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SULLY PRUDHOMME

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DE

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SULLY

PRUDHOMME
TOES
l

ES

1878-1879
Lucrrcc

:

De

la

nature des choses,

1" Livre.

La

Justice,

PARIS ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
25-31,

PASSAGE CHOISEUL,

25-3I

11

19
i

UL'

-•/

I

AVANT-PROPOS

V_>ETT

E

traduction du premier livre de Lucrèce

a été entreprise

comme un

simple exercice,

pjur demander au plus robuste et au plus précis

des poètes

le

secret d'assujettir
laissé et repris

le

vers à

Fidee.

Nous avons

souvent notre

travail,

retournant au poème de la

Nature
les fois

comme

au meilleur gymnase, toutes
et

que nous avions besoin dV-prouver

de re-

tremper nos forces.
livre s'est
duit.

C'est ainsi
a

que ce premier
tra-

trouvé peu
le

peu entièrement

Les autres

seront-ils jamais?

Ne

de-

vions-nous pas plutôt garder ce fragment qui,
sans donner assez, nous engage trop? Ces scrupules nous

auraient arrêté,

si

en

effet

nous

II

AVANT-rRoros.

avions cru signer une promesse, offrir

autre

chose au lecteur qu'une étude

littéraire et phi-

losophique. C'est danc une étude, rien de plus,
et
la
il

y paraîtra, car nous nous

sommes imposé

tâche, trop souvent puérile, de ne pas excéle

der dans notre traduction

no:nbre des vers
les

du

texte,

nous permettant seulemciit de

intervertir

quand

le

sens pouvait
l'excellente

s'y

prêter.

Nous avons adopté

édition alle-

mande de Jacob Bernays,

qui fait partie de la

collection des auteurs grecs et latins de

Teub-

ner

'.

Passionnément épris du
nous sommes

génie de Lucrèce,

loin toutefois d'epouifer la doc-

trine des atomes, qui, d'ailleurs, ne lui appartient pas,
c'est le

ce que nous
souffle

admirons sans réser\e,
d'indépendance qui tra-

grand

verse

l'œuvre tout entière et qu'on y aspire

avec enthousiasme.

La préface qu'on va

lire n'est

pas une cri-

tique directe de notre auteur, mais elle en contient implicitement le

commentaire

et sépare

I.

A

Paris, chez

Haar

et Steiiiert, 9,

rue Jacob.

AVANT-PROPOS.

notre op'ni jn de

la

sienne.

Comme,

en expo-

sant nos idées, nous avons nécessairement ren-

contré

les

deux principaux courants de
les

la

penle

sée dans tous
spiritualisme,

temps,

le

matérialisme et

on comprendra que nous ajons

été entraîné fort loin, et l'on s'étonnera moins

des proportions exagérées que cette préface a

malgré nous dû prendre.

Les lignes qui précèdent forment l'avant-propos de notre livre dans
qui a paru
il

la

première édition,
Si

y a

une dizaine d'années.

nous

exhumons aujourd'hui

cette traduction et la

préface qui l'accompagne, c'est qu'il

nous

a

semblé opportun de
dernier poème,
qu'il

les

rapprocher de notre

la Justice.

Nous avons pensé
per-

pourrait n'être pas sans intérêt de
ainsi

mettre

au lecteur de reconnaître dans ce

poème

l'influence de

nos premières études.

C'est naturellement d'un œil un peu prévenu

qu'on voit un rimeur se mêler de philosophie
aussi sentons-nous qu'en offrant au public

;

une

réédition de notre préface, nous avons grand

IV

AVANT-PROPOS.

besoin de recommandations auprès de

lui.

Le
si,

lecteur philosophe nous pardonnera donc

pour

lui

inspirer

quelque

confiance,

nous

avons transcrit,

à la lin

de

cet essai (page 55),

en

f.iveur de notre travail, le

témoignage d'une
pas résisté

autorité compétente.

Nous n'avons

non

plus à la tentation de reproduire

un autre

téinoignage propre à rassurer l'humaniste qui
attache un prix particulier à l'exactitude de
la

traduction

;

on

le

trouvera également plus loin

joint au premier.

La fatigue que nous a causée

la

traduction

du

seul premier livre de

Lucrèce nous a ôté

tout espoir d'arriver jamais à faire celle des
autres livres en y appliquant le
d'interprétation, et nous avons

même

système

dû y renoncer.

Du

reste, la traduction magistrale en vers du

poe:ne entier, publiée en 1876 par notre confrère

André Lefevre,

et

que

nous considénous persua-

rons

comme

délinitive, suffirait à
à
la

der et à nous consoler
notre entreprise.

fois

d'abandonner

'^^<^a:ùii^^^k^:£:^^ncf)

PREFACE

INous
sur

noLis

proposons, dans

les

pages qui sui-

vent, de présenter l'ensemble de nos observations
l'état et l'avenir

de

la

philosophie.

Nous avons

rccherclié,

dans

la

nature

même

de l'intelligence,

quelles sont les causes de la diversité des doctrines

en dépit de l'unité

de

la
le

raison; où en sont

les

deux systèmes radicaux,

matérialisme

et le spi-

ritualisme, touchant l'être et la raison

d'être

des

choses; quelle transformation
fique est appelée

la

méthode

scienti-

à

faire
;

subir aux termes de la

question

métaphysique

quel

est

le

domaine,
Immainc.

quelles sont les bornes de la connaissance

VI

PREFACE.

Un

traité

quelque

peu complet sur de

si

vastes

matières passerait de beaucoup nos forces

et

notre

ambition

;

des

remarques

et

des notes

mises en

ordre, voilà tout ce

que nous prétendons

donner

au licteur.

LA DIVERSITE DES OPINIONS.

Le plus sérieux motif de découragement dans
la

recherche de

la vérité,

c'est

assurément

la
;

prodes

digieuse

diversité
si

des

opinions
et si

humaines

contradictions

nombreuses
tous
les

frappantes seml'unité et

blent bien justifier
la

doutes sur

véracité de

la raison.

Les sceptiques n'ont pas

d'argument plus spécieux. Ces contradictions, en
effet,

ne
qui

s'expliquent pas seulement par la pasest

sion,

étrangère à
se

la

nature de

l'esprit

même,

elles

produisent sur des questions où

nul au'.re intérêt n'est en jeu que celui de la vérité,

l'erreur parait

ne pouvoir provenir que
intellectuelles.

d'un

vice

des
les

facultés

On

comla

prend que

problèmes sociaux, à supposer
les

bonne

foi

dans tous'

partis,

trouvent
les

difficile-

ment des solutions unanimes, car

opinions

immédiatement pratiques sont trop voisines des

PREFACE.

ir.térôts

pour ne point
le

les

suivre et se diviser avec

eux.
qu'il

Mais

dissentiment n'est pas moindre, lorsdes
spC'Culations abstraites qui
la vie

s'agit

n'ont

qu'une influence très indirecte sur

poslive.

Des philosophes, des savants, qui n'étudient que
par pure
fruit

curiosité,
la

qui

ne

pensent que pour
se

le

intérieur de
et

pensée,

rencontrent
Il

rare-

ment
qu'en

ne s'accordent presque jamais.
des

faut
il

donc
existe

dehors
la

mobiles passionnels
de l'esprit

dans

nature

même
pas

des causes de ce

dissentiment.
Il

ne

suffit

d'allégner

que

les

penseurs
car,

se placent

à des points de

vue

différents,

quelque distants que soient entre eux ces points
de vue,
objet
;

les

regards sont

dirigés

sur

le

même
La

la

connaissance en devrait être plus com-

plète par la

concordance de tous
de

les

aspects.

différence des points
faire

vue
qu'à

est
les

plutôt propre à

converger

les esprits

séparer.

Ce

qui

les sépare,

c'est
fait

leur inégal

progrès dans la rétrès

flexion qui
différentes.

que leur vue a des portées
visant la
l'analysent
idée,

En
ils

même

chos;,

fût-ce
et

du

même

côté,

diflercmment

ne s'en

font pas la

même

sans pour cela s'en faire
les

une idée fausse. A proprement parler,

esprits

ne sont pas en état de se contredire, parce qu'ils ne

VIII

TRliFACE.

se rejoignent pas;

les

uns devancent
servir

les autres.
;

Le

même

langage
il

ne

peut

à tous

pour se
s'enten-

contredire,
dissent,
ils

faudrait au moins

qu'ils

ne s'entendent pas.

Les discussions

aboutissent presque toujours au mutuel aveu d'un

désaccord sur
selon
le

le

sens des mots; or, ce sens varie
:

degré de réflexion

tel

mot prend un

sens plus profond pour l'un des interlocuteurs que

pour

l'autre.
qu'ils

La
ne

conciliation

reste

impossible, à
travail de
et

moins

commencent ensemble un

définition, une recherche de
si la

commune méthode,

bonne

foi est entière

des deux côtés, la dispute,

longtemps

stérile,

pourra devenir une fructueuse

collaboration.

La

raison, en effet, chez tous les

hommes

est

de

même
les

nature,

a les

mêmes

exigences et se pose
cette

mêmes

questions. Sans

identité de l'in-

telligence, le
il

langage ne se
logique.

fiït

jamais

formé, car

implique

la

La formation des langues
traduire
les

et la possibilité

de

les

unes dans
de
la

les

autres

témoignent assez de
Il

l'unité

raison

humaine.
de rester

faut que

chacun de nous,
arrive

sous peine
à

insociable,

progressivement
afin

concevoir tout ce

qu'il

entend nommer,

de

participer au bienfait de l'entente

commune.

Celle

cuientc ne

porte

malheureusement pas sur tous

PREFACE,

IX

les objets

de

la coiiiiaissance,

il

s'en faut de beau-

coup.

Plus

les

notions
elles

deviennent abstraites et
les

s'élèvent,

plus

partagent

intelligences.

L'acte
objets

le

plus simple de l'esprit, la perception des

extérieurs

au

moment où

ils

impression-

nent

les sens,

s'opère en général sans donner lieu

à de longues disputes;

on arrive bientôt à
les

se dé-

signer
et tant

mutuellement
qu'on ne porte
les

mêmes

objets

perçus,

sur eux aucun

jugement,

qu'on se borne à
les

percevoir, on s'entend sur

idées

qui

les

représentent.

Voici

tel

arbre, à
les

telle pierre,

on ne peut qu'inviter
soi
;

les autres

vo:r

comme

jusque-là aucune

discussion
les

ne

peut s'élever. Mais à mesure que

opérations

de l'esprit se

compliquent,

les

chances de disjuge:r.ents

sentiment se multiplient.

Les

portés

sur cet arbre ou cette pierre

rencontreront sans
s'ils

doute peu

de contradictions,
les

ne font

que

constater dans ces choses

éléments très distincts
la

que

les

sens

peuvent y saisir immédiatem.ent,
il

couleur, la figure;

suffira

d'une égale attention

pour

faire la

même

anal\se.
si

Déjà

les

difficultés

peuvent commencer

tous les observateurs
;

ne

sont pas capables d'une égale attention
le

mais où
c'est

désaccord deviendra
les jui;cmcnts,

presque inévitable,
lieu d'être

lorsque

au

des constataù

r RLI-

ACE.

lions immédiates, résulteront d'un travail préalable de la

pensée sur

les

données sensibles; lorsque,
quelque définition de
la

par exemple, on
cliosj

tentera

ou
ce

la

moindre explication de son
les

existence.

Dès

moment,
telles,

divergences

d'opinion

de-

viendront
esprits

qu'on
si

pourra douter que des
diversement
soient
les

qui

concluent
et

de

même
lois.

nature

fonctionnent d'après

mêmes

Nous croyons fermement que
n'impliquent

ces divergences
radicales,

pas

de

contradictions

mais qu'elles naissent,

comme nous
la

l'avons dit, du
in-

développement inégal de
dividus.

réiljxion chez les

On met

en présence des pensé.s
;

dune

maturité très-différente

il

est

impossible qu'elles

concordent. C'est ce
dier d'un peu

fait

que nous voudrions éiusuivre dans ses consé-

plus

près et

quences.

LA SrONTANLITE ET LA REFLEXION.

Tous

les

hommes commencent
et

à penser spon-

tanément,

la. plupart

ne

penseront

jamais

qu'ainsi, c'est-à-dire que
les raisonnements,

les idées, les

jugements,
l'esprit

se

forment sans

que

PllliFACE.

XI

assiste à leur

formation

et

en prenne conscience.
les

Comme

un pianiste frappe
le

touches,

et,

sans

avoir besoin de connaître

mécanisme

intérieur

de l'instrument, sans
notes, les

savoir
en jouit
la
;

comment
de

se font les

combine

et

même Thomme,
l'idée

en pensant,
lui,

détermine

production de
travail
il

en

sans apercevoir
il

l'intime

de

l'intclli-

çcnce;
attend

apit sur des ressorts dont

provoque

et lui

les effets,

mais dont

l'agencement peut
il

rester toujours inconnu.
le

Mais

peut, tout

comme
la

pianiste,

regurder

dans

la

machine,
la

dé-

monter
des

pièce

par pièce
qu'il

pour étudier
produit.

nature

phénomènes

y

La pensée dès

lors n'est plus spontanée;
ses actes et s'en

en tant qu'elle observe
elle
ici

rend

compte,

est réfléchie.
n'est

La

réflexion dont

nous parlons

pas

la

réflexion prise au sens littéraire,

qui n'est
elle

qu'une
est fort

concentration

de

l'esprit

sur l'idée,

différente de l'attent'on. L'attention est

impliquée
opérations

à un degré quelconque dans toutes de
l'entendement,
elle

les

n'en
être

caractérise

aucune.

La pensée peut
tive
:

même
qu'on

spontanément attenthéâtre, mais

on

est fort

atientif au
l'est.

on ne

s'aperçoit

pas

L'attention,

dans ce

cas, est l'exemple le plus

frappant d'un effort in-

conscient;

elle

est

une espèce de ressort,

à

PREFACE.

notre insu

et

à notre profit,

et

diri,-;é

de nous au manifesil

monde
tations

extérieur.

On

a peu étudié les
la

spontanées de

vie intellectuelle;

y

a là cependant un

champ d'observations

indéfini.

Oïl rencontrerait sans doute

dans cette direction

h

passage de

la

pensée à
ici

l'instinct.
les

Nous devons
deux applica-

nous contenter

de constater

tions distinctes de l'acte de penser, la spontanéité.
la réflexion, selon
o'ijet

que

l'esprit

se

porte vers son

extérieur sans retour sur ses opérations pro-

pres,

ou qu'au contraire

il

s'observe

dans son

travail de perception.

Réfléchir sur \m objet, c'est
la

donc

le

percevoir avec

conscience qu'on
les

le

per-

çoit, c'est
le

par conséquent critiquer en

moyens de

connaître,

un mot

y appliquer une mél'analyser et
le

tliode, et

par cette

méthode

conn'a

naître plus

profondément.
penser,

Du
il

reste,

l'esprit

pas deux

modes de

ne

fait

jamais que

percevoir; seulement, dans
la

le

cas delà réflexion,
celle

perception de l'objet se complique de

des

f.icultés

mêmes

qui l'étudient,

et

suppose un acte

de conscience.

Mais quand
méthode,
a-t-il

cet acte

de

conscience, qui crée la


Elle

ge

produire? quand commence
toujours postérieure à la
dés

Li réflexion?

est

spontanéité,

elle

apparaît

que

l'esprit

sent

PRKFACE.

XIII

qu'il

y

ca

problème, dès

qu'il

est

mis en demeure
ne

de répondre à

une question

qu'il

peut plus
fait

résoudre

instinctivement.

Le simple

de

la

question, de
est tout

l'interrogation, Vacle de

ciiriosilJ,

d'abord spontané. L'enfant est questioncurieux, et cependant
il

neur

et

ne réfléchit pas

encore,

ou

du

moins

il

n'a

qu'une

rétlexion
l'es-

très-rare et

très-obscure.

Ce qui détermine
la curiosité

prit à réiléchir, ce n'est

donc pas

même,
il

c'est

la

difficulté qu'il

rencontre à
lui

la satisfaire;

n'y a vraiment

problème pour
etîet,

qu'à

ce

mosatisla

ment. Qu'on suppose, en
faite

la

curiosité
qu'elle

instinctivement

à

mesure

naît,

réllexioa devient

inutile,

l'usage spontané
les
il

de

la

raison

suffit

à résoudre

questions à mesure
n'en

qu'elles se présentent.

Mais

va pas ainsi;
la puis-

l'équilibre est

fréquemment rompu entre
de l'esprit et
la

sance

spontanée
;

difficulté

qui

s'impose

à chaque instant sa curiosité passe son
;

intelligence instinctive

il

est alors obligé de tàter

EC3 propres forces, de les disposer et
le

d'organiser

ciègc

de

l'inconnu.

C'est

la

crise

de

la

vie

intellectuelle,

son

moment dramatique,

l'initia-

tion à une douleur et à une joie

d'un genre nou-

veau

qu'il

n'est

pas donné à tous de sentir tout

entières.

Une

curiosité

proportionnée exactement

.

rRL FAC t

à

la

puissance de l'entendement,

an entcndL'mcnt
telles

mesuré à l'étendue des besoins physiques,
sont sans
la

doute

les

conditions harmonieuses de

vie

des bêtes. Peut-être l'homme risquerait-il

de diminuer sa
blir

grandeur en
cet

cherchant à

réta-

dans

ses

facultés

équilibre et celte paix,

en nivelant sa curiosité aux forces de son esprit, en sacrifiant la belle

présomption du désir à

la

juste portée de la fonction.

Avoir posé vainement
désiré

de

grandes questions,

avoir

connaître

d'em'^léc et avant tout l'important du

monde, son
glorieux
résolu

origine

et

sa

fin,

n'est-ce

pas

plus

pour

l'esprit

humain
et

que

d'avoir

de

moindres problèmes
autres?

de ne s'être pas soucié des

Tant que l'homme avait perçu, comparé, généralisé,

induit,

déduit,

sans considérer
divers
actes,

ni

con-

trôler

la

nature
il

de

ces

l'homme
qu'il

pensait

comme

marche. Or, de

même

est

contraint de prendre conscience de sa marche, de
calculer ses pas et de les
diriger par une volonté
difficile,

expresse dès

que

le

chemin devient
il

de

même
lui

il

a dû se sentir penser,

a dû observer en
la

cette

fonction

et

y devenir attentif pour

bien

conduire,

dès qu'il a rencontré

de sérieux
côté de
la

obstacles à l'intelligence de l'objet.

A

TREFAcr..

r:

mdtl':ode

naturelle,

instinclivc, qui
et

n'est

que

la

spontanéité
point d'un

de

l'esprit,

ne
des

varie

sans doute
artifi-

homme

à l'autre,

méthodes
la

cielles prirent

donc naissance par
propres actes.

réflexion de

la

pensée sur ses

Toute méthode
expérience
pensée, et
acla

arliliciclle

suppose

une

certaine
la

quise

du mécanisme intime de
est

méthode

évidemment d'autant plus
est plus

sûre, que

cette expérience

avancée

et

plus

exacte.

Dans

Thistoire de la connaissance,
se

on voit bientôt
des

la réflexion

substiiuer

à

la

spontanéité,

essais de

méthode aux

tentatives

de

la

recherche
de ses

instinctive.

L'homme,

en

elfet,
le

n'a pas usé

facultés intellectuelles selon

vœu

le

plus strict
la

de sa nature animale,

qui ne vise qu'à
les

conser-

vation de l'espèce
l'étude plus noble
tive

;

il

a très-vite appliquées à
ainsi

et

pour

dire
les

contempla-

de tout l'Univers. Aussitôt

problèmes ks

plus complexes se sont posés à sa raison novice.

Le progrès

lent, quotidien,

qu'elle

pouvait sponempirià cette

tanément accomplir dans

la science tout
suffi

que des moyens de subsister, n'a plus

ambition aristocratique de savoir pour savoir. La
raison, repoussée

brutalement dès ses premières
sentie acculée.
la

démarches,

s'est
elle

Ce sentiment a

provoqué en

première conscience de son

PREFACE.

effort,

et,

se retournant
la

sur elle-même,
la

elle s'est

dès lors par

réncxion emparée de

direction de

son entreprise.
11

importe de remarquer que depuis ce moment
la

le
lié

progrès de

science entière est resté intimement
la réflexion,

au progrès de

qui,

sous

le

nom

de

logique et depuis Aristote, a tenté de s'organiser
en science particulière.

La

seule

spontanéité de l'esprit

s'attache
elles

aux

données sensibles dans l'ordre où
tent; elle observe et juge à
elle n'est

se présen-

mesure

qu'elle perçoit,

capable d'instituer aucune expérimentane provoque pas
et les les

tion

;

elle

questions,

elle

les

rencontre
sciente,

résout par une assimilation inconse fait la digestion.

comme

La

réflexion, par l'analyse des lois de la pensée,
les

tend à déterminer de mieux en mieux
tions

condivariété

mêmes de

la

connaissance sous
à

la

des

objets, et par suite

bien poser ces condi-

tions

dans une recherche

quelconque. Elle tend
et

à une méthode unique,

mais progressivement,

comme
duit
qu'il

tous les esprits ne possèdent pas au
logique,
il

même

point cette faculté d'analyse

se pro-

en réalité

autant

de

méthodes

artificielles

y a de degrés dans la réflexion. Ces méthodes
le

cent

plu3 souvent vicicuces

parce

qu'elles sou-

PU

i;

FACE.

XVII

mettent
logique
certain

l'étude

de

toutes
qui
faits.

choses

à

un

régime
qu'à

incomplet,

n'est

applicable
plus grand

un

ordre
puisse
le

de

Le

exemple

qu'on

fournir de ces partis pris malheu-

reux, c'est

procédé logique de

Spinosa,

qui,

pour avoir voulu démontrer mathématiquement
des vérités de l'ordre empirique, s'est refusé tout
le

bénéfice de la

méthode expérimentale.
de son domaine

Quand
propre,
la

elle est

poussée au delà
artificielle

une méthode

perd

les

avantages de

spontanéité et nous

met en défiance contre

elle-

mCMne. Cela est

si

vrai

qu'on en appelle toujours

malgré soi des systèmes au bon sens, qui n'est autre

que

la

spontanéité de l'esprit humain. Et

il

ar-

rive
le

souvent que, pour juger ses propres doctrines,
la la

philosophe se dessaisit de

direction réfléchie,

voulue, de son intelligence,

remet à
et

la

nature
lui

par un

retour de

confiance,
la

laisse

en

une im-

souveraine raison,

raison

pour

ainsi dire

personnelle, prononcer en dernier ressort
validité de ses travaux

sur la

méthodiques. Quel penseur

n'a senti parfois toute son

œuvre

revisée, infirmée

ou confirmée
faut pas en

par cette
être

secrète
elle

juridiction

?

11

ne
le

dupe,

n'est
le

pas toujours
sens

bon sens,
et

elle n'est
le

souvent que
est

commun,
la

tandis que

premier

en quelque sorte
a

XVIII

PRliFACE.

résultante liarmonieuse et instinctive de toutes
facultés intellectuelles, le second n'est la plupart

ko
du

temps que
Toutes

la

somme

des préjugés traditionnels.

les

doctrines

fameuses qui ont ouvert

des voies nouvelles à la pensée

humaine ont marelles

qué un pas de plus dans
été
la

la

réflexion;

n'ont

que des logiques profond."s,

trop éloignées de

spontanéité vulgaire pour être

toujours
des

com-

prises

de

leur

siècle.

L'isolement

grands

penseurs ne doit pas nous surprendre.
dire sans

On
de
la

peut
ré-

exagération

que

les

etïorts

flexion ne sont pas plus naturels à l'esprit que les

exercices de
la

la

corde raide ne
le

le

sont au corps

;

foule

ne suit pas mieux

penseur dans ses

spéculations que l'acrobate dans sa voltige, ce sont
des tours de force qui s'exécutent au-dessus de sa
tète.

La
la

distinction que nous venons d'établir entre
et
la

fpontanéité de l'esprit
la

réflexion

explique
les

suffisamment

difficulté

qu'éprouvent

hom-

mes

à accorder leurs opinions. à
la

De

la

plus naïve
qui

spontanéité

plus

consciente

réflexion,

sont
il

les

deux termes extrêmes de

l'acte

de penser,

existe une infinité de degrés et de variétés dans

le

développement d'esprits également bien doués

d'ailleurs.

rRKFACE.

:;ix

Les enfants,

la

plupart

des

femmes,
la

les

gens
leur

sans instruction, n'observent pas
pensée,
ils

marche de

raisonnent sans se rendre compte des
etc.,

mots

or, car, donc,
ils

et

concluent par une
ils

nécessité dont

sentent la force, mais dont

ne songent

même

pas

à pénétrer

le

secret.

Leur

curiosité va en avant au hasard,

sans règle ni but

déterminé.
besoin

Leurs questions manifestent bien un
leur
esprit,

intime de

mais sont posées
nulle prévision
les

sans

aucun plan préconçu, sans

méthodique d'une concordance entre
partielles obtenues. Cette classe
est

solutions

très-propre à

recevoir l'erreur, parce que son ignorance la rend
confiante et crédule,

mais

elle

n'est guère capable
elle

de rcngendrer par elle-même, en général, que
les

ne considère,

objets les
;

plus immédiats, les

plus voisins des sens

sa curiosité, quoique vive,

ne devance que fort peu sa connaissance acquise
et,
elle

dans

les limites restreintes

de ses recherches,
instinctive

trouve dans

la

méthode

un guide

très-sûr.

On

rencontre ensuite une classe nombreuse de
ni

gens qui ne sont
seurs, mais qui,

des

manœuvres

ni des

pen-

voués à des professions,

sinon

manuelles, du moins
'.es

encore pratiques, ont reçu
qui
s'y

éléments

de dixerecs sciences

appli-

TR

E F

AC R.

qncnt,

et

s'en
Ils

sont

assimilé

les

méthodes

parti-

culières.

n'ont,

à vrai dire,
et

pas grande con-

science de ces métliodes

en usent
d'antnii.

comme
Souvent

des
ces

produits

de

la

réHcxion

études superficielles ont
la

suffi

pour détruire en eux
logique

spontanéité

au

profit

d'une

bornée,

de sorte qu'ils sont parfois,

avec

beaucoup plus
la classe !a
les

de prétention, plus éloignés

du vrai que

précédente. C'est un des résultats fâcheux de
division

du travail intellectuel nécessitée par
la

besoins divers de
exclusive

vie sociale;

toute

profession

tend à détruire l'harmonie des facultés.
catégorie voisine
lettrés
et

On

peut ranger dans une

une

foule

d'hommes

d'esprit,

de

d'artistes,

que des fonctions t\Tanniqucs ou,

au contraire,

une fantaisie toujours flottante ont empêchés de
penser entièrement
et à

fond.
penseurs, de ceux
;

Puis on trouve la "classe des

qui se sont consacrés à remuer les idées

les sa-

vants

et

les

piiilosoplies.

Ceux-là ont

certaine-

ment plus
mais
le

réfléchi

que

les

autres, c'est leur métier,

c'est

précisément chez eux que se remarque
le

développement

plus inégal de la réflexion.
:

11

ne faut pas s'en étonner

tandis que les autres se
le

rencontrent à peu près tous sur

terrain vague

du sens

commun

cl

s'v arrêtent

au

même

niveau.

r R U

I-

AC E.

ceux-ci vont jusqu'au bout de leur énergie intellectuelle, et,

en l'épuisant

tout entière, accusent
les

à

des profondeurs ditTérentes tous
diverse puissance d'esprit.

degrés de leur

Enfin, nous ne savons trop quel rang donner dans
cette

hiérarchie

aux

hommes

qu'une

croyance

traditionnelle

dispense d'élaborer eux-mêmes auIls

cune doctrine.
croire

ne peuvent que nous engager à

comme
ils

eux, et nous ne pouvons que les sup-

plier de rendre évident ce qu'ils croient;

mais, en
cette

général,

s'ôtent

tout

moyen de

faire
la

preuve, en déclarant l'incompétence de
sur
Il

raison

la

chose

même

à prouver.

suffit

de jeter un coup d'œil
la

sur

ce
les

tableau

des divers degrés de

réflexion

chez

hommes
des

qu'on suppose d'intelligence égale, pour se convaincre qu'entre les diverses classes l'accord

opinions est impossible, ei que dans une
classe le dissentiment doit être

même

très-fréquent. Les

esprits, sans voir nécessairement faux, voient plus

ou moins profondément

;

ils

n'ont

même
eux.

pas

la

ressource de communiquer entre

Le

même

mot peut

all'ecter

autant

de

significations diffé-

rentes qu'il existe de degrés possibles dans l'analyse réfléchie

de l'objet désigné, et certains mots
être tout à fait

compris des uns peuvent

dépou;"-

XXII

TREFACE.

VUS de sens

pour

les

autres. Les exemples de ces

malentendus
et,

abondent

dans

toute

discussion,
la

pour ne signaler que ceux qui intéressent
le

philosophie,

mot absolu

n'a
;

tout son sens que

pour une personne sur mille

quelques

savants
et

mêmes

ne l'entendront

peut-être jamais,
qu'il

leur

dédain pour l'objet lointain
parfois de leur dépit

désigne se sent
l'entendre.

de

ne point

Le
les

mot esprit, opposé au mot

j«i?^/èr<?, signifie

pour

hommes
mement
tres

les plus

simples la matière

même
soufTic.

extrê-

subtilisée,

une flamme

et

un

D'au-

vont plus

loin, mais,

procédant toujours par
sensibles,
le

abstraction

des

propriétés

n'arrivent

jamais à imaginer l'esprit sans
est

localiser, ce qui

encore

le

matérialiser.
le

D'autres

renoncent à
;

l'imaginer

et

conçoivent négativement
pas dans leur notion de
esprit,

tout

ce qui ne rentre
tière est

la

ma-

pour eux

mais dès lors

ils

ne sa-

vent
de

comment
matière

expliquer la relation

de l'esprit et
rechercherait

la

dans
les

l'homme.
nuances
la

On

vainement toutes
le

introduites

dans
la ré-

sens de ce

mot, selon

profondeur de

tlexion.
11

résulte de toat ce

qui

précède

que

la diver-

sité

des

opinions

ne

prend pas uniquement
ni

sa

source

dans l'erreur

dans une incompatibilité

PREFACE.

XXIU
Chaque homme

essentielle

des

intelligences.

est

capable

d'analyser jusqu'à

un certain degré
en
tant qu'il

qui

n'est pas le
l'objet

même pour
le

tous;

juge

par
il

rapport

qu'il

abstrait de ses percep-

tions,

ne se

trompe pas, mais d'autres peuvent

abstraire des
rcnt,

mûmes

perceptions un rapport
Si

diiïéle

plus

étendu

ou plus restreint.

donc

vocabulaire ne fournit
tincts

pas autant de mots disdéfinitions

que l'objet
le

comporte de
et
le

pro-

gressives,
vitables.

malentendu

désaccord sont iné-

La raison
loppe par
la

est

une, mais

la

réflexion se

déve-

moments

successifs dans l'éducation de
la

pensée individuelle et dans l'histoire de
et

pen-

sée humaine;
les

à chaque

moment

de ce progrès
plus profon-

mêmes

perceptions d'un objet,

dé.nent analysées, changent de signification pour
rintclli::ence.

PERCEVOIR ET COMPRENIR
Lorsque nous distinguons

E.

la

connaissance spon-

tanée de la connaissance réfléchie,

nous

ne prétoujours

tendons

nullement
et

qu'elles

s'opèrent

séparéuieiU

que l'une ou l'autre soit exclusive

XXIV

PREFACE.

dans chaque esprit; nous
contraire qu'il n'est

sommes convaincu
les

au

personne qui ne

possède

toutes deux ensemble,

mais dans une proportion

très-variable. C'est leur inégale

mesure qui

fait la

diversité des

opinions.

La bonne éducation des
à substituer
le

facultés ne consiste pas
la

la réflexion

à
la

spontanéité, mais à exercer
le

plus possible

première pour bien juger
sable de la seconde.
les

témoignage indispenn'agit

La

réflexion

que sur

données sensibles, lesquelles sont nécessaireet

ment spontanées
de
l'esprit

constituent la communication

avec son objet.

Nous croyons fermece

ment que toute science digne de

nom

est

fondée

sur l'observation et l'expérience,
les

c'est-à-dire sur

perceptions immédiates qui se forment spontaloin

nément en nous; nous sommes donc bien
d'admettre

qu'aucune doctrine puisse être créée

par

la réflexion pure.

La

base de toute science est donc, à notre avis,

un ensemble de données sensibles ou perceptions immédiates qui sont l'œuvre de
l'esprit, et la fin

la

spontanéité de

de toute science est un système do

rapports que

la réilexion

découvre dans ces don-

nées et qui les rend intelligibles.

Mais

qu'est-ce 'donc que cette intelligibilité des
Lj'egprit,

perceptions immèdiatç§?

avons-nous

dit,

ru

L

FACE.

XXV

est

un, sa nature est
bien

la

même

chez tous
diiïéreuts
les

les

liom-

mes,

qu'à des degrés

de

conil

science de lui-même.
les

Or
n'est

à tous

degrés

a

mêmes

besoins,

il

satisfait

qu'aux
:

mêmes
pensée,
et

conditions. Ces conditions, les voici

avant tout
la

percevoir nettement
c'est-à-dire

les

matériaux de
les

bien discerner

sensations

leur

division spontanée en groupes
tes; ensuite

ou unités distinc-

comprendre, c'est-à-dire répondre sur
aux questions
sa

chaque unité
ellc?

suivantes

:

qu'estl'esprit

quelle est

raison

d'être? Ainsi,
sa

veut d'abord voii

distinctement

donnée, puis

savoir ce qu'elle est, ce qui la distingue et la définit
;

enfin

il

ne se contente pas de constater son

existence et les rapports intrinsèques constituant

son unité,

il

ne

la

conçoit pas sans

rapports

ex-

trinsèques posant son existence et ses conditions,
il

demande
;

la cause, et
s'il

le

comment
trouve p
is

et le

pourquoi

de l'objet
l'objet,
il

ne

les

en dehors de
la nécessité

faut qu'il les trouve

dans

de

ses

rapports intrinsèques,
subsistants
qui

qu'il

conçoive ceux-ci
Il

comme
objet

par eux-mêmes.
sente ce

n'est

pas

d'homme

ne

probl.me dans tout
;

perçu, et

qui n'en essaye la solution

les

perceptions
prix.

ne sont rendues

intelligibles qu'à ce

XXVI

r R

F.

t

A

C E.

LES

DEUX MODES

D

EXPERIENCE.
de
la

Pour déterminer quelle
tanéiié et celle

est la part

spondes

de

la réflexion

dans

l'état actuel

connaissances, nous devons examiner où en sont
les

doctrines

sur l'être et la

raison

d'être

dcc
et

choses qu'atteignent nos moyens d'observation
d'expérience.

Nous rappelons que
:

ces

moyens

sont de deux sortes

par l'expérience externe que

nous tenons de nos sens, nous constatons en noua
des
affections

auxquelles
;

nous

attribuons

des

causes

hors de nous

par

l'expérience
et
si

interne,

nous constatons dans nos affections
actes quelque chose

dans nos

de

nous-mêmes,

peu que
de

ce soit.

Commençons par examiner
données

l'œuvre

l'expérience externe, les
l'esprit,

qu'elle fournit à

et

comment

l'esprit

résout

sur
la

elles

les

questions d'être et de raison d'être dont
peut seule
prendre.
les

solution

rendre intelligibles,

les

faire

com-

EXPÉRIENCE EXTERNE,
La
première
exigence

de

l'esprit,

percevoir

nctte;r.cnt avant

de

juger pour

être

en

état

de

PREFACE.

juger, se rencontre chez l'enfant et chez l'ignorant

au

même

degré que chez l'homme cultivé. Chacun

s'ed'orce

également

d'accommoder

ses

sens

à

l'impression, chacun y est également attentif, mais
les différences

commencent
:

à l'acte de

comprendre.
i:ns

En

se

demandant

qu'est-ce

que

cela? les

seront beaucoup plus
satisfaire

exigeants, plus

difficiles

à

que
la

les

autres.

Cette question n'a pas

pour tous
et

même

portée; la portée du

comment
Il

du pourquoi sera aussi très-diverse.
s'en

est aisé

de

rendre compte.

Il

y a une distinction

spontanée des groupes de perceptions ou objets de
la

pensée, que la nature se charge en quelque sorte
le

d'opérer sans

concours de notre volonté pour
et

notre conservation

notre

utilité

;

elle

l'opère
il

dans

l'esprit des bêtes

comme

dans

le

nôtre, et

y a une distinction plus analytique, plus profonde,
d'objets élémentaires constituant les premiers, qui
est

un

fruit de la science

réflécliie.

Ne nous

ilat-

tons

-pas

d'apprendre à l'enfant à

distinguer un

chien d'un cheval,

un arbre d'une pierre, nous ne

pouvons que

lui

donner l'occasion de
lui

les distin-

guer lui-même en

désignant ces objets, désile

gnation qui consiste à
percevoir

mettre
et

sur

la

voie

de

comme nous

qui

serait

évidem-

ment impossible sans

l'initiative

spontanée de ses

XXVIII

raiiFACE.

facultés.

Le monde

s'offre
la

dans

la

perception

de

l'enfant,
rels

comme

dans
liées

nôtre,

en groupes natu-

de sensations

entre

elles

d'une manière

constante et qui correspondent à l'unité directe-

ment inaccessible de
unité,

leur cause
vie,

extérieure.

Cette

nous l'appelons

cohésion,

continuité,

impénétrabilité, etc., quand

nous nous préoccumais à
lien

pons d'en

définir

le

principe;

l'esprit

de

l'enfant, elle

s'impose

comme

des sensations

groupées, sans qu'il songe à distinguer ses sensations de leur cause extérieure, l'image sensible de
l'objet réel
la réilexion

qui la

fait

naître

en

lui.

Plus tard,

conduit l'homme à examiner l'unité du
acceptée
jusque-là
instinctive-

groupe sensible

ment, à l'analjser dans ses perceptions élémentaires
et

pour
il

découvrir
ne
le

le

principe de celte unité,,
confiné dans

comme

trouve
il

aucune

perception élémentaire,
extérieure à
la

l'attribue à

une influence
pas

donnée

sensible,

ne tombant
les

sous

les sens,

mais coordonnant

sensations,

qu'il appelle

force, vie,

âme,

etc.

Cette seconde

distinction

des êtres

n'est

déjà

plus

spontanée,

mais

elle est le résultat

d'une réflexion encore sudemi-réfléchie
est

perficielle.
la

Cette

,

connaissance
c'est

plus

commune,
le

à peu prés la métaphysi11

que d2 tout

monde.

importe de bien montrer

PKEFACE.

XXIX

quel est cet état de la pensée et

combien

il

est

pro-

pre à entraver
fique.

le

progrès de

la

réOexion scienti-

La connaissance spontanée

qui suffît à
la

l'homme
des

comme aux
rêve,

animaux pour

satisfaction

besoins essentiels n'est à proprement parler qu'un

une

pure illusion,

une

sorte
est

d'iiypotlièse

instinctive, et quiconque ne s'en

pas aperçu

en

est

encore au

début de

la vie intellectuelle.
le

Pour

l'enfant,

comme

nous venons de

remarsensal'objet

quer, et pour beaucoup
tion de l'objet se

d'hommes

faits,

la

confond absolument avec
l'ensemble

même,

et

ainsi

de

leurs

sensations

leur parait

être le

monde
entre

extérieur. Rien ne leur
le

semble s'interposer
s'imaginent que
objets
les

monde
une

et

eux;

ils

couleurs

appartiennent
qualité

aux

extérieurs,

en

sont

propre,

tandis qu'elles n'en sont
et

que des signes en nous

répondent en eux à des propriétés d'un ordre
Ils

tout autre.
rellète le

prennent

le

rideau
le

sur lequel se

fantôme du monde pour
arbre,

monde même.
réellement

Le

mot

par exemple,

signifie

deux choses,

un

groupe

de

sensations figurées,

vertes, brunes, résistantes, etc., et l'objet qui, en

nous impressionnant,
sensations.

csl

cause

en

nous de ces

Pour

l'enfant et

pour l'ignorant, l'image

s XX

rRliFACL.

et l'objet

ne font

qu'un.

La connaissance spon-

tanée

fait

donc concevoir

comme
montre

existant

hors

du moi des états sensibles dn moi,
les

elle

extériorise

sensations
et
Il

mêmes

et

les

comme

des

propriétés
extérieur.

non comme des signes de

l'objet

s'est

écoulé des siècles avant que ce
la

mirage pût s'évanouir sous

réflexion
il

;

la phj'si-

que d'Aristote prouve à quel point
l'esprit
;

est naturel
la
il

à

la gloire

de Descartes
dissipé.

et

de

physique
s'en faut

moderne

est de l'avoir

Mais

bien que les savants aient tous conscience du pro-

grès qu'ils ont fait faire à la réflexion, et beaucoup
d'entre eux parlent encore de la matière
s'ils

comme

vivaient au

temps d'Epicure.

Ils

en sont en-

core à cette connaissance demi-réfléchie dont nous

voulons signaler

la

faiblesse

et

le

danger

;

ils

infèrent encore de la sensation à l'objet sans avoir

complètement
l'autre.

et

résolument

distingué
les

l'une

de

Nous

allons,

pour essayer de

en con-

vaincre, passer rapidement en revue leurs notions

de l'être des choses dans
tales,

les

sciences

fondamen-

physique, chimie, pliysiologie.

Occupons-nous

d'abord

de

la

physique

et

voyons où
lièrc.

elle

en est de sa conception de la

ma-

I

RL

I-

A

C E.

DE LA MATI:îRE EN THYSKIUE.
La physique reconnaît chaque
d'étudier

jour
la

qu'cll-j

a

pour mission principale
rieure des sensations,

cause exté-

de rechercher quelles sont

dans
les
le

les objets

extérieurs les propriétés qui nous
la

rendent perceptibles, qu'est-ce que
le

couleur,

son, la chaleur,

poids,
le

etc.

Il

lui

appartient

par conséquent de définir au

rapport réel des sens

monde

extérieur et de faire

tomber toutes

les

illusions de la connaissance spontanée. Elle a pré-

paré admirablement
elle

la

solution du problème, mais
la

semble ne pas apercevoir toute

portée de ses
réflé-

notions acquises; on dirait qu'elle craint de
chir à fond sur ses données.
11

est

suffisamment établi aujourd'hui que
(couleur, chaleur,

la di-

versité de nos sensations
etc.)

son,

est

due aux propriétés différentes des nerfs,
tactiles,

optiques,

acoustiques, etc., mais
les

que

le

phénomène
jours
le

extérieur qui affecte
à savoir,
la

nerfs est tou-

même,

vibration, un

mouve-

ment identique en nature au mouvement constaté
et créé

par

le le

toucher, bien que l'agent excitateur

ne soit pas

même pour
du
tact.

tous les sens

et

qu'il

puisse être souvent trop subtil pour être mesuré

par

les nerfs

Une preuve

bien décisive de

XXXII

TRE FACE.

ce fait, c'est qu'il suffit

de toucher un nerf quella

conque pour déterminer

sensation, sans avoir

recours à l'agent ordinaire qui l'ébranlé. Ainsi tout

phénomène

d'impression

sur

nos

sens

est

un
la

phénomène de

l'ordre tactile, et la

méthode de
la

physique consiste jusqu'à présent à tenter
version

con-

de tous

les

phénomènes d'impression en

simple

mouvement

vibratoire d'un milieu élastique
les

ébranlant les nerfs. Toutes
cul fondéer, sur cette idée
fiées
lité.

prévisions du cal-

préconçue s'étant vérila réa-

par l'expérience, l'hypothèse confine à

Les conséquences en sont immenses.

Si

nous
des
)us

pouvons acquérir quelque notion de

l'être

choses extérieures qui nous impressionnent, n

ne l'acquerrons donc qu'en étudiant

la

cause du

mouvement

et

de

la

résistance dans

le

phénomène
donc plus
elle

du toucher. La matière ne

se définirait

pour nous que par un
serait pas
:

seul de

nos sens;
les

ne

«

tout ce qui
:

tombe sous

sens »,

mais plus spécialement

tout ce qui est de nature

résistante, encore bien que notre propre tact soit

souvent trop grossier pour en percevoir

la résis-

tance. Mais on va voir que cette dernière tion de la matière,
si

défini-

bien justifiée par l'état actuel

de

la science, identifie

absolument

la

matière à ce
les

qu'on

nomme

la

force, et rend

inintelligibles

PRLFACS.

XXX

m
de
la

idijcs d'inertie,

de masse, de soliditJ
qu'elles

et

même
la

volume,

telles

sont encore conçues par

plupart des physiciens. S'imaginer que
est

matière
c'est

essentiellement

étendue,

inerte,

solide,

conserver
née.

les illusions

de

la

connaissance spontaobjet nous résiste,
lui

Quand nous sentons qu'un

nous sentons que nous déployons contre
activité

une

spéciale

que nous appelons notre force
le

musculaire ou physique; or

sentiment que nous
ré-

avons de cette force déployée par nous nous
vèle en

même temps

la

nature de

la

chose qui nous

résiste, par la raison bien évidente

que deux choses

qui n'auraient rien

de

commun

ne se rencontre-

raient en rien, et que, en
trent, elles sont de

tant qu'elles se rencon-

savons donc de
est
lui

l'objet

même nature. Tout ce que nous nommé mati>e, c'est qu'il
donc à examiner
cj

analogue, sinon identique, à la force que nous

opposons. Tout revient
fore:, et nous ne

qu'est cette

pouvons interroger

sur ce

point

que

la

conscience de notre propre
principe, du reste,
n'est pas
il

activité physique.

Ce
la

seulement vrai de

matière et de

la force,
la

Test

de toutes choses; nous ne connaissons de

nature

des objets que ce qu'elle a d'identique à la nôtre.

Nous aurons

à développer

plus loin celte vérité,

paradoxale en apparence.

XXXIV

r

n.

F.

F

A c c.

Le physicien, après
la

l'analyse qu'il a

faire de

cause extérieure de nos sensations, ne peut donc

plus accorder

au

mécanicien que

le

monde

des

corps

est

un système de forces agissant sur des
et distincts

mobiles passifs

d'elles

mêmes, sur des
;

quantités de matière inerte ou

masses

il

n'y a
Il

dans

la

nature que de la substance active.
le

ne

faudrait pas croire toutefois que
fictif

dédoublement
ait

de

cette

substance

en force et niasse

faussé les calculs des

mécaniciens.

Les merveilles

de l'astronomie, la preuve que cette science fait

chaque jour de sa méthode par ses justes prédictions, sont des garanties inébranlables de sa véracité.

Les choses, en

effet, se
si

passent

comme

s'il

y

avait force et masse-, et
exacte,
elle elle

l'hypothèse n'est pas
suffi-

est,

du moins jusqu'à présent,
et

sante;

est utile

admissible au
fictive

même

titre

que

la

décomposition

d'un

mouvement

unique en mouvements élémentaires. Les apparences sont d'ailleurs pour
elle
:

dans

la

connaiset tou-

sance spontanée,

l'objet

que nous voyons

chons,

en tant

que

vu,

nous semble une chose

inerte et
la

passive sur laquelle nous agissons pour
lui

toucher et

imprimer

le

mouvement.
pourrait

Il

est
lui-

probable

que l'aVeugle-né
cette

ne

par

même

faire

décomposition de

l'objet

phy-

r K E F A C E.

cique en masse et

force,

car pour

lui

tout

est

résistance, c'est-à-dire force.

La

solidité des corps,

non seulement des corps
corps supposés continus
tendus atomes,
celle
bilité

élastiques, mais aussi des
et

pleins,

comme

les pré-

est

une

lutte entre notre force et
;

qui

en

réalité les constitue

leur impénétrales

n'est

que l'impossibilité où sont

forces

de s'anéantir.

La mécanique tend du

reste à modifier

sa no-

tion de la masse dans un sens plus philosophique.
Elle

no

la

définit

plus

:

« la

q.iantité absolue de
»

matière dont un corps
pliquait une
définit

est

composé,
la

ce

qui imelle la

métaphysique de
tiré

matière,

par un rapport

des effets de l'activité,

quelle
actif
:

que puisse être
la

la

nature intime de

l'être

masse,
la

c'est l'expression

du rapport qui

existe entre

valeur numérique d'une force conla

stante
vitesse

quelconque, et la valeur numérique de

pendant

l'unité

de temps

.

définition

peu

compromettante qui

a l'avantage
et

de laisser entière

la question de substance,

qui du reste est la

seule utile au calcul.

Nous venons
vertes
rieure

d'indiquer
la

comment
la

les

décou-

modernes de
des

physique sur

cause extéla

sensations doivent
la

modifier

notion

spontanée de

matière;

les

plus récentes

décou-

XXXVI

miiFACE.

vertes sur la transformraion
les

des agents physiques
n'y

uns dans

les

autres

contribueront

pas

moins.

Nous

ne pouvons les passer complètement

sous silence.

La physique ne
cher avec

se

borne pas, en

effet,

à recher-

comment
les sens,
il

le

monde entre en communication
et

par quels agents

par quel

mode

d'action
la

les

impressionne

;

elle

étudie en outre

mutuelle dC'pendance de nos sensations, comelles se

ment

modifient sous l'influence combinée
les
si

des agents qui
les

déterminent. Elle découvre que
différentes entre elles, de résis-

perceptions,

tance,

de lumière,

de chaleur,

d'électricité,

de

magnétisme, peuvent, dans des circonstances favorables,
se

substituer les unes aux autres
la

;

qu'on
en

peut
force,

changer
celle-ci
fait

lumière en

chaleur,
etc.,
et

celle-ci

en électricité,

réciproque-

ment. Ce

prend une extrême importance, en
et

venant corroborer

compléter
que
dits
le

la

loi

précédem-

ment

établie,

à savoir

mode

d'impression

des agents extérieurs,

fluides

impondérables,
les

sur nos sens est unique, cas à un

réductible dans tous
l'ordre tactile.
II

phénomène de

conduit

à penser
distincts,

que ces agents ne sont pas réellement

mais

qu'ils

ne sont que
d'un

les

modes

divers

d'un unique

agent capable

mouvement

va-

l'RT.

FACE.

XXXVII

riable par lequel divers sens

peuvent être successi-

vement

affectés.

Dans

cette conception les agents
ils

et forces physiques ne se transformeraient pas,

seraient

identiques.

Cette

identité

est

prouvée

expérimentalement
tisme, pour
la

pour

l'électricité et le
la

magné-

chaleur et

force dans les change-

ments

d'état des corps.
ainsi à

La physique tend
sensible
est

établir que

le

monde
nature

composé de

forces de

même

que

la force

humaine. Les corps sont des systèmes

de forces qui se manifestent à nous soit par leur
résistance immédiate au toucher, soit par l'inter-

médiaire d'agents qui sont forces aussi

et

trans-

mettent leur ébranlement aux nerfs

;

et ces

agents

semblent devoir

se réduire à deux,

l'air

considéré

comme

véhicule du

son,

et

un

milieu ou éthcr

affectant par ses divers états nos autres cens.

Le moment

n'est

donc sans doute pas éloigné
la

où cette science,
grandes

trouvant
en

synthèse

de

ses

découvertes,

dégagera

une

notion
et

simple des causes extérieures de nos sensations,
renversera

pour sa part

l'hypothèse

spontanée

d'une matière brute, distincte des puissances qui
s'y manifestent.

X XXV

1

1

r

rn

I,

r a c e.

DE

LA MATIERE EN

CHIMIE.

Passons à
de
la

la

chimie,

et

voyons ce

qu'elle a fait

notion de matière. Fonder une distinction
le

entre cette science et la précédente sur

caractère

passager des phénomènes physiques

et le caractère

permanent des phénomènes chimiques,
traire.

c'eat arbi-

Que

l'équilibre

des

forces en jeu soit plus

ou moins

stable,

plus ou moins durable, les lois

qui régissent les forces sont toutes permanentes et
seules elles le sont.
les
lois.
11

n'y a d'absolument fixe que
si

Les états chimiques sont changent

peu perma-

nents

qu'ils

perpétuellement

pour

la

nutrition du

monde

organisé, et les états physile

ques

si

peu transitoires par essence que

poids des
suffi-

corps est constant. Les sciences se désignent

samment,
vouloir
les

il

est

inutile

et

même dangereux
;

de

définir

avec

exactitude

on risque

d'élever entre elles des barrières imaginaires.

Ne
li-

doivent-elles

pas toutes se confondre à leurs

mites

? Elles

ne pourraient d'ailleurs se définir que
qu'elles

par leur objet,

ont précisément mission
si

de définir.
analytique

Il

serait puéril de chercher

l'action

et

synthétique

de l'cleclricité est

chi-

THE ACE.
i-

XXXIX

miqiic ou physique, elle

est a la fois et

indivisé-

ment
cation

l'un

et

l'autre.
:

Ne

traçons point de démar-

exclusive

constatons

seulement que
les

les

phénomènes chimiques modifient
leur

corps dans

unité
la

spontanément perçue,
et

c'est-à-dire que

par

composition
ils

décomposition

des

corps

connus,
ception
;

en offrent de nouveaux
là ces

à notre per-

par

phénomènes

révèlent dans les
les

corps d'autres propriétés plus distinctives que
propriétés

communes à

tous et dites physiques.
tout savant, prend néces-

Le chimiste,

comme
la

sairement pour point de départ de ses recherches
les

données
de
il

de

connaissance

spontanée,

et

accepte

celle-ci

une première distinction

des

corps

;

perçoit instinctivement
l'eau,
les

comme
les

des unités
etc.
;

différentes

minéraux,
nature

nutaux,

mais
leur

il

réfléchit sur la

de ces unités, sur

principe intime. L'alchimiste s'attachait sur-

tout à la différence de leurs caractères physiques
et

soupçonnait à peine en quoi consistent véritales

blement

propriétés chimiques. Aujourd'hui

le

chimiste se sert des caractères physiques
d'étiquettes,

comme
mais

comme

d'indications

utiles,
Il

secondaires,

nullement essentielles.

distingue

scientifiquement les corps

par leurs diverses acpropriétés d'analyse

tions réciproques, par leurs

XL

rilEFACE.

cl

de synthèse
et

m;;tuelles

qui sont

les

propriétés

cliimiqiies,

non par leurs propriétés d'impresqui sont purement relatives à

sion

sur nos sens
et

nous

physiques.

Les premiers progrès de

la

chimie datent de cette conception plus réfléchie.

Ce qui préoccupait
la

l'alchimiste

dans son rêve de
la

transmutation des corps, c'était

conveision

de propriétés physiques données en d'autres égale-

ment physiques, en
combinaisons
les

celles

de

l'or,

par exemple

;

les

intéressaient

surtout à ce point

de vue. Ces résultats tout industriels ne sont pas

dédaignés

du chimiste moderne, mais

ils

sont

les

applications,
ches.

non

le

but scientifique de ses recher-

La découverte de
et

la loi

des proportions définies

des équivalents a
le

permis de distinguer nettela

ment

mélange de

combinaison,
les

et

de fixer

entre chaque corps et to.is

autres une relation

constante qui
à-dire

le

caractérise chimiquement, c'est-

indépendamment de son impression

sur

nos

sens.

De

une distinction plus
entre
lej

essentielle

des corps,

car la corrélation
et
les

propriétés
n'est

chimiques

propriétés physiques

pas

toujours exacte, de sorte que ces dernières ne différencient qu'imparfaitement
les

essences,

Il

se
le

présente

des

cas,

comme

l'isoniorphismc

et

PRÉFACE.

XLI

dimorphismc, oj des ressemblances eu dissemblances physiques ne correspondent plus
à

des

caractères cnimiques semblables ou dissemblables.

La propriété chimique, nommée

afhnité,

que

nos sens ne peuvent directement atteindre, pro-

voque

la

combinaison

et

la

maintient

;

elle

est

donc un principe vraiment
des corps, car
elle

essentiel

de distinction

dJtermine en s'exerçant la for-

mation d'unités nouvelles perçues par nos sens.
L'idée qu'on
rielle

peut ce faire de

la

substance matéà celle

est

donc intimement
l'affinité.

liée

qu'on
révélé

se
la

fera

de

La phvsique nous a

matière, en tant que résistante et impressionnant

nos sens,

comme

une force analogue à

celle q 'c

nous développons au dehors dans
cher
et

l'acte

du tou-

que nous appelons notre force physique.
signale

La chimie nous
nos
sens

tout

autre chose.
l'affinité,

Comme
nous
r.c

n'atteignent

point

sommes

plus autorisés à

l'identifier

absolument
vrai
qu'elle

aux forces

physiques.
;

Il

est

bien

modifie ces forces
est

que tout phénomène chimiqic
d'électricité et
;

accompagné de manifestations
;

de chaleur

qu'il y a

un spectre chimique
fort

que

le

degré de cohésion
actions chimiques
est
;

est

important
du

dans

les

que

l'oxydation

muscle

nécessaire à

la

production de l'énergie mus-

/

XLII

PREFACE.

CLiIairc

;

et

qu'ainsi une dtroile connexion

existe

entre les forces chimiques et les forces physiques,

mais leur coniplctj identité est encore hypothétique.
Il

nous

suiïit

toutefois

de constater que

les affinités

et les

agents physiques se supposent

et

s'influencent

mutuellement, pour être en état

d'affirmer que la nature des unes n'est pas en tout
différente

ce

celle

des autres, car on ne conçoit

aucune relation possible entre des choses qui n'ont

absolument rien de commun. Les plus récents progrès de
la

chimie tendent

même

à établir que

l'affi-

nité serait

une

loi

mécanique n'agissant qu'à des
et
;

distances

minimes

se

rattachant
la

à la

loi

de

l'attraction universelle

mais

preuve de
faite, et le

celte

assimilation n'est pas entièrement
cipe

prinirré-

de

l'affinité

est resté

jusqu'à présent

ductible.

Ainsi, d'une part, nous n'avons aucune sensation
directe
sens,

de

l'affinité

;

ne

tombant pas sous nos

elle se

soustrait encore à la définition vulgaire

de la matière; d'autre part,

comme

ses effets se

manifestent indirectement dans nos sensations par
les

agents physiques
eux,
Il
il

et

qu'elle entre en relation

avec

faut qu'elle participe de leur nature
ait

active.

semble donc qu'on
le

encore moins en
des

chimie

qu'en physique

droit d'admettre

r

II

L F

ACE.

XLI

1

I

masses inertes sojiniscs à des forces
d'elles

difTcreiites

en nature. Quant à
elle

la

nature spécifique de

l'affinité,

nous

est

trop inconnue pour que

nous nous en formions une idée véritable, puisque
nous n'en trouvons pas
le

type exact et complet
les seules

dans nos forces propres,
sous notre conscience.

qui tombent

La physique nous

révèle la matière

comme
le

une
tvpe

cliose essentiellement active,

une force dont

nous
le

est

offert

dans
;

celle

que nous exerçons sur
fait

monde
la

extérieur

la

chimie nous

entrevoir

dans

matière des puissances

d'un autre ordre,

intimes, c'est-à-dire sans relation directe avec nos
sens,

capables de se
forces

développer

et

d'agir sous

l'influence des

physiques, pour constituer

des corps nouveaux en

conférant une unité nou-

velle à des unités élémentaires.

Quand nous disons

forces et puissances, nous n'entendons point d'ailleurs

créer arbitrairement

autant

de

substances

distinctes

ou

entités, qu'il

y a de modes d'activité

manifestés; c'est une

question qui sera traitée en
ici

Gon

lieu

;

ces

mots désignent simplement

des

classes différentes de

phénomènes rapportées aux
ou non, de
l.urs

diverses causes,
différences.

substantielles

XLIV

TRI. FACi;.

DE LA MATIERE EN PHYSIOLOGIE.

La fhysiologiï nous découvre à son tour des
puissances plus secrètes, plus inaccessibles encore

à nos sens et qui créent une distinction nouvelle

dans
à

les

corps chimiquement définis en conférant
d'entre eux une
unité spéciale

certains

qu'on
et celle

nomme

la vie.

L'hypothèse des animistes

des vitalistes, quelque erronées que soient leurs

formules métaphysiques, expriment néanmoins un
fait

vrai

:

l'impossibilité
la

de rendre

compte

du

phénomène de
rielles

vie par les seules
et

forces maté-

connues des chimistes
les

des physiciens.
foi'.t

Mais

animistes elles vitalistes se
lorsqu'ils

une idée

fausse de la matière,

se croient obligés
d'elle
la

d'y adjoindre un principe
tinct,

différent

et

dis-

en quelque sorte spirituel, dont

fonction

serait de la

modeler

et

de l'anim.er, de

lui

donner

figure et vie, en

un mot de l'organiser. L'idée d'une
te

sorte de souffle agitant une matière inei

est la

donnée
elle a,

instinctive

de la connaissance spontanée;

comme

telle,

son

utilité

pralique,

car

elle

ditlérencie des manières dcîre

qu'il était

bon de ne

pas confondre;

il

était

boa

qu'instir.ctivenient

TREFACE.

XLV

riiomme distinguât

la

matière vivante

de toute

autre. A^ais cette concession
très

devient téméraire et

contestable

dès

qu'elle

prétend spécifier
vivant et de

la

différence essentielle

de

l'être

l'être

qui ne
tice

l'est

pas.

La

réflexion a fait peu à peu jus-

des vaincs

eniilés qu'e'le engendre.

On

eut

bientôt découvert que la plupart des

mouvements

observés

dans l'organisme, loin de procéder d'un

principe spécial, ne sont que des applications particuliJies

des lois

physiques

et

chimiques

;

tels

sont

les

phénomjnes d'absorption, de digestion,

de circulation.

On
et

ne

vit

plus d'antagonisme entre

ces lois et l'action vitale.

La

vie,

prenant ses conles

ditions

mêmes

ses
et

moyens d'action dans
chimiques,

données physiques

ne parut plus

être une résistance, une lutte contre les tendancts

de

la

matière

brute

;

elle
le

se

révéla

comme

un

degré supérieur dans
vités matérielles.

développement des
la

acti-

On

distingua

substance orga-

nisée de la substance brute, sans faire de la vie un

principe substantiellement
et l'asservissant.

distinct de la matière

Par un esprit de simplification, très scientifique
d'ailleurs,

certains

physiologistes
les

sont

portés à

admettre que tous

phénomènes de

la vie

pour-

ront être expliqués par la physique

et la

chimie,

I

.

X

L V

rn

i;

FA c

r,

comme, par exemple,

l'absorption et
et les

la

digestion

Tont été par l'endosmose
Ils

actions chimiques.

ont tenté, dans cette voie, l'assimilation du

courant nerveux

au courant électrique

;

mais

le

nerf est mauvais conducteur et l'on a reconnu des
dtirérences essentielles entre ces agents, bien qu'ils
s'influencent réciproquement. Les sécrétions échap-

pent également à ce système;

il

ne peut rendre

compte, du moins
électif de leur

jusqu'cà

présent, du caractère

œuvre.
l'at-

La

vie,

autant que la science actuelle peut

teindre, ne paraît

donc

être ni

une résultante des

forces physiques et chimiques, ni un principe extérieur

à

la

matière.

Elle est la

matière

même,

manifestant une de ses propriétés bu forces dans
les

conditions physiques et chimiques requises.
la vie,
il

Mais, pour concevoir ainsi

faut évidem-

ment

restituer à l'idée de matière toute sa richesse

et toute sa
Il

portée

;

il

faut en bannir l'idée d'inertie.
la

faut

comprendre que

matière n'est pas dis-

tincte de la force, qu'il n'existe

dans

la

nature que

de la substance active

;

qu'enfin, loin d'avoir
et

pour

caractère propre d'être massive
tière n'est

inerte, la
les

ma-

que par son activité, dont

divers

modes

s'appellent propriétés, puissances ou forces.

Une

force, c'est la matière

même

agissant par une

PREFACE.

XtVII

de ses

propriétés
des forces.

;

la

niaticrc

est

la

substance

même

Cette vue méprisée,
si

réhabilite la matière,

jusque-là

si

ravalée au profit d'une certaine classe
qu'il fallait

de substances spirituelles

bien imaginer
actifs.

pour expliquer tous
tière réduite

les

phénomènes

La ma-

à une masse inerte, ne pouvant rien
ni

sur

ellc-mcme

par elle-même, n'avait d'autre

propriété que de subir l'action de ces êtres hypothétiques appelés forces, principes vitaux, esprits;
tandis qu'en
fait ces êtres

ne sont qu'une abstracla

tion des propriétés actives inhérentes à

matière,

inséparables
et

d'elle,

et qui

sont

toutes conditions

bases les unes des autres, suivant une gradation
la

dont
le

série des êtres

marque
Il

le

progrès depuis

caillou
le

jusqu'à l'homme.
puéril
la

convient donc de
matière parmi
;

reléguer

mépris de

la

les

naïvetés de

connaissance spontanée
lui

mais

il

faut
et la

en

même temps

rendre ses vrais attributs
sa

concevoir dans
plexité.

toute

puissance et sa

com-

THÉORIE ATOMIQ.UE,
Les observations précédentes, quelque incomplètes qu'elles soient, nous permettent d'apprécier

PR

1.

t

Ac

r.

une miitapliysique
choses,
la

fort ancienne

sur l'être

des

théorie atomique
rajeunie.

ou moléculaire, que

la science

moderne a

La

divisibilité

mécanique des corps,

leur circu-

lation continuelle, la persistance de leurs éléments,

l'impossibilité d'une création

et

d'un anéantisseet la

ment, l'existence du plein
sité

et

du vide

néc.s-

de concevoir quelque chose qui
ces considérations,
le

les différencie,

toutes

telles

qu'on

les

trouve

développées dans

premier

livre

de Lucrèce, de-

vaient logiquement conduire à supposer une matièic

compacte, inaltérable,
très petites et
les

éternelle, divisée en

masses

douées de mouvement. Pour Epicurs,
actifs et
trait

atomes sont essentiellement
;

non point
de lumière

indifférents

c'est

un premier

sur la nature vraie
'n'a
Il

de la matière, mais Epicure

pas une pleine conscience de cette idée féconde.

est évident qu'à ses yeu.K
il

l'atome est

massif en

conçoit le plein, non même temps qu'actif; comme une force résislante, mais comme une masse,
et

dans l'aiomc actif cette masse
elle

est

mise en mou-

vement par elle-même,
L'identité n'est

vainc sa propre inertie.
la
l'ii

pas complètement aperçue entre
et la force.

substance matcriel'e

De

résulte q
le

ne conçoit pas d'autre action au

monde que

dé-

placement

et

qu'ainsi

le

seul

mode

de niouvcincnt

pai-i-ACE.

xl:x

,

ODr

loi est celni

qae la phjsique nous a révélé
le

et

dont noas trouTons

type dans les actes d: notre

propre force moscalaire. Aussi sa théorie ne peutelle

alTeindre an delà
raciiviié,

du premier degré des phiau delà de
la

romênis de
.^nîes
les

mécanique;

et

applications qu'il en fait

aux degrés

supérieurs, objsîs de la chimie et de la physiologie,

sont vaines

et stériles.

Ce

qui a creusé

un

si

pro-

fond abîme euire Tesprit et la matière,

c'est cette

opinion téHiéraire qoe la matière, masse inerte,
n'est capable

que d'une espèce de modîficatioas,

l'étendue, la ligure et le dépIacemeEt.
;iTet, il

Dès

lors,

en

n'en pouvait rien sortir qui ressemblât à la

vie physiologique et morale,
dilTérenis.
fait

modes
la

d'activité tout

Mais aujourd'hui

réileiion

nous a

aiial3'»er

nos sensations dans leur essence
la

même,

et

nous apprend à séparer ce qui, dans
fôt

sensation,

nous-même,

le

subjectif, de ce qui

exprime

le

phénomène

extérieur par lequel nous

sommes impressionné,
que
la

Yobjeclif. Si donc

il

est vrai

matière ne nous cause 'que des sensations

-•.endues, figurées et sujettes
il

à des déplacements,

n'est

pas moins vrai que ces sensations peuvent

être des signes fort insuffisants des actes intimes

de l'objet extérieur.

Koas avons

oonstaié, en effet,

que

les

aSinit^ et

3a vie, qui

ne peuvent s'exprimer

PREFACE.

dans notre
tels

sensibilité

que par des signes physiques

que

la figure et le

déplacement, ne nous livrent

rien de leur nature spécifique et

nous laissent conla

cevoir des

modes

d'activité

propres à

mntiire,

dont nous ne saurions nous former aucune image.

La
fonde

théorie moléculaire de la science
s

moderne

se

nr des données
;

beaucoup plus positives que
n'est point issue des spéle

celle de l'antiquité

elle

culations

abstraites sur

plein

et le

vide,

mais

d'a:?e synthJse des lois expérimentales.

Les différents corps sous un pas tous
le

même volume

n'ont

même

poids; on en a conclu qu'ils ne

sont pas également massifs et que par conséquent
ils

ne sont pas

faits

de matière continue, car on ne
la

concevrait pas que

matière continue pesât iné-

galement

sous des volumes égaux.
la

On

supposa

donc que

pesanteur se manifeste par une multi-

tude d'actions distinctes et égales dont la résultante

peut varier dans un
et

me ne corps

selon son

volume

dans
le

les

corps différents, de

même

vo-

lume, selon

nom'bre des composantes élémenen chacun d'eux. Cette hypothèse
et distincts,

taires agissant

d'éléments pondéraux, égaux
la

trouvait

confirmation dans l'expérience qui démontre que
les

tous

corps tombent également vite dans

le

vide,

car cette égalité de vitesse s'explique très

bien en

PRKFACE.

LI

adiiicltaiU

que

la

pesanteur agit par des

sollicita-

lions égales et indépendantes.

En chimie,
toutes
les

d'antre part, on découvrit que, dans
et

combinaisons

décompositions des

corps,
reste

la

manifestation physique de leur poids
la

constamment

inême

et qu'ainsi le jeu la

des

affinités laisse

aux actions de

pesanteur toute

leur indépendance. Quelques modifications chimi-

ques

que puissent subir
ni
:

les

corps, leur poids ne

perd
vraie

ne gagne. Mais la réciproque n'est pas

on reconnut que
les

l'affinité

varie avec les

poids; que

modifications chimiques sont su-

bordonnées à des conditions constantes de poids,
c'est-à-dire qui
les

corps ne se combinent entre
pondérales définies.
et la pesatiteur

eux qu'en

proportions

On
une

constata ainsi
relation
telle

entre l'affinité

que

les

propriétés chimiques d'un

corps dépendent de sa composition centésimale.

En conséquence, on admet que
chimique
est

l'élément ou
les

atome

constitué,

dans

corps simples,

par une molécule matérielle d'un poids élémentaire, et,

dans

les

corps composés, par une molé-

cule matérielle

formée des molécules agrégées de

plusieurs

corps simples

dont

les

poids élémenfixes

taires sont

soumis entre eux à des rapports
nécessairement pour
faire le

et s'ajoutent

poids do

LU

PREFACE.

la

molécule composée. Ce sont encore, dans

la

pensée du savant moderne, de petites masses pesantes qui représentent
le

substratuni des phéno-

mènes plîysiques
mieux fondée que

et

chimiques. Celte conception,
antique, parce qu'elle

la théorie

s'appuie sur l'expérience, n'est

pas moins viciée
il

par une métaphysique grossière. Le savant,

est

vrai, se défend de toute prétention métaphysique,

mais on ne peut penser sans une certaine métaphysique,
et

quand on

se

borne à

celle de

la

con-

naissance spontanée, qui est

la pire

de toutes, on

s'imagine qu'on n'en
c'est faire
soi,

fait

aucune. Pailcr d'un corps,
c'est

de

la

métaphysique,

concevoir,

malgré

par une nécessité de l'intelligence, qui
les

s'impose aux sensations, un fond reliant
priétés

proet

séparément perçues par nos divers sens,

rattachant les ditTérentes

causes extérieures des

sensations à quelque principe déterminant l'unité

des groupes appelés corps. Mais ce principe est

conçu plus ou moins naïvement, selon
réflexion, et le savant en est encore à

le

degré de

donner pour
une
et

principe

d'unité

aux

propriétés

chimiques

masse étendue. Qu'une chose extérieure à nous

inétendue produise en nous une sensation étendue,

comme
le

une couleur,

il

n'y a rien là qui surprenne
la réflexion

philosophe habitué par

à distinguer

TRI.

FACE.

LUI

toujours

le

subjectif de l'ohjeclif;

il

sait

que

la

sensation c'est
n'est

nous-mcme dans un

certain état qui

que

le

signe de l'objet extérieur et peut ne

point participer de toute son essence; mais, pour
la

plupart des

hommes,

rien n'est plus absurde.
inintelligible

Uncmatièr; inctendue parait
parce que
sentie
la

au savant,

matière ne
:

lui
si

semble pouvoir être
une chose pouvait
;

qu'étendue

comme

rester, en tant

que sentie, ce

qu'elle est réellement

comme
nature,
sent.

si être senti, ce n'était pas aliéner sa

propre
ce

la

compliquer

de la nature

de

qui

La théorie atomique nous semble donc introduire dans
la

science une fausse idée de l'être des
la

choses en nous représentant
substantiellement massive.
lécule

matière

En

outre,

comme cbaqu; mo-

étant une masse et
d'activité,
la

non une pure manifesta-

tion

matière est supposée par cela
;

même

substantiellement divisée

il

y a autant de

substances minimes que de molécules. Cette con-

séquence

est grave.

De

ce que la matière est perçue
il

par groupes
pas
qu'il

distii;cts ait

de sensations,

ne s'ensuit

y

autant de substances individuelles
sentis, car les sensations

que de groupes

groupées

peuvent naître d'actes distincts d'une substance
unique
:

il

sulfit

même

que nous constations dcc

Pu

i;

F A C E.

relalions entre ces groupes
qu'ils

pour pouvoir affirmer

ont entre eux

quelqua fond

commun, un

substratum unique, aucune communication n'étant
concevable qu'à cette condition.

Mais, pour ne

pas trancher cette

importante

question par une considération toute spéculative,

voyons
cette

si,

au point de vue de

la

science positive,

hvpothèso d'une division

de la matière en

unités substantielles n'offre pas d'inconvénients.

Quand on admet, comme
que
les

il

est

prudent de

le faire,

groupes de sensations perçues sont seuleunités phénoménales,

ment des

on peut admettre du rappro-

aussi que toute unité nouvelle naissant

chement d'autres unités
tivité qui se

est

une manifestation d'acsan:>

produit à l'occasion de cclks-ci

en être nécessairement une rcsultantc. La substance

unique manifeste une nouvelle propriété, latente
jusque-là, dans les circonstances favorables créées

par

le

rapprochement, mais cette propriété pré-

existait en puissance.

Dans

la

théorie atomique, au

contraire, cette propriété n'est qu'une résultante
et

ne saurait être autre chose; l'unité nouvelle ne

naît pas seulement à l'occasion des unités mises en

présence dans

le .creuset, elle

en est
les
si

le

composé.
voici

Prenons un exemple pour
deux- unités, le soufre et

fixer
:

idées:

le fer

ces

deux unités

PR

1.

r

A

C

p..

sont substantielles,
niciit

le si-.lfiirc

de fer est iicccssairc-

leur

somme,

ses propriétés

ne peuvent être
et

que des résultantes des propriétés du soufre
celles

de

du

fer, car

il

n'entre dans sa formation
il

que ces deux substances individuelles,

ne peut

donc

rien s'y trouver qui

n'en sorte.

Les corps,

dans cette hypothèse, sont substantiellement des
niasses pesantes distinctes,
le

poids mesure exactepuisqu'il
est
le

ment

la

quantité de matière, et
la

même
cinon

après

combinaison

qu'il était

avant, c'est
nouvelle

que rien ne
les

s'est

introduit dans

l'unité

unités primitives; elle est bien réellement
Si,

un

composé.
fer,

au contraire,

les

deux unités,
le sulil

soufre et

sont seulement phénoménales,

fure de fer n'est pas nécessairement leur

somme,

peut n'être qu'une manifestation nouvelle sollicitée

par

elle

dans

la

substance unique.

Comparons

les

deux hypothèses.

La dernière a d'abord pour
passer arbitrairement
les

elle

de ne pas outre;

données expérimentales
les

nous ne percevons que
clair

phénomènes,

et

il

est

que rien n'autorise à conclure du groupement

des sensations à la division de la substance active
qni les cause, pas plus que nous n'avons
le

droit

de supposer trois individus dans un
se manifestent à

homme

dont

nous

la

pensée,

la sensibilité et la

LV

I

rK

t-

F A C E.

volonté. Elle a pour

elle

encore de répondre micuK
faisons naturellement de

à l'idée que nous nous

l'homogénéité des composés; nous concevons
sulfure de fer avec

h

toutes ses propriétés spécifi-

ques sous un poids quelconque, aussi réduit qu'un

poids

quelconque de

fer

ou de

soufre.

Dans

la

théorie atomique, la molécule de sulfure de
c'est-à-dire la

fer,

partie ultime qu'on ne pourrait

di-

viser sans détruire ce

corps, pùse nécessairement

plus et est plus étendue que la

molécule ou partie
;

ultime du fer ou du soufre, résultat singulier

mais

une répugnance à croire n'est pas une objection,

nous n'insistons pas sur ce point. Cette théorie

impose une conséquence plus

difficile

à

admettre.
elle,

Les propriétés du composé ne sont, d'après

que des

résult.in;cs et

ne sauraient être
?

.mitre

cbo;c.

Or

qu'est-ce qu'une résultante

Une

résultante es:

nécessairement de
santes,
elle n'est
;

même

nature que ses compo-

que leur

somme

en quelque sorte
effets

personnifiée

elle

ne peut produire que des

de

même
celui

nature que les effets produits par ses comet

posantes,

même

ses

effets

doivent

impliquer

que chacune

d'elles eiît

produit en agissant
être toutes de

seule, enfin les

composantes doivent

même
tante

nature, sinon leur

somme,

qui est la résul-

même,

serait

impossible. £i

donc tous

I03

rRLFACE.

LVII

corps sont des résultantes de molécules groupées,
il

faut que toutes les catégories de la nature soient

impliquées dans chaque molécule,
espèces
d'activité
s'y

que toutes

les

physiques,

chimiques,

vitales,

morales
le

trouvent contenues à un certain degré;

monde

est tout entier

dans chaque molécule,
se

et

toutes sont de
pléent

même

nature, puisqu'elles

sup-

perpétuellement

comme composantes dans

leur circulation sans fin d'un corps à l'autre. Cette

conséquence, à vrai dire, ne manque pas de grandeur, mais les atomistes

modernes ne

sont-ils pas

un

pju surpris de reproduire forcément l'homceoméric
antique dans toute son étrangeté?
Ils

ne peuvent y

échapper qu'en

se jetant

dans

le

système d'Epicure

qui borne les propriétés de la molécule à la solidité,

à

la figure et

au mouvement
le

;

c'est

avec cela
assez
,

qu'il

leur
effet,

faut

expliquer

monde.

C'est

en

pour expliquer
les

les

phCnomènes mécaniques,
sont-ils réductibles

mais tous

phénomènes

à

l'essence tactile?

Aux tendances

qui s'accusent de

plus en plus dans nos théories scientifiques,
rait tenté de
le

on

se-

croire.

Nous avons remarqué

déjà

que toute

la

physique marche à une synthJse purela

ment mécanique. La chimie suit
voici que les vues de

même

pente

;

Newton

sur

l'affinité,

oubliées

longtemps

comme

une extension téméraire de sa
h

LVIII

TREFACE.

grande découverte

astronomique, trouvent
les

une

sanction inattendue dans

plus récents travaux
Deville,
la

de nos chimistes.
théorie de la

Sainte-Claire

par sa

dissociation qui

assimile

décom-

position au
et

phénomène de

la

tension des vapeurs,

Maj^er par sa conception du choc des molécules
travail

qui résout l'alfinité dans un

mécanique,

semblent bien préparer

la

fusion des

phénomènes

chimiques

et

physiques. Toutefois

cette fusion est

loin d'être opérée encore, et la propriété chimique

échappe à toute formule mathématique

;

ce qu'on

a seulement établi, c'est l'extrême importance des conditions

physiques où

elle

se

manifeste

;

on

pourra

même
il

arriver à mesurer l'affinité par la cha-

leur; mais

n'est pas

du tout certain que

l'affinité

puisse être réductible à l'agent physique.

En chimie organique,
commence en
difficultés.
effet

la

théorie

moléculaire

à

rencontrer

d'assez

grandes

Les corps organiques se révèlent à nous
sorte plus
riches,

comme

des unités en quelque

plus variées que les corps inorganiques; à mesure

qu'on approche des unités vivantes,

les

produits

accusent, pour nos sens du moins, une essence plus
délicate et plus avancée.
trer

On

s'attend à

y rencon-

des

principes

constituants

plus

nombreu:.

OU un principe propre plus important, mais soumis

PREFACE.

lu:

à

l'analyse,

ces produits se résolvent en carbone,
leurs innombrah!i.n

azote, oxygène et hydrogène;

différences doivent donc, dans la théorie atomique,

s'expliquer toutes par les proportions pondérales
et les dispositions

relatives diverses des moléculco

de CCS corps élémentaires. Bien que, dans un sys-

tème

mécanique,

l'addition

ou

la

suppression

d'une composante
turbations,
il

paisse produire de graves per-

faut avouer

néanmoins que

les

révo-

lutions totales apportées dans les propriétés

des

composés organiques par

la perte

ou l'acquisition

d'une molécule et parle changement présumé d'orientation des molécules sont bien surprenantes.
se
Il

peut

même

que

la

composition centésimale de

deux corps

soit

identique, et que leurs propriétés
dill'érentes,

chimiques soient

comme nous

le

voyona
il

pour

les

corps

isomères, et dans

ce cas

faut

admettre que l'orientation seule rend compte de
toutes leurs différences.
sible,

La chose

n'est pas

impos-

mais quand on crée des hypothèses on peut
la

se

préoccuper de

vraisemblance
si

et

mettre en

doute des simplifications

merveilleuses, qui n'ont
et

pas encore leur formule mathématique,
l'expérience ne

dont

donne aucune

vérification certaine,

car de ce que l'affinité est modifiée tion
il

par l'orienta-

ne

s'ensuit pas

nécessairement qu'elle en

IX

tri;

FACE.

soit

une résultante.

Il

se peut, en effet,

qu'une dis-

position nouvelle apporte des conditions favorables

à

la

manifestation de

propriétés qui, loin
et

d'être créées
les

par ces conditions, préexistaient

attendaient pour se révéler.

Dans

cette opinion,

la seule qui s'en
il

tienne aux données de l'expérience,

n'y a de constatable que des unités

phénoménales

servant de conditions à d'autres unités phénoménales et les déterminant h se manifester.
les

Dés

lors

rapports de poids

et

de situation apparaissent
l'affi-

comme
nité, n'est

des conditions du développement de
l'affinité

non comme constituant

même. Rien

moins paradoxal. Nous avons maint exemple
présence analogues
ses, les
;

d'actions de
effet les

telles

sont

en

cataK

fermentations dans lesquelles

certains corps n'agissent que par leur influence sur d'autres pour déterminer la manifestation d'affinités latentes.
Il

est visible

alors que
le

le

corps cata-

lytique a joué simplement

rôle de condition et
affinités ni

non

celui de

composante. Les
ni
les siennes,

mises en

liberté ne sont

des résultantes

des siennes.
que,

Il

est tout aussi rationnel d'admettre

dans

la

combinaison ordinaire,

les

corps,

unités

phénoménales mises en présence, agissent
le

par une iniluence de ce genre pour favoriser

déle

veloppement de

l'unité

phénoménale qui sera

PREFACE.

LXI

corps nouveau

;

seulement, dans

le

cas de fermen-

tation ou de catalyse, les éléments qui provoquent
l'unité nouvelle restent en

dehors

d'elle,

tandis que

dans ce dernier

cas,

ils

y sont impliqués.

L'analyse chimique, poussée aussi loin que poscible, ne qu'ils

nous

livre

pas

les

éléments d'un corps
ils le

tels

y existaient au

moment même où
qu'elb est
elle

con-

stituaient; par cela seul
truire
l'unité

obligée de dé-

du corps,

peut provoquer dea

formations ultérieures qui ne représentent pas du
tout
la

composition

réelle

du corps

et

que nous

prendrions à tort pour ces éléments constitutifs.

En somme,
c'est

analyser un corps, c'est

le

détruire, et
le

par conséquent laisser échapper

principe

même

de son unité pour ne mettre en évidence que

les résultats

de cette destruction.

Or

ces résultats
et

sont des matériaux que l'analyse a pu dénaturer
qui, loin de

former l'essence
les

même du

corps, ne
elle

font

sans doute que poser
et se

conditions où

peut apparaître

développer. Synthétiser, c'est

simplement rétablir ces conditions.

En résumé, pour
croyons
qu'il
qu'il n'existe

ce qui regarde

la

chimie, nous
d'affirmer
;

serait

encore

téméraire

pas de propriété chimique distincte
qu'il

nous inclinons plutôt à penser
se manifestant

en existe une

dans certaines conditions physiques,

tXII

tri: F A

CF..

mais n'étant pas

la

résultante de ces conditions.

Que

si

l'on arrivait

à démontrer que ralTinitc est

réductible à

l'ordre des

phénomènes

tactiles, la

question de la division de substance resterait à ré-

soudre pour

les

autres espèces de

phénomènes

per-

ceptibles: des

atomes substantiellement

distincts et

animés

de

puissances

purement mécaniques de

même
ils

nature que notre force musculaire, peuventfaits

rendre compte des
consciente,

de

la

vie

végétative,

sensible,

intellectue'le?

C'est ce

que

nous allons examiner.
Si l'on définit la vie

par

la

nutrition et la généra-

tion seulement, abstraction faite de toute sensibilité,

on

la

considère
et

comme un
la

simple

mouvement
la

périodique

continu, et l'on peut admettre que

propriété vitale de

molécule

n'est,

en dernière

analyse, qu'une puissance
les

de se mouvoir. Toutes

fonctions de l'orgariisme peuvent alors s'expli-

quer par une composition de mouvements opérée dans des circonstances favorables.
la
11

est vrai

que

vie

ainsi définie

n'est

applicable qu'au

règne

végétal, mais dans cette mesure, l'explication peut
se soutenir. Les objections tirées de la

complexité

des phénomènes vitaux, et de luur périodicité, sont

sans valeur contre ce sj-stème, parce que la combi-

naison de forces continues

et

éternelles peut

pro-

PREFACE.

LXIII

duirc l'un et l'autre de ces
ter

cfTets.

On

ne peut objecfait

non pkis

la

part

immense

qu'il

au hasard

en supposant une constante coïncidence de toutes
les

circonstances favorables; la science
le

n'admet
et

point

hasard, qui est simplement l'inconnu,

en

outre, les propriétés n'étant à ses yeux que des relations fixes entre les êtres, les relations sont éter-

nellement établies par

la seule

constance des pro-

priétés. L'ordre universel est impliqué

dans chaque

propriété,

il

est

donc superflu de chercher hors dc3

essences individuelles une constitution souveraine

de leurs rapports

;

quant à

la

raison de ces rapsur laré-

ports, à leur pourquoi, c'est une question

quelle la science expérimentale peut refuser de

pondre, parce qu'elle ne prétend pas

la résoudre.

Or, en

fait,

la

naissance par genèse (aux dépciic

d'un blastème dont les matériaux s'unissent, sans
dérivation
être, à la

directe

des éléments

ambiants)

peut

manière des

cristallisations,

un mouve-

ment

résultant.
les

La naissance par reproduction
éléments

dans laquelle

formés

se

présentent
ils

identiques ou analogues aux éléments dont
tent, peut

sorplus

elle-même, malgré

son caractère

CDmplexe, n'être

encore qu'un mouvement périoet
le

dique résultant. La segmentation

cloisonne-

mont des

cellules ne sont

après tout que d-S

mou-

LXIV

rRLFACE.

vemeiits.

La

cellule mCMiie est le à

premier arrange-

ment perceptible

nos yeux, mais beaucoup d'autres

ont pu précéder celui-là,
le

comme beaucoup d'autres
formes
peut
et
le

suivent. Cette série de

bien être

attribuée aux dispositions
priétés

primitives

aux prosystème
jusqu'à qui

combinées des molécules, depuis

rudimentaire de deux ou trois d'entre
l'organisation
figurent
le

elles,

des

innombrables

molécules

corps

humain

;

et cela

sans addition des

d'aucun principe organisateur

distinct

molé-

cules et agissant pour les disposer.

Nous

n'avons, jusque-là,

aucun argument

pé-

remptoire à opposer à cette doctrine, car
n'y est définie que
tion, c'est-à-dire en

la vie

par

la

nutrition et la générafigure et

somme, par

mouve-

ment, toutes choses qui peuvent être des résultantes.

Mais toute
nition.

vie n'est

pas comprise dans cette

défi-

La

vie de relation qui implique la sensibilité

à un degré quelconque
la théorie

semble incompatible avec
plus réductible à

moléculaire. Elle n'est

une composition de mouvements
ne paraît pas pouvoir être une

inconscients,

elle

résultante de phé-

nomènes
Ici

qui ne sont pas de

même

nature qu'elle.
scientifique
telle

nous

puisons une objection très

dans

la véritable'

notion de

résultante,
S'il

que

nous l'avons posJe pluj haut.

n'y a ni

sensibi-

PREFACE.

LX7

lité, ni

pensée, ni volonté, dans l'atome, ancun de
sortir d'un grou-

ces

phénomènes moraux ne peut

pement d'atomes. Et à supposer que l'atome
doué de ces
facultés,

fût

même

à l'état rudimentaire,

toute difficulté ne serait pas aplanie.

En

effet, les

phénomènes moraux impliquant tous unité
visibilité

et indi-

substantielles,

comme nous

le

révèle la

conscience qui est l'expérience interne, aucun d'eux

ne peut résulter de l'action multiple et divisée de
plusieurs
êtres.

On

conçoit bien que

deux êtres
il

sentent et pensent de

même
ait

simultanément,

y a

deux sensations, deux pensées distinctes, mais on
ne conçoit pas
tion, une seule
qu'il

y

une seule

et

même

sensa-

et

même

pensée pour deux conle

sciences.
et

Dès qu'on accepte

fait

de la sensation

qu'on y fonde la science entière, il faut l'accepter
qu'il contient,

dans ce

dans tout ce que

l'esprit

y

aperçoit.
jective de

Or
ce

l'esprit aperçoit l'indivisibilité

sub-

phénomène

aussi clairement que sa

portée objective.
signification

On

n'a pas le droit de se fier à sa

objective

touchant

l'existence

du

monde
tive

extérieur, et de douter de sa valeur subjecet

touchant l'identité une

indivisible

du moi,

identité qui s'y trouve

évidemment contenue.

Mais, avant de pénétrer dans l'ordre nouveau des
faits

de conscience et d'interpréter

les

données de

I.XVI

PREFACE.

l'expérience

interne,

résumons

le

témoignage de

l'expérience externe sur l'être des choses.

EMOIGNACF. DE LEXPERIENCE EXTERNE SUR LA SUBSTANCE.

La notion de matière,

telle

qu'elle se

forme

in-

stinctivement dans la connaissance spontanée, par
l'usage irréfléchi des sens,
et loin

est

purement

illusoire,

de nous

révéler la nature vraie

de

l'être

extérieur qui impressionne nos sens, nous induit à
la

confondre avec

les

sensations mêmes. Cette nola satis-

tion, suffisante

pour guider l'homme dans

faction de ses besoins essentiels, semble appropriée

aux nécessités de sa condition physique

;

elle n'est

pour
elle

lui

qu'un

moyen de conservation. A

ce titre,
la

devient tellement habituelle et inhérente à
le

façon d'interpréter

monde
que

extérieur

qu"il n'est

pas aisé de
est

la rectifier et

les illusions

dont

elle

cause sont souvent alléguées

comme

des vérités

de bon sens.

Quand
la

l'esprit

passe de la connaisc'est-

sance spontanée à

connaissance réfléchie,

à-dire lorsque, prenant conscience de ses actes intellectuels
et

commençant

à critiquer sa

propre

PREFACE.

LXVII

foiiciii'ii,

il

disliiif^uc rcibjcctil'du subjectif cl lente

de
les

l'en séparer, la

science naît et peu

;i

peu dissipe

mirages de

la

sensation. Alors

la

matière, l'être
l'impression,
n'était

extérieur dont

nos sens reçoivent

apparaît

sous un jour nouveau. Cet être

concevable que

comme
et

une chose massive, inerte,

de substance étendue

compacte, subissant aveul'esprit

glément dos impulsions que

rapportait

à

des êtres distincts d'elle et personniliés par l'ima-

gination sous
la

les

noms

de force, vie, âme, divinité;

matière désormais dépouille ses apparences groscapable do puissance, et
les

sières, se révèle active,

moteurs qu'on
son essence

plaçait

hors
le

d'elle

sont rendus à de
propriétés.

propre sous
le

nom

Mais

ne se borne pas

progrès de l'analyse. La

conception d'une masse d<iuée de propriétés actives
ne satisfait bientôt plus l'esprit réiléchi. Ces deux

termes, masses et activité propre,
tradictoires,
il

lui

semblent con-

atteint à la notion plus haute, plus

large, de l'être actif sans
sibles tels

mélange d'éléments senet
la

que l'étendue subjective
à

masse.

11

renonce dès lors

imaginer

la

matière,

parce

qu'imaginer, c'est nécessairement subjectiver, c'est
voir
la

chose à travers soi-même
c'est
la

et

non en

elle-

même,

y mêler du moi. L'esjirit se contente

donc de

concevoir, c'est-à-dire de constater son

LXVIII

PREFACE.

existence, sa faculté de produire tels effets sensibles,
et

d'en découvrir les lois, en se gardant de

de
leur

cherclier dans les effets la représentation

cause.

La pure conception de

la

matière est donc
s'arrêtent à

bien différente de son image.

Ceux qui

l'image de
s'en font

la

matière, à son apparence sensible,

une idée

erronée

et

grossière

;

ils

lui

attribuent des qualités qui ne sont que

les

formes

de leur propre

sensibilité, les signes de la matière
effet,

en eux

;

et,

parce que l'homme, en

ne peut

rien voir que sous

un signe étendu, rien toucher
ils

que sous un signe solide d'apparence passive,
prêtent ces attributs tout
subjectifs

à

ce

qu'ils

voient et touchent. Est-ce à dire

qu'il n'y ait rien

dans
due

le

monde

extérieur qui corresponde à l'étenet
:

subjective

à la solidité?

Nous

n'allons

point jusque-là

aux rapports de position qui con-

stituent la figure,

aux rapports

tactiles qui font le

volume
tons

résistant, correspondent,

nous n'en dourapl'é-

pas, des

rapports extérieurs, mais des

ports absolument inimaginables au

moyen
les

de

tendue

et

de

la

masse,

telles

que nous

trouvons

dans notre
que de
la

sensibilité.

Une

représentation quelconl'esprit

matière dans

est

illusoire

et

exclut nécessairement de l'essence matérielle tout

ce qui n'est pas réductible à la figure et à l'inertie,

TRtF A

CK.

c'est-à-dire tous les attributs de la vie, de la pensée
et

de

la

volonté.

Ceux, au contraire, qui se bornent à concevoir
l'être

extérieur, abstraction

faite

de toute image,

n'ont aucun motif raisonnable de scinder cet être
extérieur en

deux substances, matière

et

esprit,

plutôt qu'en mille. Ils ne se croient

pas autorisés
au-

à rattacher les divers ordres de
tant

phénomènes à
Ils

de

substances distinctes.
état

ne se sentent

même
monde
tout se

pas en

d'affirmer qu'il y ait

dans

le

perceptible des
lie et

substances

distinctes, car

se

tient solidairement

dans nos per-

ceptions

;

nous ne percevons

rien d'isolé, rien qui

soit entièrement

séparé du reste

des choses.

La

pensée est subordonnée à l'organisme, puisque les
affections physiques
n'est
les

influent
la

sur

elle

;

l'organisme

pas indépendant de

pensée, puisque toutes

fonctions ne sont pas instinctives, que plusieurs

sont

mises

en train

par

la

volonté, et

que
santé.

les
Il

affections
suffit

morales peuvent

modifier

la

que ces relations réciproques soient consta-

tées

pour

qu'on puisse affirmer

l'existence

de

quelque fond

commun

à l'organisme et à la pensée.
réflé-

L'expérience externe, soumise à l'analyse
chie, ne

nous apporte donc aucune distinction
êtres considérés

ra-

dicale des

dans leur

substance.

PREFACE.

Elle ne constate ni matière ni esprit, dans

le

sens

vulgaire de ces

mots

;

elle fait

concevoir seulement

un tout indivisible qui

se

manifeste par des grou-

pes de phénomènes d'ordre différent. -Ces groupes
divers supposent dans
le

tout des

propriétés

ou

puissances et forces diverses leur conférant l'unité.

Autant d'unités ainsi formées, autant d'individualités

auxquelles

nous donnons des noms. La coninstinctif

naissance

spontanée, par un travail
sensibles
et

de

nos

fonctions

intellectuelles,

nous

révèle

immédiatement
elle n'est

les plus utiles

à

notre conl'in-

servation,

qu'un degré supérieur de

stinct des bêtes et vise le

même

but.
le

La

réflexion

analyse ensuite ces unités, en sépare
l'objectif, et fait
le

subjectif de
et

premier triage du moi

du

monde
science.

extérieur,

fondement

et

condition de la

Voyons maintenant
fuMTie

si

l'expérience
;

interne conqu'elle

ou non ces résultats
nous apprendre à

examinons ce

peut

son tour sur

l'être

des

clioses.

EXPÉRIENCE INTERNE.
Nous venons de
der sur
le seul

voir que nous ne

pouvons fondistiiic-

témoignage des sens aucune

PREFACE.

LXXI

tion de

substance entre
l'être extérieur

les

êtres.

Nous

ne perce-

vons pas

lui-même, mais ses signes

zn nous; or les signes, ou groupes de sensations,
se distinguent bien
les

uns des autres par de con-

Gtantï rapports intrinsèques leur conférant l'unité,

mais nous ne pouvons conclure de cette unité toute

phénoménale à

l'unité

substantielle, et

admettre

autant de substances individuelles que nous constatons parles sens de groupes sensibles individuels.
Si

toutefois

nous somnics portés à

le

faire, si

instinctivement nous attribuons à ces groupes sensibles

des

principes

d'unité
vie,

distincts

que nous

appelons matière, force,

âme,

c'est

que

la

con-

naissance spontanée ne s'opère pas tout entière par
le

seul

fonctionnement des sens, mais

qu'il se

mêle

au témoignage de ceux-ci des données d'une autre
source, qui est la conscience.

Toute notion
toutes
lc3 idées

d'unité vient de la conscience, eî

de force, de

vie,

d'âme, que nous

attachons aux groupes sensibles, ne sont que des
applications au

monde

extérieur des données de la

conscience. Ces applications sont-elles

légitimes?

Le sont-elles toutes? Et dans quelle mesure? La
valeur des doctrines
tière
Il

spiritualistes

dépend tout en-

de ces questions.

y a une conscience spontanée

et

une conscience

IXXIV

PREFACE.

TEMOIGNAGE DE

L

EXPERIENCE INTERNE

SUR lA SUBSTANCE.

La conscience nous
sonne

révèle

donc que notre perpar cela
;

est une, indivisible,

identique, et

même
elle

très distincte de

toute autre essence

mais

constate aussi que notre personne est, dans son
multiple, subordonnée
elle

activité

à d'innombrables

conditions extérieures;
isolée

ne l'aperçoit pas au

comme
le

dans l'univers, mais, bien

contraire,

comme
monde

soutenant une infmitê de rapports avec
extérieur.
être,

Nous n'éprouvons

pas, en effet,

dans notre

une seule affection qui n'implique
;

une communication avec ce monde

nous y percesentir, être

vons son intrusion, sa présence, car
affecté, c'est

par cela

même

n'être

plus

indépen-

dant, c'est constater plus ou moins explicitement

autre chose que

soi.

Toute

la

ditHculté de la con-

naissance consiste précisément à démêler, dans ce

dualisme de toute affection, l'objectif du subjectif,
la

chose pensée de l'organisme pensant. Ces ques-

tions,

dépourvues de sens

pour

les

esprits

qui

n'ont encore connu que spontanément ou à peu
près, sont très familières à ceux qui se sont occu-

PREFACE.

LXXV

pcs de Torigine et de la véracité des idées ne nous adressons qu'à ces derniers.

;

nous

La conscience, tout en posant notre personne,
reconnaît que cette personne est en relation avec
ce qui n'est pas elle, qu'elle fait partie d'un milieu

elle

a ses racines, et que par conséquent elle a

quelque élément

commun

avec

le

reste de l'unilui serait

vers, sans quoi toute

communication avec
concilier
la

impossible.

Comment

personnalité,

l'individualité avec la

communication qui suppose
et

un fond impersonnel

universel? Problème re-

doutable, que la conscience pose sans être
tente

compé-

pour

le

résoudre, puisqu'il implique la nature

de

l'être qu'elle n'atteint jamais.

On

voit

combien

la distinction

des substances, impossible à établir

d'après les seules données de l'expérience externe,

demeure incertaine quand on s'adresse à
rience interne.

l'expé-

MATERIALISME
Au
des

F.

T

SPIRITUALISME.

point où nous en
le

sommes

de notre analyse,
les

nous rencontrons
matérialistes

nœud

de toutes

querelles

et

spiritualistes

sur l'être

de

l'homme

et de l'univers.

IXXVI

PREFACE.

En

effet,
le

il

s'agit

de savoir
la

si

la

conscience en

révélant
distinct

moi conduit à
l'être
si,

connaissance d'un ctic
l'expérience

de

déjà

manifesté à
la

externe,

ou

au

contraire,

conscience

ne

fournit qu'un
et

moyen de

plus d'interroger celui-ci,

d'en

constater

certaines

modifications, dites
les

psychiques ou morales, que
organisés pour atteindre.
seul être se
11

sens ne sont pas

n'y aurait alors qu'un

révélant à nous par des modifications

différentes, les unes accessibles

aux sens

et consti-

tuant

le

monde physique,
moi.

les
le

autres accessibles à

la seule
le

conscience, formant
le

monde moral dont

théâtre est

Les matérialistes et
la
les

les spiritualistes

tranchent

question par de pures hypothèses qui violentent

données de l'observation.
Les spiritualistes, considérant
la

perception du

moi, un

et indivisible,

par

la

conscience

comme

la

révélation immédiate d'un être propre, distinct en

substance de tous

les

autres, séparent piofondé-

mcnt

le

monde moral du monde physique,
Ils

l'âme

du corps.

se

condamnent

ainsi

à rendre, no:i
la

seulement insoluble, mais encore inconcevable,

communication manifeste de ces deux mondes,
leur subordination réciproque.
S'ils

n'ont rien de

commun,

ils

ne "peuvent soutenir aucune relation.

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idiKolumcnl

mul du

PRÉFACE.

LXXIX

leslc

du monde,

c'est,

dans tous

les cas,

prononcer

sur ce qu'on ignore.

D'autre part, admettre,
térialistes,
les
les

comme

le

font

les

ma-

que

les

phénomènes moraux sont avec
tel

phénomènes physiques dans un rapport
uns naissent

que

des autres par production, com-

position ou transformation d'éléments de

même

substance,
rience nous

c'est

afiirmer

sans preuves. L'expé-

montre bien que toute modification
l'état

apportée au corps a son retentissement dans

moral du moi,

et

que réciproquement

le

corps ss
l'expéle

ressent de toutes les affections du inoi.

Mais

rience n'a jamais démontré que ces deux

unités,

corps et
les

le

moi, puissent convertir mutuellement
les

uns dans

autres les
le

phénomènes qui

les ca-

ractérisent.

Oui,

monde

des sensations,

des

idées el des sentiments, se développe à
le

mesure que
se déve-

monde
;

des

phénomènes physiologiques
a,

loppe

il

y

sans aucun doute, dépendance et
il

coiinexité,
ait

mais

n'est

nullement prouvé

qu'il

y

jamais transformation d'un ordre de phénol'autre. Si les matérialistes ne faisaient
s'ils

mènes dans

point de métaphysique,

se bornaient à pré-

tendre que des piiénomènes physiques sont accom-

pagnés

de

phénomènes moraux selon
on ne
le

une

loi

constante,

leur

contesterait pas;

mais,

PREFACE.

quand

ils

veulent expliquer cette relation en iden-

tifiant le

principe du
le

moi au principe du corps, on

ne peut

leur accorder. Tel état ph\siologique
tel

détermine
il

état moral, c'est incontestable,
le

mais
le

n'est

pas démontré que

premier produise
et

second. La différence entre déterminer
est capitale
:

produire

produire, c'est fournir

les

matériaux

delà chose qui naît; déterminer,

c'est

simplement

fournir les conditions de la naissance.

Qu'on y
une
qu'il

prenne garde
autre forme,

:

un être ne produit que
il

soi sous

reste le sujet
il

du phénomène

produit, mais
sujet
l'j'

peut déterminer dans un autre
d'état, ce qui n'est

un changement

nullement

produire.
la

Que

divers états du cerveau détermi-

nent

naissance de diverses idées, d'accord, mais
les idées, c'est ce

que ces états produisent
jamais été prouvé.

qui n'a

Les spiritualistes sont certainement fondés à
soutenir que les

phénomènes moraux n'ont pas

leur principe dans les
qu'ils
listes

phénomènes physiques,
les

bien

y aient leurs conditions, mais

matéria-

ont raison d'affirmer que rien n'autorise à
le

distinguer en substance

monde moral du monde
des deux doc-

physique. Voilà ce
trines.

qu'il faut retenir

PREFACE.

IXXXI

NI

MATERIALISME,

NI

SPIRITUALISME.

Nous sommes, quant à nous, porté
en tant

à penser

que ces deux ordres de phénomènes sont irréductibles l'un à l'autre, qu'ils relèvent
;

de deux

modes
croyons

distincts
qu'ils

de

l'être universel

mais

nous

trouvent l"un

et

l'autre
il

dans cet
n'y a pas

être unique et

commun, hors
les

duquel

de relation possible entre

mondes, leur fonde-

ment

et leur principe respectifs.

On

ne peut dire que
et le

rame

soit issue

du corps, mais l'âme

corps, ou
et celui

plutôt l'ensemble des

phénomènes moraux

des phénomènes physiologiques, peuvent être deux

manifestations de la substance unique, où

gît

pro-

fondément

la loi

de leurs mutuels rapports.
la

Si l'on
ils

cherche leur lien dans

sphère circonscrite où
et

se manifestent à l'expérience externe

interne,

on ne

le

trouvera pas. Le lien

commun
et

de

toutes

les unités

que nous percevons, de l'âme

du corps,
c'est ce

et

de toutes choses, c'est l'Être universel,
si

que nous appellerions Dieu,
dans
les esprits

ce

mot

n'éveillait
qu'il

autant d'idées différentes
la

y a

de degrés à l'éducation de

pensée.

Dans

cette conception qui,

remarquons-le bien,

LXXXIl

PREFACE.

ne prétend pas être un systiime, mais une simple
conjecture, une sorte de préliminaires de conciliation entre
celles
les

données de l'expérience externe

et

de l'expérience interne, on donne provisoiles

rement audience à toutes

aspirations de l'esprit

humain, depuis l'idéalisme jusqu'au positivisme.

Ce ne sont pas en

effet

les

aspirations qui sont

incompatibles, ce sont leurs formules étroites et
exclusives, ce

sont

les

sj-stèmes.

Le mjsticisme
y a un

voudrait prouver positivement

qu'il

monde
exacte

moral
avoue

distinct et
le

supérieur, et la science

caractère mystérieux de la vie et de la
il

pensée. Mais, quand

s'agit de constituer ces ten-

dances

intellectuelles

en

doctrines,

chacun

nie

instinctivement ce qui l'embarrasse.

Nous
ces

ne pro-

posons pas de compromis
tèmes, ce serait, pour
le

entre

deux sysexiger

moment du moins,

de part
cères,

et d'autre

un

sacrifice
les

de convictions sin-

mais nous conjurons

deux camps de ne

point creuser

arbitrairement

entre eux une transi

ch<Je infranchissable,

comme

le

rapprochement

devait être à jamais impossible. Rien de plus arbitraire en effet

que l'hypothèse de

la

matière, telle
;

qu'elle se définit

dans

les théories scientifiques

et

rien de moins

légiti'me

que

la

prétention du spiri-

tualisme

à scinder

l'homme en deux substances

PRErACE.

IXXXIII

dont

la relation

devient inintelligible.

Nous croyons
poser

que pour sortir de l'impasse où aboutissent ces
contradictions
gratuites,
il

faudrait

les

armes,

faire

trêve et se rejoindre tous
les

au mC-mc

degré de réflexion sur
part,

notions acquises. D'une

on

relèverait la matière

du mépris puéril des
une essence

spiritualistes, en établissant qu'elle est

active, qu'elle a un fond

commun
la

avec l'essence

morale

comme
la

le

prouve
la

transmission du mouet

vement par
la

pensée à

volonté

par

celle-ci

à

puissance nerveuse. D'autre part, tout en accor-

dant aux matérialistes l'impossibilité actuelle d'une
distinction de substances et la mutuelle connexité

des phénomènes physiques

et

moraux, on
que

n'affirles

merait pas jusqu'à preuve contraire

pre-

miers produisent

les

seconds.

Le mieux

serait sans

doute de bannir des disles

cussions philosophiques

mots matière

et esprit

en tant qu'ils désignent des substances,

et

de

les

employer seulement pour désigner deux ordres

évidemment

distincts

de

phénomènes.

L'étude

expérimentale de ces phénomènes, sans opinion

préconçue touchant leur substratum, un ou multiple,

rectifierait

bien

des idées fausses nées

du
ces

sens

traditionnel,

aujourd'hui
bientôt à

suranné,

de

mots.

On

arriverait

reconnaître que

tXXXIV

PRKFACE.

l'abîme

qui

séparait

ces

choses

n"était

qu'une

lacune de la science. leur incompatibilité une apparente contradiction de deux analyses incomplètes,

opérées à des degrés inégaux de réflexion.
d'un philosophe sérieux, sincère, conviendra

Plus
qu'il

n'a pas des idées suffisamment nettes sur les objets

de

la

dispute

;

c'est

à l'élucidation de ces idées
travailler tous,

qu'il

nous importe de

au

lieu

de

nous quereller pour des solutions définitives qui
ne seront pas mijres de longtemps. Le désaccord
cessera peu à peu, à mesure que la réflexion, re-

tardée par

les

vocabulaires

et

les

systèmes

qui

immobilisent

la

pensée, se portera librement de

toutes parts sur

les

mêmes données

expérimentales.

PRINCIPE DE LA CURIOSITE.
Nous avons
l'homme ne
chose tant
établi,

au début de cette étude, que

croit pas avoir achevé la science d'une
qu'il n'a

pas obtenu

de réponse à ces
s'est-elle

trois questions? Qu'est-elle?

Comment
l'être

produite? Pourquoi est-elle? Son intelhgence n'est
pas satisfaite
s'il

ne

connaît

et la

raison

d'être de l'objet.

Nous venons
complètement en
la

de voir qu'elle nele sera jamais
ce qui concerne la nature intime,
objets, et

substance des

que, jusqu'à présent,

TRliFACE.

LXXXV

elle

n'est pas

même

en état de

prononcer sur leur

distinction

substantielle, bien qu'elle les perçoive

comme
les

des groupes distincts de phénomènes.
la cause,

Quant aux autres questions touchant
conditions
et le

but de tout objet, nous avons
elles

aussi à

nous demander dans quelle mesure
et solubles.

sont légitimes

Remarquons d'abord
sion
et

qu'elles se

posent à l'occa-

sur

les

données de l'expérience externe,
celle-ci.

mais qu'elles ne sont pas imposées par

Nous ne percevons
succession ou
tout
tels
la

en

effet

que

la contiguïté, la

simultanéité de

nos sensations
c'est

;

ce

que nous pouvons en conclure,

que

groupes de sensations sont toujours précédés,
suivis de tels autres,

accompagnés ou
résulte en

mais

il

n'en

aucune façon

qu'ils soient raison d'être,

c'est-à-dire cause et fin les uns des autres.

Aucune

idée de puissance ni de

communication de mouvecoordination de
interne ne
puise

ment ne peut
nos sensations, dans
vité

sortir de la seule
si

l'expérience

les forces qui
les

constituent notre propre acti-

types des moteurs extérieurs du
là les

monde

perçu.
et

De

concepts de

la cause,
là le

du comment

du pourquoi des objets, de

mouvement de
à examiner ce

curiosité.
fait,

Nous avons maintenant

pour nous rendre compte de

la

portée

et

de

LXXXVI

PREFACE.

la légitimité

des questions que nous adressons à la

nature.
C'est

tout d'abord

un

fait

bien remarquable,

quoique trop habituel pour être frappant, que ce
fait

seul

de

la

curiosité.

D'où

vient que chaque
?

objet perçu est pour

nous un problème

En

vertu

de

quel

besoin, de quelle exigence de l'esprit, la

perception

que nous en avons nous semble-t-elle
?

incomplète
esprit

Voici un arbre, d'où vient que notre
la

outrepasse

perception de cet arbre, ne

s'en contente pas,

sent de l'inconnu, interroge et

demande
cet objet.

l'origine, la
Il

manière d'êire
l'esprit serait
les

et le

but de

est clair

que

hors d'état
lui

de poser ces questions dont
pas
fournis

termes ne

sont
per-

par l'expérience externe, par
de l'objet,
si

la

ception seule

déjà les notions d'ori-

gine, de cause, de
lui.
si

moyen

et

de

fin,

n'existaient en

acquises ou innées, avant qu'il interrogeât. Et

nous allons au fond de toute interrogation,

quelle qu'elle soit, nous trouvons qu'elle implique

toujours un

premier terme abstrait ou prédicat
et

indéterminé,

un second terme ou

sujet qui ne

sera spécifié que par une détermination du prédicat.
Ainsi, l'arbre que

voilà est

le

sujet qui

ne paraît
il

pas suffisamment spécifié tant qu'on ignore d'où
vient,

comment

il

est organisé, à quelle fin

il

existe;

PREFACE.

IXXXVII

et

il

s'agit

de déterminer son
fin, les

origine, son

mode

d'être et sa

trois termes que l'esprit conçoit

comme
ment
fin?

spécifiant cet arbre.
la

De

là, trois

questions

posées sous
est-il?

forme

:

d'où vient cet arbre? com-

pourquoi est-il? c'est-à-dire à quelle

LOIS DE LA CURIOSITÉ.
Cette analyse fournit

les

données d'une théorie

de
ici

la curiosité
;

que nous ne pouvons développer nous n'en présentons que les résultats princi-

paux.

En premier
si le

lieu

:

une question

n'est

fondée que

prédicat convient au sujet,

si

une détermina-

le second, condition qui n'est pas toujours facilement appré-

tion du premier est de nature à spécifier

ciable.

Demander, par exemple, où
pas une question fondée,
la

est la
s'il

pensée,

ne

sera

n'est pas

préalablement prouvé que
de localisation,
si

pensée

est susceptible

ses rapports avec l'espace sont

inconnus.

En second
soluble que

lieu:

si les

une question posée n'est rendue données fournissent un système

de rapports s'impliquant tous et impliquant à la
fois le sujet
et
la

détermination du prédicat

siip-

LXXXVIII

PREFACE.

posée connue.
tous, car
sujet, et
ils

Les rapports doivent s'impliquer
la spécification
lui et

concourent tous à
ils

du
par

par conséquent
liés

coexistent en

lui;

ils

sont

entre eux par l'unité

même

de son

essence. Le problème, de quelque nature qu'il soit,
duit, en

un mot, pouvoir être mis en équation.
ces règles
est évidente, la se-

La première de

conde, pressentie par tout logicien, ne se pourrait

démontrer rigoureusement sans excéder
d'un simple aperçu.

les

bornes

Or
dans

ces règles sont toujours exactement observées
les

sciences
;

positives,

mathématiques ou
violées

expérimentales

elles

sont

constamment

dans

les

sciences philosophiques.
les
le

Dans
terminé,

sciences matliématiques,
prédicat,

le

terme indé-

convient toujours au sujet,
la défini-

car l'idée en est toujours impliquée dans
tion du sujet.

Dans un problème quelconque de
est

mathématiques, l'inconnue

une

grandeur de

même

nature que
les

les

données.

Dans

sciences naturelles, la
faits,

méthode consiste

à observer des

puis à en dégager des lois qui

expriment ce
la curiosité

qu'ils

ont de

commun

et

de constant

;

procède donc par une simple constata:

tion, par la simple question
aie

qu'existe-l-il ? laquelle
la

suppose dans

l'esprit

que

notion d'existence.

TRliFACE.

L XXXIX

Puis la découverte des propriétés générales ou lois
perinet

de poser d'autres questions dont
le

le

pré-

dicat est précisément une de ces lois et

sujet

un

pliénomène
ple,

qu'elle régit.
les

On

reconnaît, par exempesants, et dès lors

que tous

corps sont

on

est capable

de poser une question de plus sur
:

un corps donné, à savoir
Ainsi
l'observation
l'abstraction
et

que pjse-t-il
l'expérience

?

constatent

des

faits,

en

dégage des rapports

constants que l'induction applique à tous les autres
faits

non expérimentés, mais considérés dans des

conditions identiques.

En

suivant une pareille mé-

thode, on ne risque jamais de poser une question

mal fondée

;

en

effet, le

prédicat

ne peut pas ne

pas convenir au sujet, puisqu'on a procédé par
l'observation et rinduction pour établir avant tout
la

convenance du premier avec

le

second

;

on ne

cherche donc pas une détermination du prédicat

avant de savoir par une enquête préalable
vient au sujet.

s'il

con-

La seconde
quée avec
les la

règle, la règle de solubilité, est appli-

même

rigueur que

la

première dans
c'est
la

sciences

positives.
l'algèbre

En mathématiques,
fait

manifeste;

en

foi, et

à cause de

simplicité des données qui sont abstraites, l'appli-

cation de

la règle

y apparaît dans toute son exacl

tiluJt

:

l'émiatiou exprime un iu^incnt porté sur

vi«« gr!i»vi«ur»> tnai*^ le

principe de

U mise
-

on cqua-

c«^viomiee*quelcouv}ues;
irsCî^î
-

seuktntut

p^r une
etite.
:

;-'

V

lie

categ.

C*«£t ce
otwv^ue

q\ii

a Itèu

àftns^ Ie&

sciences ii«turelU&

probième
^

p«rtic«iitèr n'est
il

&3luWe .qu'aux

;-

t*ut >^«e lesvionnees^urnies,
.'

-•

psir

l'iv^-

.--

<o;r

t

It itîenntiMitiott djercht* ûl
unité^

formant

as*»:: eilfe

qnc

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I«* lie ;ous entre i«uu Ls.

>cor<i3er>

tant

;^

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^

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JîsnBrreaca aeaie ^Har tl-

sais

''saiïïrrenca!

nXBrae^ ^agiitii»

ais>-

XC

I

I

PREFACE.

l'activité volontaire

dont l'homine

est

doué suppose
et

une

initiative

ou mise en train de sa puissance,
et

une intention, une direciion
cette puissance.
tiel,

un but assignés à

De

les

idées d'ordre providenIls

de cause première et de finalité.

appliquent

les attributs

de leur propre essence, l'économie de

leur propre vie à l'univers entier.

Mais

cette appli-

cation est-elle légitime? Les questions qu'ils adres-

sent au

monde
si

sont-elles

fondées? Cela revient à

demander
cette

tout est humain dans l'univers, car à
elles

condition seulement

seront légitimes.

Les savants se gardent tous

les jours
Ils

davantage de

toute présomption à cet égard.

interrogent à
les

mesure que leurs questions sont légitimées par

données empiriques fournissant
ils

les

prédicats, et
les

ne tentent la solution que lorsque

données

deviennent assez nombreuses pour concorder. Us
ne disent pas à priori:
la «
«

Nous avons
»,

à connaître
ils

cause et

la fin

du monde

mais

disent

:

Qu'y

a-t-il

à connaître au

monde pour

l'esprit

humain?

» Ils

commencent donc par observer sans
de leur recherche, sans sails

définir d'avance l'objet

voir dans quelle direction
les faits.
faillible.

seront entraînés par
elle est

Cette méthode est prudente,

in-

l'REFACE.

XCIIi

DOMAINE

ET LIMITES DE LA CONNAIS-

SANCE HUMAINE.
La
science,

du

reste,

malgré

la

supériorité de sa
la

méthode,
espérer

ne peut,

non

plus que

philosopliie,

d'étendre ses conquêtes au delà d'un do-

maine relativement restreint dont l'essence humaine, qui
sure.
est

bornée, donne exactement la en
ciTet,

me-

Nous

l'avons remarqué

l'homme,
l'objet,

pour connaître, doit communiquer avec
c'est-cà-dire
lui
;

avoir quelque chose de

commun
il

avec
n'en

il

doit

donc participer de sa nature,
que ce en quoi
il

connaît
ture.

même

participe de sa na-

Supposons donc l'essence humaine analysée
un tableau de tous
la

et faisons
tibles

les

attributs irréduc:

à l'analyse qui

composent

oensibilité,

pensée, volonté, force musculaire, étendue,

moula

vement, nombre,
liste

etc.

Nous aurons précisément
l'être

des seules

catégories de

que

l'homme

puisse connaître, en un

mot
n'est

\e

monde

intelligible à

rhomine, monde qui

peut-être

qu'une très

minime

partie de l'univers.

L'homme ne

perçoit que les essences analogues
la

par quelque élément de

sienne. Toutes les fois

que nous percevons un objet par nos moyens d'ob-

XCIV

PREFACE.

servatioii,

nous sommes cerlain que

les

attributs

que nous en percevons ont leurs analogues dans
notre essence
perception.
;

c'est

la

condition

même
très

de toute

Mais nous pouvons
le

bien

nous

méprendre sur

degré d'analogie de l'objet avec
qu'il

notre essence, et supposer, par exemple,

veut

parce qu'il se meut, bien qu'on puisse douter que
tout

mouvement implique

volonté. Telle est
celle

la

tendance des
naissants
l'essence
agir.
:

enfants, telle est

des

peuples

ils

attribuent sans discernement toute
les

humaine à tous
juste

objets qu'ils voient

Une

attribution, une exacte

apprécia-

tion de leur analogie, exige une

analyse des don-

nées de la conscience et de l'expérience

dont

ils

sont encore incapables. Plus grave encore est
reur

l'er-

des

pliilosoplies,
qu'ils

lorsqu'ils

attribuent,

non

pas à l'objet
entier

perçoivent, mais à l'univers
et

qui échappe à leur perception

qui ren-

ferme sans doute des catégories absolument étrangères à l'essence humaine,
cette essence.
les

qualités

mêmes

de

Nous demandons
sa
fin,

à tout objet perçu, sa cause,
et

son

moment

son

lieu, et ces

idées d'ori-

gine, de but, de

temps

et d'espace,

ne sont, avons-

nous

dit,

que des abstractions des propres condinature active, révélée par
la

tions de notre

con-

PRKFACE.

XCV

science.

Or

les

axiomes expriment simplement que

tout objet perçu est soumis aux
et
et
il

mêmes

conditions,

y

est

soumis précisément parce
il

qu'il est

perçu
le

qu'à ce titre
Ainsi,

participe de notre essence qui

perçoit.

quand nous percevons un mouvele

ment, un phénomène, nous ne pouvons
voir sans
l'assimiler

conce-

à nos actes volontaires qui

ont une cause, une destination, un
lieu,

moment, un
nous disono

et

leur

substratum en

nous

;

donc: tout phénomène suppose une substance, une
cause, un
but, un espace
et

un temps. Tous nos

groupes de sensation sont assujettis à ces conditions qui sont les seuls axiomes.

Nous n'appelons
et

pas de ce
qui

nom

les

jugements premiers

évidente
et

résultent de

l'analyse
la

même

de l'objet

qui

n'en sont, au fond, que
tités égales

définition.

Deux quanelles,

à une troisième sont égales entre

parce
égales

que,

par définition,
elles

deux

quantités

sont

quand

ont une

même

mesure, laquelle

peut être l'une

d'elles

ou une troisième. La seule

analyse de l'idée d'égalité fournit l'idée de mesure
et

par suite l'expression de
point un axiome.
dit,

l'égalité
Il

par

la

mesure;

ce n'est

y

a,

dans l'axiome
à
l'objet d'un

proprement

attribution

faite

clément qui n'y est pas manifesté par l'analyse; et
cet élément, puisé, selon

nous, dans notre propre

XCVI

PREFACE.

essence, nous
qu'il

l'attribuons à

l'objet
s'il

perçu

parce

ne serait pas perceptible

ne participait de
clioses en

notre essence.
qu'elles sont

Nous jugeons
et

les
le

tant
le

humaines

selon

degré où

elles

sont.

Un

être intelligent qui n'aurait pas la volonté

serait incapable

de sentir pour
et

l'objet

perçu

la

né-

cessité d'une cause

d'une

fin, et

un être

intelli-

gent doué de modes

d'activité

dont nous sommes

dépourvus soumettrait à un plus grand nombre
d'axiomes tout ce qui tomberait sous sa perception. Aussi

croyons-nous
;

qu'il faut user
ils

des axio-

mes avec discernement
que dans
la

ne

sont applicables

sphère de nos perceptions et perdent
lorsque, par une extension
illégi-

toute autorité,

time, nous les transportons

du domaine de nos

perceptions à l'univers entier.

Quant aux

idé:s absolues
le parfait),

(le

nécessaire, l'infini,
les

l'inconditionnel,

on

considère sou-

vent

comme
et la

dépassant

dans leur objet l'essence

humaine

sphère de l'expérience.

Nous avons

"des réserves

à faire sur ce point.
qu'elles ne posent

Remarquons
qui

aucune catégorie
:

ne

soit

impliquée

dans l'essence humaine
quantité,

substance,

relation,

qualité,

nous

ne

trouvons rien do plus dans ces idées
est

et tout cela

dans l'homme.

L'homme

n'en

imagine

pas

1

r

RE

F

A C E.

XCV

1

d'.iutres,

parce

qu'il

ne peut rien imaginerliorsdeses

propres catégories, mais rien ne prouve que cellesci

soient les seules.

Le nombre

et la

nature de nos
le

idées absolues sont
et la

donc déterminés par

nombre

nature de nos catégories essentielles.
ce qui est de leur formation,

Pour

nous croyons

qu'elles naissent de notre réflexion sur le caractère

de

notre

activité

intellectuelle.

Voici

comment

nous l'entendons. Nous constatons que toutes nos
catégories
essentielles
:

être,

relation,

qualité,

quantité, sont limitées et dépendantes, en un

mot

déterminées

;

vivre c'est
le

le

constater, car nous ne
milieu qui

vivons que par
borne.

secours d'un

nous

Nous sentons que nous ne nous

suffisons

pas, que

nous ne sommes pas par nous-même. En

outre, tous les objets extérieurs dont l'existence est
liée et

nécessaire à la nôtre nous apparaissent éga-

lement déterminés

par d'autres objets
le fini et le

;

nous ne
si

percevons que
loin

le relatif,

contingent,

que nous poussions

la série
:

de nos expériences
relation, qua-

dans chacune des catégories
lité,

être,

quantité. Ainsi, d'une part, nous existons et
exister

ne pourrions

par nous-même,

et

d'autre

part les choses que nous percevons successivement
existent et ne pourraient

non

plus exister par elles-

mêmes. Mais

si,

au

lieu

de nous arrêter à nous-

m

XCVIII

PREFACE.

mêmes

et

à

chaque terme successivement perçu
consiles ter-

hors de nous dans chaque catégorie, nous

dérons immédiatement l'ensemble de tous

mes,

il

est clair

que nous ne concevrons pas cet
étant relatif et
il

ensemble
qu'il soit

comme

fini;

il

faut bien

par lui-même, car
il

existe et, ne laissant
l'exis-

rien hors de lui,

ne peut être déterminé à

tence par aucune autre chose

Nos propres

caté-

gories peuvent donc prendre un caractère absolu,

quand

elles

sont envisagées dans l'ensemble des
s'y

termes qui
est

rapportent. Ainsi, tout

phénomène
lui-

impliqué dans un substratum, lequel est
plus

même un mode
réalité et

ou moins médiat de
le

la

sub-

stance qui est en dernière analyse

fond de toute
elle-

à ce titre ne saurait exister que par
finie est limitée

même; une grandeur
deur de

par une gran-

même

nature, et celle-ci par une autre, en

d'autres termes ce qui est

borné n'est que partie
la

par définition
parties, et
la

même;

or

somme

de toutes

les

grandeur totale qui n'étant point
fait

portion n'est plus limitée, est infinie; tout
d'autres
duit
faits

a

pour conditions, tout acte
le

est

pro-

par une cause, mais

système complet de
ne dépend plus

tous les faits et de tous

les actes

que des rapports

qu'il
il

implique, c'est-à-dire de sa

propre essence,

est

absolu; enfin tout ce qui

PREFACE.

XCJX

progresse est imparfait, mais

la

somme conçue

de

tous les degrés progressifs constitue
la perfection.

l'idéal qui est

Nous voyons donc comment

toutes

nos catégories,

être, quantité, relation, qualité, de-

viennent absolues, dès que nous considérons en

chacune
qu'elle

d'elles

l'ensemble

des

déterminations

comporte, en un mot son tout. Mais nous
aller plus loin et

pouvons

concevoir, sans les ima-

giner, toutes les catégories de l'univers, y compris
celles qui,

n'étant pas les nôtres,

ne nous sont
le

pas connues; nous pouvons concevoir
chacune, c'est-à-dire son absolu,
des absolus

tout de

et enfin la

somme

ou

le

Grand Tout. Mais remarquons

bien que cette conception est d'ailleurs complète-

ment creuse,

elle

n'est qu'une idée

du savoir pos-

sible, l'activité

de notre esprit fonctionnant à vide

sous

sa

propre réflexion. Spontanément nous ne

concevons pas, nous ne faisons que percevoir avec
le

sentiment de

la

limitation et de

la

dépendance

de notre être à l'égard des autres et de ceux-ci à
l'égard d'autres encore,

mais

la

réflexion

s'atta-

chant, non

plus aux actes successifs de la fonction

de

percevoir, mais au

caractère

illimité

de

son

exercice, fait la
ses opérations
la

somme

de sa puissance et
elle

non de
dépasse

accomplies. Par suite,

portée de

la

perception

et se

borne à concevoir.

PREFACE.

Telle est, selon nous, l'origine des
lues sur lesquelles toute

idées absoest fondée.
ici

métaphysique
pas d'en faire

Nous n'entreprendrons
cussion complète, nous
réflexion

la

disla

sommes convaincu que
nous n'avons certes pas

des esprits est plus inégale sur ce sujet
et
la

que sur tout autre,

présomption de croire que nous l'ayons approfondi
autant qu'il doit
l'être.

Nous avons
opinions,

d'ailleurs voulu,
les
la

dans cette préface,
la

indiquer seulement
l'état

causes de

diversité des
et la

de

pensée philosophique,

nécessité de
ait

ne

rien

conclure avant que l'analyse
et

été conduite avec plus d'entente

beaucoup plus
la

avant.

Nous

ne nous reconnaissons ni

maturité
ni

d'esprit

nécessaire pour arrêter une doctrine,
lui

surtout l'autorité qu'il faudrait pour
poids.

donner du
nos

Notre but

serait pleinement atteint, si

observations pouvaient donner à penser aux matérialistes et

aux spiritualistes
les

et

faire sentir à

tous

qu'au point où en sont

connaissances humaines,

un système ontologique
vations, nous
les les

est

prématuré. Ces obserlignes

résumons en quelques
relief et
les

pour

mettre mieux en

dégager de tous

nos aperçus secçndaires

et plus contestables.

PREFACE.

CI

RECAPITULATION.
L'homme
perçoit, c'est-à-dire que ses sensations
et
il

forment des groupes ou des unités,
à-dire qu'il affirme des

juge, c'est-

rapports entre ces unités

ou entre
et juge

les

éléments d'une

même

unité.

Il

perçoit
la

spontanément, sans avoir conscience de

fonction intellectuelle qu'il exerce, jusqu'à une certaine limite à partir de laquelle
fléchir.
il

commence à

ré-

La réflexion consiste

en

un retour con-

scient de la pensée sur son

acte et elle

commence
pour

lorsque

la

curiosité

est

plus exigeante que l'esprit

n'a d'intelligence instinctive.

La

réflexion a

résultat une direction voulue de la pensée,

une mé-

thode, par suite, une analyse

plus

profonde des
et

éléments contenus dans les unités spontanées;
enfin

une vue plus exacte des rapports impliqués
les

dans

données de

la sensibilité.

Les unités spon-

tanément perçues ne peuvent être que désignées,
elles

ne se définissent que par

la

science

progres-

sive de leurs rapports intrinsèques et extrinsèques.

Les définitions sont donc, pour un
fort différentes selon
elles

même
de

objet,

la science

de ces
l'état

rapports,
la

sont donc

subordonnées à

con-

naissance réfléchie.

Un même

objet est

donc suscep-

cil

PREFACE.

tible

d'autant

de significations dans

les

divers

esprits qu'il y a en eux de degrés
flexion. Telle est, en
nels, la

différents de ré-

dehors

des mobiles
la diversité

passiondes opi-

cause intellectuelle de

nions.

La

curiosité

a

pour principes

:

i" l'expérience

interne qui nous révèle notre existence, notre activité et

ses

modes, en un mot
les

les

catégories

de

notre être; 2°

axiomes, c'est-à-dire

la convic-

tion que chacune

de ces catégories est applicable

à tout objet perçu, en tant qu'il participe de notre

essence

comme

perçu.

Nous
il

ne pouvons connaître
est

de l'objet que ce par quoi

en communication
les

avec nous, ses déterminations dans
qui sont

catégories

précisément

les
la

nôtres.

Notre science ne

peut

donc excéder
appliquées
,

connaissance de nos caperceptions.
limite

tégories
le

à nos
est
la

Tel

est

domaine

telle

du

savoir

de

l'homme.

Toute application de nos propres catégories à
l'univers entier est arbitraire et n'offre
tère scientifique.

aucun carac-

La nature active de notre
lui

esprit,

son

initiative

permet de ne point s'arrêter à chaque terme de
de ses perceptions;
il

la série

peut, par

réflexion

sur sa fonction

même, dépasser

toute

perception

PREFACE.

.

cm

et

considérer

comme
il

accomplie son œuvre succescesse de percevoir, et conçoit
l'absolu. Telle est
il
;

sive,
il

mais dès lors
le

conçoit

Tout dans
;

son opé-

ration métaphysique

ne peut affirmer du Tout
existe

qu'une vérité

,

c'est

qu'il

par

lui-même,

vérité qui n'est

point transcendante, mais qui dé-

coule de la définition du Tout.

Du

reste

nous igno-

rons complètement
celles

les

catégories du Tout, hormis
;

qu'implique notre propre essence

la

métaelle

physique ne peut donc faire aucun progrès,
est toute
et

dans une seule idée qui
l'être

est

son principe

son terme:

par

soi. L'histoire

prouve sufplus.

fisamment
Les

qu'elle

n'a jamais fait
et les

un pas de

métaphysiciens

théologiens

ont, sous

toutes les formes, transporté les catégories humai-

nes à

l'être

par

soi.

Ce
et

qui

fait le

succès de la méthode
supériorité,
elle

scientifique

son

incontestable

c'est

que

par

l'observation et

l'expérience
elle

prend connaiset ce

sance de l'objet,

constate son existence
lui

qu'il a de perceptible, avant de

adresser aucune

question présupposant en

lui

des catégories qui

peuvent n'y pas être

;

elle

ne prend pour prédicats
idées générales
qu'elle a
;

de ses questions que

les

d'abord abstraites des données empiriques
les

ainsi

questions qu'elle

pose sont toujours fondées.

GIV

PREFACE.

tandis que la

métaphysique a trop souvent préétait

sumé

qu'elle

en

droit d'adresser à l'univers
causalité, d'origine

entier les
et

mêmes

questions de

de

fin,

qu'on peut adresser à l'essence humaine

ou à toute essence composée de catégories impliquées dans l'homme.

La
ploi

science tend chaque jour à se défier de l'em-

des axiomes

philosophiques de causalité, de

suhstantialité, de finalité, parce qu'ils ne sont appli-

cables qu'aux objets dont l'essence est

assimilable
est

à l'essence humaine, et

que cette assimilation

toujours périlleuse. Elle s'en tient, pour principes,
à des

propositions analytiques très claires par

la
:

simplicité du rapport qu'elles expriment,
la

comme

partie est

plus

petite

que

le

tout

;

deux quanelles;
le

tités égales à

une troisième sont égales entre
la

deux

et

deux font quatre;

ligne droite est

plus court chemin d'un
sitions qu'elle

point à un autre; propo-

nomme
elles

aussi axiomes, mais qui n'en

sont

point, car

sont réductibles à un juge-

ment analytique ment que par
tement
la

et

ne diffèrent de tout autre juge-

simplicité qui les rend
Elle
se

immédia-

intelligibles.

contente d'observer

comment un phénomène
qui
le

est

déterminé par d'autres

précèdent ou l'accompagnent, quelles sont

ses conditions d'existence et

non plus

quelles sont

.

P R

i;

FA C E

ses causes, car elle

a reconnu que

les

prétendues

causes étaient simplement elles-mêmes des phéno-

mènes déterminés

et

non point des puissances pardéterminer à l'action pour
parait
le

ticulières capables de se

modifier leur milieu,

comme

faire

notre

propre activité d'où nous tirons

l'idée

de cause.

La science abandonne
finalité, elle

aussi peu a peu

l'axiome de

conçoit

l'ordre du

monde comme un
la

équilibre résultant

subséquemment de

concur-

rence et de l'opposition des forces, mais non plus

comme
les

une harmonie préétablie en vue de laquelle

forces auraient été mesurées et proportionnées;

étant données des forces

quelconques, n'agissant

que pour

agir,

pour persévérer respectivement

dans leur essence, de leur rencontre résultera nécessairement un système, soit
équilibré,
soit

en

voie d'équilibre, qui ne différera en rien d'un sj'Stème

prémédité dont

les

forces auraient été calculées
les

pour l'harmonie obtenue, car dans
l'équilibre

deux cas

ou l'ordre n'existera qu'aux mêmes condonc,

ditions

;

pour connaître

les

rapports

qu-i'

constituent l'état actuel du monde, ces rapports
étant identiques dans l'une ou
il

l'autre

hypothèse,
re-

est

superflu
la

d'introduire

dans une pareille
fin
;

cherche
utile

préoccupation d'une

h. fin

ne serait

à l'étude des rapports que

si elle

pouvait être

CVI

PREFACE-

connue avant eux, chose impossible puisqu'elle ne
se définit

que par eux. La
actes

fin

nous est

utile

pour
la

juger nos

volontaires,

parce que
gt

nous

posons nous-même avant d'agir,
nos actes par leur conformité à
ceux qui nous voient agir ne

nous jugeons
voulue, mais

la fin

la

connaissent que
et

par l'accomplissement de nos actes,
sions-nous
raient

n'en

eus-

prémédité aucune,

ils

nous attribuele

un dessein quelconque d'après

résultat de

notre action, toute machinale qu'elle

serait.

Nous
la

sommes

des spectateurs semblables en face de
fait,

nature, observons ce qu'elle

mais ne préju-

geons pas

qu'elle l'a voulu.

Quant

à l'axiome de substantialité, la science n'y

a pas encore renoncé malgré son aversion

marquée

pour

la

métaphj'sique

;

elle parle

encore de matière,

de masse, de molécules, et s'attarde ainsi dans des

conceptions surannées, illusions de

la

connaissance
faire

spontanée

qu'elle a

pour mission de

tomber
fic-

en substituant partout des rapports aux entités
tives.

Nous avons

essayé de montrer que

ni l'ex-

périence externe ni l'expérience interne ne sont en
état de résoudre
le

problème de

la

substance.

Il

leur est impossibled'en attester la division: l'individualité

conçue
la

comme une

distinction de substances
les

aboutit à

négation de toute relation entre

PREFACE.

CVII

individus, faute d'un fond

commun

à tous; or,

si

l'expérience nous

apprend quelque chose de cer-

tain, c'est qu'il existe des relations entre toutes les

choses que nous percevons. Mais d'autre part com-

ment
la

concilier la conscience avec l'universalité de

substance?

Nous pouvons

très bien ne pas être

capables de résoudre cette difficulté, sans être pour
cela en droit de
la

déclarer insoluble

;

mais nous

ne

sommes certainement
le

pas en droit de la tran-

cher contre

témoignage de l'expérience. Sachons
la

plutôt ne pas savoir, ce n'est pas

moindre vertu
de différer
la

du vrai philosophe. Le plus sûr

est

conclusion et de réfléchir longtemps encore. Toutefois,

entendons par

réfléchir,

non pas concentrer

indéfiniment nos facultés sur les

mêmes

questions

toujours posées de
traire

la

même

manière, mais au conles

multiplier

incessamment

données

de

l'expérience

externe et

interne en les analysant

toujours davantage, et saisir ainsi des rapports de
plus en plus
essentiels

à l'objet, afin d'améliorer

nos définitions. Peut-être arriverons-nous ainsi à

nous

comprendre,

à

exercer

en

commun

nos

forces sur les

mêmes

points, et à donner quelque
la philosophie.
l'être

fondement incontesté à
lement
la

Alors seu-

recherche sur

des choses et leur

raison d'être, au lieu de

recommencer dans chaque

CVIII

PREFACE.

esprit, à

chaque génération, pourra léguer des
et se

ré-

sultats

admis

continuer de siècle en

siècle, ce

qui sera le signe certain de son organisation scientifique.

1S69,

ïy±^y^>p.çjy. K^^^m^T^^i^^^

LUCRÈCE
DE LA NATURE DES CHOSES

LIVRE PREMIER.
IVIère des
fils

d'Énée, ô volupté des Dieux
les astres

Et des hommes, Vénus, sous
:

des cicux
le navire,

Qui vont, tu peuples tout l'onde où court Le

sol fécond; par toi tout être qui respire

Germe,

se dresse et voit

le soleil

radieux!

Tu

parais, les vents fuient,
te rit
;

et les

sombres nuages;

Le champ des mers

fertile

en beaux ouvrages,

La

terre

épand

les fleurs

suaves sou; tes pieds,
pacifiés!

Le jour immense éclate aux cieux

Dès

qu'avril apparaît, et qu'enflé de jeunesse

LUCRECE.

Le fécondant Zéphire

a forcé sa prison,
les

Ta

vertu frappe au

cœur

oiseaux, ô Déesse,
ta saison;
l'iierbe épaisse

Leur bande aérienne annonce

Le sauvage troupeau bondit dans Et fend l'onde à
la

nage, et tout être vivant
te

A

ta

grâce enchaîné brûle en

poursuivant.

C'est toi qui parles mers, les torrents, les montagnes,

Les bois peuplés de nids

et les

vertes campagnes,

Plantant au cœur de tous l'amour cher et puissant,

Les pousses d'âge en âge à propager leur sang!

Le monde ne connaît, Vénus, que ton empire;
Rien sans
toi, rien

n'éclôt

aux régions du jour,

Nul

n'inspii'e sans toi, ni ne ressent

d'amour!
j'aspire!

A
A

ton divin concours dans

mon œuvre

Je veux à

Memmius

parler de l'Univers,

notre

Memmius
les

que, prodigue et constante,
ta faveur éclatante
!

Orna de tous

dons
la

Donne, ô Vénus,

grâce éternelle à

mes

vers!

Mais, pendant que

je

chante, et sur meretsur terre
fureur de
la

Endors

et fais toi'ibcr la

guerre

:

Tu

peux, seule, aux morlels donner
le

la

douce paix.

Mars,

Dieu tout armé de
l'a

la

guerre farouche,
et

Quand l'amour

vaincu, sur ton sein jette

couche

DE LA NATURE

DF.

S

CHOSES.

Son cœur

blessé

du mal qui ne guérit jamais,

Tes genoux pour coussin, dans un regard de flalnme,
Béant vers
toi,

d'amour

il

se repaît les yeux,

Et, renversé, suspend à tes lèvres son

âme!

Lorsqu'il repose ainsi sur ton corps glorieux,
Presse-le

comme

une onde,

et

que ta voix
le

le

cliarme

Et

le

prie, et, propice
cliant,

aux Romains,

désarme!

Mon

quand

la

patrie est dans de mauvais jours,

Se trouble, et

Memmius

ne peut, en pleine alarme,
!

Frustrer l'espoir public d'un illustre secours

Les Dieux, de leur nature, enticrc par soi-même,
Sont immortels, heureux dans une paix suprême.

Loin des choses de l'iiomme

et

bien plus haut que nous

;

Nos

périls,

nos douleurs ne leur sont pas communes;

Sans nul besoin de nous, maîtres de leurs fortunes,

Us sont

indifférents, sans grâce ni courroux.

Apprête ton génie,

et

d'une libre oreille
la vérité
;

A

loisir,

Memmius, entends

Ce gage de mon

zèle et ce fruit

de

ma

veille,

Ne

les

dédaigne pas sans m'avoir écouté.

Je vais dire des

Dieux

les

principes suprêmes

Et sonder

la

Nature en ces éléments mêmes
vivifiés, nourris,

Dont

les

corps sont créés,

LUCRECE.

OÙ, par

la

mort dissous, retournent
jiia

leurs débris.

Retiens qu'en mesleçonsles mots

Hère ou ^crme.

Ou
Le

corps générateur, désignent l'élément;

nom
il

de corps premier tous
la fois

les trois les

renferme,

Car

marque à

cause et

commencement.

L'homme
Sous
le

traînait sa vie abjecte et malheureupe,
la

genou pesant de

Religion
tête alTreuse.

Qui, des hauteurs du

ciel

penchant sa

Le tenait dans l'horreur de son obsession.

Un Grec
Affronta

fut le
le

premier qui, redressant

la face,

fantôme avec des yeux mortels.
tonnant,
ni prestige d'autels
la

Foudre,

ni ciel

Ne
Il

l'ébranlé, et d'un

cœur qu'enhardit
la

menace

brûle de forcer
la

pour

première fois
et clôt ses lois.
et,

Le temple où

Nature enserie

Son héroïque ardeur triomphe,
L'entraîne par delà les

vagabonde,

murs flambants du monde;
l'infini;

Son âme
Il

et sa

pensée explorent
:

en revient vainqueur
le

il

sait ce qui

peut naître,

Ce qui ne

peut

fias,

du pouvoir de chaque être

Les bornes, et son terme à son fond

même

uni.

Sur la Religion un pied vengeur se pose.
L'écrase;
et sa victoire est

notre apotiiéose!

DE LA NATURE DKS CHOSES.

5

Tu
Par
Ali
!

crains, dans

mes

leçons, de te voir entraîné

la

raison sans culte au noir chemin des cri-mes

la

Religion

fait

plutôt des victimes
le

;

Et d'un culte odieux

sacrilège est né!
l'élite

Des Grecs, au port

d'Aulis,
la

réunie.

Les rois, pour conjurer

Vierge-aux-Carrefours,

Souillent l'infâme autel du sang d'Iphigénie.

Sur ses tempes déjà flottent

les

blancs atours

Suspendus au bandeau qu'à son front on attache.
Elle voit là son père

immobile d'horreur.

Le couteau que

le

prêtre à ce maliicureux cache,
le

Les larmes que sa vue à tout

peuple arrache,

Et sent

fuir ses

genoux, muette de terreur.
c'est elle la
le

La misérable! En vain
Qui
fit

première
:

entendre au roi

nom

sacré de père

On

la saisit

tremblante, on la traîne à

l'autel,

Non pour

voir accomplir le rite solennel

Et par l'hymen brillant s'en retourner suivie,
Mais, nubile, offrant pure au
fer

honteux sa

vie.

Tomber, victime en
Pour
le

pleurs qu'un père sacrifie
et

départ heureux

sûr de ses vaisseaux...

Tant

la

Religion put conseiller de
les

maux!

Vaincu par tous

vieux et terribles mensonges

Que

t'ont faits les devins, tu te gares de

moi;

LUC R

li

C E.

Car combien

n'ont-ils pas
la vie

imaginé de songes
la loi,

Qui pussent, de

abolissant

Bouleverser ton sort tout entier par

l'effroi

1

Ah! que

si,

reniant sa sainte extravagance,

L'homme

avait bien la foi que ses
il

maux

finiront,

Des devins menaçants

vaincrait l'arrogance!
il

Mais, ignorant, sans force,

baisse encor

le

front.
:

Car

il

craint dans la

mort une
de l'âme

éternelle peine

Que

sait-il,

en

effet,

et

de son sort?

L'âme

est-elle l'aînée

ou

la

contemporaine
la

De Au

la vie,

ou dissoute avec nous par
la

mort?

gouffre de Pluton dans

nuit descend-elle?

Un
A

dieu la souffle-t-il en mainte chair nouvelle?
autrefois
l'a dit

Comme

Ennius, qui ravit

l'Hélicon charmant la verdure immortelle,
latin l'on vit!

La première qu'autour d'un front
Mais
ses vers d'éternelle et haute

renommée,
les

Peignant l'Achéron noir, en ont peuplé

bords

De

spectres sans couleur d'une essence

innommée,
le

Ombre
Et

qui n'est poijit l'âme et qui n'est plus

corps.

c'est là qu'il a

vu

la figure

d'Homère,

Toujours jeune, surgir

et

de tristesse amèrc
la

Fondre en pleurs, puis ouvrir

Nature à

rcs yeux.

DE LA NATURE DES CHOSES.

7

Mais avant de sonder
Le

et

d'expliquer les cieux,

soleil et la lune et la loi qui les
la terre et ses

mène,

Les forccu de
C'est

créations,

nous

qu'il faut
la vie

d'abord que nous interrogions.

Qu'est donc

en nous? Qu'est-ce que l'âme humaine?
le

Quand

des objets,

jour, ont frappé nos cerveaux,

Pourquoi

se dressent-ils

dans

la fièvre

ou

le

somme?

Qui de nous n'a pas cru

'•evoir,

entendre un
les

homme
os?

Dont

la terre enserrait

depuis longtemps

Je sens bien que des Grecs les recherches obscures

Ne

peuvent par mes vers

luii'e

d'un jour plus beau;
et

J'ai dû.

même

innover des mots
est

des figures.

Car notre langue
Mais

pauvre

et le sujet

nouveau.

ta vertu, l'espoir d'une amitié suave,
le

M'allègent

fardeau que

la fatigue
le

aggrave

;

L'amitié, m'éveillant dans

calme des nuits,

Me

dictera

le

mot, l'accent qui devant l'àme
courir une brillante llamme
.

Allume

et fait

Dont

l'inconnu s'éclaire en ses profonds réduit

Pour dissiper l'horreur de notre nuit profonde,
Le
Soleil
la

ne peut rien,

ni le

jour éclatant

;

Mais

Nature parle

et la

Raison l'entend!

Et voici

le

principe où

la

raison se fonde

j

.

LUCRECE.

Rien n'est jamais sorti du néant par

les

Dieux.

Que

si

riiumanilé tremble dans l'épouvante,

C'est qu'à l'oeuvre infini de la terre et des cieux

L'homme
Et
la

chcrclic une cause

;

elle

échappe à ses yeux,

force divine est celle qu'il invente.
rien n'éclôt de rien,

Mais quand nous aurons vu que

Nous marcherons
Nous saurons
Tout prend

guidés au but qui nous appelle,

de quel fond, par quel secret moyen.

l'être et se

meut sans que nul Dieu
les êtres

s'en mêle.

Que

le

néant engendre, et

divers

Naissent

tous l'un de l'autre, et tout leur est

semence.

Dés

lors la race

humaine au

sein des

mers commence,

Le poisson naît du

sol, l'oiseau surgit des airs,

Bêtes fauves, troupeaux, bétails de toute espèce,

Aux
Et

déserts

comme

aux champs vivent sans
les

loi

produits,

les

arbres n'ont plus toujours
à tout produire,
ils

mêmes

fruits:

Tous bons

en changent sans cesse.

Car

si

chaque

être n'a ses corps générateurs.

clir.cun trouve-t-il

une constante mère?

Mais

tu leur vois à tous leurs

germes créateurs:
la

Aussi chacun n'éclôt, n'émerge à

lumière

Qu'où reposent
Tout

ses corps premiers et sa matière.

être ainsi ne peut par tous être enfanté.
distincts à

Car des pouvoirs

chaque

être apparticnnen;

DE LA NATURE DES CHOSES.

9

Pourquoi
Et
Si
le

la

rose en mai, les moissons en été?

cep par l'automne à s'épandre invite?

ce n'est qu'en leur temps les semences conviennent,

Et qu'ainsi tout produit apparaît tour à tour,

Quand

la terre

vivace élève au seuil du jour

L'être en fleur, sur la foi des saisons qui reviennent.
Si

tout de rien naissait, tout surgirait soudain,

Sans nulle saison propre, en un temps incertain,

N'étant plus d'éléments dont un
Pîit
S'ils

ciel

impropice

jamais empêclier l'union créatrice.
poussaient du néant,
les êtres aussitôt

Croîtraient, n'attendant point des germes l'assemblage:

L'enfance à

la

jeunesse atteindrait sans passage,

L'arbre soudain du sol s'élèverait d'un saut.

Mais quoi d'un
!

tel

désordre a-t-on jamais vu trace?
ainsi

Tout grandit lentement,

que

le

prescrit

Un germe

siîr;

chaque

être est

conforme à sa race;
donc
et se nourrit.

Chacun d'un propre fonds
Puis
le sol,

croît

sans

les

eaux que chaque année assure,

Ne

pourrait, infécond, de beaux fruits s'égayer.
les

Ni tous

animaux, privés de nourriture,
et se multiplier.

Entretenir leur vie

Loin d'admettre

qu'il soit

sans corps premiers des êtres,
lettres,

Crois plutôt que, pareils aux mots formés de

10

LUCRECE.

Ils

trouvent par milliers de
la

communs

cléments.

Qui donc à

Nature

eût interdit de faire

Des hommes qu'on

eût vus déraciner, géants,
les

Les grands monts, traverser à gué

océans,

Et porter, invaincus, un âge séculaire,
S'il

n'était

aux objets, pournaître, un fond marqué,

Principe où de chacun l'essor fût impliqué?
Il

faut

donc l'avouer
les

:

rien de rien ne

commence,
semence

Puisque tous
Qui,
Si la

objets ont besoin de

les

créant, l,s porte au

champ

subtil des airs.

campagne,

enfin, préférab'e

aux déserts,

Par nos mains cultivée en fruits meilleurs abonde.
11

faut bien qu'en la terre
le

il

soit des éléments,

Que

labour incite à leurs enfantements
soc retourne une glèbe féconde.

Quand notre

Que

s'il

n'en était point, tout sans notre labeur
naîtrait

D'un essor spontané
Ajoute que
la

beaucoup meilleur.

mort

dés.igrège la chose

Sans réduire jamais ses
S'il

germes à néant;
la

pouvait rien périr de ce qui
périi-ait,

compose,

La chose

disparue à l'insîant.
la

Sans attendre un agent qui, propre à

dissoudre.

Dût miner

ses liens

pour

la réduire

en poudre.

Mais un germe

éternel fixe chaque produit;

DE LA NATURE DES CHOSES.

Jusqu'à ce qu'un agent vienne

assaillir cet être,

Ou,

le

désagrégeant, dans ses pores pénètre,,
souffre en rien qu'il soit détruit.

La Nature ne
Si

rage enfin, des corps que son travail dissipe
le

Tuant

fond, consume en entier leur principe,
le

D'où vient

divers sang des êtres que
la

Vénus

Rend au jour de
Le
sol riche

vie?

puise, eux revenus,

un suc propre à nourrir chaque type?
source vive
?

Quelle eau

la

et le fleuve

à la

mer
.''

Prodiguent-ils

Quels feux donne aux astres l'éther
et la vie actuelle

Car

le

passé sans borne

Ont dû

tarir tout être à substance mortelle.

Que

s'il

dure aujourd'hui,
qui ce

s'il

a toujours duré

Des coips par
II fiiut

monde

est fait et réparé,

bien, les douant d'une immortelle essence.
la

De

rentrer au néant leur nier

puissance.

Si la

matière enfin, d'un

nœud

plus

ou moins

fort

Se liant, ne restait l'éternel fond des choses,

Tout, d'une

même

atteinte et parles

mêmes

causes^

Périrait au toucher seulement de la mort,

Faute de corps massifs, d'éternelle substance,

Dont quelque
Mais non!
Tandis que
les

force dût

rompre

la consistance.

éléments formant de divers nœuds
matière est éiernellc en eux.

la

LUCRECE.

Les corps restent entiers tant que nul

clioc n'arrive

Assez fort pour briser leur trame respective;

La mort réduit

ainsi l'ab^et à l'élément

Et, loin d'anéantir, désunit seulement.
Il

pleut et Teau périt,

quand

l'éther, divin pire,

La précipite au
Mais, vois:
le

sein maternel de la terre;
blé

beau

monte,

et le

rameau

verdit,
;

Et

l'arbre cède au poids de ses fruits et grandit
:

Vois donc Et

le

genre humain,

les

bêtes s'en nourrissent,

les riches cités
les

d'un jeune sang fleurissent.

Par tous

bois feuillus chantent les nouveaux nids;

Las du faix de leur graisse, en des prés bien fournis,
Se couchent les troupeaux,
et,

gonflant

la

mamelle,

Le blanc laitage coule, et la race nouvelle.
Folle sur les gazons, d'un pied encor peu sûr,

Bondit,

le

cerveau jeune enivré de
la

lait

pur.
elle:

Quand donc

chose meurt, tout ne meurt pas en
être

Des débris de chaque

un nouvel être sort

;

Ainsi toute naissance est l'œuvre d'une mort.

Comme
Tu
te

j'ai

dit

que rien du néant ne peut naître
l'Otre,

Et que rien n'y retourne après avoir eu

prends à douter de mes enseignements,
l'œil

Parce que

ne peut saisir

les

éléments

;

DE LA NATURE DES CHOSES.

je te vais

donc prouver

qu'il faut

que l'on conçoive

Dans
Ainsi

tout objet des corps, sans que l'œil les perçoive.
le

vent flagelle avec fougue
la

les

eaux,

Répand

nue au

loin, coule les gros vaisseaux,
les

Casse, en tourbillonnant à travers

campagnes,

Les grands arbres,

et bat les

sublimes montagnes
tel le

D'un

souffle

aux pins

fatal

:

vent frémissant

Se déchaîne en furie et hurle menaçant.
Il

est

donc

fait

de corps qui, soustraits à

la

vue,

Balayant

et la

mer

et la terre et la

nue,

Entraînent tout obstacle à leur vol turbulent.

Ces corps

fluides

vont propageant leurs ravages,
l'eau

Tout comme on voit soudain
Monter, quand vient

mobile en coulant

l'accroître, après d'amples orager,
la

Un

déluge apportant de

cime des monts

Avec des troncs entiers des fragments de branchages.
L'impétueux torrent force
11

les meilleurs

ponts

;

court sus aux piliers, tourbillon gros de pluie;
l'elïort teirible qu'elle essuie.
les

La masse, sous

Croule avec un grand bruit;
Sont roulés sous les
flots
;

lourds quartiers de roc
!

rien ne résiste au choc
la

Or

le souffle

du vent doit courir de
il

sorte

:

Quand,

pareil au torrent,

fond sur un objet,
qu'il lui

Il l'aesaille,

des coups répétés

porte

14

LUCRECE.

Le renverse,

l'enlève, et

tournoyant jouet
la

Dans

les cercles
le

fougueux de

trombe

il

le

roule.

Donc

vent cache en soi des corps premiers en foule.

Puisqu'il imite ainsi les

mœurs,

le

mouvement

Des grands cours d'eau qui sont des corps évidemment.

On
Aux

ne peut voir non plus des choses odorantes
les

narines monter

senteurs différentes;
;

Lf chaud ne
Se dérobe, et

se voit pas
le

le

froid de

même

aux yeux

son ne s'aperçoit pas mieux;

Et ces choses pourtant sont vraiment corporelles,
Si j'en

prends à témoin

les

sens frappés par

elles,

Car

les

corps seulement sont tangibles entre eux.
flots brisés

Une

tunique au bord des

pendue.

Boit leur rosée, et sèche au soleil étendue.

Or

ce travail de l'eau pénétrant
l'a

le

tissu,
:

Pais dissipée au feu, l'œil ne

point perçu

L'onde en minimes parts s'épand

et se divise.

Et. nulle, à nos regards ne laisse aucune prise.

Quand

elle

a du soleil

compté bien des retours,
les jours;

La bague
L'eau que

s'use

au doigt qu'elle orna tous

distille iin toit

creuse, en tombant, la picne;
la terre;
;

Le

fer

de

la

charrue

est
les

rongé par

Les pieds ont aplani

pavés du chemin
le

Vois

l'idole d'airain

sur

seuil

de

la

porte

:

.

DE LA

NATURE DES CHOSES.

iS

Il

faut qu'en la baisant une foule entre et sorte,
la

Et ces saluts nombreux en ont use

main.

La perte

se voit bien, car la

forme

s'altère;

Mais ce qu'à tout instant La Nature en Ce qu'aux
Peu à peu

l'objet

perd de matière,

ravit la vue à l'œil
le

humain.
et la

êtres
les

temps apporte

Nature,

forçant à croître avec mesure,
les plus

Ne
Nul

peut être saisi des yeux
plus que
le

puissants,

Non
Que

déclin de leurs corps vieillissaïUs.

œil, à cliaque instant, ne peut voir la
fait

morsure

aux rocs pendants

le sel

rongeur des mers

C'est d'indivisibles corps qu'est

formé l'Univers.
le

La matière pourtant n'emplit pas tout

monde;

Sache que toute chose a quelque vide en soi.
C'est cette connaissance importante et féconde

Qui va guider,
T'expliquer
le

fixer ta raison

vagabonde,

grand Tout,

et

me gagner

ta foi

!

Il

est

donc un milieu
sei'ait,

libre, vide,

impalpable.
;

Rien ne

sans

lui,

de se mouvoir capable

Car
\^n

leur solidité formerait chez les corps

mutuel obstacle à leurs

communs

efforts,
la

Lt nul n'avancerait, puisque nul dans

masse

Aux

autres ne pourrait

le

premier faire place.

irt

LUCRÈCE.

Or dans
Tout
se

les

champs du

ciel,

de

la terre et

des mers,
:

meut à nos yeux sur des rytlimes divers
ces corps agités sans relâche

Aucun de tous

N'eût pu, faute d'un vide, y commencer sa tâche;

Et bien plus, aucun d'eux n'aurait

même

existé:

La matière eût dormi dans sa
Il

solidité.

n'est pas

un objet, de ceux qu'on croit solides,
subtils

Qui

n'offre

aux corps

un vide où pénétrer.
grottes humides

Vois suinter

la pierre, et les

Par des canaux secrets goutte à goutte pleurer.

Dans nos membres partout
Si l'arbre

filtre la

nourriture

;

pousse,

et

donne au temps marqué ses fruits,
du bout des racines conduits,
la

C'est que les sucs,

Circulent par

le

tronc dans toute

ramure;

La voix perce une
Vole
et passe;

enceinte, et par les huis bien clos
se glisse jusqu'aux os:

un froid vif

Ce que tu ne verrais nullement se produire
Sans des vides par où
le

corps pût s'introduire.

Et que penseras-tu des choses que tu vois,
Pareilles de grandeur, se surpasser
Si

de poids?

l'une est de matière autant

que l'autre pleine.
la laine,

Le plomb ne saurait donc peser plus que

Car

la

matière seule entraine tout en bas,
est

r.t le

propre du vide

de ne peser pas.

DE LA NATURE DES CHOSES.

1/

Plus une chose est grande et te semble légère, Plus
elle atteste ainsi qu'elle elle est,

a de vide en

soi.;

Et plus pesante

plus sa lourdeur fait foi
et

Qu'elle a perdu de vide

gagné de matière.

Nos
Ce

rccherclies enfin nous l'ont

donc

révélé,

vide, à toute chose
11

intimement mêlé!
de peur qu'on ne t'égare,
je te

faut qu'en hâte

ici,

Contre un exemple adroit, mais vain,

prépare.

L'eau cède aux flancs luisants des poissons écaillcux

Et leur ouvre un sentier liquide,

et

derrière eux

Comble

la

brèche ouverte au retour de son onde.

Ainsi peuvent, dit-on, les choses se mouvoir

Et

se substituer
!

dans

la

masse du monde.
!

Mais quoi

rien de plus faux se peut-il concevoir

Car où chaque poisson
S'il

trouve-t-il une issue,

ne

l'a

de l'eau

même

auparavant reçue?
sans
qu'il ait

Mais où peut passer
Voilà donc tous
les

l'eau,

avancé?

corps dans un repos forcé,
le
il

Ou

conviens que partout

vide au plein s'ajoute,

Et qu'à tout

mouvement

ouvre

et fait sa route.

Enfin, prends un corps plat par un autre pressé,

Soudain, sépare-les

:

il

faut sans

aucun doute

Que

l'air

occupe entre eux tout l'espace laisse;
l'air

Mais bien que d'alentour

prompt

s'y précipite,
3

l8

tu CR ÈC

E.

Il

ne peut, dans l'instant, affluer assez vile
entier,

Pour l'emplir en

mais doit par cliaquc bout
tout.

Gagner de proche en proche avant d'occuper
Le contact
et l'écart, si l'air est

contractile,

S'expliquent, dira-t-on, sans vide; erreur subtile!

Un
Un
Il

lieu, qui n'était

point occupé,

le

devient;
:

autre, qui l'était, cède ce qu'il contient

n'est pas de raison
le fit-il,

pour que
il

l'air se
je

condense.
pense.

Et

sans vide

ne pourrait,

Grouper

ses éléments, se retirer en soi.
:

Ne
Il

t'embarrasse plus d'objections frivoles
!

faut du vide enlin reconnaître la loi

Et

je

pourrais encore, ami, dans mes paroles
foi
;

Par d'autres arguments corroborer ta
Mais, pour
Il

les

signaler à ton esprit sagace.
livré la trace.

suffît

que mes vers t'en aient
le

Quand
Flaire,

chien, par les

monts

pleins d'errants animaux,

il

va droit au gîte abrité de rameaux,
sur des pistes certaines
;

Dès

qu'il s'est élancé

Ainsi, de preuve en preuve, aux notions lointaines

Tu
Tu

cours, et, jusqu'au vrai fidèlement conduit,
le

forces dans, l'ombre en son dernier réduit

!

Si

mon

verbe concis t'arrête ou
doctrine
et la

te

déroute,

J'iijejidr.'ii la

déploirai toute;

t)F.

LA NATURE DES CHCiES.

II?

Mon
En

sein riche épandra

le
si

miel de

mes discours

fleuve intarissable et
le

large en son cours

Qu'en nos membres
Et de
la vie

froid de l'âge peut descendre

en nous la gaine se briser,
luth t'ait fait sur chaque chose entendre
!

Sans que

mon

Les arguments sans nombre où tu pourrais puiser

De

l'œuvre

commencé renouons
les

la texture

r

Deux choses donc:

Corps,

et

par eux habité

Le Vide, ouvrant carrière à leur mobilité,
Voilà
le

propie fond de toute
les

la

Nature!
;

Les corps, nous

sentons,

le

sens est vrai par soi
foi,

Sans ce premier appui d'une

commune

Sur

les

secrets du

monde

il

n'est pas d'avenue

Et pas de vérité certainement connue.

Quant à
Le Vide,
Ils

ce lieu, l'espace, en
il

mes vers appelé
corps n'ont plus de siège,
privilège;

est

:

sans

lui les
le

ont de circuler perdu

C'est ce que

mes leçons

déjà t'ont révélé.

Et n'imagine point d'être qui d'aventure
Serait distinct des corps et

du vide à

la fois.

Qui

fît

une nouvelle
fijt

et troisième nature.

Quel que

cet objet, dès qu'il est, tu conçois
fort

Qu'un surcroit,

ou

faible,

à l'Univers s'ajoute.

20

LUCRECr.

Esi-il tangible, eiicor

que loger
il

et subtil,

Dans
Et
s'il

la

somme

des corps

doit

compter sans doute

;

est intangible, alors

que pourrait-il

Au
Il

passage d'un autre opposer de solide?

est

donc pénétrable

;

en un mot, c'est

le

Vide.

Et toute chose

est telle,

au surplus, qu'elle peut

Soit agir, soit subir l'acte d'une autre ciiose,

Ou

telle

enfin qu'une autre y réside et s'y meut;

Mais, causée ou subie, une action suppose

Quelque masse,

et le lieu

quelque espace vacant.

Hors

le

vide

et les

corps, l'être donc ne comporte

Nulle nature en soi d'une troisième sorte.
Plus rien qui de nos sens vienne ébranler la porte,

Ni

qu'atteigne l'esprit d'un regard convaincant

!

Ces deux principes font dans tout objet l'essence
Et
d'elle

;

tout

le reste,

accident, prend naissance.

L'essence ne se peut de l'objet détacher

Sans

le

détruire

:

ainsi, le
le

poids dans

le

rocher,

La chaleur dans

feu,

dans l'eau

l'état fluide.

Ce qu'on palpe en tout corps,
Pour

ce qui cède en tout vide.

ce qui vient et fuit, laissant inaltéré
l'être, ainsi la liberté, la
la

Le fond de
L'esclavage,

guerre,

paix,

le

luxe, la misère.

Accident

est le

nom

justement consacré.

DK LA NATURE D

T.

S

CHOSES.

2t

Le temps

n'est point

par soi ce n'est que par
;

les

choses

Que ton
Sous
les
le

esprit conçoit l'être vain que tu poses

noms

de présent, de passé, d'avenir;
il

Car

temps
le

n'est sensible,

faut en convenir,

Que dans

mouvement ou

le

repos qui dure.
capture.

Quand d'Hélène on
Et
réels les

te dit réelle la

Troyens domptés par

les

combats,
:

Certes cette aventure en soi n'existe pas

Des âges accomplis

l'irrévocable fuite

Emporta
Car

les

héros

et leur

œuvre à

leur suite.

rien ne s'est jadis exécuté par eux
fût l'accident des choses et des lieux.
si

Qui ne

Enfin,

tu niais l'Espace et la Matière,

Bases de

la

nature

et

de l'histoire entière.

Pour

la

beauté d'Hélène une ardente fureur

N'eût point, soufflant au cœur du Piirygien sa flamme.

Allumé ces combats pleins d'une

illustre

horreur,

Ni

le

ciieval de bois n'eîàt,

pour brûler Pergame,

Dans une

nuit perfide enfanté l'Achéen.

L'action n'a donc pas, à fond considérée,

Par soi,

comme
l'être

les

corps, existence

et

durée.
;

Ni comme
Mais

vide un fondement certain
ce qui varie.

elle est l'accident, elle est

Dans

la

masse

et le lieu,

théâtre de la vie!

Luc REC

lî.

Tout corps, par son essence, ou

n'est

qu'un clément,

Ou
S'il

d'éléments ensemble agrégés se compose;
est élémentaire,
le

à

l'effort violent

Pour

broyer, sa masse invincible s'oppose.
tu pourrais douter qu'au
la

Mais

monde

il

existât
:

Nul corps dont

matière aux efforts résistât
la braise;

Le fer incandescent s'amollit sous

La voix,

les cris, la

foudre, ont accès parles murs;

L'or se dissout au feu qui tord ses lingots durs;

Le roc, fumant de rage, éclate en

la

fournaise;
;

La llamme dompte
L'argent, sous

et

fond

la

glace de l'airain

le flot lent

des liqueurs qu'on y verse.
le

Fait sentir la chaleur ou
Sitôt que
le

froid qui
la

le

perce,

convive a pris
te

coupe en main.

L'existence du plein

paraît

donc peu

sîire.

Mais puisque

la

Raison

l'exige et la

Nature,

Ecoute-moi: bientôt tu m'auras avoué

Que d'une consistance

éternelle est

doué

L'élément primitif, germe de toute chose.

l'œuvre universel se résume
l'ai dit
:

et

repose.
et tu

Je

la

Nature

est

double

;

comprends.

Depuis
Et
le

qu'il t'egt

prouvé combien sont différents

corps

et le lieu,

champ
et

de tOJtc naissance,

Que chacun d'eux sépuic

garde son essence

:

DE LA NATURE DES CHOSES.

2?

Partout où

gît l'espace

en mes vers appelé
;

Le Vide, point de masse

et

partout où réside
;

La masse,

il

ne saurait exister aucun vide

Ainsi l'atome est plein, sans vide au plein mêlé.

Puisqu'aux objets formés nous découvrons du vide,
Il

doit

donc à l'entour

exister

du solide;

Et certes l'on feindrait sans aucun fondement

Qu'un vide

est

dans leur masse enclos intimement:
qu'une paroi l'enserre,

Car encor

faut-il bien

Et qu'est-clle? sinon quelque amas de matici-e

Qui compose à

ce vide

un emprisonnement.

La matière peut donc, en vertu de sa masse,
Etre éternelle, alors que périt l'agrégat.
Se pût-il que
le

vide au

monde
s'il

entier manquât,

Tout

serait

donc massif,

et

ne fût pas trace

De corps venant former
Tout

tous en leurs lieux des pleins,

serait pénétrable en ces

abîmes vains.
le

Or

le

vide et

le

plein se partagent

monde;

Aucun n'en bannit
Afin donc que
11

l'autre et n'est tout l'univers.

le

vide au plein ne se confonde,
les fasse divers.

faut l'atome,

un corps qui
il

Aux

assauts du dehors

reste invulnérable;

Rien ne peut desserrer sa trame impénétrable.
Enfin, et

mes leçons

l'ont déjà

démontré,

=+

LUCRECE.

D'une épreuve quelconque

il

sort inaltéré. possible

Ni rupture,

ni

choc en

effet n'est

Sans vide, rien n'est plus aux tranchants divisible,
Plus rien n'absorbe l'eau,
le

froid qui gagne et

mord,

Ni

le

feu pénétrant, ces ministres de
la

mort;

Et plus

chose

atteinte offre de vide en elle,

Plus leur intime attaque a de mortel effet.
Si

donc vraiment l'atome
la

est de solide fait

Sans vide,

matière est vraiment éternelle.
la

Et

s'il

fût

que jamais

matière pérît,

Dans

leur ancien néant qui les eût fait éclore

Les choses rentreraient pour en renaître encore.

Mais

rien ne naît de rien,
n'est jamais né

ma Muse
le

te l'apprit,

Et rien

que

néant reprît.
la

De

l'atome immortelle est donc

masse entière

:

L'objet, s'y résolvant à son heure dernière.

Rapporte au renouveau des choses

la

matière

!

Ainsi, fort de sa simple et solide unité,

L'atome

se

conserve

et

rouvre

la

carrière

Aux transformations
S'il

depuis l'éternité!

n'était point enfin

posé par

la

Nature

De terme aux
Eût déjà

fractions, une longue rupture

divisé la matière à tel point
la suit^

Qu'une heure dût bientôt arriver dans

DE LA NATURE DES CHOSES.

2$

ses

œuvres conçus ne

s'aclicveraient point;
est plus vite détruite
le

Car toute chose au monde

Qu'elle n'est restaurée; aussi ce que

temps

Dans
Eût

le

cours

infini

des âges précédents
et

brisé,

manquerait, dissous

pêle-mêle,

D'assez de jours pour naître à sa forme nouvelle.

Or

tout prouve aujourd'hui dans ce que nous voyons.

Qu'il est à ce broiment une limite sûre,

Car

le

temps

refait tout, et

par genres assure

Leur croissance

et leur fleur à ses créations.

Ajoute que malgré

la solide

substance

Des atomes,
L'eau,
la

l'esprit

peut concevoir
l'air,

comment

vapeur, la terre, et

sans consistance,

Se forment, et d'où vient leur souple

mouvement

;

Car

il

suffit

d'un vide épars dans la Nature.
les

Mais

si

de tous

corps

les
la

éléments sont mous,
pierre dure

La

naissance du fer et de

Demeure sans

principe et sans raison pour nous.
la

Faute de quelque assise où
11

Nature fonde.

doit

donc

exister de durs et simples corps

Dont
Le

le

compact amas puisse produire au mond;

tissu plus serré de tous les êtres forts.
les

Qu'on suppose

corps divisés sans limite

:

4

LUCRECE.

Il

faut bien

que pourtant, depuis

l'éternité

Jusqu'à présent, des corps aient tou)Ours subsisté

Dont

la

masse n'a point encore

été détruite.

Or, dit-on, leur essence

est la fragilité;

Comment

donc, subissant des assauts innombrables,

A

travers tous les temps sont-ils demeurés stables?

Puisqu'aux espèces donc

la

Nature a

prescrit

Leur degré de croissance

et leur fixe

durée;

Que

la

part de pouvoir qui leur est mesurée
lois

En de constantes

trouve son terme écrit

;

Puisque, loin de changer, l'ordre des choses reste,
Si

bien que les oiseaux, tout variés qu'ils sont,
le

Gardent du genre en eux

signe manifeste.

L'atome, dans tout être, est l'immuable fond!

Car

si les

éléments qui forment toute essence

Etaient par quelque atteinte au changement sujets,

On Ou
Et

ne saurait quels corps pourraient prendre naissance ne
le

le

pourraient pas, la dose de puissance
l'être des objets,

terme inhérents à

Ni comment chaque
Ses lois, ses

race eût transmis sa nature.
vivre à sa progéniture.
le

mœurs, son
le

Le point,

dernier terme où

plein se résout.

Limite qui n'est plus des organes sentie,
Evislc assurément sans aucune partie;

DF,

LA

NATURE DES CHOSES.
pu hors d'un tout

27

D'essence irréductible,

il

n'a

Ni ne pourra jamais

subsister par lui-même,

Partiel par nature, élément simple, extrcmé;

Et

le

plein est

formé par

le

compact r.mas

De
Et

pareils éléments qu'un seul contact assemble
qui, n'existant point, par soi, hors de l'enscinble,

Y

tiennent forcément et ne s'arrachent pas.
est

L'atome

donc un plein
le

solide, indivisible,

Bloc massif d'éléments

plus petits possible,

Non A

fait

de coi-ps distincts conduits à concourir,

Mais de tout temps pourvus d'une unité profonde,
qui l'on n'ôte rien, qu'on ne peut amoindrir,

Réservoir éternel des semences du monde!
Si la

division n'a son terme borné,
se prête à des parts innombrablei;,

Le moindre corps

Les moitiés des moitiés sont en deux séparables

Toujours,

et tout objet reste la

indéterminé;
la

Car, dès lors, de
Quelle est

moindre à

plus grande chose

la différence?

Aucune. Vainement
s'élève infiniment;

La plus grande au-dessus

De

parts sans
la

nombre

aussi la

moindre

se

compose.

Maij

raison qui sent ces contradictions

S'en révolte; et tu dois, convaincu, rcconnailre

Qu'il existe des corps simples, sans portions,

LUCR

Fc.

r..

D'essence indivisible,

et qui,

possédant

l'être,

Sont solides aussi, doivent toujours durer.

Supprime cette

loi

:

que

les

choses produites

En
Et

d'insécables parts sont forcément réduites,
la

Nature alors ne

se peut réparer;
l'infini

Car un corps devenant à

poussière,

Répugne à

ces états qu'affecte
tels

une matière

Apte à créer,
Rencontre
et

que

:

poids, chocs, liens divers.
sort tout l'univers.

mouvement, d'où

Ceux
Par

qui veulent que tout existe et s'accomplisse

le feu,

que

le

feu soit l'unique élément,

De

ceux-là tu prévois l'insigne égarement.
le

Heraclite, leur chef, est

premier en

lice
ité

Qui, chez

les

sages grecs, moins à l'autoi

Qu'à

l'art

d'un verbe obscur dut

la célébrité.

La foule volontiers s'éprend

et s'émerveille

Du
La

mystère entrevu sous d'habiles détours;
foule tient

pour vrai ce qui
et

flatte l'oreille.

Ce que farde un sonore
S'il

caressant discours!
je te

n'est

que

le feu

pur, d'où vient donc,
l'infini

prie,

Que

le

monde,

'son

œuvre, à
il

varie

Dans

ses

productions? Car

importe peu
le

Que

se dilate

ou bien

se

condense

feu,

DE LA NATURE DES CHOSES.

S'il

reste feu toujours et

dans cbaque partie;
amortie,

Son ardeur,

là plus vive, est ailleurs

Selon qu'il se resserre ou s'écarte diffus.

Mais

tu n'en

peux
que

tirer

pour

cela rien de plus,

Tant

s'en faut

l'ctat si varié

des choses

N'ait que ses éléments, clairs ou serrés, pour causes.

Encor

s'ils

admettaient du vide aux corps uni,

Le corps igné pourrait devenir dense ou rare;

Mais devant
Ils

les écueils
le

que

le

vrai leur prépare,

esquivent

vide,

ils

l'ont partout banni;

La peur d'un

sol

ardu

les jette

aux fausses routes.
le

Aussi ne voient-ils pas qu'ôtant
Ils

vide aux corps,

rendent tout massif

:

les

choses ne font toutes

Qu'un

seul plein qui ne peut rien émettre au dehors.

Comme

un foyer qui lance
qu'il n'est

et

chaleur et lumière,

Et prouve
S'ils

point de compacte matière.

pensent que

le feu,

par quelque autre moyen,
la resserre

Transforme

ainsi sa

masse, en groupes
lui soit

Sans que nulle partie en
Il

nécessaire,

faudra que ce feu tout entier tombe à rien,

Et que tout l'Univers prenne de rien naissance;

Car tout

être changé qui de ses bornes sort.
là ce qu'il était

Anéantit par
Si

d'abord.

donc rien

n'est

sauvé de

la

première essence,

30

i a

CR

E C E.

Le monde, tu

le

vois, rentre dans

le

néant,
!

Et du néant renaît tout entier
Puisque pour conserver
la

florissant
la

Nature

mîme

A

tout jamais,

il

est des corps déterininés

Qui, dans leur va-et-vient variant leur système,

Transforment

les objets

autrement combinés.
ignés.

Ces corps ne sont donc pas des éléments

Que

feraient en effet leur rupture, leur fuite,
lieu,

Leur ordre varié, leur changement de
Si

de tous

les objets l'essence était

de feu?

Resterait feu toujours toute chose produite!

Voici

le

vrai, je crois

:

il

est des

éléments

Dont

le

concours,

le jeu, la

place, la figure.
la nature.

Et l'ordre, font du feu lui-même Et
Ils

la

changent au gré de leurs agencement?;

n'ollVent rien d'igné, ni rien qui puisse émettre
tact sente et palpe le jet.

Des corps dont notre
Prétendre que
le

feu c'est tout, ne pas
le

admettre

'Hors

le feu,

dans

monde, un

seul réel objet,
le

Comme enseigne
Car
11
il

Heraclite, est d'un fou

langage

:

oppose aux sens leur propre témoignage;

ébranle les sens dont toute foi dépend,
ce qu'il

D'où
11

nomme
le

feu s'est fait à

lui

connaître

;

admet que

sens connaît au vrai cet être,

UF LA NATURE DES CHOSES.

JI

Mais non d'autres,

qu'il voit

tout aussi clairement.
folle

Doctrine assurément non moins

que vaine

!

Car où

te

référer? Quelle
et le vrai

marque certaine
tes

Ont

le

faux

hors de

sens pour toi?

A

quel titre, niant au reste l'existence,
laisser

Ne

que

le
le

feu

pour unique substance

Plutôt qu'ôtant

feu laisser n'importe quoi?
la

Certes des deux côtés

démence
pour
le

est la

même.

Avoir donc pris

le

feu

seul élément,

Et composé de feu l'universel système,

Ou
Ou Ou

voulu tirer tout de

l'air

uniquement,

cru que l'eau peut seule et par soi faire un monde,

pensé que

la terre,

en tout créant, revêt

Les attributs divers propres à chaque objet.

Quel écart de bon sens
Erreur aussi d'unir
les

et

quelle erreur

profonde

!

éléments par deux,
terre au fluide;

En Ou
De

joignant au feu

l'air, et la

par quatre

:

air, feu, terre,
le

onde, croyant qu'en eux

toute éclosion

principe réside.

L'Agrigentin fameux, Biiipédocle y croyait,
Celui qu'enfanta
l'île

à bords triangulaires

Dont

la

mer

d'Ionie aux eaux vertes et claires

Bat les golfes profonds de son flot inquiet,

3a

1.

u c n Èc E.

Et, prompte, se ruant par un étroit passage,

Des bords

italiens sépare

;

le

rivage.

Ciiarybde immense est

c'est là qu'en

grommc'ant

Bout l'Etna qui menace, encor gros de colère.

De vomir

de sa gorge un autre

jet briîlant.

Flambante éruption dont tout

le ciel

s'cclaire

!

Des merveilles ont mis
Et tout
le

cette terre

en honneur,
et la

genre humain l'admire

renomme

:

Sol opulent,

armé d'une race au grand cœur;

Mais

il

n'en est sorti rien d'égal à cet

homme,

D'aussi prodigieux, d'aussi cher et sacré!

Ah

!

dans de

si

beaux chants sa divine poitrine

Exliale et fait parler son illustre doctrine

Qu'à peine

paraît-il de
!

sang d'homme engendré
ceux qu'en ces vers

!

bien

lui-même
loin

et

j'interpelle,

Mais que

si

son œuvre a

laissés derrière elle,

Eux

qui,

dans leur sublime

et riche

invention.

Arrachent un oracle au temple de leur âme.
Plus sûr et plus divin que tout ce que proclame

La Pythie au trépied verdoyant d'Apollon,
Sur
les

sources du monde, ccueil do leurs disputes.

Faillissent

lourdement

!

Aux grands
ils

les

grandes chutes

I

Et d'abord, sans nul vide Et gardant
les

font tout se mouvoir.

corps mous

et subtils, la lumièi'c,

DELANATURF. DESCHOSF. s.
Le
feu, l'air, les vivants, les plantes et la terre,

Sms

y mêler de vide

ils

les

croient concevoir.
l'infini se

P.iis ils
?;-.ns

croient que les corps à

rompent,

admettre jamais d'arrêt aux fractions
les

Ni, dans
Il

corps, d'atome insécable.

Ils se

trompent

faut bien

que pour point dernier nous admettions

Ce que

l'aveu des sens

prononce irréductible

:

Or l'atome

insécable est justement pour nous

Cet extrême d'un corps qui n'est plus perceptible.

En

outre,

comme

ils

font de corps souples et mous,

Corps

sujets à périr

comme on

les a

vus naître,

Les éléments premiers, créateurs de tout être,
Il

suit

que l'Univers doit retourner à rien
tirer

Et doit

de rien ses œuvres rajeunies.
fois

Erreur deux

absurde
d'ailleurs,
l'autre,

et
si

que tu connais bien!
souvent ennemies

Ces substances,

Et poisons l'une à

ou périraient unies.
par
les

Ou

se disperseraient

comme

gros temps

Se dispersent la foudre et la pluie et les vents.

Admets

enfin

que tout sorte de quatre choses.
;

Et qu'aussi tout retourne à ces quatre éléments

Mais ces principes-là, d'où vient que tu supposes
Qu'ils font

hi corps

plutôt que les corps no les
la

fon'.

i'

Car

ils

alternent tous pour engendrer

monde
S

LUCRECE.

D'un échange éternel d'apparence

et

de fond.

Que
Et
la

si

tu veux que l'air se puisse unir à Tonde,

matière ignée à l'élément terreux,

Sans changer de nature en s'accouplant entre eux,

Jamais tu ne feras que leur concours enfante

Un

corps vivant, non plus que sans vie
ce groupe,
et l'air
s'j'

:

une plante

;

Car chacun dans
Accuse sa nature,

amas

d'êtres divers,

manifeste
le

Joint à la terre, et joint à l'eau

feu s'atteste.

Or

les vrais

éléments n'engendrent l'Univers
occulte et des

Que par un fond
Pour que

moyens couverts,

nul, n'élevant

une hostile puissance,

Ne rompe

dans

les

corps leur unité d'essence.
céleste foyer

Ces sages font venir du
Le
feu, qui doit en air se

changer

le

premier

;

Puis l'onde sort de

l'air, et la

terre de l'onde;

A

l'inverse renaît de la terre le
l'air,
la

monde.
un
flux étei'nel

L'eau, puis

puis

le

feu, par

Des

astres à

terre et de la terre au ciel.

Sans que leur changement réciproque s'arrête.

Mais

il

ne se peut pas que l'élément s'y prête
effet, le

:

Pour sauver, en
II

monde du

néant,

faut bien qu'un principe invariable y dure.
la

Car

mutation qui franchit

la

nature.

DE LA NATURE DES CHOSES.

3S

C'est la

mort de

l'objet qui fut

auparavant.

Or, puisque

les objets

énoncés tout à l'heure
il

Se viennent tous entre eux. convertir,

faut J?ien

Que

le

fond, qui n'y peut se transformer, demeure,
à rien.

Sans quoi tout l'Univers se résoudrait

Que n'admetlons-nous donc des corps de cette espèce,
Qui,
les

mêmes
leur

toujours, ayant créé

le feu,

DJs que
I

nombre augmente ou diminue un

peu,

ont

l'air,

en variant leur ordre

et leur vitesse,

Et d'objets en objets transforment tout sans cesse?

Mais

tout,

me

diras-tu

(le fait

aux yeux

est clair),
l'air.

Puise au sol, croît et
Si la

monte aux régions de

pluie

aux saisons favorables n'abonde
nue aux feuillages mouvants,

Pour

distiller la

Si le soleil
II

n'y joint sa chaleur qui féconde,

ne croît de moissons, d'arbres, ni de vivants,
et d'eau qui les arrose,

Faute d'aliments secs
Le corps se perd,

la vie

alors se

décompose
lien.

Et rompt avec

les nerfs et les
eti'et

os son

Nous prenons en
De corps

nourriture et soutien

fixes, fixés aussi

pour toute chose.

C'est que les éléments, cent fois modifiés,

Entrent,

communs

à tout, en des choses diverses,

Related Interests

ariant l'aliment aux êtres variés.

3(î

LUCRÈCK.

Ce

qui sartout importe en leurs mille commerces,

C'est leur accord,

comment

ils

se

sont ordonnés,

Les mouvements entre eux soit reçus, soit donnés;

Car

les

mêmes

font tout

:

soleil,

azur

et

fange.

Mers

et fleuves, ainsi qu'arbres, bêtes,
et

moissons,

Mais combinés

mus

de diverses façons.

Et ne voyons-nous pas, dans ces vers que j'arrange.
Les

mêmes

lettres faire ainsi des

mots nombreux.
et vers entre

Bien qu'il

faille

avouer que mots
de sens à tout

eux

De son comme
Dès que
les

moment

diflèrent,
?

rapports seuls de leurs lettres s'altèrent

Certes, les éléments, en composés divers.

Sont plus féconds encore au

monde

qu'en mes vers.

Enfin d'Anaxagore explorons

le

système
je

Rapporté par

les

Grecs, mais qu'ici

ne peux
;

Traduire en ce parler pauvre de nos aïeux
Je t'en pourrai du

moins exposer
est toute

l'esprit

même.
;

Son homœomérie
L'os est
fait

en ce qui suit

d'os

menus de
le

petitesse extrême,

De

viscères
naît

menus

viscère est produit.

Le sang

du concours de mille gouttelettes

Toutes de sang, l'or vient de l'or

même

en paillettes,

Li

'.erre est

un am.is de corps terreux en miettes,

DE LA NATURE DES CHOSES.

î/

Le feu de corps ignés,

et l'eau

de corps aqueuN,
les

Ainsi tous les objets de corps
Il le

mêmes

qu'eux.

croit, et

pourtant ne veut du tout admettre

Ni

vide en les objets, ni terme aux fractions;
et l'autre

Sur l'un

point

il

me

paraît

commettre

La même

erreur que ceux que plus liant nous citions.
il

En

outre,

fait ainsi

trop fragile

le

germe.
tel.

Si l'on

peut appeler germe un principe
et

Identique aux objets, pâtissant

mortel

Comme eux,
Et

et n'offrant rien,

pour subsister, de ferm:.
effort.
la

Lequel pourra tenir contre un puissant
se

pourra sauver, sous
le

les

dents de

mort?
ou l'onde?
tous

Est-ce

sang?

les

os?

la

flamme,

l'air,

Aucun,

certes, dès lors qu'au

même

titre

Seront aussi mortels que toute chose au

monde

Que nous voyons
Or,
les

lutter et périr devant nous.
j'en ai

choses jamais,

fourni

les

preuves.

Ne

rentrent au néant et n'en remontent neuves.
le

Puis, grâce aux mets,
Il
1

corps s'accroît
le

et

s'entretient;

s'ensuit que les os, les nerfs,

sang, les veines,
;

Faits de mets variés sont tous hétérogènes
I.

Nous avons complété le sen? avec le vers suivant Et nervos alieiiiçenis ex partilus esse qu'on trouve dans diverses éditions, notamment dans
:

celle de

Lambin.

!n

LUCRÈCE.

Ou
De
De

bien chaque élément est complexe et contient
petits

corps nerveux

et des veines

complètes,

petits os,

du sang réduit en gouttelettes;

Dans ce cas, Taliment, qu'il soit humide ou sec.
Est donc hétérogène
;

il

y faut reconnaître

Des

nerfs, des os,
plus,
si

du sang, mainte autre humeur avec.
les

De

tous

corps que du sol on voit

naiti e

S'y trouvent en petit, le sol implique alors

Des germes d'un genre
Et de tous

autre, autant qu'il fait de corps.

les objets tu
lui

peux

ainsi l'entendre
et

:

Le bois cachant en

flamme, fumée

cendre.
;

Des germes d'un genre autre y sont donc inhérents

Tous

les

corps que

la terre

alimente y vont prendre

Des corps
Il

différents d'eux, nés de corps différents.

restait au
ici

système Une ombre de refuge;
s'en

Anaxagore

empare

:

il

préjuge

De

tous

les

corps dans tous

le

mélange

secret,

Seul le corps

dont

la

dose y domine apparaît,
et le

•Le premier sous la
C'est là

main

premier qu'on voie.
:

du

vrai pourtant se

beaucoup éloigner

Dans

les blés,

quand

le

grès d'un âpre effort les broie,

La présence du sang

se devrait témoigner,

Et des autres produits que notre corps sécrète;

On

devrait voir la meule en

mouvement

saigner.

DF,

LA NATURF. DES CHOSES.

jp

Des herbes

et

de l'eau serait de inême extraite
et

Une Au

rosée exquise

semblable de goût

lait

dont

les

brebis ont la mamelle pleine.
les

Rien qu'en pulvérisant

glèbes de la plaine,

On

verrait, dispersés en

embryons partout.
le

Herbes, moissons, forêts, dans
Enfin
le

sein de la terre.

bois

rompu

révélerait le feu,
il

La cendre

et la

vapeur, qu'en germes

enserre.

Or
II

il

est évident

que rien de
les

tel

n'a lieu:

est

donc faux qu'ainsi
les

choses- s'entremêlent,

Mais

germes,

communs aux

corps qui

les recèlent^

Y

font mainte alliance en variant leur

nœud.

Pourtant,

me

diras-tu, les puissantes tempêtes,

Soufflant sur les grands

monts, contraignent quelquefois

Les hauts arbres voisins à tant froisser leurs faites

Que
Mais
Ses

la

flamme

jaillit

en vifs éclairs du bois.
n'est pas toute produite,

la

llamme en ce bois

germes

seuls y sont qui, parle frottement

Rassemblés, des forêts causent l'embrasement;
Si la

flamme y

gisait à l'avance introduite.

Le feu ne
Il

se pourrait jamais dissimuler.

devrait, attaquant les arbres, tout brûler.

Je te

l'ai

donc bien

dit

:

ce qui surtout impoite,
la

Ce sont des cléments tous de

même

sorte,

^O

L

fCR È

CF

.

Leur concours,

le

rapport qui

les tient

ordonnes,
donnes.

Les mouvements entre eux

soit reçus, soit

C'est ainsi que, changeant à peine leurs systèmes.
Ils

font

le

bois,

le

feu

;

comme

dans ces mots mêmes
quelque peu
le

11 suffît

de changer

les lettres

Pour désigner de noms
Enfin,
si

distincts

bois, le feu.

rien

pour

toi

du spectacle des choses

N'est explicable à moins qu'en tout tu ne supposes

Des germes de nature analogue aux produits. Dans
S'ils

leurs propres effets les

germes sont détruits:

vibrent dans l'éclat du ris qui les secoue,

Comment

de pleurs salés vont-ils baigner

la

joue

?

Courage entends
!

le reste,

alors tu verras

mieux

:

L'ombre

est épaisse, oui,

mais d'un thyrse de flamme
;

Un
11

grand espoir d'honneur m'est venu frapper l'àme

m'attise au côté l'amour délicieux
et tout plein

Des Muses! Des
N'a

de leur vertu, j'explore

déserts que nul autre au
foulés
!

mont

Piérus encore

Il

me

plaît d'aller faire jaillir
il

Des eaux vierges encore;

me

plaît de cueillir

Des Heurs neuvcSj d'atteindre une

illustre

couronne
!

Dont
Et

les

Muses n'ont

ceint les
!

tempes de personne

mon

objet est grand

Je viens

rompre

les fei's

DF.

LA

NATURE DES CHOSES.

4!

Dont

les

religions garrottent Tânie humaine.

Je chante, illuminant

un ténébreux domaine
la

je

colore tout de

beauté des vers

!

Et ce charme

est utile à
fait

l'œuvre que

je

tente

:

Le médecin qui

d'ingénieux efforts

Pour donner aux enfants l'absinthe rebutante

A

d'un miel doux

et

blond du vase enduit

les

bords,

Et l'approchant ainsi de leur lèvre amusée

Leur verse à leur insu cette amère liqueur,

Non
Mais

pour mettre en

péril leur

candeur abusée,

leur rendre plutôt la vie et la vigueur;
le

Et moi, dont
Sujet

sujet est

si

peu

fait

pour

plaire,

souvent ingrat aux disciples nouveaux

Et toujours abhorré du rebelle vulgaire,

Dans
J'ai

ce parler suave exposant
les

mes travaux,
la

voulu

dorer du doux miel de

Muse.

Puisses-tu jusqu'au bout, séduit par cette ruse,

Avec moi pénétrer, sous
L'essence,

le

charme des

vers,

la figure et l'art
le sais, les

de l'Univers!

Solides, tu

germes de matière masse à jamais entière;

Vont
Mais

et

viennent sans

fin,

leur

somme,

ce point doit Ctre examiné.

Est-elle

ou non

finie?

Et

j'ai

déterminé

Le

lieu, l'espace libre

s'agite le

monde.

LUCRECE.

Ce

vide, recherchons

s'il

offre

un champ borné

Oli d'un

abîme ouvert l'immensité profonde.
le

Certes, dans aucun sens

Tout

n'est limité;

Car

il

faudrait qu'au

Tout

fût

une extrémité;
une chose

Or

nulle extrémité n'existe en

Sans quelque être au delà qui

la

borne

et qui

pose

Un

terme où
le

le trajet

du regard aboutit;
n'est rien sans contredit)
fin ni

Donc

Tout (hors duquel

Manquant

d'extrémité n'a ni

mesure.
trouve placé,

Et n'importe en quel

lieu l'on s'y

Toujours, de quelque poste éloigné qu'on s'assure,

On

voit tout l'infini de toutes parts laissé.

En Que
Et

outre, supposons

fini

l'espace vide

:

si

quelqu'un se porte à son extrême bord,
au confin, décoche un
trait rapide,

là, juste

Admets-tu que, brandi par un puissant

effort.

Le

trait

d'un libre vol fuie où
lui
il

la

main

l'adresse,

Ou

bien que devant

quelque obstacle se dresse?
faut
!

C'est l'un

ou

l'autre

:

évidemment opter;
et tu

Des deux parts point
Qu'à
l'infini

d'issue

dois reconnaître

s'étend tout l'ensemble de l'être.
l'intercepter,

Car ou bien quelque objet venant

Ce
On,

trait n'atteindra
s'il

pas à la limite

même

;

passe,

il

n'est point parti

du bord extrême.

DE LA NATURE DES CHOSES.

4^

Je te peux suivre aiusi, tu recules eu valu

N'importe où; qu'advient-il de

cette llèche enfin?

Elle ne peut trouver nulle part de limite,
11

s'ouvre une carrière éternelle à sa fuite.

En

outre, que l'espace entier soit limité,
fixé le

Qu'en un cercle

Tout

se circonscrive.

Aussitôt par son poids la matière massive
Se ramasse en un bloc au fond précipité;

Sous

la

voûte du
il

ciel rien,

plus rien ne circule,

Même
Dès
II

n'est plus ni ciel ni
elTet,

rayons de

soleil.

La matière, en
l'infini

qui toute s'accumule.
le

du temps croupit dans
:

sommeil.

n'en est point ainsi

les

corps élémentaires
il

N'ont jamais de repos, car

n'est pas de fond


En

tous

ils

puissent tendre et rester sédentaires;

Dans une

activité sans fin les choses
le fiot

vont

tous sens, et

des principes du

monde,

Éternels et lancés du sein du gouffre, abonde.
L'objet borne l'objet; partout nous l'observons:

Les monts limitent

l'air, et l'air

enceint

les

monts,
;

La mer confine au Mais
le

sol, le sol

aux mers confine
le

Tout hors de

soi n'a rien qui

termine.

Une

lueur de foudre en son rapide cours

Peut, tant la profondeur de l'espace est immense,

LUCRECE.

Suivre

le

vol du temps en y fuyant toujours,

Et toujours sa carrière en entier recommence.
Ainsij de tous cotés, des abîmes ouverts;

Nulle part, de limite à IV'norme univers!

La Nature

interdit à celte

somme

entière
la

Des choses toute borne, en forçant

matière
lui;
infini.

A

borner

l'être vide et la

bornant par

Tous deux font
Si l'un,

l'un

par l'autre un ensemble

absorbant
lui

l'autre, eiit franchi sa barrière,

Usurpant à

seul toute l'immensité.

Ni

terre alors, ni
ni

mer,

ni

coupole sereine

Du ciel,
Rien

corps sacrés des Dieux, ni race humain;,

n'eiit,

un

seul

moment

de l'heure, subsisté,

La matière
Par
le

disjointe, en poudre, éparse toute.
irait

grand vide

vagabonde

et dissoute

;

Ou
Ne

plutôt, de tout
se

temps

dill'use et

sans lien,

pouvant grouper,

elle

ne créerait rien.
et génie

Et ce n'est certes point par conseil
.

Que

les

germes entre eux

se sont

coordonnés;

Us n'ont point Mais de
Ils

stipulé leur future

harmonie;

mille façons,

mus, heurtés, combinés.

explorent partout l'étendue infinie;
et de jeux et d'accords.

Essayant toute sorte

Ils parviennent enfin jusqu'à ces assemblages

D

F,

LA

NATURE DES CHOSES.
monde
entier des corps,

45


Qui

se fixe créé le

reste organisé
les

pour un grand nombre d'âges
leurs concerts.

Dés que

mouvements ont trouvé

L'eau des fleuves ainsi roule aux avides mers

Et

les

comble à grands

flots, et les

races pullulent

Florissantes, la terre au

doux

soleil mîirit

Des

fruits

nouveaux,
il

les

feux éthérés qui circulent
l'infini

Vivent! Mais

fallait

que

s'ouvrît
offerte

D'où

jaillit la

matière,

abondamment

A

tous, en

temps voulu, pour réparer leur perte.
les

Comme

animaux privés de
le

se nourrir

Défaillent amaigris,
Si

monde

doit

mourir

par quelque motif, en détournant sa course,
fois le laisse sans ressource.

La matière une

Puis les chocs du dehors ne peuvent de partout

Tenir l'ensemble uni,

comme

qu'il

se

compose

;

Leur pression fréquente en maintient quelque chose,
Tandis que d'autres corps viennent remplir
le

tout

;

Mais

cette pression, qu'un ressaut entrecoupe,
la

Laisse aux germes ainsi

place et

le

moment

De
11

fuir, et

de

jaillir

en liberté du groupe.

faut

donc

qu'il

en vienne encore abondamrhent,

Et qu'à

flots infinis la

matière se presse,

Afin qu'aussi les chocs se succèdent sans cesse.

^a

LUCRÈCE.

Sur ce point,

Memmius, prends garde
ils

et

ne crois pas

Que

tout,

comme

l'ont dit, tende

au centre du monde,

Qu'ainsi de l'Univers l'équilibre se fonde

Sans chocs extérieurs,

et

qu'en haut

comme

en bas,
;

Tout tendant au

milieu, rien ne se désagrège
soi

Quelque chose aurait donc en

son propre siège,

Etlescorps lourds qui sont sous terre, montant tous,
Prendraient pied sur
le

sol à l'opposé de nous.

Comme
Un
De

on

voit des objets les images

dans l'onde.

peuple d'animaux, selon eux, vagabonde
qu'il puisse

Renversé, sans

au-dessous plutôt choir
le

terre en ciel qu'ici nos corps n'ont
le

pouvoir
;

D'eux-mêmes de voler vers
Ceux-là voient
le soleil,

céleste temple

lorsque notre œil contemple

Les astres de

la

nuit; avec nous tour à tour
ils

Partageant l'heure,

font leur nuit de notre jour.
était grosse.
:

Chimères, dont l'erreur de ces fous

Parce qu'ils ont d'abord pris une route fausse
Il

ne peut être au vide, au
fùt-il

lieu

sans horizon.

Nul centre; y

même

un centre, aucune chose

Ne
En

doit se fixer là par cette seule cause

Plutôt qu'ailleurs siéger pour toute autre raison.
effet,

tout

le lieu, le

l'espace appelé vide,

Doit s'ouvrir dans

centre aussi bien qu'en dehors

DE LA NATURE DES CHOSES.

47

Aux corps pesants partout où
II

leur cliute les guide.
le

n'est

pas d'endroit

tel

qu'arrivé là

corps,

Cessant de graviter, dans l'abîme réside.

Tout vide sous

le

poids qui

s'y

veut appuyer

Cède indéfiniment par son essence même.
Rien de
tel

ne peut donc maintenir
et

le

système
les lier.

Des corps,

par

l'attrait

d'un centre

Ce ne sont pas
Vers
le

d'ailleurs tous les

corps

qu'ils

prétendent
:

centre pousses, mais bien certains d'entre eux
les liqueurs, les

Les terres,

corps quasi terreux,
;

Océans, grandes eaux qui des sommets descendent

Tandis qu'inversement

les

atomes de

feu,
:

Les particules d'air s'écartent du milieu

Tout
Et

l'éther étoile vibre en

formant

la

sphère,
bleu

le soleil

repaît ses flammes au
le

champ

Du

ciel,

où tout

feu

rayonne s'agglomère.

Des arbres,
Le
faîte, si

disent-ils, jamais ne verdirait
sol

du

chacun d'eux ne

tirait

Peu à peu sa pâture

.

.

.

.

.

.

.

.

.

de crainte

Qu'à

la

façon du feu volant de toutes parts
le

N'éclatent aussitôt, par

grand vide épars,

LUCRECE.

Les murs rompus du monde, entraînant tout

le

reste,

Ou

que ne croule bas l'ample voûte
les

céleste,

Que, sous

pieds la terre en un clin d'œil fuyant.

Dans

leurs débris mêlés cieux et choses broyant
n'aille

Les corps, tout

au vide, immensité profonde.

Et qu'en un point de temps rien ne subsiste au monde

Hors
Car,

la

matière aveugle

et l'espace désert.

si les

éléments font faute en quelque place,

Au

désastre

commun

c'est
jaillir

un passage ouvert
toute en masse.

:

La matière par

va

Retiens ces vers,

le

reste aisément s'en déduit
la la

:

Un
Va!

point éclaircit l'autre, en vain
tes pas,

nuit obscure

Couvre

va

lire

au cœur de
le

Nature;

c'est ainsi

qu'au vrai

vrai s'allume et lait!

DE LA NATURB DES CHOSES.

49

NOTE
Voici en quels termes
préface de notre traducle recueil inti-

la

tion de Lucrèce est appréciée dans
tulé
ie
:

Année philosophique, études

critiques sur

mouvement des

idées générales dans les di-

vers ordres de connaissances,

par

F.

Pitlon,

deuxième année, iSôS, suivies d'une critique
générale, par Ch. Renouvifr, i8ôp,
etc.
:

L'homme
Sous
le

traînait sa vie abjecte et
la

malheureuse

genou pesant de

Rclig on,

Qui...

(Suit

une quinziiine de vers extraits de

la

traduction.)

«

On

peut juger, par cet échantillon, des beautés
et aussi

que l'auteur a su rendre dans ses vers,

des

petites imperfections inséparables d'une traduction
littérale.

Mais

les

traductions libres en ont bien
si

d'autres et de pires,

tant est qu'elles traduisant

réellement

et

ne trahissent pus.
7

SO

LUCRÈCE.

«

La longue préface de M. Sully Prudliomme
et

est

une dissertation en vérité très-intéressante
ginale. C'est,

ori-

nous n'hésitons pas à

le

dire,

un des

bons morceaux de philosophie qui aient paru cette
année, un exemple heureux du mélange de la
pliilo-

sophie et de la science pour asseoir
critique des idées générales.

les

bases d'une

La discussion des nod'affinité, est

tions de

masse

et

d'atome, ensuite
et
ici,

particulièrement

remarquable
la

profonde. Mais

nous ne pouvons

rapporter

mcMne en abrégé.
le

Bornons-nous à dire que l'auteur a percé dans
fond des idées qu'on se
savants
fait

vulgairement et que
matière.
il

les

mêmes

se font de la

Au

sujet

du

matérialisme et du spiritualisme,
ces

demande que
et

mots soient décidément bannis,
les

qu'on se
et d'esIl

borne à désigner par
prit

noms

de matière de

deux ordres
les

distincts

phénomènes.

donne

raisons solides de

la
il

distinction. Sur

la

question
((

de

la

substance,

s'exprime

ainsi

:

Quant à Taxiome de
a pas

substantialité, la science n'y

«
H n

encore renoncé, malgré son aversion marla

quée pour

métaphysique;

elle

parle encore de

matièrCj de mqsse, de molécule, et s'attarde ainsi

«

dans des conceptions surannées, illusions de

l.i

DE

L

.\

N ATU

P.

F.

DES

C

H OS

F,

S.

5l

«
<i

connaissance spontanée, qu'elle a pour mission
de faire tomber en substituant partout des rap-

(I

ports aux entités fictives.

Nous avons

essayé de

« «

montrer que

ni l'expérience

externe, ni l'expé-

rience interne,

ne sont en état de résoudre
substance.
:

h

(I

problème de

la

Il

leur est impossible

«
"

d'en attester la division

l'individualité

conçue
la

comme une

distinction de substances aboutit à

(I

négation de toute relation entre individus, faute
d'un fonds

"

commun

à tou^... Mais, d'autre part,

(I

comment
salité

concilier la conscience
?

avec l'univertrès-bien

«

de la substance

Nous pouvons

«
(1

ne pas être capable de résoudre cette difficulté^

sans être pour cela en droit de
lubie
;

la

déclarer inso-

(1

mais nous ne
la

sommes certainement
le

pas

((

en droit de
l'expérience.
n'est

trancher contre

témoignage de
;

(

Sachons plutôt ne pas savoir

ce
»

a

pas

la

m.oindre vertu du philosophe...
des choses, on

M.

Sully

Prudhomme va au fond
fait-il
il

b

voit; mais ne

pas un peu en philosophie ce

que, en science,

reprend chez

les

savants? Les
st:

questions qu'il se pose sur les substances, que ne
les posc-t-il

sur les êtres, c'est-à-dire sur les fonc-

tions individuelles de

phénomènes

assujettis

et

à

52

XUCRÈCE,

des lois spéciales et a d'autres lois qui

les

envelop-

pent ensemble ? Sans doute

il

pourra se demander

encore
tre
loi

comment

des lois distinctes peuvent admet-

des relations mutuelles sans se fondre en une
générale, ou

comment une

loi

générale

peut
qu'il

souffrir des consciences indépendantes.
réfléchisse

Mais

au

principe de causalité autant qu'il a

évidemment
il

réfléchi

au principe de substantialité,

reconnaîtra, nous n'en doutons pas,

que

l'indi-

vidualité des êtres n'ajoute,
rien

non plus

qu'elle n'ôte

à

la

difficulté

de

comprendre des relations

mutuelles, ou des dépendances et des causes; mais

que

la

seule

forme rationnelle sous laquelle

le

monde

puisse entrer dans notre connaissance, c'est une

harmonie entre des groupes de phénomènes dont
la

conscience

et

l'expérience

constatent certaines
et

séparations et certaines liaisons,

qui sont tels

que certains d'entre eux, quand

ils

se modifient de

.certaine manière, impliquent des modifications de

certains autres, sans que nous puissions jamais pé-

nétrer au delà de ce fuit d'un ordre harmonique de

coexistence et de succession.
«

Nous citerons encore un

passage.
les

11

s'agit cette

fuis

de l'induction qui conduit

métaphysiciens à

Dr LA NATURE DES CHOSES.

3;

'cur thèse de l'être nécessaire en
i:

soi

:

«

Nous

ne
il

pouvons connaître de
est

l'objet

que ce par quoi

li

en communication avec nous, ses détermina-

«

tions dans les catégories qui sont expressément
les
la

'I

nôtres.

Notre science ne peut donc excéder

(I

connaissance de nos catégories appliquées à
est
le

«

nos perceptions. Tel
la

domaine,
»

telle est

(I

limite

du savoir de l'homme.

«

Ceci est catégorique et on ne saurait mieux dire.
ajoute-t-il
:

Pourquoi l'auteur
t(

«

Toute application

de nos propres catégories à l'universalité est arbitraiie et n'offre

«

aucun caractère scientifique.

»

En

tant

que l'univers entier pourrait être
il

pour

nous un objet d'affirmation quelconque,

semble

pourtant que nous ne pouvons qu'appliquer nos
catégories.
l'objet

En

tant qu'il ne peut être

pour nous

d'une afTirmation
L'auteur continue
esprit,

quelconque, n'en parlons
:

plus.
((

«

La nature active de
lui

notre

son

initiative

permet de
la série

ne

« « «
«

point s'arrêter à chaque terme de

de ses

perceptions;

il

peut par réflexion sur sa fonction

même
comme

dépasser toute

perception

et

considérer

accomplie suu œuvre successive, mais
il

«

dès lors

cesse de percevoir et conçoit

;

il

cou-

S+

LUCRÈCE.

(I

çoit

le

tout dans l'absolu. Telle est son opérail

«
<i

tien métaphysique;

ne peut affirmer du tout
existe

qu' une véTité, c'est
vérité qui
n'est

qu'il

par lui-même,

(1

point transcendante, mais qui

(1

découle de

la définition

du tout.
les

Du

reste,

nous

<i

ignorons complètement

catégories du tout

«

hormis

celles

qu'implique noire propre essence.
faire

<i

La métaphysique ne peut donc
grès,
elle est

aucun pro-

<i

toute dans une seule idée qui est
et

«
(I

son principe
toire

son terme

:

l'être

par soi. L"hisjamais
fait

prouve suffisamment

qu'elle n'a

11

un pas déplus. Les métaphysiciens
gicns ont, sous toutes
les

et les théololes

«

formes, ti'ansporté
»

«

catégories humaines à l'être par soi.
((

La conclusion de ce remarquable passage
criticiste.
les

est

nettement

L'auteur semble

même nous

permettre, dans

lignes que nous avons soulile

gnées, de considérer

tout

comme un

vrai to:it,

savoir déterminé, car

notre essence intellectuelle

'nous oblige à regarder un tout

comme
le

un tout

et

non pas comme un

infini.

Toutefois,

procédé de
que M. Va-

M.

Sully

Prudliomme

rappelle

ici celui

cherot suit

et qualifie si

étrangement d'unalj tique,

pour arriver à constituer une synthèse d'éléments

DE LA

N

ATU

il r.

DES en OSE à.

55

contradictoires.

Nous ignorons
le

si

M.

Sally Prud-

homme
et infini.

entend que

tout doit être

posé dterncl

Nous voudrions

bien qu'il trouvât l'occa-

sion do s'expliquer quelque part sur ce point.
qu'il dit,

Ce

que nous ignorons complètement

les cn-

tégories

du

tout, souffre

une exception en

effet,

eu

ce sens que nous

sommes

tenus de savoir,

quand
le

nous parlons du tout, ce que nous appelons
tout,
et

quand nous disons

qu'il

est
»

par

soi, ce

que

c'est selon

nous qu'être par

soi.

Voici maintenant quelques

lignes, écrites
le

par

M. Max Bonnet,

en

1876, dans
et

34,

de la

Revue critique d'histoire
par
G.

de littérature, dirigée
Bréal, G.

MM.
Paris

C. de La Berge,
:

M

Monod

et
lu

h

...

M.
I*^^"'

Sully

PruJhomme, dont

traduction du
ce genre,

1.

est ce qu'il existe

de mieux en

M.

Sully

Prudbommo
pour

en s.'aidant des
faire

bons ouvrages

modernes

disparaître

certaines taches, créerait un Lucrèce français qui
n'aurait rien à envier aux meilleures traductions en

vers des nations plus favorisées par leur

idioniû

pour des travaux de

cette nature,

i)

LA JUSTICE
POEME

>^y^:;<y^^.Çiy. ^s^^m^^^^^ê^^^M^i

e4

JULES GUIFFREY

Mon

cher ami,

J

e le

dédie ce poème,
itn

s'il

m'est permis d'appeler

de ce

nom

ouvrage qui, j'en ai peur, paraîtra
le

n'avoir d'un poème que

mètre

et la

rime.

La

poésie est réputée faite seulement
et

pour charmer,

ne

trouve

le

lecteur

disposé à aucun effort.

J'avoue que ces pages ne visent point à charmer;
elles visent

à intéresser certains esprits anxieux,

et

ne peuvent se lire sans quelque attention. Peut-

être ne

m' accorder a-t-on pas que j'aie fait œuvre
;

de poésie

j'aurais toutefois fait œuvre d'art,

si

mes vers étaient jugés bons. Le vers

est en effet la

forme

la

plus apte à consacrer ce que l'écrivain

lui confie, et l'on
to-is les

peut , je crois, lui confier, outre
.l'es-

sentiments, presque toutes les idées,

5o

-

nroicAC K.

saye donc cette forme sur une matière 7no!ns concrctc

que ne

l'est

d'ordinaire celle de la poésie.
la

Selon l'opinion commune,
tères

poésie perd ses carac-

propres dès que

le

sujet traité cesse d'être

aisément accessible aux esprits de moyenne culture. J'ai plus

d'ambition pour
le

mon

art

:

il

me

semble qu'il n'y a, dans

domaine

entier de la

pensée, rien de si haut ni de si profond, à quoi le

poète n'ait mission d'intéresser

le

cœur. Si j'ai

trop présumé de mes forces, je retournerai de

bonne grâce à des compositions moins

difficiles

pour moi, mais sans regret de ma
on ne peut nier
l'utilité

témérité, car

d'éprouver la puissance
les limites.

d'un art et d'en cherciier

Dans
je

celte

tentative,

loin de

fuir

les sciences,
les

me mets à

leur école, je les invoque et

pro-

voque, La foi était un compromis entre

l'intelli-

gence
est

et la sensibilité; l'une des
lésée, et

deux parties
les

s'y

reconnue

aujourd'hui toutes

deux
raiest à

se défient excessivement l'une de l'autre.

La

son et

le

cœur sont

divisés.

Ce grand procès

instruire

dans toutes

les questions

morales; je

m'en tiens à celle de
trer

la justice. Je

voudrais mon-

que

la justice

ne peut sortir ni de la science

DÉDICACE.

61

seule qui suspecte les

intuitions

du cœur, ni de
exclusivetnent
;

l'ignorance géyicreuse qui s'y

fie

mais que l'application de
plus
délicate sympathie
la

la justice

requiert la
éclairée

pour l'homme,

par

plus profonde connaissance de sa nature;

qu'elle est,

par conséquent,

le

terme idéal de la

science étroitement unie à l'amour.

Les sinistres événements qui ont abaissé notre patrie

m'avaient, pour la première fois, forcé de voir
et

de près, d'un

à nu, les plaies, jusque-là dissimulées,

corps social qui dans la déroute a perdu
voiles.

tous ses
plein

Quel spectacle!

Un pessimisme

d'amertume avait supplanté ma confiance

en la dignité humaine. Plusieurs sonnets composés à cette

époque ont trouvé leur place dans la
ils se

première partie du livre;
date et je ne
les

ressentent de leur

aurais jamais publiés seuls. Peu
et

à peu la buée rouge
l'hori\on
se

la

fumée qui cachaient
iin

sont dissipées;

coin

d'azur

cl

quelques cimes blanches ont reparu;
sont revenus

les

oiseaux

aux branches
;

mutilées, les
il

fourmis

à leurs (greniers défoncés

a bien fallu espérer

encore. L'ouvrage se clôt sur cette impression. Le
lecteur

y aura

suivi les vicissitudes d'une intelli-

(j2

dkdicacf..

gence

et les ang^oisses

d'un cœur, touchant

l'es-

sence et le fondement de la justice.

Tu pouvais
nisse ton

souhaiter,

mon

cher ami, que j'ulivre

nom au mien sur un

moins exposé

à

la

mauvaise fortune ; mais

n'est-ce

pas dans

le

péril qu'on s'assure

de préférence l'appui
solides? Ce que je

des

amitiés anciennes
c'est

et

t'offre,

moins

le

résultat
et

que
le

l'effort,

c'est vioins

l'œuvre que la peine,
sans prix.

travail n'est jamais

Sully Prudhomme.

PROLOGUE

\t>:^^i2r^V.Q^.

i^>^>T-^^-^'

PROLOGUE

Les
Au

étoiles au loin brillent silencieuses,
ciel

fond d'un

sans lune, éclatantes ce soir,
les pierres

Comme

dans leur écrin
belle

précieuses

Semblent de plus

eau sur un velours plus noir.

L'âme, simple autrefois, vers
Par l'extase

le ciel

élancée.

et l'espoir les atteignait là-haut;

Elle en pouvait jouir,

comme une

fiancée

Choisit les diamants qui l'orneront bientôt.

Mais, en

les

contemplant, l'âme aujourd'liui soupire

:

De
Et

ces feux qu'elle observe elle n'attend plus rien
le

;

rare songeur qui d'en bas les admire
les

N'a plus

calmes nuits du pâtre chaldéen.
9

66

lAJUSTICE.

Comment

prier,

pendant qu'un profane astronora:

Mesure, pèse

et suit les les

mondes radieux?

Onl'entendqui

compte, etsansterreurlesnommc
dieux.

Des grands noms que portaient d'inoubliables

Nos yeux

qu'au
la

ciel

déchu son doigt hautain dirige

Y

voient par

raison tout l'azur balayé,
et le

Phœbus banni lui-même,
Qui promenait sa

fougueux quadrige

gloire, à jamais enrayé.

Comment

rêver, pendant qu'à d'effrayants ouvrages

L'adroit physicien s'évertue?

On

l'entend

Qui

fait

grincer la lime
et

et,
le

chasseur des orages,
piège qu'il leur tend
;

Aiguise

dresse en l'air

On

voit, au

poing du dieu qui
défaillir

faisait le tonnerre,
:

Les foudres

en servage réduits

Ce vainqueur des Titans, devenu débonnaire,
Devant un
fer de lance

abdique au fond d'un puits.

Comment
SouCHc

chanter, pendant qu'un obstiné chimiste

le feu,

penche sur son œuvre incertain,

Et

suit d'un ccil fiévreux
la

un atome à

la piste.

De

coruuc au four, du four au serpentin?

.

p K o

!.

o

a

u

F.

6j

Dans
Il

les

combats

légers de l'air avec la feuille

nous
fleur

fait

voir un gaz attaquant du charbon;

La

même pour

nous, depuis qu'il en recueille
aussi bon.

L'âme sous l'alambic, ne sent plus

Et quel

amour

goûter, quand dans la chair vivante

Un

froid naturaliste enfonce le scalpel.
et

Et qu'on entend hurler d'angoisse

d'épouvante

La victime, aux dieux sourds poussant un rauque appel?

Depuis qu'en tous

les

corps on a vu

la

dépouille

Des

tissus les plus fins grossir sous le cristal,
les

Le regard malgré soi

dissèque et

les fouille,

Des apprêts de

la

forme inquisiteur brutal.

Plus de hardis coups d'aile à travers Plus d'augustes loisirs
!

le

mystère,

le

poète a vécu.
la discipline austère

Des maîtres d'aujourd'hui
Sous un joug dur
et lent

courbe son front vaincu.

Il

les croit

forcément,

qu'il

sache ou qu'il ignore

leur propre crojance a trouvé son appui;
est la
la

La Nature
*Mais
il

même

et lui sourit

encore,

ne

voit plus que par eux. malgré lui.

68

L

A

J

USTICE.

« Sais-tu, lui disent-ils,
S'il

téméraire poète,

est rien qu'il te faille
le ciel

encenser ou honnir?
n'est ni deuil ni fête,
à bénir.

Dans

impassible

il

Aucun despote à craindre, aucun père

«

Renonce à

la prière aussi

bien qu'au blasphème

:

Les êtres, affranchis des dieux bons

ou méchant;-.

Ont pour

divinités les lois de leur système,

Pour dogme leur plaisir, pour devins leurs penchants.

(I

Tu formes

à l'aveugle, au seuil

du cimetière,
altier:

Pour notre espèce un vœu trop humble ou trop

Tu

ne sauras jamais sa destinée entière

Sans l'apprendre avec nous de l'univers entier.

«

Une œuvre

s'accomplit, obscure et formidable;
fin.

Nul ne

discerne, avant d'en connaître la
et le bien véritable:
et la

Le véritable mal

L'accuser est stérile,

défendre, vain.

»

Alors

il

n'est plus sûr de chanter sans méprise,
lui faire

De

ne pas malgré

mentir
le

ses.

vers

;

L'apparence, vapeur capiteuse,

grise,

Mais

la réalité se fait jour

au travers.

TROLOGUE.

69

Le masque

se déchire et

par lambeaux s'envole.

La Nature

n'est plus la nourrice au

grand cœur;

Elle n'est plus la

mère auguste
la

et

bénévole,

Aimant à propager

grâce et la vigueur,

C'wlle

qui

lui

semblait compatir à

la

peine,

Fêter

la joie,

en qui l'homme

avait cru sentir

Une âme

l'écouter,

divinement humaine.
trop simples pour mentir.

Et des voix

lui parler,

Il

apprend que sa

face,

ou riante ou chagrine,
fils, il

N'est qu'un spectre menteur; tendre
Qu'elle offre sans tendresse à ses
fils

apprend

sa poitrine

Et berce leur sommeil d'un pied indifférent;

Que

c'est

pour

elle

et

non pour eux

qu'elle travaille;
;

Que son grand

œil d'azur leur sourit sans regard
ses bras

Que l'homme dans

meurt sans
lit

qu'elle en tressaille.

de père inconnu dans un

de hasard.

Il

ressemble à l'enfant que personne n'avoue,
les lois

Et qui, d'âge à scruter

dont

il

pâtit.

Cherche
Et
qu'il

et souffre, accablé des voiles qu'il

secoue

ne sentait pas quand

il

était petit;

70

LAJUSTICE.

Et

comme

l'orphelin s'adresse à la justice,

Dès

qu'il n'espère plus tenir de la

bonté
nourrisse.

Un

tissu qui le vête,
les

un blé qui
il

le

Tous

dons sur lesquels

avait trop compté,

Depuis

qu'il a senti faillir la

Providence
la foi,

Aux

saintes missions que lui prêtait
il

Ailleurs que chez les dieux

cherche une prudence,
loi.

A

défaut d'une grâce, une équitable

Un
«

trouble tout nouveau

le

remue

;

il

s'écrie

:

O ma Muse, ma Muse, à quoi
décorons-nous point du

donc songeons-nous
de rêverie

r

Ne

nom

Des

ivresses, des deuils et des oublis de fous?

((

Pour moi,
louange

je

ne veux plus répandre à l'aventure

Ma
Je

et

mon

blâme, et
enfin, je

j'en aurai souci!

veux moi-même

veux à

la

Nature
!

Réclamer

la justice et la lui

rendre aussi

<i

Une

indiscrète fente au rideau s'est ouverte

:

Ma
Il

fièvre

de tout voir ne

se

peut plus guérir;

Je ne supporte pas la demi-découverte,

me

faut

maintenant deviner ou mourir.

PROLOGUE.

71

«

Car

le

poJte,

lui

!

cherche dans

la

science

Moins
Il

l'orgueil de savoir qu'un

baume

à sa douleur.

n'a pas des savants l'heureuse patience,

Il

combat une

soif plus âpre que la leur.

«
11

En

vain de ce qui souffre

il

connaît

la

structure,

croit ne rien savoir tant qu'un doute odieux
le

Plane sur

secret des

maux que

l'être

endure,

Tant que

rien de meilleur n'a remplacé les dieux.

:c

O ma

Muse, debout! suivons de compagnie
et,

La

Science implacable,
si

degré par degré.

Voyons

de partout la Justice est bannie.
le

Ou

quel en est

siège et l'oracle saci'é

!

»

La Muse tremble
Puis-je
J'ai

et dit

:

«

Quel vol tu

me demandes

!

tu

veux

aller t'escorter
et

sans péril?
si

besoin d'air sonore,

mes

ailes,

grandes,
subtil,

Sont trop lourdes pour fendre un éléncnt

«

Un abime

sans

ciel,

peuplé d'ombres ténues,

N'offre à

mon

large essor aucun solide appui;
et les vérités

Parmi

les

moules creux

nues

Je périrai bientôt de détresse et d'ennui...

72

PROLOGUE.
me

«

Tu

ne m'entendras plus ou tu

feras taire,
cris,

Tantôt m'abandonnant, tantôt sourd à mes

Me

forçant à ramper pour consulter
et

la terre,

Sans pitié pour mes mains

mes genoux meurtris.

— Oh! ne dédaigne pas
Si tu n'es

le

service à

me

rendre!

plus l'épouse, au
est

moins
et

reste la sœur!
le

L'ordre

même

un rythme,

pour

bien

comprendr

Un

bercement sublime

est utile

au penseur.

((

Courage

!

la

pensée est généreuse

et siîre,

Elle te soutiendra.

Mais adieu

ta

chanson!

Que
Si le

l'archet seulement

me

batte la mesure

luth à

ma

voix refuse l'unisson!»

PREMIERE PARTIE

SILENCE AU CŒUR!

PREMIERE VEILLE
COMMENCEMENTS

ARGUMENT
Avide de vérité,
couverte de
le

poète dépouille les antiques illu.i

sions des sens, et se fait clicrclieur pour aller
la justice

la

dé-

avec

le seul

flambeau de

la science.

Comme
de

il

n'a pas à chercher la justice avant l'apparition
et

la vie,

que

la terre

est la seule région de l'univers
il

qui lui soit directement accessible,
investi
srat

y commence son

ion.

PREMIÈRE VEILLE
COMMENCEMENTS

LE

CHERCHEUR.

La
Je

vérité

n'admet qu'un studieux amant
Je fourbis
et
la

:

m'arme pour savoir!

cuirasse

Que l'ombre déshonore
Et
j'aiguise le

que

la rouille cnci'a;se,

dard qui s'émousse en dormant.

7Îi

LA

JUSTICE,

Certes,

je

bouclerai l'airain

si

fortement

Sur

ma

poitrine Jiostile au culte que j'embrasse,

Que l'armure

sévère y marquera sa trace

Plutôt que d'y permettre un lâche battement.

Et dussé-je,

si

rien ne t'entoiiie, ô Nature,
te

Sphinx horrible et charmant, Et dans un

prendre à la ceinture.
ton
s.^cret.

cri forcé t'arracher

Corps à corps avec

toi je lutterai sans trêve!

A

nous deux maintenant! Parle, me voilà
le

prêt,

Je ne suis plus l'CEdipe alangui par

rêve.

rREMIi;RE VEILLE,

79

UNE VOIX.
Seal le rêve embellit les vers
!

A

dépouiller de leur prestige

Les merveilles de l'univers,
Poète, quel devoir t'oblige?

Si la

Nature t'apparaît

Sous tant de formes attachantes,
N'est-ce pas pour que tu la chantes

Sans attenter à son secret?

Indigente

comme

un squelette

Que

la

chair vient d'abandonner,

L'idée incolore et muette

Aux

sens n'a plus rien à donner.

Oh que
!

d'ingrats efForts te coûte
tu

Le vrai que

n'atteins jamais!

I. F.

CHERCHEUR.
dit ce

Qui donc me

que

je tais ?

Quel adversaire en moi m'écoute?

SO

lAJUSTICE.

Depuis que

j'ai

quitté les gracieux vallons

Où mes vingt ans

chantaient leur peine et leur

folie.

Et que pour retremper
J'ai

ma

pensée amollie

des pics éternels gravi les échelons,

Le front dans

les brouillards et

dans

les aquilons,

Je glisse en trébuchant sur la glace polie,

Et

me

souviens parfois avec mélancolie
laissé

Des prés qui m'ont

de leur mousse aux talons.

Et

j'ai

beau

me boucher des deux mains

les oreilles,

J'entends monter des voix à des appels pareilles.

Indomptables échos du passé dans

mon cœur

:

Ce sont

tous

mes

instincts poussant des cris d'alarme;

En moi-même
Entre
la foi

se livre

un combat sans vainqueur
la

sans preuve et

raison sans ciiarme.

raEMIKRE VEILLE.

8i

UNE VOIX.

Ne lis

plus.

Écoute ces voix;
elles

Laisse-toi

ramener par

Aux grandes pentes

naturelles
;

glissait ta vie autrefois

Nulle

veille

ne

les supplée, les

Nul enseignement ne

vaut

:

Elles te l'avaient révélée

L'iiumblc science qu'il te faut!

Tout

le

reste est

mensonge!

oublie.

Au

fil

de l'eau, vers l'horkon,

Descends avec une Ophélie
Entre deux rives de gazon.

Tu

recouvreras l'espérance
l'oubli des livres lus.

Avec

LE

CHERCHEUR,

Que ne

puis-je en ne lisant plus

llecouvrer

ma

jeune ignorance!
it

82

LAJUSTIC:

L'esprit liumain jadis planait tout endormi,

Fuyant sur

les

hauteurs son terrestre entourage;

Comme
Hante

le

somnambule, au gré d'un vain mirage,
d'un pied par l'erreur allerm;.

les toits,

11 s'éveille,

et sentant, l'oeil

ouvert à demi,

Sa vision sombrer dans un brusque naufrage,
11

perd toute

la foi

qui

lui sert
le

de courage^

Et tremble désarmé sur

gouffre ennemi.

La Science a miné
Et triant
les

le

vieux

monde

illusoire,

débris qui jonchent la mémoi".

Elle repeuple l'âme avec des pensers vrais.

Ces blâmes vérités sortent des beaux décombres

gît tout ce qu'hier j'aimais et

vénérais

:

EJj tien!

sur

la justice

interrogeons ces oinbrcc!

.

rRK

iM

I

ÈR E

V

1. I

LL E

8j

UNE VOIX.
La
justice est

un

cri

du cœur!

Déjà l'enfant qu'à tort tu grondes

En

entend

les

rumeurs profondes

S'amasser contre ta rigueur;

Dans

le

jeune
le

homme

au

fier

courage,

Qu;ind

droit se lève outragé,

Le front a reconnu l'outrage,

Mais

c'est le

cœur

qui

l'a

vengé;

Chez l'homme où
Contraint
la

la dignité

mûre

fougue à réfléchir,

Quand
C'est
le

le

front a pesé l'injure,
qui l'en fait rougir!

cœur

O

science, prisme

se glace

Tout rayon qui passe au travers!

LE
Je cherche un

CHERCHEUR,
cœur à
l'univers.
la place.

Et tu ne m'en dis pas

P^

l'A

JUSTICE.

rencontrer un point de départ
les lois

et

d'appui?

Pas de commencement!

sont éternelles;

Pas de création

!

le

monde

est vieux

comme

elles,

Et son enfantement dure encore aujourd'hui.

Or

à quelle consigne obéissaient en

lui,

Depuis longtemps,

les lois, ces fixes sentinelles,

Avant

l'cclosion des premières prunelles
l'idée

Et des premiers cerveaux où

en a lui?

Mystère! Et

c'est

encore un mj'stèrc insondable

Que

le

type suprême où tend sa forrnc instable,
si

A

travers les douleurs, par de

longs essais.

L'origine et

la fin
si je

me

sont à Jamais closes!
je

Et pourtant,

veux m'en passer,
le

ne

sais

Ni

la

raison des lois ni

vrai sens des choses.

PREMIÈRE VEILLE.

8$

UNE VOIX,
Eh
bien donc! à genoux
est vaine
: !

rends-toi!

La science

renonce

A

sa misérable réponse
dit

Qui ne

pas

le

grand pourquoi.

Des fronts

las divine ressource,

La

foi

guide au vrai sans elïort,
la

Comme
Et

baguette à
la

la

source

comme

boussole au port.

Préfère aux livres

le cilice

Des

saints

couronnés de lueur
otfcrt

:

Leur sang

avec délice

Est mieux payé que ta sueur!

Car

oïl

va

la

science?

oii

mène

Ce

fil

fragile

au long circuit?

LE

CHERCHEUR.
le

C'est pour l'apprendre qu'on

suit

De phénomène

en phénomène.

86

LA JUSTICE.

Atomes

éternels aux éphémères jeux.
la force,

Océan d'où
Émerge
Vous

en des retours sans nombre,

infatigable aussitôt qu'elle y

sombre,

travaillez sans trouble

aux destins oragcu::.

Je vous envie, aînés du chaos nuageux

Dont
Vous

le ciel

par degrés sans

fin se

désencombre

:

n'êtes pas vaincus par la froidure et l'ombic
les astres

Qui rendront tour à tour tous

fangeux.

Aveugles sans

faillir,

sous des

lois nécessaires

Vous

êtes ouvriers de toutes les misères
les

Dont

mondes ensemble accumulent

l'horreur.

Et, durs également dans

la

chair ou

la

roche,
;

Vous ignorez
Et
la

la

peine aussi bien que Terreur

mort

qui nous suit jamais ne vous approche.

r K E

M

I

È R E V E

I

LLF..

!!/

UNE VOIX.
Que m'importent
Et
les

ces éléments,

longs âges sans'années

des tardives destinées

Se perdent les

commencements!

Ce

qui m'importe, ô

ma
si

maîtresse,

C'est que ces éléments

vieux

Soient devenus de

ma

tendresse

Le miroir

si

jeune en tes yeux;

C'est que leurs effroyables fièvres

En

caresses aient pu tînir;

C'est qu'ils soient devenus nos lèvres

Pour que nous puissions nous unir;

Qu'importe leur passé farouche,
S'ils

en ont su faire un

tel

bien!

LE

CHERCHEUR.
sait rien

Heureux, heureux, qui ne

Du

m.il

que font

l'oeil et

la

bouche!

88

LAJUsTICE.

L'Univers porte en soi

d'infaillibles conseils

Dont

la sagesse a l'air
il

d'une atroce démence

:

Sans âge,

fut

longtemps une fournaise immense
soleils.

Qui crachait son écume en tournoyants

Ces

soleils
la

ont lancé d'autres éclats pareils,
se brise et

Dont

ronde à son tour

recommence;

Puis la vie a des cieux affronté l'inclémence

Et cherché des climats pour ses

frêles éveils;

L'antique masse en feu, qui n'était qu'incendie.

En

se disséminant d'astre en astre attiédie,
les

A

perdu sa fureur dans

mondes nouveaux;

.Mais

c'est sur leurécorce éteinte

que

la

flamme

Se transforme, vouée à de

sombres travaux,

En

force pour la lutte et

pour l'angoisse en ùmc.

TREMI ÈRE VEILLE.

VOIX
Au
seuil

d'un SONGE.

de son

âme

arrêté
et 'j'hésite*

J'écoute son
Je ne sais pas

somme
si

ma

visite

Lui vaudrait mieux que ce Léthé...

Lui rcndrai-je

la

trop clière ombre

D'un douloureux passe d'amour?

Non!

le

réveil serait plus

sombre,

Plus désert, par ce vain retour.

Mais

si je lui

montrais

la

Gloire

Sonnant

ses vers sous

un laurier?

Non! devant son humble écritoire Mes clairons pourraient l'éveiller.

Si je lui

montrais toute nue
l'a

La

Vérité qui

séduit?

Elle est

moins

cruelle,

inconnue.

Qu'il ne rêve pas cette nuit!

DEUXIÈME VEILLE
ENTRE ESPÈCES

ARGUMENT
La
science ne découvre aucune justice dans les relatians des espèces entre elles. Les espèces ne subsistent

qu'aux dépens
ininolation des

les

unes des

autres par

une incessants

l'ailles.

\î>±^ ^'

»>Tîâ^^

DEUXIEME VEILLE
ENTRE ESPECES

LE CHERCHEUR.

Ltoiles,
L'appel de

vos regards font plier
snus vos longs

les

genoux!
!

l'infini

cils palpite
si

MaiSj

si

sombre que
par

soit la terre, et

petite,

Commençons

la terre, elle est

proche de nous.

9^

LA JUSTICE.

L'homme

est

par

le

labour son plus intime époux

;

L'indifTérent soleil de loin la sollicite,

Mais

lui,

qui de ses fruits guette la réussite,
lui

Passe toute l'année à

tâter

!e

pouls.

Ce monde étant

le

seul

que j'étreigneet pénètre, que
ie

J'y dois chercher d'abord ce

veux connaître,

Et

je

consulterai les autres à leur tour.

Je vais

donc

l'ausculter,

pour voir

si

d'aventure

N'y

siègent pas d'un Dieu la justice et l'amour,

Si la terre n'est

pas

le

cœur de

la

Nature.

DEUXIÈME VEILLE.

95

UNE VOIX.
Ah!
r.e lui

demandons pas
cette planète
je

tant!

Pour moi,

où j'aime,

Oii j'espère dès que

sjme,

je

mérite eu combattant,

Dont

la

surface ample et féconde
les

Prodigue à mes vœux tous

jours

Tant de trésors
D'horizons
si je

si je la

sonde,

la

parcours,

Cœur du monde ou
En
paix

tas de poussière.

j'y travaille et j'y

dors;

Elle est belle, elle est nourricière;

Eperdument

j'y

plonge

et

mords!

La Nature en
Met
ses élus,

ce cher asile

non

ses maudits.

LE
Ce
qu'elle

CHERCH EUR.

y met de paradis
le

M'a rendu

goût

didicilc.

9(5

LA

J

l'

s

T

I

CE

Je laisse dans leur nuit faire leur

somme

épais

Les pierres,

les

métaux, tous

les êtres inertes,


Qui

rien ne retentit ni des gains ni des pertes
les

changent toujours sans

les

tuer jamais,

J'ai

perdu
je

le

sommeil qu'auprès d'eux

je

dormais;

Mais

sens l'àme en moi des multitudes vertes
toutes couvertes,

Dont
Et

les plaines jadis étaient

je sais les

combats de

leur

menteuse paix;

Je

me

sens oppressé dans les germes qu'étouffe
d'alors la gigantesque touffe,

Des fougères

le

silence est fait d'impuissance à gémir.

Oh

!

qu'il

en périra de flores faméliques,
l'âge tardif
les

Pour qu'en

du soc

et

du zéphyr
!

Fleurissent des épis

blondes républiques

D EUX

I

U

M

li

VF.

ILLE.

Ç7

UNE VOIX.
Le poète anime
la fleur

Des rêves dont son âme
Le parfum
lui

est pleine,

semble une haleine,
pleur.

La goutte de rosée un

Qu'en croirai-je? Oh!
Passe-t-il

la fleur

vit-elle.'*

un frisson nerveux
verte dentelle

Dans

la feuille,

Aux

fils

plus fins que des cheveux?

La

corolle, que la lumière
la suit,

Fait s'entr'ouvrir, et qui

Est-ce une ébauche de paupière

En vague

lutte avec la nuit ?

Dis-moi

si,

pour

la

rose, éclore

C'est naître, et s'effeuiller, mourir.

LE CHERCHEUR.
La sève que
j'3'

vois courir

Est du sang déjà, pâle encore.

98

LA JUSTICK.

Nul germe en l'Univers ne

tire

du néant

De quoi
Chaque

fournir son type et tarir sa puissance;
vie à toute heure est une renaissance

les

forces ne font qu'un échange en créant.

Aussi tout animal, de l'insecte au géant,

En

quête de

la

proie utile à sa croissance,

Est un gouffre qui rôde, affamé par essence.

Assouvi par hasard,

et,

par instinct, béant.

Aveugle exécuteur d'un mal obligatoire,

Chaque vivant promène
L'arrêt de

écrit sur sa

mâchoire

mort d'un

autre, exigé par sa faim.

Car

l'ordre nécessaire,

ou

le

plaisir divin,

Fait d'un mC-me sépulcre un

mûme

réfectoire
et saiis fin

A

d'innombrables corps, sans relâche

D

F,

UX

I li

M

E

V E

I I,

L

F.

99

UNE VOIX.

Comme
La

une vasque trop peu large

Déverse l'onde par ses bords,
tciTC étroite se décharge
flot

Du

surabopidant des corps;

Elle

n'en

borne pas

le

nombre,

Car peu

d'êtres
le

une

fois nés

Regrettent

silence et l'ombre,

A

sa

mamelle cramponnés!

Et quelle vierge n'aventure

Au

souffle

obsédant de l'amour

Le nœud léger de sa ceinture,
Fière de souffrir à son tour?

Vis donc! c'est

la loi

générale,
!

Et mange

comme

tu pourras

LE

CHEaCHEUR.

Une

assez

commode morale

A

lire la

faim d'cnbnrras.

100

LA JUSTICE.

Tout vivant

n'a qu'un but

:

persévérer à vivre
y trouve plaisir;

;

Mûme

à travers ses

maux

il

Esclave de ce but
11

qu'il n'eut

point à choisir,
le

voue entièrement sa force à

poursuivre.

Ce Ce

qui borne ou détruit sa vie,
qui la
là le
lui

il

s'en délivre;
:

conserve,

il

tâche à s'en saisir

De

grand combat, pourvoyeur du désir,

Que

l'espèce à l'espèce avec âpreté livre.

Ou

tuer,

ou mourir de famine
tu sois, choisis
!

et

de froid,

Qui que

sur notre horrible sphère

Nul

n'évite en naissant ce carrefour étroit.

Un

litre

pour

tuer,

que

le

besoin confère,
fait faire.

la

nature absout du mal qu'elle
le

Un

brevet de bourreau, voilà

premier droit.

D EU XI

r.

ME VEILLE.

TOI

UNE VOIX.
11

n'est ni

bourreaux, ni victimes,

Il

n'est pas
les

même

d'ennemis,

Quand
Par

meurtres sont légitimes,
de Dieu permis!

les décrets

Dans
Qui

leur démêlé séculaire,

n'est

qu'un ordre violent,

Les espèces s'entr'immolant

Le font sans haine

ni colère.

De

vient que nul repentir

Ne
Que

trouble la faim satisfaite;
toute proie à sa défaite
:

Peut sans rancune consentir

Elle

tombe dans une guerre
chacun doit un jour tomber.

LE

CHERCHEUR.

Ah!

les

vaincus à succomber

Ne

se résignent

pourtant guère

!

I03

lA JUiTICF,

L'espace est plein des cris par

les faibles

pousses.

Comme
De

à travers

la

nuit geignent les vents d'automne,
ciel la plainte

Sans cesse monte au

monotone

ces vaincus amers, pleurants,

ou courroucés.

Vous

criez

dans

le

vide! assez de cris, assez!

Le silence du

ciel,

ô faibles, vous étonne

:

Vous voulez que pour vous contre

les forts

il

tonne;

Vous imitez pourtant ceux que vous maudissez:

Quand vous
Est-il

leur

imputez leur tyrannie à crime,

un

seul de

vous qui pour vivre n'oppiimc!''

la vie

a germé, l'égoïsmc a sévi.

Eien qu'elle soit petite

et

douce, votre bouche,

Elle est pourtant armée, et l'appel en est louche

On

sait à quels baisers elle a déjà servi.

DEUXIÈME VEILLE.

IO{

UNE VOIX.
Baisers vibrants qu'aux fleurs mouillées

Portent

les

sonores essaims

Des

abeilles ensoleillées,

Étes-vous œuvres d'assassins?

Baisers de

la

mcre à
et

la fille.

Baisers des frères

des sœurs,

Les agapes de

la famille

Ont-elles souillé vos douceurs?

Baisers des bouches rassemblées

Sur un front d'aïeul, baisers purs

Comme
Sous
les

en versent

les giroflées

vents d'avril aux vieux murs,

Ces bouches qu'une larme arrose
Ont-elles de féroces dents:

LE

CHERCHEUR.
son œuvre au dedans,
rose.

La mort

fait

Sombre sous des dehors de

10^

LA JUSTIC

R.

Ce précepte m'émeut
Ce que

:

«

Ne

fais

pas au prncliaiii
»

tu ne veux pas qu'ii te fasse à toi-même.
s'il le

Pourtant
Il

faut suivre en sa rigueur

extrême

n'est d'autre avenir

que de mourir de faim.

Vivre sans nuire

!

O

songe ambitieux
Voilà
le

et vain

!

Le prochain, quel
Qu'il végète

est-il?

grand problème.

ou

qu'il

pense, et qu'on l'abhorre ou l'aime,

Tout

être a, dès qu'il sent, quelque chose

d'humain.

Et n'alléguons jamais, meurtriers hypocrites,

La souveraineté que nous font nos mérites. Tout vivant
souffre,

aucun ne

s'est

donné son rant

L'homme

civilisé, charité bien

étrange!
il

N'appelle son prochain nul être dont

mange.

L'anthropophage

est seul impartial et franc.

e

DEfXIEMli VEILLE.

IO5

UNE VOIX.
Horreur!

On

ne sait

si

tu railles

Ou

si

toi-même

tu t& crois;

Laisse aux cyniques sans entrailles

Leurs sarcasmes hideux

et froids.

Ce matin
Perçant

j'ai

vu l'alouette,

l'air

comme un

point vermeil,
jet"

Avec

le cri

pur qu'elle y
le soleil;

S'évanouir dans

Sa voix enchantait l'étendue

;

Un

trait d'archer l'a fait

mourir.

La voix

n'est pas redescendue,

J'en ai senti

mon cœur

souffrir...

Mais pour un oiseau L'amour au
ciel

qui succombe,

en rend bien deux!

LE

CHERCHEUR.
toi, si tu

Je pense aux morts;

peux,

Chante l'amour sur l'hécatombe.
14^

mu

LA JUSTICE.

Toujours grave en tuant,
Bondit, abat sa proie, et

le

fauve carnassier

mange, grave encore;
et

L'homme, joyeux convive, assaisonne
La chair
qu'il engraissa

décore
l'acier.

pour

le

plomb ou

D'où Ce

vient que, pour lui seul scrupuleux justicier,

tueur, sans pitié pour la faune et la flore,

C'iâtie en l'homicide

un crime

qu'il

abhorre

Et dans

la

chasse impie admire un jeu princier?

Le
S'il

même

acte, en dépit des

mots dont on le nomme,

n'est crime envers tous, ne Test point envers riiomuic,
s'il

Et

est

crime en haut,

l'est

à tous les degrés.

O

morale, n'es-tu qu'un pacte entre complices?

Pourquoi ton équité, bonne pour nos polices,

Ne nous

rend-elle pas tous les êtres sacrés?

DEUXIÈME VEILLE.

I07

UNE VOIX.
Rijveur, tu parles en profane!

Le plus

juste peut s'oublier,
il

Quand
Sur

est rué

par Diane

les traces

d'un sanglier!

Ne
Et

connais-tu pas ce délire?

L'ouragan des chiens, leurs abois^
la

fanfare qui décliiro

La

tressaillante horreur des bois!

L'hallali

!

l'assaut

du colosse

Qui

se débat, les chiens au flanc,

Secouant leur grappe féroce

Dans

les entrailles et le

sang!

Nulle jeune

et guerrière envie

N'émeut donc l'audace en ton cœur?

LE
J'ai

CHERCHEUR.
zèle et

mis

mon

ma

vigueur

A

sonder

mon

droit sur la vie.

ICO

LA JUSTICE.

Tantôt
Et
Je
je

je

prends
la

l'acier, j'en

avive

le

fil

tranche

chair en convive impassible

:

me semble

ijtre

un

roi,

comme
et

l'entend la Bible
le

Qui déclare saint l'homme,

tout

reste vil.

Tantôt
Et
je

j'ai le

soupçon d'un

infini péril,

crois

me

sentir l'humble et lointaine cible
céleste à la ilèche invisible
;

D'un centaure
II

passe en moi l'éclair d'un eflYoi puéiil.

Hélas! à quels docteurs

faut-il

que

je

me

fie?

La leçon des anciens, dogme ou

philosopliie.

Ne m'a

rien enseigné que la crainte et l'orgueil;

Ne m'abandonne
Sais forger

pas, toi, qui seule, ô Science,

dans

la

preuve une ancre à

la

croyance!
un deuil.

Le doute

est

douloureux à traîner,

comme

DEUXIÈME VEILLE.

lOi;

UNE VOIX.
Voici l'aube
!

— éteins
et

ta veilleuse

!

L'auhe au tendre éblouissement.

L'aube suave

merveilleuse

Qui nous

fait

sourire en

dormant

:

Par

les fentes

des portes closes
lits,

Regarde pendre au bord des

Parmi

les raisins et les roses,

Les bras lents des amants

pâlis...

Écoute au
11

loin la voix

d'Horace

:

t'invite à cueillir le jour;
:

Lydie en s'éveillant l'embrasse
Imite leur
facile

amour!

Chasse

la

sombre maladie
tes nuits, insensé...

Qui trouble

LE

CHERCHEUR.
a

Quand Horace

chanté Lydie,

Mon

siC'cle

n'avait point pensé.

TROISIÈME VEILLE

DANS L'ESPÈCE

ARGUMENT
Les relations des individus entre eux, dans l'cfpèce,
sont régies par des affections étrangères
à la justice.

La
son

conservation

de l'individu

fort

y est assurée par

propre égoïsme, et celle du faible par des instincts dérivés de l'égoïsme,

qui lient l'intérêt des forts au sien.

Ces

instincts, conscients
les

dans l'espèce humaine, y desentiments, où
la

viennent

principaux

raison

ne

découvre pas davantage l'inspiration de

la justice.

^i?^{o^^à^

TROISIÈME VEILLE
DANS L'ESPECE

LE

CHERCHEUR.

Justice, mes
Chez
les

regards ne t'ont pu découvrir

vivants distincts de figure et d'essence.

Ciiez ceux de

même iorme

et

de

même

naissance,

Dans notie

espace, au moins, te vcrrai-je Ikurir?
15

II^.

LA JUSTICE.

Je vois bien, parmi nous, des frères se chérir,

Les amis séparés que

fait

pleurer l'absence.

De pudiques
Des

beautés qu'un

amour pur

encense,

mèi-es par tendresse heureuses de

soufl'rir.

t

Je sais que ces penchants, seuls dompteurs de nos pures

Ont changé, par l'amour,

en loyers

les repaires,

En

cités,

par

le

droit, les foxers respectés;

Mais

je

tremble qu'en nous ces antiques mobiles

Ne

soient à notre insu d'égoïsme infectés,
oi'igine

Sur leur humble

à nous tromper

habiles.

.

TROISIEME

Related Interests

r

I

L L

F.

11^

UNE

VOIX.

Poète, que rendent jaloux

L'amour constant

des' tourterelles,

Devant nos sanglantes querelles

La paix

qui dure entre les loups,

Le sûr voyage des cigognes Qui n'ont pour guide que
le ciel,

Devant nos pénibles besognes
L'œuvre exquise d'où sort
le

miel!

S'il

est vrai

que Dieu se devine

Dans

ces instincts fiers ou touchants,

Diras-tu qu'elle est moins divine

La source des humains penchants?

Reconnais-y

la

Providence

Plus sage que ta volonté.

LE

CHERCHEUR,

Certes, à défaut de bonté,

La Nature

a de la prudence!

Il5

LA JUSTICE.

Elle a su

conformer

les

vouloirs à ses plans
les

Par un ressort profond qui
L'appétit seul

meut

à sa guise

;

qu'an
les

nom

plus ou moins beau déguise

Règle de tous

cœurs

les

vœux

et les éicans.

L'élite des

mortels croit, depuis deux mille ans,

Cueillir les divins fi'uits d'une

morale exquise

;

Mais sa

foi, c'est,

au fond, l'appétit qui s'aiguise.

Courant aux palmes d'or

comme

jadis

aux glands.

La Nature

n'a pas,

quand une espèce

est née.

Confié son salut, remis sa destinée

A

des gardiens d'un zèle arbitraire et gratuit

;

î

Related Interests

on

!

l'œuvre utile à tous esta chacun prescrite

Par

les

propres besoins de son cœur, que séduit
appât d'ivresse ou de mérite.

Un

illusoire

T RO

I

s

I

K

M

F.

V

F. I I,

t E

-

117

UNE VOIX.
Ainsi, pas de noble action!
11

n'en est pas de méritoire!

Vertu! sacrifice! à t'en croire,

Tout

cela n'est qu'illusion!

Comment,

sans s'indigner, t'entendre?
la foi
le

Le doute règne,

dort,

Socrate est mort,
Ils

Christ est mort,

ne peuvent plus se défendre.

Mais nous que

leur

exemple a

faits.

Nous,

disciples de leur supplice,

Souffrirons-nous qu'on avilisse

La sainteté de leurs bienfaits?

O

monstre, jusque chez
te

les bêtes

Le dernier des cœurs

dément

!

LE
Viens sonder
Si tu

CHERCHEUR.
les

cœurs froidement

ne crains pas mes enquêtes.

Il8

LAJUSTICE.

La Nature, implacable, aux rigueurs de

^-s lois

Abandonne
Et dans
la

l'obscur et faible satellite,

grande

lice

où tout être

milite,
les rois.

Parmi

les

combattants, ne sauve que

Mais

il

est nécessaire

au progrès de ses choix

Que

sa fécondité jamais ne périclite,
élite

Qu'une autre multitude enfante une autre

l'espèce survive et s'élève à la fois.

Tout

doit donc pulluler. Aussi cornbien elle use,
les

Pour remplacer

morts, de génie

et

de ruse!
s'il le

Mille instincts y pourvoient, sublimes

faut!

Bien qu'au salut

commun

l'espèce l'asservisse,

L'égoïsme pouitant
C'est l'intérêt du

n'est pas

mis en défaut

:

cœur

qui pousse au sacrifice.

riXOl^lÈMr.

.T.

ILLE.

iip

UNE VOIS.
Peux-tu nier
le

grand dpel
et l'honnête,

Entre l'agréable

Qui depuis Hercule, ô poJte,
Ebt
si clair,

étant

si

cruel!

Ali! toi-même,

quand pour bien
tes

f.;i

Ta volonté combat

vœux,

Tu
Et

sens ce que ton goût préfère.
c'est

l'opposé que tu veux.

Laisse-toi croire qu'il existe

Dans

le

devoir un noble amour,

Plus fort que l'amour égoïste,

Un dévoùment

sans nui retour!

Souffre que cette foi profonde

Te console de t'immoler!

LE
C'est

CHERCHEUR.
je

pour m'instruirc que

sonde,

Et non pas pour

me

cor.ooler.

120

lA JUSTICE.

L'égoïsme
Viable sur

est aveugle entre espèces
la terre

:

chacune,

à force d'avoir nui,

De

ses derniers vaincus se repaît aujourd'hui,
pitié,

Sans que nulle

nul remords l'importune.

L'égoïsme entre égaux
L'être
le

veille à la

paix

commune

plus féroce épargne alors autrui.

Parce

qu'il

reconnaît sa propre vie en

lui.

Et

fait

sur lui l'essai de sa propre fortune.

Le fraternel instinct n'est donc pas généreux

:

Les loups sans hésiter se mangeraient entre eux,
S'il

n'importait à tous que leur chair fût sacrée;

Mais

l'espèce, attentive en

chaque individu,
la chair agrée,

Persuade au loup même, à qui

Que

celle

du loup seul

est

un mets défendu.

TnO

I

s

I

1-

M

E V

F.

I

LL

F..

, .^ ,

UNE VOIX.
La
Le
(îii

commune

pressentie

lien

du sang deviné-

C'est déjà de la sympathie!

Ou

le

sang parle, un cœur

est né!

Un cœur
Aux

bat

oîi la

moindre

fibre

appels d'une autre répond;

Du

tumulte immense où tout vibre

Se dégage un concert profond!

Le

conflit des êtres

ressemble

Au

prélude où chaque instrument

S'essaie, hésite, et

pour l'ensembl c

Cherche

le

ton séparément;

J'en entends plus d'un qui s'accorde

A

ce ton divin qu'il cherchait!

LE CHERC HEUR,
Je ne vois pas lever l'archet.

J'entends partout grincer

la

cord e.
i6

11:2

LA JUSTICïï

L'Amour avec

la

Mort

a fait

un pacte
lui

tel

Que

la fin

de l'cspùce est par
les

conjurée.

Meurent donc

vivants! la vie est assurce:
!

L'Amour

dresse, au milieu du charnier, son autt.1

Tous

lui

font un suprême et souriant appel;

Comme,
Tous
Et

avant de servir aux tigres de curée.
durée

les gladiateurs saluaient la

la gloire

du peuple, en son maître immortel.

Amour,

qui,

façonnant

ta victime

à sa tâche,

La rends

brutale et souple, aventureuse et lâche.
la barrière

Pour abattre ou tourner

à tes vœux,

Amour, ne

ris-tu pas des roucoulants

aveux

Que depuis

tant d'avrils

la

puberté rabâche,

Pojr en venir toujours

(triste apr^'.s)

oj tu veux?

TatHSIÈME

Vr-liLE.

Il3

TKE VOIX.
Les roucoulements de^ colombes.
Les serments des oœurs amonreuï,

Ne

remplissent îamais les tombes
fiiit

Avant d'avoir

des heureux.

Les yeuï ardents devenus graves,
C'est le désir évanoui

Qui remercie en pleur* suaves Le bonheur dont
il

a joui.

Souviens-toi de la bien-aimée
Elle a souri
!

:

tout peut

finir.

Ton âme
Pour un

en demeure charmée
éternel avenir!

Dans ton impure calomnie
Souviens-toi de ses yeux baissés.

lE CHERCHEUR.
Hâte donc plutôt l'agonie

Des souvenirs

qu'ils

m ont laissés!

12^

LA JUSTICE.

Dans

l'œil indifférent des viei'ges, ô

Nature!

Tu

fis

bien d'allumer un céleste flambeau:

Si fort

que soit

l'attrait

d'un corps novice

et

beau,

C'est grâce à l'Idéal que l'humanité dure.

Le dégoût de peupler une terre aussi dure

Eût peut-être aboli
Si

ce frêle et fier troupeau,

d'un vain paradis quelque vague lambeau
flotté

N'eût

pour

le

cœur

plus haut que leur ceinture.

Le

soir,
le

quand

l'Idéal,

complice de
fait

tes fins,

Sous

nom

de pudeur leur
cils

des yeux divins
voiles,

Dont

les

longs

penchés ont un attrait de

Leur regard, fourvoyé par l'ennui vers
Paraît, en se baissant,

le ciel,

nous
!

offrir

des étoiles;

Et nous nous approchons

voilà l'essentiel.

,

TnO

I * I

È

M

F.

\

F. I

L L E

t

25

UNE VOIX.
Si la

pudeur

même

est suspecte

A ton
!

scepticisme brutal,
il

Ah que du moins
La
foi

y respecte
l'Idéal
!

du cœur dans

Quelle est donc l'infâme querelle

Qu'au

nom du

sang tu chercheras

A

la

grâce surnaturelle

De

la

Vénus qui

plaît sans

bras?

Est-ce donc l'espoir d'une étreinte

Qui nous touche en ce marbre

dur.''

La
Est

pierre d'idéal empreinte
la

chaste sœur de l'azur!

N'épargneras-tu point ta bave

A

la

candeur de

la

beauté?

LE

CHERCHEUR.
mon
côté,

Je sens sa chaîne à

Mais mon front

n'est pas

son esclav.

l'^Cl

LA

J

U

s

T

I

CE

.

Charmeuse du vouloir
II

et fléau
la

de l'honneur,

n'est pas de

remords que
fait

Beauté n'endorme:
sacrifice

Quel saint n'a

un jour

le

énorme

D'un paradis futur

à son joug

suborneur?

Qu'aveugle à son mirage un tiède raisonneur.

Pour savoir ce
Elle est,

qu'elle est, chez Platon s'en
la voit, l'irrésistible

informe!

pour qui

forme

Qui

se rend préférable à tout,

mCme

au bonheur.

C'est que l'intégrité du moule de la race

Est confiée au choix que

la

Beauté vous trace,

Amants

qu'elle apparie et force à se choisir!

El chez

les bêles

même

un sens do

la figure,

l'œil révèle
les

au sang sa préférence obscure.
le désir.

Assortit

époux qu'accouple

TROISIEME VEILLE.

[27

UNE VOIX.

Ne

vois-tu partout qu'égoïsmc
les

Transformé selon

destins?

Ah!

salue au
le

moins l'héroïsme

Dans

plus sacré des instincts!

En

hiver, quelle atroce louve
les

Malgré
Et
les

fourches, les couteaux

chiens des bei-gers, ne trouve

De

quoi nourrir ses louveteaux?

Quelle tigresse ne s'alfame

Pour

ses petits,

quand
la

ils

ont

fai.ri ?

Et que n'ose risquer

femme,

Quand

ses enfants n'ont plus de pair.?

Ah

!

la

tendresse maternelle

-Atteste

un cœur dans

l'infini!

LE
Il fallait

CHERCHEUR.

bien tenir uni

Le

fruit

du ventre à

la

mamelle.

128

LAJUSTICC

Avant

les

animaux, quand
le

ri-gnait la forêt,

Seule à téter

sein de la terre en gésine,
et voisina,

La nourriture, humeur abondante

tombait

la

semence, au rejeton

s'offrait.

L'air s'épure, et la chair libre et pauvre apparaît,

Forcément chasseresse, étant

fleur

sans racine;

Mais

la progéniture,

avant qu'elle assassine.

Doit, trop faible d'abord, trouver du sang tout prît.

Il

faut

que

la femelle
elle est

avec son sang l'élève;
tige,

Nourrice,

encore une

la

sève

Monte au

fruit

suspendu, mais déjà détaclié.

Ce

fruit, le sien, le seul

aimé, c'est elle-même,
:

C'est l'extrait de son être à ses flancs arraché

La Nature

est habile et sait bien ce

qu'on aime.

TROISIEME VEILLE.

I2(J

UNE VOIX.
Écoute, écoute retentir
Les cris d'héroïque tendresse,

Comme

un reproche à ton adresse
te

Amassés pour

démentir,

Tous

les cris

poussés par

les

mères,

Depuis l'enfantement d'Abel
Jusqu'aux grandes douleurs dernières

D'où

naîtra

le

dernier mortel!

Quelle grandeur n'as-tu flétrie?

Mais, sans nier toute vertu,

Par quel doute aviliras-tu

Le saint amour de

la patrie?

Sauverai-je ce dévoîiment

De

tes subtilités
:

maudites?

Je les crains

oublie en

dormant

La réponse que

tu médites.

17

QUATRIEME VEILLE
ENTRE ÉTATS

ARGUMENT
Le poète ne trouve pas
la justice

dans les rel.itionsdes

États entre eux. Ils se comportent

comme

les

espèces

entre elles, à cela près que la violence s'y complique de
plus de ruse, et que l'effusion du sang n'y est pas réglée

par

la stricte

exigence des besoins.

«-^1

QUATRIÈME VEILLE
ENTRE ETATS

XL

fait nuit, c'est la fin

des pas et des clameurs;

Le marchand de
Le manœuvre La

ses gains double en songe la

somme.

s'affaisse et

cuve son rogommej

galère partout a vaincu ses raineurs.

iÎj.

la ju sti

c e.

Tous

les bruits

de

la vie en

confuses rumeurs

Expirent dans

la brise

aux pieds de l'astrouornc;

On
Sur

sent planer la trêve
la ville,

éphémère du

somme

tombeau d'innombrables dormeurs.

Le prochain cimetière a des

lits

plus durables.

serait le

grand mal

si

tous ces misérables,

Mallieureux ou méchants, ne se réveillaient pas?

Ne

peux-tu, Zodiaque, achever ta tournée
le

Sans

secours de l'homme, infirme et

si

tôt las
la

?

Toi, Terre, ouvrir demain, sans peuples;

journée?

(JUATniÈME VEILLE.

l3S

UNE VOIX.
Les peuples ont pour mission

De

vaincFe et d'ennoblir

la terre

!

Chacun d'eux avec passion
Cliérit le sol héréditaire;

Et quand par des envahisseurs

Une

glèbe en est offensée,
baise au front ses

Le soldat
Et sur
les

sœurs

yeux sa fiancée;

Il

part. Hélas!
frère,

un bien-aimé.
qui
le

Un

un

fils!

remplace?
:

Mais
Pour

la famille
la

en vain l'euiace
il

patrie

s'est

armé

!

Son front sous

le

baiser s'incline,

Et

se redresse après l'adieu.

LE

CHERCHEUR;
un peu

Mais on

lui facilite

La vertu par

la discipline.

l3(5

LA

J

U

STICE.

Le chef n'est qu'un roseau; son ordre, un peu de vent;

Mais

le

soldat l'ignore.

Un champ

de

Mars ressemblo

Au

cirque où des lions côte à côte vont l'amble,
les

Pour obéir au fouet qui règne en

bravant.

Il

marche à

droite, à gauche, en arrière, en avant,
le

Comme

on veut,
lui

troupeau formidable qui tremble

!

Mais vous qui

montrez comment on marche ensemble,
il

Prenez garde qu'un jour

ne soit trop savant

:

Montant de proche en proche, un

seul refus tenace
et

A

l'impuissante voix qui
tous,

commande

menace,

Vous dégraderait

du caporal au

roi!

La

discipline est l'art de faire craindre une

ombre,

L'art de magnétiser la force par l'effroi,

En trompant

l'unité sur le

pouvoir du nombre.

QUATKIÊME VEILLE.

lî/

UNE VOIX.
Tais-toi
!

le

doute empoisonneur
traître
!

Te

souffle

un langage de

Un
En

officier n'est

pas un maître:
l'honneur!

lui l'obéi, c'est

Il

porte

la

patrie entière
;

Dans

sa pensée et dans ses yeux
les

Toutes

âmes des aïeux
la frontière;

L'accompagnent à

Tous

les

défenseurs sur ses pas

S'y précipitent avec rage,

Sous

l'aiguillon seul

du courage,
ne l'ont pas!

Qu'il leur apprend

s'ils

Le

soldat, l'œil plein d'étincelles,
lui

Court au canon sur

braqué

!

LE

CHERCHEUR.

Ce

lion retourne aux gazelles,

Aussitôt qu'il n'est plus traqué.

I}8

LA JUSTICE.

Quand deux
Pour

Etats rivaux, aux bornes mitoyennes,

se les disputer lèvent leurs étendards,
et

Et qu'après maint exploit, tous, conscrits

soudards,

Ont amplement

fourni

la

pâture aux hyènes,

Il

se

peut qu'en changeant

les frontières

anciennes

La

victoire à l'aveugle ait

mieux

taillé les parts.

Ou

que

le

favori de ses sanglants hasards
les terres qu'il fait siennes
:

Occupe iniquement

N'importe

!

quels qu'ils soient, les arrêts du canon
viciés,

Demeurent

équitables ou
est

non

:

La sentence du meurtre

toujours immorale.

Chaque ennemi par

l'autre est devant

Dieu

cite;

Mais

le

juge est suspect dans chaque catiiédrale,
le

Oîi l'encens

provoque à

la

complicité.

Q^UATRIKME VEILLE.

lip

UNE
L'histoire

V

O

I

X-

abonde en grands exemples
da vrai Dieu
;

De

la justice

Sous

mille

noms, dans tous

les

temples,

C'ijst lui

qui pC'se chaque vœu.

Des temples grecs que
1!

le

temps mine

est

tombé

plus d'un fronton,

Depuis

les flots

de Salamine

Jusqu'aux herbes de Maratlion;

Mais aucun
Le
livre

siècle

ne déchire

où chaque race apprend

La morsure de Cynégire,
La palme du coureur mourant
!

Et

l'arrêt

de Dieu qui

les

juge

Aux

cultes grecs a survécu.

LE

CHERCHEUR.

Ton

juste

Dieu n'est qu'un transfuge
des rois vaincu!

Aux yeux du Roi

I4O

I.

\

JUSTICF..

L'arbre des races pousse autrement que

le cliêne,

Qui du

sol ténébreux fait

monter au

ciel clair
l'air,

Son

feuillage

unanime

et

populeux dans

Par des rameaux sans nombre enchevêtrés sans gêne
«

;

Il

ne circule pas une sève

homogène

Dans

cet arbre saignant à l'écorce de chair,
les

Et jamais

rameaux n'y

fleurissent de pair

;

triomphe une race, une autre

est à la chaîne.

L'humanité plutôt ressemble à ces forêts

la

plus forte essence accomplit son progrès
faibles cousines,

Par l'étouffement lent de ses

sous

les

vents d'orage un végétal géant,
les

Foulant de ses bras lourds
Les brise,
les effeuille et les

floraisons voisines,

met à néant.

(QUATRIÈME VEILLE.

I^t

UNE VOIX.
Non, non
Tous
Par
le
!

l'espèce

humaine

est

une

:

les

peuples sont diflerents

climat et la fortune,
et le corps,

Mais, par l'âme

parents!

Leurs débuts sont tous comparables;
Leurs progrès se sont ressemblé
:

les déserts étaient arables
fait

Partout des socs ont

du

blé

!

Leurs

mœurs
les fils,

et leurs lois

sont diverses;

Mais

quand

l'aïeul n'est plus,

Partout aux licences perverses

Opposent des pactes conclus.

Le prêtre partout

prie, et lave
les fronts.

Par quelque baptême

LE

CHERCHEUR.
:

Garde-toi d'omettre l'esclave
Partout aussi nous
le

verrons.

1+2

LA JUSTICE.

Tel

homme
la

à

tel

autre

homme
et

est

souvent plus contra

Que

lumiire à l'ombre

que l'onde au rocher.
rapprocher
d'abstraire.

L'esprit qui les

compare

et les veut

Abuse impudemment de son besoin

Ton sang
^;ai3 ce

peut à
il

ma
ma

lèvre imposer le

mot

frCre,
:

mot,

ne peut à

mon cœur
me

l'arracher

Tel

me

parle en

langue, et
siffler,

reste étranger;

je l'entends malgré moi

rugir

ou

braire.

Le sang

est-il

tout l'homme, et la fraternité,
la

Pacte d'amour juré sans
N'est-elle que le

main

ni la

bouche.
souche.''

nœud

des corps de

même

Un
Du
De

roi nègre est issu (pour
gorille, et

le

moins
forme
il

imité)

par l'âme

et la

y touche

plus près que

mon

chien, frère sans vanité.

Q_ll

A

T

R

I r,

M

F.

VEILLE.

14}

rX E Vo

I

X.

BlaiK^ jaune ou noir, et qu'il se

nomme

Français, Chinois, Ethiopien,

On

salue un juge en tout

homme
lien.

;

Et ce respect prouve un

Pour

titre

à subjuguer la bète
le

Tandis que

besoin

sutTit,

On

allègue un droit de conquête
c'est

Quand

l'homme qu'on

asservit;

Car
Qui

l'esclave est juge, et le maître
le traite

en pur animal
lui

Craint tout bas de ne

paraître

Qu'une brute faisant du mal.

L'instinctif

hommage
la

à l'espôcc
est

Du nœud

qui

forme

témoin.

LE

CHERCHEUR.
loin...
?

Qui n'a lui d'un signe, au

Le mandarin dans l'ombre épaisse

I44

tA JUSTICE.

C'est du conflit des corps que
Si

le

droit est venu.
qu'il fût solitaire

l'homme

était

une ombre, ou

Et

qu'il se pîit

nourrir

comme
ciel,

il

se désaltère,

D'un peu

d'eau, fruit

du

sans culture obtenu,

Tout

désir ne serait qu'un souhait ingénu,

Du
Et

pouvoir de jouir aiguillon salutaire,
le

besoin, sans

nom,
y

serait

mort-né sur terre;
inconnu;

Le mot justice

même

serait

Exempte d'imposer ou subir un partage,
La
vie, essor

sans cesse élargi davantage,

S'épandrait sans donner ni recevoir de heuit.

Mais nos prisons de chair
La place de
tes pieds,
il

se disputent l'espace,

faut que je

m'en passe

:

Toujours d'un droit qui naît une

liberté meurt,

,

(QUATRIEME VEILLE.

HS

UNE VOIX.
Qu'importe! Demande à Virgile
Si,

devenus ombres,

les

morts

Ne

pleurent pas l'épaisse ar-ilc
jadis étaient faits leurs corps:

Dont

Dans
Ils

leur impalpable substance

ne peuvent plus se léser;

Mais, n'ayant plus de consistance.
Leurs lèvres n'ont plus de baiser
;

Leurs bras, ouverts

comme

les

nôtres

Se referment sans presser rien

Indépendants
Ils

les

uns des autres

souffrent d'errer sans lien;

Oh!
Ils

les

chaînes leur font envie

:

ne sont que trop peu gênés!

LE CHERCHEUR.
Entre eux
n'étaient-ils enchaînés

Que par

la

caresse, en leur vie?
19

1^6

LA JUSTICE.

Le sang, de corps en corps, circule entre animaux Le meurtre
le

:

répare, en

même temps

qu'il l'use,

La faim quotidienne en ose ouvrir
Mais n'en ose
lever que les tributs

l'écluse.

normaux;

L'homme,
Par
le

lui seul,

dans l'homme en crùve
la

les

canaux

fer et le

plomb, sans
la

faim pour excuse;

Partout, mettant

force aux ordres de la ruse,

Le dragon de

la

guerre a rougi ses anneaux.

Nature, as-tu créé des races ennemies

Pour balancer

l'excès de tes

économies
la

Par des crédits ouverts brusquement à

mort?

Ne

valait-il

pas mieux modérer

les

naissances

Que

d'en

abandonner

l'équilibre au plus fort,
les

Qui déçjmç sans choix

fronts que tu recenses?

(QUATRIEME VEILLE.

1-17

UNE VOIX.
Regrette
le

sang répandu,
;

Mais non

les batailles

mesure,

Non

la

largeur de la blessure,
il

Mais à quel prix

fut

vendu!

Les animaux vivent

et

meurent

Sans patrimoine à fcjconder;

Leurs

lois, qu'ils

n'ont pas à fonder.

Sans progrès ni déclin demeurent.

Mais pour que tout

!e

genre hum.iin

De

plus en plus fleurisse et vaille,
travaille.
:

Chaque peuple à son tour
S'il le

faut, le glaive à la

main

Puissant ou faible,

il

fait la
!

guerre

Pour

la

gloire

ou

la liberté

LE
Ces biens,
j'en

CHERCHEUR.
connais
la cherté.

Le

titre illusoire et précaire.

CINQUIEME VEILLE

DANS L'ETAT

ARGUMENT
Le pur souci Je
appétits,
la justice

ne règle pas

les

mutuelles

relations Jes individus dans l'Etat.

La

diversité de leurs
les

de leurs caractères et de leurs conditions,

oppose
les

les

uns aux autres,

comme

s'opposent entre elles

espèces différentes. Leurs ambitions s'y tiennent en

échec, et leurs forces en équilibre, par une reconnais-

sance de droits, que détermine, non l'amour de

la justice,

mais

un

intérêt de

réciprociic.

LcL

cités

se

fondent,

prospèrent et périssent sous l'action constante du besoiu.
Lesbicnlaits progressifs de
sent pas selon
la justice.
l.t

civilisation ne se reparus-

.^_>x

*r:

M.-*'^^::::^^îV±HV^^?^iÇ1y^

^^(^m^m

CINQUIÈME VEILIE
DANS L'ETAT

LE

CHERCHEUR.
hC-las

JLes besoins sont,
Repu,
le

!

des douleurs agressives.
il

tigre est tendre,
le

lèche ses petits;

Mais quand monte
Il

flux de ses

grands appétits.

découvre en niiaul.mt ses crocs jusqu'aux gencises.

Jja

LAJUSTICE.

Satisfait,

l'hoinme est doux, ses haines sont oisives;
les

Mais quand

vrais besoins aux conseils de bandits
seuil des festins interdits,

Le poussent, maigre, au
Il

montre à nu

ses droits

comme

des incisives.

O

Lycurgue, ô Solon, vos
nuit et jour la

lois

sont un rempart

Que ronge Dont

meute inassouvie.

l'instinct

pour

sévir attend votre départ;

Car dans Fespèce humaine, aux codes
Entre
les

asservie,
la vie

combattants du champ clos de
le

^'ous limitez

droit sans assurer la part.

C I N CLU

lEME VEILL".

I53

UNE VOIX.
Les chartes naissent des discordes.

Songe aux temps des désirs sans

lois,

Quand

erraient en farouches hordes
les

Les premiers liommes dans

bois;

Vois-les tout nus livrer bataille

A

des

animaux insoumis
et

Monstrueux de forme

de

taille,

Vois-les tous entre eux ennemis.

Aux engins de Aux armes,
Adjoindre
Puis
le

chasse et de pêche,

vois-les tour à tour

le

fuseau, la bûche,
instruit au labour;

bœuf

A

la tente

de peaux compare
abri,

Le stable

même

d'un gueux.

LE

CHERCHEUR,

Je vois l'appétit, moins fougueux,

Redevenir aussi barbare.
20

15 +

LA JUSTICE.

Le besoin, fondateur des Etals,
D'abord, dans
la tribu, les

les détruit.

mœurs

patriarcales

Mesurent
Et selon

le

travail

aux forces inégales.
le fruit.

l'âge et

l'œuvre en partagent

Puis l'orgueil des aînés,

le

premier

mur

construit,

La

guerre, l'or conquis sur les cites rivales.

Les trompettes d'airain des marches triompliales,
Enseignent
le loisir, le faste et le

vain bruit.

Les captifs sont changés en instrument