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Corrigé de la question à 12 points Quelle place les chants V à XIII de l’Odyssée donnent-ils à la mémoire et à l’oubli ?

L’Odyssée d’Homère est, comme toutes les premières épopées, une œuvre relevant de ce qu’il est convenu d’appeler la littérature orale. Qu’il s’agisse de la création d’un homme, Homère, ou de plusieurs, elle a d’abord été, bien avant d’être écrite, une création d’aède, c’est- -dire le !ruit du travail d’un artiste, ou de plusieurs, capable d’utiliser les ressources de la versi!ication et de la mnémotechnique pour créer puis recréer chaque récitation l’histoire longue, !ertile en rebondissements, du retour d’"l#sse $thaque au cours d’un vo#age de di% ans. &ussi cette œuvre pose-t-elle, dans les conditions mêmes qui en ont rendu possible la création, aussi bien qu’au cœur de la !iction, la question de la mémoire et de l’oubli. La question des rapports entre mémoire et oubli pose un triple en'eu, dramatique, e%istentiel et poétique. I. Enjeu dramatique de la tension mémoire / oubli A. La mémoire comme moteur de la quête d’Ulysse "l#sse n’oublie pas le but de sa quête, c’est- -dire ce que les (recs appellent ) nostos * + ) le retour *. ,’est parce qu’il garde en mémoire $thaque et ce qu’il # a laissé qu’"l#sse trouve la !orce de poursuivre. - -%emple du chant . : che/ ,al#pso, !ace la mer, "l#sse pleure sur le promontoire 0 la n#mphe ne lui pla1t plus, on imagine aisément qu’il s’ab1me dans une contemplation nourrie du souvenir d’$thaque. &près la visite d’Hermès, les deu% héros parlent, la n#mphe rappelle qu’elle a o!!ert au héros l’immortalité, celui-ci rappelle son re!us au nom du souvenir qu’il garde de 2énélope. - -%emple du chant 3$ + la rencontre d’"l#sse avec sa mère &nticlée intervient un moment clé du périple du héros. Le chant 3$ passe par!ois pour une ) pièce rapportée * dans la genèse de l’épopée, mais il a aussi une place dans l’encha1nement dramatique des événements. &nticlée lui donne quelques nouvelles d’$thaque, mais qui ne sont pas capitales 4par e%emple, il n’est pas question des prétendants 56. ,’est comme si l’intérêt essentiel de cette rencontre était de donner "l#sse de la motivation, de lui rappeler, au cœur de cette nekuia, le but de son périple. B. L’oubli comme obstacle 7 l’inverse, l’oubli guette le héros et !ait planer sur lui la menace d’interrompre son vo#age de retour. - ,he/ les Lotophages, au chant $3, "l#sse et ses compagnons a!!rontent le danger d’un peuple qui leur o!!re des ) lotus *, ) !ruit8s9 dou% comme le miel * 4v. :;6 qui procurent l’oubli du retour. Le héros sauve les deu% compagnons qu’il a envo#és en éclaireurs 4ils ) ne rêvaient que de rester parmi ce peuple< et, gorgés de lotus, ils en oubliaient le retour= *6 en les arrachant par !orce. L’oubli n’est alors qu’une menace pour "l#sse, un danger évité. - $l n’en va pas de même de la rencontre avec ,ircé et ,al#pso, respectivement au% chants 3 et . 4pour la !in du sé'our che/ la n#mphe6. >outes deu% semblent !aire oublier "l#sse, au moins provisoirement, l’ob'et de sa quête + le sé'our d’"l#sse s’allonge, un an che/ ,ircé, sept che/ ,al#pso. L’amour et la sensualité que les deu% déesses o!!rent au héros sont une sorte d’équivalent au lotus des Lotophages. $l est noter que che/ ,ircé, la situation semble s’inverser + ce sont les compagnons d’"l#sse qui lui rappellent la nécessité du retour 4vers ;?: ;@;6. -st-ce parce qu’il est seul que le sé'our che/ ,al#pso 4celle qui ) cache *6 s’allonge tant A C. La mémoire des dieux élément essentiel dans le récit

c’est ne pas oublier que celle-ci est mortelle. qui n’est qu’un homme. .. punition des 2héaciens au chant 3$$$6. de proposer une ré!le%ion sur la condition humaine. son !ils. Fr. C. . il aspire retrouver sa vie paisible $thaque.. l’amène aussi réa!!irmer son humanité. %arder en mémoire sa condition de mortel L’Odyssée. honoré de son vivant ) autant qu’un dieu * 4vers . de la gloire que procure la mémoire des e%ploits guerriers 0 or. contre toute attente.6 et s#mbole du kleos. &théna conte au% dieu% ) toutes les angoisses d’"l#sse. quand la vie ordinaire con!ère plutDt l’oubli. c’est donc l’oubli qui est redouté par . "l#sse est en e!!et un personnage en tension entre ces deu% modèles + héros glorieu% de la guerre de >roie. cette dernière o!!re la possibilité d’accéder un bonheur qui n’est pas nécessairement obtenu par une vie glorieuse.#clope. mais son vo#age de retour. "éro#sme vs $ie ordinaire La tension entre mémoire et oubli est bien présente dans la question du choi% entre l’héroCsme et la vie d’homme ordinaire. soucieuse qu’il !Bt che/ la n#mphe *.< n’oubliant rien. B. . &chille dit qu’il pré!érerait ) être sur terre domestique d’un pa#san * 4vers . -n contrepartie.e passage de L’Odyssée marque une désillusion !ace l’idéal de la mort glorieuse.al#pso. lui e%plique &nticlée. autant les dieu% ont.6. HHI-HH.&utant "l#sse. l’Odyssée est peut-être plus même de parler de l’homme en général. Enjeu existentiel des ra!!orts entre mémoire et oubli A. oG l’homme devient une ombre insaisissable + ) ce n’est que la condition de l’homme quand il meurt *. même s’il n’a pas un but glorieu%."l#sse décline la proposition de . II. qui conduit le héros au% !rontières de l’humain. . est susceptible d’oublier.  (randi par ses épreuves. 2lus encore que la mort elle-même. quant mémoire tenace + eu%. &ourir en étant oublié des $i$ants ' le !ire des destins L’épopée rappelle néanmoins que toutes les morts ne se valent pas + rien de plus terrible qu’une mort amenant l’oubli che/ les vivants.&u% en!ers.&u chant 3$.&théna n’oublie pas non plus son protégé et le montre de multiples reprises par ses interventions 0 ainsi. le plus prestigieu% des héros de la guerre de >roie. ce kleos qui garantit au héros que son nom ne sera pas oublié. au début du chant .E. qui ne lui o!!rait rien de moins que l’immortalité ses cDtés. une . . "l#sse acquiert la connaissance de la dure réalité de la mort.E:6 plutDt que de régner parmi les morts.2oséidon n’oublie pas l’a!!ront que le héros lui a !ait subir par l’aveuglement du . $l est aussi le personnage principal d’une épopée qui est bien di!!érente de l’Iliade + centrée sur un homme. est parsemé d’épreuves qui sont susceptibles de lui con!érer le renom. "l#sse est un héros épique. par le !ait même que les dieu% se 'ouent de lui. "l#sse rencontre &chille. ne pas oublier sa condition d’homme. L’héroCsme appara1t en e!!et comme la possibilité de trouver une place dans la mémoire des autres. qui incite "l#sse ne pas oublier ce qu’il vient d’apprendre + ) tout cela< retiens-le pour le répéter plus tard ton épouse * 4v. et son désir de vengeance est un des !ils conducteurs de l’histoire au cours des chants au programme 4tempête du chant .

et lui demande de lui rendre les honneurs !unèbres et de lui dresser un tombeau ) pour qu’il rappelle un malheureu% au% hommes venir *. B.$$$.ircé. elles évoquent elles aussi les thèmes de la poésie épique + ) Qous savons en e!!et tout ce qu’en la plaine de >roie<les (recs et les >ro#ens ont sou!!ert par ordre des dieu%= * -lles proposent au héros la !ois d’écouter sa propre célébration épique 4) "l#sse !ameu%. une création poétique qui assure ses héros une !orme d’immortalité. 2ris dans la tempête la !in du chant . ) L’eusse obtenu les honneurs militaires. un oubli qui se traduit notamment par l’absence de tombeau.les hommes..Les Pirènes en e!!et charment elles aussi. mais aussi qu’elle permet de résister au temps. Mais les écouter. re!let s#mbolique de l’autre auditoire. du vers III au vers IE. l’épisode des Pirènes 4chant 3$$6. La mémoire et l’oubli comme enjeux !oétiques A. car cela signi!ie une mort anon#me. suggère aussi qu’elle peut être dotée d’un pouvoir de !ascination dangereu%.-dire nous. la mise en ab#me de la parole poétique.  . $l !aut rappeler que les neu! Muses qui président au% arts et la littérature sont des déesses !illes de Neus et de Mnémos#ne. "l#sse s’en est prémuni. c’est. on eBt chanté ma gloire= * La gloire lui aurait en e!!et con!éré l’assurance de n’être pas oublié et d’avoir. $l est la première Jme qu’"l#sse rencontre au% -n!ers.. >out se passe comme si. semblable celui des dieu% 4) nous savons tout ce qui advient sur la terre !éconde *6. et surtout le rDle d’"l#sse qui se !ait lui-même aède de ses propres aventures pour raconter l’essentiel de ses péripéties du chant $3 au chant 3$$. qui appara1t au chant . qu’elle garantit contre l’oubli. La !arole é!ique ' un !ou$oir dan(ereux ) . dans cette géographie des con!ins qui est parcourue par "l#sse. et le meilleur tombeau qu’on puisse construire pour un héros épique n’est autre que l’épopée elle-même. "l#sse l’a bien obtenu malgré ses craintes. il lui dit + ) 'e t’en supplie. renversant la logique mémorielle de la poésie de l’aède inspiré par les Muses. un moment du parcours d’"l#sse. Les propos d’-lpénor soulignent d’ailleurs que ne pas o!!rir de sépulture un mort relève du sacrilège et provoque ) la colère des dieu% *. que la parole poétique en particulier est un medium entre le monde des hommes et celui des dieu%. . épique en particulier.Fn peut en citer de nombreu% e%emples + la !igure de l’aède des 2héaciens.. qui a pour but principal de montrer le charme qu’il e%erce sur son auditoire de 2héaciens. voire l’e%alter + .ependant. Oemodocos. La !arole é!ique ' un instrument de mémoire $alorisé Le te%te de l’Odyssée s’ouvre sur une invocation la Muse.’est aussi ce qui rend terri!iante la perspective de mourir en mer. comme -lpénor. "l#sse regrette de n’être pas mort dans la plaine de >roie. un tombeau qui rappelle son souvenir au% vivants.e 'eune et obscur compagnon d’"l#sse ne semble l que pour rappeler cette vérité. comme le révèle la courte interruption de sa longue narration au chant 3$. . Les (recs rappellent par l que les arts et la littérature sont le !ruit d’une inspiration divine. . ne m’oublie pas * 4vers @K6. III. gloire éternelle de la (rèce= *6 et d’accéder un savoir universel.e tombeau. sans prendre la précaution grJce laquelle.-lpénor en !ournit un e%emple au chant 3$. L’Odyssée a comme trait d’originalité de mettre en ab#me la parole épique d’une manière qui semble la valoriser. . de lieu qui perpétue la mémoire. suivant les conseils de . $l se montre même particulièrement doué. Les Pirènes sont en . hors des lieu% de sociabilité humaine. la poésie ne pouvait être qu’un charme malé!ique. qu’on peut traduire par ) Mémoire *. est un danger mortel.

décide de le !aire de !aRon héroCque.Fn pourrait ainsi dire que le statut de la mémoire est l’un des éléments qui di!!érencient l’Iliade de l’Odyssée. C. c’est aussi un homme qui se construit dans un rapport au temps qui implique nécessairement qu’# interviennent mémoire et oubli. bien la différence entre la parole épique d’"chille# dont on sait -uste qu’elle concerne d’autres héros . mais il s’# 'oint aussi cette nouveauté qu’est la narration la première personne. "l#sse n’a!!ronte pas que des monstres. -n!in. cette mise en scène de la mémoire du héros qui est au centre des chants . au chant 33$$. la tension entre mémoire de son passé et tentation de l’oublier au pro!it de nouvelles aventures est entièrement intériorisée che/ cet "l#sse qui nous parle ainsi de la condition de 1 Pour info : la spécificité de l’Odyssée sur ce point est clairement perceptible si l’on compare la mise en abyme de l’aède aux chants IX-XII de l’Odyssée à celle que l’on trou e dans un ers du chant IX de l’Iliade o! "chille# le héros principal de cette épopée# est représenté en train de chanter en s’accompa$nant de la lyre# face à Patrocle% &ue chante-t-il ' (es ) exploits des héros * : le lien a ec la fi$ure de l’aède ne fait aucun doute% +ais ous oye. . les Phéaciens% . c’est aussi l’+éro#sme de la mémoire 4l’endurance d’"l#sse. "l#sse # échoue. L’adaptation cinématographique de M. donc sans mémoire. c’est avant tout la mémoire de l’+éro#sme 4l’épopée e%alte le souvenir des héros 0 le récit semble même par!ois le but ultime de leurs e%ploits + ainsi. La mémoire est ainsi entretenue par celui-l même qui en est l’ob'et. la place centrale qu’a dans l’œuvre la narration épique implique aussi la tension entre mémoire et oubli et ouvre la voie des !ormes nouvelles de narration. Pa propre mémoire est alors son meilleur allié. célébrée par l’épopée. "l#sse n’est pas qu’un héros hors du commun. La mémoire est donc l’élément déclencheur de l’action. qui guette les navigateurs piégés par ces créatures6. La tension entre mémoire et oubli est une composante essentielle de l’intrigue. car. . Hector. .amerini réalisée en K:S. il s’a!!ronte aussi lui-même travers l’épreuve de l’oubli au cours de son périple pour retourner en $thaque.somme des Muses monstrueuses. sur l’1le des 2héaciens 0 il retrouve la mémoire en contemplant la mer. l’Odyssée se trans!orme en compte rendu rétrospecti! d’une e%périence individuelle qui contraste avec le récit distancié qui est le propre d’une épopée comme l’Iliade1. des anti-Muses même. !ait bien appara1tre ce triple en'eu des rapports entre mémoire et oubli. &émoire et récit ' la mémoire d’Ulysse et l’in$ention de nou$elles *ormes de narration Les particularités de la parole épique dans l’Odyssée témoignent de la modernité d’une œuvre qui renouvelle les !ormes du récit épique. qui sait qu’il va périr. les Pirènes utilisent le charme de la mémoire épique pour mener le héros l’oubli et la mort 4autour des Pirènes. -n !aisant d’"l#sse un narrateur essentiel de ses aventures pendant quatre chants. L’Iliade. Fn ne saurait en e!!et comprendre le succès de l’œuvre dès l’&ntiquité sans la prendre en compte.à son ima$e# certes/0 et la aste analepse à la première personne que constitue le récit d’1lysse che. pour lui-même et non pour les 2héaciens. par ) quelque haut !ait dont le récit parvienne au% hommes venir *6 alors que l’Odyssée. .et aspect met en évidence la dimension pro!ondément humaine de l’Odyssée que pourraient !aire oublier le merveilleu% et les dieu%. contrairement au% vraies Muses. celles qui inspirent l’aède. alors qu’il s’apprêtait épouser Qausicaa 0 il se met alors raconter ses souvenirs.ette distanciation n’est pas étrangère l’épopée d’"l#sse. est soutenue par une mémoire qui re!use de céder au% tentations et au% découragements 0 et la remémoration de ses aventures passées che/ les 2héaciens !ait de lui l’ob'et d’une !ascination admirative=6. le macabre spectacle des ossements s#mbolise la mort sans sépulture. amnésique. 3$$$.

2our ce !aire.l’homme moderne. le cinéaste adapte l’écriture cinématographique pour transcrire la parole épique + ici encore. la mémoire est centrale. (aetitia 2émarais .laetidemarais3hotmail%com0 et Pierre 4einert .