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JÉRÔME ET JEAN THARAUD

RABAT
OU

LES HEURES MAROCAIIVES

DIXIÈME ÉDITION

PARIS
ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS
100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100

PLACE

BEAUVAU
1918

RABAT
ou

LES HEURES MAROCAINES

DES MÊMES AUTEURS

Dingley, l'illustre écrivain

(couronné par

l'

Académie

des Goncourt). Édition nouvelle. Émilk-Paul, éditeur.

La Maîtresse Servante. 16" édition. La Fête Arabe.
10''

édition.

La Tragédie de La

Ravaillac.

10''

édition.

Bataille à Scutari d'Albanie.
et la

9<'

édition.

La Vie

Mort de Déroulède.
la Croix. 18" édition.

S'^

édition.

L'Ombre de

Pour paraître prochainement

:

Une

Relève.

L?^3iÉÏ^0ME

ET JEAN

THARAUD

RABAT
OU

LES HEURES MAROCAINES

^

l'A Fil s

^

ÉMILE-PAUL FRÈREîS ÉDITEURS
100, IlUE DU FAUBOURG-SAINT-IIONORÉ, 100

l'LACE

BEVLVAU

3] 1918

Justification

du

tirage

N°4853

?6.9429,

A NOS AMIS Pierre et Edouard

CHAMPION

RABAT
ou

LES HEURES MAROCAINES

CHAPITRE
LES CIGOGNES
LiE

KABAT
!

Je croyais qu'il n'y en avait qu'en Alsace

Et je les trouve tout

le

long de cette côte
sur
leurs

marocaine,

immobiles

longues
et noires,

pattes, avec leurs

plumes blanches

leur cou flexible et leur bec de corail qui
fait

un bruit de

castagnettes...

Je ne sais

comment aucune image, aucun hasard de
lecture ne m'avait préparé à les voir
ici,

ces

cigognes.

Et

c'est

pour

moi

un

plaisir
1.

2

RABAT

enfantin de rencontrer ces grands oiseaux,

que j'imaginais seulement sur
de chez nous. Avec
le

les

cheminées

même

air familier, la

même
murs

attitude pensive qu'au

sommet d'un
les

clocher

d'Alsace,

elles

se

posent sur
petites

d'enceinte

des

vieilles

cités

maugrabines, Fédhala,

Bouznika,
les

Skrirat,

Témara, qui s'échelonnent sur
de Casablanca à Rabat. De ces
cités,

grèves

vieilles petites
le corset

on n'aperçoit rien d'autre que

de leurs murs rouges, dont

la ligne là

flam-

boyante n'est interrompue çà et

que par

d'énormes

tours

carrées,

une

porte,

un

éboulis ou la verdure d'un figuier. Mais de
la vie

enfermée dans ces remparts couleur
voit,

de feu on ne
les

on n'entend rien. Seuls,

graves oiseaux blancs et noirs animent

ces

kasbahs mystérieuses, posées

sur

le

sable
traité

comme
de

les gravures

de quelque ancien
les cré-

fortification.

Debout sur

ou LES HEURES MAROCAINES
neaux en pointe,
ou vers
le

II

le

bec tourne vers

ia

mer

bled désolé, on dirait les senti;

nelles d'une vaste cité d'oiseaux

et l'indi-

gène accroupi dans ses loques, au seuil du

grand trou d'ombre que
ville,

fait la
le

porte de la

semble
nids

n'être

que

gardien

dr

ces

fortifiés,

l'esclave

de ces hôte-

aériens.

Ah

!

ce

n'est

pas

ici

qu'il

faut

venir

chercher les fantaisies î^racieuses de l'imagination

musulmane

I

Avec leurs créneaux,
rouges de
ia

et leurs tours, ces forteresses

côte

marocaine

n'éveillent

dans

l'esprit

qu'un brutal sentiment de rapt, de

pillage,
ciel

de vie violente et menacée. Sous un

décoloré par l'excès de la lumière et l'hu-

midité marine, leur présence énigmatique
ajoute encore à la
et

morne

détresse des eaux

de

la

terre

brûlée.

Et

vraiment

c'est

inattendu, après ces dures images de soli»

4

RABAT

tude et de piraterie, de tomber tout à coup
sur

un charmant conte
!

oriental.

C'est cela

un

vrai conte oriental, à la fois

guerrier et

si

tendre, où la

tombe
et

se

mêle

tout familièrement à la vie,
glisse le souvenir

sur lequel
et

du divin Cervantes,
et

de
et

Robinson Crusoë,
les captives

de tous

les captifs,

inconnues, que

les corsaires

ont

emmenés
neige...

jadis dans ces maisons couleur de

A

l'embouchure d'un lent fleuve
la

africain

mer entre largement en
deux

lonvilles

gues lames frangées d'écume,

prodigieusement blanches, deux
Mille et une Nuits, Rabat
el

villes

des

Fath, le

Camp

de

la Victoire,

et

Salé,

la

barbaresque, se
rive,

l'envoient

de Tune à l'autre
la

comme
leurs

deux strophes de

même

poésie,

blancheurs et leurs terrasses, leurs minarets
et leurs jardins, leurs murailles, leurs tours

et leurs

grands cimetières pareils à des landes

ou LES JIEURES MAROCAINES

-j

bretonnes, à de vastes tapis de pierres grises

étendus au

bord de

la

mer.

Plus

loin,

en remontant
rouges,

le fleuve,

au milieu des terres
s'élève
la

rouge

elle

aussi,

haute

tour carrée d'une mosquée disparue. Plus
loin encore, encore
tôt les

une autre

ville,

ou plu-

remparts d'une forteresse ruinée qui

maintenant n'est plus qu'un songe, un souvenir de pierre dans

un jardin d'orangers.

Et de Rabat
par-dessus
le

la

blanche à la blanche Salé,

large estuaire

du

fleuve,
la

de

la

solitaire tour

de Hassan à

Cliella
soir,

mysté-

rieuse, c'est,

du matin au

un

lent va-

et-vient de cigognes qui, dans la trame de

leur vol, relient d'un fd invisible ces trois
cités

d'Islam ramassées dans un étroit es-

pace, ces blancheurs, ces verdures, ces eaux.

Est-ce

mon

imagination ou mes yeux qui

voient dans cet endroit

un des beaux

lieux

du monde?

Pareil aux grands oiseaux,

mon

G

RABAT

regard se pose tour à tour, sans jamais se
lasser,

sur toutes ces
il

beautés

dispersées.

Mais
sortie

comme eux
du

revient toujours à la
le

fleuve, sur

haut promontoire

qui dresse au-dessus de Rabat une puissante

masse en
et

trois couleurs,
lui

de blanc, de vert

de

feu. C'est à

seul

un paysage qui

saisit

l'âme tout entière, un pa} sage ardent
brûlant et frais à
la fois, tel

et laiteux,

qu'on

pensait n'en pouvoir rencontrer que sur les
toiles

d'un

Lorrain ou dans

les

grandes

folies
la

d'un Turner.
les

Du coup

pâlissent dans
si

mémoire

souvenirs,

romanesques
fortifiés

pourtant,

de

ces

comptoirs

que

Venise en ses jours de gloire a semés dans
l'Adriatique, de Trieste à Durazzo.

Tous

les

peuples divers, venus

ici

pour une heure
Romains,

ou pour des

siècles, Carthaginois,

Arabes, Portugais, ont bâti sur ce rocher.
Il

y a là-haut un amoncellement prodigieux

ou LES HEURES MAROCAINES

1

de murs rouges qui plongent à pic dans la

mer ou

s'appuient sur la falaise, les uns

délités et ruineux, les autres

surprenants de

jeunesse, de force vivacc

;

des l)uissons de
toutes
les

cactus, des touffes de roseaux,

espèces

de figuiers

;

un amas de maisons
de

misérables
vive,

mais

éblouissantes

chaux

les

sultans ont installé quelques

familles d'une tribu guerrière, la tribu des

Oudayas, qui donne son

nom

au rocher; un
jet

beau palais mauresque avec sa cour, son
d'eau,
ses

jardins,

les

jeunes pirates
la

s'initiaient jadis

aux secrets de

naviga-

tion

;

une porte géante qui à
forteresse
;

elle seule ferait

une vraie
sémaphore

;

le

mât

léger

d'un
cela,

et

au sommet de tout
lieues

dominant des

de mer

et

de campa-

gnes vides, la tour carrée d'un minaret.

De

près,

cet

étonnant

décor,

sous

la

lumière du plein midi, découvre bien un

s

RADAT
les

peu sa misère. Le temps,
vents

hommes,
cet

les

du

large

ont

attaqué

appareil

guerrier, détruit en mainte et mainte place
la

robuste perfection des choses. Les blan-

ches

maisons accrochées aux éboulis des

murailles ne cherchent
ce qui s'entasse,

môme

pas à cacher

dans leurs cours, de femmes

en haillons, de misère, d'enfants charmants

mais

sordides

;

les

verdures,

qu'aucune

pluie n'a lavées depuis longtemps, sentent

un peu

la

soif et la poussière

en dépit de

l'humidité marine; des détritus de toutes
sortes descendent à la

mer en longues

traî-

nées noirâtres au milieu des pierres écroulées.
Il

n'y a pas jusqu'aux nids de cigognes posés
la

sur un pan de

luine

comme

de larges

plateaux d'immondices, qui ne se montrent

eux aussi à nu dans leur pauvreté orientale,
ajoutant leur misère d'oiseaux à celle qui
s'agite déjà

parmi ces murs embrasés.

ou LES HEURES MAROCAINES
Mais qu'on s'éloigne ou que vienne
soir, et le

9

le

magique Orient

refait aussitôt ses

prestiges sur la
le

Kasbah des Oudayas. Quand
à
l'horizon
et

soleil

s'incline

qu'une

lumière voilée de brume enveloppe ce rocher
plein d'histoire, tout se recrée, tout s'anime.

Les

murs retrouvent

leur jeunesse et leur
la

ancienne perfection,
les

verdure son

éclat,

nids

leur poésie aérienne.

Le mât du
compliqués,

sémaphore,

avec

ses

agrès

paraît quelque bateau fantôme jeté là-haut

sur ces pierres par un coup de

mer mons-

trueux. Les pauvres petites maisons blan-

ches

et

le

minaret qui

les

couronne ne
féerie

forment

plus

qu'une

vaste

d'une
et

complication

folle,

où s'enchevêtrent

se

confondent

les terrasses et les

jardins suset

pendus. Cette roche guerrière
parts

ses

rem-

rougeàtres
la

ne semblent plus servir
rêverie.

qu'à soutenir

La longue houle

10
atlantique,

RABAT
qui
se

brise

en

bas

sur

les

rochers,

met une rumeur héroïque autour
sons^e.

de ce palais de
l'estuaire,

De

l'autre côté de
n'est

Salé la
la

barbaresque

plus

qu'un jeu de
taisie

lumière, une gracieuse fanie sable,

de

la

lune sur

une dernière
flot.

frange d'écume apportée là par le

Au

pied de ce haut promontoire, on
fait

a

toujours

de grands rêves. Dans quelle

bibliothèque de Fez, de Marrakech ou d'Es-

pagne, dans quelle poussière ou quel néant

étemel reposent aujourd'hui
dessina jadis
faire

les

plans que

un

architecte maugrabin,
et

pour

de

la

charmante

modeste Rabat une
je crois,

nouvelle Alexandrie?
sultan

C'était,

un

almohade,

contemporain

de

saint

Louis, qui en avait conçu l'idée. Aujourd'hui
ie

rêve est repris

;

les

racines
la
vieille

du

figuier

vivace rex)oussent

sur

muraille.
ce

Dans un temps prodigieusement rapide,

ou LES HEURES MAROCAINES
vieux

11

mot de Rabat aura

dépouillé

pour

toujours son voile de
CCS

brume
les

atlantique, et

rauques syllabes, nous

prononcerons

avec l'orgueil tranquille et cette familiarité,
hélas
I

un peu

baaiale,

qu'on attache déjà

aux noms

prestigieîux

naguère d'Oran, de

Constantine ou d'Alger.
solitaire,

Au

pied de

la

tour

nous commençons de construire
les

nos demeures entre
indigène,

murs de

la

ville

qui continuera de mener (incha
plaît

Allah!

s'il

à Dieul) sa traditionnelle vie

musulmane,
la

et les

remparts flamboyants de

mystérieuse Chella. Ces masses blanches

dispersées

dans

les

vergers,

ces

jardins

pleins de fleurs, ces buissons
villiers, ces haies

de bougainet

de géraniums

de

lise-

rons bleus, ces maisons de bois provisoires,
ces légers

bungalows qui

ne sont

que

pour un jour, ces cabanes de mercantis
bâties avec

deux planches au bord de sentes

12

RABAT

poussiéreuses, ce palais de sultan dans une

campagne

déserte, ces avenues déjà tracées
et

mais encore sans maisons,

ces

maisons

sans avenues, ce cabaret plein

de soldats

auprès du four d'un potier qui travaille aujourd'hui

encore
:

comme on

travaillait

à

Carthage

c'est l'Alexandrie
ville

nouvelle. De-

main une

française couvrira le vaste

espace que nos architectes lui ont réservé

sur le papier. Ses maisons, ses

rues,

ses

mœurs
la

viendront battre

les

murailles de

silencieuse Chella.
siècles?
air

Pour des années ou
se

pour des
avec

semblent
les

demander

un

de sphinx
la cité

grands murs

flamboyants de
ce qui vécut,

disparue, qui de tout

aima

et

combattit dans leur

tragique enceinte, ne gardent plus de vivant

qu'une

source

d'eau

fraîche

et

quelques

pierres de

tombes disloquées par

les figuiers.

0€ LES HEURES MAROCAINES

13

CHAPITRE

II

LA FANTASIA NOCTURNE

La maison que
digène,

j'habite,

dans

la ville in-

n'a pas de fenêtres sur le dehors.
k

Son mur blanc tout uni ne présente

la

rue

qu'une lourde porte à clous, avec une ferrure
en forme de main de Fathma, un heurtoir

pour
ton,

le cavalier, et,

au-dessous, pour le piécuivre.

un gros battant de

On

entre dans

un couloir au fond duquel

est pratiquée,

comme dans

l'antique maison romaine,

une

niche avec son banc pour loger, la nuit, un
esclave.

Le corridor

fait

un coude

et l'on se

trouve au cœur du logis, dans une charmante

cour carrée, un patio ouvert sur

le ciel.

J4

RABAT

Un

petit cloître, des colonnes,

un balcon
et passé,

et sa balustrade

d'un bleu rustique

des fenêtres en coquilles, de hautes portes qui ferment les chambres, de hauts portails
plutôt,

dans

lesquels

sont découpées

des

entrées
baissés,
reliées

plus petites en forme d'arcs surd'autres

colonnes

sur

le

cloître

entre elles par des arcs ajourés...

Mais

c'est

un

palais; î direz -vous.

Non,

c'est

une

très

simple dememre, une modeste mai-

son arabe, et les mots sont bien maladroits qui donnent à tout cela un faux air d'opulence. Les colonnes

ne sont que des briques
les

recouvertes

de plâtre:

arabesques des
et les

stucs, les palmettes à

deux branches
sous
la

pommes de
dont
je
les

pin

s'effacent
les.

chaux

ménagères

blanchissent depuis
les

ne

sais

combien d'années;

hautes

portes ne sont pas peintes de vert amande,

de bleu turquoise ou de violet aubergine.

ou LES HEURES MAROCAINES

lo

mais d'an simple badigeon bleu délavé par
les pluies d'hiver.

On

n'y voit point de ces
incrustations

plafonds

de

cèdre

aux

de

nacre, qui font la gloire des riches demeures

musulmanes. Pas de jet d'eau non plus dans
la

cour

:

rien
le

qu'un puits à l'angle d'un

mur. Et

pavé de mosaïque n'a pas de

beaux dessins compliqués.
Pourtant, oui, c'est un palais,
pelle ainsi
si

on appour
le

un séjour où

tout est

fait

secret d'une vie singulière et
sir

pour
le

le plai-

des yeux. Dès qu'on a mis

pied dans

cette cour,

pour laquelle

la

maison a réservé

toutes ses grâces,

on a l'impression délicieuse
d'entrer dans

de

laisser la vie derrière soi,

un nouveau royaume de

silence, d'oubli,

de

solitude et de fraîcheur. Impossible d'ima-

gmer, pour les heures brûlantes du jour, un
endroit plus agréable que ces vastes

cham-

bres nues, larges à peine de trois ou quatre

16

RABAT
mais invraisemblablement longues
si

pas

et

élevées, et

gracieusement ornées de por-

tiques en plâtre ajouré qui forment à chaque

exlrémité deux alcôves en ogive. Par terre,
sur
le

dallage de briques, des nattes, des

tapis,

des matelas couverts de mousseline,
le

qui courent comme un sofa
raille blanche, et,

long de la

mu-

dans chacune des alcôves,
pareils,

un amoncellement de matelas

de

coussins aux couleurs vives. Rien de plus,

mais
,

c'est parfait.

Et que l'on est reconnaissi

sant à

la

fenêtre d'être

petite
si

sous sa
lourde,

coquille étrange, à la porte d'être
si

impénétrable au

soleil,

lorsqu'on a mis,

entre soi et l'aveuglant éclat

du

jour,

ses

deux énormes portants de cèdre fermés par

un loquet de

fer

!

Là- bas, dans
bâtit

la

ville

française

qui

se

hors

.des

murailles,
le

nos

architectes

s'ingénient à

copier

détail gracieux

de

ou LES HEURES MAROCAINES
ces
sies

17

demeures musulmanes
charmantes que
le

;

mais ces

fantai-

sage artiste arabe
logis,

réservait
ofl'rons,

pour l'intérieur du

nous

les

nous, à la rue. Cette maison d'Islam,

toute repliée sur elle-même et orientée vers
le

secret,

nous

la

retournons

comme un

gant.

Comment

faire

autrement sans nous
c'est

renier

nous-mêmes? Une maison
la

une

âme

:

nôtre est toute curiosité, agitation,
projetée vers le
être descendus

inquiétude, toute

dehors.

Nous croirions déjà
beau,
à
la
si la vie,

au tomlaisser

que nous venons de
rentrait

porte,

ne

aussitôt

par

la

fenêtre.

Et puis
chose

je le pressens déjà à

quelque

comme un

frisson qui,

même
le

dans ces

journées de
épaules

juillet,

tombe
les

soir sur les

quand

averses

de

l'hiver

s'abattent au fond de cette

cour

avec

la

fureur obstinée qu'ont, parait-il,

les

pluies
2

18

RABAT
cette
côte, et

sur

que

l'eau des

terrasses

ruisselle à flot

de ces

petites tuiles qui desfaîte

sinent là-haut, sur le

des

murs, de
!

légers festons d'un vert tendre, ah
elle

comme

doit être

triste

et

perdre son riant

visage,, cette

blanche maison, sans feu, sans
si

cheminée, sans fenêtres (ou

petites) et qui

ne reçoit de jour que par ces grandes portes
ouvertes, où pénètre avec le froid, la lumière
grise et mouillée
!...

Quand

je .^uis

dans

mon

puits d'ombre,
existe

pour revenir au sentiment qu'une vie
au dehors,
conduit à
je gravis
la

petite échelle

qui

mon
n'a

toit.
le

Aucun homme,

fùt-il

musulman,

droit de paraître sur les

terrasses. Elles sont réservées
et c'était
soleil, ces

aux femmes,

un de

leurs plaisirs, au coucher
visites, ces

du

promenades, ces

bavar-

dages entre

le ciel et la terre.

Mais depuis

quelques années, des regards indiscrets sont

ou LES HEURES MAROCAINES
venus jeter
le

19

désarroi dans leurs réunions

.

aériennes. Plutôt que de subir noti^ curiosité

elles

restent au

fond des patio,

et si

par hasard quelques-unes se montrent encore au soir tombant, ce n'est plus
autrefois

comme
l'éclat

à

visage découvert, dans

de leur

toilette,

mais toutes empaquetées de
les voit

laine, et telles

qu'on

dans

la rue.

Ma
C'est

présence ne dérangera donc personne.

du moins
très

ce que je

me

dis, tout

en

sentant

bien

l'inconvenance

de

ma

conduite; et je monte, rempli de remords,
n'ayant pas la courtoisie de sacrifier à ces
captives l'agrément de respirer l'air du soir...

Mais combien nous devons leur apparaître

odieux à tous ces gens d'Islam,
et insupportables,
sité n'est faite

et gênants,

même quand

notre curioet

que de sympathie

du désir

de comprendre!
Là-haut, tout est blancheur apaisée, lai-

20
teux,

15

A

DAT
ciel

doux au regard. Un

de lumière
la

et

de brume, qui rappelle plulôt

Bretagne

que

la Méditerranée,

confond
les

les

mille petits

murs qui séparent

terrasses

dans

la

même

pâleur

argentée.

De

loin

en loin
der-

s'élèvent, sur ce désert de neige, les

nières branches d'un laurier surgi
tère d'une

du mys-

cour

;

une épaisse ombre noire

encadrée par deux colonnes et une ogive
ajourée;
porte

un

feston de tuiles vertes
les

que sup-

un

linteau de bois;

tours rou-

geâtres des

mosquées où

lïotte le

drapeau

de la prière presque invisible à cette heure;
et çà et
là,

d'énormes cubes blancs posés

sur

ces

blancheurs

comme
les

de

nouvelles
et

maisons entassées sur

autres,

qui

donnent, j'imagine, une assez juste idée de
ces riches

demeures de Tyr ou de Sidon,
le soir,

sur lesquelles on montait,
vocation à la lune.

faire l'in-

ou LES HEURES MAROCAINES
Pas une femme sur ce désert aérien.

21
Si,

pourtant. Pas très loin de moi, glisse une
légère

ombre

rosée.

Elle escalade

un mur
la

avec

l'agilité

d'un chat. Une autre robe

rejoint, toute verte celle-là, et se

met à

sa

poursuite. Pendant quelques minutes, je ne
vois

que

ces

deux couleurs qui tournoient,

s'emmêlent, paraissent et disparaissent derrière les
petits

murs, sans
si

que

je puisse

arriver à reconnaître
jolies,

elles

sont laides ou

jeunes assurément toutes deux,

les pieds nus,

de longues tresses entrelacées

de laine noire sautant sur leurs robes passées,
et

des bras

si

bruns,

si

chauds,
!

au

milieu de ces blancheurs mortes

Jeu gra-

cieux de formes légères, de mousseline, de
soie fanées.

Charmant intermède de clowns

dans un cirque lunaire.

Au

bord de ces choses de rêve inconsis-

tantes et ouatées, la

masse puissante, inat2.

Î2

RABAT

tendue, de la Kasbah des Oudayas, avec sa
porte géante, semble retenir sous son arc en

forme de

fer

à cheval, toute l'ombre de

la

nuit qui vient. La

mer

n'est plus

qu'un sen-

timent,

un

bruit,

une fraîcheur qu'on sent

sur son visage, une ligne plus foncée
ciel,

du

un peu d'écume qui miroite,

s'éteint et

se ravive sur la grève

du cimetière de
au delà de
le ciel

Salé.

Et là-bas dans

les terres,

la

Tour
les

Hassan, immatérielle dans
vapeurs du fleuve,
déjà

parmi

s'est

installée

la

grande solitude du crépuscule angoissant.

Peu à peu, au fond des
bougies s'allument.
autre.

patio,

quelques

Une

autre et puis une

Chaque maison devient une grande
qui
projette

lanterne,

au-dessus d'elle

le

rayonnement de sa
(jui s'épaissit

clarté.

Sous

la

brume

de minute en minute, toutes

les

terrasses prennent l'aspect d'on ne sait

quel vague jardin fantôme, illuminé par des

ou LES HEURES MAROCAINES
parterres

23
d<3

de

lumière.

Du

milieu

ces

choses éteintes et de ces lueurs encore pâles

dans ce qui reste de jour, montent des
chants,
flûte

des musiques, un vacarme où

la

arabe entraîne dans sa frénésie l'ar-

chet des aigres violons, le

battement des

mains en cadence
bourins
à

et le

tam-tam des tamsons de

cymbales.

D'éclatants

trompette tombent du haut des minarets et
déchirent
le

crépuscule d'une longue note

cuivrée, prolongée jusqu'à bout de souffle.
C'est
le

mois du Ramadan. La journée de
finie et,

jeune est
la

avec la nuit, commencent

musique

et le plaisir.

En

Algérie, en Tunisie, c'est la rageuse

rhaïta, qui

par ces nuits de

fête invite les

cœurs à

la joie avec sa ritournelle

monotone

et passionnée.

Mais

ici les

Maures andalous

ont apporté d'Espagne cette longue trompette

dont la sonorité guerrière

éveille plutôt ie

24

II

A HAT

souvenir de quelque Iriomphe romain,

ou

plus modestement une trompe de tramway,

que
tale.

les troubles

ardeurs de la musique orien-

A

ces longs appels

de cuivre, d'autres

appels se mêlent, une grande plainte religieuse lancée à pleine voix au-dessus des mos-

quées

et des petits parterres

lumineux. Que

disent-elles, ces phrases mystérieuses qui jet-

tent sur la ville

un immense filet de prière?...
l'autre tour d'une

De la tour d'une mosquée à
mosquée, nous
les

elles

se

répondent,

comme

chez

cloches d'une église répondent à un

autre clocher. Mugies plutôt
elles s'enfoncent

que

récitées,

en de longs silences pour
le

laisser

au chanteur

temps de reprendre
la plainte est finie

haleine.

On ne sait jamais si

ou va continuer encore. Tantôt ces voix puissantes dominent les

murmures épars

des con-

certs invisibles qui retentissent

au fond des

puits lumineux; tantôt les rhaïta, les tam-

ou LES HEURES MAROCAINES
bourins
et
les

25

violons de la fête nocturne

jaillissent avec

un bruit

si

aigre,

si

nomdans

breux,
leur

si

passionné
le

qu'ils

étouffent

vacarme

pieux

mugissement des

muezzins. Autour de moi. tout est vacarme

pour mes

oreilles

habituées à des rythmes

autrement conduits. Mais au milieu de ce
tapage mieux que dans
l'art le

plus parfait,

un instant
la

je crois saisir le sens
faite

profond de

musique

essentiellement

pour

le

délire et la fête.

Enveloppé dans
le serais

mon manteau, comme

je

à cette heure en Bretagne ou en Ir-

lande, j'écoute cette lutte aérienne entre les

voix

du

ciel et
11

les

bruyants petits plaisirs

de

la terre.

fait

humide

et frais,

presque
la

noir. Cette nuit

marocaine n'a pas

trans-

parence qu'ont, en ces mois d'été,

les nuits
le

de Tunis ou d'Alger. Dès que vient

cré-

puscule, la buée de l'Atlantique efface les

26

RABAT
;

contours des choses

et si la

lune n'est pas

dans son
si

éclat, les

blancheurs des murailles,

étincelantes à midi qu'elles semblent défier

les ténèbres,

s'évanouissent assez vite dans

ce brouillard

marin qui ne devient jamais
la ville

de la pluie.
à quelque

A cette heure,

ressemble

immense

chapelle bleuâtre éelai-

rée par des veilleuses.
bizarre,
faite

Bans

cette

harmonie

de bruits discords et de luil

mières invisibles,

n'y a que

mon

patio,

la

bougie

s'est éteinte

dans sa lanterne

multicolore et d'où ne montç aucun bruit,

qui fasse au-dessous de moi

un grand trou

de silence

et

d'ombre.

Soudain,

un

tambour furieux,

pressé,

courant de porte en porte
était

comme

si

l'ennemi

sous

les

murailles et qu'il fallût s'élanles rues,

cer

aux remparts, emplit toutes
les

réveille

trompettes

de cuivre endoret

mies depuis un moment,

qui recommen-

ou LES HEURES MAROCAINES

27

cent aussitôt de disperser sur la ville leurs
éclats assourdissants.

Pendant quelques mi-

nutes, c'est

un tumulte infernal de tambour^^

déchaînés et de trompettes qui se déplacent

aux quatre angles des minarets en jetant
leurs

clameurs sauvages. Tout ce furieux
fait

tapage est

pour

réveiller les

dormeurs

(comme

si

quelqu'un pouvait dormir par
et les

cette nuit forcenée!) est

prévenir qu'il
la

temps de manger avant

reprise du

jeûne.

Cependant, peu à peu s'apaise cette

belli-

queuse

rafale, tandis

que du haut des mos-

quées, les plaintives litanies s'envolent et
restent longtemps suspendues sur de grandes
ailes sonores. Puis

de nouveau,

les

trom-

pettes de cuivre lancent, toutes ensemble,

une fanfare sauvage qui ne dure qu'un
tant.

ins-

Et de ces meuglements barbares, tout

à coup sort quelq-ue chose de surprenant,

28

RABAT

de magnifique, qui

me

dresse debout sur

ma

terrasse,

l'oreille

tendue

et

le

cœur
fraî-

enivré.

Une troupe bardie de
joyeuses,

voix

ches,

qui

paraissait

n'attendre
cuivres,

que

le

signal

assourdissant

des

boudit à deux cents pas de moi, du minaret

de

la

grande mosquée. Quel élan, quelle
!

allégresse

Ce ne sont plus ces modulations

lugubres pesamment jetées aux ténèbres, ni
ces mille petits chants discords qui

sem-

blent,

comme

les cigognes,

ne se tenir que

sur un pied et chanceler à tout

moment

dans leur courte cadence. C'est un grand

mouvement d'enthousiasme
une de
ces grandes
l'esprit

et

de jeunesse,

musiques qui libèrent
des mille vanités qui

brusquement

l'encombrent, pour soulever dans l'âme de
celui qui écoute l'émotion la plus vague, la

plus indéterminée, ou réveiller au contraire

avec une force décuplée l'inquiétude la plus

ou LES HEURES MAROCAINES
particulière
à

29

son

cœur. Toutes ces voix
et grave.

avancent d'un beau train J03'eux
Parfois,

Tune

d'elles

plus rapide, et saisie
la troupe,
le

d'un délire sacré, s'élance hors de
se cabre,
la

dépasse, dessine dans

ciel

une arabesque sonore, puis rentre
raît

et dispa-

dans

le

chœur des

autres voix qui ont

précipité leur allure. Et cela fait penser à

quelque

fantasia

de

chevaux

invisibles,
là-

d'invisibles

chevaux

ailés

qui galopent

haut, dans la nuit.

Quelquefois, une voix trébuche.
trois
et

Depuis

semaines bientôt que dure

le

Ramadan

que, chaque nuit, ces chanteurs jettent

ainsi

dans

les

ténèbres ces strophes en l'honles gosiers se les

neur du Prophète,
fatigués.

sont un peu
les

Mais que sont

faux pas,

hésitations, les chutes

de ces cavaliers ailés?
la

Le grand mouvement de

fantasia noc-

turne emporte tout dans son élan héroïque.
3

30

RABAT

On

raconte que

le

poète qui composa cette
était

chanson mystique
et la

un poète aveugle,
lui rendit

que Mahomet en récompense
lumière des yeux. Mais qu'a
l'artiste inspiré

fait le

Pro-

phète pour

qui inventa la

musique? Lui
or
il

aussi eût mérité sa légende;

est

anonyme, comme tous ceux qui

ont créé de la beauté en Islam,

anonyme
la

comme

l'architecte qui a construit

tour
la

Hassan, la Koutoubia de Marrakech ou

Giralda de Séville. Dans ces grands cimetières qui
s'offrent

au vent

et

à la vague

sur les dunes de Rabat et de Salé, on vient

encore aujourd'hui s'asseoir près des tom-

beaux

d'illustres docteurs coraniques.

Mais

rien ne signale
artistes profanes

au passant
:

la

tombe des

sur leur mémoire semble
plein de défiance, qui

jeté le voile hostile,

couvre

le

visage des

femme.

Brutalement, un coup de canon arrête en

ou LES HEURES MAROCAINES

31

pleine course la chevauchée aérienne. L'heure

avance, Taube n'est pas loin,

le

jeûne va

reprendre avec

le

lever

du

soleil.

A

l'inté-

rieur des patio, tous les bruits de la fête
se sont

peu à peu apaisés,

les

lumières se

sont éteintes. Dans Tair les tristes litanies

ont pris la place des musiciens passionnés.

Du haut

de

ma

tei'rasse je

n'entends plus,

au fond des
babouches
se rendent

ruelles,

que

le

claquement des
des fidèles qui

et les

murmures

aux mosquées.

RABAT OU LES HEURES MAROCAINES 33

CHAPITRE

III

LE MYSTÈRE DE LA RLE
Oui,

ma

maison musulmane
elle est

est

char-

mante, mais
est entré,

enchantée.

Quand on y

on n'en peut plus

sortir, tant elle

emploie de grâces à vous garder dans son

ombre
de
la

;

et lorsqu'on est dehors, impossible
le

retrouver dans
des

dédale des ruelles
tortueux et

blanches,

longs

couloirs

compliqués

entre

de grands
pareils,

murs
la

vides,

fantomatiquement
tonie n'est

dont
les

mono-

rompue que par

portes ferrées

toujours closes.

Aujourd'hui encore, j'ai tourné tout autour

pendant des heures, sans arriver à recon-

34

RABAT

naître ses gros clous et ses heurtoirs.
Jettre, j'étais

A

ia

perdu dans
le

cette petite Rabat,
la

qui tient dans

creux de

main, plus

que

je

ne

l'ai

jamais été dans aucun autre

endroit

d'Orient.
les

retrouver
repère

dans

ces
j'ai

blancheurs
logés dans

points de

que

ma mémoire
:

pour reconnaître

mon chemin

une négresse en train de

reblanchir son
les

mur;
et

la

maison du Vizir où
chaouchs
bavardent

secrétaires
le

les

sous

frais corridor;

la fontaine

les

nègres emplissent leurs outres en peau de
chèvre, et trois vieux maraîchers accroupis

au milieu

de leurs concombres
l'on suit n'a

?...

Si

la

mince rue que
deux
trottoirs

pas entre ses

une

rigole

de terre battue,
l'àne, la
le

juste assez large pour
le

que

mule ou
on
est

cheval

puisse

y poser

pied,
ces

entré dans une impasse,

un de

chemins

sans issue que l'Orient affectionne avec son

ou LES HEURES MAROCAINES
éternel désir de vivre replié sur
et

35

lui-même

de multiplier son secret. Et qu'elle est
la rigole

mince, qu'elle est étroite
battue
I

de terre
ont

Comme
donc
!

l'œil,

l'esprit

distraits

tôt fait d'en

perdre

la trace!

Islam, Islam,

qu'il est

difficile

de circuler dans ton

mystère

On

croit toujours

que

l'on

com-

prend, on croit toujours qu'on suit

la piste,

mais déjà
étroite, et

le

pied n'est plus dans la rigole

devant l'imagination qui se figutracé, se dresse le

rait le

chemin tout

mur

indéchiffrable, l'éternelle porte fermée.
Ici, le

même

burnous blanc couvre riches
maisons. Rien
le

et pauvres, et la façade des

de cette diversité que partout ailleurs dans

monde,

et

môme
les

dans l'Orient islamique,

mettent sur
habits des

demeures,

comme
ou
la

sur

les

hommes,

la fortune

misère.

Rien que ces grandes surfaces vides, que

deux

fois

par an on recouvre d'un nouveau

36

RABAT

linceul de chaux. Pas

môme

ces

mouchara-

biehs de Tunis,
nople, qui,
si

du Caire ou de Gonstanti-

secrets qu'ils soient, rassurent,

égaient la rue de toutes les curiosités fémi-

nines que l'on sent s'agiter derrière leurs
croisillons

de bois. Parfois, au-dessus d'un

chambranle, un léger cadre de pierre sculptée

annonce un peu d'opulence. Mais

il

n'y a

véritablement que l'élévation des murailles,

ou mieux encore

la

distance

qui

s'étend

entre deux seuils, pour mettre dans l'esprit
l'idée que,

derrière ces blancheurs égales,
vies

toutes
qu'ici

les

ne se ressemblent pas, et
ailleurs
il

comme

y

a,

près

de

la

pauvreté, la puissance et la richesse. Alors

avec étonnement,

les

yeux mesurent
le

la

gran-

deur de l'espace qu'enferme,
ruelle,

long d'une
fenêtre qui

un de

ces

murs sans

tourne dans une autre venelle, tourne encore
et

retourne pour achever son énorme carré

ou LES HEURES MAROCAINES

37

OÙ une seule entrée donne accès. Parfois,
le

lourd battant de cèdre entr'ouvert laisse

voir

un

vestibule,

un dessin de mosaïque,
arcs

des colonnes,
corridor fait
le

des

à

jours.

Mais

le

un coude qui borne

aussitôt

regard, et je ne sais par quel mystère,

toujours une main invisible s'oppose à
curiosité et

ma

me

pousse

la

porte au visage.
?

Qui donc habite ces vastes cubes blancs
Lequel

de ces

hommes en burnous, aux

pieds nus dans des babouches, qui ressemble

à cent autres qu'on rencontre dans
Quelle existence

les

rues ?

peut-on mener

dans ces

étonnants

logis ?

Combien

de

femmes,
silence
vrai,

combien d'esclaves noires habitent ce
qu'aucune fenêtre

n'anime

?

Est-il

comme on me

l'assure,

que

cette paix n'est

qu'apparente, et que derrière ces clôtures
s'agite

une

vie fastidieuse
dit

et

prodigieuseles

ment énervée? On me

que

femmes,

38

RABAT
si

dans ces demeures

calmes, passent les

journées interminables à se disputer entre
elles, à

manger des

confitures opiacées,

à

brûler des parfums excitants, à se livrer à

une

foule de pratiques

magiques pour

se

rendre favorable l'immense troupe des génies, des petits
cellerie appelle

dieux familiers que

la sor-

ou éloigne à son gré?... Les

femmes de chez nous, admises à pénétrer
près d'elles, s'étonnent de leur indifférence

à l'arrangement de leurs logis et au soin de
leurs enfants. Leur coquetterie barbare les

choque. Elles assurent que bien peu sont
belles.

Mais une
il

femme

est toujours suspecte

quand
que

s'agit d'en apprécier

une autre, non
mais un
suffit

la jalousie ait ici

rien à voir,

détail

de

toilette,

un tatouage bizarre
la vraie

souvent à cacher

beauté d'un visage.

Et puis, à quoi bon chercher à pénétrer ces
vies cloîtrées?

Le plus curieux qu'elles aient

ou LES HEURES :\IAR0CAINES
à nous
offrir, c'est

30

sans doute leur secret.

On

aurait trop vite épuisé le plaisir de les

connaître.
cette
il

La sagesse
l'Islam

est
les

de

les

laisser à

ombre où

a rejetées, et où

serait tout à fait déraisonnable
si

de penser
elles n'ont

qu'après une

longue habitude,

pas trouvé

le

bonheur.
la la

Mais qu'est devenue
geonnait sa muraille,
le

négresse qui badi-

maison du

Vizir,

moulin, la fontaine, l'étalage de pastèques
de concombres?

et

A

tout hasard, je

me

dirige sur des voix de mendiants qui psal-

modient dans une rue.

Ils

sont assis devant
grillagée

une kouba,

sous une

fenêtre

à

laquelle flottent des chitîons et des touffes

de cheveux. C'est
qui,

le

tombeau d'un

saint

pour quelque

folie

ou quelque vertu
ici,

légendaire, a mérité d'être enterré

de

conserver sa place au milieu des vivants,

d'échapper au cimetière de

la

dune, à cette

40
terrible égalité

RABAT
où précipite
mort.
la

mort musulla

mane

et toute

En me

dressant sur
jeter

pointe des pieds,

je puis

un regard

dans l'intérieur du mausolée. Aveuglés par
la lumière,

mes yeux éprouvent de

la

peine

à distinguer quelque chose. Des veilleuses,

un

cierge de cire qui achève de se

consumer

dans un chandelier de cuivre, éclairent un
catafalque

couvert de velours

et

de

soie,

que surmontent aux quatre coins des étendards blancs, verts
et

rouges.

Au

plafond,

parmi

les veilleuses, brillent ces

boules mul;

ticolores

qu'on gagne aux loteries foraines
tablettes

aux murs, des ex-voto, des
peint,

de bois

une profusion incroyable de pendules,

d'horloges, de coucous arrêtés ou réglés à des

heures diflerentes, toutes machines à calculer le

temps qu'on

est bien

étonné de renCette

contrer dans cette
petite

chambre funèbre.

masse de nuit pieuse, perdue dans

ou LES HEURES MAROCAINES
la

41

lumière qui flamboie tout alentour, ce

cercueil

presque clans

la

rue,

c'est

à peu

près la seule chose qui vive dans ce quartier

aveugle et muet, au milieu de ces mai-

sons mortes, peuplées de vies invisibles.

Au sommet de
cette

la

coupole qui couronne

chapelle

d'Islam,

un

vaste

nid

de
la

cigogne est posé. Le long du mur, sous
fenêtre, la kj-rielle des

mendiants aveugles.
oiseaux, tous les

Hommes
deux
et

déchus

et

libres

se ressemblent, tous les

deux errants

fidèles,

ramenés par chaque saison au
familier, l'un à la

même tombeau
l'autre

cime

et
les

au pied. L'écuelle de bois sur

genoux, ces mendiants, en plein
soucieux de chercher une

soleil, in-

ombre dont

leur
la

peau boucanée n'éprouve sans doute plus
douceur,
et

que leurs yeux sinistrement

ouverts ne reconnaissent

môme

plus, psal-

modient leurs

litanies,

où revient sans cesse

42
le

RABAT

nom

de Moulay Ibrahim, l'habitant du
le

mausolée. Leurs voix infatigables bercent

silence d'alentour, tandis qu'en haut de la

kouba, immobile sur une patte,

la cigogne,

dans
de
la

la

lumière argentée,

semble l'image

méditation solitaire, la prière elleprête à s'envoler en plein
la ruelle,
ciel.

même

Dans

une forme blanche, enve-

loppée de la tête aux pieds d'une vaste serviette-éponge qui ne laisse
paraître qu'un

œil

une femme à

qui

son âge ou sa
la

condition modeste permet de sortir dans
ville,

s'avance en traînant ses sandales

jusqu'à l'entrée du sanctuaire. Elle se glisse

par

la

porte

entre-bàillée,

me

jetant

au

passage son regard de

cyclope,

un regard
flèche
si

sans visage, impersonnel
partie on

comme une
mais
si

ne

sait

d'où,

noir,

brillant, si avivé par la peinture et le fard

que

je

comprends aussitôt pourquoi

on

ou LES HEURES MAROCAINES
appelle œil
sorcière.

43

du diable

cet œil inquiétant

de

Un
la

instant elle disparaît dans la cour de

kouba.

A

travers le grillage, je la revois,

lourd et blanc fantôme, qui s'approche du

tombeau. De sa main enveloppée dans un

pan de

la

serviette-éponge qui lui sert de

haick, elle frappe sur le cercueil
petits

un ou deux
le

coups secs afin de réveiller

mort,
s'ac-

baise la place que sa

main a touchée,
et, le

croupit sur la natte

dos appuyé au

catafalque, s'efface, disparaît, s'anéantit dans
le

silence

et

le

bruit

des
la

pendules,

me

laissant plus seul

dans

rue que son pas-

sage sépulcral avait

un

instant animée.
les

Et toujours devant moi
railles

blanches

mu-

se

plient

et

se

déplient dans une

complication magique, qui
des impasses ou

me

jette

au fond

me ramène
je

dix fois de suite

à l'endroit d'où

suis

parti.

Cependant,

44
voici
le

RABAT
moulin que
la
j'ai

repéré
Yizir.

sur

ma

route,

avant

maison du

Le jour
fantas-

qui entre par la porte éclaire,

et

tiquement, des poutres, des
gnées,

toiles

d'arai-

des

choses

indéfinissables

sous

la

poussière qui les couvre, deux ou trois bur-

nous accroupis devant un jeu de
le

cartes, et

vieux cheval gris qui passe tour à tour

des ténèbres à la lumière et de la lumière

aux ténèbres, en faisant tourner

la

meule.

Vraie gravure du Piranèse, une planche des
prisons de
doute,

Rome. Dans peu de temps sans
(on en voit déjà
la ville)

un moteur à essence
et là,

quelques-uns çà
cera
grès,
le

dans

remplapro-

vieux cheval fourbu,

— mince

en somme, comparé à celui qui attela
ce

un jour au timon de

manège, à

la place

d'un esclave, cette pauvre bète efflanquée...
Je m'éloigne, je prends une rue, puis une

autre rue encore, et de nouveau, par miracle,

ou LES MEL'RES MAROCAINES

-io

me

voilà

ramené devant

le

moulin ténéfinie.

breux. La partie de caries est
sans doute par
assoupi sur
aussi, s'est
bruit.
le

Fatigué
s'est

jeune,

le

meunier

les sacs

de grain. Le bâton,
la farine.

lui

endormi dans
s'arrête.

Plus de

Le cheval

Je
le

ne distingue
la

plus,

dans l'ombre, que

doux œil de

bête illuminant la cave obscure.

On

raconte qu'un jour,

un Berbère de
la

la

montagne qui descendait, pour
fois,

première

dans un grand marché de

la plaine, se

sentit tellement

perdu parmi

les

tentes de

vingt tribus différentes, qu'il eut peur tout à

coup de se perdre lui-même. Pour éviter
accident,
il

cet

avisa

un marchand de poulets, prit
piqua dans son
il

une plume à
turban
;

la volaille et la

et

de temps en temps
qu'il
était

la touchait,

pour

s'assurer

toujours

lui-

même.
Moi
aussi, j'aurais bien besoin de mettre

46

RABAT
!

une plume à mon chapeau
cevoir, je suis sorti

Sans m'en apersilencieux

du quartier

des maisons blanches, et je
à coup dans
d'ici,

me

trouve tout

un autre

univers, à mille lieues

en pleine Galicie, au pays des caftans
Plus de haïcks, plus de serviettesplus
les

noirs.

éponges,

de turbans, plus de pieds

nus dans
nais,

babouches.

Ah

!

je les recon-

ces juifs vêtus

de souquenilles, avec
leurs chaussettes

leurs

ceintures

de cuir,

multicolores retenues par des jarretelles à
leurs maigres jambes nues, leurs souliers
éculés, et la calotte crasseuse posée tout en

haut de leur crâne! Je

les

ai

vus

sous

une autre lumière, toujours

pareils à eux-

mêmes. Même

air inquiet et subtil,

même
sait

empressement à courir vers
quelle affaire,
la

on

ne

mêmes femmes
gracieux

alourdies par
enfants,
.le

graisse,

mêmes

respire aussi les odeurs qu'ils transportent

ou LES HEURES MAROCAINES

47

partout avec eux au fond de leurs ghettos,

qu'on appelle

ici

des mellahs,

— mellah,
de

ce

qui veut dire saloir, car de tout temps au

Maroc
pour

les Juifs les

ont eu

le privilège

saler,

conserver, les têtes

des rebelles

qu'on exposait sur

les murailles.

Mais

les

traditions se perdent, les

mœurs

deviennent

débonnaires

:

j'ai

beau regarder autour de
la

moi, je ne vois pas

moindre

tête

mariner

dans

la

saumure.

Est-ce

un souvenir des

jours, encore

si

près de nous, où tout Arabe, en bonne fortune, avait
le

droit d'entrer chez le premier

Juif venu pour

y

satisfaire

son désir?

On

a

relégué dans ce quartier tout ce que la prostitution de la Méditerranée produit, je crois,

de plus affreux.

Ici,

hélas! plus de mystère.

Tout

est tristement dévoilé.

La volupté

la

plus brutale n'est séparée de la rue que par

un rideau de mousseline,

voire par de pai-

48

RABAT
de
la police,

sibles Territoriaux chargés

qui

montent

la

garde à

la porte, écoutant avec
le

un

air

de sagesse ahurie

tumulte des
flûtes indi-

phonographes, mêlé au bruit des
gènes et de
Je
la

mandoline espagnole.
certainement

reviendrai

parmi
le

ces

vieilles

connaissances, chercher dans

tu-

multe de ces insolentes musiques, l'antique
vie d'Israël qui se poursuit
ici,

et sa chère

synagogue.

Mais

ma
la

blanche demeure est

loin de leurs

maisons couvertes d'un badipar
porte

geon bleu, dans

et

du Mellah

je rentre

la foule

mêlée d'Arabes, de Berbères,
de chevaux, de

de nègres, de chameaux,

mulets

et d'ânes

qui se pressent, se croisent,

se bousculent entre les boutiques, posées à

un mètre du

sol

comme

autant de placards,

de petites armoires ouvertes.
C'est le quartier des souks, le bazar oriental,

toujours

le

môme

et

toujours divertis-

ou LES HEURES MAROCAINES

49

sant par quelque détail imprévu de geste,

de forme ou de couleur. La rue sent
bouillante, la graisse de
les

l'huile

mouton,

la

menthe,
les

herbes violemment parfumées, toutes

odeurs

composites qui
terre,

sortent

des four-

neaux de

où des cuisiniers en plein
les festins

vent fabriquent, pour

nocturnes,

des soupes, des grillades et des pâtisseries.

Comme

on

est en
soir,

Ramadan
la

et qu'il est cinq

heures du

que

journée a été acca-

blante et que depuis l'aurore personne n'a

bu

ni

mangé, tout ce monde

est

assez enle soufflet

sommeillé. Le cuisinier s'endort,

à

la

main, devant son fourneau d'argile où
le

s'éteint

charbon de

bois.

Le marchand

accroupi au milieu de sa pacotille, semblable

lui-même à un bibelot plus encombrant que
les autres, n'a

plus de force pour changer de

position en s'accrochant à la corde noueuse

suspendue au plafond,

ni

même

pour chasser

50
les

RABAT
mouches avec son
balai de palmier.

Dans

leurs minuscules échoppes, les artisans et

leur

monde gracieux

d'apprentis travaillent
très

sans ardeur à leurs
ciens.
le

menus métiers

ansur

Seuls les mendiants, accroupis

trottoir et habitués par profession à

un

jeune éternel, semblent ne point souffrir de
la soif et

de

la

faim, et sur

un

r^'^thme
la foule

lugubre demandent sans relâche à
qui passe
la charité

d'une bougie, d'un mor-

ceau de pain, d'une aumône, au
Sidi

nom

de

Ibrahim ou de Sidi Bel Abbès.
î

Balek

me

crie le

chamelier qui pousse
fois

devant

lui le

troupeau de ses bêtes à la
!

dociles et révoltées, Balek

crie l'ânier

quand

déjà son bourricot chargé de

deux

couffins
!

énormes m'a
le

jeté contre le

mur. Balek

crie

nègre qui arrose la poussière avec son
le poil
le

outre en peau de chèvre sur laquelle
est collé. Balek
!

crie

du haut de

sa

mule

ou LES HEURES MAROCAINES

ol

notable qui, après la sieste, se rend à son

jardin d'orangers, confortablement installé

sur sa haute selle de drap rouge. Et tout

au fond de moi,

le

peuple turbulent des

questions sans réponse m'envoie,
écho, le cri de la rue

comme un
:

marocaine
!

Baiek

!

rends ton

âme

attentive

Je vois l'échoppe et la boutique, la ba]x)uche et l'ouvrier, la pacotille et le

mar-

chand. Mais à quoi pense
son anl endormi?

le

marchand avec

A

quoi pense l'artisan,
fait

qui du matin jusqu'au soir
geste rapide ?

son

même

A peu de choses

probablement,

car c'est le lot de la plupart des

hommes
les

de ne penser à rien. Ceux qui croient

connaître prétendent qu'ils poursuivent, au

fond de leurs placards, une vague rêverie
sensuelle

indéfiniment

ressassée,

ils

trouvent tout ensemble leur bonheur et leur
perte, leur poésie et

leur abêtissement,

un

52

RABAT
flotte
le

monotone songe charnel qui
la

dans
serin

lumière du

kif, et

que berce

prisonnier dans sa cage ou les notes grêles

de
en

la guitare

d'un nègre

— pauvre musique,
pour soutenir

vérité, tout juste suffisante

cette

mince pensée dans son immobilité.
est-il

Mais

prudent d'accorder à ce jugecrédit

ment
dires

si

sommaire plus de

qu'aux
indi-

des

femmes sur

les

beautés

gènes?... Cinq fois par jour, l'appel de la
prière vient chercher ces pensées charnelles

au fond de leurs placards,

les
les

emporte à

la

mosquée,
le tapis

les tient

debout ou

prosterne sur

de prière. Dans cette rue bruyante

et brûlante, cette

mosquée, ces voûtes, ces
le

arcades ombreuses, c'est

plus beau jardin,
saisons.
Qu'il
la

un jardin
serait

de

pierre

sans

bon de tremper

ses pieds

nus dans

fontaine do la cour,
nattes fraîches
!

de marcher sur ces

On

voudrait être pour une

ou LES HEURES MAROCAINES
heure musulman. De

o3

la religion, ces délices?

De

la

volupté plutôt,
la

du
la

repos, de la rêverie prière et des belles
le seuil,

dans

musique de

phrases cadencées. Depuis
veilleuses,
l'œil

sous

s'en

va jusqu'au Mihrab

tout brillant de mosaïque

au milieu des
muraille sacrée,

blancheurs nues. Devant

la

un long burnous

fait

la prière,

chante sur

un mode uni un grand
qui
fait

air
le

de plain-chant,

de ce Bédouin

frère d'un

moine

de Cîteaux, de Ligugé ou de Solesmes. Alignés derrière lui en longues
d'autres
files

régulières,
s'inclinent,

burnous

répondent,

s'agenouillent, frappent leur front contre la
terre,

se

relèvent, chantent,

psalmodient,

jamais lassés, semblc-t-il,
{gymnastique.

de leur sainte

Ces

fidèles

debout devant

Dieu, acharnés à la prière, ou qui viennent
s'étendre et dormir à l'ombre des
sont-ils les
piliers,

mêmes hommes

qui poursuivent

54

RABAT
leurs échoppes

dans

de vagues

songeries
esprits

sensuelles ?

De

quelle façon

leurs

mêlent- ils

le

rêve mystique au rêve volup-

tueux? Sur ce limon de prière ne pousse-t-il

que

la fleur

aride d'un désir toujours renaisla

sant?

Gomment comprendre
si

phrase du
:

Prophète
trois

claire et si mystérieuse

J'aime
la

choses, les

femmes,

les

parfums,

prière,

mais surtout

la prière?...

J'aurais beau passer et repasser cent fois

devant cette mosquée

et

devant ces bouti-

ques, je ne pénétrerai jamais leur secret.

Et

c'est

éternellement ainsi dans ces villes
C'est

d'Orient.

à

la

fois

leur

charme

et

leur

ennui. Ce

qu'elles

offrent d'elles envite

chante,

mais rassasie assez

par son

pittoresque

môme

;

et ce

qu'on ne voit pas,
finit

après avoir vainement irrité la rêverie,

par l'épuiser, car ce qui se dérobe à un

premier regard, on ne

le saisira

jamais...

0!

LES HEURES MAROCAINES dans
la cité

5o

Même

les

des

jlille

et

une Nuits,

Génies au service des

Mages pro-

mènent indéfiniment
toujours
j'arrivai
sait
le

l'étranger, l'égaré finit

par
chez
seuil

retrouver

son logis.

Quand
encen-

moi,
avec

un
un

mendiant
petit

fourneau

de

terre empli de braises ardentes, en implo-

rant une bougie au
Kader...

nom

de Sidi

Abd

el

De

la
!

lumière! Mendiant, que

me

demandes-tu
t'en

Sans doute un jour Allah

donnera. Qu'en ferais-tu, ce soir? Les

nuits sont presque transparentes.

Restons

tous deux dans nos demi-ténèbres.

Un

plat
toi,

de

mon

dîner fera mieux ton affaire. Et

donne encore à
plus riche des

ma

porte cette chose que

le

hommes ne

peut retenir dans

sa main, qui est à tous et qui n'est à per-

sonne, et dont

les

dieux

et les

mortels doi-

vent savoir se contenter, ton vrai cadeau de

pauvre,

la

fumée d'un parfum.

RABAT OU LES HEURES MAROCAINES

S7

CHAPITRE IV
UNE NUIT MAROCAINE
Ces nuits d'été marocaines, je encore au jour,
si

les préfère

traîtresses qu'elles soient

avec leur fraîcheur mouillée. L'œil ne ressent plus la fatigue de s'accommoder à la

lumière, et dans

l'air

sont suspendus tant

de bruits singuliers que
je crois,

même un
plaisir.
triste

aveugle,

y trouverait son
si

Mais pour:

quoi prononcer ce mot
iJans

aveugle?

ce

pays

oîi

ils

sont

innombrables,

ceux que ne réjouit plus

le spectacle coloré

des choses, on ne leur donne point ce
enténébré.

nom

On
la

les appelle

des clairvoyants,

comme

si

force de leurs regards éteints

o8
s'était

RABAT
retournée vers l'invisible et que Dieu

leur permît de lire ses secrets dans la nu il.
.

Au

milieu du quartier des grandes demeu-

res silencieuses, à quelques pas de

ma

mai-

son,
et

il

est

une rue de

fruitiers,

de bijoutiers
le

de notaires, où chaque jour, à midi,
tient
ses

cadi

audiences

dans une

assez

pauvre mosquée assiégée par

les plaideurs.

A

cette

heure avancée du

soir, le

tribunal
les

est fermé.

Fermées aussi

les

armoires où

graves notaires, nonchalamment étendus sur des coussins de cuir, dans leurs vêtements

de

fine laine, égrènent
le

un chapelet en
assis

atten-

dant

client,

ou bien

devant leurs
à

pupitres de poupée, une
la

plume de roseau

main, semblent écrire des actes fantaitant
les

sistes,

caractères

qu'ils

tracent

d'une main grasse
et gracieux. Il n'y

et légère sont bistournés

a d'ouvert en ce

moment
de

que

les

boutiques des

fruitiers, gloire

ou LES HEURES MAROCAINES
l'été linissant,

59

où chacun
la

s'arrête

au passage
et

pour rapporter à
des concombres.

maison des raisins

Le feu du marchand de

beignets, allumé sous son échoppe, projette

une lueur

d'enfer.

Gomment

le

marchand

lui-môme, assis juste au-dessus du four,
n'est-il

pas cuit, recuit,

bouillant

comme

l'huile

où crépitent ses délicieux gâteaux
?

au miel

A

Ja

lumière de ce brasier, sous

un plafond de cabats éventrés d'où s'échappent des plantes jaunies, son voisin l'herboriste

va chercher dans ses poussières de quoi

brouiller

un ménage,

faire

mourir un mari,
ou simplement
herbe séchée

ramener l'amant
guérir

infidèle,

un rhume,

vieille

lui-même, vieux débris d'une médecine qui
fut verdoyante jadis sous les arceaux d'Es-

pagne, et qui ne vit plus aujourd'hui que

d'un rayon de lune.

Non

loin

du magicien blafard, sous

l'au-

60
vent du

RABAT
bijoutier,

une

boîle

à
les

musique,
bracelets

parmi

les colliers

barbares et

d'or et d'argent, joue d'une voix édentée

une

musique

grêle et mièvre, où

sur

un fond
les

langoureux
notes

de
et

violons
les

se

détachent

aiguës

sonnettes de
force

quelque
tourné

chapeau

chinois.

A

d'avoir

dans quelque harem inconnu de Rabat, de

Marrakech ou de Fez, cela a
je

pris, à l'usage,

ne

sais quel

air exotique, plus oriental je reconnais
la.

que l'Orient même, sous lequel
tout à coup avec étonnement,

quand

ma-

chine a cessé de marcher, ces airs de valses

danubiennes qui semblent
bateaux sur
les

faire

glisser les
alle-

lacs

de

la

Suisse

mande.

De chaque

côté de cette
le

rue

si

brillambeignets

ment illuminée par

four aux

s'ouvrent, dans la masse des
la

maisons que

chaleur du jour paraît avoir fendue, des

ou LES HEURES MAROCAINES

61

crevasses profondes où de loin en loin cli-

gnotent
rent

les

quinquets municipaux.

Ils éclai-

fantastiquement de hautes murailles
qui
font

unies

penser

à

des
la

banquises

soudainement apparues dans
tours
carrées

brume, des
la

percées

tout à

cime de

fenêtres

étroites

comme

des

meurtrières,

des voûtes, des tunnels, de lourds marteaux

de cuivre qui brillent sur des portes fer-

mées;

ils

animent des apparitions
blanc qui
ils

furtives

de fantômes vêtus de
nent aussitôt à l'ombre;

retour-

créent avec des
et

choses muettes, enveloppées

glissantes,

une

petite vie nocturne

de silence en mouet limite, et

vement qu'une ogive encadre
que
âge,

les ténèbres prolongent. Gela paraît

sans

semble n'appartenir à aucune heure du
diffuse emplit le

monde. Une émotion
et ralentit le pas;

cœur

on regarde, on n'avance
la vie

plus; on

remercie

un

instant favo-

62
rabîe, le

RABAT
temps suspendu dans sa course,
là, et

la

poésie arrêtée

ce réverbère municipal,
lui aussi

magicien fabuleux,
songe.

instrument de

Les passionnés du vieux Maroc, race
table et charmante, gémissent avec

irri-

ameril

tume

:

«

Que

n'êtes -vous

venu

ici

y a

seulement quatre ou cinq ans, avant ces
odieux quinquets
!

Rabat, la nuit, quel agré-

ment! Quelle adorable symphonie d'ombre
et

de

clair
le

de lune

!

Vous ne pouvez ima-

giner
sa

charme de vagabonder, chacun avec
La
tète

lanterne.

sous
la

le

capuchon,

l'amoureux
son plaisir.
«

glissait

dans

rue et courait à
:

Gomme

dit le proverbe arabe
la

Allah n'y voit pas

nuit

!

»

Voulait-on
falot, et

voir

ou

être vu,

on allumait son

tout le

monde

était satisfait... »

Ainsi parlent ces délicats. Leur esthétisme

un peu

fané, leur poésie

un peu dolente me

.

ou LES HEURES MAROCAINES
font songer à ces Mauresques voilées
l'on

63

que

rencontre parfois dans la rue, et qui
la

ont

singulière

habitude de pousser en
soupirs qui étonnent,

marchant de
s'arrêtent

petits

comme
la

prises de faiblesse, s'ap-

puient à
vaient

muraille
le

comme
poids

si elles

ne pou-

supporter

de leur corps,

repartent, soupirent,

s'arrêtent encore,

simple coquetterie,

paraît-il,

qui témoigne

tout ensemble de leur faiblesse et de leur
grâce.
.

Un marteau
(le

qui retombe sur son heurtoir

cuivre ébranle cette rêverie.
le

Une

voix

parlemente avec

burnous qui frappe.
le

Un

colloque de syllabes rauques;

lourd bat-

tant s'entr'ouvre et se rabat aussitôt

comme

un

soufflet

sur

la joue,

avec cette violence
les portes

dont se ferment toujours
ces portes
si

en Islam,

accueillantes à l'invité, à l'ami...

Des enfants se poursuivent avec des cris aigus.

64

RABAT
l'on croit reconnaître les

appels et jus-

qu'aux mots que nous prononcions dans nos
jeux.

Sous

les

arceaux d'une mosquée où

brillent des veilleuses et

de hauts chandeliers

avec des cierges allumés, quelques adolescents, le

capuchon relevé sur
file,

la tête, sage-

ment accroupis en

et

un

livre

sur

les

genoux, écoutent un professeur, assis

comme
vélocité

eux sur

la natte,

commenter avec
tradition

un passage du Coran, une

du Pro-

phète, des choses que j'ignorerai toujours,

mais qui sont justement
à ce coin

celles qui

conservent

du monde

sa poésie inaltérée et le

rendent non

pareil...

De

loin,

je

ne

sais

d'où, des ritournelles de

tambour et de flûtes,
triste,

des voix qui chantent un air

tomme

pour un enterrement, sortent par quelque
fente

des

blancheurs

enténébrées.

Gela

tourne, s'efface, semble se frayer
à travers
les

un chemin
et

banquises, se

rapproche

ou LES HEURES MAROCAINES
puis
s'éloigne,

G3

sans doute,

quelqu'un

de ces cortèges qui traverse chaque nuit
la ville
la
:

jeune

fille

qu'on

emmène dans
nouveau
marié
de

maison de son

fiancé,

accompagné du cortège de
confrérie,

ses amis, fête

ou bien encore gens qui

s'en v.'-nt

célébrer chez une accouchée la naissance d'un
enfant...

Je m'élance à la poursuite de ce

bruit qui fuit et tournoie. Mais au

moment

où, de détour en détour, je finis par découvrir les drapeaux et les lanternes, tout s'engouft're

dans un couloir au

sol

badigeonné
la rue,

de rouge qui plonge au-dessous de

car la plupart de ces maisons s'enfoncent

profondément dans

la terre.

Les tambours

continuent de battre,
voix de psalmodier

les flûtes

de jouer,

les

un

allègre chant de joie.

Sous

le

couloir en tunnel, le vacarme s'as-

sourdit,

pour éclater tout à coup,
s'élève,

tel

une

fusée

(lui

dans

le

piem

ciel

du

66
patio.

RABAT
Et moi,
je reste

comme

toujours à

la porte,

au milieu des mendiants en loques,

tandis que les litanies succèdent aux litanies,
les

hymnes de bonheur aux mono-

tones appels à la protection des saints, et

que,
les

de

moment en moment,

retentissent

you-you des femmes, aussi inattendus
sifflet

dans ce concert qu'un
sous une nuit étoilée.

de locomotive

Ahl
aveugle,
plaisir
!

oui,

j'avais

raison

de dire qu'un
ici

un

clairvoyant trouverait

son

Quel musicien viendra s'inspirer de
les

ces

musiques non moins curieuses que
Il

couleurs?

n'y a que dans les beaux cou-

vents, aujourd'hui solitaires, des

moines de
airs

chez nous, que

j'ai

entendu ces grands

de

plain-chant, tantôt d'une mélancolie

mono-

tone qui renaît sans cesse d'elle-même et ne
sait

pas s'épuiser, tantôt d'un enthousiasme
ici,

et

d'une étonnante allégresse. Mais

chez

ou LES HEURES MAROCAINES
ces

67

Maughrabins, l'adaptation aux circonsl'existence quotidienne

tances de
ces

donne à

rythmes tout unis un mouvement qui
fait

leur

défaut dans les demeures monas-

tiques.

Sans doute, pour ceux qui
cette petite vie
et paisible, et

la

mènent,

nocturne est bien bourgeoise
seule ignorance la

ma

roman-

tise à l'excès.
et

Déjà au milieu de cette ombre

des bruits qui la remplissent, je

me
la

sens

presque chez moi. Mais
marocaine, offensée de
lait

comme

si

nuit

mon
:

assurance, vou«

m'étonner

et

me

dire

Insensé qui te

figures avoir déjà fait le tour de
étoilée,
lier

ma ceinture
de

égrené toutes

les perles

mon

col-

mystérieux; insensé qui t'imagines que

je n'ai pas mille ressources

pour

t'intriguer,

te ravir, exaspérer et décevoir ton vain désir

de comprendre...

»

voilà qu'au milieu des

68

11

A BAT

ténèbres surgit tout à coup devant moi le

monde

des esprits souterrains

!

C'était

au fond d'une impasse qu'éclaila

raient

violemment

lune

et

des jets d'acé-

tylène qui jaillissaient, en sifflant, de vieux

bidons à

pétrole.

Sur

les

marches d'un

tombeau des femmes
et

se tenaient accroupies,

devant un

mur

éblouissant

une foule
lever

}xiraissait

attendre

comme

le

d'un

rideau. AUais-je voir dans ce pauvre quartier

se dérouler,

sur cet écran lumineux,

un de

ces

films de

cinémalographe qui,
les

jusque dans ce lointain Moghreb, font
délices des

badauds
lever
<Ie

?

Ah

!

c'était

bien autre

chose!

Un

de rideau, certes,

mais
la

un

lever

rideau

sur l'invisible et

folie.

])evant
l'encens,

un brasero de
un nègre
était

terre où fumait de
assis,

impression-

nant de dignité barbare, des coquillages à

ou LES HEURKS MAROCAINES
son

60

COU et dans
lui,

les

mains une

guitare.

Autour de
taient
les

des nègres musiciens agi-

cymbales qu'Apulée a décrites,
âne,

c[uand

son

comme moi
d'Isis.

ce

soir,

se

mêle aux mystères
fer déchaînait

Cet orchestre de

un furieux vacarme, mono-

tone et précipité, pareil à celui d'un moteur

qui

d'instant
allure.

en Et

instant
c'était

aurait

accéléré

son
cette

bien

un moteur,

musique

infernale.

Sous son rythme

hallucinant, la foule s'émouvait en silence.

On

voyait des corps accroupis

commencer à

se balancer
sible,

d'un mouvement presque insenle

et

dans

fond de l'impasse, sur
les

les

marches du tombeau,
s'animer sous
le

yeux des femmes

haïk entr'ouvert.
à son dernier quartier, et

La lune

brillait

l'acétylène sifflante mêlait son éclat et son

bruit à la clarté lunaire et au fracas des ins-

truments.

Un homme

se lève, puis

un autre:

RABAT
un
autre, puis

un autre

encore.

Ils

sont dix

au moins, maintenant, qui dansent devant
les

musiciens, sautent d'un pied sur l'autre
le

en frappant
violence

sol

du

talon, avec
la

une

telle

qu'on

sent

terre

battue qui

tremble.

Que veulent-ils?
agitation

Qu'attendent-ils

de cette

forcenée?

Leurs pieds

appellent les Esprits pour les faire sortir
sol, les

du

incorporer à leur être, ou rejeter de

leurs corps le
ci,

démon qui
trace

les habite.

Celui-

armé d'un bâton,
il

un

cercle sur le

sable où
jette à

circonscrit sa danse;
et

celui-là se

genoux

son torse se balance

comme

un ver ou un serpent qui
tord.

se dresse et se
pattes, sa chele

Une femme, à quatre

velure huileuse et frisée répandue sur

visage, lance mille fois de suite en avant et

en arrière sa tête qui balaie la poussière de
sa crinière échevelée. Par

une

suite de

bonds

prodigieux,

un

vieillard

avance à pieds joints,

ou LES HEURES MAROCAINES
portant sur
et
le

71

dos un panier rempli de dattes
;

de morceaux de pain

et,

quand son
et
les

agi-

tation a fait passer

dans ces dattes
il

dans
dis-

ce pain la puissance des Esprits,

tribue au public pour qu'il
lui

communie

avec

dans

les forces infernales.

A

l'écart,

une

bédouine, au visage couvert de ces croûtes

de fard dont

les

femmes de

la

campagne

barbouillent leur figure, se lamente avec des
pleurs, car le r3^thme de la
paraît-il,

musique met,

en fureur

le

diable qui la possède.

Des jeunes gens

liés

par

les

mains, épaule

contre épaule, font une longue chaîne ondulante, en

saluant les quatre points cardiles

naux, pour convoquer à leur iête

démons

épars dans la nuit. Et sous les robes agitées,
fille,

au milieu des jambes nues, une

petite
et

de six ou sept ans à peine, trépigne
elle

danse

aussi

du même mouvement

fré-

nétique, où les cymbales de plus en plus

72

RABAT

rapides entraînent à tout

moment un nou-

veau lambeau d'auditoire.
L'orgie sacrée tourne au délire. Les vête-

ments sont arrachés,

les torses ruisselants se

courbent, se relèvent, se cassent avec des
gestes saccadés de pantins en folie.

En

voilà

déjà qui tombent inanimés sur le sol.
les

On

entraîne dans un coin, et les saisissant
les

par
des

jambes, on leur chauffe la plante
sur
le

pieds
le

brasero d'encens,

pour

honorer

bon génie qui vient d'entrer
les quitte

en eux, ou frayer à l'Esprit qui

une

sortie

embaumée. Un parent ou un
du
corps

nmi

s'approche

sans

mouvelui

ment, l'éventé avec son burnous,
la

passe
la

main sur

le

visage afin de
et

prendre

sueur consacrée

s'en

frotter la

figure.
l'en-

Ranimé par

la fraîcheur, le

parfum de

cens, ce repos d'une minute, le forcené re-

vient à lui.

Tantôt, rasséréné,

il

rassemble

ou LES HEURES MAROCAINES
ses

73

loques, remet sa chemise et son buret s'é-

nous, baise l'épaule des musiciens
loigne

du

cercle

magique,
la

l'air satisfait

d'un

paysan qui sort de
tantôt,
il

voiture

du

dentiste;

rentre péniblement dans la danse,

puis

ressaisi
il

peu

à

peu

par

le

rythme

endiablé,

repart de plus belle, bondit, se

disloque, se tord, s'avance vers les musiciens
qui, sentant sa frénésie, tendent vers lui les

bras et entre-choquent leurs cymbales avec

une

furie décuplée.
la petite lllle

Par un miracle d'endurance,
mêlée à ces bondissements,
et

qui d'un pied

sur l'autre se balance depuis
agitant sa tête perdue sous
noir,
n'est

une heure,
voile

un grand

pas encore tombée,
les

cependant

qu'autour d'elle

plus robustes s'écroulent.
l'heure

La bédouine, qui pleurait tout à

sous ses croûtes de fard, a sans doute entin
trouvé la musique qui convient à son dé-

74

RABAT
elle

mon, car

a cessé de gémir.

Parmi

le

groupe blanc des femmes assises près du
mausolée,
et
les

on

en

voit qui

se

convulsent,

sans

même

avoir bougé, s'affaissent sur
la ville

marches du tombeau. Et dans
,

ensommeillée

combien

d'autres

femmes

tourmentées par cet éternel malaise qui leur
vient

des
à

vies

cloîtrées,

tendent

de

loin

l'oreille

ce

concert

infernal,

balancent

elles

aussi la tête

au concert démoniaque,
maris d'inviter l'orchestre

et supplient leurs

bizarre et le nègre aux
qu'ils viennent

yeux blancs, pour
branle à l'intérieur

mener

le

du

patio

1

Les mystères d'Eleusis et

de

la

grande

Déesse, les saltations des Corybantes, toutes
les

cérémonies dionysiaques de l'ancienne

Grèce, étaient-elles bien différentes de cette
exaltation

sauvage dans
la

ce

fond

de rue
ces

marocaine?

musique plus savante que

ou LES HEURES MAROCAINES
cymbales de nègres ?
nieux que
les les

75

gestes plus

harmo-

battements de ces pieds qui
poussière
les

soulèvent une
frénésie

écœurante
esprits,
le

?...

La

religieuse,

délire

donnaient-ils plus de grâce aux possédés des
collines

de Grèce qu'à ces pauvres gens du
s'abandonnent au vertige,

bas peuple qui

sur cette dune du Moghreb ? Les prêtres qui

menaient
nels

les

chœurs

étaient-ils plus solen-

que ce nègre avec

ses lèvres sanglantes,

son collier de coquillages, ses cicatrices et
ses
le

yeux blancs?... Et comment s'expliquer
sentiment trouble et voluptueux qui se
cette fête sauvage?... C'est l'Afrique,

mêle à

la noire

Guinée, les fonds troubles de l'àme
font naître ces cauchemars
;

humaine qui

ce

sont les phosphorescences qui s'enflamment,
la nuit,

au-dessus des marais du Sénégal et
et aussi les

du Niger,

immémoriales rêveries

de ces antiques populations maughrabines

7G

RABAT

qui, dans le cours des siècles, ont subi les
enfipreintes de toutes les religions, sans rien

abandonner de leur attachement
tif et

filial,

crain-

reconnaissant aux génies innombrables

de

la terre,

de

l'air et

des eaux.
la

De temps en temps,
ralentir, se

musique semble
câline

se
fer
la

faire aussi
fer

que du

choqué contre du
douceur.

peut produire de

Dans

ces

instants d'apaisement,
les

arrivent de la

mosquée voisine
prière
et

phrases

chantées

de

la

l'affirmation

du

Dieu un. Tout se confond dans cette nuit
marocaine, la religion la plus dépouillée et
l'émotion la plus obscure,
le

divin le plus

épuré,

le

sacré le plus ténébreux.
retentir

La dédans
la

mence des Guenaoua va
mosquée sans y gêner
de
la

la prière,. et le

chant
le

mosquée vient s'achever dans
fait jaillir

tu-

multe qui

de terre

les esprits.

Est-ce prudence de la part de ces païens ?

ou LES HEURES MAIIOCAINBS
Veulent-ils se mettre

"77

à couvert de la
n'est-il

loi

coranique ?

Ou Allah

pour eux
les

qu'un démon plus puissant que
qu'ils

autres,
ils

mêlent à la troupe des diables dont
le

peuplent

monde

et leur

corps? Soudain
les

les

instruments s'arrêtent et

danseurs aussi.
leurs mains,
le geste
;

Hommes
réunies

et

femmes tendent

comme une

coupe, dans

de
le

l'aumône qui

est, ici, celui

de

la prière

nègre musicien prononce la formule sainte,
le

premier verset du Coran

;

et

dans

cette

accalmie on n'entend

plus que l'acétylène
halètent,
le

qui

siftle,

des

poumons qui
la

les

murmures de
l'Océan
qui,

mosquée
lui

et

bruit de
s'agite

vainement

aussi,

là-bas sous la lune.

Et cela dure

interminablement, obsède,

me

retient sur le bord de ce cercle répuet sacré

gnant
sacré),

(au plus vieux sens

du mot

d'où

montent des esprits mysté-

78

RABAT

rieux aussi vieux que le monde. Cela dure

jusqu'à l'aurore, jusqu'au

moment où

les
la

muezzins
nuit.
))

chantent
les

«

l'enterrement de

De tous
phrases

côtés de la ville, leurs

lentes

désespérées,

qui

semblent

avoir de la peine à se frayer

un chemin au

milieu de ces ténèbres cliargées de choses' et

de pensées plus obscures encore que la nuit,
descendent du haut des minarets.

On

dirait
le

un

violent effort pour
et l'idée

faire

triompher

Prophète

du Dieu unique sur

les

superstitions flottantes et les divinités noc-

turnes. Puis,

quand

l'idée

limpide

s'est affirl'air

mée

avec

le

jour qui naît, alors dans

purifié se déroulent des modulations joyeuses,

une
toire

sorte d'alleluia, le

grand chant de

vic-

de

la clarté

sur l'ombre, de

la vérité

sur l'erreur, un salut au Prophète vainqueur
des forces diaboliques.

ou LES HEURES MAROCAINES
Le
lion l'a

79

défendu
l'a

;

Le chameau

salué en lui baisant
le

les

pieds;

La

gazelle lui a parlé:
tissé

nuage Va abrité;

L'araignée a

sa toile devant la grotte...

Ainsi chantent les muezzins, tandis que
les

coqs réveillés répondent à la voix des

chanteurs,

annonçant eux aussi
si

la

noble

lumière du matin,

bien que je ne sais quel
interdit d'en tuer

commentateur du Coran
aucun. Çà
les

et là, les

ânes qui pullulent dans

replis

des maisons mêlent leurs longs

braiements candides à cet

hymne

de

félicité

sacrée, impatients, dirait-on, de reprendre

leur vie de misère et de faire jaillir sous
leurs sabots

charmants

la

poussière de la

route ou l'eau limpide de la noria... C'est
le jour, la

nuit est en fuite. Là-bas, tout en

haut de

la ville,

dans son palais posé au

milieu de ses cours désertes, le Sultan s'arrache au sommeil pour aller faire la prière.

RABAT OU LES HEURES MAROCAINES

SI

CHAPITRE V
LES GARDIExNS DE LA DL.NE

De chaque

côté
la

du

vaste estuaire, séparés
se brise

seulement par

barre qui

sur

leurs rochers et leurs sables, les

deux grands

cimetières de Rabat et de Salé se ressem-

blent

comme une tombe

d'Islam ressemble

à une tombe d'Islam. Tous les deux au bord

de

la

mer, sans un buisson, sans un arbre,
ciel

sous un

souvent voilé d'un léger crêpe

grisâtre, ils
les

ne ramènent pas

l'esprit

vers

jardins de cyprès et d'oubli qu'on voit à

Constantinople, à Brousse ou à Damas. Mais

do quel mouvement inattendu, avec quelle
force poignante, par

delà des lieues et des

82

RABAT
tlot,
ils

lieues de terres battues par le

em-

portent l'imagination vers quelque lande de

Bretagne solitaire
loin
sés

le

long des grèves!... Si
ils

que

la

vue peut s'étendre,
il

sont hérismilliers

de pierres grises. Et

y en a des

et des milliers

de ces pierres grises, à peine

plus hautes que le genou, toutes de la

môme

forme carrée, toutes du
tre,

même

granit bleuâ-

mangées par

le

lichen et la rouille, et

accouplées deux par deux à la distance d'un

corps

étendu.
elles

Suivant
et

le

mouvement des

dunes,

montent

descendent en lignes
la

longues et serrées, jusqu'à
qui borde
leur
flot.

rude enceinte
contenir

le

rivage,

comme pour

Mais

elles franchissent la muraille,

envahissent la grève, hérissent de nouveau
le

rocher et

le

sable

de

leur

multitude

pressée. Seul, l'Océan peut arrêter ce long

glissement silencieux, cette marche funèbre
des pierres grises.

ou LES HEURES MAROCAINES
Sans doute^
ces
si

83
fait

les

gens

d'ici

ont

de

dunes leurs cimetières,
et

c'est

que

la terre

y

était infertile

que ces landes désolées
la

ne pouvaient loger que des morts. Mais
vie

donne un sens plus haut à

ce qui d'auti-

bord n'avait été qu'une pauvre pensée
litaire;

et

personne,

visitant

ces

grands

terrains
l'idée

mortuaires,
cette

ne

peut échapper à

que

armée de tombes rassemblée
c'est

sur

ce

rivage,

la

protection

mysté-

rieuse, l'obstacle quasi infranchissable dressé

par
sées

les

vivants et les morts contre les penqui,

étrangères

portées

sur

l'Océan,

voudraient aborder l'Islam.

Chaque

soir,

à l'heure du moghreb, quel-

ques graves burnous, leurs tapis de prière
sous
le bras,

viennent s'asseoir sur
soleil
le

la

dune

du cimetière de Rabat. Le
lentement
jusqu'à

descend
des
et

toucher
la

bord

eaux

;

les

murs de

Kasbah flamboient,

84
SOUS
la

RABAT
lumière frisante, chaque petite pierre
et

de tombe devient d'un côté un miroir,

de l'autre une plaque d'ombre. Des vaches,
des moutons à l'aventure paissent
les

char-

dons poussiéreux.

Un vapeur

ancré au large

envoie ses tristes l'umées dans la paix du jour finissant.

Une lourde

barcasse,

armée
le

de vingt rameurs, s'en va décharger
vire, et

na-

pendant quelques minutes
entier
est

le

cimeà

tière

tout

comme suspendu

l'eflort

de ces vingt hommes, luttant avec
bras pour surmonter
les

leurs

lames qui

barrent l'entrée du Bon Regreg.

Tous

les

deux coups de rames,
se lèvent

les

vingt

rameurs
effort,

pour donner un plus grand

puis
toit

S(i

rasseoient et disparaissent sous le
tètes les

que forme au-dessus de leurs
leurs avirons.

manches de
de
la

La voix du patron

barque,

debout au gouvernail, ne
l'équipage par des objur-

cesse d'exhorter

ou LES HEURES MAllOCAINES

So

gâtions, des plaisanteries, des injures; et de
cette chose noire, vivante,

armée de longues
viennent sur la

pattes

menues qui vont
s'élève

et

mer,

un

.sourd

gémissement, à des

intervalles

très

lointains,

un morceau de
certainement

complainte,

comme

en

ont

chanté

les

ancêtres de ces mariniers, enchaî-

nés sur

les galères.
le

Dès que
eaux,
il

disque du

soleil

a effleuré les

semble précipiter son déclin. En

disparaissant sous les vagues,
est

quand
fait

le ciel

sans

brume,

parfois
les

il

jaillir le

fameux rayon vert que

navigateurs ont
les

cherché pendant des années sur tous
océans,
et

qu'ds
je

n'ont

rencontré
à

qu'ici.

Bien des

fois

suis venu,

l'heure

du

soleil déclinant,

sur cette haute dune, mais
le

jamais je n'ai vu

rayon fabuleux surgir
finis

des eaux embrasées. Et vraiment, je

par croire

que ce

feu

d'artifice,

que Ton

86

RABAT
et

ne voit jamais
n'est rien

que toujours on espère,
la fantaisie

qu'une invention de

orientale,

une

allégorie
:

transparente, une

fable qui dirait

«

Viens chaque soir au
le

milieu de ces tombes guetter
Si tu

rayon vert.

ne

le

vois

pas aujourd'hui, reviens

demain,

après-demain encore.

Et

quand

longtemps ainsi tu auras fatigué ton désir,
peut-être, au spectacle apaisant de la
et
le

mer

de

la

mort, verras-tu

jaillir
»

dans ton âme

rayon qui éclaire

la vie...

Un moment
disparu emplit
puis,

encore, le souvenir
le ciel et les

du

solei

eaux de
la

clarté;

au

faîte

du minaret de

Kasbah des
au
loin,

Oudayas,

et aussi, là-bas, tout

de

l'autre côté de l'estuaire,

à la cime de la

tour carrée de la grande mosquée de Salé,

monte au bout de sa poulie
bien pâle dans
le

la

lumière encore
l'étoile

clair

crépuscule,

qui annonce aux Croyants que l'heure du

ou LES HEURES MAROCAINES

87

moghreb

est venue. Alors, çà et là, les burles pierres grises

nous assis sur

posent leur

tapis sur la lande, et le dos tourné à l'Océan,
les

yeux

fixés vers la

Mecque, commencent

de psalmodier la prière.

Chaque vendredi, sur
cimetière
tation
si

cette lande,

dans ce

nu d'Islam où

toute représen-

d'une forme humaine est interdite,

se dresse,

comme

par miracle, un peuple

vivant de statues. Ce sont les
ce
jour-là,

femmes
les

qui,

viennent

encenser

morts,

causer entre elles et respirer un autre air

que

l'air

prisonnier du patio. (Encore toutes
le loisir

n'ont pas

de venir s'asseoir sur

les

tombes, et quand on est d'une très noble
origine, la

mort elle-même n'a pas
la

le privi-

lège de vous faire quitter
triste

maison.) Le

haïk blanchâtre cache toujours aux
les visages et les

yeux
leurs,

robes aux riches coului

mais ce jour-là, on

pardonne à

la

88

UABAT
il

triste serviette-éponge, tant

y a de noblesse

dans

ses

beaux

plis

antiques, qui mettent

auprès de chaque tombe une image achevée

de

la

mélancolie.

Et partout des bouquets d'enfants, jaunes,
verts, rouges, violets, toutes les

nuances de

Tarc-en-ciel
line.

doucement

voilées

de mousse-

Entassés à dix ou douze dans l'inter-

valle

de deux pierres
fleuri,

grises,

comme dans

un bateau
d'école,
ils

sous la gaule d'un maître

chantent des versets du Coran,
leur
tête
si

en

balançant

comiquement

sérieuse au fond
(lune,

du capuchon pointu! La

à l'ordinaire silencieuse, retentit de

leurs voix aigurs et de leur chant précipité.

Une
lent

prière finie, tous ensemble

ils

s'envo-

comme un

essaim diapré, pour s'abattre
entre

sur

une autre tombe,
NulN?

deux autres
dans leur

pierres grises.

hésitation

course.

Comment

ont-ils distingué ces deux

ou LES HEURES MAROCAINES
pierres

89

parmi

tant

d'autres

exactement
reformé sa
agile,

pareilles?... Déjà leur troupe a

corbeille fleurie; leur maître,
les

moins
la

rejoint avec
le

sa

gaule;

et

mélopée

recommence,

même

pépiement d'oiseaux,
la

tandis que là-bas,

sur

mer,

le

vapeur

toujours à l'ancre décharge ses marchandises,

en lançant,

lui,

vers

le ciel,

d'inter-

minables fumées.
Et tout cela, ces femmes, ces enfants, ces

blancheurs de statues, ces couleurs de choses
ailées, ce

gracieux paysage je ne
d'été,

le vois
si

que

par un mois

sur une lande

brûlée

que

le

chardon lui-même a peine à y trouver

sa vie.

Que

doit-il être

au printemps, quand

ce désert de cendre et de granit n'est qu'un

immense champ de

fleurs?...

Parmi

ces

tombes de Rabat,

la

mort de-

vient presque aimable. Mais sur la lande de

90
Salé, le

RABAT
tombeau de
si

Sidi

Ben Achir répand

une ombre
printanières

barbare que

même

les fleurs

doivent en être attristées. Ce
vivait
il

Ben Achir, qui
ans, est

y a quelque trois cents
saints guérisseurs

un des grands
et

du

Maroc,

son renom attire autour de sa
la

kouba tout ce que
d'infortune
miracles.

maladie peut jeter
réputé

sur un

lieu

pour

ses

Son mausolée, où

je vais quel-

quefois, s'élève

au fond du cimetière, près

du rempart
rivage, et

crénelé qui court le long
le

du

dans

bruit

même

des vagues.

Du

dehors

on n'aperçoit qu'une muraille

tout unie, qui forme autour de son

tomet

beau une sorte de fondouk, d'hôtellerie
d'hôpital.

Dans

la

cour et

les

chambres

inté-

rieures s'entassent les malades, accourus de

partout pour implorer la baraka

du

Saint.

Couchés ou accroupis au pied du catafalque,
ils

attendent des jours, des semaines, quel-

ou LES HEURES MAROCAINES

91

quefois des mois, que le Saint leur envoie
la guérison,

leur révèle
ils

en un songe par

quel

rite

magique

arriveront à se guérir,

ou leur intime l'ordre de s'en retourner
chez eux.

Là encore, dans des

cellules barricadées

d'épaisses portes de bois, des fous attendent

eux aussi, enchaînés à de longues chaînes
de douze à quinze
kilos,

qui descendent du

plafond et viennent se river à leur cou.

A

vrai dire, ce n'est pas eux, les pauvres
si

fous, qu'on entrave d'une façon

barbare,

mais
les

le

démon

qui les habite. Le fer aimante
attire

esprits,

les

hors

du corps des

hommes. La baraka du

Saint, toujours pré-

sente dans la nuit de ces cellules sanctifiées,

conjure aussi

le

mauvais

sort.

Voilà pour-

quoi, aussi longtemps

que

le fer

n'aura pas

perdu son magique pouvoir, ni
vertu,
la
folie

la

baraka sa
son

continuera de porter

92
carcan,

r.AiîAT

au

bord
Sidi

de cette grève,

dans

le

tombeau de

Ben Achir,

et

dans bien

d'autres de ces mausolées, devant lesquels je

passe tous

les

jours à Rabat,

sans

savoir

que dans
obscure

ces blancheurs, au fond de quelque
cellule,
il

y

a

des

malheureux

enchaînés.

Tout
car
il

cela, je

ne

l'ai

pas vu de

mes yeux,

ne m'est point permis, à moi d'une

autre religion, de pénétrer dans cette hôtellerie

achalandée par un
je

cercueil.

Mais ce devant
la

que

peux voir tous

les jours,

porte, sous le long vestibule qui

mène aux

endroits interdits, c'est le va-et-vient lamentable

des pèlerins qui, bien plus que

la

mort, attristent irrémédiablement ce lieu

de grandes rêveries.

A

leur foule se môle

le

peuple des mendiants,
être,

— une centaine peutet vieux,

hommes

et

femmes, jeunes

déjetés

ou bien portants,

— qui

ont établi

ou LES HEURES MAROCAINES

93

leur séjour, ou ne font

que passer, en

route pour Tanger, Fez, Casablanca, Marrakech.
(le
il

Un hangar

adossé à
;

la

kouha leur

sert

dortoir et d'abri

et

comme

à l'intérieur

n'y a sans doute plus de place dans les

cellules,

un fou complètement nu, attaché
poignet

par

le

à la longue chaîne de fer
vit

suspendue au plafond,
cohue
famélique
ils

au milieu de leur

et

implorante.

Pour

se
les

nourrir,

ont les aumônes et aussi
poulets,
les

sacrifices,

chèvres,

moutons
offrent

égorgés,

— que

dévots

du Saint
j'ai

à Sidi Ben Achir. Hier au soir,

encore

surpris une de leurs ressources étranges.
J'étais
là,

près

du mausolée, regardant
d'une
tribu
voisine,

quelques

cavaliers

venus rendre hommage au Sultan,
c'est
tjui

l'usage

à

la

fin

du

— comme Ramadan, —
et
G.

regagnaient d'un trot allègre à travers
pierres grises leurs tentes dressées dans

les

94

RABAT
cimetière.
les

un coin du

Au même

instant,

descendait parmi

tombes une femme qui

portait sur la tête, avec ses bras souplement

arrondis,

un grand plateau «ouvert du capuet

chon de sparterie noire
sur
les plats

rouge qu'on pose
la chaleur.

pour leur conserver

Elle venait, suivant la coutume,

porter

le

repas funèbre à quelqu'un de ses parents

décédé depuis
dernière
Aussitôt,

trois jours.

Ce repas,

c'est la

aumône que le mort fait aux vivants.
plus rapides que des oiseaux de

proie, tous les

mendiants de s'élancer, avec

des vociférations et de grands battements de

burnous, sur ce festin que sans doute

ils

attendaient impatiemment. Et je restai seul

près

du tombeau, en

face

du malheureux

fou enchaîné à son carcan.

Pour achever
pan du
par
le

cette scène funèbre,

un

vaste

ciel

transformé en vapeurs

et

poussé

vent d'ouest, ainsi qu'il arrive sou-

ou LES HEURES MAROCAINES
vent sur la
fin

95

des journées torrides, entrait

comme un grand mur
trable à
la

compact, impéné-

lumière, dans l'estuaire du Bou
rapidité

Regreg.

Avec une
le

surprenante,

Rabat, sa dune,

promontoire, ses maises

sons, ses verdures,

murailles de feu,

toutes ces choses lumineuses disparurent à

mes yeux. En un moment
Salé, la

le

cimetière de
la

kouba de

Si

Ben Achir,
cavaliers
et

porteuse

de couss-couss,
diants

les

les

menà
leur

voraces

furent

enveloppés

tour

dans

ces

demi-ténèbres
la

mouillées.

Autour de moi,

misère, la maladie, la

mort, rien que des choses éternelles...

donc étais-je? Au fond de quels âges
tains? Dans quelle légende

loind'Is-

brumeuse

lande, où danse la sorcière et où les guerriers s'enivrent sur la

tombe des héros?...

Mais dans

la

légende nordique, on ne voit

pas un misérable fou enchaîné, qui de toute

06
sa force et de tout

RABAT
le

désir de son estomac

affamé, tire lamentablement sur sa chaîne

pour

aller

prendre sa part

au

festin!...

J'étais bien

en Islam, pays des cavaliers, de
et

l'amour sensuel

rapide,

et

des

inépui-

sables détresses, où la sagesse se
ces

résume en
la

mots

:

l'amour dure sept secondes,

fantasia sept minutes,
la vie.

et la

misère toute

ou LES HEURES MAROCAINES

97

CHAPITRE YI
UN APRÈS-MIDI A SALÉ

Que de murailles autour de
bourgs
soir
!

ces

deux
le

d'Islam

légèrement

rosés

par

Quelle ville
si

immense

on

pourrait

enfermer,

l'on ajoutait l'une à l'autre les

doubles
llabat

et triples

enceintes
ces
et

qui entourent

et

Salé!

Tantôt,

interminables

remparts de terre séchée
la

de cailloux, dont
les

couleur est changeante
la

comme

heures
les

de

journée, pressent les maisons et
ils

terrasses; tantôt,

longent la

mer

et

le?

morts

;

tantôt,

ils

disparaissent parmi les

verdures des jardins,
solitaires,

ou bien s'élancent,

à

travers de grands espaces de

98

RABAT
tout à la fois

campagne dénudée, donnant
l'idée effort

de

la

puissance et celle d'un immense

perdu.
d'elles

Pour avoir accumulé autour

de

si

formidables défenses, qu'avaient-elles donc
à protéger, ces petites cités maughrabines ?

Bien peu de choses, en vérité

:

du

soleil

sur de la poussière; des oripeaux bariolés;
des cimetières qu'on dirait abandonnés de tous et
guitare

même
à

de

la

mort

;

la

chanson d'une
la

deux
satisfait

cordes,

dont

plainte

monotone

indéfiniment des oreilles

qui ne demandent pas plus de variété à la

musique qu'au bruit de

la fontaine

ou au

pépiement d'un oiseau; des échoppes où, dans

une ombre chaude,
et la vieillesse

l'enfance,

l'âge

mûr
de

dévident des écheveaux
le

soie,

taillent

cuir

des
;

babouches,

cousent l'ourlet des burnous

des corridors

obscurs où

les nattiers

tendent leurs longues

ou LES HEURES MAROCAINES
cordes sur lesquelles
ils

99

disposent en dessins
multicolores;

compliqués
boutiques où
graisse,
le

des

joncs

des

la vie s'écoule

entre
et
les

le tas

de

miel, le sucre

bougies;

des marchés ombragés par des figuiers et
des treilles; quelques troupeaux de bœufs,
des moutons et des chèvres
;

beaucoup de

murs
veille

croulants
:

;

çà et

là,

quelque vraie merpeint,

une

fontaine,

un plafond

une

poutre de cèdre sculptée, un beau décor de
stuc,

une riche maison, un minaret où des

faïences vertes brillent dans la paroi décrépite;

bien des odeurs mêlées, et sur toutes

ces choses la plainte des

mendiants

et

les

cinq prières

du

jour... Oui,

peu de chose

en vérité
et

:

la liberté

de vivre sans besoins

de prier à sa guise. Mais cela ne vaut-il

pas tous les trésors de Golconde?

Pour qui

les

regarde en passant, ces deux
séparées

cités jumelles,

seulement par

la

400
rivière,
railles

RABAT
se
et

ressemblent

comme

leurs

mu-

comme

leurs

cimetières se res-

semblent. Les Maures chassés d'Andalousie,
qui s'y réfugièrent en grand nombre, leur

ont

donné

le

môme
Fez

caractère

de

bour-

geoisie

secrète,

puritaine et polie, qui les
et
le

apparente

à

qu'on
fruste

chercherait

ailleurs en vain

dans

Moghreb. Mais
les
la

ces
fils

sœurs

se

sont

toujours détestées;
fait

de ces proscrits se sont toujours
;

guerre
leur

ces

cimetières,

si

pareils

dans
sont

tranquille

abandon au

destin,

pleins de morts qui, de leur vivant, se haïssaient de tout leur cœur.

Un
la

proverbe cou-

rant dit
lait et si

ici

:

«

Môme

si

rivière était
était

de

chaque grain de sable
R'bati et
».
Il

de raisin

sec,

un

un Slaoua ne

se réconcilie-

raient pas

y a entre eux de ces ranen trouve à chaque page
italiennes.

cunes,

comme on

des

chroniques

Le

très

savant

ou LES
fqih
toire,

JIEUP. ES

MAROCAINES

101

Ben

Ali,

auteur d'une excellente hiset

malheureusement inédite de Rabat

de Salé, m'a raconté quelques-uns de ces
épisodes dramatiques
tre,
:

sièges, assauts,

meurvieux

pillage.
il

Pour

se

plaire

à

ces

récils,

faudrait être assis sur les

rem-

parts,

comme nous

l'étions ce jour-là, près

du canon

gisant dans l'herbe qui envoyait

autrefois ses bordées

dans

la

casbah des
choses

Oudayas. Mais

il

m'a raconté des
et aussi

moins anciennes

l'on

moins tragiques,
encore

découvre

des

sentiments

vivants aujourd'hui et qui, dans le tourbillon

rapide où est entraîné ce pays, deviendront
assez vile,

pour

les

indigènes eux-mêmes,

aussi incompréhensibles que les disputes de

naguère. Ce sont des riens, mais des riens à

mon
sais

goût pleins d'intérêt, et auxquels, je ne
pourquoi, je trouve
le

parfum fugace,

un peu

fané, de la giroflée de muraille.

i02
Il

RABAT
y a une vingtaine d'années, des garçons
et

de Rabat

de Salé se battaient à coups de

fronde sur les bords du Bou-Regreg.Undes
petits Saiétains tua

d'un coup de pierre un

des petits R'bati. Les mères des enfants de
Salé qui avaient pris part à la bataille furent

condamnées à payer

la

dya, c'est-à-dire

le

prix du sang. De l'argent pour

un gamin

de Rabat
rien valu
allèrent

!

comme
1

si

un

R'bati avait jamais
elles
la

Pour manifester leur mépris,
le

vendre sur
:

marché

la

denrée

plus vile
le

quelques paniers de son. Et avec

prix de ce son, qu'on ne donne qu'aux
et

ânes

aux porcs,

elles

payèrent l'enfant de

Rabat.

Pour
si

les puritains

de Salé, cette Rabat

dévote,
le

les

bourgeois ne se promè-

nent que

chapelet à la

main ou leur

tapis

de prière sous
ni
loi,

le bras, c'est

un

lieu sans foi

contaminé

par

l'Europe,

quelque

ou LES HEURES MAROCAINES
chose

103
aurait

comme une Musulmane
Il

qui

dévoilé son visage.

y

a,

me

dit le

savant

Fqih, des commerçants de Salé qui ont leur

boutique à Rabat,

et

qui

pour

rien

au

monde ne voudraient
tres n'y mettent

habiter là-bas. D'aules pieds, et

jamais

comme

un

jour,

un de
le

ces intransigeants se pro-

menait sur

promontoire des Oudayas et
s'en étonnait
le
:

que quelqu'un
dit-il,

«

Je viens

ici,

parce que c'est

seul endroit d'où

je puisse

embrasser d'un seul regard toute

ma

ville ».

Même
local.

les

malandrins ont ce patriotisme
voit qui, ayant

On en

commis quelque

délit

à Rabat, viennent se faire arrêter à

Salé, bien

que

la justice

du Pacha

soit parti-

culièrement rigoureuse. Si Ben Ali m'assure
encore que
les

mœurs y

sont plus sévères.
il

Un médecin

syrien, installé au I\Iaroc
lui disait

y a

quelques années,

en propres ter-

404

RABAT
:

mes
ne

«

Ma femme

est

en sûreté à Salé;
!

elle

le serait

peut-être pas à Rabat

»

Et mon

historien

d'ajouter

avec

un

orgueil éviici

dent

:

«

Les Juifs
!

eux-mêmes ont

de

la

pudeur

»

De leur
tibilités.

côté, les R'bati
si

ont leurs suscep-

Le matin,

d'aventure, l'un d'eux

se rendant à ses

affaires,

entend
fort

le

nom

d'Ayachi

— saint

personnage

en hon-

neur à Salé où beaucoup d'enfants portent
son

nom — il

voit là

un

si

mauvais présage
lui et sacrifier

qu'il

aime mieux rentrer chez

le iiain

de sa journée que d'ouvrir sa boutiindis-

que... Enfin (mais peut-être suis-je
cret en révélant cela)

Térudit Salétain m'a

confié

que ([uelques personnes de Rabat,
il

auxquelles
crite, tout

a

fait lire

son histoire manusà la façon

en rendant

hommage

dont

il

a reconnu
ville

Je brillant

développement
le

de leur

depuis qu'elle est devenue

ou LES HEURES MAROCAINES
siège

lOo

du Protectorat
lui

et le

séjour ordinaire

du Sultan,
s'être

ont cependant reproché de

occupé d'eux, estimant que ce n'est

pas à un

homme

de Salé

qu'il

convient de

parler des choses de Rabat,

Nous-mêmes, nous avons
l'humeur différente de ces
rivaux.

fait

l'épreuve de

petits

mondes

Depuis longtemps nous vivions en

relations familières avec les

marchands de

Rabat, que de l'autre côté de la rivière les
portes de Salé nous restaient toujours fer-

mées.
n'était

11

y a seulement six ou sept ans,

il

permis ni à l'européen ni au juif

cantonné dans son mellah de pénétrer dans
la

blanche

cité,

immobile derrière

ses

mu-

railles.

De partout on

l'apercevait, allongée

au bord du sable; on embrassait sa double
enceinte,
ses

maisons,

son grand
:

champ

mortuaire, sa ceinture de jardins
tait

elle irri-

comme un

mystère. Tout ce qui nous

106
était hostile

RABAT
trouvait là-bas, disait-on,

un

refuge; et la

rumeur

grossissant la vérité,

Salé apparaissait aux Français de Rabat et

aux R'bati eux-mêmes comme un repaire
de dangereux fanatiques.

— massacres de Fez —
Puis un jour
d'artilleurs,

c'était

en 1911, après

les

les Salétains

avec stu-

peur virent une longue suite de fantassins,
de
cavaliers

passer

le

Bouà la

Regreg,

les

uns en barque,

les autres

nage. La colonne Moinier,

en marche sur

Fez révolté, traversa la

ville

de part en part.

Pendant des semaines

et

des semaines, ce

fut l'interminable défilé des ânes,

des chala

meaux,

des

mulets
le

qui

ravitaillaient
était

colonne. Cette fois
la

charme

rompu,

blanche

cité

mystérieuse arrachée à son

isolement.
affaire

On

s'aperçut alors que l'on avait

à une bourgeoisie charmante, polie,
civilisa-

d'une très bonne et très ancienne

ou LES HEURES MAROCAINES
tion,

107

les lettrés

forment

les trois

quarts

de

la population, et

que son repliement sur
l'effet

elle-même, loin d'être

d'une

humeur

sauvage

et farouche, venait tout

au contraire

d'un juste sentiment de

fierté et

du noble

désir de défendre sa tradition séculaire.

Cordoue devait

être pareille avec ses
ses

murs

sévères, ses ruelles tortueuses,

maisons

à patio, son aspect hautain et fermé. L'air
aristocratique

qu'évidemment

les

Espagnols
à
fait

ont emprunté aux Maures,
celui

c'est tout
si

de

ces hidalgos

de Salé,

authentiqueles R'bati

raent Andalous, et qui

mieux que

se sont soustraits à l'influence étrangère.

A

Rabat, une automobile,

le

passage des com-

merçants,

des fonctionnaires, des soldats,

un

café

dans un coin,

un magasin dans
cinématographe,

l'autre,

un

fiacre,

un

viennent tout à coup briser une harmonie
séculaire.

Au vieux

fond hispano-mauresque

108

r,

Ali

AT

s'ajoute aussi, depuis quehjues années,

une

population de gens beaucoup plus frustes,

venus des confins du Maroc, du Sous, de
l'Atlas,

de Marrakech. Leurs
entourées
le

lèles

rondes

et

rasées,

plus

souvent

d'une

simple corde de chnnvre, leurs djellaba terreuses et leurs l)urnous noirs et rouges se

mêlent aux turbans impeccables

et

aux vête-

ments de
Ce sont
Chleuh,
qui

fine

laine

des élégants citadins.
berbères,

des
les

campagnards

des

plus anciens habitants du Maroc, des

affluent

montagnes vers
Ils

la

côte

attirés

par l'appât du gain.
;

ressemblent
carrure

à nos Auvergnats

ils

en ont

la forte

et les vertus solides

:

le travail,

l'économie,
les

une aisance à s'adapter étonnante. On
voit

venir

sans

le

sou,
la

pratiquer
étoile,

vin^t
et

métiers,

coucher à

belle

an

bout

(le

quelque temps acheter un fonds de

boutique, s'installer <lans une armoire. C'est

ou LES HEURES MAKOCAINES
sur ces Berbères malléables,
accepter de
tout

109
prêts à

notre

civilisation

ce qui

leur

apportera quelque argent, que nous pouvons

compter

le plus.

Mais

il

faut bien reconnaître

qu'ils n'ont ni la finesse, ni la grâce, ni l'élé-

gance
et

(les

vieilles

populations andalouses,

que leur invasion enlève peu à peu à

liabat ce caractère d'aristocratie bourgeoise,
solitaire
et

dévote, qu'on y retrouve tou-

jours, mais qui n'existe plus dans son intégrité

que derrière

les

murs de

Salé. se

Heureux qui aura pu encore
dans

promener
au hasard
de
si-

cet Islam intact, tournoyer

dans
lence,

la petite ville pleine d'activité et

respirer

sous

ses

figuiers

et

ses

treilles le

parfum des légumes de septembre!
le

Même
c'est

par l'après-midi

plus ensoleillé,

une fraîche impression de bonheur, de
rajeunie

vie

que

l'on

éprouve

à

suivre

l'ombre étroite des venelles embrasées. Dès
7.

110

RABAT
l'on

que

commence

à gravir

les

rues

en

pente,

plus de métiers,

plus

d'échoppes.
silence,

Rien que des murs fermés, un blanc
la
la

paix des neiges.

Au sommet

de ce repos,

Medersa, jadis fameuse,

embaumée dans

sa gloire ancienne, avec ses merveilles de
plâtre et son

dôme de

cèdre ajouré

;

le

mau-

solée de Sidi Abdallah, éclairé par des veil-

leuses et

toujours entouré d'un cercle de
et

femmes accroupies;

plus haut encore,

la

mosquée, lieu d'un calme inaltérable, qui
semble garder
arceaux sans
soustraits

comme un

trésor, sous des
siècles

nombre, des

de vie
et

au changement, à

l'agitation

au bruit.

Au

milieu

de

ces
c'est

étrangetés,

le

plus

étrange peut-être
hantées

que

ces ruelles soient

par des fantômes familiers à nos

imaginations. Quelque part, entre les

murs

de

cette Salé si lointaine, reliée

seulement à

ou LES HEURES MAROCAINES

lli

Marseille par de lents vaisseaux à voiles, habitait le

père d'André Ghénier qui fut longici.

temps consul

Aux heures où

les

plus
sa

belles journées

amènent leur mélancolie,
Paris où
il
il

pensée s'en
sa

allait vers

avait laissé

femme

et ses enfants, et

rêvait
il

de son
revint
les les

retour en France

— «i France où

pour

faire cette

découverte affreuse, que

gens de sa patrie étaient plus cruels que

Maures... Dans ce dédale silencieux où je
vais à l'aventure, Cervantes, prisonnier des

corsaires barbaresques, a erré lui aussi, portant dans son esprit les premières rêveries

de son extravagant chevalier.

Au

tournant

de quel passage, au sortir de quelle voûte,

dans quelle lumière ou dans quelle ombre
a-t-il

vu apparaître, monté sur un tout

petit

àne

et les pieds traînant à terre, ce Sainte-

Beuve, ce Renan, l'énorme Sanclio Pança?

Parmi

les

tombes

de

la

dune,

repose

142
très

rai; AT

probablement l'homme dont
;

il

a élé

l'esclave

et

je

me demande

parfois,

en

regardant ces pierres couvertes de lichens
jaunes, laquelle recouvre ce personnage qui
a tenu à sa merci la plus belle histoire

du

monde?... Dans laquelle de ces maisons blanches qui s'entassent autour de moi, gardant
si

bien leur secret derrière leurs portes à
les

clous,

Barbaresques ont-ils ajouté un

outrage à tous ceux
Voltaire
et
les

que

la

fantaisie

de
fait

Bulgares avaient déjà

subir
quelle

à

l'infortunée

Cunégonde
Robinson,

?..

.

Par

belle

journée,

dans sa

barque à voiles poussée par un vent favorable, échappa-t-il à son gardien

pour

aller

raconter à Foë ses étonnantes aventures et
jeter

dans

les

fumées d'une sombre taverne
de ce
ciel

de Londres

l'éclat

éblouissant?...

Toute cette
le

fin d'api'ès-midi, j'ai

cherché
et

fondouk où furent vendus Cervantes

or

I.i:s

IIEUIIES

MAROCAINES
(jue
le

llo

Hobinson Cnisoé. Mais bien
ne
soit

temps

pas loin où l'on trafiquait des es-

claves,
(lire

personne n'a
faisait la

j>u

ou

n'a voulu

me

où se

criée.

Et
se

qu'importe
ressemblent

d'ailleurs?

Ces

fondouks

tous: et celui qui vit passer les inoubliables
captifs devait être

en tous points pareil au

caravansérail où, fatigué de

ma

recherche

infructueuse, je m'arrêtai pour prendre un

verre de thé sur la natte
C'était jeudi, jour

du caouadji.

de marché. La grande

cour, entourée d'arcades, foisonnait de bêtes
et

de gens. Dans la poussière,

le

purin

et

les flaques

d'eau près du puits, ânes, che-

vaux,

mulets,

moutons, chats

rapides

et

comme

sauvages, chiens

du bled au

poil

jaune pareils à des chacals, poules
et gloutonnes, ])igeons

afl'airées

sans cesse en route
cent

entre la terre et
guaient,

le

toit,

animaux vaou dor-

bondissaient,

voletaient

114

RABAT
soleil

maient au

autour des chameaux im-

mobiles, lents vaisseaux

du

désert ancrés
les

dans

le

fumier desséché. Sous

arcades,

âni^rs et chameliers se reposaient à l'ombre

parmi

les

selles

et

les

bâts, jouaient

aux
sem-

cartes et

aux échecs, ou

à quelque jeu

blable, tandis qu'au-dessus d'eux, sur la galerie

de bois qui encadre
ici,

le

fondouk,

les

prostituées, qu'on appelle
les
filles

non sans grâce,
le

de

la

douceur, prenaient

thé

avec l'amoureux
tites

du moment, dans

leurs pe-

cases, derrière

un rideau de mousse-

line, allaient et

venaient sur le balcon, ou

penchées sur

la balustrade,

échangeaient

le

dernier adieu avec celui qui s'en va.
C'était

un

spectacle charmant, toutes ces

bêtes rassemblées là

comme dans une

arche

de Noë,

et ces

beautés naïves qui laissaient
l'éclat

tomber au-dessus du fumier
de leurs bijoux d'argent

barbare

et leur volupté in-

ou LES HEURES MAROCAINES
nocente.

115
les

Accroupis sur leurs genoux,

chameaux
inélégants,

balançaient, au bout de leurs cous

des têtes

pensives

et

un peu

vaines.

Il

ne leur manquait que des lunettes

pour ressembler à des maîtres d'école surveillant avec dédain
folâtres,
lire

une troupe

d'écoliers

une récréation d'animaux. On croyait
le

dans leurs yeux

souvenir de très

lointains voyages, justement

aux pays qu'on
leur

voudrait voir. Et cela, tout à coup,

donnait \& prestige que paraissait réclamer
le

balancement de leurs

têtes

solennelles et

la

moue de

leurs grosses lèvres perpétuelle-

ment

agitées.

Chameaux, vieux professeurs
pelés,

pensifs,

chameaux
courses
!

chameaux

errants,

de

vos

poudreuses
hélas
!

qu'avez-vous

rapporté ? Hélas
rien
!

vous ne répondez

Votre tête se détourne dédaigneusequestions, et vos lèvres

ment de mes

mou-

vantes continuent de pétrir je ne sais quels

no

RAIJAT

discours inconnus. Seriez-vous par hasard
stupides ? Vos longues randonnées au désert

ne vous ont-elles rien appris ?
savants vous ressemblent
!

Ah que
!

de

Combien de voya-

geurs du passé et des livres qui, d'un pied
lent,

ont traversé l'histoire et n'ont jamais

rien

ramené des contrées parcourues

!

pèlerins de toute sorte, quel espoir on

met

dans vos yeux, mais quel silence sur vos
lèvres
!

Faut-il donc que

ce soit presque
rien

toujours ceux

qui

n'ont

à dire qui
le

voyagent

!...

Hier encore, sur

front du

Moissonnais, j'étais l'ami d'un vieux navigateur,

un armurier de

la

marine, qui

lui

aussi avait roulé sa bosse dans tous les pays

de

la

terre.

Très souvent je l'interrogeais

sur les choses qu'il avait pu voir;

mais

jamais

il

ne m'a rien dit qui valût d'être
:

retenu, que cette phrase étonnante

«

Lors-

qu'on revient du tour du monde,

il

y a deux

ou LES HEURES MA IVOC AINES
choses qu'il

117

faut entendre ix)ur se refaire
la

une àme

:

Mascotte }>our l'innocence et

Faust pour

la

grandeur!...

»

De tous
les pattes

côtés, les petits

ânes entravés par
le

de devant se roulaient dans
bien
sautaient

fumier,

ou

comiquement,

avec des gestes saccadés de jouets mécaniques, pour disputer aux poules les grains
d'orge et la paille hachée qui avaient glissé

des couffins. Les pauvres,

comme

ils

étaient

pelés, teigneux, galeux, saignants!
le

Vraiment

destin les accable.
et leur

Un mot aimable du

Prophète
le

sort eût été changé. Mais
le

Prophète a dit que leur J)raiment est
Et
les

bruit le plus laid de la nature.

mal-

heureux braient sans cesse
vont,
la

!

Tandis qu'ils

têle

basse,

ne pensant qu'à leur
et

misère,

un malicieux Génie s'approche
:

leur souffle tout bas

«

Patience! ne

t'irrite
»

pas!

Sous peu, tu seras

nommé

Sultan!

118

RABAT
instant, la bête étonnée agite les oreilles,

Un

les pointes

en avant,

les

retourne, hésitant
;

à prêter foi à ce discours incroyable

puis
l'air

brusquement sa

joie

éclate,
le

et

dans

s'échappent ces cris que

plus vigoureux bâ-

ton n'arrive pas à calmer...
toujours

Ane charmant,
toujours

déçu,

toujours
si

frappé,
si

meurtri, et pourtant

résigné,

gracieux

dans son martyre!

Si j'étais riche

Maro-

cain, je voudrais avoir

un àne, mais un àne
n'irait

pour ne rien

faire,

un âne qui

pas au
la

marché, un âne qui n& tournerait pas
noria,

un âne qui ne

connaîtrait pas la lour-

deur des couffins chargés de bois, de chaux, de légumes ou de moellons
;

un âne que

j'abandonnerais à son caprice, à ses plaisirs,
sultan la nuit d'une belle écurie, sultan
le

jour d'un beau pré vert; un âne enfin pour
réparer en lui tout
les
le

malheur qui pèse sur
et

baudets d'Islam

pour qu'on puisse

ou LES HEURES MAROCAINES
dire
fine
:

119

«

Il

y a quelque

part,

au Maroc, un
»

qui n'est pas malheureux...

Si j'étais riche Marocain, je voudrais avoir

une mule.
je

A

l'heure où la chaleur décroît,

m'en

irais

avec

elle, assis

sur

ma
mon

selle

amaranthe, goûter
din.

la fraîcheur

de

jar-

Mais j'aurais surtout une mule pour
d'elle

prendre

une leçon de beau

style.

Ce

pas nerveux et relevé, ce train qui ne déplace jamais le cavalier, laisse à l'esprit toute

sa liberté pour regarder en

soi-même
il

et les

choses autour de soi. Jamais
et
s'il

ne languit;
il

n'a pas le lyrisme

du

cheval,

n'en

a pas non

plus

les

soudaines

faiblesses.

Entre

le

coursier de don Quichotte et l'âne
c'est la

de Sancho Pança,
prose.

bonne allure de

la

Sans avoir pressé sa monture, sans

qu'elle soit lassée de vous, sans

que vous
étonné

soyez lassé d'elle, on est toujours
d'arriver
si

vite

au but.

120

RAliAT
milieu

Au

de ces divagations,
et

le

soleil

avait baissé

n'éclairait plus

maintenant
filles

qu'un côté de

la galerie,

les

de

la

douceur continuaient leur

petit

commerce.

La plupart avaient disparu derrière leurs
rideaux de mousseline, et l'odeur des brûle-

parfums
relents

se mêlait

agréablement aux Acres

de

la

cour.

Deux ou

trois

de ces

beautés restaient accoudées au balcon. Pas
la

moindre
et

effronterie.

Une

sorte de grâce
rituelle.

pudique

môme

de gravité

Bien

que sur leur ventre
tion

soit tatouée la
!

bénédicà

du Prophète
!

:

«

HamdouUah Louange

Dieu

»

je

ne pense pas qu'elles aient au

ciel

une reconnaissance particulière pour leur
avoir

donné

ce métier. Mais enfin,

si

elles

sont

là,

sur cette galerie, c'est bien que

le Sei-

gneur

l'a

voulu, et elles acceptent leur destin
filles

avec un tact parfait. Devant ces

somp-

tueusement parées,

me

revenait à la

mé-

ou LES HEURES MAROCAINES
moire
le

121

souvenir de Paphos, des
les

îles d'Ionie,

de tous
des

lieux où Hérodote raconte
se

que

femmes

prostituaient en

l'honneur

d'Aphrodite. Dans ce Maroc qui n'a pas seu-

lement conservé

les

vêtements

et les

formes

antiques, mais où l'on trouve à chaque pas

des survivances de cultes et de dévotions
très anciennes,
il

y a du

côté

de Marrakech
le très

des gourbis où se pratique toujours

vieux
être,

rite

de

la prostitution

sacrée.

Peut-

au fond de l'àme de
sur
le

ces

femmes apencore

puyées

balcon,

existe- 1- il

quelque chose de ces sentiments obscurs où
se

mêlent d'une façon incompréhensible pour
le

nous

sensuel et

le sacré.

Mais silence!...
la religion

dans ces ténèbres où
se

la

volupté et

rejoignent, n'imitons pas ces lourdauds

qui portent une lumière aveuglante
doit briller
voilé

où ne

doucement que

le

tendre éclat

de

la

lampe de Psyché.

RABAT OU LES HEURES MAROCAINES 123

CHAPITRE VU
LA FÊTE DE L'AIT SRIR
C'était

sur

ie

plateau désert, rocailleux,

poussiéreux, couvert de palmiers nains, où
court la puissante muraille de pierres et de
terre rouge qui sert d'enceinte

aux vergers
en ogive

de

Rabat.

Une immense

porte

laissait

voir,

au milieu de grands espaces

vides, le palais
(ces palais
les

du Sultan, encore inachevé
finis)
;

du Maroc ne sont jamais
les

orangers,

vignes

les

verdures des

jardins; les maisons clairsemées de la ville
française, et

au

delà, les blanches

terrasses

de Rabat

et

de Salé, étendues

comme une

lessive qui sèche

au bord de

la

mer. De l'autre

124
côté

RABAT
du rempart,
s'en allait à perte de

vue

une campagne fortement vallonnée, brûlée
par
.

le soleil,

sans arbres, sans buissons, où

vaguaient quelques troupeaux.

Sur

le plateau

désolé, des soldats noirs

faisaient la haie, superbes, étonnants à voir

avec leurs visages de nuit, des uniformes
écarlales,

leurs gants

de

filoselle,

et

des

turbans croisillonnés de vert. Derrière eux
s'alignaient

des

cavaliers

en
à

burnous,
la

le

capuchon sur

la tête, le fusil

main, tout

blancs par-dessus ce buisson rouge. Et cette

longue ligne, rouge

et

blanche,

s'en

allait

depuis la porte en ogive jusqu'à une tente
dressée là-bas au

milieu des rocailles, et

sous laquelle, ce

matin- là,
suivant

le

Sultan

du

Maroc

allait

venir,

l'usage,

pour

célébrer la fin du llamadan.

Dans l'ombre de
vraisemblablement

la

muraille rouge, insous
l'entasse-

petits

ou LES HEURES MAROCAINES

l'iS

ment formidable des
séchée,

pierres et de la boue
les

un

petit

groupe de personnages,

vizirs et les secrétaires, attendaient

patiem-

ment sur

leurs mules bâtées de hautes selles

amaranthes que Sa Majesté chérifienne, Moula

y Youssef, apparût. Leurs vêtements d'une

sobre élégance contrastaient délicieusement
avec la sauvagerie de ce plateau
ces nègres aveuglants et
sés.
stérile,

de

de ces murs embrails

Au premier

regard, tous

semblaient

pareils sous leurs

burnous d'une égale blanl'ouverture

cheur;

mais par

du manteau

apparaissaient des soies de tons variés, très
tendres, attendris encore par une mousseline

qui en atténuait l'éclat jusqu'à
disparaître.

le faire

presque

Savantes harmonies de teintes
l'infini,

nuancées à
])eut-ôtre

plus charmantes encore

que ces débauches de couleur des

fantasias

du Sud Algérien, qui ont

ravi et

ravissent toujours les peintres romantiques.

126
C'est,

RABAT
je crois,

dans

le

protocole que
faire

le

Sultan du
attendre.

Maroc doit

se

longtemps
Enfin,

On

attendit

longtemps.

arriva sous la porte le lieutenant

du Maître

du

Palais, à cheval,

au milieu de quelques

cavaliers. Ensuite le Maître

du

Palais lui-

même, un métis de sang
au poing, qui portait sur
leux

noir, la carabine

la tête

un merveil-

turban

roulé

autour de son bonnet
toupie. Venaient

pointu

comme une énorme

derrière,

au pas, tenus en main par des
à
pied,
six

serviteurs

chevaux noirs

et

blancs, dont les étriers et les selles, posées

sur de

nombreux

tapis, se devinaient sous

les housses. Suivaient

deux autres

cavaliers,

porteurs de longues lances à la pointe d'argent
doré. Puis, le Maître des Écuries,

un superbe

nègre vêtu d'un caftan vert émeraude, dont

aucune mousseline
couleur,

n'atténuait

la

chaude

— une

sorte de Falstalî noir, avec

ou LES HEURES MAROCAINES une barbe de neige
lustrée,
et

127

frisottant

sur sa peau

qui adressa au

passage, d'une

voix retentissante, aux vizirs et aux secrétaires toujours rangés

sous la muraille,
«

le

salut de Sa Majesté:
dit

Salut à vous, vous

mon

Maître!

»

Enfin dans

l'ombre de

la porte,

sur

un cheval

tout blanc harnaché
le

de cuir orange, apparut

Sultan lui-même,

dont on ne voyait que

le

visage et les mains

presque noires dans la blancheur des lainages.

A

sa droite et à sa gauche, quatre servi-

teurs à pied agitaient
d'écarter les mouches.
tenait

des

serviettes

afin

Un

autre, derrière lui,
le

au-dessus de sa tête

parasol

de

velours vert, insigne de la toute-puissance,
et

de

fois

à autre

il

le

faisait

doucement

tourner entre ses doigts
fleur,

comme une grande

pour suivre

les

moindres mouvements
et

de l'auguste cavalier
sage ne fut touché

que jamais son

vi-

du

soleil.

128
Les cuivres et
la

RABAT
les

tambours des nègres de
et

Garde

s'étaient

mis à battre aux champs,
i)ied

nos airs militaires, au

de ces murs d'un

autre âge, retentissaient étrangement sur ce
cortège très ancien,

comme

l'écho

triomphant

d'un autre rythme de

la vie.

A

côté, d'autres

musiciens, vêtus ceux-là de tuniques jonquilles, violettes,

amaranthes, oranges, verlfané,

citron,

un aro-en-ciel
éteintes,

un parterre de
d'heures

tulipes

pâlies

par trop

au

soleil,

enchevêtraient dans ces fanfares

guerrières
lointaine,

une musique aussi

falote,

aussi

aussi passée, aussi conte de fées

que
airs

les

tons de leurs tuniques,

de vieux

andalous tout en syncopes, en rythmes

suspendus,


les

cependant que derrière

le

rouge buisson des
les

soldats qui présentaient

armes,
le

hauts cavaliers en burnous,

sous

capuchon pointu,

immobiles sur

leurs selles,

entonnaient d'une

môme

voix


ou LES HEURES MAROCAINES
129

sur un air de complainte, en riionneur du

Commandeur

des Croyants, une salutation
indiflerente

religieuse tout à fait
taisies des

aux fan-

musiques.
et
la

Dans
par

ce bruit
le

poussière

soulevée

le cortège,

Sultan, impassible, avait

franchi la porte. Derrière

son
la

parasol, le

Chambellan du Palais menait
familiers préposés
les

troupe des
la
les

aux charges de

Cour,

eunuques,
lit,

les

gens des ablutions,
l'eau, et aussi les

gens

du

du

thé,

de

gens de

la natte
le tapis

qui étendent aux heures rituelles

de prière. Suivaient
pistolet,

les

gens du
litière,

sabre,

du

du

fusil,

de la

tout ce

monde

à cheval et toujours habillé

de ces divines couleurs voilées sous la mousseline et la laine. Des étendards,

suspendus

à de longues hampes surmontées d'une boule de cuivre, faisaient derrière
les cavaliers

un

rideau de soies changeantes. Les vizirs et les

130
secrétaires, sortant

RABAT
de lombredes murailles,

avaient poussé dans le cortège leurs mules
sautillantes
;

les cavaliers

des tribus pressés

derrière la Garde noire, prenaient la suite

de l'escorte à mesure qu'elle

les

dépassait,
la tente,

ou s'élançaient au galop du côté de

soulevant autour d'eux des tourbillons
poussière
rouge.

de
de

Dans
le

ce

brouillard

cendre embrasée,

Sultan avait disparu.
le

On

ne voyait plus par moment que
rasol vert, des étriers,

grand pala

un

fer

de lance,
les

boule de cuivre d'un étendard,

musiciens
les

aux couleurs

d'arc-en-ciel,

dont

robes

flottantes couraient à la

débandade, pareilles

à des notes brillantes égarées dans la lu-

mière

;

et cahotant

parmi

les jjalmiers

nains

et les fondrières

du

plateau, dans la cohue

des ânes, des chevaux, des piétons, de tous
les

burnous accourus de Rabat
assister à la cérémonie,

et

de Salé
au-

pour

une

vieille

ou LES HEURES MAROCAINES

131

tomobile aux rideaux strictement tirés où se
trouvait la

mère du Sultan.

Arrivé devant l'enceinte de toile qui for-

mait une mosquée en plein vent, Moulay

Youssef mit pied à
lieu

terre. Il

pénétra dans

le

consacré et devant un petit
la direction

mur
et

qui

indique

de

la

Mecque,

autour

duquel d'habitude des
chercher l'ombre,
la
il

moutons viennent

assista à la prière. Puis

cérémonie

finie, il

remonta sur son cheval,

pour venir se placerau milieu du carré formé
par sa Garde noire.
Alors, sur ce plateau d'Afrique,

un étondu

nant cérémonial

fit

surgir tout à coup,

fond d'un passé mort qu'on pouvait croire

inanimé à jamais, toute une
tion qui fut aussi la nôtre,

vieille civilisa-

mais que depuis

des centaines et des centaines d'années nous

avons mise au tombeau.

Immobile sur son cheval blanc au beau

432

RADAT
les ser-

harnais orange, toujours évenlé par
viettes claquantes
et protégé

par

le

grand

parasol, le Sultan s'était arrêté au milieu

du

carré de ses soldats, entre ses deux musiques

qui continuaient de mêler, sans se soucier
l'une de l'autre, leurs cuivres,
leurs tamles

bours, leurs flûtes, leurs trompettes et

accords

de Sambre-et-Meuse aux nostalgies

d'Andalousie.
Trois
cavaliers entrèrent dans le
carré,

portant au bout de

longues hampes, sur-

montées de boules de cuivre, d'immenses
nappes de soies usées, bleues, amaranthes,
mordorées, brodées de versets coraniques, et
qui descendaient jusqu'à terre. C'étaient les

étendards sacrés de Moulay Idriss, qui pen-

dant toute l'année, sous
leuses, restent à Fez,

la

lumière des
la

veilville

au cœur de

impériale, et qu'aux jours de grande fête on va

chercher au fond de leur sanctuaire pour

les

ou LES HRLRES MAROCAINES

133

présenter au Sultan... Moulay Youssef prit
tour à tour dans sa
soies saintes
et les

main

les

trois

vieilles

porta à ses lèvres, en

s'inclinant sur son cheval

dans un geste de

vénération.

Puis on

fit

approcher la bannière de Sidi

Bel-Abbès,

patron

de

Marrakech,

de

Marrakech
cés jadis

la victorieuse,

d'où se sont élan-

les

guerriers qui

partaient à

la

conquête de l'Espagne. Mais cette bannière

ne se déploie que pendant

la bataille, et

du-

rant les jours pacifiques elle reste enveloppée,

comme un
lide

papillon invisible dans sa chrysa-

de

soie.

Et cette fois encore

le

Sultan

se

pencha sur sa haute

selle orange.

Ensuite, et successivement,
tribus qui
participaient à

chacune des
vint lui

la fête

prêter l'hommage. Le lieutenant

du Maître

du

Palais allait chercher les cavaliers ras-

semblés en lignes profondes sur un des côtés

134

RABAT
carré et les amenait face au Sultan.
le

du

Du

haut de son cheval,
carabine au poing

Maître du Palais, la

comme un

bâton de hé-

raut d'armes, annonçait de sa voix retentissante le
la

nom

delà tribu, ajoutant aussitôt
:

formule consacrée

«

Dieu bénisse
lui,

les

jours

de notre Maitre! »Et derrière
nègre tout habillé de vert, à
et frisée
la

l'énorme

barbe blanche
le

sur ses luisantes joues d'ébène,

Maître des Écuries, répétait d'une voix pro-

fonde

le
:

nom
"

de

la tribu et la vieille forles

mule

Dieu bénisse

jours de notre

Maître!

»

Alors

le

Maître du Palais, se tournant vers

les cavaliers, transmettait

de sa

même

voix

sonore la bénédiction du Sultan, qu'aussitôt
reprenait

comme un
:

écho subit l'énorme
les

Falstaff noir
dit

«

Soyez
»

bienvenus, vous

mon

maître

1

Et tous

les cavaliers, s'in-

clinant profondément sur leurs selles, répon-

ou LES HEURES MAROCAINES
daient d'une seule voix
:

13o
les

«

Dieu bénisse

jours de notre Maître

!

».

Et

le

Maître des cérémonies et son noir
:

écho reprenaient
dit

«

Dieu vous agrée, vous
les

mon

Maître

!

»

Et

autres s'inclinaient
:

encore, et une fois encore répondaient

«

Dieu

bénisse les jours de notre Maître!

»

Et pour
Palais
:

la

troisième

fois,

le

Maître

du

«Dieu vous donne
»

la vertu,

vous dit
:

mon
«

Maître!

Et
les

les

autres encore une fois
!

Dieu bénisse
les

jours de notre Maître
à

»

Puis

deux mains ouvertes
ils

hauteur
la

du

visage
la

attendaient,

comme dans
Sultan.

prière,

bénédiction

du

Plus un mot. Moulay Youssef passait la

main sur
la fois la

sa poitrine d'un geste qui était à

fm de

sa prière mentale et

le

signe

de leur
trot,

congé. Les cavaliers partaient au

obliquaient

hors
leur

du

carré. D'autres
et

venaient prendre

place,

à chaque

136

RABAT
à
fait

fois le Sultan, tout

impassible, faisait

imperceptiblement avancer son cheval, pour
se

porter, dans

un mouvement de
au-devant

vieille

courtoisie

symbolique,

de

ses

féaux.

Une
devant

trentaine de tribus se présentèrent
lui,

quelques-unes somptueusement

harnachées, mais la plupart assez misérables et n'ayant

pour tapis de

selle

que des

lambeaux de

soie,

des étoiles usées, mais de
Il

tons infiniment doux et agréables à l'œil.

y avait

des tribus, qui depuis des temps
n'avaient pas prêté cet
l^elliqueuses

immémoriaux

homnotre

mage, des tribus
politique venait de

que

ramener au maghzen,

des
avec

hommes
(les

rudes, aux burnous grisâtres,
feu, des

yeux de

pommettes

sail-

lantes et de longs poils de chèvre sur leurs

visages boucanés.

Que

pensaient-ils, ceux-là,
selles,

en

se

penchant sur leurs

quand

ils

ou LES HEURES MAROCAINES
criaient
si

137
les

liumblement
Maître!
»

:

«

Dieu allonge
le sait,

jours de

mon

Dieu seul

qui

sait tout...

Lorsque
défilé,

les

derniers cavaliers eurent ainsi
retentit, le Sultan

un coup de canon
et

tourna bride,
folle les

comme

saisis

d'une panique

serviteurs et les vizirs s'éparpillè-

rent en

un

indescriptible désordre de robes

flottantes et

de burnous envolés, qui

les ras-

sembla

tous,

après cette minute éperdue,
:

dans l'ordre exact du cortège

le

Maître du

Palais en tête, les six chevaux de
suite, le

main à

la

Chef des Écuries devant
les

les

porteurs

de lance,

huit chasseurs de mouches à

droite et à gauche

du

Sultan,

le

parasol vert

immuablement sur
le

sa tête, et derrière lui
et

troupeau confondu des dignitaires

des

vizirs,

que

dominaient

les

hautes

soies

d'Idriss et la quenouille héroïque

du grand
dans
la

saint

de Marrakech. Et

toujours

138
poussière et
le

RABAT
tumulte des musiciens qui
le

trébuchaient dans
et

sable et les palmiers,
faisait

dont

la

troupe bigarrée
le lent

à

elle seule

une chanson,

cortège s'avança impas-

sible et solennel entre les gens

des tribus,

d'où sortait parfois un caïd pour se jeter à
plat ventre

devant

le

cheval

du Sultan

et

baiser l'étrier doré.

Quelques instants plus tard,

le

général

Lyautey

se rendait

au palais.
aisé,

îl

arriva, à sa

manière, brillant,
qui
sait

rapide, en cavalier
le

que des regards de cavaliers

guettent, mit lestement pied à terre et pé-

nétra dans la cour intérieure, suivi de sa

maison militaire

et

civile.

Descendus

de
les

leurs chevaux et de leurs mules, tous serviteurs

du

palais,

accroupis maintenant

de chaque côté de

la cour, faisaient

une

frise

minuscule de rouges

bonnets pointus,

de

ou LES IIKL'RES M A OC AI.\ ES
T.

139

lainages et de pieds nus,

au bas des hautes

murailles blanches. Le Sultan était assis sur

un canapé

Louis-Philippe, dans une salle de

construction récente, mais joliment décorée

dans

le

\'ieux style

arabe.

A

sa droite se

tenaient quelques-uns de ses vizirs.

Le Général vint jusqu'à aux intervalles
nial,
les

lui,

en faisant,
le

prescrits
saints

par

cérémoil

trois

d'usage.

Puis

lut

un discours, auquel Sa Majesté chérifienne
répondit,

comme

veut la caïda, d'une voix

basse, inintelligible, en
lèvres.

remuant à peine

les

Un

interprète traduisait. Mais bien
la

autrement que ces discours,

simple atti-

tude de ces deux hommes, assis maintenant
l'un en face

de l'autre

et

qui s'entretenaient

avec une familiarité paisible, faisait passer

rapidement

mille

pensées

dans
le

l'esprit.

Après
désolé,

la

scène de l'hommage sur

plateau
qui,

antique tableau

féodal

à

14Û

RABAT
près,

quelques nuances

aurait

pu

figurer

dans une chronique de

Joinville.

de Ville-

hardouin ou de Froissart,
sation intime
et
si

celte conver-

parfaitement

noble était

d'un

caractère

moderne,

si

chargé de

l'heure présente et de tous les sentiments

de

la

plus extrême minute Le Sultan, assez
I

lourd, les lèvres fortes, le teint sombre, n'avait

plus cet air impassible qu'on lui voyait tout

à l'heure sur son cheval blanc et orange, au
milieu de son cortège antique.
le

En écoutant

Général,

un sourire plein de bonhomie

et

de finesse bourgeoise découvrait ses dents
et

éclatantes

animait un

regard

un peu

sans vie mais très doux, qui rappelle que
sa

mère

est née

dans

la Circassie

aux beaux

yeux. Toute sa personne détendue dans un

sentiment de confiance respirait
l'amitié.

la sécurité,

Et

le

Général, ferme avec grâce,

persuasif et limpide, à mesure qu'il lui pré-

ou LES HEURES MAROCAINES
sentait quelque personne de
disait ses

141
lui

sa

suite,

intentions, son

désir, sa volonté
les

de respecter dans ce Maroc qu'il aime,

formes séculaires de sa
ses

vie,

ses traditions,

coutumes,

les

situations

héréditaires.

Graves questions qui passaient
causerie tout unie,
la réussite à cette

dans

cette

immense problème, dont
heure prend un caractère

angoissant quand, à deux cents kilomètres à
peine, les tribus de l'Atlas, payées et armées

par l'Allemagna, ne sont maintenues dans
leurs rochers que par quelques bataillons.

Et cependant, quelle paix de
l'Atlas,

la

mer à

du Sous à

la

frontière espagnole!

Pour

ainsi

dire, pas

un soldat dans
est le secret

cette

vaste étendue.
force

Où donc
le

de

cette

invisible? Je

voyais là clairement,

au cours de
si

cette entrevue.

Ce beau

secret,

simple,

il

est

dans ces hautes manières,

nobles sans morgue, affables sans condes-

142
cendance,
polies

RABAT
sans
familiarité;
il

est

dans

le

respect d'une race qui garde tou-

jours sur elle l'empreinte d'un des grands
passés

du monde;

et

surtout, dans ce senles

timent plus riche que tous
vertus merveilleuses
:

autres

en
et

l'amour des gens

des choses d'Islam.

ou LES HEURES MAROCAINES

143

CHAPITRE

VIII

UN PARDON EN ISLAM
Entre
les

vingt-neuf marabouts d'hom-

mes,
treize

les

dix marabouts de

femmes

et et

les

zaïouas

qui

sont

Thonneur
le

la

décoration de la banlieue de Salé,

tom-

beau de Sidi Moussa brille d'un éclat particulier.

Ce saint personnage
six

vivait,

il

y a

quelque

cents ans, dans

une chambre
à
Salé,

misérable du fondouk des

huiles,

nourrissant son esprit de la prière et son
corps d'oignons sauvages. Chaque jour,
il

consacrait plusieurs heures à ramasser sur
la et

grève

les

épaves apportées par la marée,
tirait,
il

de l'argent qu'il en

achetait

du

144

RABAT
les

pain pour

pauvres. Cependant une fois

par an, aux approches
ton, qui
la

de

la fête

du mou-

marque
il

la

date

du pèlerinage à
du
fondouk
qu'il
le

Mecque,

s'éloignait
la
fête,

temps que durait
rendait à

disant
là,

se
le

quelques lieues de
famille.
vit

tuer

mouton en
tives,

Douze années consécu-

on

le

ainsi disparaître. Mais des

gens de
l'ayant

Salé

qui

faisaient

le

pèlerinage,

rencontré auprès

du tombeau du
fois
il

Prophète, on connut bien que douze

y

avait

été

ainsi

miraculeusement trans-

porté. Aujourd'hui encore, son

tombeau
portent

est

fréquenté

par tous ceux qui
désir de visiter

au
11

cœur

le

la ville

sainte.

lève les obstacles, fournit les
riels

mojTus maté-

de subvenir aux dépenses du voyage,

raccourcit

même
Abbou

les distances,

et

dans

la

poésie que le très savant, très pieux et très
intelligent
el

Abbas

Sidi

Ahmed

ou LES HEURES MAROCAINES
ben Abderrahman
sur son mausolée,
des voyageurs.
el
il

145

Habi esSlaouiagravée
est

nommé

le

patron

De son

vivant, le saint

homme

possédait

une autre vertu, vraiment inestimable dans
ce pays ardent où le stérile asphodèle couvre

d'immenses étendues de
sonnée.
Il

sa

fleur

empoi-

transformait en légumes exquis,

en

frais

concombres, en citrouilles fondantes,

cette plante désolée des sables. Aussi, lorsqu'il
frais

mourut, ne laissant pour payer
de son

les

enterrement qu'un Coran

et

sept dirhem qu'il avait gagnés jadis

comme

gardien d'une vigne aux environs d'Alexandrie,,

chacun voulut enterrer dans son verger
étonnant jardinier. Une véritable bas'engagea autour de son corps. Tantôt
l'emportait, tantôt

un

si

taille

un groupe
cette lutte

un

autre, et
Il

dura de midi jusqu'à minuit.
1p

demeura d'abord huit jours dans

jardin

146

RABAT
el

de Béni

Kassem, qui avait
la

fini

par triom-

pher dans

pieuse bagarre. Mais une per-

sonne dévote, Menarra bent Ziadat Allah,
le lit

transporter à trois kilomètres de Salé,

sur une haute falaise qui domine la grève

il

avait couru toute sa vie pour ramasser
fit

les épaves, et lui

élever

une Kouba qui

lui

coûta cinq cents dinars.

C'est
fait

un

lieu

qui d'ordinaire est tout à

sauvage, exception faite
stériles

du

lundi, où les

femmes

viennent se baigner dans
laquelle le saint étend son

une grotte sur

pouvoir miraculeux. La falaise est à pic,
très inhospitalière. Elle se creuse

en anses

profondes, au fond desquelles se disposent

de larges dalles en escalier que
couvrir
et d'où
elle

la

mer

vient

s'en va de
et

degré en

degré par nappes transparentes

en cas-

cades d'écume. De chaque côté de ces gradins,
le flot s'est

creusé des retraites dans

ou LES HEURES MAROCAINES
la

147

roche noire et poreuse^, des

défilés,

de

longs couloirs où pénètre la vague, et qui
l'hiver doivent subir

de formidables assauts,

lorsqu'aux jours de tempête l'eau s'élance,

emplit

la crique,

les

défilés et les grottes,
les

et vient jeter sa

fureur jusque sous
loin

murs

du tombeau. Non

du marabout, une
encore
la

kasbah ruinée augmente

soli-

tude. Personne n'y habite plus. Les cigognes

même l'ont

quittée, sentant venir l'automne,
le

pour appareiller vers
je ne sais, car nul
la

Sud ou vers

le

Nord, Entre

ici

ne peut

le dire.

mer stérile

et

un champ planté de

vignes,

ces rouges murailles édentées

semblent plus
cette solivie,
la

mortes que
tude,
les

le

tombeau;
bâtisses

et

dans

deux

sans

l'une

blanche et l'autre rouge, racontent à
impatiente
religion et

vague
de

toute

une

longue

histoire

de guerre.
la vieille

Aujourd'hui, entre

kasbah

et le

148

RABAT
saint,

mausolée du
dressées
:

de riches tentes bien

les

unes pointues
les

comme

le

capu-

chon d'un burnous,

autres allongées en

forme de carènes, animent l'étendue habituellement
lons, des
si

déserte. Des chants, des vio-

cymbales retentissent entre les hauts
toile.

murs de

Devant

les

portes

relevées

flottent des

drapeaux multicolores. Des cavagalopent dans
dirait
la

liers étincelants

poussière

impalpable.
fait
le

On

que

tout ce

monde
c'est

siège de ces
la

murs

ruinés

:

un

camp au bord de
très ancien,

mer, quelque chose de

de primitif, de très noble, un

chant d'Homère ou de Virgile.

On

célèbre la fête
le

du

saint, le

moussem de
Salé. De-

Sidi Moussa,

grand pardon de
la

vant la porte du tombeau,
vient

foule va et

sans

cesse,
la

du

même mouvement
des anses. Les

inlassable

que

mer au fond

danseurs des confréries forment de grands

ou LES IIEUUES MAROCAINES
cercles grisâtres,

149
ras-

autour desquels se

semble
bours

la et

multitude des burnous. Les tamles

flûtes,

déchaînés

en

tempête

pour exciter leurs danses, ne laissent percevoir qu'à de lointains intervalles les salves

des cavaliers qui font la fantasia devant la
tente
la

du Pacha,

et

couvrent de leurs fracas
violons,
et

musique des

des

luths,

des

mandolines, des rebecs
qui,
là-bas,
les

des tambourins
tentes,
la

sous

les

riches

célè-

brent

femmes

et

l'amour à

manière

d'Andalousie,

Qui

ne danse

pas devant

le

Saint sera
la

malade toute Tannée. Au-dessus de
immobile,
surgir
têtes
et
je

foule

vois

des

tètes bondissantes,

retomber en cadence

comme

des

de

pendus

secoués

par

une corde

invisible.
Il

y a

le

cercle des

Guenaoua,qui sont

les

gens que

j'ai

vus, l'autre soir, évoquer les

150
esprits

RABAT
aux
clartés

de l'acétylène

et de la

lune
Il

passionnée de tout temps pour ces vertiges.

y a

le cercle

des Beni-Hassen, qui mènent une

sorte de ronde prodigieusement lente, autour

d'énormes tambours, tandis qu'un musicien

armé des

larges et courts ciseaux dont les

fabricants de

babouches se
fait

servent pour

découper leur cuir,

un accompagnement

étrange en ouvrant et fermant les deux bran-

ches de fer ou bien eh les frappant avec

un

énorme
s'en

clou. Et la lenfe, la très lente danse

va sautant d'un pied sur l'autre,
et des

au

rythme des ciseaux

tambours, que de

moment en moment les musiciens présentent
à la

flamme d'un brasero pour retendre

la

peau distendue par l'humidité marine.
Il

y a

le

cercle

des

Hamadcha,

discile

ples de Sidi Ali

ben Hamdouch,
dans
la

dont

tombeau
Zerhoun,

est vénéré

montagne du

et qui se tailladent

avec des haches

ou LES HEURES MAROCAINES
OU jonglent avec des boulets
sent

loi

qu'ils se lais-

tomber sur

la

tète.

Aux deux

bouts

d'une longue
d'une

ellipse, ils

forment une ligne
danseurs
qui
se

cinquantaine

de

tiennent par la main, plient les genoux tous

ensemble, puis se redressent sur
tes sans
sol

les

poinle

presque quitter

la terre,

frappent

en cadence, lèvent par instant une jambe
si

dans ce geste charmant qu'on trouve
vent sur
le

sou-

flanc des

vases

antiques,

en
avec

même

temps

qu'ils projettent

en

l'air,

leurs blancs lainages, leurs mains toujours

emmêlées. Et au milieu de

la

ronde insensible,
le

des forcenés, la tête déchirée et

burnous
la

en

sang,

promènent comme un trophée
ils

francisque à double tranchant dont

se

sont meurtris.
Il

ya

le cercle

des Aïssaoua, disciples de

Sidi Aïssa, dont le
et

tombeau

est à

Mecknès,

qui répondit un jour à ses élèves mourant

152

RABAT
il

de faim au milieu du désert où
gnait
:

les ensei».

«

Mangez

ce

que vous trouverez

C'est pourquoi,

dans leurs jours d'excès,
Lions,

les

uns, qu'on appelle les

dévorent des

moutons vivants et leurs
et les autres,

entrailles
les

non vidées,

qu'on appelle

Chameaux,

mangent du verre

cassé et des figues de Bar-

barie armées de leurs ceintures d'aiguilles.

En

ce

moment, rangés devant
ils

leurs

musi-

ciens,

se contentent de l'extase
la

que leur
Les plus

procurent

musique
les

et la danse.

grands au milieu,
ils

plus petits aux ailes,
croissant de lune,

forment

comme un

et se

tenant eux aussi par la main, piétile sol

nent

en cadence, projettent impercepet

tiblement leurs corps en avant
puis sautent

en arrière,

brusquement en l'air, en pousrauque, une sorte de han! qui

sant

un

cri

se traduit par Allah.
Il

y a

le

cercle tles dévots de Sidi

Abd

ou LES HEURES MAROCAINES
el

io3

Kader

Djelali, enterré

à Bagdad, proche

parent du Prophète, patron des aveugles et
des
jours
infortunés, et dont j'entends tous les
le

nom me

poursuivre de rue en rue
«

dans

la

bouche des mendiants.
el el

Un

pain

pour Sidi Abd

Kader Kader

Djelali

!

Une bougie
î

pour Sidi Abd

Djelali

»

C'est

un

immense

cercle

de désolation
et

et

de misère,

de loques couleur de terre
tés,

de demi-nudifichus de tète

où brillent çà

et là les

éclatants et les bijoux sauvages de quelque

femme de

la

campagne à demi
et

dévoilée.

Trois rangs assis,

derrière,

une multise

tude debout.
ses

Au

centre,

un nègre
et

démène,
semés

cheveux noirs, longs

crépus,

de coquillages blancs, affreux à voir
des yeux enfilés

comme

en
il

chapelet.
excite

Une longue
orchestre

canne

à la

main,
trois

un

composé de

musiciens qui

frappent

à tour de bras sur de larges tambours, et

154

RABAT
le

de deux autres qui,

regard au

ciel, la tête

renversée sur l'épaule, les joues gonflées et
luisantes

comme

celles

d'un dieu marin sur

un

bois de la Renaissance, soufïlent dans de
ils

longs roseaux auxquels
l'air

font décrire en

des arabesques mystérieuses. Les tamles

bours marchent vers
reculent
;

flûtes et les flûtes

puis à leur tour les deux roseaux
les

marchent vers

trois fuir,

tambours,

et

les
le

tambours semblent

cependant que
fait

nègre aux cheveux dénoués

des bonds

désordonnés en proférant
saint.

les
le

louanges du
forcené gri-

Et entre chaque vers,

mace, agite sa canne, se jette à terre et barbouille dans la poussière

rouge son front
les haïeks,

noir ruisselant de sueur. Sous
tous les regards suivent cette

mimique

extra-

vagante: parfois une main sort d'un voile,
entr'ouvre la serviette éponge, laisse voir des

choses brillantes, des bijoux, un cou ambré,

ou LES HEURES MAROCAINES
toiite

loo
jette

une chapelle
:

éclatante.

La main

une pièce blanche alors
le

face à la donatrice,

nègre

lui

chuchote à

l'oreille

quelque bonne
Djelali...

aventure au
Etvoi'-i

nom d'Abdel Kader
cercle,

un autre

plus haillonneux

encore, les adeptes de Sidi Haddi, accroupis

autour d'un pauvre tapis sur lequel sont
posés une théière et
plein

un pot de
Ce

fer- blanc

de menthe

parfumée.

sont

des

errants, qui ne vivent (|ue d'aumônes, qui

sont entrés dans la misère dès

le

premier
a

jour de

l'existence

ou que

la

destinée

conduits dans l'infortune par ses mille che-

mins

:

gens ruinés par un caïd, dépouillés
et

par un cadi, trompés par une femme,
qui, dégoûtés des
le

hommes,

se réfugient

dans

vagabondage, n'attendant plus désormais
et

de secours que du hasard

de bonheur que

du

kif qu'ils

fument sans arrêt dans leurs

pipettes nacrées.

156

RABAT
milieu de cette foule de danseurs et

Au

d'agités,

comment

démêler
le

dans

quelles

proportions se mêlent

goût du vertige

commun aux
positions

religions

primitives, les dis-

mystiques

de

ces

populations

marocaines, et enfin

la détresse

qui a toujours

rejeté vers les puissances occultes les déses-

pérés

du monde?...

Près de ce

menu

peuple, pour qui la joie

suprême semble
par
le

être de s'évader

de

la

vie

tournoiement

et la danse, quel repos,
toile

quelle volupté
où,

sous les pavillons de

nonchalamment étendus,
les

les chefs

des

grandes Confréries dont
nent dans
les cercles

adeptes se démèles les

frénétiques,
le

des-

cendants du Prophète,

Pacha,
la

Caïds
et
les

des tribus venus assister à
riches

fête,

bourgeois

de

Salé et

de Rabat se

livrent au délicat plaisir de l'immobilité, du
silence et de la

musique

1

ou LES HEURES MAROCAINES

157

Rien de plus noblement antique que ces
tentes

au bord de

la

mer, toutes de

toile

écrue, décorées à l'extérieur de dessins noirs

en forme de

créneaux
le

stylisés,

pour indi-

quer que ces murs ont
part. Des piquets, fichés

caractère d'un rem-

obliquement en terre,

relèvent les portes de toile, laissant apercevoir des bandes d'étoiles colorées, découpées

en arceaux, des tapis de haute laine fabri-

qués

dans

la

montagne,

ceux

de

Rabat

pareils à des jardins fleuris, ceux de Salé

composés de bandes noires, blanches, jaunes
ou vertes,
et

tout autour les matelas, cou-

verts de mousselines
et

ou d'indiennes à

fleurs

chargés de coussins, sur lesquels

les invités

se tiennent assis
les

ou étendus. Dans un coin,
le

musiciens, les chanteurs; au milieu,
l'eau

samovar où

bout pour

le thé,

les

pla-

teaux de cuivre remplis de verres, de tasses,

de théières, de ces poires d'argent qui ser-

158

R Ali Aï

vent à répandre sur la tète et
l'eau

les

vêtements
et le brûle-

de géranium ou de jasmin,
sort la

parfum d'où

fumée du

santal.

Du
le

fond de cette ombre odorante où gémit

violon et ronfle le tambourin, c'est

un

plaisir

homérique de suivre dans
le

la

poussière

brûlante

galop de

la

fantasia.

Là-bas

aussi, jadis, sur les plages

de Troie, au son
couverts d'huile

des lyres et des cithares,

et

parfumée,

les chefs, les

prêtres, les devins

se réjouissaient à l'écart, divertir les

en regardant se
sont deux cents
le

guerriers.

Ils

peut-être qui se livrent, sous

grand

soleil,

au jeu de

la

guerre

et

de

la

poudre. Par

groupe de trente ou (|uarante, rassemblés
devant
la

porte de

la

casbah ruinée, on croi-

rait voir

des combattants qui font une sortie
la

hors des murs. Cavaliers de tribus pour
plupart,
la ruse
ils

ont de longs visages maigres où
la fierté

paysanne s'allie à

que donne

ou LES HEURES MAROCAINES
la vie

159

au grand

air.

Les uns portent autour

de leur tête rasée une simple corde de chanvre, d'autres

un

voile enroulé, d'autres

un

fez

entouré de mousseline.
parente jetée sur
le

Une chemise

trans-

caftan de couleur laisse à

découvert l'intérieur brillant des manches et
le

bas des robes éclatantes sur les étriers de

fer;

une sacoche de cuir jaune ou rouge

est

pendue à leur épaule par une cordelette de
soie.

Leurs petits chevaux blancs ou noirs, au

cou épais

et court,

chargés de hautes selles et
les

de multiples tapis, s'alignent sous

murs
un

de

la

casbah ruinée. Des gens de

la tribu,

esclave,

un ami, bourrent
le

le fusil, tassent la

poudre dans

tube argenté, tandis que

les
s'é-

mendiants, qui savent qu'au
lancer dans l'arène

moment de

un

cavalier est toujours
et

généreux, circulent au milieu des chevaux
tendent
la

main en disant

:

«

Que

la

main,

160

RADAT
cœur de ton ennemi
!
!

ô cavalier, frappe le

»

Un
les

cri

:

«

Dieu

ô

Prophète

!

»

et

chevaux s'élancent au galop.
:

Un

autre
si

cri

«

nos pauvres enfants

!

»

comme
et

tout ce

monde

se jetait à la

mort,

les

chevaux précipitent leur
liers les

allure.

Les cava-

brandissent leurs

fusils,

abandonnent

rênes,

portent les mains à leurs têtes,
qu'ils

pour montrer

ne tiennent

plus

les

bêtes et témoigner qu'ils

se placent sous la

protection

de Dieu,

mettent

en

joue

un

ennemi imaginaire, déchargent
tous ensemble, les lancent en

leurs

armes

l'air, les rattra-

pent, tournent au galop et s'arrêtent...
fantasia

La

dure sept minutes, l'amour dure

sept .secondes et la misère toute la vie...

Au

pas, la troupe des cavaliers regagne la
les
:

muraille rouge. Des mendiants encore

accompagnent,
«

en

célébrant

leur

éloge

Vous avez

fait

une

belle chevauchée.

ou LES HEURES MAROCAINES
est

IGl

un plus noble Seigneur que
»

le

Caïd des

Séouls?...

Dans

le

vent de la course, une
s'est

bande de mousseline

détachée

d'un

front et descend lentement dans la poussière
trot

comme un
un

fd

de

la Vierge.

Au

petit

cavalier revient, et penché sur sa

selle,

du

bout

de son

fusil

ramasse

la

mousseline blanche. Déjà une autre fantasia
s'est

élancée dans la poussière, jette ses cris,
ses

excite

chevaux, brûle

la

poudre dont

on

voit briller la

flamme, s'arrête brusqueet

ment, s'en retourne

inlassablement re-

commence.
Au-dessus du champ de vigne,
la

lune
la

semble attendre son heure d'entrer dans
fête, pareille

à quelque premier rôle depuis
la scène.

longtemps prêt pour
falaise

Le long de

la

la

mer

devient plus mouvante

aux approches de
assises

la nuit,
le

de blanches formes
soleil.
10

contemplent

coucher du

162

RABAT
la

Dans

majesté des grands

plis,

des femmes

lentement se dirigent vers

la grotte

de Sidi

Moussa, pour aller baigner leurs pieds nus
sur
les

dalles

polies

où l'Océan

lui

aussi

étend ses tapis d'argent. Cela encore sort

du profond des âges,

ces

femmes vêtues

en prêtresses de Diane qui s'en vont vers

Aphrodite implorer
son
déclin

la fécondité.
suitoi] tes

Le

soleil

à

répand

choses

des
qu'il

reflets

de vermeil qui se dédore. Sitôt

a disparu, toute blancheur devient fantôme.

Les cavaliers des tribus regagnent la tente

de leur

caïd

,

entravent leurs chevaux et rasbrûlants autour du mât

semblent

les fusils

qui soutient

le pavillon.

Plus

tenaces,

les

danseurs continuent leurs exercices. Devant
le

tombeau du Saint où
et le lustre

les veilleuses allu-

mées

du plafond

éclatent

comme

un feu

d'artifice,

leur frénésie poursuit son
fer

train, et le

choc assourdissant du

heurté

ou LES HEURES MAROCAINES
contre
le

103
faiblir,

le fer

accompagne, sans jamais

bourdonnement de la peau infatigablement

martelée.

Sur

cette

sombre rumeur

glisse

un bruit

cristallin, les clochettes

des nègres qui tra-

versent la foule altérée, l'outre de chèvre

sur

le

dos,

un gobelet de cuivre à
de
cuisine,

la

main.

Des

relents
se

de

graisse
la

de

mouton,
et des

mêlent à l'odeur de

menthe

burnous en sueur, au parfum

du

santal et de l'eau de géranium. Le long des
vignes, à ras de terre,

parmi
abris

les

cactus où
toile,

s'accrochent de légers

de

les

bougies des pauvres gens font des lueurs

de feu

follet
les

dans

la poussière qui

retombe.

Sous

riches pavillons des caïds et des

cheurfas, les serviteurs allument de grands
cierges de cire dans les hauts chandeliers de

cuivre qu'on fabrique à Manchester, et aussitôt

qu'une tente s'illumine,

je

vois

de

164
blanches

RABAT
draperies

s'approcher d'un

per-

sonnage appuyé sur des coussins, un visage
qui s'incline et
le

baise à l'épaule en lui

souhaitant, avec la lumière qui paraît, une

heureuse

soirée.
raffi-

A

de pareils gestes imprévus, d'un
si

nement
tude.

gracieux, on sent

mieux

sa soli-

On voudrait
et

imiter cette noble

tenla

dresse
falaise,

ne pas être seul à errer sur
milieu de cette
cette

au

fête étrangère.

Pourquoi écouter seul
de
l'eau,

longue caresse
violons,
cette

ces chanteurs, ces

musicale allégresse?

On voudrait qu'un

être

cher fût là pour guider sa marche incertaine,

prendre sa main confiante, l'aidera enjamber
les

piquets et les cordes, saisir son plaisir
la

dans ses yeux, écarter doucement
d'un cheval ou d'un petit âne entravé,

tête

comme

on écarte dans une allée une branche tombante pour
lui

faire

un passage,

l'arrêter,

ou LES HEURES MAROCAINES
lui

165
ces

dire

:

u

Écoule

», s'en

aller

parmi

bruits discords, ces danses, ces clartés, ces

musiques, transformer pour

soi
elle,

cette

fête

au

lieu

d'être

dévoré

par

ramasser

toutes ces fleurs coupées et les offrir d"un
geste tendre au lieu de les laisser à terre.

Oh

!

ce serait charmant, après avoir

mar-

ché longtemps ensemble parmi des choses
si

anciennes, d'entrer d'un air joyeux sous

la tente
le

du Pacha... Sous

la tente

du Pacha,

repas nous attend.
la plus

Un

repas arabe, c'est
fantaisie.

pour l'amour

aimable

Dix

plats s'alignent sur le tapis,

dans des bassins
et

de cuivre remplis d'une eau bouillante

recouverts des capuchons de sparterie noire
et rouge,

où se cache

le

mystère d'une cui-

sine originale et savante, qui attend,
la

comme

musique, ses explorateurs

et ses peintres,

— viandes cuites

et recuites,

mijotées pen-

dant des journées et que l'odeur des fruits
10.

166

RABAT

pénètre, gâteaux et pâtes feuilletées sur les-

quels se sont posés, durant des heures et des
heures, les yeux blancs des négresses tournant

autour des

petits

feux de braise dans les

cuisines invisibles, avec leurs bras arrondis
qu'elles portent gracieusement ployés et les

deux mains pendantes, à
ailes.

la

manière de deux

Pour

table,

un grand plateau de cuivre
;

;

pour chaises, des coussins
les doigts.

pour

se servir,
Il

Vrai repas d'amoureux.

faut

aimer pour trouver son

plaisir à cette cui-

sine embrasée. C'est une charmante douleur
d'aller chercher sur la carcasse le blanc

de

poulet qui

se détache et

de

l'oflrir

à des

mains

délicates qui ont peur de la brûlure.

Plaisir plus

agréable encore de recevoir de

ces doigts malhabiles

un morceau de mouton

sur lequel est posé un
pièce d'or...

œuf comme une

large

ou LES HEURES MAROCAINES
Louanfje à Dieu, dit la chanson,
qui a créé
les les

IG"

doigts
le

pour prendre
plat

bouchées dans

et les

dents pour déchirer
et

la

viande du mouton

du poulet,

et la

langue pour proclamer

la

douceur du concombre,
!

des raisins et des grenades

Louange à Dieu, parmi
aussi bien que chez
les

les

hommes
.'

libres,

esclaves
gratifiés

Louange à Dieu, qui nous a
du prince célèbre dans
notre makre,
et et et
le

toutes les tribus.

glorieux Jvouss-Kouss,

des crêpes trempées dans l'huile, des poules farcies d'amandes,

du

très

adorable vermicelle au beurre,
et

et

des beignets au safran

au

miel,

et

de

cette

pdte feuilletée
et

garnie de fruits
et
et

d'épices indiennes,

du ragoût,

fis des cendres,

de sa sœur bien- aimée
sefa
la

la

aux

coings sucréfi
!

dans

viande de mouton

168

RABAT
les

Pendant que
le

plats se succèdent sur

plateau de cuivre,

un

violon,

une guitare
airs

et

un tambourin à sonnettes jouent des
La plainte du violon

d'Andalousie.

est la

voix de l'amoureuse qui gémit d'être loin

de ce qu'elle aime

;

les

notes graves de la

guitare renflée sont l'appel de

l'homme qui
se

soupire après elle

;

et le

Pacha

penche

pour

me

dire à l'oreille que le tambourin
et

qui s'agite
guitare,
folles

va et vient du violon à la
et ses

avec son bruit de bourdon
c'est

sonnettes,

la

vieille

entremetles

teuse

toujours

présente

dans

amours

arabes, et qui s'eftbrce de réunir l'amoureuse

gémissante

et

son amant passionné.
la porte

Tout à l'heure, visible encore par
de
la tente, la

lune a monté dans

le ciel et

ne laisse plus voir que

la nuit qu'elle illules

mine

et les reflets

de sa clarté sur

men-

diants, qui attendent dehors la

fm de notre

ou LES HEURES MAROCAINES
repas

4G9
Elle

pour

s'en

partager
la

les
fête,

restes.

règne maintenant sur
téger
le

semble prosur
les

campement,
les

veiller

anile

maux, animer
long de

fantômes qui errent

la falaise,

soutenir de sa magie les

orchestres de cymbales dont le tapage conti-

nue de
Dans
tout

se mêler

aux mélopées langoureuses.
lunaire, l'Océan qui,

cette
le

pénombre

jour,

semblait

avoir

résigné
et

son

pouvoir, retrouve

sa puissance

môle sa

rumeur aux

concerts.
?

A
Si

quelle heure

du

temps sommes- nous
au
large,
voit-il

un bateau passe
éclairés?

ces

pavillons

Soupçonne-t-il cette fête de religion et d'a-

mour, au milieu des chevaux qui s'ébrouent,
sur cette côte rocheuse et brutale?...

Pas un

cri

dans

cette foule, pas d'autre

voix dans cette multitude que la voix des

chanteurs, pas d'autre bruit que
des instruments et des airs, et

le

mélange

le

tintement

170

RABAT

des sonnettes qu'agitent les nègres porteurs
d'eau.

Dans

la

grotte de Sidi- Moussa, les
la

femmes, enhardies par
dans
les

nuit

et

cachées
livrent

couloirs
la

des

rochers,

se

davantage à

mer.

A

la

porte
et

du tomle

beau où brillent

les veilleuses

lustre

aux cent bougies, des personnages accroupis
devant des chandeliers de cuivre mettent

aux enchères

les

cierges

que

les

pèlerins

ont offerts au marabout. Plus loin, dans un
endroit ténébreux,
cré,

un

tas

de cailloux consa-

où l'on jette son mal en y jetant sa

pierre, sert d'oreiller

aux fauconniers d'un
posés sur cette pyra-

caïd

;

et leurs oiseaux,

mide

toute

chargée de pensées humaines,

avec leurs yeux de feu et d'or semblent les
oiseaux du destin.

Les repas sont achevés sous

les

tentes.

Il

en
sur

est
les

de silencieuses, où

les

gens étendus

coussins se reposent, causent douce-

ou LES HEURES MAROCAINES
ment, cependant qu'un serviteur prépare

171
les
Il

tasses de thé et les distribue à la ronde.

en

est

l'on joue

aux

cartes, sans paroles,
et

avec des

gestes

compliqués

rapides de
parlée.

muets
Il
}•

qui

feraient

une

manille

en a d'autres qui ressemblent à une

véritable mosquée, où tous les hôtes réunis

autour des chandeliers de cuivre,
à leur front

et la

main

comme

s'ils

souffraient de la

migraine, récitent des litanies que ponctue
le

tambourin
:

et

qu'embaume

le

bois odoIl

rant

«

11

n'y a de Dieu
»

que Dieu.

n'y a

de Dieu que Dieu...

Et cette phrase, reprise
sur un chapelet,

interminablement

comme

emplit tout ce coin de la nuit, jette sa

mo-

notone paix sur
sur
les

les

gens

et

les

choses et

petits

ânes entravés

aux piquets,

qui tendent,

comme

autour d'une crèche,

leurs jolis et fins \isages attentifs et résignés.

Mais

la

plupart de ces maisons de toile

172

RABAT

sont des chambres de musique, des pavillons de poésie.
le

Partout la guitare appelle,
le

violon gémit,

tambourin

se

démène.

En

face des musiciens, le chanteur accroupi
les

développe son poème,
sur
le

yeux

fixés

tantôt

violon dont

il

excite la plainte, tantôt
il

sur la guitare dont
tantôt sur le

multiplie les appels,
s'affole.

tambourin qui

Lui-

même

agite à ses doigts des castagnettes de
il

cuivre dont
d'autres

scande son rythme
l'accompagnent,
et

;

souvent
tout
lisait

voix

ce

monde

se regarde
le

comme

si

chacun

son

chant dans

regard de son compagnon.

C'est toujours le

môme

poème,

vieille trala

dition

andalouse, éternellement
:

même,

éternellement rajeunie

Dieu a créé
et il
Il

la terre,
le

nous a envoyé
le

Propliète.

a partagé

monde

enire ceux fjui travaillent

ou LES HEURES .MAROCAINES
el

113

ceux qui ne travaillent pas,

ceux qui vendent des marchandises
et

ceux qui s'occupent des moissons,
se tournent vers le ciel
restent sur la terre,

ceux qui
et

ceux qui
dévots

les

et les

amoureux...

délices

!

Voici

le

mot espéré, dont
le

les ins-

truments se saisissent pour
mille faces,

tourner sous

le faire briller, s'exalter et

gémir:

mei amis, je suis amoureux
et

personne ne
gazelle
le

sait ce

que fai.

(ne
dans

m'a

laissé derrière elle,

déserf.

sans eau pour calmer
Elle s'appelle

ma

soif.

Chama.
sur
bras

Elle est tatouée sur la figure,

sur la cheville
et le

et

les

;

dessin est aussi bleu
fétide l'eau

que peut

de la mer. de fahre.

Ses sourcils sont
son nez

comme deux lames
bec de
l'aigle.

comme

le

Elle a une bouche qu\in grain de raisin

peut couvrir.

174

RABAT

Portrait dont chaque mot, chaque syllabe
est l'occasion

d'une roulade, d'une arabesque

sonore, dessinée avec la fantaisie de quelque

miniaturiste qui à la lettre formée ajouterait toujours
fini,

un peu

d'or. Puis, le quatrain
les

tout
:

le

monde reprend

derniers

vers

Un nez comme
tinc

le

bec de

l

aigle,

bouche qu'un groin de raisin peut couvrir.

Et pendant que

les

chants se taisent, lonles

guement, longuement,

violons et les gui-

tares poursuivent leur mélodie sans paroles,

un concert énamouré, monotone

et

tout
et

chargé de modulations, de nuances
déconcertants accords.
Puis,
dit
la

de

comme du
voix

niilieu

d'une arène, bonexas-

du chanteur impétueux,

péré, dirait-on, d'être resté trop longtemps

silencieux

:

ou LES HEURES MAROCAINES
mes amis, demande: à
ce
cette gazelle

Ho

que je

lui ai fait.

Je mis un

homme

capable de monter à cheval
;

:

mes ennemis tremblent à mon nom

ma
Moi

balle

a des yeux

et obéit

à

ma

voix.

qui donne des conseils dans la bataille,

je suis

dompté par
elle

elle.

Quand
et

parle, c'est un sultan qui
:

commande,

ntoi je n\ii qu'à dire
les

Que Dieu protège
Et toute

jours de

mon Seigneur!
instruments

la tente, et tous les

répètent dans le parfum ilu bois odorant et

de l'eau de géranium

:

Quand
et

elle

parle, cest un sult<m qui

commande,

moi

je n'ai

qaà

dire

:

Que Dieu

protège

les

jours de

mon Seigneur

!

Dans tous
poème,
les

les

pavillons, c'est le

même
la

mêmes

accents

passionnés,

même musique
et

d'instruments assez pauvres
contraire

de voix au

prodigieusement
la

souples et

fertiles.

Ces tentes au bord de

176
falaise

RABAT
brillent

comme

des

liosques

de

lumière, de grâce, de raffinement, de politesse et d'accueil. L'Andalousie refleurit sur

ces tapis étendus
l'oreille, le flot

dans

le sable.

La nuit prête
une

accompagne

la fête. C'est

cour d'amour sous
cela possible

la lune. Je

ne croyais pas

que tant de volupté pût naître

d'une foule qu'un saint rassemble autour

d'un mausolée, dans un endroit perdu où
il

ne restera demain que
le

la solitude, le

bruit

des vagues et

tombeau.
cette fête

Et pas une

femme dans

d'amour!
et

Ces chants ne parlent que d'elle,
la

on ne

voit jamais.

La

musique,
;

les

parfums,

la poésie,

tout est là

mais

la

femme, pour
faites,

qui toutes ces choses semblent
est absente.
la

elle

D'un pavillon à

l'autre, toujours

même

plainte, les

mêmes

bras tendus,

le

même

appel passionné, mais la gazelle reste

invisible. Toutes les imaginations sont obsé-

ou LES HEURES MAROCAINES
dées par
le

177
et

mirage de sa forme qui

fuit,

nulle part elle n'apparaît... Mais justement
cette absence

ne fournit-elle pas à ces

raffi-

nés sensuels un élément de volupté?
ces

Ou

bien

tirades

ardentes
la

n'ont-elles

pour eux

d'enchanté que

musique? Prennent-ils

leur plus haut plaisir à l'incantation har-

monieuse sans plus s'attacher aux paroles?
Est-ce une sorte d'envoûtement par les sons,
les

roulades,

les

cordes des

instruments?

En
la

artistes subtils se

plaisent-ils surtout à
le

forme du poème? Tout

monde

s'ac-

corde à dire que ces

hommes

qui passent

des nuits et des jours à écouter ces gémis-

sements langoureux sont assez brutaux en

amour

et qu'ils

manquent précisément de

ces délicatesses dont leur poésie est remplie

et qui vont jusqu'à la fadeur.

En

vérité ces

personnages

me demeurent

aussi mystérieux
les

dans leurs raffinements que

Guenaoua

178

RABAT

dans leurs fureurs. On pense à leurs prières,
à ces appels
a-t-il

constants à la divinité.

N'y

là aussi

qu'une forme où leur cœur

n'est pas

intéressé?
le

un

rite,

une

liturgie

dans laquelle
faible

sentiment entre pour une

part? Religieux mais pas mystiques,

sensuels mais pas sentimentaux, est-ce ainsi
qu'il faut les voir?...

A

Rabat

tout

dormait, quand vers
laissant derrière
les

les

deux heures du matin,

moi

sur la falaise les raffinés et

furieux pour-

suivre leur plaisir et leur vertige, je rega-

gnai

ma

charmante,

ma

paisible

maison
après

arabe. Quelles délices ce silence,
le

même

bruit des violons

!

Mais une nuit maro-

caine est-elle jamais silencieuse?...

Du fond

d'un patio voisin, montent des hurlements

de femme, avec de traîtres repos qui ne
sont là que pour laisser aux vocifératrices

or LLS HEURE'»; MAROCAINES
le

il9

temps de reprendre haleine. Quelqu'un
mort,
et les

est

pleureuses hululent, attris-

tent les ténèbres mouillées de cette chose plus
sinistre

qu'un

cri

de bêle

:

un

cri

humain.
la

Les litanies passionnées,
encore remplie,

dont

j'ai

tête

me

font paraître plus lugu-

bres toutes ces voix qui glapissent. C'est de la

gorge de ces femmes, dont tout à l'heure
j'entendais célébrer les enchantements, (|ue
sortent
ces

vociférations!

Ce sont

ces

gazelles, ces bouches, ces lèvres

charmantes!
déchaî!

Ces perles, ces houris, ce sont ces
nées dont les cris donnent
cette veillée
et
le

frisson

Après

d'amour,

îe

rideau se déchire,
les

au

lieu des

houris divines, montre

sorcières de Macbeth.

Oh

!

les sinistres plaintes

!

Sont-ce

même
lamen-

des plaintes?

Comment

sentir de la douleur
fort ? Cette

cependant qu'on gémit
tation forcenée, qui

si

semble n'avoir d'autre

180
objet

R Ali AT

que de

se prolonger le plus

longtemps
poésies,

possible, est-ce
était-ce
.

du désespoir? Ces
la prière,

de l'amour?

une prière?
tout
cela

cette

plainte,

une plainte

?

Ou

n'est-il

que tradition, habitude, demi-som-

meil, demi-pensée,

un curieux décor sans

âme?...
Je suis revenu,
le

lendemain, sur
dirait

la

lande
la

de Sidi Moussa.
veille les
les

On

que depuis

chevaux n'ont cessé de galoper,

violons de gémir, les chants de célébrer
les

une beauté absente,
et les
la

tambours de résonner
le sol

danseurs de piétiner

d'où monte

troupe des esprits souterrains. Nul sentise

ment de lassitude ne
la
fête.
Il

remarque dans
la

semble

que

satiété

soit

inconnue de tout ce monde.

Une

fantasia

succède à une autre fantasia, une chanson
à une autre chanson, toujours, infatigable-

ment. Encore! Encore

I

Chez nous,

c'est

la

OL LES HEURES MAROCAINES
variété, la

181

mesure, qui constituent
ici,

le diver-

tissement;

la

répétition et l'excès.

Les

yeux ne

se rassasient

jamais d'un spectacle
plus que les oreilles
l'esprit

toujours le

même, non

de ces monotones variations, ni
cette

de

fastidieuse

poésie,

ni

Testomac du

poulet et

du mouton accommodés de vingt
J'avoue que je
suis

sortes différentes.

un

peu

las

de ces tasses de thé trop sucré, des
et

eaux de géranium, de jasmin

d'oranger,

dont on m'asperge aussitôt que je pénètre
sous
la

tente.

Au

milieu de ces plaisirs, je

commence

à bâiller

comme au
le

cours d'un

chant d'Homère, quand
s'endort. Et puis
cris
j'ai

poète s'attarde et

trop dans l'oreille les

sauvages des pleureuses, qui longtemps
l'aube,

après

m'ont

empêché de dormir,
les

pour rien imaginer de gracieux sous
chansons.

Mais voilà que tout à coup je

la

décou11.

182
vre enfin, la

RABAT

femme mystérieuse dont

j'en-

tends depuis deux jours célébrer inlassable-

ment

la

louange. Sous

la

tente des Séouls,

au milieu de
est assis

ses hôtes

accroupis, le Caïd

sur une
je

chaise pliante,

vrai

Numide que

reconnais
les

pour

l'avoir vu,

chez Salluste, dans
le

troupes de Jugurtha,

nez droit et

le

teint

sombre,

l'œil

doux,

cruel et voluptueux. Devant lui, entre le

mât
qui

où sont appuyés
se

les fusils et l'orchestre

démène,

une femme au visage dévoilé

chante en s'accompagnant d'un tambourin

de faïence posé dans

la

saignée

du

bras.

Un

bandeau
veux

Ijlanc

sur

le

front retient ses che-

noirs.

Sur

sa tète

un foulard de

soie

dorée,

d'où sortent deux nattes mêlées de

laine. Voilà sa

bouche qu'un grain de raisin
la

peut couvrir, ses yeux qui font
ses pieds
elle,

roue d'or,

nus de gazelle qui

laisse derrière

au milieu du désert, l'amant endolori!

ou LES HEURES MAROCAINES

Î83

On devine

le

corps souple et fin sous l'épais

caftan noir voilé de mousseline, qu'enserre

une ceinture orangée. Une large main de

Fathma tombe sur
cement
côté est
les seins

sa poitrine et sépare

douson

qui gonflent la robe.

A

suspendue une aumônière d'argent

par une cordelette de soie vert pâle. Des
boucles d'oreilles en or brillent trop vive-

ment sur

la

peau mate

;

une pierre dans
son
petit

un bijou barbare
obstiné.

éclaire

front

Est-ce de l'avoir longtemps désirée que
je la trouve
si

charmante? Quel agrément

de contempler enfin un visage de femme,
et ce corps

que n'enveloppe plus

la

triste

serviette éponge, et ces pieds délicats qui ne

se cachent pas

dans

la

traînante babouche

rouge, et ces chevilles que n'emprisonne plus
l'horrible caleçon

aux cent
assis

plis

!

Faco au

Caïd

impassible,

sur

sa

chaise

de

184

RABAT
ses

jardin au milieu de

gens, elle chante
:

d'une voix un peu haute, un peu pressée

Oh

!

que suis-je ? Rien, une errante.

Rien qu'une pauvre créature,
une paille entre vos mains.

O
qft.e

Monseigneur, qui vivez dans des habits de

soie et

montez à cheval avec un

fusil,

suis-je ?

Que vous
torturer,

ai-je fait ?

Pourquoi

me

Monseigneur?
'/

Le pauvre Le fatigué

peut-il être régal du riche

peut-it coucher dans
est
!

le lit

de celui qui

reposé ?
I

Monseigneur

Monseigneur

ma
mon

petite

sœur, viens

me

sauver,

œil ne se ferme plus.

Alors une autre chanteuse se lève, que je
n'avais pas vue en entrant, vêtue d'un caftan

rouge, celle-là,

moins

jolie,

plus

chargée

de bijoux,

les

pieds dans

des chaussettes

de soie verte. Ensemble
sorte
celle

elles esquissent

une

de pas,
qui
a

se

frôlent

doucement, puis
revient
s'asseoir

déjà

chanté

ou LES HEURES MAROCAINES
sur
le

185

tapis, tandis

que

l'autre

commence

sur un ton qui a l'allégresse d'un galop de
cavalier
:

O

Monseigneur, soyez
le

le

bieurena,

Vous

plus beau des cavaliers

qui jouent de la poudre.

Que veux-tu,
Pour

ma

sœur, Dieu

l'a

voulu!
Monseigneur,

Je vous souhaite bonjour
vous, je chante

et bonsoir,

Xe

repoussez
cceur

comme le pas mon chant.

rossignol.

Mon

m'a

forcée de m'attacher à vos pas.
vie.

Boire au verre où vous avez bu vaut la
docteur, quel

médicament

pour me guérir de V amour de Monseigneur?

Xe

partez jms, ne partez pas

.'

^7 vous parlez, vous n'aurez pas bon voyage.

Elle chante d'une voix légèrement éraillée

par
C'est

la

fête,

hachée d'arrêts déconcertants.
favorite

une ancienne

du harem de
brille

Moulay Hafid. Dans sa bouche

une dent

qu'elle s'est fait aurifier, dit-on, par

amour

186

RABAT
Sultan, qui, à la
d'or.
la

du

même

place, portait

une dent

Près de moi,

chanteuse au caftan noir

prépare
le

le

thé qu'on offre au visiteur. Elle

verse dans
théière

mon

verre, en levant très haut
fait

la

qu'elle

descendre vivement
elle

et arrête
le

d'un coup brusque, puis
le

prend
droite,

verre dans sa main,

choque à

ensuite à gauche, sur ses boucles d'oreilles,
le fait

tinter sur ses dents et

me

le

présente

enfin de ses doigts teints au henné.

En

ce

moment

j'ai

tout

à

fait

oublié
la

les

cris

lugubres des pleureuses de

nuit; et près

de cette

fille

charmante, je pense à Boabdil,

dernier roi

maure d'Espagne, qui au milieu

de son harem et de ses musiciens, appre-

nant qu'Isabelle

la

Catholique

et le

Capitan

de Cordoue étaient aux portes de Grenade,
répondit sans s'émouvoir
:

«

Quand

il

y a

le
»

verre et les boucles, rien n'est encore perdu.

ou LES IIEL'RES MAROCAINES

187

CHAPITRE IX
LA SoLHCt: DE CHELLA

Quand on

est

las

d'errer à travers
est

les
fati-

ruelles blanches, et qu'on

un peu

gué de ce qu'a de poussiéreux, d'étouffé
d'étouffant cette vie

et

musulmane,

c'est

d'une
d'un

bonne hygiène de se mettre à
(Je

la suite

ces troupeaux d'ânes qui, chargés d'ou-

trés en

peau de chèvre ou de vieux bidons
s'en

à pétrole,
riches

vont, pour

le

compte des
puiser l'eau

bourgeois

de

la

ville,

fraîche et parfaitement pure à la source de

Chella.

On prend d'abord

avec eux

la

route qui

traverse les jardins et les terrains vagues,

188
les villas et les

RABAT
cabanes de bois,
le

provi-

soire et les promesses, les réussites et les

erreurs d'une ville en train de se bâtir et

qui se cherche elle-même.

On

fait ainsi

un

kilomètre dans

la

rouge poussière soulevée

par

les

bourricots, puis

on s'engage dans
figuiers,

les jolis

chemins creux bordés de

d'aloës,

de mûriers, de poiriers sauvages,
le

qui escaladent

plateau

et

mènent à

la

dernière enceinte de Rabat.
Bâtie
il

y a plus de huit cents ans par
elle

le

sultan El Mansour,

s'allonge dans

un

désert de cendres et de palmiers nains.
la franchit

On

par une large brèche, et tout de

suite,

de l'autre côté d'un ravin qui descend

sur

le

Bou-Regreg dont on

voit briller les
se dresse, plus

méandres, une autre muraille
fruste, plus

barbare
le

s'il

est

possible, bor-

nant aussitôt

regard de sa masse flam-

boyante. Quelque temps ces remparts courent

ou LES HEURES MAROCAINES
parallèlement
s'affronter
rivales.

189

Vmi

à
les

l'uiitie

et

semblent

comme

défenses de deux cités

Puis l'enceinte de Rabat continue de
le

cheminer lourdement sur

plateau, tandis
la colline,

que

l'autre

mur prend

d'écharpe

s'incline

dans

la direction

du

ileuve et va se

perdre au milieu des verdures qui poussent
avec abondance au fond de la vallée. Nul

décor sur cet

entassement de terre

et

de

cailloux roulés. Rien

que

l'éclat

de
les

la

lumière,

l'ombre des tours carrées et
pointus alignés en
les

créneaux
guerrière,

longue

iile

uns robustes,
si

comme
si

bâtis

d'hier,

les

autres

ruineux,

ravinés à leur base,

qu'on s'attarde à
puérile que
si

les

regarder avec l'idée

une seconde encore on n'en
yeux, on va voir l'un d'eux

détache pas
s'écrouler...

les

Sur tout cela un prodigieux
seulement par
le

silence, troublé

cri

d'un

geai bleu, éblouissant

comme un

martin-

190
pêcheur, et
si

RABAT
chargé d'orfèvreries qu'on

s'étonne que l'ombre en soit noire.

Pas

même

dans

les

cimetières qui s'éten-

dent au bord des grèves, ni
montoire de
la

sur

le

pro

la

Casbah des Oudaj-as, dans
qu'offrent là-bas le ciel,
les

grande
mer,

féerie

la

les

verdures et

rochers,

je

n'ai ressenti

une plus
de
siècles

forte impression
abolis,

de

solitude

et

qu'entre ces

murs flamboyants qui semblent n'enfermer
que du
silence.

Mais peut-être suis-je trop
et

prompt à m'enlhousiasmer des choses,
devrais-je imiter
cière d'outre-mer
la

réserve de cette romanje guidais, l'autre jour,
d'elle

que

dans ces parages. J'attendais

un

cri,

un

mot d'admiration. Devant
sissante, elle

tant de beauté sai-

ne trouva que ces paroles qui
l'ar»

me

glacèrent jusqu'aux moelles malgré
soleil
:

deur du

«

J'ai

besoin d'y réfléchir.

s'élevait Cliella, la cité disparue, qui

ou LES HEURES MAUOCAINES
avait plusieurs siècles

191
qu'il
les

de passé, avant

y eût des maisons dunes de Rabat
des âges,
et

et

des tombes sur

de Salé.

Au

plus profond
la

la vie s'est

allumée autour de

source qui coule dans

un

pli

du

coteau.

Immémorialement,

les

gens de ce pays ont
gourbis et
les

dû rassembler

les

tentes
les

qu'ils dressent encore

maintenant sur

pentes de la colline. Des marchands de Cartilage,

remontant sur leurs barques peintes

l'estuaire

du Bou-Regreg, virent
pour fonder
ici

ces tentes

et s'arrêtèrent

un comptoir.
pendant cinq

Rome y
ou

vint à son tour;

et

six cents ans,

prospéra sur cette colline

une de ces

petites cités

que l'imagination

se

représente aisément avec ses voies dallées,

son forum, son tribunal, ses temples et ses

maisons à patio assez peu différentes de

la

maison arabe que nous voyons aujourd'hui.
Ravagée par
les

Vandales, rebâtie par les

192

RABAT

Byzantins, détruite par les Wisigblhs, toujours Chella survécut à sa ruine, pareille à
ces palmiers nains

que

l'on coupe,

que

l'on

brûle et qui renaissent sans cesse. Chaque
destruction nouvelle lui apportait un sang

nouveau
rateurs

et

quelque pensée inconnue. Adofeu,

du

du

soleil,

de

la

lune et des

sources; dévots de

Jupiter, de

Junon, de

Vénus;

fidèles

de

VVotan et des divinités
juifs,

guerrières
chrétiens,

du Valhala germanique;
sectateurs

de tous

les

schismes
le soleil

qui d'Arius à Donat ont pullulé sous

africain, toutes les religions, tous les cultes,

tous les peuples s'y mêlaient. Cela dura jus-

qu'au

moment

où, par

le fer et

par

le feu,
:

l'Islam vint imposer sa

vérité nouvelle

il

n'y a de Dieu que Dieu et

Mahomet

est

son

prophète. Temples,
coup, tout s'écroula.

chapelles,

statues,

du

On

n'entendit plus à

Chella que les cinq prières

du

jour.

ou LES HEURES MAROCAINES
L'Islam a saisi
le

193

Maroc
si

et toute l'Afrique

du nord d'une prise
effort

forte, qu'il faut

un

de

l'esprit

pour imaginer que tant de

croyances diverses se soient donné rendez-

vous sur
pas

ce

plateau
effort

solitaire.

Il

ne faut

un moindre

pour

se

représenter,

au milieu de tant de
ces remparts, ce fut

silence, que, derrière
siècles

pendant des
de

un

continuel
voilé,

passage

cavaliers au

visage

que

les sultans

berbères rassemblaient
les précipiter

dans cette enceinte, pour
l'Espagne.
dable,
il

sur

De tout

ce

mouvement formipour toujours
il

semblerait que
:

dût rester quelque chose

un écho, un murl'oreille

mure dans
recueillir la

l'air.

On tend

pour

rumeur de

ces grandes chevau-

chées. Mais rien ne bouge,
l»ien

rien ne bruit.

que des chèvres au fond du ravin,
pétrifiées

comme

autour

de

leur
et

berger

dans l'ardeur de l'après-midi,

l'ombre

4

04

RABAT
du
geai bleu sur la muraille

glissante

em-

brasée.

Le jour où Yacoub
transporter à Rabat

el
le

Mansour décida de

camp de

ses guer-

riers, la solitude a pris

possession de Ghella.
les

C'était déjà

un

lieu

abandonné, quand
le

sultans mérinides, séduits par
et la

mystère

vénération qui s'attache aux endroits
le

chargés de souvenirs,

choisirent pour en

faire leur nécropole. Ils l'emplirent

de leurs

sépultures, relevèrent

l'enceinte croulante.

Et maintenant ce qui demeure derrière ces
hautes murailles, c'est la ruine de ces tom-

beaux

et

comme

la

mort de

la

mort.

On

entre dans cette cité funèbre par une

porte de paradis, sur laquelle se déploient

avec une fantaisie charmante toute

la

géo-

métrie

et

la

tlore stylisée qui
si

font sur les

murs du Moghreb de

délicieux jardins.

Rien de plus parfait à Grenade que ce chef-

ou LES HEURES MAlîOCAINES
d'œuvre de pierre enchâssé dans ce
barbare de terre
fils

105
collier
les

et

de cailloux. Ce sont
les

des guerriers dont

méhallas se forenceinte, qui

niaient à l'abri de la vieille

ont

bâti

cette
les

merveille.

Ils

rapportaient

d'Espagne
si

traditions de cet art andalou

fort et si délicat,

où toules

les influences

se mêlent,

comme

jadis à (Ihella vingt reli-

gions vivaient ensemble.

On

dirait

même,
que
ici

à voir l'ogive
l'imagination
le plaisir

de cette porte

fleurie,

musulmane

s'est

donné

d'imiter en liberté

l'art

glorieux

de nos maçons, qui couvraient alors l'Europe d'églises
et

de châteaux flamboyants.

Illusion très probablement,

mais j'éprouve à

regarder cette porte, un peu de l'allégresse que
j'avais, l'autre soir,

en croyant reconnaître
les

dans

les

jeux d'enfants arabes

cris

des

enfants de chez nous.

Une

fois

la

voûte franchie,

de nouveau

196
c'est le désert.

r.ABAT

Rien n'anime aujourd'hui

la

pente dénudée du coteau que

le va-et-vient

des petits ânes qui montent et descendent
à
la

source

en

faisant
Il

rouler sous leurs

sabots la pierraille.

y avait
que

pourtant

une Medersa

célèbre

les

Mérinidcs

avaient édifiée à grands frais, pour honorer
ce
lieu

sacré,

et

où naguère enseignait ce
le

Sidi

Ben Achir dont
la

corps repose là-bas,

sur

dune de

Salé, au milieu de sa couet

ronne étrange de mendiants, de malades

de fous. La terre n'a pas gardé plus de trace
de l'université fameuse que
l'écho des paroles
reste,
l'air

n'a conservé

du savant

docteur. Et

du

comment

s'étonner que plus rien ne

subsiste de ces constructions anciennes?

Au
lui

Maroc,

même un

palais

neuf porte sur

l'inquiétude

d'une

destruction

prochaine.
bois

Murs de boue, colonnes de briques,
peints,

décoration de faïence et de plâtre,

ou LES HEURES MAROCAINES
tous
ce.s

197
tôt
fait

matériaux misérables ont
!

de retourner au néant

Aussi n'ai-je jamais

pu voir sur son écliafaudage, près de sa
bouilloire à thé, l'artisan

maugrabin

tracer

tant de caprices charmants sur de la chaux
friable,

ou bien

le

maître mosaïste dessiner

sur

le sol ses

beaux parterres d'émail, sans
tristesse

un sentiment de
de tout cela.
ont-elles vu

pour

le

précaire

A
le

peine ces choses gracieuses

jour qu'elles sont déjà confragilité s'ajoute l'indifféla

damnées. Et à leur

rence orientale pour en précipiter

ruine.

Chez nous, une noble demeure,
race qui se perpétue
vie qui
;

c'est

une

au Moghi-eb,

c'est

une

commence

et

qui s'achève. La tenici

dresse pour les vieux logis est

presque

inconnue. Le fds n'habite pas

la

maison de
se cons-

son père,
truire

s'il

jK)ssède les

moyens de

une habitation nouvelle. Est-ce orgueil

de bâtir? Ou l'entrelien de ces palais de terre
12

198
est-il

H

ABAT
et faut-il se rési-

vraiment impossible,
les laisser

gner à

tomber? Pense-t-on échapaux influences
derrière elle?

per, en allant vivre ailleurs,

malignes que

la

mort

laisse

Ou

bien encore le Marocain ne demande-t-il

à sa

demeure que

la

volupté rapide qu'on

attend des choses de la vie? Je ne sais. Mais

partout

ici, les

murs éboulés

attestent l'éphé-

mère des pensées
le

et des désirs. Gela remplit

cœur d'une mélancolie

toute contraire à
très vieilles

celle

que nous donnent nos

mai-

sons, qui nous accablent

du sentiment qu'elles
et qu'elles

ont vécu des siècles avant nous,

continueront de vivre longtemps après que

nous aurons cessé

d'être...

Ce qu'on n'habite plus, on ne l'entretient
pas.

Le

soleil

et

la

pluie ont bientôt fendu
la

la terrasse;

une goutte d'eau,
la

première,
le

tombe dans

salle

luxueuse à travers

riche plafond, et tout de suite c'est

un dé-

ou LES HEURES MAROCAINES

109

luge. L'humidité pourrit les poutres peintes,
délite fleuries
les
;

zelliges, les

parterres de pierres

l'oiseau construit son nid

dans

le

stuc délicat que son bec a creusé, et

l'homme
s'est

qui a bâti

le

superbe édifice ne

pas

dissous dans la terre que déjà son

palais

commence

d'y descendre avec

lui.

A

Ghella,

comme

ailleurs,

l'indifférence

musulmane
tisans

a laissé échapper ce que les ar-

d'autrefois

avaient

déposé dans

la

matière périssable d'imagination et d'esprit.
Seule, la porte de pierre a gardé le trésor

qu'on

lui avait confié.

Elle semble unique-

ment

placée là pour attester la beauté des

choses disparues, et en donner tout ensemble
la

mesure

et le regret...

Fatigués de tant d'aridités embrasées, les

yeux découvrent avec
colline, des

délices,

au bas de

la

masses fraîches de verdure, des

roseaux, des figuiers, des oliviers argentés,

200
des allées

RAB\T
d'orangers,

de

mûriers

pleins

d'oiseaux et d'arbres centenaires qu'on m'a
dit être

des micocouliers. De ces frondai-

sons brillantes, surgit la tour d'un minaret brûlée par des siècles de
soleil, et

que sur-

monte un mince campanile, sur
cigogne,

lequel

une

qui navigue je ne sais où en ce
le

moment dans
broussailles.

Sud, a

laissé

son nid de

Un mur

bas de jardin, chargé

de toutes

les

plantes qui croissent sur les
sacré où,

ruines, entoure ce bois

dans

la

végétation qui

l'embaume
iMérinides

et l'étouffé, la né-

cropole

des

achève de

mourir

doucement.
II

y

a

quelque part,

enseveli

sous

l'herbe, le puissant

Abou

Youssef, qui, au

dire de l'historien Ibn Khaldoun, conduisait
la

guerre sainte avec sagesse et profit, s'empa-

rant des royaumes chrétiens, détruisant les
palais,

mettant

le

feu

aux moissons, abattant

ou LES HEURES MAROCAINES
les

201

arbres de sa propre

main pour encourale

ger ses soldats et faisait chanter

muezzin
tètes

sur

une

pyramide de

vingt

mille

coupées

— au
jour,
le

reste, affable, généreux, jeû-

nant

le

priant la nuit, quittant ra-

rement

chapelet, voulant

du bien aux
de morale,
et

saints, fort

amateur de

livres

lui-même écrivant de
piété. Il

très belles pages

de

mourut à
et celle

Algésiras, entre la prière

du malin

de l'après-midi. Que Dieu
..

lui fasse miséricorde.

Il

ya

Abou Yakoub,

son

fils,

qui soumit à son pouvoir l'Anda-

lousie tout entière, reçut des rois d'Egypte,

de Syrie

et d'Ifrykia

des présents magni-

fiques, et périt à

Tiemcen, frappé au ventre

par un eunuque. Dieu seul est durable et
éternel
!... Il

y a

Abou Amer,

qui assas-

sina ses deux oncles et

mourut à Tanger, un
lui parlà le

an après sa proclamation. Que Dieu

donne

et l'agrée!...

Et surtout,

il

y a
12.

202

RABAT

grand Abou Hassan, suprême éclat des Mérinides à leur déclin, dont l'Empire s'étendit

sur plus de

la

moitié de l'Espagne et sur

toute l'Afrique

du Nord, de Tanger jusqu'à
qui
releva
l'enceinte

Tunis.
Chella,
rais

C'est
fit

lui

de

bâtir la porte radieuse

que j'admipour
lui-

tout
et

à

l'heure,

construisit

même
pieux
ce

ses ancêtres les

mausolées

et les

édifices,

dont je n'aperçois plus que

haut campanile
et

parmi

les

arbres

du

vallon,

qui, sur la fin de sa vie, battu

par tous
trahi

les

princes qu'il avait subjugués,
révoltés,

par ses enfants

ne

trouva

pour y mourir qu'un coin de terre à Marrakech.

Dès qu'on a poussé

la porte

de

cet enclos

funèbre, c'est l'impression de la douceur de
vivre qui saisit
le

cœur

et l'enchante

;

c'est la

fraîcheur, c'est l'ombre, le

parfum des oran-

gers, la plaisante société des arbres, la grâce

ou LES HEURES MAROCAINES

"203

d'un jardin à l'abandon. Qu'est devenu ce
vaste ensemble de mosquées, d'oratoires, de

mausolées que des arcades réunissaient

les

uns aux autres pour former une sorte de

grand patio mortuaire? Et ces dômes dont
les pierres étaient scellées

avec

du plomb

si

brillant qu'on le prenait

pour de l'argent?
zelliges ?

Et

les

marbres,

et les stucs, et les

Çà

et là

un

éclair,

une lueur de beauté rastuc accroché

pide,

un fragment de
d'hirondelle,

comme
fait

un nid

une faïence qui
la

briller les couleurs

de

Perse dans

la terre

brûlée qui

s'effrite.

Au

milieu de ce jardin

les

racines ont disloqué les tombes, je
(en

me

fais l'effet

moins vivace) de

ce per-

sonnage éclatant de santé qu'Albert Durer
représente parmi des arbres et des fleurs,

écoutant le chant du violon que

la

Mort

lui

joue à
piliers

l'oreille.

Je

me promène

entre des

de mosquées, des arcs à demi enter-

204
rés, des

RABAT
tronçons de colonnes, les décombres

d'une chambre d'ablutions, une nappe d'eau

dormante presque entièrement recouverte par
les

branches d'un figuier sacré, où sont ac-

crochées par centaines des mèches de cheveux
et des floches

de chiffons. Devant moi. un
cette

homme

se

penche sur
le

eau mystérieuse,
et la

emplit d'eau

creux de sa main

porte

à ses lèvres. Dans ce vallon d'où la vie s'est
retirée,

rien de plus

aisé

que d'imaginer
voir le pre-

qu'elle

commence.

Il

me semble

mier
lit le

homme même

qui arriva près de la source et

geste éternel. Ce jour-là,

un

geai

bleu passait-il,
aile

comme

en ce moment, d'une

rapide dans les branches?
glissait-il

Un

triangle

d'étourneaux

dans

le ciel, pareil

à

un

vol augurai?
l'infini

A

coup sur, en ce jour perdu
ce lieu donnait

dans

du temps,

moins

l'impression de la complète solitude qu'il ne
la

donne aujourd'hui, car en écartant

les

ou LES HEURES MAROCAINES
roseaux on n'apercevait
Cet
le

205

pas les tombes...
la source, c'est

homme

qui se penche sur
les

même

qui a vu passer
les

Phéniciens, les
les

Romains,

Wisigoths, les Byzantins,

Arabes. Les siècles en se succédant n'ont pas

apporté plus de changement dans son esprit

que de nouveauté dans son habit. Après
tant de peuples divers,
il

nous regarde venir

à notre tour avec une froide indifférence,

comme

si la

source, qui reflète

maintenant

notre visage, lui avait assuré qu'il s'effacerait

comme

les

autres sur

le

miroir de son

eau.

Au

pied d'un

mur

qui a gardé intacts

ses entrelacs, ses résilles, ses arcades char-

mantes, soutenues par des colonnettes d'un

marbre

pareil

à l'ivoire, gisent deux lonelles aussi,

gues dalles, de marbre
en forme de
toit

taillées

et

couvertes d'une vraie

dentelle d'inscriptions coraniques. L'une est

206
la pierre

RABAT
tombale d'Abou Hassan lui-même;
en deux endroits,
le

l'autre, brisée

est celle

de

sa

femme Ghems Ed Doha,

Soleil

du

matin, une esclave chrétienne convertie à
l'Islam, qu'il

avait épousée.

Mais pour

le

pèlerin berbère qui s'en vient à Chella,
signifient

que

Abou Hassan

et sa

femme au nom
il

d'aurore? Sous leurs marbres

a

placé

deux ombres, deux fantômes de son imagination
:

l'invincible Sultan noir et la tendre

Lalla Chella.

Le Sultan

noir, c'est ce qui survit confula

sément de sa grandeur ancienne dans

mé-

moire d'une race qui ne

se souvient plus et
fait

qui pourtant n'a pas tout à

oublié

;

c'est

la force merveilleuse qui rassemblait
les guerriers

jadis

à Chella pour
qui a lancé vers

les
le

entraîner en
ciel les

Espagne,
railles,

et

mu-

les

tours, les minarets,

les

dômes,

les

mosquées, tout ce qui de Marrakech à

ou LES HEURES MAROCAINES
Fez dépasse
la

207
c'est le

hauteur d'une tente
tout

;

charme du

prince

puissant,

qui
et

de

son vivant commandait aux
bêtes, et aussi

hommes

aux

aux

esprits

de l'eau, de la

terre et

du

ciel, et

qui du fond de son tomses ordres

beau continue de donner
tues pour les
terrains.

aux

tor-

communiquer aux

esprits sou-

Lalla Chella, c'est la

dame
;

des ruines, la

reine de ce lieu enchanté
se détache
la

c'est la pierre

qui

du mur,

le

minaret qui s'écroule,
le

tombe qui

se disloque,
le

figuier

penché

sur l'eau noire,

nid abandonné, la séguia
des roseaux.
C'est

qui s'enfuit au milieu
tout ce qui fui
soi

une heure

et laisse derrière

un souvenir, un

regret.

C'est

le

geai

bleu qui voie, la cigogne qui glisse, la vigne

qui s'enlace autour de l'arc rompu. C'est la
source elle-même qui
le
lie

d'un

fil

étincelant

plus lointain passé à la dernière heure

208

RABAT
jour, c'est la forme

du

du songe,

la respira-

tion d'un lieu éternellement habité.

Tout souvenir de

l'histoire
Il

de Ghella

s'est

aboli dans les mémoires.

ne reste plus
l'or et l'argent

que

la

légende d'une

ville

se trouvaient
faisait des

en

telle

abondance qu'on en

chaînes pour attacher les chiens

et les bêtes

de somme. Pervertis par
si

la for-

tune, les possesseurs de

grands biens se

dégoûtèrent de cultiver leurs champs. Une
disette s'ensuivit, si effroyable,

que

la fille

du Sultan ne

trouvait pas à échanger

un

plat d'or contre
vint,

une ccuelle de

blé.

On en
et

pour

se nourrir, à

moudre des rubis
les

des diamants. Ainsi périrent

habitants

de Chella, empoisonnés par leurs richesses.

Que Dieu

les

couvre de sa miséricorde!...

Beaucoup de leurs trésors sont enfouis sous
les broussailles, et

souvent

les

gens du Sous,
viennent

maîtres en

l'art

de

la sorcellerie,

ou LES HEURES MAROCAINES
les

209

déterrer la

nuit, avec des

formules et

des incantations magiques.

On

dit encore

qu'un poisson fabuleux, avec

des anneaux d'or aux ouïes, vit au fond de
la source, et

que

jadis,

pour

le faire

appa-

raître,
le

il

suffisait

de brûler de l'encens sur

bord.

On
il

lui offrait

un peu de viande en

pâture, et

réalisait tous les voeux...

Avec
ses

ses souvenirs confus, ses sanctuaires,
et tout ce

tombeaux

qui

flotte

de légende

sur son passé mystérieux, Chella apparaît

comme un

temple à ces populations mausi

ghrabines demeurées

païennes en

dépit
ces

de rislam

;

un

lieu

d'adoration

pour

gens que je voyais, l'autre jour, au

moussem

de Sidi Moussa
invoquer
les

et

dans la nuit des Guénaoua,
obscures
qui
;

forces

une de
se

ces

innombrables dans tout
le

chapelles

dressent

Maroc,

comme

des sœurs ou

plutôt des rivales à côté de la mosquée.
13

On

210
jette

RABAT
un
caillou

dans
les

l'eau

noire,

on

y

brûle de l'encens sur
fie

tombes, on y sacriet

un

poulet,
fêtes
;

un pigeon

des bœufs aux

grandes

on y donne enfin libre cours

à de vieux instincts religieux que n'arrive
pas à satisfaire la prière toute abstraite de-

vant un mihrab vide

et

nu.
ces légendes glisse

Parmi

ces pierres et

toujours la source

qui attira les

hommes
pendant

dans ce

pli

de
et

colline, les

y

retint

des siècles,

sur laquelle se sont penchés

tant de visages et de pensées étrangères. Je
la
il

regarde fuir, le soir tombe.
est rare

A
le

cette heure,
s'élever,

qu'on n'entende pas
la ruine,

en

quelque endroit de

bruit d'une

guitare ou d'un guimbri. C'est quelque solitaire

amateur de musique, ou bien

une

petite société

venue de llabat sur des mulets
le fleuve,

ou en barque par
la

pour voir

briller

lune sur

la

romantique Chella. Chaque

ou LES HEURES MAROCAINES
jeudi, vers la fin de la journée,

"211

mon

voisin le

Gadi vient s'y reposer de l'ennui d'écouter
toute une semaine les criailleries des plai-

deurs.

De préférence

il

s'installe sous le

beau

micocoulier qui, à

la porte

du

jardin,

om-

brage une koubacoiôée de sa coupole blanche.

Sans doute en des temps
avait-il ici

très anciens,

y

une chapelle chrétienne consacrée

à Samt Jean? La tradition veut qu'en ce
lieu soit enterré Sidi Yahia, le disciple préféré

du

Christ, et sa

mémoire

est

vénérée à

l'égal

des grands marabouts.
le

Lorsque

Gadi m'aperçoit,

il

ne

manque

jamais de m'inviter avec sa compagnie.
des hôtes prépare
le thé,

Un

un autre

le

brùle-

parfum d'où

sort

une fumée d'encens ou de
en harmonie avec
le carac-

santal, tout à fait
tère

de

l'endroit.

A l'intérieur du mausolée, je
tombeau
trois

vois scintiller les veilleuses sur le

du compagnon de

Jésus.

Deux ou

mu-

212

RABAT

siciens accordent leurs instruments, les vio-

lons

et

les

guitares,

chauffent la

peau du

tambourin sur
le

les braises

du réchaud. Puis
le

concert

commence, des chants dont
une

sens

m'échappe,

musique monotone,
faite
les

aux répétitions obstinées qui semble
pour endormir
choses.
la

pensée

et les

réveiller

Quelque part sous

ronces,

une

pierre inconnue se souvient d'avoir été l'autel

de Jupiter

;

Sidi Yahia,

au fond de son
il

tombeau, rêve du temps où
maître

suivait son

dans

les

déserts

de Judée;

Abou

Hassan, perdu sous

les verdures,

essaye pour

retrouver la vie de suspendre son

ombre aux

ombres encore plus vaines du Sultan noir
et

de Lalla Chella
la

;

la

lune qui surgit tout

à coup derrière
l'oreille

ligne des coteaux, prête
et

au bruit de la guitare,
où jadis on

au-dessus de

ce pli de colline

l'adorait, se rap-

pelle avoir été Tanit et s'arrête longtemps...

ou LES HEURES MAROCAINES

213

Tout est parfum, musique, songe, demi-sommeil.

A

nos pieds brille

la source, Téternelle,

la vraie divinité du lieu.

Un souvenir chrétien
la

l'ombrage,

une mosquée

couvre

de sa

paix. Toutes les religions ont voulu la saisir,

mais

la

païenne ne

s'est

pas laissé suret rapide,

prendre. Elle s'échappe, vive
portant dans sa fuite
les

em-

sons de la musique

et l'image des chiffons et des touffes

de che-

veux suspendus aux arbres sacrés.

RABAT OU LES HEURES MAROCAINES 213

CHAPITRE X
LE THÉ CHEZ LE SULTAN

On

frappe à

ma

porte.

Aschkoun

?

répond

comme un
retombe,
la

écho

au bruit du heurtoir qui

voix de la servante accourant
patio.

du fond du

Aschkoun? Qui

est

là?

Cri chantant,

un peu alarmé, que

jette

à

l'inconnu de la rue la maison arabe inquiète
et

toujours

si

jalouse de

défendre sa vie

cachée.
C'est

un mokhazni du Sultan, avec son
et

bonnet pointu
l'épaule par

son poignard suspendu à
soie. Il

une cordelette de

m'ap-

porte une chose étrange, la plus singulière
peut-être, la plus déconcertante à coup sur,

-

216

RABAT
m'ait encore présentée ce pays
:

que

un

simple carton de bristol, un
à Paris,

carton gravé

qui d'ordre de sa Majesté Chéri
le

fienne m'invite à prendre

thé au Palais.

Jamais

la rapidité
ici,

des changements que

nous apportons
façon
si

ne m'était apparue d'une
si

matérielle et
Il

banalement

sai-

sissante.

n'y a pas dix ans de cela, les
les

ambassadeurs eux-mêmes,
de France
accès dans

bachadours

ou d'Angleterre n'avaient pas

une demeure de Sullan. Sous un
ou une pluie diluvienne, dans
désolée,

soleil torride

quelque

cour

au

milieu

de

mokhaznis impassibles en apparence mais
qu riaient d'eux en secret, ils attendaient peni

dant des heures qu'une porte s'ouvrît

et

que

l'Émir

daignât

paraître,

pour

leur

donner audience du haut de son cheval, sous
son parasol vert... Dix ans à peine, et aujourd'hui
ce

carton

de

bristol

!...

Je

le

ou LES HEURES MAROCAINES
tourne
et le

217

retourne,

comme un numismate

interroge une curieuse pièce de monnaie. Et

vraiment,

la plus

rare des

pièces

phéni-

ciennes qu'on

pourrait

découvrir

dans ce

pays, la trouvaille de l'objet le plus lointain

qui porterait son témoignage sur une

civili-

sation disparue, ne seraient pas plus chargés
d'histoire

que ce
de

petit

bout de carton.
sur
le

A

les
le

l'écart

la ville,

plateau désert

grand El Mansour avait rêvé d'étendre
s'élève le

maisons de Rabat,

palais

du

Sultan.

On

aperçoit de loin ses

murs badi-

geonnés de chaux, tantôt achevés en terrasses,
tantôt couverts de ces tuiles brillantes, d'un

vert profond de nénuphar, qui font l'orne-

ment des mosquées
lentes.

et

des demeures opu-

De

vastes espaces de sable s'étendent

alentour, entre des remparts crénelés, isolant

prodigieusement cette mystérieuse demeure,
car

un désert entouré de murailles semble
13.

218

RABAT

mille et mille fois plus désert que la simple
solitude.

Lorsqu'on a franchi
sur
l'enclos
stérile,

la

porte qui s'ouvre
reste

on
des

un

instant

consterné.

Au

lieu

frondaisons

que

nous sommes habitués de voir autour de
nos maisons royales,
ici

les

yeux ne découvrent

qu'une

morne steppe embrasée, des
et

touffes

de palmier nain
et

quelques buissons

de

roseaux

d'aloès

saupoudrés

d'une

poussière impalpable, pareille à
rouge.

du poivre
la

Ce n'est qu'en cheminant sous

chaleur écrasante qu'on fmit par saisir la
secrète beauté
et ce qu'ils

de ces grands aguedal s solitaires

expriment de puissance dans leur

stérile

abandon. Sur un ordre de ce château
le

perdu là-bas dans

soleil,
ici

des milliers

de cavaliers viendraient
tentes
;

dresser

leurs

des

milliers

de

chevaux
et

animede leurs

raient de leurs hennissements

ou LES HEURES MAROCAINES
fantasias
cette

219

steppe

silencieuse,

je

ne

vois

à

cette

heure

que

le

troupeau
lait

des vaches décharnées qui fournissent du

au Palais. Et
désolé, plus

la

nudité

même

de cet endroit
les

que des parcs centenaires ou

jardins les plus fleuris, arrive à donner l'im-

pression

d'une majesté

souveraine,

d'une

volonté qui se dérobe et qui, pour se rendre
inaccessible, n'a trouvé rien de

mieux que

de jeter entre

elle et

son peuple ces champs
et

de sable, de pierraille

de lumière.

Tout à coup, une automobile débouche
sous la porte

par

je

viens

d'entrer,

emportant d'autres invités avec leur carton
de
bristol. J'ai envie
si

de leur crier

:

A

quoi

bon courir

^àte ?

Pourquoi traverser avec
embrasée?...

une hâte

si folle

cette poussière
ils

Sans doute là-bas

vont voir des salles

brillamment
peintes,

décorées,

de

hautes

portes

des

mosaïques,

des

zelliges,

des

220

RABAT
mais au milieu
qu'abritent
ces

stucs, des plafonds de cèdre;

de ces

choses

gracieuses

murs

blancs et ces toits de nénuphars, trourien

veront-ils

de plus

saisissant

que

la

royale solitude de cet aguedal silencieux?...
C'est toujours ainsi en Islam
:

quand un

mur,

si

fermé

soit-il, laisse

apparaître ce

qu'il cache,

on

est

surpris de la façon la
tout
ce

plus

plaisante

de découvrir que

grand mystère ne défendait en somme que
la vie la

plus simple et

la

plus familière.

La cour où

l'on entre d'abord, est

remplie
qui ne

de serviteurs, nègres pour
se distinguent

la plupart,

de

la

foule
les

indigène qu'on
rues que par le

rencontre ailleurs dans

rouge bonnet pointu. Debout ou accroupis

dans l'ombre de

la muraille, ils

jouent avec

un

chapelet, leur poignard

ou leurs doigts de

pieds.

A quoi

peuvent-ils bien penser en nous

regardant défiler, ces vieux serviteurs noirs

ou LES HEURES MAROCAINES
qui se succèdent de père en
fils

221

dans ces detrente ou

meures

princières, et qui depuis

quarante ans ont vu tant de choses
biles se

immoIls

transformer sous leurs yeux?

ont

servi le

grand Moulay Hassan, dernier Sultan
la fin

du vieux Moghreb, qui jusqu'à
règne, avec

de son

une pieuse obstination, défendit

contre l'Europe ce vieil empire d'Islam, son
territoire, ses

mœurs,

ses traditions
la
Ils

invio-

lées qui

en faisaient avec

Chine

l'État le

plus lointain
fils,

du monde.

ont servi son

le fol

Abd

El Aziz, et dans les aguedals
le

étonnés

ils

ont vu arriver sur

dos des

chameaux

les

grands jouets de l'enfant pro-

digue, les bicyclettes, les phonographes, les

pianos mécaniques,

les

canots à vapeur,

un

chemin de

fer Decauville, toutes ces
lui expédiait

machines

que l'Europe

à grands frais, et

qui s'entassaient inutiles et sans vie dans
ses palais

de Marrakech

et

de Fez, quand

222
elles

RABAT
ne se brisaient pas en route dans
et
les

la

traversée des oueds
pistes...
Ils

fondrières

des

ont servi
« le

ensuite celui qu'ils
»

appelaient

diable

pour son

intelli-

gence, ses fureurs et ses malices, ce singulier

Moulay Hafid, passionné de
et

poésie, de

grammaire, de théologie,

qui peut-être

avait en lui les qualités d'un grand Sultan,

mais auquel une violence insensée enlevait
dans
les

heures critiques

le

juste sentiment
ils

des choses...
ces vieux

Que de

tragédies

ont vues,
la

mokhaznis noirs dont

barbe

grisonne
le

!

Que de

caïds

ils

ont saisis par
qu'ils se

capuchon du burnous pendant

courbaient jusqu'à terre pour
d'usage
ils
ils
!

les trois sahits

Que de grands féodaux auxquels
les fers
1

ont passé

Que de

riches casbahs
le

ont déménagées pour en rapporter
!

butin

Et maintenant que ces temps sont
ils

révolus,

exécutent les ordres d'un maître

ou LES HEURES MAROCAINES
débonnaire avec
la

223

même

indifférence qu'ils

expédiaient jadis, d'un tour de
les

main

brutal,

pachas

et les caïds

qui avaient cessé de

plaire...

Oui, à quoi

rêvent-ils,

en

nous voyant

passer, tandis qu'ils jouent avec leurs doigts

de pieds? Peut-être

cette occupation

inno-

cente suffit-elle à absorber leur esprit. Peutêtre pensent-ils
aussi,

que nous disparaîtrons, nous
Peut-

à l'heure choisie par Allah.

être

ne songent-ils à
cet

rien, et sont-ils sans

mémoire, comme
a gardé
toire
si

immense pays

vide qui

peu de trace de sa longue hiset

tourmentée

ia

légende a placé,
le

non sans raison
Lotophages,
le

semble-t-ii,
l'oubli.

pays des

pays de
leur

Au-dessus

de

troupe

désœuvrée,

j'aperçois sur les toits, entre les créneaux

des terrasses, derrière les fenêtres grillagées
percées au faîte des murailles, des choses

224
qui
s'agitent,

RABAT
des

ombres

rapides

qui

glissent.

Parmi

les trois cents

femmes que

renferme, dit-on, ce palais, combien guettent
notre

groupe

d'étrangers? Elles aussi,

à

quoi rêvent-elles, toutes ces prisonnières?

A

la liberté

î

me

répond sur un ton drama-

tique

un jeune

interprète tunisien attaché à

notre caravane.

A

la liberté

!

Que

ces

mots

sonnent bizarrement sous ces regards invisibles!

Mais je soupçonne ce jeune Tunisien
la

d'avoir beaucoup lu

Case de l'Onde Tom.

L'autre jour après l'Aït-Srir, la réception
avait eu lieu presque à la porte

du

palais.

Aujourd'hui
davantage.
dédale

le

château se laisse entrevoir

Nous

suivons

maintenant

un

de

couloirs

nus,

irrégulièrement

bâtis, qui tantôt s'élèvent très haut, tantôt

s'abaissent jusqu'à toucher la tête.

De

dis-

tance

en

distance,

un carré de
grille

ciel

bleu

apparaît par une

de

fer

enchâssée

ou LES HEURES MAROCAINES

22o

I

dans

le

plafond de poutrelles
couloirs

et
ici

de roseaux.
et
là,

D'autres

s'ouvrent

des

impasses, des ruelles, de petites chambres
obscures, aussi nues que
le

corridor luiculs-de-sac,

même. Au fond d'un de
près

ces

de

la

souquenille

noire

d'un
vert

juif,

flamboie

la

robe

en

velours

d'une

énorme juive
cerise.

coiffée

d'un foulard de soie

C'est
et

un vieux

ménage

d'Israël,

Monsieur

Madame Sadoun,

qui chaque

matin arrivent du Mellah, apportant sur

un bourricot

les

cotonnades

et

les

draps

d'Angleterre, les mousselines brodées et les
soieries

de Lyon,

les

beaux caftans confec-

tionnés au fond des maisons puantes badi-

geonnées de bleu, bref tout ce qui sert à

la

parure de toutes ces captives moins préoc
cupées, j'imagine, de liberté que de coquetterie,

de jalousie et d'amour. Vrais vizirs
qu'on rencontre tou-

de

la toilette, ces Juifs

226

RABAT

jours à l'entrée de ces demeures chérifiennes,
servent d'intermédiaires entre
le
le

Sultan et

Mellah. Qui pourra dire les services que
les

dans

jours

difficiles ils

ont rendus à leurs

coreligionnaires, en faisant parler au Sultan

par des lèvres charmantes?...
Plus loin au détour d'un couloir, nous
croisons quatre personnages, gras et soufflés,

à

la

molle figure pétrie dans

le

plus noir

mastic. Leurs gros yeux blancs qui roulent

dans
air

le

sombre cadran de leurs

faces avec

un
les
les

de vigilance éternelle semblent garder

plus tristes secrets.

Que

j'ai

de plaisir à

voir, ces légendaires

eunuques, qui soudain
tournant d'un
1

m'apparaissent
conte des Mille
le

comme au
et

Une Nuits

Le plus grand,

plus gras,

le

plus somptueusement vêtu,

et

d'une laideur de vieux singe méchant,
flûtée et s'éloigne

donne des ordres d'une voix
au fond d'un couloir. Je

le suis...

mais par

ou LES HEURES MAROCAINES
la

227

pensée seulement, dans

le

mystère de

cette vie cachée

le

carton de bristol ne

m'invite pas à pénétrer. Bientôt,

même

dans

ce palais^ on n'en trouvera plus de ces noirs

gardiens du sérail
tinople;

!

Ils

venaient de Constanse font rares et

mais là-bas

ils

de

plus en plus chers. Est-ce l'aurore des temps
prédits par le jeune Tunisien? La liberté vat-elle enfin régner
les

dans

les

harems, depuis

rives

du Bosphore jusqu'aux cimes de
mesure
qu'ils disparaissent,

l'Atlas ?

A

on

les

remplace par de petits garçons qu'on écarte
des

femmes dès

qu'ils
!

commencent à devenir

dangereux.

Ah

quel poète romantique, quel
Alfred

Byron,

quel

de

Musset,

quelle
la

Madame
dernière

Desbordes- Valmore composera
élégie
!

sur

la

mort du dernier

eunuque

Depuis quelques
oreilles

minutes, arrive à nos

un

bruit de voix rapides, perçantes.

228

RABAT

monotones, ce bruit de lecture coranique
qui anime dans les rues arabes
le silence

de

l'après-midi.
il

Près

de nous,

quelque

part,

y a des enfants accroupis autour

d'un maître d'école. En voici quelques-uns
qui sans doute ont échappé à la gaule de
leur
taleb,
et

qui

du

fond

d'un

réduit

s'amusent à nous voir passer. Dans cette
troupe de capuchons
très usagés,
et

de burnous modestes,
la

longtemps traînés dans

pousdes-

sière, je n'aurais certes

pas distingué

le

cendant des Ghérifs,

l'héritier

présomptif de

l'antique majesté maughrabine, le jeune

Mou-

lay Idriss,

fils

aîné

du Sultan,

si le

médecin

du

Palais ne

me

l'avait

montré qui

s'abritait,

pour nous

voir, derrière

une énorme négresse
et

chargée de lourds bijoux d'argent,
la

dont

large ceinture de Fez, tissée de vingt cou-

leurs, retenait des
laiter tous les

mamelles capables

d'al-

poupons du harem.

ou LES HEURES MAROCAINES

229

Et soudain, au sortir de ces couloirs tortueux
et

dénudés,

c'est

un enchantement.

Une profonde

galerie,

inondée de lumière,

allonge très loin devant nous

un pavé de
au

mosaïque, d'où

trois jets d'eau jaillissent

milieu de vasques de marbre.

Un

instant,

on hésite à traîner

ses souliers sur ce par-

terre d'émail^ où ne doivent glisser

que

les

babouches

et les

pieds nus

;

on s'en veut
l'éclat

de ternir par des vêtements sombres

de cette
blanche

allée

qui

n'admet

que

la

laine

et les soies

de couleur vive tamisées
la galerie s'ou-

de mousseline. D'un côté de

vrent les doubles vantaux des hautes portes

enluminées

comme

des pages de Coran, qui
les

donnent accès dans
s'étend

chambres; de

l'autre,

un jardin
et

d'orangers

plantés

en

contre-bas,
le

dont on
les

n'aperçoit,

depuis
et pres-

promenoir, que

cimes vertes

sées

les

fruits

déjà jaunissants trans-

230

RABAT

paraissent au milieu des feuilles.

Du

verger,

nous arrivent
à Grenade
ciens aux
lettes,

les

vieux airs qu'on entendait
les

et

à Gordoue, et que

musi-

tuniques jonquilles, roses, vio-

amaranthes, jouent toujours sous ces

orangers. Enfin par delà les verdures et le

bouquet Heuri de l'étrange fanfare,
l'éternel

se dresse

mur

d'Islam qui n'est jamais bien
le

loin

pour fermer

bonheur,

et

qui reflète
soleil

sur sa rouge poussière l'ardeur du
couchant.

On

ne peut rien voir de plus

joli

que

les

chambres qui
galerie.

se succèdent le long de cette

Le

sol est

de mosaïque,

et les

murs,

jusqu'à hauteur d'homme, sont aussi tapissés de ces petites briques émaillées,

assem-

blées avec

un

art infini en rosaces, en fleurs,

en

étoiles.

Au-dessus, un espace blanc, tout
laisser l'œil
;

uni,

pour

se

reposer

de ces

couleurs enchanteresses

puis un

bandeau

ou LES HEURES MAROCAINES
de plâtre prodigieusement
des
artisans
lin,

231

dans lequel

ont

creusé

patiemment avec

un instrument
compliquée,
la

primitif, la dentelle la plus

plus

variée, la plus légère;

et posée sur cette frise ajourée, l'autre
veille

merpla-

de ces chambres charmantes,
aussi

le

fond

minutieusement
et

peint
les

qu'une

miniature persane,
et
les

dont

arabesques
refléter

fleurs

stylisées

semblent

comme dans un
leurs

miroir, mais avec des coul'éclat

plus

vives,

des tapis

et

des

zelliges...

Tout ce luxe oriental
sortir

saisit

étrangement au

du long dédale des

couloirs pauvres et

nus. Tant de faste à côté d'une simplicité qui,
çà et
la,

s'en

va tout doucement de de

la

nudité

à l'abandon, et
sordide
la
!

l'abandon presque au
ce
palais, entre

On retrouve dans
la

richesse et

misère, ce

même

accord

sans morgue, ces rapports de bon voisinage

232

RABAT
l'on

que

voit

presque

toujours

entre

le

riche et le pauvre dans la société

musulmane.

L'esprit arabe n'écarte rien. Le luxe le flatte

sans mesure, la misère ne

le

choque point.
la

Même

sur cette heureuse terrasse
sans mélange. C'est

beauté

n'est pas

un

singulier
fini et

assemblage de soin et d'abandon, de

de non
les

fini,

de raffiné
et

et

de barbare. Sur

vantaux or

azur d'une porte enlulatte

minée, on a cloué avec brutalité une

de bois blanc. Dans une chambre de

féerie,

traîne la carcasse déjetée d'un de ces grands
lits

de cuivre, à colonnes

et

à baldaquin

surmonté d'une couronne à fleurons, que
les

Anglais importent depuis quelque cent

ans au Maroc. Et un peu partout dans ces
pièces des Mille
et

Une Nuils, où
et

l'on

ne

voudrait

voir

que divans

coussins

de

mousseline, quelle surprise de rencontrer,
tantôt groupés

comme

i)0ur

une vente â

ou LES HEURES MAROCAINES
l'encan,
tantôt

233
des

dispersés au

hasard,

chaises, des fauteuils, des canapés dorés, des

glaces dont le tain a fondu sous la chaleur,

des pianos mécaniques, d'innombrables pendules éternellement arrêtées, des bouquets

sous des globes, des consoles Louis XV,
chétives

si

au pied des murs blancs
ils

!

Même

quand

sont magnifiques, ces objets de

chez nous perdus au milieu de cet Orient
font

un peu mal au cœur. On

dirait les
le

épaves d'un bateau naufragé ou

produit

d'un rapt barbaresque. Les belles chambres
peintes semblent dire
d'ici
:

«

Enlevez-moi cela
pauvres choses

!» Et de leur

côté,

les

captives, qui
s'écrient
:

nous reconnaissent au passage
Venez nous délivrer
!

«

»

Le thé
d'eau,

était servi

au delà du second

jet

sur

une

table

chargée d'argenterie

où s'étalaient
serie

les cent merveilles

de

la pâtis-

maugrabine,

les

cornes de gazelle, les
14

234
feuilletés
laits

RABAT
au miel,
les

turbans du Gadi,

les

d'amandes,
citrons et

les

breuvages à l'orange,
le

aux

aux tramboises pressées,
la

Champagne que

religion

tolère

comme

une innocente eau gazeuse. Devant d'énormes
samovars moscovites, qui jetaient tout à

coup

l'idée

de

la

neige et des frimas dans

ce paysage de lumière, les serviteurs faisaient le thé suivant la caïda. Des serviteurs,
il

y en

avait partout, au long de cette galerie

comme

dans

les couloirs et les cours,

non-

chalants, désœuvrés,

étonnamment

décoratifs

sous leurs vêtements de laine. Tout ce

monde

donnait l'impression d'une autorité despoti-

que qui n'a qu'un geste à
esclaves accourent, et en

faire

pour que cent

même

temps d'une

grande

liberté,
c'était

d'une fastueuse bonhomie.

Vraiment
l'esprit et

un

spectacle agréable pour

reposant aux yeux, cette nuée de

domestiques placés

pour ne rien

faire.

ou LES HEUHES MAROCAINES

235

Dans une pièce d'apparat, au fond d'une
de ces alcôves qui créent dans ces chambres

immenses un coin

d'intimité, le Sultan était

assis avec le générai Lyautey.

Sous

les

oranses

gers, la

musique continuait d'égrener

airs à cloche-pied,

d'une mélancolie sautil-

lante, qui semblait à tout

moment

se tenir

arrêtée,

debout sur une patte,

comme une
n'avait
exilât

cigogne au

sommet d'un minaret. On
c'est

qu'un regret,
de

que notre présence

la terrasse,

pour

cette après-midi, ce qui
faire le
et
les

dans l'ordinaire des jours, doit en
principal

agrément
voilà

:

les

enfants

femmes. Et
de
la

que tout à coup, à

l'entrée
le

galerie,

glissant

rapidement sur

miroir des zelliges, deux formes charmantes

apparurent, deux capuchons de soie, deux
djellabas de mousseline,

deux caftans dont
liséré,

on n'apercevait qu'un mince

rose et

bleu, entre la mousseline et les babouches.

236
C'étaient
les
fils

RABAT
du Sultan, dont
j'avais

entrevu

l'aîné,

dans sa djellaba d'écolier,

derrière l'énorme négresse. Leur précepteur
les

conduisait auprès

du Général qui

avait

désiré les voir.

Dans

ce décor très

ancien

oîi

tant

de

choses modernes

surprennent,
celle-là

c'était

une

nouveauté encore, mais
plaisante, ces enfants

tout à fait

d'un prince d'Islam
inti-

mêlés à une réception qui, malgré son
mité, avait pourtant

un

caractère politique.

Traditionnellement au Maroc, plus on est

proche parent du Souverain, plus on est
tenu à
l'écart.

Aujourd'hui même, dans ce

château, plusieurs frères de Moulay Yousef sont relégués au fond de leurs appartements,

dans une captivité dorée. Et parmi eux,
songe à ce Sidi

je

Mohammed

qui jouit près du
il

peuple d'une faveur particulière, car
l'aîné

est

de

la famille, et d'esprit assez bizarre

ou LES HEURES MAROCAINES
dit-on,

237

— ce qui

lui ajoute

le

prestige qui

s'attache en Islam

aux

êtres
la

innocents ou

simplement singuliers, par
s'ils

croyance que
à
fait

ne

ressemblent pas
c'est

tout

aux

autres

hommes,

qu'Allah a retenu une

part de leur intelligence, qui lui sert à se

maintenir en relation secrète avec eux.
Ces
petits

princes

dans ce salon, cela
et c'-était

semblait tout naturel,

pourtant une
plus
la

chose qui bouleversait
anciennes.

les traditions les

On

surprenait là sur

le vif,

volonté du (Ténéral d'humaniser la vieille
caïda,

de

donner à

ces
et

enfants

un haut

sentiment d'eux-mêmes,

surtout de témoi-

gner par
les

les

marques de respect dont nous

entourons, que ce régime de bon accord

et

de collaboration, qu'on appelle un pron'e^t

tectorat,

pas

un système éphémère,
avant d'installer
ici

une étape
préfets,

à franchir

des

des

conseillers généraux et

aussi
14.

238

RABAT
et

des députés, mais un ordre durable,
l'œuvre commencée par
le

que

père sera conti-

nuée par

les fils.

Cependant, sur
et les

les

tables les pâtisseries
;

breuvages diminuaient à vue d'œil
plus que
le

le soleil n'éclairait

faîte

de

la

muraille rouge
les

;

les jardiniers avaient

ouvert

canaux de
;

la

séguia qui bruissait doula terre

cement
on

dans l'odeur de

humide,

sentait
et

confusément
de persil
;

des

parfums de

menthe

derrière les barreaux

fraîchement peints d'une de ces ménageries,

ornements habituels des résidences chériiiennes,
trois

lions

énervés

par

le

soir

allaient et venaient

bruyamment, en
comiquement

agitant

leurs

nobles

têtes

tachées

de vert. Les musiciens infatigables poursuivaient leur musique, acharnés, semblait-il,

à la poursuite d'un air qui leur échappait sans cesse...

ou LES HEURES MAROCAINES
Il

239 a

est six heures.

Le carton de

bristol

épuisé son pouvoir. Nous voici de nouveau

dans

le

grand aguedal vide. Est-ce
de journée
et

la

mélanfête

colie des belles fins

d'une

qui s'achève? je ressens un vague malaise
d'avoir

promené dans

ce château secret l'in-

discrétion d'un passant.

Quelle figure de-

vais-je faire, sur cette terrasse

de Sultan?
choses en

Quel soupir ont dû pousser
!

les

nous voyant disparaître La vraie vie de cette

demeure d'Islam ne me

reste-t-elle pas tou-

jours aussi fermée qu'avant d'en avoir franchi
le

seuil? Et ce que

j'ai

vu

valait-il toutes les

fantaisies

que l'imagination improvise autour
et

des Mille

Une Xuits?... Je regrette presque

d'être venu, d'avoir fait le

mauvais marché

d'échanger beaucoup de rêve pour quelques

pauvres notions, en
veau désir

même temps

qu'un nou-

me

saisit

de revenir sur mes pas,
couloirs tortueux, de

de repasser dans

les

240
S

RABAT

urprendre la galerie animée par sa vie famile

lière et
les

verger où,
d'or

dans

le

crépuscule,
les

fruits
les

brillent

sous

feuilles

comme

lampes

d'Aladin.

Je voudrais

revoir tout cela, et je ne le peux plus. Ce
palais, qui

un

instant s'est entr'ouvert à
replié

ma
Des

curiosité,
siècles de

s'est

sur lui-même.

nouveau m'en séparent,

et j'aubristol,

rais beau
la

montrer

mon

carton de

porte ne s'ouvrirait pas.

ou LES HEURES MAROCAINES

241

CHAPITRE XI
AINSI

PARLA

SIDI

MOUSSA
tombeau

Je suis relourné, l'autre jour, au

de 8idi Moussa. La solitude avait repris
possession de la falaise. La poussière était

retombée sur
les cercles

les pistes

des fantasias

et

dans

magiques. Des chiens achevaient
les

de dévorer
de
toile

os abandonnés dans la ville
la

éphémère. Le tombeau blanc,

Kasbah rouge avaient recommencé leur
loque muet au bord de
la

col-

mer

attentive.
les

Seule une forme blanche, immobile sur
rochers, semblait oubliée par la fête.

Nul n'ignore qu'en Islam, pour avoir de
beaux songes,
il

suffit

de s'étendre auprès

242

RABAT
et

d'un marabout
meil.

de s'abandonner au somson mausolée, Sidi Moussa

A l'ombre de

m'est apparu, un chapelet dans une main,
et

dans l'autre un asphodèle.
«

Qui es-tu

!

ô étranger,

toi

qui ne portes

ni le turban, ni le burnous, ni les babouches,

me

dit le

pieux personnage. Que viens-tu
t'a

chercher près de moi ? Qui
ces rivages ?

conduit vers

A

ton vêtement et à ta mine,

je crois avoir
vil

reconnu que ce n'est pas un
gain.
je

amour du

Si c'est le

pur désir
te réet

de connaître,
veilles aussi

ne veux pas que tu

pauvre que tu es venu,

que

tu m'aies visité sans profit... Sache donc que

dans

la

bien-aimée Salé, où
il

j'ai

mené ma vie

terrestre,

y a

trois

choses merveilleuses.

Tu

verras la première, si tu montes demain,
la ville,

à midi, tout en haut de

à deux cents

pas de la grande mosquée dans la direction

delà mer. La seconde, tu

la trouveras

dans

ou LES HEURES MAROCAINES
la

243

demeure

d'El Kortebi, dont chacun à Salé
la

pourra t'indiquer

maison. La troisième,
te

\

c'est

au fondouk des huiles qu'elle

sera

révélée... Je te laisse avec le bien. »

Le lendemain, pour obéir aux comman-

dements du Saint,

je

gravissais les ruelles
les

embrasées, maugréant après

songes qui
ces
la

me

jetaient hors de chez

moi par un de
la

midis brûlants où, dans
pensée s'évapore

tète

en feu,

comme une

goutte d'eau

posée sur une pelle ardente. Je

gagnai la

grande mosquée plus reposée, plus éclatante,
plus silencieuse que jamais dans sa blanche
solitude, et

quand

j'eus

fait les

deux cents

pas dans la direction de la mer. je
nez à nez avec

me trouvai
les

un

petit

àne qui,

yeux

couverts d'un sac faisait tourner une noria.

L'antique engrenage de bois que cet ànon
mettait en
branle,
tirait

des profondeurs
:

d'un puits des ustensiles hétéroclites

vieux

244

RABAT

pots de terre, boîtes à conserves, fixés de

distance en distance sur une longue chaîne

de jonc

tressé, et qui, surgissant tour à tour,
ils

déversaient dans une cilerne l'eau dont
étaient pleins.

On
pagne

les voit

dans tous

les

jardins de l'Es-

et

du Maroc,

ces noria

dont

le

grin-

cement
caine.

est

un des bruits de

la terre afri-

A

Salé

même
et

il

y en a plus de
les

cent,

répandues çà

dans

vergers. Les

plus charmantes s'abritent sous des mûriers

qui leur prêtent leur ombre. Mais celle-là
était

posée sur un tertre embrasé; aucun
l'abritait

arbre ne

de ses
le

feuilles

;

le

soleil

implacable tombait sur

pauvre animal

image d'un supplice qui durait depuis des
siècles et durerait des

années

et

des années
soleil

encore, image aussi
et

du bon accord du

de

l'eau, qui

au pied du monticule sur

lequel

étaient juchés la bête et l'appareil,

ou LES HEURES MAROCAINES
faisaient pousser avec

245

une admirable abondans
le

dance un
Je

frais jardin

désert.
le

compris alors pourquoi

Saint qui

transformait jadis en citrouilles et en com-

combres
choisi

la tige

amère de

l'asphodèle, avait
là-

Theure de midi pour m'envoyer
et,

haut,
chine.

entre cent

noria cette triste mapetite

L'infortunée

bète, lentement

obstinée, qui tournait son

manège avec une

constance pins qu'humaine, faisait et reiaisait

indéfiniment

le

miracle qui lui valait

encore, à lui Sidi Moussa,

une prière des
lui

homme-.

Cet

une résigné transformait,

aussi, en jardins magnifiques la stérilité des
sables...

Je

caressai

l'ûnon,

et

remerciant

Sidi

Moussa de ne pas ressembler à
importuns qui
fie

ces guides

vous promènent au milieu
!a

ruines illustres, que

curiosité de l'uni-

vers ruine davantage encore, je

me

rendis
15

246

RABAT

chez El Kortebi. De nouveau je passai dans

l'ombre de la grande mosquée,

et

devant

la

médersa dont
siècles

la

porte disjointe défend des
le silence,

de rêve suspendus dans

de

vieux songes défaits, des voix qui se sont
tues avec le

murmure des fontaines, un passé
ce sarcophage de

de science
stuc, tout

embaumé dans
un

palais croulant

les

poutres

de cèdre sculpté blanchissent ossements sous

comme

des

le soleil et la pluie.

Je tra-

versai les ruelles où

s'élèvent les

maisons

des plus riches bourgeois de Salé, et tout

en marchant,
son d'El
porter,

je

pensais

:

faut-il

que

la

mai-

Kortebi soit superbe, pour l'embelles

au sentiment du Saint, sur ces
!

demeures mystérieuses

Or, la maison d'El Kortebi n'était qu'un

pauvre

logis.

Son maître, minable
le

lui aussi,

sommeillait dans

corridor où l'on goûte,
la

aux heures chaudes du jour, entre

porte

ou LES HEURES MAROCAINES

247

entre-bàillée et la cour intérieure, le léger

courant d'air, seul

mouvement de

l'atmos-

phère embrasée.

Pour
et lui

réveiller

quelqu'un qui

fait la sieste
s'il

demander sans autre préambule
il

ne possède pas un trésor,
soi l'ordre

faut avoir

pour

impérieux d'un songe.
pauvre diable en
Si je possé-


dais

Un

trésor! s'écria le

jetant les

yeux sur sa misère.
trésor,

un

habiterais-je

dans

cette

masure?
Cependant,

me

dit-il,

sa famille n'avait

pas toujours été pauvre. Elle était originaire

de Cordoue, d'où
Kortebi

lui venait

son

nom

d'El

— ce qui

veut dire

le

Cordouan.

Au

temps du khalife Abou Bekr,

elle possédait,

à quelques pas de la grande mosquée d'Occident,

une maison avec un jardin. Puis aux
oi^i

jours malheureux
entre
l'exil, le

il

avait
la

fallu choisir

baptême ou

mort, ses ancê-

248

RABAT
Andalousie pour
de
Salé,

très avaient quitté la chère

venir se réfugier dans cette ville

n'emportant de leurs richesses que
leur logis

la clef de

— Et
dai-je.
Il

cette clef, Tas-tu toujours?

deman-

se leva et reparut au bout de quelques

instants, tenant

une
à

clef
celle

de

fer rouillée,

en

tout

semblable

dont

on
le

se

sert

encore aujourd'hui pour ouvrir
portes

verrou des

musulmanes. Et par enchantement,

dès que j'eus dans la main la vieille clef
rouillée

venue du

si

lointain passé, surgipistes

rent devant

mes yeux des

poussié-

reuses, des jardins dans les sables, de for-

midables armées noires, des murailles rougeâlres,

des cours de marbre éclaboussées
palais

de sang, des

qui

s'écroulent

pour

renaître sans cesse, des

chambres parfumées

remplies de voix de femmes, de jets d'eau

ou LES HEURES MAROCAINES
et

249

de musique. Je revis Tolède. Cordoue, Greg'.oire

nade, toute la vieille

que

j'avais tra-

versée quelques jours auparavant pour venir

dan? ce pays,

et je

ne

la

revoyais pas dans

sa décrépitude, mutilée par le temps, défor-

mée par
ristes
et

les architectes,

envahie par

les

touje

les

commentaires des savants:

retrouvais cette beauté vivante, dans sa fraî-

cheur première, et j'entendais à
l'antique chanson

mon

oreille

du Regret qu'on chante de
violons et les guitares
:

Tunis à Fez sur

les

Nous avons passé

les

beaux jours

A Grenade,
Entre
nous
les

ville

des plaisirs.
les

roses et

bourgeons,

avons passé la soirée.

regrets d'avoir quitté
les

demeures de r Andalousie

arrêtez de

me

faire souffrir

f

Oui, qu'étaientles habitations luxueuses des

bourgeois de Salé

et la

médersa elle-même,

250

RABAT
de
ces

auprès

demeures

nostalgiques?

Garde bien

ta clef, El

Korlebi, c'est la clef

du plus beau des songes! En vain chercherais-tu,

à Grenade ou à Gordoue,
fer
rouillé.
ta

la serrure

glisser son

Une autre

clef

ouvre aujourd'hui
palais croulants.

maison de jadis
si

et les

Mais

tu veux,

ô vieil

Abencérage, nous construirons ensemble une

demeure nouvelle; nous

y mettrons une
le

serrure que ta clef saura ouvrir, et dans
frais

patio

dont

nulle

trace

de sang ne

tachera les dalles, ensemble nous écouterons
ce

que

le

bruit d'une eau très pure

fait

entendre d'éternel
sages...

aux

amoureux

et

aux

Le fondouk des huiles, à Salé, ressemble
à tous les fondouks
:

des ânes, des mules,

des chevaux vaguent autour d'un puits dans
l'odeur nauséabonde de la cour intérieure,
et

au premier étage,

le

long de

la galerie

ou LES HEURES M.VROCAINES
de bois, s'ouvrent
tent les
filles

251

les petites cases

qu'habila

de

la

douceur. Ainsi que
celui-là est
et les

plupart des

Ibndouks,

un bien
quatre-

habous, une fondation pieuse,
vingts douros que paie
le

tenancier servent

à l'entretien des mosquées.
Sidi

Moussa lui-même

avait

vécu

dans

cette hôtellerie.

On me
le

conduisit à la

chambre
et

qu'occupait jadis
laquelle, en ce

saint

homme,
fille

dans

moment, une
toilette

de la douavec une

ceur, dans
étoile
et

sa

brillante,
les

au

front,

du fard sur
main,

pommettes

une

cigarette à la

faisait sa petite

cuisine.
fidèles

Gomment

le

Gadi, les Oulémas, les
cette

du Marabout supportaient-ils

profanation? Pourquoi, là-bas, un tombeau
si

vénéré? Pourquoi,

ici,

un

oubli

si

inju-

rieux ?
«

raisonneur éternel,
je

me

dit alors Sidi

Moussa,

ne

t'ai

pas conduit sans dessein

252

RADAT
chambre qui
fils

dans cette

fut

en

effet

la

mienne. Apprends donc,
par
le

d'un autre

ciel,

contraste que

j'ai

mis sons

tes ,yeux,

à ne pas t'étonner.
tres

Tu en

verras Lien (Tauje le laisse et cesse

dans re pays, où maintenant
Continue ton voyage,
le

aller seul.

de
la

t'imaginer que
vie,
c'est

plus grand intérêt de

de

comprendre. Abandonne-toi
et

simplement aux événements

aux choses.
le

Et surtout garde-toi de jeter sur
le

monde
l'or-

regard du sot qui s'indigne, d'im.iter

gueilleux qui oppose sans cesse son senti-

ment à

d'autres

sentiments,

sa pensée
le

à

d'autres pensées, et de croire, avec

pédant,

que

la sagesse est

unique.

»

ou LES HEURES MAROCAINES

253

CHAPITRE

XII

LE MOUSSEM DE NOTHE CIVILISATION
C'est aujourd'hui vendredi.

Dans

le

grand

cimetière de la dune, pas

un burnous, pas
les

un haïck n'est venu s'asseoir sur
pas un maître d'école n'a

tombes;
petit
le

mené son

troupeau

d'enfants

fleuris

chantonner
:

Coran au milieu des pierres funèbres
se croirait

on
;

un jour ordinaire de

la

semaine

et peut-être, depuis qu'il

y a des tombes en
si

ce lieu, jamais
plète...

la

solitude n'a été

com-

Sur

le

plateau habituellement désert

s'élève le palais

du

sultan, près

du grand
vient de
les

aguedal vide, une foire française
s'ouvrir,
et

tout le

monde, délaissant
15.

254

RABAT

morts, s'en est allé assister à la fête de notre
civilisation.

Devant

les

baraques de bois, je retrouve
et

les notables

de Rabat

de Salé que je voyais

l'autre

soir,

au moussem de Sidi Moussa,
les tentes blan-

nonchalamment étendus sous

ches et noires, pleines de piété, de paresse,

de contemplation, de musique
les

;

je retrouve

cavaliers

qui lançaient leurs fantasias
le

entre la casbah ruinée et

tombeau du
gens en délire
les

ramasseur d'épaves,

et tous ces

qui se passionnaient, là-bas, pour

exer-

cices étranges, l'ivresse, l'exaltation
le

sacrée,

sang qui coule sur la joue,

la

chevelure qui

se défait, la bave qui

écume aux lèvres, le corps

qui se contorsionne et se brise au milieu du
cercle obstiné qui frappe le sol en cadence...

Voilà tous les cercles rompus, les rondes arrêtées, les prières
sols,

suspendues. Dans quels sousles

dans quelles tanières,

nègres musi-

ou LES HEURES MAROCAINES

253

ciens ont-ils laissé leurs instruments? Les

hachettes des

Hamadcha encore ensanglande sang
les
caillé,

tées, toutes noires

sont accroet
les

chées à la muraille;

tambourins
les

musettes relégués dans un coin;
nages pieux ont laissé

person;

là leurs chapelets
;

on

a soufflé sur les dernières bougies

les

chan-

sons andalouses ont suspendu leur concert

qui semblait inépuisable;
cesse de résonner dans

le

poème du Regret
la

l'air;

volupté a

quitté ses coussins de mousseline... Et tout
ce

monde va

et vient

devant nos mille inven-

tions, filles

de

la dernière

heure du temps,

aussi

surpris sans doute que je l'étais moil'autre jour,

même,

au milieu des cercles
les

magiques. Mais devant

phonographes qui

leur emplissent les oreilles de nos airs et de

nos chansons, ou la toile blanche qui se peuple
des aventures saugrenues de Peaux-Rouges,

de cow-boys,

et

de

celles,

plus extravagantes

256

RABAT
Mau-

encore, de petits bourgeois français, ces

ghrabins ne laissent voir aucun étonnement.

Tou tes
loin

ces

nouveautés merveilleuses sont trop

de leur esprit pour que leur secret impé-

nétrable les préoccupe
fois ils se

un

instant.

Une bonne

sont dit que nous avions capté les

génies dans nos machines,
ciers

comme

leurs sor-

emprisonnent

les

forces obscures

de

la

nature dansleurs drogues et leurs amulettes.
C'est choses

de Français, pensent-ils;
suffît

et cette

simple idée

à soulager leur imagina-

tion de tout le poids

du mystère.
musique,
hasard m'a

danses, que je vous regrette!
6 volupté, fête antique que
le

mise un instant sous

les

yeux, mais qui est
je sais déjà

la vie éternelle d'ici et

que

mou-

rante
je

!

Passionnés du vieux Maroc,
nostalgies,
!

comme

comprends vos
j'en suis saisi

comme moibaraques de

même

Dans

les

cette foire

s'entassent toutes les choses qui

ou LES HEUUES MAROCAINES
ont

2o7
et

commencé de transformer ce pays,
que bientôt on ne
le

qui
:

feront

reconnaîtra plus

charrues d'acier, pour défoncer un sol qui n'a

jamais été égratigné que par un soc armé

d'une pointe de fer

;

voitures automobiles à

l'incompréhensible vitesse, pour traverser ce

paysqui ne connaissait hier encore que le
trot des ânes,

petit

Famble de
la

la

mule,

le

galop

des chevaux et

marche solennelle des cha-

meaux au

pas feutré; canots à vapeur, pour
et

remonter sans fatigue,

comme

en se jouant,

ces estuaires habitués depuis toujours à la

rame

et

au chant des barcassiers; phonogra-

phes, pianos mécaniques, pour remplacer le

guimbri,

le

tambourin,
la

la rhaïta et

tous les
dr.

instruments de

musique obsédante

Moghreb.

Au
éclat

loin,

Rabat

et

Salé,

après

le

grand

du

jour, prennent la teinte apaisée

du

soir, et

sur leurs blancheurs se répandent,
15..

258

RABAT
les

eh longues traînées paresseuses,

fumées

odorantes des fours à pain qui s'allument.

Sous

le soleil

qui

les

dore, derrière leur double

et triple enceinte elles

semblent tout à

fait

rassurées,

les

deux

petites villes

d'Islam.

Elles n'ont pas l'air de

soupçonner quelles
de
leur

prodigieuses

forces

destructrices

modeste
elles

bonheur sont accumulées contre

dans ces pavillons éphémères dressés

sur ce plateau. Pour moi, ces objets de chez

nous arrivés jusqu'ici par des navires sans
voiles ni

rameurs, ne sont pas loin de m'ap-

paraître, à cette heure crépusculaire,

comme

autant de bêtes furieuses prêtes à s'élancer sur ces maisons innocentes. Je
les vois

déjà

s'évader de leurs cages de planches, bondir

sur la pente du plateau, traverser les jardins,
sauter par-dessus les murailles, se déchaîner

dans les rues épouvantées, culbuter au passage
l'épicier, rherlx)riste,
le

marchand de

bei-

ou LES HEURES MAROCAINES
gnets, le dévideur de soie, le

259

brodeur de

babouches,
tis, et

le tailleur et ses

gracieux appren-

massacrer au fond de leurs armoires

vingt métiers séculaires. Les notaires sont déjà

morts de frayeur sur leurs pupitres minuscules; les mendiants, au pied des mausolées,

tombent

le

nez dans leur écuelle; les norias
;

des vergers suspendent leur gémissement

au fond des réduits souterrains,

les infatila

gables manèges s'arrêtent de tourner pour

première

fois

depuis des centaines d'années.

Le

silence s'enfuit des maisons. Les terrasses

s'écroulent dans les cours

où résonnaient

jadis le tambourin et le violon. Les

mosquées

elles-mêmes ne sont pas épargnées...
Il est

des

moments où

le

cœur est

si

plein

du

regret de tant de choses encore vivantes

mais déjà condamnées, qu'on prête trop com-

plaisamment

l'oreille

aux voix nostalgiques,
:

qui vous crient avec un accent passionné

260
«

RABAT
la civili-

Pas de bête plus redoutable que

sition

aveuglément déchaînée

î

un Aïssaoua

en fureur qui dévore un mouton sanglant,

un Hamadcha qui
derait à

se taillade et
le

vous

tailla-

vous-même

crâne avec sa hachette

de

fer, n'est

pas plus hors de sens qu'un

de ces

civilisés,

dont

les

regards grossiers ne

découvrent pas la noblesse d'une civilisation
pleine de raftinements cachés
dité choque,
;

que

la

nu-

que

la

grâce pudique des longs

vêtements

fait

sourire; qui voudraient por-

ter partout leur pioche et leur sottise, jeter

bas

les

murailles

séculaires,

comme un

obstacle au trafic, bouleverser les cimetières
et

construire des palace-hôtels sur
très

le

pro-

montoire des Oudayas... La
vie

ancienne

que Ton menait

ici,

avec ses brutalités,

ses injustices, sa misère, son ignorance, elle
est

encore préférable aux fausses douceurs,

aux fausses justices, aux fausses richesses, aux

ou LES HEURES MAROCAINES
faux bonheurs, à
la science

261

vaine que nous

apportons avec nous. Et je ne parle pas des
vices qui

nous accompagnent toujours,
plus

et

qui

détruisent

de

choses que
fois

notre

ordre n'en conserve.
ce pays,

Une

de plus, dans

comme
le

en tant d'autres lieux du

monde,

sinistre génie

d'Europe va

tarir

pour toujours des sources de rafraîchissement, de
fantaisie,

de jeunesse, d'immenses

nappes de

silence, d'immobilité,

de repos

;

de grands espaces encore vierges, réservés à
l'instinct,

au demi-sommeil de

la pensée.

Et

quand

il

n'y aura plus dans l'univers ces

peuples, dont les

mœurs

et les

usages per-

mettent de se représenter sans

effort

de très

anciennes vies, un fossé qu'on ne pourra plus

combler sera creusé dans

l'histoire.

L'huma-

nité appauvrie, enlaidie, abêtie par sa propre
intelligence,

ne sera

même
elle

plus capable de

comprendre quel trésor

a gaspillé...

â'62

RABAT

O

regrets de

VAndalousie
faire souffrir!

Arrêtez de

me

Après tant d'autres conquérants,
notre heure
a'

voici

que

sonné. La destinée remet ce
et

pays dans nos mains;
menter,
il

au lieu de se
si

la-

faut

nous réjouir, car

nous

n'étions pas

venus, d'autres auraient pris

notre place, d'autres maîtres plus brutaux.

Par une chance unique,
qu'un esprit ferme
ligente tendresse
ait policé ici
la

la

fortune a voulu

et

généreux, une intel-

pour l'àme de ce vieux pays
civilisation,
lui
ait

enlevé

son venin
jours
siècle
la

et cette

dureté qu'a presque tou-

puissance.

En

Algérie, pendant

un

nous nous sommes organisés sans tenir
l'Islam et nous avons tué trop de
celles

compte de
choses

— de

qu'on ne remplace jamais.

Là-bas, la fête arabe est finie. Mais au Maroc,
la claire raison

du général Lyautey, ef chose

encore plus rare, son profond sentiment de

ou LES HEURES MAROCAIxN'ES
la

263

beauté

musulmane

et

de

la

notre propre,
spectacle de

s'emploie à nous épargner
destructions imbéciles,
ici

le

et

à faire respecter
vie,

une noble manière de comprendre la

qu'ailleurs

mal

avertis encore

nous avons

méprisée. Dans cet
derrière

immense bled qu'envahit
il

moi

le

crépuscule,

a construit des
ports,

routes, pacifié des tribus,

aménagé des

bâti des cités nouvelles, retenu sur le

bord

de l'abîme de grands vestiges du passé que
les

indigènes

eux-mêmes

laissaient aller à la

ruine, sauvé de vieux métiers, remis les arti-

sans sur la trace de leur génie d'autrefois

il

;

où l'immobilité ressemblait trop à la mort,
a apporté la vie; les sentiments
ses

du vieux

Moghreb,

traditions,
séculaire,

ses

mœurs, son
n'a été bru-

gouvernement
talisé;

rien

et

devant moi, ce
si

soir, ces

deux

cités

d'Islam,

paisibles sous la lumière décli-

nante, peuvent s'endormir dans leurs murail-

264
les,

RABAT
au

moins

avec

l'illusion qu'elles

ont

gardé leur

secret...

Dans

ce pays

du Sultan

Noir où tout est dominé par quelque influence
invisible,

puisse l'esprit du Général

vivre

toujours au fond des choses et l'emporter sur des façons brutales et des égoïsmes grossiers
1

Puissions-nous ne pas déranger un seul

pli

au blanc linceul de chaux qui couvre Rabat
et Salé
I

Dans

l'Age

de

fer

où nous vivons,
permis de tout

on ose

à peine écrire qu'il est

attendre de l'intelligence et de l'amour. C'est
vrai,

on n'ose pas

le dire,

mais

il

faut pour-

tant l'espérer...

Je rentrai,

à la nuit tombante,

le

long

des

murs almohades. Du cœur mystérieux
la rosée

des jardins ranimés par

nocturne,
et

montaient des

parfums de
à l'odeur
la
le

figuier
la

de

menthe, mêlés

de

poussière et
la

au bruit sourd de
se réveille dès

mer, dont
soleil

rumeur
il

que

est

couché;

ou LES HEURES MAROCAIJ^ES
faisait

265
à
se

tout à fait

nuit

quand

j'arrivai

l'enceinte

andalouse,

derrière

laquelle

pressent les maisons de Rabat.

Au

pied de lamuraiile, se trouve un de ces

cimetières où l'on enterre tous ceux qui
rent hors des remparts,

meusont

même quand

ils

de

la cité,

pour éviter que les cadavres ajoules

tent leur contagion à toutes

influences
la ville.

mauvaises qui existent déjà dans
milieu de ces tombes,

Au

comme dans les grands
allongés au
qu'il

champs mortuaires
grève,
il

bord de

la

me

semble

y

a, !à aussi,

des

places réservées

aux idées étrangères accoul'Océan,
vie, et

rues

d'au

delà

toutes

remplies

d'une orgueilleuse

qui pendant des

siècles et des siècles sont

venues battre cette

enceinte, s'y briser et mourir. Bien souvent,

au crépuscule, rentrant du bled
j'ai

solitaire,

cru voir errer

leurs fantômes, lorsque
l'aspect

les

burnous qui cheminent revêtent

266
m^'stérieux

RABAT
que nos imaginations à nous,

hommes du Nord, prêtent aux esprits errants.
Aujourd'hui ces pensées triomphent. Elles
franchissent le rempart, pénètrent

mec moi

dans

la ville,

m'accompagnent jusqu'à

ma

maison à travers

les petites rues, qu'éclaire

çà et là une bougie plantée dans
bre.

un concom-

Parmi

ces demi-ténèbres, toutes les char-

mantes choses d'Islam reprennent peu à peu
leur empire et
Féternelle

murmurent à mon

oreille

musique du renoncement

oriental.

Vais-je encore
le

me

laisser séduire?... Je lève

heurtoir de

ma
le

porte.

H retombe

bruta-

lement, dans

silence de la rue, brisant
crie
»

Tcnchantement nocturne. Aschkoun?
la

servante. Je lui réponds

:

«

C'est

moi!

Mots d'un autre langage qui ne signifient rien
au milieu de ces grands murs blancs, et qui
pourtant font que
la

porte s'ouvre. Et je

demeure un

instant confondu de

me

trouver

ou LES HEURES MAROCAINES
au milieu du
patio qu'une

26"
paisible

lune

éclaire, seul avec

mon ombre

et tout ce

que
et

j'apporte

avec

moi d'incompréhensible

d'étranser.

FIN

TABLE DES MATIERES

TABLE DES MATIERES

Cliapilivs

Pages

I. 11.

III.

IV.
V.

VI.
VII.
VIII.

l\.

X.
XI.
.\1I.

— Les Cigognes de Rabat — La Fantasia nocturne — Le Mystère de la rue — Une Nuit marocaine — Les Gardiens de Duno — Va après-midi à Salé — La Fùte de l'Aïd Srir — Un Pardon en Islam — La Source, de Chella — Le Ihé chez le Sultan — Ainsi parla Sidi Moussa
la

1

13
33
57
"81

97

123 143
187

215
241

—, Le -Moussera de notre

civilisation

253

l.Ml'r.iJii.iiii:

ciiAix,

RUE

BEf.GÈRi:, io, r.\Kis. -

-

.JG'iO-S-lS.

-

(Encre Lorillcui).

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