Alain Michel

Le vocabulaire esthétique à Rome : rhétorique et création artistique
In: Mélanges de l'Ecole française de Rome. Antiquité T. 97, N°1. 1985. pp. 495-514.

Résumé Alain Michel, Le vocabulaire esthétique à Rome : rhétorique et création artistique, p. 495-514. Le vocabulaire de la critique d'art n'est pas inconnu des Romains. On le trouve dans les traités de rhétorique, qui renvoient euxmêmes à l'enseignement des philosophes. Nous essayons ici de suivre cette double tradition en en montrant la cohérence à travers l'histoire. Cicéron accomplit entre Platon et Aristote une synthèse dont certains aspects se retrouvent chez Denys d'Halicarnasse ou Pline. Les textes littéraires confirment la problématique qui se trouve ainsi établie (Horace, Ovide, Virgile). On peut suivre le même courant jusqu'à la Renaissance (Torquato Tasso, Scaliger) et même jusqu'à Stendhal.

Citer ce document / Cite this document : Michel Alain. Le vocabulaire esthétique à Rome : rhétorique et création artistique. In: Mélanges de l'Ecole française de Rome. Antiquité T. 97, N°1. 1985. pp. 495-514. doi : 10.3406/mefr.1985.5495 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mefr_0223-5102_1985_num_97_1_5495

HISTOIRE LITTÉRAIRE

ALAIN MICHEL

LE VOCABULAIRE ESTHÉTIQUE À ROME : RHÉTORIQUE ET CRÉATION ARTISTIQUE

Je suis un professeur de littérature. Le directeur de l'École française a bien voulu me convier à venir parler à Rome. Qu'ai-je à dire? Ma recherche ne porte pas spécialement sur les monuments ou sur les témoi gnages matériels laissés par la civilisation antique. Pourtant, ils ne me laissent pas indifférent. Mais le domaine qui m'est propre est constitué par les mots, les textes, le langage. La question que je me pose à leur sujet n'est pas seulement celle de la vérité, mais aussi celle de la beauté. J'étu die le fait littéraire : il ne saurait être compris, examiné dans sa spécificité sans une référence à l'esthétique1. On comprendra donc que, souhaitant parler à Rome de la beauté et désirant le faire en tant que professeur le lettres, j'étudie maintenant le vocabulaire du beau. Mais je vais rencontrer une difficulté. Les modernes admettent communément que les anciens n'ont pas du beau une idée clai re et distincte. Ils observent que l'Antiquité ne nous a pas laissé de traité d'esthétique. Tel n'est pas mon sentiment. Je reconnais que de tels ouvra ges n'existent pas en forme. Mais je constate que le vocabulaire du beau, chez les anciens et particulièrement à Rome, présente une richesse et une complexité que notre temps n'a su ni dépasser ni même atteindre. Où trouver ce vocabulaire? Chez les orateurs et chez les théoriciens, de l'él oquence, car la rhétorique antique est avant tout une critique, qui prétend analyser les éléments de la création, non lui fournir des règles toutes fai tes. Nous allons donc venir aux textes théoriques que nous emprunterons surtout aux rhéteurs et aux philosophes. Nous chercherons si leur doctri ne trouve une application chez les écrivains, notamment les poètes. Mais nous retiendrons d'abord un fait : l'esthétique, telle que les anciens la 1 De là le lien profond qui existe entre littérature et histoire de l'art. Nous y reviendrons sans cesse dans notre étude. Nous avons insisté sur son importance dans un livre : La parole et la beauté. MEFRA - 97 - 1985 - 1, p. 495-514.

s'il s'intéresse aux arts. Mais la cause ne saurait être confondue avec l'effet : donc. Platon. de façon délectable et séduisante : une belle jeune fille. Mais il ne s'agit pas de tout agrément. C'est dans cette perspective que se posent les problèmes du beau. nous devons distinguer le beau de l'utile. Elle laisse la voie ouverte à l'invention et à la liberté. Dans le cadre du présent exposé. pour lesquelles les sophistes montraient de la considération. Une telle mise en œuvre se faisait à travers les productions des techniques. n'est pas dogmatique. Il en va de même pour l'or et l'ivoire : les valeurs reçues de tous doivent-elles tou jours être acceptées? Le problème de la relativité se trouve posé. Mais la convenance peut être apparente ou réelle. se défie des croyances communes et. très schématiquement. le texte fameux (249 e sqq. Mais Socrate inte rrompt de tels élans. assurément. il nous suffira de partir de Pla ton et nous choisirons de nous référer d'abord à un de ses dialogues : l'Hippias majeur.) où Platon nous explique que le beau est la splendeur du vrai . Il en vient à l'utile qui. prend le contre-pied de ces attitudes. Elle ne cherche que la sagesse et ce qu'elle trouve. telles que les proposait la cultu re élaborée (parfois en forme d'encyclopédie) par la société. Les réponses apparaîtront plus tard dans le Philèbe et dans le Phè dre. l'apparition des principaux vocables que nous utilisons encore lorsque nous parlons d'es thétique. La Sophistique croyait à l'apparence. De là le mouvement de son dialogue. Nous essayerons de suivre. les ramène par l'ironie à la critique philosophique : est-ce aussi une belle marmite? On doit préciser les définitions. Elle se définit dans la création et dans le dialogue critique. elle essayait d'admettre les valeurs d'opinion. veut les fonder dans l'idéal. comme on sait. Il conteste l'apparence. Il reste à savoir quand et com ment un plaisir peut être utile et si les deux notions suffisent à elles seul es. vous définissez le beau comme un plaisir utile ». Platon propose la notion de convenance. Comment saisir un tel plaisir dans sa particularité? Socrat e aboutit à une conclusion incomplète (303 e) : «Ainsi. dira-t-on. c'est la beauté. On connaît en particulier. produit le beau : une archi tecture est belle quand elle est fonctionnelle.496 ALAIN MICHEL connaissent. On essayera dès lors de le définir par l'agrément. Socrate interroge un sophiste. dans ce dernier dialogue. Hippias adopte d'abord le ton et les moyens de l'éloquence : il veut sédui re son auditoire pour l'entraîner: qu'est-ce que la beauté? Il répond.

. Le texte le plus important est sans doute Rhétorique. lorsque le sensible auquel il est mêlé en atténue l'insoutenable lumière. Pla ton parle de λαμπρότης (éclat. il a posé les ques tions du désir et de l'amour. puissance et acte.1404 b. c'est la propriété des termes (κύρια). Cela n'est pas exact. Si nous pouvions atteindre la sagesse. maniés avec art. la φρόνησις toute pure. donnent forme à une matière. 1. l'une relative à la connaissance. θαυμαστοί γαρ των απόντων είσίν. c'est l'emploi de tous les autres mots énumérés dans la Poétique : c'est l'écart qui le fait paraître plus noble (. En réalité. il a montré la place que tient la transcendanc e dans l'expérience du beau.LE VOCABULAIRE ESTHÉTIQUE À ROME 497 ou de l'idée. Le philosophe a créé ou regroupé tout un vocabulaire qui fera fortune : utilité. convenance.) On admire ce qui est éloigné et l'admiration est agréable. quelles «inimaginables amours» ne vivrions-nous pas alors?2 Au terme de notre brève analyse. nous pouvons mesurer la fécondité de la pensée platonicienne. Aristote se trouve donc en mesure de présenter une théorie de l'e xpression (la λέξις) qui reprend les résultats acquis par Gorgias et qui les intègre dans des schémas philosophiques. plaisir. mais il ne doit être ni bas ni d'une noblesse excessive : il doit respecter la convenance». préci sément. mais il les connaît. l'autre. 250 d. splendeur) et il ajoute la notion α'ένάργεια (clarté pénétrante et distincte). sur les affirmations majeures et sur les distinctions fondamentales de sa philosophie : forme et matière. le passage que nous étudions démontre qu'il connaît dans leur totalité les «vertus du 2 Phèdre. il arrive à une théorie de la beauté dans le langage. . grâce.2. . 111. splendeur et lumière. . Car les mots. MEFRA 1985.»3. ce qui en relève la platitude et en fait l'ornement (κεκοσμημένην). . Il ne les reprend pas toutes à son compte. 32 . Les commentateurs disent parfois qu'Aristote ramène tout à la clarté. Ils favorisent ainsi à la fois le plaisir et la connaissance. Il indique qu'un tel reflet const itue tout ce que nous pouvons saisir de l'absolu. relativité. . Sa démarche s'exerce dans une autre direc tion. ήδύ δέ θαυμαστόν έστιν . on doit le souligner. un souple syst ème de pensée qui s'appuie. brillant. 3 Το γαρ έξαλλάξαι ποιεί φαίνεσθαι σεμνοτέραν . Le Stagirite souligne que le style doit répondre à deux exigences. Il construit. Pour mettre en place ces notions. Le passage est présenté de manière précise et nuancée. nature et art. . À partir de ces principes. Aristote hérite de ces données. dans sa Poétique et dans sa Rhétorique. . à la beauté : « Une vertu du style est la clarté. Aris tote continue : «Ce qui fait la clarté du style.

V. Au moment où nous quittons Platon et Aristote. entre autres. Il fonde ainsi la démarche qui va conduire à la conception du «beau idéal». sur lesquelles insisteront ses disciples. il joint l'«étrangeté» . en a montré l'importance7. Elle naît de l'étonnement et de l'admiration. Il met particulièrement l'a ccent sur la symmetria et sur le decorum.498 ALAIN MICHEL style ». .. il pose le problème de l'utile en notant. Comme Platon. 6 Cf. À la limpidité qu'exige l'expression transparente du sens. Platon insiste essentiellement sur les principes. il indique qu'il cherche l'«idée» de l'orateur. 1924) vient d'être réédité en trad. III du De orator e. 7 sqq. Aristote met au point les él éments d'un vocabulaire critique. III. 5 De oratore. 8 19 sq. Elles sont en fait d'origine platonicienne. 180. suaues. Il leur ajoute les ornements et la conve nance4. écrites vers la fin de sa vie. développées par Cicéron au 1 . sur la proportion et sur la grâ ce6. il analysait les uirtutes dicendi comme l'avaient fait Aristote et Théophraste. Stroux. que la beauté d'un fronton coïncide avec le juste calcul qui permet l'écoulement des eaux de pluie5. nous constatons que le vocabulaire esthétique des anciens est pratiquement élaboré. Il peut ainsi affiner le vocabulaire. il sait joindre la pureté (propriété et correction). Aristote connaît les deux notions. Cicéron réalise donc une synthèse particulièrement féconde entre les leçons de Platon et Aristote. De Theophrasti uirtutibus dicendi). on peut dire qu'il cherche à unir des qualités qui définiront plus tard l'esprit classique et l'esprit baroque. Panofsky. Dans l'esprit de l'éclectisme académique. Rhétorique et philosophie chez Cicéron. Alain Michel. Cicéron va nous offrir une synthèse. Il connaît à la fois certaines œuvres des deux philosophes et la tradition transmise par leurs écoles. Les chercheurs admettent que l'exposé de base a été fourni par Théophraste (J. L'auteur 4 Telles sont les uirtutes dicendi. dilucidum. C'est Platon encore qui inspire l'un des textes les plus fameux de l'Arpinate. Dans le De oratore. À la clarté. probabile. Plus largement. breue. Il se trou ve conduit à modifier les termes dont il usait d'abord. Dans l'Orator. Voici ce que deviennent les quali tés de l'expression: illustre. nous le voyons introduire des mots différents. chap. française.tel est le sens exact de ξένος. il peut donc s'efforcer d'accor der les deux enseignements. Dans les Partitiones oratoriae. Mais une telle remarque intervient dans une réflexion sur Yaptum et sur la convenance. mais il ne les confronte pas aussi directement. alors que Cicéron étudie les uirtutes dicendi. dans le De oratore. 7 Idea (Leipzig.

surtout De compositione uerborum. De l'agréable (ήδύ) relèvent la grâce. de Bornecque. force. noblesse de langage. Le classement qui nous est proposé semble très proche des dernières recherches de Cicéron. tout en les conciliant dans la même exigence naturelle. .-C. Il applique donc une semblable division à son esthétique11. Il présente un classement original. Nous ne pouvons poursuivre l'analyse. 11 V. Si notre auteur leur attribue maintenant une telle importance. Après Cicéron. tandis que le monde impérial naît et se développe. et non par: agrément qu'il faut traduire probabile9. des problèmes nouveaux vont se poser : ils sont de trois ordres : psychologique. politique. 2. nous l'avons dit. la force persuasi ve (c'est ainsi. qui produit son oeuvre à Rome vers le deuxième tiers du Ier siècle av. Denys fait entrer tout ce qui relè ve. notion subtile qui désigne l'appropriation temporelle. et Γώρα. On pourrait auss i s'en servir pour lire Virgile.LE VOCABULAIRE ESTHÉTIQUE À ROME 499 cherche maintenant l'éclat. linguistique. mais aussi passion. 11. 343 (cf. dignité. qu'il s'agit souvent d'un plaisir. la persuasion même. enfin la douceur. de la grandeur : gravité. cf. 9 II convient de rectifier dans ce sens la trad. qui est une manière harmonieuse de créer le plaisir. charme. plus bas. Dans la beauté. Au milieu des tragédies qui dominent la fin de sa vie. à laquelle notre auteur attache une extrême importance. contemporain de notre auteur12. la transparence. l'euphonie. J. VI. la douceur. Il ne se contente pas de mêler (comme le fera peu après l'Épicurien Horace) «l'utile et le doux»10: ce sont les valeurs du Jardin. Nous pensons notamment à Denys d'Halicarnasse. Lumière. est le sentiment que nous donne la percept ion du beau? Aristote indiquait. Mais sur tout il annonce une œuvre qui va peut-être bientôt paraître : le Traité du sublime. Ses héritiers spirituels reprennent la même idée. d'une manière ou d'une autre. la «fleur» passagère et exquise de l'expression. plus bas). voilà les trois qualités qui cherchent à s'exprimer dans les dernières œuvres de Cicéron et se répartissent de manière variable dans le De amicitia et les Philippiques. il s'efforce plus que jamais de concilier Platon et Démosthène. 12 Sur l'esthétique de Virgile. De quelle nature. 10 Art poétique. c'est qu'il doit répondre aux questions posées par les néo-attiques. la brièveté. Mais Denys se rappelle sans doute qu'Aristote prétendait quant à lui distinguer le beau de l'agréable. Qu'il nous suffise de l'avoir esquissée et d'avoir vu ainsi la réflexion sur la beauté s'enrichir de nuanc es nouvelles. d'abord.

Mais d'autres problèmes viennent diversifier les ternies employés. qu'il cherchait l'idée de l'orateur.500 ALAIN MICHEL Nous n'insisterons pas ici sur la date. en tout état de cause. N'oublions pas la définition : «Le sublime est l'écho d'une grande âme». entre autres. qui peut aller du Ier au IIIe siè cle13. puisqu'il s'enrichissait constamment du passé14. Mais les Romains qui sont venus après Cicéron n'ont pas su ou pas pu garder son optimisme. Novara. au demeurant. la terminologie proposée par le pseudo-Longin répond directement à celle de Denys. Quintilien et Tacite. Ils cherchaient à expliquer un tel fait. S'appuyant sur la conception aristoté licienne de la perfection et cherchant à la combiner avec la théorie plato nicienne. introduit dans l'e sthétique le dépassement.Elles se révélaient successivement à travers l'expérience historique et on assistait ainsi à une accumulation progressive. L'une des questions est celle de la modernité. Mais. auquel il répond. Ils constataient que l'éloquence. Or ce rhéteur date de l'époque augustéenne et la problématique com mence au moins avec lui. dont le présent bénéf iciait. a traité du sublime. il regroupait ensemble toutes les perfections particul ières. Elles trouvent quelquefois leur solution dans une joie plus haute. Notre auteur reprend tous les te rmes que son prédécesseur avait groupés dans la rubrique «beauté». le luxe dévoyait la beauté dans le moment même où il l'affinait. D'une part la corruption des mœurs et en particulier le goût des richesses avaient perverti le sens littéraire . Faut-il préférer les anciens ou les modernes? Cicéron avait résol umentopté pour l'idée d'un progrès. Il les met ensemble et s'efforce de montrer qu'ils s'accordent avec la simplicité mieux qu'avec toute forme d'affectation. Cette conception nourrit le Brutus et en fait un admirable ouvrage d'histoire littéraire. entrait en stagnation ou en régression. De toute manière. dont son œuvre. 14 Sur l'idée romaine du progrès. Ainsi se résolvent les questions relatives à l'agréable et au beau. vont la ren contrer. il avait dit. nous l'avons vu. Une telle observation ne valait pas seule13 L'auteur peut très bien être un platonicien du IIIe siècle (comme Longin. Pour la construire. il nous indique que Caecilius de Calé-Acté. selon une tradition platonicienne. la transcendance et l'extase. L'histoire ne leur en fournissait guère les moyens. n'évoque guère les textes connus). qui. en dernier lieu la thèse de MUe A. qui n'avait cessé de progresser jusqu'à l'Arpinate. . Deux raisons principales se présen taient à leur esprit (elles s'expriment notamment à la fin du Traité du sublime). Ils conviennent à la grandeur d'âme dont ils traduisent les caractères : on arrive ainsi à la notion d'élé vation (ΰψος). cf.

Un dialogue s'établit entre l'agrément et le beau. dont s'a ccommodait l'éloquence. est liée à l'expression. Lucrèce déjà l'avait indiqué et Pline l'Ancien était revenu sur la même idée. on arrive à la médioc rité. Puis les figures. il s'agit de maintenir ensemble deux termes qui tendent à s'opposer 17.Mais tel n'est pas le cas de l'historien! Son idée de la beauté comp orte des exigences beaucoup plus hautes. au LUI de sa Rhétorique. On découvre ainsi la technique des tropes et des figures. Nous avons vu comment la psychologie du plaisir esthétique et la sociologie politique se rencontrent pour déterminer un vocabulaire criti que. dans l'art oratoire. Elle pouvait s'appliquer à l'histoire de tous les arts. il se réjouit de voir que la nimia libertas. Ici comme ailleurs. On sait que Tacit e combine les deux explications dans son Dialogue15. 17 Un tel équilibre touve sans doute sa plénitude dans l'œuvre de Virgile. Mais on ne pouvait s'arrêter là. qui portent sur des groupes de mots ou d'idées. En supprimant la liberté de parole. 93 (mars 1984). en distinguant la métaphor e et la métonymie. Il veut sauver la culture et se rend compte qu'il n'y parviendra que par un recours à la nature. les anciens et les modernes. puisqu'il croit encore en la nature. notre étude in Vita latina. a repris les indications fondamentales de Gorgias : la beauté. il se voit conduit à célébrer la beauté barbare. Le goût pour la nature sauvage que Tacite manifeste ici (et dont on trouve d'autres échos dans le Dialogue des ora teurs) semble s'inscrire dans une tradition philosophique qui apparaît aussi dans la Lettre 41 de Sénèque. N'allons pas croire cependant qu'il se met du côté des Germains. Elle procédait moins de la sociologie que de la politique. Peut-être le déclin de l'éloquence provenait-il de la disparition de son théâtre? L'Empire avait réduit à l'extrême ses applications à la vie publique. Une autre explication de la décadence existait cependant. a disparu. Il faut encore analyser la manière dont elles se combinent. Avec un peu d'iro nie et de mélancolie. il avait rendu inutile l'art des orateurs. Naturellement. à la lexis (les latins diront dictio ou elocutio). Gorgias a été le premier à les mettre en valeur.LE VOCABULAIRE ESTHÉTIQUE À ROME 50 1 ment pour l'éloquence. Aristote. . ont été définies. soit en se resserrant soit en 15 36 sq. 16 Cf. La Germanie en témoigne16. Puisqu'il se défie de la civilisa tion et du luxe qu'elle implique. a précisé le classement des tropes et leur terminologie fondamentale. Aristote. entre la nature et la culture. Il reste que tout cela s'inscrit dans une pratique du langage. Le problème a été posé très tôt. où Tacite reconnaît précisément un de ses principaux modèles.

la σφοδρότης (on dit en latin : sermo incitatus). Mais ce n'est pas tout. peut être constante ou variée. enfin la μεστότης. La déclamation. à son tour. 19 Notons cependant qu'il ne fait pas intervenir la notion de sublime. grâce à l'effort des rhéteurs. Il démontre la complexité d'une esthétique qui. le poli du style) et κάλλος (la beauté. qui s'épanouit à Rome au temps de Tibèr e.circuitus . tente de réaliser l'accord de la psychologie et du langage. Nous arrivons au terme de notre analyse. avec la diuisio. 18 Sententiae et colores constituent. les termes principaux qu'util ise Sénèque le rhéteur pour analyser les déclamations. Nous rejo ignons ainsi. bref ou non. par un biais différent. contemporain de Marc Aurèle. où se rejoignent la grâce et l'harmonie). . qui comprend elle-même Γεύκρίνεια (heureux choix. Du reste. l'un de ceux qui s'effor cent de réunir les enseignements traditionnels. la τραχύτης (rudesse). Viennent ensuite les différentes « idées » liées à la grandeur (μέγεθος) et à la dignité (αξίωμα) : on y trouve la σεμνότης (noblesse religieuse). apparaît comme l'un des plus savants parmi les rhéteurs antiques. Les premières sont des formules rapides. fait porter sur ce point l'un de ses principaux efforts : elle distingue les sententiae et les colores. Mais elles vont dans le même sens et elles nous proposent l'ensemble d'une esthétique fondée sur le langage. Dans l'ensemble d'un dis cours. Nous ne par lons plus alors de tonalités ou de colorations. Le terme de «couleur» désigne quant à lui l'éclairage ou la tonalité qui donnent à un discours. la περιβολή (c'est à la fois le «tour» . Cicéron disait : les genera dicendi. Le texte dont nous allons maintenant faire état réalise la brillante synthèse de toutes les notions que nous avons rencontrées jusqu'ici19. Γάκμή (raffinement). la λαμπρότης (qui est le brillant ou l'éclat). Nous percevons l'abondance et la finesse de ces indications : elles dépas sent largement ce que suggérait Denys. Il distingue deux catégor ies de discours: le premier est «simple» (entendons qu'il ne s'y mêle aucune autre exigence que celle de parler) : il comprend les « idées » sui vantes : σαφήνεια (clarté). nous n'avons pas épuisé la liste : il faut ajouter επιμέλεια (le caractère soigné. Il rédige en particulier un traité sur les ίδέαι της λέξεως. mais de styles. les formes générales de l'expression. son orientation et sa valeur persuasive18. goût) et la καθαρότης (pureté).502 ALAIN MICHEL se développant. qui est la plénitude. Hermogène de Tarse. où le sens se concentre. traduisons : styles. la couleur. les classements que nous trouvions chez Denys d'Halicarnasse ou dans le Traité du sublime.et l'abondance dans la flexibilité).

γλυκύτης (douceur : ce qui plaît et ce qui charme) . nous devons passer maintenant de la théorie à la pratique. ώραΐος και αβρός και ήδονήν έχων λόγος (langage de saison. comme chez Denys. pour le pre mier. au IIe siècle. lä réflexion sur le style. on voit aussi que l'auteur rejoint ici la notion d'copa. Mais celui-ci peut revêtir un caractère politique. langage délicat et pourvu d'agrément. cette fois comme refus de l'affectation). Nous avons montré aussi que les termes et les concepts qui se trouvaient si minutieusement analysés avaient un caractè re largement esthétique et qu'on pouvait s'en servir pour établir dans tous ses aspects (psychologique. comme on le faisait quelquefois. Pour celui-ci. mais il en fera un usage différent. chère à Denys d'Halicarnasse). Telles sont les différentes «idées» du discours «simple». À cela s'ajoutent αληθινός λόγος (l'effet de vérité. elle rejoindra la Renaissance italienne et viendra modeler les littératures baroques. Mais une objection se présente ici. qu'ils l'ont confondu avec le bien et l'utile ou même avec le plaisir. Il prendra alors les mêmes nuances. Certes. Il s'agit de γοργότης (sermo pressus) et de tout ce qui relève de Y ethos plutôt que du pathos: αφέλεια (entendue. elles relèvent de l'agrément. au moins apparente. Plus largement. βαρύτης. Il peut arriver enfin que les deux types d'él oquence se conjuguent : le modèle est alors Isocrate. On peut penser que.LE VOCABULAIRE ESTHÉTIQUE À ROME 503 Une seconde catégorie d'« idées» ne participe pas de la grandeur. il présentera la même diversité de styles. Hermogène distingue le discours panégyrique (ou épidictique) et le discours politique. qui est grauitas. l'auteur cite Platon. Ainsi s'épanouit. telle que l'e ntendent les rhéteurs. linguistique) une problématique du beau. οξέως λέγειν (acuité). n'est-il pas dangereux de faire la part si belle aux théoriciens? Pour répondre. politique. le plus grand maître est Démosthène. δριμύτης (finesse) . Passant par Byzance. Nous rejoignons ainsi le second aspect des problèmes que nous avons évoqués précédemment. On voit qu'elle aura beaucoup d'influence. D'une façon plus précise. noter l'avenir de ces te rmes au XVIIe siècle . Les notions dont nous avons montré la cohé rence à travers l'histoire ont-elles effectivement trouvé leur application chez les artistes ou chez les écrivains créateurs? . Mais il reste qu'une telle manière de privilégier la rhétori que peut donner prédominance à une conception trop strictement littérai re de l'esthétique. qui ne s'accorde pas nécessairement avec la vérité effective). on ne peut plus dire. δεινότης qui est la «force» associée à la violence de l'action oratoire. que les anciens n'ont pas eu de réflexion critique sur le beau.

Gros. Le dialogue qui s'établit entre les poètes de l'époque augusténne est à cet égard exemp laire. On s'en aperçoit mieux encore si on étudie les écrivains. sans quitter tout-à-fait la théorie. Qu'on se rappelle les formules majeures de l'Art poétique : Non satis est pulchra esse poemata. G. Il suffit de rappeler d'abord les débats fondamentaux qui ont été mis en lumière dans la Rome augustéenne par plusieurs chercheurs récents (P. Rouveret). Enfin. Qu'entend-il par là? Certes. dulcia sunto (ν. Dans la cité. Sauron. une série de questions se posent : quels doivent être les rapports du réalisme et de l'imaginaire. Nous le ferons de trois manières. les chercheurs actuels constatent que la restauration tentée par Auguste se fait selon des canons passablement impératifs20. et encore : (misceré) utile dulci (v. nous e squis erons quelques remarques sur la transmission de la terminologie. P. du luxe et de l'austérité? Tous ces problèmes s'offrent à Auguste lorsqu'il veut à la fois assurer la splen deur de Rome et sa fidélité au passé. Mais il ne sera pas le seul. Dès lors. 21 Carmen 86. Les artistes ne disposent pas d'un grand choix pour leur esthétique. par ex. la première citation paraît suggérer un contraste analogue à celui qu'on observe chez Catulle21 et plus tard chez La Fontaine entre la grâce et la 20 Cf. nous en étu dierons la mise en œuvre dans la réflexion proprement artistique. du classicisme et du baroque. Gros. prend une forte résonance : la douceur. entrent de manière très cohérente et complète dans le vocabulaire dont nous avons étudié la mise en œuvre. . chez lui. qui cherche à définir et à justifier le type de bonheur que peut lui offrir l'Empire. 3) Quittant l'Antiquité. 2) Nous étudierons les poètes dans leurs écrits. Aurea templa (qui note en même temps la souplesse créa trice des réalisations : Auguste n'a pas été aussi intolérant que Louis XIV vis-à-vis du Bernin). Nous constatons donc que les termes auxquels aboutissent archéolo gues et historiens par la seule étude des monuments et des circonstances qui ont entouré leur production. d'autres débats s'inst ituent : comment concilier la modernité et la tradition? Voici la querelle des anciens et des modernes. 343). A. On voit que l'auteur insiste sur une notion qui. 99). nous répondrons : oui. 1) D'abord. La question de la liberté et du Principat ne doit pas être négli gée. Horace en particulier va retenir notre attention.504 ALAIN MICHEL Dans une large mesure.

Ce qu'il aime dans ™ De oratore.LE VOCABULAIRE ESTHÉTIQUE À ROME 505 beauté. Ovi deajoute : Prisca iuuent alios. bien sûr. qui tient une place essentielle dans tout le poème d'Horace et qui est la dernière des uirtutes dicendi. p. Nous retrouvons ici le decorum. Nous ne voyons en lui ni un flatteur complaisant ni un révolté24. Adspice quae nunc sunt Capitolia. nunc aurea Romast Et domiti magnas possidet orbis opes. le terme de «douceur» (γλυκύτης) a une signification précise. 113 sq. 21 sq. Schilling {Ovide. Mais nous devons nous rappeler aussi que. 23 Partitiones oratoriae 19 (enumeration des lumina qui se manifestent dans les mots séparés ou conjoints : dilucidum. probabile. 1966. poète des «Fastes». Il écrit donc le passage célèbre de YArt d'aimer (III. Orator. breue.). Paris. qui peut répondre aux ex igences posées par l'Empereur : accorder la sévérité traditionnelle avec un bonheur retrouvé. Mais Ovide prend. d'archéologie. d'un épicurisme austère. selon la tradition illustrée par Cicéron22. Voici la Roma aurea voulue par Auguste. Il s'agit. où l'utilité véritable se définit selon un bien suprême : le plaisir. Or. ego me nunc denique natum Gratulor: haec aetas moribus apta meis (v. Curia consilio nunc est dignissima tanto. pour les rhéteurs. 70.à savoir : d'Auguste -. dans Mél. 121 sq. après avoir noté que les tem ples somptueux qui s'élèvent désormais sur les cimes du Capitole appar aissent comme l'œuvre d'un second Jupiter . La deuxième citation nous confirme une telle traduction et nous pouvons ainsi comprendre qu'Horace infléchit sa démonstration dans le sens de l'Épicurisme. Elle s'oppose complètement à la « simplicité grossière » des anciens latins. d'épigraphie et d'histoire offerts à J. Il est courtisan mais il essaie d'interpréter l'idéologie du Prince dans le sens qui lui convient ou peut-être qui convient aux amis de Julie. 863-875) a souligné à juste titre qu'en matière religieuse Ovide se veut très fidèle au passé. une position différente. : ana lyse du suaue. 210-213. déjà attestée en latin par les Partitions oratoires de Cicéron23 : est doux ce qui donne de l'agrément de manière harmonieuse. illustre. Carcopino. Simplicitas rudis ante fuit. suaue). quaeque fuerunt : Alterius dices ilia fuisse louis. . 24 R. 123. Nous ajoutons seul ement qu'il le fait selon une esthétique qui marque peu de considération pour l'aus térité primitive.). Le poète ne veut pas revenir aux temps primitifs. III. presque au même moment.

Plus encore qu'Horace. 27 On en trouvera le résumé dans le Bulletin de l'Association Guillaume Budé. Ainsi s'explique la tonalité particulière de son Ars. 340 : Mollibus est oculis. v. . Mollibus signi fie à la fois «mous. Comme eux. souvent appliqué à Énée.comme Gorgias . sans doute. . attr ibués aux dieux. il recherchait la noble décence et s'efforçait de s'en tenir à des valeurs sévères. Nous retiendrons l'emploi de quelques mots. se déclare pytha goricien. qu'il a éprouvé tant de plaisir à fréquenter et à imiter les déclamateurs. On disait d'une laide : elle a de beaux yeux et on réussissait à l'admirer. C'est peut-être par une volonté de conversion ou pour prendre un mas que. tout le passage : 323-340 (Ovide part de la formule suivante. qui remplace 25 Héroïdes. fais-la pleurer. se tenait sur un tout autre terrain. molles). et mala sunt uicina bonis. Comme eux . bien digne de complaire à un sophiste : . Dion sur la notion de grandeur dans l'Enéide nous le confirme27. Ovide écrit : «Ses yeux sont faibles (litt. avec les arts et la civilisation qui l'ont susci tée : cultus adest (v. . dans les Métamorphoses. . On pense plutôt aux hommes qui. sont liés à pius. 1984. 127). 16 sq. Il nous présente un vocabulaire dont l'organisation précise et les nuances répondent à la terminologie que nous avons analys ée. Il faut savoir jouer aussi avec la cruaut é26. faibles et tendres». Il est sophiste même en amour. 3. ont prêté la plus grande attention aux techniques et à leur efficaci té : les sophistes. à soutenir le pour et le contre. dans l'Anti quité. 324). Mais surtout la poésie peut se plaire à organiser de telles rencontres entre les contraires ou les différences. les procédés dont il se servait à l'instar de Lucrèce pour s'encoura ger à aimer des femmes imparfaites. Magnus et pulcher. se trou ve mis en rapport avec l'héroïsme. Ovide apparaît souvent comme un de leurs disciples. "mous". que nous avons rencontrées jusqu'ici. Un tel éloge des arts et du luxe qu'ils favorisent ne s'accorde guère avec les leçons des philosophies socratique ou épicurienne. Ingens. Il va jusqu'à convertir son enthousiasme d'amant pour écrire les Remedia amoris. c'est la modernité.il fait l'éloge d'Hélène25. p. quod fleat Ma refer.506 ALAIN MICHEL l'Empire. 26 Remédia amoris. Mais la part de démesure que suppose une telle notion entraîne une certaine ambiguïté. Il y reprend. bien entendu. mais en les inver sant. C'est pour une telle raison. Notons qu'Ovide.» «On verra mieux ainsi cette fa iblesse qui se mêle à la tendresse. Virgile. 279-294. Cf. Decorus. il aime à retourner les idées. . La thèse récente de Mlle J. Mais il s'agit d'utiliser l'imagina tion pour s'encourager aux ruptures.

elle le «parfait». depuis la Renaissance (Landino) jusqu'à Sainte-Beuve. de la grâce et de la dignité. 30 1. tel qu'il l'exprime par exemple dans les Géorgiques. selon les styles. les œuvres d'art ont un sens comme le langage. Elle y introduit souvent une touche de modestie ou d'humilit é. Une telle dou ceur.LE VOCABULAIRE ESTHÉTIQUE À ROME 507 formosus dans l'épopée. L'art suprême de Virgile. 29 Ce mélange de sublime et d'intimité n'a cessé de captiver les commentateurs de Virgile. «mettre la peti tesse. précisément par cequ'il s'agit d'une beauté ou d'une noblesse héroïques. à être humainement traitable. 175. dulcis est très fréquent : vingt-trois emplois dans Y Enéide. quod multa ornamenta saepe in operibus architecti désignant. est souvent rapproché d'ingens. en harmonie avec la grandeur»29. est comme un voile pour la grandeur28. Rappelons que. Enfin. nullum enim opus uere sine fide et castitate fieri potest30. de quibus argumenti rationem cur fecerint quaerentibus reddere debent. selon l'expression de Sainte-Beuve. elle lui enseigne à éviter l'arrogance. Il insis te sur Yornatus (qui devient chez lui ornamentum). Dans une telle méthode comme dans la bonne rhétorique. Le mot est utilisé à pro pos de l'enfance ou des émotions dans lesquelles l'âme trouve un char me : souvenir. 6. 1. Nous avons parlé des poètes. IV. elle permet de déterminer les pro portions qui expriment. Nous pouvons revenir aux artistes et aux théoriciens de l'art. Nous voyons que les poètes augustéens ont présenté sous toutes ses faces le conflit de l'honneur et de la volupté. la grâce ionienne ou la force dori que. en passant par Fénelon. Le vocabulaire dont ils se servent ressemble très étroitement à celui que nous avons analysé. Elle s'accorde à l'utile dans la nature. Citons aussi le début du passage : Historias autem plures nouisse oportet. On sait toute l'importance qu'il accorde aux jeux de la symmetria. la philoso phie tient sa place : Philosophia uero perficit architectum animo magno et uti non sit adrogans sed potius facilis. digne 28 Dans son Essai sur Virgile. Voici Vitruve. . pour Vitruve. Ovide ne prenait pas grand plaisir à l'y accompagner. rêve. quod est maximum. consiste à savoir parua componere magnis. sur la disposition et l'ordre. aequus et fidelis sine auaritia. nostalgie qui parfois se mêle à la paix. Les éléments de la terminologie cicéronienne sont très présents chez lui. L'architecte reçoit de la philosophie la grandeur d'âme. Énée se promenait avec bonheur dans la cité d'Évandre. sauf ceux qui mettent l'accent sur le pathétique.

Il pousse la finesse dans les plus petits détails. 65. L'une des sources majeures de Pline est Xénocrate de Sicyone (IIIe siècle) . Il est inutile pour notre propos d'entrer ici dans le détail de la bibliographie. Qu'il suffise de noter ce qu'on nous dit des fils de Lysippe : le meilleur de tous fut Euthycratès. Nous avons seul ement voulu marquer que l'Antiquité possède en matière d'esthétique un vocabulaire cohérent.508 ALAIN MICHEL de foi. Blake. Il s'est détaché des statues «cadrées» que présentaient ses prédécess eurs. Les questions relatives aux styles sont aussi les mêmes. L'étude de son vocabulaire permet de nuancer un tel juge ment. Ephesi natus. Lysippe cultive un réalisme de l'apparence. Lui aussi s'intéresse à la symmetria et à la grâce. E. car nul ouvrage ne peut s'accomplir selon la vérité sans loyauté ni chasteté . cf. Cette sobriété jointe à la noblesse ne se retrouve pas exactement chez Pline l'Ancien. Chicago. J. 32 hoc. (35. elegantiam capilli. cit. . F. quanquam is constantiam potius imitatus patris quam elegantiam austero maluit genere quam iucundo piacere32. Qu'on se rappelle le texte célèbre : Lysippe a fait un usage original de la symmetr ia. 1976. a se quales uiderentur esse. confessione artificum in lineis extremis palmam adeptus : haec est picturae summa subtilitas. on pourrait citer aussi le passage célèbre sur Parrhasius . C. The Elder Pliny's Chapters on the History of Art. Il est difficile de dire 31 Pline l'Ancien. Il s'inscrit dans une tradition hellénistique qui part de Lysippe et qui a sans doute été connue des Péripatéticiens. dont les artistes font usage comme les rhéteurs et dont les philosophes cherchent à fixer la portée. 67). primus symmetriam picturae dedit.. . Propriae huius uidentur esse argutiae operum custoditae in minimis quoque rebus31. Nous retrouvons exactement les recherches qui se manifestent dans la poésie à partir d'Ovide. Sellers. Il a proposé une elegantia dont le style était nouveau uulgoque dicebat ab illis factos quales essent homines. Mais il n'en fait pas le même usage. On lui reproche quelquefois de manquer d'intérêt pour l'esthétique.» On croirait entendre l'exact program me de Virgile. uenustatem oris.. Parrhasius. Nous nous apercevons qu'il utilise les mêmes termes que Vitruve ou Cicéron. K. . Il est d'un caractère proprement technique et se rattache spécifiquement à la peinture. H. et ipse multa contulit. 2e éd. Il ne nous appartient pas ici d'entrer dans le détail. . Histoire naturelle. Urlichs.. primus argutias uoltus.. sans cupidité : «. Mais on voit que la première partie du passage s'inscrit au contraire dans l'esthétique générale dont nous cherchons à dégager les éléments. Le texte fameux sur les extrema corporum va suivre immédiatement.. XXXIV.

a eu l'initiative. des rhéteurs et des philosophes. . Il explique pourquoi dans l'introduction de son ouvrage : il est sophiste. Mais la leçon suprême des heures (ώραι) est celle que les rhéteurs ont retenue : trouver. Cela ne peut s'accomplir sans une sagesse (sophia) qui trouve la vérité.LE VOCABULAIRE ESTHÉTIQUE À ROME 509 qui. ce sont là tous éléments d'une synthèse qu'on retrouvera en notre temps autour de Flaubert et de Baudelaire. sont symboliques.s'appelle ώραϊον. la parole avec la beauté33. Les ekphraseis de Philostrate accompliss ent donc cette fonction. À partir du IIe siècle. soit des héros de la mythologie. respecter l'exacte conve nance temporelle qui . de constater que les modèles fournis par les arts plastiques finissent par prendre une importance déterminante dans la rhétorique même. est d'expri mer l'idée par le sensible. la blondeur charmante de l'automne. Qu'on songe à Lucien et surtout à Philostrate. Tel est le pouvoir des œuvres d'art. Une telle connaissance peut être atteinte par la contemplation directe du ciel et des astres. dans ces conditions. soit des allégories. qu'elles leur donnent des couleurs. Les notions se sont développées à travers le dialogue des créateurs. Il suffit pour s'en aviser de se référer à la Seconde Sophistique et au rôle qu'y tiennent les imagines. l'intelligence du symbole. lorsque la plénitude divine ne peut être exprimée directement. notam mentdans la symmetria. L'auteur évoque la grâce de leurs danses. Les tableaux qu'il dessine pour nous représent ent soit des paysages (plus ou moins symboliques). Il nous reste à chercher une dernière confirmation dans l'histoire des esthétiques plus tardives. lorsqu'elles se mettent au service du mythe. Mais. celles de nos yeux. Il suffit d'examiner dans nos musées les œuvres d'art du IIe siècle pour y reconnaître souvent la sensualité symbolique que nous venons de décrire. il est aussi permis d'user de l'allégorie. Dès l'introduction. Celui-ci propose une des suprêmes leçons de rhétorique de l'Antiquité : il choisit de nous décrire des œuvres d'art. Elle apparaît comme la suprême réalisation d'une esthétique où la grâce a dialogué avec la grandeur. Le dernier d'entre eux décrit les heures. le souc i de recourir au sensible. Mais on ne s'étonne pas. il avait indi qué qu'elles «peignent les prairies». Le pro blème qui s'offre à nos sophistes. l'hyacinthe et la rose du printemps. il cherche à «rendre par la sophistique les inventions des dieux». par exemple.nous le savons par Denys . des artistes. Nous verrons que les langages demeurent les 33 Chaque nuance mérite l'attention : on distingue le sentiment religieux. on se demande même si les deux procé dés peuvent se combiner et s'ils ont un caractère complémentaire. à une époque où la tradition platoni cienne s'est développée aussi fortement que celle des images. Car les couleurs expriment les sentiments de l'âme.

traité de didactique rédigé au XIIe siècle par Hugues de Saint-Victor. Nous allons les étudier d'une manière plus détaillée au temps de la Renaissance.510 ALAIN MICHEL mêmes et que la sagesse continue à poser ses questions. Ces qualités ont tendance à entrer en conflit dans les œuvres humaines. Pourtant. De Bruyne. Il faut d'abord examiner l'usage des meilleurs écrivains. avant sa mort. 34 Nous nous bornerons à renvoyer au comm. pour trouver la beauté dans le lan gage. Il nous dispense d'en dire plus sur cette période. là encore. Mais il conduit sa réflexion. On découvre chez eux des tournures et des emplois qui ne relèvent pas des règles et dont la grâce doit servir de modèle. selon les analogies de la Trinité. il ne suffit pas de suivre les règles laborieusement déduites par les grammairiens. On pourrait s'arrêter très longuement au Moyen Âge. Il appartient à la divinité de les posséder ensemble. qui les avait rédigés antérieurement. Études d'esthéti que médiévale. 35 Notons qu'une telle réflexion sur elegantia s'accorde notamment avec cer tains textes d'Aulu-Gelle (qui cite volontiers Favorinus). Nous nous contenterons d'un exemple. à la charnière des époques romane et gothi que. Lorenzo Valla la remet en honneur en 1435. l'auteur en souligne l'unité. En 1560 sont publiés les Poetices libri de Jules César Scaliger. Valla ne néglige pas de s'en servir. dans ses Elegantiae latinae. d'E. qui est profonde. ni le grand. notamment lors qu'il médite sur le plaisir et le libre-arbitre. Il nous conduit vers Voltaire autant que vers Érasme35. L'utile n'est pas toujours agréable. Certes. Nous soulignerons d'abord le renouveau d'une valeur que la rhétori que des anciens avait placée très haut : l'élégance. les vertus des plus belles églises médiévales. Texte admirable! Il résume. . l'utilité. peut-être apocryphe. Allons jusqu'au XVIe siècle. Nous n'avons pas eu de peine à reconnaître au passage les notions fondamentales que l'Antiquité avait mises en place. qui est accord de la clarté et de la pureté. en les approfond issant. du Didascalicon. Il montre que. Peu nous importe au demeurant l'attribution. Il indique donc que le Beau réunit trois dimensions : la grandeur. Il est constitué par le dernier livre. Il suffit de constater que cette étude sur les contenus de l'éducation est cen sée s'achever par une méditation sur les divers aspects du beau34. Une telle manière de penser s'accorde spontanément avec une conception de la raison qui se rattache elle aussi à certaines souces antiques : l'ironie critique met les dogmes en question. nous ne présenterons qu'une esquisse. l'agrément. Mais nous voyons comment elles sont inscrites dans une théologie.

chez Platon. Nos citations sont empruntées au chapitre d'introduct ion. dans sa forme grecque. Il se tient à mi-chemin de l'Académie et de Descartes. Scaliger reprend donc dans son intégrité la liste des notions que nous avons étudiées36. Il revient en particulier à Hermogène et à sa théorie des idées du style. Il cherche à les préciser. aussi bien que dans le style d'Isocrate. parce qu'il a lu Platon. sed maiorem quamdam lucem. Elle le conduit à cette formule : Suauitas autem uenustatis species delicata. Or Scaliger est nourri de la tradition que nous avons analysée. IV. L'un des plus beaux est le Minturno. . Il sait. dans les quelles il se réfère à Georges de Trébizonde : Elegantiam claritatis appellai partent. en rappelant que nous avons d'abord rencontré le terme. qui le rejette mais ne l'ignore pas. la gaité fine et brillante d'Hérodote et de Catulle. il apporte des nuances personn elles. plus «di gne» et plus «grave». qui prendra tant d'impor tance au XVIIe siècle. 1. qui discute la théorie d'Hermogène et sa traduction latine par Georges de Tré bizonde. apparaît ici parmi les nuances du style. quae animum ex auditione percellat. qu'elle peut être transparence mais aussi lumière. Il la connaît directement mais aussi à travers la Rhétorique que Georges de Trébizonde avait publiée en Italie vers 1435. . . Parasceue. . On ne s'étonne pas qu'un autre de ses textes se trouve consacré à l'idée de méthode. . Nous finirons par un dernier exemple qui ne fait plus partie de l'e xpression latine. Un tel éclat peut se manifester dans Yhilaritas. Le texte deviendra une des sources de la théorie poéti que. écrit en Italien d'admirables dialogues où il traite les grands sujets de l'esthétique litté raire.jusqu'à l'époque romantique. L'auteur y donnait une transposition lati ne qui permettait de faire la synthèse avec les auteurs de tradition occi dentale. Nous insisterons en particulier sur l'éclat (splendor). Notre auteur médite sur la clarté. Nous découvririons encore une nuance originale de son vocabulaire si nous étudiions l'idée de douceur. La notion de délicatesse.LE VOCABULAIRE ESTHÉTIQUE À ROME 511 survenue en 1558. : «La suavité est une espèce délicate du charme». sicut sol per uisionem. Voici la formulation de Scaliger : Splendorem dico in oratione non solum lucem ac perspicuitatem. Torquato Tasso. également intitulé Della za. à la fin du XVIe siècle. Neque enim elegantia est perspicuitas. Scaliger arrive aux formules suivantes.

Le Tasse reprend le même texte et voici le tour qu'il lui donne : «La beauté est la belle vierge qui fait beaux les pensées et l'invention du poème. la terre. Raimondi. les sources. . Nous allons constater qu'il y regroupe les plus précieux vocables que nous avons rencontrés au cours de notre exposé. celle qu'il aime. les grottes et tout ce qui les touche et qui. 1645. de l'Hippias majeur. caesiis ocellis cunctis stellis lucidioribus . . Agosti no Nifo. quae turn animo turn corpore omni ex parte pulchra est (. p. . merveilleusement désinvolte. colore non pallido sed ad rubrum albumque uergente. nous utilisons l'éd. Or le Tasse n'est pas de son avis. auribus paruis ac rotundis ad os commensuratis . le sentir. Or. Nifo le sait et le Tasse rappelle son expérience : oui. à la manière du soleil. pour s'assurer qu'elle existe ailleurs que dans l'imaginaire. 312.512 ALAIN MICHEL za 37. On se rappelle que Socrate ne voulait pas confondre la beauté avec une belle jeune fille. .) Mediocri statura. donc spirituelle. nous arrivons au Phèdre et à la splendeur. un dialogue De pulchro dans lequel il opposait à Platon les leçons d'un aristotélisme rénové. Naudé. illustre de sa lumière toutes les choses voisi nes. Iohannae pulchritudine hic probatur : Quod autem omni ex parte ac simpliciter in rerum ipsa natura pulchrum sit. argumento nobis est illustrissima Iohanna. 39 Della bellezza. ni la densité ou la finesse de ses sourcils38.»39. beaux les soupirs. dans la première moitié du siècle. sed succulenta. Il y expliquait que la beauté n'est pas seulement l'objet universel d'un amour spirituel. Nous pouvons vérifier puisque nous avons au Louvre le por trait de Raphaël. il la connaît. qui avait rédigé en latin. membris quadam admirabili ratione formatis ornatur : cuius habitudo nee pinguis nee ossea. belles les larmes. On 37 En 1592-93. . capillis oblongis aureisque. 38 De pulchro. Le dialogue se présente en effet comme une paraphrase. Nous partions de VHippias majeur et de sa belle jeune fille . ni la couleur de ses yeux. Il faut le comprendre. les forêts. que nous lisions en commençant. c'est une belle jeune fille. erecta ac granosa. V : Quod simpliciter pulchrum sit in rerum natura ex illustr. les monts. il est de fait que la beauté existe. les jardins. beaux l'air. Et il entreprend aussi tôt de nous en donner le portrait détaillé. humaniste de l'école padouane. nec densitudine horr entes. (éd. Elle est concrèt e. II. les douleurs et les pas sions amoureuses. Elle est transcendante. belle encore la mort et les épreuves que l'on subit par elle. . Nifo nous indique que c'est Jeanne d'Aragon. les vaux. n'omettant ni les proportions de ses membres. les fleuves. . il l'a rencontrée. p. 212). humaine. t. la beauté fait partie du réel. . Il s'inspire pour sa part d'un de ses maîtres. semicircularibus superciliis suffuscis. cap. . quorum pili breues sunt.

Aristote. Non loin de là. il renonce à la définition. La beauté? Un je ne sais quoi.LE VOCABULAIRE ESTHÉTIQUE À ROME 513 ne peut la définir que par des approximations. si étroitement liés à l'histoire même de la parole et de la beauté. 309. Par exemple. Nous ne pouvons manquer d'en prendre conscience ici. non dogmatique. J'y songeais l'autre jour en visitant. Nous avons pu tout d'abord formuler des observations ponctuelles. au Musée du Vatican. cit. Le choix même des statues. près de laquelle se rencontrent ses personnages : «La nature a voulu donner ses anges à son paradis. Elle surmonte ainsi. l'auteur évo que la baie de Naples. celle des ora teurs et des poètes s'inscrivent exactement dans la tradition que nous avons décrite. en particulier à propos de Denys. dans ce palais. nous avons pu observer que l'analyse du beau. p. partant de Platon et Aristote. l'évocation noble. la Sal ledes Muses. Au bout du compte. Tels sont les visages de la vraie joie. Ces modèles. On connaît la fortune d'une telle conception à l'époque classique. à Rome. bien souvent. Epicure. non soumission. MEFRA 1985. ont guidé les artistes et les créateurs. Plus largement. Nous avons vu. les dangers auxquels elle se trouve exposée : confondre la littérature et l'art. en notant par exemple le caractère épicurien du précepte donné par Horace : (miscere) utile dulci. Nous n'avons cessé de le constater : la définition du beau. c'est lui qui leur sert de modèle et de matière. L'étude du vocabulaire esthé tique que proposent les rhéteurs s'est avérée suggestive. Le plus souvent. Nous avons vu que l'art ne se laisse pas envahir par les mots. est dialectique. pro gresse de l'utile et de l'honnête à la délicatesse. 33 . qui ne les exclut pas. s'esquisser un dialogue esthétique entre Platon. Nous pouvons désormais nous arrêter. . Il y a échange. Nous voulons dire qu'elle s'inscrit dans des dialogues au lieu de se figer en préceptes. Qu'il me 40 Op. pathétique ou charmante des déesses de la culture. lors qu'elle est ainsi conduite. tout près de la Piazza Navona. leur disposition. justifié à leurs yeux l'amour qu'ils portaient à Rome. 1.»40.. le torse du Belvédère contraste avec l'Apol lon comme la force avec la douceur. . Nous avons saisi la cohérence profonde d'une terminologie qui se diversif ie sans renier ses sources philosophiques et qui s'applique universell ement à la critique d'art comme à la critique littéraire.

que l'éditeur avait éliminé (!) et que Stendhal avait cédé à Romain Collomb. de vivre entre la douceur et la gran deur. Nous n'avons cessé. Peut-être trouvons-nous. p. Voyages en Italie (Collection de la Pléiade). Uscatescu). Université de Paris-Sorbonne Alain Michel 41 La beauté antique et la beauté moderne. à leur point de rencontre. Il s'agit d'un fragment de Rome. Michel Ange a digne ment représenté les ministres d'un Dieu tout-puissant et terrible. . La beauté de Canova est l'expression des qualités qui nous sont agréables en 1828. 1229. notre article à paraître dans les Mél. On y retrouve résumées les idées qui dominent l'Histoire de la peinture en Italie et en déterminent la structure (cf. je ne sais quelle grâce mêlée d'éternité qui appartient en propre à Rome. Il ne peut être question de bonheur terrestre et passager en présence de tels êtres». lequel le publia sous son propre nom (!). Naples et Florence. dans la Ville.514 ALAIN MICHEL suffise de citer un dernier texte : je l'emprunte à Stendhal41. en soul ignant simplement quelques mots : «La beauté antique est l'expression des vertus qui étaient utiles aux hommes du temps de Thésée.