n’importe quel prix. Le refus «agitateurs de la mouvance
que des étincelles partent, de l’esclavage salarié, le anarcho­autonome», tout
se rejoignent, se multiplient. refus de donner son ADN comme nous n’avons pas
Et parfois, la survie même dès qu’un flic le réclame, le besoin des «masses» (ou
impose d’en passer par la refus d’acquitter à la loi de la de la majorité, pour le dire
révolte, ne serait­ce que marchandise, de payer le autrement) pour être con­
pour tenir, trouver de la métro, de considérer vaincus de la nécessité de
force. Aussi, condamner une l’adaptation et l’intégration lutter.
explosion de caméras de comme les totems
surveillance à la massue, ou de la vie moderne.
un dynamitage de chantier
de prison, c’est comme Le refus de laisser
condamner une grève sau­ des imbéciles et
vage, sous prétexte que ces des haineux
actions interviennent en
dehors de tout processus
révolutionnaire, ce qui leur
ferait perdre toute «légi­
timité».
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Comme le dit le lecteur : Si l’on considère que nous des raisons à cela. C’est
«Tout ceci peut paraître répondons à cette violence parce que, auparavant, de
farfelu, mais en période de (parce qu’au fond, nous plus en plus de personnes
crise certaines idées (et les sommes pour que le monde auront, au­delà de la colère
pratiques qui y correspon­ vive en paix), que nous diffuse, intériorisé des
dent) font parfois un chemin nous défendons contre leur idées et des pratiques anti­
inattendu». entreprise de terreur, et autoritaires.
Pour ce qui est de la bien il semble que les
«question de la violence» et pavés sur les flics, les
de la «question insurrection­ flammes dirigées sur les Cela sera une expression,
nelle», il n’est peut­être pas préfectures revêtent le une conséquence, mais
très pertinent de théoriser même sens qu’un tract qui ne nuira pas, du
l’une comme l’autre. La appelant à abolir l’exploita­ moins je ne pense pas, ni
violence, celle du système tion de l’humain par l’hu­ à la cohérence, ni à la
capitaliste, celle de l’Etat, main. radicalité de ces idées et
nous sommes bien placé­ L’insurrection n’est pas pratiques. ●
es pour la ressentir, et pour vraiment une doctrine ; si
dire qu’elle existe de fait. insurrection il y a, il y aura

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Non Fides III

Crise ou
La paix sociale
dans l'aile
Comme un air de l’esprit des gens. Ce qui
déjà­vu… Depuis la fin du XIXème compte alors c’est « l’Unité »
siècle jusqu’à aujourd’hui, il de toutes les couches
Partout, à la une des médias, est facile de retrouver ce sociales et de toutes les
des JT et des émissions de genre de période où les tendances politiques, pour
radio, la même intoxication, apôtres du système ont agité sauver l’économie. En effet le
le même faux cri d’alarme le spectre de sa possible fin premier ministre vient de
pour affoler les bons citoyens imminente : le krach ressortir des vieux tiroirs
: le système capitaliste est au économique des années 20, l’étendard de l’Unité Natio­
bord du gouffre, les banques les chocs pétroliers suc­ nale, en espérant que cela
menacées de faillite géné­ cessifs, etc… Chaque fois, ferait oublier aux exploités
rale. «Où va le capi­ l’alerte était accompagnée leurs souffrances quotidien­
talisme?», «La faillite du néo­ d’un écho venant des nes.
libéralisme » et autres titres théoriciens marxistes, qui
bien racoleurs pour faire n’hésitaient pas à prophétiser Une bonne guerre contre un
choc. la chute prochaine et fatale Etat déplaisant, une bonne
du capitalisme. Explication : crise pour désespérer tout le
L’Etat n’a plus de sous, mais le capitalisme est un système monde et forcer les jeunes
en trouve quand même pour portant en lui une contra­ (les pauvres, cela va de soi)
renflouer les banques diction interne, et donc à trouver dans l’armée la
(plusieurs centaines de mil­ fatalement sa propre destru­ meilleure source de boulot, et
liards(1) aux Etats­Unis et en ction. Attendons­donc, la ré­ la normalité pourra continuer
Europe), mais aussi des volution viendra d’elle­même, son cours, avec un nouveau
centaines de millions d’euros «automatiquement», «néces­ souffle et plein de belles
pour arrêter, emprisonner et sairement». années devant elle.
déporter les personnes sans­
papiers : construction des Lorsque la situation devient Sous le Spectacle,
CRA, billets d’avions, finan­ trop critique ­et effectivement la réalité
cement des entreprises co­ elle l’est­ l’Etat doit re­
gérantes de la machine à mobiliser les troupes, étouffer Derrière les images spe­
expulser (la Cimade par le potentiel de révolte qui ctaculaires des boursiers se
exemple, qui a touché 4,56 sommeille sous une colère prenant la tête à deux mains
millions d’euro en 2008). populaire partagée et justi­ en contemplant les écrans
fiée. Les appels au pa­ qui affichent la plongée du
Peu importent les déficits, le triotisme et au citoyen­nisme cours de leur action­fétiche,
Kapital et le Kontrôle doivent sont alors l’arme privilégiée des très sérieux chefs d’Etat
survivre, à tout prix. du Pouvoir pour recadrer qui se ré­unissent pour que
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u pas... Non Fides III

a du plomb
demain tout aille mieux, les populations insoumises, n’y a plus rien. La cata­
d’autres faits relégués dans mais entre la réalité et la strophe est proche, mais pas
les pages « faits­divers » des manière dont les oppres­ vraiment telle que vous
médias, en bas de LEUR seurs et leurs complices l’imaginez : pas dans les
échelle d’importance : une tentent de l’étouffer, entre les fuites radioactives, pas dans
femme qui se défenestre radiés des CAF et autres les rafles d’étrangers, pas
pour fuir l’huissier venu ANPE(4) et les articles puants dans ces villages que Nous
l’expulser pour surendet­ du Parisien titrant sur « Ces bombardons à l’autre bout du
tement, des quartiers qui chômeurs qui réapprennent monde... » Dans leur langage
s’embrasent, visant la flicaille le goût du travail » ; entre les la catastrophe serait l’anéant­
au flash­ball ou au fusil de visages mourants des salarié­ issement du Roi­Argent,
chasse, dans une con­ Es ballottéEs dans les puisque dans leur exprit
flictualité de plus en plus métros et les affiches du mi­ l’anéantissement de l’Argent
ouverte ; des émeutes de nistère de la Défense mon­ signifie l’anéantissement de
2005 à celles plus récentes trant les jeunes recrues la vie, de NOS vies.
de Romans, en passant par militaires partant crever et
Villiers­Le­Bel en 2007, le feu faire crever en Afghanistan et
mis à plusieurs camps de ailleurs, le sourire aux lèvres. Tantôt à coup de gravité
rétention cet été (Vincennes, (style «après nous, le
Steenokkerzeel en Belgique, Contrat de déluge»), tantôt dans la
Nantes et le Mesnil­Amelot) soumission, paix bonne humeur (ne craignez
sans oublier les multiples sociale rien, même si ça va mal, On
rébellions dans les prisons a un Nouveau Parti Anti­
surpeuplées du monde(2). Il est impossible d’enthou­ capitaliste qui va tout
Des métallurgistes laissés siasmer qui que ce soit avec arranger), il importe que l’éne­
sur le carreau menacent de des cadavres. Et pourtant. Le rgie du bon peuple soit
faire péter tout un stock mythe de la fin prochaine du utilisée à bon escient. Et pour
d’aluminium et boutent le feu capital est utilisée pour que cela chaque individu «respon­
à leur usine, lassés des mé­ les citoyens retrouvent une sabilisé» doit participer
diations(3). Récemment en Cause pour laquelle se (puisque la démocratie se
Inde, c’est un patron qui s’est sacrifier, la même pour veut «participa­
fait lyncher à mort par des laquelle il faut taffer, puis tive») à sa
salariés licenciés, poussés à taffer plus parce que ça ne propre exploi­
bout par l’inhumanité de ce suffit plus. Les puissants tation : en tant
système. nous disent: «Sans ministres, que salarié, en
Partout le conflit n’est plus sans Emploi, sans banques, tant que citoy­
seulement entre les flics et sans Argent, sans l’Autorité, il en.
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La droite ne peut pas tout participer au contre les banlieues
faire seule ; il faut des renouvellement du contrat ; incendiaires, GIPN contre
assistants alternatifs : la « solidarité » entre les les squats, Division anti­
gauche organise la relève à quelques­uns qui ne terroriste contre l’ennemi
coup de « sommets souffriront jamais des crises intérieur du moment, BAC
citoyens » sur les de LEUR système, et les en civil et S.O. collabos
migrations (contre le exploitéEs. dans les manifestations de
méchant « ministère de la lycéenNEs, ERIS pour
honte » qui ose se servir Cette « solidarité » ­qu’elle mâter les mutineries dans
des camps de rétention soit « servitude volontaire » les taules, quand le contrat
construits en partie par la ou conséquence de la de soumission n’a même
gauche), sur telle Urgence nécessité de bouffer (et le plus la valeur du papier­cul.
du XXIème siècle, à coup salariat est plus
de marches et de l’expression de cette
barbecues citoyens, de dernière)­ comme base et
concerts et de débats essence de la paix sociale.
festifs bien pacifiés pour
redonner le moral à tout le Accentuer la
monde, et neutraliser tels conflictualité.
quartiers potentiellement
explosifs à coup de Un contrat qui craque un
5)
gentrification( des villes. peu partout, dont la fragilité
a toujours besoin de
Ceux qui ont intérêt à ce multiples replâtrages :
que rien ne change doivent polices préventive et de
par tous les moyens faire proximité (on comprendra
croire au « changement dans cette « case » la
réaliste et nécessaire », à police officielle, les «
une « réforme salvatrice », citoyens volontaires » et
à une « autre modernité », autres milices de poucaves,
à une « autre politique ». les associations qui
Le RSA en est l’exemple viennent frapper aux portes
parfait, applaudi par toutes des appartements les jours
(ou presque) les crapules d’élection pour rappeler
de gôche, pour remettre tout le monde à son devoir,
chacunE au turbin. Revenu celles qui militent pour des
de Solidarité Active, tout est terrains de football dans les Il n’est pas nécessaire
dit sur le vieux rêve des ghettos et luttent sur le d’être particulièrement
puissants : qu’il y ait une « terrain contre les lanceurs manichéen pour affirmer
solidarité » entre les de cocktails­ ces brebis qu’entre la collaboration
oppriméEs et la source de galeuses qui se sont de classe (cette solidarité
leur oppression, entre les trompées de sport à leurs qui garantie la paix sociale
salariéEs et le capital. Pour yeux­ les élus de gauche et l’éternelle renaissance
montrer que la crise du multipliant les appels au du Vieux Monde) et la
capitalisme n’entame rien calme quand tout crame en solidarité entre exploitéEs
de sa légitimité, ses réponse à un meurtre révoltéEs (chômeurs se
défenseurs affirment que policier, etc...). battant pour vivre même
les gens ne demandent rien ­et surtout­ sans travail,
d’autre que de pouvoir tuer Ou alors la méthode forte : émeutiers, grévistes
leur temps mort pour troupes de choc du RAID déterminéEs, détenuEs
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voulant briser leurs murs, crise, les « barbares de
sans­papiers qui brûlent banlieue », la « mouvance Notes :
leurs taules) il y a un anarcho­autonome », le
gouffre, et quelque part un retour des Talibans, la (1) Le 3 octobre la Chambre
choix à faire, une position prison, la hausse du des représentants des Etats­
à prendre, parce que « le chômage et la baisse du Unis adoptait un plan
développement des pouvoir d’achat remplissent prévoyant d’injecter 700
choses » mène parfois à aujourd’hui le même rôle milliards dans les banques
la résignation, parfois à la social qu’ils ont toujours nord­américaines. En France,
révolte déterminée. joué : maintenir la peur à l’Etat a récemment décidé de
haut niveau pour garder le renflouer six grandes
contrôle. « Tremblez, car il banques à hauteur de 10,5
faudra toujours mieux se milliards.
serrer la ceinture dans ce
système merdique que (2) 19 morts dans la prison de
risquer l’aventure d’un Tijuana au Mexique le 19
changement radical, et/ou septembre, 21 morts dans
finir en prison ». celle de Reynosa le 20
octobre. Il y a à peu près 65
L’Argent ne se mange pas, 000 détenus dans les prisons
mais son existence françaises et une centaine de
contraint des millions de personnes s'y suicident par
personnes à une survie de an.
misère, et parfois à la
famine. Et en « période de (3) Fin septembre, les salariés
crise » ou non, ce sont de la fonderie Helvéticast aux
toujours les mêmes qui Ponts­de­Cé près d’Angers
s’en prennent plein la avaient amoncelé 13 000
gueule. pièces en aluminium devant «
leur »usine, reliées à 18
Si nous VOULONS nous bouteilles de gaz et 30 litres
attaquer à leur Etat (même d’essence. Ils protestaient
« providentiel »), au contre un récent plan social
salariat, aux prisons et à prévoyant 18 licenciements.
leur monde (Ecole, usine,
Parce que même en « bureaux, tribunaux, (4) Le 17 octobre, 1500
période de crise », les espaces vidéos­surveillés) personnes recevaient une
gens ont encore le choix c’est qu’aucune « crise » lettre de l’ANPE de
entre saboter avec zèle et ne le fera pour nous. ● Villeneuve­saint­Georges leur
entrain leur sale taff, et sommant de se rendre à un
bosser « honnêtement » forum pour l’emploi, sous
comme flic, maton, vigile,
Ce système ne
peine d’être radiées des listes.
jeune cadre dynamique en
« force de vente ». Il y a tombera pas de
lui­même,
(5) La gentrification consiste à
un choix entre inciter à homogénéiser socialement
voter et porter une vraie
il faudra se
tout ou partie d’une ville,
conflictualité.
battre pour qu’il
autrement dit, à chasser les
crève!
pauvres le plus loin possible
Ces multiples épouvantails pour laisser le terrain aux
que le pouvoir agite : la riches et nouveaux­riches.
●Page 13●
Temoignage d'un
prisonnier de Rouen
Non Fides III

Dans la nuit du 10 au 11 septembre 2008, à la Maison d’Arrêt de Rouen, s’est


produit un drame comme il s’en produit si souvent en détention : un détenu
suicidaire a pété les plombs et tué Idir, son codétenu.
Cette fois­ci ça a fait un peu de bruit, mais les autorités environnement plein de frustrations, une embrouille part
vont tout faire pour étouffer l’affaire avec des fausses vite.
réponses, avant que le rideau opaque ne retombe sur la A trois dans une cellule de moins de 10 m², pas moyen de
prison. On nous parlera de la détention des "fous", et de la s’esquiver : ça finit donc parfois violemment. Idir avait
nécessité de les isoler ; alors que celui qui ne rentre pas demandé à changer de cellule. Mais en prison, comme
en taule déjà fou, doit lutter pour ne pas le devenir. On souvent ailleurs, tu n’obtiens que ce que tu arrives à
nous parlera du besoin de rondes plus fréquentes, mais arracher. Et exiger une cellule seul peut te conduire au
sans à peine remettre en cause les conditions de mitard. Tu n’es rien de plus qu’un numéro aux mains d’une
détention. Encore moins la détention elle­même. administration toute puissante et ses matons­soldats
Quand les gestionnaires de ces lieux de mort s’inquiètent dociles. Et ils auront beau te dire poliment bonjour, ils sont
d’éventuels suicides, c’est uniquement qu’ils ont peur du là pour t’écraser. Quand on te traite en chien, tu peux finir
scandale. Leur seule solution sera d’augmenter les doses par le devenir... chien soumis ou chien enragé.
de cachetons. Au mitard ils sauvent le détenu suicidaire en
le foutant à poil pour qu’il ne trouve le moyen de se Quand éclate la folie, la rage, le désespoir, la rancune,
pendre. L’administration gère le flux des prisonniers, et les c’est dommage que ce ne soit pas toujours à la gueule
case où elle veut en jouant éventuellement les agences de nos véritables ennemis.●
matrimoniales selon ses critères.
A la privation de liberté vient s’ajouter la promiscuité forcée A bas l'enfermement
avec d’autres détenus avec qui tu dois t’entendre. Dans un Vive la revolte!

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Non Fides III

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Non Fides III

Deux poids, deux mesures De l’onanisme en milieu militant


Avec la même unanimité que l’on peut
voir aujourd’hui pour encenser les
emeutiers grecs, après les é‐meutes
urbaines de 2005 en France, un
cortège de communiqués ont
condamné les violences. Les émeu‐
tiers, ici, sont des "irresponsables",
des "inconscients" qui "se tirent une
balle dans le pied" et se mettent "les
leurs" à dos. Les leurs ? Voici le
meilleur moyen de souligner la
séparation entre "les militants" qui
pondent leurs analyses tranquillement
installés dans leurs sièges au coin du
feu et ceux, que beaucoup d’entre eux
s’amuse à appeler "les masses", qui
eux s’insurgent en foutant le feu.
militant.
Suite à la mort de Bouna et Zied, la révolte était
au mieux "compréhensible", mais ce n’était pas En effet, la France est un des pays où ont lieu
la « bonne » révolte, LA révolte « politisée » le plus d’émeutes urbaines, et ce depuis le
(celle qui aboutirait à la Révolution Sociale), et début des années 80 (depuis Vaulx en Velin en
les cibles n’étaient pas les bonnes non plus ; 79). Encore il y a peu, Vitry­le­francois, Roman­
foutre le feu oui, mais pas à l’école primaire de sur­Isere, Villiers­le­Bel, Grigny, La Courneuve,
la ville, pas aux associations de « grands frères Les muraux etc. ont explosé. Mais personne
» chargées d’assurer la médiation, pas à la aux balcons, finalement, c’est devenu si
voiture du voisin prolétaire, pas à la commun de se révolter dans les banlieues…
bibliothèque du quartier, pas aux entreprises Seulement, dans ces milieux, l’exotisme règne.
qui amènent « l’égalité des chances » dans les La France, ses banlieues pourries, ses «
banlieues parce que faire « cela » revenait à un racailles obsédées par l’argent facile et le
suicide politique. bizness » et sa « jeunesse dépolitisée » contre
la Grèce, son soleil, ses îles fleuries et ses
Mais était­ce vraiment le choix des cibles qui black blocs photogéniques.
démangeaient nos révolutionnaires franchouil­
lards ? On se pose la question quand on voit Ces « analyses » militantes créent donc une
les réactions de ces mêmes personnes lorsque hiérarchisation entre les explosions de rage
le même type d’événements a lieu en Grèce , régulières des banlieues et celles, plus
mais cette fois, lorsqu’ils sont «produits» par sporadiques, comme à Oaxaca ou en Grèce. Ils
des personnes qui ajoutent un A cerclé et reconnaissent donc à certaines populations le
autres signes de reconnaissances tribaux sur privilège d’être le ou les « sujets
les murs (comprenez : « par des gens déjà révolutionnaires », tandis que d’autres restent,
conscientisés »). Dans le premier cas, il s’agit à mot couvert, des avatars modernes du
«d’irresponsabilité», dans l’autre, c’est lumpenprolétariat, incapables d’aller au delà de
«l’insurrection qui vient». Ce qui semble cristal­ la révolte. Car les révoltes, dans leurs esprits,
liser l’attention de nos révolutionnaires dans ne sont bonnes qu’à être le prélude du Grand
ces émeutes à l’étranger, c’est le folklore Soir, ou d’un hypothétique processus
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Non Fides III
Une étrange compétition semble alors s’installer, des hélicoptères de surveillance et les mesures de
entre ceux et celles qui ne feraient « que » cramer la couvre­feu en témoignent. Le 8 novembre, De
voiture de leur voisin, l’école de leur petit frère ou le Villepin décrète l’Etat d’urgence, autorisant ainsi les
bureau de poste de leurs parents, et ceux qui ont préfets à mettre en place des mesures «
déjà tout compris, ceux qui s’en prennent exceptionnelles », alors même que le « calme » était
directement aux symboles du Pouvoir. Pourtant, les peu à peu en train de revenir.
cocktails Molotov sont de même facture, et une
école qui brûle reste une école qui brûle, d’Ithaque à Le but de ce texte n’est pas de minimiser une
Aubervilliers. révolte ou d’en maximiser une autre, mais de mettre
les militants face à leurs contradictions. Pourquoi
Il est bien plus facile pour un libertaire, un trotskiste eux se permettent­ils de maximiser ou de minimiser,
ou n’importe quel autre gauchiste de s’identifier à un et selon quels critères ? Nous nous foutons des
étudiant de classe moyenne, déjà actif dans les symboles, la seule chose qui importe dans une
mouvements sociaux et surtout, affublé des mêmes émeute, c’est la rage qui la guide, et non les «
symboles folkloriques qu’à un individu qui n’a pas la capacités pré ou post­révolutionnaires » de ceux qui
même « culture politique » et qui d’ailleurs n’a pas la font. Il est évident par ailleurs que nous ne serons
forcément attendu de lire l’intégrale de Bakounine jamais solidaires d’une émeute conduite par des
pour foutre le feu à ce monde. La rage spontanée ennemis, ou par n’importe quel groupe ayant
des pauvres, elle, n’a rien de folklorique ; elle n’est l’intention de s’emparer du pouvoir ou de commettre
ni esthétique ni pompée d’un manuel commercialisé des massacres, cela va sans dire. Mais se réfugier
à la Fnac. dans le fantasme exotique d’une insurrection en
Grèce permet de ne pas trop se mouiller ici, et de
Dans les divers commentaires à propos des révoltes redorer un blason terni par des actes manquants.
en Grèce, on a pu lire que le Pouvoir se chiait Pour nous, condamner une émeute de banlieue
dessus, qu’il était à deux doigts de vaciller, que ­sous un prétexte fallacieux ou un autre­ équivaut à
l’insurrection se propageait à vitesse grand V, et condamner une grève
autres projections fantasmées. Faux, la révolte était sauvage, une attaque
somme toute balisée, elle est restée dans un cadre de keufs ou l’incendie
« classique », connu par les forces de l’ordre, et ce , d’un centre de rétention
quelque soit le nombre de banques cramées. Si ; c’est nier la révolte qui
l’insurrection venait vraiment, ce ne serait pas des anime les enragéEs, en
grenades lacrymogènes que l’Etat enverrait, mais faisant d’eux des objets
l’armée. d’études sociologiques
En 2005 par contre, peu après les premiers tirs en qui, pour se faire,
direction de la police et le relatif retour au « calme », doivent nécessairement
une note interne des renseignements généraux adopter un point de vue
décrivait la situation comme « insurrectionnelle ». En extérieur et distant, voir
effet, dans cette note de huit pages de la D.C.R.G. condescendant. Assis
nommée « crise des banlieues : violences urbaines au coin du feu, le
ou insurrection des citées ? » on pouvait lire : « la révolutionnaire a tout le
France a connu sous forme d’insurrection non loisir de pondre
organisée avec émergence dans le temps et dans d’imposantes réflexions
l’espace, une révolte populaire des citées, sans qui feront autorité et
leader et sans proposition de programme » et ce, en montreront la voie à
totale contradiction avec leur ministre de tutelle de ceux qui eux, n’ont pas
l’époque. La note rajoute : « aucune manipulation que ça à foutre.
n’a été détectée, permettant d’accréditer la thèse
d’un soulèvement généralisé et organisé ». Cette
fois­ci, la France s’est véritablement chiée dessus, Solidarité avec les
dans des proportions incomparables avec d’autres incarcérés de 2005
crises « politiques » comme le CPE. Le déploiement comme de 2008.
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Non Fides III
[Trouvé sur Indymedia]

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Non Fides III

A propos des arrestations


de soi‐disant terroristes
A la fin du mois de Janvier 2008, quatre personnes ont été
incarcérées en détention provisoire. Le 19 janvier, Ivan et
Bruno sont accusés de transporter une bombe à clous, alors
qu’ils allaient à la manifestation vers le centre de rétention de
Vincennes, avec un fumigène artisanal et des crèves‐pneus.
Quelques jours plus tard, Isa et Farid sont arrêtés lors d’un
contrôle de douanes à Vierzon. Les gendarmes trouvent des plans d’une prison
pour mineurs, un sac avec un peu moins de deux kg de chlorate de soude et des
manuels expliquant différentes techniques de sabotage. Très rapidement, leur
arrestation est prise en charge par la section anti‐terroriste de Paris. Pendant la
garde‐à‐vue, les flics prétendent que l’ADN d’Isa correspond à une des traces ADN
qu’ils ont retrouvées dans un sac contenant des bouteilles d’essence et des allume‐
feux sous une dépanneuse de police dans l’entre deux tours des présidentielles.
Farid, Bruno puis Ivan sortiront après quatre mois de prison, sous contrôle
judiciaire strict. Pendant ce temps‐là, les deux enquêtes sont jointes en un même
dossier instruite par des juges anti‐terroristes, Marie‐Antoinette Houyvet et
Edmont Brunaud. Selon la justice, toutes les personnes appartiennent à la même
organisation terroriste : la "MAAF", mouvance anarcho‐autonome francilienne.
Un des objectifs de l’enquête est de retrouver de malfaiteurs à visée terroriste » parce qu’ils
les personnes qui auraient voulu incendier la sont fichés par la police comme « anarcho­
dépanneuse de police. Pour eux, l’équation autonomes ». Sûrement que la pression de la
est simple : ils disposent de 5 traces ADN, il justice et des médias a été plus forte ces
suffira de savoir à qui ils correspondent et dernières semaines. En janvier, nous n’avons
ceux seront eux les coupables. La police pas eu à virer les caméras de notre pallier au
ratisse alors dans l’entourage des personnes petit matin ou à lire chaque jour à la une des
arrêtées et des personnes fichées anarcho­ journaux des commentaires crapuleux sur
autonomes. Ils finiront par accuser Juan et nos amis, ou même entendre au flash info
Damien et les mettent en prison. Qu’importe qu’ils "risquent 20 ans de prison". Pourtant, la
si Isa, Juan et Damien nient les faits qui leur machine judiciaire et l’odeur nauséabonde de
sont reprochés. Après tout, ils participent à la prison, la détermination d’arracher des
des manifestations, à des luttes contre personnes du gouffre de la répression nous
l’enfermement, ont chez eux de la « littérature touchent aujourd’hui autant. C’est pourquoi, il
anarchiste ». Un profil de « subversif » et nous a semblé important et enrichissant de
quelques traces génétiques, une tentative raconter, partager notre expérience sur
d’incendie transformée en un attentat contre quelques questionnements politiques
un commissariat, voilà pourquoi cela fait des soulevées par ce type d’histoire comme le
mois qu’ils sont en prison. rapport aux médias et à la justice, ou
l’analyse de l’outil anti­terroriste. Ce « nous »
Aussi, les arrestations de novembre nous évoqué n’est pas le « nous » d’un groupe
rappellent ce qui s’est passé en janvier. Le homogène. Il fait plutôt référence à un
traitement médiatique et judiciaire est le «nous» de quelques personnes proches des
même. On accuse des personnes personnes incarcérées en janvier, d’une
soupçonnées d’avoir participé à des proximité qui est faite d’amitiés et de partages
sabotages d’appartenir à une « association politiques.
●Page 19●
Non Fides III
Sur les médias lieux de discussion politique. force, dans un jeu de pression
Le 11 novembre, Michèle Alliot Durant des mois, c’est des où on doit décider de la forme
Marie, aidée par une armée de rassemblements de solidarité, et du contenu de notre
flics et de caméras, a montré des banderoles, des tags, des discours. Comment réussir à
comment des arrestations attaques contre des entreprises imposer nos propres mots ?
peuvent se transformer en une participant à la chasse aux Comment parler de luttes et de
opération politique plus large. sans­papiers, des concerts de critiques sociales alors que les
Pendant que les anti­terroristes soutien, des brochures. Si la journalistes sont avides
perquisitionnaient et meno­ question de répondre à d’anecdotes biographiques ?
ttaient les personnes pour les l’offensive médiatique s’est C’est une tentative difficile
emmener en garde­à­vue posée, elle ne s’est pas faite d’avoir une parole non polluée
«pour enquête», on pouvait sans penser à toutes les dans la machine médiatique.
entendre à la radio que la critiques qu’on peut faire de cet Cependant, il est moins risqué
justice avait arrêté les instrument du pouvoir qui de lire un texte aux médias que
coupables des sabotages de la psychologise et individualise de faire un interview. Parfois, il
SNCF. Tous ont crié en choeur des situations sociales, et y a eu des tentatives réussies.
que Justice avait été faite et contribue à l’isolement en Par exemple, pendant que le
ont montré l’efficacité de la construisant des étiquettes 10 mai, Finkielkraut enterrait
police et du renseignement policières abjectes. Tous les Mai 68 sur France Culture, des
intérieur. Les médias ont joué mots utilisés par la presse ont personnes ont perturbé son
les charognards, vendant de la en commun de définir le « qui » émission pour lire un texte qui
chair fraîche de fait divers, derrière des actes en trouvant rappelait que des camarades
dressant à coup de tuyaux de étaient en prison. S’en est suivi
flics les portraits de ces « une page dans Libération
terroristes de l’ultra gauche », quelques jours après où on
n’hésitant pas à balancer des pouvait lire l’intégralité de la
contre­vérités. Encore une fois, lettre publique écrite par Ivan et
la collaboration entre travail de Bruno mais à la rubrique
flics et de journalistes a porté "Contre­infos". Ce qui n’a pas
ses fruits. Au moment des empêché Libération de
arrestations en janvier et remettre une couche récem­
pendant les mois qui ont suivi, des caractéristiques identitaires ment en parlant à leur propos
la presse parlait de « bombes à des groupes et donc d’ « anarchistes avec des
artisanales », de « juniors terro­ décontextualisent, extraient explosifs ». La question des
ristes » alors qu’il s’agissait de différentes types de pratiques médias n’est pas tant une
fumigènes, fantasmait sur un « ou d’organisation des luttes et question de principe, mais elle
projet terroriste contre une des antagonismes sociaux. Le est très pragmatique : combien
prison » ou s’inquiétait d’un « squat ou les affrontements de gens se sont fait avoir ? Qui
attentat à l’explosif contre un avec la police deviennent alors ne s’est jamais fait entubé par
commissariat » pour quelques des sous­culture urbaine pra­ un journaliste ? Réponse faite,
bouteilles d’essence. Face à tiquées par des irréductibles, nous avons choisi d’utiliser nos
ces conneries, des com­ alors que ceux sont des propres moyens de com­
muniqués ont été diffusés sur pratiques partagées par bien munication, et de tenter de
des médias "alternatifs" pour d’autres et surtout dans des donner de la consistance à nos
expliquer comment et pourquoi contextes sociaux multiples. solidarités dans la rue. Souvent
des camarades avaient été Aussi, pour qu’ une parole la question principale n’est pas
arrêtés. Plusieurs textes et collective, construite, claire de passer ou pas au JT de 20h
appel à la solidarité ont circulé puisse être entendue, il y a la mais d’avoir une réponse claire
dans les manifestations, dans nécessité de penser sa et si possible rapide quand on
les collectifs en lutte, dans les diffusion dans un rapport de nous attaque, et ce tout en
●Page 20●
Non Fides III
respectant la parole des innocent au sens où il n’aurait traces ADN, des écoutes
camarades en prison. jamais pu faire tel ou tel acte téléphoniques, ne sont pas
revient, même après de pour autant des preuves
Ni coupable, ni innocent multiples détours, à nier sa évidentes.
A la lecture condition de révolté et à
des articles condamner des actes La justice, quelle soit dite de
de presse politiques, et c’est bien là que droit commun ou d’exception,
ou de ça divise et affaiblit la lutte. En est un des outils de l’Etat au
rapports de revanche, nier des faits qui service de son pouvoir. La Loi
police, on nous sont reprochés ne veut n’est qu’un outil de classe
comprend que l’objectif est de pas dire que l’on a un discours parmi d’autres pour désarmer
construire soit des profils de innocentiste. Souvent, face à la les pauvres et les révoltés.
coupable, soit des profils justice, il existerait grossière­ Ceux ne sont pas des vérités
d’innocent. La question ment seulement deux choix. très nouvelles. On voit bien
principale devient alors : « Est D’une part, il y aurait des que lorsqu’il y a des pressions
ce qu’il ou elle aurait pu faire procès dit "de rupture" qui politiques, il faut resserrer le
ou même penser à commettre s’apparenteraient à refuser de contrôle et punir rapidement et
tel ou tel acte ? ». C’est pour se défendre, revendiquer l’acte durement des coupables. En
cela qu’il semble important de politique. D’autre part, il y novembre 2007, après des
s’extraire des considérations aurait les procès dit "de affrontements avec la police à
sur la culpabilité et sur connivence", où les inculpés Villiers le Bel, différents
l’innocence qui répondent à réfuteraient tout engagement quartiers de la banlieue
des logiques de flics et de politique et serviraient aux parisienne ont été occupés par
juges. L’attirail dans un dossier juges ce qu’ils veulent des militaires pour empêcher
d’instruction consiste à trouver entendre. toutes révoltes. Quelques
des éléments à charge pour temps après, il y a eu une
conforter l’accusation. A coups Cette division binaire ne grosse opération policière et
d’"expertises scientifiques", la correspond pas du tout à la médiatique pour arrêter des
justice assène des vérités complexité dans laquelle les dizaines de personnes
irréfutables, alors que dans la accusés sont plongés et il est soupçonnées d’avoir tiré sur
plupart des affaires, les nécessaire de trouver des « des flics.
dossiers d’accusation reposent voies de fuite ». On peut nier
souvent sur des vagues les faits dont on nous accuse Un an après, cinq d’entre elles
éléments. De toute façon, il est sans pour autant condamner sont toujours en prison. Les
inscrit dans le droit que la ces actes. De même, batailler preuves qu’ils ont contre eux
culpabilité est le résultat de dans l’enceinte d’un tribunal sont des témoignages sous X
l’"intime conviction" du juge. La sur des éléments de la et des casiers judiciaires. De la
Justice utilise le profil de procédure, pousser les juges à même façon, après l’incendie
chaque individu sur le mode reconnaître qu’ils n’ont pas les du centre de rétention de
accusatoire. Un dossier preuves de ta culpabilité, rester Vincennes, ceux sont pour
d’accusation ressemble sur le terrain des faits, mettre à l’instant six personnes qui ont
beaucoup à une enquête de mal leur conception « de été mises en prison. La Justice
personnalité. En matière d’anti­ présomption d’innocence » répond à des logiques de
terrorisme, c’est l’intention qui même si il n’y a pas de naïveté contrôle et de répression. Elle
compte ; et ici, l’intention à avoir quant aux « droits de la se fiche de savoir si ceux qu’on
signifie des motivations défense » peuvent être des enferme sont les "vrais"
politiques. On les accuse de pistes à explorer. Même ce coupables ou pas, un profil
s’attaquer à l’Etat. Plus encore qu’ils présentent comme des dangereux suffit. Il n’y a qu’à
dans les affaires dont on parle, preuves matérielles comme voir le nombre de personnes
dire que untel ou untel est des empreintes digitales, des en détention provisoire qui
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Non Fides III
attendent leurs procès. Si on être le miroir grossissant du violence. Les dégradations
parle de la fonction de la fonctionnement de la justice commises sur les caténaires
répression et du rôle de la ordinaire. La spécificité de ce constituent des actes de
prison, c’est qu’il est type de procédure est d’être sabotage au même titre que
important de rappeler que la sur un terrain « politique » au ceux perpétrés par des
question n’est pas de savoir sens où l’Etat désigne par cheminots lors de grèves. La
si ’"on mérite ou pas" d’être terroriste « tout ce qui est tentative d’incendie de la
en prison. Qu’à partir du dirigé contre lui », et jette son dépanneuse fait partie des
moment où on traîne dans les dévolu sur tout ce qui a « voitures qui brûlent chaque
tribunaux ou aux parloirs, on l’intention de lui nuire ». Il année lors d’affrontements
s’aperçoit que les lois ne sont suffit alors de faire coincider avec la police ou dans un
faites que pour les riches, et un engagement politique un contexte de révolte diffuse.
qu’à partir du moment où on peu trop subversif avec des Le dénominateur commun de
lutte pour notre propre survie, événements, actions ou ces actes réside dans le fait
contre l’exploitation, ou le manifestations de la révolte de ne plus laisser cette
contrôle, pour eux, nous société nous broyer sans
serons toujours des coupa­ réagir. Le sabotage participe
bles. à construire un rapport de
force et permet de
L’exception fait la concrètement, bien que
règle provisoirement, perturber,
ralentir, casser les dispositifs
L’antiterrorisme participe au qui nous contraignent, et
durcissement de tout le contribue au même titre que
système judiciaire : toujours la réflexion critique, la
plus de comportements rencontre ou la confrontation
deviennent des délits, des à la volonté d’enrayer le
délits deviennent des crimes fonctionnement du système
et les peines s’allongent. capitaliste.
Qu’on soit primaire,
récidiviste, mineur, Ainsi, analyser la spécificité
psychopathe, pédophile, de l’anti­terrorisme permet
grand bandit, terroriste, de comprendre la nature de
dealer, c’est de plus en plus l’opération politique qui est
dur pour tout le monde. La menée et de répondre en
justice d’ « exception » conséquence. Que ce soit
devient la règle. Il s’agit alors en Janvier ou en Novembre,
de comprendre les différents sociale qualifiée de violents ces arrestations font partie
degrés de toute cette « pour étiqueter une affaire de d’une opération politique
démesure judiciaire » parmi terrorisme. L’anti­terrorisme beaucoup plus large qui vise
laquelle se trouve l’anti­ est un outil de répression qui à mettre au pas la
terrorisme. L’anti­terrorisme a sa logique propre. Et si on contestation sociale. La
est bien pratique pour faire qualifie des camarades d’être Justice présente une
de la répression préventive. des terroristes, c’est organisation terroriste qui
En effet, puisqu’elle se base simplement avec la volonté serait la "mouvance anarcho­
sur des intentions, il n’y a pas ferme de les isoler de luttes autonome". Cette
besoin d’actes avérés pour et de mouvements sociaux, construction de l’ennemi
arrêter des personnes. C’est de les présenter comme intérieur est préparée depuis
peut­être pour cela, que la monstrueux et par là bien longtemps , au moins
justice anti­terroriste semble condamner toute acte de depuis la campagne

●Page 22●
Non Fides III
électorale mais déjà pendant mouvement collectif. En C’est commencer par arr­
le mouvement anti­CPE. La utilisant l’anti­terrorisme com­ acher nos compagnons,
circulaire Dati du mois de juin me moyen de répression, camarades, amis de la
2008 qui formalise la l’Etat a pour objectif d’étouffer prison, comme instrument de
définition de cette mouvance toute contestation qui ne se l’isolement et de continuer à
vise clairement un ensemble limite pas à la dénonciation, lutter contre ce monde
de pratiques : les qui se donne les moyens d’enfermement, d’exploitation
manifestations de solidarité d’agir et de tenter de rendre et de contrôle. ●
devant les lieux concrète la critique sociale.
d’enfermement et de
tribunaux, les actes de
sabotages, les tags, la
volonté d’en découdre avec
la police. Cette note
policière et judiciaire attribue
des pratiques à cette
mouvance alors qu’elles
sont des éléments inscrits
au sein de mouvements
sociaux et de la conflictualité
des luttes. Dans ce
contexte, il faut rappeler les
coups de pression (garde à
vue et perquisitions) faits
dans les mouvements anti­
nucléaire, de solidarité aux
sans­papiers, antifaciste et
anti­spéciste ces derniers
mois. Ne pas se
recconnaître dans ces
étiquettes policières, c’est
refuser de restreindre des Ainsi, la solidarité prend tout Aujourd’hui, Farid et
pratiques politiques, des son sens, déjà parce qu’elle Ivan sont sous contrôle
actes à un groupe spécifique, est le contraire de l’isolement judiciaire strict et
c’est affirmer qu’il n’y a pas que l’Etat veut nous faire assignés à résidence
d’homogénéité ou de réalité à subir. « La solidarité permet entre 21h et 6h du
trouver dans ces catégories. de rejoindre et croiser matin, obligés de rester
Dans les lettres publiques différentes formes de luttes. en région parisienne.
qu’ils ont écrites, Ivan, Bruno, Elle n’est pas un slogan Bruno a choisi de se
Isa, Farid, Juan et Damien général mais un lien avec des faire la malle. Isa, Juan
décrivent bien qu’ils individus de chair et de sang et Damien sont in‐
n’appartiennent ni à un parti qui a pour objet l’échange carcérés à Versailles,
politique, ni à un syndicat d’autres pratiques, des Rouen et Villepinte. Ils
mais font partie des gens attitudes, des luttes. La déposent régulière‐
qu’on croise lors de révolte n’est pas une affaire ment des demandes
manifestations, de ras­ de spécialistes mais celle de demisesenliberté.
semblements, de réunions toutes et tous. Dépasser
publiques, de projections de cette solidarité précise c’est
films, présents dans la lutte aussi affirmer notre volonté
sociale et liés par le d’en finir avec ce monde. »

●Page 23●
Non Fides III
« Je suis arrivée à la maison d’arrêt des
Récit d’un mouvement femmes de Rouen au début du mois de Juillet.
Une semaine plus tard, dans la soirée d’un jour
à la maison d’arrêt ordinaire, une détenue s’est mise à réclamer du
tabac que la surveillante devait, semble­t­il, lui
des femmes de Rouen apporter. Mais cela n’a pas été le cas, d’autant
plus qu’à partir de 19 heures, les portes ne
Lettre d'Isa depuis la prison s’ouvrent plus que pour une urgence et en
de Versailles (Juillet 2008) présence d’un gradé qui détient le trousseau de
clés. Ainsi, pendant plus d’une heure, on a
entendu cette personne péter les plombs,
Ce texte a été écrit par Isa, incarcérée
passant progressivement des appels aux cris et
depuis le mois de janvier 2008 car son
aux pleurs, en cognant la porte. On ne savait
ADN correspondrait à celui retrouvé sur
pas encore pourquoi. Mais la surveillante était
des bouteilles d’essence placés sous une
là, sans rien faire et quand le gradé est arrivé
voiture de flics près du commissariat
vers 23h30 avec 3,4 autres matons, en plein
central du 18ème arrondissement à Paris
feux d’artifices de l’armada, ils ont extrait la
pendant l’entre‐deux‐tours de l’élection
jeune fille de la cellule ; elle était en petite
présidentielle de 2007. Isa, comme Juan
culotte. Les bruits étaient confus avec l’écho de
et Damien en prison pour les mêmes
cette grande nef que constitue le quartier des
motifs, est sous mandat de dépôt
femmes. Elle s’est mise à crier : « On m’envoie
criminel anti‐terroriste. Elle est au‐
au mitard ! » « A l’aide ! », puis elle a été
jourd’hui à la M.A.F (Maison d’arrêt pour
bousculée à terre devant ma porte et elle
femmes) de Versailles et après bientôt
gueulait comme elle pouvait, qu’on était en
une année de détention préventive (dans
train de la menotter et de lui écraser la figure
4 taules différentes !), sa demande de
avec les bottes. On a du l’attraper violemment
remise en liberté a été rejetée par les
par le cou étouffer sa voix et l’évacuer plus loin.
juges le 23 décembre 2008 alors qu’une
S’en est suivi plus d’une heure de suffocations
action de solidarité était réalisée à
et de larmes ; sa respiration était
l’extérieur du tribunal (compte‐rendu
particulièrement altérée et saccadée. Pendant
lisible sur internet). Au bout d’un an de
qu’elle était ballottée, toutes les portes de la
détention, au cours du mois du janvier, le
détention s’étaient mises à tanguer à l’unisson
mandat de dépôt criminel d’Isa sera peut‐
pour qu’on la lâche et manifester notre
être renouvelé et elle repassera alors
présence.
devant les juges. De nouvelles initiatives
sont à prévoir pour exiger sa libération...
Le lendemain matin, lorsque nous l’avons vu
arriver en cour de promenade elle avait les
yeux tuméfiées et plusieurs contusions au cou,
mollet, ventre, mains et poignets, dos. Tout le
monde était choqué, nous avons rassemblé
nos versions et au fur et à mesure la situation
nous révoltait davantage. Le problème n’était
pas de connaître le scénario exact. Si la
méthode concentrationnaire de gestion de la
misère et de l’enfermement nous conduit à
l’état de bêtes et même de sous­hommes ;
puisque nous faisons face à un dispositif de
contrôle sécuritaire et arbitraire qui par tous les
moyens cherche à nous écraser, pour
préserver l’intégrité de nos corps et de nos

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Non Fides III
esprits, il est normal que nous ripostions. Des sous­directeur, 1er adjoint du directeur, 2ème
voix ont fusé en direction des fenêtres pour adjoint… C’était la 1ère fois que je voyais la
appeler la MAF à sortir l’après­midi et discuter plupart d’entre eux. On s’était dit plus ou moins
de ce qu’il s’était passé. A midi la détenue a été qu’il fallait que tout le monde parle, demander
interrogé par la directrice adjointe qui a d’enlever le rapport pour tapage collé à notre co­
clairement laissé entendre que s’était une « détenue (par­dessus le marché !), d’écouter et
menteuse » (par rapport à quoi ?) et que si elle reconnaître ce que nous avions à dénoncer,
portait plainte la prison l’accuserait en retour de que ces agissements cessent et que la
diffamation. Quelques heures plus tard dans la concernée puisse porter plainte sans menace si
cour nous nous sommes comptées. Nous étions elle le désirait. Mais rapidement le directeur a
15, par rapport à d’habitude c’était la moyenne demandé deux représentants pour les recevoir
maximale sur 40 femmes dans la détention… dans son bureau. Malgré les mises en garde, 2
Nous nous sommes remises au fait du jour puis se sont désignées (dont la principale
avons décidé d’exprimer notre solidarité vis­à­ concernée), alors que la première approche
vis de la personne violentée et dénoncer les était franchement hostile… Un costumé a même
agissements du personnel pénitentiaire qui, non eu l’indécence de dire « Elle les a bien cherché
satisfait de son abus de force, cherchait » … Nous autres avons attendu un moment
maintenant à décrédibiliser nos témoignages. avant de remonter, pour pas que ça tourne mal.
L’idée était de ne pas remonter en cellule à la En tout, cela n’a duré qu’une demi­heure.
fin de la promenade et d’exiger que la direction
se déplace pour afficher notre colère face à elle. Le soir, comme prévu, quelqu’un a donné le
Une certaine euphorie s’est mêlée à nos signal en tapant sur les tuyaux de chauffage. Et
échanges. Une courte lettre a été rédigée pour les portes des cellules ont commencé à battre la
alerter l’OIP (Observatoire internationale des mesure avec entrain, pour rappel. Le lendemain
prisons) à laquelle nous avons apposé nos matin toutes les détenues se rendant au parloir
signatures ainsi que celle des 5 autres détenues ont été fouillées à nu (d’habitude ce n’est qu’au
en séance d’esthétique que nous avons joint retour) pour chercher un éventuel communiqué
par une fenêtre du rez­de­chaussée. Le courrier pour l’extérieur, rédigé collectivement.
devait sortir discrètement de la prison… Justement l’adjointe du directeur nous avait
explicitement fait remarquer que c’était
La fin de l’heure s’approchant, nous nous répréhensible. Mais rien n’a été trouvé !... Il faut
sommes dirigées à l’angle opposé de la porte dire que c’était « Tartiflette » à la guérite,
d’entrée et nous avons formé une chaîne non surveillante particulièrement zélée qui avait du
sans quelques petits frissons. Quand la mettre sur la voie. Le matin même, l’intéressée
silhouette de la surveillante est apparue pour était emmenée au commissariat pour déposer
annoncer le retour en cellule, tout le monde a dit sa plainte et se faire ausculter par un médecin,
« On reste et on veut voir le directeur ». La l’après­midi elle était transférée à la maison
fièvre nous a pris et ça a commencé à siffler et d’arrêt de Lille­Séquédin… On nous a aussi
gueuler tout ce qui nous sortait par la tête, en signifié un compte­rendu d’incident pour avoir «
vrac « On a peur de vous ! » « Révolution ! » « participé à toute action collective de nature à
Allah Akbar ! » « Pouvoir assassin ! » « On n’est compromettre gravement la sécurité de
pas en sécurité ! » « Nique Sarko ! » « La MAF l’établissement » considéré comme une faute
avec nous ! » « C’est l’émeute ! » « Solidarité !» disciplinaire de 1er degré (ils sont graves !)…
(…) Un premier gradé est venu nous voir pour Le week­end prolongé du 14 juillet nous a laissé
savoir ce qu’on voulait. Plusieurs personnes quelques jours de répit sans nous douter de
prenaient la parole, pour expliquer finalement rien. Puis dès le mardi, un deuxième transfert
que nous voulions nous adresser au directeur. Il disciplinaire a eu lieu. Il s’agissait de la
commençait à pleuvoir. Au bout de quelques deuxième personne s’étant proposé au
minutes, la porte s’est à nouveau ouverte et directeur comme représentante du groupe. Elle­
toute la panoplie des chefs était là : le directeur, même est tombée dans le panneau,

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Non Fides III
prétoire. Le directeur présidait la séance,
accompagné d’autres, adjointe, gradés, semblant de
greffier… Tous de l’autre coté du bureau, assis,
debout… Nous autres étions debout. J’ai été appelé
en dernier et l’avocat m’a fait comprendre que c’était
plus chaud pour moi. Effectivement j’ai su par la suite
que les questions posées à d’autres détenues
insinuaient ma culpabilité en tant qu’incitatrice. En
entrant dans le bureau j’ai buté en face de moi contre
prévenue la veille, les surveillants et chefs laissaient un mur de mépris et de haine viscérale. Je n’ai pas
entendre que c’était un transfert au centre de non plus d’estime pour eux… J’ai commencé à
détention de Bapaume. Tout de même la méfiance m’expliquer à contre­cœur mais une fois
s’était installée. Rapidement dans les jours qui ont l’argumentation lancée, impossible d’y couper court,
suivi une lettre d’elle informait de son débarquement à alors que je ressentais l’inutilité profonde de toute
la MAF d’ Amiens (qui semble pire que celle­ci…). Au parole. Après ce premier temps la commission a fait
même moment, suite à la plainte déposée, un flic est mine de se retirer quelques minutes pour délibérer…
venu recueillir le témoignage de la co­cellulaire. On Puis à nouveau
nous a aussi remis une convocation en commission chacune son tour est
de discipline pour vendredi matin, en même temps passée dans le
que les parloirs… Jusque là nous n’avons pu bureau pour con­
consulter le dossier des faits et rencontrer naître sa sanction et
éventuellement l’avocat commis d’office. remonter en cellule.
10 jours de cellule
Depuis le début, des ouï­dire évoquaient la volonté de disciplinaire avec
l’administration pénitentiaire de désigner des « sursis pour les onze
meneuses ». Ca paraissait complètement abstrait et mais nous restions
décalé pour tout le monde mais sans l’aide des deux encore à
détenues qui reconnaissaient une action de solidarité attendre. J’y suis allé
à l’initiative et à la libre motivation de chacune, d’abord et sans plus
l’administration pénitentiaire a tissé son filet. Le d’explications on m’a
lendemain du mouvement collectif déjà, celle qui est annoncé 10 jours
maintenant à Amiens était venu me dire que le ferme de mitard.
directeur l’avait mis en garde contre moi et que j’étais Immédia­ement on
dans leur ligne de mire. Évidemment cela a tout à voir m’a conduit à dix pas
avec mes chefs d’inculpation. Le jour J on nous a fait de là, la porte était
croire qu’on aurait quand même nos parloirs ; ça déjà ouverte, au
devait être pour nous tenir tranquille parce qu’il n’en a cachot ! Puis m’a
rien été. J’ai remarqué que loin de se contenter suivie dans la cellule
d’omettre la vérité, le mensonge était d’usage courant voisine l’autre jeune
dans ces sphères du « pouvoir » qui prive et réprime. que l’administration
Il y avait une certaine mise en scène de la « gravité ». pénitentiaire trouvait
Nous étions 13 avec un avocat commis d’off­ice qui un peu trop agitée à
présumait qu’on s’en sortirait avec un avertisse­ment. son goût. 6 jours
pour elle. Le quartier
LIBERTE POUR
Quelques unes avaient souhaité de se défendre seul
disciplinaire n’est pas
ISA, JUAN,
– à vrai dire cela n’avait aucune importance parce que
plus grand. »
DAMIEN, ET
les jeux étaient faits depuis bien longtemps. C’était
Isa
TOUS LES
une belle mascarade. PRISONNIERS.
QUE LA LUTTE
Nous avons été appelé chacune notre tour dans le CONTINUE AVEC
bureau du chef de détention ; qui faisait office de RAGE ET JOIE.

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Non Fides III

Acculturation des pauvres et persecution


des femmes dans l’europe de la fin
du XVe aux débuts du XVIIIe siecle
« Plus les oppressions se succèdent, plus elles se ressemblent »
Günther Anders.
La sorcellerie dans la culture
L’Europe de la fin du XVe siècle aux débuts du XVIIIe populaire
siecle , voit se développer une culture populaire Une culture aux racines païennes, ancrée
complexe dans la continuité de celle du bas moyen dans la ruralité.
age. Nous entendons ici la culture populaire comme La sorcellerie est bien plus ancienne que le
culture des populations pauvres, par opposition à une christianisme. En effet, le phénomène de sorcellerie
culture savante des élites qui ne concerne qu’une remonte au néolithique avec la sédentarisation due
partie aisée et instruite de la population, c’est à dire aux débuts de l’agriculture. La sorcellerie est donc un
la noblesse, le clergé ou encore les élites pan très ancien de la culture populaire qui préexiste
économiques du tiers­état, la bourgeoisie. La culture au christianisme, même si sa pratique était d’une
populaire en Europe est alors majoritairement orale plus grande mixité sociale. Dans les premiers temps
en raison de l’analphabétisme très élevé des du christianisme occidental, les populations
populations pauvres et rurales du tiers­état. Elle est habituées à l’usage de la magie dans la vie
l’ensemble des connaissances acquises, l’instruction, quotidienne attendaient du clergé une forme
le savoir et les comportements collectifs du peuple supérieure de magie par rapport à l’ancienne magie
qui caractérise une société. Par extension, la culture païenne. Alors que la chrétienté concurrençait le
populaire désigne tout comportement, habitude, paganisme, ce problème était d’une importance
savoir appris ou transmis socialement. Au quotidien cruciale pour le clergé, qui peu à peu substitua aux
dans les milieux populaires, les veillées sont le lieu pratiques ancestrales le culte des reliques, des saints
de transmission d’une culture orale de contes et et du Christ, reprenant ainsi l’usage populaire
légendes souvent liés à la magie et à la sorcellerie. d’amulettes et de talismans. Jusqu’à ce qu’au fil des
(Beaucoup furent collectés entre autres par Charles siècles, elle réussisse à éradiquer la sorcellerie des
Perrault et Mme d’Aulnoy en France au XVIIe siècle contrées les plus christianisées avec pour point
ou par les frères Grimm en Allemagne au XVIIIe culminant les chasses aux sorcières dans l’Europe
siècle). Le terme sorcellerie, lui, désigne souvent la baroque. Cependant, les périphéries rurales encore
pratique de la magie. Selon les cultures, elle fut peu occupées par les missionnaires catholiques,
considérée avec des degrés variables de soupçon perpétuent encore ces traditions païennes de
voire d’hostilité, parfois avec ambivalence, n’étant sorcellerie, incompatibles avec le dogme chrétien.
intrinsèquement ni bonne ni mauvaise. Le dogme
chrétien considérant toute forme de magie comme de La sorcellerie comme expression d’une
la sorcellerie, il la proscrit ou la place au rang de révolte.
superstition en lui opposant le caractère sacré de ses L’historien Jules Michelet (1798 ­ 1874) dans La
propres rituels aux pratiques de la sorcellerie qui Sorcière, affirme que la pratique de la sorcellerie était
seraient d’inspiration diabolique. Dans l’Exode (XXII, l’expression d’une marginalisation volontaire, d’un
18) se trouve d’ailleurs l’injonction « tu ne laisseras refus de l’impérialisme religieux et d’une rébellion
pas vivre la magicienne ». Si la sorcellerie et la anticléricale. Une révolte naïve de la culture
culture populaire sont dans ce sujet mis en relation, populaire rurale contre l’oppression de l’Eglise et des
c’est qu’en effet, il existe donc des liens étroits entre élites urbaines et savantes, car c’est majoritairement
ces deux entités. Nous verrons ici en quoi furent liés dans les zones géographiques en cours de
sorcellerie et culture populaire et quelles furent les christianisation et dans lesquelles le pouvoir religieux
réponses des élites sociales. était faible, dans les zones tardivement conquises,
éloignées des centres de décisions et aux confins de
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la chrétienté qu’ont proliféré ces marginaux hostiles l’aide de tambours soit, selon la tradition, par
aux efforts de normalisation, d’intégration et des anges. Cependant, si ils ne parvenaient pas
d’acculturation déployés par l’Eglise et le pouvoir à répondre assez rapidement à l’appel, ils
monarchique. En effet, l’impiété est à l’époque risquaient d’être lapidés par les villageois. Au
moderne, un acte de rébellion. La sorcellerie peut moment où ils quittaient leurs corps, leurs esprits
donc être vue comme la réaction du marginal qui sait prenaient l’apparence de papillons, de souris, de
son mode d’existence et sa liberté menacés par un chats, ou encore de lièvres. Il se rendaient
nouvel ordre des choses imposé par les autorités ensuite au centre de la terre où il affrontaient
religieuses. Loin de la considérer comme la l’armée des Sorcières, aussi appelées les «
manifestation d’un obscurantisme archaïque ou malendentis ». Les Benandanti étaient armés de
comme d’absurdes superstitions, Michelet voit dans queues de fenouil, plante connue pour ses
la sorcellerie à la fois la conséquence de la misère vertus curatives. Les Sorcières elles, étaient
des « temps du désespoir » et l’expression d’une armées de queue de sorgho. Si les Benandanti
révolte. La naissance, en réaction à l’impérialisme du remportaient la victoire, les récoltes de l’année
dogme chrétien, d’une contre­culture ancrée dans le seraient abondantes. Si au contraire c’était les
paganisme –et à qui l’Eglise et dans certains malendentis qui gagnaient, cela annonçait une
royaumes l’Inquisition font la guerre­ pour mieux période de disette, de peste et de misère. Les
rejeter l’ordre moral chrétien. origines de ce culte sont inconnues mais il est
probablement très ancien. Les Benandanti
Une perception variable de la sorcellerie étaient considérés par les autres villageois
dans la culture populaire. comme des soldats du bien, préservant les
Certes marginaux, les sorciers et sorcières récoltes et protégeant leurs villages de la
étaient plus craints que respectés dans les malveillance des sorcières. Pour une mère,
milieux ruraux populaires. Mais là où l’Eglise c’était un honneur d’avoir un fils Benandanti et
niait toute existence possible de la magie hors bien que païen à la base, ce culte acquis des
du cadre chrétien en réprimant les croyances, la éléments chrétiens à la fin du XVIème siècle.
culture populaire, elle, croyait majoritairement en Les Benandanti se mirent au service de Dieu et
la sorcellerie sans toutefois la pratiquer. La du Christ en combattant les envoyés du diable
marginalité de ces phénomènes n’excluait donc avant que le tribunal de l’Inquisition ne les
pas la croyance en ces phénomènes ni même condamne à la fin des années 1580. Ce qui
parfois leur réprobation. En effet, certaines montre l’ambivalence de la perception de la
croyances ont pu considérer la sorcellerie sorcellerie dans la culture populaire, mais aussi
comme un phénomène bénéfique : le sorcier est l’ambivalence et l’évolution de la culture des
aussi parfois, le guérisseur. C’est ce que releva lettrés face à la sorcellerie, avec une phase
l’historien italien Carlo Ginzburg dans son importante de récupération par les autorités
ouvrage Les Batailles Nocturnes de 1966 à religieuses.
travers le cas étonnant de la secte des
Benandanti et de sa survivance au XVIe siècle Culture populaire et culture
dans le Frioul (région du nord de l’Italie), région savante : des rapports de
qui ne tarda pas à être frappée par l’Inquisition. dominations
Les Benandanti (littéralement « ceux qui
avancent pour le bien ») étaient des hommes et La sorcellerie : une tradition orale.
des femmes qui étaient "nés coiffés", c’est­à­dire Une des différences majeures entre la culture
que la membrane amniotique recouvrait une populaire et la culture savante est
partie du corps, spécialement la tête. Ce n’était l’alphabétisation. L’analphabétisme des masses
pas uniquement un signe de « Benandanti » paysannes du tiers­état est un facteur
mais aussi un signe de facultés de guérisons d’exclusion indiscutable. L’écriture étant
des mauvais sorts, et du pouvoir de voir les quasiment réservée au clergé, seuls détenteurs
sorcières. Certains Benandanti conservaient du contenu de la foi, la culture populaire du se
leurs coiffes et la portait autour du cou comme contenter d’une culture orale de transmission
une amulette. ils étaient invoqués la nuit, soit à d’une profondeur acquise au fil des siècles.
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Non Fides III
Comme nous l’avons déjà remarqué, les origine sylvestre et agricole et son
veillées furent le lieu privilégié de transmission enracinement dans la culture populaire de
d’une culture orale de contes et légendes l’Europe moderne confèrent à la sorcellerie un
souvent liés à la magie ou à la sorcellerie, caractère « rustre ». En effet, vu des élites
souvent transmise des grands parents aux sociales et religieuses, le paysan donne l’image
petits enfants. Tandis que la culture populaire se d’un être fruste fermement attaché à des
perpétuait ainsi, la culture savante se croyances rudimentaires et désuètes et donc,
transmettait, elle, à travers l’écriture et surtout, réceptif à la sorcellerie. Ce sont des stéréotypes
la liturgie écrite. L’analphabétisme était donc un importants à l’époque. Durant les deux vagues
facteur important d’exclusion vis­à­vis de la foi de chasse aux sorcières, les accusateurs
chrétienne des paysans que nous pouvons étaient souvent issus de milieux urbains qui
supposer s’être rabattus sur des croyances commençaient petit a petit à se constituer en
comme la sorcellerie pour palier à la bourgeoisie. Plus les élites urbaines se
méconnaissance du contenu de la foi. Dans la plaisaient à se voir comme les champions de la
Constitution Apostolique, il est écrit que « La rationalité (notamment avec le développement
liturgie est chose sacrée. Par elle, nous nous des sciences), plus le monde rural se voyait
élevons jusqu’à Dieu et nous nous unissons à relégué au rang de « mécréants hérétiques aux
Lui, nous professons notre foi, nous croyances archaïques » (selon l’expression de
remplissons envers Lui le très grave devoir de Pierre de Lancre), considérés comme « primitifs
la reconnaissance pour les bienfaits et les ». La proximité des paysans avec la nature est
secours qu’Il nous accorde et dont nous avons ainsi inversement proportionnelle à leur
un perpétuel besoin ». Mais étant exclus de éloignement de la culture savante. En témoigne
l’étude des textes, de la lecture des prières et cette phrase du démonologue Pierre de Lancre
de tout ce qui constitue la (Juge d’origine basque
liturgie, ils ont vu le fossé se mandaté par Henri IV) : «
creuser entre le christianisme, anciennement, on ne
encore considéré dans connaissait pour sorcier que
beaucoup de régions reculées des hommes vulgaires et
comme la religion des élites et idiots, nourris dans les
la croyance en la sorcellerie bruyères et les fougères »
déjà largement répandues extraite de son Tableau de
depuis des siècles. l’inconstance des mauvais
anges et démons en 1612.
Population rurales et
population urbaine : un mépris respectif. Une culture savante hégémonique.
S’ajoute à cela une forme de mépris des élites Cette culture savante hégémonique trouve
envers les couches populaires et la paysannerie l’appui de ruraux qui rompent avec le passé de
principalement installée dans les zones leur ordre et veulent participer, eux aussi, à
géographiques tardivement conquises et l’enrichissement avec la progression du
éloignées des centres de décision. Là plus commerce. Ces derniers viennent des masses
qu’ailleurs, se sont affrontées la culture savante en voie de paupérisation, qui ne peuvent pas
et la culture populaire, l’une soutenue par l’écrit, être insensibles au spectacle de l’opulence de
l’autre de tradition orale séculaire et certains de leurs concitoyens. La masse rurale,
immémoriale. En effet, le paganisme, objet de qui elle par contre se voit de plus en plus
nombreux réquisitoires en sorcellerie était vu appauvrie, écrasée d’impôts, soumise et
par les instances chrétienne et les élites incapable de réagir est de plus en plus exclue et
savantes urbaines comme la religion des marginalisée par les élites. Il lui reste à subir, de
paysans, comme la culture populaire ou plus façon aliénante, la diffusion d’une culture faite
péjorativement le « folklore », se raccrochant à sur mesure pour elle. Non pas d’une culture
des formes de croyances pré­chrétiennes et savante, qu’elle ne saurait entièrement assimiler
donc incompatible avec le dogme chrétien. Son et apprécier de par son analphabétisme et le
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temps passé au travail de la terre, comme le formels pour faire entrer dans le rang ceux qui
pensent avec mépris les élites sociales, mais transgressent le dogme chrétien et se
d’une nouvelle « culture populaire » diffusée marginalisent par le biais de croyances impies
comme substitut de l’ancienne à l’aide de et jugées hérétiques, comme ce fut le cas pour
missionnaires pour convertir, d’inquisiteurs pour la sorcellerie. Mais le contrôle social des élites
punir et d’implantation de diocèses pour sur les masses populaires passe également par
surveiller. vinrent donc les chasses aux l’élimination dans le cas de l’inquisition de ceux
sorcières, une façon pour les pouvoirs religieux qui sont les gardiens des savoirs pré­chrétiens
et monarchiques d’adapter la culture et les et donc intrinsèquement subversifs pour l’Eglise
mentalités populaires à leurs convenances et et l’Etat. En effet, l’acharnement du pouvoir à
préparer le terrain de son enrichissement tout brûler de vieilles paysannes peut également
en exerçant la terreur sur les populations. Une s’expliquer par le fait qu’elles sont dépositaires
façon aussi d’imposer le christianisme en de ces dits « secrets », qu’elles sont les
éradiquant toute forme de croyances hors du tenantes d’un ordre ancien des choses qui
dogme catholique, ou protestant selon les s’apparente plus du point de vue de l’inquisition
régions. Ils les avertissent que l’anti­ et des autorités religieuses à de l’hérésie qu’à la
conformisme et la tentation des (nombreuses) vision étroite de la réforme catholique. Car sont
révoltes ne paient pas. Ils leur prouvent plus souvent brûlées de vieilles femmes plutôt
qu’existe et continuera d’exister un fossé misérables que des jeunes filles.
économique et social entre les puissants et les
pauvres. Ils démontrent aussi leur appartenance La sorcière : bouc émissaire d’une période
au monde des maîtres et à celui de la culture de transformations sociales.
savante. Le supplice d’une sorcière souvent Les populations de l’Europe moderne sont
vieille et pauvre sert ainsi à affermir leur pouvoir divisées en trois ordres, hiérarchisés et inégaux
sur les masses paysannes autant qu’à donner : le clergé, la noblesse et le tiers­état. C’est une
des gages à la société environnante, dont ils séparation qui repose sur des critères
répercutent et utilisent à leur profit les aspects idéologiques plus que sur des critères de
hiérarchiques et inégalitaires. fortune ou de mérite personnel. Les ordres
étaient en théorie fermés, mais une petite
La répression de la sorcellerie frange d’individus pouvaient échapper à leurs
avait elle pour but la mise à bas états de naissance par différents moyens. En
de la culture populaire ? effet, parmi ces ordres se dégagea une frange
encore au stade embryonnaire, la bourgeoisie.
La volonté de contrôle social. Une partie de cette bourgeoisie se retrouve plus
Le contrôle social fait référence selon le riche que les petites et moyennes noblesses,
philosophe Michel Foucault dans Surveiller et elle aspire même parfois à devenir noble par
Punir aux mécanismes sociaux qui régulent les l’achat de charges ou par le mariage. Remettant
comportements individuels et des groupes en cause l’immuabilité des trois ordres. Elle est
d’individus, en terme de punitions et de essentiellement composée d’artisans partis des
récompenses. Cela désigne des procédés campagnes vers les villes pour vendre leur
transparents ou informels comme les normes savoir­faire et s’enrichir. Ils constituent en
sociales et les conventions sociales, ainsi que quelque sorte une aristocratie commerçante du
des procédés officiels et formels comme les tiers­état prolétaire, tandis que les paysans eux,
règles et les lois concernant les comportements se paupérisent de plus en plus, provoquant de
dit « déviants ». Les autorités religieuses plus en plus de révoltes. En France, la période
imposent une forme de conformisme obligatoire du ministère de Richelieu est celle qui a vu se
à l’aide de procédés transparents comme le développer le nombre le plus important de
dogme chrétien de la reforme catholique et de révoltes. L’engagement de la France dans la
procédés officiels comme le tribunal de guerre de Trente Ans faisant beaucoup
l’Inquisition, la torture, l’enfermement, augmenter les impôts. Ces révoltes ne
l’exécution et autres moyens de dissuasions menacent pas réellement l'Etat, mais
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représentent tout de même une menace maléfiques. Ce qui explique la prépondérance
importante pour les élites. C’est dans ce climat sur les bûchers des sorcières sur les sorciers. la
politique tendu que va émerger la seconde chasse aux sorcières fut donc la répression des
vague de chasse aux sorcières (de 1560 à croyances ancestrales des cultures populaires
1650). La chasse aux sorcières, est le point par le pouvoir religieux, liée à un vaste
d’aboutissement d’une manœuvre des élites qui mouvement de répression de la sexualité
se sont servies de la peur eschatologique féminine et même, de la femme en­soi. A tel
populaire du diable et de l’au­delà pour point que certains historiens parlent d’un «
catalyser la peur éprouvée par les paysans, au gynocide » ou encore d’un « sexocide » selon
sein d’une société où la bourgeoisie s’enrichit et l’écrivaine Françoise d’Eaubonne dans Le
le tiers­état prolétarien s’appauvrit un peu plus sexocide des sorcières (1999). La phrase de
sur une figure bien définie : la sorcière. Utilisant Michelet extraite de son plaidoyer La Sorcière,
la culture populaire pour inverser le sentiment illustre bien l’ampleur de la persécution dont
d’injustice et de colère vis a vis des élites (et elles ont fait l’objet : «pour un sorcier, dix mille
donc les révoltes paysannes) en celui de peur sorcières». Démontrant l’acharnement des
des sorcières, faisant d’elles les bouc­ inquisiteurs à juger et parfois brûler des femmes
émissaires des transformations sociales. plutôt que des hommes, car entre 70 et 80%
Expliquant aussi le fait que les villageois se sont des condamnés au bûcher étaient des femmes.
associés à la répression. La sorcellerie serait donc en partie due à une
misogynie tenace autant dans la culture
La répression de la sorcellerie populaire que dans la culture savante. Elles y
comme volonté d’opprimer la sont rendues coupables, comme dans la Bible
femme et de réprimer la sexualité. avec la figure d’Eve, de la dénaturation de l’être
humain en général, et de l’homme en particulier.
c’est sur un fond de troubles que paraît en En ces temps d’oppression généralisée contre
1486, directement inspiré par la bulle Summis les pauvres, les hommes sont exécutés pour
desiderantes affectibus du 5 décembre 1484 hérésie et les femmes pour sorcellerie. Entre
d’Innocent VIII (1484­1492), le Malleus les deux se distingue la même différence
maleficarum. Ses auteurs, les inquisiteurs qu'aujourd'hui entre le prisonnier dit de droit
Henry Institoris et Jacques Sprenger, ont le commun et le dit «prisonnier politique».
sentiment de vivre la désintégration d’un monde Il apparaît également, au cours des procès, une
: « Au milieu d’un siècle qui s’écroule, l’hérésie dimension sexuelle importante. Ces faits sont à
des sorcières, attaquant par d’innombrables mettre en relation avec les valeurs
assauts, réalise en chacune de ses oeuvres, socioculturelles que l’Eglise et l’Etat tentent
son incarnation totale ». Ils font une lecture
démonologique centrée sur le maléfice, puis Au cours d’un procès en sorcellerie en 1593, le magistrat
anthropologique et sexologique, accablant la instructeur - un homme marié - découvrit pour la première
femme, accusée d’être la complice de Satan. La fois l’existence du clitoris. Il l’identifia comme étant un
théologie s’est alors muée en une idéologie mamelon du diable, preuve irréfutable de la culpabilité de la
amalgamant hérésie, folie et frénésie sexuelle. sorcière. C’était une «petite excroissance de chair, pointant à
Le modèle démonologique de « la femme au la manière d’un mamelon, et longue d’un demi-pouce». Et
diable » est né, aussitôt pris en charge par ledit magistrat «l’ayant aperçue au premier coup d’œil,
l’imprimerie, c’est­à­dire véhiculé par une quoique sans regarder de trop près cependant, car jouxtant
abondante littérature d’où se détache le traité endroit si ténébreux que point n’est décent d’y porter le
de Jean Bodin Démonomanie des sorciers regard. Mais ne voulant pas, finalement, garder par-devers
(1580). Dans les premières sociétés soi découverte si étrange», la montra à divers assistants.
néolithiques matriarcales, la femme avait «Lesquels assistants déclarèrent n’avoir jamais vu chose
socialement, le rôle le plus important. A l’ère semblable». Et la femme fut condamnée comme sorcière.
chrétienne, les religions et croyances anciennes Extrait des Monologues du vagin d'Eve Ensler,
sont le diable de la nouvelle et c’est pourquoi le disponible sur infokiosques.net
christianisme associa les femmes à des rôles
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Non Fides III
d’implanter dans l’esprit des ruraux et dans les
fondements de la culture populaire. A travers la
persécution des femmes s’exprime une
répression plus générale de la sexualité. Les
missionnaires de la réforme catholique
combattent la relative liberté des mœurs qui
existait dans les campagnes avant 1550. Ils
imposent au monde paysan des freins sexuels
efficaces. Les « aveux » extorqués aux
prétendues sorcières peuvent être interprétés
par rapport à cette lutte puritaine bien réelle. La
copulation avec Satan, ou avec des démons,
rappelle la survivance dans le monde rural des sylvestre, paysanne et agricole. Mais la
« fiançailles à l’essai », des concubinages, que démarche des autorités religieuses et
veulent extirper les autorités de la culture monarchiques d’adapter cette culture à ses
populaire. Le sabbat, cette « fête sacrilège » besoins, de la contrôler et de la manipuler non
(Malleus Maleficarum), n’est que la sans difficultés afin d’exercer un contrôle social
transposition diabolique des fêtes populaires important sur les sujets à l’aide de moyens tel
multiples qui débouchaient fréquemment, que le tribunal de l’inquisition et les tribunaux
l’ivresse aidant, sur des débordements sexuels. séculiers ; et additionné au mépris de la culture
En fait, les multiples péchés imputés aux populaire par la culture savante, ont fait de la
sorcières résultent d’une insatisfaction profonde sorcellerie le cheval de Troie nécessaire à son
des missionnaires devant la résistance d’une immersion dans la sphère privée, notamment
conduite sexuelle paysanne qui ne se coule pas sexuelle, des paysans afin de brider la culture
suffisamment dans le moule théorique véhiculé populaire sans pour autant la rendre savante.
par la réforme catholique. Les procès en Faire de populations séculairement ancrées
sorcellerie, dans ce contexte, permettent de dans une culture bien plus païenne que
culpabiliser les foules en reliant au diable la chrétienne des populations dévouées à l’ordre
sexualité hors mariage. Dans le Malleus établi n’était pas chose facile pour le pouvoir.
Maleficarum qui inspira ces vagues de C’est pourquoi il usa d’une grande violence
répressions, les femmes sont l’emblème de la dans la répression contre tout ce qui lui
luxure. Avec elles, la sorcellerie prend la forme paraissait déviant.
d’une débauche sexuelle : orgies,
accouplements contre nature avec le diable, la Pourtant, c’est dans une époque dite de «
sorcière est succube, fécondable par le diable progrès » que se déroulent ces événements : la
et susceptible de donner naissance à des êtres multiplication des libres­penseurs et autres
démoniaques en transgressant les lois libertins, la révolution scientifique, le progrès
chrétiennes de la procréation. Les sorcières des arts, de la philosophie et des sciences
révèlent également en creux les angoisses humaines montrent à la fois une Europe de la
sexuelles profondes de l’imaginaire masculin : renaissance tournée vers le progrès mais
elles sont supposées sectionner le penis des également le visage obscurantiste et archaïque
hommes à des fins rituelles, attenter à leur de la répression religieuse et de l’hégémonie
puissance sexuelle, ou encore, comme dans culturelle.
certains récits, engloutir des hommes par leur
vagin... Selon Théodore Adorno et Walter Benjamin, il
existe un lien entre le processus de civilisation
Pour conclure... et la barbarie. Le progrès et la violence
Nous avons vu que sorcellerie et culture marchent de pair. On pourrait alors voir les
populaire sont étroitement liés. La sorcellerie, sorcières comme les bouc émissaires de cette
après avoir traversée les ages, s’est intégrée forme de modernité que furent la renaissance
largement dans la culture populaire rurale, et les révolutions scientifiques. ●
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Non Fides III

Le martyr, la victime
et l'agneau
Tout d’abord, qu’est­ce qu’un martyr ?
Un martyr (du grec ancien « témoin ») est celui qui la conservation de l’empereur, exigé de tous les citoyens
consent à aller jusqu’à se laisser tuer pour témoigner de est perçu comme une déloyauté politique, c’est donc par
sa foi, plutôt que de l’abjurer. « Martyr » appartient soucis de cohésion politique des citoyens que se sont
essentiellement, et à l’origine, à la terminologie déclenchées ces persécutions.
chrétienne. En effet, les martyrs chrétiens furent les En 313, le christianisme est finalement adopté comme
premiers à se dénommer ainsi. religion personnelle par l’empereur Constantin Ier bien
que son empire ne comptât alors que très peu de
Le christianisme antique a été marqué par de nombreuses chrétiens[2]. Depuis, le christianisme ne cessera de se
persécutions. Totalement mythifiées et anachroniquement développer dans l’Empire jusqu’à en devenir l’unique
revendiquées par les chrétiens postérieurs, ces religion officielle sous Théodose Ier, les religions
persécutions purent avoir une réalité à certaines périodes, païennes seront définitivement interdites par ce dernier
même si le nombre de chrétiens en Occident était en 392 et leurs sectateurs à leur tour persécutés par la
insuffisant pour donner matière à des persécutions de nouvelle religion dominante : le christianisme.
masse. Les chrétiens n’ont pas été poursuivis de manière
systématique mais parfois pour des délits de droit Le martyr comme nous avons pu l’évoquer brièvement
commun ou sur dénonciation. En effet, il était illégal d’être n’est donc pas un être qui va à la mort avec la volonté
chrétien dans l’empire romain antique, mais cela suicidaire d’être martyr. C’est un être qui, refusant
n’entraîna pas pour autant de persécutions de masse. Les d’abjurer sa foi, est exécuté. C’est pourquoi, lorsque des
chrétiens étaient même souvent bien intégrés et tolérés courants plus modernes font de leurs morts des martyrs,
par les populations de religion romaine tant qu’ils il s’agit d’un contre­sens historique total.
n’exerçaient pas leur culte monothéiste sur la place
publique. Une lettre de Pline le jeune en 112[1] montre le Les kamikazes
mécanisme concret de condamnation du pouvoir pour le Encore un terme détourné de son sens. Le kamikaze est
motif d’ obstinatio (« obstination » en latin) dans le refus un militaire de l’Empire du Japon qui, pendant la
d’obtempérer à l’ordre de sacrifier (façon pour les romains Seconde Guerre mondiale, effectuait une mission­suicide
d’intégrer les chrétiens et de les faire abjurer en leur dans la campagne du Pacifique. Il avait pour objectif
faisant pratiquer un rite païen) sans que l’on puisse d’écraser son avion ou son sous­marin sur les navires
identifier quoique ce soit qui relève d’une persécution américains et alliés. C’était une tactique militaire
religieuse en soi. désespérée pour livrer une charge explosive sur une
Cependant, au troisième siècle débutèrent les véritables cible avec une probabilité maximale d’atteinte. Si les
persécutions de chrétiens, courtes et espacées. Les kamikazes japonais n’ont rien à voir avec ceux que l’on
chrétiens qui refusent d’abjurer leur foi sont livrés aux appelle aujourd’hui kamikazes (principalement des
fauves, crucifiés, torturés en public. Néanmoins, on extrémistes religieux), ils partagent quelques points
observe qu’une fois la persécution passée, les chrétiens communs. Au cérémonial de départ d’une attaque, les
sont de nouveau tolérés, à défaut d’être admis militaires japonais vouaient allégeance à l’empereur
véritablement. Nombreux sont ceux qui abjurèrent pour Showa et récitaient un haiku en hymne à la vie, ses
s’émanciper sans nécessairement abandonner leur foi en opérations rentraient cependant dans le cadre militaire
privé. On ne constate donc pas de volonté d’exterminer d’une guerre à deux doigts d’être perdue. Les attaques
les chrétiens en tant que tels, mais de les convertir à la kamikazes actuelles ont pour objectif de provoquer une
religion romaine, les intégrer de force ; car leur intégration paranoïa dans les populations ciblées. A défaut de
est bien le but de ces persécutions. Le refus des chrétiens pouvoir s’attaquer aux coupables, elles visent le plus
de participer au sacrifice général aux dieux pour le salut et souvent des populations civiles (c’est le cas en Irak,
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Non Fides III
Syrie, Afghanistan, Israël, Liban, Sri Lanka etc. ). pancartes sur lesquelles étaient reproduites les visages
L’efficacité cynique (la vie du kamikaze contre un grand en plan serré d’enfants sans­papiers. Sous leurs visages,
nombre de victimes et très peu de moyens nécessaires) la phrase : « Monsieur Hortefeux, suis­je une menace ? ».
de ces opérations a fait de cette tactique l’une des plus En premier lieu, pourquoi des enfants ? Le fait que des
prisées par les groupes religieux clandestins, notamment personnes de trente ans (par exemple) soient acculées à
au Moyen­Orient. Dans la terminologie courante du la clandestinité est­il normal pour autant ? Si il n’y avait
kamikaze islamiste, l’exécutant de l’attentat suicide est pas d’enfants sans­papiers, les expulsions seraient­elles
déclaré martyr par les siens. C’est aussi d’ailleurs la plus légitimes ? Faire valoir le fait que des sans papiers
simple motivation de le devenir qui pousse certains, ont une famille, qu’ils sont d’honnêtes travailleurs fait­il
embrigadés par les branches politiciennes de ces d’eux des personnes plus "défendables" ? En outre, parler
organisations, à commettre l’innommable. Ils sont souvent de la supposée « innocence » des enfants [5], c’est sous
la chair à canon d’un conflit bien plus économique qu’il n’y entendre par opposition que les adultes sont « coupable
paraît et où les sphères d’influence politicienne jouent un »s (et que donc il faut les reconduire à la frontière ou les
rôle central. Bien entendu, les embrigadeurs ne prennent enfermer). Ce n’est bien sur pas l’ambition des soutiens
pas part à ce genre d’opérations, ils se réservent le droit aux sans­papiers qui utilisent la stratégie victimaire du
de se comporter en puissants en envoyant leurs sous­ martyrdom [6], mais c’est la conséquence qui pourrait se
fifres à la mort après un lavage de cerveau. Dans le sens dégager à terme si ces revendications étaient prises au
où ces kamikazes (tout comme les kamikazes japonais) pied de la lettre par le pouvoir. Autant arborer directement
vont à la mort sciemment sans qu’une quelconque le slogan « régularisation de tous les sans papiers
nécessité ne se présente, les qualifier de martyrs est, enfants, qui travaillent, qui sont innocents et qui ont une
nous le répétons, un contresens historique total. famille et expulsion de tous les autres », ce qui reviendrait
au même.
Et alors ?
Si nous écrivons cet article ce n’est bien sur pas pour Anarchistes, nous sommes pour l’abolition des frontières,
prévenir les dangers d’une glorification par nos lecteurs la destruction des CRA et la liberté de circulation
des martyrs chrétiens antiques, des kamikazes de l’armée additionnée à l’abolition de l’Etat. Nous ne voulons donc
japonaise ou des kamikazes islamistes. Car si parfois des plus de papiers du tout, famille, pas famille, travail, pas
sympathies s’affichent ici et là dans les milieux dits travail, patrie, pas patrie, nous pensons que personne ne
radicaux pour des organisations religieuses du moyen doit être jugé légal ou illégal et pensons donc qu’il faut
orient[3], il est communément partagé que la méthode des détruire toutes les instances supérieures en position de
attentats suicides est inacceptable. juger qui est légal ou illégal. Nous ne pensons pas qu’un
Ce qui nous dérange ici, c’est que ce terme ultra galvaudé sans papier sympa et dynamique mérite plus notre
de « martyr » est aujourd’hui repris ici et là dans les attention qu’un sans papier jaloux et feignant. Nous
milieux de gauche et d’extrème­gauche . Le terme « voulons par ailleurs retirer les mots « mérite », « légal », «
martyr » comme les idées et les pratiques qui sous­ illégal », « innocent », « coupable » de notre vocabulaire.
tendent le terme (pratique de la victimisation et du « Il n’y a pas les bons sans papiers d’un coté et les mauvais
scandale »). Lorsque des manifestants attirent les de l’autre. Si nous sommes en lutte sur cette question,
journalistes à caméra pour leur fournir des images c’est pour des questions de principes. En effet, la
sensationnelles de la répression (enfants matraqués, personnalité d’un sans papier ne joue en rien dans le fait
mamies gazées et autres martyrs et victimes de la qu’il est inadmissible de contraindre une personne à la
répression , et le « scandaleux » qui va avec…), ne font­ils peur permanente d’une vie clandestine dans la société de
pas le jeu spectaculaire de nos ennemis ? Car en effet, les contrôle.
médias qui pourraient un jour stigmatiser la répression C’est aussi parce que nous refusons ce sentimentalisme
policière sont les mêmes qui un autre jour, stigmatisent les tout chrétien qui se trouve des martyrs et des victimes en
"jeunes des quartiers", les "gauchistes dangereux" et la figure des sans papiers pour créer le « débat
autres ennemis intérieurs nécessaires du pouvoir. démocratique » par l’indignation des citoyens scandalisés
Autre exemple, dans la lutte des sans­papiers. Février que nous nous foutons éperdument (d’un point de vue
2008, une manifestation [4] appelée « Les sans­papiers strictement politique) du visage des sans papiers, de leur
ont un visage » s’est déroulée à Paris réunissant de trois à innocence présumée et encore pire, de leur volonté
cinq mille manifestants sans­papiers ou soutiens aux sans­ d’intégration, car là aussi, question de principe:
papiers. Les manifestants étaient affublés de grandes La France on la nique !
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« Ô mon dieu, mais c’est un scandale ! » un moteur) et l’auto­congratulation à s’imaginer «
Certains militants ne fonctionnent qu’au scandale. C’est à résistant» comme papy, qui en fait était un collabo. Encore
dire qu’ils fonctionnent uniquement en terme d’affect, à la une fois, la situation est assez grave pour ne pas
façon d’un chrétien. Le fichier EDVIGE est aujourd’hui au nécessiter la surenchère d’un vocabulaire naturellement
cœur du débat médiatique, se retrouvant donc au cœur associé au scandale.
des débats populaires... Déjà pleuvent les assertions Le processus est souvent le même, on lutte contre la partie
catastrophistes et scandalisées, « le retour de Vichy », « le « scandaleuse » de l’iceberg pendant que l’iceberg
retour de la Stasi » et autres « le retour de… ». Seulement continue de se développer sous la surface visible.
des fichiers, il en existe déjà trente­sept autres qui opèrent N’oublions pas non plus que ce régime dit « de Vichy » fut
dans l’ombre depuis longtemps. Mais scandale ! le fichier créé par la loi constitutionnelle du 10 juillet 1940 votée par
EDVIGE s’intéresse à l’orientation sexuelle et à la l’Assemblée nationale (fusion de la Chambre des députés
séropositivité… Que les fichiers précédents s’intéressent et du Sénat) par 569 voix contre 80 et 17 abstentions. Les
aux opinions politiques, à la vie privée et aux relations des votants accordèrent les pleins pouvoirs au maréchal
fichés ou alors tout simplement qu’ils s’intéressent ou qu’ils Pétain, jusque­là président du Conseil, pour promulguer
existent ne choquait personne avant qu’un clash mediatico­ une nouvelle Constitution. Se prévalant de cette loi, Pétain
marketing ne porte l’attention sur le nouveau fichier à décréta « l’État français » en lieu et place de la République
contester pour être un bon toutou à son pouvoir. française, et s’attribua le titre de chef de l’État. Le régime
Seulement la société de contrôle et le fichage on est pour de Pétain avait donc bel et bien un nom officiel, qui n’avait
ou on est contre, point. Que les scandalisés martyrologues rien à voir avec la ville de Vichy et qui mériterait d’être plus
se le disent bien, se mobiliser contre le fichier EDVIGE largement employé qu’il ne l’est actuellement : ÉTAT
pour un retour à la normale (c’est à dire à trente­sept FRANCAIS.
autres fichiers différents), c’est accepter la société de Le hold­up sémantique qui s’est constitué sous nos yeux
contrôle et le fichage. ne doit pas nous aveugler, c’est l’Etat qu’il faut combattre,
pas « les scandaleuses dérives vichystes » dénoncé par
Pour revenir à la question des sans­papiers, voici une lutte les honnêtes citoyens victimes, car l’Etat est une dérive en
fonctionnant en grande partie sur le scandale. « Centre de soi. Une dérive qui use d’ailleurs des mêmes mécanismes
Rétention administrative » devient « camp de pour galvaniser les foules : les martyrs, les « morts pour la
concentration», « expulsion » devient « déportation », à nation », « morts pour la patrie » alors que les collabos qui
quand l’extermination systématique et industrialisée des n’ont pas abjuré leur foi politique sont eux aussi « morts
sans­papiers ? Voilà de quoi choquer le bourgeois. Mais pour la patrie », la même patrie. Ils sont aussi les martyrs
ces exagérations permanentes ont deux fonctions de la douce France.
utilitaires. La mobilisation (dont le scandale a toujours été Quelques sectateurs.

[1] qui compare le christianisme à une «superstition déraisonnable et sans mesure»

[2] Environ 5% de chrétiens dans l’Empire, avec de fortes disparités régionales.

[3] Voir notre texte sur le sujet : Pourquoi nous ne les soutiendrons jamais, dans Non Fides N°2 ou sur notre site.

[4] A l’appel de RESF, de la LDH, du Collectif des sans­papiers ou encore des Verts, tous chantres de la lutte
sentimentaliste.

[5] Les attentions spéciales, la "protection", le "respect" dont les enfants sont l’objet, ainsi que les institutions créées pour
eux (l’école en particulier) servent avant tout à les tenir sous tutelle, à les priver de tout pouvoir sur leur vie, à les enfermer
dans leur rôle, à les... infantiliser. Sur le sujet, lire Pour l’abolition de l’enfance (aux éditions Tahin­Party), de Shulamith
Firestone.

[6] Nous utiliserons le terme anglais martyrdom (qui n’existe pas) comme équivalent de «martyrité», ou de «martyritude».

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Non Fides III
Suite à la publication sur notre site du
texte Pourquoi nous ne les
soutiendrons jamais extrait de Non
Fides N°2 (et lisible sur notre site),
nous avons eu affaire à de nombreuses
péripéties plus ou moins graves à
notre sens... Ce ne sont pas tant les
insultes de ceux que nous critiquons
dans l’article qui ont pu nous
déstabiliser. En effet, nous nous y
attendions. De plus le texte a permis
des discussions intéressantes avec
certaines de ces personnes. Avec
malgré tout un campement sur ses
positions de chacune des parties mais
aussi une amorce de débat où chacun
(nous y compris) a pu nuancer ses
propos. Bref, un débat constructif
d’idées conflictuelles, ce pourquoi
–entre autres raisons‐ nous publions
notre journal et animons notre site. Ce
qui a pu réellement nous foutre en
rogne c’est la complaisance qu’ont pu
exprimer pour cet article précis une
mouvance politique que nous
abhorrons profondément, la frange
ultra‐sioniste et ses relents identitaires
dont les sites "desinfos.com", "juif.org"
et le site de la "Ligue de Défense Juive"
ont publiés Pourquoi nous ne les
soutiendrons jamais. Car comme nous
l’écrivions dans notre article, il n’y a
rien que nous ne détestons plus que la
droite et l’extrême droite. Mais ça
aussi, on aurait pu s’y attendre.

« Les ennemis de mes ennemis, sont mes amis »


Ce dicton merdique est l’apanage de ceux pour qui la fin justifie
les moyens, mais aussi de ceux pour qui la confusion politique
n’est pas un problème, mais une arme. Elle est souvent le meilleur moyen
pour ces gens là de propager leur virus.
« Les amis de mes amis sont mes amis
Les amis de mes ennemis sont mes ennemis
Les ennemis de mes amis sont mes ennemis
Les ennemis de mes ennemis sont mes amis »

Voici le théorème parfait de la guerre civile. Voici la pensée qui meut le M.D.I
(mouvement raciste noir) de Kémi Seba à s’associer à Nomad88 (milice raciste
blanche). De même pour Dieudonné et Jean Marie Le Pen. De même pour la raclure
soralienne (Cf. Alain Soral, petit penseur blanc hétéro steroïdé)
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qui n’hésite pas en dépit de tout bon dit antifasciste, et ce malgré de
sens (ce qui caractérise fidèlement le nombreuses divergences qui ne
confusionnisme) à associer dans ses seront (a priori) jamais assez fortes
affiches les figures de dictateurs pour empêcher un front commun
sanguinaires gauchistes et de contre ces mouvements minoritaires
dictateur sanguinaires fascistes en se d’extrême droite. Qu’ils soient juifs,
revendiquant de tous à la fois… musulmans, catholiques, noirs, néo­
L’extrême droite a choisi comme nazis ou fascistes. Que les choses
nouveau moyen de lutte la confusion, soient claires.
adaptons nous à la nouveauté. La lutte
contre l’extrême droite doit dorénavant Toujours pour que les choses soient
s’équiper d’un nouvel atout essentiel, claires, revenons à nos moutons. Que
celui de l’anti­confusionnisme. les pro­israéliens de tout genre
sachent que notre rejet des discours
La lutte antifasciste « de rue », pro­palestiniens ne fait pas de nous
souvent le symptôme d’une vos amis car nous combattons tout
mythomanie accrue des nouvelles autant les discours pro­israéliens.
générations se revendiquant des « L’oppression des arabes israéliens,
chasseurs de skins » des années 80 des palestiniens et des libanais est le
doit rester à sa place, c’est à dire pour fait de ceux que vous mettez à la tête
l’instant, dans l’aveu d’impuissance de vos États que nous comptons bien
généralisé qui est le notre. Par contre, démanteler un par un en commençant
là où nous surpassons largement par vos prisons, vos temples et votre
l’ennemi droitiste, c’est sur le terrain économie. ●
des idées et de la démonstration de
rigueur en terme de pensée. Car
même le plus habile des théoriciens Pour un monde sans États, ni
facho ne pourra jamais esquiver bien frontières, ni patries ni
longtemps les contradictions in­ nations. Un monde sans
hérentes aux discours racistes, Tsahal, sans Hamas, sans
nationalistes, traditionalistes ou armée ni milice.
identitaires. Ce sont d’ailleurs ces Deux États, c’est toujours
lacunes qui les poussent à user de la deux États de trop.
confusion pour conquérir de nouveaux
terrains inexplorés jusqu’alors par
leurs ancêtres politiques.

Le mouvement dit antifasciste devrait


cesser de montrer ses muscles (même
si il en avait…) et lutter plus qu’il ne le
fait déjà sur le terrain des idées. Avant
de se fantasmer guérillero apache, il
faudrait peut être se souvenir que l’un
des principes maîtres de la guérilla est
l’adaptation aux armes de l’ennemi.
Adaptation qui nécessite au préalable
une remise en question des pratiques
et des techniques de luttes. Nous
sommes de tout cœur avec ceux qui
vont dans ce sens dans le mouvement
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EDUCATION
Non Fides III

SOCIETE
Lettre ET
d ' E ci l a
DEPRESSION
...
Cette Lettre d’Ecila nous est parvenue par courrier de la part d’une lectrice.
Profondément révoltés par ce récit douloureux de torture en blouse blanche
auquel nous avons fait face en lisant ce texte, nous avons décidé de lui
donner un écho à notre échelle en le publiant ici, pour que l’on ne puisse
plus, encore aujourd’hui, entendre chanter les louanges de la psychiatrie,
véritable torture blanche.

Tout d’abord une société est basée sur l’éducation, l’école, ce genre de choses quoi, c’est un bon
indicateur de la société dans laquelle on vit. Partant de ce principe on va tout faire pour réussir en
société et donc réussir dans ce système scolaire. Cependant si on foire on fait comment ? Je veux dire
qu’on nous fait tellement croire que si on foire à l’école on va foirer en société que ça peux mal se
passer parfois. Récit d’une expérience.

En effet dès tout petit on nous impose des « matières », du français avec ses lectures insipides à
l’apprentissage du B.A.­BA sur les acides désoxyribonucléiques, aux exponentielles de ta mère en
maths et même au non choix de la langue étrangère, tout doit être ingurgité à la sauce de
l’enseignement type : leçon – contrôle – note ; et on prend les mêmes et on recommence.

Vaste programme que nous confère l’éducation nationale qui change chaque année et qui est tout
aussi mauvais et nauséabond tous les jours pour le petit, moyen, grand écolier qu’ils nous font devenir.
Tout ça sans parler des horaires, imposées elles aussi. Bref de A à Z , l’éducation, c’est d’abord la
soumission, à des règles, à des hommes, à des femmes, à des sujets, ... et l’endoctrinement pour la
patrie, et pour ses représentants etc.

L’autre point très présent dans les écoles est l’esprit de compétition ; la cadence imposée. Il faut
toujours aller plus vite et apprendre, faire toujours plus de contrôles (argh rien que le mot !!), tout ça
dans le but de nous préparer à ce que vont nous imposer les patrons et la société : toujours plus,
toujours faire mieux que l’autre.
A l’inverse, on voudrait des Écoles Libres ou Alternatives où l’on pourrait choisir les sujets sur lesquels
on voudrait travailler, à notre manière, à notre rythme, tout en ayant le choix et la liberté du choix.

Mais à quel prix ? Dans quel but ?

Le prix, j’estime l’avoir largement payé, la première fois j’étais au lycée je me suis lâchement faite
embobinée par l’idée que faire une première scientifique me permettrait de choisir plus tard ce que je
voulais faire, tout le monde miroite sur cette « élite » là. Erreur ! Ok, je ne suis peut être pas très
robuste au niveau psychologique mais ça a quand même déclenché ma première crise de dépression
sévère, parsemée d’automutilations et s’achevant après 3 mois de clinique psychiatrique. On se sent
pas à la hauteur, on a l’impression qu’on a échoué tout ça parce qu’on nous a noté en dessous de la
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Non Fides III
sang ; puis tentative de suicide, médicaments,
médicaments, médicaments ; réveil aux urgences,
transfert vers l’hôpital psychiatrique et là : vous
atterrissez dans un lieu où ce n’est pas une prison
qu’on vous dit, y a des barreaux aux fenêtres mais pas
de verrous aux portes ; vous êtes confiné en unité
spécialisée, la seule chose à faire, attendre, c’est le
néant, l’ennui le plus profond de tous les ennuis...
D’abord on vous enlève tout ce qui fait de vous un être
humain, un être sensible, vos loisirs, vos vêtements, ce
qui vous sert à vous laver, aucun miroir histoire de
vous enlever toute notion de vous même. Et là votre
mère vous dit : « Et bien comme ça tu auras du temps
pour réfléchir » histoire de vous assommer encore plus.
Vous racontez votre vie à 4 personnes différentes,
quatre fois la même histoire pourrie et votre vie de
merde que vous méprisez, comme pour vous rappeler
combien elle est médiocre et insupportable. Le
lendemain, la même chose vous attend avec je ne sais
combien d’autres personnes différentes et toujours
leurs sempiternel « Comment allez vous aujourd’hui ?
moyenne et qu’au fil des jours on se sens de plus en » Un goût amer d’éternel recommencement ? C’est
plus comme une sale merde dans ce monde et qu’on peut être ainsi la dépression... Le lendemain matin, on
aura aucun avenir, on est plus rien juste parce qu’on a vous a tellement assommé avec de l’atarax, un truc
été catégorisé, noté et donc jugé comme nul. Après ce pour dormir, que vous vous levez péniblement avec les
passage à vide je commence une « thérapie », on me yeux clos, incapable de les ouvrir, même après la
gave de médoc qui me font avoir l’estomac de la taille traditionnelle douche anti­brouillard du matin. L’effet
d’un trou noir, je prends 25 kilos, rien ne s’arrange assommant du truc continu jusqu’au soir, en gros vous
pendant des mois alors je suis catapultée en clinique , dormez la plupart de votre temps ; c’est pas si mal
là c’est en plus des comprimés qu’on vous donne, on même si vous vous sentez toujours fatiguée puisque
vous transfuse carrément les anxiolytique directement vous n’avez rien d’autre à faire, vos principaux loisirs
dans le sang. Forcement avec des doses de prozac et vous ayant été retirés, prévoyez alors de bons livres.
de tranxène exorbitante ça va mieux, je redouble, me Me retrouver dans cette unité après avoir exprimé un
réoriente vers un bac plus technique et concret, je puissant mal­être me fait l’effet d’une injuste punition.
passe mon bac. Même scénario en BTS, ponctué de C’est ma vie, mon corps, il me semble que j’y ai le droit
tentatives de suicide et de retour à la case hôpital par de vie ou de mort non ? Dans cette société décadente
deux fois en moins de six mois. D’ailleurs j’écris d’une qui est à l’origine de mon mal­être, ce mal de vivre
chambre aseptisée d’hôpital en unité spécialisée (pas qu’est la dépression , cette société où on pousse
de cordon, de produit moussant, coupants...) où l’ennui toujours plus les gens à bout, on a pas le droit de dire :
me ronge mais la rage d’un autre monde, d’une autre « non, j’en peux plus, je refuse de vivre cette vie , dans
société me tiens en alerte ainsi que la lecture de cette société qui prône la productivité à son
quelques journaux (dont le votre) et de livres politico­ paroxysme, je refuse de marcher dans leur jeu ».
socio­culturel. Et bien non, c’est là que tu t’es fait avoir, petit être frêle
et sensible, pas de place à la rêverie et à la poésie, tu
Comment allez vous aujourd’hui ? dois te plier aux règles du productivisme de ce monde.
Si tu veux mourir, on t’en empêche, on te gave d’anti­
Vous pensez avoir tout connu des moments de depresseur et d’anxiolytique pour t’obliger à continuer
merdes, vous faites des dépressions à répétition, vous et contribuer à enrichir ceux qui sont déjà riches ou
vous faites régulièrement du mal depuis l’age de 14 ceux qui sont assez perfides et très ambitieux pour
ans : couteau, sang, scalpel, sang, lames de rasoir, vouloir le devenir.
Ecila
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Non Fides III

Introduction au concept
de gentrification
Le terme «gentrification» est un terme anglo­saxon, de «gentry»,
petite noblesse en anglais. Sa traduction la plus réaliste en
français serait «embourgeoisement», même si celle ci recouvre
un sens galvaudé comparé au terme anglais.
La gentrification est un processus urbain, par mesure que les villes ont évolué vers un
lequel le profil socio­économique des modèle plus favorable au capitalisme et à
habitants d’un quartier se transforme au profit l’industrie, les représentations des pauvres
d’une couche sociale supérieure. C’est donc dans la conscience collective ont également
un processus de substitution des populations : évolué. Vint alors la distinction entre bons et
remplacer les pauvres par les riches ou par mauvais pauvres, puis peu à peu, la vision du
les classes moyennes. mauvais pauvre comme unique perception.
De la figure de martyr, le pauvre va peu à peu
Conséquemment au développement sauvage se transformer en monstre, en paria. Aussi, le
du capitalisme depuis la première révolution développement des théories hygiénistes
industrielle, les villes furent de plus en plus apparues essentiellement au cours du XIXe
peuplées et leurs habitants de plus en plus siècle, contribuera peu à peu à la mise au ban
concentrés. Il existait cependant déjà, des [1] des pauvres. Les riches pouvant alors
segmentations géographiques, certaines vivre entre eux en bonne intelligence, en
zones étant frappées par la délinquance (les sécurité et dans la propreté.
zones portuaires, par exemple) et d’autres
occupées par les classes supérieures. Le Ce processus de substitution des populations
transport étant difficile et cher, et est cependant très versatile. Tel endroit, hier
l’appartenance se déterminant sur des critères huppé, peut laisser progressivement la place
surtout ethniques ou professionnels, riches et à une population plus nombreuse et plus
pauvres ont pourtant vécu côte à côte. Parfois pauvre parce que les ressources se sont
même dans les mêmes immeubles comme en taries, ou parce que les classes supérieures
France : les riches proches du rez­de­ ont trouvé mieux ailleurs selon des critères
chaussée, les pauvres sous les toits, résultat culturels de mode. Tel autre quartier, parce
de la politique d’urbanisme haussmanniene. qu’il dispose d’attraits naturels et que des
Mais avec le développement technologique et inconvénients y ont été supprimés [2] ou que
industriel, les moyens de transports devenus des avantages nouveaux sont apparus [3], ou
toujours plus capables et rapides, et l’argent parce que la classe moyenne s’est accrue et
supplantant progressivement les autres ne trouve plus de place suffisante dans les
critères de distinction et de regroupement par secteurs qu’elle occupait antérieurement,
quartiers, la segmentation sociale des villes redevient accessible. La gentrification se
s’est affinée. traduit aussi par une pression plus forte des
C’est aussi la figure du pauvre qui change nouveaux habitants sur les pouvoirs publics
entre le Moyen­Age et aujourd’hui. La figure par le biais du vote, pour qu'ils
chrétienne du mendiant, du pauvre, n’est pas
sans rappeler la figure du christ à laquelle se
dévouèrent les ordres mendiants et le
développement du vœu de pauvreté. Or, c’est
une société de plus en plus laïque et
capitaliste qui laisse de moins en moins de
place aux états d’âme chrétiens. Au fur et à

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Non Fides III
améliorent le quartier : moins de bruit, plus
de sécurité, plus d’équipements, des­
tructions de logements massifs au profit d’un
habitat de type pavillonnaire. Elle permet de
garantir la solvabilité des citoyens. Le [1] Racine, notamment, du mot banlieue.
capitalisme préfère des populations qui
participent au système en votant, qui [2] Décharges, industrie polluante, zone de
consomment, participent directement ou délinquance...
indirectement à la chasse aux pauvres, qui
travaillent et qui payent leurs impôts que des [3] Une nouvelle industrie, une liaison
populations frappées par le chômage et la rapide avec les centres économiques,
misère et qui portent en elles de fortes présence policière renforcée, un parc qui le
potentialités de trouble à l’ordre public. rend agréable, des espaces culturels pour
cadres...
La gentrification désigne donc la migration
de classes aisées vers un quartier à la [4] Sous des prétextes fallacieux comme
mode, c’est à dire regroupant un ensemble l’insalubrité
de critères chers à ces populations.
Souvent, ces migrations se traduisent par
une hausse brutale des expulsions
immobilières[4], par la rénovation des
bâtiments et par l’accroissement des valeurs
immobilières entraîné par la spéculation et la
hausse des loyers. Les pauvres ne peuvent
plus suivre en termes de loyer et sont
contraints à chercher ailleurs, dans des
zones moins chères offrant moins
d’avantages et plus d’inconvénients comme
le fait d’être excentrées ou mal desservies
par les transports.

Le processus de développement et
d’expansion urbaine dans la société
capitaliste procède inexorablement par
l’expulsion des pauvres vers des zones
moins demandées. Ce phénomène en­
gendre souvent des révoltes sociales,
surtout s’il se produit brutalement.

Combattre la gentrification ne réduira pas


pour autant le capitalisme en cendre.
Détruire le capitalisme, par contre, mettra un
terme au processus de gentrification urbaine.
Pourtant, l’explosion sociale, les émeutes et
les insurrections qui ont éclaté à travers
l’histoire ont retardé ce processus. Reste
maintenant à détruire le capitalisme pour
l’anéantir définitivement sans se priver par
ailleurs de l’attaquer au sein de ses villes. ●

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Non Fides III

écologiste et des jolies sérénades au


Lettre aux villes "développement durable ". C’est le
fameux capitalisme à visage humain,
qui s’aseptisent qui ne détruit plus les vieux quartiers
à coups de bulldozer mais à coups
Lettre à un‐e voisin‐e, dans un quartier de rénovations, qui n’y plante plus
genevois que l’on nettoie de squats et des tours en béton, mais des lampa­
de toute vie "populaire". daires et des pavés en plastique, et
surtout, des nouveaux habitants et
Madame la voisine ou des nouvelles habitantes, aisé­e­s.
Monsieur le voisin Les Grottes étaient une honte pour Genève.
L’autre jour en me réveillant chez mes ami­e­ Comment! Une ville si riche, si
s les occupant­e­s du 20 Grottes, une douce internationale, qui n’a pas encore fini de se
mélodie me léchait les tympans. Elle venait standardiser ! Comment ! Une cité d’Europe
de la fenêtre ouverte, de la rue, du bâtiment Occidentale qui n’a pas encore refoulé tous
d’en face, très chic, fraîchement rénové. Elle ses quartiers populaires à la péri­phérie !
venait de votre appartement. Vous dégustiez Qui en garde un juste derrière la gare !
sans doute vos croissants en charg­eant Quelle indécence ! Nett­oyez­moi bien cet
votre stéréo d’ajouter un peu de beauté à immonde champi­gnon, cet espace étrange,
votre matinée. J’aurais pu féliciter votre bon incongru, tout de guingois, vivant, truffé de
goût. Du Yann Tiersen au réveil, quel squats.
charme! Quelle douceur! Remplissez­moi ces places de cafés, et
Quelle finesse! De belles chassez m’en toute bouffe populaire
et longues minutes impromptue.
d’harmonie, Uniformisez­moi la couleur de ces
d’accordéon minutieux. façades, maladroite­ment peintes
Des images étouffées par celles et ceux qui habitent
de Montmartre sous la derrière. Expulsez­moi ces squats
pluie. Yann Tiersen, le et haussez­moi donc ces loyers.
champion de la poésie Plus rien ne doit être laissé à
quotidienne. Yann l’improvisation, ni aux habitant­
Tiersen, le pote es. Le service de l’urbanisme
d’Amélie Poulain. est bien plus apte que
Mais moi j’entends quiconque à choisir la
cette belle musique et norme qui est bonne pour
je vous imagine vous, tout le monde et surtout
et j’enrage. Vous pour l’image de la ville,
vivez dans le dernier laissons­le faire du
"vieux" quartier po­ modélisme avec nos
pulaire de Genève: rues, il nous peaufinera
les Grottes. Il est en les plus belles
train de se faire raser, maquettes qui soient, et
sous vos yeux, sous elles seront grandeur
votre fenêtre, jour nature. Nos hôtes aux
après jour. On le rase cravates satinées (et
comme on sait le faire aux poches pleines)
de nos jours, en pourront enfin aller de
douceur, avec une l’O.N.U. à la banque
douceur sardonique, sans risquer à aucun
avec un joli sourire moment d’être surpris.
●Page 47●
Non Fides III
La même netteté, la même aseptie, la et nous berne en nous vendant des
même sécurité, la même sécheresse, succédanés de ce qu’elle anéantit
couvrira tous les trottoirs qu’ils devant nos consciences, lucides mais
emprunteront, et ils n’auront même plus diverties par des préoccupations
l’impression de quitter leur bureau en routinières, personnalisées, infiniment
arpentant la rue de la Faucille. Enfin importantes. Le bac. Le diplôme. Le job.
notre ville entière, de bout en bout, de Le grand amour. La voiture. Les gosses.
Carouge à Cologny, des Pâquis à La carrière. La retraite. Le testament.
Plainpalais, sera complètement morte.
Empaillée avec gloire en un mausolée Voisine ou voisin, j’enrage maintenant
pour l’élite mondiale. Vidée de parce que je suis jeune et fougueux.
substance, fignolée en façade, pour qu’il Mais ne t’en fais pas. Tout le monde me
reste aux touristes quelque chose à dit que ce n’est qu’une étape. Il paraît
photographier. qu’on vieillit très très vite. Qu’en
vieillissant on voit des tonnes de Grottes
Voisin ou voisine, j’enrage. Parce que tu poignardées, on voit des Croix­Rousses,
préfères aller acheter au supermarché, des Paniers, des centres florentins,
sous forme de musique enregistrée, crever par dizaines, par centaines, et on
cette ambiance "populaire", se blase, on comprend que c’est comme
ça, que c’est le
cours de
l’Histoire, qu’on
Texte disponible sur infokiosques.net

n’y peut rien.


Quand je serai
vieux (l’année
prochaine ?) je
n’arriverai pas à
enrager parce
que je serai
comme toi, je
chercherai mon
petit nid dans la
société, mes
petites matinées
sucrées dans
mon studio, je
paierai mes
"authentique", qu’on assassine dans ton impôts et je ferai mes courses : je
quartier. Parce que tu préfères aller au financerai les Etats, les armements, les
supermarché plutôt que de descendre autoroutes, les multinationales, la
défendre ta rue. Parce que tu misère noire du Sud, parce que faire
consommes ce que tu pourrais vivre ou autrement il paraît que c’est trop
créer. Parce que tu révèles la force et le compliqué quand on est des hommes,
cynisme d’un système qui des vrais. Autant se ménager une vie
spectacularise, manufacture, pas trop extraordinaire avant que notre
empaquète, publicise, marchandifie la passivité complice ne fasse exploser la
beauté qu’il ôte à la réalité. Parce que tu planète. Ou ne la transforme en verre.
symbolises notre apathie, notre
incapacité à nous battre dans une Une bille toute ronde, toute lisse,
société qui nous apprivoise, nous berce absolument sûre, complètement morte. ●

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Non Fides III
Depuis plusieurs années,
Saint­Paul (Quartier de
Bristol en Angleterre) est l’un
des foyers de révolte
endémique que l’Etat
britannique a beaucoup de
mal à réduire. Je m’y suis Texte écrit à
rendu pour la première fois chaud par un
en avril 1986, au lendemain compagnon
de l’émeute dans la prison français, de
d’Horfield, très proche, à passage à Bristol
laquelle les mutins mirent le (en Angleterre)
feu. Nombre d’entre eux lors des émeutes
profitèrent d’ailleurs de la du quartier
panique des matons pour Saint‐Paul en
disparaître dans la nature. septembre 1986.
Pour qui connaît
l’atmosphère oppressante et
suspicieuse qui règne
1980. Déjà, à l’époque, elle n’avait pas
aujourd’hui en France, sur fond de
mobilisé que des gens du quartier. A
rénovation et de quadrillage policier, des
Bristol, la solidarité avec Saint­Paul avait
lieux comme Saint­Paul constituent de
été effective. Voilà pourquoi l’Etat a
véritables espaces de liberté. Car les
l’intention de mater, puis de transformer
quartiers populaires en Grande­
le secteur en zone de pure survie
Bretagne, parfois de très vieille
marchandisée.
immigration comme Saint­Paul, ne sont
pas des ghettos à l’américaine et des
cités dortoirs à la française, qui
Dès mon premier séjour à Bristol en avril
représentent des formes bien plus
1986, je remarquais l’absence de rondes
«avancées» d’organisation et de
et de contrôle de police, de jour comme
segmentation de l’espace, génératrices à
de nuit, à Saint­Paul. Esprit de tolérance
la fois d’atomisation et de repli dans des
de la démocratie britannique ?
«communautés» fermées. Certes, la vie
Evidemment non. En réalité, les
est dure à Saint­Paul : ici, même l’alcool
résidents les plus résolus avaient décrété
et la cigarette sont des marchandises de
le quartier «no go area» pour les «pigs»
luxe. Le besoin d’argent est là,
et les «rich bastards», à savoir les flics et
permanent et angoissant. Des rivalités de
les professionnels de la culture qui
bandes, parfois sanglantes, y éclatent.
tentent d’y faire leur niche. En Grande­
Mais Saint­Paul n’est pas que le lieu de
Bretagne, la «gentrification», la
résidence principal de la «communauté
rénovation des quartiers populaires
jamaïcaine» de Bristol. C’est aussi le
effectuée par les sociétés privées sous
point de rencontre entre des individus
l’aile protectrice de la force publique, vise
issus d’autres «communautés» et
à disloquer leur structure, parfois plus
d’autres quartiers populaires de la ville,
que centenaire, à renouveler, en partie
en particulier des jeunes qui n’ont pas
du moins, leur population en facilitant
trop envie de travailler mais plutôt de
l’installation des membres de la «gentry»
s’amuser. C’est pourquoi il est facile d’y
branchée et friquée. Dans l’objectif de
faire des rencontres intéressantes dans
saper les bases même des solidarités et
les pubs comme le «Black and White
des résistances à l’avancée du capital.
Cafe», haut lieu de l’émeute locale d’avril
C’est la raison pour laquelle, à Bristol
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Non Fides III
comme ailleurs, des quartiers sont « zone Le pouvoir d’Etat ne pouvait donc pas accepter
interdite ». En avril 1986, les flics de la ville ne longtemps « l’insolente impunité de quartiers
pouvaient plus entrer dans Saint­Paul. Les « kids peuplés de criminels qui ne respectent ni la
» les chassaient et les poursuivaient, détruisaient propriété, ni l’ordre », comme l’affirma, féroce
leurs « vans » de patrouille, incendiaient les comme à l’ordinaire, la Dame de fer. La liberté
voitures de luxe et les boutiques à la mode déjà qui, d’après l’idéologie officielle, règne en Grande­
installées aux portes du quartier. Certaines nuits Bretagne comme nulle part ailleurs relève
bien chaudes, après des accrochages sérieux, évidemment du crime dès qu’elle dépasse les
limites fixées par la loi. Les « kids » qui « ne
voulaient pas entendre la voix de la raison »
devaient être châtiés. Mieux, criminalisés et
terrorisés. Le raid de la police fut préparée par
d’intenses campagnes médiatiques qui
présentaient Saint­Paul comme le repère par
excellence des caïds de la came, prêts à
empoisonner l’ensemble de la population de la
ville. Or, quiconque connaît quelque peu les
mœurs jamaïcaines en la matière sait bien que
c’est l’herbe qui a la cote dans la « communauté
». L’héroïne, au contraire, y est encore considérée
Saint­Paul était en fièvre. Les « kids » étaient sur comme la drogue qui rend « crazy ». Dans les
le pied de guerre et la ville dans l’attente. Rien ne pubs où j’ai eu l’occasion de discuter, bon nombre
venait. La « majorité silencieuse », la rage au de « kids » y étaient hostiles. « Elle transforme
coeur, n’osait rien faire par elle­même et l’homme en animal prêt à mendier n’importe quoi
souhaitait que la police mate les rétifs au plus vite. », me disait l’un d’entre eux. Il est de notoriété
publique, dans de tels quartiers, que les gangs qui
A la différence de l’Etat français, centralisateur et tentent d’y prendre pied et de fourguer la merde
niveleur à outrance, l’Etat anglais tolère bien plus sont protégés par la police. Après avoir tenté
les différences « communautaires » dans la d’abrutir, à l’époque de la révolution industrielle,
mesure où elles ne sont pas dangereuses pour les pères des « classes dangereuses » par le gin
lui. Les individus qui y participent peuvent jouer frelaté, l’Etat est prêt à faire la même chose avec
dans leur pré carré, parfois de façon impertinente, leurs héritiers via l’héroïne.
mais à condition de ne pas prendre leurs jeux au
sérieux, de ne pas les transformer en « actes A l’aube du 12 septembre, au nom de la lutte
criminels », bref de ne toucher à rien d’essentiel. contre la drogue, les forces de police des comtés
de l’Avon et du Somerset
investissaient Saint­Paul
dans des « vans »
banalisés, bouclaient les
accès, occupaient les
rues et les lieux
importants en cas
d’émeute, en particulier
les postes à essence
déjà utilisés pour la
fabrication des cocktails
Molotov, et
commençaient à
procéder aux rafles. La
police britannique s’est
beaucoup transformée
●Page 50●
Non Fides III
qui avaient collaboré avec la police et des
journalistes en quête de sensationnel étaient
attaqués : trente blessés, certains gravement, des
« vans », des voitures et des caméras détruites.
Les émeutiers les traitaient en ennemis. Ils
n’oubliaient pas les mensonges et les calomnies
sur Saint­ Paul. Pas plus que les mouchardages
et les témoignages aux procès criminels.

depuis les dernières vagues d’émeutes et de J’arrivais à Bristol dans l’après­midi du 13


grèves. Elle intègre désormais des corps septembre. L’ambiance était tendue. De
paramilitaires, aux pouvoirs et aux capacités nombreux « kids », noirs et blancs, de Saint­
d’intervention renforcés. La balle en plastique est Paul et d’autres quartiers, discutaient entre eux
à l’ordre du jour comme en Irlande et à Hong et circulaient de rue en rue, de maison en maison,
Kong. Surpris en plein sommeil, les gens de Saint­ de pub en pub. A l’heure de la fermeture des
Paul ont tenté de résister. Mais ils ne pouvaient pubs, l’excitation était à son comble. Les plus
pas empêcher les perquisitions, les fermetures de résolus se rassemblaient dans les rues entourant
pubs et de clubs pour la journée, les arrestations les blocs d’habitation de Grosvenor Road.
et les condamnations, presque immédiates, en Parfois, ils communiquaient entre eux en langage
particulier celles des « dangereux toxicomanes » codé pour éviter le mouchardage. Mais, à Saint­
qui avaient sur eux à peine de quoi faire quelques Paul, il y a suffisamment de brassage et
joints. Dans la journée, plus de cents personnes d’ouverture pour que la présence d’inconnus soit
étaient déjà inculpées, en général pour « attitude a priori acceptée. Après quelques minutes
menaçante », en d’hésitation et de
vertu de la récente méfiance bien naturelles,
loi sur l’ordre public ils discutaient assez
qui permet facilement de l’affaire en
d’embastiller cours à l’intérieur comme
quelqu’un pour avoir à l’extérieur des pubs.
regardé de travers Des membres de la «
des flics. Saint Paul’s Com­
munauty Association »,
La présence association des Jama­
policière n’avait ïcains du quartier,
jamais été aussi essayèrent bien de disp­
imposante, même erser ceux qu’ils étaient
en avril 1980. Mais censés représenter au­
le sentiment d’humi­ près de la municipalité
liation et le désir de de Bristol. Mais leurs
relever le défi de appels au calme se
l’Etat étaient trop forts pour s’y soumettre. De perdirent dans les rires de mépris et les
plus, dans l’esprit des « kids », l’acceptation de la exclamations de colère. Des Noirs leur
défaite aurait eu des répercutions bien au­delà de rappelèrent d’ailleurs, avec ironie, que près du
Saint­Paul. C’est pourquoi, après le raid, dans la tiers de l’assistance était composée de Blancs. Le
nuit du 12 septembre, ils reprirent l’initiative. Dans terme « communauty » est encore utilisé par les
Grosvenor, Campbell et City Road, des émeutiers de Saint­Paul. Mais il fait aujourd’hui
escarmouches éclataient. Les émeutiers, garçons moins référence à la « jamaican communauty »,
et filles, s’armaient de couteaux, de barres de fer, marquée par la hiérarchie de type patriarcale,
de briques et de cocktails Molotov et l’esprit de clan et la religion, choses que la
commençaient à harceler les flics. Des citoyens nouvelle génération supporte de moins en moins.
Elle préfère développer ses propres
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Non Fides III
relations, y compris hors de sa communauté l’initiative de chacun et être nourrie par des
d’origine. D’où le recul du pouvoir des relations tissées bien avant l’émeute, dans
leaders traditionnels. En avril 1980, des les pubs de Saint­Paul par exemple.
leaders, employés par la municipalité, L’impulsion initiale fut donnée par les « kids
réussirent à entraver l’émeute. Les » du quartier. Elle fut reprise et développée
émeutiers ne brûlèrent pas les bâtiments par tous ceux, originaires de Bristol et
officiels locaux du « Welfare State », pas d’ailleurs, qui se reconnaissaient dans le «
même ceux de la « Social Security », le Nothing to lose ». Les moyens à utiliser, eux,
centre de chômage, par peur de perdre étaient à la fois discutés
leurs allocations. De telles illusions sont collectivement par des groupes
bien dissipées aujourd’hui. Ce soir­là, d’émeutiers et choisis
personne n’usa sa salive à discuter avec individuellement. Des voitures
les leaders qui rentrèrent vite chez eux. partaient à travers la ville pour
L’avertissement était clair : en cas de surveiller rondes et concentrations
nécessité, les émeutiers leur de police. Des transistors et des
passeraient sur le corps. D’ailleurs, avec sifflets étaient distribués : les uns
l’aggravation de l’austérité dans tous les pour écouter les fréquences de la
domaines, les gens de Saint­Paul n’ont police, les autres pour s’appeler de
plus rien à perdre. Ils détestent même rue en rue. Tout le monde se
les quelques clapiers modernes, construits masquait et s’armait avec les moyens du
après avril 1980 pour remplacer des vieux bord, des briques aux cocktails Molotov.
taudis. « Nothing to lose ! » Au cours de L’éclairage public fut détruit pour faciliter les
l’émeute, ce fut le cri de rassemblement des déplacements dans le noir. Des poubelles et
individus les plus résolus et les plus fermes, des voitures étaient retournées et
et le slogan le plus inscrit sur les murs au incendiées au milieu des rues. Non pour
cours des combats et des pillages. constituer des barricades défensives mais
comme moyens d’attirer les flics, de les
Pour ceux qui ont le culte de l’autorité, le obliger à se déplacer à pied en stoppant
réflexe de l’obéissance et l’amour du leurs convois. Le 999, le numéro d’urgence,
commandement, l’association spontanée était débordé par des appels au vol, au viol,
d’individus autonomes relève du mystère. « etc., émanant des quatre coins de la ville,
Qui sont leurs leaders ? », demanda histoire de les attirer ailleurs. Dans des rues
quelque journaliste policier local, plus achalandées situées autour de Saint­
manifestement incapable de comprendre Paul, des magasins divers et variés étaient
que la force collective puisse reposer sur pillés, pas seulement par des « kids ». Loin
de là.

Le 13, vers minuit, il y avait déjà plus de


mille personnes, de Saint­ Paul et d’ailleurs,
qui participaient, à des degrés divers, à
l’émeute, laquelle avait fait des émules dans
d’autres quartiers, quoique de façon plus
sporadique et plus brève. Le 14, vers trois
heures du matin, les unités anti­émeutes,
environ deux mille hommes, réussirent à la
contenir, puis à avancer vers le centre de
Saint­Paul, dans l’éclat des projecteurs
mobiles. Les émeutiers les attendaient dans
l’obscurité, embusqués dans les cours, les
jardins et les voies d’accès à Grosvenor

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Non Fides III
Estate. Aux fenêtres, les gens insultaient les marquée, au fil des heures, au
flics : « Kill the pigs ! », « Kill the bastards ! » regroupement par bandes éphémères. Bien
et leur balançaient des objets. Leur sûr, la pression policière devenait tellement
équipement anti­émeute les protégeait bien forte, à l’aube du 14, qu’il a bien fallu
des coups frontaux mais en lançant les décrocher ou se faire ramasser. Le secteur
projectiles par­dessus leurs rangs, les était totalement bouclé et quadrillé. Les
groupes d’émeutiers faisaient pas mal de convois rodaient dans Saint­Paul et aux
blessés. Mais les renforts arrivaient sans alentours à la recherche des gens aux
cesse. L’Etat mobilisait l’arrière­ban de la poches pleines et aux mains sentant
porcherie en uniforme, jusqu’au fond des l’essence. Il devenait dangereux de rester
Cornouailles. Les charges isolé ou en compagnie
succédaient aux charges. Il d’inconnus peut­être pas
n’était plus question sûrs. Mais la dispersion
d’accepter des corps à eut lieu sans débandade
corps défavorables. Les ni panique. Au cours de la
bandes se dispersaient vite deuxième et dernière nuit
et se reformaient plus loin. d’émeute, la plus
Les combats étaient brefs et paroxystique des deux, il
violents. Les groupes isolés n’y eut que trois
de pompiers et de flics en « arrestations.
vans » ou à pied étaient
attaqués, puis les bandes décrochaient Dès le samedi 15, les « kids » se
avant l’arrivée du reste de la troupe en promenaient dans le centre de Bristol, se
brûlant les véhicules officiels et parfois des moquant ouvertement des flics et des
voitures personnelles pour la retenir. membres de la « gentry ». Le soir, les pubs
L’émeute prenait la forme de séries et les clubs de Saint­Paul étaient bondés :
d’embuscades, entrecoupées de pillages et tout le monde discutait, buvait, fumait, jouait,
d’actes de vandalisme, en général dirigés dansait et faisait bon accueil aux « french
contre les bâtiments officiels et les rioters ». La police n’a pas osé les fermer
commerces. Le dédale de rues et de ruelles par crainte de provoquer de nouvelles
dans Saint­Paul et dans les quartiers explosions. Grosse différence avec Paris,
proches, comme démoli par les urbanistes et terrorisé par le
celui de spectre du « terrorisme ». Dans la nuit du
Montpellier, dimanche 16, les actes de vandalisme et les
encore assez peu attaques de « vans » reprirent. Popperwell,
touchés par flic en chef responsable du raid sur Saint­
l’urbanisme Paul, a été mis à l’index par le ministre de
moderne, rendait l’Intérieur à cause de l’inefficacité relative
relativement des troupes, qui prirent parfois le large pour
insaisissables les ne pas subir la furie des émeutiers. Il a eu
groupes deux infarctus en moins de trois jours. Voilà
d’émeutiers très qui n’a pas remonté le moral de la porcherie.
mobiles. Le
revers de la Malgré mon enthousiasme, je ne préjuge
médaille, ce fut pas de l’avenir de la « sociale » au
l’absence de Royaume­Uni. Des situations favorables
coordination peuvent se retourner vite. Nous avons déjà
générale ainsi vu en Europe des Etats écraser les foyers
que la tendance de révolte en jouant, au moment opportun,
de plus en plus non pas tant sur l’hostilité générale que sur

●Page 53●
Non Fides III
Black and White Cafe », « lorsque les
voitures et les boutiques de la gentry
partent en fumée, moi, ça me fait bander
». Mais entre la sympathie et l’opposition
active à l’Etat, il y a de sacrées marges.
La même situation existe dans toutes les
zones « chaudes » du Royaume­Uni.
Quoi qu’il en soit, la Grande­Bretagne ne
connaît pas actuellement l’ignoble
atmosphère d’angoisse, de terreur et de
délation qui règne en France. Dans
l’Hexagone, les révoltés ne sont que des
poignées, souvent isolés et presque
réduits à l’impuissance. Pour quelques
le désarroi, l’absence de perspectives Georges Courtois, combien se
plus vastes et l’isolement des révoltés complaisent dans la soumission
eux­mêmes. A Bristol, les jeunes rétifs volontaire. En Grande­Bretagne, malgré
jouissent souvent de la compréhension l’offensive de l’Etat et des défaites
des adultes, eux­mêmes touchés de sérieuses comme celle de la grève des
plein fouet par la restructuration. En mineurs, l’esprit d’insoumission reste
particulier à Saint­ Paul, le taux de vivant. Aussi, quel plaisir d’être au bon
chômage des adultes a grimpé, vu les endroit, au bon moment, pour prendre
licenciements qui ont suivi la fin de la part aux réjouissances ! ●
grève longue et dure menée à l’usine
d’aviation de Filton, spécialisée dans la Julius (nuee93@free.fr)
construction de Concorde. Comme me le Novembre 1986
disait l’un d’entre eux, rencontré au «

●Page 54●
Non Fides III

Chronique ordinaire de
la gentrification dans le
19e arrondissement de Paris
Anciennement service municipal des
pompes funèbres de Paris, le 104 rue
D’Aubervilliers dans le 19e arron‐ Le 19e arrondissement est un quartier
dissement de Paris a été re‐stauré. Il a populaire comme aiment à le rappeler les
réouvert ses portes le 18 octobre 2008 centquatreux. Le quartier de Flandre où
sous le nom de "Cent quatre" pour y s’est installé le 104, c’est une moyenne
accueillir un projet culturel d’envergure de 20% de chômage (12% dans Paris) et
de la mairie de Paris. 60% de logements sociaux contre 19,7%
dans le reste de Paris. Selon le co­patron
Le 104, c’est plus de 200 artistes en du 104 Frédéric Fisbach, « le Cent quatre
résidence, 39.000 M2 de surface et un est aussi un projet social, un
budget de 8 millions d’euros de microquartier ouvert sur la ville. Ainsi, à
subventions par an pour la mairie de partir de 2009, on y trouvera un café, un
Paris. C’est aussi plus d’une centaine de restaurant, une maison des petits, une
millions d’euros payés conjointement par librairie... Dans cette “rue” occupée par
la mairie (encore), mais aussi en échange des artistes, on pourra marcher, s’asseoir,
de reconnaissances commerciales, par discuter, consommer. On croit à l’insertion
une dizaine d’investisseurs (quelques sociale par la culture et on espère que ce
multinationales reconverties dans le sera un lieu de foisonnement ».
mécénat comme Mitsubishi) pour financer
les travaux d’envergures. L’équipe
commerciale du 104 attend pour l’année La « culture » pourtant si chère aux élites
2009 un peu moins d’un million de et aux urbanistes n’apporte pas le
visiteurs dans ce lieu pouvant logement décent, elle ne donne pas des
simultanément contenir 5000 personnes, papiers, elle ne donne pas à manger à la
encadrés par une soixantaine de fin du mois, elle n’essuie pas la sueur et
permanents. ne paye pas mieux les travailleurs
exploités, ni ceux qui
tentent de résister à
l’enfer du travail. La
culture ne prémunit
pas contre le
harcèlement policier
(racket, contrôles au
faciès, tabassages,
arrestations, rafles,
mépris…), ni contre le
harcèlement des
huissiers et des
proprios (expulsions,
saisie des biens des
pauvres…), elle
n’offre pas un toit à
ceux qui vivent
●Page 55●
Non Fides III
à la rue, dans les foyers. Elle n’adoucit population qui n’aura plus aucune raison
pas le contrôle des agents de mort de (ou presque) de se révolter ou de
l’ANPE, ni de la justice anti­pauvres. Ce troubler l’ordre publique. Une population
n’est pas de « marcher, s’asseoir, qui assurera le bon déroulement de
discuter, consommer » dont nous avons l’exploitation en achetant la paix sociale
besoin. Nous ne voulons pas être la à grand coup de marchandises.
caution morale de quelques bourgeois
complexés par leurs ressources Du 104 aux quais de seine en passant
familiales venus chez nous comme dans par la Villette et le jardin d’Éole, ils
un zoo humain pour s’encanailler au veulent faire du 19e un quartier propre :
contact des « classes dangereuses ». Expulsion des squats et des pauvres
sous des prétextes fallacieux
Le 104 participe d’une logique plus (insalubrité) et hausse des prix de
globale de restructuration des quartiers l’immobilier repoussant les pauvres un
du Nord­Est Parisien : Chasser les peu plus loin dans les ghettos qui leur
pauvres au­delà du périphérique, sont destinés, transformation des
installer de nouveaux outils de contrôle marchés populaires en marchés bio­
et de nouvelles populations plus équitables pour population aisées et
«correctes». C’est à dire payant plus soucieuses de leur bien­être,
d’impôts, consommant plus, bio et transformation du mobilier urbain en
mieux, rentabilisant les marchés de répulsif anti­SDF, tentatives d’étouff­
l’immobilier et des services de luxe. Une ement des contestations. C’est aussi
plus de caméras pour assurer ce même
bien­être des nouvelles populations
abreuvées tout les jours à 20h des
discours sécuritaires sur le 19e, cette «
zone de non­droit à feu et à sang ». Le
104 et les divers grand chantiers
récents de la mairie de Paris, c’est
aussi un regain de l’occupation policière
du quartier, ceci afin d’assurer la
pacification des rapports conflictuels
que pourraient engendrer les
différences de richesses entre visiteurs
(du 104 par exemple) et habitants du
quartiers.

Dans cette guerre sociale, le pinceau


peut remplacer la matraque et la
matraque peut remplacer le pinceau.
Les prétendus « artistes » s’avèrent
être (encore une fois) de bons alliés
pour les élites économiques, ils sont
appelés à grand renfort de modes
préfabriquées par l’intermédiaire des
médias pour tenter de nettoyer les
quartiers populaires de toute possibilité
d’explosions sociales. Heureusement
que leur efficacité laisse souvent à
désirer : les tentatives de pacification de

●Page 56●
Non Fides III
et dont les goûts sont malléables à merci
par l’économie de marché et les effets
de mode marketing. Seulement, donner
du pain et des jeux aux pauvres (ou
fabriquer une « rue » où l’on peut
admirer des artistes inspirés en plein
travail) ne les empêchera pas de résister
comme ils le font déjà.

Partout dans le Nord­Est Parisien des


liens de solidarité se tissent, des comités
de mal­logés s’organisent ; des habitants
du quartier se réunissent pour empêcher
les expulsions de sans­papiers et
enrayer la machine à expulser ; Des
guets­apens fragilisent l’occupation
policière du quartier ; Des collectifs de
précaires, de chômeurs, de SDF se
mobilisent ; des résistances aux
expulsions locatives se manifestent ;
ainsi que d’innombrables autres viviers…
Autant de résistances aux attaques
incessantes du pouvoir. Lui faire
comprendre que la cohabitation des
pauvres et des riches, le mythe de la
mixité sociale, ne se déroule pas au
bénéfice de la figure christique du
pauvre, nous ne voulons pas de cet
humanisme condescendant, ni de de
votre arsenal répressif.

«Demander est un verbe


Mais merci quand même. ●

qui porte malheur»


l’espace urbain par les immenses barres
HLM (les orgues de Flandre, la cité
Curial...) ont toutes plus ou moins
capotées, les élites sont donc passées à Louis Scutenaire ­ Mes inscriptions III

Alors détruisons
de nouvelles techniques plus sournoises,

ce qui nous détruit !


plus radicales : l’occupation du territoire
par la « culture ». Toutefois, cela n’a
jamais complètement empêché pas les
gens, de ci de là, de se révolter.

Mais de quelle culture parlons nous ?


cette « culture » unidimensionnelle qui
n’est autre que la culture bourgeoise, se
veut unique et hégémonique. Ces
apôtres de la culture savante que sont la
mairie de Paris, les investisseurs du 104
et les artistes, viennent dans le 19e pour
apporter la bonne parole, la bonne
culture, la vraie, celle qui se marchande

●Page 57●
Empecho
Non Fides III
Tract diffusé à des milliers d'exemplaires dans
le Nord-Est de Paris, fin d'année 2008. Ce tract
nous interesse ici notamment parce qu'il relie
la question des rafles et des expulsions de sans
papiers au contexte de guerre aux pauvres et Les techniques policières
de restructuration des quartiers populaires du pour arrêter les sans­papiers
Nord-Est parisien. Le numéro d'urgence qui y ont changé pour se rendre
figure ne doit pas être utilisé pour d'autres moins visibles. Connaître ces
zones géographiques que les 18e et 19e techniques et les repérer
arrondissements de Paris, ni etre utilisé pour permet de s’y opposer.
des renseignements. Lors des rafles, le but des flics est
Camionette blanche, signe distinctif: d’arrêter le plus de personnes
systeme d'aeration sur le toit. possible tout en étant le plus
C'est une camionette de keuf, ici stationnée discret possible. Ceci leur permet
rue de Jessaint, une camionette à rafles de surprendre ceux qu’ils veulent
contrôler et d’éviter les réactions
des passants. Les policiers en civil
contrôlent au faciès un grand
nombre de gens, dans un
périmètre et dans un temps
déterminé. Dans la rue, ces
dispositifs peuvent être repérés
entre autre grâce à une
camionnette. Elle est
généralement blanche, longue,
avec un système d’aération sur le
toît et stationnée pas loin. Les
vérifications d’identité ont souvent
lieu à l’intérieur. Mais parfois les
flics font des allers­retours en
voitures banalisées pour
emmener les personnes arrêtées
au commissariat. Dans le métro,
les rafles ont généralement lieu
aux heures de pointe (surtout tôt
le matin), dans les couloirs de
correspondances (exemple :
Stalingrad, Barbès, La
Chapelle…). Les flics et les
contrôleurs peuvent agir
ensemble.
Les rafles durent un certain
temps, ce qui permet de s’y
opposer. Le numéro d’urgence
sert à informer, grâce à une
chaîne téléphonique, un
maximum de gens du quartier
pour qu’ils puissent venir.
NUMERO D’URGENCE :
06 45 37 16 30
●Page 58●
ons les expulsions
Non Fides III
Les dispositifs d’arrestations de sans­
papiers participent à l’occupation
policière des quartiers : présence
permanente de la police, contrôles
Que faire en cas de rafle ? se défendre collectivement. Les au faciès incessants, harcèlement et
D’arrestation ? luttes dans les écoles, notamment racket des vendeurs à la sauvette,
Même si l’on n’est pas nombreux, il par le biais de RESF, ont permis des travailleurs, des prostituées etc.
est toujours possible de se placer plusieurs fois de libérer des sans­ …c’est aussi s’opposer à
avant les flics, de prévenir papiers. Les collectifs de sans­ l’expulsion des pauvres et
discrètement les passants et faire papiers parviennent, par leur empêcher nos conditions
rebrousser chemin aux gens mobilisation, à obtenir des d’habitat de se dégrader
menacés. Dès que l’on est libérations. L’organisation autour des toujours et encore…
suffisamment nombreux, faire du personnes sans­titre de séjour du Le choix de ces quartiers pour ces
bruit afin de rendre visible la rafle. Il foyer de la rue terre aux curés dans arrestations n’est pas anodin : entre
est déjà arrivé que la population du le 13ème a pu en faire la preuve : il Barbès et Stalingrad, la police sait
quartier chasse la police en train de a y eu une forte mobilisation qu’elle va attraper des sans­papiers.
rafler. Il est possible de demander notamment lors des passages aux Ceci participe à la chasse aux
aux flics l’ordre de réquisition, c’est­ tribunaux et aux aéroports, et des pauvres. Les autorités – de la
à­ dire l’autorisation du contrôle recours systématiques ont été faits. préfecture à la municipalité – y
massif, son périmètre et sa durée. Sur 115 personnes arrêtées seules 4 trouvent leur compte. Avec
Essayer de savoir où sont ont été expulsées. l’installation d’HLM plus chers, de
emmenées les personnes arrêtées. Contre les rafles et les contrôles commerces, de jeunes créateurs,
Beaucoup d’arrestations de sans­ quotidiens, des gens commencent à elles nettoient le quartier et installent
papiers se font de manière plus s’organiser pour créer des liens de la « mixité sociale » : ce mythe qu’en
diffuse. Les flics arrêtent rapidement solidarité dans les quartiers du nord­ installant des classes supérieures,
deux ou trois personnes dans des est parisien. elles vont cohabiter
lieux ciblés : dans les gares, devant harmonieusement et ne pas prendre
les foyers, les écoles, certaines Les arrestations massives et toute la place. La multiplication des
banques (banque du Mali, agences l’objectif de 25 000 expulsions lieux culturels pour cadres (104 rue
Western Union…). Il est beaucoup ont leurs raisons. d’Aubervilliers, Rotonde Ledoux,
plus difficile de s’opposer à ce type L’économie ne peut pas se passer Halle Pajol…) et des espaces
d’arrestation, qui sont pourtant les d’une main d’oeuvre privée de ses civilisés, où la circulation des flics et
plus fréquentes. Après l’arrestation, moyens de défense. Dans beaucoup la vidéosurveillance sont optimisées
le meilleur moyen d’éviter l’expulsion de secteurs, l’emploi de sans­ (boulevard Barbès, avenue Jean
est de montrer que la personne n’est papiers, payés au lance­pierre ou Jaurès) va de paire avec les rafles,
pas isolée. Dans un premier temps, pas payés du tout, est nécessaire les expulsions de squats et
il s’agira d’harceler le commissariat, pour rester concurrentiel (dans le d’immeubles locatifs, la hausse des
de se rassembler devant… (Pour bâtiment, la restauration, l’hôtellerie, loyers. ●
des conseils pratiques et juridiques, la livraison, le nettoyage …). C’est Dans cette guerre territoriale,
voir la brochure : Sans­papiers : dans ce cadre que se déroulent ces face à ce même mouvement
s’organiser contre l’expulsion, campagnes d’arrestations : arrêter qui veut nous renvoyer à
disponible sur internet : en masse, expulser un certain Bamako, nous envoyer en
www.sanspapiers.internetdown.org.) nombre, apprendre la peur à tous. prison ou en zone 5 du RER,
L’Etat entretient la division entre les s’opposer aux rafles c’est
Pour empêcher les arrestations, exploités, brise les solidarités et reprendre du terrain et
éviter des expulsions, il est permet d’abaisser le prix du travail l’initiative.
nécessaire de créer un rapport de pour les patrons qui payent tout le
force face à la police et à la justice. monde entre rien du tout et le SMIC. Face aux attaques de
S’organiser dans les écoles, les S’opposer aux rafles, c’est l’Etat, organisons
foyers, les collectifs, les quartiers, desserrer ici et maintenant le l’autodéfense sociale !
permet de ne pas rester isolé et de contrôle sur tous…
●Page 59●
La Chiourme architecturale
Non Fides III

L’architecture est l’expression de Toutefois, c’est surtout à des


l’être même des sociétés, de la même physionomies de personnages officiels
façon que la physionomie humaine est (prélats, magistraux, amiraux) que cette
l’expression de l’être des individus. comparaison doit être rapportée. En effet,
Toutefois, c’est surtout à des seul l’être idéal de la société, celui qui
physionomies de personnages officiels ordonne et prohibe avec autorité,
(prélats, magistraux, amiraux) que cette s’exprime dans les compositions
comparaison doit être rapportée. En effet, architecturales proprement dites. Ainsi les
seul l’être idéal de la société, celui qui grands monuments s’élèvent comme des
ordonne et prohibe avec autorité, digues, opposant la logique de la majesté
s’exprime dans les compositions et de l’autorité à tous les éléments
architecturales proprement dites. Ainsi les troubles : c’est sous la forme des
grands monuments s’élèvent comme des cathédrales et des palais que l’Église ou
digues, opposant la logique de la majesté l’État s’adressent et imposent silence aux
et de l’autorité à tous les éléments multitudes. Il est évident, en effet, que les
troubles : c’est sous la forme des monuments inspirent la sagesse sociale
cathédrales et des palais que l’Église ou et souvent même une véritable crainte. La
l’État s’adressent et imposent silence aux prise de la Bastille est symbolique de cet
multitudes. Il est évident, en effet, que les état de choses : il est difficile d’expliquer
monuments inspirent la sagesse sociale et ce mouvement de foule, autrement que
souvent même une véritable crainte. La par l’animosité du peuple contre les
prise de la Bastille est symbolique de cet monuments qui sont ses véritables
état de choses : il est difficile d’expliquer maîtres.
ce mouvement de foule, autrement que
par l’animosité du peuple contre les Aussi bien, chaque fois que la
monuments qui sont ses véritables composition architecturale se retrouve
maîtres. ailleurs que dans les monuments, que ce
soit dans la physionomie, le costume, la
L’architecture est l’expression de l’être musique ou la peinture, peut­on inférer un
même des sociétés, de la même façon goût prédominant de l’autorité humaine ou
que la physionomie humaine est divine. Les grandes compositions de
l’expression de l’être des individus. certains peintres expriment la volonté de
●Page 60●
Non Fides III
contraindre l’esprit à un idéal officiel. La l’étonnement, l’ordre et la contrainte, on
disparition de la construction académique s’en prend en quelque sorte à l’homme.
en peinture est, au contraire, la voie Toute une activité terrestre actuellement,
ouverte à l’expression (par là même à et sans doute la plus brillante dans l’ordre
l’exaltation) des processus psychologiques intellectuel, tend d’ailleurs dans un tel
les plus incompatibles avec la stabilité sens, dénonçant l’insuffisance de la
sociale. C’est ce qui explique en grande prédominance humaine : ainsi, pour
partie les vives réactions provoquées étrange que cela puisse sembler quand il
depuis plus d’un demi­siècle par la s’agit d’une créature aussi élégante que
transformation progressive de la peinture l’être humain, une voie s’ouvre ­ indiquée
jusque­là caractérisée par une sorte de par les peintres ­ vers la monstruosité
squelette architectural dissimulé. bestiale ; comme s’il n’était pas d’autre
chance d’échapper à la chiourme
Il est évident d’ailleurs que l’ordonnance architecturale.
mathématique imposée à la pierre n’est
autre que l’achèvement d’une évolution
des formes terrestres, dont le sens est
donné, dans l’ordre biologique, par le
passage de la forme simiesque à la forme
humaine, celle­ci présentant déjà tous les
éléments de l’architecture. Les hommes ne Georges
représentent apparemment dans le BATAILLE,
processus morphologique, qu’une étape « Architecture »,
intermédiaire entre les singes et les grands DOCUMENTS,
édifices. Les formes sont devenues de plus numéro 2,
en plus statiques, de plus en plus mai 1929
dominantes. Aussi bien, l’ordre humain est­
il dès l’origine solidaire de l’ordre
architectural, qui n’en est que le
développement. Que si l’on s’en prend à
l’architecture, dont les productions
monumentales sont actuellement les
véritables maîtres sur toute la terre,
groupant à leur ombre des multitudes
serviles, imposant l’admiration et

●Page 61●
Non Fides III

[Affiche de Novembre 2004 signée du Collectif


d’Autodéfense Sociale du 18e arrondissement de
Paris]

●Page 62●
On ira pas
Non Fides III
Ce tract anonyme fut diffusé à notre

dans
connaissance dans le Nord‐Est de Paris en
2005/2006. Aujourd’hui en 2009 le jardin
d’éole, flambant neuf, trône à l’intérieur

votre parc!
d’enceintes grillagées comme pour rappeler
aux pauvres leur condition. Non loin du "104"
rue d’Aubervilliers, il fait partie du plan
d’ensemble de restructuration du Nord Est de
Paris de la mairie et de ses amis :
promoteurs, criminologues, artistes branchés
et spéculateurs en tous genres.
A chaque arbre planté, un immeuble expulsé
Le parc « Jardin d’Eole » n’est pas un parc. Enfin pas seulement. C’est un outil de la ville de Paris
pour réaménager, restructurer le nord de la capitale en générale, les quartiers de la Chapelle et de la
Villette en particuliers. Ces deux quartiers sont des cibles idéales pour la mairie de Paris parce que
beaucoup d’opérations immobilières sont encore possibles et surtout trop de pauvres y habitent
encore. Il faut faire de la place pour des gens qui valent le coup, pour les cadres, les artistes, les
étudiants. Et puisque la place est déjà occupée, il faut trouver les moyens de la prendre. Le parc est
un de ces moyens, parce que même en travaux, il fait exploser les prix des logements dans la rue
d’Aubervilliers, la rue Riquet, la rue Pajol... Dès 2005 les gens ont reçu des congés ventes (menaces
d’expulsion sous six mois) qui sont aujourd’hui appliquées.
Comment la mairie fabrique « le dernier quartier à la mode » ...
La mairie a un projet plus globale que relaie les associations : même si la Chapelle à échappé à son
avenir olympique, Barbès doit devenir « un espace civilisé » et Stalingrad « le dernier quartier à la
mode » (Bertrand Delanoë, le Monde 14 janvier 2002). Si le parc est un moyen pour transformer le
quartier, pour y installer d’autres gens, ce n’est pas le seul :
­ Les anciennes pompes funèbres du 104 rue d’Aubervilliers sont transformées pour des artistes
subventionnés en résidences et centre d’art contemporain.
­ Le bassin de la Villette est réaménagé pour les branchés en centre commercial à ciel ouvert
(cinémas MK2 et terrasses qui vont avec, péniche­concert, bateaux­mouches ... ).
Pour parfaire le nettoyage, il faut raser ou réhabiliter tous les immeubles vétustes ou insalubres. A la
place ils construisent moins de logements et pour d’autres gens : à la goutte d’Or, à la Chapelle et
dans le sud du 19ème, la mairie ne construit presque aucun logement HLM que tout le monde peut
obtenir(PLAI), mais des centaines de faux­HLM­très­chers pour lesquels il faut au moins gagner
2000 euros (P LS). Pas de place pour les Rmistes, les smicards seuls, ceux qui travaillent au noir ou
à mi­temps, ceux qui n’ont pas de papier. Rassurons­nous, ils laisseront quelques cages à lapins
pour ceux qui nettoient le métro ou font la plonge.
... Et comment les associations lui préparent le terrain
Certaines associations sont complices ou à l’initiative de cette restructuration. Ce sont elles qui
veulent le parc de la « cour du Maroc » et le centre d’art contemporain du 104 rue d’Aubervilliers.
Elles ont délibérément évacué tout projet de logement dans la Halle Pajol pour y mettre seulement
des équipements qui correspondent aux loisirs des nouvelles populations. Ce sont aussi elles qui
réclament « la mixité sociale » c’est­à­dire la construction de faux­HLM­pour­riches à la place des
vieux immeubles. Ce sont encore elles qui nous prennent pour des enfants à vouloir nous assister,
encadrer la moindre de nos pratiques pour la convertir en activités débiles.
Ces associations marchent avec la mairie, marchons leurs dessus.
Non aux expulsions

Le souffle d’éole suffira­t­il à se débarrasser des pauvres ?


Resist.paris@no­log.org
●Page 63●
L’amenagement
Non Fides III
un monde de murs vitrés, de plexiglass,

Du territoire
de cellophane, qui les isole de leur peine
et des mortifications de la vie, ­ monde
d’illusionnistes professionnels entourés
de leurs dupes crédules. (…)

Les spectateurs ne conversent plus


comme des personnes qui se
La société des grandes rencontrent au croisement des routes,
métropoles est sur la place publique, autour d’une table.
particulièrement bien Par l’antenne de la radio et de la
outillée pour éliminer les télévision, un très petits nombre
initiatives spontanées et d’individus interprètent à notre place,
l’indépendance de l’esprit. avec une adresse toute professionnelle,
les mouvements d’opinion et les
Au dernier stade de son développement, événements quotidiens. Ainsi les
la métropole capitaliste est devenue le occupations les plus naturelles, les
ressort essentiel qui assure le actes les plus spontanées sont l’objet
fonctionnement de cet absurde système. d’une surveillance professionnelle et
Elle procure à ses victimes l’illusion de la soumis à un contrôle centralisé. Des
puissance, de la richesse, du bonheur, moyens de diffusion, aussi puissants
l’illusion d’atteindre au plus haut point de que variés, donnent aux plus éphémères
la perfection humaine. En fait, leur vie et aux plus médiocres ouvrages un éclat
est sans cesse menacée, leur opulence et une résonance qui dépassent de loin
est éphémère et privée de goût, leurs leurs mérites.
loisirs sont désespérément monotones,
et leur peur justifiée de la violence
aveugle et d’une mort brutale pèse sur Lewis Mumford,
cette apparence de bonheur. Dans un La Cité à travers l’histoire,
monde où ils ne peuvent plus 1961.
reconnaître leur œuvre, ils se sentent de
plus en plus étrangers et menacés : un
monde qui de plus en plus échappe au
contrôle des hommes, et qui, pour
l’humanité, a de moins en moins de sens.

Certes, il faut savoir détourner les yeux


des sombres aspects de la réalité
quotidienne pour prétendre, dans ces
conditions, que la civilisation humaine a
atteint son plus brillant sommet.

Mais c’est à cette attitude que les


citoyens de la métropole s’entraînent
chaque jour : ils ne vivent pas dans un
univers réel, mais dans un monde de
fantasmes, habilement machiné dans
tout leur environnement, avec des
placards, des images, des effets de
lumière et de la pellicule impressionnée ;

●Page 64●
L’occupation du territoire
Non Fides III

par l’art et la gentrification


New York, années 80s
Nous avions l’intention, initialement, d’analyser le rôle de société capitaliste. L’art et la culture sont aujourd’hui plus
l’art dans la transformation, au bénéfice du capital, du démocratisés que jamais. Plus la crise actuelle progresse,
quartier ouvrier délabré de Lower Manhattan, à New York. moins il y a de possibilités de travail pour des masses
Au cours de nos recherches et de nos discussions, nous croissantes de personnes, et plus il devient important
avons réalisé que ce qui était arrivé à Lower Manhattan ne d’absorber des fractions même minimes de l’excédent de
relevait pas de l’incident isolé, mais faisait partie d’un force de travail en valorisant les carrières culturelles et les
processus caractéristique d’accumulation du capital avec services qui les accompagnent, et de calmer le reste avec
l’art comme protagoniste majeur, entraînant la des illusions d’évasion. Confronté au rejet croissant, par
transformation générale de l’espace urbain. Nous pensons des prolétaires, des formes du travail fixe et à plein temps,
que la culture agit de façon globale, comme l’un des le capital développe une stratégie à double détente
éléments de la régénération des centres­villes, en associant les petites combines propres au travail au noir et
s’adaptant par divers moyens aux différents lieux. Il semble l’attirance pour le succès personnel dans la sphère
qu’il existe deux stratégies en la matière : l’art en tant que culturelle. Sphère dans laquelle le travail est représenté et
facteur de gentrification manipulé par l’Etat comme à Lower intériorisé non plus comme activité aliénante, mais bien
Manhattan ; et l’art comme nouvelle base pour plus comme acte d’autoréalisation.
l’accumulation du capital dans les quartiers ravagés par le
déclin de l’industrie traditionnelle. Nous espérons résumer En réalité, la culture implique la création de dispositifs de
la seconde dans les conclusions tandis que la partie de contrôle et de subordination des producteurs et des
l’article consacrée à Lower Manhattan concerne la consommateurs encore plus sophistiqués. De même que
première. Et parce que nous pensons que l’art est partie nos relations sont médiatisées à titre de marchandises par
intégrante du développement des rapports sociaux des objets, de même nos émotions sont médiatisées par la
capitalistes, nous avons jugé nécessaire d’inclure des culture, par ses aliénantes représentations. Il est
observations générales sur le rôle de la culture dans la intéressant de signaler que deux des plus lucratifs
société capitaliste en guide d’introduction. mouvements artistiques et musicaux, le punk et le rap
graffiti, qui, à leur apogée, donnèrent des coups de fouet au
« Rien que des chefs d’oeuvre ! La peinture, opérant à coup sûr, en secteur défaillant du show business, prirent naissance dans
enfante tellement qu’on se voit dans l’agréable nécessité de remuer le milieu des jeunes sans­réserves, noirs et blancs, quoique
les tableaux à la pelle, ce qui n’ôte rien à leur valeur. » dans le cas du punk, l’influence de l’école des beaux­arts
Granville ait toujours existé en arrière­plan. Dans la représentation
dominante habituelle, les artistes sont souvent considérés
Cultures malignes comme étrangers aux relations de classe. Leurs
La culture vend la promesse de promotion sociale en productions seraient l’expression de la créativité de
appelant à réaliser cette part de « créativité hors classes » l’individualité ou la manifestation de l’essence humaine.
que chacun est censé posséder et avoir besoin d’exprimer. Voilà qui leur permet de prendre pied, avec la plus grande
La série américaine de télévision Fame en propage le facilité, dans les quartiers pauvres, à titre d’avant­garde
mythe : l’ascension simultanée de jeunes originaires des « culturelle de l’atomisation stimulée par la gentrification.
deux côtés de la barrière », les uns des bas quartiers
ethniques des centres­villes, les autres des riches La triste fin du drapeau rouge
banlieues blanches, chaque individu réussissant ou Dans toute forme de société capitaliste, l’art incarne
échouant en fonction de ses propres talents artistiques, le purement et simplement l’idéologie appropriée à tel ou
tout sur le terrain d’une prétendue unité harmonieuse tel stade de développement des rapports
étrangère aux relations réelles de classe. Le travail économiques et sociaux. Les constructivistes en sont
d’équipe (les coeurs et les équipes de figurants) ainsi que la l’une des meilleures illustrations. Ils émergèrent en
mise en avant de l’individu isolé (les vedettes) sont Russie comme mouvement artistique d’avant­garde à
valorisés, les formes artistiques reflétant les modes la fin de la guerre civile en 1921. Ils s’alignèrent tout
d’organisation du travail dominants et les valeurs de la de suite de la façon la plus étroite possible sur
●Page 65●
Non Fides III
l’idéologie bolchevique, et mirent leurs multiples talents au constructivistes furent la voix officielle du «prolétariat». En
service de l’Etat et de ses nécessités, en fonction du contexte Occident, les artistes prétendaient parfois être celle du
historique. Ils débutèrent en faisant la promotion de la Nep, la «peuple». Mais, dans n’importe quel cas de figure, leur rôle en
stratégie léniniste visant à stimuler l’économie via le retour tant que spécialistes repose sur la liquidation générale de la
partiel à la libre entreprise. En 1923, lorsque les succès de créativité à l’échelle de la société : la bourgeoisie ne pouvant
l’industrie privée menacèrent sérieusement les bénéfices de reproduire les conditions de sa domination de classe qu’en
l’industrie d’Etat, le poète Mayakovsky et le photographe maintenant celles de l’aliénation généralisée à travers des
Rodchenko s’associèrent pour former «l’équipe de publicistes moyens tels que l’art, alors que les prolétaires ont, eux, à
constructivistes» afin de promouvoir la camelote d’Etat. combattre leur propre aliénation.
Pendant les deux années suivantes, les constructivistes non
seulement encouragèrent la politique économique bolcheviste Aujourd’hui, en Occident, l’art continue à remplir la même
à titre de force de progrès, mais encore ils agirent comme fonction dans des conditions économiques et sociales
agence de publicité avec, comme principal client, l’Etat. A cette différentes. Ici, la masse des individus qui suivent des filières
époque, bon nombre de ces artistes commencèrent à se lancer artistiques finissent par travailler dans les secteurs du design et
dans l’esthétisation de la marchandise, via leur conception de du marketing, à l’exception de la poignée de privilégiés qui, à
«l’art de la production», en façonnant des pierres précieuses et ses dires, vie de son talent «non corrompu par le commerce».
des pièces d’orfèvrerie portant le slogan : «Qui ne travaille pas Ils participent donc pleinement à l’esthétisation de la
ne vit pas.» «Notre attirance pour le principe de construction production et de la consommation, voire au recrutement dans
est l’une des manifestations naturelles de la conscience la police, bref à l’apologie du productivisme, du travail et de
contemporaine qui découle de l’assiduité au travail[1]». «L’art l’Etat. En tant que sphère de cette société, l’art est l’une des
ne doit pas être concentré dans des tombeaux appelés forces hostiles à la transformation révolutionnaire, il perpétue
musées. Il doit s’exprimer partout dans les rues, les tramways, les séparations au sein de l’activité et entre la conscience et
les usines, les ateliers et les blocs d’habitation des celle­ci, dans leurs dimensions sociales et individuelles. Alors
ouvriers[2]». que dans des sociétés précapitalistes, il arrive même que la
culture et l’art soient tellement diffus, présents dans chaque
Lorsque l’Etat domina suffisamment le marché, vers 1929, et sphère de la vie qu’il est impossible de les appréhender
que la Nep fut abolie par Staline, accélérant la collectivisation comme catégories séparées. Dans certaines langues
de l’agriculture et imposant le plan quinquennal, dont l’objectif africaines, il n’y a même pas de termes spécifiques pour
était plus que jamais le développement de la grande industrie, désigner des activités culturelles, par exemple le même mot
les constructivistes furent remplacés par les réalistes représente la musique et la vie.
socialistes. Ceux­ci poursuivaient, pour l’essentiel, le projet
constructiviste en ce qui concerne le style et l’approche La situation du logement à New York
artistiques, mais leurs tâches et leurs priorités étaient Il y a maintenant 100 000 sans­abris environ à New York. En
différentes. En effet, la réalité économique s’était modifiée même temps, plus de 80 000 logements municipaux sont vides
depuis que l’Etat devait davantage faire concurrence à et plus de 90 000 personnes ont été expulsées par les équipes
l’industrie privée. Les réalistes socialistes purent alors du SWAT (Special Weapons and Tactics)[3]. Deux femmes,
s’appliquer à vendre les bénéfices de l’accumulation Elisabeth Magnum et Eleonor Bumpurs, ont été tuées par les
stalinienne, par exemple avec des tracteurs qui symbolisaient flics au cours des expulsions. Bien que la liste d’attente, étalée
l’industrialisation de l’agriculture, et la dépossession de la sur les quinze dernières années, pour obtenir le moindre
paysannerie. Vu l’ambiance d’austérité extrême et d’abolition « logement public concerne plus de 150 000 personnes, la
du choix du consommateur » propre à la période antérieure de mairie met progressivement en vente le domaine qui lui
la Nep, le réalisme socialiste jouait le rôle d’agence de appartient. Par suite, plus de 50 000 appartements ont été
marketing de l’idéologie productiviste pendant que la laissés à l’abandon depuis 1970… C’est la conséquence du
production réelle était imposée avec le fusil dans le dos. désinvestissement massif, de l’arrêt criminel des services
d’urgence assurés par la ville et aussi d’incendies volontaires.
Les artistes occidentaux parlent habituellement du Koch le porc, le maire de New York, a prétendu dans la presse
constructivisme et du réalisme socialiste de façon méprisante à que les sans­logis ne devaient pas recevoir trop d’argent car «
cause de leur utilitarisme flagrant – qui nie l’art en tant que tel ils étaient uniquement capables de le dépenser en alcool et en
– alors que, en réalité, ils mettaient à nu l’essence et la drogue ». Ceux qui vivent dans les rues, dans les parcs et
fonction de l’art, mais de façon trop flagrante pour les goûts dans les bidonvilles sont sujets aux harcèlements et aux
occidentaux. Dans la Russie «de la dictature de classe» les brutalités périodiques des forces de la police municipale.
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Non Fides III
L’administration Koch a également tenté de nettoyer les rues réaliser leurs fantasmes de sybarites en matière d’ambiances
des vagabonds en les confiant à des institutions artistiques. Les citations suivantes illustrent comment « l’art
psychiatriques. Pas étonnant que la plupart d’entre eux aient radical » cherchait à être reconnu par le biais de son idéologie
rejeté «l’offre». et ses intentions abstraites, qui camouflaient sa réelle fonction
matérielle et sociale :
Comme le souligne le magazine américain Our Land : « La Vienne de Ruhm construite avec des lettres dans le nom
«Pouvons nous nous taire alors que de nouveaux camps de allemand pour Vienna, le porte­avions d’Holbein comme cité
concentration américains sont en train d’être créés et que les de 30 000 habitants, l’altération de la Tamise par Oldenburg,
sans­logis sont jetés hors des places, des parcs, etc. ? ma superautoroute comme cathédrale de l’environnement…
Combien de temps faudra­t­il pour les remplir de victimes du sont tous des utopies contenant plus de souffle et de
Sida, de fumeurs de joints, de déserteurs et de prétendus visualisation du présent que l’architecture répressive de la
communistes?» L’une des études académiques réalisées au bureaucratie et du luxe qui impose des restrictions au peuple.
début des années 80 concluait ainsi : «A New York, la cession Aujourd’hui, tout est prohibé ! Ne touchez pas ! Ne crachez
de logements est tellement importante qu’elle entraîne le pas ! Ne fumez pas ! Ne pensez pas ! Ne vivez pas ! Nos
déplacement, direct, indirect et par réaction en chaîne, de 78 projets, nos environnements ont l’intention de libérer les
000 à 150 000 personnes par an.» Les chiffres résultant de la hommes. Seul la réalisation des utopies peut rendre l’homme
gentrification étaient également donnés : «De 25 000 à 100 heureux et l’émanciper de ses frustrations ! Utilisez votre
000 personnes par an sur la période en cours[4].» imagination ! Participez ! Partager le pouvoir ! Partagez la
propriété ! Purgez le monde des maladies bourgeoises, de la
Holbein et le clochard culture intellectuelle, professionnelle et commercialisée…
La gentrification de Lower Manhattan est sans doute l’un des Faites la promotion de flux et de raz de marée dans l’art !
meilleurs exemples des effets de la désindustrialisation des Fusionnez les cadres des révolutionnaires culturels, sociaux et
centres­villes qui accompagnent partout le déclin des salariés politiques dans le même front uni et dans l’action. [6] »
en col bleu et la montée de ceux en col blanc (bien entendu
ceux­ci peuvent être aussi des prolétaires). «La métamorphose En dépit de ses fantasmes de reconstruction libérant l’espace
des entreprises employant des cols bleus en d’autres, utilisant au service des masses, Maciunas, l’un des principaux gourous
de cols blancs, rend encore plus incompatible l’économie de la fluxistes, était un véritable spéculateur immobilier, dont les
ville avec la force de travail existante, souligne le New York activités initiales dans ce domaine furent financées par de
Times. En 1929, 59 % de la force de travail était composée de riches mécènes. Plus récemment, dans Lower East Side, des
cols bleus. En 1957, le pourcentage tomba à 47 %. Vers 1980, espaces à usage spécifiquement résidentiel devinrent
à l’échelle des Etats­Unis, les cols bleus représentaient moins disponibles grâce au déplacement de travailleurs hors du
de 33 %[5].» Avec la modification du travail, l’usage de quartier, dû au manque d’entretien des immeubles par les
l’espace industriel antérieur a été profondément transformé. propriétaires fonciers, aux expulsions souvent effectuées par
L’un des fers de lance du processus a été le mouvement des moyens d’intimidation (par exemple, à coups de bombes
artistique, incluant les créateurs ainsi que propriétaires de incendiaires lancées sur des personnes flânant sur le pas de
galeries. A l’origine, les artistes s’installèrent dans le quartier leur porte), au comportement de la police fermant les yeux sur
attirés par les loyers bon marché qui leur permettaient de des activités telles que les opérations de la mafia de la drogue.
disposer de vastes espaces, idéals pour leur production, à Les artistes étaient les pionniers de la gentrification sur cette
savoir les entrepôts, les ateliers et les vastes greniers bien nouvelle frontière pour la classe moyenne, en créant des
éclairés. scènes artistiques et des lieux communautaires, utilisant
l’espace disponible pour, à la fois, vivre, produire, s’exhiber et
Le processus commença avec Fluxus et, plus récemment, il a exposer. Les événements artistiques et l’ambiance culturelle
pris beaucoup plus d’ampleur par l’intermédiaire du ramassis attiraient les consommateurs d’art de la bourgeoisie qui, en
de tendances artistiques new­yorkaises « radicales » qui ont retour, créaient des espaces pour d’autres marchés culturels :
fleuri au cours de la dernière décennie. Le mouvement bars, restaurants pour yuppies, etc.
artistique Fluxus se développa à partir des années 1950, et
Soho Village, secteur situé juste à l’ouest de Lower East Side, Il était inévitable que les galeries d’art veuillent prendre
devint peu à peu sa base pendant les dix années suivantes. leur place sur cette nouvelle scène, empaquetant dans
L’une de ses principales activités, financée au départ par l’une leurs catalogues les frissons bohêmes du quartier. Ainsi,
des plus riches familles de businessmans new­yorkais, «Lower East Side entra dans le catalogue ICA sous trois
protectrice des arts, consista à utiliser de vastes greniers pour formes : mystifié dans les textes comme environnement
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Non Fides III
bohême excitant, objectivisé comme plan en définissant les de nombreux résidents de Lower East Side pendant la bataille
limites et esthétisé sur la photo en pleine page de l’une des finalement victorieuse que les groupes communautaires
scènes de rue. Toutes trois sont des stratégies familières pour menèrent pour vaincre The Artist Home Ownership Programme,
dominer et soumettre les individus. La photo, à elle seule, est le de Koch. En août 1981, la ville lança des appels d’offres pour le
criant exemple de l’esthétisation de la pauvreté et de la développement de l’AHOP. Elle sollicitait «des propositions
souffrance qui sont devenues la matière première de telles créatrices pour développer des lofts pour artistes en
images. En bas, un clochard est assis à l’entrée d’un immeuble, coopératives ou en copropriétés à travers la réhabilitation des
entouré de sacs à provision, de bouteilles et de reliefs de repas. propriétés possédées par la ville[8]». Le coût de l’AHOP, environ
Apparemment, il a oublié la présence du photographe, 7 millions de dollars, devait être partiellement financé par The
inconscient de la composition dans laquelle il est amené de jouer Participation Loan Scheme Programme, soit 25 millions de fonds
le rôle principal. D’abondants graffitis couvrent le mur derrière lui fédéraux affectés aux personnes de revenus faibles ou modérés
tandis que, à gauche, celui­ci est recouvert de couches de pour les aider à se loger avec des crédits garantis à taux faible.
posters. Le plus haut placé est l’appel à participer à l’une des L’impatience de la ville à attribuer 3 millions de dollars des fonds
expositions tenues à la bibliothèque d’Holbein, de Pierpoint publics pour les besoins locatifs des artistes de la classe
Morgan. Le poster met en avant la grande reproduction de l’un moyenne blanche fut ressentie comme symptomatique de
des portraits de Holbein regardant dans la direction du clochard. l’attitude qu’elle prenait face aux besoins en logement des
L’art pour l’art est ici combiné aux thèmes de la culture pauvres. En dépit du fait que la communauté artistique faisait
souterraine, à base de graffitis. La vie des bas­fonds est fortement pression pour rendre effectif l’AHOP, elle fut vaincue
symbolisée par le clochard dans cette photo, titrée à l’image de en février 1983. La considérable contre­pression exercée par
tout travail artistique. Elle porte le nom de Première et Seconde divers groupes communautaires locaux força de nombreux
Avenue (Holbein et Le Clochard)[7].» supporters du monde de l’art et les membres du Bureau des
estimations de la ville de New York à modifier leur point de vue.
Tant que de tels sujets de rue furent populaires parmi les Bien que dans ce cas, la stratégie flagrante de manipulation ait
photographes, la photo resta insérée dans les pages de échoué, la gentrification continue par d’autres moyens. Nulle
catalogues de musée afin de faire la pub pour les plaisirs et coïncidence dans le fait que Lower East Side soit situé juste au
l’ambiance «unique» que procurait cette scène artistique bout de la principale avenue conduisant à l’un des plus grands
particulière. Seul le monde des artistes saturé des valeurs centres financiers du monde. Il est évidement préférable pour le
nombrilistes et aliénantes de l’esthétique ainsi que l’insensibilité capital d’avoir des quartiers gentrifiés près du coeur financier du
à la souffrance qu’elles sanctionnent pouvait tolérer, pire pays que des populations potentiellement explosives pour
applaudir à de pareils «événements». De telle images font lesquelles les banques sont d’évidentes cibles pour se venger.
fonction de shoot touristique, introduisant le spectateur dans la
«couleur locale», dans le quartier peuplé d’habitants Combattez la gentrification !
prétendument dangereux et exotiques. Holbein et Le Clochard Tompkins Square Park, dans Lower East Side (ou East Village,
n’a pas du tout pour objectif d’attirer l’attention de qui que ce soit comme les occupants l’appellent maintenant), est entouré de
sur la condition sociale des sans­logis, mais de s’installer maisons incendiées tombées en ruines, de quelques anciens
confortablement dans les pages de catalogues dévoilant aux locataires et de nouveaux yuppies vivant en copropriété. Ce fut
amoureux de l’art les plaisirs spéciaux de East Village, pour la le logis de milliers de sans­abris (utilisé pour des fêtes en plein
délectation sordide de ces collectionneurs qui roulent en air) jusqu’à une décision de police pour imposer le couvre­feu à
limousines à vitesse de croisière dans le quartier. Soit dit en partir d’une heure du matin, au cours du mois de juillet 1988. La
passant, bon nombre des premiers artistes pionniers ont été mis décision fut prise apparemment à la suite de protestations
peu à peu sur la touche par le succès de projets qu’ils avaient d’associations de voisins, se plaignant du bruit. Ce fut donc
aidés à propulser et doivent maintenant partir pour recommencer vraisemblablement une tentative d’apaiser les yuppies et les
ailleurs le même genre de processus aux frais de leurs spéculateurs immobiliers, inquiets de la dévaluation potentielle
malheureux nouveaux voisins. de leurs biens causée par la présence d’indésirables sur le pas
de leurs portes. Dans les semaines qui précédèrent l’émeute du
L’Etat subventionna le logement pour artistes lorsqu’il prit 6 juillet 1988, la police commença à nettoyer périodiquement le
conscience de l’attraction exercée par l’environnement artistique parc dès une heure du matin. La petite réunion tenue le 30 juillet
et créa toutes les conditions pour favoriser les investissements pour protester contre le couvre­feu fut brisée par le NYPD qui
d’ampleur internationale. L’un des meilleurs exemples est arrêta quatre personnes et en blessa plusieurs autres. Ce qui
l’AHOP. L’alignement des intérêts du monde de l’art sur ceux de conduisit à l’appel à la réunion, plus importante, le 6 août. Le 6
la municipalité et de la propriété immobilière devint explicite pour août à 11 heures du soir, cent flics, certains à cheval,
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Non Fides III
stationnaient dans le parc face aux manifestants. Peu après, au cours d’émissions d’actualités. Après quoi, il reçut de
plusieurs centaines de personnes arrivèrent à l’improviste nombreuses menaces téléphoniques anonymes, donnés par des
derrière eux en hurlant : «La gentrification est la guerre de classe flics de New York, qu’il avait enregistrées et dévoilées devant les
: combattez­la!» Elles pénétrèrent dans le parc, y marchèrent, médias.
puis la plupart d’entre elles ressortirent dans les rues. Un peu
plus tard, les flics furent bombardés de bouteilles et envoyèrent Garrin a dit qu’il était grimpé sur la corniche « pour éviter la
des renforts, y compris un hélicoptère. Ils chargèrent alors la confrontation ». Et que, depuis le début de l’émeute, « il tenait à
foule, provoquant une émeute qui dura plusieurs heures. 31 son rôle d’observateur et d’enregistreur, à travers l’objectif de la
personnes et 13 flics furent blessés, 9 personnes furent arrêtés, caméra, mais non pas à celui de participant au drame ». Il avait
inculpées de participation à émeute, de désordre public, etc. Vu probablement immédiatement pensé aux possibilités de
la colère générale qui montait dans Manhattan devant les capitaliser à partir des images qu’il avait enregistrées, soit sous
attaques sauvages des flics, Kock fut obligé de lever le couvre­ la forme de courts­métrages d’actualité vendables, soit comme
feu le 7 août. Le jour suivant, huit cents personnes se matériel à incorporer dans ses vidéos artistiques. Sa carrière
rencontrèrent dans l’église proche du parc pour discuter de ce dans la photographie et l’art vidéo lui avait sûrement enseignée
qui était arrivé. A la réunion, elles manifestèrent leur hostilité non que chaque fois qu’il ramassait des caméras pour effectuer des
seulement à l’égard des policiers mais aussi envers ceux qui enregistrements, il avait la possibilité de vendre des
coopéraient avec eux, les Guardians Angels par exemple. marchandises.

Le 9 août, six cents personnes marchèrent sur le 9° Bien que son film ait joué le rôle de témoignage utile pour des
commissariat de Precinct où les flics refusèrent de leur parler. Le combats juridiques et pour exposer les mensonges de la police,
13 août, journée de protestation, 13 personnes furent arrêtées. il l’utilisa comme moyen d’autopromotion, pour ramasser des
William Brevard, un ouvrier noir du coin, commenta ainsi les droits d’auteur et avancer dans sa carrière par l’intermédiaire de
événements : « La situation existante à des causes très plus grandes expositions médiatiques. S’il avait été plus
profondes. Des individus se plaignent des sans­logis, mais est­ intelligent, il aurait évité de devenir la cible de la police, soit en
ce que cela ne montre pas qu’il a y des gens sans abris qui n’ont envoyant son film anonymement aux médias, soit en insistant
pas d’autre choix que de venir ici tout de suite ? Ce qui est arrivé pour que son nom ne soit pas révélé. Mais, évidement, il ne
ici révèle au grand jour les côtés de l’Amérique que l’on ne pouvait manquer l’occasion de faire sa propre publicité et
montre pas. Ce n’est pas une question raciale. Oubliez le d’asseoir sa réputation médiatique.
problème racial. Ici, vous voyez des Blancs et des Noirs sans
abris. Il s’agit de gens qui n’ont rien contre ceux qui possèdent Dans une interview, Garrin affirma qu’il était contre le culte de la
l’argent. [9] » personnalité construit autour de lui par les médias, car cela
détournait l’attention du public des conséquences de la violence
La révolution peut être télévisée policière et du problème des sans­logis. Cependant ses propres
Il n’y avait pas d’équipes de caméramans présentes pendant actions sur le terrain médiatique encourageaient cette
l’émeute. Nous n’en connaissons pas la cause exacte : les flics occultation.
les stoppèrent peutêtre au moment d’entrer dans le quartier, ou
elles acceptèrent de ne pas venir quand la police le leur Ses activités artistiques consistaient, en partie, à travailler
demanda. Mais au moins une personne se débrouilla pour comme « jeune prodige technicien » pour l’artiste vidéo Nam
enregistrer l’événement sur film. June Paik, ex­membre du mouvement artistique Fluxus, qui
donna le coup de pouce pour faire démarrer la gentrification à
Paul Garrin est un jeune photographe de mode et un artiste Lower Manhattan. En octobre et en novembre 1988, il y eu une
vidéo qui vit à Lower East Side, très près de l’épicentre de exposition vidéo de Paik à la galerie Hayward, à Londres. Au
l’émeute. La voyant démarrer, il prit sa camera et s’installa sur programme, il y avait aussi des vidéos de Garrin. L’une d’entre
une corniche au­dessus de la rue d’où la filmer. Il se débrouilla elles contenait son court­métrage relatif aux émeutes à travers le
pour prendre des images pendant quelques minutes avant que monde, incluant Tompkins Square Park. Plus loin, la collection
des flics (certains avec leurs numéros d’identification cachés) qui de reportage TV sur les émeutes, incluant le film de Garrin et
avaient tabassé quelques personnes, le repèrent en train de les ses interviews données à plusieurs programmes de télévision. A
filmer en plein travail. Ils lui tombèrent dessus, le battant et quelques mois de ce happening, l’émeute avait été emballée et
brisant sa caméra. Mais le film ne fut pas endommagé. Le esthétisée comme marchandise artistique par les mêmes
lendemain (et les jours suivants) sa vidéo de l’émeute passa sur artistes dont les activités et la présence avaient aidées à créer le
toutes les principales chaînes. Garrin fut interviewé aux news et processus de gentrification que les émeutiers avaient combattus.
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Non Fides III
comme «jeune prodige technicien» pour l’artiste vidéo Nam développements similaires existent à Liverpool et Glasgow,
June Paik, ex­membre du mouvement artistique Fluxus, qui parmi tant d’autres villes du Royaume­Uni.
donna le coup de pouce pour faire démarrer la gentrification à
Lower Manhattan. En octobre et en novembre 1988, il y eu une 3.
exposition vidéo de Paik à la galerie Hayward, à Londres. Au Ce n’est pas seulement dans les centres­villes que ce
programme, il y avait aussi des vidéos de Garrin. L’une d’entre processus est au travail mais aussi dans les régions autrefois
elles contenait son court­métrage relatif aux émeutes à travers industrielles ne disposant pas seulement de locaux
le monde, incluant Tompkins Square Park. Plus loin, la revalorisables, mais connaissant aussi des taux élevés de
collection de reportage TV sur les émeutes, incluant le film de chômage, les chômeurs pouvant donc être employés dans les
Garrin et ses interviews données à plusieurs programmes de services pour de faibles salaires. A Hemsworth, village minier
télévision. A quelques mois de ce happening, l’émeute avait dont le puit fut fermé après la grève, la plage intérieure a été
été emballée et esthétisée comme marchandise artistique par créée avec des milliers de tonnes de sable déversé sur les
les mêmes artistes dont les activités et la présence avaient rives du lac local. Cette « station balnéaire » à 40 milles de la
aidées à créer le processus de gentrification que les émeutiers côte a généré une industrie touristique sur le site minier.
avaient combattus.
4.
En guise de conclusions Dans cet article, nous nous sommes concentrés sur Lower
1. Manhattan, exemple même de la façon dont l’Etat et le big
La base industrielle traditionnelle des centres­villes est en business utilisent l’art d’avant­garde pour récupérer des
déclin progressif pour plusieurs raisons : le déplacement de territoires devenus peu lucratifs. Comme nous avons pu le voir
l’industrie lourde vers les pays du tiers monde aux coûts de dans l’exemple du lancement de l’AHOP à New York, le rôle
travail meilleur marché, l’automation croissante de certains des artistes ne fut pas spontané, mais ils furent utilisés par
secteurs du processus de travail et le besoin de centraliser l’Etat, les propriétaires immobiliers et les membres du big
l’administration et les affaires partiellement dans les centres business, pour faire office de coin, susceptible de déstabiliser
villes. Simultanément, les services administratifs (du moins de et, finalement, de faciliter le déplacement des communautés
ceux qui ne dépendent pas à la seconde près des décisions du ouvrières. Par exemple, à Manhattan, la présence des
monde des affaires) sont de plus en plus sous­traités dans des éléments culturels a comme effet de rehausser la valeur de
cités périphériques et des banlieues, ce qui crée en retour de quartiers financiers des environs, non seulement en écartant la
nouvelles possibilités de valorisation de l’espace qu’ils laissent peur engendrée par la présence de masses de population «
en friche dans les centres­villes. coléreuses et instables » – qui n’ont rien à perdre – mais
encore en construisant le décor urbain répondant aux goûts
2. culturels distingués de l’élite financière.
Cette modification du processus d’accumulation intègre la
consommation culturelle, comme l’une de ses composantes 5.
essentielles. Ainsi, à Pittsburgh, autrefois capitale américaine A Londres, aucune des deux stratégies ébauchées ici ne
de l’acier, l’Etat et les investisseurs privés ont lancé de gros semblent avoir été déployées, à l’exception de Notting Hill. Ici,
projets de développement culturel. L’Etat réalise des bénéfices ce sont plutôt des yuppies qui jouent le rôle de pionniers,
grâce à la taxe sur les divertissements culturels prélevée sur apportant leur bagage culturel avec eux, créant des débouchés
les tickets de théâtre et les recettes de parking, tandis que, pour satisfaire les goûts de la bourgeoisie, ce qui en retour
dans le secteur privé, pour chaque dollar dépensé dans la crée des environnements attirant d’autres yuppies. Ce
consommation culturelle, 3 ou 4 autres le sont dans les autres processus est encouragé par des agents immobiliers
secteurs commerciaux qui l’accompagnent : boutiques, hôtels, manipulant le marché.
restaurants, etc. Le capital britannique a suivi de près les
expériences de ce type et entame quelque chose de similaire à 6.
Bradford, avec des propositions de développement du centre­ Dans une période de faible développement économique, l’art
ville pour 100 millions de livres, incluant de probables bases est l’une des peu nombreuses industries en expansion. L’art et
avancées septentrionales pour le Théâtre national et la la propriété immobilière, comme marchandises, partagent la
collection d’art indien V&A. De même, des projets de même caractéristique, très importante pour le capital dans le
conservation sont lancés pour revaloriser les entrepôts de bois climat actuel de récession : ils peuvent être l’un comme l’autre
victoriens. L’un d’eux a été transformé en galerie d’art, pour en constante revalorisation. Là où la propriété a quelque valeur
500 000 livres, et en complexe d’ateliers d’artistes. Des d’usage spécifique (comme espace d’habitation), l’art n’en a
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Non Fides III
Cette traduction de l’article "The
pas. Il est devenu l’une des incarnations pures du capital,

Occupation of Art and Gentrification" a


conformément à sa fonction sociale et idéologique : « A l’heure

été effectuée au cours de l’automne


où la fusion de l’art et du business est la plus complète, la plus

2007. Il fut publié pour la première fois


nauséabonde des contradictions surgit, entre le besoin affiché

en 1989 dans le recueil "No Reservation",


de proclamer la créativité (en réalité son opposée) et

édité à Londres.
l’accumulation cynique d’argent. Les capitalistes exploitent les
autres mais se saisissent rarement eux­mêmes comme de
vulgaires voleurs... Au milieu des années 80, la figure du
commissaire­priseur est celle qui attira le plus l’attention dans
les deux capitales les plus avancées de l’art : Londres et New
York. La combinaison en apparence paradoxale de pédanterie
[1] Alexander Rodchenko, dans « Soviet
dédaigneuse et de comportement de rapace, dès qu’il est
Commercial Design of the Twenties », de M.
question de prix accompagne le développement de la
Anikst.
spéculation mondiale sur les actions et la montée en flèche
[2] Vladimir Maïakosky, dans « Soviet
des valeurs immobilières dans les principaux centres financiers
Commercial Design of the Twenties », de M.
majeurs. Avec les banques qui commencent à ouvrir des
Anikst.
services de conseil artistique, l’art est devenu l’un des
[3] La première équipe du SWAT fut constituée
débouchés pour l’investissement comme jamais auparavant,
à Los Angeles en 1967 et prit part à l’assaut
attirant l’argent à la recherche de gains rapides et d’actifs
contre le quartier général des Black Panther en
appréciables. [10] » L’idéologie artistique se définit comme
1969, puis à celui contre l’Armée symbiotique
l’activité purement créatrice par excellence, éloignée le plus
de libération en 1974.
possible des tripatouillages malpropres de la place du marché.
[4] Citation tirée de « Gentrification of the City
Mais en réalité l’art incarne la logique folle du capitalisme sous
», de N. Smith et P. Williams.
sa forme la plus claire : la domination totale de la valeur
[5] Citation tirée de « The Fine Art of
d’échange sur la valeur d’usage.
Gentrification », de R. Deutsche et G. Ryan.
[6] Citation tirée de « The Assault on Culture »,
7.
de S. Home.
La seule fonction radicale pour l’art que nous connaissons est
[7] Citation tirée de « The Fine Art of
celle proposée par Bakounine au cours de l’insurrection de
Gentrification », de R. Deutsche et G. Ryan.
Dresde de 1849 quand il préconisait, sans succès, de sortir les
[8] Op cit.
peintures des musées et de les poser sur les barricades à
[9] Cité dans « The Militant », journal trostkyste.
l’entrée de la ville pour voir si elles pourraient stopper le feu
[10] Introduction de « Pravda 3 », de BM Blob.
des soldats arrivant sur elles.

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Non Fides III

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