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La

Revue Socialiste
Géopolitique du monde contemporain

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1er trimestre 2014

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Sommaire

Edito
Alain Bergounioux, La nouvelle donne mondiale …………………………………………………………… p. 5

Introduction
Laurent Fabius, Penser le monde, la nouvelle géopolitique…………………………………………… p. 9 Jean-Christophe Cambadélis, La tentation d’un monde apolaire…………………………………………………… p. 17

Perspectives
Michel Foucher, Une nouvelle cartographie du monde……………………………………………… p. 27 Laurent Carroué, Crise, basculements du monde et nouveaux équilibres…………………………… p. 31 Pascal Boniface, Le concept de puissance……………………………………………………………… p. 35 Jean-Marie Guéhenno, L’avenir incertain du multilatéralisme………………………………………………… p. 41 Pierre Hassner, Y a-t-il encore un système international ?………………………………………… p. 47 Bertrand Badie, « Il existe une mondialisation de gauche »………………………………………… p. 53

Grands enjeux
Hervé Le Bras, La population en 2050 et en 2100 : entre l’incertitude et le fantasme ………… p. 65 Elie Cohen, L’économie mondiale en 2030 ……………………………………………………… p. 71 Marie-Hélène Aubert, Les enjeux environnementaux à l’échelle mondiale ……………………………… p. 77

Sommaire

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Catherine Wihtol de Wenden, La question des migrations…………………………………………………………… p. 83 Bernard Soulage, Du développement à un monde multipolaire ?……………………………………… p. 89

Les acteurs
Vincent Michelot, États-Unis : déployer l’hégémonie du consentement……………………………… p. 97 Lionel Zinsou, Le devenir de l’Afrique …………………………………………………………… Jean-Luc Domenach, La puissance chinoise dans le concert des nations……………………………… Olivier Guillard, Inde : une politique étrangère suscitant davantage le débat que l’admiration……………………………………………………………………… Jean-Jacques Kourliandsky, L’Amérique latine en état d’insubordination……………………………………… Arnaud Dubien, Politique étrangère russe : état des lieux………………………………………… Alain Chenal, Deux années cahotiques dans le monde arabo-musulman : le retour de la grande discorde ?………………………………………………… p. 101 p. 107

p. 111 p. 117 p. 127

p. 133

Et la France
Dominique de Combles de Nayves, Questions de défense et socialisme………………………………………………… Yves Bertoncini, Politique étrangère et actions extérieures : un horizon indépassable pour l’UE ?………………………………………………… p. 143

p. 147

Hubert Védrine, « La France peut encore beaucoup de choses si elle se débarrasse des chimères et des slogans »………………………………………………………… p. 153

Alain Bergounioux
est directeur de La Revue socialiste

La nouvelle donne mondiale

a Revue socialiste a décidé de consacrer un numéro complet à un examen et à une réflexion sur l’état du monde en ce début du siècle. Nous avons, en effet, tous le sentiment de vivre, sinon « un grand basculement »1, du moins de profonds changements qui nous affectent directement. Les années 2000 ont connu des crises graves, crise politique majeure avec le 11  septembre et son cortège de guerres, crise financière et économique majeure en 2008, qui a plongé durablement une grande partie de l’Europe dans la récession. À chaque fois, un constat peut être fait : ces crises – et encore plus clairement la crise syrienne qui est loin d’être achevée – montrent des rapports de force qui évoluent et qui ne donnent plus un privilège particulier au continent européen. Les ÉtatsUnis ne sont pas «  l’hyperpuissance  » qu’ils ont paru être au début des années 1990. Les limites de leur influence apparaissent clairement. Mais aucune relève n’existe aujourd’hui. Les grands

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« émergents », la Chine, l’Inde, le Brésil, et d’autres derrière, défendent leurs intérêts et promeuvent leurs visions du monde mais n’en esquissent pas une autre organisation. L’Europe, qui est souvent présentée comme un soft power, devant exercer un rôle de médiateur dans les affaires du monde, est handicapée par la faiblesse actuelle de sa croissance et par ses divisions internes sur ce que doit être une politique internationale, que cela soit en matière diplomatique ou en matière commerciale – comme

Ces crises – et encore plus clairement la crise syrienne qui est loin d’être achevée – montrent des rapports de force qui évoluent et qui ne donnent plus un privilège particulier au continent européen. Les États-Unis ne sont pas « l’hyperpuissance » qu’ils ont paru être au début des années 1990. Les limites de leur influence apparaissent clairement. Mais aucune relève n’existe aujourd’hui.

6 la crise syrienne l’a démontrée. Cet état de faits se manifeste dans la difficulté qu’ont les organisations internationales, anciennes, l’ONU au premier rang, l’OMC, et nouvelles, le G20 et les forums environnementaux, d’organiser une gouvernance mondiale. Y a-t-il réellement un système international constitué aujourd’hui ? Plusieurs des experts, qui s’expriment dans ce numéro, en doutent. Et, pourtant, nous avons besoin de davantage de coopération, d’autorité, de gouvernance mondiale. Les grands défis, démographiques, climatiques, énergétiques, migratoires, culturels et religieux ne peuvent pas trouver de solutions dans le cadre d’un monde replié sur ses nations. Il a manqué, à l’évidence, après l’affaissement de l’économie mondiale, suite à la crise du capitalisme financier, une orientation progressiste pour coordonner une action globale

La nouvelle donne mondiale

Les socialistes ont voulu et veulent agir dans l’Union européenne. C’était l’intuition de François Mitterrand, prenant la mesure du monde nouveau ouvert avec l’effondrement de l’URSS, et la politique menée par les gouvernements socialistes qui ont suivi. Les difficultés actuelles sont réelles et le pilotage d’une Union à vingt-huit est problématique, mais il n’y a pas, cependant, d’autre stratégie possible dans le monde du XXIe siècle.

afin de promouvoir la croissance, de prendre la mesure des changements climatiques, de réduire les conflits, de construire un socle social de la mondialisation. Les voies et les moyens aujourd’hui manquent pour ce faire. Les socialistes ont voulu et veulent agir dans l’Union européenne. C’était l’intuition de François Mitterrand, prenant la mesure du monde nouveau ouvert avec l’effondrement de l’URSS, et la politique menée par les gouvernements socialistes qui ont suivi. Les difficultés actuelles sont réelles et le pilotage d’une Union à vingt-huit est problématique, mais il n’y a pas, cependant, d’autre stratégie possible dans le monde du XXIe siècle. Cela ne veut absolument pas dire que la France n’a pas un rôle important à jouer. Il faut justement pouvoir construire des coalitions pour agir efficacement, dans le monde tel qu’il se dessine. Il y faut de la conviction, de la force et de la confiance en soimême. Les différentes parties qui composent ce numéro, qu’elles soient thématiques, régionales ou nationales, apportent les éléments de compréhension en croisant les analyses, avec des conclusions parfois différentes des contributeurs, pour dégager un chemin. Nous avons besoin de renouveler notre cadre d’analyse des réalités internationales. Nous vivons parfois sur des schémas dépassés et cela crée un écart entre la manière dont l’opinion comprend et vit les problèmes du monde, qui sont inévitablement les nôtres, et les choix que notre parti et les gouvernements sont amenés à faire.

1. Jean-Michel Severino et Olivier Roy, Le grand basculement-La question sociale à l’échelle mondiale, Paris, Odile Jacob, 2011. LA REVUE SOCIAlIsTE N° 53 - 1Er TrIMEsTrE 2014

Introduction

Laurent Fabius
est ministre des Affaires étrangères

Penser le monde, la nouvelle géopolitique

La revue socialiste : Comment caractériser l’état du monde aujourd’hui  ? On a souvent l’impression d’un «  imbroglio  » planétaire extrêmement difficile à maîtriser. Laurent Fabius : Plusieurs phénomènes se combinent. Le monde est devenu plus divers, avec la montée en puissance des pays émergents et la multiplication des acteurs, notamment non étatiques – entreprises, ONG, groupes de pression, mais aussi groupes terroristes ou criminels… Dans le même temps, l’organisation du monde est bouleversée. Nous avons longtemps vécu dans un monde bipolaire, dans lequel la régulation politique était principalement assurée par les deux puissances dominantes, États-Unis et URSS. Il a été ensuite brièvement unipolaire au temps de l’hyperpuissance américaine. Aujourd’hui, contrairement à ce qui est souvent dit, le monde n’est pas encore multipolaire. Je le qualifie plutôt d’apolaire ou de zéro polaire car

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e monde

aucun acteur ou groupe d’acteurs n’assure ce rôle de garant en dernière instance de la stabilité. Diverses raisons expliquent cette situation. Les États-Unis restent sans équivalent sur le plan militaire, mais ils n’ont plus les moyens ni sans doute la volonté d’être la seule puissance dominante. Les émergents, la Chine notamment, s’ils ont déjà atteint des performances économiques exceptionnelles, n’ont pas encore pris toutes leurs responsabilités dans la gestion collective des affaires du monde.

Nous avons longtemps vécu dans un monde bipolaire, dans lequel la régulation politique était principalement assurée par les deux puissances dominantes, Etats Unis et URSS. Il a été ensuite brièvement unipolaire au temps de l’hyperpuissance américaine. Aujourd’hui, contrairement à ce qui est souvent dit, le monde n’est pas encore multipolaire. Je le qualifie plutôt d’apolaire ou de zéro-polaire.

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Aujourd’hui, on est loin des espoirs de la fin des années 1990 et des projets qui ont alors fleuri d’une gouvernance mondiale unifiée. Pour autant, la situation n’est pas statique. A horizon de dix ans, le scénario d’évolution le plus crédible est celui d’une sorte de multilatéralisme à la carte.

Penser le monde, la nouvelle géopolitique

L’Europe est la première puissance commerciale mais pas – pas encore – une puissance politique correspondante. Nous vivons donc une phase de transition, une sorte d’interrègne stratégique. Le monde n’est pas seulement brouillé, c’est-à-dire difficile à comprendre ; il est éclaté, c’est-à-dire plus complexe à gérer. Cela se traduit par la fréquente paralysie des institutions internationales, dont l’organisation issue du passé est en décalage avec la réalité nouvelle des rapports de force. Nous en avons eu un exemple avec la crise syrienne. Jusqu’à la résolution de l’ONU sur les armes chimiques, le Conseil de sécurité est resté bloqué. L. R. S.  : La faiblesse des organisations multilatérales, au premier rang desquelles l’ONU, est-elle irrémédiable ? L. F. : Beaucoup dépend de la volonté des États. La France, qui est attachée au multilatéralisme, joue un rôle d’avant-garde afin de consolider les institutions multilatérales. Nous sommes porteurs d’une vision structurée de la gouvernance mondiale, dont le renforcement exige de nécessaires partages de souveraineté. Cette vision nous est commune avec de nombreux Européens mais elle demeure minoritaire. Les Américains adoptent une approche souvent plus opportuniste des instances de gouvernance. La Russie, comme la Chine, est attachée à sa propre souveraineté et récuse toute ingérence. Les pays émergents, de leur côté, acceptent en général la mise en place d’institutions dès lors qu’elles respectent leur vision d’un système international fait de souverainetés intangibles. Les échecs répétés dans l’établissement et le
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renforcement d’institutions internationales montrent que ces différences comptent et qu’elles ne seront pas dépassées facilement. Aujourd’hui, on est loin des espoirs de la fin des années 1990 et des projets qui ont alors fleuri d’une gouvernance mondiale unifiée. Pour autant, la situation n’est pas statique. À horizon de dix ans, le scénario d’évolution le plus crédible est celui d’une sorte de multilatéralisme à la carte. Les grands acteurs resteront probablement engagés dans le système multilatéral, même si celui-ci risque d’être entravé par des jeux de puissance entre anciens et nouveaux acteurs ainsi qu’au sein même du monde émergent. Des enceintes ou des coalitions ad hoc verront sans doute le jour. S’affirmera, je le pense, un « multi-multilatéralisme complexe », garant d’une certaine efficacité, mais pas exempt de blocages, dans lequel l’ONU et des organisations spécialisées mondiales ou régionales interviendront en fonction des sujets. Pour notre part, nous sommes et serons actifs pour favoriser toutes les avancées possibles. Nous sommes favorables à une réforme de l’ONU, qui verrait notamment l’élargissement du Conseil de sécurité afin de le rendre plus légitime. Fin septembre  2013 à New York, François Hollande a d’autre part proposé un dispositif volontaire permettant de suspendre le droit de veto des cinq membres permanents lorsque le Conseil de sécurité doit se prononcer sur des situations impliquant des « crimes de masse ». Ce serait un moyen d’éviter un blocage du Conseil face à des drames humanitaires épouvantables. Ce mécanisme pourrait être mis en place par engagement mutuel des cinq, sans avoir à modifier la Charte des Nations Unies. La France

On ne peut pas se satisfaire de la perspective, hypothétique mais avancée par certains, d’un « G2 » sino-américain. Je ne crois pas non plus que le monde puisse se construire sur un partage entre puissance commerciale asiatique, puissance militaire américaine et puissance normative européenne.

Introduction
souhaite également une amélioration de la gouvernance économique. Une meilleure institutionnalisation du G20 (l’instauration d’un secrétariat permanent) et des relations plus étroites avec les organisations régionales ainsi qu’avec les enceintes à vocation financière et sociale permettrait de donner davantage de cohérence. L.  R. S.  : La diplomatie française a souvent mis l’accent sur sa volonté d’organiser un monde multipolaire. Qu’en est-il aujourd’hui ? L. F. : Le fractionnement du monde serait lourd de menaces. On ne peut pas se satisfaire de la perspective, hypothétique mais avancée par certains, d’un «  G2  » sino-américain. Je ne crois pas non plus que le monde puisse se construire sur un partage entre puissance commerciale asiatique, puissance militaire américaine et puissance normative européenne. L’organisation multipolaire du monde est l’objectif, car c’est le meilleur moyen de garantir la stabilité et la sécurité. Chaque continent devrait s’organiser et se structurer afin de prendre en charge sa sécurité et sa gouvernance. L’Europe a avancé sur cette voie, mais on voit la difficulté de mettre en place une politique étrangère et une défense commune.

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Telle est la singularité de la France : nous sommes une puissance « repère ». Nous ne mettons pas notre diplomatie au service de nos seuls intérêts, mais de ce que nous estimons internationalement juste. Nous l’avons fait au Mali, nous le faisons en Syrie et en Centrafrique et nous sommes respectés pour cela. Nous œuvrons, partout où cela est nécessaire et possible, pour préserver les droits de l’homme et protéger les populations civiles.

La France
L. R. S.  : Comment définir le rôle de la France dans le monde ? L. F. : La France est ce que j’appelle une « puissance d’influence  ». Malgré nos difficultés, nous sommes la cinquième puissance économique et commerciale de la planète. Nous constituons avec l’Allemagne le couple moteur de l’UE. Nous sommes un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies. Nous participons au G8 et au G20. Nous disposons de la puissance nucléaire et d’une force de projection militaire efficace. Notre réseau diplomatique est le troisième. Par notre langue, notre enseignement et notre

recherche, nous rayonnons dans le monde. Notre voix porte également par notre histoire, nos principes, les valeurs que nous défendons – la liberté, la démocratie, les Droits de l’Homme – et par les 2,5 millions de Français qui vivent à l’étranger. Telle est la singularité de la France  : nous sommes une puissance « repère ». Nous ne mettons pas notre diplomatie au service de nos seuls intérêts, mais de ce que nous estimons internationalement juste. Nous l’avons fait au Mali, nous le faisons en Syrie et en Centrafrique et nous sommes respectés pour cela. Nous œuvrons, partout où cela est nécessaire et possible, pour préserver les droits de l’homme et protéger les populations civiles. Nous agissons pour la diversité culturelle et linguistique. La France n’est-elle pas réputée être la «  mère des arts  » ? Notre réseau éducatif et culturel est primordial. La France est également une puissance solidaire. Quatrième bailleur mondial, elle est profondément impliquée dans l’aide au développement. Cette diplomatie du développement s’accompagne d’une diplomatie de l’environnement, qui est aujourd’hui un pilier de notre action. C’est dans cet esprit que nous accueillerons à Paris en 2015 la prochaine grande conférence climatique qui devra décider de la suite des engagements de Kyoto. Cette attitude est conforme à notre passé et à nos valeurs, elle est aussi, je crois, en phase avec les nécessités de l’avenir. Diplomatie des valeurs, de la paix, du développement, de l’environnement, de la culture  : ces différentes facettes du rôle de la France dans le monde définissent une

12 politique à portée universelle, fondée sur une vision de nos principes et de nos intérêts. L. R. S.  : A-t-elle les moyens de ses ambitions, alors que les évolutions prévisibles, économiques notamment, relativisent l’influence de la France en tant que telle dans les rapports de force mondiaux ? L. F. : Certaines réalités statistiques sont incontournables. À horizon de dix ans, la France ne constituera plus que 0,65 % de la population mondiale. Sur le plan économique, nous serons peut-être dépassés par l’Inde et le Brésil. Mais notre pays possède des atouts considérables. La France dans le monde et aux yeux du monde maintiendra, à l’horizon de 10 ans, beaucoup de ses fondamentaux. Elle sera toujours un membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies, doté d’une capacité de projection militaire et de l’arme nucléaire ; toujours, avec l’Allemagne, un moteur économique et politique de l’Europe ; toujours le berceau d’entreprises mondiales  ; toujours une des premières destinations touristiques internationales, avec des dizaines de millions de visiteurs qui regardent la France comme «  un des plus beaux pays du monde  »  ; toujours une nation technologiquement avancée, porteuse d’une grande histoire, d’une haute culture et qui défend les droits de l’homme  ; toujours un pilier de la francophonie, disposant d’une véritable diaspora dont le nombre aura augmenté ; toujours le principal partenaire du Maghreb et un partenaire, espérons-le, croissant – nous y travaillons – de l’Asie, de l’Europe orientale et de l’Amérique latine. Je ne pense donc pas que la nouvelle réalité internationale condamne mécaniquement notre pays. Un monde plus divers et plus ouvert est aussi porteur de possibilités nouvelles. Mais la France ne restera un acteur majeur qu’à condition qu’elle parvienne à redresser son économie. C’est la condition sine qua non. C’est le sens de la priorité forte que j’ai assignée à la diplomatie économique, qui est la contribution du ministère des Affaires étrangères à l’indispensable rétablissement de notre puissance économique.
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Penser le monde, la nouvelle géopolitique

La France a vocation à être présente sur l’ensemble du globe. Mais il faut que cette présence soit repensée pour s’adapter à la nouvelle géographie qui se dessine sous nos yeux. Nous devons être davantage présents dans les pays émergents et néo-émergents, en Asie et en Amérique du Sud notamment. Cela implique une évolution de notre réseau diplomatique et de nos priorités.

L. R. S.  : Comment la diplomatie française doit-elle s’adapter aux changements de monde ? L. F. : Trois termes doivent guider la nécessaire adaptation de la France au monde de demain  : présence, alliances, cohérence. La France a vocation à être présente sur l’ensemble du globe. Mais il faut que cette présence soit repensée pour s’adapter à la nouvelle géographie qui se dessine sous nos yeux. Nous devons être davantage présents dans les pays émergents et néo-émergents, en Asie et en Amérique du Sud notamment. Cela implique une évolution de notre réseau diplomatique et de nos priorités. Cette adaptation est bien engagée. Notre présence est liée à nos alliances, qui doivent être renforcées. Je pense d’abord à l’Union européenne, qui est beaucoup plus qu’une alliance. Mais d’autres rapprochements devront être explorés et exploités  : la francophonie, la Méditerranée, qui constitue, aux portes de l’Europe, un réservoir de projets. J’insiste aussi sur la nécessité pour la France de nouer des liens plus étroits avec les pays néo-émergents, la « seconde génération » des émergents, qui cherchent à diversifier leur politique étrangère, comme l’Indonésie, le Mexique et bien d’autres. Quant à la cohérence, une illustration réside dans la mise en place que j’ai décidée de la « diplomatie économique » au sein du Quai d’Orsay. Portée par l’idée que le réseau diplomatique français doit soutenir de tout son poids le redressement économique du pays, il s’agit de tourner l’ensemble de

Introduction
notre réseau vers le développement des exportations de nos entreprises et vers celui des investissements étrangers en France. Dans nos postes à l’étranger, mais aussi sur le sol français et dans les institutions internationales, nous agissons pour favoriser nos entreprises sur les marchés internationaux et pour promouvoir l’attractivité de notre territoire. Je ne sépare par les différentes composantes de notre politique étrangère.

13 européen de décembre 2013. Sur le plan diplomatique, la difficulté tient à l’hétérogénéité des États membres. Les diplomaties nationales existent, notamment celles des grands États membres. Mais on peut avancer vers davantage de complémentarité, spécialement en matière de moyens. Le Haut représentant européen pour la politique étrangère et de défense doit y contribuer. L. R. S. : Quels sont les clivages aujourd’hui dans l’Union européenne ? L. F. : L’Union se caractérise par sa diversité. Cette diversité implique des différences à géométrie variable en fonction des sujets et des moments. Cela laisse des marges de manœuvre. Il n’en reste pas moins qu’il est difficile de piloter une Union à 28, alors que chaque État dispose dans de nombreux domaines d’un droit de veto. La perspective, c’est «  l’Europe différenciée  », comportant plusieurs cercles correspondant à divers degrés d’intégration. La zone euro, par exemple, constitue un cercle fondé sur une coopération économique et monétaire qu’il faut renforcer. Schengen en constitue un autre. D’autres coopérations doivent être mises sur pied, notamment dans le domaine de la défense et de la politique extérieure. Le socle commun, c’est l’Union, qu’il faut absolument préserver – l’Europe à la carte n’est pas acceptable –, mais pour avancer la différenciation est probablement inévitable. L. R. S.  : Comment la politique française doit-elle se situer et que peut-elle faire ? L. F. : Nous devons rester un moteur de l’Europe : c’est là que se joue une grande part de notre avenir et de notre influence. Celle-ci devra répondre à la désaffection de beaucoup de nos concitoyens, qui attendent de l’Union – mais sont déçus – davantage d’emplois, davantage de sécurité au sens large et une vie meilleure. Il faut distinguer le projet européen – indispensable, on le comprend bien – et la gestion européenne, défaillante depuis trop longtemps dans plusieurs domaines. Au sein du couple franco-allemand, la France, comme elle a commencé de le faire, devra favoriser concrètement

L’Europe
L. R. S.  : Comment définir aujourd’hui la situation de l’Union européenne en matière de politique étrangère ? L. F. : L’Europe s’est dotée d’un organe de politique étrangère, le Service européen d’action extérieure (SEAE). Il s’est produit des avancées vers une diplomatie européenne. L’Europe est présente dans des domaines tels que le maintien de la paix, l’aide au développement, la reconstruction post-crise. La politique européenne de défense a également évolué depuis ses débuts à Saint-Malo, en 1998. L’Europe dispose d’une force de réaction et de certains dispositifs communs. À ce jour, 27 opérations civiles et militaires ont été lancées par l’Europe sur trois continents. Pour autant, ces progrès sont insuffisants. En matière de défense, nous devons progresser vers davantage de mutualisation et le renforcement de notre outil industriel  : c’est l’enjeu du Conseil

La perspective, c’est « l’Europe différenciée », comportant plusieurs cercles correspondant à divers degrés d’intégration. La zone euro, par exemple, constitue un cercle fondé sur une coopération économique et monétaire qu’il faut renforcer. Schengen en constitue un autre. D’autres coopérations doivent être mises sur pied, notamment dans le domaine de la défense et de la politique extérieure.

14 à la fois la relance et la réorientation de l’Europe. Nous souhaitons fixer les termes du débat avec notre projet d’« intégration solidaire » et d’« Europe différenciée », que je viens d’évoquer. Notre projet est fondé sur trois principes  : simplifier, protéger, et contrôler. Pour simplifier, il faudra mieux respecter ce qu’on appelle la subsidiarité, faciliter le déclenchement des coopérations renforcées entre États, stabiliser la présidence de l’Eurogroupe au service d’un véritable gouvernement économique de la zone Euro, lisible et crédible. La fonction de protection de l’Union devra être renforcée  : lors des négociations commerciales internationales, l’exigence de réciprocité devra être pleinement respectée  ; pour la protection des travailleurs, nous mettrons l’accent sur la dimension sociale de l’Europe, en particulier la question dite des «  travailleurs détachés  »  ; l’Union devra réaliser aussi des avancées dans le contenu de ses politiques  : politique énergétique, industrielle et environnementale, développement du numérique, politique de la concurrence, qui doit respecter les impératifs industriels, éducation et recherche, union bancaire et lutte contre l’évasion fiscale. Enfin, la France propose de faciliter un meilleur contrôle démocratique de l’Union, qu’il s’agisse du Parlement européen ou des parlements nationaux  : leurs pouvoirs d’initiative et de contrôle devront être accrus, ainsi que le dialogue avec les partenaires sociaux. L’ensemble de ces propositions, pour lesquelles un accord avec l’Allemagne est

Penser le monde, la nouvelle géopolitique

prioritairement souhaitable, visent à remédier aux principales carences de l’Union et à redonner aux Européens confiance dans l’Europe. Notre choix est clairement européen  : non pas le débat récurrent entre moins d’Europe ou plus d’Europe, mais surtout mieux d’Europe.

Les crises
L. R. S. : Quelle stratégie la France suit-elle face à la crise syrienne ? L. F. : La crise syrienne est la plus grande tragédie de ce début du XXIe  siècle  : plus de 120  000 morts, 7  millions de personnes déplacées et un pays dévasté. C’est une catastrophe humanitaire. Personne ne peut rester indifférent. Ce conflit menace également l’ensemble de la région – Liban, Jordanie, Turquie, Irak notamment. Une déstabilisation durable du Moyen Orient porterait pour nous, pour l’Europe et pour la planète des conséquences très graves. Dans ce contexte, l’utilisation par le régime Assad d’armes chimiques contre sa population, qui constitue une violation du droit international, a suscité de notre part une réaction ferme et réfléchie, qui a porté ses fruits. L’accord sur le désarmement chimique du régime a été rendu possible par la menace des frappes. Mais il ne constitue pas une fin en soi. Au moment où je réponds à vos questions, les massacres continuent en Syrie. Notre conviction est qu’il n’y aura pas de retour de la paix en Syrie sans une solution politique, qui passe par un accord négocié entre des éléments du régime et l’opposition modérée. Cela implique que cette opposition modérée soit suffisamment unie et forte. Tel a été le sens de notre action depuis plusieurs mois. Plus la crise dure, plus les groupes extrémistes se développent avec souvent le soutien du régime. Celui-ci a fait libérer de nombreux terroristes qui luttent désormais contre l’opposition démocratique et modérée. Celle-ci constitue la seule alternative crédible face à ces deux fléaux qui se renforcent mutuellement. C’est pourquoi la

La crise syrienne est la plus grande tragédie de ce début du XXIe siècle : plus de 120 000 morts, 7 millions de personnes déplacées et un pays dévasté. C’est une catastrophe humanitaire. Personne ne peut rester indifférent. Ce conflit menace également l’ensemble de la région – Liban, Jordanie, Turquie, Irak notamment. Une déstabilisation durable du Moyen Orient porterait pour nous, pour l’Europe et pour la planète des conséquences très graves.
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La France agit donc sur trois fronts. Nous participons au démantèlement de l’arsenal chimique syrien. Nous pesons pour qu’une solution politique soit trouvée. Et, parce que le conflit syrien est devenu un conflit régional, la France est mobilisée dans l’ensemble de la région, notamment au Liban, afin que l’instabilité syrienne ne contamine pas d’autres Etats.

15 attendons de la part de l’Iran des gestes concrets. Les négociations doivent aboutir avant les avancées irréversibles du programme nucléaire iranien. La principale préoccupation, ce sont les capacités croissantes d’enrichissement de l’Iran et les progrès de la construction du réacteur plutonigène d’Arak. Notre attitude conjugue donc ouverture, prudence et réalisme. Ouverture, car il faut saisir la main tendue iranienne. Prudence et réalisme, parce que nous avons l’expérience de dix ans de procrastination et de stratégie du fait accompli par l’Iran. Nous ne sommes pas à l’abri d’une manœuvre au moment où l’Iran est plus près que jamais d’une capacité militaire nucléaire. Donc, ouverture et prudence. L. R. S. : Quel rôle pour la France en Afrique après l’intervention au Mali ? L. F. : Par notre histoire, par notre langue, par notre géographie, l’Afrique constitue un partenaire naturel pour la France. Avec l’intervention au Mali, nous bénéficions aujourd’hui d’une image très favorable. Nous avons, en effet, réalisé un vrai succès au Mali. Après l’opération militaire victorieuse, nous avons aidé ce pays à rétablir sa sécurité, rassemblé la communauté africaine et internationale pour l’aide au développement, soutenu la transition politique qui a abouti à l’élection incontestée d’un nouveau président. Certes, beaucoup reste à faire pour relever le pays, mais les premières étapes militaires et diplomatiques ont été franchies avec succès. Depuis, en septembre 2013, un peu comme nous l’avions fait en septembre 2012 pour le Mali, nous

France a, la première, reconnu la Coalition comme le représentant légitime du peuple syrien. Plus de cent pays nous ont emboîté le pas. Nous travaillons avec les représentants légitimes du peuple syrien afin de préparer le jour d’après. La France agit donc sur trois fronts. Nous participons au démantèlement de l’arsenal chimique syrien. Nous pesons pour qu’une solution politique soit trouvée. Et, parce que le conflit syrien est devenu un conflit régional, la France est mobilisée dans l’ensemble de la région, notamment au Liban, afin que l’instabilité syrienne ne contamine pas d’autres États. L. R. S.  : Quelles avancées pensez-vous possibles sur le nucléaire iranien ? L. F. : Le problème du nucléaire iranien, c’est celui de la prolifération. Si l’Iran se dote de la bombe, que feront la Turquie, l’Égypte, l’Arabie Saoudite, etc. ? Le risque serait élevé d’une nucléarisation de la région. C’est pour cette raison qu’il y a accord des cinq membres permanents du Conseil de sécurité : l’Iran a parfaitement droit au nucléaire civil mais pas au nucléaire militaire. Le nouveau Président Rohani et le ministre des Affaires étrangères Zarif ont souhaité faire évoluer l’image d’une diplomatie négative laissée par l’administration précédente. Cela passe par l’affichage d’un engagement en faveur de la négociation, mais aussi par des gestes symboliques. Est-ce un changement de ton ou un changement de fond ? Il est tôt pour le dire. Pour le Président Rohani, il s’agit avant tout d’obtenir rapidement un allégement des sanctions. Nous, nous

En septembre 2013, un peu comme nous l’avions fait en septembre 2012 pour le Mali, nous avons lancé un cri d’alarme face au drame vécu par la Centrafrique. Ce pays est un Etat fantôme, avec tout ce que cela implique. Au-delà de la catastrophe humanitaire, c’est la stabilité de la zone – Grands Lacs, Soudans, Somalie – et notre propre sécurité qui sont en jeu.

16 avons lancé un cri d’alarme face au drame vécu par la Centrafrique. Ce pays est un État fantôme, avec tout ce que cela implique. Au-delà de la catastrophe humanitaire, c’est la stabilité de la zone – Grands Lacs, Soudans, Somalie – et notre propre sécurité qui sont en jeu. Nous avons cherché à mobiliser les Nations Unies, l’Europe et les Africains eux-mêmes. Car même si la France assume ses responsabilités, nous ne pouvons intervenir chaque fois qu’une crise éclate en Afrique, sur un continent où persistent de nombreux facteurs de déstabilisation. Nous aiderons les Africains à prendre en main la sécurité de leur continent – c’est un des enjeux du sommet Afrique-France de l’Élysée en décembre 2013.

Penser le monde, la nouvelle géopolitique

Au-delà des aspects de sécurité et de stabilité, nous devons développer nos relations économiques avec l’Afrique, continent du futur, qui représente un gisement de croissance et de développement. La France doit être présente pour aider les Africains sur la voie du développement durable et pour assurer ce faisant sa présence économique. À cette fin, nous devons aussi renforcer nos relations avec l’Afrique non-francophone. Je pense à l’Afrique du Sud où je me suis rendu récemment avec le Président de la République, à l’Angola, au Nigeria et à bien d’autres. Nous n’avons pas d’agenda caché. La France veut aider les Africains à s’aider eux-mêmes.

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Jean-Christophe Cambadélis
est secrétaire national du Parti socialiste à l’Europe et à l’international et vice-président du PSE.

La tentation d’un monde apolaire

orsque François Hollande s’avance avec ces mots le 27 août 2013 devant la conférence des ambassadeurs, il place le monde devant ses responsabilités  : «  Au moment où je m’exprime devant vous, le monde est saisi d’effroi après la révélation de l’utilisation d’armes chimiques en Syrie. Tout porte à croire que c’est le régime qui a commis cet acte abject. Il le condamne définitivement aux yeux du monde (…). Depuis un an la France a agi. Elle fut à l’initiative de la conférence des amis du peuple syrien qui s’est tenue à Paris en juillet 2012. Elle fut la première à reconnaître en septembre dernier la coalition nationale comme représentante légitime du peuple syrien. Très vite elle a prodigué à l’opposition les aides humanitaires et matérielles pour mener son combat. Aujourd’hui notre responsabilité est de rechercher la riposte la plus appropriée aux exactions du régime syrien, une fois achevé l’essentiel de la mission d’enquête des Nations

L

Unies. Le massacre chimique de Damas ne peut rester sans réponse. La communauté ne peut rester sans réagir face à l’usage d’armes chimiques. La France est prête à punir ceux qui ont pris cette décision ». Quelques jours plus tôt lors de l’université d’été du Parti socialiste, le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, avait fait un pas remarquable mais pas remarqué – les journalistes n’avaient d’yeux que pour le conflit autour d’une note confidentielle mais conflictuelle entre Manuel Valls et Christine Taubira – ouvrant son propos sur le mot de Ban Ki-moon, parlant d’un crime contre l’humanité en Syrie. Il avait demandé une commission d’enquête et indiquait clairement que la communauté internationale ne pouvait laisser faire. Immédiatement après les propos du Président, Hubert Védrine, Alain Juppé, et même Jean-François Copé approuvaient la fermeté de la position française. Les opinions occidentales étaient quant à elles déboussolées par les évolutions des révolutions du

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Les opinions occidentales étaient déboussolées par les évolutions des révolutions du monde arabo-musulman. Après avoir applaudi à la chute des dictateurs, elles ont regardé avec inquiétude la marginalisation des libéraux et la montée de l’islam plus ou moins radical.

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monde arabo-musulman. Après avoir applaudi à la chute des dictateurs, elles ont regardé avec inquiétude la marginalisation des libéraux et la montée de l’islam plus ou moins radical dans des pays dont très peu peuvent être considérés comme des États nations, les autres ayant des frontières artificielles dues à la décolonisation : Syrie, Irak, Libye, Yémen. On se souvient par exemple que les puissances européennes ont construit sur les décombres de l’empire Ottoman en vertu de l’accord Sykes-Picot de 1916, des frontières arbitraires ne correspondant à rien. Dans ces pays donc, l’allégeance va être à la tribu, à l’appartenance ethnique ou confessionnelle au détriment du sentiment national. Cette situation rend donc plus complexe toute tentative de trouver un équilibre, un compromis, dans des révolutions qui sont par définition un moment de déséquilibre et de rupture avec l’ordre ancien. La mouvance des Frères musulmans qui était clandestine, donc structurée, a profité de la première étape de la révolution. Comme hier en Pologne Solidarnosc a profité de la chute du dictateur Jaruzelski. Une fois au gouvernement, peu préparés, et n’ayant comme feuille de route que l’installation de leur pouvoir matériel et théocratique, ils ont horrifié l’Europe. À qui pourtant ils tendaient la sébile. Parfois désavoués par les urnes comme en Libye, ils ont créé des milices et se sont alliés aux djihadistes. Parfois comme en Égypte, ils ont voulu une constitution en tout point conforme à la charia ou voulant imposer le Califat à une population élevée dans la laïcité. En Syrie tout avait commencé comme une révolution arabe. Mais le dictateur appuyé par les Alaouites et soutenu par les chiites de la région a pu contenir celle-ci. Il y a
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eu peu ou pas de défections majeures dans l’armée. Et le monopole des Alaouites au pouvoir a permis de maintenir l’essentiel. L’attentisme de l’Europe et des États-Unis, le refus de toute résolution au Conseil de Sécurité de la Russie, la libération des prisonniers d’Al-Qaïda et une répression sanglante, combinées aux faits que nous avons évoqués sur la nature des allégeances ethniques des insurgés, ont rendu difficile l’unification du commandement de la révolution. Des foyers de guérillas urbaines se sont constitués avec des petits seigneurs de la guerre civile dont certains sont liés à Al Qaïda via le mouvement al-nosra. Encore que les relations de ces derniers ne soient pas sans conflit avec la maison mère en Irak, ni déchirures au sein de cette mouvance. Mais l’image était là, derrière les révolutions se profilaient des régimes islamistes radicaux. Bachar Al-Assad sut en profiter, relayé par la diplomatie russe qui souhaite endiguer un mouvement qui peut la toucher elle-même. Dans le moment d’islamophobie rampante en Europe, l’opinion se retourna vite. Pourquoi faire tomber une dictature pour avoir une dictature  ? David Cameron lui, non seulement soutenait l’initiative française mais se proposait de la soumettre au Parlement britannique. Barack Obama semblait contraint de sortir de sa prudence et donnait des signes de fermeté. Le camouflet historique du Parlement anglais à David Cameron dû principalement aux remords des travaillistes à propos du mensonge de Tony Blair au moment de la guerre en Irak, combiné à la frilosité de l’opinion

L’image était là, derrière les révolutions se profilaient des régimes islamistes radicaux. Bachar Al-Assad sut en profiter, relayé par la diplomatie russe qui souhaite endiguer un mouvement qui peut la toucher elle-même. Dans le moment d’islamophobie rampante en Europe, l’opinion se retourna vite. Pourquoi faire tomber une dictature pour avoir une dictature ?

Perspectives
américaine suite au même mensonge sur les armes de destruction massive en Irak, modifiait le calendrier de la sanction. À l’ultime moment Barack Obama décidait de passer par le Congrès, donnant aux alliés indéfectibles de Bachar Al-Assad, l’Iran, mais principalement la Russie qui bloquait toute résolution au Conseil de Sécurité, l’espace-temps d’une contreattaque diplomatique. Barack Obama aborde depuis sa réélection une nouvelle stratégie dans le conflit israélo-palestinien. Il s’agit d’aller de la périphérie vers le centre des problèmes. Une stratégie de désescalade des dangers périphériques à Israël pour obtenir des Israéliens et des Palestiniens les conditions d’une paix durable. Il espère ainsi se concentrer sur les relations AsiePacifique, lieu de la croissance et demain de la puissance. Le Président américain décida donc de donner du temps au temps. D’abord ne pas humilier Vladimir Poutine lors de son sommet du G20 à Saint-Pétersbourg. En effet des frappes sur l’allié de la Russie auraient fortement envenimé le sommet du G20. Il s’agissait ensuite de ne pas contrarier par des frappes américano-françaises des négociations secrètes avec l’Iran, alors que le Guide a dû tolérer un gouvernement plus modéré à Téhéran, car le peuple iranien souffre du blocus. Enfin l’affaiblissement de l’axe Chiites-Hamas-Damas-HezbollahTéhéran, les contradictions sunnites entre Riad et Doha, une Russie protectrice du boucher Assad mais intéressée à la stabilité, l’Irak rendue à ellemême et au bord d’une séparation en trois entités Kurdes-Sunnites-Chiites, une Turquie apôtre du zéro problème de voisinage, contrainte d’accueillir les réfugiés, et de s’éloigner de sa tentation de jouer les Frères musulmans dans la région, tirant un trait sur son rêve d’influence régionale. Sans évoquer ici l’opinion au Congrès, Barack Obama décida de surseoir sans pour autant faire une croix sur l’option française. Bref, ce pas de côté donna l’impression d’une France isolée. Alors qu’elle était bien au cœur du jeu diplomatique et avait fait bouger les lignes. On oublia le bien-fondé de l’interpellation de la

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Mais au bout ! Une résolution au Conseil de Sécurité : la première ! Où l’arsenal chimique de Bachar-Al-Assad est mis sous séquestre et détruit. C’était non seulement une menace pour les populations civiles au-delà de l’épouvantable carnage des 100 000 morts. C’était aussi la principale arme de dissuasion de Damas vis-à-vis d’Israël.

communauté internationale, pour mesurer celui-ci à l’aune de ses soutiens et de la politique politicienne française. L’impatience médiatique fit le reste. Mais au bout  ! Une résolution au Conseil de Sécurité  : la première  ! Où l’arsenal chimique de Bachar-AlAssad est mis sous séquestre et détruit. C’était non seulement une menace pour les populations civiles au-delà de l’épouvantable carnage des 100  000 morts. C’était aussi la principale arme de dissuasion de Damas vis-à-vis d’Israël. Vladimir Poutine a dû abandonner la thèse que c’était al-nosra qui avait volé puis utilisé l’armement chimique. Il dû se résoudre à priver son seul allié de cette arme parce que la décision plausible franco-américaine de frappes réduisait son droit de veto à l’impuissance au Conseil de Sécurité. Et cet attribut est le seul - à cette étape – de la puissance russe dans le concert des nations. La diplomatie ne se mesure pas aux nombres de buts médiatiques marqués ou de soutiens mais dans la capacité à débloquer des situations pas à pas. L’Iran qui a soufflé le chaud et le froid dans cette crise, a pris soin de ne pas être en première ligne, même si le Hezbollah combat en Syrie. Il est notable d’ailleurs qu’à aucun moment ces derniers n’aient haussé le ton au-delà du nécessaire vis-àvis de la FINUL ou de la France. Madame Angela Merkel, en campagne électorale, a été plutôt du côté des Russes à Saint-Pétersbourg et des Français à Vilnius. Mais l’Europe, divergeait pour la deuxième fois après le Mali sur ses responsabilités – la tentation de la grande Suisse pendant que l’on laisse d’autres organiser le monde est bien là.

20 Le monde arabe principalement Sunnite n’a pas manifesté l’enthousiasme qui fut le sien pour Saddam Hussein lors des menaces de frappes, et Israël n’a fait aucun geste qui puisse ramener ce pays au-devant de la scène. La France s’affirme un peu plus après le Mali comme la puissance régionale du bassin méditerranéen. Et enfin nous avançons à pas de tortue mais avançons vers la Conférence de Genève II, qui devrait trouver les moyens d’un gouvernement de transition, doté de tous les moyens exécutifs pour reprendre la formule de Laurent Fabius. Quant à l’arme chimique, elle ne sera pas utilisée par quelques dictateurs aux vues de ce qu’elle a pu déclencher. Cet épisode qui fut pour le Président de la France, François Hollande, l’équivalent de la crise des SS 20 en Allemagne de l’Est pour François Mitterrand, est aussi la révélation au monde de ce qu’il est : un monde en déséquilibre permanent où nous sommes passés du rêve de la Société des Nations aux nations sans société. Un monde où l’évolution est rapide mais sans stabilité. Nous sommes passés en vingt ans d’un monde bipolaire, à un monde multipolaire, puis hier de l’hyper puissance américaine, à un monde apolaire aujourd’hui. Et pourquoi ? Les problèmes sont globaux au moment où le pilier des relations internationales, l’État, n’est plus en capacité d’être le seul régulateur ou acteur. Dans le même temps nous vivons la « fin de l’occident naissance du monde1 » pour reprendre le titre du livre d’Hervé Kempf. On se souvient de la phrase de Raymond Aron « l’ambassadeur et le soldat vivent et symbolisent les relations internationales qui, en

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Dans l’ère de l’information, les stratégies de communication deviennent aussi importantes que le monopole de la violence militaire ou de sa puissance. Depuis la guerre en Algérie et bien sûr au Vietnam, on sait que le hard power n’est pas suffisant.

Cet épisode qui fut pour le Président de la France, François Hollande, l’équivalent de la crise des SS 20 en Allemagne de l’Est pour François Mitterrand, est aussi la révélation au monde de ce qu’il est : un monde en déséquilibre permanent où nous sommes passés du rêve de la Société Des Nations aux nations sans société.
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tant qu’interétatiques, se ramènent à la diplomatie et à la guerre. Les relations entre États comportent par essence l’alternative de la guerre et de la paix »2. Cette suprématie de l’État sur la scène internationale est considérée comme incontournable depuis les traités de Westphalie qui en 1648, mettent fin à la guerre de 30 ans qui avait miné et ensanglantée l’Europe. Jusqu’à nos jours cela semblait évident, d’ailleurs l’article II, paragraphe 1 de la Charte des Nations Unies indiquent que «  l’organisation est fondée sur le principe de l’égalité souveraine de tous ses membres ». Depuis Thucydide ou Machiavel on affirme que dans les conditions anarchiques de la politique mondiale, où il n’existe aucune force au-dessus des États, ces derniers doivent compter sur leur propre force. Mais cette théorie ne correspond pas totalement au monde tel qu’il est aujourd’hui. Nous l’avons vu dans l’épisode «  chimique  » syrien. D’abord parce que d’autres acteurs sont entrés en ligne de compte  : l’opinion dans les pays démocratiques, mais aussi chez les dictateurs via internet et les smartphones. Dans l’ère de l’information, les stratégies de communication deviennent aussi importantes que le monopole de la violence militaire ou de sa puissance. Depuis la guerre en Algérie et bien sûr au Vietnam, on sait que le hard power n’est pas suffisant. Ce hard power (puissance militaire, économique et monétaire) ne permet pas de s’assurer de la victoire. Le soft power  : gagner les cœurs et les esprits est tout aussi important. Les États n’ont plus totalement le monopole. Vladimir Poutine, fortement décrié pour les conditions de son arrivée au pouvoir en Russie, fut déclaré vainqueur dans l’épisode syrien. Parce

Introduction
que l’opinion, un temps révulsée par la tuerie chimique – que le « maître du Kremlin » refusa de condamner – fut gré à ce dernier de s’opposer à une guerre à venir. C’est pourtant lui qui fournissait les armes et les munitions pour cette barbarie. Les stratégies du smart power échappent aux États, même s’ils peuvent les influencer ou les mettent dans leurs jeux. Par exemple alors que CNN ou la BBC ont défini les enjeux de la première guerre du Golfe en 1991, c’est al Jazeera qui en 2003 a joué un grand rôle dans l’élaboration du récit de la guerre en Irak. Toute une série d’acteurs viennent bousculer l’agencement classique des relations interétatiques. Les organisations internationales, les firmes multinationales qui dépassent le cadre de l’État nation, défendent leurs intérêts et peuvent jouer pour ou contre la stratégie de l’État nation… Les organisations non gouvernementales, les médias nous en avons parlé. Certains n’hésitent pas à dire que CNN est le sixième membre permanent du Conseil de Sécurité. Et par voie de conséquence l’opinion mondiale, les groupes terroristes et bien sûr le connecting people, c’est-à-dire internet. Voilà qui rend difficile l’établissement d’un pôle stable d’autant que c’est le but de la diplomatie qui créé la coalition, pour paraphraser le peu recommandable Donald Rumsfeld. On peut être en accord avec la première coalition Bush père contre Saddam Hussein. On peut fixer le but de guerre : la sortie de Saddam Hussein du Koweït, mais refuser de marcher sur Bagdad comme le fit François Mitterrand. On peut ensuite être contre la chevauchée néoconservatrice de Bush fils contre le même Saddam Hussein. Et puis être avec les Américains dans la nécessité de sanctionner militairement Bachar Al-Assad. Cette « liberté » redonnée aux nations par la fin de la guerre froide – même si la France depuis le Général de Gaulle ne s’en est jamais réellement privée – ne crée pas un monde multipolaire, mais sans véritable pôle, car dans le même temps tous les pays accèdent à une forme de puissance. Chacun a son mot à dire créant un brouhaha mondial. Comme le résume Hubert Védrine  : « Les occidentaux qui

21 avaient conduit – bien ou mal – l’Histoire du monde depuis la première mondialisation, ibérique, puis la deuxième – britannique de 1850 à 1914 – puis ensuite durant le court XXe  siècle américain ont perdu à la fin du XXe siècle le monopole de la puissance ». Pour la première fois dans l’Histoire du monde « tous les peuples sont politiquement actifs » constataient il y a quelques années le Général Brent Scowcroft et Zbigniew Brzezinski. Ce qui s’est joué lors des semaines d’août à septembre  2013, c’est le débat sur la légitimité du monde occidental à dire le droit et à le faire respecter. Certes la Russie fait partie du monde occidental, mais l’interpellation de la position américano-française était planétaire. Fallait-il ne rien faire parce que l’indifférence dominait  ? Sûrement pas ! Mais les occidentaux, qui se voient toujours au centre ou au-dessus de tout, ont bien du mal à analyser ce nouvel état planétaire, et à en mesurer toutes les conséquences. Enfin le dernier pôle de puissance, les États-Unis sont entrées en crise et en recomposition interne et externe. La guerre en Irak a marqué l’apogée mais aussi la fin de l’hyperpuissance américaine. De là à penser que la transition de la puissance d’un État dominant à un autre est en marche parce que Barack Obama semblait non allant dans l’épisode syrien, il n’y a qu’un pas que nous ne franchirons pas. On fait l’analogie avec la situation de l’empire britannique ou celui de l’empire romain, on oublie que Rome resta un État dominant pendant plus de trois siècles après son apogée et que sa chute ne fut pas liée à la montée d’un autre État, mais davantage

Ce qui s’est joué lors des semaines d’août à septembre 2013, c’est le débat sur la légitimité du monde occidental à dire le droit et à le faire respecter. Certes la Russie fait partie du monde occidental, mais l’interpellation de la position américano-française était planétaire. Fallait-il ne rien faire parce que l’indifférence dominait ? Sûrement pas !

22 à de nombreuses crises internes et aux attaques incessantes de tribus barbares. C’est évident, les États-Unis restent dominants en terme militaire et technologique voire économique. La Chine peut obtenir le PNB le plus important du monde, cela restera statistique, elle ne dominera pas le monde. Même si son hégémonie ne sera pas sans conséquence pour la zone asiatique. Nous venons de le voir, Barack Obama prend en compte les données nouvelles, et s’oriente en combinant hard power et soft power vers un smart power évitant d’être en première ligne. On peut donc tirer comme conséquence du «  moment syrien  » un monde sans pôle, un monde apolaire. Il y a l’éclatement de la puissance en quatre dimensions. Il y a d’une part la puissance militaire qui est essentiellement unipolaire et détenue par les États-Unis. Ces derniers n’ont par contre ni la force morale – fin de l’hégémonie du monde occidental –, ni l’envie d’agir militairement – retournement stratégique vers l’Asie et présupposé de l’indépendance énergétique par le pétrole et le gaz de schiste. Cette situation laisse l’espace à des puissances régionales, à condition d’en avoir les moyens économiques.

La tentation d’un monde apolaire

Ce n’est pas un hasard si la France s’est battue pour organiser la conférence climatique en 2015. Dans ce monde, la France, si son économie le lui permet, a une opportunité historique. Si elle sait conjuguer sa puissance régionale en Méditerranée à sa puissance continentale en Europe.

Barack Obama prend en compte les données nouvelles, et s’oriente en combinant hard power et soft power vers un smart power  évitant d’être en première ligne. On peut donc tirer comme conséquence du « moment syrien » un monde sans pôle, un monde apolaire.

Précisément, c’est le deuxième aspect des nouvelles relations internationales. Le pouvoir économique est devenu multipolaire depuis plus d’une décennie avec les États-Unis, l’Europe, le Japon, la Chine voire le Brésil et l’Inde. Voilà les principaux acteurs. La Russie a, par exemple, disparu de ce groupe de tête. Et lorsque l’Europe se positionne comme une
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puissance unie, elle possède – même en crise – une force économique supérieure à celle des États-Unis. Aucun acteur ne peut dominer les autres. Le troisième aspect ce sont les relations transnationales qui traversent les frontières sans contrôle des gouvernements et qui comprennent des acteurs non étatiques. Cela va des sociétés effectuant des transferts de fonds supérieurs à des budgets d’États nations, comme nous l’avons indiqué plus haut, aux hackers menaçant la cyber-sécurité d’un État, de l’opinion à des acteurs non gouvernementaux, ou des mouvances terroristes. Un dernier et quatrième aspect qui s’est révélé par l’épisode syrien, encore que… la puissance réside dans la maîtrise des fluides. Les besoins en nourriture devraient croître de 35 % durant la période à venir, tandis que ceux en eau atteindront 40 % et ceux en énergie 50 % de plus. Ceci suite à la croissance de la population mondiale et au développement de la classe moyenne. On peut facilement comprendre que les ressources spontanées des pays ne seront pas suffisantes pour faire face aux demandes. Qui détient les ressources, détient la puissance. Un exemple ? 50 % de la planète vivra dans des régions souffrant d’une sérieuse pénurie en eau et la production agricole est très dépendante de l’eau et des fertilisants. Et ce n’est pas un hasard si la France s’est battue pour organiser la conférence climatique en 2015. Dans ce monde, la France, si son économie le lui permet, a une opportunité historique. Si elle sait conjuguer sa puissance régionale en Méditerranée à sa puissance continentale en Europe. Le monde apolaire est évidemment moins stable

Introduction
que celui de l’équilibre de la terreur nucléaire de la guerre froide. Mais il offre des possibilités pour agir et participer au nouveau monde. Au-delà des

23 questions de principes au Mali et en Syrie, François Hollande semble avoir pris acte de ce nouveau monde.

1. Hervé Kempf, Fin de l’Occident, naissance du monde, Seuil, 2013. 2. Raymond Aron, Paix et guerre entre les Nations, 1962.

Perspectives

Michel Foucher
est géographe et diplomate. Il est titulaire de la Chaire de géopolitique appliquée au Collège d’études mondiales (FMSH/ENS Ulm)1

Une nouvelle cartographie du monde
« Contemporain celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps. La contemporanéité est donc une singulière relation avec son propre temps, auquel on adhère tout en prenant ses distances : elle est très précisément la relation au temps qui adhère à lui par le déphasage et l’anachronisme. » Giorgio Agamben

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ans un monde contemporain où l’économie de marché a supplanté les idéologies et s’est universalisée, au point de séduire l’armée cubaine et la dictature nord-coréenne, et où l’interdépendance des économies et des finances nationales, adossée à une circulation instantanée des informations et des rumeurs, n’a jamais été aussi grande alors que la coopération internationale n’a jamais été aussi faible, les nouveaux grands clivages semblent se réduire aux taux de croissance économique, à la valeur des balances commerciales et aux divers classements de la performance.

des stratégies pour se voir reconnaître une « place au soleil »2. La reconfiguration en cours, de longue durée, met aux prises des puissances établies (en gros, la majorité des États occidentaux, la Russie et le Japon) et des puissances ascendantes, issues de l’ancien Tiers-monde. Celles-ci entendent transformer leurs atouts économiques (ressources agricoles et minérales, produits industriels, excédents commerciaux et financiers, patrimoines culturels) en facteurs de puissance et, parfois, d’influence. Le Brésil, pays du Sud, mène une

Intentions et stratégies des puissances ascendantes
En fond de tableau de cette mondialisation d’États en émancipation s’affirment des ambitions et parfois

La reconfiguration en cours, de longue durée, met aux prises des puissances établies (en gros, la majorité des États occidentaux, la Russie et le Japon) et des puissances ascendantes, issues de l’ancien Tiers-monde. Celles-ci entendent transformer leurs atouts économiques en facteurs de puissance et, parfois, d’influence.

28 offensive diplomatique et commerciale en direction du « Sud » (Afrique, Moyen Orient, plus récemment Kazakhstan sans succès) dans une intention d’organiser la « périphérie » telle que conçue à Brasilia et de ne pas laisser le continent africain à une Chine perçue comme prédatrice. L’Inde reste une puissance provinciale, contrainte dans un environnement régional conflictuel (Pakistan, Chine), sans moyens diplomatiques suffisants (850 diplomates de rang A, pas de siège permanent au Conseil de sécurité) et aux prises avec de redoutables contradictions internes, sociales et régionales. La Turquie combine les atouts d’une ancienne puissance établie et d’une ambition régionale servie par un authentique dynamisme économique qui va bientôt entrer en concurrence avec celui du voisin iranien. Dans une certaine mesure, Australie et Canada, pays d’immigration, associent les solidarités occidentales et les surplus de croissance liés à l’appétit illimité des pays en forte croissance pour leurs matières premières. La Chine investit désormais dans des entreprises minières du Nunavut. La Chine est un cas singulier du fait de la clarté des intentions stratégiques  : atteindre la «  moyenne aisance  » pour sa société, réduire les déséquilibres régionaux, avoir son mot à dire dans toutes les enceintes de la gouvernance régionale et mondiale, rassurer les voisins sans renoncer aux revendications territoriales, utiliser les atouts des États-Unis et des pays avancés pour atteindre ses objectifs, s’imposer face au Japon. D’autres États, qui relèvent de la catégorie économique des pays émergents, terme qu’ils n’emploient pas eux-mêmes, sont probablement trop absorbés par leurs problèmes internes pour aspirer à un rôle de puissance, même régionale. Le Mexique est trop près des États-Unis, l’Argentine a perdu face au Brésil, l’Afrique du sud n’en finit pas de payer la facture de l’apartheid, l’Indonésie est centrée sur la maîtrise de son espace archipélagique et de sociétés diversifiées, l’Arabie saoudite n’a pas encore réussi le saut de génération qui atténuera les blocages d’une succession adelphique et l’Iran doit entrer dans une négociation stratégique globale avant de retrouver son rang.
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Les États-Unis ont trouvé avec l’affirmation chinoise un défi à leur mesure. Ni amie ni ennemie, la Chine a remplacé l’Union soviétique comme compétiteur nécessaire à la raison d’être de la volonté américaine de leadership au XXIe siècle (le concept est central chez Barack Obama).

Ces États qui se sont inscrits dans le jeu d’échanges d’échelle mondiale, qui commercent entre eux, qui se plaisent à des scènes photographiques sans responsables occidentaux, rappellent la réalité d’un monde d’États, très westphalien en fin de compte, attachés à leur souveraineté, récusant toute forme d’ingérence mais peu enclins à exercer des responsabilités pour rétablir un semblant d’ordre régional quand celui-ci se dévoie. Cette reconfiguration a donc ses limites car elle ne se situe pas exactement sur le même terrain que celui des puissances établies. Il s’agit d’un processus de très longue durée qui exige d’apporter une réponse nouvelle à une vieille question, celle de l’articulation entre puissances établies et puissances ascendantes. Un siècle après l’échec d’un concert européen qui avait duré lui-même près d’une centaine d’années, la question mérite d’être posée autrement qu’en termes d’endiguement (containment) et de recours à la notion de « pivot » empruntée par les conseillers d’Hillary Clinton à Mackinder, qui est plus un effet d’annonce qu’une réalité. Mais les stratèges chinois en ont étudié l’écho partout dans le monde et en ont conclu que l’heure était à une présence accrue dans la direction opposée, en Asie centrale, dans la perspective du retrait américano-occidental d’Afghanistan.

L’adaptation des puissances établies
Les États-Unis ont trouvé avec l’affirmation chinoise un défi à leur mesure. Ni amie ni ennemie, la Chine a remplacé l’Union soviétique comme compétiteur

Perspectives
nécessaire à la raison d’être de la volonté américaine de leadership au XXIe siècle (le concept est central chez Barack Obama). Avec une différence de taille, le choix de l’économie de marché par les dirigeants chinois, depuis le fameux voyage de Deng Xiao Ping au Texas et la généralisation du modèle singapourien conduit par Lee Yuan Kew. L’interdépendance est donc ici assumée. Mais qui forge la pratique extérieure des États-Unis  ? Le Pentagone et son effort de présence « endiguante » dans le Pacifique occidental ? La Maison Blanche, avec un pivot finalement mal assumé et des alliances renouvelées mais qui ne dissipent pas un doute profond sur la solidité de l’engagement du grand allié en cas de crise grave ? Les grandes firmes comme Apple, qui a dix fois plus d’employés en Chine (via le Taiwanais Foxconn) que d’ingénieurs à son siège de Cupertino pour concurrencer avec succès ses compétiteurs des pays par ailleurs alliés (Corée du sud, Japon)  ? Toutes les entreprises américaines des secteurs les plus innovants ont des usines en Chine. Ce simple constat de la diversité des politiques « sectorielles » m’a conduit à qualifier le monde de « discordant »3, interdépendant (économie) mais peu coopératif (diplomatie), sans chef d’orchestre (les États-Unis en creux et le Conseil de sécurité quand il n’est pas divisé) mais dépendant de l’intégrisme d’une fraction provinciale du parti républicain américain car la Federal Reserve Bank, la bourse de New York et le dollar (70 % des réserves mondiales) continuent de donner le ton en matière de finances internationales. Le Japon maintient son rang de troisième économie

29 mondiale grâce à ses capacités supérieures d’innovation technologique. Mais l’incapacité de sa classe politique à assumer le passé impérial retarde la mise en place en Asie orientale des structures de sécurité collective qui encadreraient les tensions. Le dynamisme sud-coréen se trouve durablement contraint par la question de la division de la péninsule et au choix des puissances voisines de préférer le statu quo à un règlement favorable à Séoul. La Russie, puissance seconde, est nostalgique de l’ancien duopole stratégique, même si la guerre civile syrienne lui a donné l’occasion de reprendre pied. Elle se trouve dans un moment d’affirmation souverainiste, vise à la reconstitution d’une aire d’influence régionale avec l’Union eurasienne (d’où les pressions sur l’Ukraine, qui ne cesseront jamais) et tend à sous-estimer les capacités et les acquis de l’Union européenne. L’Allemagne tire parti des besoins en équipement des pays en chantier et continue d’exporter la norme démocratique avec ses puissantes fondations. Le Royaume Uni, lucide sur les vents du changement, garde des atouts indéniables  : une langue première, Londres comme hub, ses think tanks et des médias prescripteurs, sa recherche scientifique et ses collèges universitaires, sa gestion des réseaux et son talent de cooptation. Bien que les crises économiques récentes et les défis de la compétition internationale aient contribué à susciter des réponses plus nationales que collectives d’adaptation (le chacun pour soi dans le jeu global), il conviendrait de mieux définir, contre l’air du temps, les atouts de l’Union européenne comme acteur d’influence mondiale4 : puissance économique et commerciale, euro comme deuxième monnaie de réserve au rôle ascendant, influence normative, pôle de stabilité démocratique et géopolitique le plus étendu au monde (en contrepoids aux faiblesses économiques et financières), expérience la plus approfondie d’intégration régionale (qui sert de référence en Amérique du Sud et en Asie du Sud-Est), un engagement dans l’aide au développement et la gestion politico-militaire des crises, un sens des responsabilités, alliant intérêts et valeurs.

Le Japon maintient son rang de troisième économie mondiale grâce à ses capacités supérieures d’innovation technologique. Mais l’incapacité de sa classe politique à assumer le passé impérial retarde la mise en place en Asie orientale des structures de sécurité collective qui encadreraient les tensions.

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Une nouvelle cartographie du monde

Les cartes de la France
La France est une puissance d’influence, dans les faits et dans les intentions. Les faits : gardienne de l’« autre langue », foyer d’initiatives constantes an Conseil de sécurité (155 résolutions d’origine française depuis 2000, 70 % dans un format P3 avec le Royaume-Uni et les États-Unis), inspiratrice du droit international et du système international, détentrice du cinquième rang mondial au plan économique et scientifique, un des moteurs de la construction européenne depuis 1950, une exception « culturelle » (avec l’adoption du principe de diversité culturelle en 2005) et « stratégique » (avec ses capacités d’intervention militaire, ses industries et ses accords de défense), une multitude d’activités dans le monde (des 32 Instituts Pasteur à la vingtaine d’agences d’urbanisme actives dans soixantedix métropoles, en passant par les chercheurs et les animateurs de l’aide au développement). La liste est longue des présences françaises, bien que méconnues ou sous-estimées. Les intentions sont là avec les idées de régulation, l’affirmation de voies alternatives et la volonté de mettre l’action au dehors au

La liste est longue des présences françaises, bien que méconnues ou sous-estimées. Les intentions sont là avec les idées de régulation, l’affirmation de voies alternatives et la volonté de mettre l’action au dehors au service à la fois d’intérêts généraux et des nécessités du dedans (parts de marché, attractivité).

service à la fois d’intérêts généraux et des nécessités du dedans (parts de marché, attractivité). Le levier européen n’est plus autant utilisé qu’il conviendrait, car l’adaptation aux mutations mondiales suscite des réponses en ordre dispersé, mettant les Européens en concurrence entre eux. La France devrait pourtant rester capable de produire des idées qui intéressent les autres, de faire entendre une autre voix face aux risques de la banalisation occidentalo-globale. Encore faudrait-il, pour s’affirmer au dehors, qu’on sache cultiver, au dedans, moins la mémoire nostalgique que l’appétit de conquête et de géographie, moins le repli que l’ouverture. Notre adaptation à cette nouvelle cartographie dont nous sommes l’un des acteurs est un combat politique.

1. Références bibliographiques : La bataille des cartes, analyse critique des visions du monde, 3e édition interactive et bilingue, Itunes/Ipad, octobre 2012 ; Atlas de l’influence française au XXIe siècle, Robert Laffont/Institut française, octobre 2013 ; Les nouveaux (dés)équilibres mondiaux, Documentation française, dossier 8072, novembre-décembre 2009. 2. Von Bülow, 1897, discours au Reichstag. 3. Un monde discordant, La vie des idées, mai 2013 (en anglais, A world without a key). 4. Michel Foucher, L’Union européenne, acteur d’influence mondiale, in Rapport Schuman sur l’état de l’Union, Lignes de repères, à paraître. LA REVUE SOCIAlIsTE N° 53 - 1Er TrIMEsTrE 2014

Laurent Carroué
est géographe et directeur de recherche à l’Institut français de géopolitique (IFG) de Paris VIII.

Crise, basculements du monde et nouveaux équilibres

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uverte à la fin de 2006, la Grande dépression oblige à repenser l’ensemble des paradigmes géoéconomiques, géopolitiques et géostratégiques fondant la mondialisation contemporaine et les équilibres mondiaux. En cela, elle signe véritablement l’entrée dans le XXIe siècle. Elle clôt en effet une séquence historique ouverte dans le milieu des années 1970 qui vit le capitalisme occidental, alors en grandes difficultés (échec au Vietnam, montée des revendications tiers-mondistes…), reconstruire les bases de son hégémonie mondiale autour de trois piliers  : une révolution idéologique, politique et sociale néoconservatrice et néolibérale qui va faire éclater tous les héritages keynésiens et les compromis sociaux des Trente Glorieuses, une révolution géoéconomique fondée sur la construction d’un nouveau régime international d’accumulation financière et, enfin, une nouvelle guerre froide aboutissant à l’épuisement et à l’effondrement de l’URSS en

1989-1991. Cette victoire permet aux États-Unis de passer durant environ une décennie, selon le mot d’Hubert Védrine, «  de la superpuissance à l’hyperpuissance ».

De la nature de la crise : la fin d’un cycle historique séculaire
C’est ce système et les quatre principaux piliers de son architecture – politique, idéologique, financier et géostratégique (échecs irakien, afghan…) – qui se sont effondrés dans une crise systémique d’une gravité inédite depuis 1929. Curieusement, beaucoup d’acteurs ont du mal à saisir l’énormité de la destruction de capital financier, immobilier et productif réalisée en sept ans dans les pays occidentaux, en premier lieu les États-Unis et l’Europe occidentale (20 millions de chômeurs). D’autant que si le retour des États et une intervention publique massive ont sauvé le système financier d’une totale implosion, la socialisation des pertes atteint un coût astronomique

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Crise, basculements du monde et nouveaux équilibres

Selon le FMI, les grands pays développés sont en train de retrouver les niveaux d’endettement public de l’année 1945. Cela signifie que l’effort de mobilisation réalisé face à la crise actuelle par les puissances publiques… et les contribuables, est équivalent au coût du plus grand conflit mondial du XXe siècle.

d’ailleurs sans réelles contreparties, enfonçant en retour les États-Unis et l’Europe occidentale dans une grave spirale dépressive. Selon le FMI, les grands pays développés sont en train de retrouver les niveaux d’endettement public de l’année 1945. Cela signifie que l’effort de mobilisation réalisé face à la crise actuelle par les puissances publiques… et les contribuables, est équivalent au coût du plus grand conflit mondial du XXe  siècle. Sans parler de l’explosion des bilans des banques centrales et d’une création monétaire absolument inédite historiquement alors que le cabinet McKinsey estime, par exemple, à 225 milliers de milliards de dollars fin 2012 la valeur des actifs financiers. Au total, comme l’indique la création de nouvelles bulles spéculatives, l’histoire semble bégayer sans qu’aucune leçon n’ait été réellement tirée, contrairement à la crise de 1929, tant les régulations envisagées sont d’une insigne faiblesse face aux enjeux posés. On prend les mêmes et on recommence, jusqu’au prochain krach. Il est plus que temps de replacer le système financier occidental à la place qu’il n’aurait jamais dû quitter – financer un développement économique, social et territorial économiquement efficace, socialement juste et durable –, c’est un enjeu d’avenir essentiel pour la France et l’Europe. Ces processus se traduisent en effet par un complet renversement des problématiques de la dette par rapport aux décennies 1970-1990 : 83 % des 55 500 milliards de dollars de dettes publiques sont aujourd’hui aux Nord, dont 28  % pour les États-Unis, 27 % pour l’Europe à 30 et 24 % pour le Japon contre seulement 17  % aux Suds. Pour les États-Unis, au-delà de la question – certes
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central – du financement de la dette fédérale qui ne représente que 22 % de l’endettement total du pays, les vrais enjeux sont ceux posés par la viabilité de leur modèle de croissance. Basé sur une économie et une société de surendettement vivant à crédit aux crochets du monde grâce à son statut géopolitique, il a fini par accumuler un stock de dette totale de 55  000  milliards de dollars, soit 76,5  % du… PIB mondial. À l’opposé, les nouvelles puissances industrielles ou pétrolières des Suds disposent de 7  500 milliards de dollars de réserves de change, dont environ 3  200 pour la seule Chine, en partie gérées par leurs Fonds souverains. Jamais, les déséquilibres géoéconomiques mondiaux n’ont été aussi importants. Alors que la Chine est la première détentrice de la dette publique états-unienne devant le Japon et boucle les fins de mois de l’administration de Washington grâce à ses considérables surplus commerciaux, le vice-ministre chinois des Finances Zhu Guangyao demande le 7  octobre 2013 aux États-Unis de prendre, face aux menaces de shutdown, des mesures adaptées pour la sécurité des investissements chinois aux États-Unis.

Le sensible rééquilibrage géoéconomique et géopolitique d’un monde polycentrique
On assiste au total en quelques décennies à une transformation radicale des équilibres géoéconomiques et géopolitiques mondiaux qui débouche sur une architecture mondiale polycentrique. Ce processus de déclassement relatif des pays

Les facteurs démographiques jouent un rôle majeur, trop souvent oublié. Entre 2010 et 2030, la population mondiale doit gagner 1,4 milliard d’habitants, dont 98 % aux Suds qui représenteront alors 83 % de la population mondiale, en particulier en Asie et en Afrique subsaharienne.

Perspectives
occidentaux traduit une rupture multiséculaire  : il faut remonter au XVIIe ou XVIIIe siècles pour retrouver de tels équilibres géoéconomiques et géopolitiques mondiaux. Le dynamisme des Suds bouscule en effet les hiérarchies antérieures. Les facteurs démographiques jouent un rôle majeur, trop souvent oublié. Entre 2010 et 2030, la population mondiale doit gagner 1,4 milliard d’habitants, dont 98 % aux Suds qui représenteront alors 83 % de la population mondiale, en particulier en Asie et en Afrique subsaharienne. Alors que 50 millions d’actifs supplémentaires par an arrivent sur le marché du travail mondial, les pays de l’OCDE ne représenteront plus en 2020 que 16,5  % de la population active mondiale, contre 15 % pour l’Inde et 22,5 % pour la Chine. Comme le montrent les tensions en Afrique subsaharienne, les migrants de Lampedusa ou les « révolutions arabes », jamais les enjeux de développement n’ont été posés avec autant d’acuité si on veut échapper aux migrations incontrôlées ou aux guerres. Entre 1980 et aujourd’hui, les pays développés sont tombés de 76  % à moins de 60  % du PIB mondial. Les Suds captent en effet les trois quarts de la croissance mondiale entre  1990 et  2012, dont plus de la moitié pour les grands pays émergents (Chine  : 33 %, Inde  : 11 %). Face à la crise au Nord, les Suds servent dorénavant de locomotive à l’économie mondiale et leurs besoins fixent les prix des matières premières. Les pays émergents représentent aujourd’hui 31 % des revenus et 24 % des profits des 220 plus grands groupes européens, contre respectivement 18 et 15  % en 2002. On assiste donc à un déplacement géographique des marchés qui se traduit par un véritable effet d’aspiration (investissements, emplois, arbitrages dans les localisations d’activités). L’énergie, les minerais ou l’industrie, en particulier en Asie de l’Est, sont au cœur de ces recompositions. Dans ce cadre, l’émergence chinoise constitue un phénomène exceptionnel qui renvoie à la fois à l’histoire longue mais aussi aux capacités d’un « État stratège  » à piloter, depuis les réformes lancées entre 1978 et 1992, son insertion mondiale. Géant

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On voit ainsi apparaître de nouvelles puissances d’affirmation mondiale (Chine, Russie, Brésil, Inde) ou régionale (Afrique du Sud, Turquie, Arabie Saoudite) qui, à partir de leurs bases nationales, ont accumulé des facteurs géoéconomiques leur assurant une large autonomie, voire une vraie indépendance, géoéconomique et géopolitique.

démographique avec 1,34  milliard d’habitants, soit 2,7 fois la population de l’UE 27, la Chine est devenue en une trentaine d’années seulement, soit une génération, la deuxième puissance économique devant le Japon en 2008, le 1er exportateur mondial devant Allemagne en 2009, la 1re puissance industrielle manufacturière devant les États-Unis en 2010, le 1er déposant mondial de brevets en 2011, le 1er consommateur d’énergie et 1er importateur de pétrole en 2012 et sera sans doute la 1re puissance bancaire vers 2020. Du fait de sa nécessaire montée en gamme afin de dégager de nouvelles ressources financières et fiscales (sécurité sociale, retraite, amélioration de salaires et du niveau de vie), elle va progressivement concurrencer les grands pays occidentaux dans leurs activités à haute valeur ajoutée. On voit ainsi apparaître de nouvelles puissances d’affirmation mondiale (Chine, Russie, Brésil, Inde) ou régionale (Afrique du Sud, Turquie, Arabie Saoudite) qui, à partir de leurs bases nationales, ont accumulé des facteurs géoéconomiques leur assurant une large autonomie, voire une vraie indépendance, géoéconomique et géopolitique. Cette nouvelle structure polycentrique reconfigure rapidement les champs de polarité de l’espace mondial. La mondialisation passant par la continentalisation du fait des logiques d’articulation d’échelles, ces nouvelles puissances tendent, et tentent, à réorganiser à leur profit la structuration de leur espace sous-continental d’insertion selon des logiques multiformes (institutionnels cf. Mercosur, accords commerciaux, culturels et politiques, investissements, prêts financiers…) Dans ce contexte,

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l’Asie de l’Est, très intégrée industriellement (cf. le triangle asiatique), l’Amérique du Sud, l’Asie centrale, l’Afrique australe et centrale et le Proche et Moyen-Orient sont de nouveaux champs de concurrences et de rivalités qui échappent de plus en plus aux anciennes logiques de monopoles hégémoniques du Nord. Ces processus alimentent en retour de nouvelles revendications géopolitiques concernant la structuration institutionnelle de la gouvernance mondiale (cf. passage du G7 au G20, refonte du FMI et de la Banque mondiale, blocage des négociations à l’OMC). Il se traduit par la conquête d’une nouvelle autonomie stratégique dont témoigne la montée des liens économiques et institutionnels Sud/Sud. Ceux-ci échappent de plus en plus aux logiques Nord/Sud antérieures jusqu’ici dominantes (cf. structures hémisphériques des acteurs nord-américains) sur lesquelles ils se superposent tout en les affaiblissant. On assiste en particulier à la fin du duopole transatlantique Amérique du Nord/Europe occidentale comme centre de gravité traditionnel de la géoéconomie mondiale.

XXIe siècle, par rapport aux XIXe et XXe siècles,

La grande nouveauté de cette entrée dans le

est que les armes nucléaires stratégiques, les progrès de la démocratie et l’émergence d’une opinion publique mondiale interdisent le recours à une guerre continentale ou mondiale malgré la montée des tensions.

La mondialisation : système à la fois géoéconomique, géopolitique et géostratégique
Au total, d’ici 2020 à 2050, les bouleversements structurels des équilibres géoéconomiques et géopolitiques mondiaux devraient s’accélérer. Face à ceux-ci, la grande nouveauté de cette entrée dans le XXIe siècle, par rapport aux XIXe et XXe siècles, est que les armes nucléaires stratégiques, les progrès de la démocratie et l’émergence d’une opinion publique mondiale interdisent le recours à une guerre continentale ou mondiale malgré la

montée des tensions. Dans ce contexte, la question de la nature de l’architecture de l’ordre mondial (cf. quel hégémon  ?), des concepts de puissance(s) (cf. l’impuissance actuelle de l’hyperpuissance états-unienne) et d’équilibres des puissances est à revisiter, en particulier à travers la nécessaire articulation des échelles mondiales, continentales et nationales. Car que signifie le passage à un monde polynucléaire ? Va-t-on vers un nouveau choc d’ambitions rivales exacerbées ou vers la construction d’un nouvel ordre international plus équilibré, plus juste et plus démocratique ? Face aux enjeux d’avenir, il nous faut apprendre à penser un autre monde. La possible refonte d’une architecture internationale, qui se cherche et est en débat, doit s’articuler aux réponses à apporter par l’humanité aux grands enjeux de civilisation auxquels elle est confrontée. Trois pistes sont à promouvoir  : un nouveau contrat social articulant croissance et développement, un nouveau contrat économique articulant soutenabilité et durabilité et, enfin, un nouveau contrat politique articulant démocratie et respects des droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels. Dans ces trois champs spécifiques, la France dispose de nombreux atouts si elle a la volonté et la capacité de les mobiliser en refondant elle aussi son modèle de croissance et son projet communautaire européen.

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Pascal Boniface
est directeur de l’Institut de recherches internationales et stratégiques (IRIS). Il est notamment l’auteur de L’Atlas des crises et des conflits, co-écrit avec Hubert Védrine (Armand Colin, 2013) et de Les intellectuels intégrés (Gawsewitch, 2013)

Le concept de puissance

e concept de puissance n’est pas naturellement populaire à gauche, où l’on préfère ceux de communauté internationale ou sécurité collective. Il est associé avec l’idée de force, de brutalité et de rapports de subordination. Sur le plan international la puissance est vue comme intrinsèquement liée à la violence et in fine à la guerre, aux rapports de domination d’un peuple sur un autre ou sur d’autres. La puissance est celle des forts qui s’exercent à l’encontre des faibles. Porteuse d’un projet de correction des inégalités, la gauche s’oppose « naturellement » à la puissance. Mais, dans le monde réel, les relations internationales sont avant tout des rapports de puissance. Ce thème est au cœur de la réflexion sur les relations internationales. Depuis l’origine, la puissance représente la capacité d’action des acteurs sur la scène internationale. Dans les théories classiques elle est souvent définie comme le moyen d’imposer

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sa volonté à un autre acteur. L’État A plus puissant que l’État B peut imposer sa volonté. Raymond Aron définit la puissance comme la capacité de faire produire ou détruire ou la capacité d’imposer sa volonté aux autres. Si le concept de puissance a conduit l’humanité à des catastrophes majeures au cours des siècles passés, il ne faut pas en conclure qu’elle ne peut que déboucher automatiquement sur les guerres, les massacres, les violations massives des droits de l’homme et des peuples mais la puissance peut tout autant être l’affirmation d’une volonté d’indépendance que l’expression d’un dessin hégémonique. Lorsque Tvzetan Todorov élabore le concept de « puissance douce » pour parler de l’Europe, il parle d’une Europe dont la puissance a vocation à promouvoir le multilatéral1. Historiquement, le premier critère de la puissance était le critère militaire. Dans un monde sans loi où la guerre était non seulement légale, mais considérée comme un moyen légitime de relations entre États, la puissance militaire était la condition même de la survie. Les horreurs de la Première guerre

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La définition de la puissance militaire a changé : ce n’est plus le nombre de soldats qui fait la force des armées, mais la qualité de leur équipement. Mais, de l’Afghanistan à l’Irak, on a vu que la supériorité militaire ne pouvait pas grand-chose dans ce qu’on appelle des « guerres de contre insurrection ».

Le concept de puissance

mondiale ont suscité un fort courant de pacifisme, celles de la Seconde guerre mondiale ont réhabilité le principe de la nécessité d’une défense, pour justement se protéger contre la barbarie. La fin de la Guerre froide n’a pas apporté les « dividendes de la paix » espérés. Si le risque d’un affrontement global bipolaire n’existe plus, les conflits restent nombreux. La définition de la puissance militaire a changé : ce n’est plus le nombre de soldats qui fait la force des armées, mais la qualité de leur équipement. Mais, de l’Afghanistan à l’Irak, on a vu que la supériorité militaire ne pouvait pas grand-chose dans ce qu’on appelle des «  guerres de contre insurrection ». Alors qu’ils réalisaient 50 % des dépenses militaires mondiales à l’époque, les États-Unis n’ont gagné ni la guerre d’Afghanistan ni celle d’Irak. Le critère démographique, atout premier autrefois de la puissance militaire, n’a plus la même signification qu’auparavant, mais il reste un marqueur de la puissance. L’Europe s’inquiète de voir sa part relative dans la population mondiale passer de 10 à 6 %. Le Japon et la Russie ont un problème de déclin démographique qui à terme pourrait poser la question de leur puissance. À l’inverse les ÉtatsUnis sont le seul pays occidental pour lequel on prévoit une forte croissance démographique dans les années à venir. La Chine, qui du temps de Mao, misait sur son poids démographique pour affirmer pouvoir subir sans problème le choc d’une guerre nucléaire avec les États-Unis a réellement décollé économiquement lorsque Deng Xioping a mis en place la politique de l’enfant unique. Aujourd’hui elle pense de plus en plus à alléger cette contrainte,
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de crainte d’un trop fort vieillissement de la population. Une démographie importante est un facteur de fragilité si l’économie ne permet pas de donner à chacun éducation, santé et travail. La puissance économique a toujours été un facteur capital qui conditionne les autres aspects de la puissance. Les matières premières qui étaient un atout essentiel jusqu’à la première moitié du XXe siècle ont été évaluées à la fois pas l’abaissement de leurs prix, la gabegie et la corruption qui souvent accompagnaient leur exploitation. La mondialisation et la soif des pays émergents sont venues de nouveaux en faire un facteur important de richesse, dont l’Afrique profite aujourd’hui après en avoir pâti hier. La maîtrise technologique a l’avantage de ne pas être localisée à l’avance et de pouvoir s’établir là où on sait organiser compétences et richesses. La distinction devenue classique entre hard et soft power avait été établie par Joe Nye au début des années 1990. Le hard power c’est l’utilisation des moyens économiques et militaires par un pays en vue de conduire les autres à faire ce qu’il veut. Le soft power consiste à parvenir au même résultat par un effet d’attraction, d’influence, de persuasion. Nye a établi qu’il était plus facile et moins coûteux pour un pays de diriger les autres lorsqu’ils avaient le sentiment de vouloir la même chose que lui ou d’avoir des intérêts partagés. L’exemple emblématique américain de la guerre d’Irak montre que l’utilisation abusive du hard power peut venir fortement affaiblir leur soft power. L’élection de Barak Obama n’a pas modifié la puissance matérielle des

L’exemple emblématique américain de la guerre d’Irak montre que l’utilisation abusive du hard power peut venir fortement affaiblir leur soft power. L’élection de Barak Obama n’a pas modifié la puissance matérielle des États-Unis mais elle a largement modifié la perception que le monde extérieur en avait lui redonnant donc une nouvelle attractivité, même si cette dernière s’est légèrement érodée depuis.

Perspectives
États-Unis mais elle a largement modifié la perception que le monde extérieur en avait lui redonnant donc une nouvelle attractivité, même si cette dernière s’est légèrement érodée depuis. CNN et Hollywood permettent aux États-Unis une influence soft mais réelle sur les affaires mondiales. Sur 2 millions et demi de jeunes qui étudient en dehors de leur pays, 750  000 le font aux États-Unis. Ils apportent non seulement directement 21 milliards de dollars par an à l’économie américaine mais lorsqu’ils repartent chez eux, ils deviennent des ambassadeurs, non officiels mais efficaces, des États-Unis. Hollywood a largement contribué à occulter le génocide des Amérindiens au XIXe siècle en les présentant comme des sauvages et a été très utile dans la mobilisation contre Hitler au moment où les États-Unis étaient encore réticents à entrer en guerre, ou pendant la Guerre froide. Après 2003, de nombreux films produits par Hollywood avaient pour figures emblématiques du mauvais, lâche et traître le Français. C’était le prix à payer pour le refus de la guerre d’Irak. Nous ne sommes plus à l’époque où c’est le ministère des Affaires étrangères qui choisissaient les adversaires de l’équipe nationale de football. Les élites politiques intellectuelles françaises n’ont pas un appétit marqué pour les choses du sport, pourtant le rayonnement sportif est une part importante de l’image d’un pays. Les champions sportifs sont devenus les icônes les plus célèbres et les plus populaires du village mondial, leur popularité bénéficie indirectement, individuellement ou collectivement, à leur pays. C’est à juste titre que Laurent Fabius a innové en parlant de diplomatie sportive dans son discours devant les ambassadeurs en août 2013. La puissance aujourd’hui est donc multiforme, dépend de nombreux facteurs mais surtout de leur combinaison. Une forte puissance militaire basée sur une économie faible sera en danger, comme l’a prouvé l’Union soviétique qui effrayait tout le monde mais qui a implosé. Un pays riche mais fragile sera la victime de la convoitise de ses voisins comme le Koweït il y a 20 ans, ou la République démocratique du Congo aujourd’hui. Un territoire étendu est

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Le monde occidental qui a dominé la planète à partir de la fin du XVe siècle jusqu’à la fin du XXe est en passe de perdre le monopole de la puissance dont il bénéficiait depuis qu’il s’était lancé à la conquête du monde. Les Européens d’abord, relayés par les États-Unis à l’issue de la Seconde guerre mondiale, ont dominé la planète de façon incontestée. Ce n’est plus le cas.

un avantage à condition qu’on puisse y exercer son contrôle. On peut noter vis-à-vis du concept de puissance, de grandes évolutions, des tendances lourdes. Elles sont à l’ouvrage depuis plusieurs années, et ont profondément modifié les rapports de force. La dernière évolution structurelle du monde a été l’effondrement du monde bipolaire. Il a mis fin à 40 ans d’histoire. Le monde occidental qui a dominé la planète à partir de la fin du XVe siècle jusqu’à la fin du XXe est en passe de perdre le monopole de la puissance dont il bénéficiait depuis qu’il s’était lancé à la conquête du monde. Les Européens d’abord, relayés par les ÉtatsUnis à l’issue de la Seconde guerre mondiale, ont dominé la planète de façon incontestée. Ce n’est plus le cas. Ce changement est encore plus fondamental puisqu’il ne met pas fin à cinq décennies d’histoire mais à cinq siècles. Il est encore plus difficile de faire bouger les consciences. Si les Occidentaux ne comprennent pas qu’ils ne peuvent plus imposer aux autres civilisations et aux autres continents leur agenda, leur façon de voir, leurs règles, leurs valeurs ou l’interprétation qu’ils en font, ils iront au-devant des plus graves déconvenues. Il ne faut cependant pas se tromper. La fin du monopole occidental sur la puissance ne signifie pas la fin de la puissance occidentale. En termes de richesse économique, de puissance technologique, de force stratégique, le monde occidental reste encore largement en tête. Même s’il y a un rattrapage ce n’est pas parce qu’il a décliné, c’est que les autres parties du monde ont émergé. Elles veulent désormais avoir leur mot à dire et n’entendent plus se laisser dicter leur conduite.

38 La deuxième évolution majeure c’est la montée en puissance des opinions. Ce que l’on a appelé « le printemps arabe » en est une illustration, mais une illustration parmi d’autres. Sur l’ensemble du globe, les individus et les peuples prennent de plus en plus le pouvoir. La distinction entre démocratie et système autoritaire existe encore mais n’a plus le même sens. Il n’y a plus aujourd’hui à la surface de la planète qu’un seul État totalitaire, c’est la Corée du Nord. Partout ailleurs, le pouvoir a perdu le monopole de l’information. Il n’y a peut-être pas d’élections démocratiques en Chine, mais il y a 500  millions d’internautes que le régime ne peut aligner derrière une seule tête. Il peut bien sûr le réprimer, mais il doit néanmoins en tenir compte et ce mouvement est global. Comme l’a écrit Brzezinski en 2008, « À l’âge de la globalisation, l’ensemble de l’humanité est politiquement active. » Cela est dû à la montée de l’alphabétisation, l’élévation du niveau de vie et les nouveaux moyens technologiques de l’information et de la communication qui permettent une communication horizontale et ont mis fin au monopole vertical de l’information. Le corollaire de cela est que l’image, la popularité, tout ce qui tourne autour du soft power, est une partie de plus en plus importante de la définition de la puissance. Même les pays qui officiellement se disent rétifs à cette idée s’y mettent. La preuve  : le développement des instituts Confucius auquel la Chine procède. Pour ce qui est de la France, il est de bon ton de se lamenter sur son déclin. Le «  déclinisme » est l’une des thèses qui connaît le plus fort taux

Le concept de puissance

Il est certain que la fin de la Guerre froide nous a fait perdre notre rente de situation. Allié à Washington en étant indépendant, partenaire de l’Union soviétique sans être son obligé, la posture gaullo-mitterrandiste donnait à la France des atouts bien supérieurs à son poids réel. Ce qu’il faut, c’est réinventer une posture gaullo-mitterrandiste dans un monde globalisé en voie de multipolarisation.

Il n’y a plus aujourd’hui à la surface de la planète qu’un seul État totalitaire, c’est la Corée du Nord. Partout ailleurs, le pouvoir a perdu le monopole de l’information. Il n’y a peut-être pas d’élections démocratiques en Chine, mais il y a 500 millions d’internautes que le régime ne peut aligner derrière une seule tête.
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d’expansion dans notre pays. Nous alternons régulièrement entre l’hubris et l’auto dénigrement. Cela relève d’une double erreur. La première de faire une comparaison historique avec la période de Louis XIV ou de Napoléon. Certes la France était à l’époque première puissance mondiale (encore que… l’était-elle après Waterloo  ?). Pendant la guerre de 100 ans, un genre littéraire particulier, la déploration, avait été créé et on se lamentait déjà sur les malheurs de la France. La France est passée par une série de heurts et malheurs, est-elle moins puissante aujourd’hui qu’après la défaite de Sedan, après la saignée de la Première guerre mondiale, la débâcle de juin 1940, ou Dien-Bien-Phu ? L’autre erreur porte sur le concept de puissance. Non, la France ne peut pas à elle seule résoudre les crises syriennes, mettre fin au conflit du Proche-Orient, ramener la paix dans l’Afrique des Grands Lacs, mais aucune autre puissance ne le peut. L’époque où un pays seul pouvait imposer son point de vue aux autres est révolue. C’est vrai pour la France, mais c’est également vrai pour les États-Unis ou la Chine. En vérité, la France est encore l’une des puissances qui comptent, l’un des pays qui a légitimité pour s’exprimer sur l’ensemble des questions, qui est encore crédité dans le reste du monde d’une capacité à penser global. Il est certain que la fin de la Guerre froide nous a fait perdre notre rente de situation. Allié à Washington en étant indépendant, partenaire de l’Union soviétique sans être son obligé, la posture gaullo-mitterrandiste donnait à la France des atouts bien supérieurs à son poids réel.

Perspectives
Ce qu’il faut, c’est réinventer une posture gaullomitterrandiste dans un monde globalisé en voie de multipolarisation. La France a encore les moyens de rayonner. On la crédite encore dans le monde d’une capacité à penser global. Son histoire lui a donné une vision panoramique. Le réalisme la pousse à avoir une politique multilatérale, à condition qu’elle soit ellemême respectée, qu’elle applique les valeurs qu’elle proclame et que son action soit en adéquation avec son discours à la fois universel et universaliste. La France peut peser plus que son poids réel, si elle est utile aux autres. Pas la peine d’évoquer sa grandeur, les autres peuples n’y sont pas sensibles. Par contre si elle apporte une contribution aux grands problèmes de la planète, qu’elle fait œuvre utile, elle sera populaire.

39 La gauche doit renouveler sa réflexion sur la puissance. Cette dernière peut être mise en œuvre au profit du droit et de façon multilatérale au service d’un projet collectif. Le rôle de la France ne peut se résumer à un statut de pays occidental. Le Sud hier, les émergents aujourd’hui sont nos partenaires naturels. Nous sommes alliés avec les États-Unis, nous ne devons pas être alignés et notre intérêt réside dans le multilatéralisme et la multipolarité. Le clivage bipolaire a disparu mais nous avons toujours un rôle à jouer en assumant notre statut de pays occidental, mais sans résumer par cela la position française. Nous sommes attendus pour être différents, pas systématiquement et strictement alignés sur les positions occidentales, surtout au vu du bouleversement des rapports de force actuels. La France est populaire lorsqu’elle assume le risque d’aller à contre-courant, de résister aux vents dominants, lorsqu’elle permet à ceux qui n’ont pas droit à la parole de pouvoir s’exprimer en s’appuyant sur elle, lorsqu’elle permet en interne et en externe la diversité, qu’elle met son poids dans le sens du progrès. Son intérêt particulier, s’il est bien compris, n’est pas incompatible avec l’intérêt général. Nous avons intérêt – et c’est celui de la majorité – à promouvoir le multilatéralisme et la multipolarité.

La France est populaire lorsqu’elle assume le risque d’aller à contre-courant, de résister aux vents dominants, lorsqu’elle permet à ceux qui n’ont pas droit à la parole de pouvoir s’exprimer en s’appuyant sur elle, lorsqu’elle permet en interne et en externe la diversité, qu’elle met son poids dans le sens du progrès.

1. Tzvetan Todorov, Le nouveau désordre mondial, Robert Laffont, 2004.

Jean-Marie Guéhenno
est diplomate. Il a été secrétaire général adjoint du département des opérations de maintien de la paix de l’ONU et assistant auprès de Kofi Annan pour sa mission en Syrie. Il est aujourd’hui professeur à l’université de Columbia.

L’avenir incertain du multilatéralisme

E

n 1989, la fin de la Guerre froide avait ouvert un nouvel espoir  : celui de réaliser le rêve qui avait inspiré la création des Nations Unies en 1945, et qui avait été presque immédiatement ruiné par la division Est Ouest. Le monde pourrait-il organiser, sur la base de valeurs partagées, une gestion négociée des problèmes communs de l’humanité, encadrée par des règles résultant d’une discussion réfléchie entre nations  : ce que les spécialistes des affaires internationales appellent « multilatéralisme ». Près d’un quart de siècle plus tard, le pronostic reste incertain. D’un côté, une série de signaux positifs  : la création de la Cour pénale internationale, le début de consécration de la responsabilité de protéger au sommet de l’ONU en 2005, l’expansion sans précédent du maintien de la paix dans la première décennie du XXe  siècle – le nombre des casques bleus est passé en quelques années de quelques dizaines de milliers à plus de cent mille  ! –, la

création de l’Organisation mondiale du commerce ; ces avancées font espérer que tant dans le domaine de la sécurité que dans celui de l’économie, les institutions internationales qui incarnent le multilatéralisme se renforcent et que l’humanité se rassemble autour de quelques normes de portée universelle. Les échecs sont cependant aussi nombreux, et plus visibles, que les succès : longue paralysie du conseil de sécurité dans la crise syrienne, qui rappelle l’incapacité de la communauté internationale à arrêter les massacres de Bosnie et à prévenir le génocide rwandais  ; incapacité de la communauté internationale à répondre de façon coordonnée et efficace dans un cadre multilatéral à la grande crise économique commencée en 2008, la seule coopération se faisant dans le cadre informel du G20  ; incapacité à conclure les négociations sur le commerce, après des années d’efforts ; incapacité à bâtir une réponse internationale efficace à la menace du changement climatique. Pour les optimistes, ces contre-arguments reflètent le «  bruit statistique  » du «  temps court  », et ne

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Pour les sceptiques, ces échecs révèlent au contraire une faille fondamentale, la sousestimation du rôle central que continue de jouer le sentiment d’appartenance à des communautés moins abstraites que la « communauté internationale »

L’avenir incertain du multilatéralisme

remettent pas en cause les tendances de fond du « temps long »  : les nations unies représentent un progrès par rapport à la Société des nations, qui fut elle-même, malgré son échec final, la première ébauche d’un ordre multilatéral. Peu à peu, des normes globales s’imposent, dans des domaines techniques d’abord, avant de s’étendre graduellement à l’économie et à la politique. Les échecs du multilatéralisme dans le domaine de la sécurité sont le signe d’un retard, et non d’un retournement de tendance. Pour les sceptiques, ces échecs révèlent au contraire une faille fondamentale, la sous-estimation du rôle central que continue de jouer le sentiment d’appartenance à des communautés moins abstraites que la « communauté internationale » : la mondialisation, loin de pousser à un recours accru à des organisations internationales jugées trop distantes, pousserait au contraire au repli dans le cocon familier et rassurant de communautés plus restreintes, si insuffisantes qu’elles se révèlent pour gérer les défis globaux. La place du Conseil de sécurité des Nations Unies est un bon baromètre du multilatéralisme, au moins dans le domaine de la sécurité. Les dernières années l’ont montré tantôt audacieux tantôt paralysé, mais finalement plus actif qu’à aucune autre époque de son histoire. Confronté à la crise libyenne, le Conseil a rapidement décidé, mais au prix d’abstentions significatives  : non seulement la Russie et la Chine se sont abstenues – ce qui a permis l’adoption de la résolution autorisant l’usage de la force –, mais aussi l’Inde, le Brésil, et même l’Allemagne. Et quand il est apparu que la protection des civils pouvait conduire au changement de régime, ce qui était dans la logique politique de la
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résolution, mais non dans sa logique juridique, la Russie et la Chine ont durci leurs positions, conduisant à la paralysie du conseil de sécurité dans la crise syrienne, jusqu'à ce que la menace des armes chimiques lui permette de retrouver son unité. En revanche en Côte d’Ivoire comme au Mali, le conseil de sécurité a agi avec rapidité et dans l’unanimité. En République démocratique du Congo, il a autorisé les casques bleus à faire usage de la force en allant bien au-delà des principes traditionnels du maintien de la paix. Le terrorisme, malgré les efforts pour adapter les Nations Unies à cette nouvelle menace en créant au sein de l’institution une structure spécialisée, a de son côté plutôt contribué à l’affaiblissement du rôle du Conseil  : l’extension du champ de la légitime défense – seule base légale de la charte des Nations Unies pour le recours unilatéral à la force par un État – aux actes de terrorisme a marqué un recul du rôle du Conseil car elle a modifié l’équilibre entre les décisions qui relèvent des États – qui devaient rester exceptionnelles –, et celles qui relèvent du conseil de sécurité, au profit des premiers. Après le 11  septembre, les États-Unis, avec le soutien quasi unanime de la communauté internationale, ont invoqué la légitime défense pour attaquer l’Afghanistan  ; un précédent a été créé, qui peut aujourd’hui être invoqué pour justifier les attaques plus limitées par drone au Pakistan, au Yémen ou en Somalie. Ces attaques, parce qu’elles sont conduites par un pays allié et démocratique contre des cibles non-étatiques, et parce que seuls quelques pays disposent aujourd’hui de drones armés, n’ont provoqué que peu de réactions, sauf dans les pays concernés. Mais elles marquent un

Après le 11 septembre, les États-Unis, avec le soutien quasi unanime de la communauté internationale, ont invoqué la légitime défense pour attaquer l’Afghanistan, pour justifier les attaques plus limitées par drone au Pakistan, au Yémen ou en Somalie.

Perspectives
De gestionnaire de crises, le Conseil de sécurité s’est transformé en tribunal, et même parfois en législateur, quand il a posé dans ses résolutions des principes de portée générale qui relèveraient normalement de traités. Mais le Conseil de sécurité rencontre vite ses limites lorsqu’il doit mettre en œuvre ses propres décisions.

43 en œuvre ses propres décisions : il a ainsi référé, en application de l’article 16 du statut de Rome créant la Cour pénale internationale (CPI), la situation au Darfour à la CPI, mais n’a ensuite pris aucune mesure quand des États – y compris des États ayant adhéré au statut de Rome – ont accueilli sur leur territoire un individu faisant l’objet d’un mandat d’arrêt du fait de la saisine de la Cour sur la crise du Darfour. Cette absence de suivi affaiblit la portée de décisions en apparence audacieuses, qui apparaissent rétrospectivement davantage inspirées par des considérations tactiques que par un choix de fond en faveur de la justice internationale : l’autorité de la Cour pénale internationale, au lieu d’être renforcée par la décision du conseil, en a été affaiblie. Le message ambigu que renvoie au monde l’action du Conseil de sécurité reflète d’abord les divisions profondes en son sein. Tandis que les pays occidentaux semblent parfois vouloir surmonter l’obstacle du principe de souveraineté au nom de valeurs universelles, la Russie et la Chine, mais aussi beaucoup de pays en développement, y compris des démocraties, se méfient d’une tendance qui dans un monde caractérisé par d’immenses inégalités de richesses et de puissance, pourrait donner aux riches et aux puissants de nouveaux prétextes pour intervenir dans les affaires des faibles. Le principe de souveraineté reste un principe égalisateur qui donne à chaque pays, si petit soit-il, une voix en théorie égale à celle des plus puissants. L’activisme du Conseil trouve sa limite dans la plupart des

recul du rôle de l’ONU dans le contrôle du recours à la force. À l’inverse, le Conseil de sécurité a élargi le champ des questions qu’il considère comme relevant de la paix et à la sécurité, allant récemment jusqu’à y inclure la prohibition des armes chimiques  ; il a également élargi la palette des instruments qu’il met en œuvre, recourant de plus en plus fréquemment à la pratique de sanctions, y compris des sanctions visant des individus. La signification de ces avancées est ambiguë : d’un côté, elles reflètent un activisme qui contredit la perception d’une institution en déclin  ; mais de l’autre, elles sont aussi un reflet de l’incapacité à faire fonctionner efficacement d’autres institutions multilatérales, ce qui condamne alors le Conseil de sécurité à devenir l’exutoire de toutes les frustrations de la communauté internationale. Ainsi, quand le conseil de sécurité adopte près de deux ans avant les attentats du 11 septembre la résolution 1267 qui crée en son sein un quasi tribunal disposant de pouvoirs étendus pour geler les fonds de toute personne ou organisation associée aux Talibans, il s’engage, faute de procédures internationales efficaces, dans une activité de nature judiciaire, sans s’entourer de toutes les garanties généralement attachées à la pratique d’une telle activité. De gestionnaire de crises, le Conseil de sécurité s’est ainsi transformé en tribunal, et même parfois en législateur, quand il a posé dans ses résolutions des principes de portée générale qui relèveraient normalement de traités. Mais le Conseil de sécurité rencontre vite ses limites lorsqu’il doit mettre

La formule retenue par la charte de l’ONU, qui donne à un groupe limité de pays, les membres permanents du Conseil de sécurité, une responsabilité particulière, est contestée parce qu’elle ne correspond plus à la distribution de la puissance, qu’elle soit économique, financière ou démographique, mais il n’y a pas aujourd’hui de perspective réaliste d’élargissement du conseil.

44 situations où son action pourrait mettre en cause la souveraineté d’un État : Soudan, Syrie, Kenya… Ce débat illustre toute la difficulté d’un multilatéralisme efficace dans le monde d’aujourd’hui. L’organisation de la gouvernance mondiale n’a jusqu’à présent pas trouvé de formule pour concilier représentativité et efficacité, et les arrangements actuels font l’objet d’une contestation grandissante. La formule retenue par la charte de l’ONU, qui donne à un groupe limité de pays, les membres permanents du conseil de sécurité, une responsabilité particulière, est contestée parce qu’elle ne correspond plus à la distribution de la puissance, qu’elle soit économique, financière ou démographique, mais il n’y a pas aujourd’hui de perspective réaliste d’élargissement du conseil ; pire, si un tel élargissement avait lieu, beaucoup doutent qu’il conduirait à un meilleur fonctionnement du conseil, tant le consensus international sur les grandes questions de sécurité fait défaut : le conseil aurait gagné en représentativité, mais perdrait probablement encore en efficacité, même si aucun des nouveaux membres n’avait le droit de veto. L’Assemblée générale des Nations Unies, où chaque État de la planète a un siège, n’offre pas de solution alternative : elle ne peut pas être le parlement du monde, non seulement parce que les dictatures y côtoient les démocraties, ce qui donne au principe de représentativité une autre signification, mais aussi parce que la multiplication du nombre des micro-Etats et des petits États a créé une situation dans laquelle une petite minorité de la population mondiale pourrait dicter à la majorité sa volonté si le principe d’un pays une voix était systématiquement retenu. C’est la raison pour laquelle, sur les questions qui ont une portée pratique

L’avenir incertain du multilatéralisme

Les organisations régionales sont souvent présentées comme la solution qui permettra de réconcilier représentativité et efficacité, et de pallier la fragmentation du monde en créant un échelon intermédiaire.
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comme celle du budget de l’ONU, les pays riches, qui couvrent plus de 80 % des coûts de l’organisation, ont imposé la règle du consensus, seul moyen d’éviter qu’une majorité de pays dont la contribution au financement de l’organisation est insignifiante n’engage des dépenses sans avoir à en supporter le coût. La formule de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international est opérationnellement plus satisfaisante, mais politiquement impossible à généraliser. Les pays y votent en proportion de leur contribution financière : ce suffrage censitaire reflète sans doute de façon réaliste l’état actuel de l’intégration mondiale, mais son extension au-delà de la sphère économique serait inacceptable, et au sein même des institutions de Bretton Woods, la cogestion euro-américaine (les Européens obtenant traditionnellement la présidence du FMI tandis que les Américains ont la présidence de la Banque) est de plus en plus contestée, d’autant que les rapports de force économiques sont eux-mêmes en train de changer, le poids du grand pays créancier qu’est la Chine s’affirmant. Les organisations régionales sont souvent présentées comme la solution qui permettra de réconcilier représentativité et efficacité, et de pallier la fragmentation du monde en créant un échelon intermédiaire. La tendance paraît claire : l’Union africaine est beaucoup plus que n’était l’organisation des États africains, et elle renforce, lentement mais sûrement, sa capacité institutionnelle. On peut en dire autant de l’Association des États d’Asie du Sud-Est ou de l’Organisation des États Américains. L’Union européenne est quant à elle bien plus qu’une organisation régionale, mais elle n’a pas d’équivalent, et sa capacité à définir un modèle a été affaiblie par la crise qu’elle traverse. La montée en puissance de ces organisations touche inégalement les différentes régions du monde. Des trous importants subsistent, au Moyen-Orient, en Asie, là où les tensions sont souvent les plus vives. Là où elles existent, les organisations régionales n’échappent pas aux difficultés qui entravent le fonctionnement de l’ONU : rivalités entre grands États régionaux, contestation par les petits États du poids des plus grands. L’incapacité

Perspectives
Le fonctionnement des organisations multilatérales est encore compliqué par le poids croissant d’acteurs non-étatiques : les organisations internationales qui permettent au multilatéralisme de fonctionner ont été construites dans un monde où les États sont les acteurs principaux.

45 il a pu aider à rapprocher les points de vue quand il a fallu gérer la crise de 2008, mais il n’a pas une vraie capacité institutionnelle, et n’a pas de rôle significatif dans le domaine de la paix et de la sécurité  : il peut donc aider les institutions multilatérales à mieux fonctionner, il ne peut les remplacer. Quelles conclusions tirer de ce bilan mitigé  ? Si même la fin de la Guerre froide n’a pas permis de faire un saut qualitatif dans la construction d’institutions internationales plus robustes, il est sans doute utopique d’espérer, sans un choc au moins équivalent, que des progrès rapides et décisifs soient aujourd’hui possibles. Faut-il en conclure que les espoirs nés en 1945 doivent être abandonnés et que la France doive se borner à une utilisation pragmatique des institutions existantes, sans chercher à les réformer et à les renforcer ? Faire un tel choix reviendrait à espérer que le système international, tel qu’il existe aujourd’hui, puisse continuer de fonctionner cahin-caha. L’exemple des Nations Unies montre pourtant que ne pas avancer, c’est aujourd’hui reculer : les institutions qui ne se transforment pas dépérissent, et plus que jamais, face à des défis qui ne se laissent pas enfermer dans les frontières d’un État, ni même dans les limites d’un continent, le monde a besoin d’institutions capables de gérer des problèmes globaux. Le système international est entré dans une période charnière. L’expérience historique de l’Europe, qui a connu plus de guerres qu’aucune autre partie de la planète, et a été à l’origine des deux guerres les plus dévastatrices de l’histoire de l’humanité, a inspiré une culture où droit et institutions sont considérés comme une composante essentielle d’une paix durable. Cette culture est à l’origine de la création des Nations Unies. Et cette vision du rôle du droit et des institutions a d’autant mieux servi les occidentaux qu’ils avaient la puissance nécessaire pour façonner des règles à leur convenance. Mais nous sommes entrés dans une période où nous n’avons plus la même influence, et où nous devons composer avec d’autres pays, qui n’ont ni les mêmes intérêts, ni la même culture de la règle. Une partie des élites américaines, qui s’est toujours inquiétée de

de l’Afrique à se mettre d’accord sur un candidat en cas d’élargissement du conseil de sécurité montre bien la longueur du chemin qui reste à parcourir pour que les organisations régionales puissent devenir les acteurs d’un multilatéralisme organisé autour de grands acteurs régionaux. Le fonctionnement des organisations multilatérales est encore compliqué par le poids croissant d’acteurs non-étatiques : les organisations internationales qui permettent au multilatéralisme de fonctionner ont été construites dans un monde où les États sont les acteurs principaux. Cependant, de plus en plus, les grandes entreprises, les organisations non-gouvernementales s’invitent dans le débat international, qui n’est plus seulement un débat inter-étatique. Les circuits de l’influence et de la puissance se compliquent et s’ouvrent. Face à cette concurrence nouvelle, les organisations internationales cherchent à créer des passerelles, afin que le débat inter-étatique soit nourri par des débats plus informels  : les sommets sur le climat ont mobilisé des milliers d’ONG en marge des réunions officielles. De même, les réunions annuelles des institutions de Bretton Woods sont un rendez-vous important de tous les grands acteurs de la finance internationale. Ces ouvertures sont une chance pour tous ceux dont la voix n’était pas écoutée, mais elles peuvent aussi, en l’absence de transparence, faciliter les manipulations. Les grandes réunions multilatérales risquent alors de contribuer à la frustration de citoyens qui ont l’impression que le pouvoir leur échappe au profit d’une technostructure internationale opaque. Quant au G20, qui rassemble de façon informelle la plupart des grands acteurs de l’économie mondiale,

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L’exemple des Nations Unies montre pourtant que ne pas avancer, c’est aujourd’hui reculer : les institutions qui ne se transforment pas dépérissent, et plus que jamais, face à des défis qui ne se laissent pas enfermer dans les frontières d’un État, ni même dans les limites d’un continent, le monde a besoin d’institutions capables de gérer des problèmes globaux.

L’avenir incertain du multilatéralisme

la soumission des États-Unis à un ordre extérieur qui remettrait en cause l’exceptionnalisme américain, en tire la conclusion qu’il est grand temps de s’affranchir complètement de ces contraintes. Les Européens, et parmi eux la France, ne peuvent pas avoir la même vision : un monde réglé par les seuls rapports de force affaiblirait gravement l’Europe, qui a tout à gagner à un monde gouverné comme elle par des règles, même quand ce ne sont pas les siennes. Les États-Unis, parce qu’ils sont encore la première puissance mondiale, peuvent avoir l’illusion qu’une totale liberté vaut mieux pour eux. Mais la règle est pour des pays démocratiques un grand multiplicateur de puissance, car ils lui obéissent de toute façon la plupart du temps, et il n’est pas possible de distinguer durablement entre un ordre intérieur qui serait régi par la règle, et un ordre extérieur qui serait régi par la loi du plus fort. L’avenir du multilatéralisme va donc largement dépendre de l’attitude que prendront les nouvelles puissances émergentes. Verront-elles dans les institutions internationales nées de la Seconde guerre mondiale l’héritage de la domination coloniale des anciennes puissances, un instrument au service de ceux qui ont largement bénéficié du statu quo, ou

un levier de changement pour gérer pacifiquement les nécessaires transformations du monde  ? Les débats des États africains, qui ont contribué à créer la Cour pénale internationale, mais dont certains menacent aujourd’hui de la dénoncer, illustrent bien cette ambivalence, comme l’attitude de l’Amérique latine sur la responsabilité de protéger. L’influence prépondérante qu’ont eue dans les institutions multilatérales l’Europe et les États-Unis peut faire du clivage « puissances du statu quo/puissances du changement » le clivage dominant, et jouer contre les institutions du multilatéralisme. À l’inverse, si les puissances émergentes s’investissent dans les institutions internationales, de nouvelles coalitions transcendant les clivages anciens peuvent être imaginées pour défendre le multilatéralisme. Ce pourrait être un axe d’action de l’Union européenne, même si cette ouverture aux nouvelles puissances n’est pas sans risques pour les pays qui, comme la France, ont bénéficié de l’ordre établi : ils devront accepter que leur poids relatif diminue. Ce sera le prix à payer pour conserver aux institutions internationales un rôle central dans la gestion des transformations du monde. Un tel choix, qui répond aux engagements éthiques de la France, correspond aussi à ses intérêts stratégiques : aucune puissance, et surtout pas une puissance moyenne, ne peut avoir intérêt au triomphe de la loi du plus fort.

L’influence prépondérante qu’ont eue dans les institutions multilatérales l’Europe et les États-Unis peut faire du clivage « puissances du statu quo/puissances du changement » le clivage dominant, et jouer contre les institutions du multilatéralisme.

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Pierre Hassner
est directeur de recherches émérite au CERI et à la FNSP.

Y a-t-il encore un système international ?

E

n septembre 2013, deux spécialistes familiers à la fois avec la pratique et l’étude des relations internationales, prédisaient l’un un nouvel âge westphalien, par la victoire du nationalisme1, l’autre « la fin de l’État-nation, surprise stratégique du XXIe siècle »2. On peut certes concilier les deux visions, ce que faisait, dès 2010, une autre spécialiste américaine, Wendy Brown, dans Walled states, waning sovereignty 3. On devine que Pillar voit dans la décolonisation, la fin de la guerre froide, voire l’échec de l’entreprise impériale américaine sous George W.  Bush, l’accomplissement de la chute des empires alors que Dandurain est sensible aux courants transnationaux et aux forces subnationales qui minent les États de l’intérieur. Il reste qu’on ne peut guère réagir à leurs thèses respectives, que par des «  oui mais  », des «  en un sens », des « peut-être » et des « qui sait »  ? Rarement, sans doute, la réalité internationale

a été aussi ambiguë et contradictoire, rarement il a été aussi difficile de séparer le structurel du conjoncturel, l’action des «  forces profondes  » ou des « tendances lourdes » de celle des événements fondateurs ou révolutionnaires ou des grandes « illusions lyriques » pour citer L’espoir de Malraux. On tentera d’approcher ces difficultés et ces paradoxes à l’aide de quatre notions : la diversification, le brouillage, la dialectique des contraires et la faiblesse des médiations.

Rarement, sans doute, la réalité internationale a été aussi ambiguë et contradictoire, rarement il a été aussi difficile de séparer le structurel du conjoncturel, l’action des « forces profondes » ou des « tendances lourdes » de celle des événements fondateurs ou révolutionnaires ou des grandes « illusions lyriques » pour citer L’espoir de Malraux.

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Y a-t-il encore un système international ?

La diversification
La diversification, à l’intérieur du monde qu’il est convenu d’appeler «  international  », concerne à la fois les dimensions et les domaines, les acteurs et les instruments de leur action, leurs causes et leurs répercussions. La géopolitique classique est fondée sur l’opposition de la terre et de la mer, de l’ours et de la baleine, théorisée en particulier par l’école géopolitique allemande, prolongée par la pensée politique de Carl Schmitt, notamment dans son Nomos de la terre4 et, dans l’autre camp, par l’Amiral Mahan et le primat de la mer. Sont venus s’y ajouter et transformer le rôle de la géopolitique d’abord l’air, et la stratégie aérienne, ensuite l’espace et la géopolitique des fusées et des satellites, enfin le virtuel, les ordinateurs, producteurs d’espionnage et de sabotage. Mais, naturellement, l’effet le plus important de la révolution cybernétique et, plus généralement, des progrès spectaculaires des moyens de communication et de destruction, n’est pas le militaire au sens strict. En permettant à des groupes, voire à des individus, de produire des destructions qui semblaient réservées aux États, ils modifient les rapports de forces ; mais ils favorisent également la transformation de la politique et de l’économie internationales, par la multiplication et l’instantanéité des transactions, licites ou illicites, par l’activité des réseaux et des cartels, en organisant la circulation de l’argent ou celle de la drogue, ou encore par l’apparition ou la réapparition de personnages tels que les pirates ou

les mercenaires, par la globalisation des activités terroristes et celle de leur poursuite par les forces spéciales ou par les drones. Non moins importante, en liaison ou non avec ces activités, est la diffusion des idées et des passions par des canaux qui permettent un traitement géopolitique, mais avec chaque dimension immatérielle, la diffusion est de moins en moins fixe et limitée, ce qui permet de nouvelles combinaisons du global et du local. De la guerre en réseaux au rôle accru des opinions publiques, qu’il s’agisse de celles des grandes puissances ou de la «  mobilisation politique globale » dont parle Zbigniew Brzezinski, le rôle spécifique de ce que Raymond Aron appelait «  la conduite diplomatico-stratégique  » est transformé, sinon dépassé, par des courants parfois souterrains mais qui quelquefois (en des années privilégiées, de 1848 à 2011, en passant par 1968 ou 1981), produisent des ouragans politiques, dont la prévisibilité, la durabilité, les répercussions directes ou indirectes et la signification ultime sont rarement calculables.

Le brouillage
Peut-être la cause principale de cette illisibilité relative consiste-t-elle dans le brouillage des messages non seulement des frontières, mais des logiques et des fonctions qui structurent la société particulière et la société globale. L’intérieur et l’extérieur, le public et le privé, s’entremêlent et s’interpénètrent (sans se confondre vraiment, mais parfois en se paralysant mutuellement, parfois en produisant des effets inattendus et non maîtrisés). Certes, la richesse, la force et l’influence n’ont jamais été ni totalement indépendantes ou séparées, ni inséparablement liées mais elles obéissaient à des logiques et des dynamiques distinctes. Les deux grands mécanismes étaient, dans les temps modernes, l’équilibre des puissances pour les relations internationales, politiques et militaires, et le marché pour les relations économiques. Ils avaient leur logique propre, même si, de tout temps, les

De la guerre en réseaux au rôle accru des opinions publiques, qu’il s’agisse de celles des grandes puissances ou de la « mobilisation politique globale » dont parle Zbigniew Brzezinski, le rôle spécifique de ce que Raymond Aron appelait « la conduite diplomatico-stratégique » est transformé, sinon dépassé.
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Perspectives
Les clivages religieux, ethniques et politiques, se recouvrent ou s’opposent : les rivalités entre l’Arabie Saoudite, l’Iran ou la Turquie peuvent se lire en termes d’opposition entre Sunnites et Chiites ou en termes de rivalité entre puissances pour l’hégémonie régionale. Al Quaida se répand en Afrique en s’appuyant sur des rivalités ethniques ou des faillites étatiques qu’elle n’a pas créées.

49 théorique de l’individu et de la planète est passagère et fragile. Les droits de l’homme n’ont guère occupé le devant de la scène que pendant une décennie  : celle des années dix-neuf cent quatre-vingt-dix. Le sort de la planète est objet de discussions et de désaccords plus que d’action collective des États. Mais le fait que ces deux dimensions, audiovisuelle et planétaire, soient reconnues comme légitimes au moins en théorie fragilise encore un peu plus les identités collectives, attaquées de l’intérieur comme de l’extérieur.

politiques des États ou les réactions des sociétés y contrevenaient parfois ou les bouleversaient. Mais aujourd’hui le social prend, comme le remarque Bertrand Badie, une dimension directement internationale par les phénomènes d’imitation, de contagion, de solidarité ou de réaction préventive. Dans les conflits, les dimensions intérieure, locale, régionale et globale s’enchevêtrent de manière d’autant plus difficile à démêler qu’elle est souvent dissymétrique. Ainsi les différentes révolutions du printemps arabe, comme celles de 1848, s’influencent mutuellement mais ont des sorts différents selon les degrés de résistance des gouvernants en place et d’implication extérieure. C’est le cas de la Syrie aujourd’hui, comme de l’Espagne, dans les années trente. Ensuite, les clivages religieux, ethniques et politiques, se recouvrent ou s’opposent  : les rivalités entre l’Arabie Saoudite, l’Iran ou la Turquie peuvent se lire en termes d’opposition entre Sunnites et Chiites ou en termes de rivalité entre puissances pour l’hégémonie régionale. Al Quaida se répand en Afrique en s’appuyant sur des rivalités ethniques ou des faillites étatiques qu’elle n’a pas créées. D’autre part, deux dimensions ont pris une importance politique nouvelle par rapport aux rivalités sociales et nationales  : ce sont l’individu (comme coupable, même s’il est chef d’État, ou comme victime, y compris de son propre gouvernement), et la planète. Mais ni l’un ni surtout l’autre ne sont des acteurs politiques autonomes, la politique est faite par des groupements collectifs. La priorité

La dialectique des contraires
La réponse au brouillage des frontières, à la vitesse des transformations, à la complexité des sociétés, à la combinaison d’hétérogénéité d’une part, et d’interpénétration et d’interdépendance des sociétés d’autre part, provoque la tentation du retour à une simplicité, à une fixité, à une homogénéité anciennes ou fantasmées. L’affrontement des nomades et des sédentaires se reproduit sous des formes nouvelles. La globalisation qui permet l’afflux de messages en temps réel et facilite les déplacements menace les sédentaires par la cacophonie de ces messages ou, au contraire, par leur standardisation négatrice de la pluralité des communautés, et par les vagues successives ou simultanées des différents types de nomades  : les profiteurs de la globalisation, cosmopolites par métier ou par vocation, les fanatiques religieux, en particulier islamistes et fondamentalistes protestants qui, surtout

La réponse au brouillage des frontières, à la vitesse des transformations, à la complexité des sociétés, à la combinaison d’hétérogénéité d’une part, et d’interpénétration et d’interdépendance des sociétés d’autre part, provoque la tentation du retour à une simplicité, à une fixité, à une homogénéité anciennes ou fantasmées.

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Si, pour Hannah, Arendt, le personnage le plus symbolique du XXe siècle, était l’apatride, celui du XXIe siècle est le « réfugié sur orbite », chassé de sa terre mais refusé partout ailleurs et que, faute de coordination et de solidarité, les États développés se renvoient quand ils ne les laissent pas se noyer en pleine mer.

Y a-t-il encore un système international ?

transforme sans cesse, les barrières surmontées par la communication tendant à être recréées par des murs ou par des frontières économiques, sociales, culturelles ou psychologiques entre sociétés comme à l’intérieur de chacune d’elles.

La crise des médiations
les premiers, s’efforcent d’étendre leur empire en combinant leur action avec celle des minorités ethniques locales, enfin les nomades malgré eux, chassés par la guerre, la faim ou la persécution, et qui se voient rejetés par les sédentaires aux yeux desquels ils représentent une menace, particulièrement en temps de crise, pour l’emploi, la sécurité et l’identité des autochtones. Si, pour Hannah, Arendt, le personnage le plus symbolique du XXe siècle, était l’apatride, celui du XXIe siècle est le « réfugié sur orbite », chassé de sa terre mais refusé partout ailleurs et que, faute de coordination et de solidarité, les États développés se renvoient quand ils ne les laissent pas se noyer en pleine mer. La fragilité, la faiblesse ou la déliquescence de bien des États, font que les guerres interétatiques sont plus rares, mais que la violence intérieure, faite d’une combinaison de vol à main armée, de rivalités entre gangs, d’attentats terroristes ou de conflits religieux tend à augmenter. La solidarité et l’intervention pour protéger ou secourir des populations lointaines ou s’opposer à des atteintes criminelles, voire génocidaires, aux droits de l’homme, diminuent. Il y a à la fois une globalisation de la violence et de l’insécurité à l’intérieur des sociétés et, selon la belle formule du Pape François, une « globalisation de l’indifférence » à l’égard des souffrances et des injustices lointaines ou qui frappent des catégories sociales, ethniques ou religieuses proches ou intérieures mais considérées comme des corps étrangers plutôt que comme des concitoyens présents ou futurs. Le résultat de cette dialectique est le caractère contradictoire des frontières, plutôt stables par rapport à d’autres époques mais dont la nature se
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Peut-être à la fois la clef et la conséquence de cette dialectique de l’ouvert et du clos qui ne fait que s’aggraver est-elle la crise des médiations, c’est-àdire, avant tout, la crise du politique. La tâche du politique n’est-elle pas de gérer les contradictions ou de les surmonter, en conciliant la liberté et la sécurité de chacun avec la coexistence de tous, les inégalités fonctionnelles et l’égalité des droits, y compris économiques, sociaux, culturels ou religieux, de permettre à tous de s’exprimer mais de décider en vue du bien commun  ? Cette fonction est assurée, à l’intérieur des États, par les autorités représentatives ou judiciaires. Entre les États et, à plus forte raison, à l’égard des forces et des réseaux transnationaux, cette même fonction n’a pas de véritable équivalent. Les États sont en crise, mais les organisations internationales comme l’Union européenne et l’ONU le sont encore plus. Les gouvernements sont pris entre la contrainte des marchés ou des créditeurs et les revendications ou les protestations de leurs propres citoyens. La complexité des problèmes et le choc des contraintes laissent peu de place à des programmes cohérents et lisibles, ce qui menace à chaque instant de laisser face à face une technocratie à bout de recettes et de

Les organisations internationales, en particulier celles qui remplissent des fonctions spécifiques dans des domaines précis ont une action souvent efficace, mais la « gouvernance mondiale » n’existe que de manière partielle et balbutiante, et la notion de « communauté internationale » est une imposture.

Perspectives
discours et un populisme qui ne propose que des solutions mythiques, pour qui la dénonciation et l’exclusion tiennent lieu de politique. Sur le plan international, le pouvoir des grands États sur les petits ou les moins développés a autant décru par rapport au concert européen du XIXe siècle, à la période coloniale ou à la guerre froide, que celui des États sur les sociétés. Mais la « république de républiques » dont rêvent les internationalistes est loin d’exister ou d’être en voie de réalisation. Les organisations internationales, en particulier celles qui remplissent des fonctions spécifiques dans des domaines précis ont une action souvent efficace, mais la « gouvernance mondiale » n’existe que de manière partielle et balbutiante, et la notion de « communauté internationale » est une imposture. Il existe des communautés nationales, subnationales ou transnationales, il existe une société interétatique qui s’accorde plus ou moins sur certaines règles de fonctionnement, et les débuts d’une société civile internationale qui s’efforce d’influencer le jeu des États. On salue aussi les débuts d’institutions pénales internationales mais qui dépendent des États pour faire exécuter leurs décisions et sont parfois (pas toujours à tort) accusées de manquer non seulement de puissance mais d’impartialité. En matière de sécurité, le Conseil de Sécurité des Nations Unies, par le pouvoir de veto de ses membres permanents, ressemble plus à un concert des grandes puissances qu’à un arbitre impartial capable de médiation constructive. Le sort de la Syrie, voire celui de la Palestine, sont là pour le montrer. Des propositions comme la limitation du droit de veto des membres permanents aux questions qui les concernent directement (H. Védrine) ou sa levée pour les massacres de masse (L. Fabius) vont dans le bon sens mais ne font pas de cet organe une instance juridique, définissant la légalité internationale. L’aventure de la «  responsabilité de protéger », aussi louable et bien intentionnée soitelle, a montré ses limites par la manière dont elle a été appliquée en Libye et ignorée en Syrie. Nous revenons aux incertitudes évoquées au début de cet article. Nul ne sait si la polarisation

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Le Conseil de Sécurité des Nations Unies, par le pouvoir de veto de ses membres permanents, ressemble plus à un concert des grandes puissances qu’à un arbitre impartial capable de médiation constructive. Le sort de la Syrie, voire celui de la Palestine, sont là pour le montrer.

intérieure de la politique américaine et le blocage de ses institutions accéléreront le déclin relatif des États-Unis, ou si leur faculté d’innovation et leur future indépendance énergétique, grâce au gaz de schiste, leur redonneront des ailes, si la croissance de la Chine connaîtra ses limites par sa crise sociale intérieure ou si elle cherchera une issue par le nationalisme, si la Syrie survivra à sa catastrophe politique et humanitaire et si elle entraînera ses voisins dans le grand affrontement des Sunnites et des Chiites, si l’Inde saura utiliser son immense potentiel de manière plus égalitaire et plus efficace, si le Pakistan vaincra ses démons intérieurs et ses tentatives d’aventure extérieure, si le visage de la Russie sera celui d’un État défenseur du droit international ou celui d’un État en crise cherchant à redevenir une grande puissance militaire, menaçant ses voisins pour les empêcher de s’associer à l’Union européenne et réprimant sa propre société, si, last but not least, l’Union européenne, dont la vocation est justement la médiation entre ses membres et la cohérence face au reste du monde, ne sera pas paralysée par les rivalités nationales ou submergées par la concurrence mondiale, si l’Afrique sera le nouveau champion de l’expansion économique ou le principal théâtre des conflits ethniques et religieux et des guerres civiles prolongées comme au Congo. Tout ce que l’on peut dire, c’est que nous n’allons ni vers un gouvernement mondial et un désarmement général, ni vers un retour à deux blocs dirigés par deux superpuissances ni vers un système multipolaire entre puissances comparables où l’on pourra répéter avec Bismarck  : « La politique

52 internationale est très simple, dans un système à 5 puissances, il faut être parmi les 3 plutôt que parmi les 2  ». Ce qu’on est en droit d’espérer, en revanche, c’est que les forces démocratiques

Y a-t-il encore un système international ?

retrouvent une imagination, une solidarité et une énergie pour s’atteler ensemble à la grande tâche d’enrayer la dégradation physique, sociale et morale qui menace l’humanité.

1. Pillar,Paul, “The Age of Nationalism”, The National Interest, Sept.-Oct. 2013. 2. Dandurain, Jean-François, « La fin de l’Etat-Nation ? », Surprise stratégique du XXIe siècle ?, Diploweb.com, 25 Sept. 2013. 3. Brown, Wendy, Walled States, Warning Sovereignty, Zone Books, 2010. 4. Schmitt, Carl, Le Nomos de la terre, Tr. fr. PUF Quadrige, 2009. LA REVUE SOCIAlIsTE N° 53 - 1Er TrIMEsTrE 2014

Bertrand Badie
est professeur des universités à l’Institut d’études politiques de Paris

« Il existe une mondialisation de gauche »

A

lain Bergounioux : La première interrogation vient de la crise syrienne qui est en cours. Certains disent que c’est, dans le fond, la première vraie crise internationale du XXIe siècle. Qu’est-ce que nous apprend donc cette crise syrienne sur l’état du monde aujourd’hui ? Bertrand Badie  : C’est une crise qui restera comme une rupture majeure dans le cours de nos relations internationales par ce qu’elle révèle et par ce qu’elle annonce. Elle révèle d’abord des tendances extrêmement fortes qui sont inscrites dans l’évolution des relations internationales, certainement depuis 1989 mais probablement déjà auparavant, je dirai solidaire de la construction de la mondialisation. On apprend d’abord que notre système international a beaucoup de mal à traiter les nouveaux conflits, en fait des guerres civiles internationalisées. Je ne dis pas qu’il n’y avait pas autrefois des guerres civiles, que celles-ci ne s’internationalisaient pas. Mais, aujourd’hui, ce type de

conflit devient presque l’enjeu majeur de nos relations internationales, ce qui n’était jamais le cas auparavant. Nous sommes en fait passés progressivement d’un système international à un système inter-social. Le grand enjeu de notre XXIe siècle et probablement du IIIe  millénaire, ne sera plus l’internationalité mais l’inter-socialité, c’est-à-dire

Le grand enjeu de notre XXIe siècle et probablement du IIIe millénaire, ne sera plus l’internationalité mais l’inter-socialité, c’està-dire cet entrechoquement des sociétés à l’intérieur d’elles-mêmes et avec le système international tout entier. Cette « tectonique des sociétés » marque désormais le rythme des relations internationales, alors que ni notre instrument militaire, ni notre instrument diplomatique y compris multilatéral n’y sont adaptés

54 cet entrechoquement des sociétés à l’intérieur d’elles-mêmes et avec le système international tout entier. Cette «  tectonique des sociétés  » marque désormais le rythme des relations internationales, alors que ni notre instrument militaire, ni notre instrument diplomatique y compris multilatéral n’y sont adaptés  : d’où l’extraordinaire difficulté de la maîtriser et de réguler les tensions actuelles. La deuxième révélation tient au rôle croissant et puissant des opinions publiques. Il était de bon ton, jusqu’à il y a peu de temps, de considérer que l’opinion publique n’avait rien à voir avec la politique étrangère, d’une part parce qu’elle ne s’y intéressait pas, et d’autre part parce qu’elle faisait désordre en s’en mêlant. Les deux propositions apparaissent aujourd’hui évidemment fausses : il y a une compétence croissante des opinions publiques en matière internationale, un intérêt qui s’était déjà révélé en 2003 lors de la crise irakienne où les manifestations qui lui étaient consacrées ont fait descendre dans la rue 15 millions de personnes. On voit avec cette crise syrienne que l’opinion publique joue de plus en plus aujourd’hui une sorte de rôle médiateur entre les enjeux internationaux et le système de décision. Troisième révélation, l’intervention de la dite communauté internationale, comme mode de solution des conflits, était considérée, au lendemain de la chute du Mur comme une panacée universelle et on voit aujourd’hui qu’elle n’a été que très rarement fonctionnelle, tandis qu’on doit désormais admettre que la prétendue communauté internationale ne sait pas faire ce genre de travail, en tout cas de façon efficace. Ce qui renvoie, à mon sens, à une double constatation. D’une part, l’usage de la force et l’instrument militaire sont très mal adaptés à résoudre des conflits qui ne sont plus interétatiques mais qui sont pour l’essentiel intrasociaux. D’autre part, le jeu de puissance n’a plus aujourd’hui cette fonction régulatrice qu’il pouvait avoir sous la bipolarité, où chacun des super-puissants mettait de l’ordre chez lui et souvent d’ailleurs en contradiction avec les impératifs les plus élémentaires de la démocratie.
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« Il existe une mondialisation de gauche »

Au-delà de la bipolarité, on avait cru que la disparition d’une des deux superpuissances allait donner à l’autre cette propriété universelle de gendarme, ce en quoi elle a échoué. L’intervention n’a vraiment fonctionné que dans deux cas de manière claire, en septembre 1999, pour favoriser l’indépendance du Timor et, quelques années plus tôt en 1990-1991, pour bouter les troupes irakiennes hors du Koweït.

Au-delà de la bipolarité, on avait cru que la disparition d’une des deux superpuissances allait donner à l’autre cette propriété universelle de gendarme, ce en quoi elle a échoué. L’intervention n’a vraiment fonctionné que dans deux cas de manière claire, en septembre 1999, pour favoriser l’indépendance du Timor et, quelques années plus tôt en 1990-1991, pour bouter les troupes irakiennes hors du Koweït. On notera que, dans les deux cas, il s’agissait d’une intervention internationale réussie parce qu’on avait affaire à un véritable conflit international  : Koweït contre Irak dans un cas, Indonésie contre Timor oriental, qui était un territoire qui n’avait jamais relevé de la souveraineté de l’État indonésien. Donc, nous sommes aujourd’hui face à une confirmation : après les expériences malheureuses de l’Afghanistan et de l’Irak, notamment, les deux cas récents de la Syrie et de la Libye montrent l’inadéquation du modèle de l’intervention. Maintenant, tournons-nous vers cette crise pour voir ce qu’elle annonce. Je crois que l’on peut distinguer trois lignes de force. La première se rapporte à l’avenir même du multilatéralisme. L’erreur des diplomaties occidentales est d’avoir cherché à contourner le multilatéralisme dans la phase ascendante de la crise, en faisant valoir des menaces d’intervention militaire contre le régime syrien. Si ces menaces avaient été mises à exécution, le multilatéralisme aurait été effectivement laissé pour compte. Ce qui aurait pu lui être fatal compte tenu de son affaiblissement sensible, après l’épisode

Perspectives
néo-conservateur américain. On sait comment le départ de Kofi Annan avait conduit l’administration néo-conservatrice à choisir un profil bas pour le système multilatéral. Il est trop tôt pour savoir ce qu’il en sera demain. Est-ce que le multilatéralisme sera comme « requinqué » par le sursaut de concertation observable à partir de la fin septembre, ou est-ce qu’au contraire, la voie du contournement du multilatéralisme sera poursuivie sous une forme ou une autre ? Ce ne sera en tout cas plus jamais comme avant : le test syrien est tellement fort qu’il en sortira une incarnation nouvelle, positive ou négative, du multilatéralisme avec laquelle il faudra traiter. La deuxième annonce, c’est l’incertitude croissante sur ce que «  identité occidentale  » veut dire. À travers deux sous questions  : d’abord, l’Occident peut-il continuer à prétendre à ce messianisme récurrent qui accompagne toutes ses initiatives internationales et qu’il a mené très haut notamment en s’arrogeant un «  droit de punition  »  ; ensuite, va-t-il continuer longtemps à avoir cette unité qu’il avait maintenue pendant la Guerre froide  ? Logiquement, il devrait être moins homogène qu’hier c’est-à-dire avant 1989. On a vu, à partir de 1989, les puissances moyennes occidentales voler de leurs propres ailes. On a insuffisamment marqué les logiques d’autonomisation profonde, qui se font jour, comme celle qui caractérise l’Allemagne ou encore plus l’Amérique Latine. En même temps, on a vu un certain nombre d’États – et la France en premier lieu – renoncer à une part de

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Dès le tournant du millénaire, on voyait que, face aux États-Unis, il n’y avait plus d’ennemi de puissance équivalente, la Chine et la Russie ne le voulant pas ; il n’y avait plus que des puissances contestataires dont la puissance américaine n’a jamais réussi à venir à bout.

On a vu, à partir de 1989, les puissances moyennes occidentales voler de leurs propres ailes. On a insuffisamment marqué les logiques d’autonomisation profonde, qui se font jour, comme celle qui caractérise l’Allemagne ou encore plus l’Amérique Latine. En même temps, on a vu un certain nombre d’États – et la France en premier lieu – renoncer à une part de leur indépendance passée, et marquer un retour vers l’atlantisme.

leur indépendance passée, et marquer un retour vers l’atlantisme. On est donc en pleine confusion. La crise syrienne a montré que le camp occidental n’avait jamais été aussi divisé. Une Europe obéissant à une configuration diplomatique complexe, avec des intensités d’implication fort différentes d’un pays à l’autre, une Grande Bretagne qui fait demi-tour au milieu du gué, et des États-Unis plus hésitants que jamais. Il en restera des cicatrices conduisant même à s’interroger sur l’unité et l’identité de l’Occident après 1989. Celui-ci faisait sens lorsqu’il marquait son unité par son opposition au totalitarisme soviétique, qu’en reste-t-il aujourd’hui, au-delà du mirage du « choc des civilisations »  ? Fait-il le même sens dans l’imbroglio syrien ? La troisième question est bien entendu celle du leadership américain. On a vécu dans une illusion beaucoup moins convaincante depuis 1989, celle qui voulait que « deux moins un fasse un » et que la défection d’un joueur consacre la complète domination de l’autre… Or, nous n’avons jamais été dans un système unipolaire, sauf peut-être au tout début des années 1990 et en grande partie à cause de l’illusion que représentait l’opération « Tempête du désert » où les États-Unis avaient reçu de manière consensuelle le commandement des opérations et apparaissaient comme le «  super-gendarme  » du monde. Mais, dès la crise des Balkans, les antagonismes réapparaissaient non pas sous la forme d’antan mais sur un mode qui montrait que les puissances d’hier n’avaient pas renoncé. Et surtout, dès le tournant du millénaire, on voyait que, face aux États-Unis, il n’y avait plus d’ennemi de puissance équivalente, la Chine et la Russie ne le voulant pas ; il n’y avait plus que des puissances contestataires

56 dont la puissance américaine n’a jamais réussi à venir à bout. Non pas parce qu’il y avait déclin américain, ou affaiblissement de la puissance américaine mais tout simplement parce que la puissance devenait impuissante. On s’apercevait que ces adversaires nouveaux mobilisaient des sociétés et des réseaux sociaux et non des États et qu’ils ne pouvaient pas être combattus efficacement par des armées. La crise syrienne – dont il ne faut pas oublier qu’elle est au départ une guerre civile – a confirmé ce phénomène et en particulier auprès d’Obama, premier Président américain qui dans l’histoire ait réellement douté de l’idée d’unipolarité et qui, dans son discours du Caire en juin 2009, considérait que les sociétés comptaient au moins autant que les États ! Échaudé par l’Irak mais aussi par l’Afghanistan, il savait que l’instrument militaire se révélerait inefficace face aux enjeux de la guerre civile syrienne. Les États-Unis ne peuvent plus faire véritablement ce qu’ils veulent mais ne veulent plus faire ce qu’ils auraient pu vouloir. A. B.  : Deux questions par rapport à vos propos. La première lorsque vous avez souligné la difficulté et l’impasse des interventions militaires sauf dans le cas du Timor et du Koweït. Considérez-vous que l’intervention au Kosovo en 1999 soit aussi un échec  ? A-t-elle soulevé plus de problèmes qu’elle n’en a résolus ? B. B.  : Tournons-nous vers le bilan aujourd’hui. Est-ce que le problème est résolu ? Je constate qu’il

« Il existe une mondialisation de gauche »

Le Kosovo se retrouve dans une situation ambiguë, un statut international qui reste infra-étatique et qui explique pour beaucoup la dérive mafieuse de l’État kosovar. Donc, accomplir un tel effort en mobilisant tant de ressources de puissance, pour parvenir 14 ans après, au constat que le problème n’est pas réglé ni politiquement, ni juridiquement, ce n’est pas un succès.
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y a un État du Kosovo, qui n’est reconnu que par une partie de la communauté internationale, que la Russie n’a toujours pas reconnu le Kosovo comme État, pas plus que la majorité des États, membres des Nations Unies. Celui-ci se retrouve dans une situation ambiguë, un statut international qui reste infra-étatique et qui explique pour beaucoup la dérive mafieuse de l’État kosovar. Donc, accomplir un tel effort en mobilisant tant de ressources de puissance, pour parvenir 14 ans après, au constat que le problème n’est pas réglé ni politiquement, ni juridiquement, ce n’est pas un succès. D’autant qu’à l’époque les puissances occidentales étaient unanimes. C’est une opération consensuelle dans le camp occidental et qui précisément montrait déjà que ces puissances occidentales ne pouvaient pas véritablement faire tout ce qu’elles voulaient. On pourrait approfondir ce premier point en s’interrogeant sur la méthode, c’est-à-dire cette vogue périlleuse de la décennie 1990 qui voulait qu’en redécoupant les territoires on réglerait les problèmes identitaires. C’était cette méthode, consacrée à Dayton, qui a donné des cartes tourmentées pour dessiner notamment la nouvelle Bosnie-Herzégovine et ses structures internes. Là aussi, distinguer le Kosovo de la Serbie pouvait avoir un sens ethnographiquement mais on voyait bien en même temps que, face à des arguments ethnographiques, pouvaient surgir aussi des arguments historiques que la Serbie faisait valoir et qui montraient bien que la matrice identitaire n’était pas la seule qui devait être prise en compte. En outre, on sait que, dès que l’on fait du découpage aussi tourmenté et complexe soit-il, on fait renaître des minorités. Le problème de la minorité serbe au nord du Kosovo, aujourd’hui, est loin d’être résolu. On a, avec la pratique kosovare, inventé en Occident une jurisprudence dangereuse qui consiste à soutenir le multilatéralisme, tout en se donnant le droit de le contourner quand il ne fonctionne pas ou ne plaît pas : imaginez ces principes face aux institutions politiques ou judiciaires nationales ! On peut justement constater un arrière-goût de Kosovo dans la crise syrienne  : l’argument est revenu presque à

Perspectives
On a, avec la pratique kosovare, inventé en Occident une jurisprudence dangereuse qui consiste à soutenir le multilatéralisme, tout en se donnant le droit de le contourner quand il ne fonctionne pas ou ne plaît pas : imaginez ces principes face aux institutions politiques ou judiciaires nationales !

57 B. B. : D’abord, je suis moins pessimiste que vous : je ne dirai pas comme cela que le multilatéralisme est un échec. On oublie que de nombreux actes que nous accomplissons quotidiennement ne seraient pas possibles s’il n’y avait pas derrière nous des conventions internationales pour leur permettre de se réaliser. On ne pourrait pas prendre l’avion, téléphoner, surfer sur internet sans conventions internationales. Celles-ci sont nombreuses et la plupart d’entre elles sont consensuelles, ce qui est un progrès gigantesque mais qui révèle que dans de nombreux secteurs les États n’ont pas le choix et sont obligés de coopérer. Imaginons que la convention internationale sur l’aviation civile soit caduque, il ne faudrait pas plus d’une semaine pour que toutes les économies mondiales soient en difficulté. Nous sommes dans un monde d’interdépendance beaucoup plus que dans un monde de puissance et cette interdépendance alimente la fonction de coopération sans même que l’on s’en aperçoive. Là où la coopération bloque – et le constat devient cynique – c’est lorsque l’interruption ou la lenteur de coopération risque de remettre directement en cause les intérêts fondamentaux des États. Comme je l’ai dit précédemment, on ne peut pas vivre plus d’une semaine sans convention internationale sur l’aviation civile, mais on peut hélas vivre des décennies sans se mettre d’accord sur les questions climatiques, car là les conséquences ne sont pas immédiates mais à un siècle. Il en est ainsi du multilatéralisme. Là où il est impératif et immédiat, il fonctionne. Là où il concerne la génération qui nous succède, on est moins exigeant car le coût de la coopération est supérieur à ses avantages,

l’identique, ce qui est très dangereux. Déjà le multilatéralisme qui est né en 1945 est un multilatéralisme de compromis entre la logique d’intégration et la logique de puissance. Il serait catastrophique en plus d’en faire aujourd’hui une sorte de « multilatéralisme à la demande ». Le multilatéralisme dans mon esprit est tellement important pour régler les problèmes du monde que je préfère suivre un multilatéralisme boiteux que lui tourner complètement le dos quand il ne me plaît pas. A. B.  : Votre réponse amène à approfondir votre formule à savoir « je préfère un multilatéralisme boiteux à pas de multilatéralisme du tout ». Mais en même temps nous constatons qu’au-delà des difficultés de l’ONU, compromis permanent voire souvent bloqué, que les autres formes de multilatéralisme ne fonctionnent guère. L’OMC est bloqué depuis des années, on n’arrive pas à déboucher véritablement sur une autorité environnementale mondiale. Nous avons le sentiment de vivre une vraie crise du multilatéralisme, à l’arrêt parfois. Dans cette deuxième phase de la mondialisation, est-ce qu’on ne voit pas, d’une part le retour de la puissance des grands États, des États-continents et, d’autre part, dans de nombreux cas, la fragmentation de la forme étatique qui n’arrive plus à assumer la maîtrise de sa société ? Comment caractériser cette situation  ? Peut-on remettre sur pied un multilatéralisme qui serait plus efficace ?

Il en est ainsi du multilatéralisme. Là où il est impératif et immédiat, il fonctionne. Là où il concerne la génération qui nous succède, on est moins exigeant car le coût de la coopération est supérieur à ses avantages, eux-mêmes perceptibles dans un avenir lointain, lorsque nous serons sortis de la scène.

58 eux-mêmes perceptibles dans un avenir lointain, lorsque nous serons sortis de la scène. Est-ce la revanche de la puissance  ? Non, je ne le pense pas parce que la puissance peut bloquer mais elle ne peut pas résoudre. Lorsque nous étions dans la période « post westphalienne », la puissance pouvait résoudre à peu près tous les problèmes. Jusqu’à la première guerre mondiale, on peut considérer que la puissance n’était pas seulement un facteur de blocage, mais était aussi un facteur de solution. Déjà au XIXe siècle, les choses ont commencé à se brouiller avec le mouvement des nationalités parce que la puissance commençait à ne plus s’adresser uniquement à la puissance de l’autre mais devait s’adresser aux peuples. On a découvert alors qu’elle était de plus en plus meurtrière et de moins en moins efficace. Mais il y a eu alors chez les Princes une sorte de crispation, un sentiment profond qu’en abdiquant totalement de leur puissance sur le plan international, ils perdaient de leurs privilèges. Il ne faut pas oublier que c’est l’institution régalienne qui fait fondamentalement la puissance des détenteurs du pouvoir politique et donc la maîtrise de la politique étrangère. S’avouer même à soi-même que cette puissance est devenue impuissante ou ne peut fonctionner que comme veto mais pas comme instrument de solution c’est admettre que l’on a plus les ressources qui permettaient, même au siècle de la démocratie, de se distinguer du peuple. D’où effectivement cet aveuglement dangereux de notre classe politique à l’égard de cette décomposition lente du facteur puissance. Le multilatéralisme est face à une contradiction majeure. Je disais tout à l’heure qu’il existe presque naturellement pour faire tourner la planète, mais les princes pour faire tourner leur puissance sont obligés de limiter ce qui aurait dû être une capacité globale de gérer cette interdépendance croissante entre les États. Le paradoxe intéressant de la crise syrienne c’est que, pour redémarrer, la puissance russe avait besoin de rendre hommage au multilatéralisme. Cela tombait bien mais est-ce que cela va durer ?
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A. B.  : Sur l’organisation du monde, est-ce que la vision d’un monde multipolaire vous paraît d’une quelque utilité, comme on le croit souvent en France, ou est-ce que c’est dans le fond une grille d’analyse un peu dépassée ? B. B.  : Effectivement, avec la chute du Mur, on a vu se succéder un certain nombre de mirages et d’imaginaires construits par les nouveaux acteurs du système international. Le premier mirage, on en a parlé précédemment, c’est celui de l’unipolarité. On sait ce qu’il en est et plus personne maintenant, sauf peut-être les néo-conservateurs américains, ne continue à plaider la thèse de l’unipolarité américaine. Ensuite, est apparue l’idée de multipolarité qui est complexe, parce qu’elle a été portée par des acteurs très différents, par les vieilles puissances occidentales et notamment la France de Jacques Chirac, parce qu’ils considéraient que c’était un moyen pour eux de rentrer sur la scène internationale et de quitter ce rôle un peu accessoire qui était le leur pendant la période de la Guerre froide. L’idée a été très vite reprise par les puissances émergentes. Un pays comme le Brésil adore parler de multipolarité, même la Chine fait usage de ce concept, parce qu’ils peuvent ainsi revendiquer plus facilement un rôle qu’ils n’ont pas et auquel naturellement ils aspirent. Pour autant, je ne crois pas du tout à ce concept. Qu’est-ce qu’un pôle ? Un pôle, on nous l’a enseigné en physique, c’est une force d’attraction. La bipolarité s’est constituée au temps de la Guerre froide par cette facilité d’attraction qu’avaient les deux superpuissances, dont les plus petits avaient

Quand je dis « solitude », je ne dis pas « rejet », je ne dis pas que la France n’a pas bénéficié, lors de l’expédition au Mali, de la bénédiction amicale de ses confrères européens. Nous nous éloignons en fait d’un concept que l’on croyait éternel mais qui ne l’est pas : celui d’alliance.

Perspectives
besoin pour assurer leur protection. Une fois que disparaît la bipolarité, disparaît aussi la menace venant d’en face et donc le besoin de protection. Nous sommes entrés, sans vraiment nous en rendre compte, dans un monde qui n’est ni unipolaire, ni multipolaire mais tout simplement apolaire, c’est-à-dire où chacun est tenté par la stratégie du cavalier seul, par l’autonomie. Le phénomène a été remarquable dans le camp occidental, montrant l’Amérique latine se détacher très vite du protecteur américain et puis ensuite, deuxième étape, la guerre d’Irak en 2003 a surpris par les défections dans le camp occidental des pays aussi proches des États-Unis comme le Canada, le Mexique, la Turquie, sans parler de l’Allemagne. Les surprises auxquelles nous assistons aujourd’hui ne sont en fait que des demi-surprises. Lorsque la France découvre par deux fois en 2013 sa solitude dans le conflit du Mali et dans le conflit syrien, elle ne fait que se réveiller d’un doux rêve, qui était de penser qu’elle bénéficiait, en tant que telle, d’une capacité autonome d’attraction. Certains États Africains nous suivent encore dans certains votes aux Nations unies mais ont traîné les pieds dans le conflit malien, à la seule exception du Tchad… lequel avait besoin de se faire pardonner le régime ultra-autoritaire de Monsieur Idris Deby. Donc, nous ne sommes pas du tout dans une logique de multipolarisation, nous nous situons dans une logique du donnant donnant. Je crois que cela profile bien l’avenir des relations internationales. Maintenant quand je dis « solitude », je ne dis pas « rejet », je ne dis pas que la France n’a pas bénéficié, lors de l’expédition au Mali, de la bénédiction amicale de ses confrères européens. Nous nous éloignons en fait d’un concept que l’on croyait éternel mais qui ne l’est pas : celui d’alliance. Nous sommes dans un système post-alliance, c’est-à-dire que nous sommes dans un système où l’alignement durable et total ne fait plus sens. A. B.  : Cela nous amène directement à la situation de la France et de l’Europe. Les fondamentaux de la politique extérieure

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Tout change à partir de 2004. La grande rupture ne vient pas de l’élection de Nicolas Sarkozy. Elle vient de la fin du mandat de Jacques Chirac où l’on voit la France oublier – ou faire oublier – son opposition à l’expédition américaine en Irak au moment même où elle faisait faillite.

française, quels que soient les styles des présidents et les actions qu’ils mènent, peuvent être estimés au nombre de quatre : – garder un rôle mondial ; – essayer de retrouver par la construction européenne une puissance nationale affaiblie, c’est le grand projet mitterrandien poursuivie par les autres présidents ; – garder une influence régionale importante en Méditerranée et en Afrique ; – œuvrer à un monde équilibré, multipolaire, concept dont vous venez de démontrer la difficulté d’existence. C’étaient les quatre fondamentaux de la politique extérieure française. Qu’en est-il aujourd’hui  ? On perçoit bien les problèmes dans ces quatre dimensions. Comment la France peut-elle s’adapter  ? À la fois s’adapter à travers sa politique nationale et puis comment mener une politique européenne qui soit efficace ? B. B. : Je serai encore plus radical que vous. Je crois qu’il y a une coupure sur laquelle nous n’avons pas suffisamment travaillé qui est celle de 2004. Tout change à partir de cette année-là. En 2003, Jacques Chirac jouait encore la partition de l’indépendance nationale face aux USA, tenait tête au géant américain. À partir de 2004, il change radicalement sa politique étrangère. La grande rupture ne vient pas de l’élection de Nicolas Sarkozy. Elle vient de la fin du mandat de Jacques Chirac où l’on voit la France oublier – ou faire oublier – son opposition à l’expédition américaine en Irak au moment même où elle faisait faillite. On voit la France monter des coups

60 diplomatiques avec les USA, je pense à la résolution 1559 sur le Liban et la Syrie, se placer partiellement sous commandement américain en Afghanistan, on voit la politique arabe de la France se brouiller et on assiste à une réconciliation spectaculaire avec Israël. Que s’est-il donc passé alors  ? Je pense d’abord qu’il faut regarder en direction de l’Europe et de ses transformations. 2004 c’est l’élargissement de l’Union européenne, c’est l’entrée de nouveaux États qui pour la plupart sortent de l’ancien bloc soviétique, pour adopter une orientation désormais très atlantiste : ils n’acceptent en aucun cas de s’aligner sur la politique étrangère française. C’est là que l’on découvre rétrospectivement le génie passé de la diplomatie française qui avait réussi jusque-là à assurer un leadership diplomatique en Europe. Cette idée est ancienne. Elle remonte en fait au Général de Gaulle qui avait choisi de faire la « petite Europe » parce qu’il avait l’intuition que la France naturellement en assurerait le leadership diplomatique. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il était peu favorable à l’entrée en son sein de la Grande Bretagne, en ignorant, c’était une de ses rares erreurs, que la Grande Bretagne entrant dans l’Europe ne s’intéresserait pas du tout à la diplomatie européenne. C’est ce qui s’est passé à partir des années 1970 où on a vu la Grande Bretagne marquer quelque indifférence à l’égard des initiatives diplomatiques européennes, au moment où ni l’Allemagne, ni a fortiori les autres partenaires européens ne pouvaient prétendre à ce leadership ; ce qui a permis à la France de réussir quelques coups diplomatiques comme la déclaration de Berlin en 1999 sur un État palestinien viable qui a été rédigé au Quai d’Orsay et qui a marqué l’originalité de la politique européenne à l’égard du Moyen Orient. Je pense donc que la vraie crise est intervenue lorsqu’en 2004 la France a perdu ses ressources diplomatiques, d’abord avec l’Europe. Il suffit de consulter les prises de position européennes au moment de la crise irakienne. C’est à ce moment-là qu’intervient la colère de Jacques Chirac sur une occasion de se taire qui aurait été perdue par les nouveaux impétrants.
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« Il existe une mondialisation de gauche »

Le Général de Gaulle a eu une intuition absolument formidable du rôle futur du Sud, en se rapprochant du monde arabe, de l’Amérique Latine, de l’Asie du Sud-est et bien sûr en tentant de bâtir de nouvelles relations avec l’Afrique. Tout ce bloc a profondément évolué. L’une des erreurs de la politique étrangère française est de n’avoir pas compris cette évolution.

En même temps, la France a souffert de l’affaissement du multilatéralisme. Jacques Chirac et la plupart de ses prédécesseurs avaient joué de manière heureuse la carte du multilatéralisme, sur la base d’une équation très simple. Quand on est une puissance moyenne, on est trop gros pour ne rien faire et trop petit pour faire tout seul. Donc le multilatéralisme devient une position confortable et féconde surtout lorsqu’on est, en plus, membre permanent du Conseil de Sécurité. L’activisme multilatéral tant de François Mitterrand que de Jacques Chirac a été récompensé. Ces deux présidents ont pu s’imposer sur la scène internationale grâce à leurs initiatives sur cette scène. Le multilatéralisme étant au point mort, il ne restait plus beaucoup de ressources. Il y avait une troisième « niche » qui a été en outre perdue au tournant du XX-XXIe siècle  : le monde de la francophonie et notamment des anciennes possessions africaines, associé au Sud en général venait à se distancier et répondait de plus en plus mal aux anciennes recettes. Le Général de Gaulle a eu une intuition absolument formidable du rôle futur du Sud, en se rapprochant du monde arabe, de l’Amérique Latine (rappelez-vous sa tournée en août 1964 qui l’a amené dans tous les États de l’Amérique du Sud et qui reste très vive dans les mémoires des Latino-Américains), de l’Asie du Sud-est et bien sûr en tentant de bâtir de nouvelles relations avec l’Afrique. Tout ce bloc a profondément évolué. L’une des erreurs de la politique étrangère française est de n’avoir pas compris cette évolution. Notamment,

Perspectives
comme je le mentionnais précédemment, le « Sud » joue un rôle considérable mais avec deux paramètres nouveaux  : le phénomène de l’émergence qui n’existait pas du temps du Général de Gaulle mais que l’on n’a pas su accueillir depuis, et la revanche des sociétés, les dictateurs étant de plus en plus isolés, embastillés dans leur forteresse et le Sud existant de plus en plus à travers des sociétés qui se construisaient et qu’on n’a pu venir comme en témoigne notre incompréhension première du « Printemps arabe ». Donc, nous avons perdu en l’espace de quelques années toutes nos ressources diplomatiques propres. Que fait-on lorsqu’on perd toutes ses ressources diplomatiques ? on opte souvent pour le retour en arrière, c’est-à-dire à la IVe République, ce mélange d’atlantisme, d’affaiblissement de la souveraineté, de manque d’imagination internationale qui se teinte même d’une discrète touche de néo-conservatisme avec Nicolas Sarkozy, prolongée d’une autre manière par François Hollande… Le nuage du néo-conservatisme a traversé l’Atlantique. Les Anglais n’en ont pas voulu, les Allemands y avaient renoncé depuis longtemps  : il stationne maintenant au-dessus de la France. Ce qui est intéressant c’est que ce néo-conservatisme soft aux couleurs d’un atlantisme assez installé, a été assumé par trois présidents qui ne se ressemblent pas  : Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande. On voit la même continuité entre 2004, 2007 et 2012, ce qui a pour effet de n’avoir jamais amené la gauche à définir une véritable politique étrangère. Je considère que le véritable agenda en politique étrangère c’est de définir ce qu’est la mondialisation et je pense qu’il y a une mondialisation de gauche.

61 La politique étrangère clive à l’intérieur de la droite et de la gauche. Aucun des leaders politiques de droite ou de gauche ne veut risquer d’énoncer une politique étrangère claire parce qu’il a peur de s’aliéner une part de sa base. A. B.  : Il y a une mondialisation de gauche ? Il serait intéressant d’en cerner le contenu. B. B.  : Il faut relire Léon Bourgeois. Il publie en 1907, Pour une société des Nations, alors que la Société des Nations n’existe pas encore et dans lequel il nous explique que le temps des conflits armés tend à s’éloigner. Évidemment à très court terme, il se trompait lourdement. Il disait que l’on allait arriver à un monde dominé par l’opinion publique internationale et par les grandes questions sociales. On doit à cet homme, à ce courant français de pensée, ce qu’est le principe d’une mondialisation de gauche c’est-à-dire : – affirmer que les enjeux sociaux internationaux l’emportent sur les enjeux politiques ou militaires ; – que la question sociale internationale est celle qui structure le plus les antagonismes et les tensions dans les conflits contemporains. Il ne peut y avoir de résolutions des conflits que sous forme de traitement social. Tout ceci est dans nos gènes intellectuels. Je vous rappelle que l’entrée des Anglo-Saxons dans le multilatéralisme s’est faite dans le sens opposé  : elle marginalisait cette vision des biens communs ou des enjeux sociaux internationaux pour ne s’intéresser en fait qu’aux institutions, c’est-à-dire, dans la pensée wilsonienne, le multilatéralisme et éventuellement la mondialisation future dépendaient non pas des enjeux globaux et des biens communs de l’humanité mais de la qualité des institutions qui se construiraient, c’est ce, qu’on a appelé l’institutionnalisme libéral. Nous avons une voix pour affirmer notre apport historique et qui, à mon sens, constitue les bases d’une mondialisation de gauche  : privilégier les enjeux sociaux internationaux sur les enjeux politico-militaires, militer pour une intégration sociale internationale qui serait la projection mondiale de l’intégration

Le nuage du néo-conservatisme a traversé l’Atlantique. Les Anglais n’en ont pas voulu, les Allemands y avaient renoncé depuis longtemps : il stationne maintenant au-dessus de la France.

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La sociale démocratie hésite entre deux mauvaises voies : celle qui consiste à dire de manière résignée et un peu honteuse que la mondialisation c’est le triomphe du libéralisme et qu’il faut s’aligner sur celui-ci ; ou celle plus prompte à la rodomontade qui affiche ce slogan absurde « de démondialisation ».

« Il existe une mondialisation de gauche »

le triomphe des multinationales. Il y a d’autres mondialisations à tisser. A. B.  : Cet effort de mondialisation de gauche passe-t-il en Europe ? B. B.  : Dans mon esprit, il ne peut pas y avoir de changement de cap. Les grandes constructions régionales, dont l’Europe a été la toute première variante sont, dans la mondialisation du possible, la première étape. L’intégration régionale est le point de passage obligé. Ce que je constate – et qu’on n’avait pas prévu – c’est que la mondialisation peut aussi offrir des occasions de se protéger en se réfugiant dans l’attitude du « cavalier seul ». Quand la solution globale tarde à venir, on fait alors du chacun pour soi. Les sociologues des nations l’ont montré depuis longtemps. Comment échapper à cette fuite en avant du cavalier seul ? Pendant sa campagne présidentielle, François Hollande avait assez bien posé cette question notamment en référence au plan européen de relance qu’il réclamait. C’est parti en fumée.

sociale nationale dont parlaient Durkheim et les inventeurs de l’État providence, renforcer le multilatéralisme qui assure la règle du jeu et le suivi de cette intégration sociale internationale. Je constate que la sociale démocratie hésite entre deux mauvaises voix : celle qui consiste à dire de manière résignée et un peu honteuse que la mondialisation c’est le triomphe du libéralisme et qu’il faut s’aligner sur celui-ci  ; ou celle plus prompte à la rodomontade qui affiche ce slogan absurde de « démondialisation ». Soyons avec notre temps, défendons une mondialisation de gauche. La mondialisation n’est pas nécessairement

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Grands enjeux

Hervé Le Bras
est directeur d’études à l’INED et enseignant à l’EHESS.

La population en 2050 et en 2100 : entre l’incertitude et le fantasme

P

our connaître la population mondiale et pour projeter son évolution, les Nations Unies disposent à leur siège newyorkais d’un office spécial, la division de la population. Ses équipes de chercheurs et de fonctionnaires élaborent des projections à long terme qui font autorité et sont généreusement relayées par les médias  : 9,5 milliards d’habitants en 2050, 11 milliards en 2100. Afin d’effectuer ses calculs, la division de la population demande aux 194 pays membres de lui fournir leurs projections nationales. En accord avec eux, elle harmonise les hypothèses et publie à intervalle plus ou moins régulier des projections de population pour le monde entier, par grandes régions et par pays avec une quantité d’indicateurs démographiques. Les résultats de la dernière projection sont représentés sur la figure 1. Le futur de la population restant assez incertain, trois évolutions sont calculées, correspondant à

un rythme rapide, moyen ou lent de baisse de la fécondité là où elle est encore élevée actuellement. On voit que la population mondiale devrait être comprise entre 8,3 et 11 milliards d’habitants en 2050. Dans les hypothèses moyenne et haute, la population mondiale poursuivrait sa croissance audelà de cette date, mais dans l’hypothèse basse, elle commencerait à diminuer dès 2050 pour descendre

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La population en 2050 et en 2100 : entre l’incertitude et le fantasme

On voit que la population mondiale devrait être comprise entre 8,3 et 11 milliards d’habitants en 2050. Dans les hypothèses moyenne et haute, la population mondiale poursuivrait sa croissance au-delà de cette date, mais dans l’hypothèse basse, elle commencerait à diminuer dès 2050 pour descendre à 6,7 milliards en 2100.

à 6,7  milliards en 2100. Cette éventualité qui signifierait la fin de l’explosion démographique est rarement évoquée. Pour ne pas jeter le doute sur la précision des projections et pour les transformer en prévisions, l’hypothèse moyenne est presque toujours la seule à être citée et utilisée, entretenant l’idée d’une croissance irréversible de la population. Or l’hypothèse basse mérite plus de considération quand on entre dans le détail géographique des projections car l’hypothèse moyenne surestime sans doute les capacités de croissance. On s’en rend compte sur la figure 2 où l’on a tracé les évolutions de l’Union européenne dans son périmètre actuel et des grands pays émergents, les BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine). Quelle que soit l’hypothèse, la population de l’Union européenne devrait stagner autour du demi-milliard d’habitants.

On s’y attendait et l’on pouvait même s’attendre à une décroissance marquée étant donné la faible fécondité en Europe. En revanche, l’évolution des BRIC est plus surprenante puisque leur population diminue dans l’hypothèse basse et surtout plafonne dans l’hypothèse moyenne. La croissance totale de 2010 à 2050 est alors modérée par ce freinage  : de 2,9  milliards d’habitants aujourd’hui, les BRIC passeraient à 3,35 milliards en 2050, soit seulement 15  % d’augmentation. On compterait alors 0,15 Européen pour un habitant des BRIC au lieu de 0,17 maintenant. Rien de bouleversant. D’où provient alors la poursuite de la croissance mondiale  ? La figure  3 donne la réponse  : pour l’essentiel elle résulte de l’Afrique subsaharienne. Entre 2010 et 2015, l’accroissement de 400 millions

Entre 2010 et 2015, l’accroissement de 400 millions d’habitants dans le monde est dû pour un quart à l’Afrique subsaharienne. Trente-cinq ans plus tard, entre 2045 et 2050, soit dans une génération, l’accroissement se réduirait à 200 millions mais il serait situé pour les trois quarts dans cette Afrique subsaharienne. De 850 millions d’habitants en 2010, ce sous-continent passerait à 1 800 millions en 2050.
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Grands enjeux
d’habitants dans le monde est dû pour un quart à l’Afrique subsaharienne. Trente-cinq ans plus tard, entre 2045 et 2050, soit dans une génération, l’accroissement se réduirait à 200 millions mais il serait situé pour les trois quarts dans cette Afrique subsaharienne. De 850  millions d’habitants en 2010, ce sous-continent passerait à 1  800 millions en 2050. Quand on examine l’évolution projetée de chaque pays du Sahel, on peut émettre quelques doutes sur cette prodigieuse multiplication humaine. Ainsi, le Tchad passerait de 11,5  millions d’habitants à 33,5. Le Niger, de 16  millions à 69  millions soit à peu près la population allemande ou française à la même époque (73 millions), le Mali de 14 à 45  millions. Globalement, du Tchad au Sénégal, la bande sahélienne augmenterait de 70 à 220  millions d’habitants. Encore ne comptet-on pas le Nigeria dont la population bondirait de 160 à 440 millions d’habitants, soit à peu près celle de l’Union européenne. Cette énorme masse humaine à la lisière du Sahara dépasserait de loin la population du Maghreb qui atteindrait en 2050, 110 millions de personnes à partir de 80 millions en 2010. Pour peu que le Maghreb poursuive son développement économique, il pourrait être tenté d’utiliser cette immense main-d’œuvre massée de l’autre côté du Sahara. Telle n’est pas l’analyse de la division de la population qui table au contraire sur une diminution des migrations. Selon elle, le solde migratoire du Maroc resterait faiblement négatif jusqu’en 2050. Ceux de l’Algérie et de la Tunisie resteraient quasiment nuls. Quant au Nigeria, il perdrait modestement 60  000 personnes par an jusqu’en 2050, soit 0,015 % de sa population totale. Durant la même période, le Niger appelé à passer de 16  millions à 69  millions d’habitants perdrait 6 000 personnes par an, donc moins d’un pour dix mille à l’horizon 2050. On peut alors légitimement s’interroger sur la validité des projections des Nations Unies, au moins pour l’Afrique subsaharienne. La prudence en matière de migrations internationales s’accentue encore dans les projections entre 2050 et 2100. Pour tous les pays

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La prudence en matière de migrations internationales s’accentue dans les projections entre 2050 et 2100. Pour tous les pays du monde, les Nations Unies prévoient une baisse régulière du solde qui deviendrait partout nul en 2100. C’est un idéal qui est mis en scène, un idéal du point de vue de l’organisation internationale : en 2100 toutes les nations seraient démographiquement indépendantes et autosuffisantes.

du monde, les Nations Unies prévoient une baisse régulière du solde qui deviendrait partout nul en 2100. C’est un idéal qui est mis en scène, un idéal du point de vue de l’organisation internationale : en 2100 toutes les nations seraient démographiquement indépendantes et autosuffisantes. Aucune n’attirerait plus la population d’aucune autre. Les Nations Unies joueraient alors pleinement leur rôle d’arbitre et d’organisateur de la scène internationale. Le traitement des migrations met donc la puce à l’oreille quant aux biais idéologiques des projections démographiques mais il est sans influence sur la population totale du monde, les habitants soustraits aux pays de départ s’ajoutant à ceux des pays d’arrivée. En modifiant légèrement la présentation des projections onusiennes on peut mettre en cause la poursuite de la croissance de la population mondiale au-delà de 2050. Sur la figure 4, on a

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La population en 2050 et en 2100 : entre l’incertitude et le fantasme

représenté à gauche la croissance de la population totale du monde depuis 1950 et son prolongement jusqu’en 2050 selon l’hypothèse moyenne et à droite l’évolution du taux de croissance sur la même période. Ce dernier a constamment diminué depuis 1970. De 2,2  % par an, il est descendu actuellement à 1,1 %. Une extrapolation statistique a été dessinée en pointillé. On voit qu’elle coupe l’axe des abscisses juste après 2050, donc que la croissance devient négative à partir de cette date, ce qui signifie que le maximum a été dépassé et que la décroissance commence. On retrouve la situation décrite par l’hypothèse basse des Nations Unies et non par l’hypothèse moyenne. Pour lever la contradiction, il devient nécessaire d’évaluer la qualité des projections. Comment  ? En comparant les projections plus anciennes aux effectifs de population réellement observés. On peut le faire car la Division de la population effectue des projections depuis 1963. Sur les figures suivantes, la projection effectuée une année donnée est représentée par une courbe avec le millésime en regard. La figure  5 représente ainsi les projections de la population de l’Iran publiées depuis 1963. En 1963 et 1968, les projections étaient poussées jusqu’en 2000. En 1970, jusqu’en 2025, en 1994 et 2004, jusqu’en 2050 et jusqu’en 2100 pour la

plus récente. Le départ de chaque courbe a pour valeur la population réellement observée à la date de la projection. Jusqu’en 1994, les Nations Unies ont prévu une croissance rapide de la population iranienne qui aurait dû atteindre 165 millions de personnes en 2050 (et plus encore si les projections avaient été menées jusqu’à 2050). Puis brutalement, l’explosion prévue se dégonfle. En 2010, la population de l’hypothèse moyenne pour 2050 est retombée à 85 millions. Ainsi, entre 1994 et 2010, soit à 16 ans de distance, la population iranienne projetée en 2050 est descendue de 165 millions à 85 millions, soit presque une division par deux. Les projections de la population française n’ont guère été plus stables comme on peut le constater sur la figure  6. Jusqu’en 1973, l’INSEE et l’ONU anticipent une croissance assez rapide de la population dans le prolongement du baby-boom, puis, à partir de 1990, changement complet avec une stabilisation de la population vers 2030 suivie d’une lente diminution. En 2004, légère amélioration et en 2010 retour d’une estimation élevée pour 2050. Entre  1994 et 2010, les hypothèses moyennes pour 2050 ont donc varié de 60,5  millions à 73  millions. Les énormes variations des estimations de la population future de l’Iran comme de celle de la France ont leur origine dans un certain conservatisme des statisticiens qui mettent du temps à prendre en

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Grands enjeux
compte les changements de la fécondité. Ainsi la fécondité des femmes iraniennes s’est maintenue à 6,5 enfants en moyenne par femme jusqu’en 1985, puis a diminué rapidement jusqu’à 2 enfants en 2005. Au début, cette diminution a été interprétée comme une fluctuation temporaire. Elle n’a été prise au sérieux et en compte qu’après avoir duré une vingtaine d’années. En France la fécondité commence à baisser en 1965, passe au-dessous de 2 enfants par femme en 1974, puis commence à remonter à la fin des années 1990 pour retrouver le niveau des 2 enfants en 2006. Mais, à l’inverse du cas iranien, les statisticiens ont interprété cette fluctuation en termes de changement définitif. Pour les projections faites en 1994, 2000 et 2004, ils ont donc supposé que la fécondité française demeurerait faible désormais. Il a fallu attendre 2010 pour qu’ils tiennent compte de la remontée amorcée dès avant 2000. Il est piquant de constater que les projections en principe orientées vers l’avenir, sont victimes du passéisme de leurs auteurs. Les variations des projections au cours du temps n’ont pas seulement des causes techniques. À propos des migrations, on a noté que l’idéologie des Nations Unies avait aussi joué un rôle. Les craintes et les attentes des pays membres ont aussi compté comme la comparaison des projections de la Chine et des États-Unis le prouve. Les deux plus puissantes nations du monde ne peuvent éviter de s’observer l’une l’autre et de juger l’écart qui les sépare en particulier l’écart démographique. Sur la figure 7,

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À propos des migrations, on a noté que l’idéologie des Nations Unies avait joué un rôle. Les craintes et les attentes des pays membres ont aussi compté comme la comparaison des projections de la Chine et des États-Unis le prouve. Les deux plus puissantes nations du monde ne peuvent éviter de s’observer l’une l’autre et de juger l’écart qui les sépare en particulier l’écart démographique.

on a représenté les projections moyennes effectuées pour ces deux pays, en 1994 puis en 2010. En 1994, l’horizon ultime avait été fixé à 2050. À cette date, on prévoyait 1 milliard 650 millions de Chinois et 350 millions d’Américains, soit près de cinq fois moins. Toutes proportions gardées, l’écart démographique entre les deux pays était du même ordre de grandeur que celui existant entre la France et la Belgique. De plus, cet écart semblait appelé à se maintenir car les deux courbes étaient en cours de stabilisation. Renversement de perspective avec la projection de 2010 qui s’étend jusqu’en 2100. La population chinoise se stabilise vers 2025, puis décroît assez rapidement tandis que la population américaine croit plus vigoureusement que dans la projection précédente. En 2100, la Chine est voisine du milliard tandis que les États-Unis approchent le demi-milliard. L’image qui se dégage de ce nouvel exercice s’oppose nettement à celle de 1994. Non seulement, avec un écart de un à deux, les deux pays paraissent être dans la même catégorie, mais le plus peuplé est sur la pente descendante tandis que l’autre est en ascension. Il est difficile de croire que ces éléments sont le résultat d’un calcul objectif. Il n’y a pas non plus

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La population en 2050 et en 2100 : entre l’incertitude et le fantasme

de manipulation machiavélique ou politique des chiffres, mais une tendance à rassurer et surtout à tendre vers un équilibre des nations. Une ONU dominée par un pays perd son rôle supranational. Avec une Chine dont le PNB par habitant s’approcherait ou atteindrait celui des États-Unis, le déséquilibre serait patent. Au fond, les projections de 2010, ayant pris acte de la croissance économique chinoise, tentent d’en limiter l’impact en jouant sur la décroissance de la population chinoise qui en 2100 ne représenterait plus que 10  % de la population mondiale contre 19 % aujourd’hui.

La figure  8 donne un dernier exemple de tels exercices de style. On a représenté les trois variantes des projections les plus récentes de la population de la Chine et des États-Unis, telles qu’elles sont données par le site des Nations Unies. On constate d’abord l’augmentation rapide de l’écart entre les projections extrêmes à mesure que l’on s’aventure plus loin dans le futur. En 2100, la population de la Chine est ainsi comprise entre 610 et 1 780 millions

de personnes et celle des États-Unis entre 300 et 680 millions. Dans l’hypothèse haute les États-Unis dépasseraient ainsi l’hypothèse basse de la Chine juste avant 2100. Or, il n’y a aucune raison pour que tous les pays suivent simultanément l’hypothèse haute ou l’hypothèse basse. Certains peuvent être dans l’hypothèse haute, d’autres dans la basse. Dans ce cas, les Nations Unies présentent comme possible un dépassement de la population chinoise par la population américaine ou au moins un rapprochement plus important que celui donné par les hypothèses moyennes, ce qui limiterait encore la domination du monde par une seule nation. Ces quelques exemples montrent que les projections démographiques doivent être considérées avec d’autant plus de prudence que l’on s’éloigne du présent. L’incertitude augmente exponentiellement comme le montre la dernière figure. Si l’on devait proposer une règle pour l’usage des projections de population, on recommanderait de ne pas dépasser 10 ans si l’on n’a pas d’application précise en vue et sinon de mener la projection aussi loin que le demande la prévision économique et sociale, par exemple pour la construction d’un grand équipement. Si l’on s’écarte de cette règle, on court le risque d’être victime de fantasmes et d’idées préconçues. Plutôt que de se livrer à des conjectures fragiles sur l’évolution à long terme du nombre d’habitants, il est plus sérieux de se pencher sur l’évolution à court et moyen terme des composantes de la population et de leurs comportements  : vieillissement de la population, allongement de la durée des études et de celle de la jeunesse, développement des migrations sélectives dans une économie globale du savoir. Mais, c’est pour un autre article parce que chacun de ces sujets mérite un développement aussi long que celui qui vient d’être consacré ici au nombre total d’habitants car chacun recèle des pièges du même ordre.

LA REVUE SOCIAlIsTE N° 53 - 1Er TrIMEsTrE 2014

Elie Cohen
est directeur de recherches au CNRS et professeur à Sciences-Po.

L’économie mondiale en 2030

Q

ue sera le monde économique en 2030  ? Entre mondialisation bancale, crise financière larvée, nouvelles vagues technologiques, réchauffement climatique, l’exercice est difficile mais les évolutions projetées ne sont pas frappées du même coefficient d’incertitude. Dans l’évaluation d’une situation, et a fortiori dans l’exercice de la prospective, il convient selon Donald Rumsfeld de distinguer « ce que l’on sait qu’on sait », « ce que l’on sait qu’on ne sait pas » et « ce que l’on ne sait pas qu’on ne sait pas ». Si l’on veut saisir la grande transformation en cours, il faut combiner les approches géopolitique et géoéconomique, technologique et écologique avec ces trois degrés de connaissance ou d’incertitude. Avant de se livrer à l’exercice périlleux de la prospective, il faut rappeler quelques ratages célèbres… qui rendent modestes. Au début des années 1950, la conclusion tirée de travaux

remarquables de sociologues, d’économistes, et de politologues d’Harvard, était que la France boutiquière et paysanne était incapable de croître, de se moderniser et de susciter l’éveil de vocations entrepreneuriales. Peu de temps après démarraient les 20 glorieuses (1954-1974) célébrées par la suite comme le miracle Français. À la fin des années 1960, Herman Kahn voyait la France faire mieux que l’Allemagne et devenir une superpuissance européenne. Peu de temps après commençaient les « 20 piteuses » qui virent la croissance régulièrement décliner et la désindustrialisation s’étendre brutalement. Au milieu des années 1970 le Rapport du Club de Rome annonçait l’épuisement physique des ressources pétrolières à un horizon court, depuis on n’a cessé de reculer cet horizon. Au début des années 1990, les livres sur le déclin Américain et l’ascension japonaise sont en vogue. Peu de temps après, la révolution Internet pour l’un et l’éclatement de la bulle financière pour l’autre inversent les perspectives. Le déclin américain est à nouveau annoncé après la crise des subprimes.

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La date du dépassement des États-Unis par la Chine en termes de PIB en dollars courants prévue pour 2040 se réalisera bien avant, au milieu de la prochaine décennie. La Chine voit son développement bridé par la pollution, le vieillissement de sa population, son avantage salarial décline fortement. À l’inverse sa montée en gamme est plus rapide que prévu, son capital humain est remarquable et sa soif de consommation immense.

L’économie mondiale en 2030

Cinq ans après, l’exploitation massive des gaz de schiste change la donne et la réindustrialisation américaine est à la page. Et que dire du Printemps arabe qui surgit et que personne n’avait annoncé, qui est suivi de l’hiver salafiste avant de déboucher sur l’automne réaliste. Ces précautions prises que sait-on avec un degré de certitude raisonnable  ? Depuis la crise des subprimes la croissance chinoise du PIB a été de 60 % et la croissance de l’Eurozone a été de 0 %. Lorsque dans une note célèbre, l’économiste de Goldman Sachs forgeait le concept de BRIC (Brésil, Russie, Inde Chine) et annonçait qu’à l’horizon 2050 les BRIC pèseraient davantage que les économies du G6 l’erreur commise ne portait pas tant sur la montée en puissance des BRIC, largement confirmée depuis, mais sur la rapidité du dépassement du Royaume-Uni, de l’Allemagne, et du Japon par la Chine. La date du dépassement des États-Unis par la Chine en termes de PIB en dollars courants prévue pour 2040 se réalisera bien avant, au milieu de la prochaine décennie. La Chine voit son développement bridé par la pollution, le vieillissement de sa population, son avantage salarial décline fortement. À l’inverse sa montée en gamme est plus rapide que prévu, son capital humain est remarquable et sa soif de consommation immense. Depuis les Bric sont devenus les Brics, l’Indonésie, le Vietnam, le Bangladesh ont émergé, on parle aujourd’hui de la vague des Komets, des Civets etc. bref le moteur de la croissance mondiale a basculé
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vers l’Asie et l’on envisage déjà le relais africain. La classe moyenne mondiale, mieux formée, urbanisée et au fort potentiel de consommation aura doublé et sa localisation sera essentiellement asiatique. Pendant que le monde émergent s’affirmait sur la scène économique mondiale, le monde occidental connaissait la plus grave crise depuis les années 1930  : crise financière, crise du modèle économique, crise de la régulation. Par une ruse de l’histoire, la crise qui a démarré aux États-Unis sur un segment du marché du financement de l’immobilier et qui de proche en proche a gagné la finance et l’économie mondiale s’est enracinée en Europe et ne paraît guère être en voie de solution. Six ans après le début de la crise, les États-Unis ont retrouvé un sentier de croissance, leur système financier a été purgé, leur capacité d’innovation est inentamée et la révolution du gaz de schiste est en train de contribuer à la renaissance industrielle du pays. Certes la violence des conflits politiques entre Républicains et Démocrates peut aboutir à des excès comme le shutdown (paralysie de l’État par absence de budget voté) mais la dynamique économique américaine est de retour. Rien de tel n’est observable dans l’Eurozone, c’est l’Europe aujourd’hui qui est source de problèmes pour le reste du monde et on peut donc s’attendre à une longue crise européenne. En matière technologique, un constat s’impose progressivement, les vagues technologiques du numérique et du génétique ne produisent pas des gains de productivité comparables à celles de la 2e industrialisation. Plus près de nous les premières vagues du numérique dont les gains d’efficacité étaient indexés sur la loi de Moore ont épuisé

Six ans après le début de la crise, les États-Unis ont retrouvé un sentier de croissance, leur système financier a été purgé, leur capacité d’innovation est inentamée et la révolution du gaz de schiste est en train de contribuer à la renaissance industrielle du pays.

Grands enjeux
leurs effets aux États-Unis mais pas dans le reste du monde ce qui ouvre des perspectives de rattrapage pour l’Europe notamment. Enfin en matière écologique, la révolution climatique n’aura pas lieu. On aurait pu penser qu’avec la multiplication des événements climatiques extrêmes, les travaux du GIEC, les apports des économistes à la cause de la réduction des émissions de gaz à effet de serre avaient gagné les esprits. Les échecs répétés depuis Kyoto, les effets paradoxaux de Fukushima (retrait du nucléaire en Allemagne au profit du charbon et du gaz), la montée du climatoscepticisme aux ÉtatsUnis et les reculs répétés des pays développés en matière d’économies d’énergie et d’investissements dans le renouvelable rendent inexorable un réchauffement de la planète supérieur au-delà du supportable. Une économie mondiale tirée par les émergents qu’il faut nourrir, équiper, urbaniser et soigner, un monde occidental affaibli avec l’Eurozone comme maillon faible mais qui peut mobiliser son capital humain et saisir les opportunités du nouvel ordre économique, une dynamique technologique moins porteuse et un réchauffement de la planète non maîtrisé tels semblent être les évolutions acquises pour les 15 prochaines années. Mais il y a aussi ce que l’on sait qu’on ne sait pas. L’économie mondiale aura basculé vers l’Asie, certes. C’est là que se jouera la résorption ou pas des déséquilibres globaux qui ont nourri les crises des 10 dernières années. La Chine ne peut continuer à produire pour le reste du monde et à si peu consommer. L’enjeu de la conversion d’économies extraverties en économies plus autocentrées est décisif. Mais les principales sources d’incertitude sont d’ordre géopolitique. Les affrontements possibles en Mer de Chine pour quelques arpents de terre entre un Japon vieillissant et une Chine autoritaire travaillée par les ferments d’un nationalisme que les victoires économiques n’assouvissent pas et leurs alliés peuvent embraser la région ou à tout le moins geler de considérables ressources pour une cause dont on voit mal le caractère impérieux. L’affrontement de plus en plus sanglant entre sunnites et chiites peut à tout moment déborder

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Le décrochage productif et l’attrition de ses capacités militaires condamnent l’Europe à un déclin relatif, l’éclatement de la zone euro, qu’on ne peut exclure aujourd’hui, avec la désintégration de l’Union Européenne qu’il ne manquerait pas de provoquer signerait la sortie de l’histoire du vieux continent.

et provoquer une déflagration générale dont les effets économiques seraient désastreux si le détroit d’Ormuz venait à être bloqué. La rupture des chaînes logistiques dans une économie de plus en plus interdépendante d’un côté et l’envol du prix du pétrole de l’autre, conséquences de ces crises géopolitiques, aurait des effets désastreux sur l’économie mondiale. La question existentielle pour les Européens est celle de l’euro. Même si le poids démographique, l’absence de ressources naturelles, le décrochage productif et l’attrition de ses capacités militaires condamnent l’Europe à un déclin relatif, l’éclatement de la zone euro, qu’on ne peut exclure aujourd’hui, avec la désintégration de l’Union Européenne qu’il ne manquerait pas de provoquer signerait la sortie de l’histoire du vieux continent. Aurons-nous encore dans nos poches en 2030 des euros et alors la probabilité est grande pour qu’on ait réalisé d’ici là une Fédération européenne avec son gouvernement, sa fiscalité et sa protection sociale. Auronsnous plutôt des francs, des marks et des lires et l’Europe aura perdu en influence car incapable de peser dans un monde multipolaire dominé par la Chine, les États-Unis, l’Inde, l’Indonésie… Ce pari sur l’avenir de l’euro est d’autant plus légitime que si nous avons été capables d’inventer, au bord du précipice, des solutions d’urgence, peu de chose ont été corrigées dans l’édifice bancal des institutions européennes. Si l’Europe parvenait à régler sa question existentielle en bâtissant une assise solide pour l’euro, en donnant aux banquiers et aux épargnants européens une maison commune, en contribuant à réindustrialiser le Sud de l’Europe, et en

74 disposant d’un budget d’intervention permettant de traiter les chocs asymétriques frappant certaines régions européennes alors l’UE pourrait relancer sa stratégie méditerranéenne et son partenariat avec la Russie, se saisir des opportunités technologiques et continuer à exercer son leadership normatif mondial en matière environnementale. La dynamique du progrès technique n’est pas interrompue. Une nouvelle vague d’innovations dans les technologies numériques est en train de sortir des laboratoires  : puces 3D, robotique avancée, nanotechnologies… Elle porte en elle des avancées pour les pays à la frontière technologique cependant que les produits des vagues précédentes peuvent nourrir les stratégies de rattrapage. L’Europe pourra-t-elle se saisir de ces opportunités  ? Saura-t-elle continuer à investir dans le capital humain ? Permettrat-elle aux entrepreneurs d’entreprendre sur le sol européen et aux banquiers d’investir  ? Ces questions restent ouvertes dans un certain nombre de pays européens où les cadres réglementaires sont rigides. Enfin dans une planète finie, si on mesure bien les externalités de l’économie carbonée et si on s’est affranchi des visions malthusiennes des contempteurs de toutes les formes d’énergie (le nucléaire dangereux, le charbon et le pétrole émetteurs de gaz à effets de serre, l’éolien qui défigure les paysages, etc.), la question qu’on ne sait pas résoudre et qui est potentiellement source de dangers pour l’approvisionnement énergétique est celle de l’arbitrage entre trois objectifs, celui de la compétitivité et du pouvoir d’achat des ménages qui devrait nous conduire

L’économie mondiale en 2030

Peut-on probabiliser des événements extrêmes ? La réponse est négative. Aussi faut-il être attentifs aux signaux faibles annonciateurs des bouleversements à venir, penser en dehors des cadres et disposer de plans de remédiation. On aimerait être convaincus que nos gouvernants sont dans cet état d’esprit et qu’ils se sont dotés de ce type d’outils.

La dynamique du progrès technique n’est pas interrompue. Une nouvelle vague d’innovations dans les technologies numériques est en train de sortir des laboratoires : puces 3D, robotique avancée, nanotechnologies… L’Europe pourra-t-elle se saisir de ces opportunités ? Saura-t-elle continuer à investir dans le capital humain ?
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à privilégier une énergie bon marché, celui de la sécurité d’approvisionnement qui devrait inspirer des mix énergétiques à forte composante locale, et celui de l’environnement qui devrait conduire à privilégier les formes décarbonnées d’énergie. L’expérience récente montre que ce ne sont pas les choix les plus rationnels qui l’emportent. L’avenir des économies européennes dépend fortement des arbitrages qui seront rendus. Enfin il y a ce qu’on ne sait pas qu’on ne sait pas. Par le passé ce fut le 11 septembre, la crise des subprimes, le tsunami qui emporta Fukushima. Dans chaque cas les conséquences furent considérables  : affaiblissement des États-Unis dans les guerres d’Irak et d’Afghanistan au nom de la lutte contre le terrorisme djihadiste, crise du modèle capitaliste occidental, de son organisation économique et financière, de ses régulations et remise en cause du nucléaire au moment où il se réinventait comme énergie décarbonnée. A-t-on traité correctement les effets de ces événements extrêmes ? A-t-on intégré, par exemple, les cygnes noirs de Nassim Taleb1 dans la théorie financière ? La réponse est négative. Peut-on probabiliser des événements extrêmes ? La réponse est aussi négative. Aussi faut-il être attentifs aux signaux faibles annonciateurs des bouleversements à venir, penser en dehors des cadres et disposer de plans de remédiation. On aimerait être convaincus que nos gouvernants sont dans cet état d’esprit et qu’ils se sont dotés de ce type d’outils. Une technologie disruptive en matière énergétique peut remettre en cause radicalement nos calculs sur les mix énergétiques optimaux et sur les émissions

Grands enjeux
de gaz à effet de serre. À l’inverse un emballement climatique pourrait avoir des effets désastreux dans certaines régions du monde et provoquer une explosion du problème des réfugiés climatiques. Une guerre dans l’une des zones sensibles évoquées plus haut peut mettre en panne l’activité économique des pays développés. … et la France ? « La France dans dix ans comptera 67 millions d’habitants. Elle sera à coup sûr plus vieille, plus petite et moins riche – en termes absolus dans le premier cas, et relatifs dans les deux autres. Elle sera aussi mieux formée, excellemment équipée et potentiellement attractive. ». Cette projection du nouveau Commissariat à la stratégie et à la prospective, si elle reconnaît l’évidence du déclin relatif, suppose que la France aura réussi dans la décennie qui vient à régler ses problèmes de compétitivité, à améliorer les performances de son système éducatif et à continuer à investir. L’incapacité du pays au cours des 30 dernières années à traiter à froid les problèmes structurels bien identifiés montre le chemin qui reste à parcourir pour rebâtir un nouveau modèle de spécialisation économique

75 et de protection sociale et justifie le terme d’une France « potentiellement » attractive. L’exercice de projection se trouve ainsi justifié. Annoncer avec une forte probabilité que la France, l’Italie, le Royaume-Uni verront leur poids relatif fortement réduit dans un monde dans lequel les BRIC mais aussi l’Indonésie, la Turquie le Nigeria… seront devenus de grandes puissances économiques n’est pas indifférent. Noter que les attributs de la puissance se différencient depuis le déclin de l’hyperpuissance américaine, doit inviter à repenser l’articulation entre puissance économique hard power et soft power. Signaler le nouveau retard technologique que les Européens accumulent face aux États-Unis dans le numérique relève autant du constat que de l’opportunité. Constater l’épuisement des différentes tentatives de gouvernance mondiale fondées sur le multilatéralisme invite à la créativité institutionnelle dans un monde en proie à des dérèglements importants. L’état du monde et le constat de nos limites doivent nous inviter à un exercice de lucidité, de sélection parmi les objectifs que nous poursuivons, d’ambition mais surtout de constance.

1. Nassim Taleb, Les cygnes noirs : la puissance de l’imprévisible, Les Belles lettres, 2010.

Marie-Hélène Aubert
est conseillère auprès du Président de la République pour les négociations internationales climat et environnement, et ancienne députée à l’Assemblée nationale (1997-2002) et au Parlement européen (2004-2009).

Les enjeux environnementaux à l’échelle mondiale

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u moment où le GIEC (Groupement intergouvernemental des experts sur l’évolution du climat) publie son cinquième rapport, qui confirme l’accélération du réchauffement climatique, et son origine humaine, on pouvait s’attendre à une mobilisation générale de la part de la communauté internationale pour maîtriser enfin les émissions de gaz à effet de serre, et développer des politiques d’adaptation appropriées. Or, si les appels vibrants à l’action se sont bien multipliés partout dans le monde, les évolutions du paysage énergétique en ce début de XXIe siècle montrent une toute autre réalité. Selon l’AIE (Agence internationale de l’énergie), le charbon, de loin le plus polluant, sera en 2017 la première source d’énergie au monde, devant le pétrole. Et les États-Unis bouleversent la donne avec le boom des gaz de schiste, même si les énergies renouvelables progressent malgré tout à 20  % environ du mix énergétique global. Après les pays industrialisés,

les pays émergents ont en effet un appétit insatiable pour les énergies fossiles, clés de leur croissance, qui apparaissent à court terme encore abondantes et meilleur marché (bien que largement subventionnées). L’accès à l’énergie, quelle qu’elle soit, constitue clairement une priorité par rapport aux impacts des dérèglements climatiques. Il en va de même pour les multiples rapports alarmants sur la dégradation de la biodiversité, des océans, des sols, de la qualité de l’air urbain, sur l’impact des pollutions chimiques sur la santé, ou sur les montagnes de déchets grandissantes que nous avons à traiter. Bref, tous les signaux sont au rouge, mais nos économies mondialisées rechignent manifestement à se mettre au vert. Pourquoi ? Pourtant, il est indéniable que depuis les premières luttes environnementales des années 1970, et le sommet de la terre à Rio en 1992, la prise de conscience a nettement progressé sur les dégâts infligés à l’environnement par la révolution industrielle, et leurs conséquences sanitaires, et sur la face sombre des Trente glorieuses. De nombreuses

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conventions internationales ont été signées, comme celles sur le climat, la biodiversité, et la désertification, directement issues du sommet de Rio de 1992. Les accidents industriels et les marées noires ont aussi fait progresser le droit international de l’environnement. L’Union européenne a multiplié les directives en la matière, dont est tiré l’essentiel de la législation française sur l’environnement. Au sein des Nations Unies, le concept de développement durable s’est largement diffusé, sur la base du fameux rapport Brundtland de 1987. Mais on n’en a souvent retenu que le volet environnemental, alors que le développement durable s’appuie aussi sur les piliers économique, social, et culturel. Les Agendas  21 ont vu le jour partout sur la planète, et dans bon nombre de collectivités locales françaises. La RSE concerne de nombreux secteurs de l’économie, et pas une entreprise qui ne vante ses actions en faveur d’un environnement préservé. Pour autant, peut-on dire que la transition écologique et énergétique est engagée à l’échelle mondiale, et que ces enjeux sont devenus majeurs dans le cadre des relations internationales ? À l’évidence, non. Nos sociétés elles-mêmes sont ambivalentes sur ces sujets. Promptes à reprocher aux chefs d’État et de gouvernement leur incurie en matière d’environnement global, elles se rebiffent néanmoins dès qu’il s’agit de traduire chez elles en coûts ce qu’on appelle les « externalités négatives » (comme donner un prix au carbone par exemple),

Les évolutions de la biodiversité, la montée des océans, la concentration de CO2 dans l’atmosphère, l’avancée de la désertification, sont invisibles et impalpables pour le simple citoyen, qui ne voit pas dans l’immédiat en quoi ces évolutions pourraient mettre en cause gravement ses conditions de vie.

Peut-on dire que la transition écologique et énergétique est engagée à l’échelle mondiale, et que ces enjeux sont devenus majeurs dans le cadre des relations internationales ? À l’évidence, non. Nos sociétés elles-mêmes sont ambivalentes sur ces sujets. Promptes à reprocher aux chefs d’État et de gouvernement leur incurie en matière d’environnement global, elles se rebiffent néanmoins dès qu’il s’agit de traduire chez elles en coûts ce qu’on appelle les « externalités négatives »
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ou de modifier des comportements préjudiciables à l’environnement et à la santé. Qui plus est, la crise globale que traversent les pays développés depuis 2008 a fait passer à l’arrière-plan les enjeux écologiques. Les médias en parlent moins, les ONG environnementales et les partis verts peinent à se faire entendre ou à s’organiser, et le découragement commence à gagner les plus motivés des écologistes. Priorité donc, pour les uns, à une croissance économique à deux chiffres, pour les autres aux plans d’ajustement structurel, censés résorber dettes et déficits budgétaires, réduire la dépense publique, et relancer la croissance économique sur des bases « saines », selon les préceptes d’une économie libérale mondialisée, et des grandes institutions financières internationales. L’environnement attendra. Indifférence du plus grand nombre, impuissance des politiques, comment expliquer cet écart manifeste entre les bonnes intentions affichées, y compris au niveau international, pour résoudre une crise écologique qui nous menace tous, et les réalités, à savoir la dégradation accélérée de l’environnement combinée à l’aggravation des inégalités sociales à tous les niveaux ? D’abord par la difficulté à appréhender des impacts environnementaux sur le long terme. Les évolutions de la biodiversité, la montée des océans, la concentration de CO2 dans l’atmosphère, l’avancée de la désertification, sont invisibles et impalpables pour le simple citoyen, qui ne voit pas dans l’immédiat en quoi ces évolutions pourraient mettre en cause gravement ses conditions de vie. Par ailleurs, les phénomènes climatiques extrêmes, de plus en plus fréquents et violents en raison du réchauffement global, sont encore perçus

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comme relevant de la fatalité météorologique ou du fait divers. Pourtant, les chiffres des scientifiques et des assureurs en témoignent, ces événements provoquent des dégâts de plus en plus importants, dont le coût devient difficile à supporter par les États, et dévastent régulièrement des régions entières, ruinant leurs habitants. Ensuite, l’environnement constitue toujours un sujet secondaire dans les politiques publiques, en aval des autres, sur un mode réparateur. Ce n’est pas faire insulte aux ministres de l’Environnement ou aux rares diplomates en charge de ces sujets, de considérer que leurs postes ne sont pas les plus influents dans la hiérarchie institutionnelle. Économie et finances, défense et sécurité, restent les matières nobles que se disputent les élites. Sur le plan international, environnement et développement passent après les questions plus « nobles » et plus politiques de paix et sécurité. Les moyens alloués aux différents organismes compétents sont sans commune mesure. L’environnement est aussi un domaine confié plus volontiers aux experts et aux techniciens qu’aux politiques. La gestion de l’eau, le traitement des déchets, les transports urbains, l’alimentation, relèvent pour la plupart des élus du quotidien, et non du débat politique. Seules les questions énergétiques, si sensibles en termes de géopolitique internationale, sont traitées au plus haut niveau, rattrapées aujourd’hui par la question climatique, ce qui leur confère d’ailleurs ce rôle si particulier

79 dans la convergence nécessaire entre modèle de croissance économique et préservation de l’environnement global. L’architecture et le fonctionnement des institutions étatiques ne favorisent pas non plus une prise en charge sérieuse des enjeux écologiques globaux, qui nécessitent transversalité des politiques, et coopérations régionales. L’État-Nation, aux frontières délimitées, bâti sur le mode vertical et pyramidal, sous pression du court terme, n’est de fait pas le mieux placé ni le mieux armé pour traiter ces problématiques. La décentralisation, les pouvoirs confiés aux collectivités territoriales, la montée en puissance des institutions de coopération régionale, telle que l’Union européenne, seront beaucoup plus efficaces pour ce faire. Mais l’État-nation reste une entité incontournable et une référence essentielle pour ses ressortissants. Si le nationalisme n’est pas le meilleur ami de l’écologie à l’échelle planétaire, il peut néanmoins conduire à préserver les « emblèmes » naturels de l’identité nationale, tels que la barrière de corail en Australie ou le panda en Chine. Pourtant, à l’évidence, les enjeux environnementaux qui touchent l’ensemble de la planète devraient être traités dans les enceintes multilatérales. Mais les institutions de l’ONU, lourdes et complexes, éparpillées entre de multiples organismes, peinent à démontrer leur efficacité. Les États-Unis et la plupart des pays émergents se refusent à toute atteinte à leur souveraineté par des accords multilatéraux contraignants. Le Conseil de sécurité, de son côté, hérité de l’après-guerre, n’est plus adapté à la configuration du monde d’aujourd’hui, et on l’imagine mal actuellement discuter en son sein de questions environnementales, alors même que celles-ci ont un impact de plus en plus manifeste sur la sécurité globale, et les sources de conflits. Mais l’obstacle le plus déterminant à la mise en œuvre d’un développement vraiment durable tient sans nul doute aux représentations mentales et culturelles de ce qui fait la prospérité d’une nation et de la réussite individuelle. De ce point de vue, alors même qu’au sein des pays développés, la nécessité d’une gestion économe et durable des

L’architecture et le fonctionnement des institutions étatiques ne favorisent pas non plus une prise en charge sérieuse des enjeux écologiques globaux, qui nécessitent transversalité des politiques, et coopérations régionales. L’État-Nation, aux frontières délimitées, bâti sur le mode vertical et pyramidal, sous pression du court terme, n’est de fait pas le mieux placé ni le mieux armé pour traiter ces problématiques.

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Centres commerciaux géants, devenus des lieux emblématiques même pour les terroristes, mégapoles vrombissantes et embouteillées, cernées de bidonvilles, exodes ruraux massifs, croissance à deux chiffres, les pays émergents poussent à l’extrême, au nom du « rattrapage », les contradictions du modèle de développement dominant, promu par l’Occident.

ressources, de la préservation des écosystèmes naturels, d’une meilleure qualité de vie, gagne du terrain, le modèle occidental, fondé sur une production et une consommation sans limites, matérialiste et individualiste, triomphe paradoxalement partout dans le monde. Centres commerciaux géants, devenus des lieux emblématiques même pour les terroristes, mégapoles vrombissantes et embouteillées, cernées de bidonvilles, exodes ruraux massifs, croissance à deux chiffres, les pays émergents poussent à l’extrême, au nom du « rattrapage », les contradictions du modèle de développement dominant, promu par l’Occident. Et si effectivement, les classes moyennes émergent sur tous les continents, l’écart entre les plus riches et les plus pauvres devient vertigineux, et les impacts environnementaux d’un développement économique mal maîtrisé tournent parfois à la dévastation (des fleuves, des forêts, des sols, de l’air). L’embellie pourrait alors être de bien courte durée. Le libéralisme économique, sous différentes formes, et la promotion du libre-échange, comme fondement de tout développement, se sont en effet mondialisés et imposés après l’effondrement du système soviétique en 1989, reléguant depuis lors le rôle de l’État au strict minimum, et balayant toute velléité de planification et de régulation, du moins jusqu’à la crise de 2008. Malgré d’éminents travaux sur les indicateurs de richesse, de développement humain, sur la fiscalité écologique, la prise en compte économique de ce qu’on appelle les « externalités négatives », comme le rapport Stern le fit pour le climat, le PIB et son taux de croissance demeurent toujours
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la référence quasi unique, quasi religieuse, pour déterminer la prospérité d’une nation. Les élites, les administrations, les médias, tout l’univers de la décision politique et économique est formaté ainsi, même si des voix alternatives ou dissidentes peuvent s’exprimer librement. Cela rend d’autant plus difficile la mise en œuvre de solutions à la crise écologique, qui requiert justement régulation du marché et planification des politiques sur le moyen et long terme, de la part de la puissance publique. Enfin, la question écologique bouscule l’axe droite/ gauche, conservateur/progressiste, qui structure la vie politique de la plupart des États démocratiques, car la question des ressources indispensables à une vie « saine et décente » (alimentation, eau, air, environnement non toxique) sur terre concerne tous les êtres humains, quelle que soit leur idéologie, leur croyance, leur religion. Les enjeux écologiques se situent-ils pour autant au-delà des clivages politiques, comme on le dit souvent  ? Qu’ils n’entrent pas dans la vision traditionnelle des partis issus de l’histoire du siècle dernier, certainement, mais ils feront inévitablement partie intégrante des visions politiques du XXIe siècle. Historiquement, l’émergence des mouvements écologistes dans les pays sous dominance soviétique a toujours été liée aux mouvements d’émancipation en faveur des libertés et des droits de l’homme, contre le pouvoir en place. Dans les pays de l’ouest démocratique, ces mouvements sont d’abord nés dans la société civile (anglo-saxonne surtout) avant

lI y a deux façons d’aborder les enjeux environnementaux globaux : de façon sectorielle en discutant des mesures à mettre en œuvre, à tous les échelons, pour un mode de croissance plus propre, sans toucher aux fondamentaux de l’économie classique, ou de façon systémique, en saisissant l’opportunité de la crise globale actuelle pour intégrer la dimension écologique dans une réforme profonde du modèle économique dominant.

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de se transformer parfois en partis verts, dans leur très grande majorité alliés à des forces progressistes, de gauche ou sociales-démocrates, quand ils parviennent au pouvoir. La prise en compte des enjeux écologiques peut conduire néanmoins à des visons extrêmement réductrices et conservatrices, comme la deep ecology, qui considère l’homme comme l’équivalent d’une espèce nuisible pour la planète, ou soumis à un ordre naturel et hiérarchisé avec des dominants et des dominés. Ces mouvements sont heureusement ultra-minoritaires. Mais dans tous les cas, difficile de traiter les enjeux écologiques globaux sans porter une vision politique, voire philosophique, de l’évolution souhaitable des sociétés humaines, des antagonismes qui les traversent, et de leur lien avec la biosphère, concept plus large et moins controversé sans doute que le terme « nature ». lI y a ainsi deux façons d’aborder les enjeux environnementaux globaux  : de façon sectorielle en discutant des mesures à mettre en œuvre, à tous les échelons, pour un mode de croissance plus propre, sans toucher aux fondamentaux de l’économie classique, ou de façon systémique, en saisissant l’opportunité de la crise globale actuelle pour intégrer la dimension écologique dans une réforme profonde du modèle économique dominant. En ce début de XXIe siècle, la prise en compte des enjeux écologiques globaux place donc la communauté internationale dans une contradiction majeure. D’un côté, les injonctions données par une compétition économique acharnée à l’échelle mondiale, voulue par les institutions financières et économiques internationales, lamine inévitablement, au nom de la compétitivité, les systèmes de protection sociale et de préservation de l’environnement péniblement mis en place ces dernières décennies. De façon a-historique et dépolitisée, les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) par exemple, fixent alors des cibles chiffrées pour «  lutter contre la pauvreté », comme si celle-ci était une donnée en soi ou une maladie à éradiquer. Il est clair aujourd’hui que malgré les progrès accomplis, ces Objectifs ne seront pas atteints en 2015 comme prévu.

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La problématique de l’accès aux matières premières et aux ressources naturelles dans un monde qui comptera bientôt 9 milliards d’habitants, devient cruciale. La maîtrise de ces accès, le coût de ces matières, leur qualité, bref leur gestion durable, sont devenus indispensables, si l’on veut éviter pénuries et conflits. L’énergie, l’eau, les terres cultivables, constituent ainsi les enjeux majeurs de ce début de XXIe siècle.

D’un autre côté, le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki Moon, le secrétaire général de l’OCDE, Angel Gurria, le président de la Banque mondiale, Jim Yong Kim, pour ne citer que ceux-ci, appellent à la mise en œuvre d’un développement plus durable, à la croissance verte et « inclusive ». Pourtant le Sommet de la Terre de Rio+20 en juin 2012 n’a pu que constater que l’état de l’environnement mondial s’était encore sévèrement dégradé, faisant aveu d’impuissance. Et la proposition d’Organisation mondiale de l’environnement, portée au plus haut niveau par les présidents successifs de la République française, ne semble pas près d’aboutir… Pas plus que les OMD, les objectifs universels de développement durable (ODD) ne seront applicables et tenus sans une vision nouvelle du développement humain, et de son articulation avec l’état de la planète. Si les relations internationales traitent encore le plus souvent des enjeux environnementaux comme sectoriels, c’est-à-dire dépolitisés et à la marge, émergent actuellement des dynamiques positives qui montrent qu’un avenir prometteur est possible néanmoins. Tout d’abord, la problématique de l’accès aux matières premières et aux ressources naturelles dans un monde qui comptera bientôt 9  milliards d’habitants, devient cruciale. La maîtrise de ces accès, le coût de ces matières, leur qualité, bref leur gestion durable, sont devenus indispensables, si l’on veut éviter pénuries et conflits. L’énergie, l’eau, les terres cultivables, constituent ainsi les enjeux majeurs de ce début

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Les enjeux environnementaux à l’échelle mondiale

de XXIe siècle. Et l’impératif climatique, comme les impacts et les coûts croissants de l’exploitation des hydrocarbures, pourraient nous emmener vers un autre type de civilisation, de même que les Lumières associées à la révolution industrielle et thermodynamique ont fait entrer le monde dans l’ère dite « moderne » depuis trois siècles. La prise en compte des enjeux écologiques globaux induit également une évolution institutionnelle majeure, sur un mode plus horizontal, plus fluide, et intégrant le long terme. Décentralisation et rôle accru des collectivités territoriales, consolidation des unions supranationales, organes de l’ONU réformés et adaptés à l’état du monde d’aujourd’hui, participation plus forte des individus et de la société civile organisée aux prises de décision via les réseaux sociaux, la question démocratique s’invite de plus en plus dans les débats sur le développement durable. La reterritorialisation de l’économie, l’attachement aux identités culturelles, géographiques, humaines, viennent ainsi contrebalancer une mondialisation « hors-sol » et particulièrement brutale pour les plus démunis. Il est symptomatique à cet égard de voir que le point de départ des mobilisations de la jeunesse turque ou brésilienne, pour n’évoquer que les plus récentes, a tenu à un projet d’aménagement urbain destructeur d’un espace vert et libre du centre-ville d’Istanbul, ou à l’exaspération de citoyens brésiliens dépourvus de transports publics dignes de ce nom, étouffés et ralentis pas les embouteillages géants, alors que des sommes colossales sont dépensées dans des équipements éphémères et inutiles aux yeux du plus grand nombre. Certes, bien d’autres préoccupations ont conduit à ces mobilisations, mais l’imbrication des enjeux économiques, sociaux et écologiques y est manifeste. Troisième raison d’espérer, le progrès des connaissances sur l’interaction entre les activités humaines et l’état de la planète d’une part, le foisonnement actuel des innovations technologiques et entrepreneuriales pour une économie verte ou «  immatérielle  » (services, usages, comportements) d’autre part, réduisant l’empreinte écologique et rétablissant
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le lien social, connaissent des avancées importantes partout dans le monde, même dans les pays les plus pauvres. La constitution du GIEC en 1988, à la demande du G7 de l’époque, n’est pas pour rien dans l’importance qu’a prise à la fin du XXe siècle la question du réchauffement climatique, son impact économique, le rôle central qu’il joue aujourd’hui dans les enjeux écologiques globaux. Au sein des Nations Unies, la convergence progressive qui s’opère entre les agendas du développement (post-OMD), de l’environnement (climat et biodiversité), et du développement durable (ODD), le traitement nouveau de ces enjeux par le G20, voire même par le Forum de Davos qui consacrera une journée de ses travaux à l’enjeu climatique en janvier prochain, montre que les questions environnementales sont définitivement sorties de leur « niche » verte. Enfin, le lien entre sécurité globale et enjeux écologiques globaux se renforcera clairement au XXIe siècle. Avec une population mondiale encore en forte croissance (mais inégalement répartie), un espace et des ressources qui s’amenuisent, et des régions du monde qui deviennent inhabitables (désertification, pollutions, inondations…), les tensions ne peuvent qu’augmenter autour de l’accès aux ressources vitales et de l’accueil des populations n’ayant d’autre choix que migrer. Ce qui se passe actuellement entre les deux rives du bassin méditerranéen, qui par ailleurs sera très touché par le réchauffement climatique, donne un aperçu des défis redoutables auxquels l’ensemble des pays riverains aura à faire face. La géographie revient donc en force dans l’histoire des hommes. Et si la France, par la voix du président de la République François Hollande, s’est portée candidate pour accueillir la 21e Conférence des Nations Unies sur le changement climatique en 2015 à Paris, année où se décideront également de nouveaux Objectifs de développement durable, cette fois-ci universels, c’est bien qu’elle entend promouvoir, au-delà et à partir de la question climatique, une vision du développement humain plus sobre, plus ingénieuse, et plus solidaire.

Catherine Wihtol de Wenden
est directrice de recherches au CNRS (CERI-Sciences-Po).

La question des migrations

es 3 et 4 octobre 2013 s’est tenu à New York le second Dialogue de haut niveau sur les migrations et le développement, venant conclure six ans de consultations multilatérales annuelles sous la forme des Forums mondiaux sur les migrations et le développement. Dans le même temps, le drame de Lampedusa, suivi, la semaine suivante, de nouveaux naufragés entre Malte et la Sicile, a fait près de 350 morts en une semaine, relançant la question des réponses nationales, européennes, internationales apportées aux flux migratoires. L’opinion publique, comme les gouvernements semblent éprouver des difficultés à accepter qu’il ne suffit pas de renforcer les contrôles aux frontières pour mettre fin aux migrations car l’immigration à l’échelle mondiale est un phénomène structurel et non conjoncturel dans le monde d’aujourd’hui et le développement, dans lequel sont engagés nombre de pays du sud, est un facteur de migrations. De nouvelles voies d’accès seront imaginées à la mesure

L

des fermetures annoncées et l’économie du passage risque de prospérer si les barrières à l’entrée sont renforcées.

État des lieux : une globalisation humaine
En quarante ans, les migrations internationales ont été multipliées par trois, passant de 77  millions dans les années 1975 à 232  millions en 2013, selon les Nations Unies, soit une croissance de 57  millions (33  %) depuis 2000. La plupart des migrants (59 %) résident dans les régions développées, 72 millions en Europe, 71 millions en Asie et 53 millions en Amérique du Nord, soit 10,8 % de la population des pays développés contre 1,6 % des régions en développement. Mais ce que l’on sait moins, c’est que les migrants internationaux, définis comme des personnes nées dans un pays et vivant dans un autre pays que le leur, ne constituent que 3,2 % de la population de la planète (ils en représentaient 2,8 % en 2000) et surtout que les

84 migrations vers le sud (soit environ 110 millions) sont en train de rejoindre le nombre des migrants vers le nord (soit près de 130 millions). Ils forment 20,7  % de la population en Océanie, 14,9  % en Amérique du Nord et 9,8 % en Europe. Les réfugiés ne forment que 15,4 millions, soit 10 millions en Asie, 3,1 millions en Afrique et 1,5 million en Europe. Alors que le Nord a vu son stock migratoire s’accroître de 32 millions depuis 2000, le sud, avec 25 millions de migrants de plus qu’en 2000, a connu une croissance plus forte. Les femmes forment 48 % de l’ensemble des migrants à l’échelle de la planète, soit 51,9 % des migrants en Europe, 51,5 % en Amérique latine et 51,2 % en Amérique du Nord, mais elles ne sont que 41,6 % en Asie et 45,9 % en Afrique. Autre trait  : les migrants dans le Nord sont plus âgés (42 ans en moyenne) que les migrants dans le Sud (33 ans) et 6 jeunes migrants internationaux de moins de 20 ans sur 10 vivent dans des régions en développement. La plupart des migrants internationaux sont d’âge actif, entre 20 et 64 ans (171 millions, soit 74 %).1 Presque toutes les régions du monde sont aujourd’hui concernées par la migration, soit par le départ, soit par l’accueil, soit par le transit, soit par les deux ou les trois à la fois pour beaucoup de pays comme le Mexique, le Maroc ou la Turquie. De même, les catégories de migrants s’estompent, car derrière le membre du regroupement familial ou le réfugié il y a souvent le travailleur et la difficulté accrue d’entrer au titre du travail conduit beaucoup de migrants à modifier leur profil pour correspondre aux catégories juridiques du séjour légal. Dans ce

La question des migrations

Dans ce contexte où le monde bouge à l’échelle de la planète, une grande inégalité oppose les populations du Nord à celles du Sud quant au régime migratoire : tandis que les habitants du Nord peuvent circuler librement sans visa pour de très nombreuses destinations, ceux du sud sont soumis à visas pour la plupart des pays du monde.
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contexte où le monde bouge à l’échelle de la planète, une grande inégalité oppose les populations du Nord à celles du Sud quant au régime migratoire  : tandis que les habitants du Nord peuvent circuler librement sans visa pour de très nombreuses destinations, ceux du sud sont soumis à visas pour la plupart des pays du monde. Le droit de sortie s’est généralisé à l’échelle mondiale depuis les années 1990 grâce à la conjonction de l’ouverture du rideau de fer (incluant aussi la Chine) et de la généralisation de la délivrance de passeports, notamment au sud, alors que le droit d’entrée est très inégalement réparti et s’est beaucoup rétréci, du fait de la sécurisation accrue des frontières dans les grands pays d’accueil. Cette inégalité, l’une des plus importantes de la planète, celle du pays où l’on est né, est à la source d’entrées clandestines et d’une puissante économie du passage, à la mesure de l’interdiction d’entrée pour le plus grand nombre. Une autre caractéristique des migrations aujourd’hui réside dans leur dimension non seulement mondialisée, mais aussi régionalisée entre plusieurs systèmes migratoires régionaux complexes et complémentaires quant à l’offre et à la demande de migration. On compte aujourd’hui plus de migrants dans une région donnée provenant de cette même région que de migrants provenant du reste du monde. Ainsi, en Asie du sud-est, l’essentiel des migrants provient d’Asie du sud-est. Il en va de même en Amérique latine, où les pays andins fournissent les flux les plus récents au Brésil, à l’Argentine ou au Chili. Un migrant sur deux en Afrique se dirige vers un autre pays du sud, majoritairement africain. Aux États-Unis, plus de la moitié des personnes nées à l’étranger proviennent d’Amérique latine. En Europe, l’essentiel des flux provient de la rive sud de la Méditerranée, formant un espace migratoire euroméditerranéen qui n’a pas d’existence institutionnelle, pourtant. En Russie, l’essentiel des migrations vient de l’ex URSS, sud Caucase et Asie centrale auxquels viennent s’adjoindre les Chinois des régions frontalières de la Sibérie, dans l’extrême orient russe. Plusieurs régions du monde ont cherché à accompagner ces mobilités humaines

Grands enjeux
On compte aujourd’hui plus de migrants dans une région donnée provenant de cette même région que de migrants provenant du reste du monde. Ainsi, en Asie du sud-est, l’essentiel des migrants provient d’Asie du sud-est. Il en va de même en Amérique latine, où les pays andins fournissent les flux les plus récents au Brésil, à l’Argentine ou au Chili.

85 qui ont financé leur voyage l’argent investi auprès des passeurs et de faire vivre leur famille à distance. Le chômage, endémique dans une population plus jeune qu’au nord, de plus en plus urbaine et scolarisée, crée aussi une spirale migratoire où certaines régions du monde deviennent dépendantes des migrations, comme aux Philippines (un Philippin sur dix vit à l’étranger) ou dans la vallée du fleuve Sénégal. Les crises politiques sont aussi à la source de nombreux déplacements forcés, souvent dans les pays voisins pour les plus pauvres qui ne possèdent pas encore le capital de mobilité leur permettant de s’expatrier plus loin. Enfin, le désir d’ailleurs, de fuir des pays pauvres et mal gouvernés, de réussir leur projet par une sorte d’odyssée moderne, alimente l’envie d’ailleurs, de liberté aussi parfois. Les plus pauvres ne sont pas encore partis. La migration intérieure, qui se caractérise par l’exode rural massif au sud (le continent africain sera ainsi passé de 70 % de ruraux à 70 % d’urbains en un siècle) ou comme en Chine, par une limitation des possibilités de migrer légalement dans son propre pays, peut aussi être une raison d’exil international. On compte 750 millions de migrants internes dans le monde, dont 240 millions de Chine, soit autant que les migrants internationaux à l’échelle de la planète.

mais aussi à faciliter le commerce transfrontalier et les échanges en construisant des régimes de libre circulation régionale. Outre l’Union européenne qui forme l’espace le plus achevé pour les Européens de l’Union, il existe d’autres espaces de libre circulation régionale : la CEDEAO (communauté des États d’Afrique de l’Ouest, qui compte 15 pays), l’ASEAN en Asie du sud-est, l’ATT entre Australie et Nouvelle Zélande, l’UNASUR pour le cône sud américain. On compte environ 22 espaces régionaux de libre circulation, mais la plupart fonctionnent mal du fait des crises politiques qui conduisent souvent, au sud à refermer les frontières. Enfin de nouvelles catégories de migrants se sont inscrites récemment dans le paysage migratoire mondial, comme les étudiants et les jeunes diplômés, un profil en pleine expansion, les touristes internationaux (un milliard sur sept pour la planète), les déplacés environnementaux (quelque 38 millions) mais dont le statut est encore non défini car ils ne sont pas inclus dans la définition du réfugié de la Convention de Genève (un processus, dit initiative Nansen a été lancé récemment). Les facteurs de la migration sont nombreux et complexes  : les liens transnationaux souvent entretenus par les diasporas installées à l’étranger, les médias, qui diffusent l’image d’un eldorado occidental à travers la télévision, internet, les téléphones portables, les transferts de fonds (351 milliards de dollars, trois fois l’aide publique au développement). La migration est à la mode chez les jeunes des pays du sud, même si certains partent au péril de leur vie dans l’espoir de pouvoir renvoyer à leurs proches

Quelles politiques nationales et internationales ?
La migration figure aujourd’hui parmi les grands défis mondiaux, mais la scène internationale peine à lui reconnaître une légitimité aussi forte que les questions économiques, commerciales, agricoles,

La migration est à la mode chez les jeunes des pays du sud, même si certains partent au péril de leur vie dans l’espoir de pouvoir renvoyer à leurs proches qui ont financé leur voyage l’argent investi auprès des passeurs et de faire vivre leur famille à distance.

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Tandis qu’en Europe l’âge médian est de 40 ans, sur la rive sud de la Méditerranée il est de 25 à 30 ans selon les pays et en Afrique subsaharienne il est de 19 ans. Ces pays n’ont pas un marché du travail susceptible d’absorber tous les jeunes, en chômage pour 30 à 40 % d’entre eux.

La question des migrations

sanitaires ou environnementales. On ne parle des migrations ni au G8 ni au G20. La question migratoire a été progressivement écartée de l’agenda de Barcelone (1995-2005) entre l’Europe et la Méditerranée et de l’Union pour la Méditerranée (pourtant déjà très affaiblie) et aucune conférence mondiale des Nations Unies n’a encore été organisée sur les migrations, alors que celles-ci se sont consacrées à la population (Le Caire 1994), aux femmes (Pékin 1998), aux discriminations (Durban 2002), par exemple. Or, les migrations vont s’accroître dans l’avenir pour plusieurs raisons. La première est l’interdépendance et l’interconnexion du monde : ce qui est décidé ici, dans un autre domaine que les migrations (comme le prix du coton ou la production de café) a des conséquences là-bas. Si des pays asiatiques vont chercher des matières premières en Afrique, cela peut conduire à une migration d’Africains vers l’Europe s’ils n’ont plus accès à l’exploitation de leurs ressources naturelles. La seconde raison est l’évolution démographique de la planète : tandis qu’en Europe l’âge médian (qui sépare la population d’un pays en deux parts égales) est de 40 ans, sur la rive sud de la Méditerranée il est de 25 à 30 ans selon les pays et en Afrique subsaharienne il est de 19 ans. Ces pays n’ont pas un marché du travail susceptible d’absorber tous les jeunes, en chômage pour 30 à 40 % d’entre eux. Tandis que les pays sud-méditerranéens et les pays d’islam sont entrés dans une transition démographique les conduisant à avoir des familles de 2 à 3 enfants, les pays d’Afrique subsaharienne ont encore des familles avec de nombreux enfants. Ceux-ci sont de mieux en mieux scolarisés et informés des opportunités que
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leur offre la migration pour changer de vie et sortir du fatalisme où les non scolarisés pouvaient être enfermés. Il en résulte un vieillissement démographique au Nord, comme en Allemagne, en Italie, en Russie et au Japon, demandeurs de main-d’œuvre dans de nouveaux secteurs (garde des personnes âgées, médecins, agriculture, bâtiment, tourisme, mais aussi secteurs de pointe pour rester dans la compétition internationale). Les États-Unis doivent leur dynamisme démographique aux migrants latino-américains. Avec une vaste population jeune et sans emploi au Sud, des complémentarités s’effectuent grâce à la mobilité mais souvent au prix de la clandestinité et parfois de la mort. Le réchauffement de la planète pourrait aussi, selon les experts du climat conduire à 150 à 200 millions de migrants environnementaux d’ici la fin de ce siècle, soit presque autant que les migrants internationaux. Enfin, l’urbanisation galopante du monde, fruit de l’exode rural massif, conduit aussi à la migration internationale chez les plus entreprenants. Les réponses à un tel défi sont frileuses, ou centrées sur une approche sécuritaire souvent voulue par les opinions publiques des États d’accueil consistant à renforcer le contrôle des frontières, associer les pays voisins des zones de migration au rôle de garde frontières, à construire des camps et des murs. Mais ces mesures ont un faible effet dissuasif, tant la détermination à tenter sa chance ailleurs est grande, au Sud. Le développement sur place et le retour au pays comme alternative à la migration n’ont pas donné de

Ces mesures ont un faible effet dissuasif, tant la détermination à tenter sa chance ailleurs est grande, au Sud. Le développement sur place et le retour au pays comme alternative à la migration n’ont pas donné de grands résultats non plus depuis trente ans, alors que tous les travaux d’experts montrent, y compris le sommet de New York des 3 et 4 octobre 2013, que la migration est un facteur de développement humain.

Grands enjeux
grands résultats non plus depuis trente ans, alors que tous les travaux d’experts montrent, y compris le sommet de New York des 3 et 4 octobre 2013, que la migration est un facteur de développement humain. Puisque la migration est structurelle et non une réponse à court terme à une situation transitoire, elle nécessite des réponses de moyen et long terme. La multiplication des espaces régionaux de libre circulation peut être une alternative à la tentation de prendre exclusivement la route du Nord si elle fonctionne effectivement, que des facilités de création d’entreprise sont offertes à tous et que le respect des droits de l’homme au Sud concerne aussi les migrants : 50 États du Sud n’ont pas encore signé la Convention de Genève sur les réfugiés et certains États reconnaissent difficilement le regroupement familial. Enfin, le processus onusien de gouvernance multilatérale des migrations, entamé dès 2006 avec le premier Dialogue de haut niveau qui a donné lieu aux Forums mondiaux annuels est une autre tentative de définir une sorte de Bretton Woods des migrations en mettant autour de la table pays de départ, d’accueil, associations d’employeurs, syndicats, associations de migrants, OIG et ONG pour définir des normes s’imposant aux politiques migratoires à l’échelle mondiale. Mais les grands pays d’immigration sont peu enclins à vouloir se voir imposer de telles normes. Soulignons en effet que la Convention des Nations Unies sur les droits de tous les travailleurs et de leurs familles qui sert de socle juridique n’a pour l’instant été signée que par 46 États depuis 1990, tous du Sud. Elle définit les normes minimales qui doivent être respectées pour respecter les droits minimums pour les migrants. Une autre voie réside dans la sécurisation des parcours grâce à l’accompagnement de la mobilité, puisqu’elle est facteur de développement humain, comme l’a analysé le rapport du PNUD de 2009. Il s’agitait alors d’ouvrir davantage les frontières, source de richesse, comme tous les travaux d’économistes de renommée mondiale l’ont démontré, en élargissant les catégories de migrations légales

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La fermeture est un leurre, une réponse à court terme à une époque où le monde rencontre le monde. Plutôt que de l’interdire, il convient d’accompagner la mobilité, de considérer le droit de migrer comme un droit de l’homme du XXIe siècle, comme un bien public mondial.

répondant aux besoins de main-d’œuvre qualifiée et moins qualifiée, à davantage de réfugiés et de membres du regroupement familial et non plus seulement de ne faciliter que la migration des élites, comme on l’a fait depuis les années 2000, en Europe notamment. Les avantages en seraient une plus grande fluidité de la circulation des personnes, à la base d’initiatives économiques plus nombreuses entre régions de départ et d’accueil, qui pourraient être facilitées par le développement de la double nationalité et des droits accrus ici et là-bas de citoyenneté. L’ouverture des frontières à un plus grand nombre ruinerait aussi l’économie florissante des passages et tous ceux qui ont fait de la frontière une ressource. Enfin, elle permettrait une plus grande circulation migratoire sans installation définitive dans les pays d’accueil, en sachant que l’on peut aller et venir plus librement, comme l’ont fait les migrants de l’Est de l’Europe depuis la chute du mur de Berlin. Ce sont au contraire les sans papiers qui s’installent de façon aléatoire, car ils risquent de ne plus pouvoir revenir s’ils repartent chez eux. La fermeture est un leurre, une réponse à court terme à une époque où le monde rencontre le monde. Plutôt que de l’interdire, il convient d’accompagner la mobilité, de considérer le droit de migrer comme un droit de l’homme du XXIe siècle, comme un bien public mondial. L’inscription des migrations plus libres dans les OMD serait une façon de reconnaître leur légitimité, puisqu’un monde sans migrations serait un monde avec des lignes de fracture encore plus fortes qu’elles ne le sont aujourd’hui. Les migrations ont toujours existé et elles vont continuer.

1. United Nations, International Migration 2013. Department of Economic and Social Affairs, Population Division.

Bernard Soulage
est vice-président chargé de l’Europe et des relations internationales de la Région Rhône-Alpes, et secrétaire national du PS à l’enseignement supérieur.

Du développement à un monde multipolaire ?

T

enter un exercice de prospective sur les grandes évolutions de notre monde dans les décennies qui viennent consiste à prendre d’abord la dimension d’un monde en incroyable mutation. Un seul exemple peut le montrer. Jamais dans l’histoire de l’humanité un pays n’avait cru à un rythme annuel de 8 à 10  % pendant 15 ans (ce qui représente une multiplication par 5 de son PIB). Une telle perspective était même inimaginable à la fin du siècle précédent et pourtant elle est advenue, et ce dans le plus grand pays de la planète  ; ce n’est d’ailleurs peut-être pas fini. Ceci constitue une illustration incroyable de l’accélération de ces changements. Ce monde est globalisé presque à tous les niveaux et constitue évidemment un cadre de réflexion auquel nous n’étions pas habitués. Ce monde est un monde de risques. Des risques sur l’écosystème de notre planète, des risques de conflits, des risques

d’aggravation des inégalités, des risques liés à la montée de l’individualisme et de toutes ses conséquences. Bien sûr, symétriquement, c’est aussi un monde de chances. Pensons à la lutte qui se mène partout pour un monde meilleur, à la montée de l’éducation, à la revendication du droit à l’épanouissement et à la liberté individuelle qui s’exprime dans de nombreux pays du globe, et aussi à la possibilité, grâce au progrès technique, de se dire que bien des questions que nous nous posons peuvent trouver, comme au cours des siècles précédents, des réponses et peut-être des réponses encore plus adaptées à nos responsabilités. Les enjeux du monde dans lequel nous vivons sont donc considérables, et il est de notre responsabilité de les analyser avec minutie et de tracer de nouvelles pistes pour en finir avec tout pessimisme et impression d’impuissance. À nous de saisir à bras-lecorps les opportunités d’un monde en mouvement et d’écrire le changement. Interroger la notion de développement c’est essayer de faire la part de ces risques, de ces enjeux et de ces chances.

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Le XXIe siècle sera marqué, plus que l’on ne le pensait, par le développement démographique et, notamment sur le continent africain, avec des perspectives qui sont parfois étonnantes, puisqu’on évoque un chiffre de plus de 800 millions d’habitants pour le Nigeria à la fin de ce siècle.

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Des constats contrastés
Pour bien mesurer la situation dans laquelle nous sommes, quelques constats sont d’abord nécessaires. Comme toujours il faut commencer par la démographie, car elle est inévitablement, sur le long terme, la variable dominante des évolutions que nous pouvons mesurer. Notons tout d’abord que les perspectives de cette « science » relativement exacte ont été réévaluées récemment et que le XXIe siècle sera marqué, plus que l’on ne le pensait, par le développement démographique et, notamment sur le continent africain, avec des perspectives qui sont parfois étonnantes, puisqu’on évoque un chiffre de plus de 800 millions d’habitants pour le Nigeria à la fin de ce siècle. La répartition géographique connaîtra donc des évolutions considérables, mais il faut également considérer la répartition entre classes d’âges qui, bien que connues, ne sont pas encore suffisamment intégrées aux démarches. On peut ainsi relever deux grands paradoxes : – la poursuite d’un vieillissement considérable dans un certain nombre de pays entraînant certainement des phénomènes d’aggravation de la dépendance des personnes les plus âgées, – et en même temps la poursuite dans bien des pays, et notamment dans le continent africain, d’une montée de très jeunes générations posant bien sûr le problème de leurs débouchés personnels et professionnels. Le deuxième grand constat qui est souvent sousestimé est celui de la croissance potentielle de ce monde globalisé. Compte tenu des chiffres
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considérables que l’on connaît dans un certain nombre de pays et notamment la Chine, le Brésil et l’Inde, il existe une sorte d’illusion qu’après les taux de croissance assez soutenus de l’ordre de 3 à 4 % de ce que l’on a appelé les « pays développés » durant les Trente glorieuses, le relais serait pris durablement par les pays émergents. Bien sûr si l’on parle pour une ou deux décennies ceci est possible, mais à long terme, rien ne permet de penser que les taux de croissance potentiels du monde dans lequel nous sommes, dépasseront considérablement ceux qu’il a déjà connus, qui se résument à la somme de l’augmentation de la population active et des gains de productivité. Ceci sur une longue période ne doit guère dépasser 2 %, peut-être 2,5 % même si dans les deux ou trois décennies à venir les effets de rattrapage peuvent aller au-delà. Il y aura donc à faire ce que les Américains appelleraient un soft landing dans cette croissance qui ne sera pas sans fin. Le troisième constat porte sur l’évolution de l’écosystème. L’évolution de nos ressources naturelles doit distinguer l’agriculture qui constitue, à n’en pas douter, un secteur très déséquilibré, mais qui ne pose pas de problème quantitatif, et les autres ressources qui sont beaucoup plus disputées, rares, concentrées de plus en plus dans les zones intratropicales et susceptibles de provoquer des phénomènes de rentes, comme on le voit aujourd’hui, sur les terres rares, à partir du cas de la Chine. De même en matière de climat il faut sortir d’une vision trop simpliste et trop répandue en France d’un réchauffement et d’un assèchement globaux. Il

L’évolution de nos ressources naturelles doit distinguer l’agriculture qui constitue, à n’en pas douter, un secteur très déséquilibré, mais qui ne pose pas de problème quantitatif, et les autres ressources qui sont beaucoup plus disputées, rares, concentrées de plus en plus dans les zones intratropicales et susceptibles de provoquer des phénomènes de rentes.

Grands enjeux
Il est impossible d’envisager un équilibre du monde si nous ne poursuivons pas un objectif d’accroissement des richesses disponibles, à la condition bien sûr qu’elles soient correctement partagées. Pour autant, cette croissance doit s’inscrire dans une perspective de soutenabilité.

91 un accroissement, là aussi exponentiel, des trafics de drogue. Alimentées plus ou moins par les deux menaces précédentes, les menaces terroristes se caractérisent par la réaffirmation d’identités ultranationalistes ou ultra-intégristes qui ne peuvent pas ne pas être prises en compte lorsque l’on analyse l’évolution à long terme.

y a des certitudes sur le réchauffement global, et il y a de très grandes incertitudes sur son rythme et ses conséquences, à la fois en terme de pluviométrie, données absolument essentielles, mais aussi sur les conséquences sur le niveau des mers, et donc sur le rapport entre les océans et les terres habitables et cultivables. L’urbanisation accélérée est une donnée fondamentale de cet écosystème  : le phénomène concomitant de la croissance des villes, qui aspirent désormais plus de 50 % de la population mondiale, et de l’émergence de classes moyennes numériquement très importantes dans certains pays engendre une évolution radicale des modes de consommation et impactera durablement l’écosystème dans les décennies à venir. L’analyse de la répartition globale des richesses est aussi un élément central. De ce point de vue il faut bien préciser que se combinent deux phénomènes que l’on présente trop souvent comme contradictoires et qui ne le sont pas. Il y a manifestement une baisse de la pauvreté et notamment de l’extrême pauvreté touchant à la famine, au cours des 20 dernières années. En même temps les inégalités se sont fortement accrues, aussi bien pour les patrimoines que pour les revenus, comme l’indiquent toutes les analyses qui ont pu être faites notamment sur l’appropriation de la richesse mondiale par les 1 % les plus riches, dont la proportion de la richesse mondiale a été multipliée par 4 depuis le début des années 1980. Enfin n’oublions pas, même si ceci sort du champ strictement économique, la prolifération de toutes les menaces. La prolifération nucléaire bien sûr, notamment dans sa dimension militaire, mais aussi l’ensemble des trafics, avec

Des enjeux majeurs
Face à de tels constats les enjeux sont évidemment essentiels. Nous en distinguerons trois : tout d’abord un enjeu d’une croissance nécessaire mais soutenable. Il est impossible d’envisager un équilibre du monde si nous ne poursuivons pas un objectif d’accroissement des richesses disponibles, à la condition bien sûr qu’elles soient correctement partagées. Pour autant, cette croissance doit s’inscrire dans une perspective de soutenabilité, ce qui suppose de viser des taux beaucoup plus raisonnables que ceux qui sont connus par certains pays aujourd’hui et surtout qui s’intègrent dans une perspective de soutenabilité en matière de ressources naturelles et d’énergies. Ceci exige un bouleversement du mix énergétique mondial, ce qui n’est aujourd’hui pas le cas, ainsi que la rationalisation très forte de l’usage d’un certain nombre de ressources naturelles, et principalement l’eau et les métaux rares. Le deuxième enjeu tient à la maîtrise de l’urbanisation. Il s’agit d’abord d’un point de vue purement technique, d’éviter les massacres des territoires, de l’environnement et les peines pollutions pour les individus. Mais il s’agit aussi et peut-être principalement, de retrouver « l’urbanité », c’est-à-dire une capacité à produire des services aux personnes, souvent des services publics, à favoriser la cohabitation et non l’individualisme, à permettre l’entraide, on oserait dire le care . L’urbanisation maîtrisée est sans doute la meilleure réponse au défi de la désocialisation que posent tant les nouvelles technologies que la décohabitation massive. Le troisième enjeu relève des ensembles

92 géostratégiques qui sont à construire ou à reconstruire et de ce point de vue trois très grandes questions apparaissent. La première concerne ce que l’on pourrait appeler le cœur central de l’Eurasie qui va des frontières de l’Union Européenne aujourd’hui (l’Ukraine ou la Turquie notamment) à l’ensemble de ce que l’on appelle « les Stans » aux frontières de la Chine. Dans cet espace se mesurera la capacité de l’Europe à peser sur son devenir et la capacité des trois grands pôles que constituent l’Europe, la Russie et la Chine à vivre de façon non conflictuelle, si ce n’est harmonieuse. C’est aussi dans cet espace que se noue l’essentiel de notre avenir énergétique. Ce sera et c’est dès aujourd’hui une des questions majeures sur lesquelles l’Europe a jusqu’ici balbutié. Elle doit prendre des positions fortes et affirmer sa capacité à être un acteur majeur de cette zone. La deuxième question concerne l’Afrique et notamment l’Afrique centrale, dont toute la zone subtropicale constituera un enjeu absolument essentiel pour maîtriser, voire harmoniser le développement parfaitement possible, mais parfaitement entravé aujourd’hui, de cette zone déterminante pour l’avenir de la planète. Cette zone est potentiellement la plus riche du monde en matière de ressources naturelles, qu’il s’agisse de ressources agricoles, source d’énergie, notamment la puissance de ses fleuves, ou de ressources minérales et elle constitue pour autant le principal foyer de conflits interethniques au cours des dernières décennies. Créer les conditions de la paix est évidemment un enjeu essentiel pour assurer le développement dans cette

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région. Au-delà, il est nécessaire de repenser l’aide au développement et de sortir des méthodes classiques  : il faut désormais créer les conditions d’un auto développement par l’intervention politique d’acteurs décidés à favoriser le développement économique local et les formes d’accumulations locales. C’est une révolution dans nos mentalités, y compris pour tous ceux qui nous poussent aux formes classiques d’aide au développement depuis très longtemps mais c’est une exigence que même les populations locales portent aujourd’hui. Ce sera de notre capacité à faire ce changement dans notre politique de développement, que se trouvera ou ne se trouvera pas, l’une des clés de ce qui peut constituer soit la grande chance du XXIe siècle, soit au contraire sa grande fêlure. Le troisième sous-ensemble géostratégique central est celui des mers d’Asie du Sud-Est et notamment ce que l’on appelle communément la mer de Chine au cœur de cet ensemble de 3 à 4 milliards d’habitants, qui est de plus en plus disputé. Il constitue potentiellement un facteur d’instabilité extraordinaire dans lequel nous aurons à nous situer par rapport à une forme nouvelle de nationalisme, voire d’hypernationalisme chinois ou japonais, mais aussi une position défensive de toute une série de puissances intermédiaires bien désireuses de ne pas être envahies ou mises sous la tutelle de leurs deux puissants voisins… surveillés attentivement par l’Inde !

Des exigences renforcées
Face à de tels enjeux, les pistes de travail, heureusement, sont nombreuses et constituent autant d’opportunités et de chances pour le combat collectif. Autant d’exigences pour les socialistes. Garantir l’accès aux biens publics mondiaux Un monde en plein changement a comme principale chance la diffusion de manière équitable et forte, de l’éducation, de la santé, de l’eau… de façon à ce

Il est nécessaire de repenser l’aide au développement et de sortir des méthodes classiques : il faut désormais créer les conditions d’un auto développement par l’intervention politique d’acteurs décidés à favoriser le développement économique local et les formes d’accumulations locales. C’est une révolution dans nos mentalités.
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Grands enjeux
Ce qui se passe en Afrique par exemple est illustratif. Plus cette diffusion des biens publics s’établit, plus l’exigence de droit est forte et plus s’installe une exigence démocratique et de stabilité politique tranchant avec les pratiques népotistes ou dictatoriales antérieures.

93 Redistribuer les richesses C’est l’un des enjeux majeurs du XXIe siècle et il est heureux qu’une institution aussi peu socialiste que le FMI ait rappelé récemment l’urgence de cette répartition des richesses avec trois objectifs : – un objectif de relance équilibrée de la consommation et de l’investissement ; – un objectif de rentrée fiscale pour les pays qui seraient susceptibles d’atténuer très fortement le poids de la dette qui sinon risque de peser pendant des décennies sur l’économie mondiale ; – un objectif, non cité par le FMI mais central pour les socialistes de reconstitution du lien social et de solidarité en donnant à chacun le sentiment qu’il appartient à un collectif, qu’il soit riche ou pauvre mais qu’il existe un destin solidaire. Assurer une régulation globale Pour satisfaire ces exigences il est indispensable de penser un renforcement progressif de toutes ces formes de régulation économique et sociale. Un tel renforcement doit comprendre trois dimensions à la fois complémentaires et vraisemblablement successives car une démarche pragmatique et par étapes est la seule envisageable : – une dimension continentale qui peut avancer, mais pour l’instant butte sur les questions géostratégiques évoquées. Malheureusement l’Amérique latine qui était celle qui était peut-être la mieux partie en ce domaine, n’a pas fait de progrès significatif depuis une dizaine d’années sur l’intégration continentale et l’Afrique y va très mesurément, partagée qu’elle est entre une aspiration démocratique et le maintien de pouvoirs corrompus et absolus ; – une nécessaire dimension multipolaire, issu d’un G20 reformulé qui permettrait une concertation entre les principales puissances de la planète. Aujourd’hui cette dimension est certainement la plus crédible et il est grand temps de la conforter car elle seule est à même d’assurer le lien entre les pays qui ont dominé la planète pendant très

que nous puissions de plus en plus voir apparaître des hommes et des femmes responsables et donc exigeants. De ce point de vue, ce qui se passe en Afrique par exemple est illustratif. Plus cette diffusion des biens publics s’établit, plus l’exigence de droit est forte et plus s’installe une exigence démocratique et de stabilité politique tranchant avec les pratiques népotistes ou dictatoriales antérieures. Toutefois, soyons clairs, l’accès aux biens publics n’est pas principalement une question d’aide au développement. La «  bonne gouvernance  », la participation du secteur privé, sont tout aussi déterminants. Lutter contre les trafics : mettre l’accent sur la transparence De ce point de vue la première exigence doit être de mettre fin à toute forme de paradis fiscal, ceci pouvant se réaliser grâce à une coalition positive d’États de plus en plus nombreux exigeant la transparence. Rappelons que dans la plupart des pays émergents ou en développement, le montant des avoirs détenus par des nationaux à l’étranger dépasse le montant de la dette extérieure. Cette logique doit être appliquée pour attaquer les circuits des trafics liés à toutes les drogues, aux armes et au terrorisme. Elle est la seule qui soit susceptible de véritablement rompre à la racine avec les maux qui rongent un grand nombre de pays en développement. Il sera d’ailleurs instructif de suivre l’évolution de pays tels la Colombie qui se situe à « l’équilibre » entre ces deux logiques.

94 (trop ?) longtemps et ceux qui aspirent à en devenir des (les ?) acteurs majeurs et qui en possèdent de plus en plus les caractéristiques et les moyens ; – une dimension institutionnelle qui pourrait être le renforcement de l’ONU avec, n’en doutons pas, l’indispensable perspective de la création d’un « Conseil de sécurité économique et social » ou d’un « Conseil de développement durable », seul arbitre de la hiérarchie des normes à l’échelle planétaire, qui assurerait la tutelle de toutes les institutions internationales en nommant ses responsables et en étant le recours en dernière instance des conflits économiques, sociaux et environnementaux. Cette perspective ne peut être que le prolongement de la précédente finalisant un monde multipolaire qui aurait réussi.

Du développement à un monde multipolaire ?

Gageons que les prochaines années vont être, de ce point de vue, relativement importantes. Sauronsnous prendre toute la dimension du défi écologique, poursuivre les efforts qui ont été engagés à la suite de la crise pour une meilleure régulation mondiale, redéfinir les objectifs du millénaire dans ce que l’on appelle « la démarche post 2015 » et jeter aussi les bases indispensables aux processus démocratiques stables ? Tout ceci constitue bien sûr des éléments centraux à partir desquels se situera la dynamique des 20 ou 30 prochaines années. La sociale démocratie devrait y trouver sa place, elle est aujourd’hui encore bien en retard sur la prise en compte globale au niveau européen et surtout au niveau mondial de l’ensemble de ces enjeux, c’est bien dommage.

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Les acteurs

Vincent Michelot
est professeur des universités et directeur des relations internationales à Sciences Po Lyon.

États-Unis : déployer l’hégémonie du consentement

A

l’automne 2013, les États-Unis auront été en guerre en Afghanistan depuis 12 ans, le retrait complet des troupes américaines (qui ont compté jusqu’à 100 000 soldats sur place en 2011) étant prévu pour la fin de l’année 2014. Si l’on fait exception de la Guerre froide, jamais les États-Unis n’auront été, dans leur histoire, impliqués dans un conflit d’une telle durée. De manière contemporaine, la première puissance mondiale a déployé jusqu’à 170  000 hommes de troupe en Irak entre  2003 et 2011. Environ 7  000 soldats américains ont perdu la vie dans les deux guerres. Par ailleurs, la « Guerre contre la terreur » ou le « terrorisme », que le Président Bush avait déclarée après les attentats du 11 septembre 2001 est, elle, toujours en cours, quand bien même le Président Obama s’est exprimé avec force et conviction sur les dangers réels pour l’ordre constitutionnel à l’intérieur et pour l’ordre mondial d’un état de guerre

permanente dans lequel on ne peut annoncer ni vainqueur ni vaincu, ni trêve, ni cessation des hostilités. Même dans sa forme plus contemporaine moins visible du «  light footprint  », caractérisée par le recours prioritaire aux forces spéciales, à la guerre électronique et aux cyber-attaques et surtout par une utilisation fréquente et massive des drones, cette guerre sans fin et sans objectif concret réalisable ou atteignable offre aussi et surtout un concentré saisissant du débat sur la légitimité des actions des États-Unis hors de leurs frontières. La « dronisation » de la Guerre contre la terreur pose en effet à l’intérieur une série de problèmes constitutionnels sur la capacité du président des ÉtatsUnis de désigner des cibles (étrangers ou citoyens des États-Unis, tel Anwar Al-Awlaki éliminé en septembre  2011) et d’ordonner leur élimination physique par un processus dans lequel le Congrès n’est consulté que par courtoisie institutionnelle et à l’entière discrétion du chef de l’exécutif, mais hors toute procédure judiciaire codifiée dans laquelle les « accusés » pourraient faire valoir leurs droits

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Les États-Unis opèrent actuellement à l’étranger sur la base d’une « Autorisation d’utiliser la force militaire » (AUMF en anglais) qui a été obtenue par le Président Bush en 2001 à la suite des attentats du 11 septembre. Ce texte malléable et sujet à toutes les interprétations et extensions les plus improbables est aujourd’hui une manière de blanc-seing donné au président des États-Unis, quel qu’il soit, pour recourir à toute forme de coercition, de frappe ou d’élimination physique qu’il juge nécessaire.

États-Unis : déployer l’hégémonie du consentement

constitutionnels  ; cette dronisation soulève aussi de réelles questions de droit international quant à la souveraineté territoriale des États (Pakistan, Yemen, Somalie) dans lesquels ces frappes interviennent, et donc la capacité des États-Unis à mener des opérations militaires sans l’accord des pays concernés. À cet égard, la complexité paralysante de la relation entre le Pakistan et les ÉtatsUnis est une illustration terrible des contradictions et des apories de la Guerre contre le terrorisme. Or il faut rappeler que les États-Unis opèrent actuellement à l’étranger sur la base d’une « Autorisation d’utiliser la force militaire » (AUMF en anglais) qui a été obtenue par le Président Bush en 2001 à la suite des attentats du 11 septembre. Ce texte malléable et sujet à toutes les interprétations et extensions les plus improbables est aujourd’hui une manière de blanc-seing donné au président des États-Unis, quel qu’il soit, pour recourir à toute forme de coercition, de frappe ou d’élimination physique qu’il juge nécessaire. Dans un grand discours sur la sécurité nationale le 23  mai 2013 à Fort McNair, Barak Obama a certes annoncé qu’il allait proposer au Congrès une redéfinition de cette AUMF mais, là encore, les nouveaux termes de l’engagement resteront à la discrétion du Président, qui est le chef des armées. Dans cette même allocution, le chef de l’exécutif américain avait exhorté le Congrès à lui donner les moyens de fermer définitivement la base
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de Guantanamo, un engagement qu’il avait pris dès sa prise de fonctions en janvier 2009. Cependant, vu l’état délétère de la relation Président/ Congrès aujourd’hui, il est peu probable que les deux chambres, dont l’une est contrôlée par les Républicains, permettent à Barak Obama de transférer les quelques 160 détenus toujours présents à Cuba sur le territoire des États-Unis, lui donnant de plus, en finançant cette opération, une victoire politique qu’il recherche maintenant depuis cinq ans. D’un point de vue militaire et sécuritaire, plus de six mois après la deuxième investiture du Président Obama, on se trouve toujours et encore plutôt dans la gestion de l’héritage du Président Bush que dans un paysage que le Président Obama aurait eu le pouvoir et l’opportunité de façonner et de redéfinir. Cette absence de changement réel de cap qui fait que certains commentateurs parlent ironiquement de « Bush 3 » en soulignant à la fois les nombreuses continuités dans la politique de lutte contre le terrorisme des États-Unis mais aussi le choix de privilégier la sécurité au détriment des libertés, comme en témoigne l’ardeur avec laquelle l’Administration Obama poursuit les lanceurs d’alerte et autres violateurs des secrets d’État, possède plusieurs explications. Il faut évidemment évoquer le contexte budgétaire dans lequel ces débats se placent. Conséquence de la négociation stérile sur le relèvement du plafond de la dette en 2011, le Budget Control Act impose, faute d’accord entre Républicains et Démocrates au Congrès, un « séquestre » qui a amputé le budget de la défense de 42,7 milliards de dollars en 2013 (sur un budget de base de 428 milliards environ qui n’inclut pas le coût des opérations en Afghanistan1). Là encore, si les deux partis ne s’entendent pas sur d’autres composantes du budget, les effets de ces réductions automatiques de crédits pourraient être dévastatrices d’autant qu’elles sont imprévisibles dans leur montant. Même si le budget de la défense des États-Unis est sans doute celui qui est le plus artificiellement et inutilement gonflé en raison des mécanismes internes de l’industrie de la défense et de l’approche comptable par le Congrès des besoins du

Les acteurs
Pentagone, il n’en reste pas moins que le Président des États-Unis est aujourd’hui le chef d’une armée dont il ne connaît avec précision ou certitude ni les contours ni la capacité réelle d’intervention à cinq ans de distance. Or l’état catastrophique du processus budgétaire au Congrès des États-Unis, attesté par la récente fermeture (shutdown) des services non essentiels de l’État fédéral face à l’impasse budgétaire, la solution temporaire et transitoire qui ne fait que repousser à janvier février 2014 un débat dont aucun des termes fondamentaux n’a changé laissent peu de place à l’optimisme quant à la levée des coupes automatiques imposées par le « séquestre. » Concrètement et comme l’ont fait remarquer de nombreux observateurs, le fameux « pivot ou rééquilibrage asiatique » prend une signification très différente selon qu’il est calculé sur la base de forces militaires (aériennes, terrestres mais surtout navales) à moyens constants ou au contraire en diminution de 15 à 30 %. La difficulté de la présente administration à formuler ce que l’on pourrait appeler une « Doctrine Obama » tient aussi à la nouveauté de certains défis auxquels les États-Unis doivent faire face. Dans une chronique récente du New York Times, l’éditorialiste Thomas Friedman citait Michael Mandelbaum de l’université Johns Hopkins qui contrastait la politique étrangère des États-Unis pendant et après la Guerre froide : avant 1989, il s’agissait d’agir sur le comportement extérieur des États, quitte à fermer les yeux, dans le cadre d’une confrontation entre les deux superpuissances, sur leur organisation

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Les États-Unis n’engageront dorénavant la force militaire qu’à partir du moment où ils contrôleront et pourront anticiper les effets et les retombées de ces interventions, qui devront elles-mêmes répondre à deux critères déterminants : changer la donne ou le paradigme sur le théâtre d’opération et se faire sur une durée limitée et maîtrisée à l’avance.

Après 1989, la priorité de la politique étrangère devient la composition et la gouvernance internes des États, non plus la manière dont ils projettent leur pouvoir vers l’extérieur, cela conduisant à ce que l’éditorialiste Thomas Friedman appelle une politique étrangère des « chuchotements et petits encouragements » (Whisper and Nudge).

interne  ; après 1989, la priorité de la politique étrangère devient la composition et la gouvernance internes des États, non plus la manière dont ils projettent leur pouvoir vers l’extérieur, cela conduisant à ce que l’éditorialiste appelle une politique étrangère des « chuchotements et petits encouragements » (Whisper and Nudge).2 De la même manière l’extrême difficulté à s’extraire d’Afghanistan en préservant les acquis de l’intervention en termes démocratiques et économiques, mais aussi de réduction de l’influence des Talibans, la situation plus qu’instable de l’Irak après le retrait des troupes américaines ou encore une Libye en état avancé de décomposition institutionnelle sont autant de réalités qui plaident pour une extrême modestie et prudence dans la projection de la force militaire américaine. Ces trois exemples soulignent en effet cruellement l’échec d’un nation building dont beaucoup d’Américains s’accordent aujourd’hui à dire qu’il devrait commencer à la maison. Cette modestie quant aux effets transformateurs réels des interventions militaires combinée à la priorité naturelle donnée à l’intérieur en période de crise économique vient, dans le cas de la guerre civile en Syrie, s’ajouter à une situation qui est irréductible à des solutions militaires, qu’elles soient uni- ou multilatérales. C’est bien le sens, avant l’initiative russe de désarmement chimique de la Syrie, de la demande de Barak Obama d’autorisation du Congrès avant de procéder à des frappes, même limitées, sur la Syrie de Bachar El Assad. Les États-Unis n’engageront dorénavant la force militaire qu’à partir du moment

100 où ils contrôleront et pourront anticiper les effets et les retombées de ces interventions, qui devront elles-mêmes répondre à deux critères déterminants  : changer la donne ou le paradigme sur le théâtre d’opération et le faire sur une durée limitée et maîtrisée à l’avance. De fait, le président Obama se trouve aujourd’hui devant la situation suivante : il doit renoncer à des opérations militaires de grande envergure, de même qu’il a aussi implicitement abandonné l’idée d’une initiative diplomatique majeure, vis-à-vis de l’Iran, dans le conflit israëlopalestinien ou sur la question du désarmement ou de la non-prolifération. Pour autant, les effets limités et temporaires du « light footprint » (même s’ils sont réels avec par exemple l’élimination de Oussama Ben Laden et d’un nombre important de cadres d’Al Qaeda) ou de la diplomatie des « chuchotements et petits encouragements » l’amènent à rechercher une prise plus forte sur la projection de la puissance américaine dans le monde. Depuis sa première investiture en janvier  2009, puis l’attribution quasiment dans la foulée du Prix Nobel de la paix, le président Obama a clairement posé les limites de la puissance américaine et la nécessité d’un partage plus équitable du fardeau (burden-sharing) tout en expliquant qu’il ne s’agissait pas là d’une reconnaissance d’un rôle diminué des États-Unis ou de la fin de « l’exceptionnalisme » américain. Sa tentative de changer la perception de la puissance américaine dans le monde arabe (on pense évidemment au fameux discours du Caire le 4 juin 2009) s’est heurtée à la difficulté de s’extraire militairement du Moyen Orient et à la nécessité de

États-Unis : déployer l’hégémonie du consentement

maintenir dans une zone fortement instable une présence visible et immédiatement opérationnelle. Conséquence, la stratégie du «  pivot asiatique  », qui doit se faire depuis le Moyen Orient et non l’Europe (malgré les lamentations de certains diplomates européens pris par un sentiment d’abandon) est difficile à mettre en œuvre. Elle l’est d’autant plus que toute initiative des États-Unis vis-à-vis de la Chine impose une articulation avec une diplomatie économique et monétaire dont les contours restent changeants dans les cinq dernières années, malgré la mise en œuvre et l’extension progressive de l’Accord de Partenariat Transpacifique (TPP en anglais). Au-delà du cas de la Syrie, trois dossiers majeurs restent en suspens : l’Iran, la question de la création d’un État palestinien et la nécessité, mal comprise et mal couverte depuis l’Europe, pour les ÉtatsUnis de refonder leur relation avec leurs voisins au Sud qui, comme on le voit avec le cas de Cuba, reste parfois prise dans les brouillards de la Guerre froide. Dans ce dernier cas, la diplomatie est autant intérieure qu’extérieure car elle repose sur une réforme de l’immigration, une redéfinition de la politique énergétique avec la perspective d’une indépendance des États-Unis en 2020 et une refondation de l’ALENA autant sinon plus que sur des initiatives sécuritaires telles la construction du mur à la frontière avec le Mexique, un vestige mutilant de l’administration Bush. Les États-Unis restent aujourd’hui une « nation indispensable » dont l’hégémonie, par nécessité discrète3, ne peut s’exercer que par consentement négocié avec ses partenaires.

1. Si l’on prend en compte l’ensemble des coûts, on arrive à des budgets qui depuis 2011 dépassent les 700 milliards de dollars, ce qui représente environ 20 % du budget fédéral. Voir l’article particulièrement éclairant par ses tableaux de Brad Plummer, « America’s Staggering Defense Budget, In Charts », The Washington Post, 7 janvier 2013. 2. Thomas Friedman, « Foreign Policy by Whisper and Nudge », The New York Times, 24 août 2013. 3. On fait ici référence au titre de la dernière livraison de Questions internationales « États-Unis, vers une hégémonie discrète », n° 64, novembre-décembre 2013. LA REVUE SOCIAlIsTE N° 53 - 1Er TrIMEsTrE 2014

Lionel Zinsou
est président de PAI Partners, ancien Professeur à l’ENS et à l’ENA et conseiller du Président du Bénin.

Le devenir de l’Afrique

L’

Afrique au XXIe siècle est un continent qui n’est ni celui qui, au XIXe, se trouve graduellement assujetti et partagé entre les puissances coloniales, ni celui qui, au XXe, se trouve asservi puis libéré de la colonisation. C’est un continent où 80 % de la population n’a connu que l’indépendance de ses États et qui connaît désormais les perspectives robustes de son économie  : les enfants à naître en 2013 vivront plus de soixante-dix ans, ils seront deux milliards, leur revenu par tête, dans vingt-cinq ans, dans une génération, sera de 5  000  dollars au taux de change courant, mais de 15  000 dollars en parité de pouvoir d’achat… L’Afrique aura, pour beaucoup de ses espaces, et notamment le noyau central de ses grandes agglomérations, touché au but et atteint au statut d’espace développé. Nul autre continent ne connaîtra alors cette dynamique. Plus ample encore que celle qui a soulevé

l’Asie de l’Est dans les années quatre-vingt-dix et deux mille. Le dire aujourd’hui n’est pas faire preuve d’« afro-optimisme », conviction subjective et naïve que l’Afrique a un avenir brillant. C’est simplement rappeler des prémisses simples : la croissance démographique ne sera forte dans le monde qu’en Afrique subsaharienne  ; les terres arables y sont disponibles, pour peu qu’elles soient protégées et enrichies, si on veut qu’elles restent arables  ; les ressources hydrauliques sont vierges  ; les matières premières minérales, déjà les plus importantes en réserves mondiales, n’y sont que très partiellement explorées et découvertes ; la productivité tirée de la technologie est dans son enfance, et va déferler sur l’agriculture comme sur l’industrie et le tertiaire. Il y fallait du capital, c’était là le goulot d’étranglement du développement. Le capital est désormais disponible pour les infrastructures, l’énergie et l’agriculture qui en sont les trois plus grands consommateurs. Puis disponible pour l’industrialisation qui décolle désormais. Et ce capital, d’abondance croissante, est désormais fait de flux aussi

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Si on est prêt à admettre que, comme dans tous les systèmes de production, la croissance en Afrique est une fonction du travail, du capital et du progrès technique, alors la dynamique de chacun de ces facteurs est sans comparaison avec les autres continents, Asie incluse, dont la vitesse de croissance sera dépassée probablement dès 2015 par le plus pauvre des continents.

Le devenir de l’Afrique

bien domestiques qu’étrangers. Les taux d’épargne sont très élevés, les systèmes financiers se sophistiquent, mais la réserve de création de valeur est illimitée  : pour rejoindre la moyenne mondiale, le stock des actifs financiers – actions, obligations et dépôts bancaires – doit encore quadrupler en Afrique. Ils vont – inexorablement – le faire. La première prémisse pour penser la nouvelle géopolitique africaine est d’accepter ou de rejeter cette analyse : si on est prêt à admettre que, comme dans tous les systèmes de production, la croissance en Afrique est une fonction du travail, du capital et du progrès technique, alors la dynamique de chacun de ces facteurs est sans comparaison avec les autres continents, Asie incluse, dont la vitesse de croissance sera dépassée probablement dès 2015 par le plus pauvre des continents. Cette prémisse a été acceptée dès les années 1990 par de nombreux pays émergents ; elle a été ignorée par la grande majorité des pays développés. Il en est résulté dans les échanges extérieurs de l’Afrique un effondrement de ces derniers et l’ascension de nouveaux acteurs. L’Europe notamment aura mis dix ans de trop à regarder l’Afrique pour ce qu’elle devenait réellement, elle en sort très affaiblie en Afrique, mais plus gravement affaiblie et banalisée dans le monde. Dans cette Afrique de la croissance forte, les enjeux économiques sont devenus considérables et prévalent sur les enjeux diplomatiques et politiques du passé. Les acteurs intéressés par ces enjeux sont de plus en plus nombreux et divers, étatiques ou non. En face d’eux, des États africains
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aussi fragiles que leur croissance est forte, parfois même fragilisés, par leur surchauffe économique. États fragiles et parfois États faillis, canaux de la déstabilisation d’un continent qu’il est de plus en plus intéressant de chercher à dominer. Les enjeux économiques en Afrique pour les puissances étrangères au continent pouvaient être sensibles, dans la seconde moitié du XXe siècle, surtout en matière de métaux rares, de minerais et d’hydrocarbures, et accessoirement pour l’équilibre agricole mondial en produits tropicaux… mais nous n’étions pas au niveau de tension sur les marchés que la forte croissance provoquée par le développement des pays émergents et la chute des économies planifiées ont suscité depuis les années 1990. Malgré les cinq dernières années de crise, le monde s’est installé dans la rareté et les termes de l’échange se sont inversés : les matières premières, à la fin du XXe siècle, sont devenues chères et les produits manufacturés sont devenus bon marché. La Chine a joué un rôle décisif dans ce renversement. L’Afrique s’est brutalement installée au cœur des échanges en maîtresse de beaucoup des raretés de ce monde nouveau. Les courants d’échange, quels que soient les liens politiques, culturels ou capitalistiques, se sont réorientés à une vitesse inconnue dans l’histoire  : la Chine qui représentait 1 % des importations de l’Afrique, en 1990, en représente 15 % en 2012. La France qui était à 15 % fait le chemin inverse vers 5  %. Les entreprises européennes qui restent prévalentes sur le continent noir ont été parmi les grands acteurs de ces relocalisations. Les lignes maritimes d’Afrique ont cessé

Les puissances coloniales ont cessé d’être à l’échelle du continent des puissances économiques, puis, à l’exception de la France, elles ont cessé d’être des puissances militaires. Systématiquement, l’Afrique a moins compté pour elles dans les vingt dernières années : construire l’Europe, investir en Asie ont été les nouvelles figures de la modernité.

Les acteurs
de rejoindre Le Havre ou Anvers pour Singapour ou Shanghai. Le coton des savanes de l’Ouest africain a cessé d’aller vers l’Est de la France faute d’industrie textile  ; il n’a plus été échangé contre des machines, faute d’industrie mécanique. La désindustrialisation s’est d’abord manifestée sur les marges de l’ancien Empire. Tout à la construction de l’Europe, on n’a pas aperçu le bouleversement du monde. Les puissances coloniales ont cessé d’être à l’échelle du continent des puissances économiques, puis, à l’exception de la France, elles ont cessé d’être des puissances militaires. Systématiquement, l’Afrique a moins compté pour elles dans les vingt dernières années  : construire l’Europe, investir en Asie ont été les nouvelles figures de la modernité. Le déclin des intérêts est donc réciproque  : il ôte toute justification principalement économique à des opérations politiques ou militaires des Européens en Afrique. La France elle-même se trouve réduite dans son champ d’action militaire à ceux des pays francophones qui ont renouvelé avec elle des accords de défense. On l’imagine très mal aujourd’hui intervenant à Kolwezi ou au Rwanda. Même sur des théâtres d’opérations plus familiers, ses actions recherchent une légitimité et une assise juridique dans des résolutions du Conseil de Sécurité des Nations Unies, comme pour ses interventions les plus récentes, en Côte d’Ivoire, au Mali et en Centrafrique. L’opinion publique française n’est sûrement pas prête à accepter autre chose que des opérations de maintien de la paix ou des opérations de sécurité collective d’une région d’Afrique engageant ses propres intérêts vitaux, comme dans le cas malien, où la France était exposée à un risque de voir se constituer un État terroriste déstabilisateur de toute l’Afrique de l’Ouest. Les Britanniques, les Belges, les Espagnols ou les Portugais semblent encore plus éloignés de pouvoir mobiliser leurs opinions publiques et, pour les deux derniers, dépourvus de capacité de projection. Tous pourtant étaient encore en guerre sur le continent il y a quarante ou cinquante ans. La géopolitique de l’Empire et des lendemains de l’Empire a vécu  ; deux générations ont passé  ; les

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En diversifiant leurs échanges vers les pays émergents et en pouvant trouver auprès d’eux toutes les technologies nécessaires, les pays africains ont créé un nouveau rapport de forces avec les pays développés et donné corps à leur indépendance politique.

liens humains et les réseaux se sont distendus ; les intérêts économiques méritent toujours la vigilance mais ils ne justifieront plus une ingérence. Même les soutiens indirects des puissances coloniales, sans intervention de troupes, à des factions et à des mouvements de division interne, comme au Biafra, en Angola ou au Congo-Brazzaville… Même l’aide à des coups d’État sur le modèle des années 1960 et 1970, tous ces mouvements semblent d’exécution très difficile. Il n’y a plus, pour l’exercice de la puissance que la panoplie des relations d’influence, des coordinations politiques, de la diplomatie économique… où la sécurité militaire est un recours ultime et quasi virtuel. Or pour être efficaces, des moyens d’influence doivent être coordonnés et collectifs  : aucun pays développé ne serait plus en position d’exercer seul une influence décisive sur un partenaire africain, car aucun n’est plus irremplaçable. En diversifiant leurs échanges vers les pays émergents et en pouvant trouver auprès d’eux toutes les technologies nécessaires, les pays africains ont créé un nouveau rapport de forces avec les pays développés et donné corps à leur indépendance politique. Exercer une influence en Afrique suppose donc de se coaliser avec d’autres États, par exemple en mettant en avant l’Union européenne ou les Institutions financières multilatérales, pour exercer des pressions économiques ou en utilisant les Nations Unies pour déclencher des sanctions politiques. Mais, même cette action collective devient désormais insuffisamment efficace ou faiblement légitime auprès de l’opinion africaine, donc politiquement dangereuse pour l’image et les intérêts des pays développés à travers tout le continent, s’il n’y a pas

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L’Afrique est d’autant moins vide d’influences qu’elle s’influence elle-même : elle compte désormais des puissances régionales en son sein. Les Africains sont sujets et non plus objets de leur histoire, et certains États sont des sujets en voie d’affirmation rapide. C’est le cas de l’Afrique du Sud et du Nigeria.

Le devenir de l’Afrique

un soutien des Institutions régionales ou continentales, telle la ligue Arabe en Libye ou la CEDEAO et l’Union africaine dans le cas du Mali. C’est la Communauté internationale, à géométrie variable, dont une composante proprement africaine, qui peut donner une efficacité optimale à l’influence d’une puissance isolée. Le vide n’a donc pas succédé aux Empires ou aux résidus impérialistes, mais bien la plénitude : une beaucoup plus grande diversité d’acteurs, où les émergents comptent d’un point de vue géopolitique parce que, d’un point de vue économique et technique ils créent une concurrence ou une option alternative, à l’usage des États africains, notamment ceux qui possèdent des ressources rares et attrayantes ou des positions régionales stratégiques – c’est-à-dire en fait presque tous. L’Afrique est d’autant moins vide d’influences qu’elle s’influence elle-même  : elle compte désormais des puissances régionales en son sein. Les Africains sont sujets et non plus objets de leur histoire, et certains États sont des sujets en voie d’affirmation rapide. C’est le cas de l’Afrique du Sud et du Nigeria, toujours critiques d’interventions européennes ou américaines en Afrique et disposant de leur influence économique de premier et deuxième PIB africains ou encore de premier et deuxième budgets du continent. Disposant en outre de capacité, de projection militaire, plus ou moins adéquates mais prouvées. Au-delà, l’Éthiopie, diplomatiquement très influente, a démontré, alliée au Kenya et à l’Ouganda, une faculté militaire et politique de stabiliser la Somalie. Ces pays et les institutions communes africaines, qu’ils dominent assez largement, commencent de
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donner corps à l’idée que la paix et la sécurité en Afrique seront à terme garanties par des processus et des forces internes au continent. Ce sera une articulation difficile avec le Conseil de Sécurité des Nations Unies, une cohabitation presqu’impossible avec la Cour pénale internationale, une coordination complexe avec la Commission de l’Union européenne, une évolution profonde pour donner à des forces africaines une unité de doctrine, d’entraînement et de commandement militaires… mais c’est une question de quelques années, l’essentiel des dispositifs institutionnels étant en place et paralysées moins par l’absence de volonté que par l’impécuniosité. Il faut bien évoquer en effet les coûts de la sécurité. L’Afrique ne finance pas sa sécurité. Les budgets militaires d’États fragmentés seront durablement insuffisants. Continent pesant autant que l’Inde en PIB, un peu moins en population, mais beaucoup plus en surface, l’Afrique est divisée en 54  États et ses dépenses militaires, moins d’1  % du PIB sont le quart de celles de l’Inde. La CEDEAO organisation économique rassemblant quinze pays d’Afrique occidentale parlant quatre langues, a montré au Mali qu’elle existait diplomatiquement et politiquement, mais sans capacité militaire : elle ne dispose pas de l’entraînement, des matériels, de la logistique, du renseignement… elle ne dispose pas non plus de doctrine de commandement et elle a dû « sous-traiter » sa sécurité à la France et à un pays aguerri d’Afrique Centrale : le Tchad. Or la sécurité africaine va représenter de tels coûts qu’elle devra être collective, commune et beaucoup mieux financée. Prenons bien la mesure des enjeux, et, y compris des marchés d’armes que cela représentera  : la CEDEAO d’aujourd’hui c’est 300 millions d’habitants et 300 milliards de dollars de PIB. Elle ne peut guère dégager que 3 milliards de budget militaire. Dans une génération ce devrait être 600  millions d’habitants, 1  200  milliards de dollars de PIB et une capacité militaire proche de celle de l’Inde d’aujourd’hui, qui, avec une quarantaine de milliards de budget, entretient des forces conventionnelles, une capacité spatiale

Les acteurs
et un armement nucléaire. Difficile d’illustrer les menaces de 2040 en Afrique, mais la seule sécurité maritime du Golfe de Guinée dans l’exemple de la CEDEAO, devrait requérir des moyens à la hauteur des enjeux pétroliers d’une région premier fournisseur de l’Europe et deuxième de l’Amérique du Nord. Une grande variété de système d’armes sera requise : il faudra pouvoir intervenir en milieu tropical humide aussi bien que dans des théâtres désertiques, être efficace contre le narcotrafic, désormais bien implanté et relayé par des groupes terroristes, tenir la mer contre les pirates et patrouiller le Sahara contre les trafiquants… L’«  ennemi  » en Afrique n’est plus en général une entité étatique, c’est une milice, un mouvement séparatiste, un mouvement religieux fondamentaliste, des braconniers, des pirates, des trafiquants, etc. Faire la guerre à cet ennemi, mobile et souvent invisible, est un défi pour des armées régulières. Faire la paix est encore plus difficile, car les pressions internationales ou celles de l’opinion publique ne s’exercent pas de la même façon sur les entités non étatiques.

105 Elles sont rarement engagées par leurs dirigeants et promptes à la dissidence en cas de trêve ou d’accord de paix. Cette situation de « ni guerre ni paix » est caractéristique de nombreuses régions d’Afrique où des forces de maintien de la paix ne parviennent ni à trouver une solution militaire ni à négocier une solution politique. Le réarmement nécessaire de l’Afrique face à ses dangers est très décevant au regard des priorités du développement, mais la conflictualité rampante qui s’est réinstallée depuis une dizaine d’années, après le court répit de la fin de la guerre froide, oblige les États à réagir contre le seul vrai obstacle à la forte croissance économique  : l’incertitude sécuritaire omniprésente, diffuse, groupusculaire et destructrice. La croissance est soluble dans la guerre. Si les Africains devaient renoncer à financer leur sécurité  : militaire, policière, judiciaire, s’ils devaient ne pas réformer leurs États peu efficaces à lever l’impôt et exécuter leurs missions régaliennes, alors le vide se reconstituerait  : effacement des vieux pays occidentaux, impuissance à créer des hégémonies intérieures au continent, faiblesse des bailleurs de fonds étrangers contre les nouveaux ennemis… on pourrait craindre ainsi que certains pays émergents s’affirment par leur soutien militaire et financier, diplomatique et politique, créant de nouvelles formes de sujétion ou de prédation tant que l’Afrique n’aurait pas rassemblé tous les moyens économiques et techniques de son indépendance. Un seul rempart – celui qu’on voit commencer de se construire aujourd’hui : donner vie économique, politique et militaire aux ensembles régionaux.

L’« ennemi » en Afrique n’est plus en général une entité étatique, c’est une milice, un mouvement séparatiste, un mouvement religieux fondamentaliste, des braconniers, des pirates, des trafiquants, etc. Faire la guerre à cet ennemi, mobile et souvent invisible, est un défi pour des armées régulières.

Jean-Luc Domenach
est directeur de recherches à Sciences Po (CERI). Il est notamment l’auteur de Mao, sa cour et ses complots, Fayard, 2012.

La puissance chinoise dans le concert des nations

a Revue socialiste : Quel est le fil conducteur de la politique étrangère chinoise ? Jean-Luc Domenach : Il réside dans le règlement de deux problèmes. Tout d’abord, la Chine doit répondre à l’humiliation qu’elle a subie à partir de la moitié du XIXe  siècle de la part des pays occidentaux. Ensuite, ses dirigeants aimeraient effacer l’échec du communisme de la première Chine populaire par le succès du capital-communisme de la seconde Chine populaire. De ce fait, leur politique étrangère est très largement symbolique. Les Chinois sont très attachés au rang, à la place qu’on leur laisse dans les débats mondiaux. Il n’y a qu’une seule région dans laquelle les logiques d’intérêt national immédiat l’emportent, c’est le continent asiatique. En Asie en effet, la Chine n’a pas souffert d’humiliation. Elle attend les succès qu’un empire peut légitimement espérer de son aire d’influence. Elle entend que les pays voisins s’inclinent à son passage ce qui pose de nombreux problèmes avec

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certains comme la Corée du Nord ou le Vietnam. C’est évidemment aussi le cas du Japon et à terme de l’Inde. Dans cette région, la Chine développe donc une politique largement symbolique. C’est pour l’essentiel une ancienne grande puissance qui veut le redevenir : et le paradoxe est que le succès est maigre.

Leur politique étrangère est très largement symbolique. Les Chinois sont très attachés au rang, à la place qu’on leur laisse dans les débats mondiaux. Il n’y a qu’une seule région dans laquelle les logiques d’intérêt national immédiat l’emportent, c’est le continent asiatique. En Asie en effet, la Chine n’a pas souffert d’humiliation. Elle attend les succès qu’un empire peut légitimement espérer de son aire d’influence.

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La puissance chinoise dans le concert des nations

La Chine est engagée dans une entreprise de « reclassement » – qu’elle partage avec la Russie – pour faire remonter les émergents dans la hiérarchie mondiale et réduire l’influence des Etats-Unis et de l’Europe. Dans l’intention et dans les faits, ce projet est fort peu favorable aux intérêts français et européens. Pour la bonne et simple raison que les Européens ne sont pas suffisamment unis pour se défendre

L. R. S.  : quels sont les ressorts de la puissance chinoise ? J. L. D. : Ils sont de deux ordres : les ressorts dans le regard des autres et les ressorts réels. Lorsqu’ils se situent dans le regard des autres, ils ne sont pas à négliger, surtout depuis que la Chine est revenue dans le concert des grandes nations. Ils sont aussi bien de nature diplomatique qu’économique. La Chine est engagée dans une entreprise de « reclassement » – qu’elle partage avec la Russie – pour faire remonter les émergents dans la hiérarchie mondiale et réduire l’influence des États-Unis et de l’Europe. Dans l’intention et dans les faits, ce projet est fort peu favorable aux intérêts français et européens. Pour la bonne et simple raison que les Européens ne sont pas suffisamment unis pour se défendre, tandis que de leur côté, les Américains agissent. L’Allemagne est satisfaite de ses relations avec la Chine qui est, pour elle, un partenaire économique et commercial décisif. Angela Merkel, contrairement à ce qu’elle a essayé au début de son premier mandat, n’est plus déterminée à échanger cette stabilité contre des concessions chinoises en matière de droits de l’homme, par exemple. Elle bloque toute tentative européenne pour contrer la politique chinoise. Du côté des ressorts réels, l’économie chinoise, les investissements, le commerce pèsent tellement fort que de nombreux pays se rangent du côté de la Chine. En ce qui me concerne, les triomphes économiques et commerciaux chinois me paraissent
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devoir être appréciés lucidement. Pourtant leurs effets politiques sont importants. En Afrique, en Amérique latine, la Chine est devenue un partenaire suffisamment sérieux pour qu’on la respecte. Elle n’a cependant pris nulle part des avantages décisifs. Très vite, les inconvénients de sa puissance économique ont fait leur apparition, très vite les défauts de la présence chinoise se sont révélés (les Chinois viennent avec leurs propres employés, des contremaîtres qui ne parlent pas la langue locale, ils se déplacent même avec leurs prostituées,…). Pour autant, la Chine a pu grâce à ses succès commerciaux se constituer une clientèle politique et diplomatique. C’est important pour la Chine qui est l’objet d’attaques incessantes en ce qui concerne les droits de l’homme et les questions climatiques. L. R. S. : La puissance chinoise est-telle durable ? J. L. D. : La Chine existe depuis vingt-cinq siècles. C’est un immense territoire, davantage un espace qu’une nation. Elle abrite un empire qui ne fonctionne qu’un tiers du temps : le premier tiers, tout va bien ; le second tiers, il est en crise ; et le troisième, il est tombé. Dans cette immensité, génératrice de nombreux particularismes, de nombreux dialectes, les facteurs internes ont toujours été à la fois ce qui booste la puissance chinoise et ce qui fait sa faiblesse. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Qui le sait  ? Le Chinois de la rue rêve de partir pour les États-Unis ou l’Europe, notamment pour bénéficier

On assiste aujourd’hui à un changement économique majeur. Les Chinois passent d’une économie fondée sur des exportations de toutes sortes à une économie faite d’exportations haut de gamme et de consommation. Il s’agit d’une économie beaucoup plus difficile à diriger. Elle vous expose aux modes étrangères, elle est fondée sur le goût des consommateurs. Elle est donc beaucoup plus fluctuante.

Les acteurs
de ses services sociaux. 200 000 membres des classes moyennes et supérieures chinoises partent chaque année  : ils votent avec leur pied. Mais les diplomates et les experts économiques sont optimistes. Les divisions provinciales, la corruption des élites, la faiblesse de l’opposition démocratique elle-même rendent en revanche perplexes les gens de la rue. Les dirigeants chinois actuels, « les fils de Prince » eux-mêmes, mettent de l’argent à l’étranger. On assiste aujourd’hui à un changement économique majeur. Les Chinois passent d’une économie fondée sur des exportations de toutes sortes à une économie faite d’exportations haut de gamme et de consommation. Il s’agit d’une économie beaucoup plus difficile à diriger. Elle vous expose aux modes étrangères, elle est fondée sur le goût des consommateurs. Elle est donc beaucoup plus fluctuante. Aujourd’hui la croissance chinoise est de 7 %. Quand elle tombera à 5 %, il existera des raisons de s’inquiéter des réactions populaires, car cela signifiera que de nombreuses provinces seront très en dessous. L. R. S. : La politique étrangère chinoise pèse-t-elle  ? Où en est la Chine sur le plan militaire ? Et sur quels dossiers concentre-telle sa stratégie ? J. L. D. : La politique étrangère chinoise tient un large compte des pays émergents et notamment du Brésil et de la Russie. Son alliance diplomatique avec Poutine fonctionne bien. Aussi longtemps que les émergents auront le vent en poupe, que les ÉtatsUnis seront occupés par leur propre crise interne, que les Européens seront divisés, les Chinois disposeront d’une fenêtre d’opportunité. Nous sommes dans un monde où celui qui ne recule pas progresse. C’est en Asie que la Chine rencontre à la fois ses succès les plus importants et ses obstacles les plus sûrs, notamment car les Indiens et les Japonais se méfient de la Chine. Et dans les 6 derniers mois, les Nord-Coréens ont beaucoup irrité les Chinois, au point que ceux-ci se sont mis en état d’alerte. En ce qui concerne leur armement, les Chinois ont progressé dans tous les domaines, notamment

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Le dossier auquel les Chinois tiennent le plus est la liberté du commerce, comme on l’a vu au sujet des panneaux solaires, car elle leur permet d’augmenter encore leurs ressources et leur influence. L’Europe est leur premier partenaire commercial. Elle représente environ 20 % de leur commerce extérieur. Mais si Angela Merkel cesse de coopérer, la Chine pourrait y rencontrer des difficultés.

celui de la communication. Ils tendaient autrefois vers une situation où les différentes armes fonctionnaient isolément. Par ailleurs ils étaient confrontés à la lourdeur de la décision politique. Aujourd’hui la question des techniques de transmission et aussi des processus de validation des ordres est en voie de règlement. Pour le reste, aussi bien leur programme nucléaire que leur programme spatial font de leur armée l’une des plus puissantes du monde. Le dossier auquel les Chinois tiennent le plus est la liberté du commerce, comme on l’a vu au sujet des panneaux solaires, car elle leur permet d’augmenter encore leurs ressources et leur influence. L’Europe est leur premier partenaire commercial. Elle représente environ 20  % de leur commerce extérieur. Mais si Angela Merkel cesse de coopérer, la Chine pourrait y rencontrer des difficultés. La Chine refuse aussi par principe toute obligation en matière de protection de l’environnement, bien qu’elle tienne grand compte des pressions extérieures dans ce domaine. Elle est sensible également aux critiques dont elle fait l’objet sur le plan idéologique et politique, notamment sur le cas tibétain. Enfin elle se bat pour qu’on n’intervienne pas dans les questions de définition des élites dirigeantes d’un pays, comme on l’a vu dans le dossier syrien. L. R. S. : Que peut-on attendre de Xi Jinping en matière de politique étrangère ? J. L. D. : Xi Jinping est une énigme absolue pour moi. Bo Xilai et lui étaient les plus brillants de cette génération des «  fils de prince  ». Bo Xilai

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était intelligent, comprenait l’Occident, savait qu’il faudrait que le PC traite le problème de la pauvreté, de la protection sociale dans un contexte de transition économique. Mais Xi Jinping est plus difficile à appréhender. Il est le fils de Xi Zhongxun, un grand militaire, victime d’une purge pendant la révolution culturelle et réhabilité plus tard. Sa mère était aussi une personnalité remarquable. Xi Jingping a gravi les échelons avec habileté et pragmatisme. Il a épousé en secondes noces une chanteuse très populaire. Il est donc un mélange de beaucoup de choses… L’équilibre politique tel qu’il est aujourd’hui ne lui laisse pas beaucoup d’espace. Mais il n’est pas impossible qu’il introduise un peu de social dans sa politique pour tenir compte des changements économiques à venir. En ce qui concerne la politique étrangère, il faut savoir interpréter les situations familiales des dirigeants chinois. Sa fille est à Harvard. C’est un signal très fort mais la Chine devrait aussi continuer à s’appuyer sur l’allié russe. Il va poursuivre une politique d’expansion commerciale, de défense

des intérêts fondamentaux de la Chine et de pression continue sur ses voisins – notamment sur la Corée du Nord. Enfin, il persévérera dans l’objectif d’affaiblissement de l’influence de l’Occident et principalement de l’Europe dans le monde. (Cette interview a été réalisée au début de septembre dernier. Les événements qui se sont produits depuis ont considérablement aiguisé l’analyse que j’avais proposée. D’une part, il est apparu nettement que la cible de la poussée chinoise est l’Amérique, et plus particulièrement Obama lui-même, que Xi Jinping entend «  traiter  » de façon directe. D’autre part, pour relancer et consolider l’offensive économique, la session automnale du Comité central a débouché sur l’esquisse d’un plan de restructuration très ambitieux. Si l’on interprète les bribes qui ont percé, il s’agit de mettre beaucoup plus de capitalisme dans le « capital-communisme » chinois pour courir la dernière ligne droite face à l’Amérique. Mais justement, ces bribes témoignent de la puissance des freins qu’il faut encore dépasser. Jean-Luc Domenach)

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Olivier Guillard
est directeur de recherches Asie à l’IRIS et auteur de Géopolitique de l’Inde, PUF, Paris, 2012

Inde : une politique étrangère suscitant davantage le débat que l’admiration

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ragmatisme, nécessités et ambitions stratégiques nouvelles, une alchimie hétérogène façonne – dans un scepticisme marqué – la politique étrangère contemporaine de la « plus grande démocratie du monde ». Constat objectif ou sévérité excessive  ? Bien installé dans la dynamique de la mondialisation, fier de son statut de puissance économique émergente, le pays de Gandhi et de Nehru avance avec un contentement non feint, probablement mérité, dans ce XXIe siècle que l’on dit être celui de l’Asie. Si son cheminement positif (cf. croissance économique vigoureuse) des deux dernières décennies ne saurait se discuter, en revanche la manière étonnante – moins ordonnée que rapiécée pour certains experts – avec laquelle les responsables de la deuxième démographie de la planète façonnent la politique étrangère de la nation peut interpeller. Une situation qui n’est guère nouvelle et que dénoncent avec régularité les observateurs, les

experts, les stratèges indiens eux-mêmes, dans une cohorte fournie de commentaires, d’éditoriaux et de travaux académiques. Il s’agira toutefois de remettre les choses à une plus juste place, pour éviter une confusion qui desservirait le crédit des gouvernants indiens  : le plus important pays du sous-continent indien ne se trouve pas, à l’automne 2013, SANS politique étrangère, ne navigue pas au seul gré de ses humeurs du jour, abandonné aux conjonctures, tournant le dos à toute idée de cohérence et de stratégie. Loin s’en faut. En se penchant sur la question, l’observateur décèle l’existence d’une politique étrangère

Le plus important pays du sous-continent indien ne se trouve pas, à l’automne 2013, SANS politique étrangère, ne navigue pas au seul gré de ses humeurs du jour, abandonné aux conjonctures, tournant le dos à toute idée de cohérence et de stratégie. Loin s’en faut.

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des plus pragmatiques, d’où ressort notamment une forte régionalisation, quelques paradoxes à relever, voire des contradictions que d’aucuns, en d’autres capitales, jugeraient rédhibitoires. Pour synthétiser notre propos, retenons l’idée que New Delhi, aujourd’hui membre du G20 (le partenaire le plus pauvre de ce collectif), du désormais célèbre club des puissances économiques émergentes – les BRIC’s (Brésil, Russie, Inde, Chine) – et 10e économie mondiale en 2012 (voir tableau ci-dessus), compose sa politique étrangère en la régionalisant autour des huit pôles principaux esquissés ci-dessous : L’Inde et le « premier cercle » : New Delhi face à sa périphérie immédiate, l’Asie du sud Matrice centrale du sous-continent indien (ou Asie

du sud), l’Inde est LE big brother régional. Une situation de domination naturelle, quantitative1 qui n’est contestée que par le Pakistan – avec qui 4 guerres depuis l’indépendance en 1947 ont eu lieu. Nonobstant donc les réserves d’Islamabad sur pareille situation et un discours plus mesuré de la part de Delhi, cette dernière considère ce périmètre d’Asie méridionale comme une sorte de pré carré où une version indienne de la doctrine Monroe pourrait / devrait lui être appliquée. Une perception que rejettent et dénoncent tout à la fois Dacca, Katmandou ou encore Colombo. D’où des efforts particuliers déployés par la diplomatie indienne pour adoucir, arrondir ces perceptions sujettes à discussion. Avec un succès mitigé. Une politique chinoise emprunte de plus de réserves et d’appréhension L’équation se pose – ainsi qu’on l’imagine sans peine – en des termes bien différents pour ce qui a trait à la politique chinoise menée, depuis l’autre versant de la chaîne himalayenne, par Delhi. Ici, point de défiance, de confiance ou d’ascendance, mais bien davantage de méfiance. Un demi-siècle après un douloureux conflit frontalier sino-indien2, en dépit des appels à plus de coopération transhimalayenne entre les deux nations les plus peuplées de la terre (plus du tiers de la population mondiale à elles deux) et des paroles d’apaisement de Pékin,

Un demi-siècle après un douloureux conflit frontalier sino-indien, en dépit des appels à plus de coopération transhimalayenne entre les deux nations les plus peuplées de la terre (plus du tiers de la population mondiale à elles deux) et des paroles d’apaisement de Pékin, le « doute » demeure dans l’esprit des dirigeants comme de la population indienne. Et pour probablement longtemps.
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Les acteurs
En termes de véritable nouveauté, de changement de cap, on placera bien sûr au tout premier plan le rapprochement stratégique pour le moins inédit opéré depuis une dizaine d’années entre New Delhi et Washington, bien décidée à faire de cette nation asiatique aux atouts multiples une de ses principales alliées – un partenaire stratégique – en Asie-Pacifique.
Des partenariats stratégiques, pierres angulaires d’une politique étrangère multipolaire

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Outre le partenariat stratégique avec les États-Unis évoqué ci-dessus, New Delhi a étoffé depuis une douzaine d’années son «  portefeuille  » d’accords stratégiques avec diverses autres nations de par le monde : en Europe (Royaume-Uni, France, Union Européenne, Russie), en Amérique (Brésil), au Moyen-Orient (Iran), en Afrique (Nigeria), enfin, naturellement, en Asie (Vietnam, Afghanistan, Kazakhstan, Australie, Corée du sud, Japon).

le « doute » demeure dans l’esprit des dirigeants comme de la population indienne. Et pour probablement longtemps. Rapprochement et partenariat vers l’Asie sino-sceptique Fort heureusement, dans le vaste et hétéroclite espace Asie-Pacifique, l’Inde ne se sent pas toute seule sur la sensible thématique des rapports avec l’ambitieuse et irascible République populaire de Chine. Delhi peut compter sur des perceptions similaires vis-à-vis de la puissance chinoise chez nombre de capitales asiatiques, en direction desquelles il s’agit ces dernières années de renforcer les liens, en développant notamment des partenariats stratégiques (Tokyo, Séoul, Canberra, Kaboul, Hanoi). La nouvelle relation indo-américaine En termes de véritable nouveauté, de changement de cap – pour ne pas parler de révolution pure et simple –, on placera bien sûr au tout premier plan le rapprochement stratégique pour le moins inédit opéré depuis une dizaine d’années entre New Delhi3 et Washington, bien décidée à faire de cette nation asiatique aux atouts multiples (régime démocratique ; sino-scepticisme ; proximité immédiate du Pakistan  ; marché à conquérir, etc.) une de ses principales alliées – un partenaire stratégique – en Asie-Pacifique.

L’Inde et l’Occident Cette primauté insolite4 accordée au renforcement des rapports avec les États-Unis n’implique pas pour l’Inde qu’elle fasse l’impasse en matière de politique étrangère sur ses relations avec ses partenaires occidentaux privilégiés (cf. Russie, Royaume-Uni, Allemagne, France, Union Européenne). La préservation de bons rapports avec Moscou, Londres, Paris, Berlin ou Rome figure en bonne place sur l’agenda diplomatique, politique et commercial des autorités indiennes. La politique africaine de Delhi : à la remorque de Pékin ou véritable relais de croissance à terme ? Afin d’y puiser une partie de ses (énormes) besoins énergétiques, d’y combler une partie du déficit

Afin d’y puiser une partie de ses (énormes) besoins énergétiques, d’y combler une partie du déficit d’influence profitant à ce jour à sa rivale chinoise (Pékin), d’y trouver également des débouchés pour ses produits et des soutiens pour ses divers projets, New Delhi déploie depuis une décennie des efforts en direction du continent africain.

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d’influence profitant à ce jour à sa rivale chinoise (Pékin), d’y trouver également des débouchés pour ses produits et des soutiens pour ses divers projets (cf. place de membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU), New Delhi déploie depuis une décennie des efforts en direction du continent africain, profitant d’une image plus favorable et plus consensuelle que la Chine, et de la présence d’une diaspora significative, bien intégrée dans la vie des affaires. Une politique moyen-orientale délicate, où pointe la question énergétique ; mais pas uniquement Où il s’agit à la fois – avec la difficulté de l’exercice que l’on devine… – pour la politique étrangère indienne de faire tenir dans une seule et même équation régionale des relations étroites avec Israël (dans le secteur de la défense notamment), une proximité de longue date avec l’Iran (s’enrichissant plus encore des capacités en hydrocarbures de l’un et des besoins exponentiels de l’autre), et des rapports anciens et globalement bons avec divers régimes arabes régionaux, ravis de compter ce prometteur acteur indien5 parmi leurs soutiens asiatiques traditionnels. Enfin, l’océan Indien, espace d’attentes et de rivalités Les ambitions des politiques et des stratèges indiens se portent également sur le vaste et incontournable espace maritime alentours (océan Indien). En son temps, lorsque l’étendard de sa Gracieuse Majesté britannique flottait au plus haut de ses couleurs et de son lustre, ce 3e océan (par la superficie) se résumait à un véritable British Lake ; si Delhi n’a guère la prétention – ni les moyens matériels du reste – de redonner vie (en l’indianisant) à ce concept d’une autre époque (coloniale), elle ambitionne toutefois d’y rayonner à l’avenir, forte d’un positionnement géographique aussi privilégié qu’indiscutable. Et peu importe si quelques sentiments chagrins (cf.
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pakistanais ; surtout chinois) venaient à s’en émouvoir. Un projet par ailleurs soutenu par « l’allié stratégique » américain. À défaut d’être unanimes et le fait de tous, les critiques, les jugements sévères ne manquent pas quand il s’agit de dessiner à grands traits les contours de la politique étrangère contemporaine indienne, puissance nucléaire avérée et (rare) relais de croissance espéré d’une économie mondiale atone : « India’s Feeble Foreign Policy  » pour Foreign Affairs (printemps 2013), « The perceived weakness about India’s foreign policy » pour Gulf News (29  juillet 2013), «  India’s Foreign policy fog » selon Micheal Kugelmann (Woodrow Wilson Center), les mots ne sont pas très tendres  ; et l’on en passe. La faute notamment, selon ces interlocuteurs, à l’ère des coalitions gouvernementales caractérisant l’Inde politique des deux dernières décennies, où les susceptibles et versatiles partenaires assemblés autour d’un Premier ministre affaibli multiplient les exigences domestiques et extérieures au point de confondre intérêt personnel et intérêt supérieur de la nation. Soit. Pour autant, si en matière de politique étrangère la cohérence des choix politiques peut ne pas sauter aux yeux des observateurs les plus exigeants, on ne saurait en revanche manquer de louer le dynamisme déployé par le gouvernement indien et son appareil diplomatique ces dernières années : entre l’automne 2011 et l’automne 2013, le Premier ministre Manmohan Singh a effectué dix déplacements officiels à l’étranger (sans compter les réunions collégiales de type G-20, BRICs, APEC, etc.), tandis que le président de la république, le vice-président et le ministre des Affaires étrangères visitaient de leur côté une cinquantaine de pays. Dans le même temps, la capitale indienne accueillait un impressionnant bataillon de dignitaires étrangers (dont on trouvera un aperçu non-exhaustif dans l’encadré ci-contre). Un regard comptable plus précis nous enseigne alors que c’est l’Asie-Pacifique (7 voyages du Premier ministre  ; 25 pour ses compères du gouvernement) et l’Occident (2 déplacements pour Manmohan

Les acteurs
Principaux responsables politiques étrangers reçus à Delhi ces deux dernières années  – le ministre français des Affaires étrangères A. Juppé (octobre 2011) – le président du Myanmar Thein Sein (octobre 2011) – le 1er ministre japonais (décembre 2011) – le Président iranien M. Ahmadinejad (avril 2012) – le ministre des Affaires étrangères japonais (avril 2012) – la Secrétaire d’État américain H. Clinton (mai 2012) – le ministre allemand des Affaires étrangères (juin 2012) – la Première ministre australienne J. Gillard (octobre 2012) Singh  ; une douzaine pour ses collègues cités plus haut) qui auront été les plus ardemment entrepris par l’administration indienne, loin devant le MoyenOrient (6 visites) et l’Afrique (4). Pour une politique – le Président afghan H. Karzai (novembre 2012) – le Président russe V. Poutine (décembre 2012) – le Premier ministre britannique D. Cameron (février 2013) – le Président français F. Hollande (février 2013) – le Secrétaire d’État américain J. Kerry (juin 2013) – le Président afghan H. Karzai (mai 2013) – le 1er ministre chinois Li Keqiang (mai 2013) – le président égyptien M. Morsi (mars 2013)

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étrangère dont on aime à signaler le désordre et le manque de cohésion, voilà qui paraît pourtant faire du sens et être en phase avec les priorités à moyen et long terme de la nation.

1. Laquelle représente peu ou prou les 3/4 de la population, de l’espace, du PIB de ce sous-ensemble géographique rassemblant le Bangladesh, le Bhoutan, l’Inde, les Maldives, le Népal, le Pakistan et le Sri Lanka. 2. Qui accoucha d’une humiliante défaite tant pour les troupes indiennes que pour les idéaux du gouvernement de l’époque (1962). 3. Chantre historique du Non-alignement… nonobstant un Traité de paix, d’amitié et de coopération signé avec Moscou en 1971. 4. Une réalité sur laquelle les autorités indiennes ne s’étendent pas volontiers trop publiquement, eu égard à quelques réserves de la part de certains pans de la société civile et de divers partis politiques, hostiles au risque « d’alignement » sur la politique étrangère américaine. 5. Et par ailleurs 4e pays au monde par le nombre de citoyens de foi musulmane (environ 155 millions en 2013).

Jean-Jacques Kourliandsky
est chercheur à l’IRIS sur les questions ibériques.

L’Amérique latine en état d’insubordination

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ans le monde d’hier, l’Amérique latine, pour paraphraser Stephan Zweig1, était un continent d’avenir. Elle avait dans l’attente, un statut de dépendance, comme bien d’autres contrées de l’univers, sous l’influence d’un donneur d’ordre situé selon les époques, en Europe du nord et/ ou aux États-Unis. Ses élites sociales s’en accommodaient et s’efforçaient après une sorte de pèlerinage, aux sources du savoir et du pouvoir, de reproduire un modèle, tantôt français, parfois anglais et de plus en plus souvent états-unien2, politiquement accepté et parfois théorisé3. Les contestataires développaient au contraire une théorie victimiste de la fatalité périphérique4. Ils restaient attentifs à un éventuel accident historique, inéluctable, parce que comme l’a écrit le politologue mexicain Nestor Garcia Canclini, «  les certitudes s’effacent devant le retour des questionnements » 5. Dans cette perspective l’Amérique latine, expiait, une sorte de

crime originel, perdant son sang et sa vitalité, les veines ouvertes6, aspirée par un vampire central. Ces deux interprétations de l’histoire portent un regard différent, antagoniste, sur les différents méridiens qui auraient été imposés à ce continent par l’Occident. Elles ont pourtant en partage une même fascination pour les Lumières universelles diffusées par ces différents centres  : celui des pères de l’indépendance des États-Unis et celui

En 1848 le Costa-Rica, exemple révélateur parmi bien d’autres, va chercher en France les couleurs de son premier drapeau national et républicain. Les motivations avancées pour justifier ce choix se réfèrent explicitement à la nécessité pour ce petit pays centraméricain de se raccorder à un méridien de modernité démocratique.

118 de la Révolution française. En 1848 le Costa-Rica, exemple révélateur parmi bien d’autres, va chercher en France les couleurs de son premier drapeau national et républicain. Les motivations avancées pour justifier ce choix se réfèrent explicitement à la nécessité pour ce petit pays centraméricain de se raccorder à un méridien de modernité démocratique. « La France » selon les propos attribués à son président de l’époque, José Maria Castro Madriz, « a choisi de disposer ses couleurs verticalement parce qu’elle est sous le méridien de la civilisation. Le Costa Rica les disposera à l’horizontale parce que la nation qu’il constitue commence à recevoir les premiers rayons de la véritable indépendance et de la civilisation du siècle » 7. Les manuels scolaires en usage dans les différents pays d’Amérique latine consacrent tous sans exception un chapitre à ces événements «  civilisateurs  » venus des États-Unis et de France. Ils en reflètent la prégnance, comme cet ouvrage des collèges paraguayens8 qui fait référence dans son chapitre XVII à « l’indépendance des États-Unis d’Amérique et la Révolution française ». Cette influence acceptée et revendiquée est allée bien au-delà, et a concerné le droit, la formation administrative civile et militaire, les arts plastiques, le cinéma, la littérature, les plaisirs de la vie9, l’investissement et l’économie. La France, comme l’a rappelé la compilation, « Les Amériques latines en France » est ainsi devenue, dans ce sous-continent, une sorte de phare et de référent universel10. Le monde d’hier est mort avec la disparition de l’Union soviétique. Cet effacement d’un acteur fondamental du jeu diplomatique a bouleversé la donne latino-américaine. La tectonique géopolitique latino-américaine, comme d’autres avait été bloquée sur les méridiens de Madrid, Londres, Paris et Washington par la colonisation, les traités inégaux imposés aux nouveaux États indépendants, et plus récemment par la guerre froide. Les contrepoids Est Ouest qui contraignaient les réalités, en se diluant, ont brutalement rompu bien des amarres gordiennes. L’Amérique latine, formulation discutée, utilisée ici par commodité, godille désormais, et ne cède plus,
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L’Amérique latine en état d’insubordination

L’Amérique latine se rebelle contre un état de subordination longtemps considéré à Washington, Londres, Paris et Madrid comme naturel. Cette remise en cause concerne le pouvoir au sein des institutions internationales de la diplomatie, de la finance et du commerce, tout comme de l’économie.

entre différentes plaques diplomatiques, économiques, idéologiques. S’appuyant sur une croissance économique soutenue, elle frotte d’autres portions du monde, et dispute la place dirigeante acquise par les puissances installées dans les fauteuils du pouvoir international. Elle se rebelle contre un état de subordination longtemps considéré à Washington, Londres, Paris et Madrid comme naturel. Cette remise en cause concerne le pouvoir au sein des institutions internationales de la diplomatie, de la finance et du commerce, tout comme de l’économie. Le regard porté sur ces évolutions dans les capitales de la « communauté internationale », quel qu’il soit, est souvent inapproprié. Il est canalisé nolens volens par un héritage de savoirs et d’expériences d’origine occidentale. Ces œillères, « imposées au reste du monde »11, orientent vers le connu, l’identifié et le labellisé. Elles piègent l’observateur occidental, aveugle à la diversité d’un monde en mouvement. C’est ce qu’appelle, traitant d’autres questions, économiques, avec un à propos normatif universel, Jean-Paul Fitoussi, La théorie du lampadaire12, celle « de la personne qui cherche ses clefs, non pas parce qu’elle les a perdues là, mais parce que c’est le seul endroit éclairé de la rue ». Il s’agira donc ici de chercher avec des verres correcteurs appropriés, la partie cachée du glaçon latino-américain, qui dérivant entre Terre de Feu et Basse Californie, aspirait depuis longtemps à devenir « quelque chose », sans en avoir les moyens. Ce bref essai s’efforce de donner à comprendre la nouvelle présence au monde des Amériques latines, celui des pouvoirs, comme celui des concepts.

Les acteurs Émergence d’une revendication souveraine globale
Depuis quelques années l’Amérique latine, dans son périmètre multiple et sa diversité, prend la parole et l’initiative dans diverses enceintes internationales, où jusque-là elle était inaudible. Le Brésil est depuis dix ans le pays de cet ensemble hétérogène, qui a été le plus actif dans les diverses enceintes où se décident les affaires du monde, qu’il s’agisse de l’ONU, de l’OMC, du G20 ou des organisations sportives internationales. Mais d’autres pays sont intervenus, à la carte, au sein des institutions internationales afin d’en modifier les orientations. Il n’y a certes rien là de bien nouveau. Les pays dits du Tiers-monde, et donc parmi eux, ceux d’Amérique latine, contestent depuis la conférence organisée à Bandoung en 1955 et l’apparition du Mouvement des non alignés (MNA) leur marginalisation internationale. Les plus revendicatifs l’ont fait en usant de toutes sortes d’arguments, ceux de la diplomatie mais aussi ceux relevant de la force et des armes. Cuba et le Nicaragua ont été pendant les années de guerre froide en Amérique latine représentatifs de ce mode d’expression politique. Il a trouvé de nouveaux interprètes ces dernières années au Venezuela, puis en Bolivie et en Équateur. Le logiciel accompagnant la revendication d’une souveraineté sans limite n’est pourtant plus aujourd’hui le même. Le Brésil, mais aussi la Bolivie, l’Équateur, le Venezuela et d’autres, ne rejettent plus les institutions internationales et leurs parrains occidentaux comme le faisaient leurs aînés de Bandoung et du MNA. Ils ont pris acte de la fin du deuxième monde, dans sa version soviétique, comme chinoise, et donc en conséquence de la troisième voie qu’ils prétendaient incarner. Ils ont investi et prétendent instrumentaliser à leur profit, en mobilisant les rapports de force nécessaires le concert diplomatique tel qu’il a été inventé par les puissances de la Charte et de l’Alliance atlantiques. Cette évolution est la retombée mécanique de deux événementsruptures de la fin du XXe siècle.

119 Le premier est la conséquence de la fin de l’affrontement entre l’Est et l’Ouest. La bipolarité qui en était l’expression reposait sur un nombre de facteurs et d’acteurs réduits. Sa machinerie reposait en effet sur la maîtrise de l’arme nucléaire et des vecteurs aptes à la transporter, technologie et moyens dont disposaient les États-Unis et l’Union soviétique. Chine, France et Royaume-Uni avaient au fil des années gagné leur insertion dans le petit cercle des membres permanents du Conseil de sécurité, sans pour autant altérer substantiellement la hiérarchie de la bipolarité. Les exclus de la puissance nucléaire, étaient invités à rejoindre l’un des deux camps. Proche des États-Unis, l’Amérique latine avait été contrainte, au besoin par la force13, de se joindre au « monde libre » incarné par les États-Unis. Seul Cuba à partir de 1959 et dans une mesure plus limitée le Nicaragua de 1979 à 1990 avaient réussi à rompre cette ligne de pente, mais avaient dû faire allégeance au camp adverse, celui de l’Union Soviétique. L’autre facteur relève de l’économie. Rompant avec une tendance bi-séculaire de détérioration des termes de l’échange, les Latino-américains ont bénéficié pratiquement tous de la pénurie relative provoquée par l’emballement de la demande chinoise et asiatique en biens primaires agricoles et minéraux au tournant du millénaire. Inscrit dans la durée, ce phénomène a donné une stabilité nouvelle et des capacités inédites aux gouvernants d’Amérique latine, quelle que soit leur couleur idéologique. Les balances commerciales équilibrées ont permis de tourner la page de l’endettement. Les

Proche des États-Unis, l’Amérique latine avait été contrainte, au besoin par la force, de se joindre au « monde libre » incarné par les États-Unis. Seul Cuba à partir de 1959 et dans une mesure plus limitée le Nicaragua de 1979 à 1990 avaient réussi à rompre cette ligne de pente, mais avaient dû faire allégeance au camp adverse, celui de l’Union Soviétique.

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L’échec en 1993 d’une intervention en Somalie, les attentats du 11 septembre 2001, la crise immobilière aux États-Unis, la détérioration de la conjoncture chez un grand nombre d’alliés occidentaux des États-Unis, ont permis divers actes d’insubordination latino-américaine à l’égard de la puissance régionale tutélaire, les États-Unis.

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Rompre la tutelle exercée par les puissances installées
Ces interventions et initiatives ont pu être vécues comme des intrusions hors de propos par les puissances installées. Elles ont été enregistrées soit avec une inquiétude porteuse d’un récit dramatisé sur la guerre des civilisations15 et parfois comme une opportunité à saisir et à instrumentaliser. Les officines économiques et financières des États-Unis ont par exemple inventé une double terminologie, – celle des BRIC16, et celle des pays-marchés émergents –, enfermant symboliquement et de façon magique, ces États dans le cercle étroit d’un développement susceptible d’être investi avec profit par les intérêts de la Triade17. Pour les entreprises occidentales remarque Hélène Thiollet, l’émergence est « un enjeu de conquête » 18. L’Amérique latine dans cet environnement est représentée par le Brésil selon l’approche privilégiée aux États-Unis19. Parallèlement les cinq membres permanents du Conseil de sécurité s’attachaient à garantir le statu quo en théorisant un droit d’ingérence appliqué par eux-mêmes aux autres pays, et leur interdisant l’accès au différentiel de puissance justifiant leur position privilégiée, le nucléaire militaire. Ce décalage, certains diront décrochage, d’un extrême occident20, l’Amérique latine, longtemps perçu comme le prolongement géopolitique naturel des puissances établies n’est pas toujours compris dans sa profondeur historique et sa portée actuelle. La pensée critique occidentale a tiré de

comptes publics, désormais apurés et positifs ont permis de réduire la grande pauvreté et parfois les inégalités. Générateur d’une croissance relativement durable elle leur permet désormais de donner de la voix et de bénéficier d’une écoute internationale qui jusque-là n’existait pas. Et ce d’autant plus que les pays de la Triade sont entrés en 2008 dans un cycle long de détérioration de leurs fondamentaux économiques, commerciaux et financiers. La victoire décisive emportée au final par les ÉtatsUnis, après la dissolution de l’URSS en 1991, en a fait une superpuissance militaire14 incontestée capable et en condition d’en user aux quatre coins du monde. Un monde pourtant qui n’est plus le même. D’autres facteurs, économiques, technologiques, religieux, identitaires, ont bouleversé le jeu et l’ont ouvert. L’échec en 1993 d’une intervention en Somalie, les attentats du 11 septembre 2001, la crise immobilière aux États-Unis, la détérioration de la conjoncture chez un grand nombre d’alliés occidentaux des États-Unis, ont permis divers actes d’insubordination latino-américaine à l’égard de la puissance régionale tutélaire, les États-Unis : la perpétuation en Amérique latine du régime communiste cubain, l’émergence au Venezuela, en Bolivie et en Équateur de gouvernements soucieux de leur autonomie de décision, la consolidation unilatérale de sa dette extérieure par l’Argentine, et la constitution impulsée par le Brésil d’organisations interétatiques régionales excluant la présence des États-Unis et du Canada.

Les officines économiques et financières des États-Unis ont par exemple inventé une double terminologie, – celle des BRIC, et celle des pays-marchés émergents –, enfermant symboliquement et de façon magique, ces États dans le cercle étroit d’un développement susceptible d’être investi avec profit par les intérêts de la Triade.

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Les acteurs
En France, ce changement d’époque, a provoqué un recentrage occidental et une prise progressive de distance à l’égard de l’Amérique latine. Un savoir-faire latino-américain ancien a été comme en bien d’autres domaines laminé par l’entrée progressive dans la langue et la pensée « mainstream ». La compréhension des autres, et donc des Latino-Américains, est rendue plus difficile par un passage souvent exclusif par la langue et les approches normatives nord-américaines.

121 qui rencontre tous les jours ses limites (…) est celle d’où viennent sans exception les grandes interprétations et les modes intellectuelles » 26. Or rappelle le linguiste Claude Hagège « chaque langue structure la pensée à sa manière par les sélections qu’elle opère dans la réalité objective (…) L’anglais impose une vision du monde » 27. Au point qu’elle en vient à décentrer et déstabiliser la capacité à penser son environnement, à lobotomiser le sens des initiatives prises en ou avec l’Amérique latine par le Général de Gaulle en 1963-1964, François Mitterrand en 1981, Jacques Chirac en 2003 et à exercer une critique en délégitimation de ces politiques dissidentes présentées comme archaïque ou anti-américaine. En témoigne la démarche suivie par exemple par Philippe d’Iribarne qui justifiant l’un de ses ouvrages au titre en lui-même porteur de sens, L’étrangeté française, écrit la chose suivante : « la France est en accusation. On avait pu penser (…) qu’elle allait enfin, grâce à l’ouverture de ses élites sur le monde, grâce à l’Europe, cesser de se complaire dans les (…) archaïsmes, (…) la référence solitaire au modèle républicain, (…) l’exaltation de la nation » 28. La France a effectivement perdu de son influence en Amérique latine depuis qu’elle chante en anglais, qu’elle travaille en anglais, qu’elle s’apprête à élargir le recours à l’anglais dans son enseignement supérieur29. L’effacement d’une spécificité diplomatique a été accentué par le retour dans la norme otanienne en

ces bouleversements du monde des enseignements à portée lointaine, centrés sur elle-même. Les docteurs de la science des relations internationales se disputent la lecture du présent pour essayer de lire dans le marc du futur. Les réalistes proposent une clef de lecture renvoyant aux conflits interétatiques antérieurs à la guerre froide21. Les fonctionnalistes au contraire mettent l’État entre parenthèses et valorisent les facteurs post-nationaux22. Certains en tirent des conclusions optimistes sur la place de l’Europe qui en érodant les États-nations imposerait un monde de normes peut-être démocratiquement discutable, mais porteur de paix23. Mais la nature de la puissance et celle de sa réalité font débat au point que les analystes proposent des perspectives différentes voire opposées concernant la place des Etats-Unis dans le monde de demain24. Ces débats et ces réalités proposent des réajustements qui ne changent rien de significatif à la place périphérique réservée à l’Amérique latine. En France, ce changement d’époque, a provoqué un recentrage occidental et une prise progressive de distance à l’égard de l’Amérique latine. Un savoirfaire latino-américain ancien a été comme en bien d’autres domaines laminé par l’entrée progressive dans la langue et la pensée mainstream25. La compréhension des autres, et donc des LatinoAméricains, est rendue plus difficile par un passage souvent exclusif par la langue et les approches normatives nord-américaines. «  Cette puissance

La France a effectivement perdu de son influence en Amérique latine depuis qu’elle chante en anglais, qu’elle travaille en anglais, qu’elle s’apprête à élargir le recours à l’anglais dans son enseignement supérieur. L’effacement d’une spécificité diplomatique a été accentué par le retour dans la norme otanienne en 2008. La France a réintégré non seulement l’Alliance atlantique, mais a retrouvé les affinités qui étaient les siennes avant la Ve République.

122 2008. La France a réintégré non seulement l’Alliance atlantique, mais a retrouvé les affinités qui étaient les siennes avant la Ve République. Ces glissements, ont été notés et critiqués en Amérique latine. Qu’il s’agisse de ce qui a été perçu comme manquement à l’esprit des lumières, en 2010 après le discours de Grenoble sur les Gitans prononcé par le Président de la République ou, toujours en 2010, après l’adoption de la Directive retour par l’Union européenne, également sévèrement et publiquement condamnée. Toujours en 2010 le gouvernement brésilien, avait obtenu la libération d’une étudiante française détenue en Iran, Clotilde Reiss. Il avait également informé Nicolas Sarkozy d’une initiative sur le nucléaire iranien prise avec la Turquie, notamment à l’occasion d’un sommet amazonien à Manaus. Celso Amorim, ministre brésilien des affaires étrangères à ce moment-là, a écrit son regret de l’incompréhension française et à mots couverts de la gratitude humanitaire tardive de Paris30. Les développements sur le terrain économique et diplomatique de cette incompréhension mutuelle, ont cristallisé les nouveaux rapports de force de l’après-guerre froide. Ils permettent indirectement de saisir la portée d’un quiproquo international, opposant les tenants occidentaux du bon droit, à ceux latino-américains du déni de souveraineté. Les BRIC ont retourné de façon symbolique l’acronyme à leur profit. Le Brésil a rejoint dans un groupe désormais formalisé, la Russie, l’Inde et la Chine. Ce groupe a mutualisé les capacités de ses membres sur des objectifs concrets visant à redistribuer le pouvoir économique mondial. D’autres alliances intercontinentales ont été sur le même mode, et avec des objectifs voisins, inventées par les pays latinoaméricains. À savoir par ordre alphabétique : APA (Amérique du Sud-Ligue arabe) ; ASA (Amérique du Sud-Afrique) ; G-X (groupe d’une vingtaine de pays africains, asiatiques et latino-américains, au sein de l’OMC)  ; IBAS (= Inde-Brésil-Afrique du Sud). Parallèlement les Latino-américains ont multiplié leurs forums de voisinage : ALBA (Alliance bolivarienne des Amériques)31  ; Alliance du Pacifique  ;
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Les gouvernements s’apportent parallèlement un soutien mutuel afin de réduire les marges de manœuvre des entreprises multinationales états-uniennes et européennes. Argentine, Bolivie, Équateur, Nicaragua, Venezuela, ont délimité un périmètre de souveraineté dont ils entendent garder la maîtrise. Le secteur énergétique et les services publics ont ainsi depuis une dizaine d’années fait l’objet d’une reconquête méthodique.

UNASUL (Union des nations d’Amérique du sud). Ces assemblages ont, de façon révélatrice, abouti en 2012 à la création d’une organisation américaine globale, excluant États-Unis et Canada, la CALC (Conférence des pays d’Amérique latine et de la Caraïbe). Ces différentes structures ont articulé et décliné une gamme croissante de différends internationaux entre Occidentaux et Latino-américains portants le nom des crises diplomatiques ayant marqué les dix dernières années : opération des forces de l’OTAN au Kosovo (1999), construction d’une relation pérenne avec l’Iran32 par plusieurs pays d’Amérique latine (à partir de 2000), Conférence de l’OMC à Cancún (2003), intervention des États-Unis et de certains de leurs alliés en Irak (2003), élimination du chef d’État libyen par les États-Unis, la France et le Royaume-Uni (2010), guerre de Syrie (à partir de 2011), reconnaissance collective de la Palestine comme État par les Sud-américains (2011), protestation collective après les entraves mises au survol de leur espace aérien par quatre pays européens (Espagne, France, Italie, Portugal) à l’aéronef du président bolivien Evo Morales (2013). Les termes du droit des gens que s’efforce de légitimer la communauté internationale/occidentale articulés sur un droit d’ingérence légitimé par l’urgence humanitaire, environnementale, éthique sont rejetés par les Latino-américains. Ils contestent avec la même conviction toute initiative relevant de conceptions étroitement occidentales, perçues

Les acteurs
comme unilatérales. Il peut s’agir aussi de droits de l’homme, certains de ces pays contestant l’universalisme de la Cour interaméricaine des droits de l’homme33. Les gouvernements s’apportent parallèlement un soutien mutuel afin de réduire les marges de manœuvre des entreprises multinationales étatsuniennes et européennes. Argentine, Bolivie, Équateur, Nicaragua, Venezuela, ont délimité un périmètre de souveraineté dont ils entendent garder la maîtrise. Le secteur énergétique et les services publics ont ainsi depuis une dizaine d’années fait l’objet d’une reconquête méthodique. Soit par la nationalisation d’entreprises étrangères, soit aussi par saisine de la justice. Le remboursement de la dette a été considéré injuste par l’Équateur. L’Argentine a imposé à 93 % de ses créditeurs une consolidation de sa dette correspondant à 30 % de la valeur initiale. Le Venezuela s’est retiré de la Banque mondiale et du FMI. Argentine, Venezuela, Brésil, Équateur, Bolivie, Nicaragua, ont créé une institution financière particulière, la Banque du sud ayant vocation à se substituer le moment venu aux organisations créées et contrôlées par les pays occidentaux Mais ce rejet ne s’accompagne pas de celui du directoire du monde que ces pays s’efforcent d’investir. Cette stratégie a été initiée avec succès par le Brésil en concertation avec l’Afrique du sud et l’Inde en 2003. Cette année-là ces trois pays ont été à l’origine de la constitution du G22, groupe de pays membres de l’OMC qui s’est imposé comme l’un des acteurs incontournables des négociations commerciales internationales. Ce bloc a permis à un Brésilien d’accéder à la direction d’organisations du système

123 des Nations Unies, la FAO (Organisation mondiale de l’agriculture) et l’OMC (Organisation mondiale du commerce). Le Brésil a par ailleurs mutualisé ses efforts diplomatiques avec les premiers exclus du cercle permanent du Conseil de sécurité. Il a avec l’Allemagne, l’Inde, et le Japon constitué à cet effet le G-4. Grâce à cette alliance, comme aux réseaux intergouvernementaux inventés depuis dix ans, le Brésil a pu malgré tout être élu membre non permanent du Conseil de sécurité de façon répétée et se voir confier la direction, en Haïti, d’une opération de paix de l’ONU, la MINUSTAH (Mission des nations Unies pour la stabilité de Haïti). Les entreprises de ces pays, grâce aux ressources accumulées ont désormais la capacité d’entrer en concurrence avec leurs homologues occidentaux, en Amérique latine, mais aussi en Afrique. Certaines des multilatines apparues ces dernières années ont tenté de prendre pied en Europe, en particulier le Brésilien Embraer (au Portugal) et les Mexicains America Movil (aux Pays-Bas) et Pemex (qui a tenté d’élargir sa présence au sein du capital de l’Espagnol Repsol).

La revendication montante d’une réinvention du monde
La dernière étape de cette appropriation du monde est peut-être tout à la fois la moins perçue des sémaphores occidentaux et pourtant la plus éclairante pour l’avenir. Ces pays ont parallèlement au développement de diplomaties affirmatives, conséquence de la conjoncture internationale, économique comme politique, réactivé une pensée dissidente en prise désormais sur la réalité internationale. Le constat de la dépendance34, s’était au fil du temps accompagné de propositions visant à en limiter les effets. La diplomatie mexicaine, pays ayant perdu la moitié de son territoire acquis et conquis par les États-Unis, a été à cet égard particulièrement inventive. L’Argentine pays ayant connu une phase de développement notable au début du XXe  siècle avait également saisi cette liberté

Ces pays ont parallèlement au développement de diplomaties affirmatives, conséquence de la conjoncture internationale, économique comme politique, réactivé une pensée dissidente en prise désormais sur la réalité internationale.

124 relative pour fabriquer une diplomatie collective permettant de contenir les ingérences extérieures. Diverses doctrines, qu’il serait trop long de rappeler ici, avaient été fabriquées par les chancelleries  : l’Argentin Luis María Drago en 1902, le Mexicain Genaro Estrada en 1930, les théoriciens de la PEI, Politique extérieure indépendante du Brésil dans les années 196035. Les rapports de force, particulièrement défavorables, les avaient réduites à une figuration intellectuelle dans les manuels de droit international. Au contraire des théories de la dépendance acceptée, signalées supra36, en Colombie et en Argentine, voire au Brésil qui cherchait lui aussi à l’époque du baron de Rio Branco des accommodements avec la puissance états-unienne37. L’aisance latino-américaine relative de ces dernières années a donné l’opportunité à des intellectuels proches du pouvoir de dépoussiérer et d’actualiser le multilatéralisme défensif de Drago ou d’Estrada. Au Brésil la PEI est à nouveau à l’ordre du jour. Des praticiens, acteurs de la fabrication de la diplomatie brésilienne en ont donné les grandes lignes, qu’il s’agisse du conseiller diplomatique des présidents Lula da Silva et Dilma Rousseff, Marco Aurelio Garcia, d’Emir Sader, universitaire lié au Parti des Travailleurs, de l’ambassadeur Samuel Pinheiro Guimaraes ou du ministre Celso Amorim38, qui a occupé les portefeuilles des affaires étrangères et aujourd’hui de la défense. Lié à ce groupe, l’Argentin Marcelo Gullo, a élaboré une théorie de « l’insubordination fondatrice » 39.Elle réactive les

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Au-delà des ponts institutionnels construits par les gouvernements, en Amérique latine, entre Latino-Américains, avec les Africains, les Arabes, et les Asiatiques, une pensée dissidente collective est en train de se fabriquer. Les intellectuels, lus par les dirigeants, et parfois intégrés dans l’action des gouvernements, se rencontrent, écrivent et publient dans l’esprit d’insubordination signalé.
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travaux d’économistes, qui en dépit d’une conjoncture contraire et des politiques gouvernementales dites néo-libérales, maintenaient le cap du développementalisme, avec Raúl Prebisch dans les années 1950 puis trente ans plus tard, au sein groupe dit Phénix. L’un de ses animateurs, l’économiste Aldo Ferrer, a été à la fin des années Sarkozy et au début de la mandature Hollande, ambassadeur en France. Il s’agit comme l’a exprimé le politologue argentin, Marcelo Gullo, « de penser à partir de la périphérie pour sortir de la périphérie ». D’une qualité intellectuelle différente, mais ayant le même objectif, celui d’élargir l’espace souverain et autonome témoignent des publications issues du Venezuela de Hugo Chavez40. Au-delà des ponts institutionnels construits par les gouvernements, en Amérique latine, entre latino-américains, avec les Africains, les Arabes, et les Asiatiques, une pensée dissidente collective est en train de se fabriquer. Les intellectuels, lus par les dirigeants, et parfois intégrés dans l’action des gouvernements, se rencontrent, écrivent et publient dans l’esprit d’insubordination signalé. À titre d’exemple, parmi beaucoup, on peut citer les réseaux créés par Argentins et Brésiliens. Leurs Écoles diplomatiques procèdent à des échanges réguliers. Leurs économistes et sociologues travaillent de concert comme l’Argentin Aldo Ferrer et le Brésilien, Helio Jaguaribe41. Universitaires brésiliens et mexicains réfléchissent ensemble à la mondialisation depuis plusieurs années. Et de façon plus inattendue, mais cohérente avec les trajectoires des deux pays, Brésiliens et Indiens ont également appris à se connaître en échangeant leurs perceptions de l’ordre politique mondial42. Un universitaire colombien, observateur des changements du monde et auteur d’un essai au titre révélateur, «  Si l’Amérique latine gouvernait le monde »43, pose d’entrée de jeu la question que devraient affronter ceux qui ont en charge le gouvernement de pays situés dans d’autres continents, en particulier, les nôtres, qui traversent depuis plusieurs années une période de crise, économique,

Les acteurs
« Il y a eu », a écrit Celso Amorim, « avec l’Allemagne et la France une très grande affinité à l’occasion de l’affaire irakienne, qui avait généré un dialogue particulièrement positif ». Le constat que l’on peut faire en 2013 est celui des occasions perdues pour et par la France, en Amérique latine, et sans doute préservées par l’Allemagne.

125 exclusivismes religieux, et l’exploitation du Sud par le Nord, en raison de la suprématie culturelle et technique de l’occident, avec la constitution de nouveaux paradigmes idéologiques, politicoéconomiques, sociaux, de progrès et de solidarité sociale ». La France a été à une époque relativement récente et ce, au moins jusqu’à la période 2003, année de son positionnement critique sur l’opération militaire nord-américaine en Irak, et 2008, date de son retour plein dans l’Alliance atlantique, bien armée et placée pour jouer un rôle de médiateur entre le centre auquel elle appartient et les périphéries émergentes. « Il y a eu », a écrit Celso Amorim, «  avec l’Allemagne et la France une très grande affinité à l’occasion de l’affaire irakienne, qui avait généré un dialogue particulièrement positif ». Le constat que l’on peut faire en 2013 est celui des occasions perdues pour et par la France, en Amérique latine, et sans doute préservées par l’Allemagne.

sociale, politique et finalement qui peut, faute de mieux, être qualifiée d’identitaire, « Quelle est leur vision du monde ? ». Ne serait-ce que par nécessité de penser l’hypothèse émise l’économiste argentin, Julio Godio44, dans les termes suivants : « Le siècle qui arrive sera le scénario socio-politique d’une confrontation culturelle et politique entre (…) les vieux et réactionnaires paradigmes fondateurs de l’exploitation, de l’exclusion, les racismes, les

1. Stephan Zweig, Brésil, terre d’avenir, Paris, LP n° 15198. 2. Le roman latino-américain de la fin du XIXe siècle, et des débuts du XXe siècle, reflète cette fascination pour l’Europe et en particulier pour la France, cultivée par les « élites ». La plupart des pères fondateurs des lettres latinoaméricaines sont passés par Paris. Beaucoup ont été envoyés comme diplomates dans la capitale française : Miguel Angel Asturias (Guatemala)  ; Ruben Bareiro Saguier (Paraguay)  ; Alejo Carpentier (Cuba)  ; Jorge Edwards (Chili), Carlos Fuentes (Mexique), Pablo Neruda (Chili)  ; Octavio Paz (Mexique)  ; Fernando del Paso (Mexique)  ; Jorge Volpi (Mexique). 3. Sous la forme de la théorie de l’étoile polaire nord-américaine ou Respice Polum guidant la Colombie et en Argentine du « réalisme périphérique »  ; cf. l’Argentin, Carlos Escudé, Realismo periférico, Buenos Aires, Planeta, 1992 et le colombien Apolinar Diaz-Callejas, El lema Respice Polum y la subordinación en las relaciones con les Estados Unidos, Bogota, Academia colombiana de Historia, 1996. 4. Les sociologues brésiliens, Celso Furtado et Fernando Henrique Cardoso, en particulier. 5. In Néstor Garcia Canclini, « Latinoamericanos buscando lugar en este siglo », Buenos Aires, Paidos, 2002, p. 106. 6. Eduardo Galeano, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, Paris, Pocket, 2001. 7. In Chester Zelaya, « Los símbolos nacionales », San José, EUED, p. 173. 8. « En France les Révolutionnaires (…) ont aboli les privilèges des nobles et (…) ont adopté la déclaration des droits de l’homme et du citoyen », p. 106, chap 17, du manuel, « Paraguay, Nane retã », Asunción, Fundación Alianza, 1998. 9. En témoignent un grand nombre d’œuvres littéraires écrites après ou pendant un séjour à Paris, par exemple en 1862 par le Chilien Alberto Bles Gana avec son roman, « Martin Rivas » (Madrid, Catedra, 2000), ou en 1923 par le Brésilien Benjamin Costallat, « mademoiselle cinema » (Rio de Janeiro, Casa da Palavra, 1999) 10. Cf. Jacques Leenhardt, Pierre Kalfon, et Michèle, Armand Mattelart, Les Amériques latines en France, Paris, Découvertes-Gallimard, 1992. 11. Selon la formule de l’historien Jack Goody in Le vol de l’histoire, Paris, Gallimard, 2010. 12. Jean-Paul Fitoussi, La théorie du lampadaire, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2013. 13. Les États-Unis ont réactivé le corollaire Roosevelt (Théodore) de la Doctrine Monroe, qui date de 1904, après la deuxième guerre mondiale. Son application avait en effet été suspendue par le président Franklin D. Roosevelt en 1934. 14. Selon la formule d’Hubert Védrine, L’hyperpuissance américaine, Paris, FJJ, Note N° 17, septembre 2000.

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L’Amérique latine en état d’insubordination

15. Par exemple chez Samuel Huntington, auteur d’un diagnostic global intitulé, Le choc des civilisations (Paris, Odile Jacob, 1997), et d’une étude ciblant plus particulièrement l’Amérique latine, Qui sommes-nous ? (Paris, Odile Jacob, 2004). 16. BRIC= Brésil, Russie, Inde et Chine, acronyme inventé par un salarié de la Banque Goldman-Sachs, Jim O’Neill, en 2001. 17. Triade= Etats-Unis-Japon-Union européenne. 18. Hélène Thiollet, « Pratiques et représentations de l’émergence » in Critique internationale, n° 56, Paris, juilletseptembre 2012. 19. «  Brazil : The «  B  », Belongs in the BRICS, in Lael Brainard et Leonardo Martinez, Brazil as an economic superpower ?, Washington, Brookings Institute Press, 2009 20. Sur l’origine de cette formulation, voir Alain Rouquié, Amérique latine, introduction à l’extrême occident, Seuil, Paris, 1987. 21. Par exemple Robert Kagan, dans La puissance et la faiblesse, Paris, Plon, 2003 ou Robert D. Kaplan, in The coming anarchy, New York, random House, 2001. 22. Bertrand Badie notamment dans, L’impuissance de la puissance, Biblis-CNRS, n° 57, Paris, 2013 et Robert Cooper, in La fracture des nations, Denoël, Paris, 2004. 23. Se reporter à Zaki Laïdi in La norme sans la force, les Presses de Sciences-Po, Paris, 2005. 24. Dario Battistela annonce Un monde unidimensionnel, les Presses de Sciences-Po, Paris, 2011, alors qu’Emmanuel Todd le voit Après l’Empire, Gallimard, Paris, 2002. 25. Titre du livre publié par Frédéric Martel, Mainstream, Champsactuel, n° 1008, Paris, 2010. 26. Pierre Hassner, La terreur et l’empire, Seuil, Points-essais, n° 546, Paris, 2003. 27. Claude Hagège, Contre la pensée unique, Odile Jacob, Paris, 2012. 28. Philippe d’Iribarne, L’étrangeté française, Points-Seuil, n° 606, Paris, 2006. 29. Lire à ce sujet, concernant le Brésil, Leyla Perrone-Moises, coord., « Cinco séculos de Presença Francesa no Brasil », edusp, São Paulo, 2013. 30. In Celso Amorim, « Conversas com jovens diplomatas », Benvirá, São Paulo, 2011. 31. Cf. Jean Jacques Kourliandsky, « ALBA, organisation interaméricaine ou vénézuélienne », in Sebastian Santander, coord., Relations internationales et régionalisme, Presses Universitaires, Liège, 2012. 32. Cf. Jean Jacques Kourliandsky, Irán y América Latina  : más cerca por una conyuntura de futuro incierto, Nueva Sociedad, n° 246, Buenos Aires, juillet août 2013. 33. Le Venezuela l’a quitté le 10 septembre 2013. Bolivie et Équateur envisagent également un retrait. Pratiquement au même moment l’Union africaine a contesté l’universalité de la Cour pénale internationale le 13 octobre 2013 34. Voir note 4. 35. Cf. Jean Jacques Kourliandsky, « Brésil, 2003-2011  : une politique étrangère originale, conçue sans laboratoire d’idées », Paris, LRIS, N° 82, Iris-Armand-Collin, Paris, été 2011. 36. Cf. la note 3. 37. Luis Caudío Villafane, G. Santos, O evangelho do Barão, Unesp, São Paulo, 2012. 38. Marco Aurelio Garcia, Emir Sader, Brasil entre o pasado e o futuro (São Paulo, Fundação Perseu Abramo-Boitempo, 2010)  ; Samuel Pinheiro Guimaraes, Cinco siglos de periferia, (Buenos Aires, prometeo, 2005)  ; Celso Amorim, (voir note 30). 39. Marcelo Gullo, La insubordinación fundante, Biblos, Buenos Aires, 2008. 40. Par exemple, le livre de Heinz Dieterich, Hugo Chavez y el socialismo del siglo XXI, Movimiento por la Democracia participativa, Caracas, 2005. 41. Aldo Ferrer, Helio Jaguaribe, Argentina y Brasil en la globalización, Fondo de cultura economica, Buenos AiresMéxico, 2001. 42. Publications des universités de’ Colima (Mexique) et Bahia (Brésil)  : Carlos Milani, Maria Gabriela Gildo de la Cruz, A política mundial contempôranea, Edufba, Salvador, 2010. Marcos Costa Lima, coord., O Brasil e a India nas novas relações Sul-Sul, Alameda Cas Editorial, São Paulo, 2012. 43. Oscar Guardiola-Rivera, Si latinoamérica gobernase el mundo, RBA, Barcelone, 2012. 44. Julio Godio, El mundo en que vivimos, Editorial Corregidor, Buenos Aires, 2000.

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Arnaud Dubien
est chercheur associé à l’IRIS et responsable de l’Observatoire franco-russe.

Politique étrangère russe : état des lieux

a Russie est de retour. Après avoir été considérée comme un pays sur le déclin, vaguement inquiétant mais périphérique, elle a retrouvé – à la faveur des derniers développements de la crise syrienne  – une certaine centralité, que ce soit dans les préoccupations des chancelleries occidentales ou les réflexions des éditorialistes. La présidence du G20, l’affaire Snowden, le renforcement – parfois spectaculaire – du partenariat avec les BRICS ou l’activisme de Moscou dans l’espace postsoviétique confirment l’impression d’une puissance « réémergente ». Pourtant, la thèse d’une nouvelle «  guerre froide  », souvent mise en avant dans la presse, ne résiste pas à l’analyse. Non seulement la Russie de 2013 n’a plus grand-chose à voir avec l’URSS, mais ses approches diplomatiques – bien que conservatrices – vise à son intégration dans le monde globalisé.

L

Syrie : le grand malentendu
Quels sont les objectifs de la Russie et quelle logique sous-tend sa politique dans le dossier syrien  ? La grille d’analyse dominante en Occident met en avant trois éléments : le « soutien indéfectible » au régime de Bachar el-Assad, les intérêts militaires du Kremlin à Damas et une posture de confrontation qui conduirait invariablement Vladimir Poutine à s’opposer aux États-Unis aux quatre coins de la planète. Aucun de ces arguments ne suffit cependant à comprendre la position de Moscou. Si des liens privilégiés – bien que fluctuants – existaient entre la direction soviétique et Hafez el-Assad, ce n’est pas le cas entre Vladimir Poutine et Bachar elAssad. La fameuse « base navale » de Tartous n’est en réalité qu’un point d’escale logistique pour la marine de guerre russe, dont l’état actuel ne lui permet pas d’être un acteur militaire significatif en Méditerranée orientale  ; la Syrie ne représentait,

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Quatre facteurs au moins entrent en ligne de compte dans la position russe sur le dossier syrien : une certaine vision des relations internationales, le précédent libyen, la crainte d’une montée en puissance du radicalisme sunnite (légèrement atténuée par le récent coup de force des militaires égyptiens) et un profond rejet de tout ce qui peut contribuer au désordre.

Politique étrangère russe : état des lieux

en 2011, que 5  % des commandes de matériels militaires de la Russie (laquelle s’est d’ailleurs abstenue de livrer, dès avant le conflit, tout système lourd – intercepteurs MiG-31, missiles antiaériens à longue portée S-300, chasseurs-bombardiers Su-30 – susceptible d’être utilisé contre Israël ou de modifier les équilibres régionaux). Enfin, si l’antiaméricanisme est effectivement vivace à Moscou et régulièrement utilisé par le Kremlin à des fins de politique intérieure, l’optique de Vladimir Poutine, jusqu’au début de l’été en tout cas, était au contraire de relancer les relations avec Washington. Des échanges prometteurs avaient d’ailleurs eu lieu en avril et en mai avec l’envoyé spécial de Barack Obama, Tom Donilon. Quatre facteurs au moins entrent en ligne de compte dans la position russe sur le dossier syrien : une certaine vision des relations internationales, le précédent libyen, la crainte d’une montée en puissance du radicalisme sunnite (légèrement atténuée par le récent coup de force des militaires égyptiens) et un profond rejet de tout ce qui peut contribuer au désordre. Le Kremlin est convaincu que de la solution apportée à la crise syrienne dépendra la manière dont la communauté internationale réagira, dans l’avenir, aux conflits intérieurs des États. Or, pour la Russie de Poutine, la souveraineté n’est pas un concept négociable, surtout si sa remise en cause vise à installer des régimes pro-américains. L’obstination de la Russie a également beaucoup à voir avec les événements de 2011 en Libye. À l’époque, le président Dimitri
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Medvedev, par son non veto à l’ONU, avait ouvert la voie à l’opération occidentale contre Mouammar Kadhafi. Ce geste est aujourd’hui unanimement considéré comme une erreur à Moscou. Les dirigeants russes ont eu le sentiment d’avoir été dupés par les Occidentaux, qui ont d’abord invoqué le devoir de protéger avant de glisser dans une logique de cobelligérance ouverte. Ce malentendu libyen vient s’ajouter à des différends plus anciens mais dont le souvenir est très présent en Russie, que ce soit l’élargissement de l’OTAN, la guerre au Kosovo ou l’intervention américaine de 2003 en Irak. Enfin, depuis le début du « printemps arabe », la Russie s’inquiète du renforcement des courants sunnites radicaux et, surtout, de ses conséquences dans le Caucase du Nord et en Asie centrale, où Moscou sera de nouveau directement confrontée à la menace des Talibans après le retrait de l’OTAN en 2014.

Asie, BRICS, Union eurasiatique : les priorités de la politique étrangère de Poutine
Quels sont les principes directeurs de la politique étrangère de la Russie en 2013  ? On peut en relever au moins cinq. En premier lieu, la défense tous azimuts de la souveraineté nationale contre les influences extérieures. Avec le temps, ce principe qui, à bien des titres, est contraire à la logique de développement d’un monde globalisé et interdépendant, cessera d’être la priorité des priorités. Néanmoins, pour l’élite dirigeante actuelle qui a vécu, de fait, la perte de souveraineté des années quatre-vingt-dix, une dépendance humiliante par rapport à ses créanciers ainsi qu’aux souhaits de Washington (y compris concernant la composition de son gouvernement), enfin le glissement du pays, aux environs de 1999, vers un État en quasi-faillite, il va de soi que la défense de la souveraineté nationale demeure primordiale. Cela se reflète également dans la politique étrangère : à l’instar des pays d’Asie, la Russie est

Les acteurs
le grand défenseur du modèle Westphalien dans les relations internationales, jugeant toute intervention humanitaire contre-productive dans le meilleur des cas et, dans le pire, fallacieuse. En second lieu, le rapport de forces. Nombreux sont ceux, à Moscou, qui estiment que la Russie a restauré sa puissance étatique et sa place dans le monde parce qu’elle l’a emporté, fût-ce temporairement et à un prix exorbitant, en Tchétchénie. L’élargissement de l’OTAN a été stoppé par la seule réponse militaire russe en Géorgie, et non par de longues années d’un travail de persuasion diplomatique. En un mot, la stratégie à l’honneur consiste à accroître démonstrativement la force de frappe, mais à n’en user qu’en ultime recours. « L’économisation » de la politique étrangère. Ce principe est puissamment renforcé par les intérêts personnels des membres de l’élite au pouvoir, qui disposent de nombreux actifs hors du territoire, notamment en Europe. De plus en plus souvent, même si ce n’est pas encore une tendance générale, les intérêts économiques prévalent, la géopolitique ne venant qu’ensuite. Quatrièmement, la profonde méfiance vis-à-vis de l’Occident, surtout des États-Unis. Elle relève du « code génétique russe », mais a été exacerbée, au cours des années 1990-2000, par des dossiers tels que l’élargissement de l’OTAN, la guerre du Kosovo ou l’intervention militaire en Irak. Cinquièmement, un pragmatisme à toute épreuve. Seules les affaires comptent, au détriment de tout ce qui peut être personnel ou subjectif. Les intérêts l’emportent absolument sur tout. Les valeurs – à l’exception de la souveraineté – sont secondaires. Ces principes sous-jacents s’articulent avec les

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Si l’on s’en tient à la rhétorique politique intérieure, les États-Unis demeurent la menace n° 1. Dans la réalité, toutefois, la Russie ne dépend guère d’une Amérique affaiblie et s’y intéresse peu. Les intérêts économiques communs entre les deux pays sont réduits au strict minimum.

À l’instar des pays d’Asie, la Russie est le grand défenseur du modèle Westphalien dans les relations internationales, jugeant toute intervention humanitaire contre-productive dans le meilleur des cas et, dans le pire, fallacieuse.

évolutions observées dans les priorités régionales de la diplomatie russe. Le projet d’Union eurasiatique promu par Vladimir Poutine conduit naturellement à considérer les pays de l’ex-URSS comme au cœur des intérêts russes. Viennent ensuite les pays de l’Union européenne, même si l’on relève au sein des élites russes un discours de plus en plus eurosceptique. À l’inverse, on relève de plus en plus d’appel au rééquilibrage, voire à la réorientation de la politique étrangère russe en direction de l’Asie. Les récents méga-contrats énergétiques signés entre Moscou et Pékin, le partenariat russo-indien, de même que la réactivation des liens entre Moscou et Hanoï par exemple illustrent cette tendance lourde, soulignée par le sommet de l’APEC (Coopération économique pour l’Asie-Pacifique) à Vladivostok en septembre 2012. Fait remarquable, les États-Unis d’Amérique ne sont plus qu’au quatrième rang des priorités diplomatiques russes, alors qu’ils ont toujours été, depuis 1945, les premiers dans les relations d’amitié et d’hostilité. Certes, si l’on s’en tient à la rhétorique politique intérieure, les États-Unis demeurent la menace n° 1. Dans la réalité, toutefois, la Russie ne dépend guère d’une Amérique affaiblie et s’y intéresse peu. Les intérêts économiques communs entre les deux pays sont réduits au strict minimum. La liste des priorités se clôt par le «  Grand Moyen-Orient  ». C’est là une nécessité, mais on y voit aussi un théâtre permettant de se doter d’atouts par rapport à d’autres partenaires-concurrents. Enfin, la Russie s’intéresse à nouveau au continent africain (elle mise désormais sur l’Afrique du sud) et au continent sud-américain (Moscou espère notamment densifier

130 ses relations avec Brasilia en lui vendant des avions de combat et en participant au programme spatial et nucléaire civil brésilien).

Politique étrangère russe : état des lieux

Quel partenariat entre Paris et Moscou ?
Le retour de Vladimir Poutine au Kremlin et l’élection de François Hollande à la présidence de la République au printemps 2012 sont l’occasion de s’interroger sur les relations bilatérales franco-russes. Traditionnellement bonnes au plan politique mais longtemps peu conformes au potentiel des deux pays s’agissant des échanges commerciaux, elles ont franchi un cap au cours de la dernière décennie. L’année croisée francorusse en 2010 a coïncidé avec un nouvel élan, visible tant au plan économique que politique. Les échanges commerciaux ont été multipliés par cinq depuis 2000 et ont dépassé 21 milliards d’euros en 2012. La Russie est le troisième marché export de la France (hors-UE et Suisse) après les États-Unis et la Chine. La France est le deuxième fournisseur européen de la Russie et le troisième pays en termes d’investissements directs étrangers (hors zones offshores et paradis fiscaux). Les grandes entreprises françaises sont présentes dans des domaines très divers (transport, énergie, agroalimentaire, banque, automobile, industrie pharmaceutique) et contribuent à la modernisation de l’économie russe. Le partenariat privilégié institué entre Paris et Moscou depuis la présidence du général de Gaulle rend possible des coopérations

La Russie est le troisième marché export de la France (hors-UE et Suisse) après les ÉtatsUnis et la Chine. La France est le deuxième fournisseur européen de la Russie et le troisième pays en termes d’investissements directs étrangers (hors zones offshores et paradis fiscaux).
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dans des domaines de pointe. La vente à la marine de guerre russe de deux bâtiments de projection et de commandement de type Mistral, dont le premier exemplaire a été mis à l’eau le 15 octobre dernier, est de ce point de vue symbolique. Le dialogue politique franco-russe s’appuie sur un dispositif institutionnel particulièrement étoffé (Séminaire intergouvernemental  ; Conseil économique, financier, industriel et commercial  ; Conseil conjoint pour les questions de sécurité). Nos deux pays ont des approches convergentes ou proches sur beaucoup de dossiers internationaux. Le monde multipolaire tel qu’il émerge est vu comme une évolution positive, bien que non dénuée de risques. Tant la France que la Russie sont favorables au multilatéralisme et au maintien du rôle central de l’ONU. Elles sont confrontées à des défis similaires : préservation de leur rang et de leur souveraineté stratégique dans un monde globalisé, réindustrialisation, gestion des flux migratoires. Le potentiel de développement de la relation franco-russe demeure important, mais il se heurte à certains obstacles qui ne doivent pas être sousestimés. La crise syrienne a mis en évidence de fortes divergences. Au-delà du différend syrien, la Russie s’interroge sur la ligne directrice de la diplomatie française et sur le potentiel de son partenaire à moyen terme. La France s’inquiète pour sa part de certaines évolutions internes et des crispations diplomatiques russes dans le voisinage partagé, qui rendent plus difficile son positionnement à Bruxelles auprès de partenaires parfois sceptiques sur la nécessité même d’un partenariat ambitieux avec Moscou. L’un des obstacles les plus importants à l’approfondissement du partenariat bilatéral est l’étroitesse de sa base sociologique. Au fond, malgré l’ancienneté et la diversité des liens culturels, économiques, politiques et militaires qui unissent leurs deux pays, Russes et Français se connaissent mal. Les perceptions mutuelles sont éloignées des réalités contemporaines. En France, les deux courants de pensée traditionnellement les plus favorables à la relation avec Moscou – les

Les acteurs
Malgré l’ancienneté et la diversité des liens culturels, économiques, politiques et militaires qui unissent leurs deux pays, Russes et Français se connaissent mal. Les perceptions mutuelles sont éloignées des réalités contemporaines. En France, les deux courants de pensée traditionnellement les plus favorables à la relation avec Moscou – les gaullistes et les communistes – ont pratiquement disparu du paysage politique.

131 déplorable, minée par les stéréotypes sur la mafia, la prostitution, la menace nucléaire ou l’éternel retour de Staline que la « grande presse » – souvent plus en quête de sensationnalisme que d’analyses nuancées – contribue à enraciner dans l’imaginaire collectif. Si les informations véhiculées par les médias français sont rarement fausses, le biais est le plus souvent négatif, ce qui a naturellement un impact considérable sur les perceptions des décideurs politiques et économiques nonspécialistes de la Russie et n’ayant pas accès à d’autres sources d’analyse. La France peut-elle et doit-elle aller plus loin dans son rapprochement avec la Russie  ? Un véritable «  partenariat stratégique  », qui serait ouvert et précurseur d’une réunification du continent européen, comme le souhaitaient Mitterrand et Gorbatchev au début des années 1990, a tout son sens.

gaullistes et les communistes – ont pratiquement disparu du paysage politique. L’émigration russe blanche, si elle a été courtisée ces dernières années par le Kremlin, ne s’est jamais fédérée en lobby et n’a par exemple pas le poids de la communauté arménienne. L’image de la Russie en France est

Alain Chenal
est maître de conférences à Paris X-Nanterre et spécialiste des questions de la Méditerranée et du monde arabe et musulman contemporain.

Deux années cahotiques dans le monde arabo-musulman : le retour de la grande discorde ?

C

ertes, on aurait pu commencer avec la phrase par laquelle s’ouvre La colline oubliée de Mouloud Mammeri  : « Le printemps, chez nous ne dure pas1 ». Mais l’expression journalistique «  printemps arabe », usée jusqu’à la corde, est fallacieuse pour parler des révoltes surgies en 2011. Elle avait déjà été utilisée au début de ce siècle par les néoconservateurs américains, appelant de leurs vœux un Grand Moyen Orient entièrement remodelé selon leurs vues et avec l’aide insistante des armes occidentales. Un «  printemps arabe  » est espéré chaque fois qu’à travers quelques indices des changements se font espérer2. Évocatrice d’une courte saison, son corollaire est la dénonciation de l’hiver ou d’une glaciation dès que les révoltes se heurtent à la dure réalité des sociétés et des économies. Pour citer la chaîne de bouleversements politiques, inscrits dans la longue durée historique, qui se

produisent depuis 2011 dans le monde arabe et musulman, plutôt qu’au climat, c’est à la tectonique qu’il faut emprunter son vocabulaire  : un séisme libérateur, survenant à un moment inattendu, mais prévisible, car il est le résultat d’un long et lent travail souterrain, traduit brutalement par de nouvelles fractures de la croûte terrestre. Depuis la fuite du clan Ben Ali en janvier 2011, suivie de la

Pour citer la chaîne de bouleversements politiques, inscrits dans la longue durée historique, qui se produisent depuis 2011 dans le monde arabe et musulman, plutôt qu’au climat, c’est à la tectonique qu’il faut emprunter son vocabulaire : un séisme libérateur, survenant à un moment inattendu, mais prévisible, car il est le résultat d’un long et lent travail souterrain, traduit brutalement par de nouvelles fractures de la croûte terrestre.

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Deux années cahotiques dans le monde arabo-musulman

destitution d’Hosni Moubarak, une série de changements continus affecte le monde arabo-musulman voisin, sous les yeux de notre Europe sidérée du haut de ses remparts, avec des traits et des résultats très différents. Plus que des certitudes, ce sont des questions essentielles, qui se bousculent alors, appelées par ce renouveau cahotique. Quelles réponses apporter aux sociétés, et notamment aux sociétés civiles, en quête de changements profonds ? L’échec des transitions politiques conduit-il inéluctablement à la guerre civile ? 2013 marque-t-il, pour reprendre le titre d’un livre précurseur d’Olivier Roy, l’échec de l’islam politique3  ? Restera-t-il de ces mouvements des acquis irréversibles  ? Ces deux années chaotiques mènent en tout cas à un bouleversement de la carte géopolitique.

Ce mouvement affecte toute la région, du Maroc à l’Iran, du Sultanat d’Oman au Kurdistan irakien. Mais, contrairement à une trop simpliste théorie des dominos, son débouché actuel est contrasté, avec ses premiers succès, ses échecs, ses guerres civiles et quelques angles morts.

Du peuple uni aux camps antagonistes, deux années chaotiques…
En dépit des apparences, le monde arabe et musulman connaît depuis 2011, mais il n’est pas seul dans ce cas, une véritable poussée démocratique4. Sans revenir sur ses causes profondes, et le long cortège de révoltes5 qui l’ont précédée, en particulier ouvrières, populaires ou estudiantines, rappelons simplement que cette vague trouve ses origines proches dans l’immobilisme farouche de régimes autoritaires, renforcés par l’effet d’aubaine des événements de 2001, dans la liquidation du processus israélo-palestinien par la passivité internationale et dans la destruction aveugle menée en 2003 de l’État irakien, prônée par les partisans du « chaos créateur ». Comme dans toutes les révolutions, les premiers moments sont exaltants, inventivité stupéfiante des jeunes, courage des insurgés, sentiments d’union et de fraternité… À chaque fois, vieux fond de rousseauisme aidant, on s’enthousiasme, oubliant comme toujours qu’il ne suffit pas que parte le tyran pour qu’apparaisse un peuple démocrate. Les dictatures marquent profondément et durablement les sociétés.
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Au moment de mettre un point final à cet article, il est impossible de tenter un bilan de ces révolutions, car la situation évolue sans cesse, avec des rebondissements inattendus, tels ceux de la société civile turque, ou redoutés de longue date, comme la destitution par l’armée égyptienne du président élu Mohamed Morsi le 3 juillet 2013, l’enlisement de la transition en Tunisie ou la course à l’abîme en Syrie. Ce mouvement affecte toute la région, du Maroc à l’Iran, du Sultanat d’Oman au Kurdistan irakien. Mais, contrairement à une trop simpliste théorie des dominos, son débouché actuel est contrasté, avec ses premiers succès, ses échecs, ses guerres civiles et quelques angles morts. Seuls Ben Ali et Moubarak ont été chassés par le peuple et l’armée de leur pays. Kadhafi a été éliminé par une action de force internationale et Ali Abdallah Saleh contraint par la pression régionale et internationale d’accepter une transition complexe dans un Yémen tiraillé par plusieurs conflits emboîtés et livré depuis 2002 à la guerre silencieuse des drones. La courageuse révolte démocratique de Bahreïn a été réprimée par les forces du Conseil de Coopération du Golfe6. L’Iran fait l’objet depuis des années de sanctions particulièrement dures et d’une véritable guerre couverte. Et la Syrie, devenue le champ d’affrontement de plusieurs conflits majeurs, s’enfonce chaque jour dans une guerre terrifiante et destructrice, que l’Iraq a connue avant elle et risque de revivre. Ailleurs, des ouvertures ont dû être concédées et les régimes survivants restent durablement fragilisés, alors que se profilent des successions périlleuses. Qu’elles participent directement au pouvoir (Maroc, Tunisie, Libye, Égypte jusqu’en juillet 2013, Gaza,

Les acteurs
Liban, Iraq, Yemen) ou non, ce mouvement a placé les forces se réclamant de l’islam politique sunnite ou chiite au cœur du champ politique. On souligne volontiers, que ce ne sont pas elles qui furent en première ligne lors de la partie la plus spectaculaire des révoltes récentes, portées par des jeunesses urbaines inventives, ouvertes au monde, usant au mieux des réseaux sociaux. On décrit les islamistes comme co-gérant dans la durée, avec un sens aigu des rapports de force et du temps, les sociétés arabo-musulmanes, comblant par la bienfaisance les béances sociales des États. Au fil des répressions, ils sont restés dans la plupart des pays la première, voire la seule force politique organisée, présente dans l’ensemble des territoires urbains et bénéficiant d’une implantation sociale unique, ainsi que du prestige des opposants emprisonnés et persécutés. C’est donc sans surprise que les premières consultations électorales libres les placent largement en tête, sans raz de marée toutefois. La logique parlementaire les conduit au pouvoir, dans des coalitions qu’ils dominent. C’est alors que la formidable machine d’opposition qu’est l’islam politique se heurte au choc d’autres réalités. Confrontée à l’inertie administrative des États profonds, à leurs métastases policières, comme à la médiocrité de leurs propres cadres, la gestion des partis islamistes se révèle le plus souvent calamiteuse  ; alors qu’ils ont tant su faire rêver, ils s’avèrent incapables de répondre à l’aggravation

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Commence un deuxième temps des révoltes arabes, qui voit partout contester la capacité de gouverner des islamistes et, au-delà, leur projet politique fondamental. Le peuple lui-même, un moment uni dans la ferveur révolutionnaire, se découvre divisé en deux camps de plus en plus antagonistes : cette prise de conscience est pour beaucoup un choc.

Qu’elles participent directement au pouvoir ou non, ce mouvement a placé les forces se réclamant de l’islam politique sunnite ou chiite au cœur du champ politique. Au fil des répressions, les islamistes sont restés dans la plupart des pays la première, voire la seule force politique organisée, présente dans l’ensemble des territoires urbains et bénéficiant d’une implantation sociale unique, ainsi que du prestige des opposants emprisonnés et persécutés.

des difficultés économiques et à l’impatience des attentes sociales. S’il suffisait de chasser les voleurs pour vivre mieux  ! Ils veulent à leur tour tout contrôler. Même après un vote techniquement peu contestable, la nouvelle majorité électorale se coule dans un système qui ne connaît pas la culture démocratique, celle du respect des minorités et de l’alternance. Le rejet ne tarde pas, qu’aggrave l’exaspération face à la croissance brutale de l’insécurité publique, jadis maîtrisée par les dictatures policières. Unis en apparence face aux anciens pouvoirs, opposants ambigus mais estimables, les mouvements islamistes eux-mêmes apparaissent de plus en plus divisés entre gestionnaires pragmatiques et religieux plus intransigeants, et défiés par la progression sur leurs flancs de partis et organisations salafistes, qu’ils sont conduits à réprimer. La désillusion populaire est rapide, nourrie par l’irrédentisme des acteurs de la société civile à l’origine de la révolte, comme par la nostalgie sourde de l’ordre ancien et de ses « vestiges » (les fameux fouloul égyptiens). Le désenchantement l’emporte très vite. Commence un deuxième temps des révoltes arabes, qui voit partout contester la capacité de gouverner des islamistes et, au-delà, leur projet politique fondamental. Le peuple lui-même, un moment uni dans la ferveur révolutionnaire, se découvre divisé en deux camps de plus en plus antagonistes  : cette prise de conscience est pour beaucoup un choc. Les opinions arabes, habituées à cultiver pendant tant d’années la rhétorique du nationalisme arabe puis des unités nationales, redécouvrent la discorde au sein de la

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communauté, cette Fitna al kobra qui marqua dramatiquement les premières décennies de l’islam naissant7, après la mort du Prophète. Il s’agit là d’un moment fragile et décisif, qui pourrait conduire en maîtrisant les crises à des sociétés post-islamistes, mais qui favorise hélas le retour de tentations autoritaires. L’été 2013 en Égypte en est la tragique expression  : le premier président véritablement élu destitué par l’Armée, qui reprend seule le pouvoir, une répression impitoyable, le chassé-croisé symbolique d’un Moubarak sortant de prison pendant qu’y rentre le Guide suprême de la confrérie des Frères musulmans8, le retour aux recettes les plus éculées de la théorie du complot et aux outrances du discours éradicateur défendant « l’illusion du mal nécessaire  » selon la formule de Vincent Geisser. « Ce désastre aura des effets durables bien au-delà des frontières égyptiennes, compromettant dans tout le monde arabe les chances d’une transition démocratique, fondée sur l’harmonisation entre les visions nationalistes et islamistes du pacte collectif 9 » note immédiatement Jean-Pierre Filiu, après la sanglante répression d’août 2013 : à Tunis, le choc est brutal. Cependant, le mouvement a connu quelques angles morts. Deux sont particulièrement notoires, l’Algérie et la Palestine. Comme l’écrit joliment Luis Martinez10, « l’Algérie continue d’offrir le charme désuet d’un modèle de république nationaliste et militaire qui ravit les démocraties occidentales déstabilisées par l’irruption des partis islamistes et des sociétés civiles… d’autant plus que la présidence de Bouteflika offre depuis 1999 un semblant d’autorité civile après le règne des généraux ». Le peuple algérien serait traumatisé car il aurait déjà vécu par anticipation le résumé tragique du processus qui se déroule aujourd’hui ailleurs, de la lutte contre le parti unique en 1988 à l’annulation des élections nationales fin 1991 et à la décennie sanglante de la guerre civile  ; cet argument souvent avancé ne devrait pas faire oublier le grand nombre de microrévoltes qui marquent la vie quotidienne des villes algériennes, ou les failles de plus en plus béantes de la gouvernance de ce pays riche fabriquant des générations de pauvres à l’humour désespéré.
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L’interminable succession n’a pas encore vécu ses derniers soubresauts. Quant au peuple palestinien, il semble sonné par l’occupation réduisant sans cesse la base territoriale résiduelle promise à un futur État11, comme par sa propre division territoriale et la faiblesse de directions vieillissantes. Toujours sommé d’attendre « la prochaine élection » ici ou là, il a vu le président Obama venir enfin au Proche-Orient pour faire la paix… avec Netanyahou et s’employer avant tout à rabibocher Israël et Turquie. « Je ne m’engage pas dans le dossier de la paix, dont tous les paramètres sont pourtant sur la table depuis plus d’une décennie, mais j’interdis à tous les autres de le faire », résume un Palestinien sagace12. Toujours cramponnée au mantra des Deux États, la «  communauté internationale  » n’a pas la rigueur de dire qu’elle se résigne à ce que le devenir de ce peuple soit celui de bantoustans, si possible vertueusement gérés, s’ils veulent être aidés financièrement. Ou une nouvelle révolte, portée par une nouvelle génération aguerrie et lucide. Pourtant, le devenir de la Palestine garde un immense pouvoir émotionnel «  du Golfe à l’Océan »13. Mais immobilité ne signifie en aucun cas immunité… Faut-il ajouter à cette liste le cas du royaume du Maroc14  ? Au prix d’un référendum-plébiscite hâtif (1er  juillet 2011) retouchant la constitution, suivi de législatives anticipées permettant à la fin de la même année la formation d’un gouvernement dirigé par le Parti de la Justice et du Développement, le pays aurait traversé à moindres frais cette séquence périlleuse partout ailleurs, incarnée ici par le

Les régimes qui n'ont pas été balayés par la vague des révoltes, s'efforcent à tâtons de s'en prémunir en dosant réformes plus ou moins cosmétiques et répression renforcée. C'est le cas de la plupart des monarchies, du Maroc au Golfe, avec une apparence de succès à court terme. S'agissait-il d'une simple passe difficile à traverser ?

Les acteurs
Mouvement du 20 février. Mais le pouvoir du gouvernement comme celui du parlement sont peu de chose en face de l’omniprésent contrôle du Palais (la « monarchie exécutive »), s’appuyant sur le système séculaire du makhzen largement modernisé et renforcé. Aussi n’est-ce pas un hasard si les révoltes marquent surtout les périphéries du royaume, du Rif au Sahara. Du temps a été gagné, l’opposition islamiste modérée invitée à s’user au pouvoir sans vraiment l’exercer, mais les fractures sociales demeurent. En fait, comme dans la fable de La Fontaine, « si tous n’étaient pas morts, tous étaient atteints ». Les régimes qui n’ont pas été balayés par la vague des révoltes, s’efforcent à tâtons de s’en prémunir en dosant réformes plus ou moins cosmétiques et répression renforcée. C’est le cas de la plupart des monarchies, du Maroc au Golfe, avec une apparence de succès à court terme. S’agissait-il d’une simple passe difficile à traverser  ? Rabat, Amman, ou les monarchies de la Péninsule arabique peuvent-ils se prévaloir des échecs islamistes pour freiner l’appel au changement des peuples et transformer le répit gagné en nouvelle stabilité ? La réponse ne dépend pas que de leur habileté à organiser des transitions douces, puisque c’est toute la carte géopolitique du Proche-Orient qui est balayée par le vent de la guerre.

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Commence en 1980 la série des « guerres du Golfe ». On assiste alors à la construction méthodique de l’idée qu’existerait un conflit fondamental et multiséculaire entre sunnites et chiites, mêlant religion et politique, puisqu’on y associe le Hamas palestinien. Certes, depuis les origines, l’histoire de la légitimité au sein du monde musulman n’a jamais été paisible, pas plus qu’ailleurs, mais le chiisme compte bien des branches et les pouvoirs sunnites se sont aussi souvent affrontés entre eux.

Vers une nouvelle géopolitique du Proche-Orient ?
Par-delà le discours nationaliste unitaire et l’émotion réelle autour de la cause palestinienne, le monde arabe a toujours été profondément divisé politiquement  : républiques contre monarchies, « progressistes » contre « modérés », pro-soviétiques contre pro-occidentaux… Le leadership égyptien, souvent arrogant, a presque toujours été jalousé et contesté. Des rivalités durables ont opposé les deux factions du Baath, Bagdad et Damas. Alger, qui s’est longtemps rêvée la Prusse du Maghreb, se méfie profondément du Maroc au peuple frère,

rivalité qui se traduit notamment par l’interminable conflit au Sahara occidental. Factions palestiniennes et libanaises clientes ont importé au prix de conflits sanglants ces allégeances antagonistes dans le mouvement palestinien ou au Liban. La guerre civile au Liban, si elle fut la plus longue et la plus « couverte » en Occident, ne doit pas faire oublier celles des Yémens, du Dhofar, des Kurdes, ou d’autres conflits de moindre intensité, par exemple autour du Nil. Déjà, la géopolitique régionale joue un rôle décisif dans les conflits internes. Sur cet échiquier ancien apparaissent à la fin des années 1970 de nouvelles vagues de méfiance, se surajoutant aux précédentes  : qu’on se souvienne de l’année 1979, du retour triomphal de Khomeiny à Téhéran le 1er février 1979, à la prise d’otages à la Mekke (20 novembre-4 décembre) et à l’invasion soviétique en Afghanistan (27  décembre 1979). Commence en 1980 la série des «  guerres du Golfe ». On assiste alors à la construction méthodique de l’idée qu’existerait un conflit fondamental et multiséculaire entre sunnites et chiites, mêlant religion et politique, puisqu’on y associe le Hamas palestinien15. Certes, depuis les origines, l’histoire de la légitimité au sein du monde musulman n’a jamais été paisible, pas plus qu’ailleurs, mais le chiisme compte bien des branches et les pouvoirs sunnites se sont aussi souvent affrontés entre eux. Cette construction est, disons-le, aussi discutable

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que le serait d’expliquer toute l’histoire européenne par les guerres de religion. Les monarchies du Golfe, la Jordanie, s’efforcent de mobiliser contre ce « croissant noir », associant Téhéran, Damas, le Hezbollah libanais et Gaza, menaçant les rivages du Golfe, que la guerre de Bush en Iraq a prodigieusement renforcé. La « menace irakiennne » abattue, l’Occident et ses alliés régionaux se fixent un nouvel adversaire (encore pire…), le « péril iranien ». Le Proche-Orient des États devient de plus en plus celui des tribus, et les pouvoirs traditionnels sunnites de plus en plus fragiles. Ils le sont d’autant plus qu’après les dernières élections arabes se dessine un autre axe, celui des Frères musulmans, allant d’Ankara au Caire en passant par Gaza, l’insurrection syrienne et ses alliés irakiens, et toujours le Hamas, et soutenu par l’hyperactif Qatar. Le dynamisme turc y est pour beaucoup16. Morsi est félicité partout pour sa médiation à Gaza. Les monarchies conservatrices prennent peur, se sentant menacées sur un second front… L’échec des Frères musulmans, manifeste à l’été 2013, change une fois encore la donne. L’Arabie va s’engouffrer dans l’échec des Frères. À ce point, il faut en venir à la Syrie. Toutes les divisions et les jeux et enjeux régionaux s’y concentrent, comme naguère au Liban. Tous les conflits s’y empilent. La protestation démocratique a commencé à peine plus tard qu’ailleurs, le 15 mars 2011, avec les collégiens de Deraa. Mais un ensemble de facteurs vont conduire de la révolte à la militarisation du conflit et à la guerre : des analyses très insuffisantes

La carte politique actuelle a été tracée pour l’essentiel au lendemain de la Première Guerre mondiale, suite à la Déclaration Balfour, aux traités de paix démantelant l’Empire ottoman et à l’organisation des mandats rivaux. Comme ailleurs, les « décideurs » d’alors avaient divisé pour régner, s’étaient appuyés sur des minorités et les futurs États s’étaient inscrits dans ces frontières pour tenter de dissoudre au profit de l’idée nationale les identités communautaires.

Il faut en venir à la Syrie. Toutes les divisions et les jeux et enjeux régionaux s’y concentrent, comme naguère au Liban. Tous les conflits s’y empilent. La protestation démocratique a commencé à peine plus tard qu’ailleurs, le 15 mars 2011, avec les collégiens de Deraa. Mais un ensemble de facteurs vont conduire de la révolte à la militarisation du conflit et à la guerre.
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sur la nature et l’enracinement du régime syrien – des forces armées totalement inféodées au cœur du pouvoir (au contraire de l’Égypte et de la Tunisie) –, l’appui décisif de Moscou, militairement comme aux Nations Unies, désireux de défendre cet important bastion et de ne pas rejouer la « duperie » de la résolution 1973 sur la Libye – la passivité occidentale, se résignant à cette guerre d’usure17 –, la volonté des puissances sunnites d’y piéger l’Iran. Les alliés régionaux du régime, pasdaran iranien et Hezbollah, lui apportent un appui substantiel, le régime irakien un « soutien implicite18 » tempéré par l’accueil de réfugiés. L’insurrection s’est transformée en guerre civile inégalitaire et terrifiante. Les groupes extrémistes défaits ailleurs s’y infiltrent. Les paumés de cette planète s’y retrouvent. Le choix risque de se faire entre l’éviction impossible et la partition territoriale, qui n’est pas exclue. Comment se dessinera le Proche-Orient au sortir de cette tourmente ? «  Il y a à peine cent ans, les chrétiens du Liban se disaient volontiers syriens, les Syriens se cherchaient un roi du côté de La Mecque, les Juifs de la Terre sainte se proclamaient Palestiniens… Pas un seul des États de l’actuel Proche-Orient n’existait encore, et le nom même de cette région n’avait pas été inventé, on disait la Turquie d’Asie19 ». La carte politique actuelle a été tracée pour l’essentiel au lendemain de la Première Guerre mondiale, suite à la Déclaration Balfour, aux traités de paix démantelant l’Empire ottoman et à l’organisation des

Les acteurs
mandats rivaux. Comme ailleurs, les « décideurs » d’alors avaient divisé pour régner, s’étaient appuyés sur des minorités et les futurs États s’étaient inscrits dans ces frontières pour tenter de dissoudre au profit de l’idée nationale les identités communautaires20. Mis à part le sandjak d’Alexandrette, les guerres israélo-arabes et la décolonisation, tardive dans le Golfe, ne modifieront pas substantiellement les frontières héritées des années 192021. Les événements actuels risquent d’y conduire. La Turquie riche en eau, industrielle et industrieuse, parviendra-t-elle à stabiliser sa vie politique, à mettre fin à la guerre avec ses Kurdes, à maintenir et développer son influence, à créer sur son flanc sud une « turcosphère » d’autant plus forte qu’elle s’appuiera sur des Kurdistans autonomes, voire une «  kurdosphère  », au détriment de Bagdad et Damas ? Ironie, c’est elle qui offrirait un partenariat majeur à l’Europe, qui a refusé de l’accueillir dans l’Union. L’Iraq, la Syrie et le Liban de 1920 irontils vers une inéluctable cantonisation  ? Les deux capitales du Baas, capitales des premiers empires musulmans, garderont-elles un rôle ? Déjà, en Iraq, chiites et kurdes continuent à bâtir leur pouvoir, marginalisant les sunnites, dont les extrémistes parlent d’un « Etat islamique en Iraq et au Levant ». L’État libanais n’aura-t-il connu que de « si brèves années de gloire22  ». Quels seront demain les acteurs importants de cette région, outre Israël et la Turquie ? L’Égypte militaire, ayant raté sa tentative

139 de modernisation politique, poursuivra-t-elle son lent et résistible déclin  ? L’Iran, cible majeure de toute cette aventure, restera-t-il l’abcès de fixation des tensions régionales, voué aux actions militaires, surtout après les retournements de la crise syrienne ou pourra-t-il se débarrasser d’un pouvoir militaire corrompu et rentrer apaisé dans le concert régional, comme le souhaitent et l’expriment chaque fois qu’ils le peuvent ses citoyens  ? Pour la gauche, souvent perplexe, la réintégration d’un Iran largement post-islamique doit être un objectif premier. Ce sera décisif pour la reconstruction du Moyen-Orient. Quoi qu’il en soit, ces révoltes sont tout sauf une parenthèse. Quelque chose d’irréversible s’est produit sur les places et dans les avenues du monde arabe il y a maintenant plus de deux ans. C’est la revendication de la dignité, de la citoyenneté et des droits politiques. Malgré le retour redouté de l’autoritarisme, il n’y aura pas de retour en arrière dans la tête des générations, qui se sont alors exprimées avec force. L’Europe n’a pas, comme les États-Unis, la possibilité de changer de priorité et de s’investir avant tout en Asie-Pacifique  : notre continent ne peut changer de voisin23. Pour la gauche s’ajoute la nécessité de prendre en compte le rôle des musulmans européens, dans l’épanouissement de nos sociétés. À nous d’être attentifs à ce nouveau monde arabe, de refuser tout anathème et de ne pas plaquer sur ces moments historiques longs un calendrier d’impatience, que notre propre histoire européenne ne justifie aucunement, ce que certains appellent un « occidentalisme militaire et moralisateur ». À nous de ne pas oublier que l’islamisation des sociétés avait commencé bien avant, avec le plein soutien des régimes autoritaires, qui se gardaient la force et l’argent en concédant aux religieux conservateurs les mœurs, les femmes et l’éducation. À nous surtout d’établir avec des nouvelles élites une approche globale et confiante sans imposer nos valeurs, ni y renoncer.

À nous d’être attentifs à ce nouveau monde arabe, de refuser tout anathème et de ne pas plaquer sur ces moments historiques longs un calendrier d’impatience, que notre propre histoire européenne ne justifie aucunement, ce que certains appellent un « occidentalisme militaire et moralisateur».

1. « Au sortir des jours froids de l’hiver, où il a venté rageusement sur les tuiles, où la neige a fait se terrer hommes et bêtes, le tiède printemps revient, il a à peine le temps de barbouiller de vert les champs, que déjà le soleil fait se faner les fleurs, puis jaunir les moissons ».

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2. En juillet 2005, le Monde diplomatique consacre ainsi un gros dossier au “Printemps arabe”. Par contre, on ne peut qu’aimer se laisser conter par Jean-Pierre Filiu le roman graphique Le printemps des Arabes (Futuropolis). 3. Publié en 1992 par Olivier Roy au Seuil : il y développe alors la thèse selon laquelle les forces politiques qui se réclament directement de l’islam, si elles restent un formidable acteur de l’opposition, échouent à gouverner différemment des dictatures, auxquelles elles se sont opposées. Si, contrairement au slogan simpliste, l’islam n’est pas la solution, est-ce pour autant le problème ? 4. Que tente de cerner un article ainsi intitulé paru en juillet 2011 dans le n° 43 de la Revue socialiste, dont cette réflexion se propose de prendre la suite. 5. Notamment en Égypte, au Maroc, en Tunisie, en Algérie, sans oublier l’importante « révolution verte » qui soulève toutes les villes d’Iran à la suite de la présidentielle truquée de 2009. 6. Opération Bouclier de la Péninsule déclenchée le 14 mars 2011, avec un millier de soldats saoudiens, 800 Jordaniens et 700 policiers émiratis. 7. Sur cette période, un livre majeur, dû à l’historien tunisien Hisham al Djaït, La Grande Discorde (NRF, Bibliothèque des Histoires 1989). 8. Il y a dans l’histoire contemporaine du monde arabe des moments d’une tragique ironie. Ainsi ce mois d’août 1983 : Arafat encerclé dans Tripoli, et que Mitterrand s’apprête à sauver pour la 2e fois, est bombardé au même instant par la flotte israélienne positionnée au large de la ville et par l’artillerie syrienne postée sur les collines qui l’entourent. Les fedayins applaudissent… 9. Militaires et islamistes ramènent les Égyptiens soixante ans en arrière (Le Monde, 23 août 2013). 10. Le Monde, 31 mai 2013. 11. 20 ans après les accords d’Oslo-Washington (13 septembre 1993), le nombre des colons en territoire palestinien est passé de 150 000 à 500 000. 12. Inutile de dire combien peu d’espérance suscite la relance au forceps des négociations par John Kerry. Cette distance nouvelle des États-Unis envers la paix et la sécurité en Méditerranée confère d’ailleurs d’inévitables responsabilités à l’Europe. 13. Comme le montre encore la passion avec laquelle est accueillie la victoire de Mohammed Assaf, jeune palestinien né dans un camp de Gaza, au concours Arab Idol de la chaîne MBC, le 21 juin 2013. 14. Voir par exemple le point d’ensemble fait par Pierre Vermeren, « Maroc : les paris du roi », dans Politique internationale n° 140, été 2013. 15. Comme au début de la guerre Iraq-Iran on évoque un soi-disant «  conflit millénaire entre les Perses et les Arabes », et qu’avec la victoire de l’AKP en Turquie on décrit « le retour de l’empire ottoman en Asie centrale ». 16. Précisons que le « modèle turc », c’est-à-dire la possibilité pour un parti islamiste modéré de gagner démocratiquement à plusieurs reprises les élections, de s’imposer à l’armée et de moderniser et libéraliser le pays, n’est pas invalidé en soi par la dérive autoritaire, qui marque les années récentes de la gouvernance de Recep Tayyip Erdogan. 17. Pour certains, il faut même entretenir l’impasse, une guerre sans fin, sans vainqueurs, étant la meilleure solution, voir Edward N. Luttwak, dans Le Monde, 6 septembre 2013. 18. Selon Hosham Dawod, dans Pas de printemps pour la Syrie, ouvrage collectif à paraître à La Découverte. 19. Amine Maalouf, Origines, Grasset 2004, page 257. 20. Un excellent rappel d’ensemble de ce découpage se trouve dans l’étude de Fabrice Balanche, L’Etat au ProcheOrient arabe entre communautarisme, clientélisme, mondialisation et projet de Grand Moyen Orient, publiée dans l’Espace politique 11-2010/2. 21. Paradoxalement, la seule à disparaître, en mai 1990, sera l’une des mieux bornées, celle qui séparait depuis 1839 le Yémen ottoman, que les troupes turques quittent en 1919, des colonies britanniques du sud de la péninsule autour d’Aden, devenues république socialiste en 1967, et déchirée par une guerre civile en 1986. 22. Pour reprendre le titre d’un beau récit de Charif Majdalani (Seuil). 23. Et ses marches sud-orientales, d’Athènes à Sofia, sont elles-mêmes en crise.

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Et la France

Dominique de Combles de Nayves
est avocat et ancien directeur de cabinet du ministre de la Défense de 1997 à 2002.

Questions de défense et socialisme

«P

acifistes, idéalistes, angéliques  », que n’a-t-on entendu dans la bouche de la droite française depuis « l’armée nouvelle » de Jean Jaurès à propos des socialistes et de la défense. Comme si, péché originel, puisque les socialistes n’aiment pas la guerre et ne la souhaitent pas, ils ne pourraient pas comprendre la nécessité de la Défense, comme s’ils ne pouvaient pas non plus apprécier les vertus militaires. Il est vrai qu’à la différence de plusieurs des dirigeants de la droite française, dont certains ont été tentés entre les deux guerres par le fascisme qui exaltait la guerre, intimement liée selon eux à la nature humaine et seule capable de révéler la force de caractère, le courage ou l’abnégation, osons le dire, c’est vrai, les socialistes n’aiment pas la guerre. Pour autant, toute notre Histoire, et notamment l’histoire récente, a démontré que s’il le fallait, ils n’hésitaient pas lorsqu’ils étaient appelés aux plus hautes fonctions de l’État, à engager nos forces

sur des terrains pourtant loin de la sainte défense de notre territoire national. Que ce soit François Mitterrand ou maintenant François Hollande, nos présidents n’ont pas hésité à mettre les hommes et les armes de la France au service du droit international et de la liberté : à l’occasion de la première guerre du Golfe ou encore récemment dans l’intervention décisive au Mali, c’est bien tout l’outil de défense français qui a permis un engagement de l’ensemble de nos armées. Car, derrière les images

Que ce soit François Mitterrand ou maintenant François Hollande, nos présidents n’ont pas hésité à mettre les hommes et les armes de la France au service du droit international et de la liberté : à l’occasion de la première guerre du Golfe ou encore récemment dans l’intervention décisive au Mali, c’est bien tout l’outil de défense français qui a permis un engagement de l’ensemble de nos armées.

144 que chacun a en tête de nos soldats avançant vers le Nord Mali ou celles, plus lointaines peut-être, de l’avancée de Daguet dans le désert irakien, ce sont des années de recherche, de développement industriel, de formation de nos cadres et de nos personnels civils ou militaires que la France à travers le budget dédié au ministère de la Défense a su mettre à profit pour être aujourd’hui en Europe et dans le monde, l’un des rares pays à pouvoir intervenir, en coalition ou seul, si c’est nécessaire. Les gouvernements socialistes, sous la présidence de François Mitterrand, le gouvernement de Lionel Jospin et celui de Jean-Marc Ayrault, ont su prendre une part décisive à la nécessaire réflexion stratégique, à la modernisation de notre outil industriel, à la réorganisation en profondeur de nos structures militaires, pour garantir à nos citoyens une protection en cas de menace directe sur notre territoire et pouvoir prendre sa part dans la gestion de crises qui - la Syrie vient de le démontrer de façon éclatante doit marier l’art de brandir le glaive du militaire tout en préparant la plume du diplomate. Préparer l’avenir, engager les réformes nécessaires, grâce à l’outil du Livre blanc sur la Défense, c’est ce qui a conduit, dès son entrée en fonction, le Président de la République, à demander qu’un nouveau Livre blanc sur la Défense et la sécurité nationales soit établi. Encore un Livre blanc, ont pu dire certains, après ceux de 1994 et de 2008 ! Mais au moment où toutes les technologies se bousculent, où l’instantanéité des informations accompagne les nouvelles évolutions stratégiques, notre pays ne pouvait pas faire l’économie d’une nouvelle réflexion en profondeur permettant d’asseoir des choix budgétaires, technologiques et politiques dans un contexte de finances publiques très tendu et avec en toile de fond une crise financière aussi profonde et violente que celle de 1929. De 2008 à 2013, les menaces ont évolué, les risques de crises et de conflits religieux, ethniques, n’ont cessé de croître et de se diversifier. La cybercriminalité, les cyber-menaces, le terrorisme ou encore la prolifération nucléaire, balistique et chimique, se sont intensifiés. Le gouvernement conduit par
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Questions de défense et socialisme

De 2008 à 2013, les menaces ont évolué, les risques de crises et de conflits religieux, ethniques, n’ont cessé de croître et de se diversifier. La cybercriminalité, les cyber-menaces, le terrorisme ou encore la prolifération nucléaire, balistique et chimique, se sont intensifiés. Le gouvernement conduit par Jean-Marc Ayrault devait également intégrer la nouvelle posture de la France au sein de l’Alliance Atlantique.

Jean-Marc Ayrault devait également intégrer la nouvelle posture de la France au sein de l’Alliance Atlantique après la décision, que les socialistes ont considéré, à juste titre, comme hâtive et mal préparée, de la nouvelle participation de la France dans les organes intégrés de l’OTAN. Pourtant, au nom de la continuité de l’action publique et du respect de la parole donnée de la France, cette décision n’a pas été remise en question. La responsabilité et le sens de l’État l’exigeaient. Le travail approfondi de la Commission présidée par Jean-Marie Guéhenno, ancien Secrétaire général adjoint des Nations Unies, chargé du maintien de la paix, a permis de mieux cerner la nature des menaces contemporaines et à définir les priorités pour asseoir la défense de la France, en sauvegardant son indépendance et sa souveraineté tout en réaffirmant son engagement pour la construction d’une Europe de la Défense et en préservant son statut particulier lié à sa présence en tant que membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Ce Livre blanc a le courage de ne pas cacher un certain nombre de difficultés. Prendre en compte ces réalités permet de mieux éclairer le décideur ultime qu’est le Président de la République, Chef des Armées. L’Europe est au cœur de notre approche géopolitique, car notre continent a été l’un des plus touchés par la crise financière et économique dont l’impact a conduit à une certaine tétanisation de nos partenaires traditionnels, comme cela s’est, hélas, vérifié au moment du conflit libyen ou

Et la France
même encore de celui au Mali où finalement, c’est la France avec des alliés africains qui a dû conduire les opérations nécessaires pour éviter la déstabilisation de cet immense pays au cœur de l’Afrique. L’affaiblissement de l’esprit de Saint-Malo - dont on ne rappellera jamais assez que sous le gouvernement de Lionel Jospin il avait permis une spectaculaire avancée de l’Europe de la défense - est très préoccupant. Il faut relever que sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, le caractère brouillon de notre politique en la matière a interdit de nouveaux résultats concrets. Même le traité de Lancaster signé avec le Royaume-Uni n’a pas réussi à relancer la dynamique du début des années 2000. La pente sera donc dure à remonter et ne nous cachons pas que le travail de conviction auprès de nos principaux partenaires britanniques et allemands, qui a été engagé par le président de la République et le gouvernement, se heurte aujourd’hui à la réalité de budgets tendus et à une certaine frilosité, notamment lorsqu’il s’agit d’engager des forces sur les théâtres extérieurs. Toutefois, les sujets de satisfaction en matière de coopération d’équipement militaire permettent d’imaginer une nouvelle étape dans la construction d’un socle européen d’industries de défense, partagé et mutualisé. Ainsi, la livraison à l’armée française et à l’armée espagnole du A400M, avion de transport dont la construction en coopération par EADS a été lancée elle aussi sous le gouvernement Jospin, est un signe très prometteur de la relance de ce chantier indispensable à l’autonomie stratégique de l’Europe. La prise en compte de l’évolution institutionnelle française, avec un rôle de plus en plus important des collectivités territoriales dans la dépense publique, la multiplication des opérateurs en charge des

145 infrastructures essentielles, voire vitales, permettant d’assurer la protection de notre territoire, mais aussi sa capacité à se mobiliser rapidement pour assurer la transmission des informations, la collecte des renseignements, la mobilité de nos armées, est une des caractéristiques du Livre blanc de 2013. Enfin, après de nombreuses discussions et déjà, jamais subalternes, le concept souvent contesté, voire redouté de sécurité nationale consacré par la loi de 2009, a été repris, tant il apparaît qu’aujourd’hui guerres, conflits, crises, risques sont autant d’éléments qui peuvent affecter la sécurité de la France. A l’interconnexion et à la complexité du monde devait répondre celle des concepts de défense et de sécurité nationales. Ce débat a été mené et il est clos. Tous ces éléments nous permettront dans le projet de loi de Programmation Militaire qui est en train d’être examinée par le Parlement de décliner en effectifs, matériel, et éléments de doctrine, les cinq piliers autour desquels notre Défense et notre sécurité s’articuleront : – la connaissance et l’anticipation, c’est-à-dire tous les moyens indispensables à la prise de décisions souveraines, moyens humains, électroniques, satellitaires, qui permettent notamment d’identifier l’origine des menaces et d’évaluer les moyens qui permettent d’y faire face ; – la dissuasion, fondée sur le respect de stricte suffisance de l’armement nucléaire, et qui grâce à ses deux composantes, l’une sous-marine, l’autre aérienne, permet au Président de la République d’exercer à tout moment notre autonomie de décision et notre liberté d’action ; – la protection, qui doit permettre de garantir la protection de notre territoire si son intégrité est menacée et face à l’ensemble des menaces et risques qui pourraient porter atteintes aux fonctions vitales de la Nation. Elle intègre tout naturellement la lutte contre le terrorisme et les cyber-attaques ; – la prévention des crises qui doit permettre à la France, grâce à ses moyens pré-positionnés et à ses forces navales d’agir dans des domaines très

Le concept souvent contesté, voire redouté de sécurité nationale consacré par la loi de 2009, a été repris, tant il apparaît qu’aujourd’hui guerres, conflits, crises, risques sont autant d’éléments qui peuvent affecter la sécurité de la France.

146 diversifiés, que ce soit la lutte contre les trafics, la piraterie, mais aussi de lui permettre de participer à des opérations de consolidation de la paix et au désarmement ; – l’intervention, enfin, grâce à sa capacité de projection militaire, qui nécessite la mise en œuvre de moyens militaires de tous ordres en fonction de la nature et de l’intensité de la crise et qui peuvent aller jusqu’à l’engagement notamment de notre porte-avions et de plusieurs dizaines d’avions de chasse. Dans ce cadre, le travail de reconnaissance et d’intervention de nos forces spéciales sera déterminant, comme d’ailleurs l’opération Serval au Mali l’a démontré. Cette loi de Programmation de six ans, qui conjugue nécessité de participer à l’effort de redressement de nos comptes publics et maintien de nos capacités opérationnelles, s’inscrit dans une réflexion elle aussi ouverte par le Livre Blanc sur le nouveau modèle des forces armées à l’horizon 2025-2030. Certains commentaires de presse, alimentés par des personnalités du monde militaire, ont hâtivement conclu à la mise à mal de nos armées et donc, à l’affaiblissement de notre outil de Défense, qui contribuerait à l’effacement de la France sur la scène européenne et mondiale. Pourtant, cette douzième Loi de Programmation militaire, la troisième après la décision de professionnalisation des armées et la suspension du service national - là encore sous le gouvernement de Lionel Jospin - conjugue maîtrise des comptes et poursuite de l’effort consacré par nos concitoyens à leur défense. La réorganisation de nos forces, l’accent mis sur nos capacités de renseignements et de projection, la place accrue donnée à nos forces spéciales (dont on s’aperçoit aujourd’hui qu’elles sont indispensables à la stabilisation du Mali en luttant contre le terrorisme), la place donnée à l’investissement, à la recherche et aux grands programmes de coopérations européens, avec notamment un nouveau programme francobritannique de missiles anti-navires légers (ANL) en sont l’éclatante démonstration. On peut d’ailleurs regretter, et sans doute les
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Questions de défense et socialisme

En France, l’histoire tumultueuse des relations entre l’institution militaire et le pouvoir civil a trouvé un terme dans l’équilibre qui ressort de notre Constitution. Nos armées sont au service de la Nation sous l’autorité de son Chef, le Président de la République, élu des Français.

socialistes peuvent-ils mettre sur la table des propositions concrètes, que dans notre pays, les débats sur les questions de Défense sont, soient éteints par l’idée – fausse - d’un consensus national, ou au contraire, menés sans discernement dans le seul souci d’une polémique politicienne. Nous avons à apprendre d’autres grands pays, comme le Royaume-Uni ou les États-Unis, où les questions de Défense font l’objet de débats, de commentaires, d’analyses, y compris dans les organes de presse les plus courants. La richesse de leurs réflexions est aussi liée à la puissance de leurs centres d’analyse et de prospective. C’est un chantier que la France pourrait ouvrir, elle en a les capacités et les talents. Cette démarche avait été entreprise entre 1998 et 2002, il est regrettable qu’elle ait été trop vite mise au second plan. De la Nation en armes à la Grande Guerre dont on célébrera l’année prochaine le centenaire, au désastre de 1940 à la résurrection de notre pays, au rôle de la France dans les opérations de maintien de la paix partout dans le monde, à ses interventions pour rétablir la liberté et la démocratie, avec ses alliés ou seule, la Défense et les hommes et femmes qui la servent, ont toujours su répondre aux demandes du politique. En France, l’histoire tumultueuse des relations entre l’institution militaire et le pouvoir civil a trouvé un terme dans l’équilibre qui ressort de notre Constitution. Nos armées sont au service de la Nation sous l’autorité de son Chef, le Président de la République, élu des Français. C’est cet équilibre-là qu’il ne faut surtout pas fragiliser, pas plus que ne doit l’être la primauté au quotidien du ministre de la Défense sur son Département !

Yves Bertoncini
est directeur de Notre Europe – Institut Jacques Delors

Politique étrangère et actions extérieures : un horizon indépassable pour l’UE ?

a « Politique étrangère et de sécurité commune  » de l’Union européenne (UE) a été portée sur les fonds baptismaux il y a tout juste 20 ans, au moment de l’entrée en vigueur du Traité de Maastricht. Cette proclamation hardie a eu pour principal effet de nourrir un procès récurrent en inexistence de cette «  PESC  », puisque les exemples d’inertie ou de désunion diplomatiques européennes abondent, de la 2e  guerre d’Irak à l’intervention militaire récente au Mali. On en vient souvent à regretter que Jacques Delors n’ait pas été entendu lorsqu’il a recommandé de retenir l’objectif plus réaliste d’« actions communes de politique étrangère  », qu’il serait aujourd’hui plus constructif d’inventorier, tout en appelant à en amplifier le nombre. Que le spectre de la PESC hante l’Europe a cependant une vertu : celle d’avoir fixé dans les esprits la nécessité qu’elle existe davantage, dans un monde où l’UE vieillit et rétrécit

L

sans cesse au regard des principales autres puissances. C’est dans ce contexte ambivalent qu’il faut approfondir le débat sur la politique extérieure de l’UE en rappelant que, si certaines composantes d’une telle politique existent d’ores et déjà, plusieurs facteurs politiques entravent son expression, que l’évolution du contexte international pourrait favoriser à moyen terme.

Une « politique extérieure » européenne parcellaire
Si la PESC peine à exister, il est possible de distinguer les composantes d’une politique extérieure de l’UE, bâtie à partir des compétences de base de la CEE. L’union douanière conclue à Rome a ainsi fait de la politique commerciale une compétence exclusive de l’UE, qui agit via l’usage de barrières tarifaires (toujours élevées dans le domaine agricole), de barrières non tarifaires (normes, standards, etc.) et via le recours à des outils de défense

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Politique étrangère et actions extérieures : un horizon indépassable pour l’UE ?

commerciale (notamment antidumping). L’UE étant la première puissance commerciale mondiale, elle exerce de facto une influence considérable dans ses relations avec ses partenaires sur ce registre, même si elle peine à la transformer en influence politique. La même remarque est souvent formulée à l’égard des politiques d’aide humanitaire et d’aide au développement. L’aide humanitaire de l’UE représente environ 1/3 du total des dépenses des États membres, contre près d’1/4 pour l’aide communautaire au développement (en incluant le «  FED  »)  : cette répartition partiellement centralisée des dépenses fait dans chaque cas de l’UE le premier donateur mondial. Elle permet à l’UE d’être très présente sur les territoires en conflits et dans les régions du monde peinant à émerger, sans toujours en tirer toutes les dividendes politiques, comme le montre à l’envi la gestion du conflit israélo-palestinien. Les effets diplomatiques de la politique d’élargissement de l’UE peuvent à l’inverse être clairement identifiés  : c’est parce que 22 pays ont souhaité rejoindre la construction européenne depuis son lancement qu’ils ont accepté de faire des efforts d’adaptation et d’ajustements souvent considérables, que doivent encore consentir les candidats actuels. C’est d’abord « l’Europe », ses règles, ses valeurs et ses intérêts qui doivent entrer dans ces pays candidats, avant qu’ils ne puissent à leur tour adhérer à l’UE s’ils ont satisfait toutes les conditions requises et si tous les États déjà membres donnent leur accord. Un tel effet de levier explique pourquoi

C’est sur le terrain diplomatique et militaire que l’UE est d’abord attendue lorsqu’il s’agit de « politique étrangère », et sur ce terrain que l’absence d’unité des Etats membres est la plus souvent déplorée. Cette absence d’unité est en grande partie liée au fait que, si l’UE est productrice de normes ayant une portée internationale, elle n’est pas « productrice de sécurité » pour ses États membres, et donc par nature évanescente sur le plan stratégique.
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la politique d’élargissement est souvent présentée comme l’une des composantes majeures de la politique étrangère de l’UE – beaucoup plus introuvable sur d’autres registres. Ainsi du paquet « énergie-climat », qui a conduit l’UE et ses États membres à se fixer des objectifs communs ambitieux à l’horizon 2020 en termes de réduction des gaz à effet de serre, mais aussi à engager des processus de « transition énergétique » en ordre dispersé, sans parvenir à y rallier les autres grands États de la planète. Ainsi des efforts récents pour réformer les normes et les pratiques en matière de supervision financière, prolongés avec un succès mitigé au niveau international (G8-G20). La politique de change de l’UE est quant à elle restée dans les limbes, faute de consensus entre États membres sur le principe d’une stratégie volontariste sur ce plan, étant entendu qu’ils auraient de surcroît des visions divergentes quant au taux de change souhaitable. C’est sur le terrain diplomatique et militaire que l’UE est d’abord attendue lorsqu’il s’agit de « politique étrangère  », et sur ce terrain que l’absence d’unité des États membres est la plus souvent déplorée. Cette absence d’unité est en grande partie liée au fait que, si l’UE est productrice de normes ayant une portée internationale, elle n’est pas «  productrice de sécurité  »1 pour ses États membres, et donc par nature évanescente sur le plan stratégique. Les outils mis en place à Maastricht et à Amsterdam ont pourtant été utilisés depuis lors  : plus de 400 « positions communes » de l’UE visà-vis de certaines régions du monde ou de thèmes transversaux (exemple de la non-prolifération) ; près de 400 « actions communes » prévoyant la mobilisation de ressources diverses (financières, humaines, etc.) pour atteindre un objectif concret (exemple des opérations de maintien de la paix en ex-Yougoslavie) ; 3 « stratégies communes » vis-à-vis de la Russie, de l’Ukraine et de la Méditerranée, auxquelles il faut ajouter la plus globale « Stratégie européenne de sécurité  » adoptée en 2003. La convergence des politiques nationales a aussi été recherchée via la fixation d’objectifs communs (par exemple

Et la France
Prévue par le Traité de Lisbonne, la fusion des postes de Haut Représentant pour la politique étrangère et de Commissaire chargé des relations extérieures revêt dès lors une importance à la fois symbolique et concrète. Ce travail conjoint a vocation à contribuer à l’émergence d’une culture diplomatique commune et à favoriser la convergence des politiques étrangères nationales.

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Dépasser « l’Europe espace », une responsabilité accrue pour les partisans de l’Europe puissance
Au-delà de ces dispositifs institutionnels, c’est au niveau des «  superstructures  » qu’il faut resituer le débat sur la politique extérieure de l’UE, c’està-dire sur le registre des représentations des États membres et de leurs citoyens. Pour cela, il est toujours éclairant d’en revenir à la formule de Zbigniew Brzezinski, selon laquelle « à travers la construction européenne, la France vise la réincarnation, l’Allemagne la rédemption ». Une telle formule souligne en effet la singularité de la logique française de projection de puissance au niveau supérieur, que le Général de Gaulle avait théorisée en son temps en décrivant l’Europe comme un « levier d’archimède ». Il a beaucoup été dit au tournant du siècle que l’Allemagne en avait fini de ses inhibitions historiques avec l’avènement d’une République de Berlin enfin « décomplexée »  : on voit bien que ce grand pays européen demeure essentiellement adepte d’une forme de mercantilisme économique et rétif aux engagements militaires extérieurs. La situation n’est guère plus favorable pour les pays s’inscrivant dans les deux autres grandes logiques caractérisant l’appartenance nationale à la construction européenne2  : logique d’optimisation, qu’incarnent notamment les ex-pays de l’AELE, et qui conduit

en matière de capacités militaires). Tous ces outils « engagent les États membres dans leurs prises de position et dans la conduite de leur action », mais ces derniers gardent la possibilité d’ajuster leurs choix diplomatiques s’ils l’estiment utile. C’est en les utilisant que l’UE a récemment pu être active dans le règlement de la crise iranienne ou dans la réponse au printemps arabe  ; mais ils pèsent bien peu face au spectacle de désunion affiché quand il s’agit d’intervenir en Libye ou en Syrie… Prévue par le Traité de Lisbonne, la fusion des postes de Haut Représentant pour la politique étrangère et de Commissaire chargé des relations extérieures revêt dès lors une importance à la fois symbolique et concrète. D’une part parce qu’elle consacre la volonté de mobiliser les éléments de politique extérieure déjà en place dans le cadre d’une politique étrangère davantage commune. D’autre part parce qu’elle s’accompagne de la mise en place d’un « Service européen pour l’action extérieure », placé sous l’autorité du Haut Représentant, et qui réunit des diplomates issus du Conseil, de la Commission et des États membres, aussi bien à Bruxelles que dans les « ambassades » de l’UE. Ce travail conjoint a vocation à contribuer à l’émergence d’une culture diplomatique commune et à favoriser la convergence des politiques étrangères nationales. Même si « sœur Ashton » ne voit rien venir à ce stade, c’est un peu comme si l’on avait souhaité rectifier 20 ans plus tard la démarche ayant consisté à définir de grands objectifs sans réels moyens de les atteindre, c’est-à-dire à « mettre la charrue avant les bœufs ».

Il est toujours éclairant d’en revenir à la formule de Zbigniew Brzezinski, selon laquelle « à travers la construction européenne, la France vise la réincarnation, l’Allemagne la rédemption ». Une telle formule souligne en effet la singularité de la logique française de projection de puissance au niveau supérieur, que le Général de Gaulle avait théorisée en son temps en décrivant l’Europe comme un « levier d’archimède ».

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Politique étrangère et actions extérieures : un horizon indépassable pour l’UE ?

les États concernés à moduler leur implication communautaire (y compris diplomatique) en fonction de leurs intérêts en présence ; logique de sublimation, qui caractérise les pays ayant ardemment souhaité rejoindre la CEE, puis l’UE, car elle était synonyme de passage à la démocratie, à la stabilité et à la prospérité. Par-delà leurs différences, les quatre grandes logiques nationales à l’œuvre au sein de l’UE ont de fait convergé autour de l’objectif d’un espace européen de paix et de prospérité. Intimement lié à l’approche française, au-delà même des clivages partisans, le projet d’Europe puissance n’est pas aussi partie prenante des autres projets nationaux à l’égard de la construction européenne. Cela ne signifie pas que ce projet ne puisse être poursuivi dans une logique d’optimisation, comme le confirme le rôle joué par le Royaume Uni en matière diplomatique et militaire. Mais cela souligne que sa mise en œuvre n’est pas l’une des raisons d’être de l’appartenance nationale à l’UE pour un très grand nombre d’États membres – même si aucun n’est indifférent au surcroît d’influence internationale qu’il peut en retirer. Dans ce contexte, les pays et forces politiques désireux de faire progresser « l’Europe puissance » ont une responsabilité particulière, qu’ils doivent exercer sans se complaire stérilement à blamer les récalcitrants et en dépassant leurs propres contradictions. Il leur faut tout d’abord recourir à la «  différenciation  », c’est-à-dire s’engager résolument dans des coopérations internationales ne réunissant que quelques pays de l’UE. Les traités européens prévoient que des « coopérations renforcées » puissent mobiliser au moins 9 États membres – l’une des trois déjà lancées prévoit la création d’une taxe sur les transactions financières. Ces traités prévoient aussi des « coopérations structurées permanentes » dans le domaine de la défense, mais sont pour l’heure restés lettre morte. Les actions les plus marquantes en matière diplomatique et militaire ont par ailleurs été engagées dans un cadre restreint, communautaire ou non  : brigade franco-allemande et eurocorps, mécanisme « Athena » pour le partage des coûts
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Si la France est souvent en pointe pour revendiquer davantage de PESC, elle est aussi très soucieuse de défendre ses prérogatives de « grande puissance moyenne » disposant d’un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, de l’arme nucléaire et du troisième réseau diplomatique mondial. Il n’est pas si rare d’entendre des diplomates français déclamer, tel Gordon Brown jadis, qu’entre leur pays et le monde, il n’y a rien.

communs lors des opérations extérieures, mobilisation militaire essentiellement franco-britannique pour l’intervention en Libye et essentiellement française avec un appui logistique européen pour l’intervention au Mali, création d’EADS en matière d’industrie de défense… C’est dans la voie de ces coopérations restreintes qu’il faut continuer à avancer, plutôt que de déplorer l’inertie de tel ou tel État membre voire d’une majorité d’entre eux. Les promoteurs de l’Europe puissance seront d’autant plus efficaces qu’ils sauront aussi dépasser certaines de leurs contradictions – c’est notamment vrai pour la France, en particulier à gauche. La première contradiction, de nature stratégique, a récemment été levée  : en réintégrant pleinement les structures de l’OTAN, les autorités françaises ont admis qu’il était très difficile d’œuvrer à l’affirmation externe de l’UE à distance du grand allié américain, si important pour la plupart des États membres. La deuxième contradiction est d’ordre diplomatique  : si la France est souvent en pointe pour revendiquer davantage de PESC, elle est aussi très soucieuse de défendre ses prérogatives de « grande puissance moyenne » disposant d’un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, de l’arme nucléaire et du troisième réseau diplomatique mondial. Il n’est pas si rare d’entendre des diplomates français déclamer, tel Gordon Brown jadis, qu’entre leur pays et le monde, il n’y a rien – ce qui n’est pas la meilleure manière de se concilier les bonnes grâces de ses partenaires européens…

Et la France
La troisième contradiction est d’ordre économique et social  : il est délicat d’en appeler à amplifier la politique extérieure de l’UE en étant mal à l’aise avec ses deux composantes les plus solides, à savoir la politique commerciale et la politique d’élargissement. Même s’il est légitime et souhaitable de vouloir changer le contenu de ces politiques, donner le sentiment qu’on s’en défie semble pour le moins contre-productif – or c’est la perception qu’ont nombre d’observateurs européens lorsqu’ils évoquent la France.

151 sont d’ores et déjà minoritaires au sein du nouveau « G20 ».… A plus court terme, les Européens pourront aussi relever plusieurs évolutions marquantes : retrait des États-Unis, qui se concentrent sur l’Asie et souhaitent que les Européens prennent davantage en main leur destin stratégique ; ombre portée de la Russie, qui accentue ses pressions et s’emploie à diviser pour régner ; instabilité des pays du voisinage, notamment au sud  ; concurrence aiguë des pays «  émergents  », qui contestent la domination euro-atlantique, et qui développent des stratégies de puissance servies par des pouvoirs forts. L’UE n’est sans doute pas suffisamment armée à ce stade pour faire face à cette nouvelle donne, dès lors qu’elle ne dispose pas des mêmes instruments que les nations-continents qui sont à la fois ses partenaires et ses concurrents. La construction européenne a en grande partie été fondée sur la volonté d’encadrer l’usage potentiellement destructeur des souverainetés nationales ; elle a conduit à la mise en place d’une « souveraineté partagée » dont l’exercice est beaucoup plus complexe et plus lent que celui en usage dans des pays fortement centralisés (et parfois autoritaires). Une véritable révolution copernicienne est donc nécessaire en Europe pour faire converger vision stratégique et volonté d’agir ensemble au niveau international. Un seul exemple emblématique en témoigne : les États européens ont le choix entre s’arc-bouter sur des « indépendances énergétiques nationales » hors de portée, ou agir ensemble contre les risques liés à une dépendance énergétique extérieure qui leur est commune. C’est tout le sens du projet de « Communauté européenne de l’énergie »

Une nouvelle donne internationale plus porteuse ?
Ces préalables étant rappelés, c’est sans doute en se projetant dans le temps long qu’on peut trouver des motifs d’espoir s’agissant de l’essor de la politique étrangère européenne. La construction européenne a pu être lancée car les pays européens, qui dominaient le monde depuis cinq siècles, ont perdu leur imperium après la deuxième guerre mondiale, qui a fait dépendre leur sécurité de deux puissances extra-européennes tout en donnant le signal des décolonisations. L’horizon de la construction européenne a donc été la réconciliation, dans une logique d’introversion que la récente crise de la zone euro a portée à son paroxysme. Son nouvel horizon est désormais la mondialisation, qui nécessite une approche plus extravertie, dans laquelle l’union fait la force. Les enquêtes d’opinion montrent d’ailleurs que les citoyens européens sont majoritairement favorables à davantage de politique extérieure commune dans la quasi-totalité des États membres. S’ils se donnent la peine de bien analyser le monde de l’après-crise, les Européens retiendront en effet que, comme le souligne inlassablement Pascal Lamy3, l’année 2012 restera à jamais celle pendant laquelle la production des pays en développement a dépassé celle des pays dits « développés ». S’ils veulent bien se projeter à l’échelle d’une génération, ils constateront qu’il n’y aura à cette échéance plus aucun pays européen au sein du « G8 » – alors qu’ils

La construction européenne a en grande partie été fondée sur la volonté d’encadrer l’usage potentiellement destructeur des souverainetés nationales ; elle a conduit à la mise en place d’une « souveraineté partagée » dont l’exercice est beaucoup plus complexe et plus lent que celui en usage dans des pays fortement centralisés (et parfois autoritaires).

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Politique étrangère et actions extérieures : un horizon indépassable pour l’UE ?

porté par Jacques Delors et Jerzy Buzek4 et, plus largement, de l’ensemble des analyses et recommandations soulignant la nécessité de combiner « pensée globale et actions européennes »5. Cette mobilisation collective accrue des Européens sur le front extérieur sera d’autant plus vigoureuse qu’elle pourra s’appuyer sur un substrat sociopolitique commun : au-delà de traditions et de situations diverses, les Européens sont en réalité unis par un modèle de développement combinant comme aucun autre les objectifs d’efficacité économique, de cohésion sociale et de préoccupation environnementale, dans un cadre démocratique. Ce modèle de développement est aujourd’hui mis au défi par des dynamiques à la fois internes (déclin démographique notamment) et donc externes. Pour l’UE, projeter ses valeurs de paix et de droit dans un monde marqué par le retour des intérêts de puissance et de la realpolitik pourrait s’avérer insuffisant pour défendre les intérêts matériels et culturels de ses citoyens. Convaincre une frange significative des Européens qu’il ne s’agit dès lors plus seulement de « s’adapter à la mondialisation, mais de contribuer à la façonner », selon l’expression de Laurent Cohen-Tanugi6, est cependant une condition préalable à tout sursaut véritable. Cela suppose de ne pas s’en tenir à des discours généraux sur les désavantages de devenir une « grande Suisse » qui ne

pèse certes pas au niveau mondial, mais où beaucoup d’Européens souhaiteraient vivre, bien au-delà du cercle des exilés fiscaux ; et donc de montrer plus concrètement comment les intérêts et les valeurs des Européens sont menacés par l’évolution du monde et comment des stratégies et actions communes pourraient mieux les défendre et les promouvoir. En ces temps d’explosion des dettes publiques, peut-être faudra-t-il sinon s’en remettre in fine à l’aiguillon des contraintes budgétaires  ? Car si elles peuvent d’abord conduire à une réduction des dépenses de défense et d’interventions extérieures qui affaiblira l’influence externe des pays européens, elles devraient aussi pousser à davantage d’actions communes et d’économies d’échelles, à l’instar de celles réalisées par la France et le Royaume-Uni en matière nucléaire. Dans cette perspective, il sera particulièrement intéressant d’examiner les conclusions du Conseil européen de décembre 2013, consacré aux enjeux de défense, et qui pourraient accoucher d’initiatives nouvelles, y compris en matière industrielle. Même si la situation actuelle des autorités allemande, britannique et française n’est pas des plus favorables, nul doute que ce Conseil européen constituera un nouveau test éclairant dans la longue marche vers l’affirmation progressive d’une politique étrangère davantage européenne.

1. Sur ce registre, voir Zaki Laïdi, La norme sans la force. L’énigme de la puissance européenne. Presses de Sciences Po, 2008. 2. Sur ces points, voir Yves Bertoncini et Thierry Chopin, Politique européenne, Etats, pouvoirs et citoyens de l’UE, Collection Amphis, Presses de Sciences-Po et Dalloz, 2010. 3. Voir par exemple Pascal Lamy, « Monter au front pour conduire l’Europe », Tribune, Notre Europe - Institut Jacques Delors, juin 2013. 4. Voir Sami Andoura, Leigh Hancher, Marc Van der Woude et Jacques Delors, Vers une Communauté européenne de l’énergie : un projet politique, Études&Rapports, Notre Europe, mars 2010. 5. Voir « Think Global - Act European IV - Thinking Strategically about the EU’s External Action », dir. Elvire Fabry, Études&Rapports, Notre Europe – Institut Jacques Delors, avril 2013. 6. Sur ces enjeux, voir Laurent Cohen-Tanugi, Euromonde 2015 -Une stratégie européenne pour la mondialisation, Odile Jacob-La documentation française, 2008. LA REVUE SOCIAlIsTE N° 53 - 1Er TrIMEsTrE 2014

Hubert Védrine
a été ministre des Affaires étrangères de 1997 à 2002.

« La France peut encore beaucoup de choses si elle se débarrasse des chimères et des slogans »

S

i l’on se pose dans la Revue Socialiste la question, apparemment simple, mais qui en d’autres temps ne se serait même pas posée « que peut la France aujourd’hui  ? », c’est bien qu’il y a un problème… En effet, ni la notion de pouvoir ou de puissance ni même l’idée de la France ne vont plus tout à fait de soi, pour de multiples raisons  ! La mondialisation américano-globale des vingt dernières années, la déréglementation et la dérégulation qui ont engendré une financiarisation sans précédent, la montée des émergents, la mise en compétition de chacun avec tous, l’explosion exponentielle des nouvelles technologies de l’information et de communication, sont passées par là. Les Français pensent être parmi les perdants de la mondialisation (ce qui est contestable, mais «  ressenti  »). Avant de s’enliser dans une sorte de «  mer des Sargasses  », «  l’Europe  » a assez déconstruit les nations pour qu’elles doutent

d’elles-mêmes – la France notamment, l’Allemagne moins –, mais n’a pas pu être poussée assez loin pour leur substituer quelque chose d’assez convaincant pour les peuples d’Europe. Ceux-ci sont malmenés par l’évolution du monde et taraudés par des interrogations de toute nature, y compris identitaire, au sens braudelien, le concept d’« États-Unis d’Europe » restant un slogan éloigné des réalités. C’est dans ce contexte qu’il faut évaluer la question. Au préalable comment situons-nous la France  ? Encore comme une «  grande puissance  »  ? Elle ne correspond plus à la définition classique de la grande puissance1, autonome sur tous les plans. Ou une puissance «  moyenne  », au sens giscardien ? Statistiquement, ce n’est pas faux, et ce n’est pas déshonorant car il n’y a pas tellement de puissances, mais « moyenne » avait été perçu comme dévalorisant. Est-elle en déclin  ? Cela se discute. En perte de terrain relatif, certainement, comme tous les pays occidentaux qui exerçaient depuis des siècles un quasi-monopole de la puissance, et le Japon qui était annoncé il y a trente ans, comme

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« La France peut encore beaucoup de choses si elle se débarrasse des chimères et des slogans »

J’avais, en 2000, proposé pour la France, avec une dizaine d’autres, la notion de « puissance d’influence mondiale ». À mon avis, la France peut encore beaucoup grâce au statut international dont elle a hérité, à son rayonnement, à son savoir-faire, à ce que beaucoup d’autres attendent d’elle. Mais seule, ou même avec d’autres, elle ne « peut » pas autant, ni de la même façon qu’en d’autres temps.

le « troisième grand », quand il n’y en avait encore que deux. Est-elle en déclin/décadence ? Il y a des signes de perte de terrain, mais aussi des signes positifs, et donc l’avenir reste ouvert. De toute façon ces tendances historiques ne se mesurent pas de façon instantanée. J’avais à ce sujet, en 2000, proposé pour la France, avec une dizaine d’autres, la notion de « puissance d’influence mondiale ». À mon avis, la France peut encore beaucoup grâce au statut international dont elle a hérité, à son rayonnement, à son savoir-faire, à ce que beaucoup d’autres attendent d’elle. Mais seule, ou même avec d’autres, elle ne « peut » pas autant, ni de la même façon qu’en d’autres temps. Et c’est différent selon qu’il s’agit pour elle de défendre ses intérêts vitaux, d’assurer sa défense, de projeter ses capacités militaires, de défendre ses intérêts économiques ou de sécurité, de promouvoir ses idées, ou ses valeurs, et d’améliorer ou même de changer le monde ! Elle est, pour quelques années encore, confrontée à un défi très difficile à relever : celui du redressement de sa compétitivité, d’abord économique, mais pas seulement. Depuis un certain temps, beaucoup de voix s’élèvent pour affirmer que la France ne peut plus rien seule, qu’elle est trop petite, (sans oublier l’utilisation expiatoire du devoir de mémoire qui la culpabilise). C’est tout à fait contestable. D’abord la France n’est pas si petite, les 3/4 des pays membres des Nations Unies sont plus petits qu’elle, et l’importance des pays ne se mesure pas
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seulement au nombre de consommateurs ou d’habitants  ! Les Français d’aujourd’hui, peut-être parce qu’ils ont été autrefois assez nombreux à être des nationalistes prétentieux et pérorants voient, par contre coup et vexation, plus les handicaps de la France d’aujourd’hui que ses atouts. Ils ont inversé la formule de la paille et de la poutre  ! Cela les conduit souvent à une auto dépréciation abusive, notamment de la part des médias. Ensuite cette théorie de la petitesse et ce pessimisme historique amènent certains à penser que la France devrait passer la main à une entité plus vaste  : marché, communauté internationale, Europe. Ce n’est pas mobilisant ! La bonne question n’est pas : que peut faire l’Europe pour nous, ou à notre place ? Ou  que fait la communauté internationale ? Mais : que peut faire la France en Europe, au G20, à l’ONU, etc. ? Par rapport à chaque objectif français économique, stratégique ou autre, on se demandera donc méthodiquement  : que peut la France seule  ? Ou par le biais de l’Union européenne  ? Ou avec ses alliés atlantiques ? Ou dans une coalition ad hoc ? Quelle est la meilleure approche  ? Bien sûr tout cela se combine. Autre question  : est-ce que le terme « la France » désigne uniquement les pouvoirs publics ? Ou alors, le CAC 40, les PME et les entreprises en général ? Ou encore la « société civile », les ONG, les écrivains, les intellectuels, les créateurs, les cuisiniers, les grands architectes, etc. ? Enfin : de quels moyens de puissance ou d’influence dispose-t-elle,

Cette théorie de la petitesse et ce pessimisme historique amènent certains à penser que la France devrait passer la main à une entité plus vaste : marché, communauté internationale, Europe. Ce n’est pas mobilisant ! La bonne question n’est pas : que peut faire l’Europe pour nous, ou à notre place ? Ou que fait la communauté internationale ? Mais : que peut faire la France en Europe, au G20, à l’ONU, etc. ?

Et la France
et lesquels ? Ainsi, pour défendre les intérêts vitaux de la France, il y a toujours, en dernier recours, la dissuasion nucléaire française, et le premier dissuadeur, le chef de l’État français. Pour intervenir militairement, la France dispose encore d’une des rares armées capables au monde, si on ne rogne pas plus sur ses moyens, mais elle manque de moyens de transport, de ravitaillement en vol, de détection et de drones. Si nous étions attaqués, nous sommes dans une alliance et avons des alliés. Défendre et promouvoir nos intérêts économiques, dépend en premier lieu du dynamisme de nos entreprises – c’est pourquoi il faut créer des conditions plus favorables au rétablissement de leur compétitivité, et à l’innovation. Mais cela dépend aussi de négociations multiples, au sein desquelles nous devons faire valoir nos vues en amont, au sein des 28, quand c’est la Commission qui, au bout du compte, négocie (accords commerciaux). Ou alors rechercher des alliés au cas par cas, et là c’est un autre type de « pouvoir » et de professionnalisme dont nous avons besoin. S’il s’agit de culture ou de langue française, nous avons d’autres alliés potentiels que les Européens, rivaux ou indifférents, mais ceux-ci sont souvent déconcertés par notre désinvolture à l’égard de notre propre langue, ou rebutés par notre vision trop étriquée et trop défensive de l’« exception culturelle », à laquelle ils préfèrent celle, plus rassembleuse, plus mondiale, de « diversité culturelle ». Diversité comme objectif, exception comme moyen. Et on ne peut tout à fait confondre le rayonnement naturel qui émane de la France, et l’influence culturelle qu’elle peut vouloir exercer. Il y a donc bien un large éventail de façons d’utiliser nos moyens de puissance et d’influence, adapté à une grande variété de cas dans un monde où d’autres sont puissants, à commencer par les ÉtatsUnis, ou influents, de plus en plus nombreux. Une chose est sûre : dans un monde où, pour le meilleur et pour le pire, l’économie, et donc la compétition, est devenue aussi importante que le stratégique dans la géopolitique globale du monde, il est vital d’être compétitif. Or la France est le pays le plus

155 développé qui a le plus de mal à se résigner à ce fait, – être mise en compétition avec tous les autres – et à tout ce qu’il entraîne – les classements, la concurrence –, et encore plus à s’y adapter, à y adapter son modèle de dépenses publiques et de pression fiscale élevée sur la défensive. Elle le devra pourtant, si elle veut sauver sa protection sociale élevée fondée sur la solidarité. La France actuelle, qui doute trop d’elle-même, sous-estime ses capacités d’adaptation.

Jamais la gauche n’a retrouvé à un niveau européen supranational, et encore moins dans le monde global ou multilatéral, des conditions aussi propices à la construction d’un État-providence solidaire, que dans des États-nations comme la Grande-Bretagne ou la France d’après 1945.

Il faut reconnaître que tout ce qui s’est passé dans le monde depuis vingt ou trente ans, a pris la gauche française (et d’ailleurs la France en général) à contre-pied. C’est cruel pour la gauche française d’être contrainte par les faits à aller contre ce que sa base électorale, en tout cas les appareils, demande ou espère. Mais d’autres gauches, presque toutes les autres gauches, la quasi-totalité de la socialdémocratie européenne, se sont adaptées, et finalement bien. Pourquoi pas la gauche française  ? La question : « que peut-on ? » se heurte bien sûr à la dimension européenne. L’attachement d’une partie de la gauche à la supra nationalité, que l’on comprend philosophiquement et historiquement puisque c’était pour extirper le nationalisme, était en même temps étrange pour une raison : jamais la gauche n’a retrouvé à un niveau européen supranational, et encore moins dans le monde global ou multilatéral, des conditions aussi propices à la construction d’un État-providence solidaire, que

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« La France peut encore beaucoup de choses si elle se débarrasse des chimères et des slogans »

dans des États-nations comme la Grande-Bretagne ou la France d’après 1945. C’était une orientation masochiste, sauf à admettre que le renforcement de l’Europe au détriment de l’État-nation, – qui se révèle au bout du compte très éloignée de nos attentes –, prime sur toute autre considération. Mais quel Français, même le plus proeuropéen, le souhaite ? Est-ce que la France peut encore avoir une politique de puissance, ou d’influence, en Europe ou via l’Europe  ? La réponse est oui, mais elle n’est pas univoque. Une politique de puissance française, qui ne contredit pas la politique européenne, quand celle-ci existe, est possible. Une politique d’influence en Europe pour constituer la majorité des votes nécessaires à une décision, pour faire prévaloir nos vues, est une nécessité permanente. Une politique d’influence via l’Europe est parfois possible  : c’est l’Europe levier. Et enfin il y a une politique d’influence française dans le monde, sans l’Europe, mais jamais contre elle ou à son détriment. Soulignons que l’usage national de la puissance militaire reste toujours possible dans certaines conditions puisqu’il n’y a pas de responsabilité, ni de rôle, militaire de l’Union européenne mais seulement une perspective, largement théorique, d’Europe de la Défense, qu’aucun État en réalité ne souhaite réellement ; presque tous les Européens se contentent de l’Alliance. C’est au sein de l’Alliance atlantique que nous avons des obligations envers nos alliés, en tant que nation, au titre de l’article 5. Dans tous les autres domaines, il est rare que les Etats membres de l’Union aient renoncé complètement à leur souveraineté et qu’ils ne puissent plus rien. Dans le cas de la PAC, et des négociations commerciales extérieures, les Etats membres déploient tous leurs moyens d’influence, en amont, pour définir le mandat de la Commission, ou obtenir un accord conforme à leurs intérêts. Et même la gestion de l’euro, subordonnée à des objectifs antiinflationnistes très précis mais insuffisants, fait l’objet de débats qui s’amplifieront au fur et à mesure que le gouvernement économique de la zone euro prendra corps. Donc en aucun cas, l’existence d’une
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En aucun cas, l’existence d’une Union européenne, avec ses institutions, ne peut servir d’alibi à une absence de volonté, de projet, ou de politique française en Europe. L’Allemagne ne se demande pas si, à cause de l’Europe, elle peut encore quelque chose. Elle exerce tranquillement son influence.

Union européenne, avec ses institutions, ne peut servir d’alibi à une absence de volonté, de projet, ou de politique française en Europe. L’Allemagne ne se demande pas si, à cause de l’Europe, elle peut encore quelque chose. Elle exerce tranquillement son influence. Reste un point  : que pouvons-nous pour la promotion de nos valeurs et de l’universalisme ? La France (ses élites en tout cas) est attachée à l’affirmation répétée de l’universalisme de ses valeurs, et à son rôle particulier, ce qui signifie que pour la France, faire généreusement profiter le monde de ses pensées universelles est un devoir  ! Or cela s’est inversé : c’est l’univers qui projette sur la France ses capitaux, ses produits, ses hommes. C’est perturbant. Les élites françaises n’écartent pas, on l’a vu récemment, l’intervention militaire, y compris sans mandat du Conseil de sécurité, et donc l’ingérence quand elles jugent la démarche légitimée par l’horreur des massacres que l’on veut faire cesser ou sanctionner. Légitimité, faute de légalité, cela a failli se faire en Syrie. Cela aurait souligné le contraste avec presque tous les pays d’Europe qui ne conçoivent plus l’influence que sous sa forme la plus soft (la grande Suisse). Mais cela n’a pas eu lieu, du fait de Barack Obama, et n’aurait pas été soutenu par les opinions américaine, britannique et française. Cela marque peut-être les derniers feux du «  BHLo-kouchnérisme » occidental et médiatique des dernières décennies. Il avait ses lettres de noblesse morale (plus jamais Auschwitz  !), mais se heurte de plus en plus aux réalités et à la complexité du monde, au légalisme formel et au pacifisme égocentré de l’Europe moderne. Donc la

Et la France
défense des valeurs universelles, telles que nous les définissons, va être de plus en plus ardue pour nous, mais on peut penser qu’elles progresseront, même sans notre intervention, avec l’enrichissement, la modernisation et la montée partout, des classes moyennes, et de leurs exigences politiques nouvelles. Que peut enfin la France pour améliorer le fonctionnement (ou la «  gouvernance  », en jargon), du monde  ? Ne rêvons pas  : il n’y aura pas à vue humaine de Président global du peuple global, ni même de gouvernement mondial ce qui serait, d’ailleurs inquiétant. Ce n’est qu’après les deux guerres mondiales que les vainqueurs, peu nombreux, ont organisé le monde, plutôt mal après la première, plutôt bien après la seconde (ONU, BM, FMI, GATT). Il a fallu ensuite le premier choc pétrolier pour que soit créé le G7 ; la fin de l’URSS et le désir de Kohl, Mitterrand et Delors d’aider Gorbatchev pour que soit créé le G8  ; et la conjonction de la crise de 2008, du dynamisme de Nicolas Sarkozy et de la faiblesse de G.W. Bush pour que soit créé

157 le G20. On voit donc que la France a participé, avec une certaine influence à toutes ces décisions. Mais la réforme – élargissement – du Conseil de sécurité, soutenue par la France depuis des années, n’aboutit pas. Les négociations de Doha non plus. Les négociations sur le climat à peu de choses et l’échéance de 2015, pourtant cruciale, s’annonce difficile. L’influence par les normes se heurte à des visions normalisatrices différentes. La négociation du pacte commercial États-Unis/Europe inquiète la gauche. Avant même d’être établi, le «  juste échange », comme le fait remarquer Pascal Lamy, n’est pas défini par tous de la même façon. La CPI est contestée par les Africains. La France qui doute déjà trop de sa capacité à s’adapter à la mondialisation est moins d’humeur que naguère à lancer de vastes plans pour le monde. Essayer d’améliorer le fonctionnement de la « mêlée mondiale » nécessite des objectifs réalistes et atteignables, beaucoup d’opiniâtreté et peu d’annonces prématurées ou spectaculaires. Défendre nos intérêts suppose un très grand professionnalisme diplomatique, des alliances nombreuses et à géométrie variable, selon les sujets, beaucoup de continuité, en un rapport à l’Europe clarifié. Oui, la France peut encore beaucoup de choses si elle se débarrasse des chimères et des slogans. De toute façon, elle n’a pas le choix. Elle doit agir dans son intérêt et celui des autres, pour le mieux. Elle ne sera plus prise au sérieux quand elle invoquera des valeurs si elle n’est plus capable de défendre ses intérêts. Elle doit, pour se faire, commencer par se rétablir économiquement et retrouver confiance en elle.

La défense des valeurs universelles, telles que nous les définissons, va être de plus en plus ardue pour nous, mais on peut penser qu’elles progresseront, même sans notre intervention, avec l’enrichissement, la modernisation et la montée partout, des classes moyennes, et de leurs exigences politiques nouvelles.

1. Sur les 200 Etats membres des Nation unies, combien de «puissances » ? 15 ? 20 ?

Qui a amené Jaurès et Blum au socialisme ? Qui a été le premier noir à devenir ministre ? Qui est la première femme à entrer dans les organes dirigeants du Parti socialiste ? Qui a dit : « Les communistes ne sont pas à gauche, ils sont à l’Est » ? Qui a écrit : « Mon Parti aura été ma joie et ma vie », avant de se suicider ?

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quoi peut ressembler un mouvement politique sans les hommes (et les femmes) qui le composent  ? Il est difficile de séparer les théories de l’action. Ce dictionnaire a pour objet de rappeler au souvenir, parfois même de sortir de l’oubli, cent acteurs du socialisme qui ont marqué de leur empreinte, d’une façon ou d’une autre, le siècle écoulé, participant chacun à leur place aux luttes et aux combats pour le respect des droits de l’homme (et de la femme), la conquête des droits politiques et sociaux, la liberté et la justice. Les auteurs n’ont pas eu le dessein d’intégrer dans cet ouvrage tous ceux qui ont joué et jouent un rôle important sur l’avant-scène socialiste. Les chefs du Parti, sont bien sûr présentés. Mais à côté des incontournables, on trouve aussi des disciples plus modestes, des pionniers, des intellectuels, des propagandistes plus obscurs, des activistes, des tribuns, des élus et des gestionnaires, des majoritaires par nature et des éternels minoritaires. On trouve aussi dans la liste les portraits de quelques socialistes qui ont quitté la « vieille maison », autrement dit « trahi » la famille. Leurs vies ne sont pas brossées sentencieusement, mais volon-tairement sur un ton libre et parfois vif. Ils sont montrés avec leurs forces, leurs convictions, mais aussi leurs doutes et leurs faiblesses. Un dictionnaire du socialisme « à l’échelle humaine » rehaussé par une iconographie exceptionnelle : un ouvrage de référence !

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