Claude Troisfontaines

In memoriam Fernand Van Steenberghen (13 février 1904 - 16 avril 1993)
In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, Tome 91, N°90, 1993. pp. 340-345.

Citer ce document / Cite this document : Troisfontaines Claude. In memoriam Fernand Van Steenberghen (13 février 1904 - 16 avril 1993). In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, Tome 91, N°90, 1993. pp. 340-345. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/phlou_0035-3841_1993_num_91_90_8011

Presque tous nos maîtres étaient ses premiers colla borateurs ou ses anciens élèves. dans laquelle on nous proposait de voir le ferment d'un renouveau intellectuel dans l'Église et dans le monde»2. l'esprit de Mgr Mercier y était encore très vivace. «Cent ans de philosophie à l'Institut Supérieur de Philosophie». p.CHRONIQUES CHRONIQUE DE L'INSTITUT SUPÉRIEUR DE PHILOSOPHIE In memoriam Fernand Van Steenberghen (13 février 1904 — 16 avril 1993) «M. mai 1987. Ie éd. Lorsque j'ai commencé mes études à YInstitut supérieur de philosophie en 1920. depuis ma jeunesse. 1983. Revue philosophique de Louvain. 186. 1992. Thomas. t. Paris. Il est à la fois un des historiens les plus marquants de la philosophie médié vale et un des représentants les plus éminents de la métaphysique d'inspiration thomiste»1. p. Revue philosophique de Louvain. un disciple convaincu de S. lors du centenaire de la fon dation de l'Institut. 1 J. Tel est le jugement extrêmement élogieux — mais parfaitement jus tifié — que portait récemment M. Nous étions conquis par l'idéal de la renaissance thomiste. . t. 85. 88. d'autant plus que le prestige mondial du grand Cardinal au lendemain de la guerre rejaillissait sur la maison qu'il avait fondée à Louvain. Ladrière. 2e éd. L'auteur a été invité à écrire le petit ouvrage de synthèse Le thomisme (Que sais-je? 587). Van Steenberghen peut être considéré ajuste titre comme celui des professeurs de l'Institut qui a réalisé le plus complètement dans son oeuvre les objectifs que s'était assignés son fondateur. Ladrière. ce qui témoigne de la réputation qu'il avait acquise en la matière. Avec lui c'est un des derniers liens vivants avec les pro fesseurs de la première génération de l'Institut qui se dénoue. PUF. Je le cite: «II est sans doute utile de dire d'abord que je suis. Ce jugement explique la peine qui nous a tous saisis lorsque nous avons appris le décès — vendredi dernier — de notre pro fesseur émérite. mai 1990. 173. 2 «Comment être thomiste aujourd'hui?».

Dès 1931. Proclamé docteur en philosophie trois ans plus tard. En 1933. Cet ouvrage (Philosophes belges. ibid. Trois commentaires anonymes sur le Traité de l'âme d'Aristote (Philosophes médiévaux. 1942. Ainsi pen dant 43 ans — de 1931 à 1974 — M. les Quaestiones in libros très de anima ont été rééditées (sans nom d'auteur. le professeur a oeuvré à la diffusion de ses travaux et de ceux de ses collègues. 12-13) n'a pas été réédité sous sa forme primitive. Tout au long de sa carrière. Deuxième volume. par Mgr Van Roey qui venait de succéder. il suc cède à A. Thiéry pour l'explication de textes de saint Thomas. De 1931 à 1936. Très rapidement. La synthèse historique sur le mouvement philosophique à Paris a été intégrée dans La philosophie au XIIIe siècle. sa formation et ses pré occupations. Balthasar pour l'explication de textes d'auteurs médiévaux et la métaphysique générale. comme par une harmonie préétablie. il remplace N. Les oeuvres inédites. en 1926. 1977. 1931. il devient chargé de cours en 1933 et professeur ordinaire en 1935. l'année même. Van Steenberghen a pu développer son enseignement et sa recherche dans ses deux secteurs de prédilection: l'histoire de la philosophie médiévale et la métaphysique. il entame ensuite ses études de théologie à Malines où il est ordonné prêtre. Louvain. en 1923. Il séjourne à Rome auprès de Mgr Pelzer puis à Munich auprès de Mgr Grabmann et il rédige sa thèse d'agrégation sur Siger de Brabant d'après ses oeuvres inédites71. 1966. Bazan. Éditions de l'Institut supérieur de philosophie. 1971. Louvain. il obtient un mandat d'aspirant au Fonds national de la recherche scientifique. il assume le secrétariat de la Revue néo-scolas3 Premier volume. sans craindre les charges administ ratives. 21). Paral lèlement. Après deux ans de baccalauréat à la Faculté de théologie de Louvain. Publications universitaires. De Wulf — dont il avait été l'assistant et le sup pléant — pour le cours d'histoire de la philosophie médiévale. Giele et B. Siger dans l'histoire de l'aristotélisme. au Car dinal Mercier. mais il a subi une refonte complète. Paris. enfin la monographie proprement dite sur le philosophe brabançon a été reprise et amplifiée dans Maître Siger de Brabant (Philosophes médiévaux. car l'attr ibution de ce texte à Siger avait entre-temps été contestée) dans l'ouvrage publié en collaboration avec M. divers départs lui permettent d'obtenir des enseignements qui rejoignent. En 1939. il va parcourir les différents échelons académiques: nommé chargé d'enseignement en avril 1931 (un mois après sa maîtrise). qui a donné naissance à trois publications nouvelles.. Le 10 mars 1931. . il devient maître agrégé de l'École Saint-Thomas d'Aquin: il avait 27 ans.In memoriam Fernand Van Steenberghen 341 Cet idéal de renaissance thomiste qui l'avait conquis dès sa jeunesse — il avait à peine 16 ans à son entrée à l'Université — ne l'a plus jamais quitté. avec une dissertation sur le De unitate intellectus de saint Thomas. 11). Vander-Oyez. il prend la relève de M.

Revue philosophique de Louvain). Pour compléter ce tableau. Bultot Y Institut d'études médiévales et il en assume la présidence de 1966 à 1971. Van Steenberghen — qui devait accéder à l'éméritat le 30 septembre 1974 — a été fêté à l'issue de ces journées. quelques mois avant son éméritat5. 5 La commémoration du 7e centenaire de la mort de saint Thomas d'Aquin a eu lieu les 9 et 10 mars 1974. Recueil de travaux offert à l'auteur par ses collègues. il organise. 72. . Cf. 435-438. Béatrice-Nauwelaerts. En 1956. En 1948. Mentionnons également qu'il avait été promu docteur honoris causa de l'Université de Salzbourg en 1972 et de la Catholic University of America (Washington) en 1978. intitulé La bibliothèque du philosophe médiéviste6.. un congrès international à Louvain. d'organiser une séance d'hommage au profes seur. Van Steenberghen a accepté la tâche de directeur spirituel au séminaire Léon XIII de 1936 à 1948 et celle de premier président du Collège pour 4 C'est à ce congrès que fut prise la décision de fonder la Société internationale pour l'étude de la philosophie médiévale. il faudrait également évoquer les nomb reuses conférences faites par le professeur lors de ses participations à des congrès ou de ses invitations à l'étranger. membre correspondant en 1963 et membre en 1970. en 1946. Pirard. 6 Introduction à la philosophie médiévale. Ce recueil intitulé Introduction à l'étude de la philo sophie médiévale fut bientôt complété par un autre volume. Revue philosophique de Louvain. M. mai 1974. Hommage à M. il lance la publication trimestrielle du Répertoire bibliogra phique de la philosophie. Il faudrait également rappeler les prix et distinctions scientifiques qui ont couronné son œuvre. En 1934. la chronique de R. à la classe des lettres de l'Acadé mie royale de Belgique. le chanoine F. En 1958. à ce propos. Van Steenberghen corre spondaient aux 700 ans de vie céleste de son maître saint Thomas. regroupant ses comptes rendus. Ce fut l'occasion. ses étudiants et ses amis. M. Une plaquette commem orative. Publications universitaires. Rappelons qu'il avait été élu. Van Rœt (Philosophes médiévaux. Notons qu'au milieu de toutes ses activités scientifiques. Giele. En 1966. 18). t. Paris. 1974. les 70 ans de vie terrestre de M. Van Steenberghen. il fonde la collection Philosophes médiévaux. Éd. il est associé à la création du Centre De Wulf — Mansion. 19).342 Claude Troisfontaines tique de philosophie (devenue. pp. 1974. de l'Institut supérieur de philosophie. ibid. pour l'Institut. La bibliothèque du philosophe médiéviste (Philosophes médiévaux. sous le titre «L'homme et son destin au moyen âge»4. reprend les allocutions prononcées en cette circon stance. Louvain. En 1974. avec la collaboration du P. Préface de G. et de lui offrir un monumental recueil de ses principaux articles (qu'il avait lui-même tous retravaillés pour la circonstance). il fonde avec R. Van Breda et de M.

avec le professeur de la Sorbonne. pp. 544-547. 5-21. Revue philosophique de Louvain.L. Il n'aimait guère la position d'Etienne Gilson parlant de «philoso phie chrétienne»9. du monde et de Dieu8. Van Steenberghen était tout d'abord un grand pédagogue. «Etienne Gilson et l'Université de Louvain».. t. «École Saint-Thomas». Il nous arrivait parfois d'être séduit par la position de ce dernier considérant les philosophies du moyen âge comme autant de portails différents débouchant dans une même cathédrale. Ie éd.. C'est ainsi que son Épistémologie et son Ontologie ont connu bien des rééditions et des traduc tions depuis les premières éditions de 1945 et de 19467. L'auteur retrace dans cet article ses démêlés. . M. Paris. Dans cet article — le dernier publié de son vivant — le professeur rappelle le sens et l'enjeu de ce titre autrefois accolé à celui d'Institut supérieur de philosophie. L'auteur était sou cieux de donner aux jeunes une formation de base comprenant une double orientation: d'une part. en 1950-1951. Cette diversité et cette symbiose n'étaient-elles pas la caractéristique propre de cet âge 1974. 7 Ces deux ouvrages ont été refondus et repris en un seul volume. août 1975. Le premier volume contient une bibliographie détaillée de l'auteur ainsi qu'une liste des mémoires et thèses qu'il a dirigés jusqu'en 1973. intitulé Philosophie fondamentale. à l'Institut. 73. Qu'il nous soit per mis de parler plus particulièrement du professeur et du chercheur. février 1987. en signalant les modifications apportées. pp. Le Préambule. dans Revue philosophique de Louvain. t.In memoriam Fernand Van Steenberghen 343 l'Amérique latine de 1956 à 1961.E. une initiation doctrinale prenant saint Thomas comme guide pour repenser de manière résolument moderne les problèmes métaphysiques de l'homme. 9 Cf. 91. doyen de l'illustre Faculté dont il portait la toge — mais. il publiait ses cours rédigés de manière parfaitement claire et ordonnée. M.I. Van Steenberghen avait reçu une formation de théologien — et il a même été. Van Steenberghen ne confondait pas ces deux orientations. D'autres que nous évoqueront cet aspect de l'activité de celui qui vient de nous quitter. 1991. 2e éd. Cette distinction stricte des disciplines selon leurs méthodes — selon leurs «objets formels» — nous étonnait beaucoup. O. Revue philosophique de Louvain. chaque discipline restant par ailleurs indépendante de la théolog ie. 8 Cf. une initiation historique aux grands courants du moyen âge et à ses textes mais aussi. d'autre part. 85. février 1993. 1989. Il voulait être historien avec les historiens et philosophe avec les philo sophes. Longueuil (Québec). Bien avant qu'on ne parle de «supports» des enseignements. le professeur ne voulait faire profession que de philosophe ou que d'historien de la philosophie. L'auteur lui-même présente ces deux volumes.. toujours courtois. Nous savions que M. pp. t. 1-4.

Cette approche historique du problème de l'introduction d'Aris tote dans l'Occident latin a conduit M. l'histoire de la pensée au moyen âge. Éditions de l'Institut supérieur de philosophie. La traduction allemande avait été mise à jour jusqu'en 1976 mais l'auteur a tenu à couvrir les 15 dernières années. On comprend dès lors que. On constate en effet que la diffusion des idées d'Aristote a com mencé chez les philosophes bien avant de gagner les théologiens. De plus. S'il refusait de développer une philosophie chrétienne. D'un point de vue historique. selon lui. 28). Ce que saint Thomas avait fait à son époque. Van Steenberghen voulait le refaire à la nôtre. Van Steenberghen. Ses diffé rentes études aboutiront au magistral ouvrage de synthèse La philosophie au XIIIe siècle10. comme Siger de Brabant. ce mixte de raison et de foi ne pouvait contenter ni la foi ni la raison. c'était parce que. là où les jeunes professeurs fai saient leurs premières armes en attendant d'être promus à la faculté de théologie. M.344 Claude Troisfontaines d'unanimité? Non. il cherchait à établir celle-ci par divers arguments. 1991. il attirait l'attention sur l'enseigne ment dispensé dans la faculté des arts. qui peut être considéré comme le chef-d'œuvre de notre professeur et qui est d'ailleurs devenu un classique en la matière. le professeur distinguait radicale10 Une deuxième édition mise à jour a paru récemment (Philosophes médié vaux. Le professeur ne se contentait cependant pas d'affirmer une thèse. un aristotélisme radical. saint Thomas ait dû se placer sur leur ter rain. . quitte à développer. pour pouvoir entrer en dialogue avec ses confrères de la faculté des arts. des philo sophes chrétiens mais il n'y a jamais eu de philosophie chrétienne. Comment pourrait-on entrer en dialogue avec les philosophes si on ne commençait pas par se placer sur leur terrain? Dans cette perspective. L'ouvrage avait été traduit en italien en 1972 et en allemand en 1977. même après la diffusion des idées nouvelles chez les théolo giens. voire hétérodoxe. Van Steenberghen à relire. C'est là d'ailleurs ce qui fait son originalité et sa force par rapport à d'autres théologiens qui se contentaient de vues éclectiques ou d'appels à l'autorité. comme à d'autres époques. les maîtres de la faculté des arts ont continué à expliquer les textes du Philosophe pour eux-mêmes. Certes — concéd ait-il — il y a eu au moyen âge. répondait M. Éditions Peeters. sous un angle tout à fait nouveau. Louvain-la-Neuve. C'est dans cette faculté apparemment subalterne que s'élabo raientles idées nouvelles qui finissaient par gagner la faculté subalter nante. et développer en conséquence une philosophie distincte de sa théolog ie. en sorte que peu de pages ont échappé à ses retouches. Louvain-Paris.

souvent de manière plus incisive. trop souvent. Nous en venons ainsi. ses remarques et cri tiques antérieures. M. 14 Paris. 1988. de l'Institut supérieur de philosophie. Thomas d'Aquin12. Van Steenberghen. Le paléo-thomiste est un fét ichiste qui n'ose jamais mettre en question son maître. 1980. Président de l'Institut supérieur de philosophie 11 Sous-titre: Comment savons-nous que Dieu existe? (Essais philosophiques. notamment dans Le problème de l'existence de Dieu dans les écrits de S. Éd. le plus chaleureux et le plus cordial des hommes. de Guibert.I. 13 Ie éd. A une époque où. mais qui n'about it qu'à le momifier irrémédiablement. 8). Mais c'est aussi pour la même raison qu'il ne transformait jamais un débat d'idées en un conflit de personnes. Études philosophiques13 et Études religieuses14. Louvain-la-Neuve. 12 (Philosophes médiévaux. Van Steenberghen était par ailleurs le plus accueillant. M. Paris. ce sont des rumeurs incon trôlables qui font et défont la réputation des gens et des institutions. Cette attitude d'indépendance vis-à-vis du maître n'a pas été sans attirer au disciple quelques vifs reproches.. s'appellent naturellement. comme la valeur des cinq voies de la Somme. magis arnica veritas. F. Éd. 23). M.X. loin de s'exclure. 2e éd. Van Steenberghen ne se privait donc pas de discuter son maître sur des points importants. . S'il pouvait être ferme sur le plan de la défense de ses idées.L.L. Longueil (Québec).In memoriam Fernand Van Steenberghen 345 ment le néo-thomiste du paléo-thomiste. Il répondait toujours aux critiques de ses adversaires en leur demandant imperturba blement de bien vouloir considérer ses arguments.E. à quelques considérations sur la personnalité de M. O. Louvain.. ou la question de la connaissance divine des actes libres. C'était un Monsieur. 1991. pour terminer. Presses Universitaires de Louvain. Les deux attitudes. 1985. Van Steenberghen nous a toujours offert l'image du parfait honnête homme. O. ibid. Béatrice-Nauwelaerts. le problème de l'éternité du monde. Après son éméritat. l'auteur développera.. Paris.I. Le néo-thomiste au contraire estime qu'on ne peut rendre justice à saint Thomas qu'en critiquant ses faiblesses. Claude Troisfontaines.E. 1961. C'est parce qu'il avait une profonde estime pour ses interlocuteurs qu'il les invitait à consi dérer ses raisons: amicus Plato. 1991. 3e éd. Le Préambule. revue et augmentée. On trouve cette attitude de grande indépendance vis-à-vis du maître — qui ne se départit jamais d'un profond respect à son égard — dans diverses publications comme Dieu caché11.