Rodolphe Ghiglione

GRP, Université de Paris VIII

OPERATEURS ARGUMENTATIFS ET STRATÉGIES LANGAGIÈRES

Moscovici (1984) définissait la psychologie sociale comme «la science des phénomènes de l'idéologie et des phénomènes de communication ». À prendre au sérieux cette définition, la psychologie sociale ne pouvait se passer d'aller questionner les domaines de recherche qui faisaient de la parole leur objet central : argumentation et pragmatique notamment, tout en revisitant les travaux de psychologie sociale et de psycholinguistique dédiés à la communication... persuasive ? Mais est-il une autre communication que persuasive, car ainsi que le signale Rosenbaum (1994) : « Notons bien que ces quatre disciplines (argumentation, pragmatique, psychologie sociale et une certaine linguistique) ... ont en commun de considérer que tout discours est a priori susceptible d'être analysé en termes de persuasion. Les stratégies et les mécanismes d'influence sont omniprésents, aucun discours n'est spécialement hors de suspicion. Pour autant qu'ils puissent représenter en quoi que ce soit leur discipline respective, Perelman, Ducrot, Cialdini, Benveniste sont unanimes : les processus de persuasion sont partout. Et comme le dit le premier d'entre eux, « ce sont peut-être jusqu'aux techniques de persuasion qui sont partout les mêmes : à la table familiale, au tribunal ou sur un tract politique » ». Dès lors — si l'on accepte ce qui précède — parler avec l'autre revient toujours à activer un principe à double face : coopérative et compétitive. Nous disions (Ghiglione, Trognon, 1993) : «... Le jeu social est régi par un principe d'influence, qui relève lui-même de la négociation permanente des univers en jeu dans la communication. Négociation pour conserver « notre » HERMÈS 15, 1995 227

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réalité... négociation pour tenter d'imposer un «réel», négociation pour maintenir les équilibres entre les protagonistes de Γ interlocution dans la construction des réels... Négociation toujours, dans le jeu interlocutoire et au-delà communicatif. Or qui dit négociation dit qu'il existe quelque chose à négocier, qu'il existe donc un enjeu qui lie les interlocuteurs... Si l'on accepte : — a) l'idée que les faits d'interlocution sont liés à des enjeux, et que les jeux d'interlocution sont des jeux de négociation fondés sur des jeux d'influence ; — b) l'idée ... que ces jeux obéissent à des principes et à des règles qui 'en initient I'effectuation et en règlent le déroulement ; — c) l'idée que ces enjeux ont une forme contractuelle ouverte, c'est-à-dire non prédéterminée. Alors on peut, croyons-nous, accepter l'idée que les négociations interlocutoires obéissent à deux principes nécessaires... celui de coopération... celui de compétition ». Le principe de coopération (Grice, 1975) est suffisamment connu pour qu'on ne s'y arrête point, mais il n'en va pas de même du principe de compétition qui, au terme de nos analyses, nous est apparu indispensable. En effet celui-ci, rendu nécessaire, à nos yeux, par une approche quelque peu approfondie de la notion de « but ou (de) direction acceptés » dont parle Grice, conduit à installer à côté de la coopération nécessaire pour identifier et accepter le jeu communicatif, la compétition nécessaire pour donner sens aux jeux communicatifs qui vont se jouer entre les interlocuteurs, en les finalisant par cela qui est en-jeu. « Le principe de compétition aménage... la possibilité d'un affrontement et d'une influence, c'est-à-dire d'une négociation des mondes ou des micro-mondes dans lesquels s'inscrira la référence issue de la mise en interlocution de l'enjeu ». Mais cette négociation interlocutoire ne pourra se jouer qu'avec les systèmes de signes dont dispose l'individu. Si on laisse de côté les systèmes non-verbaux (mimo-posturo-gestuel et para-verbal) pour centrer notre regard sur le système verbal, force est bien de constater, comme le fait Rosenbaum (1994)1, que : «... Les ressources du langage ne sont pas infinies et, en ce qui concerne les communications persuasives qui visent une modification du jugement, on risque de retrouver un peu partout les mêmes variables linguistiques lorsqu'on tente « d'opérationnaliser » : type, temps et mode des verbes, type de modalisation, type de joncteur, de déïctique, longueur des phrases et nombre de propositions enchaînées, etc. Toute intention persuasive ne peut se réaliser qu'en jouant sur le capital de paramètres que le langage met à disposition, on n'en sort pas. » Dans cette optique on a entrepris une étude systématique des différentes catégories du système de langue pouvant servir des fins argumentatives : verbes (Ghiglione, Matalón, Bacri, 1985 ; Ghiglione, Blanchet, 1991 ; Ghiglione, Bromberg, Friemel, Kekenbosch, Verstiggel, 1990 ; Bromberg, Kekenbosch, Friemel, 1994), adjectifs (Marquez, 1993), connecteurs (Landré, 1991, 1994), déterminants (Ghiglione, 1982, 1985 ; Ghiglione, Nooyen, 1981), etc. Toutefois il nous est apparu que la séparation que nous opérions jusqu'à présent entre connecteurs et modalisations, notamment dans le cadre de l'Analyse propositionnelle du discours (Ghiglione, Blanchet, 1991) et de l'Analyse propositionnelle predicative du discours 228

Opérateurs argumentatifs et stratégies langagières

(Ghiglione, Kekenbosch, Landré, 1994), n'avait — eu égard à des fins argumentatives — pas grand sens. En fait une analyse de la littérature montre qu'un certain nombre d'éléments langagiers peuvent être étiquetés sous l'appellation d' « opérateurs » aidant tout à la fois à l'accomplissement d'une ou plusieurs des trois fonctions du langage et à l'effectuation des jeux argumentatifs.

Il y a opérateurs et opérateurs
La notion d'opérateur est fort différemment définie suivant le point de vue adopté, et les éléments langagiers ainsi dénommés extrêmement variables en nombre. Peu nombreux lorsqu'il s'agit des opérateurs «logiques», plus ou moins nombreux lorsqu'il s'agit des opérateurs « sémantiques », « syntaxiques » ou « argumentatifs ». Toutefois les distinctions qui ont été établies entre ces différents types d'opérateurs doivent, nous semble-t-il, être re-questionnées lorsqu'on se place dans le cadre de la communication. En effet, dans ce cadre, ce qui nous apparaît important ce sont les fonctions que la langue accomplit. Or : « Il a fallu attendre la fin du XIXe siècle pour que s amorce une rupture avec ce modèle (celui de la logique aristotélicienne), qui domina la logique traditionnelle. En effet, ce η est qu'à cette époque que les philosophes, et en particulier Frege, commencèrent à prendre en compte et l'extériorité du langage, c'est-à-dire le réel, pour juger de la vérité et, dans une moindre mesure, les utilisateurs du langage. Dès lors, la plupart des philosophes s'accordèrent pour reconnaître au langage trois fonctions théoriques : — dénoter le réel, décrire un certain état du monde, — exprimer une pensée, un certain état du locuteur, — produire des effets sur l'interlocuteur, tenter de le faire agir, ou de le faire penser différemment. » (Landré, 1991). Ce modèle fonctionaliste du langage restera dès lors — dans sa plus grande généralité — présent dans les travaux qui s'intéressent à la communication (cf. par ex. les travaux de Blanchet sur l'entretien, 1990, 1991, 1992). Or, ce modèle met sensiblement sur le même plan les trois fonctions du langage qui structurent ses effectuations. Ce traitement non hiérarchique des fonctions a permis aux différents auteurs, ou courants de recherche, de traiter indépendamment les unes des autres ces fonctions et de privilégier — eu égard à leurs présupposés théoriques — telle ou telle fonction, en ignorant les autres. C'est ainsi que les mêmes opérateurs peuvent servir des buts très différents. À titre d'illustration si l'on considère l'opérateur « car », on constate qu'il est classé : — dans la catégorie des « explicatifs » (Lundquist, 1990), dans le cadre d'une catégorisation d'inspiration sémantique, — dans la catégorie des conjonctions de coordination, où il sert à introduire une 229

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phrase qui exprime la justification de ce qui vient d'être énoncé, dans le cadre d'une catégorisation d'inspiration syntaxique, — dans la catégorie des «justificatifs» ou «explicatifs» (Moeschler, 1985), dans le cadre d'une catégorisation d'inspiration pragmatique conversationnaliste, — dans la catégorie des « argumentatifs » (Roulet, 1987)3, dans une catégorisation de même inspiration que la précédente. Il est aisé de constater que ces différentes catégorisations ont un point commun : conserver à l'opérateur « car » une fonction d'introducteur d'une justification/explication de l'assertion qui précède. Cette fonction peut être, sans grand risque, rattachée à la deuxième fonction du langage : « exprimer une pensée », tout en faisant de cette « expression » là un fait interne (il s'agit dès lors de cohérence textuelle ou de cohésion interphrastique) ou un fait externe (il s'agit alors de cohérence argumentative, au sens où la définit Moeschler (op. cit.) : « Un discours D est argumentativement cohérent si : — les instructions argumentatives posées par les connecteurs argumentatifs sont satisfaites en Ό, — et toute contradiction argumentative résolue dans le mouvement discursif qui génère Ό») Cette différence d'affectation, on en conviendra, ne conduit ni aux mêmes pratiques d'analyse, ni aux mêmes conclusions. Le problème est tout autre, tant au plan notionnel que catégoriel, dès lors qu'on subordonne les différentes fonctions du langage évoquées ci-dessus à un seul but superordonné : agir avec et sur l'autre. Cet a priori trouve quelques justifications dans des modèles généraux, tels que ceux identifiés par Moscovici (1984), lorsqu'il parle de la ternarité du regard psycho-social et propose un modèle tel que tout rapport aux objets passe par l'autre : Objet / Ego -* \ Alter

où encore Baktine, lorsqu'il déclare que tout, y compris mon nom « passe par la bouche des autres ». En fait, de tels modèles (ou réflexions) qui saturent assez largement les réflexions des philosophes du langage travaillant sur les faits de communication (cf. Jacques, 1979,1985,1990 ; Mininni, 1992) renvoient tous à l'idée qu'« on ne peut pas ne pas communiquer », chère à l'Ecole de Çalo Alto d'une part, et que c'est dans cette communication que se jouent les constructions de la réalité qu'opèrent constamment les sujets communicants les uns « avec/contre » les autres, d'autre part. 230

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Toutefois — on l'a dit — ces constructions de réalité ne sont jamais exemptes de tentatives d'influence sur l'autre, tentatives pouvant prendre différentes formes. Si l'on accepte ce préalable on peut considérer que tout discours a une visée d'influence, servie — entre autres — par les outils langagiers qui permettent d'indiquer à l'autre, l'interlocuteur, ce que le locuteur considère comme réel, comme vrai, comme possible, comme étant la conclusion de, la justification de, la façon dont le locuteur conçoit, ses attitudes, ses opinions, ses accords et désaccords avec l'interlocuteur, etc.4. Dès lors, les différentes fonctions du langage apparaissent comme étant finalisées par le fait que toute communication est une négociation pour le gain de l'enjeu. À partir de là, ces fonctions deviennent des outils stratégiques finalisés par ce but. Dans cette optique, les opérateurs, tous les opérateurs, servent un but de persuasion et leur re-catégorisation ne peut s'effectuer qu'en fonction des différentes stratégies disponibles pour un locuteur quelconque. Or, à ce jour, les trois fonctions du langage identifiées par les philosophes et linguistes, et leur combinatoire, nous semblent suffisantes.

Essai de re-catégorisation des opérateurs
On a tenté de re-catégoriser les différents opérateurs (Ghiglione, 1993) inscrits dans les domaines logique, syntaxique, sémantique, pragmatique et psychopragmatique. Sans entrer ici dans le détail, on rappellera qu'il semble possible, sur la base de raisonnements tels que celui qui a été mené à propos de « car» (cf. ci-dessus), d'établir une correspondance assez stricte entre fonctions du langage et opérateurs servant une stratégie argumentative, corrélée avec l'une ou l'autre de ces fonctions. On complétera'toutefois ce propos en examinant le cas de quelques autres opérateurs, avant de proposer un tableau5 des correspondances entre fonctions, catégorisations et opérateurs. Le cas de « donc » Opérateur unique de la logique aristotélicienne, où il s'inscrit dans le syllogisme en ayant comme fonction explicite d'introduire la conclusion sur la base des prémisses et comme fonction implicite de marquer le caractère uniquement déductif du raisonnement, « donc » va voir son statut évoluer au gré des différentes catégorisations et des rationalités sur lesquelles elles s'appuient. Lundquist (1980, 1990), en définissant le rôle des connecteurs comme ce qui sert à «... expliciter une relation entre un "avant" et un "après" dans le texte», leur donne comme mission d'assurer la cohésion interphrastique et la cohérence textuelle : « Les connecteurs sont des éléments cohésifs, redondants, positifs quand, dans le rôle d'explication et de précision, ils facilitent le travail mental de ΐ opération interprétative ; négatifs quand ils postulent une cohérence logique, causale, etc. entre des événements qui sont, en fait, sans rapport ». 231

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Dans cette optique, l'auteur sera conduit à assigner « donc » à la catégorie des « causatif, consécutif ». La conclusion est ici une conséquence, ce qui permet à Lundquist de classer dans la même catégorie des opérateurs tels que : c'est pourquoi, ainsi, en effet, aussi, par conséquent, alors, d'où. Il est patent que la rationalité qui a servi à catégoriser «donc» dans la catégorie des « causatif, consécutif » relève d'une logique fondée sur un raisonnement déductif affaibli, mais gardant cependant ce caractère. En effet, en revenant au syllogisme « princeps » : — Tous les hommes sont mortels — Socrate est un homme — Donc Socrate est mortel, on peut penser qu'en situation « authentique », i.e. non construite par les règles de la logique aristotélicienne, on pourrait considérer comme équivalentes6 à la conclusion du syllogisme des formulations du type : — C'est pourquoi Socrate est mortel — ainsi Socrate est mortel — aussi Socrate est mortel — par conséquent Socrate est mortel — d'où Socrate est mortel — alors Socrate est mortel — en effet Socrate est mortel. Dans le cadre argumentatif, Ducrot (1982, 1988) puis Anscombre (1989, 1991), et Anscombre et Ducrot (1983) seront amenés à émettre l'hypothèse centrale que le rapport de cause à conséquence, constituant le fondement même de l'argumentation, entre un état de choses présenté en « A » (les arguments) et celui présenté en « C » (les conclusions) est un rapport non asserté mais tenu pour acquis. Un lieu commun, en quelque sorte, reliant non pas un fait à un autre, mais une échelle graduée de faits à une autre échelle graduée, un topos. Selon Ducrot les topoï peuvent être du genre : « plus p, plus q » ; « plus p, moins q » ; « moins p, plus q»;« moins p, moins q ». Ces lieux communs argumentatifs renvoient donc au fait que le degré selon lequel un objet possède la propriété q est fonction du degré selon lequel un autre objet (ou le même) possède la propriété p1. Ainsi, selon Ducrot l'assertion : « Cette voiture est bon marché, tu devrais donc l'acheter », active un topos du type « moins c'est cher, plus c'est avantageux ». On remarquera que l'emploi de «donc» est ici de type conclusif, et pourrait être inscrit dans une forme syllogistique du type : — Tout ce qui est bon marché doit être acheté — Cette voiture est bon marché — Donc cette voiture doit être achetée. Sans doute cette forme s'adosse à un savoir partagé, suffisamment stable et répandu pour devenir un lieu commun, il n'empêche que l'opérateur «donc» introduit la conclusion d'un 232

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raisonnement syllogistique, incomplet sans doute mais facilement reconstituable. Ici encore, « donc » s'inscrit dans la mise en scène langagière d'un raisonnement déductif affaibli. Grize (1976, 1982), dans un contexte que nous nommerons « psychopragmatique » ; car il prend explicitement en charge le locuteur, l'interlocuteur, le thème à travers les notions d'« image8 », de « préconstruit » concernant l'objet, le discours, les croyances, valeurs, normes, d'« opérations » (notamment de « justification ») ; affecte à l'opérateur « donc » (et aussi aux opérateurs : par conséquent, alors) la fonction d'empêcher une contre-argumentation, en tentant de donner une impression d'irréfutabilité à l'argument. Le regard théorique porté sur cet opérateur s'est à nouveau déplacé, mais — là encore — on peut émettre l'hypothèse que le caractère d'irréfutabilité qu'un locuteur tente de donner à son énoncé, en employant l'opérateur « donc », est dû au fait qu'il active un script du type « plus on se rapproche de la forme du syllogisme, moins le discours produit est contestable. » L'opérateur « donc » apparaît, ici encore, lié à la mise en scène d'une logique déductive, qui — cette fois — est censée garantir l'irréfutabilité de l'énoncé proposé. Moeschler (1985), Roulet (1987), tout en inscrivant «donc» dans la dynamique conversationnelle, ne donneront pas à cet opérateur un autre statut que celui lui permettant de marquer un acte directeur aux fins d'introduire une ou des conclusions. Soit l'exemple suivant, emprunté à Moeschler: «Achille a grossi ces derniers temps, il n'aura donc plus de dessert», dont la description structurelle est la suivante: [I (Asp) (AD donc r)], où «donc» marque l'acte directeur. Ainsi, l'opérateur «donc», quelles que soient les différentes théorisations évoquées, conserve toujours les traits qui en font ce que l'on pourrait nommer un «introducteur conclusif », et donne à voir dans les jeux communicatifs la trace d'un raisonnement déductif, c'est-à-dire la trace d'une logique démonstrative. Dès lors, il est clair que l'opérateur « donc » accomplit dans tous les cas une fonction consistant à exprimer le cheminement d'une pensée, ou du moins la logique de construction des arguments qui est celle de cette pensée. Il nous apparaît alors que cet opérateur et ses équivalents (toujours plus ou moins les mêmes à travers les vicissitudes théoriques traversées) peuvent, semble-t-il, être recatégorisés fonctionnellement, dans le cadre communicatif, comme servant la fonction : « expression d'une pensée ».

Le cas de « si » Opérateur d'une logique formelle acceptant les principes de composition et d'extensionnalité, «si» s'inscrit dans le couple «si... alors», et marque une relation d'implication entre propositions. Sperber et Wilson (1985), partant de l'idée que la mémoire contient des schémas d'hypothèse, c'est-à-dire des formes logiques pouvant être complétées pour obtenir des formes propositionnelles, asserteront que lorsqu'on traite des hypothèses de la forme « si ρ alors q », on 233

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a également tendance à considérer les hypothèses de la forme « si non p alors non q », ou encore « si q, alors (q parce que p) », soit les différentes propositions suivantes : — « Si Pierre atteint un objectif, il est satisfait » — « Si Pierre n'atteint pas son objectif, il n'est pas satisfait » — « Si Pierre n'est pas satisfait, il n'est pas satisfait parce qu'il n'a pas atteint son objectif ». Selon les auteurs, on se trouve toujours situé dans le cadre d'un raisonnement déductif, mais reposant ici sur des règles d'élimination conformes au raisonnement humain. Cette conformité amène — entre autres — Sperber et Wilson (op. cit.) à rejeter les règles d'introduction de « e t » et « o u » utilisées dans les systèmes logiques formels, au motif qu'elles ne correspondent pas aux règles que les locuteurs utilisent effectivement9. Dans le cadre de la classification mixte (sémantique/syntaxique) qu'il propose, Leard (1987) classe l'opérateur « si» dans la catégorie des conditionnelles10, qu'il définit comme mettant en œuvre « le fait d'émettre une hypothèse sur ρ et une implication ». Par exemple, soit la phrase : « S'il pleut, je vais prendre mon parapluie », où l'on voit exprimée l'hypothèse : « S'il pleut » et son implication : «Je vais prendre mon parapluie ». Cette catégorie11 sera divisée en trois sous-catégories : — Les conditionnelles strictes, caractérisées par un critère sémantique : exprimer à la fois l'hypothèse et l'implication, et un critère syntaxique qui les conduisent à prendre différentes valeurs. Elles ont la forme canonique Cp, q (où C représente le connecteur), soit l'exemple suivant : « Si tu viens, j'irai ». — Les conditionnelles hypothétiques caractérisées par l'absence d'implication : « Tu te rends compte ? Si jamais je gagnais». — Les conditionnelles restrictives, caractérisées par la forme canonique : p, Cq. Soit l'exemple suivant : «J'irai, si tu y vas ». Là encore, quelles que soient les sous-catégories, on se situe dans le cadre d'un raisonnement déductif, fondé sur l'implication. Dans le cadre des classifications syntaxiques l'opérateur «si» introduit une proposition circonstancielle de condition. Soit l'exemple suivant : « S'il fait beau, je sortirai demain ». Là encore, l'opérateur «si» est inscrit dans un schéma déductif du type « si... alors ». Dans le cadre de l'étude des enchaînements argumentatifs, Ducrot (1980) suggérera que l'emploi de l'opérateur « si » sert à accomplir un acte de supposition consistant à demander à l'auditeur d'accepter pour un temps une certaine proposition «p » qui devient, provisoirement, le cadre du discours, et notamment de la proposition principale « q ». Ici l'opérateur «si» permet d'accomplir successivement deux actes illocutoires : demander à l'auditeur d'imaginer «p » et, ayant ainsi fixé le cadre du discours, y affirmer « q ». Mais cela ne remet nullement en cause le jeu implicatif introduit par «si», tout au plus cette analyse déplace-t-elle le jeu implicatif vers l'interlocution et la théorie des actes. En effet, si l'on considère les emplois standard de « si», une phrase telle que « Si Pierre vient, Jacques partira », indépendamment du fait qu'elle oblige — ou tente de contraindre — l'interlocuteur à entrer 234

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dans le monde imaginaire proposé par le locuteur, ne remet nullement en cause l'activation du schéma « si... alors », marquant la relation d'implication entre les deux propositions énoncées. Les emplois non standard de «si», décrits comme n'exprimant pas une relation entre deux propositions mais l'accomplissement de deux actes d'énonciation successifs méritent d'être questionnés plus avant. Selon Ducrot, le « si » oppositif, employé dans l'énoncé : « s'il a de l'esprit, il n'a guère de cœur », conduit à inférer des caractéristiques de la personne dont on parle, plus qu'à opposer les deux propositions contenues dans l'énoncé. Cette interprétation, pour acceptable qu'elle soit, ne fait que déplacer le problème vers un discours possible où quelqu'un dirait par exemple : « S'il a de l'esprit, il ría guère de cœur... Alors il est redoutable». Ici la conclusion est appelée par le « si», même si elle n'est pas énoncée. Le « si» oppositif, ne remet donc pas en cause, semble-t-il, le schéma « Si... alors », tout au plus laisse-t-il à l'interlocuteur le soin de compléter, de tirer les conséquences... tout en lui indiquant qu'il faut les tirer, qu'elles ne sont pas données dans l'énoncé. Il en est de même d'autres emplois de « si », décrits par Ducrot dans des énoncés tels que : — « Si Pierre est à Paris, il y restera certainement » — « Si tu veux venir, tu as le droit » — « Si tu as soif, il y a de la bière au frigidaire ». On peut dire, avec Ducrot, que le « si » relève d'une définition illocutoire, c'est-à-dire qu'ici l'acte de supposition sert à justifier la conformité de « q » par rapport à une situation d'énonciation spécifique. Le schéma « Si... alors » reste toutefois présent, bien que déplacé, de la vérité (de « q ») vers la conformité du réel et du possible. L'opérateur « si » ouvre un monde possible où le raisonnement déductif continue à fonctionner pour d'autres objectifs. Il apparaît donc que l'opérateur « si » conserve, à travers les différents auteurs et classifications évoqués, son caractère d'introducteur d'une relation d'implication permise par le couple « Si... alors ». Il donne à voir, dans tous les cas, un raisonnement déductif fondé sur la mise en scène d'un monde possible, tel que — s'il se réalise — il entraîne un certain type de conséquence ; que la cause relève d'un monde réel ou d'un monde possible ne conduit aucunement à invalider le fonctionnement implicatif introduit par l'opérateur «si». Dès lors, cet opérateur nous semble pouvoir être recatégorisé fonctionnellement, dans le cadre communicatif, comme servant la fonction « expression d'une pensée ».

Le cas de « mais » L'opérateur « mais » ne renvoie pas aux opérations logiques de base, ni à un quelconque raisonnement déductif. En fait, l'examen des classifications dans lesquelles il est inclus, conduit nécessairement à penser que cet opérateur relève de la fonction de la langue renvoyant à une 235

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négociation avec un interlocuteur présent ou absent, réel ou imaginaire. Ce que donne à voir l'opérateur « mais », c'est une négociation entre des individus inscrits dans une communication porteuse d'un enjeu, négocié dans le cours de l'interlocution. La classification de nature sémantique de Lundquist (1980, 1990) inscrit «mais» dans la catégorie des adversatifs, avec d'autres opérateurs tels que : or, en revanche, au contraire, par contre. La classification de nature syntaxique de Grevisse (1988) définit «mais» comme une conjonction de coordination servant à : — Coordonner deux mots, deux syntagmes, deux propositions, deux phrases que le locuteur met en opposition : «Je suis comme le roi d'un pays pluvieux, riche mais impuissant, jeune et pourtant très vieux » ; « Mon verre η est pas grand, mais je bois dans mon verre », — Coordonner une formule négative, qui marque ce que l'on n'accepte pas, et une forme positive, qui marque ce que l'on tient pour exact : « Il le considérait non comme un simple magasin, mais comme un véritable sanctuaire ». Les analyses des enchaînements argumentatifs, menées par Ducrot (1980), à propos de « mais », prennent pour point de départ la structure « Ρ mais Q », structure dans laquelle Ρ se présente comme servant une certaine conclusion « r », et Q comme un argument plus fort en faveur de « non-r », conclusion opposée à « r ». Ducrot, développant les analyses concernant « mais », note que cet opérateur se situe le plus souvent en début de réplique, que Ρ peut être lié au dialogue et à la situation, que Ρ peut être ou non explicite. D'où une classification propositionnelle de « mais » : — à l'intérieur d'une réplique : A12 — Ρ mais Q — en tête de réplique et introduisant un Q explicite : A — mais Q • Soit « mais » enchaîne sur la réplique Ρ de B13 Β —Ρ A — mais Q, et marque l'opposition de A : - à l'acte de parole de B, énonçant Ρ - aux conclusions de B, issues de Ρ - à la vérité de Ρ • Soit « mais » enchaîne sur du non verbal A — mais Q et marque l'opposition de A : - à un comportement de B - à une situation - à ses propres réactions — en tête de réplique, en n'introduisant aucun explicite : - A — mais ... 236

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Sans entrer dans le détail des exemples et des polémiques (Kerbrat-Orrechioni, 1990 ; Cadiot, 1979) on notera que l'utilisation de l'opérateur « mais » inscrit toujours sur la scène discursive un contre argumentateur, réel ou virtuel. En effet, tout se passe comme si, quelle que soit la position de « mais » et la réalité de l'autre, il existait toujours deux locuteurs sur la scène : — l'un disant P, conduisant vers « r » — l'autre disant Q, conduisant vers « non-r ». Si l'on reprend l'exemple tiré de Grevisse : « Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre », l'utilisation de « mais » est justifiée par un contre argumentateur potentiel qui concluerait à l'issue de la première proposition : « donc je change de verre pour boire » ; conclusion à laquelle s'oppose le locuteur/argumentateur qui conclut de façon opposée. Dans le cas particulier, le contre argumentateur potentiel est tout simplement le sens commun. Lorsque l'interlocuteur est présent et réagit verbalement, ou non verbalement, le fait contreargumentatif est patent et ne demande aucune explication complémentaire. Dès lors, on peut penser que des locuteurs d'avis différents à propos d'un objet thématique donné emploieront l'opérateur «mais» dans un jeu de négociation de l'objet. Une expérience (Casari, Bromberg, Salés, 1989) montre, en effet, qu'un tel opérateur est utilisé par des sujets expérimentaux d'avis divergents pour négocier un objet dans un processus que Grize (1976) décrit comme l'élaboration d'une schématisation14, de nature argumentative. L'emploi de cet opérateur est plus ou moins radical suivant les cas, c'est-à-dire qu'il peut servir au second locuteur : à restreindre l'univers proposé par le premier locuteur, à introduire un argument conduisant vers non-r, à introduire un argument conduisant vers X, différent de r et de non-r. Et si, dans tous les cas, on peut parler d'anti-orientation, on peut également — à l'aide des résultats obtenus — distinguer des jeux de quasi-validation co-référentielle ou hétéro-référentielle. Les premiers conduisent les locuteurs à utiliser des arguments anti-orientés introduits par « mais » qui : — Soit restreignent la portée referentielle de l'argument proposé par le locuteur A. Par exemple : A. La politique est présente dans tous les secteurs de la vie. B. Oui, mais quelques secteurs y échappent quand même. — Soit proposent un argument qui conduit vers non-r. Par exemple : A. La politique est présente dans tous les secteurs de la vie. B. Oui, mais elle est vide de sens. Les seconds conduisent à des arguments anti-orientés, introduits par « mais », qui proposent un autre objet thématique. Par exemple : A. La politique est présente dans tous les secteurs de la vie. B. Oui, mais les relations affectives qu'est-ce que tu en fais ? Moeschler (1985), dans le cadre conversationnaliste, inscrira l'opérateur « mais » dans les mouvements discursifs concessifs, ainsi définis :
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«1. Il est composé minimalement et maximalement de deux constituants Cl et C2, où Cl et C2 peuvent avoir le statut d'acte de langage ou d'intervention. 2. Cl est présenté dans le but d'argumenter en faveur d'une conclusion ((r" nécessairement implicite 3. C2 est présenté dans le but d'argumenter en faveur d'une conclusion "non-r" 4. C2 ne remet pas en cause la pertinence informative de Cl 5. C2 ne remet pas en cause la pertinence argumentative de Cl 6. Il est obligatoire de tirer de Cl + C2 la conclusion "non-r" ». Pour Moeschler, Cl est généralement introduit par différentes marques argumentatives (certes, bon, bien), des connecteurs concessifs (bien que, quoique, même si, quand bien même, même quand, etc.), des prophrases du type : oui, évidemment, bien sûr... ; C2 est généralement introduit par des connecteurs concessifs {mais, quand même, tout de même, etc.). Nonobstant le fait que cette catégorisation accentue le caractère interlocutoire de la scène où s'inscrit l'opérateur « mais », elle n'apporte que peu d'informations nouvelles par rapport aux analyses précédentes. Ainsi, dans toutes les analyses présentées, qu'elles soient d'inspiration syntaxique, sémantique, argumentative, pragmatique ou psycho-pragmatique, l'opérateur « mais » donne à voir, ou à inférer, une scène interlocutoire, peuplée de deux ou η locuteurs, qui négocient — entre eux — la référence. Il est clair que l'emploi de cet opérateur sert à accomplir la troisième fonction de la langue : « produire des effets sur l'interlocuteur, tenter de le faire agir ou de le faire penser différemment. » On ne poursuivra pas plus avant, dans le cadre de cet article, l'examen du trait (ou des traits) fonctionnel(s) qui caractérise(nt) les différents opérateurs argumentatifs15, mais on présentera à titre indicatif6 deux tableaux permettant d'avoir un aperçu de ce que peut être une classification fonctionnelle des opérateurs.

Esquisse d'une re-catégorîsation des opérateurs
Sans doute une telle classification n'est-elle pas exempte de problèmes. En effet, certains opérateurs — placés dans différentes catégories — peuvent vraisemblablement servir différents buts superordonnés, mais — et nous avons tenté de le montrer quelque peu — le trait « fonctionnel » qui caractérise chacun d'entre eux (ici une fonction d'introducteur de justification/explication, là une fonction d'introducteur de conclusion, ailleurs une fonction d'introduc 238

Opérateurs argumentatifs et stratégies langagières

Tableau 1. Buts superordonnés et classifications

But superordonné

Classification sémantique (Lundquist, 1991) Opérateurs • Temporels • Illustratifs • Comparatifs • Métatextuels Opérateurs : • Enumératifs • Additifs • Transitifs • Explicatifs • Causatifs, consécutifs • Résumatifs

Classification syntaxique (Grevisse, 1988) Opérateurs liés aux circonstancielles de : temps, manière, but

Classification argumentative (Roulet, 1987)

Opérateurs logiques

Autres

1. Dénoter le réel

lieu

2A. Exprimer la logique et la cohérence d'une pensée

2B. Exprimer un état ou attitude

Opérateurs : • Conjonctions • Argumentatifs de coordination • consécutifs • Opérateurs liés aux circonstancielles de cause, de conséquence Opérateurs : liés aux circonstancielles de condition Opérateurs liés aux circonstancielles de concession Opérateurs : • contre argumentatifs • Concession

Tous les opérateurs liés aux opérations logiques de base

3. Gérer l'échange interlocutoire

Opérateurs : • Adversatifs • Concessifs

teur d'implication, ailleurs encore une fonction d'introducteur d'opposition/restriction) peut vraisemblablement être retrouvé à travers les différentes catégorisations proposées, qu'elles soient d'inspiration logique, syntaxique, sémantique, argumentative, pragmatique ou psychopragmatique. Dès lors, au moins dans leurs emplois standards, il n'est pas exclu que l'on puissere-catégoriser les opérateurs en fonction des buts superordonnés qui ont été identifiés et aboutir à un tableau du type suivant :

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Rodolphe Ghiglione

Tableau 2. Buts superordonnés et opérateurs

But superordonné 1. Dénoter le réel

Opérateurs concernés (listes non exhaustives) D'abord, ensuite, enfin, finalement, puis, en même temps, plus tard, alors, avant que, d'ici à ce que, d'ici que, jusqu'à ce que, ici, là, ici même, par, entre autres, notamment/en particulier, à savoir, comme, ainsi que, de même que, à mesure que, au fur et à mesure que, afin que, pour que, de manière à ce que, de façon à ce que, ainsi, aussi, plus, moins, plutôt, ou mieux, voir page, comme il a été signalé, cf. ...

2A. Exprimer une logique, la cohérence Premièrement, deuxièmement, etc., d'ailleurs, d'autre part, d'une pensée du reste, et, de nouveau, en outre, encore, également, de plus, aussi, de même, voire, or, non, ou, si... alors, mais, ni, car, c'est que, c'est à dire que, en d'autres termes, à savoir, c'est pourquoi, ainsi, en effet, aussi, par conséquent, donc, alors, d'où, bref, en somme, comme, parce que, puisque, par conséquent, de manière que, de façon à ce que, de sorte que, en sorte que, 2B. Exprimer un état ou une attitude oui, peut-être, formes adverbiales en ment (absolument, complètement, heureusement, etc.), très, si, à moins que, pour peu que, pour autant que, à supposer que, dans la mesure où, dans le cas où, à condition que, dans l'hypothèse où, ... Or, mais, en revanche, au contraire, par contre, toutefois, néanmoins, cependant, pourtant, quoique, bien que, encore que, quand même, au fond, en fait, finalement...

3. Gérer l'échange interlocutoire

Ce tableau, tout comme le précédent, n'est donné qu'à titre indicatif. Il n'est pas exempt de problèmes, on l'a dit, et notamment celui de la plurifonctionnalité de certains opérateurs, dès qu'on s'écarte des emplois plus ou moins standards. Cette plurifonctionnalité peut vraisemblablement conduire à modifier — en fonction des contextes — l'affectation de tel ou tel opérateur à telle ou telle catégorie. Toutefois ces re-catégorisations, malgré leurs imperfections, nous semblent répondre au but assigné : comprendre comment des sujets communicants tentent de jouer les jeux communicatifs pour le gain de l'enjeu, en donnant à voir et/ou à entendre un certain type de stratégie dans la 240

Opérateurs argumentatifs et stratégies langagières

mise en mots des objets en jeu dans la négociation interlocutive. Dans cette stratégie les opérateurs constituent — à notre sens — Tune des « chevilles ouvrières ».

Rodolphe GHIGLIONE

NOTES
1. Pour une analyse détaillée, cf. Trognon et Ghiglione, 1993 (op. cit.). 2. En effet, Frege (1892) radicalisa la rupture avec la logique aristotélicienne, d'une part en introduisant, au sein de la vériconditionnalité, le réel auquel le langage réfère et d'autre part en systématisant la réflexion quant à la forme logique des propositions. La radicalisation entreprise amènera Frege à dégager deux principes nécessaires à la définition du critère de vérité : — le principe de composition, selon lequel la vérité d'une proposition dépend du sens des expressions qui la composent — le principe d'extensionnalité, selon lequel la vérité d'une proposition dépend de l'existence du réfèrent dans la réalité extérieure, c'est-à-dire de la référence ou de l'extension. Plus tard, Russell (1942), en introduisant la notion de croyance, puis en désignant la proposition comme porteuse d'un sens, d'une valeur de vérité et d'une croyance, fera implicitement appel à un locuteur, puis Strawson (1950), en introduisant dans le jeu présuppositionnel la clause de nécessité, rendra cet appel explicite. 3. Moeschler place dans la catégorie des « argumentatifs » des opérateurs tels que : d'ailleurs, même, et dans celle des « justificatifs », outre l'opérateur « car », puisque, parce que. 4. Le fait que l'interlocuteur soit présent ou absent, réel ou virtuel, etc., n'a ici qu'une importance toute relative. 5. Indicatif à ce stade des travaux. 6. Un premier test empirique de l'équivalence de ces formulations va dans le sens d'une validation de cette hypothèse. 7. On n'entrera pas ici dans les notions de seuil que développe Ducrot. 8. C'est-à-dire les observables de l'activité de « schématisation » (centrale dans le dispositif de Grize), que sont les représentations que se fait le locuteur de lui-même, de l'interlocuteur, du thème traité et de leurs relations. 9. Sperber et Wilson (op. cit.) indiquent que les raisonnements déductifs peuvent être traités selon leurs aspects syntaxique ou sémantique. Si l'on considère l'aspect syntaxique une hypothèse donnée « q » sera une implication logique de l'hypothèse « ρ » si, et seulement si, « q » peut être déduit de « ρ » en appliquant des règles déductives. Si l'on considère l'aspect sémantique, une hypothèse « q » sera une conséquence nécessaire de l'hypothèse « ρ » si, et seulement si, tout état de choses qui rend « ρ » vrai rend « q » vrai, c'est-à-dire qu'il n'existe aucun état concevable dans lequel « ρ » serait vrai et « q » serait faux. Par ailleurs les auteurs identifient deux autres règles déductives : — le modus ponendo ponens, admettant en « input » deux prémisses, dont la proposition conditionnelle et en « output », la proposition conséquente à la proposition conditionnelle, soit : « input » : Ρ Si Ρ alors Q

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Rodolphe Ghiglione

« output » : Q — le modus tollendo ponens, admettant en « input » deux prémisses, une disjonction et la négation de l'un des deux éléments de la disjonction, et en « output » l'autre élément de la disjonction, soit : a) « input » : Ρ ou Q b) Ρ ou Q non Ρ non Q « output » : a) Q ; b) Ρ Plus loin les auteurs proposeront des règles dérivées (modus ponens conjonctif, modus ponens disjonctif), une catégorisation des règles (analytiques et synthétiques), etc. Mais dans tous les cas, ainsi que le note Landré (1991) : «leur théorisation (celle de Sperber et Wilson) fait jouer un rôle central à ces connecteurs qui permettent des raisonnements syllogistiques, étant donné que, pour eux, les raisonnements mis en œuvre sont essentiellement de nature déductive. » 10. Léard étudie également les concessives. 11. De même que celle des concessives. 12. A et B sont les locuteurs. 13. A et B sont les locuteurs 14. Une schématisation est selon Grize le résultat d'un discours à deux. En élaborant une schématisation le locuteur doit viser trois buts distincts : 1. Poser le cadre d'une schématisation, c'est-à-dire évoquer des objets de pensée, rappeler des faits et les enrichir ; 2. Répondre par avance aux questions et aux doutes de l'interlocuteur ; 3. Empêcher ou réfuter les contre-discours que l'interlocuteur pourrait tenir. 15. Terme générique qui renvoie au fait que toute énonciation a une visée persuasive (cf. Ghiglione, 1986 ; Trognon, Ghiglione, 1993), c'est-à-dire qu'elle cherche à «faire admettre un "énoncé" » (Anscombre, Ducrot, 1983). 16. Et à ce titre seulement car la validité empirique des différentes re-catégorisations n'a pas été complètement établie.

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