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RENCONTRE
Les deux articles de « Rencontre » ont fait l’objet d’interventions lors des Journées d’Étude ARSI 2010 « RÉFLEXIONS ÉPISTÉMOLOGIQUES SUR LES SCIENCES HUMAINES, LA MÉDECINE ET LES SCIENCES EN SOINS INFIRMIERS »
Céline LEFÈVE, Maître de conférences en histoire et philosophie de la médecine Université Paris Diderot (UMR 7219 SPHERE/Centre Georges Canguilhem)

Mots clés : Science de l’homme, sciences de la vie, santé, médecine, soins, épistémologie, histoire.

En préambule, je me permettrais d’expliciter le lien entre votre questionnement sur la constitution et le développement d’une nouvelle discipline scientifique, les recherches en soins infirmiers, et mon propre parcours. Ma thèse d’histoire et de philosophie des sciences portait sur la question épistémologique de la possibilité et de la constitution d’une science de l’individualité humaine, conçue comme entité indivisible - biologique et psychologique -, et comme singularité. La question était de savoir s’il peut y avoir une science de l’homme comme être total et être unique. Dans ce travail, j’ai examiné comment, au XIXe siècle, ces questions avaient été posées par deux philosophes français, Maine de Biran et Bergson. Ils affirmaient, en effet, la nécessité d’inventer des concepts permettant de connaître l’être humain dans son unité, à la fois vivant, sentant et pensant; de distinguer, contre la réduction de la psychologie à la biologie, les méthodes et les sciences biologiques et psychologiques; et, enfin, de ne pas occulter, en psychologie, l’importance de l’expérience vécue par le sujet. Mais c’est mue par un questionnement sur la médecine et par la lecture du philosophe Georges Canguilhem que je suis venue à ce questionnement. En effet,Canguilhem montrait,notamment dans Le normal et le pathologique, que la médecine n’est pas une science mais une technique,parce qu’elle a précisément affaire à des individualités,c’est-à-dire à des entités indi-

visibles que l’on ne peut décomposer en cellules,tissus, organes, ni même en corps et âme, et parce qu’elle a affaire à des sujets singuliers qui donnent à la vie et à leur vie un sens qui leur est propre. En affirmant que la médecine n’a à affaire qu’à des individualités dont il faut comprendre et respecter l’expérience et les normes de vie, Canguilhem critiquait l’identification qui datait du XIXe siècle de la médecine à une science. Il rappelait ainsi la primauté de la clinique et de la thérapeutique qui instrumentalisent et se subordonnent les sciences, au lieu d’y être subordonnées comme peut le faire croire une vision scientiste de la médecine. Ainsi, je suis venue à l’histoire et la philosophie des sciences pour étudier les racines historiques et épistémologiques de l’occultation dans les sciences de l’homme nées au XIXe siècle - à l’exception de la psychanalyse et de la phénoménologie - de l’individualité humaine, considérée à la fois dans sa globalité et dans son expérience subjective.Occultation qui fonde aussi la médecine scientifique du XIXe siècle dont nous sommes les héritiers. Pour illustrer cette occultation,consubstantielle de la médecine scientifique,je citerai une conférence de 1966 de Michel Foucault consacrée à la nature de la pensée médicale: « Dans sa pratique, le médecin a affaire non pas à un malade, mais pas non plus à quelqu’un qui souffre, et surtout pas, Dieu merci, à un « être humain ». Il n’a affaire ni au corps ni à l’âme, ni aux deux à la fois, ni à leur mélange. Il a affaire à du bruit. A travers ce bruit, il doit entendre les éléments d’un message. »1

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Michel Foucault, « Message ou bruit? » (1966), Dits et écrits I, Paris, Gallimard, Quarto, 2001, p. 587.

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RECHERCHE EN SOINS INFIRMIERS N° 102 - SEPTEMBRE 2010

en particulier de sciences biologiques. que toute science de l’homme . La science de l’homme. je partirai de la question : « Peut-il y avoir une science de l’individualité humaine comme entité totale. En un mot. Cf. si l’on définit le soin précisément comme le souci de l’individualité malade. Dans une première partie. il devient non seulement possible mais indispensable de l’étayer sur une pluralité de sciences qui ne se limitent pas aux sciences biomédicales. philosophique et médicale: il s’agit de savoir si la conscience et les facultés ou les opérations de l’esprit humain dérivent de la sensibilité. de manière indispensable. 1966. Dans cette perspective. par conséquent. de la science de l’homme posait des questions épistémologiques qui sont encore actuelles: quelles théories. d’une part. puis l’anatomopathologie au début du XIXe siècle prennent leur essor. elle possède et affirme des valeurs à partir desquelles elle constitue ses questions et ses objets.Vrin. le développement et le fonctionnement de l’organisme vivant. la philosophie qui englobe à l’époque la psychologie est destinée à être soit subordonnée. et de la psychologie. faire dériver la Georges Canguilhem. 7. Canguilhem. RECHERCHE EN SOINS INFIRMIERS N° 102 . mais s’étendent aux sciences humaines et sociales et comprennent les sciences en soins infirmiers. LA MÉDECINE ET LES SCIENCES EN SOINS INFIRMIERS » Mes recherches en histoire et de philosophie des sciences trouvent ainsi leur motivation dans un questionnement indissociablement épistémologique et éthique sur la médecine que je conçois comme fondée sur le soin. elle aussi à la fois épistémologique et éthique. selon une formule de Georges Canguilhem. véhicule une conception de l’homme. j’avancerai qu’il est indispensable de mener une réflexion. au XVIIIe siècle. 1995. Si la conscience et la pensée dérivent de la sensibilité. indivisible ? » Je montrerai que la constitution de toute science humaine est liée. Ce qui implique de se demander si la médecine est aujourd’hui conçue comme une pratique qui se met au service de l’individualité ou bien d’abord au service de la collectivité. Quadrige. PUF. ch. L’anatomie. . SCIENCES DE L’HOMME ET SCIENCES DE LA VIE Je partirai de la question de la connaissance de l’homme comme globalité. I. on comprend qu’il est essentiel d’asseoir la médecine non seulement sur les sciences biomédicales mais aussi sur des recherches sur l’individualité humaine et sur l’expérience subjective de la maladie et du soin dans ses multiples formes et significations. la physiologie. ses valeurs et ses fins. Maine de Biran. Il faut se demander si la médecine se conçoit ellemême comme une science ou comme l’application de sciences.possède un sens. François Azouvi. depuis le XIXe siècle. d’autre part? Peuton envisager des transferts de concepts et de méthodes entre ces sciences? Dans ces débats. etc. La science de l’homme C’est à partir du XVIIIe siècle que se pose la question épistémologique de la constitution de « la science de l’homme ». quelles disciplines scientifiques et surtout quelles articulations entre les sciences faut-il mobiliser pour connaître l’homme dans sa globalité? Comment délimiter et articuler les domaines respectifs de la physiologie et la biologie. Si certaines facultés ou certains actes de l’esprit humain ne peuvent être connus voire expliqués qu’à l’aide de méthodes et de disciplines scientifiques spécifiques et autonomes par rapport à la physiologie et à la biologie. je montrerai.2 Le questionnement sur le statut épistémologique de la médecine contemporaine (science ou art? ) ne se sépare pas d’un questionnement anthropologique sur son sens. Se développent les débats sur la nature de la vie. La question de la sensibilité devient une question centrale. Paris.qu’elle porte sur l’homme comme être vivant ou comme sujet pensant. comme tout. parlant.SEPTEMBRE 2010 5 . Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique (1943). à la question de sa distinction et de son articulation avec les sciences biologiques. A partir d’une telle affirmation. quels concepts. en suivant certaines réflexions de G. Paris. les sciences biomédicales. p. Ainsi la constitution. sur la conception de l’homme que nourrissent la médecine et les sciences qu’elle utilise. les médecins étaient des acteurs de premier plan parce qu’ils pensaient précisément pouvoir unifier le savoir de l’homme et. ou bien si elle se conçoit plutôt comme un « art ou [une] technique au carrefour de plusieurs sciences ». en particulier. âme et corps. Mon propos se composera de deux réflexions sur l’épistémologie des sciences humaines. son statut technique et son essence soi2 3 gnante. Le normal et le pathologique. mais un art ou une technique soignante car sa visée est individuelle et non générale même si elle utilise. soit annexée voire réduite aux sciences physiologiques et biologiques.3 De nouveaux savoirs émergent en effet sur le vivant et sur l’homme comme être vivant. Il me semble essentiel d’affirmer que la médecine n’est pas une science. la philosophie et la psychologie conserveront leur autonomie. et leur existence même. Je retrouverai alors ma deuxième question directrice: « Peut-il y avoir une science de l’individualité comme singularité? » Mon hypothèse est qu’à partir du moment où l’on reconnaît la visée individuelle de la médecine et. Dans une deuxième partie.004-013 Rencontre LEFEVE_BAT 5/08/10 14:39 Page 5 RENCONTRE « RÉFLEXIONS ÉPISTÉMOLOGIQUES SUR LES SCIENCES HUMAINES. la génération. porte un projet anthropologique.

Savoirs et pouvoirs sur l’homme En montrant que la naissance des sciences humaines était liée à celle des sciences de la vie et à la prégnance dans la société moderne des normes médicales. sciences de la vie et sciences de l’homme Explicitant les relations entre sciences de la vie et sciences de l’homme. les sociétés vivent puisqu’il y en a de malades qui s’étiolent. Paris. puis à l’histoire et l’épistémologie de la médecine pour en interroger le projet anthropologique. Normes médicales.les sciences de l’homme. au moins depuis de la fin du XVIIIe siècle. ses conduites. la philosophie.le rôle de modèle qu’elles ont mené.les normes médicales et les catégories médicales de « normal » et de « pathologique » représentent. amputée. depuis le XIXe siècle. la sociologie.d’autres saines en pleine expansion. p. l’anthropologie) ne sont pas seulement apparues en même temps que les sciences de la vie. mais plutôt au fait que ces concepts étaient disposés dans un espace dont la structure profonde répondait à l’opposition du sain et du morbide. en conséquence. la matrice de l’essor conjugué des sciences de la vie et des sciences de l’homme. Je donnerai ici seulement l’exemple du médecin Pierre-Jean-Georges Cabanis. mais c’est aussi qu’elles l’étaient médicalement :sans doute par transfert. cérébrales. puis des sciences humaines qui vont se constituer comme telles au XIXe siècle est celui de l’unité et de la diversité de la science. etc. et les civilisations aussi. 1966. à se situer par rapport aux méthodes et aux concepts des sciences biologiques. la psychologie.ou même de la « vie psychologique ». importation et souvent métaphore les sciences de l’homme ont utilisé des concepts formés par les biologistes.ses réalisations individuelles et sociales) se donnait donc un champ partagé selon le principe du normal et du pathologique. en prison.de la vie de la race.La conscience vit.à partir du XVIIIe siècle et structurent la manière dont s’exercent les relations de pouvoir dans la société. physiologiques.4 Plus fondamentalement encore.SEPTEMBRE 2010 . de coïncider avec l’anthropologie. LA QUESTION DU SENS DES SCIENCES DE L’HOMME Une autre question épistémologique relative à « la science de l’homme ». Deuxièmement. Quelles réflexions épistémologiques tirer de ces questionnements sur les rapports de la psychologie et de la biologie qui vont animer l’ensemble des débats philosophiques et scientifiques au XIXe siècle ? Premièrement. de leur conception de l’homme et de leur projet pour lui. auteur des Rapports sur le physique et le moral de l’homme parus en 1802 et célèbre notamment pour sa formule selon laquelle le cerveau secrète la pensée comme l’estomac secrète la bile.on ne pensera pas seulement à la structure interne de l’être organisé. dans l’asile) se déploient à partir de la catégorisation des phénomènes individuels et collectifs en sains et morbides et elles prennent la forme de la correction du pathologique ou de la normalisation. Paris. dans la justice. Je m’attacherai dans cette deuxième partie tout d’abord à l’histoire et l’épistémologie des sciences humaines. Lorsqu’on parlera de la vie 4 5 des groupes et des sociétés.mais l’objet même qu’elles se donnaient (l’homme.Ainsi Foucault écrit-il dans Naissance de la clinique. Elle veut être le savoir de l’homme entier. surtout dans les sciences de l’homme. Foucault a aussi permis de comprendre que ces savoirs ne pouvaient être pensés séparément des discours et Cf. Si les sciences de l’homme sont apparues dans le prolongement des sciences de la vie.mais dans leur prolongement. Les mots et les choses. 36. ambitionne d’être la science de l’homme. parue en 1963: « Le prestige des sciences de la vie au XIXe siècle. Quadrige. paralysée.Michel Foucault a formulé l’hypothèse selon laquelle les sciences humaines (la linguistique. » 5 L’exemple des Rapports du physique et du moral de l’homme du médecin Cabanis illustre bien ce fait que les normes médicales représentent le foyer.la race est un être vivant qu’on voit dégénérer. à l’école. non seulement en vue de connaître et de ramener la santé de l’individu mais aussi en vue de connaître et de gérer la vie et la santé de la population. puisqu’elle est altérée. le problème épistémologique fondamental de la science de l’homme.En effet. Gallimard. à la fois individuel et social. à la fois physique et moral. dont on peut constater tant de fois la mort. à l’usine. Une archéologie des sciences humaines.n’est pas lié primitivement au caractère compréhensif et transférable des concepts biologiques.mais à la bipolarité du médical du normal et du pathologique. Ces relations (dans la famille.004-013 Rencontre LEFEVE_BAT 5/08/10 14:39 Page 6 psychologie. au double titre de leur signification et de leur orientation.biologiques et non biologiques. 1963. La médecine. la connaissance des comportements humains des sciences anatomiques. à l’hôpital. Michel Foucault. 6 RECHERCHE EN SOINS INFIRMIERS N° 102 . Naissance de la clinique. c’est peut-être parce qu’elles étaient biologiquement sous-tendues. Michel Foucault. il n’y a pas de science humaine qui n’ait. PUF. dérivée de son cours. se sont constituées en fonction des normes médicales qui à l’époque moderne se confondent avec les normes sociales.La modernité se définit comme le moment où les normes médicales du normal et du pathologique coïncident avec les normes sociales et entraînent l’émergence concomitante et inséparable des sciences de la vie et des sciences humaines. puis aux sciences humaines nées au XIXe siècle apparaît dès lors: celle de leur sens.

« La politique de la santé au XVIIIe siècle » (1976). p. à l’époque moderne. p. 8 Ibid. RECHERCHE EN SOINS INFIRMIERS N° 102 . cit. in Dits et écrits II. même s’il s’agit d’un tribunal correctionnel.Plus précisément.Elle n’a plus seulement pour objet l’individu qui en fait la demande. c’est la médecine non sociale. malade ou non. partant. des traités de police médicale qui assoient les pratiques de gouvernement sur des enquêtes portant sur la santé et les maladies des populations. la physiologie. 207-228. art.. LA MÉDECINE ET LES SCIENCES EN SOINS INFIRMIERS » des pratiques de gouvernement. qu’une anomalie sexuelle est une maladie. commence.Voici comment Foucault décrit en 1976 la médecine moderne et contemporaine de la santé et de la population: « En premier lieu. les déviations ou les anomalies sexuelles sont liés à l’intervention médicale sans qu’un médecin dise. c’est obligatoire pour tous les individus mis à la disposition de la justice. comme le souligne Foucault. 48. les conditions de vie.mais la conservation et la promotion de la santé. cit. 44. on n’embauche plus quelqu’un sans l’avis du médecin qui examine autoritairement l’individu. notamment en Allemagne et en Italie. Paris. 6 la médecine s’impose à l’individu. »10 Dans ce contexte. p. Gallimard. 13-28 et « La naissance de la médecine sociale » (1977). les théories sur les races humaines et la dégénérescence.. « Crise de la médecine ou crise de l’antimédecine? » (1976). qui ne prévaut que dans des cas beaucoup plus limités. in Dits et écrits II. cit. de logement. On assiste alors à la naissance de la médecine sociale qui s’épanouira au XIXe siècle notamment dans le mouvement hygiéniste et qui préfigure la médecine de santé publique que nous connaissons aujourd’hui.Foucault a montré que les savoirs constituent en eux-mêmes des pouvoirs : ce sont des modalités d’identification. par exemple l’assainissement de l’eau. comme un acte d’autorité. l’embryologie. 49. la sexualité. qui fut plutôt un mythe avec lequel on a justifié et défendu une certaine forme de pratique sociale de la médecine. 74-79. (…) Depuis le début du XIXe siècle.la médecine est dotée d’un pouvoir autoritaire aux fonctions normalisatrices qui vont bien au-delà de l’existence de la maladie et de la demande du malade.. mais d’abord et surtout la société ou la population. L’intervention systématique d’un thérapeute du type du médecin chez les homosexuels des pays de l’Europe orientale est caractéristique de la médicalisation d’un objet qui. celle du rapport singulier. les milieux. La médecine moderne : médecine de la population et de la santé Puisqu’à partir du XVIIIe siècle les normes médicales constituent la norme sociale.004-013 Rencontre LEFEVE_BAT 5/08/10 14:39 Page 7 « RÉFLEXIONS ÉPISTÉMOLOGIQUES SUR LES SCIENCES HUMAINES. de gouvernement. Quarto. Foucault dénonce le mythe de la permanence à l’époque moderne de la médecine de l’individu issue de la demande du malade et fondée sur le colloque singulier: « Ce qui n’existe pas. clinique. De la même façon. de surveillance et de contrôle des individus et des populations. on peut affirmer que la santé est transformée en un objet de l’intervention médicale. En réalité. Foucault a rappelé qu’au XVIIIe siècle ont été publiés. op.6 Foucault a nommé « biopolitique » ce dispositif de savoirs et de pouvoirs dont l’objet est la vie biologique et la santé des populations. on peut évoquer plusieurs exemples. D’une manière plus générale. p. à savoir l’exercice privé de la profession. puis l’anatomopathologie. p. in Dits et écrits II. les théories de l’Evolution et de l’hérédité.est lié à des questions de gouvernement et de pouvoir. les conditions de vie ou le régime urbain est aujourd’hui un champ d’intervention médicale qui.. 7 Michel Foucault. cit. Ces savoirs sur la vie biologique des populations sont indispensables pour prendre les mesures visant à conserver et à promouvoir la santé des populations.Aujourd’hui. Ils s’articulent à la manière dont sont désormais dirigées les conduites des individus et des groupes. op. à moins qu’il ne soit particulièrement naïf. « Crise de la médecine ou de l’antimédecine? ». 11 Ibid. l’intervention autoritaire de la médecine dans un domaine chaque fois plus vaste de l’existence individuelle ou collective est un fait absolument caractéristique. la médecine répond à un autre motif qui n’est pas la demande du malade. ni pour le sujet ni pour le médecin. Michel Foucault.Aujourd’hui. une personne accusée d’avoir commis un délit (…) doit obligatoirement se soumettre à l’examen d’un expert psychiatre. les objets qui constituent le domaine d’intervention de la médecine ne se réduisent pas aux seules maladies. la médecine. 51. n’est plus uniquement lié aux maladies. Par exemple. p.SEPTEMBRE 2010 7 . le comportement sexuel. 9 Michel Foucault.Ainsi l’essor des savoirs biologiques sur l’homme . de localisation des maladies dans la population. ne constitue une maladie.A ce propos. mais aussi la démographie et la médecine statistique . in Dits et écrits II.parmi lesquels l’anatomie. « à ne plus avoir de domaine qui lui soit extérieur ». de travail. En France. 10 Michel Foucault.7 C’est ce qu’il appelle « le phénomène de médicalisation indéfinie »8 ou « l’extension sociale de la norme »9 qui caractérisent encore notre actualité. La médecine n’a plus seulement pour objet les maladies. Il existe une politique systématique et obligatoire de screening. dans certains pays.Tout ce qui garantit la santé de l’individu. en conséquence. de catégorisation et. la médecine individualiste.. qui ne correspond à aucune demande du malade. (…) En second lieu. « L’extension sociale de la norme » (1976). 1994. »11 Cf. Plus fréquemment.. op. p.

se confrontent dans la médecine contemporaine. Cette conception de l’épistémologie doit beaucoup à Canguilhem qui concevait aussi l’épistémologie comme histoire et comme interprétation des valeurs. que Canguilhem a souligné la solidarité entre sciences de l’homme et projet anthropologique. c’est faire son histoire en vue de rechercher le point de vue. d’une signification et d’une orientation. la maladie et la mort. p.15 Ainsi. 63. C’est pourquoi faire l’épistémologie d’une science. qui classe les individus en catégories. subjectivité. l’échec et la douleur ». Cette L’expression est de Judith Revel dans un ouvrage introductif éclairant: Le vocabulaire de Foucault. quel projet anthropologique sous-tend la médecine moderne et contemporaine et les sciences sur lesquelles elle s’appuie? Quelle vision de l’homme possèdent-elles? Quelle visée nourrissent-elles pour lui? Si le questionnement épistémologique sur la médecine ne saurait se séparer d’un questionnement anthropologique sur son sens. ces expériences. tel fonctionnement de l’organisme individuel ou tel phénomène social. le sens et la visée qui l’animent. il faut en particulier s’interroger sur la manière dont visée individuelle et visée collective s’articulent et. elles renvoient toujours à une visée normative. « Le sujet et le pouvoir » (1982). écrit Canguilhem dans Le normal et le pathologique. Ce sont ces comportements. Ellipses. Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique (1943). 15 Georges Canguilhem. Michel Foucault. cit. C’est une manière de le concevoir qui est historiquement datée et socialement construite et qui relève des pratiques modernes et contemporaines de pouvoir et de gouvernement. 139.. d’un projet pour l’homme et la société. Sur l’individualisation et l’identité. par exemple. ce mot suggère une forme de pouvoir qui subjugue et assujettit. le concept « d’individu » désigne un élément de base. individualité constituent un problème politique majeur. in Dits et écrits II. les désigne par leur individualité propre. 13 12 8 RECHERCHE EN SOINS INFIRMIERS N° 102 . Paris. cit. leur impose une loi de vérité qu’il leur faut reconnaître et que les autres doivent reconnaître en eux. Nous devons nous libérer du type de subjectivité dont traitent les psychanalystes. une unité de calcul dans une population – comme c’est le cas en épidémiologie.. Sciences de l’homme et sens anthropologique L’archéologie des sciences humaines et des savoirs médicaux que Foucault a réalisée met en œuvre une certaine conception de l’épistémologie. Il y a deux sens au mot « sujet »: sujet soumis à l’autre par le contrôle et la dépendance. Les sciences de l’homme s’inscrivent dans un ensemble de normes et de valeurs. comme la douleur.004-013 Rencontre LEFEVE_BAT 5/08/10 14:39 Page 8 Le concept même d’individualité ne saurait désigner pour Foucault l’essence immuable de l’être humain.etc. C’est notamment dans Quel projet anthropologique pour la médecine contemporaine ? Précisément. 1046: « Cette forme de pouvoir [le gouvernement par l’individualisation] s’exerce sur la vie quotidienne immédiate. selon moi.14 Pour mieux comprendre ce lien entre valeurs et sciences de l’homme.13 une conférence parue en 1956. p. ses valeurs et ses fins. La vérité est la première de ses valeurs. 2002.Ces diverses formes d’identités résultent de « la torsion intime »12 des savoirs et des pouvoirs dont les individus sont à la fois les objets et les sujets. l’épistémologie historique qui considère que les savoirs. les discours et les pratiques scientifiques sont constitués selon une histoire ou une généalogie. parfois. mais elle n’est pas la seule. Paris. (…) La vie ne s’élève à la conscience et à la science d’elle-même que par l’inadaptation. « Qu’est-ce que la psychologie? » (1956). de considérer l’identité et la subjectivité comme des composantes profondes et naturelles. qui font naître les sciences de la vie : « C’est l’anormal qui suscite l’intérêt théorique pour le normal. identité. Pour lui. cf. les sciences de l’homme (qu’elles prennent pour objet l’homme en tant qu’être vivant ou en tant que sujet psychologique ou social) participent de l’affirmation et de l’institution de normes et de valeurs visant à corriger ou à remédier à des situations qui sont vécues comme anormales. biologiques et non biologiques. 1968. D’autre part. se constituent en fonction d’une vision de l’homme et de la société. ces normes vitales dotées de valeurs négatives. « Qu’est-ce que la psychologie ? ». Il est dangereux. in Études d’histoire et de philosophie des sciences. un projet pour l’homme et la société. op. op. Dans les deux cas. D’une part. de personne saine ou malade. les attache à leur identité. C’est une forme de pouvoir qui transforme les individus en sujets. cit. p.en particulier une identité psychologique. et sujet attaché à sa propre identité par la conscience ou la connaissance de soi. il faut revenir à l’enracinement que Canguilhem a exhumé de la connaissance de la vie dans l’expérience de la vie. p. des valeurs. toute science procède d’un point de vue qui dessine ses problèmes et ses questions et qui découpe et constitue le réel en objets de connaissance. depuis les années soixante.. en fonction d’un sens. de manière consciente pour les sujets humains. Ce point de vue procède des valeurs portées par les sujets qui font la science. sexuelle. 856 : « Je considère que. » Cf.SEPTEMBRE 2010 . aussi Michel Foucault. Les êtres vivants instituent dans leur milieu des comportements ou des normes de vie auxquels ils attribuent.Vrin. in Dits et écrits II. op. p. Les sciences de l’homme en particulier. « Foucault étudie la raison d’État » (1980). le concept « d’individualité » renvoie au « gouvernement par l’individualisation » dans lequel les individus se construisent et se conçoivent comme sujets en adhérant à une identité individuelle . » 14 Georges Canguilhem. les valeurs. qui ne seraient pas déterminées par des facteurs politiques et sociaux. que ce soit. 365-381.

Canguilhem rappelait que la vocation de la médecine est de contribuer à adapter la société à l’homme. psychologique et sociale -.16 C’est pourquoi le normal et le pathologique ne peuvent faire l’objet que d’une évaluation et d’une compréhension individuelle – c’est le rôle de la clinique -. une occupation appropriée. qui vit sa vérité d’existence dans la liberté relative de ses choix. in Écrits sur la médecine. la santé vécue. Dès les années 1930. individuelle et soignante. Déclarer le sens individuel de la médecine. »17 Si la médecine est bien une activité normalisatrice (il s’agit bien de faire disparaître ou de corriger l’anormal. c’est donc. et non collective ou statistique. Pour lui. celle. il n’empêche qu’elle ne leur est pas subordonnée et qu’elle doit demeurer au service de l’individu. depuis son origine dans la clinique hippocratique.Au contraire. Cela suppose la société pour l’individu et non uniquement l’individu pour la société. à leur permettre de se les approprier y compris en les critiquant. mais ce souci de l’individualité est aussi axiologiquement premier : la clinique et la thérapeutique sont les activités essentielles du médecin. est la réalisation d’un équilibre entre le sujet et le monde dont le sujet garde l’initiative. la médecine moderne s’est historiquement constituée comme une technique de normalisation des individus à visée collective. Canguilhem demande que la médecine soit au clair avec son anthropologie. à une perte de son essence et de sa visée individuelles initiales. Seuil. d’une personnalité. mais à leur permettre d’en être les sujets et les inventeurs. Il s’interroge « sur la place que l’attention 16 Georges Canguilhem. analyse la médecine comme un processus historique et un dispositif social et politique qu’il ne voit pas comme la perte d’une essence originelle. mais sur la comparaison de ses normes individuelles de vie à différents moments de son existence. « A la gloire d’Hippocrate. p. (…) Il faut chercher à un individu malade un milieu. D’un côté.Cela suppose que l’homme ne compte plus comme une unité-partie – conscrit à la caserne. Paris. pour Canguilhem. lui.Au sans pareil. p. Non seulement le souci de l’individualité est historiquement premier en médecine puisque la médecine en Occident naît de la clinique hippocratique. D’un autre côté.004-013 Rencontre LEFEVE_BAT 5/08/10 14:39 Page 9 « RÉFLEXIONS ÉPISTÉMOLOGIQUES SUR LES SCIENCES HUMAINES. mais il l’est – et combien davantage ! – en tant qu’humain. Pour Foucault. la souffrance) et si elle est conditionnée par les normes sociales. bonne ou mauvaise que de manière singulière et en fonction de ce que ce sujet éprouve et juge (je laisse de côté la question. Michel Foucault affirme que notre médecine n’est pas individuelle mais collective ou populationnelle et qu’elle n’est individualisante. En effet. C’est tel homme que le médecin doit sauver. c’est-à-dire en tant qu’inséparable d’un esprit. de Georges Canguilhem et celle. d’une normalisation individuelle – c’est le rôle de la thérapeutique. le normal et le pathologique ne se définissent que de manière individuelle. En affirmant et en défendant la visée individuelle de la médecine. sociale. etc…. Orientation des idées médicales. selon lui. enfant dans une crèche. déplorer que l’histoire de la médecine l’ait menée à un dévoiement. promotrice de l’identité et de l’autonomie des personnes. « La santé: concept vulgaire et question philosophique » (1988). Celle-ci ne peut être évaluée comme positive ou négative. L’idée fondamentale de Canguilhem est que le normal. père du tempérament ». Le normal est une relation au monde à travers laquelle le sujet éprouve sa liberté d’agir et d’exister. 1929. une nourriture. (…) Le corps humain est doublement individualisé. Libres Propos. et non l’homme à la société : « L’individu menace la médecine. L’individu réapparaît. et comme n’importe quel animal . ici secondaire. en y résistant et en les transformant. 20 août 1929.Allendy. 2002. Paris. RECHERCHE EN SOINS INFIRMIERS N° 102 . avec sa vision de l’homme. Elle n’a pas vocation à adapter les individus aux normes sociales. C’est là un point de divergence avec Michel Foucault qui. Canguilhem souligne l’occultation de l’individualité et de la subjectivité dans la médecine contemporaine. LA MÉDECINE ET LES SCIENCES EN SOINS INFIRMIERS » tension entre visée individuelle et visée collective apparaît dans les deux conceptions de la médecine que j’ai exposées. est de rétablir la santé de l’individu. mais dont la visée est individuelle. 297-298.éventuellement à retrouver. 62: L’homme sain est « celui qui s’adapte silencieusement à ses tâches. C’est pourquoi un diagnostic ne repose pas sur la comparaison des caractéristiques anatomiques ou biologiques d’un individu avec les normes statistiques de la population dont il fait partie. Déterminer l’état normal ou pathologique d’un sujet est un jugement strictement individuel qui implique de prendre en compte sa totalité individuelle .mais désormais comme une unité-tout. Les normes de vie d’un sujet sont des comportements qui prennent pour lui une certaine qualité ou valeur. avec ses valeurs et ses fins. Renversement difficile. des cas où le sujet est inconscient ou incapable de s’exprimer). Georges Canguilhem affirme que l’essence de la médecine.dans ses dimensions biologique. il l’est en tant que vivant.SEPTEMBRE 2010 9 . lorsque c’est possible. Compte rendu de R. ainsi que la qualité éprouvée de sa relation au monde. la médecine est une technique de normalisation qui certes s’inscrit dans la société et les normes sociales. » 17 Georges Canguilhem. de Michel Foucault. puis. la maladie. que dans la mesure où elle s’inscrit dans un ensemble plus large de savoirs et de pouvoirs visant à conserver et promouvoir la santé de la population.

sociaux. la médecine met en oeuvre une action. Premièrement. les sciences biologiques que la médecine utilise mettent entre parenthèses l’expérience subjective du malade et le sens qu’il donne à sa vie et à sa maladie. 19 18 10 RECHERCHE EN SOINS INFIRMIERS N° 102 . qu’il ne saurait appréhender qu’au moyen d’une pluralité de savoirs. comme sujets historiques. La pratique médicale demande aussi de savoir mettre entre parenthèses ses connaissances scientifiques sur la maladie pour « changer de registre » et revenir à l’expérience du sujet. malgré tant d’efforts louables pour y introduire des méthodes de rationalisation scientifique. notamment Georges Canguilhem. Celle-ci permet de comprendre que la médecine constitue une technique ou un art. dans leur complexité. On ne saurait leur en faire grief puisque ce n’est pas leur objet : ce mouvement d’objectivation scientifique de la maladie ne constitue pas un échec de la médecine. génétiques.Elle implique in fine de saisir que la médecine a besoin de s’appuyer sur une pluralité de sciences.biologiques. Les phénomènes normaux et pathologiques. par les équipements et règlements sanitaires et par la multiplication programmée des « machines à guérir ». psychologiques. culturels. des êtres de valeurs. 1989. Paris. cf. normalisatrice ou correctrice. Le médecin qui pratique la médecine comme si elle était une science ou l’application de sciences en ignore le statut technique parce que. 2002. Georges Canguilhem. etc. p.SEPTEMBRE 2010 . mais il fonde sa puissance. La médecine a en effet pour tâche de comprendre les normes de vie . p. Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique (1943). mais aussi les sciences humaines et sociales qui les étudient. p. 8 : « Il nous a semblé que l’essentiel en médecine était. de l’attention et de l’intervention du médecin clinicien. ne reçoivent leur statut de normal ou de pathologique que du Georges Canguilhem. p. proches de celles qui ont été perdues ou altérées.et non une science. est à elle seule insuffisante. plus fondamentalement. »18 Canguilhem remarque que: « Sous l’effet des demandes de la politique la médecine a été appelée à adopter l’allure et les procédés d’une technologie biologique. il oublie que les phénomènes étudiés par les sciences biologiques (anomalies morphologiques. Et l’on doit constater ici (…) la mise entre parenthèses du malade individuel. Il s’agit de parvenir à une alliance entre connaissance objective de la maladie et compréhension de l’expérience subjective du malade. psychologiques et sociales . que le sujet ressentira et jugera comme siennes. etc. »19 Le statut épistémologique de la médecine : une technique individuelle et soignante au carrefour de plusieurs sciences Je suivrai Canguilhem dans cette affirmation de la finalité individuelle de la médecine. que les sciences étudient selon des méthodes objectives. la clinique et la thérapeutique. Elle cherche ensuite à restaurer ces normes ou à en instaurer de nouvelles. 20 Sur le statut technique de la médecine. comme normales pour lui. Seuil. Nous retrouvons ici la question de la science de l’individualité comme singularité. etc. il occulte qu’il soigne des sujets humains et sociaux. toujours unique. Deuxièmement. Dans cette perspective. Or. 86. dysfonctionnements physiologiques. 421-422. épidémiologiques. si nécessaire qu’elle soit. moraux. « Une pédagogie de la guérison est-elle possible? » (1978). Paris. « Puissances et limites de la rationalité en médecine » (1978).) ou humaines (psychologiques. immunologiques. à l’échelle des nations dites développées. etc. cit.Vrin. bactériologiques.).) ne sont tenus par la médecine puis par ces sciences pour normaux ou pathologiques que parce qu’ils reflètent les jugements de valeurs éprouvés et exprimés par les sujets humains sur leurs expériences de vie.qu’un sujet. « Le statut épistémologique de la médecine » (1988).. que ces sciences soient biologiques (anatomiques. objet singulier. la médecine a affaire à une individualité à laquelle elle ne peut appliquer les généralités issues des sciences. in Études d’histoire et de philosophie des sciences.20 Premièrement. électif. Études d’histoire et de philosophique. in Écrits sur la médecine. Cependant. physiologiques.004-013 Rencontre LEFEVE_BAT 5/08/10 14:39 Page 10 accordée par un médecin singulier à un malade singulier peut prétendre encore tenir dans un espace médical de plus en plus occupé. qui ne se laisse pas entièrement et simplement réduire à la seule connaissance. » 21 Georges Canguilhem. on saisit que la médecine ne constitue pas une science mais une technique ou un art qui s’appuie sur une multiplicité de sciences mais ne s’y réduit pas. c’est-à-dire une technique d’instauration ou de restauration du normal. la médecine a besoin de solliciter non seulement les sciences biologiques qui les étudient comme organismes. a perdues du fait d’une maladie ou d’un accident. juridiques. dont font partie les sciences biomédicales mais aussi les sciences humaines et sociales. qui la distingue bien entendu de la science.21 Troisièmement enfin. du sujet malade. 408. Cette définition de la médecine s’illustre particulièrement bien dans la prise en charge de maladies graves ou chroniques. cette objectivation. sociologiques. la médecine a affaire à une subjectivité. Ces sciences doivent être articulées en vue de parvenir à une connaissance de l’individu. op. économiques. Pour connaître les normes individuelles de vie des patients et pour les soigner de manière individualisée.

le premier mot. les sciences humaines et sociales ainsi que les sciences en soins 22 Cf. les marqueurs génétiques. la diurèse) sont en partie construites par les normes et les valeurs sociales. Ce double oubli a contribué. 22 Deuxièmement. qui occulte à la fois l’individualité et la subjectivité du patient.004-013 Rencontre LEFEVE_BAT 5/08/10 14:39 Page 11 « RÉFLEXIONS ÉPISTÉMOLOGIQUES SUR LES SCIENCES HUMAINES. cit. ibid. Finalement. religieuses. Dans le cas de pathologies asymptômatiques. que l’examen bactériologique sont des méthodes qui permettent de porter scientifiquement. sociales. Ce résultat n’a en soi aucune valeur diagnostique. Technique individuelle et soignante au carrefour de plusieurs sciences. la médecine a donc besoin de s’appuyer sur d’autres sciences que les sciences biomédicales. l’oubli de la visée individuelle de la médecine et celui. S’il n’y avait pas d’obstacles pathologiques. psychologique et sociale que les sciences humaines et sociales peuvent informer. économiques. incluant la prise en compte de son histoire. La visée du soin constitue le cœur même de la médecine. » 24 Bien entendu. Pour porter un diagnostic. à partir d’une vision statistique et standardisée des maladies et des protocoles thérapeutiques. » Cf. que le test physiologique. elle exige d’allier à la connaissance biomédicale de la maladie une connaissance complexe de sa vie biologique. dont nous faisons des enfants.. les écarts des constantes physiologiques. p. C’est l’écho de cet appel pathétique qui fait qualifier de pathologiques toutes les sciences qu’utilise au secours de la vie la technique médicale. RECHERCHE EN SOINS INFIRMIERS N° 102 . un sujet peut être affecté d’une pathologie sans vivre une vie pathologique et cela ne signifie nullement qu’il ne relève pas d’une prise en charge médicale. le diagnostic de la maladie. sans valeur vitale positive ou négative. logiquement parlant. Les anomalies morphologiques. car il n’y aurait pas de problèmes physiologiques à résoudre. L’un des axes fondamentaux de l’épistémologie de la médecine de Georges Canguilhem aura précisément consisté à montrer le lien entre la conception scientiste de la médecine et sa pratique standardisante. et contribue encore. 152: « Quand on pense que l’observation anatomique et histologique. Georges Canguilhem. de déterminer si son état est normal ou pathologique. L’appel au médecin vient du malade. qui détermine. dont nous nous déplaçons. vécue d’abord par un homme concret. au contraire. etc. de l’expérience qu’il fait de sa vie et de sa santé. à exercer la médecine comme une normalisation collective. et le dernier mot. il faut observer le comportement du malade. une embryologie pathologique. Ce que nous tenons collectivement pour normal ou pathologique dépend des normes et des valeurs qui règlent nos vies (normes politiques. souffrants. qui a suscité la pathologie. morales. Elle a aussi besoin des sciences humaines et sociales qui lui apportent un recul réflexif sur les valeurs et les normes sociales qui orientent non seulement la construction des sciences du vivant mais aussi l’ensemble des discours et des pratiques mobilisés par la médecine. radicalement différente de sa vie normale. op. du sens et de la valeur qu’il leur accorde. esthétiques. le fonctionnement de notre organisme et nos normes biologiques. la pression artérielle. un bouillon de culture ne savent pas une médecine que le médecin ignorerait.l’origine et la visée individuelles de la médecine ainsi que son statut technique révèlent son essence soignante. LA MÉDECINE ET LES SCIENCES EN SOINS INFIRMIERS » jugement subjectif des individus qui se sentent bien portants ou. on ne peut définir que des variétés ou des différences. une physiologie pathologique. sa singularité et en sa liberté. il n’y aurait pas non plus de physiologie. Il n’y a pas de pathologie objective. 153: « En matière de pathologie. psychologique et sociale et d’adapter les traitements à sa singularité. Finalement. » 23 Ibid.. On peut décrire objectivement des structures ou des comportements. Objectivement. et certains pensent même en l’absence de tout interrogatoire et exploration clinique. revient à la clinique. etc. de son statut technique. Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique (1943).24 On le sait. Elle pourrait mieux s’interroger sur ses fins et sur le projet anthropologique auquel elle participe. p. considéré en sa totalité. si l’on en revient à la prise en charge clinique du sujet malade considéré dans son individualité. culturelles. corollaire. sous forme de maladie. une histologie pathologique. dans une société donnée. Ils donnent un résultat. ni même comparés aux normes statistiques de la population dont il fait partie. encore vivaces dans notre médecine contemporaine.23 Ces indicateurs ne prennent une signification diagnostique qu’une fois mis en relation avec l’observation clinique de ce sujet. Elle a besoin de l’histoire des sciences et de l’épistémologie qui lui apportent un recul réflexif sur les sciences du vivant qu’elle utilise. un thermomètre. on ne peut les dire « pathologiques » sur la foi d’aucun critère purement objectif.SEPTEMBRE 2010 11 .Troisièmement enfin. Cet oubli une fois réparé. De fait. Mais leur qualité de pathologique est un import d’origine technique et par là d’origine subjective. qui sont repérés chez lui ne permettent pas à eux seuls. (…). L’enjeu de sa prise en charge médicale sera alors le même que dans le cas d’une maladie s’exprimant par des symptômes: il s’agira de cerner comment la vie du sujet est altérée dans ses dimensions biologique. sous ses deux aspects. etc. le normal et le pathologique eux-mêmes varient en fonction des normes et de la demande sociales. dont nous nous alimentons. 139: « Le physiologiste a tendance à oublier qu’une médecine clinique et thérapeutique (…) a précédé la physiologie. et thérapeutiquement parfois la plus dangereuse. Si l’on appelle « soin » le souci de l’autre. p. il apparaît que le soin fait le fond et le sens même de la médecine. on est conduit à penser que c’est l’expérience d’un obstacle. de ses normes de vie. Un microscope. dont nous travaillons. on est victime selon nous de la confusion philosophiquement la plus grave.la médecine pourrait être plus consciente des valeurs et de la vision de l’homme qu’elle porte. procèdent de la médecine du XIXe siècle qui réduisait la médecine à une science ou à l’application des sciences.).Appuyée sur ces sciences. de séméiologie clinique et d’interprétation physiologique des symptômes. un tel médecin oublie que les normes biologiques humaines (par exemple des normes physiologiques comme la glycémie. ce sont précisément le dépistage et l’annonce du diagnostic qui font basculer le sujet dans une vie pathologique. C’est aussi la manière dont nous vivons. historiquement parlant. C’est ainsi qu’il y a une anatomie pathologique.

les problèmes. Il a montré qu’il faut être notamment conscient qu’en médecine visée individuelle et visée collective entrent en tension. que l’on pourrait appeler « le moment du soin ». Canguilhem (G). les valeurs en jeu dans les soins. La philosophie du soin. Paris. les institutions. il est aujourd’hui indispensable de promouvoir des sciences portant sur les sujets soignants. en fonction de ses normes et valeurs de vie. Canguilhem (G). p. Azouvi (F). à partir de son expérience. Canguilhem nous a enseigné la nécessité d’interroger et de décrypter le sens. et notamment dans les soins infirmiers. Lefève. 1929. mais il faut aussi favoriser la constitution de sciences des soins qui étudieront l’histoire. J. des malades eux-mêmes. Mino (J-C).les futurs médecins en sujets responsables et elles réinstituent . à l’évolution de la prise en charge des maladies chroniques. 365-381. Paris. Canguilhem a ouvert le moment contemporain. PUF. les savoirs. notamment sociaux. la psychologie. « Qu’est-ce que la psychologie? » (1956). p.Worms (dir. que ce soit les sujets soignés ou les sujets soignants. En outre.les malades en sujets. « A la gloire d’Hippocrate. La philosophie du soin. Canguilhem (G). à l’importance. in Études d’histoire et de philosophie des sciences. affirmer avec Canguilhem que la médecine est une technique individuelle et soignante conduit à souligner la nécessité pour elle de s’appuyer sur une pluralité de sciences. Quadrige. ces sciences instituent . père du tempérament ». à partir du soin qui en est la finalité et l’essence. Finalement. la signification et l’orientation anthropologiques qu’elles revêtent. BIBLIOGRAPHIE Allendy (R). Worms (F) (dir. Paris.). notamment biomédicales mais aussi humaines et sociales. PUF. Éthique. J. C. Paris. médecine et société. F. Le normal et le pathologique. dont le statut excède celui de patients. voire en conflit. pratiques et acteurs. il faut cette pluralité de savoirs. mais à penser la médecine du point de vue du soin. pour le considérer dans son individualité et sa complexité. 25 Selon une expression que j’emprunte à Frédéric Worms en lui donnant un sens différent. – C. dans la recherche comme dans les soins.). PUF.ou tentent d’instituer . 20 août 1929.004-013 Rencontre LEFEVE_BAT 5/08/10 14:39 Page 12 infirmiers permettraient de penser et de pratiquer la médecine en connaissant mieux et en tenant compte des sujets qui la font. Éthique. l’an- thropologie. mais aussi l’histoire. médecine et société. les pratiques. etc. Vrin. Mino. Libres Propos. Ce rappel et cette affirmation de l’essence soignante de la médecine ont rencontré de nombreux échos au XXe siècle : que l’on songe à l’essor des soins palliatifs. Lorsqu’elles sont enseignées dans la formation médicale. 12 RECHERCHE EN SOINS INFIRMIERS N° 102 .SEPTEMBRE 2010 . à paraître en avril 2010. mais aussi de penser et d’étudier la spécificité. en particulier. les discours. Vrin. à paraître en avril 2010. etc. Pour aborder et aider le sujet soigné. Georges Canguilhem et Michel Foucault ont montré l’intérêt de penser les sciences de l’homme et. Maine de Biran. La science de l’homme.25 Ce moment du soin met en œuvre un autre renversement radical qui consiste à ne plus penser le soin de manière subordonnée ou supplémentaire à la médecine. la sociologie. – C. Sur la question contemporaine du soin. Lefève (C). les acteurs. les concepts et les valeurs des sciences biomédicales et de leurs acteurs. Paris. Au sans pareil. 1968. Je crois que nous entrons désormais dans une seconde phase du moment contemporain du soin qui appelle à penser la médecine et le soin du point de vue des sujets soignants. Paris. Il faut non seulement analyser les problèmes et les valeurs éthiques en jeu dans le soin et dans les soins. je me permets de renvoyer à L. la diversité et la complexité des pratiques de soins. Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique (1943). Il s’agit non seulement d’affirmer l’essence soignante de la médecine. Benaroyo. Les sciences humaines et sociales permettent de connaître non seulement l’histoire. les réflexions canguilhemiennes sur le normal et le pathologique ont renversé la perspective médicale sur la santé et à la maladie : elles ont permis de penser la santé et la maladie du point de vue du sujet.ou tentent d’instituer . 1966. que l’on songe aussi à la reconnaissance des droits des personnes malades. Parmi les sciences qui participent à la formation des médecins et des soignants. 297-298. la médecine à partir d’une analyse historique et épistémologique de leurs concepts. 1995 Benaroyo (L). de la prise en compte de l’expérience des patients notamment à travers leurs représentants ou leurs associations. Orientation des idées médicales. CONCLUSION De manière différente. Canguilhem (G).

1994. Le vocabulaire de Foucault. 1963 Foucault (M). 2002 RECHERCHE EN SOINS INFIRMIERS N° 102 . in Écrits sur la médecine. Gallimard. in Écrits sur la médecine. in Études d’histoire et de philosophie des sciences. Ellipses. Gallimard. 74-79. Paris. p. « Crise de la médecine ou crise de l’antimédecine ? » (1976). Quadrige. Foucault (M). Quarto. Gallimard. 2002. Canguilhem (G). in Dits et écrits Paris. Foucault (M). Quarto. Paris. Canguilhem (G). p. « La naissance de la médecine sociale » (1977). Vrin. « Puissances et limites de la rationalité en médecine » (1978). « La santé: concept vulgaire et question philosophique » (1988). Foucault (M). « Le sujet et le pouvoir » (1982). Paris. Foucault (M). « La politique de la santé au XVIIIe siècle » (1976). Vrin. « Foucault étudie la raison d’État » (1980). Dits et écrits I. Gallimard. Quarto. Seuil. Paris. « Une pédagogie de la guérison est-elle possible ? » (1978). 1994. 13-28. in Dits et écrits II. Quarto. Paris. 2002. Foucault (M). Revel (J). Paris. PUF. Une archéologie des sciences humaines. Seuil. « Le statut épistémologique de la médecine » (1988). Gallimard. Naissance de la clinique. Paris. Gallimard. Foucault (M). Quarto. 1994. 1989. 207-228. 1994 Foucault (M). LA MÉDECINE ET LES SCIENCES EN SOINS INFIRMIERS » Canguilhem (G).SEPTEMBRE 2010 13 . 1994. Études d’histoire et de philosophique.004-013 Rencontre LEFEVE_BAT 5/08/10 14:39 Page 13 « RÉFLEXIONS ÉPISTÉMOLOGIQUES SUR LES SCIENCES HUMAINES. Paris. Gallimard. 1994. 1966. Quarto. « Message ou bruit? » (1966). Gallimard. 2001 Foucault (M). Paris. Paris. Les mots et les choses. p. in Dits et écrits II. Quarto. Canguilhem (G). Paris. in Dits et écrits II. Paris. 1989. Paris. « L’extension sociale de la norme » (1976). in Dits et écrits II. in Dits et écrits II.